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Alzire, ou Les américains : tragédie
ACTE 1 SCENE 1
la scène est dans la ville de
Los-Reyes
autrement Lima.
Alvares, D
Gusman.
Alvares.
Du conseil de Madrid l' autorité suprême
pour
successeur enfin, me donne un fils
que j' aime.
Faites regner le prince et
le dieu que je sers,
sur la riche moitié d' un nouvel univers :
gouvernez cette rive en malheurs
trop féconde,
qui produit les trésors et les crimes du monde ;
je vous
remets, mon fils, ces honneurs souverains
que la vieillesse arrache à mes
débiles mains.
J' ai consumé mon âge au sein de l' Amérique,
je montrai le
premier au peuple du Méxique
l' appareil inouï, pour ces mortels
nouveaux,
de nos châteaux aîlés qui voloient sur les eaux :
des mers de
Magellan jusqu' aux astres de l' Ourse,
Cortez Herman, Pizaro ont dirigé ma
course ;
heureux, si j' avois pu, pour fruit de mes travaux,
en chrétiens
vertueux, changer tous ces héros !
Mais qui peut arrêter l' abus de la
victoire ?
Leurs cruautés, mon fils, ont obscurci leur gloire,
et j' ai
pleuré long-tems sur ces tristes vainqueurs,
que le ciel fit si grands, sans
les rendre meilleurs.
Je touche au dernier pas de ma longue carriere
et
mes yeux sans regret quitteront la lumiere,
s' ils vous ont vu régir, sous d'
équitables loix,
l' empire du Potoze et la ville des rois.
Gusman.
J' ai conquis avec
vous ce sauvage hemisphere,
dans ces climats brûlans j' ai vaincu sous mon
pere ;
je dois de vous encor apprendre à gouverner,
et recevoir vos loix
plûtôt que d' en donner.
Alvares.
Non, non, l' autorité ne veut point de
partage :
consumé de travaux, apesanti par l' âge,
je suis las du pouvoir
; c' est assez si ma voix
parle encor au conseil et règle vos
exploits.
Croiez-moi, les humains que j' ai trop sû connoître
méritent
peu, mon fils, qu' on veuille être leur
maître.
Je consacre à mon dieu
trop long-tems négligé,
les restes languissants de ma caducité.
Je ne veux
qu' une grace, elle me sera chere,
je l' attends comme ami, je la demande en
pere.
Mon fils, remettez-moi ces esclaves obscurs,
aujourd' hui, par votre
ordre, arrêtés dans nos murs ;
songez que ce grand jour doit être un jour
propice,
marqué par la clémence et non par la justice.
Gusman.
Quand
vous priez un fils, seigneur vous commandez ;
mais daignez voir au moins ce
que vous hazardez.
D' une ville naissante encor mal assûrée,
au peuple
américain nous défendons l' entrée :
empêchons, croyez-moi, que ce peuple
orgueilleux,
au fer qui l' a dompté n' accoutume ses yeux ;
que méprisant
nos loix et prompt à les enfreindre,
il ose contempler, des maîtres qu' il
doit craindre.
Il faut toujours qu' il tremble, et n' apprenne à
nous
voir
qu' armés de la vengeance ainsi que du pouvoir.
L' américain
farouche est un monstre sauvage
qui mord en frémissant le frein de l'
esclavage :
soumis au châtiment, fier dans l' impunité,
de la main qui le
flatte il se croit redouté.
Tout pouvoir, en un mot, périt par l'
indulgence,
et la sévérité produit l' obéïssance.
Je sai qu' aux
castillans, il suffit de l' honneur,
qu' à servir sans murmure ils mettent
leur grandeur :
mais le reste du monde esclave de la crainte
a besoin qu'
on l' opprime et sert avec contrainte ;
les dieux même adorés dans ces
climats affreux
s' ils ne sont teints de sang, n' obtiennent point
de
voeux.
Alvares.
Ah mon fils, que je
hais ces rigueurs tyraniques !
Les pouvez-vous aimer ces forfaits politiques
;
vous chrétien, vous choisi pour regner desormais
sur des chrétiens
nouveaux au nom d' un dieu de
paix ?
Vos yeux ne sont-ils pas assouvis des
ravages
qui de ce continent dépeuplent les rivages ?
Des bords de l'
orient, n' étois-je donc venu
dans un monde idolâtre, à l' Europe
inconnu,
que pour voir abhorrer sous ce brûlant tropique
et le nom de l'
Europe et le nom catholique !
Ah ! Dieu nous envoyoit, par un contraire
choix,
pour annoncer son nom, pour faire aimer ses loix :
et nous de ces
climats, destructeurs implacables,
nous et d' or et de sang toujours
insatiables,
deserteurs de ces loix qu' il falloit enseigner,
nous
égorgeons ce peuple au-lieu de le gagner ;
par nous tout est en sang, par
nous tout est en
poudre,
et nous n' avons du ciel imité que la
foudre.
Notre nom, je l' avoue, inspire la terreur,
les espagnols sont
craints, mais ils sont en horreur :
fleaux du nouveau monde, injustes, vains,
avares,
nous seuls en ces climats, nous sommes les barbares ;
l' américain farouche en sa
simplicité
nous égale en courage et nous passe en bonté.
Hélas ! Si, comme
vous, il étoit sanguinaire,
s' il n' avoit des vertus, vous n' auriez plus de
pere.
Avez-vous oublié qu' ils m' ont sauvé le jour ?
Avez-vous oublié,
que, près de ce séjour,
je me vis entouré par ce peuple en furie
rendu
cruel enfin par notre barbarie ?
Tous les miens, à mes yeux, terminerent leur
sort.
J' étois seul, sans secours, et j' attendois la mort :
mais à mon
nom, mon fils, je vis tomber leurs armes ;
un jeune américain, les yeux
baignés de larmes,
au-lieu de me frapper, embrassa mes genoux.
" Alvarès,
me dit-il, Alvarès est-ce vous ?
Vivez, votre vertu nous est trop nécessaire
:
vivez, aux malheureux servez long-tems de pere :
qu' un peuple de tyrans
qui veut nous enchaîner
du moins par cet exemple apprenne à pardonner
;
allez, la grandeur d' ame est ici le partage
du peuple infortuné qu' ils
ont nommé sauvage. "
eh bien vous gémissez, je sens qu' à ce recit
votre
coeur, malgré vous s' émeut et s' adoucit,
l' humanité vous parle ainsi que
votre pere !
Ah ! Si la cruauté vous étoit toujours chere,
de quel front aujourd' hui
pourriez-vous vous offrir
au vertueux objet qu' il vous faut attendrir ?
à
la fille des rois de ces tristes contrées
qu' à vos sanglantes mains la
fortune a livrées.
Prétendez-vous, mon fils, cimenter ces liens
par le
sang répandu de ses concitoyens ?
Ou bien attendez-vous que ses cris et ses
larmes
de vos sévères mains fassent tomber les armes ?
Gusman.
Eh bien
vous l' ordonnez, je brise leurs liens,
j' y consens ; mais songez qu' il
faut qu' ils soient
chrétiens.
Ainsi le veut la loi : quitter l'
idolâtrie
est un tître en ces lieux pour mériter la vie :
à la religion
gagnons les à ce prix :
commandons aux coeurs même et forçons les esprits
;
de la nécessité le pouvoir invincible
traîne aux pieds des autels un
courage infléxible.
Je veux que ces mortels, esclaves de ma loi,
tremblent
sous un seul dieu, comme sous un seul roi.
Alvarès.
écoutez-moi, mon fils,
plus que vous je desire
qu' ici la vérité fonde un nouvel empire,
que le ciel et l' Espagne y
soient sans ennemis,
mais les coeurs opprimés ne sont jamais soumis ;
j'
en ai gagné plus d' un, je n' ai forcé personne,
et le vrai Dieu, mon fils,
est un dieu qui
pardonne.
Gusman.
Je me rends donc seigneur et vous l'
avez voulu,
vous avez sur un fils un pouvoir absolu ;
oui, vous amoliriez
le coeur le plus farouche,
l' indulgente vertu parle par votre bouche.
Eh
bien, puisque le ciel voulut vous accorder
ce don, cet heureux don de tout
persuader,
c' est de vous que j' attends le bonheur de ma vie ;
Alzire
contre moi par mes feux enhardie,
se donnant à regret, ne me rend point
heureux.
Je l' aime, je l' avoue, et plus que je ne veux ;
mais enfin je
ne peux, même en voulant lui plaire,
de mon coeur trop altier fléchir le
caractère,
et rampant sous ses loix, esclave d' un coup d' oeil,
par des
soumissions caresser son orgueil.
Je ne veux point sur moi lui donner tant d'
empire,
vous seul, vous pouvez tout sur le pere d' Alzire,
en un mot,
parlez-lui pour la derniere fois ;
qu' il commande à sa fille et force enfin
son choix.
Daignez... mais c' en est trop, je rougis que mon
pere
pour l' intérêt d' un fils s'
abaisse à la priere.
Alvarès.
C' en est fait, j' ai parlé, mon fils, et
sans rougir
Monteze a vu sa fille, il l' aura sû fléchir ;
de sa famille
auguste en ces lieux prisonniere,
le ciel a par mes soins consolé la
misere.
Pour le vrai Dieu Monteze a quitté ses faux dieux,
lui-même de sa
fille, a desillé les yeux,
de tout ce nouveau monde Alzire est le
modelle,
les peuples incertains fixent les yeux sur elle :
son coeur aux
castillans va donner tous les coeurs,
l' Amérique à genoux adoptera nos
moeurs ;
la foi doit y jetter ses racines profondes,
votre hymen est le
noeud qui joindra les deux
mondes.
Ces féroces humains qui detestent nos
loix,
voyant entre vos bras la fille de leurs rois,
vont d' un esprit
moins fier et d' un coeur plus facile,
sous votre joug heureux baisser un
front docile ;
et je verrai, mon fils, graces à ces doux liens,
tous les
coeurs desormais espagnols et chrétiens.
Monteze vient ici, mon fils, allez
m' attendre
aux autels, où sa fille avec lui va se rendre.
ACTE 1 SCENE 2
Alvarès,
Monteze.
Alvarès.
Eh bien votre sagesse et votre autorité
ont d' Alzire
en effet, fléchi la volonté ?
Monteze.
Pere des malheureux, pardonne si ma
fille,
dont Gusman détruisit l' empire et la famille,
semble éprouver
encor un reste de terreur,
et d' un pas chancelant, marche vers son
vainqueur.
Les noeuds qui vont unir l' Europe et ma patrie
ont révolté ma
fille en ces climats nourrie ;
mais tous les préjugez s' effacent à ta
voix,
tes moeurs nous ont appris à révérer tes loix ;
c' est par toi que
le ciel à nous s' est fait connoître,
notre esprit éclairé te doit son nouvel
être,
sous le fer castillan ce monde est abbatu,
il céde à la puissance et
nous à la vertu.
De tes concitoyens la rage impitoyable
auroit rendu comme
eux leur dieu même haïssable,
nous detestions ce dieu qu' annonça leur
fureur,
nous l' aimons dans toi seul,
il s' est peint dans ton
coeur,
voilà ce qui te donne et Monteze et ma
fille.
Instruits par tes vertus, nous sommes ta famille,
sers lui
long-tems de pere ainsi qu' à nos états :
je la donne à ton fils, je la mets
dans ses bras,
ainsi que le Potoze, Alzire est sa conquête :
va dans ton
temple auguste en ordonner la fête,
va, je crois voir des cieux les peuples
éternels,
descendre de leur sphere et se joindre aux mortels.
Je réponds
de ma fille, elle va reconnoître
dans le fier Don Gusman son époux et son
maître.
Alvarès.
Ah ! Puisqu' enfin mes mains ont pu former ces
noeuds,
cher Monteze, au tombeau je descends trop heureux.
Toi qui nous
découvris ces immenses contrées,
rends du monde aujourd' hui les bornes
éclairées :
Dieu des chrétiens, préside à ces voeux solemnels,
les
premiers qu' en ces lieux on forme à tes autels ;
descends, attire à toi l'
Amérique étonnée.
Adieu, je vais presser cet heureux hymenée,
adieu, je
vous devrai le bonheur de mon fils.
ACTE 1 SCENE 3
Monteze seul .
Dieu
destructeur des dieux que j' avois trop
servis,
protege de mes ans la fin
dure et funeste,
tout me fut enlevé ; ma fille ici me reste,
daigne
veiller sur elle et conduire son coeur.
ACTE 1 SCENE 4
Monteze, Alzire.
Monteze.
Ma fille, il en
est tems, consens à ton bonheur,
ou plûtôt, si ta foi, si ton coeur me
seconde,
par ta félicité fais le bonheur du monde ;
protege les vaincus,
commande à nos vainqueurs,
éteins entre leurs mains leurs foudres
destructeurs,
remonte au rang des rois, du sein de la misere,
tu dois à
ton état plier ton caractère :
prends un coeur tout nouveau. Viens,
obéïs,
suis-moi,
et renais espagnolle, en
renonçant à toi,
seche tes pleurs, Alzire, ils outragent ton
pere.
Alzire.
Tout mon sang est à vous, mais si je vous
suis
chere,
voiez mon desespoir et lisez dans mon
coeur.
Monteze.
Non, je ne veux plus voir ta honteuse douleur,
j' ai
reçu ta parole, il faut qu' on l' accomplisse.
Alzire.
Vous m' avez
arraché cet affreux sacrifice ;
mais, quel tems, justes cieux pour engager ma
foi !
Voici ce jour horrible où tout périt pour moi,
où de ce fier Gusman
le fer osa détruire,
des enfans du soleil, le redoutable empire :
que ce
jour est marqué par des signes affreux !
Monteze.
Nous seuls rendons les
jours heureux ou malheureux ;
quitte un vain préjugé l' ouvrage de nos
prêtres,
qu' à nos peuples grossiers ont transmis nos
ancêtres.
Alzire.
Au même jour hélas !
Le vangeur de l' état,
Zamore mon espoir périt dans le combat,
Zamore mon
amant, choisi pour votre gendre.
Monteze.
J' ai donné comme toi des larmes
à sa cendre,
les morts dans le tombeau n' éxigent point ta foi,
porte,
porte aux autels un coeur maître de soi ;
d' un amour insensé pour des
cendres éteintes
commande à ta vertu d' écarter les atteintes.
Tu dois ton
ame entiere à la loi des chrétiens,
Dieu t' ordonne par moi de former ces
liens,
il t' appelle aux autels ; il règle ta conduite,
entens sa
voix.
Alzire.
Mon pere, où m' avez-vous réduite !
Je sai ce qu' est un
pere, et quel est son pouvoir,
m' immoler quand il parle est mon premier
devoir,
et mon obéïssance a passé les limites,
qu' à ce devoir sacré la
nature a prescrites ;
mes yeux n' ont jusqu' ici rien vu que par vos
yeux,
mon coeur changé par vous abandonna ses dieux.
Je ne regrette point
leurs grandeurs terrassées
devant ce dieu nouveau, comme nous abaissées :
mais vous, qui m' assûriez,
dans mes troubles cruels,
que la paix habitoit aux pieds de ses
autels,
que sa loi, sa morale et consolante et pure,
de mes sens desolés
guériroit la blessure,
vous trompiez ma foiblesse ! Un trait
toujours
vainqueur,
dans le sein de ce dieu, vient déchirer mon
coeur.
Il y porte une image à jamais renaissante,
Zamore vit encor au
coeur de son amante.
Condamnez, s' il le faut, ces justes sentimens,
ce
feu victorieux de la mort et du tems,
cet amour immortel ordonné par
vous-même.
Unissez votre fille au fier tyran qui m' aime,
mon pays le
demande, il le faut, j' obéïs :
mais tremblez, en formant ces noeuds mal
assortis ;
tremblez, vous qui d' un dieu m' annoncez la
vengeance,
vous
qui me condamnez d' aller en sa présence
promettre à cet époux, qu' on me
donne aujourd' hui,
un coeur qui brûle encor pour un autre que
lui.
Monteze.
Ah, que dis-tu ma fille ! épargne ma vieillesse
au nom de
la nature, au nom de la tendresse !
Par nos destins affreux que ta main peut
changer,
par ce coeur paternel que tu viens d' outrager,
ne rends point de
mes ans la fin trop douloureuse.
Ai-je fait un seul pas, que
pour te rendre heureuse ?
Jouïs de mes travaux ; mais crains d'
empoisonner
ce bonheur difficile où j' ai su t' amener.
Ta carriere
nouvelle, aujourd' hui commencée,
par la main du devoir est à jamais
tracée.
Ce monde gémissant te presse d' y courir,
il n' espere qu' en toi,
voudrois-tu le trahir ?
Apprens à te dompter.
Alzire.
Faut-il apprendre
à feindre ?
Quelle science, hélas !
ACTE 1 SCENE 5
D Gusman, Alzire.
Gusman.
J' ai sujet de me
plaindre
que l' on oppose encor à mes empressemens
l' offensante lenteur
de ces retardemens.
J' ai suspendu ma loi, prête à punir l' audace
de tous
ces ennemis dont vous vouliez la grace.
Ils sont en liberté ; mais j' aurois
à rougir,
si ce foible service eût pu vous attendrir.
J' attendois encor moins de mon
pouvoir suprême,
je voulois vous devoir à ma flamme, à vous même,
et je ne
pensois pas, dans mes voeux satisfaits,
que ma félicité vous coûtât des
regrets.
Alzire.
Que puisse seulement la colere celeste
ne pas rendre
ce jour à tous les deux funeste !
Vous voyez quel effroi me trouble et me
confond,
il parle dans mes yeux, il est peint sur mon front.
Tel est mon
caractère, et jamais mon visage
n' a de mon coeur encor démenti le
langage.
Qui peut se déguiser pourroit trahir sa foi,
c' est un art de l'
Europe, il n' est pas fait pour moi.
Gusman.
Je vois votre franchise et je
sai que Zamore
vit dans votre mémoire et vous est cher encore.
Ce cacique
obstiné vaincu dans les combats
s' arme encor contre moi de la nuit du trépas
;
vivant je l' ai dompté, mort doit-il être à craindre ?
Cessez de m'
offenser et cessez de le plaindre ;
votre devoir, mon nom, mon
coeur en sont
blessés,
et ce coeur est jaloux des pleurs que vous
versez.
Alzire.
Ayez moins de colere et moins de jalousie,
un rival au
tombeau doit causer peu d' envie.
Je l' aimai, je l' avoue, et tel fut mon
devoir.
De ce monde opprimé Zamore étoit l' espoir,
sa foi me fut promise,
il eut pour moi des charmes,
il m' aima : son trépas me coûte encor des
larmes.
Vous, loin d' oser ici condamner ma douleur,
jugez de ma constance
et connoissez mon coeur ;
et quittant avec moi cette fierté
cruelle,
méritez, s' il se peut, un amour si fidelle.
ACTE 1 SCENE 6
Gusman seul .
Son orgueil, je l' avoue,
et sa sincérité
étonne mon courage et plaît à ma fierté.
Allons, ne
souffrons pas que cette humeur altiere
coûte plus à dompter que l' Amérique
entiere ;
la grossiere nature, en formant
ses appas,
lui laisse un coeur sauvage, et fait pour ces
climats,
le
devoir fléchira son courage rebelle,
ici tout m' est soumis, il ne reste plus
qu' elle :
que l' hymen en triomphe et qu' on ne dise plus,
qu' un
vainqueur et qu' un maître essuya des refus.
ACTE 2 SCENE 1
Zamore,
américains.
Zamore.
Amis de qui l' audace, aux mortels peu
commune,
renaît dans les dangers et croît dans l' infortune ;
illustres
compagnons de mon funeste sort,
n' obtiendrons-nous jamais la vengeance ou la
mort ?
Vivrons-nous sans servir Alzire et la patrie,
sans ôter à Gusman sa
détestable vie,
sans punir, sans trouver cet insolent vainqueur,
sans
venger mon pays qu' a perdu sa fureur ?
Dieux impuissants ! Dieux vains de
nos vastes
contrées !
à des dieux ennemis vous les avez livrées :
et
six cens espagnols ont détruit sous leurs coups
mon pays et mon trône et vos
temples et vous.
Vous n' avez plus d' autels et je n' ai plus d'
empire,
nous avons tout perdu, je suis privé d' Alzire :
j' ai porté mon
courroux, ma honte et mes regrets
dans les sables mouvans, dans le fond des
forêts ;
de la zone brûlante et du milieu du monde
l' astre du jour a vu
ma course vagabonde
jusqu' aux lieux où cessant d' éclairer nos climats
il
ramene l' année et revient sur ses pas.
Enfin votre amitié, vos soins, votre
vaillance
à mes vastes desirs ont rendu l' espérance ;
et j' ai cru
satisfaire, en cet affreux séjour,
deux vertus de mon coeur, la vengeance et
l' amour.
Nous avons rassemblé des mortels intrépides,
éternels ennemis de
nos maîtres avides,
nous les avons laissés dans ces forêts errans
pour
observer ces murs bâtis par nos tyrans.
J' arrive, on nous saisit ; une foule
inhumaine
dans des goufres profonds nous plonge et nous
enchaîne.
De
ces lieux infernaux on nous laisse sortir,
sans que de notre sort on nous
daigne avertir.
Amis où sommes-nous ? Ne pourra-t-on m' instruire
qui commande en ces lieux, quel
est le sort
d' Alzire ?
Si Monteze est esclave et voit encor le
jour,
s' il traîne ses malheurs en cette horrible cour ?
Chers et tristes
amis du malheureux Zamore
ne pouvez-vous m' apprendre un destin que j' ignore
?
Un Américain.
En des lieux différens, comme toi, mis aux
fers,
conduits en ce palais par des chemins divers,
étrangers, inconnus
chez ce peuple farouche
nous n' avons rien appris de tout ce qui te
touche.
Cacique infortuné, digne d' un meilleur sort,
du moins si nos
tyrans ont résolu ta mort,
tes amis avec toi, prêts à cesser de
vivre,
sont dignes de t' aimer, et dignes de te suivre.
Zamore.
Après
l' honneur de vaincre, il n' est rien sous les
cieux
de plus grand en
effet qu' un trépas glorieux ;
mais mourir dans l' opprobre et dans l'
ignominie,
mais laisser en mourant des fers à sa patrie,
périr sans se
venger, expirer par les mains
de ces brigands d' Europe et de ces
assassins,
qui de sang enivrés, de nos tresors avides,
de ce monde usurpé
desolateurs perfides,
ont osé me livrer à des
tourmens honteux,
pour m' arracher des biens plus méprisables qu' eux
;
entraîner au tombeau des citoyens qu' on aime,
laisser à ces tyrans la
moitié de soi-même,
abandonner Alzire à leur lâche fureur ;
cette mort est
affreuse et fait frémir d' horreur.
ACTE 2 SCENE 2
Alvarès,
Zamore,
américains.
Alvarès.
Soyez libres, vivez.
Zamore.
Ciel !
Que viens-je d' entendre !
Quelle est cette vertu que je ne puis comprendre
!
Quel vieillard ou quel dieu vient ici m' étonner !
Tu parois espagnol et
tu sais pardonner !
Es-tu roi ? Cette ville est-elle en ta puissance
?
Alvarès.
Non ; mais je puis au moins protéger l' innocence.
Zamore.
Quel est donc ton
dessein vieillard trop généreux !
Alvarès.
Celui de secourir les mortels
malheureux.
Zamore.
Eh ! Qui peut t' inspirer cette auguste clémence
!
Alvarès.
Dieu, ma religion et la reconnoissance.
Zamore.
Dieu, ta
religion ! Quoi ces tyrans cruels,
monstres desaltérés dans le sang des
mortels,
qui dépeuplent la terre et dont la barbarie
en vaste solitude a
changé ma patrie,
dont l' infame avarice est la suprême loi,
mon pere !
Ils n' ont donc pas le même dieu que
toi ?
Alvarès.
Ils ont le même
dieu, mon fils, mais ils l' outragent ;
nés sous la loi des saints, dans le
crime ils
s' engagent.
Ils ont tous abusé de leur nouveau pouvoir,
tu
connois leurs forfaits, mais connois mon devoir.
Le soleil par deux fois a, d'
un tropique à l' autre,
éclairé dans sa marche et ce monde et le
nôtre,
depuis que l' un des tiens, par un noble secours,
maître de mon
destin, daigna sauver mes jours :
mon coeur dès ce moment partagea vos
miseres,
tous vos concitoyens sont devenus mes freres ;
et je mourrois
heureux si je pouvois trouver
ce héros inconnu qui m' a pu
conserver.
Zamore.
à ses traits, à son âge, à sa vertu suprême,
c' est
lui ; n' en doutons point, c' est Alvarès
lui-même.
Pourrois-tu parmi nous
reconnoître le bras,
à qui le ciel permit d' empêcher ton trépas
?
Alvarès.
Que me dit-il ? Approche, ô ciel, ô providence !
C' est lui,
voilà l' objet de ma reconnoissance.
Mes yeux, mes tristes yeux affoiblis par
les ans,
hélas ! Avez-vous pu le chercher si long-tems ?
Mon bienfaiteur !
Mon fils ! Parle, que dois-je
faire ?
Daigne habiter ces lieux et je t' y
sers de pere.
La mort a respecté ces jours
que je te doi,
pour me donner le tems de m' acquitter vers
toi.
Zamore.
Mon pere, ah ! Si jamais ta nation cruelle,
avoit de tes
vertus montré quelqu' étincelle,
crois-moi, cet univers aujourd' hui
desolé,
au devant de leur joug sans peine auroit volé !
Mais autant que
ton ame est bienfaisante et pure,
autant leur cruauté fait frémir la
nature,
et j' aime mieux périr que de vivre avec eux.
Tout ce que j' ose
attendre et tout ce que je veux,
c' est de savoir au moins si leur main
sanguinaire
du malheureux Monteze a fini la misere,
si le pere d'
Alzire... hélas ! Tu vois les pleurs
qu' un souvenir trop cher arrache à mes
douleurs.
Alvarès.
Ne cache point tes pleurs, cesse de t' en
défendre,
c' est de l' humanité la marque la plus tendre.
Malheur aux
coeurs ingrats et nés pour les forfaits,
que les douleurs d' autrui n' ont
attendri jamais !
Apprens que ton ami plein de gloire et d' années
coule
ici près de moi ses douces destinées.
Zamore.
Le verrai-je
?
Alvarès.
Oui, crois-moi ; puisse-t-il aujourd' hui
t' engager à vivre
comme lui !
Zamore.
Quoi Monteze... dis-tu ?
Alvarès.
Je veux que de
sa bouche
tu sois instruit ici de tout ce qui le touche,
du sort qui nous
unit, de ces heureux liens
qui vont joindre mon peuple à tes concitoyens
;
je vais dire à mon fils, dans l' excès de ma joie,
ce bonheur inouï que
le ciel nous envoye.
Je te quitte un moment, mais c' est pour te
servir,
et pour serrer les noeuds qui vont tous nous unir.
ACTE 2 SCENE 3
Zamore,
américains.
Zamore.
Des cieux enfin sur moi la bonté se déclare,
je
trouve un homme juste en ce séjour barbare.
Alvarès est un dieu qui, parmi
ces pervers,
descend pour adoucir les moeurs de l' univers.
Il a dit-il un
fils : ce fils sera mon frere ;
qu' il soit digne, s' il peut, d' un si
vertueux pere !
ô jour ! ô doux espoir à mon coeur éperdu !
Monteze, après
trois ans, tu vas m' être rendu.
Alzire, chere Alzire, ô toi que j' ai
servie,
toi pour qui j' ai tout fait, toi l' ame de ma vie,
serois-tu dans
ces lieux ? Hélas ! Me gardes-tu
cette fidélité, la premiere vertu ?
Un
coeur infortuné n' est point sans défiance...
mais quel autre vieillard à mes
regards s' avance ?
ACTE 2 SCENE 4
Monteze, Zamore,
américains.
Zamore.
Cher Monteze, est-ce toi que je tiens dans mes
bras
?
Revoi ton cher Zamore échappé du trépas,
qui du sein du tombeau renaît
pour te défendre ;
revoi ton tendre ami, ton allié, ton gendre.
Alzire
est-elle ici ? Parle quel est son sort ?
Acheve de me rendre ou la vie ou la
mort.
Monteze.
Cacique malheureux ! Sur le bruit de ta perte,
aux plus
tendres regrets notre ame étoit ouverte ;
nous te redemandions à nos cruels
destins,
autour d' un vain tombeau que t' ont dressé nos
mains.
Tu vis
: puisse le ciel te rendre un sort tranquile,
puissent tous nos malheurs
finir dans cet azyle !
Zamore, ah ! Quel dessein t' a conduit en ces lieux
?
Zamore.
La soif de me
venger, toi, ta fille, et mes dieux.
Monteze.
Que dis-tu
?
Zamore.
Souviens-toi du jour épouvantable
où ce fer espagnol,
terrible, invulnérable
renversa, détruisit jusqu' en leurs fondemens
ces
murs, que du soleil ont bâti les enfans.
Gusman étoit son nom. Le
destin qui m' opprime
ne m' apprit rien de lui que son nom et son
crime.
Ce nom, mon cher Monteze, à mon coeur si fatal,
du pillage et du
meurtre étoit l' affreux signal.
à ce nom, de mes bras on m' arracha ta
fille,
dans un vil esclavage on traîna ta famille :
on démolit ce temple
et ces autels chéris,
où nos dieux m' attendoient pour me nommer ton fils
;
on me traîna vers lui ; dirai-je à quel supplice,
à quels maux me livra
sa barbare avarice ?
Pour m' arracher ces biens par lui déifiés,
idoles de son peuple et que je
foule aux pieds ?
Je fus laissé mourant au milieu des tortures.
Le tems ne
peut jamais affoiblir les injures,
je viens après trois ans d' assembler des
amis
dans leur commune haine avec nous affermis :
ils sont dans nos forêts
et leur foule héroïque
vient périr sous ces murs ou venger l'
Amérique.
Monteze.
Je te plains ; mais hélas ! Où vas-tu t' emporter
?
Ne cherche point la mort qui vouloit t' éviter.
Que peuvent tes amis et
leurs armes fragiles,
des habitans des eaux, dépouilles inutiles,
ces
marbres impuissans en sabres façonnés,
ces soldats presque nuds et mal
disciplinés,
contres ces fiers géans, ces tyrans de la terre
de fer
étincelans, armés de leur tonnerre,
qui s' élancent sur nous aussi promts que
les vents,
sur des monstres guerriers pour eux obéïssants.
L' univers a
cédé... cédons mon cher Zamore.
Zamore.
Moi fléchir, moi ramper, lorsque
je vis encore !
Ah ! Monteze crois-moi, ces foudres, ces éclairs,
ce fer,
dont nos tyrans sont armés et couverts,
ces rapides coursiers qui sous eux
font la guerre,
pouvoient à leur abord, épouvanter la terre.
Je les vois d' un oeil fixe et
leur ose insulter,
pour les vaincre, il suffit de ne rien redouter.
Leur
nouveauté, qui seule a fait ce monde esclave,
subjugue qui la craint, et céde
à qui la brave.
L' or, ce poison brillant qui naît dans nos
climats,
attire ici l' Europe, et ne nous défend pas.
Le fer manque à nos
mains : les cieux, pour nous
avares,
ont fait ce don funeste à des mains
plus barbares ;
mais pour vanger enfin nos peuples abatus,
le ciel, au
lieu de fer, nous donna des vertus.
Je combats pour Alzire, et je vaincrai
pour elle.
Monteze.
Le ciel est contre toi : calme un frivole zèle.
Les
tems sont trop changés.
Zamore.
Que peux-tu dire, hélas !
Les tems
sont-ils changés, si ton coeur ne l' est pas ?
Si ta fille est fidelle à ses
voeux, à sa gloire,
si Zamore est présent encor à sa mémoire ?
Tu
détournes les yeux, tu pleures, tu gémis !
Monteze.
Zamore infortuné !
Zamore.
Ne suis-je plus ton
fils ?
Nos tyrans ont flétri ton ame magnanime ;
sur le bord de la tombe
ils t' ont appris le crime.
Monteze.
Je ne suis point coupable, et tous
ces conquérans,
ainsi que tu le crois, ne sont point des tyrans.
Il en est
que le ciel guida dans cet empire,
moins pour nous conquérir qu' afin de
nous
instruire ;
qui nous ont apporté de nouvelles vertus,
des secrets
immortels, et des arts inconnus,
la science de l' homme, un grand exemple à
suivre ;
enfin, l' art d' être heureux, de penser, et de
vivre.
Zamore.
Que dis-tu ! Quelle horreur ta bouche ose avouer
?
Alzire est leur esclave ; et tu peux les louer !
Monteze.
Elle n' est
point esclave.
Zamore.
Ah ! Monteze, ah !
Mon pere,
pardonne à mes malheurs, pardonne à ma colere !
Songe qu' elle
est à moi par des noeuds éternels :
oui, tu me l' as promise aux pieds des
immortels ;
ils ont reçu sa foi, son coeur n' est point parjure.
N'
atteste point ces dieux enfans de l' imposture,
ces fantômes affreux, que je
ne connois plus,
sous le dieu que j' adore ils sont tous
abatus.
Zamore.
Quoi, ta religion ! Quoi, la loi de nos peres
!
Monteze.
J' ai connu son néant, j' ai quitté ses chimeres ;
puisse le
dieu des dieux, dans ce monde ignoré,
manifester son être à ton coeur éclaire
!
Puisse-tu mieux connoître, ô ! Malheureux Zamore,
les vertus de l'
Europe, et le dieu qu' elle adore !
Zamore.
Quelles vertus ! Cruel ! Les
tyrans de ces lieux
t' ont fait esclave en tout, t' ont arraché tes dieux
!
Tu les a donc trahis, pour trahir ta promesse ?
Alzire a-t-elle encore
imité ta foiblesse ?
Garde toi...
Monteze.
Va mon coeur ne se
reproche rien.
Je dois benir mon sort, et pleurer sur le
tien.
Zamore.
Si tu trahis ta foi, tu dois pleurer sans doute.
Pren
pitié des tourmens que ton crime me coûte ;
pren pitié de ce coeur enivré
tour à tour
de zèle pour mes dieux, de vengeance et d' amour.
Je cherche
ici Gusman, j' y vole pour Alzire,
vien, conduis-moi vers elle, et qu' à ses
pieds
j' expire.
Ne me dérobe point le bonheur de la voir,
crain de
porter Zamore au dernier desespoir,
repren un coeur humain, que ta vertu
bannie...
ACTE 2 SCENE 5
Monteze, Zamore. suite.
Un Garde à
Monteze .
Seigneur on vous attend pour la cérémonie.
Monteze.
Je vous
suis.
Zamore.
Ah ! Cruel, je ne te quitte pas.
Quelle est donc cette
pompe, où s' adressent tes pas ?
Monteze...
Monteze.
Adieu, crois-moi,
fui de ce lieu funeste.
Zamore.
Dût m' accabler ici la colere
celeste,
je te suivrai.
Monteze.
Pardonne à mes soins
paternels.
aux gardes,
gardes empêchez-les de me suivre aux
autels.
Ces payens, élevés dans des loix étrangeres,
pourroient de nos
chrétiens profaner les mistères :
il ne m' appartient pas de vous donner des
loix,
mais Gusman vous l' ordonne et parle par ma voix.
ACTE 2 SCENE 6
Zamore,
américains.
Zamore.
Qu' ai-je entendu, Gusman ! ô trahison ! ô rage !
ô
comble des forfaits ! Lâche et dernier outrage !
Il serviroit Gusman ! L'
ai-je bien entendu !
Dans l' univers entier n' est-il plus de vertu
!
Alzire, Alzire aussi sera-t-elle coupable ?
Aura-t-elle succé ce poison
détestable
apporté parmi nous par ces persécuteurs,
qui poursuivent nos
jours et corrompent nos moeurs ?
Gusman est donc ici ? Que résoudre et que
faire ?
Un Américain.
J' ose ici te donner un conseil salutaire.
Celui
qui t' a sauvé, ce vieillard vertueux,
bien-tôt avec son fils va paroître à
tes yeux.
Aux portes de la ville obtien qu' on nous conduise.
Sortons,
allons tenter notre illustre entreprise :
allons tout préparer contre nos
ennemis,
et sur-tout n' épargnons qu' Alvarès et son fils.
J' ai vu de ces
ramparts l' étrangére structure,
cet art nouveau pour nous,
vainqueur de la nature :
ces angles, ces fossés, ces hardis
boulevards,
ces tonnerres d' airain grondant sur les ramparts,
ces pièges
de la guerre, où la mort se présente,
tout étonnants qu' ils sont, n' ont
rien qui m' épouvante.
Hélas ! Nos citoyens enchaînés en ces
lieux,
servent à cimenter cet azyle odieux ;
ils dressent d' une main dans
les fers avilie,
ce siège de l' orgueil et de la tyrannie.
Mais,
crois-moi, dans l' instant qu' ils verront leurs
vangeurs,
leurs mains
vont se lever sur leurs persécuteurs :
eux-mêmes ils détruiront cet
effroyable ouvrage,
instrument de leur honte et de leur esclavage.
Nos
soldats, nos amis, dans ces fossés sanglants,
vont te faire un chemin sur
leurs corps expirants.
Partons, et revenons, sur ces coupables
têtes,
tourner ces traits de feu, ce fer et ces tempêtes,
ce salpêtre
enflammé, qui d' abord à nos yeux
parut un feu sacré, lancé des mains des
dieux.
Connoissons, renversons cette horrible puissance,
que l' orgueil
trop long tems fonda sur l' ignorance.
Zamore.
Illustres malheureux ! Que
j' aime à voir vos coeurs
embrasser mes desseins, et sentir mes fureurs
!
Puissions-nous de Gusman punir la barbarie !
Que son sang satisfasse au sang
de ma patrie !
Triste divinité des mortels offensés,
vengeance ! Arme nos
mains, qu' il meure, et c' est
assés,
qu' il meure... mais hélas ! Plus
malheureux que
braves,
nous parlons de punir et nous sommes
esclaves.
De notre sort affreux le joug s' appesantit.
Alvarès disparoît,
Monteze nous trahit,
ce que j' aime est peut-être en des mains que
j'
abhorre :
je n' ai d' autre douceur que d' en douter encore.
Mes amis,
quels accens remplissent ce séjour ?
Ces flambeaux allumés ont redoublé le
jour !
J' entends l' airain tonnant de ce peuple barbare :
quelle fête, ou
quel crime, est-ce donc qu' il
prépare ?
Voyons si de ces lieux on peut au
moins sortir ;
si je puis vous sauver, ou s' il nous faut périr.
ACTE 3 SCENE 1
Alzire seule .
Mânes
de mon amant, j' ai donc trahi ma
foi !
C' en est fait, et Gusman regne à
jamais
sur moi !
L' océan, qui s' éleve entre nos hemispheres,
a donc
mis entre nous d' impuissantes barrieres ;
je suis à lui, l' autel a donc
reçu nos voeux,
et déja nos sermens sont écrits dans les cieux !
ô toi !
Qui me poursuis, ombre chere et sanglante,
à mes sens desolés, ombre à jamais
présente,
cher amant ! Si mes pleurs, mon trouble, mes
remords,
peuvent
percer ta tombe, et passer chez les morts ;
si le pouvoir d' un dieu fait
survivre à sa cendre
cet esprit d' un héros, ce coeur fidèle et tendre
;
cette ame qui m' aima jusqu' au dernier soupir,
pardonne à cet hymen où j' ai
pu consentir.
Il falloit m' immoler aux volontés d' un pere,
au bien de
mes sujets, dont je me sens la mere,
à tant de malheureux, aux larmes des
vaincus,
au soin de l' univers, hélas ! Où tu n' ès plus.
Zamore, laisse
en paix mon ame déchirée
suivre l' affreux devoir où les cieux m' ont livrée
:
souffre un joug imposé par la nécessité ;
permets ces noeuds cruels, ils
m' ont assés coûté.
ACTE 3 SCENE 2
Alzire, Emire.
Alzire.
Eh bien ! Veut-on
toujours ravir à ma présence,
les habitans des lieux si chers à mon enfance
?
Ne puis-je voir enfin ces captifs malheureux,
et goûter la douceur de
pleurer avec eux ?
Emire.
Ah ! Plutôt de Gusman redoutez la
furie,
craignez pour ces captifs, tremblez pour la patrie.
On nous menace,
on dit qu' à notre nation
ce jour sera le jour de la destruction.
On déploye aujourd' hui l'
étendard de la guerre,
on allume ces feux enfermés sous la terre ;
on
assembloit déja le sanglant tribunal,
Monteze est appellé dans ce conseil
fatal,
c' est tout ce que j' ai su.
Alzire.
Ciel ! Qui m' avez
trompée,
de quel étonnement je demeure frappée !
Quoi ! Presque entre mes
bras, et du pied de l' autel,
Gusman contre les miens leve son bras cruel
!
Quoi ! J' ai fait le serment du malheur de ma vie !
Serment, qui pour
jamais m' avez assujettie !
Hymen, cruel hymen ! Sous quel astre
odieux,
mon pere a-t-il formé tes redoutables noeuds !
ACTE 3 SCENE 3
Alzire, Emire, Cephane.
Cephane.
Madame, un
des captifs, qui dans cette journée
n' ont du leur liberté qu' à ce grand
hymenée,
à vos pieds en secret demande à se jetter.
Alzire.
Ah ! Qu' avec
assûrance il peut se présenter !
Sur lui, sur ses amis, mon ame est
attendrie,
ils sont chers à mes yeux, j' aime en eux la patrie.
Mais quoi
! Faut-il qu' un seul demande à me parler !
Cephane.
Il a quelques
secrets, qu' il veut vous révéler.
C' est ce même guerrier, dont la main
tutelaire
de Gusman votre époux sauva, dit-on, le pere.
Emire.
Il vous
cherchoit, madame, et Monteze en ces lieux
par des ordres secrets le cachoit
à vos yeux.
Dans un sombre chagrin son ame enveloppée,
sembloit d' un
grand dessein profondément frappée.
Cephane.
On lisoit sur son front le
trouble et les douleurs.
Il vous nommoit, madame, et répandoit des pleurs
:
et l' on connoît assés par ses plaintes secretes,
qu' il ignore, et le
rang et l' éclat où vous êtes.
Alzire.
Quel éclat, cher Emire, et quel
indigne rang !
Ce héros malheureux, peut être est de mon sang.
De ma
famille au moins il a vu la puissance ;
qui sait, si de sa perte il ne
fût pas témoin ?
Il vient pour m' en parler : ah ! Quel funeste soin.
Sa
voix redoublera les tourmens que j' endure,
il va percer mon coeur et r'
ouvrir ma blessure,
mais n' importe, qu' il vienne. Un
mouvement
confus
s' empare malgré moi de mes sens éperdus.
Hélas ! Dans
ce palais arrosé de mes larmes,
je n' ai pas encor eu de moment sans
allarmes.
ACTE 3 SCENE 4
Alzire, Zamore, Emire.
Zamore.
M' est-elle
enfin rendue ? Est-ce elle que je vois ?
Alzire.
Ciel ! Tels étoient ses
traits, sa démarche, sa voix.
elle tombe entre les mains de sa confidente,
Zamore... je succombe ; à peine je respire.
Zamore.
Reconnoi ton
amant.
Alzire.
Zamore aux pieds d'
Alzire !
Est-ce une illusion ?
Zamore.
Non, je revis pour toi.
Je
reclame à tes pieds tes sermens et ta foi.
ô moitié de moi-même ! Idole de
mon ame !
Toi, qu' un amour si tendre assûroit à ma flamme,
qu' as-tu fait
des saints noeuds qui nous ont
enchaînés ?
Alzire.
ô jours ! ô doux
momens d' horreur empoisonnés !
Cher et fatal objet de douleur et de
joie,
ah ! Zamore, en quel tems faut-il que je te voie ?
Chaque mot dans
mon coeur enfonce le poignard.
Zamore.
Tu gémis et me vois
!
Alzire.
Je t' ai revu trop tard.
Zamore.
Le bruit de mon trépas a
du remplir le monde.
J' ai traîné loin de toi ma course vagabonde,
depuis
que ces brigands, t' arrachant à mes bras,
m' enleverent mes dieux, mon
trône et tes appas.
Sais-tu que ce Gusman, ce destructeur sauvage,
par des
tourmens sans nombre éprouva mon courage ?
Sais-tu que ton amant, à ton lit
destiné,
chere Alzire, aux bourreaux se vit abandonné ?
Tu frémis. Tu
ressens le courroux qui m' enflamme.
L' horreur de cette injure a passé dans
ton ame.
Un dieu sans doute, un dieu, qui préside à l' amour,
dans le sein
du trépas me conserva le jour.
Tu n' as point démenti ce grand dieu qui me
guide ;
tu n' ès point devenue espagnole et perfide.
On dit que ce Gusman
respire dans ces lieux,
je venois t' arracher à ce monstre odieux.
Tu m'
aimes : vangeons-nous ; livre-moi ma victime.
Alzire.
Oui, tu dois te
vanger, tu dois punir le crime,
frappe.
Zamore.
Que me dis-tu ? Quoi,
tes voeux ! Quoi, ta foi !
Alzire.
Frappe, je suis indigne, et du jour, et
de toi.
Ah Monteze ! Ah, cruel ! Mon coeur n' a pu te croire.
Alzire.
A-t-il osé t'
apprendre une action si noire ?
Sais-tu pour quel époux j' ai pu t'
abandonner ?
Zamore.
Non, mais parle : aujourd' hui rien ne peut m'
étonner.
Alzire.
Eh bien ! Voi donc l' abîme où le sort nous engage
:
voi le comble du crime, ainsi que de l' outrage.
Zamore.
Alzire
!
Alzire.
Ce Gusman...
Zamore.
Grand dieu !
Alzire.
Ton
assassin,
vient en ce même instant de recevoir ma main.
Zamore.
Lui
!
Alzire.
Mon pere, Alvarès,
ont trompé ma jeunesse.
Ils ont à cet hymen entraîné ma foiblesse.
Ta
criminelle amante, aux autels des chrétiens,
vient, presque sous tes yeux, de
former ces liens.
J' ai tout quitté, mes dieux, mon amant, ma patrie :
au
nom de tous les trois, arrache moi la vie.
Voilà mon coeur, il vole au devant
de tes coups.
Zamore.
Alzire, est-il bien vrai ? Gusman est ton époux
!
Alzire.
Je pourrois t' alléguer pour affoiblir mon crime,
de mon pere
sur moi le pouvoir légitime,
l' erreur où nous étions, mes regrets, mes
combats,
les pleurs que j' ai trois ans donnés à ton trépas :
que des
chrétiens vainqueurs esclave infortunée,
la douleur de ta perte à leur dieu
m' a donnée,
que je t' aimai toujours, que mon coeur éperdu,
a détesté tes
dieux qui t' ont mal défendu ;
mais je ne cherche point, je ne veux point d'
excuse,
il n' en est point pour moi, lorsque l' amour
m' accuse.
Tu
vis, il me suffit. Je t' ai manqué de foi ;
tranche mes jours affreux, qui
ne sont plus pour toi.
Quoi ! Tu ne me vois point d' un oeil impitoyable
?
Zamore.
Non, si je suis aimé, non, tu n' ès point coupable.
Puis-je
encor me flater de regner dans ton coeur ?
Alzire.
Quand Monteze, Alvarès,
peut-être un dieu vengeur,
nos chrétiens, ma foiblesse, au temple m'
ont
conduite,
sûre de ton trépas, à cet hymen réduite,
enchaînée à
Gusman par des noeuds éternels,
j' adorois ta mémoire au pied de nos
autels.
Nos peuples, nos tyrans, tous ont su que je
t' aime,
je l' ai
dit à la terre, au ciel, à Gusman même,
et dans l' affreux moment, Zamore, où
je te vois,
je te le dis encor pour la derniere fois.
Zamore.
Pour la
derniere fois Zamore t' auroit vue !
Tu me serois ravie aussi-tôt que rendue
!
Ah ! Si l' amour encor te parloit aujourd' hui...
Alzire.
ô ciel ! C'
est Gusman même, et son pere avec lui.
ACTE 3 SCENE 5
Alvarès, Gusman,
Zamore,
Alzire, suite .
Alvarès à son fils .
Tu vois mon
bienfaicteur, il est auprès d' Alzire.
à Zamore,
ô toi ! Jeune
héros, toi par qui je respire,
viens, ajoute à ma joye en cet auguste
jour,
viens avec mon cher fils partager mon amour.
Zamore.
Qu'
entens-je ? Lui, Gusman ! Lui, ton fils, ce
barbare !
Alzire.
Ciel !
Détourne les coups que ce moment prépare.
Alvarès.
Dans quel
étonnement...
Zamore.
Quoi ! Le ciel a permis,
que ce vertueux pere eût
cet indigne fils ?
Gusman à Zamore
.
Esclave, d' où te vient cette aveugle furie ?
Sais-tu bien qui je
suis ?
Zamore.
Horreur de ma patrie !
Parmi les malheureux que ton
pouvoir a faits,
connois-tu bien Zamore ? Et vois-tu tes forfaits
?
Gusman.
Toi !
Alvarès.
Zamore !
Zamore.
Oui, lui-même, à qui
ta barbarie
voulut ôter l' honneur, et crut ôter la vie ;
lui que tu fis
languir dans des tourmens honteux,
lui dont l' aspect ici te fait baisser les
yeux.
Ravisseur de nos biens, tyran de notre empire,
tu viens de m'
arracher le seul bien où j' aspire,
acheve, et de ce fer, tresor de
tes climats,
prévien mon bras vangeur, et prévien ton trépas.
La main, la
même main qui t' a rendu ton pere,
dans ton sang odieux pourroit
vanger la terre :
et j' aurois les mortels et les dieux pour amis,
en
révérant le pere et punissant le fils.
Alvarès à Gusman .
De ce
discours, ô ciel, que je me sens confondre !
Vous sentez-vous coupable, et
pouvez-vous répondre ?
Gusman.
Répondre à ce rebelle et daigner m'
avilir,
jusqu' à le réfuter, quand je le dois punir ?
Son juste châtiment,
que lui-même il prononce,
sans mon respect pour vous, eût été ma
réponse.
à Alzire,
madame, votre coeur doit vous instruire
assez,
à quel point en secret ici vous m' offensez ;
vous, qui, sinon pour
moi, du moins pour votre
gloire,
deviez de cet esclave étouffer la mémoire
:
vous, dont les pleurs encor
outragent votre époux,
vous, que j' aimois assés pour en être
jaloux.
Alzire.
à Gusman,
cruel !
à Alvarès,
et
vous, seigneur ! Mon protecteur son pere,
à Zamore,
toi ! Jadis
mon espoir en un tems plus prospere,
voyez le joug horrible où mon sort est
lié,
et frémissez tous trois d' horreur et de pitié.
en montrant
Zamore,
voici l' amant, l' époux que me choisit mon pere,
avant que
je connusse un nouvel hémisphere,
avant que de l' Europe on nous portât des
fers,
le bruit de son trépas perdit cet univers.
Je vis tomber l' empire
où régnoient mes ancêtres,
tout changea sur la terre, et je connus des
maîtres.
Mon pere infortuné, plein d' ennuis et de jours,
au dieu que vous
servez eut à la fin recours :
c' est ce dieu des chrétiens, que devant
vous
j' atteste,
ses autels sont témoins de mon hymen funeste.
C' est
aux pieds de ce dieu, qu' un horrible serment
me donne au meurtrier qui m'
ôta mon amant.
Je connois mal peut-être une loi si nouvelle ;
mais j' en crois ma vertu, qui
parle aussi haut qu' elle.
Zamore, tu m' ès cher ; je t' aime, je le doi
:
mais après mes sermens je ne puis être à toi.
Toi, Gusman, dont je suis
l' épouse et la victime,
je ne suis point à toi, cruel ! Après ton
crime.
Qui des deux osera se vanger aujourd' hui ?
Qui percera ce coeur
que l' on arrache à lui ?
Toujours infortunée, et toujours
criminelle,
perfide envers Zamore, à Gusman infidelle,
qui me délivrera,
par un trépas heureux,
de la nécessité de vous trahir tous deux ?
Gusman,
du sang des miens, ta main déja rougie,
frémira moins qu' un autre à m'
arracher la vie.
De l' hymen, de l' amour, il faut vanger les
droits.
Punis une coupable, et sois juste une fois.
Gusman.
Ainsi vous
abusez d' un reste d' indulgence,
que ma bonté trahie oppose à votre offense
;
mais vous le demandez, et je vais vous punir ;
votre supplice est prêt,
mon rival va périr.
Hola, soldats.
Alzire.
Cruel !
Alvarès.
Mon fils, qu'
allez-vous faire ?
Respectez ses bienfaits, respectez sa misere.
Quel est
l' état horrible, ô ciel, où je me vois !
L' un tient de moi la vie, à l'
autre je la dois !
Ah mes fils ! De ce nom ressentez la tendresse,
d' un
pere infortuné regardez la vieillesse,
et du moins...
ACTE 3 SCENE 6
Alvarès, Gusman, Alzire,
Dom Alonze,
officier espagnol .
Alonze.
Paroissez, seigneur, et
commandez,
d' armes et d' ennemis ces champs sont inondés :
ils marchent
vers ces murs, et le nom de Zamore
est le cri menaçant qui les rassemble
encore.
Ce nom sacré pour eux se mêle dans les airs,
à ce bruit belliqueux
des barbares concerts.
Sous leurs boucliers d' or les campagnes
mugissent,
de leurs cris redoublés les échos retentissent,
en bataillons serrés ils
mesurent leurs pas,
dans un ordre nouveau qu' ils ne connoissoient pas
;
et ce peuple autrefois, vil fardeau de la terre,
semble apprendre de
nous le grand art de la guerre.
Gusman.
Allons, à leurs regards il faut
donc se montrer.
Dans la poudre à l' instant vous les verrez
rentrer.
Héros de la Castille, enfans de la victoire,
ce monde est fait
pour vous, vous l' êtes pour la
gloire,
eux pour porter vos fers, vous
craindre, et vous
servir.
Zamore.
Mortel égal à moi, nous faits pour
obéïr !
Gusman.
Qu' on l' entraîne.
Zamore.
Oses-tu ? Tyran de l'
innocence,
oses-tu me punir d' une juste défense ?
aux espagnols qui l'
entourent,
êtes-vous donc des dieux qu' on ne puisse attaquer ?
Et
teints de notre sang, faut-il vous invoquer ?
Gusman.
Obéïssez.
Alzire.
Seigneur
!
Alvarès.
Dans ton courroux sévere,
songe au moins, mon cher fils, qu'
il a sauvé ton
pere.
Gusman.
Seigneur, je songe à vaincre, et je l'
appris de vous ;
j' y vole, adieu.
ACTE 3 SCENE 7
Alvarès, Alzire.
Alzire se jettant à genoux
.
Seigneur, j' embrasse vos genoux,
c' est à votre vertu que je rends
cet hommage,
le premier où le sort abaissa mon courage.
Vangez, seigneur,
vangez, sur ce coeur affligé,
l' honneur de votre fils par sa femme outragé
:
mais à mes premiers noeuds mon ame étoit unie ;
un coeur peut-il deux fois se
donner en sa vie ?
Zamore étoit à moi, Zamore eut mon amour :
Zamore est
vertueux, vous lui devez le jour.
Pardonnez... je succombe à ma douleur
mortelle.
Alvarès.
Je conserve pour toi ma bonté paternelle,
je plains
Zamore et toi, je serai ton apui ;
mais songe au noeud sacré qui t' attache
aujourd' hui.
Ne porte point l' horreur au sein de ma famille :
non, tu n'
ès plus à toi : sois mon sang, sois ma fille.
Gusman fut inhumain, je le sai,
j' en frémis ;
mais il est ton époux, il t' aime, il est mon fils,
son ame
à la pitié se peut ouvrir encore.
Alzire.
Hélas, que n' êtes-vous le pere
de Zamore !
ACTE 4 SCENE 1
Alvarès,
Gusman.
Alvarès.
Méritez donc, mon fils, un si grand avantage.
Vous
avez triomphé du nombre et du courage,
et de tous les vengeurs de ce triste
univers
une moitié n' est plus, et l' autre est dans vos fers.
Ah ! N'
ensanglantez point le prix de la victoire,
mon fils, que la clémence ajoute à
votre gloire ;
je vais sur les vaincus étendant mes secours,
consoler leur
misere, et veiller sur leurs jours.
Vous, songez cependant qu' un pere vous
implore ;
soyez homme et chrétien, pardonnez à Zamore.
Ne pourrai-je
adoucir vos infléxibles moeurs ?
Et n' apprendrez-vous point à
conquérir des coeurs ?
Gusman.
Ah ! Vous percez le mien. Demandez-moi ma
vie,
mais laissez un champ libre à ma juste furie :
ménagez le courroux de
mon coeur opprimé ;
comment lui pardonner ? Le barbare est
aimé.
Alvarès.
Il en est plus à plaindre.
Gusman.
à plaindre ? Lui
mon pere !
Ah ! Qu' on me plaigne ainsi ; la mort me sera
chere.
Alvarès.
Quoi, vous joignez encor à cet ardent courroux,
la
fureur des soupçons, ce tourment des jaloux ?
Gusman.
Et vous condamneriez
jusqu' à ma jalousie ?
Quoi ce juste transport dont mon ame est saisie,
ce
triste sentiment plein de honte et d' horreur,
si légitime en moi, trouve en
vous un censeur !
Vous voyez sans pitié ma douleur éffrenée !
Alvarès.
Mêlez moins d'
amertume à votre destinée ;
Alzire a des vertus, et loin de les
aigrir,
par des dehors plus doux vous devez l' attendrir.
Son coeur de ces
climats conserve la rudesse,
il résiste à la force, il céde à la
souplesse,
et la douceur peut tout sur notre volonté.
Gusman.
Moi que
je flatte encor l' orgueil de sa beauté !
Que sous un front serain déguisant
mon outrage,
à de nouveaux mépris ma bonté l' encourage !
Ne devriez-vous
pas, de mon honneur jaloux,
au lieu de le blâmer, partager mon courroux
?
J' ai déja trop rougi d' épouser une esclave,
qui m' ose dédaigner, qui
me hait, qui me brave,
dont un autre à mes yeux possede encor le coeur,
et
que j' aime, en un mot, pour comble de malheur.
Alvarès.
Ne vous repentez
point d' un amour légitime ;
mais sachez le régler, tout excès mene au
crime.
Promettez-moi du moins de ne décider rien,
avant de m' accorder un
second entretien.
Gusman.
Eh que pourroit un
fils refuser à son pere ?
Je veux bien pour un tems suspendre ma
colere,
n' en éxigez pas plus de mon coeur outragé.
Alvarès.
Je ne veux
que du tems.
il sort.
Gusman seul .
Quoi n' être point
vengé !
Aimer, me repentir, être réduit encore
à l' horreur d' envier le
destin de Zamore,
d' un de ces vils mortels en Europe ignorés,
qu' à peine
du nom d' homme on auroit honorés...
que vois-je ! Alzire ! ô ciel...
ACTE 4 SCENE 2
Gusman, Alzire, Emire.
Alzire.
C' est moi,
c' est ton épouse,
c' est ce fatal objet de ta fureur jalouse,
qui n' a pu
te chérir, qui t' a du révérer,
qui te plaint, qui t' outrage,
et qui vient t' implorer.
Je n' ai rien déguisé. Soit grandeur, soit
foiblesse,
ma bouche a fait l' aveu qu' un autre a ma tendresse :
et ma
sincérité, trop funeste vertu,
si mon amant périt, est ce qui l' a
perdu.
Je vais plus t' étonner, ton épouse a l' audace,
de s' adresser à
toi pour demander sa grace.
J' ai cru que Dom Gusman, tout fier,
tout
rigoureux,
tout terrible qu' il est, doit être généreux.
J' ai
pensé qu' un guerrier, jaloux de sa puissance,
peut mettre l' orgueil même à
pardonner l' offense :
une telle vertu séduiroit plus nos coeurs,
que tout
l' or de ces lieux n' éblouit nos vainqueurs.
Par ce grand changement dans
ton ame inhumaine,
par un effort si beau, tu vas changer la mienne,
tu t'
assûres ma foi, mon respect, mon retour,
tous mes voeux (s' il en est qui
tiennent lieu
d' amour).
Pardonne... je m' égare... éprouve mon
courage.
Peut-être une espagnole, eût promis davantage.
Elle eût pu
prodiguer les charmes de ses pleurs ;
je n' ai point leurs attraits, et je n'
ai point leurs
moeurs.
Ce coeur simple et formé des mains de la
nature,
en voulant t' adoucir redouble ton injure ;
mais enfin c' est à
toi d' essayer desormais,
sur ce coeur indompté la force des bienfaits.
Gusman.
Eh bien ! Si les
vertus peuvent tant sur votre ame,
pour en suivre les loix, connoissés les,
madame.
étudiez nos moeurs, avant de les blâmer.
Ces moeurs sont vos
devoirs, il faut s' y conformer.
Sachez que le premier, est d' étouffer l'
idée,
dont votre ame à mes yeux est encor possédée.
De vous respecter
plus, et de n' oser jamais
me prononcer le nom d' un rival que je hais,
d'
en rougir la premiere, et d' attendre en silence,
ce que doit d' un barbare
ordonner ma vengeance.
Sachez que votre époux qu' ont outragé vos feux,
s'
il peut vous pardonner, est assez généreux.
Plus que vous ne pensez, je porte
un coeur sensible,
et ce n' est pas à vous à me croire infléxible.
ACTE 4 SCENE 3
Alzire, Emire.
Emire.
Vous voyez qu' il
vous aime, on pourroit l' attendrir.
Alzire.
S' il m' aime, il
est jaloux : Zamore va périr :
j' assassinois Zamore en demandant sa
vie.
Ah ! Je l' avois prévu. M' auras-tu mieux servie ?
Pourras-tu le
sauver ? Vivra-t-il loin de moi ?
Du soldat qui le garde as-tu tenté la foi
?
Emire.
L' or qui les séduit tous, vient d' éblouïr sa vue.
Sa foi, n'
en doutez point, sa main vous est vendue.
Alzire.
Ainsi graces aux cieux,
ces métaux détestés,
ne servent pas toujours à nos calamités.
Ah ! Ne
perds point de tems : tu balances encore !
Emire.
Mais auroit-on juré la
perte de Zamore ?
Alvarès auroit-il assez peu de crédit,
et le conseil
enfin...
Alzire.
Je crains tout, il suffit.
Tu vois de ces tyrans la
fierté tyrannique.
Ils pensent que pour eux le ciel fit l' Amérique,
qu'
ils en sont nés les rois ; et Zamore à leurs
yeux,
tout souverain qu' il
fût n' est qu' un séditieux.
Conseil de meurtriers ! Gusman
! Peuple barbare !
Je préviendrai les coups que votre main prépare.
Ce
soldat ne vient point, qu' il tarde à m' obéïr !
Emire.
Madame, avec
Zamore il va bien-tôt venir ;
il court à la prison. Déja la nuit plus
sombre
couvre ce grand dessein du secret de son ombre.
Fatigués de carnage
et de sang enivrés,
les tyrans de la terre au sommeil sont
livrés.
Alzire.
Allons, que ce soldat nous conduise à la porte,
qu' on
ouvre la prison, que l' innocence en sorte.
Emire.
Il vous prévient déja ;
Cephane le conduit.
Mais si l' on vous rencontre en cette obscure
nuit,
votre gloire est perdue, et cette honte extrême...
Alzire.
Va, la
honte seroit de trahir ce que j' aime.
Cet honneur étranger parmi nous
inconnu,
n' est qu' un fantôme vain qu' on prend pour la vertu.
C' est l'
amour de la gloire et non de la justice,
la crainte du reproche et non celle
du vice.
Je fus instruite, Emire, en ce grossier climat,
à suivre la vertu sans en
chercher l' éclat.
L' honneur est dans mon coeur, et c' est lui qui
m'
ordonne,
de sauver un héros que le ciel abandonne.
ACTE 4 SCENE 4
Alzire, Zamore, Emire.
Alzire.
Tout est
perdu pour toi, tes tyrans sont
vainqueurs,
ton supplice est tout prêt, si
tu ne fuis, tu meurs.
Pars, ne perds point de tems, prens ce soldat
pour
guide.
Trompons des meurtriers, l' espérance homicide,
tu vois mon
desespoir, et mon saisissement :
c' est à toi d' épargner la mort à mon
amant,
un crime à mon époux, et des larmes au monde.
L' Amérique t'
appelle, et la nuit te seconde ;
prens pitié de ton sort, et laisse-moi le
mien.
Zamore.
Esclave d' un barbare, épouse d' un chrétien,
toi qui m'
as tant aimé, tu m' ordonnes de vivre !
Eh bien j' obéïrai : mais oses-tu me
suivre ?
Sans trône, sans secours, au
comble du malheur,
je n' ai plus à t' offrir qu' un desert et mon
coeur.
Autrefois à tes pieds, j' ai mis un diadême.
Alzire.
Ah ! Qu'
étoit-il sans toi ? Qu' ai-je aimé que
toi-même ?
Et qu' est-ce auprès de
toi que ce vil univers ?
Mon ame va te suivre au fond de tes deserts.
Je
vais seule en ces lieux, où l' horreur me consume,
languir dans les regrets,
secher dans l' amertume :
mourir dans les remords d' avoir trahi ma foi
:
d' être au pouvoir d' un autre, et de brûler pour toi.
Pars, emporte
avec toi, mon bonheur et ma vie,
laisse-moi les horreurs du devoir qui me
lie.
J' ai mon amant ensemble, et ma gloire à sauver ;
tous deux me sont
sacrés, je les veux conserver.
Zamore.
Ta gloire ! Quelle est donc cette
gloire inconnue ?
Quel fantôme d' Europe a fasciné ta vue ?
Quoi ! Ces
affreux sermens qu' on vient de te dicter,
quoi ! Ce temple chrétien que tu
dois détester,
ce dieu, ce destructeur des dieux de mes ancêtres,
t'
arrachent à Zamore, et te donnent des maîtres !
Alzire.
J' ai promis, il
suffit, que t' importe à quel dieu !
Zamore.
Ta promesse est ton crime,
elle est ma perte, adieu.
Périssent tes sermens, et le dieu que j' abhorre
!
Alzire.
Arrête. Quels adieux ! Arrête, cher Zamore
!
Zamore.
Gusman est ton époux !
Alzire.
Plains moi sans m'
outrager.
Zamore.
Songe à nos premiers noeuds.
Alzire.
Je songe à
ton danger.
Non, tu trahis, cruelle, un feu si légitime.
Alzire.
Non,
je t' aime à jamais, et c' est un nouveau crime.
Laisse-moi mourir seule,
ôte-toi de ces lieux.
Quel desespoir horrible étincelle en tes yeux
?
Zamore...
Zamore.
C' en est fait.
Alzire.
Où vas-tu
?
Zamore.
Mon courage,
de cette liberté, va faire un digne
usage.
Alzire.
Tu n' en saurois douter, je péris si tu
meurs.
Zamore.
Peux-tu mêler l' amour à ces momens d' horreurs
?
Laisse-moi, l' heure fuit, le jour vient, le tems
presse.
Soldat,
guide mes pas.
ACTE 4 SCENE 5
Alzire, Emire.
Alzire.
Je
succombe, il me laisse :
il part, que va-t-il faire ? ô moment plein d'
effroi !
Gusman ! Quoi c' est donc lui que j' ai quitté pour
toi
!
Emire, suis ses pas, vole, et reviens m' instruire,
s' il est en sûreté,
s' il faut que je respire.
Va voir si ce soldat nous sert, ou nous
trahit,
Emire sort.
un noir préssentiment m' afflige et me
saisit,
ce jour, ce jour pour moi ne peut être qu' horrible.
ô toi ! Dieu
des chrétiens, Dieu vainqueur et
terrible,
je connois peu tes loix. Ta
main du haut des cieux,
perce à peine un nuage épaissi sur mes yeux :
mais
si je suis à toi, si mon amour t' offense,
sur ce coeur malheureux épuise ta
vengeance.
Grand dieu, conduis Zamore, au milieu des deserts,
ne serois-tu
le dieu que d' un autre univers ?
Les seuls européans sont-ils nés pour te
plaire ?
Es-tu tyran d' un monde, et de l' autre le pere !
Les vainqueurs, les vaincus,
tous ces foibles
humains,
sont tous également l' ouvrage de tes
mains.
Mais de quels cris affreux mon oreille est frapée !
J' entends
nommer Zamore. ô ciel ! On m' a trompée.
Le bruit redouble, on vient, ah !
Zamore est perdu.
ACTE 4 SCENE 6
Alzire, Emire.
Alzire.
Chere Emire, est-ce
toi ? Qu' a-t-on fait,
qu' as-tu vu ?
Tire-moi par pitié de mon doute
terrible.
Emire.
Ah ! N' espérez plus rien, sa perte est
infaillible,
des armes du soldat qui conduisoit ses pas
il a couvert son
front, il a chargé son bras.
Il s' éloigne : à l' instant, le soldat prend la
fuite,
votre amant au palais, court, et se précipite ;
je le suis en
tremblant parmi nos ennemis,
parmi ces meurtriers dans le sang
endormis,
dans l' horreur de la nuit, des morts, et du silence,
au palais
de Gusman, je le vois qui s' avance :
je l' appellois en vain de la
voix et des yeux,
il m' échappe, et soudain j' entends des cris
affreux,
j' entends dire, qu' il meure : on court, on vole
aux
armes.
Retirez-vous, madame, et fuyez tant d' allarmes
:
rentrez.
Alzire.
Ah ! Chere Emire, allons le
secourir.
Emire.
Que pouvez-vous madame, ô ciel !
Alzire.
Je peux
mourir.
ACTE 4 SCENE 7
Alzire, Emire, Don Alonze, gardes.
Don
Alonze.
à mes ordres secrets, madame, il faut vous rendre.
Alzire.
Que
me dis-tu barbare ? Et que viens-tu m' apprendre ?
Qu' est devenu Zamore ?
Don
Alonze.
En ce moment affreux
je ne puis qu' annoncer un ordre
rigoureux,
daignez me suivre.
Alzire.
ô sort ! ô vengeance trop forte
!
Cruels, quoi, ce n' est point la mort que l' on
m' apporte ?
Quoi
Zamore n' est plus ! Et je n' ai que des fers !
Tu gémis, et tes yeux de
larmes sont couverts !
Mes maux ont-ils touché les coeurs nés pour
la
haine ?
Viens, si la mort m' attend, viens j' obéïs sans peine.
ACTE 5 SCENE 1
Alzire,
gardes.
Alzire.
Préparez-vous pour moi vos supplices cruels,
tyrans,
qui vous nommés les juges des mortels ?
Laissés-vous dans l' horreur de cette
inquiétude
de mes destins affreux floter l' incertitude ?
On m' arrête, on
me garde, on ne s' informe pas
si l' on a résolu ma vie, ou mon trépas.
Ma
voix nomme Zamore, et mes gardes pâlissent.
Tout s' émeut à ce nom, ces
monstres en frémissent.
ACTE 5 SCENE 2
Monteze,
Alzire.
Alzire.
Ah mon pere !
Monteze.
Ma fille où nous as-tu
réduits !
Voilà de ton amour les exécrables fruits.
Helas ! Nous
demandions la grace de Zamore ;
Alvarès avec moi daignoit parler encore
;
un soldat à l' instant se présente à nos yeux,
c' étoit Zamore même,
égaré, furieux.
Par ce déguisement la vue étoit trompée,
à peine entre ses
mains j' apperçois une épée :
entrer, voler vers nous, s' élancer sur
Gusman,
l' attaquer, le frapper, n' est pour lui qu' un moment.
Le sang de
ton époux rejaillit sur ton pere :
Zamore au même instant dépouillant sa
colere
tombe aux pieds d' Alvarès, et tranquille, et soumis,
lui présentant ce fer, teint du
sang de son fils.
J' ai fait ce que j' ai du, j' ai vangé mon injure
:
fais ton devoir, dit-il, et vange la nature.
Alors il se prosterne
attendant le trépas.
Le pere tout sanglant se jette entre mes bras ;
tout
se réveille, on court, on s' avance, on s' écrie,
on vole à ton époux, on
rappelle sa vie,
on arrête son sang, on presse les secours
de cet art
inventé pour conserver nos jours.
Tout le peuple à grands cris demande ton
supplice,
du meurtre de son maître il te croit la
complice...
Alzire.
Vous pourriez !
Monteze.
Non, mon coeur ne t' en
soupçonne pas.
Non, le tien n' est pas fait pour de tels
attentats,
capable d' une erreur, il ne l' est point d' un crime,
tes yeux
s' étoient fermés sur le bord de l' abîme.
Je le souhaite ainsi, je le croi,
cependant
ton époux va mourir des coups de ton amant.
On va te condamner,
tu vas perdre la vie
dans l' horreur du supplice, et dans l' ignominie,
et
je retourne enfin par un dernier effort,
demander au conseil et ta grace et
ma mort.
Alzire.
Ma grace ! à mes
tyrans ! Les prier ! Vous, mon pere !
Osez vivre, et m' aimer ; c' est ma
seule priere.
Je plains Gusman, son sort a trop de cruauté,
et je le
plains sur-tout de l' avoir mérité.
Pour Zamore il n' a fait que vanger son
outrage.
Je ne peux excuser ni blâmer son courage.
J' ai voulu le sauver,
je ne m' en défens pas,
il mourra... gardez-vous d' empêcher mon
trépas.
Monteze.
ô ciel ! Inspire-moi, j' implore ta clémence.
il
sort.
ACTE 5 SCENE 3
Alzire seule .
ô ciel ! Anéantis ma
fatale existence.
Quoi ce dieu que je sers me laisse sans secours !
Il
défend à mes mains d' attenter sur mes jours.
Ah j' ai quitté des dieux dont
la bonté facile
me permettoit la mort, la mort mon seul asyle.
Eh quel crime est-ce donc
devant ce dieu jaloux
de hâter un moment qu' il nous prépare à tous ?
Ce
peuple de vainqueurs armé de son tonnerre,
a-t-il le droit affreux de
dépeupler la terre ?
D' exterminer les miens ? De déchirer mon flanc ?
Et
moi je ne pourrai disposer de mon sang ;
je ne pourrai sur moi permettre à
mon courage
ce que sur l' univers, il permet à sa rage ;
Zamore va mourir
dans des tourmens affreux,
barbares !
ACTE 5 SCENE 4
Zamore enchaîné ,
Alzire,
gardes.
Zamore.
C' est ici qu' il faut périr tous deux.
Sous
l' horrible appareil de sa fausse justice,
un tribunal de sang te condamne au
supplice.
Gusman respire encor ; mon bras désespéré
n' a porté dans son
sein qu' un coup mal assûré.
Il vit pour achever le malheur
de Zamore,
il mourra tout couvert de ce sang que j' adore ;
nous périrons
ensemble à ses yeux expirans,
il va goûter encor le plaisir des
tyrans.
Alvarès doit ici prononcer de sa bouche
l' abominable arrêt de ce
conseil farouche.
C' est moi qui t' ai perdue, et tu péris pour
moi.
Alzire.
Va, je ne me plains plus, je mourrai près de toi.
Tu m'
aimes, c' est assés, benis ma destinée,
benis le coup affreux qui rompt mon
hymenée ;
songe que ce moment où je vais chez les morts
est le seul où mon
coeur peut t' aimer sans remords.
Libre par mon supplice, à moi-même
rendue,
je dispose à la fin d' une foi qui t' est due.
L' appareil de la
mort élevé pour nous deux,
est l' autel où mon coeur te rend ses premiers
feux :
c' est-là que j' expierai le crime involontaire
de l' infidélité
que j' avois pu te faire.
Ma plus grande amertume en ce funeste sort,
c'
est d' entendre Alvarès prononcer notre mort.
Zamore.
Ah ! Le voici, les
pleurs inondent son visage.
Alzire.
Qui de nous trois, ô
ciel, a reçu plus d' outrage,
et que d' infortunés le sort assemble ici
!
ACTE 5 SCENE 5
Alzire, Zamore,
Alvarès,
gardes.
Zamore.
J' attends la mort de toi, le ciel le veut
ainsi,
tu dois me prononcer l' arrêt qu' on vient de rendre,
parle sans te
troubler comme je vais t' entendre ;
et fais livrer sans crainte aux
supplices tout prêts
l' assassin de ton fils, et l' ami d' Alvarès.
Mais
que t' a fait Alzire ? Et quelle barbarie
te force à lui ravir une innocente
vie ?
Les espagnols enfin t' ont donné leur fureur,
une injuste vengeance
entre-t-elle en ton coeur ?
Connu seul parmi nous par ta clémence
auguste,
tu veux donc renoncer à ce grand nom de juste !
Dans le sang
innocent ta main va se baigner !
Alzire.
Vange-toi, vange un
fils, mais sans me soupçonner,
épouse de Gusman, ce nom seul doit t'
apprendre
que loin de le trahir je l' aurois su défendre.
J' ai respecté
ton fils, et ce coeur gémissant,
lui conserva sa foi même en le
haïssant.
Que je sois de ton peuple applaudie ou blâmée,
ta seule opinion
fera ma renommée ;
estimée en mourant d' un coeur tel que le tien,
je
dédaigne le reste et ne demande rien.
Zamore va mourir, il faut bien que je
meure,
c' est tout ce que j' attends, et c' est toi que
je
pleure.
Alvarès.
Quel mêlange, grand dieu, de tendresse et d'
horreur !
L' assassin de mon fils est mon libérateur.
Zamore ! ... oui, je
te dois des jours que je déteste,
tu m' as vendu bien cher un present si
funeste...
je suis pere, mais homme ; et malgré ta fureur,
malgré la voix
du sang qui parle à ma douleur,
qui demande vengeance à mon ame
éperdue,
la voix de tes bienfaits est encor entendue.
Et toi qui fus ma
fille, et que dans nos malheurs,
j' appelle encor d' un nom qui fait couler
nos pleurs,
va, ton pere est bien loin de
joindre à ses
souffrances
cet horrible plaisir que donnent les
vengeances.
Il faut perdre à la fois par des coups inouïs,
et mon
libérateur, et ma fille et mon fils.
Le conseil vous condamne, il a dans sa
colere
du fer de la vengeance armé la main d' un pere.
Je n' ai point
refusé ce ministère affreux...
et je viens le remplir pour vous sauver tous
deux.
Zamore, tu peux tout.
Zamore.
Je peux sauver Alzire ?
Ah !
Parle, que faut-il ?
Alvarès.
Croire un dieu qui m' inspire,
tu peux
changer d' un mot et son sort et le tien ;
ici la loi pardonne à qui se rend
chrétien.
Cette loi que naguère un saint zèle a dictée
du ciel en ta
faveur y semble être apportée.
Le dieu qui nous apprit lui-même à
pardonner,
de son ombre à nos yeux saura t' environner :
tu vas des
espagnols arrêter la colere,
ton sang sacré pour eux est le sang de leur
frere :
les traits de la vengeance en leurs mains suspendus
sur Alzire et sur toi ne se
tourneront plus ;
je réponds de sa vie ainsi que de la tienne,
Zamore, c'
est de toi, qu' il faut que je l' obtienne.
Ne sois point infléxible à cette
foible voix,
je te devrai la vie une seconde fois.
Cruel, pour me payer du
sang dont tu me prives,
un pere infortuné demande que tu vives.
Rends-toi
chrétien comme elle, accorde-moi ce prix
de ses jours, et des tiens, et du
sang de mon fils.
Zamore à Alzire .
Alzire jusques là
chéririons-nous la vie ?
La racheterions-nous par mon ignominie
?
Quitterai-je mes dieux pour le dieu de Gusman ?
Et toi plus que ton fils
seras-tu mon tyran ?
Tu veux qu' Alzire meure ou que je vive en
traître.
Ah ! Lorsque de tes jours je me suis vu le maître,
si j' avois
mis ta vie à cet indigne prix,
parle, aurois-tu quitté les dieux de ton pays
?
Alvarès.
J' aurois fait ce qu' ici tu me vois faire encore,
j' aurois
prié ce dieu, seul être que j' adore,
de n' abandonner pas un coeur tel que
le tien,
tout aveuglé qu' il est, digne d' être chrétien.
Zamore.
Dieux ! Quel genre
inouï de trouble et de supplice,
entre quels attentats faut-il que je
choisisse !
à Alzire,
il s' agit de tes jours, il s' agit de mes
dieux.
Toi, qui m' oses aimer oses juger entre eux,
je m' en remets à toi,
mon coeur se flatte encore
que tu ne voudras point la honte de
Zamore.
Alzire.
écoute. Tu sais trop qu' un pere infortuné
disposa de
ce coeur que je t' avois donné,
je reconnus son dieu : tu peux de ma
jeunesse
accuser si tu veux l' erreur ou la foiblesse ;
mais des loix des
chrétiens mon esprit enchanté
vit chez eux, ou du moins, crut voir la vérité
;
et ma bouche abjurant les dieux de ma patrie
par mon ame en secret ne
fut point démentie ;
mais renoncer aux dieux que l' on croit dans
son
coeur,
c' est le crime d' un lâche, et non pas une erreur,
c' est
trahir à la fois sous un masque hypocrite
et le dieu qu' on préfére, et le
dieu que l' on quitte,
c' est mentir au ciel même, à l' univers, à
soi.
Mourons ; mais en mourant sois digne encor de moi,
et si Dieu ne te donne une
clarté nouvelle ;
ta probité te parle, il faut n' écouter qu'
elle.
Zamore.
J' ai prévu ta réponse, il vaut mieux expirer
et mourir
avec toi que se deshonorer.
Alvarès.
Cruels, ainsi tous deux vous voulez
votre perte !
Vous bravez ma bonté qui vous étoit offerte ;
écoutez, le
tems presse et ces lugubres cris...
ACTE 5 SCENE 6
Alvarès, Zamore, Alzire,
Alonze,
américains,
espagnols.
Alonze.
On amene à vos yeux votre malheureux
fils.
Seigneur, entre vos bras il veut quitter la vie.
Du peuple qui l'
aimoit, une troupe en furie,
s' empressant près de lui, vient se
rassasier
du sang de son épouse, et de son meurtrier.
ACTE 5 SCENE 7
Alvarès, Gusman,
Zamore,
Alzire, Monteze,
américains, soldats.
Zamore.
Cruels, sauvez
Alzire, et pressez mon supplice !
Alzire.
Non, qu' une affreuse mort tous
trois nous réunisse.
Alvarès.
Mon fils mourant, mon fils, ô comble de
douleur !
Zamore à Gusman .
Tu veux donc jusqu' au bout consommer
ta fureur ?
Viens, vois couler mon sang, puisque tu vis encore,
viens
apprendre à mourir en regardant Zamore.
Gusman à Zamore .
Il est d'
autres vertus que je veux t' enseigner :
je dois un autre exemple et je viens
le donner.
à Alvarès,
le ciel
qui veut ma mort et qui l' a suspendue,
mon pere, en ce moment m' amene à
votre vue.
Mon ame fugitive, et prête à me quitter,
s' arrête devant vous
; ... mais pour vous imiter.
Je meurs, le voile tombe, un nouveau jour m'
éclaire ;
je ne me suis connu qu' au bout de ma carriere.
J' ai fait
jusqu' au moment qui me plonge au cercueil,
gémir l' humanité du poids de mon
orgueil.
Le ciel vange la terre, il est juste ; et ma vie
ne peut payer le
sang, dont ma main s' est rougie.
Le bonheur m' aveugla, la mort m' a
détrompé :
je pardonne à la main par qui Dieu m' a frappé.
J' étois maître
en ces lieux ; seul j' y commande
encore.
Seul je puis faire grace, et la
fais à Zamore.
Vis, superbe ennemi, sois libre, et te souvien,
quel fut et
le devoir, et la mort d' un chrétien.
à Monteze qui se jette à ses pieds,
Monteze, américains, qui futes mes victimes,
songez que ma clémence a
surpassé mes crimes.
Instruisez l' Amérique, apprenez à ses rois
que les
chrétiens sont nés pour leur donner des loix.
à Zamore.
des dieux
que nous servons, connois la différence :
les tiens t' ont commandé le
meurtre et la
vengeance,
et le mien, quand ton bras vient de m'
assassiner,
m' ordonne de te plaindre, et de te pardonner.
Alvarès.
Ah
mon fils ! Tes vertus égalent ton courage.
Alzire.
Quel changement, grand
dieu, quel étonnant
langage !
Zamore.
Quoi, tu veux me former moi-même
au repentir !
Gusman.
Je veux plus, je te veux forcer à me
chérir.
Alzire n' a vêcu que trop infortunée,
et par mes cruautés, et par
mon hymenée.
Que ma mourante main la remette en tes bras.
Vivez sans me
haïr, gouvernez vos états :
et de vos murs détruits rétablissant la
gloire,
de mon nom, s' il se peut, benissez la mémoire.
à Alvarès.
daignez
servir de pere à ces époux heureux :
que du ciel par vos soins le jour luise
sur eux !
Aux clartés des chrétiens si son ame est ouverte,
Zamore est
votre fils, et répare ma perte.
Zamore.
Je demeure immobile, égaré,
confondu,
quoi donc les vrais chrétiens auroient tant de
vertu !
Ah !
La loi qui t' oblige à cet effort suprême,
je commence à le croire, est la
loi d' un dieu même.
J' ai connu l' amitié, la constance, la foi :
mais
tant de grandeur d' ame est au-dessus de moi,
tant de vertu m' accable et son
charme m' attire,
honteux d' être vangé, je t' aime et je t' admire.
il
se jette à ses pieds.
Alzire.
Seigneur, en rougissant je tombe à vos
genoux,
Alzire en ce moment voudroit mourir pour vous,
entre Zamore et vous mon ame
déchirée,
succombe au repentir dont elle est devorée.
Je me sens trop
coupable, et mes tristes erreurs...
Gusman.
Tout vous est pardonné,
puisque je vois vos pleurs.
Pour la derniere fois approchez-vous, mon
pere,
vivez long-tems heureux, qu' Alzire vous soit chere ;
Zamore, sois
chrétien, je suis content, je meurs !
Alvarès à Monteze .
Je vois
le doigt de Dieu marqué dans nos malheurs.
Mon coeur desespéré se soumet, s'
abandonne
aux volontés d' un dieu, qui frappe, et
qui
pardonne.