LYSIAS

440-380 av. J.-C.

Vie et caractère

Fils d’un riche fabricant d’armes, Céphalos, dont Platon évoque, au début de la République, la vieillesse heureuse et souriante, il naquit vers 440, à Athènes. Son père, d’origine syracusaine, était venus s’y établir sur les conseils de Périclès. Cette famille de métèques isotèles (c’est-à-dire dispensés de payer la taxe de séjour imposée aux étrangers) jouissait de la considération de tous et fréquentait les plus honnêtes gens de la cité.

Après un séjour d’une douzaine d’années à Thurium, Lysias revint à Athènes vers 413 et se livra aux exercices littéraires mis à la mode par les sophistes. L’arrivée au pouvoir des Trente fut pour sa famille une calamité ; les tyrans mirent à mort son frère Polémarque pour s’emparer de sa fortune ; Lysias échappa par la fuite.

Après le retour de la démocratie, il poursuivit, pour venger son frère, l’un des tyrans, Ératosthène ; c’est le seul discours qu’il prononça en son nom (403). Désormais, il se consacra au métier de logographe. Entre 400 et 380, il écrivit pour différents plaideurs plus de deux cents discours ; il nous en reste intégralement ou par fragments une trentaine. Il fut le logographe le plus en vue d’Athènes.

Par ce que nous savons de ses relations (Platon fréquentait chez lui) et de son milieu, nous pouvons le représenter comme un homme distingué, de bon ton, affiné par l’usage du monde ; il n’a pas été uniquement formé par l’école, et c’est à cela, sans doute, qu’il dut de donner à l’éloquence le tour libre et aisé, l’apparente facilité qui lui manquaient jusqu’alors.

Œuvres – Plaidoyers politiques : Discours contre Eratosthène – Pour un suspect.

Plaidoyers civils : Sur le meurtre d’Eratosthène, Sur l’olivier, Pour l’invalide, Contre Diogiton, etc.

Discours épidictiques : Discours Olympique (388 ; il n’en reste que l’exorde). Oraison funèbre (authenticité très douteuse).

Lysias écrivit également des exercices d’école, à la manière des sophistes. Platon nous en a conservé un échantillon, ou plus probablement donné un pastiche dans le Discours sur l’Amour du Phèdre.

LES PLAIDOYERS POLITIQUES

1. Contre Eratosthène

Eratosthène avait lui-même arrêté, dans la rue, le frère de Lysias, pour le conduire en prison ; il avait dans sa mort une responsabilité personnelle. Lysias le poursuivit pour homicide. Mais en même temps, il fit le procès de toute l’administration des Trente : en retraçant le tableau de leurs cruautés, il créait une atmosphère défavorable à l’accusé, qui, hier encore, siégeait parmi eux.

Analyse.- Dans une narration, rapide et vivante, Lysias montre les Trente qui, ayant besoin d’argent, décident de confisquer les biens de quelques métèques : Polémarque est arrêté : Lysias parvient à se sauver. Puis vient la réfutation de l’adversaire : Eratosthène prétend qu’il a défendu les métèques et n’a arrêté Polémarque que contraint et forcé. Lysias s’attache à dégager le vraisemblable : les circonstances de l’arrestation démentent les propos d’Eratosthène. Dans une argumentation extra causam (= débordant la cause), il attaque toute la politique de Théramène, qui jouissait d’une popularité posthume et dont se réclamait Eratosthène. Enfin, c’est la péroraison, où il exhorte les honnêtes gens des deux partis à se rappeler les maux qu’ont causés les Trente.

ou(mo\j path\r Ke/faloj e)pei/sqh me\n u(po\ Perikle/ouj ei)j tau/thn th\n gh=n a)fike/sqai, e)/th de\ tria/konta w)/?khse, kai\ ou)deni\ pw/pote ou)/te h(mei=j ou)/te e)kei=noj di/khn ou)/te e)dikasa/meqa ou)/te e)fu/gomen, a)ll' ou(/twj w)?kou=men dhmokratou/menoi w(/ste mh/te ei)j tou\j a)/llouj e)camarta/nein mh/te u(po\ tw=n a)/llwn a)dikei=sqai. [5] e)peidh\ d' oi( tria/konta ponhroi\ [me\n]kai\ sukofa/ntai o)/ntej ei)j th\n a)rxh\n kate/sthsan, fa/skontej xrh=nai tw=n a)di/kwn kaqara\n poih=sai th\n po/lin kai\ tou\j loipou\j poli/taj e)p' a)reth\n kai\ dikaiosu/nhn trape/sqai, [kai\] toiau=ta le/gontej ou) toiau=ta poiei=n e)to/lmwn, w(j e)gw\ peri\ tw=n e)mautou= prw=ton ei)pw\n kai\ peri\ tw=n u(mete/rwn a)namnh=sai peira/somai. [6] Qe/ognij ga\r kai\ Pei/swn e)/legon e)n toi=j tria/konta peri\ tw=n metoi/kwn, w(j ei)=e/n tinej th=? politei/a? a)xqo/menoi: kalli/sthn ou)=n ei)=nai pro/fasin timwrei=sqai me\n dokei=n, tw=? d' e)/rgw xrhmati/zesqai: pa/ntwj de\ th\n me\n po/lin pe/nesqai1 th\n <d'>2 a)rxh\n dei=sqai xrhma/twn. [7] kai\ tou\j a)kou/ontaj ou) xalepw=j e)/peiqon: a)poktinnu/nai me\n ga\r a)nqrw/pouj peri\ ou)deno\j h(gou=nto, lamba/nein de\ xrh/mata peri\ pollou= e)poiou=nto. e)/docen ou)=n au)toi=j de/ka sullabei=n, tou/twn de\ du/o pe/nhtaj, i(/na au)toi=j h)=? pro\j tou\j a)/llouj a)pologi/a, w(j ou) xrhma/twn e(/neka tau=ta pe/praktai, a)lla\ sumfe/ronta th=? politei/a gege/nhtai, w(/sper ti tw=n a)/llwn eu)lo/gwj pepoihko/tej. [8] dialabo/ntej de\ ta\j oi)ki/aj e)ba/dizon: kai\ e)me\ me\n ce/nouj e(stiw=nta kate/labon, ou(\j e)cela/santej Pei/swni/ me paradido/asin: oi( de\ a)/lloi ei)j to\ e)rgasth/rion e)lqo/ntej ta\ a)ndra/poda a)pegra/fonto.

- Lysias, Contre Eratosthène, XII, 4-8

Ce discours, très intéressant pour l’histoire de la politique intérieure d’Athènes à cette époque, est en même temps très instructif sur la manière de Lysias ; on y voit réunis presque tous les aspects de son talent : simplicité et clarté de la narration, habileté à faire tomber l’adversaire dans un piège, vigueur dans le réquisitoire, irone, pathétique sans emphase.

On saisit aussi, parfois, l’adresse sophistique de l’argumentation : Eratosthène alléguait qu’il avait agi par crainte et sur l’injonction de ses collègues ; et il est très exact qu’il y avait parmi les Trente une majorité oppressive et une fraction plus modérée, dont le chef, Théramène, périt victime de cette majorité, Lysias feint de considérer les Trente comme un bloc indivisible :

Pour les autres Athéniens, j’admets comme une excuse valable qu’ils rejettent la responsabilité de leurs actes sur les Trente ; mais quand il s’agit des Trente, s’ils la rejettent sur eux-mêmes (ei)j sfa=j au)tou\j), est-ce un moyen de défense recevable ?... Qui donc punirez-vous, enfin, s’il est permis aux Trente de dire qu’ils exécutaient des ordres… des Trente ? (29)

Pour rétorquer l’argumentation de Lysias, il suffit de changer un mot, d’écrire correctement, au lieu de ei)j sfa=j au)tou\j , ei)j a)llh/louj, c’est-à-dire : « Si les Trente rejettent les uns sur les autres la responsabilité de leurs actes. » Mais Lysias ne veut pas qu’on distingue entre les individus et qu’on admette des degrés dans la responsabilité.

C’est qu’il n’est pas mû seulement par le désir de venger son frère ; il est l’homme d’un parti ; il représente, quoique métèque, la démocratie radicale, que ne satisfait pas l’amnistie intervenue à la chute des tyrans, et qui veut aller jusqu’au bout de son triomphe. Faire condamner Eratosthène, c’était s’assurer l’influence sur les partis ‘extrémistes’. On ignore s’il obtint cette satisfaction.

2. Pour un suspect

Il est intéressant de confronter le discours Contre Eratosthène avec le discours Pour un suspect, que Lysias, agissant en qualité de logographe, écrivant trois ans plus tard : il y défendait précisément un homme accusé par les extrémistes de tiédeur vis-à-vis de la démocratie; attitude très normale chez un avocat, que sa profession amène à soutenir des gens qui ne partagement pas absolument ses idées; mais il est curieux de voir ici Lysias reconnaître cette divergence de vues entre les Trente, qu'il se refusait à prendre en considération lorsque Eratosthène en faisait état:

Toutes les fois que vos entendiez affirmer l'unanimté des gens restés dans la ville, vous ne formiez que peu d'espoirs d'y revenir, pensant que notre concorde était pour la fin de votre exil ce qu'il y avait de pire; mais lorsque vous apprîtes... que par la voix du héraut les citoyens étaient bannis de la cité, que les Trente n'avaient pas tous la même politique, que le parti de ceux qui tremblaient pour vous était plus nombreux que celui de vos ennemis, alors que vous eûtes bon espoir de revenir et de punir vos adversaires. (21-22)

N'est-ce pas là un de ces passages du pour au contre auquel les sophistes formaient leurs élèves ?

LES PLAIDOYERS CIVILS

Les autres discours de Lysias n'agitent pas des questions aussi brûlantes. Ce sont des affaires "de droit privé", dans lesquelles on retrouve l'élégante habileté de l'orateur.

1- Le logographe

Les logographes fournissaient des discours à des plaideurs de toute condition. Le dernier mot de l'art, ce devait être, pour eux, de s'effacer si complètement que le plaidoyer eût l'air, en vérité, d'être composé par l'homme inexpérimenté qui se présentait au tribunal. Le logographe devait cacher son talent, imiter les hésitations d'un homme qui n'est pas au courant des affaire, d'un 'profane' (i)diw/thj), de façon que les juges, touchés par tant de candeur et d'apprente gaucherie, éprouvassent une sympathie sans défiance pour le pauvre diable qui comparaissait devant eux fort seulement de son bon droit.

C'est ce que fait Lysias; comme un auteur comique, il entre dans le vif de ses personnages; il leur fait parler le langage sans apprêt - en apparence - d'un Athénien de petite condition, étranger aux artifices de la rhétorique.

Mais il sais garder la distinction, la pureté du langage d'un Athénin de bonne race; les juges ne pouvaient s'étonner d'entendre un modeste invalide s'exprimer avec finesse, dans cette ville où une marchande de fruits décelait en Théophraste un étranger à une simple tournure de phrase qui ne sonnait pas "attique". Il sait varier le ton, être tour à tour et sans effort enjoué, ironique, émouvant, précis - et toujours limpide. C'est le modèle d'un style parlé, qui demeure cependant d'une ligne nette et sobre, et, sans forcer les effets, met en pleine lumière, sous un voile léger, l'idée ou le sentiment.

2- Les causes traitées

Les causes traitées sont d'inégale importance. Sur le meutre d'Eratosthène, c'est le plaidoyer pour un mari outragé qui a fait justice de son rival ( ne pas confondre ce discours avec le plaidoyer contre Eratosthène, le tyran).

Contre Diogiton, c'est une accusation contre un tuteur infidèle.

Pour l'Invalide, c'est une toute petite affaire, la défense d'un miséreux à qui on voulait retirer la petite allocation d'une obole par jour dont il jouissait en vertu d'une loi de Solon.

Pathétique et grave - toujours avec simplicité - dans les deux premiers discours, le ton se fait d'une bonhomie spirituelle dans le troisième: les juges ont dû s'amuser, ce jour-là.

3- Le Discours Pour l'Invalide

Accusé d'avoir du bien et de toucher indûment la pension des pauvres, l'Invalide expose sa vie et ses ressources; il remercie ironiquement son accusateur de lui en fournir l'occasion:

Ou) pollou= de/w xa/rin e)/xein, w= boulh\, tw=| kthgo/rw|, o(/ti moi pareskeu/ase to\n a)gw=na toutoni/. Pro/teron ga\r ou)k e)/xwn pro/fasin e)f'h(=j tou= bi/ou lo/gon doi/hn, nuni\ dia\ tou=ton ei)/lhfa.

Son existence est "à louer plus qu'à envier"; comment, en effet, envier un pauvre homme qui n'a rien ? Et pourtant, c'est une basse jalousie (dia\ fqo/non, [1]) qui a inspiré l'accusation.

Cet invalide, qui tenait une petite boutique près de l'Agora, devait être une figure populaire à Athènes; il passait pour emporté; il avait la langue bien pendue et la riposte prompte. Avec quelle bonhomie il se défend, le pauvre diable, d'être insolent ! Son état le lui permet, en vérité !

Ce n'est pas les pauvres gens sans ressources qu'on peut s'attendre à trouver insolents, mais plutôt ceux qui possèdent largement le superflu; ce n'est pas non plus les estropiés, mais ceux qui se fient à leur vigueur; et enfin, ce n'est pas les gens avancés en âge, mais plutôt les jeunes, qui ont les idées de la jeunesse. Les riches ont de l'argent pour se tirer de leurs difficultés (ie ils peuvent désintéresser un plaignant, ou acheter les juges), mais les pauvres, qui n'ont rien, ils sont bien forcés d'être raisonnables... Quand l'accusateur vous parle de mon insolence, je crois bien qu'il n'est pas sérieux: il s'amuse; il n'a pas à l'idée de vous convaincre, mais il veut me tourner en ridivule, comme si c'était du beau travail ! (16-18)

On voit le ton, plein de finesse et de malice discrète; c'est cet art exquis qui faisait dire à Denys d'Halicarnasse que plus la cause était mince, plus le talent de Lysias se révélait supérieur.

 

Bibliographie

Histoire illustrée de la littérature grecque, J. Humbert & H. Berguin

Extraits des orateurs attiques, Bodin, éd. Hachette

Oeuvres de Lysias, sur Perseus.

Références: Hachette

 

MAJ 08/01/03 - Contact