Apollinaire

1880 - 1918

Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky, dit Guillaume


Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky, dit Guillaume Apollinaire
Rome 1880 - Paris 1918
Écrivain français. Chantre des avant-gardes artistiques (les Peintres cubistes, 1913), théoricien (l'Esprit nouveau et les poètes, 1917), auteur d'un «drame surréaliste», farcesque et nationaliste (les Mamelles de Tirésias, 1917), il fut un poète inventif et libre (Alcools, 1913; Calligrammes, 1918).

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Florilège : Guillaume Apollinaire

Le Club des poètes : Guillaume Apollinaire

Poèmes

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Le Bestiaire ou Cortège d'Orphée

Alcools

Rhénanes

Vitam impendere amori

Calligrammes

Il y a

Poèmes à Lou

Le guetteur mélancolique

Poèmes à Madeleine

Poèmes à la marraine


Le Bestiaire ou Cortège d'Orphée


À Élémir Bourges


Le chat

Le lion

Le lièvre

Le lapin

La souris

L'éléphant

La mouche

Le poulpe

La méduse

Le hibou


Le chat


JE souhaite dans ma maison :

Une femme ayant sa raison,

Un chat passant parmi les livres,

Des amis en toute saison

Sans lesquels je ne peux pas vivre.


Le lion


Ô LION, malheureuse image

Des rois chus lamentablement,

Tu ne nais maintenant qu'en cage

À Hambourg, chez les Allemands.


Le lièvre


NE sois pas lascif et peureux

Comme le lièvre et l'amoureux.

Mais que toujours ton cerveau soit

La hase pleine qui conçoit.


Le lapin


JE connais un autre connin

Que tout vivant je voudrais prendre.

Sa garenne est parmi le thym

Des vallons du pays de Tendre.


La souris


BELLES journées, souris du temps,

Vous rongez peu à peu ma vie.

Dieu ! Je vais avoir vingt-huit ans

Et mal vécus, à mon envie.


L'éléphant


COMME un éléphant son ivoire,

J'ai en bouche un bien précieux.

Pourpre mort !... J'achète ma gloire

Au prix des mots mélodieux.


La mouche


NOS mouches savent des chansons

Que leur apprirent en Norvège

Les mouches ganiques qui sont

Les divinités de la neige.


Le poulpe


JETANT son encre vers les cieux,

Suçant le sang de ce qu'il aime

Et le trouvant délicieux,

Ce monstre inhumain, c'est moi-même.


La méduse


MÉDUSES, malheureuses têtes

Aux chevelures violettes

Vous vous plaisez dans les tempêtes,

Et je m'y plais comme vous faites.


Le hibou


MON pauvre cœur est un hibou

Qu'on cloue, qu'on décloue, qu'on recloue.

De sang, d'ardeur, il est à bout.

Tous ceux qui m'aiment, je les loue.


Alcools


Zone

Le pont Mirabeau

La chanson du mal aimé

Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople

Palais

Chantre

Crépuscule

La maison des morts

Clotilde

Cortège

Marie

La blanche neige

L'adieu

Salomé

La porte

Saltimbanques

Le larron

Le vent nocturne

L'émigrant de Landor Road

Rosemonde

Le brasier


Zone


À LA FIN tu es las de ce monde ancien


Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin


Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine


Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes

La religion seule est restée toute neuve la religion

Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme

L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X

Et toi que les fenêtres observent la honte te retient

D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin

Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut

Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux

Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policières

Portraits des grands hommes et mille titres divers


J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom

Neuve et propre du soleil elle était le clairon

Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes

Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent

Le matin par trois fois la sirène y gémit

Une cloche rageuse y aboie vers midi

Les inscriptions des enseignes et des murailles

Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent

J'aime la grâce de cette rue industrielle

Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes


Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant

Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc

Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize

Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église

Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette

Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège

Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste

Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ

C'est le beau lys que tous nous cultivons

C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent

C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère

C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières

C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité

C'est l'étoile à six branches

C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche

C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs

Il détient le record du monde pour la hauteur


Pupille Christ de l'œil

Vingtième pupille des siècles il sait y faire

Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air

Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder

Ils disent qu'il imite Simon Mage en Judée

Ils crient s'il sait voler qu'on l'appelle voleur

Les anges voltigent autour du joli voltigeur

Icare Enoch Élie Apollonius de Thyane

Flottent autour du premier aéroplane

Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie

Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie

L'avion se pose enfin sans refermer les ailes

Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles

À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux

D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts

L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes

Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête

L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri

Et d'Amérique vient le petit colibri

De Chine sont venus les pihis longs et souples

Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples

Puis voici la colombe esprit immaculé

Qu'escortent l'oiseau-lyre et le paon ocellé

Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre

Un instant voile tout de son ardente cendre

Les sirènes laissant les périlleux détroits

Arrivent en chantant bellement toutes trois

Et tous aigle phénix et pihis de la Chine

Fraternisent avec la volante machine.


Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule

Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent

L'angoisse de l'amour te serre le gosier

Comme si tu ne devais jamais plus être aimé

Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère

Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière

Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille

Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie

C'est un tableau pendu dans un sombre musée

Et quelquefois tu vas le regarder de près


Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées

C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de la beauté


Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m'a regardé à Chartres

Le sang de votre Sacré-Cœur m'a inondé à Montmartre

Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses

L'amour dont je souffre est une maladie honteuse

Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans l'angoisse

C'est toujours près de toi cette image qui passe


Maintenant tu es au bord de la Méditerranée

Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année

Avec tes amis tu te promènes en barque

L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques

Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs

Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur


Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague

Tu te sens tout heureux une rose est sur la table

Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose

La cétoine qui dort dans le cœur de la rose


Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit

Tu étais triste à mourir le jour où tu t'y vis

Tu ressembles au Lazare affolé par le jour

Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours

Et tu recules aussi dans ta vie lentement

En montant au Hradchin et le soir en écoutant

Dans les tavernes chanter des chansons tchèques


Te voici à Marseille au milieu des pastèques


Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant


Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon


Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide

Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde

On y loue des chambres en latin Cubicula locanda

Je m'en souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda


Tu es à Paris chez le juge d'instruction

Comme un criminel on te met en état d'arrestation


Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages

Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge

Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans

J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps

Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter

Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté


Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants

Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants

Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare

Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages


Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine

Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune

Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre cœur

Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels

Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent

Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges

Je les ai vus souvent le soir ils prennent l'air dans la rue

Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs

Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque

Elles restent assises exsangues au fond des boutiques


Tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux

Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux


Tu es la nuit dans un grand restaurant


Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant

Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant

Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey


Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées


J'ai pitié immense pour les coutures de son ventre


J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche


Tu es seul le matin va venir

Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues

La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive

C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive


Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie

Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

Tu marches vers Auteuil tu veux allez chez toi à pied

Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée

Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance

Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances


Adieu Adieu


Soleil cou coupé


Le pont Mirabeau


Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu'il m'en souvienne

La joie venait toujours après la peine


Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure


Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l'onde si lasse


Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure


L'amour s'en va comme cette eau courante

L'amour s'en va

Comme la vie est lente

Et comme l'Espérance est violente


Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure


Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine


Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure


La chanson du mal aimé


À Paul Léautaud


Et je chantais cette romance

En 1903 sans savoir

Que mon amour à la semblance

Du beau Phénix s'il meurt un soir

Le matin voit sa renaissance.


Un soir de demi-brume à Londres

Un voyou qui ressemblait à

Mon amour vint à ma rencontre

Et le regard qu'il me jeta

Me fit baisser les yeux de honte


Je suivis ce mauvais garçon

Qui sifflotait mains dans les poches

Nous semblions entre les maisons

Onde ouverte de la mer Rouge

Lui les Hébreux moi Pharaon


Que tombent ces vagues de briques

Si tu ne fus pas bien aimée

Je suis le souverain d'Égypte

Sa sœur-épouse son armée

Si tu n'es pas l'amour unique


Au tournant d'une rue brûlant

De tous les feux de ses façades

Plaies du brouillard sanguinolent

Où se lamentaient les façades

Une femme lui ressemblant


C'était son regard d'inhumaine

La cicatrice à son cou nu

Sortit saoule d'une taverne

Au moment où je reconnus

La fausseté de l'amour même


Lorsqu'il fut de retour enfin

Dans sa patrie le sage Ulysse

Son vieux chien de lui se souvint

Près d'un tapis de haute lisse

Sa femme attendait qu'il revînt


L'époux royal de Sacontale

Las de vaincre se réjouit

Quand il la retrouva plus pâle

D'attente et d'amour yeux pâlis

Caressant sa gazelle mâle


J'ai pensé à ces rois heureux

Lorsque le faux amour et celle

Dont je suis encore amoureux

Heurtant leurs ombres infidèles

Me rendirent si malheureux


Regrets sur quoi l'enfer se fonde

Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes vœux

Pour son baiser les rois du monde

Seraient morts les pauvres fameux

Pour elles eussent vendu leur ombre


J'ai hiverné dans mon passé

Revienne le soleil de Pâques

Pour chauffer un cœur plus glacé

Que les quarante de Sébaste

Moins que ma vie martyrisés


Mon beau navire ô ma mémoire

Avons-nous assez navigué

Dans une onde mauvaise à boire

Avons-nous assez divagué

De la belle aube au triste soir


Adieu faux amour confondu

Avec la femme qui s'éloigne

Avec celle que j'ai perdue

L'année dernière en Allemagne

Et que je ne reverrai plus


Voie lactée ô sœur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses


Je me souviens d'une autre année

C'était l'aube d'un jour d'avril

J'ai chanté ma joie bien-aimée

Chanté l'amour à voix virile

Au moment d'amour de l'année


BEAUCOUP de ces dieux ont péri

C'est sur eux que pleurent les saules

Le grand Pan l'amour Jésus-Christ

Sont bien morts et les chats miaulent

Dans la cour je pleure à Paris


Moi qui sais des lais pour les reines

Les complaintes de mes années

Des hymnes d'esclave aux murènes

La romance du mal aimé

Et des chansons pour les sirènes


L'amour est mort j'en suis tremblant

J'adore de belles idoles

Les souvenirs lui ressemblant

Comme la femme de Mausole

Je reste fidèle et dolent


Je suis fidèle comme un dogue

Au maître le lierre au tronc

Et les Cosaques Zaporogues

Ivrognes pieux et larrons

Aux steppes et au décalogue


Portez comme un joug le Croissant

Qu'interrogent les astrologues

Je suis le Sultan tout-puissant

Ô mes Cosaques Zaporogues

Votre Seigneur éblouissant


Devenez mes sujets fidèles

Leur avait écrit le Sultan

Ils rirent à cette nouvelle

Et répondirent à l'instant

À la lueur d'une chandelle


Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople


PLUS criminel que Barrabas

Cornu comme les mauvais anges

Quel Belzébuth es-tu là-bas

Nourri d'immondice et de fange

Nous n'irons pas à tes sabbats


Poisson pourri de Salonique

Long collier des sommeils affreux

D'yeux arrachés à coup de pique

Ta mère fit un pet foireux

Et tu naquis de sa colique


Bourreau de Podolie Amant

Des plaies des ulcères des croûtes

Groin de cochon cul de jument

Tes richesses garde-les toutes

Pour payer tes médicaments


Palais


À Max Jacob.


VERS le palais de Rosemonde au fond du Rêve

Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée

Le palais don du roi comme un roi nu s'élève

Des chairs fouettées des roses de la roseraie


On voit venir au fond du jardin mes pensées

Qui sourient du concert joué par les grenouilles

Elles ont envie des cyprès grandes quenouilles

Et le soleil miroir des roses s'est brisé


Le stigmate sanglant des mains contre les vitres

Quel archer mal blessé du couchant le troua

La résine qui rend amer le vin de Chypre

Ma bouche aux agapes d'agneau blanc l'éprouva


Sur les genoux pointus du monarque adultère

Sur le mai de son âge et sur son trente et un

Madame Rosemonde roule avec mystère

Ses petits yeux tout ronds pareils aux yeux des Huns


Dame de mes pensées au cul de perle fine

Dont ni perle ni cul n'égale l'orient

Qui donc attendez-vous

De rêveuses pensées en marche à l'Orient

Mes plus belles voisines


Toc toc Entrez dans l'antichambre le jour baisse

La veilleuse dans l'ombre est un bijou d'or cuit

Pendez vos têtes aux patères par les tresses

Le ciel presque nocturne a des lueurs d'aiguilles


On entra dans la salle à manger les narines

Reniflaient une odeur de graisse et de graillon

On eut vingt potages dont trois couleurs d'urine

Et le roi prit deux œufs pochés dans du bouillon


Puis les marmitons apportèrent les viandes

Des rôtis de pensées mortes dans mon cerveau

Mes beaux rêves mort-nés en tranches bien saignantes

Et mes souvenirs faisandés en godiveaux


Or ces pensées mortes depuis des millénaires

Avaient le fade goût des grands mammouths gelés

Les os ou songe-creux venaient des ossuaires

En danse macabre aux plis de mon cervelet


Et tous ces mets criaient des choses nonpareilles

Mais nom de Dieu !

Ventre affamé n'a pas d'oreilles

Et les convives mastiquaient à qui mieux mieux


Ah ! nom de Dieu ! qu'ont donc crié ces entrecôtes

Ces grands pâtés ces os à moelle et mirotons

Langues de feu où sont-elles mes pentecôtes

Pour mes pensées de tous pays de tous les temps


Chantre


Et l'unique cordeau des trompettes marines


Crépuscule


À Mademoiselle Marie Laurencin.


FRÔLÉE par les ombres des morts

Sur l'herbe où le jour s'exténue

L'arlequine s'est mise nue

Et dans l'étang mire son corps


Un charlatan crépusculaire

Vante les tours que l'on va faire

Le ciel sans teinte est constellé

D'astres pâles comme du laie


Sur les tréteaux l'arlequin blême

Salue d'abord les spectateurs

Des sorciers venus de Bohême

Quelques fées et les enchanteurs


Ayant décroché une étoile

Il la manie à bras tendu

Tandis que des pieds un pendu

Sonne en mesure les cymbales


L'aveugle berce un bel enfant

La biche passe avec ses faons

Le nain regarde d'un air triste

Grandir l'arlequin trismégiste


La maison des morts


À Maurice Raynal.


S'ÉTENDANT sur les côtés du cimetière

La maison des morts l'encadrait comme un cloître

À l'intérieur de ses vitrines

Pareilles à celles des boutiques de modes

Au lieu de sourire debout

Les mannequins grimaçaient pour l'éternité


Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours

J'étais entré pour la première fois et par hasard

Dans ce cimetière presque désert

Et je claquais des dents

Devant toute cette bourgeoisie

Exposée et vêtue le mieux possible

En attendant la sépulture


Soudain

Rapide comme ma mémoire

Les yeux se rallumèrent

De cellule vitrée en cellule vitrée

Le ciel se peupla d'une apocalypse

Vivace

Et la terre plate à l'infini

Comme avant Galilée

Se couvrit de mille mythologies immobiles

Un ange en diamant brisa toutes les vitrines

Et les morts m'accostèrent

Avec des mines de l'autre monde

Mais leur visage et leurs attitudes

Devinrent bientôt moins funèbres

Le ciel et la terre perdirent

Leur aspect fantasmagorique


Les morts se réjouissaient

De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière

Ils riaient de leur ombre et l'observaient

Comme si véritablement

C'eût été leur vie passée

Alors je les dénombrai

Ils étaient quarante-neuf hommes

Femmes et enfants

Qui embellissaient à vue d'œil

Et me regardaient maintenant

Avec tant de cordialité

Tant de tendresse même

Que les prenant en amitié

Tout à coup

Je les invitai à une promenade

Loin des arcades de leur maison


Et nous bras dessus bras dessous

Fredonnant des airs militaires

Oui tous vos péchés sont absous

Nous quittâmes le cimetière


Nous traversâmes la ville

Et rencontrions souvent

Des parents des amis qui se joignaient

À la petite troupe des morts récents

Tous étaient si gais

Si charmants si bien portants

Que bien malin qui aurait pu

Distinguer les morts des vivants


Puis dans la campagne

On s'éparpilla

Deux chevau-légers nous joignirent

On leur fit fête

Ils coupèrent du bois de viorne

Et du sureau

Dont ils firent des sifflets

Qu'ils distribuèrent aux enfants


Plus tard dans un bal champêtre

Les couples mains sur les épaules

Dansèrent au son aigre des cithares


Ils n'avaient pas oublié la danse

Ces morts et ces mortes

On buvait aussi

Et de temps à autre une cloche

Annonçait qu'un nouveau tonneau

Allait être mis en perce


Une morte assise sur un banc

Près d'un buisson d'épine-vinette

Laissait un étudiant

Agenouillé à ses pieds

Lui parler de fiançailles


Je vous attendrai

Dix ans vingt ans s'il le faut

Votre volonté sera la mienne


Je vous attendrai

Toute votre vie

Répondait la morte


Des enfants

De ce monde ou bien de l'autre

Chantaient de ces rondes

Aux paroles absurdes et Lyriques

Qui sans doute sont les restes

Des plus anciens monuments poétiques

De l'humanité


L'étudiant passa une bague

À l'annulaire de la jeune morte

Voici le gage de mon amour

De nos fiançailles

Ni le temps ni l'absence

Ne nous feront oublier nos promesses

Et un jour nous aurons une belle noce

Des touffes de myrte

À nos vêtements et dans vos cheveux

Un beau sermon à l'église

De longs discours après le banquet

Et de la musique

De la musique


Nos enfants

Dit la fiancée

Seront plus beaux plus beaux encore

Hélas ! la bague était brisée

Que s'ils étaient d'argent ou d'or

D'émeraude ou de diamant

Seront plus clairs plus clairs encore

Que les astres du firmament

Que la lumière de l'aurore

Que vos regards mon fiancé

Auront meilleure odeur encore

Hélas ! la bague était brisée

Que le lilas qui vient d'éclore

Que le thym la rose ou qu'un brin

De lavande ou de romarin


Les musiciens s'en étant allés

Nous continuâmes la promenade

Au bord d'un lac

On s'amusa à faire des ricochets

Avec des cailloux plats

Sur l'eau qui dansait à peine


Des barques étaient amarrées

Dans un havre

On les détacha

Après que toute la troupe se fut embarquée

Et quelques morts ramaient

Avec autant de vigueur que les vivants


À l'avant du bateau que je gouvernais

Un mort parlait avec une jeune femme

Vêtue d'une robe jaune

D'un corsage noir

Avec des rubans bleus et d'un chapeau gris

Orné d'une seule petite plume défrisée


Je vous aime

Disait-il

Comme le pigeon aime la colombe

Comme l'insecte nocturne

Aime la lumière

Trop tard

Répondait la vivante

Repoussez repoussez cet amour défendu

Je suis mariée

Voyez l'anneau qui brille

Mes mains tremblent

Je pleure et je voudrais mourir


Les barques étaient arrivées

À un endroit où les chevau-légers

Savaient qu'un écho répondait de la rive

On ne se lassait point de l'interroger

Il y eut des questions si extravagantes

Et des réponses tellement pleines d'à-propos

Que c'était à mourir de rire

Et le mort disait à la vivante


Nous serions si heureux ensemble

Sur nous l'eau se refermera

Mais vous pleurez et vos mains tremblent

Aucun de nous ne reviendra


On reprit terre et ce fut le retour

Les amoureux s'entr'aimaient

Et par couples aux belles bouches

Marchaient à distances inégales


Les morts avaient choisi les vivantes

Et les vivants

Des mortes

Un genévrier parfois

Faisait l'effet d'un fantôme

Les enfants déchiraient l'air

En soufflant les joues creuses

Dans leurs sifflets de viorne

Ou de sureau

Tandis que les militaires

Chantaient des tyroliennes

En se répondant comme on le fait

Dans la montagne


Dans la ville

Notre troupe diminua peu à peu

On se disait

Au revoir

À demain

À bientôt

Beaucoup entraient dans les brasseries

Quelques-uns nous quittèrent

Devant une boucherie canine

Pour y acheter leur repas du soir


Bientôt je restai seul avec ces morts

Qui s'en allaient tout droit

Au cimetière

Où Sous les Arcades

Je les reconnus

Couchés Immobiles

Et bien vêtus

Attendant la sépulture derrière les vitrines


Ils ne se doutaient pas

De ce qui s'était passé

Mais les vivants en gardaient le souvenir

C'était un bonheur inespéré

Et si certain

Qu'ils ne craignaient point de le perdre


Ils vivaient si noblement

Que ceux qui la veille encore

Les regardaient comme leurs égaux

Ou même quelque chose de moins

Admiraient maintenant

Leur puissance leur richesse et leur génie

Car y a-t-il rien qui vous élève

Comme d'avoir aimé un mort ou une morte


On devient si pur qu'on en arrive

Dans les glaciers de la mémoire

À se confondre avec le souvenir

On est fortifié pour la vie

Et l'on n'a plus besoin de personne


Clotilde


L'ANÉMONE et l'ancolie

Ont poussé dans le jardin

Où dort la mélancolie

Entre l'amour et le dédain


Il y vient aussi nos ombres

Que la nuit dissipera

Le soleil qui les rend sombres

Avec elles disparaîtra


Les déités des eaux vives

Laissent couler leurs cheveux

Passe il faut que tu poursuives

Cette belle ombre que tu veux


Cortège


À M. Léon Bailby.


OISEAU tranquille au vol inverse oiseau

Qui nidifie en l'air

À la limite où notre sol brille déjà

Baisse ta deuxième paupière la terre t'éblouit

Quand tu lèves la tête


Et moi aussi de près je suis sombre et terne

Une brume qui vient d'obscurcir les lanternes

Une main qui tout à coup se pose devant les yeux

Une voûte entre vous et toutes les lumières

Et je m'éloignerai m'illuminant au milieu d'ombres

Et d'alignements d'yeux des astres bien-aimés


Oiseau tranquille au vol inverse oiseau,

Qui nidifie en l'air

À la limite où brille déjà ma mémoire

Baisse ta deuxième paupière

Ni à cause du soleil ni à cause de la terre

Mais par ce feu oblong dont l'intensité ira s'augmentant

Au point qu'il deviendra un jour l'unique lumière


Un jour

Un jour je m'attendais moi-même

Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes

Pour que je sache enfin celui-là que je suis

Moi qui connais les autres

Je les connais par les cinq sens et quelques autres

Il me suffit de voir leurs pieds pour pouvoir refaire ces gens à milliers

De voir leurs pieds paniques un seul de leurs cheveux

Ou leur langue quand il me plaît de faire le médecin

Ou leurs enfants quand il me plaît de faire le prophète

Les vaisseaux des armateurs la plume de mes confrères

La monnaie des aveugles les mains des muets

Ou bien encore à cause du vocabulaire et non de l'écriture

Une lettre écrite par ceux qui ont plus de vingt ans

Il me suffit de sentir l'odeur de leurs églises

L'odeur des fleuves dans leurs villes

Le parfum des fleurs dans les jardins publics

Ô Corneille Agrippa l'odeur d'un petit chien m'eût suffi

Pour décrire exactement tes concitoyens de Cologne

Leurs rois-mages et la ribambelle ursuline

Qui t'inspirait l'erreur touchant toutes les femmes

Il me suffit de goûter la saveur du laurier qu'on cultive pour que j'aime ou que je bafoue

Et de toucher les vêtements

Pour ne pas douter si l'on est frileux ou non

Ô gens que je connais

Il me suffit d'entendre le bruit de leurs pas

Pour pouvoir indiquer à jamais la direction qu'ils ont prise

Il me suffit de tous ceux-là pour me croire le droit

De ressusciter les autres


Un jour je m'attendais moi-même

Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes

Et d'un lyrique pas s'avançaient ceux que j'aime

Parmi lesquels je n'étais pas

Les géants couverts d'algues passaient dans leurs villes

Sous-marines où les tours seules étaient des îles

Et cette mer avec les clartés de ses profondeurs

Coulait sang de mes veines et fait battre mon cœur

Puis sur terre il venait mille peuplades blanches

Dont chaque homme tenait une rose à la main

Et le langage qu'ils inventaient en chemin

Je l'appris de leur bouche et je le parle encore

Le cortège passait et j'y cherchais mon corps

Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même

Amenaient un à un les morceaux de moi-même

On me bâtit peu à peu comme on élève une tour

Les peuples s'entassaient et je parus moi-même

Qu'ont formé tous les corps et les choses humaines


Temps passés Trépassés Les dieux qui me formâtes

Je ne vis que passant ainsi que vous passâtes

Et détournant mes yeux de ce vide avenir

En moi-même je vois tout le passé grandir

Rien n'est mort que ce qui n'existe pas encore

Près du passé luisant demain est incolore

Il est informe aussi près de ce qui parfait

Présente tout ensemble et l'effort et l'effet


Marie


Vous y dansiez petite fille

Y danserez-vous mère-grand

C'est la maclotte qui sautille

Toute les cloches sonneront

Quand donc reviendrez-vous Marie


Les masques sont silencieux

Et la musique est si lointaine

Qu'elle semble venir des cieux

Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine

Et mon mal est délicieux


Les brebis s'en vont dans la neige

Flocons de laine et ceux d'argent

Des soldats passent et que n'ai-je

Un cœur à moi ce cœur changeant

Changeant et puis encor que sais-je


Sais-je où s'en iront tes cheveux

Crépus comme mer qui moutonne

Sais-je où s'en iront tes cheveux

Et tes mains feuilles de l'automne

Que jonchent aussi nos aveux


Je passais au bord de la Seine

Un livre ancien sous le bras

Le fleuve est pareil à ma peine

Il s'écoule et ne tarit pas

Quand donc finira la semaine


La blanche neige


LES anges les anges dans le ciel

L'un est vêtu en officier

L'un est vêtu en cuisinier

Et les autres chantent


Bel officier couleur du ciel

Le doux printemps longtemps après Noël

Te médaillera d'un beau soleil

D'un beau soleil


Le cuisinier plume les oies

Ah ! tombe neige

Tombe et que n'ai-je

Ma bien-aimée entre mes bras


L'adieu


J'AI cueilli ce brin de bruyère

L'automne est morte souviens-t'en

Nous ne nous verrons plus sur terre

Odeur du temps brin de bruyère

Et souviens-toi que je t'attends


Salomé


POUR que sourie encore une fois Jean-Baptiste

Sire je danserais mieux que les séraphins

Ma mère dites-moi pourquoi vous êtes triste

En robe de comtesse à côté du Dauphin


Mon cœur battait battait très fort à sa parole

Quand je dansais dans le fenouil en écoutant

Et je brodais des lys sur une banderole

Destinée à flotter au bout de son bâton


Et pour qui voulez-vous qu'à présent je la brode

Son bâton refleurit sur les bords du Jourdain

Et sous les lys quand vos soldats ô roi Hérode

L'emmenèrent se sont flétris dans mon jardin


Venez tous avec moi là-bas sous les quinconces

Ne pleure pas ô joli fou du roi

Prends cette tête au lieu de ta marotte et danse

N'y touchez pas son front ma mère est déjà froid


Sire marchez devant trabants marchez derrière

Nous creuserons un trou et l'y enterrerons

Nous planterons des fleurs et danserons en rond

Jusqu'à l'heure où j'aurai perdu ma jarretière

Le roi sa tabatière

L'infante son rosaire

Le curé son bréviaire


La porte


LA porte de l'hôtel sourit terriblement

Qu'est-ce que cela peut me faire ô ma maman

D'être cet employé pour qui seul rien n'existe

Pi-mus couples allant dans la profonde eau triste

Anges frais débarqués à Marseille hier matin

J'entends mourir et remourir un chant lointain

Humble comme je suis qui ne suis rien qui vaille

Enfant je t'ai donné ce que j'avais travaille


Saltimbanques


À Louis Dumur.


DANS la plaine les baladins

S'éloignent au long des jardins

Devant l'huis des auberges grises

Par les villages sans églises


Et les enfants s'en vont devant

Les autres suivent en rêvant

Chaque arbre fruitier se résigne

Quand de très loin ils lui font signe


Ils ont des poids ronds ou carrés

Des tambours des cerceaux dorés

L'ours et le singe animaux sages

Quêtent des sous sur leur passage


Le larron


CHŒUR

Maraudeur étranger malheureux malhabile

Voleur voleur que ne demandais-tu ces fruits

Mais puisque tu as faim que tu es en exil

Il pleure il est barbare et bon pardonnez-lui


LARRON

Je confesse le vol des fruits doux des fruits mûrs

Mais ce n'est pas l'exil que je viens simuler

Et sachez que j'attends de moyennes tortures

Injustes si je rends tout ce que j'ai volé


VIEILLARD

Issu de l'écume des mers comme Aphrodite

Sois docile puisque tu es beau Naufragé

Vois les sages te font des gestes socratiques

Vous parlerez d'amour quand il aura mangé


CHŒUR

Maraudeur étranger malhabile et malade

Ton père fut un sphinx et ta mère une nuit

Qui charma de lueurs Zacinthe et les Cyclades

As-tu feint d'avoir faim quand tu volas les fruits


LARRON

Possesseurs de fruits mûrs que dirai-je aux insultes

Ouïr ta voix ligure en nénie ô maman

Puisqu'ils n'eurent enfin la pubère et l'adulte

De prétexte sinon de s'aimer nuitamment


Il y avait des fruits tout ronds comme des âmes

Et des amandes de pomme de pin jonchaient

Votre jardin marin où j'ai laissé mes rames

Et mon couteau punique au pied de ce pêcher


Les citrons couleur d'huile et à saveur d'eau froide

Pendaient parmi les fleurs des citronniers tordus

Les oiseaux de leur bec ont blessé vos grenades

Et presque toutes les figues étaient fendues


L'ACTEUR

Il entra dans la salle aux fresques qui figurent

L'inceste solaire et nocturne dans les nues

Assieds-toi là pour mieux ouïr les voix ligures

Au son des cinyres des Lydiennes nues


Or les hommes ayant des masques de théâtre

Et les femmes ayant des colliers où pendait

La pierre prise au foie d'un vieux coq de Tanagre

Parlaient entre eux le langage de la Chaldée


Les autans langoureux dehors feignaient l'automne

Les convives c'étaient tant de couples d'amants

Qui dirent tour à tour Voleur je te pardonne

Reçois d'abord le sel puis le pain de froment


Le brouet qui froidit sera fade à tes lèvres

Mais l'outre en peau de bouc maintient frais le vin blanc

Par ironie veux-tu qu'on serve un plat de fèves

Ou des beignets de fleurs trempés dans du miel blond


Une femme lui dit Tu n'invoques personne

Crois-tu donc au hasard qui coule au sablier

Voleur connais-tu mieux les lois malgré les hommes

Veux-tu le talisman heureux de mon collier


Larron des fruits tourne vers moi tes yeux Lyriques

Emplissez de noix la besace du héros

Il est plus noble que le paon pythagorique

Le dauphin la vipère mâle ou le taureau


Qui donc es-tu toi qui nous vins grâce au vent scythe

Il en est tant venu par la route ou la mer

Conquérants égarés qui s'éloignaient trop vite

Colonnes de clins d'yeux qui fuyaient aux éclairs


CHŒUR

Un homme bègue ayant au front deux jets de flammes

Passa menant un peuple infime pour l'orgueil

De manger chaque jour les cailles et la manne

Et d'avoir vu la mer ouverte comme un œil


Les puiseurs d'eau barbus coiffés de bandelettes

Noires et blanches contre les maux et les sorts

Revenaient de l'Euphrate et les yeux des chouettes

Attiraient quelquefois les chercheurs de trésors


Cet insecte jaseur ô poète barbare

Ragagnait chastement à l'heure d'y mourir

La forêt précieuse aux oiseaux gemmipares

Aux crapauds que l'azur et les sources mûrirent


Un triomphe passait gémir sous l'arc-en-ciel

Avec de blêmes laurés debout dans les chars

Les statues suant les scurriles les agnelles

Et l'angoisse rauque des paonnes et des jars


Les veuves précédaient en égrenant des grappes

Les évêques noirs révérant sans le savoir

Au triangle isocèle ouvert au mors des chapes

Pallas et chantaient l'hymne à la belle mais noire


Les chevaucheurs nous jetèrent dans l'avenir

Les alcancies pleines de cendre ou bien de fleurs

Nous aurons des baisers florentins sans le dire

Mais au jardin ce soir tu vins sage et voleur


Ceux de ta secte adorent-ils un signe obscène

Belphégor le soleil le silence ou le chien

Cette furtive ardeur des serpents qui s'entr'aiment


L'ACTEUR

Et le larron des fruits cria Je suis chrétien


CHŒUR

Ah ! Ah ! les colliers tinteront cherront les masques

Va-t'en va-t'en contre le feu l'ombre prévaut

Ah ! Ah ! le larron de gauche dans la bourrasque

Rira de toi comme hennissent les chevaux


FEMME

Larron des fruits tourne vers moi tes yeux Lyriques

Emplissez de noix la besace du héros

Il est plus noble que le paon pythagorique

Le dauphin la vipère mâle ou le taureau


CHŒUR

Ah ! Ah ! nous secouerons toute la nuit les sistres

La voix ligure était-ce donc un talisman

Et si tu n'es pas de droite tu es sinistre

Comme une tache grise ou le pressentiment


Puisque l'absolu choit la chute est une preuve

Qui double devient triple avant d'avoir été

Nous avouons que les grossesses nous émeuvent

Les ventres pourront seuls nier l'aséité


Vois les vases sont pleins d'humides fleurs morales

Va-t'en mais dénudé puisque tout est à nous

Ouïs du chœur des vents les cadences plagales

Et prends l'arc pour tuer l'unicorne ou le gnou


L'ombre équivoque et tendre est le deuil de ta chair

Et sombre elle est humaine et puis la nôtre aussi

Va-t'en le crépuscule a des lueurs légères

Et puis aucun de nous ne croirait tes récits


Il brillait et attirait comme la pantaure

Que n'avait-il la voix et les jupes d'Orphée

Et les femmes la nuit feignant d'être des taures

L'eussent aimé comme on l'aima puisqu'en effet


Il était pâle il était beau comme un roi ladre

Que n'avait-il la voix et les jupes d'Orphée

La pierre prise au foie d'un vieux coq de Tanagre

Au lieu du roseau triste et du funèbre faix


Que n'alla-t-il vivre à la cour du roi d'Edesse

Maigre et magique il eût scruté le firmament

Pâle et magique il eût aimé des poétesses

Juste et magique il eût épargné les démons


Va-t'en errer crédule et roux avec ton ombre

Soit ! la triade est mâle et tu es vierge et froid

Le tact est relatif mais la vue est oblongue

Tu n'as de signe que le signe de la croix


Le vent nocturne


OH ! les cimes des pins grincent en se heurtant

Et l'on entend aussi se lamenter l'autan

Et du fleuve prochain à grand'voix triomphales

Les elfes rire au vent ou corner aux rafales

Attys Attys Attys charmant et débraillé

C'est ton nom qu'en la nuit les elfes ont raillé

Parce qu'un de tes pins s'abat au vent gothique

La forêt fuit au loin comme une armée antique

Dont les lances ô pins s'agitent au tournant

Les villages éteints méditent maintenant

Comme les vierges les vieillards et les poètes

Et ne s'éveilleront au pas de nul venant

Ni quand sur leurs pigeons fondront les gypaètes


L'émigrant de Landor Road


À André Billy.


LE chapeau à la main il entra du pied droit

Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi

Ce commerçant venait de couper quelques têtes

De mannequins vêtus comme il faut qu'on se vête


La foule en tous les sens remuait en mêlant

Des ombres sans amour qui se traînaient par terre

Et des mains vers le ciel plein de lacs de lumière

S'envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs


Mon bateau partira demain pour l'Amérique

Et je ne reviendrai jamais

Avec l'argent gagné dans les prairies lyriques

Guider mon ombre aveugle en ces rues que j'aimais


Car revenir c'est bon pour un soldat des Indes

Les boursiers ont vendu tous mes crachats d'or fin

Mais habillé de neuf je veux dormir enfin

Sous des arbres pleins d'oiseaux muets et de singes


Les mannequins pour lui s'étant déshabillés

Battirent leurs habits puis les lui essayèrent

Le vêtement d'un lord mort sans avoir payé

Au rabais l'habilla comme un millionnaire


Au-dehors les années

Regardaient la vitrine

Les mannequins victimes

Et passaient enchaînées


Intercalées dans l'an c'étaient les journées veuves

Les vendredis sanglants et lents d'enterrements

De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent

Quand la femme du diable a battu son amant


Puis dans un port d'automne aux feuilles indécises

Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi

Sur le pont du vaisseau il posa sa valise

Et s'assit


Les vents de l'Océan en soufflant leurs menaces

Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés

Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses

Et d'autres en pleurant s'étaient agenouillés


Il regarda longtemps les rives qui moururent

Seuls des bateaux d'enfant tremblaient à l'horizon

Un tout petit bouquet flottant à l'aventure

Couvrit l'Océan d'une immense floraison


Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire

Jouer dans d'autres mers parmi tous les dauphins

Et l'on tissait dans sa mémoire

Une tapisserie sans fin

Qui figurait son histoire


Mais pour noyer changées en poux

Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent

Il se maria comme un doge

Aux cris d'une sirène moderne sans époux


Gonfle-toi vers la nuit Ô Mer Les yeux des squales

Jusqu'à l'aube ont guetté de loin avidement

Des cadavres de jours rongés par les étoiles

Parmi le bruit des flots et les derniers serments


Rosemonde


À André Derain.


LONGTEMPS au pied du perron de

La maison où entra la dame

Que j'avais suivie pendant deux

Bonnes heures à Amsterdam

Mes doigts jetèrent des baisers


Mais le canal était désert

Le quai aussi et nul ne vit

Comment mes baisers retrouvèrent

Celle à qui j'ai donné ma vie

Un jour pendant plus de deux heures


Je la surnommai Rosemonde

Voulant pouvoir me rappeler

Sa bouche fleurie en Hollande

Puis lentement je m'en allai

Pour quêter la Rose du Monde


Le brasier


À Paul-Napoléon Roinard.


J'AI jeté dans le noble feu

Que je transporte et que j'adore

De vives mains et même feu

Ce Passé ces têtes de morts

Flamme je fais ce que tu veux


Le galop soudain des étoiles

N'étant que ce qui deviendra

Se mêle au hennissement mâle

Des centaures dans leurs haras

Et des grand'plaintes végétales


Où sont ces têtes que j'avais

Où est Dieu de ma jeunesse

L'amour est devenu mauvais

Qu'au brasier les flammes renaissent

Mon âme au soleil se dévêt


Dans la plaine ont poussé des flammes

Nos cœurs pendent aux citronniers

Les têtes coupées qui m'acclament

Et les astres qui ont saigné

Ne sont que des têtes de femmes


Le fleuve épinglé sur la ville

T'y fixe comme un vêtement

Partant à l'amphion docile

Tu subis tous les tons charmants

Qui rendent les pierres agiles


JE flambe dans le brasier à l'ardeur adorable

Et les mains des croyants m'y rejettent multiple innombrablement

Les membres des intercis flambent auprès de moi

Éloignez du brasier les ossements

Je suffis pour l'éternité à entretenir le feu de mes délices

Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil


Ô Mémoire Combien de races qui forlignent

Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur

Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes

Qui étaient immortels et n'étaient pas chanteurs

Voici ma vie renouvelée

De grands vaisseaux passent et repassent

Je trempe une fois encore mes mains dans l'Océan


Voici le paquebot et ma vie renouvelée

Ses flammes sont immenses

Il n'y a plus rien de commun entre moi

Et ceux qui craignent les brûlures


Descendant des hauteurs où pense la lumière

Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles

L'avenir masqué flambe en traversant les cieux


Nous attendons ton bon plaisir ô mon amie

J'ose à peine regarder la divine mascarade

Quand bleuira sur l'horizon la Désirade


Au-delà de notre atmosphère s'élève un théâtre

Que construisit le ver Zamir sans instrument

Puis le soleil revint ensoleiller les places

D'une ville marine apparue contremont

Sur les toits se reposaient les colombes lasses


Et le troupeau de sphinx regagne la sphingerie

À petits pas Il orra le chant du pâtre toute la vie

Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide

Comme les astres dont se nourrit le vide


Et voici le spectacle

Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil

Ma tête mes genoux mes coudes vain pentacle

Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles


Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles

Donnent des ordres aux hommes apprivoisés

Terre

Ô Déchirée que les fleuves ont reprisée


J'aimerais mieux nuit et jour dans les sphingeries

Vouloir savoir pour qu'enfin on m'y dévorât


Rhénanes


Nuit Rhénane

Mai

La synagogue

La Loreley

Schinderhannes

Rhénane d'automne

Les sapins

Un soir

Les fiançailles

À la santé

Cors de chasse

Vendémiaire


Nuit Rhénane


MON verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme

Écoutez la chanson lente d'un batelier

Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes

Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds


Debout chantez plus haut en dansant une ronde

Que je n'entende plus le chant du batelier

Et mettez près de moi toutes les filles blondes

Au regard immobile aux nattes repliées


Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent

Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter

La voix chante toujours à en râle-mourir

Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été


Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire


Mai


LE mai le joli mai en barque sur le Rhin

Des dames regardaient du haut de la montagne

Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne

Qui donc a fait pleurer les saules riverains


Or des vergers fleuris se figeaient en arrière

Les pétales tombés des cerisiers de mai

Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée

Les pétales flétris sont comme ses paupières


Sur le chemin du bord du fleuve lentement

Un ours un singe un chien menés par des tziganes

Suivaient une roulotte traînée par un âne

Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes

Sur un fifre lointain un air de régiment


Le mai le joli mai a paré les ruines

De lierre de vigne vierge et de rosiers

Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers

Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes


La synagogue


OTTOMAR Scholem et Abraham Lœweren

Coiffés de feutres verts le matin du sabbat

Vont à la synagogue en longeant le Rhin

Et les coteaux où les vignes rougissent là-bas


Ils se disputent et crient des choses qu'on ose à peine traduire

Bâtard conçu pendant les règles ou Que le diable entre dans ton père

Le vieux Rhin soulève sa face ruisselante et se détourne pour sourire

Ottomar Scholem et Abraham Lœweren sont en colère


Parce que pendant le sabbat on ne doit pas fumer

Tandis que les chrétiens passent avec des cigares allumés

Et parce qu'Ottomar et Abraham aiment tous deux

Lia aux yeux de brebis et dont le ventre avance un peu


Pourtant tout à l'heure dans la synagogue l'un après l'autre

Ils baiseront la thora en soulevant leur beau chapeau

Parmi les feuillards de la fête des cabanes

Ottomar en chantant sourira à Abraham


Ils déchanteront sans mesure et les voix graves des hommes

Feront gémir un Léviathan au fond du Rhin comme une voix d'automne

Et dans la synagogue pleine de chapeaux on agitera les loulabim

Hanoten ne Kamoth bagoim tholahoth baleoumim


La Loreley


À Jean Sève.


À BACHARACH il y avait une sorcière blonde

Qui laissait mourir d'amour tous les hommes à la ronde


Devant son tribunal l'évêque la fit citer

D'avance il l'absolvit à cause de sa beauté


Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries

De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie


Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits

Ceux qui m'ont regardée évêque en ont péri


Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries

Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie


Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley

Qu'un autre te condamne tu m'as ensorcelé


Évêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge

Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège


Mon amane est parti pour un pays lointain

Faites-moi donc mourir puisque je n'aime rien


Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure

Si je me regardais il faudrait que j'en meure


Mon cœur me fait si mal depuis qu'il n'est plus là

Mon cœur me fit si mal du jour où il s'en alla


L'évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances

Menez jusqu'au couvent cette femme en démence


Va-t'en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants

Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc


Puis ils s'en allèrent sur la route tous les quatre

La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres


Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut

Pour voir une fois encore mon beau château


Pour me mirer une fois encore dans le fleuve

Puis j'irai au couvent des vierges et des veuves


Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés

Les chevaliers criaient Loreley Loreley


Tout là-bas sur le Rhin s'en vient une nacelle

Et mon amant s'y tient il m'a vue il m'appelle


Mon cœur devient si doux c'est mon amant qui vient

Elle se penche alors et tombe dans le Rhin


Pour avoir vu dans l'eau la belle Loreley

Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil


Schinderhannes


À Marius-Ary Leblond.


DANS la forêt avec sa bande

Schinderhannes s'est désarmé

Le brigand près de sa brigande

Hennit d'amour au joli mai


Benzel accroupi lit la Bible

Sans voir que son chapeau pointu

À plume d'aigle sert de cible

À Jacob Bom le mal foutu


Juliette Blaesius qui rote

Fait semblant d'avoir le hoquet

Hannes pousse une fausse note

Quand Schulz vient portant un baquet


Et s'écrie en versant des larmes

Baquet plein de vin parfumé

Viennent aujourd'hui les gendarmes

Nous aurons bu le vin de mai


Allons Julia la mam'zelle

Bois avec nous ce clair bouillon

D'herbes et de vin de Moselle

Prosit Bandit en cotillon


Cette brigande est bientôt soûle

Et veut Hannes qui n'en veut pas

Pas d'amour maintenant ma poule

Sers-nous un bon petit repas


Il faut ce soir que j'assassine

Ce riche juif au bord du Rhin

Au clair des torches de résine

La fleur de mai c'est le florin


On mange alors toute la bande

Pète et rit pendant le dîner

Puis s'attendrit à l'allemande

Avant d'aller assassiner


Rhénane d'automne


À Toussaint-Luca.


LES enfants des morts vont jouer

Dans le cimetière

Martin Gertrude Hans et Henri

Nul coq n'a chanté aujourd'hui

Kikiriki


Les vieilles femmes

Tout en pleurant cheminent

Et les bons ânes

Braillent hi han et se mettent à brouter les fleurs

Des couronnes mortuaires


C'est le jour des morts et de toutes leurs âmes

Les enfants et les vieilles femmes

Allument des bougies et des cierges

Sur chaque tombe catholique

Les voiles des vieilles

Les nuages du ciel

Sont comme des barbes de biques


L'air tremble de flammes et de prières


Le cimetière est un beau jardin

Plein de saules gris et de romarins

Il vous vient souvent des amis qu'on enterre

Ah ! que vous êtes bien dans le beau cimetière

Vous mendiants morts saouls de bière

Vous les aveugles comme le destin

Et vous petits enfants morts en prière


Ah ! que vous êtes bien dans le beau cimetière

Vous bourgmestres vous bateliers

Et vous conseillers de régence

Vous aussi tziganes sans papiers

La vie vous pourrit dans la panse

La croix vous pousse entre les pieds

Le vent du Rhin ulule avec tous les hiboux

Il éteint les cierges que toujours les enfants rallument

Et les feuilles mortes

Viennent couvrir les morts


Des enfants morts parlent parfois avec leur mère

Et des mortes parfois voudraient bien revenir


Oh ! je ne veux pas que tu sortes

L'automne est plein de mains coupées

Non non ce sont des feuilles mortes

Ce sont les mains des chères mortes

Ce sont tes mains coupées


Nous avons tant pleuré aujourd'hui

Avec ces morts leurs enfants et les vieilles femmes

Sous le ciel sans soleil

Au cimetière plein de flammes


Puis dans le vent nous nous en retournâmes


À nos pieds roulaient des châtaignes

Dont les bogues étaient

Comme le cœur blessé de la madone

Dont on doute si elle eut la peau

Couleur des châtaignes d'automne


Les sapins


LES sapins en bonnets pointus

De longues robes revêtus

Comme des astrologues

Saluent leurs frères abattus

Les bateaux qui sur le Rhin voguent


Dans les sept arts endoctrinés

Par les vieux sapins leurs aînés

Qui sont de grands poètes

Ils se savent prédestinés

À briller plus que des planètes


À briller doucement changés

En étoiles et enneigés

Aux Noëls bienheureuses

Fêtes des sapins ensongés

Aux longues branches langoureuses


Les sapins beaux musiciens

Chantent des noëls anciens

Au vent des soirs d'automne

Ou bien graves magiciens

Incantent le ciel quand il tonne


Des rangées de blancs chérubins

Remplacent l'hiver les sapins

Et balancent leurs ailes

L'été ce sont de grands rabbins

Ou bien de vieilles demoiselles


Sapins médecins divaguants

Ils vont offrant leurs bons onguents

Quand la montagne accouche

De temps en temps sous l'ouragan

Un vieux sapin geint et se couche


Un soir


UN aigle descendit de ce ciel blanc d'archanges

Et vous soutenez-moi

Laisserez-vous trembler longtemps toutes ces lampes

Priez priez pour moi


La ville est métallique et c'est la seule étoile

Noyée dans tes yeux bleus

Quand les tramways roulaient jaillissaient des feux pâles

Sur des oiseaux galeux


Et tout ce qui tremblait dans tes yeux de mes songes

Qu'un seul homme buvait

Sous les feux de gaz roux comme la fausse oronge

Ô vêtue ton bras se lovait


Vois l'histrion tire la langue aux attentives

Un fantôme s'est suicidé

L'apôtre au figuier pend et lentement salive

Jouons donc cet amour aux dés


Des cloches aux sons clairs annonçaient ta naissance

Vois

Les chemins son fleuris et les palmes s'avancent

Vers toi


Les fiançailles


À Picasso.


LE printemps laisse errer les fiancés parjures

Et laisse feuilloler longtemps les plumes bleues

Que secoue le cyprès où niche l'oiseau bleu


Une Madone à l'aube a pris les églantines

Elle viendra demain cueillir les giroflées

Pour mettre aux nids des colombes qu'elle destine

Au pigeon qui ce soir semblait le Paraclet


Au petit bois de citronniers s'énamourèrent

D'amour que nous aimons les dernières venues

Les villages lointains sont comme leurs paupières

Et parmi les citrons leurs cœurs sont suspendus


MES amis m'ont enfin avoué leur mépris

Je buvais à pleins verres les étoiles

Un ange a exterminé pendant que je dormais

Les agneaux les pasteurs des tristes bergeries

De faux centurions emportaient le vinaigre

Et les gueux mal blessés par l'épurge dansaient

Étoiles de l'éveil je n'en connais aucune

Les becs de gaz pissaient leur flamme au clair de lune

Des croque-morts avec des bocks tintaient des glas

À la clarté des bougies tombaient vaille que vaille

Des faux cols sur des flots de jupes mal brossées

Des accouchées masquées fêtaient leurs relevailles

La ville cette nuit semblait un archipel

Des femmes demandaient l'amour et la dulie

Et sombre sombre fleuve je me rappelle

Les ombres qui passaient n'étaient jamais jolies


TEMPLIERS flamboyants je brûle parmi vous

Prophétisons ensemble ô grand maître je suis

Le désirable feu qui pour vous se dévoue

Et la girande tourne ô belle ô belle nuit


Liens déliés par une libre flamme Ardeur

Que mon souffle éteindra Ô Morts à quarantaine

Je mire de ma mort la gloire et le malheur

Comme si je visais l'oiseau de la quintaine


Incertitude oiseau feint peint quand vous tombiez

Le soleil et l'amour dansaient dans le village

Et tes enfants galants bien ou mal habillés

Ont bâti ce bûcher le nid de mon courage


À la santé


QUE lentement passent les heures

Comme passe un enterrement


Tu pleureras l'heure où ru pleures

Qui passera trop vitement

Comme passent toutes les heures


Cors de chasse


NOTRE histoire est noble et tragique

Comme le masque d'un tyran

Nul drame hasardeux ou magique

Aucun détail indifférent

Ne rend notre amour pathétique


Et Thomas de Quincey buvant

L'opium poison doux et chaste

À sa pauvre Anne allait rêvant

Passons passons puisque tout passe

Je me retournerai souvent


Les souvenirs sont cors de chasse

Dont meurt le bruit parmi le vent


Vendémiaire


HOMMES de l'avenir souvenez-vous de moi

Je vivais à l'époque où finissaient les rois

Tour à tour ils mouraient silencieux et tristes

Et trois fois courageux devenaient trismégistes


Que Paris était beau à la fin de septembre

Chaque nuit devenait une vigne où les pampres

Répandaient leur clarté sur la ville et là-haut

Astres mûrs becquetés par les ivres oiseaux

De ma gloire attendaient la vendange de l'aube


Un soir passant le long des quais déserts et sombres

En rentrant à Auteuil j'entendis une voix

Qui chantait gravement se taisant quelquefois

Pour que parvînt aussi sur les bords de la Seine

La plainte d'autres voix limpides et lointaines


Et j'écoutai longtemps tous ces chants et ces cris

Qu'éveillait dans la nuit la chanson de Paris


J'ai soif villes de France et d'Europe et du monde

Venez toutes couler dans ma gorge profonde


Je vis alors que déjà ivre dans la vigne

Paris Vendangeait le raisin le plus doux de la terre

Ces grains miraculeux qui aux treilles chantèrent


Et Rennes répondit avec Quimper et Vannes

Nous voici ô Paris Nos maisons nos habitants

Ces grappes de nos sens qu'enfanta le soleil

Se sacrifient pour te désaltérer trop avide merveille

Nous t'apportons tous les cerveaux les cimetières les murailles

Ces berceaux pleins de cris que tu n'entendras pas

Et d'amont en aval nos pensées ô rivières

Les oreilles des écoles et nos mains rapprochées

Aux doigts allongés nos mains les clochers


Et nous t'apportons aussi cette souple raison

Que le mystère clôt comme une porte la maison

Ce mystère courtois de la galanterie

Ce mystère fatal fatal d'une autre vie

Double raison qui est au-delà de la beauté

Et que la Grèce n'a pas connue ni l'Orient

Double raison de la Bretagne où lame à lame

L'océan châtre peu à peu l'ancien continent


Et les villes du Nord répondirent gaiement


Ô Paris nous voici boissons vivantes

Les viriles cités où dégoisent et chantent

Les métalliques saints de nos saintes usines

Nos cheminées à ciel ouvert engrossent les nuées

Comme fit autrefois l'Ixion mécanique

Et nos mains innombrables

Usines manufactures fabriques mains

Où les ouvriers nus semblables à nos doigts

Fabriquent du réel à tant par heure

Nous te donnons tout cela


Et Lyon répondit tandis que les anges de Fourvières

Tissaient un ciel nouveau avec la soie des prières

Désaltère-toi Paris avec les divines paroles

Que mes lèvres le Rhône et la Saône murmurent

Toujours le même culte de sa mort renaissant

Divise ici les saints et fait pleuvoir le sang

Heureuse pluie ô gouttes tièdes ô douleur

Un enfant regarde les fenêtres s'ouvrir

Et des grappes de têtes à d'ivres oiseaux s'offrir


Les villes du Midi répondirent alors

Noble Paris seule raison qui vis encore

Qui fixes notre humeur selon ta destinée

Et toi qui te retires Méditerranée

Partagez-vous nos corps comme on rompt des hosties

Ces très hautes amours et leur danse orpheline

Deviendront ô Paris le vin pur que tu aimes


Et un râle infini qui venait de Sicile

Signifiait en battement d'ailes ces paroles


Les raisins de nos vignes on les a vendangés

Et ces grappes de morts dont les grains allongés

Ont la saveur du sang de la terre et du sel

Les voici pour ta soif ô Paris sous le ciel

Obscurci de nuées faméliques


Que caresse Ixion le créateur oblique

Et où naissent sur la mer tous les corbeaux d'Afrique

Ô raisins Et ces yeux ternes et en famille

L'avenir et la vie dans ces treilles s'ennuyent


Mais où est le regard lumineux des sirènes

Il trompa les marins qu'aimaient ces oiseaux-là

Il ne tournera plus sur l'écueil de Scylla

Où chantaient les trois voix suaves et sereines


Le détroit tout à coup avait changé de face

Visages de la chair de l'onde de tout

Ce que l'on peut imaginer

Vous n'êtes que des masques sur des faces masquées


Il souriait jeune nageur entre les rives

Et les noyés flottant sur son onde nouvelle

Fuyaient en le suivant les chanteuses plaintives

Elles dirent adieu au gouffre et à l'écueil

À leurs pâles époux couchés sur les terrasses

Puis ayant pris leur vol vers le brûlant soleil

Les suivirent dans l'onde où s'enfoncent les astres


Lorsque la nuit revint couverte d'yeux ouverts

Errer au site où l'hydre a sifflé cet hiver

Et j'entendis soudain ta voix impérieuse

Ô Rome

Maudire d'un seul coup mes anciennes pensées

Et le ciel où l'amour guide les destinées


Les feuillards repoussés sur l'arbre de la croix

Et même la fleur de lys qui meurt au Vatican

Macèrent dans le vin que je t'offre et qui a

La saveur du sang pur de celui qui connaît

Une autre liberté végétale dont tu

Ne sais pas que c'est elle la suprême vertu


Une couronne du trirègne est tombée sur les dalles

Les hiérarques la foulent sous leurs sandales

Ô splendeur démocratique qui pâlit

Vienne la nuit royale où l'on tuera les bêtes

La louve avec l'agneau l'aigle avec la colombe

Une foule de rois ennemis et cruels

Ayant soif comme toi dans la vigne éternelle

Sortiront de la terre et viendront dans les airs

Pour boire de mon vin par deux fois millénaire


La Moselle et le Rhin se joignent en silence

C'est l'Europe qui prie nuit et jour à Coblence

Et moi qui m'attardais sur le quai à Auteuil

Quand les heures tombaient parfois comme les feuilles

Du cep lorsqu'il est temps j'entendis la prière

Qui joignait la limpidité de ces rivières


Ô Paris le vin de ton pays est meilleur que celui

Qui pousse sur nos bords mais aux pampres du nord

Tous les grains ont mûri pour cette soif terrible

Mes grappes d'hommes forts saignent dans le pressoir

Tu boiras à longs traits tout le sang de l'Europe

Parce que ru es beau et que seul tu es noble

Parce que c'est dans toi que Dieu peut devenir

Et tous mes vignerons dans ces belles maisons

Qui reflètent le soir leurs feux dans nos deux eaux

Dans ces belles maisons nettement blanches et noires

Sans savoir que tu es la réalité chantent ta gloire

Mais nous liquides mains jointes pour la prière

Nous menons vers le sel les eaux aventurières

Et la ville entre nous comme entre des ciseaux

Ne reflète en dormant nul feu dans ses deux eaux

Dont quelque sifflement lointain parfois s'élance

Troublant dans leur sommeil les filles de Coblence


Les villes répondaient maintenant par centaines

Je ne distinguais plus leurs paroles lointaines

Et Trèves la ville ancienne

À leur voix mêlait la sienne

L'univers tout entier concentré dans ce vin

Qui contenait les mers les animaux les plantes

Les cités les destins et les astres qui chantent

Les hommes à genoux sur la rive du ciel

Et le docile fer notre bon compagnon

Le feu qu'il faut aimer comme on s'aime soi-même

Tous les fiers trépassés qui sont un sous mon front

L'éclair qui luit ainsi qu'une pensée naissante

Tous les noms six par six les nombres un à un

Des kilos de papier tordus comme des flammés

Et ceux-là qui sauront blanchir nos ossements

Les bons vers immortels qui s'ennuient patiemment

Des armées rangées en bataille

Des forêts de crucifix et mes demeures lacustres

Au bord des yeux de celle que j'aime tant

Les fleurs qui s'écrient hors de bouches

Et tout ce que je ne sais pas dire

Tout ce que je ne connaîtrai jamais

Tout cela tout cela changé en ce vin pur

Dont Paris avait soif

Me fut alors présenté


Actions belles journées sommeils terribles

Végétation Accouplements musiques éternelles

Mouvements Adorations douleur divine

Mondes qui vous ressemblez et qui nous ressemblez

Je vous ai bus et ne fus pas désaltéré


Mais je connus dès lors quelle saveur a l'univers

Je suis ivre d'avoir bu tout l'univers

Sur le quai d'où je voyais l'onde couler et dormir les bélandres


Écoutez-moi je suis le gosier de Paris

Et je boirai encore s'il me plaît l'univers


Écoutez mes chants d'universelle ivrognerie


Et la nuit de septembre s'achevait lentement

Les feux rouges des ponts s'éteignaient dans la Seine

Les étoiles mouraient le jour naissait à peine


Vitam impendere amori


DANS le crépuscule fané

Où plusieurs amours se bousculent

Ton souvenir gît enchaîné

Loin de nos ombres qui reculent


Ô mains qu'enchaîne la mémoire

Et brûlantes comme un bûcher

Où le dernier des phénix noire

Perfection vient se jucher


La chaîne s'use maille à maille

Ton souvenir riant de nous

S'enfuir l'entends-tu qui nous raille

Et je retombe à tes genoux


LE soir tombe et dans le jardin

Elles racontent des histoires

À la nuit qui non sans dédain

Répand leurs chevelures noires


Petits enfants petits enfants

Vos ailes se sont envolées

Mais rose toi qui te défends

Perds tes odeurs inégalées


Car voici l'heure du larcin

De plumes de fleurs et de tresses

Cueillez le jet d'eau du bassin

Dont les roses sont les maîtresses


Ô MA jeunesse abandonnée

Comme une guirlande fanée

Voici que s'en vient la saison

Et des dédains et du soupçon


Le paysage est fait de toiles

Il coule un faux fleuve de sang

Et sous l'arbre fleuri d'étoiles

Un clown est l'unique passant


Un froid rayon poudroie et joue

Sur les décors et sur ta joue

Un coup de revolver un cri

Dans l'ombre un portrait a souri


La vitre du cadre est brisée

Un air qu'on ne peut définir

Hésite entre son et pensée

Entre avenir et souvenir


Ô ma jeunesse abandonnée

Comme une guirlande fanée

Voici que s'en vient la saison

Des regrets et de la raison


Calligrammes


Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916)


À la mémoire du plus ancien de mes camarades

René Dalize mort au Champ d'Honneur le 7 mai 1917


Ondes

Étendards

Case d'Armons

Lueurs des tirs

Obus couleur de lune

La tête étoilée


Ondes


Liens

Les fenêtres

Arbre

À travers l'Europe


Liens


CORDES faites de cris


Sons de cloches à travers l'Europe

Siècles pendus


Rails qui ligotez les nations

Nous ne sommes que deux ou trois hommes

Libres de tous liens

Donnons-nous la main


Violente pluie qui peigne les fumées

Cordes


Cordes tissées

Câbles sous-marins

Tours de Babel changées en ponts

Araignées-Pontifes

Tous les amoureux qu'un seul lien a liés


D'autres liens plus ténus

Blancs rayons de lumière

Cordes et Concorde


J'écris seulement pour vous exalter

Ô sens ô sens chéris

Ennemis du souvenir

Ennemis du désir


Ennemis du regret

Ennemis des larmes

Ennemis de tout ce que j'aime encore


Les fenêtres


Du rouge au vert tout le jaune se meurt

Quand chantent les aras dans les forêts natales

Abatis de pihis

Il y a un poème à faire sur l'oiseau qui n'a qu'une aile

Nous l'enverrons en message téléphonique

Traumatisme géant

Il fait couler les yeux

Voilà une jolie jeune fille parmi les jeunes Turinaises

Le pauvre jeune homme se mouchait dans sa cravate blanche

Tu soulèveras le rideau

Et maintenant voilà que s'ouvre la fenêtre

Araignées quand les mains tissaient la lumière

Beauté pâleur insondables violets

Nous tenterons en vain de prendre du repos

On commencera à minuit

Quand on a le temps on a la liberté

Bigorneaux Lotte multiples Soleils et l'Oursin du couchant

Une vieille paire de chaussures jaunes devant la fenêtre

Tours

Les Tours ce sont les rues

Puits

Puits ce sont les places

Puits

Arbres creux qui abritent les Câpresses vagabondes

Les Chabins chantent des airs à mourir

Aux Chabins marronnes

Et l'oie oua-oua trompette au nord

Où les chasseurs de ratons

Raclent les pelleteries

Étincelant diamant

Vancouver

Où le train blanc de neige et de feux nocturnes fuit l'hiver

Ô Paris

Du rouge au vert tout le jaune se meurt

Paris Vancouver Hyères Maintenon New-York et les Antilles

La fenêtre s'ouvre comme une orange Le beau fruit de la lumière


Arbre


À Frédéric Boutet.


Tu chantes avec les autres tandis que les phonographes galopent

Où sont les aveugles où s'en sont-ils allés

La seule feuille que j'aie cueillie s'est changée en plusieurs mirages

Ne m'abandonnez pas parmi cette foule de femmes au marché

Ispahan s'est fait un ciel de carreaux émaillés de bleu

Et je remonte avec vous une route aux environs de Lyon


Je n'ai pas oublié le son de la clochette d'un marchand de coco d'autrefois

J'entends déjà le son aigre de cette voix à venir

Du camarade qui se promènera avec toi en Europe

Tout en restant en Amérique


Un enfant

Un veau dépouillé pendu à l'étal

Un enfant

Et cette banlieue de sable autour d'une pauvre ville au fond de l'est

Un douanier se tenait là comme un ange

À la porte d'un misérable paradis

Et ce voyageur épileptique écumait dans la salle d'attente des premières


Engoulevent Blaireau

Et la Taupe-Ariane

Nous avions loué deux coupés dans le transsibérien

Tour à tour nous dormions le voyageur en bijouterie et moi

Mais celui qui veillait ne cachait point un revolver armé


Tu t'es promené à Leipzig avec une femme mince déguisée en homme

Intelligence car voilà ce que c'est qu'une femme intelligente

Et il ne faudrait pas oublier les légendes

Dame-Abonde dans un tramway la nuit au fond d'un quartier désert

Je voyais une chasse tandis que je montais

Et l'ascenseur s'arrêtait à chaque étage


Entre les pierres

Entre les vêtements multicolores de la vitrine

Entre les charbons ardents du marchand de marrons

Entre deux vaisseaux norvégiens amarrés à Rouen

Il y a ton image


Elle pousse entre les bouleaux de la Finlande


Ce beau nègre en acier


La plus grande tristesse

C'est quand tu reçus une carte postale de La Corogne

Le vent vient du couchant

Le métal des caroubiers

Tout est plus triste qu'autrefois

Tous les dieux terrestres vieillissent

L'univers se plaint par ta voix

Et des êtres nouveaux surgissent

Trois par trois


À travers l'Europe


À M. Ch.


ROTSOGE

Ton visage écarlate ton biplan transformable en hydroplan

Ta maison ronde où il nage un hareng saur

II me faut la clef des paupières

Heureusement que nous avons vu M. Panado

Et nous sommes tranquilles de ce côté- là

Qu'est-ce que tu vois mon vieux M. D...

90 ou 324 un homme en l'air un veau qui regarde à travers le ventre de sa mère


J'ai cherché longtemps sur les routes

Tant d'yeux sont clos au bord des routes

Le vent fait pleurer les saussaies

Ouvre ouvre ouvre ouvre ouvre

Regarde mais regarde donc

Le vieux se lave les pieds dans la cuvette

Una volta ho inteso dire Chè vuoi

Je me mis à pleurer en me souvenant de vos enfances


Et toi tu me montres un violet épouvantable


Ce petit tableau où il y a une voiture m'a rappelé le jour

Un jour fait de morceaux mauves jaunes bleus verts et rouges

Où je m'en allais à la campagne avec une charmante cheminée tenant sa chienne en laisse

Il n'y en a plus tu n'as plus ton petit mirliton

La cheminée fume loin de moi des cigarettes russes

La chienne aboie contre les lilas

La veilleuse est consumée

Sur la robe ont chu des pétales

Deux anneaux d'or près des sandales

Au soleil se sont allumés

Mais tes cheveux sont le trolley

À travers l'Europe vêtue de petits feux multicolores


Étendards


À Nîmes

Ombre

C'est Lou qu'on la nommait


À Nîmes


À Émile Léonard.


JE me suis engagé sous le plus beau des cieux

Dans Nice la Marine au nom victorieux


Perdu parmi 900 conducteurs anonymes

Je suis un charretier du neuf charroi de Nîmes


L'Amour dit Reste ici Mais là-bas les obus

Épousent ardemment et sans cesse les buts


J'attends que le printemps commande que s'en aille

Vers le nord glorieux l'intrépide bleusaille


Les 3 servants assis dodelinent leurs fronts

Où brillent leurs yeux clairs comme mes éperons


Un bel après-midi de garde à l'écurie

J'entends sonner les trompettes d'artillerie


J'admire la gaieté de ce détachement

Qui va rejoindre au front notre beau régiment


Le territorial se mange une salade

À l'anchois en parlant de sa femme malade


4 pointeurs fixaient les bulles des niveaux

Qui remuaient ainsi que les yeux des chevaux


Le bon chanteur Girault nous chante après 9 heures

Un grand air d'opéra toi l'écoutant tu pleures


Je flatte de la main le petit canon gris

Gris comme l'eau de Seine et je songe à Paris


Mais ce pâle blessé m'a dit à la cantine

Des obus dans la nuit la splendeur argentine


Je mâche lentement ma portion de bœuf

Je me promène seul le soir de 5 à 9


Je selle mon cheval nous battons la campagne

Je te salue au loin belle rose ô tour Magne


Ombre


Vous voilà de nouveau près de moi

Souvenirs de mes compagnons morts à la guerre

L'olive du temps

Souvenirs qui n'en faites plus qu'un

Comme cent fourrures ne font qu'un manteau

Comme ces milliers de blessures ne font qu'un article de journal

Apparence impalpable et sombre qui avez pris

La forme changeante de mon ombre

Un Indien à l'affût pendant l'éternité

Ombre vous rampez près de moi

Mais vous ne m'entendez plus

Vous ne connaîtrez plus les poèmes divins que je chante

Tandis que moi je vous entends je vous vois encore

Destinées

Ombre multiple que le soleil vous garde

Vous qui m'aimez assez pour ne jamais me quitter

Et qui dansez au soleil sans faire de poussière

Ombre encre du soleil

Écriture de ma lumière

Caisson de regrets

Un dieu qui s'humilie


C'est Lou qu'on la nommait


Il est des loups de toute sorte

Je connais le plus inhumain

Mon cœur que le diable l'emporte

Et qu'il le dépose à sa porte

N'est plus qu'un jouet dans sa main


Les loups jadis étaient fidèles

Comme sont les petits toutous

Et les soldats amants des belles

Galamment en souvenir d'elles

Ainsi que les loups étaient doux


Mais aujourd'hui les temps sont pires

Les loups sont tigres devenus

Et les Soldats et les Empires

Les Césars devenus Vampires

Sont aussi cruels que Vénus


J'en ai pris mon parti Rouveyre

Et monté sur mon grand cheval

Je vais bientôt partir en guerre

Sans pitié chaste et l'œil sévère

Comme ces guerriers qu'Épinal


Vendait Images populaires

Que Georgin gravait dans le bois

Où sont-ils ces beaux militaires

Soldats passés Où sont les guerres

Où sont les guerres d'autrefois


Case d'Armons


Reconnaissance

Guerre

Mutation

14 juin 1915

De la batterie de tir

Les soupirs du servant de Dakar

Toujours

Fête

Les saisons

La nuit d'avril 1915


Reconnaissance


À Mademoiselle P...


UN seul bouleau crépusculaire

Pâlit au seuil de l'horizon

Où fuir la mesure angulaire

Du cœur à l'âme et la raison


Le galop bleu des souvenances


Traverse les lilas des yeux


Et les canons des indolences


Tirent mes songes vers

Les

Cieux


Guerre


RAMEAU central de combat

Contact par l'écoute

On tire dans la direction " des bruits entendus "

Les jeunes de la classe 1915

Et ces fils de fer électrisés

Ne pleurez donc pas sur les horreurs de la guerre

Avant elle nous n'avions que la surface

De la terre et des mers

Après elle nous aurons les abîmes

Le sous-sol et l'espace aviatique

Maîtres du timon

Après après

Nous prendrons toutes les joies

Des vainqueurs qui se délassent

Femmes Jeux Usines Commerce

Industrie Agriculture Métal

Feu Cristal Vitesse

Voix Regard Tact à part

Et ensemble dans le tact venu de loin

De plus loin encore

De l'Au-delà de cette terre


Mutation


UNE femme qui pleurait

Eh ! Oh ! Ha !

Des soldats qui passaient

Eh ! Oh ! Ha !

Un éclusier qui pêchait

Eh ! Oh ! Ha !

Les tranchées qui blanchissaient

Eh ! Oh ! Ha !

Des obus qui pétaient

Eh ! Oh ! Ha !

Des allumettes qui ne prenaient pas

Et tout


A tant changé

En moi

Tout

Sauf mon Amour

Eh ! Oh ! Ha !


14 juin 1915


ON ne peut rien dire

Rien de ce qui se passe

Mais on change de Secteur

Ah ! voyageur égaré

Pas de lettres

Mais l'espoir

Mais un journal

Le glaive antique de la Marseillaise de Rude

S'est changé en constellation

Il combat pour nous au ciel

Mais cela signifie surtout

Qu'il faut être de ce temps

Pas de glaive antique

Pas de Glaive

Mais l'Espoir


De la batterie de tir


Au maréchal des logis F. Bodard.


Nous sommes ton collier France

Venus des Atlantides ou bien des Négrities

Des Eldorados ou bien des Cimméries

Rivière d'hommes forts et d'obus dont l'orient chatoie

Diamants qui éclosent la nuit

Ô Roses ô France

Nous nous pâmons de volupté

À ton cou penché vers l'Est

Nous sommes l'Arc-en-terre

Signe plus pur que l'Arc-en-Ciel

Signe de nos origines profondes

Étincelles

Ô nous les très belles couleurs


Les soupirs du servant de Dakar


C'EST dans la cagnat en rondins voilés d'osier

Auprès des canons gris tournés vers le nord

Que je songe au village africain

Où l'on dansait où l'on chantait où l'on faisait l'amour

Et de longs discours

Nobles et joyeux


Je revois mon père qui se battit

Contre les Achantis

Au service des Anglais

Je revois ma sœur au rire en folie

Aux seins durs comme des obus

Et je revois

Ma mère la sorcière qui seule du village

Méprisait le sel

Piler le millet dans un mortier

Je me souviens du si délicat si inquiétant

Fétiche dans l'arbre

Et du double fétiche de la fécondité

Plus tard une tête coupée

Au bord d'un marécage

Ô pâleur de mon ennemi

C'était une tête d'argent

Et dans le marais

C'était la lune qui luisait

C'était donc une tête d'argent

Là-haut c'était la lune qui dansait

C'était donc une tête d'argent

Et moi dans l'antre j'étais invisible

C'était donc une tête de nègre dans la nuit profonde

Similitudes Pâleurs

Et ma sœur

Suivit plus tard un tirailleur

Mort à Arras


Si je voulais savoir mon âge

Il faudrait le demander à l'évêque

Si doux si doux avec ma mère

De beurre de beurre avec ma sœur

C'était dans une petite cabane

Moins sauvage que notre cagnat de canonniers-servants

J'ai connu l'affût au bord des marécages

Où la girafe boit les jambes écartées

J'ai connu l'horreur de l'ennemi qui dévaste

Le Village

Viole les femmes

Emmène les filles

Et les garçons dont la croupe dure sursaute

J'ai porté l'administrateur des semaines

De village en village

En chantonnant

Et je fus domestique à Paris

Je ne sais pas mon âge

Mais au recrutement

On m'a donné vingt ans

Je suis soldat français on m'a blanchi du coup

Secteur 59 je ne peux pas dire où

Pourquoi donc être blanc est-ce mieux qu'être noir

Pourquoi ne pas danser et discourir

Manger et puis dormir

Et nous tirons sur les ravitaillements boches

Ou sur les fils de fer devant les bobosses

Sous la tempête métallique

Je me souviens d'un lac affreux

Et de couples enchaînés par un atroce amour

Une nuit folle

Une nuit de sorcellerie

Comme cette nuit-ci

Où tant d'affreux regards

Éclatent dans le ciel splendide


Toujours


À Madame Faure-Favier.


TOUJOURS

Nous irons plus loin sans avancer jamais


Et de planète en planète

De nébuleuse en nébuleuse

Le don Juan des mille et trois comètes

Même sans bouger de la terre

Cherche les forces neuves

Et prend au sérieux les fantômes


Et tant d'univers s'oublient

Quels sont les grands oublieurs

Qui donc saura nous faire oublier telle ou telle partie du monde

Où est le Christophe Colomb à qui l'on devra l'oubli d'un continent


Perdre

Mais perdre vraiment

Pour laisser place à la trouvaille

Perdre

La vie pour trouver la Victoire


Fête


À André Rouveyre.


FEU d'artifice en acier

Qu'il est charmant cet éclairage

Artifice d'artificier

Mêler quelque grâce au courage


Deux fusants

Rose éclatement

Comme deux seins que l'on dégrafe

Tendent leurs bouts insolemment

IL SUT AIMER

Quelle épitaphe


Un poète dans la forêt

Regarde avec indifférence

Son revolver au cran d'arrêt

Des roses mourir d'espérance


Il songe aux roses de Saadi

Et soudain sa tête se penche

Car une rose lui redit

La molle courbe d'une hanche


L'air est plein d'un terrible alcool

Filtré des étoiles mi-closes

Les obus caressent le mol

Parfum nocturne où tu reposes

Mortification des roses


Les saisons


C'ÉTAIT un temps béni nous étions sur les plages

Va-t'en de bon matin pieds nus et sans chapeau

Et vite comme va la langue d'un crapaud

L'amour blessait au cœur les fous comme les sages


As-tu connu Guy au galop

Du temps qu'il était militaire

As-tu connu Guy au galop

Du temps qu'il était artiflot

À la guerre


C'était un temps béni Le temps du vaguemestre

On est bien plus serré que dans les autobus

Et des astres passaient que singeaient les obus

Quand dans la nuit survint la batterie équestre


As-tu connu Guy au galop

Du temps qu'il était militaire

As-tu connu Guy au galop

Du temps qu'il était artiflot

À la guerre


C'était un temps béni Jours vagues et nuits vagues

Les marmites donnaient aux rondins des cagnats

Quelque aluminium où tu t'ingénias

À limer jusqu'au soir d'invraisemblables bagues


As-tu connu Guy au galop

Du temps qu'il était militaire

As-tu connu Guy au galop

Du temps qu'il était artiflot

À la guerre


C'était un temps béni La guerre continue

Les Servants ont limé la bague au long des mois

Le Conducteur écoute abrité dans les bois

La chanson que répète une étoile inconnue


As-tu connu Guy au galop

Du temps qu'il était militaire

As-tu connu Guy au galop

Du temps qu'il était artiflot

À la guerre


La nuit d'avril 1915


À L. de C.-C.


LE ciel est étoilé par les obus des Boches

La forêt merveilleuse où je vis donne un bal

La mitrailleuse joue un air à triples-croches

Mais avez-vous le mot

Eh ! oui le mot fatal

Aux créneaux Aux créneaux Laissez là les pioches


Comme un astre éperdu qui cherche ses saisons

Cœur obus éclaté tu sifflais ta romance

Et tes mille soleils ont vidé les caissons

Que les dieux de mes yeux remplissent en silence

Nous vous aimons ô vie et nous vous agaçons


Les obus miaulaient un amour à mourir

Un amour qui se meurt est plus doux que les autres

Ton souffle nage au fleuve où le sang va tarir

Les obus miaulaient

Entends chanter les nôtres

Pourpre amour salué par ceux qui vont périr


Le printemps tout mouillé la veilleuse l'attaque

Il pleut mon âme il pleut mais il pleut des yeux morts

Ulysse que de jours pour rentrer dans Ithaque

Couche-toi sur la paille et songe un beau remords

Qui pur effet de l'art soit aphrodisiaque

Mais

orgues

aux fétus de la paille où tu dors

L'hymne de l'avenir est paradisiaque


Lueurs des tirs


La grâce exilée

Refus de la colombe

Les feux du bivouac

Les Grenadines repentantes

L'adieu du cavalier

Le palais du tonnerre

Photographie

Dans l'abri-caverne

Fusée

Désir

Chant de l'horizon en Champagne

Océan de terre


La grâce exilée


VA-T'EN va-t'en mon arc-en-ciel

Allez-vous-en couleurs charmantes

Cet exil t'est essentiel

Infante aux écharpes changeantes


Et l'arc-en-ciel est exilé

Puisqu'on exile qui l'irise

Mais un drapeau s'est envolé

Prendre ta place au vent de bise


Refus de la colombe


MENSONGE de l'Annonciade

La Noël fut la Passion

Et qu'elle était charmante et sade

Cette renonciation


Si la colombe poignardée

Saigne encore de ses refus

J'en plume les ailes l'idée

Et le poème que tu fus


Les feux du bivouac


LES feux mouvants du bivouac

Éclairent des formes de rêve

Et le songe dans l'entrelacs

Des branches lentement s'élève


Voici les dédains du regret

Tout écorché comme une fraise

Le souvenir et le secret

Dont il ne reste que la braise


Les Grenadines repentantes


EN est-il donc deux dans Grenade

Qui pleurent sur ton seul péché

Ici l'on jette la grenade

Qui se change en un œuf coché


Puisqu'il en naît des cops Infante

Entends-les chanter leurs dédains

Et que la grenade est touchante

Dans nos effroyables jardins


L'adieu du cavalier


AH Dieu ! que la guerre est jolie

Avec ses chants ses longs loisirs

Cette bague je l'ai polie

Le vent se mêle à vos soupirs


Adieu ! voici le boute-selle

Il disparut dans un tournant

Et mourut là-bas tandis qu'elle

Riait au destin surprenant


Le palais du tonnerre


PAR l'issue ouverte sur le boyau dans la craie

En regardant la paroi adverse qui semble en nougat

On voit à gauche et à droite fuir l'humide couloir désert

Où meurt étendue une pelle à la face effrayante à deux yeux réglementaires qui servent à l'attacher sous les caissons

Un rat y recule en hâte tandis que j'avance en hâte

Et le boyau s'en va couronné de craie semé de branches

Comme un fantôme creux qui met du vide où il passe blanchâtre

Et là-haut le toit est bleu et couvre bien le regard fermé par quelques lignes droites

Mais en deçà de l'issue c'est le palais bien nouveau et qui paraît ancien

Le plafond est fait de traverses de chemin de fer

Entre lesquelles il y a des morceaux de craie et des touffes d'aiguilles de sapin

Et de temps en temps des débris de craie tombent comme des morceaux de vieillesse

À côté de l'issue que ferme un tissu lâche d'une espèce qui sert généralement aux emballages

Il y a un trou qui tient lieu d'âtre et ce qui y brûle est un feu semblable à l'âme

Tant il tourbillonne et tant il est inséparable de ce qu'il dévore et fugitif

Les fils de fer se tendent partout servant de sommier supportant des planches

Ils forment aussi des crochets et l'on y suspend mille choses

Comme on fait à la mémoire

Des musettes bleues des casques bleus des cravates bleues des vareuses bleues

Morceaux du ciel tissus des souvenirs les plus purs

Et il flotte parfois en l'air de vagues nuages de craie

Sur la planche brillent des fusées détonateurs joyaux dorés à tête émaillée

Noirs blancs rouges

Funambules qui attendent leur tour de passer sur les trajectoires

Et font un ornement mince et élégant à cette demeure souterraine

Ornée de six lits placés en fer à cheval

Six lits couverts de riches manteaux bleus


Sur le palais il y a un haut tumulus de craie

Et des plaques de tôle ondulée

Fleuve figé de ce domaine idéal

Mais privé d'eau car ici il ne roule que le feu jailli de la mélinite

Le parc aux fleurs de fulminate jaillit des trous penchés

Tas de cloches aux doux sons des douilles rutilantes

Sapins élégants et petits comme en un paysage japonais

Le palais s'éclaire parfois d'une bougie à la flamme aussi petite qu'une souris

Ô palais minuscule comme si on te regardait par le gros bout d'une lunette

Petit palais où tout s'assourdit

Petit palais où tout est neuf rien rien d'ancien

Et où tout est précieux où tout le monde est vêtu comme un roi

Une selle est dans un coin à cheval sur une caisse

Un journal du jour traîne par terre

Et cependant tout paraît vieux dans cette neuve demeure

Si bien qu'on comprend que l'amour de l'antique

Le goût de l'anticaille

Soit venu aux hommes dès le temps des cavernes

Tout y était si précieux et si neuf

Tout y est si précieux et si neuf

Qu'une chose plus ancienne ou qui a déjà servi y apparaît

Plus précieuse

Que ce qu'on a sous la main

Dans ce palais souterrain creusé dans la craie si blanche et si neuve

Et deux marches neuves

Elles n'ont pas deux semaines

Sont si vieilles et si usées dans ce palais qui semble antique sans imiter l'antique

Qu'on voit que ce qu'il y a de plus simple de plus neuf est ce qui est

Le plus près de ce que l'on appelle la beauté antique

Et ce qui est surchargé d'ornements

A besoin de vieillir pour avoir la beauté qu'on appelle antique

Et qui est la noblesse la force l'ardeur l'âme l'usure

De ce qui est neuf et qui sert

Surtout si cela est simple simple

Aussi simple que le petit palais du tonnerre


Photographie


TON sourire m'attire comme

Pourrait m'attirer une fleur

Photographie tu es le champignon brun

De la forêt

Qu'est sa beauté

Les blancs y sont

Un clair de lune

Dans un jardin pacifique

Plein d'eaux vives et de jardiniers endiablés

Photographie tu es la fumée de l'ardeur

Qu'est sa beauté

Et il y a en toi

Photographie

Des tons alanguis

On y entend

Une mélopée

Photographie tu es l'ombre

Du Soleil

Qu'est sa beauté


Dans l'abri-caverne


JE me jette vers toi et il me semble aussi que tu te jettes vers moi

Une force part de nous qui est un feu solide qui nous soude

Et puis il y a aussi une contradiction qui fait que nous ne pouvons nous apercevoir

En face de moi la paroi de craie s'effrite

Il y a des cassures

De longues traces d'outils traces lisses et qui semblent être faites dans de la stéarine

Des coins de cassures sont arrachés par le passage des types de ma pièce

Moi j'ai ce soir une âme qui s'est creusée qui est vide

On dirait qu'on y tombe sans cesse et sans trouver de fond

Et qu'il n'y a rien pour se raccrocher

Ce qui y tombe et qui y vit c'est une sorte d'êtres laids qui me font mal et qui viennent de je ne sais où

Oui je crois qu'ils viennent de la vie d'une sorte de vie qui est dans l'avenir dans l'avenir brut qu'on n'a pu encore cultiver ou élever ou humaniser

Dans ce grand vide de mon âme il manque un soleil il manque ce qui éclaire

C'est aujourd'hui c'est ce soir et non toujours

Heureusement que ce n'est que ce soir

Les autres jours je me rattache à toi

Les autres jours je me console de la solitude et de toutes les horreurs

En imaginant ta beauté

Pour l'élever au-dessus de l'univers extasié

Puis je pense que je l'imagine en vain

Je ne la connais par aucun sens

Ni même par les mots

Et mon goût de la beauté est-il donc aussi vain

Existes-tu mon amour

Ou n'es-tu qu'une entité que j'ai créée sans le vouloir

Pour peupler la solitude

Es-tu une de ces déesses comme celles que les Grecs avaient douées pour moins s'ennuyer

Je t'adore ô ma déesse exquise même si tu n'es que dans mon imagination


Fusée


LA boucle des cheveux noirs de ta nuque est mon trésor

Ma pensée te rejoint et la tienne la croise

Tes seins sont les seuls obus que j'aime

Ton souvenir est la lanterne de repérage qui nous sert à pointer la nuit


En voyant la large croupe de mon cheval j'ai pensé à tes hanches


Voici les fantassins qui s'en vont à l'arrière en lisant un journal


Le chien du brancardier revient avec une pipe dans sa gueule


Un chat-huant ailes fauves yeux ternes gueule de petit chat et pattes de chat


Une souris verte file parmi la mousse


Le riz a brûlé dans la marmite de campement

Ça signifie qu'il faut prendre garde à bien des choses


Le mégaphone crie

Allongez le tir


Allongez le tir amour de vos batteries


Balance des batteries lourdes cymbales

Qu'agitent les chérubins fous d'amour

En l'honneur du Dieu des Armées

Un arbre dépouillé sur une butte


Le bruit des tracteurs qui grimpent dans la vallée


Ô vieux monde du XIXe siècle plein de hautes cheminées si belles et si pures

Virilités du siècle où nous sommes

Ô canons

Douilles éclatantes des obus de 75

Carillonnez pieusement


Désir


MON désir est la région qui est devant moi

Derrière les lignes boches

Mon désir est aussi derrière moi

Après la zone des armées


Mon désir c'est la butte du Mesnil

Mon désir est là sur quoi je tire

De mon désir qui est au-delà de la zone des armées

Je n'en parle pas aujourd'hui mais j'y pense


Butte du Mesnil je t'imagine en vain

Des fils de fer des mitrailleuses des ennemis trop sûrs d'eux

Trop enfoncés sous terre déjà enterrés


Ca ta clac des coups qui meurent en s'éloignant


En y veillant tard dans la nuit

Le Decauville qui toussote

La tôle ondulée sous la pluie

Et sous la pluie ma bourguignotte


Entends la terre véhémente

Vois les lueurs avant d'entendre les coups


Et tel obus siffler de la démence

Ou le tac tac tac monotone et bref plein de dégoût


Je désire

Te serrer dans ma main Main de Massiges

Si décharnée sur la carte

Le boyau Gœthe où j'ai tiré

J'ai tiré même sur le boyau Nietzsche

Décidément je ne respecte aucune gloire

Nuit violente et violette et sombre et pleine d'or par moments

Nuits des hommes seulement


Nuit du 24 septembre

Demain l'assaut

Nuit violente ô nuit dont l'épouvantable cri profond devenait plus intense de minute en minute

Nuit qui criait comme une femme qui accouche

Nuit des hommes seulement


Chant de l'horizon en Champagne


À M. Joseph Granié.


VOICI le tétin rose de l'euphorbe verruquée

Voici le nez des soldats invisibles

Moi l'horizon invisible je chante

Que les civils et les femmes écoutent ces chansons

Et voici d'abord la cantilène du brancardier blessé


Le sol est blanc la nuit l'azure

Saigne la crucifixion

Tandis que saigne la blessure

Du soldat de Promission


Un chien jappait l'obus miaule

La lueur muette a jailli

À savoir si la guerre est drôle

Les masques n'ont pas tressailli


Mais quel fou rire sous le masque

Blancheur éternelle d'ici

Où la colombe porte un casque

Et l'acier s'envole aussi


Je suis seul sur le champ de bataille

Je suis la tranchée blanche le bois vert et roux

L'obus miaule

Je te tuerai

Animez-vous fantassins à passepoil jaune

Grands artilleurs roux comme des taupes

Bleu-de-roi comme les golfes méditerranéens

Veloutés de toutes les nuances du velours

Ou mauves encore ou bleu-horizon comme les autres

Ou déteints

Venez le pot en tête

Debout fusée éclairante

Danse grenadier en agitant tes pommes de pin

Alidades des triangles de visée pointez-vous sur les lueurs

Creusez des trous enfants de 20 ans creusez des trous

Sculptez les profondeurs

Envolez-vous essaims des avions blonds ainsi que les avettes

Moi l'horizon je fais la roue comme un grand Paon

Écoutez renaître les oracles qui avaient cessé

Le grand Pan est ressuscité

Champagne viril qui émoustille la Champagne

Hommes faits jeunes gens

Caméléon des autos-canons

Et vous classe 16

Craquements des arrivées ou bien floraison blanche dans les cieux

J'était content pourtant ça brûlait la paupière

Les officiers captifs voulaient cacher leurs noms

Œil du Breton blessé couché sur la civière

Et qui criait aux morts aux sapins aux canons

Priez pour moi Bon Dieu je suis le pauvre Pierre


Boyaux et rumeur du canon

Sur cette mer aux blanches vagues

Fou stoïque comme Zénon

Pilote du cœur tu zigzagues


Petites forêts de sapins

La nichée attend la becquée

Pointe-t-il des nez de lapins

Comme l'euphorbe verruquée


Ainsi que l'euphorbe d'ici

Le soleil à peine boutonne

Je l'adore comme un Parsi

Ce tout petit soleil d'automne


Un fantassin presque un enfant

Bleu comme le jour qui s'écoule

Beau comme mon cœur triomphant

Disait en mettant sa cagoule


Tandis que nous n'y sommes pas

Que de filles deviennent belles

Voici l'hiver et pas à pas

Leur beauté s'éloignera d'elles


Ô Lueurs soudaines des tirs

Cette beauté que j'imagine

Faute d'avoir des souvenirs

Tire de vous son origine


Car elle n'est rien que l'ardeur

De la bataille violente

Et de la terrible lueur

Il s'est fait une muse ardente


Il regarde longtemps l'horizon

Couteaux tonneaux d'eaux

Des lanternes allumées se sont croisées

Moi l'horizon je combattrai pour la victoire


Je suis l'invisible qui ne peut disparaître

Je suis comme l'onde

Allons ouvrez les écluses que je me précipite et renverse tout


Océan de terre


À G. de Chirico.


J'AI bâti une maison au milieu de l'Océan

Ses fenêtres sont les fleuves qui s'écoulent de mes yeux

Des poulpes grouillent partout où se tiennent les murailles

Entendez battre leur triple cœur et leur bec cogner aux vitres

Maison humide

Maison ardente

Saison rapide

Saison qui chante

Les avions pondent des œufs

Attention on va jeter l'ancre

Attention à l'encre que l'on jette

Il serait bon que vous vinssiez du ciel

Le chèvrefeuille du ciel grimpe

Les poulpes terrestres palpitent

Et puis nous sommes tant et tant à être nos propres fossoyeurs

Pâles poulpes des vagues crayeuses ô poulpes aux becs pâles

Autour de la maison il y a cet océan que tu connais

Et qui ne se repose jamais


Obus couleur de lune


Merveille de la guerre

Exercice

À l'Italie

Il y a

L'espionne

Simultanéités


Merveille de la guerre


QUE c'est beau ces fusées qui illuminent la nuit

Elles montent sur leur propre cime et se penchent pour regarder

Ce sont des dames qui dansent avec leurs regards pour yeux bras et cœurs


J'ai reconnu ton sourire et ta vivacité


C'est aussi l'apothéose quotidienne de toutes mes Bérénices dont les chevelures sont devenues des comètes

Ces danseuses surdorées appartiennent à tous les temps et à toutes les races

Elles accouchent brusquement d'enfants qui n'ont que le temps de mourir


Comme c'est beau toutes ces fusées

Mais ce serait bien plus beau s'il y en avait plus encore

S'il y en avait des millions qui auraient un sens complet et relatif comme les lettres d'un livre

Pourtant c'est aussi beau que si la vie même sortait des mourants


Mais ce serait plus beau encore s'il y en avait plus encore

Cependant je les regarde comme une beauté qui s'offre et s'évanouit aussitôt

Il me semble assister à un grand festin éclairé a giorno

C'est un banquet que s'offre la terre

Elle a faim et ouvre de longues bouches pâles

La terre a faim et voici son festin de Balthasar cannibale

Qui aurait dit qu'on pût être à ce point anthropophage

Et qu'il fallût tant de feu pour rôtir le corps humain

C'est pourquoi l'air a un petit goût empyreumatique qui n'est ma foi pas désagréable

Mais le festin serait plus beau encore si le ciel y mangeait avec la terre

Il n'avale que les âmes

Ce qui est une façon de ne pas se nourrir

Et se contente de jongler avec des feux versicolores


Mais j'ai coulé dans la douceur de cette guerre avec toute ma compagnie au long des longs boyaux

Quelques cris de flamme annoncent sans cesse ma présence

J'ai creusé le lit où je coule en me ramifiant en mille petits fleuves qui vont partout

Je suis dans la tranchée de première ligne et cependant je suis partout ou plutôt je commence à être partout

C'est moi qui commence cette chose des siècles à venir

Ce sera plus long à réaliser que non la fable d'Icare volant


Je lègue à l'avenir l'histoire de Guillaume Apollinaire

Qui fut à la guerre et sut être partout

Dans les villes heureuses de l'arrière

Dans tout le reste de l'univers

Dans ceux qui meurent en piétinant dans le barbelé

Dans les femmes dans les canons dans les chevaux

Au zénith au nadir aux 4 points cardinaux

Et dans l'unique ardeur de cette veillée d'armes


Et ce serait sans doute bien plus beau

Si je pouvais supposer que toutes ces choses dans lesquelles je suis partout

Pouvaient m'occuper aussi

Mais dans ce sens il n'y a rien de fait

Car si je suis partout à cette heure il n'y a cependant que moi qui suis en moi


Exercice


VERS un village de l'arrière

S'en allaient quatre bombardiers

Ils étaient couverts de poussière

Depuis la tête jusqu'aux pieds


Ils regardaient la vaste plaine

En parlant entre eux du passé

Et ne se retournaient qu'à peine

Quand un obus avait toussé


Tous quatre de la classe seize

Parlaient d'antan non d'avenir

Ainsi se prolongeait l'ascèse

Qui les exerçait à mourir


À l'Italie


À Ardengo Soffici.


L'AMOUR a remué ma vie comme on remue la terre dans la zone des armées

J'atteignais l'âge mûr quand la guerre arriva

Et dans ce jour d'août 1915 le plus chaud de l'année

Bien abrité dans l'hypogée que j'ai creusé moi-même

C'est à toi que je songe Italie mère de mes pensées

Et déjà quand von Kluck marchait sur Paris avant la Marne

J'évoquais le sac de Rome par les Allemands

Le sac de Rome qu'ont décrit

Un Bonaparte le vicaire espagnol Delicado et l'Arétin

Je me disais

Est-il possible que la nation

Qui est la mère de la civilisation

Regarde sans la défendre les efforts qu'on fait pour la détruire


Puis les temps sont venus les tombes se sont ouvertes

Les fantômes des Esclaves toujours frémissants

Se sont dressés en criant SUS AUX TUDESQUES

Nous l'armée invisible aux cris éblouissants

Plus doux que n'est le miel et plus simples qu'un peu de terre

Nous te tournons bénignement le dos Italie

Mais ne t'en fais pas nous t'aimons bien

Italie mère qui es aussi notre fille

Nous sommes là tranquillement et sans tristesse

Et si malgré les masques les sacs de sable les rondins nous tombions

Nous savons qu'un autre prendrait notre place

Et que les Armées ne périront jamais


Les mois ne sont pas longs ni les jours ni les nuits

C'est la guerre qui est longue


Italie

Toi notre mère et notre fille quelque chose comme une sœur

J'ai comme toi pour me réconforter

Le quart de pinard

Qui met tant de différence entre nous et les Boches

J'ai aussi comme toi l'envol des compagnies de perdreaux des 75

Comme toi je n'ai pas cet orgueil sans joie des Boches et je sais rigoler

Je ne suis pas sentimental à l'excès comme le sont ces gens sans mesure que leurs actions dépassent sans qu'ils sachent s'amuser

Notre civilisation a plus de finesse que les choses qu'ils emploient

Elle est au-delà de la vie confortable

Et de ce qui est l'extérieur dans l'art et l'industrie

Les fleurs sont nos enfants et non les leurs

Même la fleur de lys qui meurt au Vatican


La plaine est infinie et les tranchées sont blanches

Les avions bourdonnent ainsi que des abeilles

Sur les roses momentanés des éclatements

Et les nuits sont parées de guirlandes d'éblouissements

De bulles de globules aux couleurs insoupçonnées


Nous jouissons de tout même de nos souffrances

Notre humeur est charmante l'ardeur vient quand il faut

Nous sommes narquois car nous savons faire la part des choses

Et il n'y a pas plus de folie chez celui qui jette les grenades que chez celui qui plume les patates

Tu aimes un peu plus que nous les gestes et les mots sonores

Tu as à ta disposition les sortilèges étrusques le sens de la majesté héroïque et le courageux honneur individuel

Nous avons le sourire nous devinons ce qu'on ne nous dit pas nous sommes démerdards et même ceux qui se dégonflent sauraient à l'occasion faire preuve de l'esprit de sacrifice qu'on appelle la bravoure

Et nous fumons du gros avec volupté


C'est la nuit je suis dans mon blockhaus éclairé par l'électricité en bâton

Je pense à toi pays des 2 volcans

Je salue le souvenir des sirènes et des scylles mortes au moment de Messine

Je salue le Colleoni équestre de Venise

Je salue la chemise rouge

Je t'envoie mes amitiés Italie et m'apprête à applaudir aux hauts faits de ta bleusaille

Non parce que j'imagine qu'il y aura jamais plus de bonheur ou de malheur en ce monde

Mais parce que comme toi j'aime à penser seul et que les Boches m'en empêcheraient

Mais parce que le goût naturel de la perfection que nous avons l'un et l'autre si on les laissait faire serait vite remplacé par je ne sais quelles commodités dont je n'ai que faire

Et surtout parce que comme toi je sais je veux choisir et qu'eux voudraient nous forcer à ne plus choisir

Une même destinée nous lie en cette occase


Ce n'est pas pour l'ensemble que je le dis

Mais pour chacun de toi Italie

Ne te borne point à prendre les terres irrédentes

Mets ton destin dans la balance où est la nôtre


Les réflecteurs dardent leurs lueurs comme des yeux d'escargots

Et les obus en tombant sont des chiens qui jettent de la terre avec leurs pattes après avoir fait leurs besoins


Notre armée invisible est une belle nuit constellée

Et chacun de nos hommes est un astre merveilleux


Ô nuit ô nuit éblouissante

Les morts sont avec nos soldats

Les morts sont debout dans les tranchées

Ou se glissent souterrainement vers les Bien-Aimées

Ô Lille Saint-Quentin Laon Maubeuge Vouziers

Nous jetons nos villes comme des grenades

Nos fleuves sont brandis comme des sabres

Nos montagnes chargent comme cavalerie


Nous reprendrons les villes les fleuves et les collines

De la frontière helvétique aux frontières bataves

Entre toi et nous Italie

Il y a des patelins pleins de femmes

Et près de coi m'attend celle que j'adore

Ô Frères d'Italie


Ondes nuages délétères

Métalliques débris qui vous rouillez partout

Ô frères d'Italie vos plumes sur la tête

Italie

Entends crier Louvain vois Reims tordre ses bras

Et ce soldat blessé toujours debout Arras


Et maintenant chantons ceux qui sont morts

Ceux qui vivent

Les officiers les soldats

Les flingots Rosalie le canon la fusée l'hélice la pelle les chevaux

Chantons les bagues pâles les casques

Chantons ceux qui sont morts

Chantons la terre qui bâille d'ennui

Chantons et rigolons

Durant des années

Italie

Entends braire l'âne boche

Faisons la guerre à coups de fouets

Faits avec les rayons du soleil

Italie

Chantons et rigolons

Durant des années


Il y a


Il Y A un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée

Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots dont naîtraient les étoiles

Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour

Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obus autour de moi

Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants

Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Gœthe et de Cologne

Il y a que je languis après une lettre qui tarde

Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon amour

Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète

Il y a une batterie dont les servants s'agitent autour des pièces

Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l'Arbre isolé

Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l'horizon dont il s'est indignement revêtu et avec quoi il se confond

Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour

Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T.S.F. sur l'Atlantique

Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils

Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico

Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant

Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres

Il y a des croix partout de-ci de-là

Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie

Il y a les longues mains souples de mon amour

Il y a un encrier que j'avais fait dans une fusée de 15 centimètres et qu'on n'a pas laissé partir

Il y a ma selle exposée à la pluie

Il y a les fleuves qui ne remontent pas leur cours

Il y a l'amour qui m'entraîne avec douceur

Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos

Il y a des hommes dans le monde qui n'ont jamais été à la guerre

Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales

Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s'ils les reverront

Car on a poussé très loin durant cette guerre l'art de l'invisibilité


L'espionne


PALE espionne de l'Amour

Ma mémoire à peine fidèle

N'eut pour observer cette belle

Forteresse qu'une heure un jour


Tu te déguises

À ta guise

Mémoire espionne du cœur

Tu ne retrouves plus l'exquise

Ruse et le cœur seul est vainqueur


Mais la vois-tu cette mémoire

Les yeux bandés prête à mourir

Elle affirme qu'on peut l'en croire

Mon cœur vaincra sans coup férir


Simultanéités


LES canons tonnent dans la nuit

On dirait des vagues tempête

Des cœurs où pointe un grand ennui

Ennui qui toujours se répète


Il regarde venir là-bas

Les prisonniers L'heure est si douce

Dans ce grand bruit ouaté très bas

Très bas qui grandit sans secousse


Il tient son casque dans ses mains

Pour saluer la souvenance

Des lys des roses des jasmins

Éclos dans les jardins de France


Et sous la cagoule masqué

Il pense à des cheveux si sombres

Mais qui donc l'attend sur le quai

Ô vaste mer aux mauves ombres


Belles noix du vivant noyer

La grand folie en vain vous gaule

Brunette écoute gazouiller

La mésange sur ton épaule


Notre amour est une lueur

Qu'un projecteur du cœur dirige

Vers l'ardeur égale du cœur

Qui sur le haut Phare s'érige


Ô phare-fleur mes souvenirs

Les cheveux noirs de Madeleine

Les atroces lueurs des tirs

Ajoutent leur clarté soudaine

À tes beaux yeux ô Madeleine


La tête étoilée


Le départ

Le vigneron champenois

Carte postale

L'avenir

Un oiseau chante

Chevaux de frise

Chant de l'honneur

Chef de section

Tristesse d'une étoile

La victoire

La jolie rousse


Le départ


ET leurs visages étaient pâles

Et leurs sanglots s'étaient brisés

Comme la neige aux purs pétales

Ou bien tes mains sur mes baisers

Tombaient les feuilles automnales


Le vigneron champenois


LE régiment arrive

Le village est presque endormi dans la lumière parfumée

Un prêtre a le casque en tête

La bouteille champenoise est-elle ou non une artillerie

Les ceps de vigne comme l'hermine sur un écu

Bonjour soldats

Je les ai vus passer et repasser en courant

Bonjour soldats bouteilles champenoises où le sang fermente

Vous resterez quelques jours et puis remonterez en ligne

Échelonnés ainsi que sont les ceps de vigne

J'envoie mes bouteilles partout comme les obus d'une charmante artillerie


La nuit est blonde ô vin blond

Un vigneron chantait courbé dans sa vigne

Un vigneron sans bouche au fond de l'horizon

Un vigneron qui était lui-même la bouteille vivante

Un vigneron qui sait ce qu'est la guerre

Un vigneron champenois qui est un artilleur


C'est maintenant le soir et l'on joue à la mouche

Puis les soldats s'en iront là-haut

Où l'Artillerie débouche ses bouteilles crémantes

Allons Adieu messieurs tâchez de revenir

Mais nul ne sait ce qui peut advenir


Carte postale


JE t'écris de dessous la tente

Tandis que meurt ce jour d'été

Où floraison éblouissante

Dans le ciel à peine bleuté

Une canonnade éclatante

Se fane avant d'avoir été


L'avenir


SOULEVONS la paille

Regardons la neige

Écrivons des lettres

Attendons des ordres


Fumons la pipe

En songeant à l'amour

Les gabions sont là

Regardons la rose


La fontaine n'a pas tari

Pas plus que l'or de la paille ne s'est terni

Regardons l'abeille

Et ne songeons pas à l'avenir


Regardons nos mains

Qui sont la neige

La rose et l'abeille

Ainsi que l'avenir


Un oiseau chante


UN oiseau chante ne sais où

C'est je crois ton âme qui veille

Parmi tous les soldats d'un sou

Et l'oiseau charme mon oreille


Écoute il chante tendrement

Je ne sais pas sur quelle branche

Et partout il va me charmant

Nuit et jour semaine et dimanche


Mais que dire de cet oiseau

Que dire des métamorphoses

De l'âme en chant dans l'arbrisseau

Du cœur en ciel du ciel en roses


L'oiseau des soldats c'est l'amour

Et mon amour c'est une fille

La rose est moins parfaite et pour

Moi seul l'oiseau bleu s'égosille


Oiseau bleu comme le cœur bleu

De mon amour au cœur céleste

Ton chant si doux répète-le

À la mitrailleuse funeste


Qui chaque à l'horizon et puis

Sont-ce les astres que l'on sème

Ainsi vont les jours et les nuits

Amour bleu comme est le cœur même


Chevaux de frise


PENDANT le blanc et nocturne novembre

Alors que les arbres déchiquetés par l'artillerie

Vieillissaient encore sous la neige

Et semblaient à peine des chevaux de frise

Entourés de vagues de fils de fer

Mon cœur renaissait comme un arbre au printemps

Un arbre fruitier sur lequel s'épanouissent

Les fleurs de l'amour


Pendant le blanc et nocturne novembre

Tandis que chantaient épouvantablement les obus

Et que les fleurs mortes de la terre exhalaient

Leurs mortelles odeurs

Moi je décrivais tous les jours mon amour à Madeleine

La neige met de pâles fleurs sur les arbres

Et toisonne d'hermine les chevaux de frise

Que l'on voit partout

Abandonnés et sinistres

Chevaux muets

Non chevaux barbes mais barbelés

Et je les anime tout soudain

En troupeau de jolis chevaux pies

Qui vont vers toi comme de blanches vagues

Sur la Méditerranée

Et t'apportent mon amour

Roselys ô panthère ô colombes étoile bleue

Ô Madeleine

Je t'aime avec délices

Si je songe à tes yeux je songe aux sources fraîches

Si je pense à ta bouche les roses m'apparaissent

Si je songe à tes seins le Paraclet descend

Ô double colombe de ta poitrine

Et vient délier ma langue de poète

Pour te redire

Je t'aime

Ton visage est un bouquet de fleurs

Aujourd'hui je te vois non Panthère

Mais Toutefleur

Et je te respire ô ma Toutefleur

Tous les lys montent en toi comme des cantiques d'amour et d'allégresse

Et ces chants qui s'envolent vers toi

M'emportent à ton côté

Dans ton bel Orient où les lys

Se changent en palmiers qui de leurs belles mains

Me font signe de venir

La fusée s'épanouit fleur nocturne

Quand il fait noir

Et elle retombe comme une pluie de larmes amoureuses

De larmes heureuses que la joie fait couler

Et je t'aime comme tu m'aimes

Madeleine


Chant de l'honneur


Le poète

La tranchée

Les balles

Le poète

La France


Le poète


JE me souviens ce soir de ce drame indien

Le Chariot d'Enfant un voleur y survient

Qui pense avant de faire un trou dans la muraille

Quelle forme il convient de donner à l'entaille

Afin que la beauté ne perde pas ses droits

Même au moment d'un crime

Et nous aurions je crois

À l'instant de périr nous poètes nous hommes

Un souci de même ordre à la guerre où nous sommes


Mais ici comme ailleurs je le sais la beauté

N'est la plupart du temps que la simplicité

Et combien j'en ai vu qui morts dans la tranchée

Étaient restés debout et la tête penchée

S'appuyant simplement contre le parapet


J'en vis quatre une fois qu'un même obus frappait

Ils restèrent longtemps ainsi morts et très crânes

Avec l'aspect penché de quatre tours pisanes


Depuis dix jours au fond d'un couloir trop étroit

Dans les éboulements et la boue et le froid

Parmi la chair qui souffre et dans la pourriture

Anxieux nous gardons la route de Tahure


J'ai plus que les trois cœurs des poulpes pour souffrir

Vos cœurs sont tous en moi je sens chaque blessure

Ô mes soldats souffrants ô blessés à mourir

Cette nuit est si belle où la balle roucoule

Tout un fleuve d'obus sur nos têtes s'écoule

Parfois une fusée illumine la nuit

C'est une fleur qui s'ouvre et puis s'évanouit


La terre se lamente et comme une marée

Monte le flot chantant dans mon abri de craie

Séjour de l'insomnie incertaine maison

De l'Alerte la Mort et la Démangeaison


La tranchée


Ô jeunes gens je m'offre à vous comme une épouse

Mon amour est puissant j'aime jusqu'à la mort

Tapie au fond du sol je vous guette jalouse

Et mon corps n'est en tout qu'un long baiser qui mord


Les balles


De nos ruches d'acier sortons à tire-d'aile

Abeilles le butin qui sanglant emmielle

Les doux rayons d'un jour qui toujours renouvelle

Provient de ce jardin exquis l'humanité

Aux fleurs d'intelligence à parfum de beauté


Le poète


Le Christ n'est donc venu qu'en vain parmi les hommes

Si des fleuves de sang limitent les royaumes

Et même de l'Amour on sait la cruauté

C'est pourquoi faut au moins penser à la Beauté

Seule chose ici-bas qui jamais n'est mauvaise

Elle porte cent noms dans la langue française

Grâce Vertu Courage Honneur et ce n'est là

Que la même Beauté


La France


Poète honore-là

Souci de la Beauté non souci de la Gloire

Mais la Perfection n'est-ce pas la Victoire

Ô poètes des temps à venir ô chanteurs

Je chante la beauté de toutes nos douleurs

J'en ai saisi des traits mais vous saurez bien mieux

Donner un sens sublime aux gestes glorieux

Et fixer la grandeur de ces trépas pieux

L'un qui détend son corps en jetant des grenades

L'autre ardent à tirer nourrit les fusillades

L'autre les bras ballants porte des seaux de vin

Et le prêtre-soldat dit le secret divin


J'interprète pour tous la douceur des trois notes

Que lance un loriot canon quand tu sanglotes


Qui donc saura jamais que de fois j'ai pleuré

Ma génération sur ton trépas sacré


Prends mes vers ô ma France Avenir Multitude

Chantez ce que je chante un chant pur le prélude

Des chants sacrés que la beauté de notre temps

Saura vous inspirer plus purs plus éclatants

Que ceux que je m'efforce à moduler ce soir

En l'honneur de l'Honneur la beauté du Devoir


17 décembre 1915


Chef de section


MA bouche aura des ardeurs de géhenne

Ma bouche te sera un enfer de douceur et de séduction

Les anges de ma bouche trôneront dans ton cœur

Les soldats de ma bouche te prendront d'assaut

Les prêtres de ma bouche encenseront ta beauté

Ton âme s'agitera comme une région pendant un tremblement de terre

Tes yeux seront alors chargés de tout l'amour qui s'est amassé dans les regards de l'humanité depuis qu'elle existe

Ma bouche sera une armée contre toi une armée pleine de disparates

Variée comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses

L'orchestre et les chœurs de ma bouche te diront mon amour

Elle te le murmure de loin

Tandis que les yeux fixés sur la montre j'attends la minute prescrite pour l'assaut


Tristesse d'une étoile


UNE belle Minerve est l'enfant de ma tête

Une étoile de sang me couronne à jamais

La raison est au fond et le ciel est au faîte

Du chef où dès longtemps Déesse tu t'armais


C'est pourquoi de mes maux ce n'était pas le pire

Ce trou presque mortel et qui s'est étoilé

Mais le secret malheur qui nourrit mon délire

Est bien plus grand qu'aucune âme ait jamais celé


Et je porte avec moi cette ardente souffrance

Comme le ver luisant tient son corps enflammé

Comme au cœur du soldat il palpite la France

Et comme au cœur du lys le pollen parfumé


La victoire


UN coq chante je rêve et les feuillards agitent

Leurs feuilles qui ressemblent à de pauvres marins


Ailés et tournoyants comme Icare le faux

Des aveugles gesticulant comme des fourmis

Se miraient sous la pluie aux reflets du trottoir


Leurs rires amassés en grappes de raisin


Ne sors plus de chez moi diamant qui parlais

Dors doucement tu es chez toi tout t'appartient

Mon lit ma lampe et mon casque troué


Regards précieux saphirs taillés aux environs de Saint-Claude

Les jours étaient une pure émeraude


Je me souviens de toi ville des météores

Ils fleurissaient en l'air pendant ces nuits où rien ne dort

Jardins de la lumière où j'ai cueilli des bouquets


Tu dois en avoir assez de faire peur à ce ciel

Qu'il garde son hoquet


On imagine difficilement

À quel point le succès rend les gens stupides et tranquilles


À l'institut des jeunes aveugles on a demandé

N'avez-vous point de jeune aveugle ailé


Ô bouches l'homme est à la recherche d'un nouveau langage

Auquel le grammairien d'aucune langue n'aura rien à dire


Et ces vieilles langues sont tellement près de mourir

Que c'est vraiment par habitude et manque d'audace

Qu'on les fait encore servir à la poésie


Mais elles sont comme des malades sans volonté

Ma foi les gens s'habitueraient vire au mutisme

La mimique suffit bien au cinéma


Mais entêtons-nous à parler

Remuons la langue

Lançons des postillons

On veut de nouveaux sons de nouveaux sons de nouveaux sons

On veut des consonnes sans voyelles

Des consonnes qui pètent sourdement

Imitez le son de la toupie

Laissez pétiller un son nasal et continu

Faites claquer votre langue

Servez-vous du bruit sourd de celui qui mange sans civilité

Le raclement aspiré du crachement ferait aussi une belle consonne


Les divers pets labiaux rendraient aussi vos discours claironnants

Habituez-vous à roter à volonté

Et quelle lettre grave comme un son de cloche

À travers nos mémoires


Nous n'aimons pas assez la joie

De voir les belles choses neuves

Ô mon amie hâte-toi

Crains qu'un jour un train ne t'émeuve

Plus

Regarde-le plus vite pour toi

Ces chemins de fer qui circulent

Sortiront bientôt de la vie

Ils seront beaux et ridicules

Deux lampes brûlent devant moi

Comme deux femmes qui rient

Je courbe tristement la tête

Devant l'ardente moquerie

Ce rire se répand

Partout

Parlez avec les mains faites claquer vos doigts

Tapez-vous sur la joue comme sur un tambour

Ô paroles

Elles suivent dans la myrtaie

L'Éros et l'Antéros en larmes

Je suis le ciel de la cité


Écoutez la mer


La mer gémir au loin et crier toute seule

Ma voix fidèle comme l'ombre

Veut être enfin l'ombre de la vie

Veut être ô mer vivante infidèle comme toi


La mer qui a trahi des matelots sans nombre

Engloutit mes grands cris comme des dieux noyés

Et la mer au soleil ne supporte que l'ombre

Que jettent des oiseaux les ailes éployées


La parole est soudaine et c'est un Dieu qui tremble

Avance et soutiens-moi je regrette les mains

De ceux qui les tendaient et m'adoraient ensemble

Quelle oasis de bras m'accueillera demain

Connais-tu cette joie de voir des choses neuves


Ô voix je parle le langage de la mer

Et dans le port la nuit des dernières tavernes

Moi qui suis plus têtu que non l'hydre de Lerne


La rue où nagent mes deux mains

Aux doigts subtils fouillant la ville

S'en va mais qui sait si demain

La rue devenait immobile

Qui sait où serait mon chemin

Songe que les chemins de fer

Seront démodés et abandonnés dans peu de temps

Regarde


La victoire avant tout sera

De bien voir au loin

De tout voir

De près

Et que tout ait un nom nouveau


La jolie rousse


ME voici devant tous un homme plein de sens

Connaissant la vie et de la mort ce qu'un vivant peut connaître

Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l'amour

Ayant su quelquefois imposer ses idées

Connaissant plusieurs langages

Ayant pas mal voyagé

Ayant vu la guerre dans l'Artillerie et l'Infanterie

Blessé à la tête trépané sous le chloroforme

Ayant perdu ses meilleurs amis dans l'effroyable lutte

Je sais d'ancien et de nouveau autant qu'un homme seul pourrait des deux savoir

Et sans m'inquiéter aujourd'hui de cette guerre

Entre nous et pour nous mes amis

Je juge cette longue querelle de la tradition et de l'invention

De l'ordre et de l'Aventure


Vous dont la bouche est faite à l'image de celle de Dieu

Bouche qui est l'ordre même

Soyez indulgents quand vous nous comparez

À ceux qui furent la perfection de l'ordre

Nous qui quêtons partout l'aventure


Nous ne sommes pas vos ennemis

Nous voulons vous donner de vastes et d'étranges domaines

Où le mystère en fleurs s'offre à qui veut le cueillir

Il y a là des feux nouveaux des couleurs jamais vues

Mille phantasmes impondérables

Auxquels il faut donner de la réalité

Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait

Il y a aussi le temps qu'on peut chasser ou faire revenir

Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières

De l'illimité et de l'avenir

Pitié pour nos erreurs pitié pour nos péchés


Voici que vient l'été la saison violente

Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps

Ô soleil c'est le temps de la Raison ardente

Et j'attends

Pour la suivre toujours la forme noble et douce

Qu'elle prend afin que je l'aime seulement

Elle vient et m'attire ainsi qu'un fer l'aimant

Elle a l'aspect charmant

D'une adorable rousse


Ses cheveux sont d'or on dirait

Un bel éclair qui durerait

Ou ces flammes qui se pavanent

Dans les roses-thé qui se fanent


Mais riez riez de moi

Hommes de partout surtout gens d'ici

Car il y a tant de choses que je n'ose vous dire

Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire

Ayez pitié de moi


Il y a


La cueillette

Aquarelliste

La force du miroir

Le trésor

Allons plus vite


La cueillette


Nous vînmes au jardin fleuri pour la cueillette.

Belle, sais-tu combien de fleurs, de roses-thé,

Roses pâles d'amour qui couronnent ta tête,

S'effeuillent chaque été ?


Leurs tiges vont plier au grand vent qui s'élève.

Des pétales de rose ont chu dans le chemin.

Ô Belle, cueille-les, puisque nos fleurs de rêve

Se faneront demain !


Mets-les dans une coupe et toutes portes doses,

Alanguis et cruels, songeant aux jours défunts,

Nous verrons l'agonie amoureuse des roses

Aux râles de parfums.


Le grand jardin est défleuri, mon égoïste,

Les papillons de jour vers d'autres fleurs ont fui,

Et seuls dorénavant viendront au jardin triste

Les papillons de nuit.


Et les fleurs vont mourir dans la chambre profane.

Nos roses tour à tour effeuillent leur douleur.

Belle, sanglote un peu... Chaque fleur qui se fane,

C'est un amour qui meurt !


Aquarelliste


À Mademoiselle Yvonne M...


YVONNE sérieuse au visage pâlot

A pris du papier blanc et des couleurs à l'eau

Puis rempli ses godets d'eau claire à la cuisine.

Yvonnette aujourd'hui veut peindre. Elle imagine

De quoi serait capable un peintre de sept ans.

Ferait-elle un portrait ? Il faudrait trop de temps

Et puis la ressemblance est un point difficile

À saisir, il vaut mieux peindre de l'immobile

Et parmi l'immobile inclus dans sa raison

Yvonnette a fait choix d'une belle maison

Et la peint toute une heure en enfant douce et sage.

Derrière la maison s'étend un paysage

Paisible comme un front pensif d'enfant heureux,

Un paysage vert avec des monts ocreux.

Or plus haut que le toit d'un rouge de blessure

Monte un ciel de cinabre où nul jour ne s'azure.

Quand j'étais tout petit aux cheveux longs rêvant,

Quand je stellais le ciel de mes ballons d'enfant,

Je peignais comme toi, ma mignonne Yvonnette,

Des paysages verts avec la maisonnette,

Mais au lieu d'un ciel triste et jamais azuré

J'ai peint toujours le ciel très bleu comme le vrai.


VILLE presque morte, ô Cité

Qui languis au soleil d'été,

Toi dont le nom putride étonne,

Tu symbolises la très Bonne,


La très Douce, sans vanité,

Qui n'a jamais compris personne,

La toujours Belle qui se tait,

L'Adorable que je couronne,


La toute Ombreuse dolemment

Comme une ville ombreuse et coite,

La toute Brune jamais droite,


Toujours penchée exquisement.

J'ai vu ses lèvres d'anémone

Mais point son Cœur, à la très Bonne.


Je n'ai jamais vu Carcassonne.


La force du miroir


J'ÉTAIS, indigne, un jour, en la chambre au lit blanc

Où Linda dans la glace admirait sa figure

Et j'emportai, grâce au miroir, en m'en allant,

La première raison de devenir parjure.


Linda fut non pareille avant, mais aujourd'hui

Je sais bien qu'elle est double au moins, grâce à la glace ;

Mon cœur par la raison où son amour l'induit

Est parjure à présent pour la seconde face.


Or, depuis ce jour-là, j'ai souvent comparé

Dans la chambre où la glace accepte un pur mirage,

La face de Linda, le visage miré,

Mais mon cœur pour élire a manqué de courage.


Si, parjure toujours, pour choisir j'ai douté,

Ce n'est pas qu'au miroir la dame soit plus belle ;

Je l'adore pourtant d'être en réalité

Et parce qu'elle meurt quand veut sa sœur formelle.


J'adore de Linda ce spécieux reflet

Qui la simule toute et presque fabuleuse,

Mais vivante vraiment, moderne comme elle est :

La dame du miroir est si miraculeuse !


Et la glace où se fige un réel mouvement

Reste froide malgré son détestable ouvrage.

La force du miroir trompa plus d'un amant

Qui crut aimer sa belle et n'aima qu'un mirage.


Le trésor


JADIS, jadis vivait m'amie

Une princesse aux cheveux d'or,

En quel pays ? Ne le sais mie.

Jadis, jadis vivait m'amie

La fée Yra, son ennemie,

Qui changea la belle en trésor.

Jadis, jadis vivait m'amie

Une princesse aux cheveux d'or.


En un trésor caché sous terre

La fée, au temps bleu des lilas,

Changea la belle de naguère

En un trésor caché sous terre.

La belle pleurait solitaire :

Elle pleurait sans nul soulas

En un trésor caché sous terre :

C'était au temps bleu des lilas.


De la mousse je suis la fée,

Dit à la princesse une voix,

Une voix très douce, étouffée,

De la mousse je suis la fée,

D'un bleu myosotis coiffée.

Pauvrette ! En quel état vous vois !

De la mousse je suis la fée,

Dit à la princesse une voix.


Par un homme jeune et fidèle

Seront sauvés vos yeux taris,

Dit cette fée à voix d'oiselle

Par un homme jeune et fidèle

Qui vous désirera, ma belle,

Et pour l'or n'aura que mépris,

Par un homme jeune et fidèle

Seront sauvés vos yeux taris.


Cent ans attendit la princesse.

Un jour quelqu'un passa par là,

Chevalier de haute prouesse,

- Cent ans l'attendit la princesse -

Brave, invaincu, mais sans richesse,

Qui prit tout l'or et s'en alla.

Cent ans attendit la princesse.

Un jour quelqu'un passa par là.


La pauvre princesse invisible

Fut mise en la bourse de cuir ;

La pauvre princesse sensible,

Adorable, mais invisible.

Un brigand tua l'invincible,

Prit la bourse et se mit à fuir.

La pauvre princesse invisible

Pleurait dans la bourse de cuir.


Elle pleurait d'être en servage

Et de ne pas pouvoir crier.

Le grand vent du Nord faisait rage

- Elle pleurait d'être en servage -

Mais un homme vit le carnage,

Vint et tua le meurtrier.

Elle pleurait d'être en servage

Et de ne pas pouvoir crier.


Le sauveur, un pauvre poète,

Dit : " Onc homme tel trésor eut ;

Mais j'en fais fi ! Je suis très bête,

Un sauveur, un pauvre poète !

J'aimerais mieux une fillette. "

Alors la princesse apparut.

Le sauveur, un pauvre poète,

Dit : " Onc homme tel trésor eut ! "


Et voilà l'histoire, m'amie,

De la princesse aux cheveux d'or.

Quel est son nom ? Ne le sais mie.

Et voilà l'histoire, m'amie,

De celle que son ennemie

Changea jadis en un trésor.

Et voilà l'histoire, m'amie,

De la Princesse aux cheveux d'or.


JE vis un soir la zézayante

Et presque jamais souriante

Et renversée, un soir, hiante,

Pour quel ennui ? Vers quel soulas ?

S'ennuyait-elle d'une gemme,

D'une fleur bleue ou de l'angemme

Ou plaçait-elle ceci : " J'aime ! "

Trop au hasard des tombolas !


Et dans le soir qui tout nous souille

Le fauteuil qui d'ombre se brouille

Avait des formes de grenouille

Près du lit, tel un tombeau bas.

Ainsi bayèrent par le monde

Viviane auprès de l'immonde

Et dans son palais Rosemonde

Qui fut moins belle que Linda.

Et moi qui tiens en ma cervelle

La vérité plus que nouvelle

Et que, plaise à Dieu, je révèle

De l'enchanteur qui la farda

Du sens des énigmes sereines,

Moi, qui sais des lais pour les reines

Et des chansons pour les sirènes,

Ce bayement long m'éluda.

Car au cœur proche et que je craigne

Ce cœur que l'ennui tendre étreigne.

Au cœur l'ennui c'est l'interrègne

À ne pas être l'interroi.

Ses mains alors s'épanouirent

Comme des fleurs de soir et luirent,

Ses yeux dont soudain s'éblouirent

Les dormantes glaces d'effroi

De voir bayer leur sombre dame,

Princesse ou fée ou simple femme

Ayant avec la mort dans l'âme

La grenouille pour tout arroi.


Lorsque vous partirez, je ne vous dirai rien,

Mais après tout l'été, quand reviendra l'automne,

Si vous n'êtes pas là, zézayante, ô Madone,

J'irai gémir à votre porte comme un chien.

Lorsque vous partirez, je ne vous dirai rien.


Et tout me parlera de vous pendant l'absence :

Des joyaux vus chez les orfèvres transmueront

Leurs gemmes en mauvais prestiges qui seront

Vos ongles et vos dents comme en réminiscence

Et tout me parlera de vous pendant l'absence.


Et, chaque nuit sans lune attestant vos cheveux,

Je verrai votre ennui dans chaque nuit lunaire ;

Mais puisque vous partez l'on me soit débonnaire

Et fixe mon étoile et l'astre que je veux

Dans chaque nuit sans lune attestant vos cheveux.


Quand l'automne viendra, le bruit des feuilles sèches

Sera de votre robe un peu le bruissement.

Pour moi, vous sentant proche, en un pressentiment,

La feuille chue aura le parfum des fleurs fraîches,

Quand l'automne viendra hanté de feuilles sèches.


Madone au Nonchaloir, lorsque vous partirez,

Tout parlera de vous, même la feuille morte,

Sauf vous qui femme et mobile comme la porte

Avant le premier soir de danse m'oublierez,

Madone au Nonchaloir, lorsque vous partirez.


Allons plus vite


ET le soir vient et les lys meurent

Regarde ma douleur beau ciel qui me l'envoies

Une nuit de mélancolie


Enfant souris ô sœur écoute

Pauvres marchez sur la grand-route

Ô menteuse forêt qui surgis à ma voix

Les flammes qui brûlent les âmes


Sur le boulevard de Grenelle

Les ouvriers et les patrons

Arbres de mai cette dentelle

Ne fais donc pas le fanfaron

Allons plus vite nom de Dieu

Allons plus vite


Tous les poteaux télégraphiques

Viennent là-bas le long du quai

Sur son sein notre République

A mis ce bouquet de muguet

Qui poussait dru le long du quai

Allons plus vite nom de Dieu

Allons plus vite


La bouche en cœur Pauline honteuse

Les ouvriers et les patrons

Oui-dà oui-dà belle endormeuse

Ton frère

Allons plus vite nom de Dieu

Allons plus vite


Poèmes à Lou


Ombre de mon amour


Si je mourais là-bas...

La nuit descend

Ô naturel désir...

Les attentives

C'est

Oriande


Si je mourais là-bas...


Si je mourais là-bas sur le front de l'armée

Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée

Et puis mon souvenir s'éteindrait comme meurt

Un obus éclatant sur le front de l'armée

Un bel obus semblable aux mimosas en fleur


Et puis ce souvenir éclaté dans l'espace

Couvrirait de mon sang le monde tout entier

La mer les monts les vals et l'étoile qui passe

Les soleils merveilleux mûrissant dans l'espace

Comme font les fruits d'or autour de Baratier


Souvenir oublié vivant dans toutes choses

Je rougirais le bout de tes jolis seins roses

Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants

Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses

Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants


Le fatal giclement de mon sang sur le monde

Donnerait au soleil plus de vive clarté

Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l'onde

Un amour inouï descendrait sur le monde

L'amant serait plus fort dans ton corps écarté


Lou si je meurs là-bas souvenir qu'on oublie

- Souviens-t'en quelquefois aux instants de folie

De jeunesse et d'amour et d'éclatante ardeur -

Mon sang c'est la fontaine ardente du bonheur

Et sois la plus heureuse étant la plus jolie


Ô mon unique amour et ma grande folie


30 janv. 1915, Nîmes.


La nuit descend


La nuit descend

On y pressent

Un long destin de sang


Ô naturel désir...


Ô NATUREL désir pour l'homme être roi

On est revêtu de la carte de son royaume

Les fleuves sont des épingles d'acier semblables à tes veines où roule l'onde trompeuse de tes yeux

Le cratère d'un volcan qui sommeille mais n'est pas éteint

C'est ton sexe brun et plissé comme une rose sèche

Et les pieds dans la mer je fornique un golfe heureux

C'est ainsi que je l'aime la liberté

Et je veux qu'elle seule soit la loi des autres

Mais je suis l'ennemi des autres libertés


Les attentives


CELUI qui doit mourir ce soir dans les tranchées

C'est un petit soldat dont l'œil indolemment

Observe tout le jour aux créneaux de ciment

Les Gloires qui de nuit y furent accrochées

Celui qui doit mourir ce soir dans les tranchées

C'est un petit soldat mon frère et mon amant


Et puisqu'il doit mourir je veux me faire belle

Je veux de mes seins nus allumer les flambeaux

Je veux de mes grands yeux fondre l'étang qui gèle

Et mes hanches je veux qu'elles soient des tombeaux

Car puisqu'il doit mourir je veux me faire belle

Dans l'inceste et la mort ces deux gestes si beaux


Les vaches du couchant meuglent toutes leurs roses

L'Aile de l'oiseau bleu m'évente doucement

C'est l'heure de l'Amour aux ardentes névroses

C'est l'heure de la Mort et du dernier serment

Celui qui doit périr comme meurent les roses

C'est un petit soldat mon frère et mon amant


*


Mais Madame écoutez-moi donc

Vous perdez quelque chose

- C'est mon cœur pas grand-chose

Ramassez-le donc

Je l'ai donné je l'ai repris

Il fut là-bas dans les tranchées

Il est ici j'en ris j'en ris

Des belles amours que la mort a fauchées


*


L'espoir flambe ce soir comme un pauvre village

Et qu'importe le Bagne ou bien le Paradis

L'amour qui surviendra me plaira davantage

Et mes yeux sont-ce pas de merveilleux bandits


Puis quand malgré l'amour un soir je serai veille

Je me rappellerai la mer les orangers

Et cette pauvre croix sous laquelle sommeille

Un cœur parmi des cœurs que la gloire a vengé


*


Et tandis que la lune luit

Le coeur chante et rechante lui

Mesdames et Mesdemoiselles

Je suis bien mort Ah quel ennui

Et ma maîtresse que est-elle

Morte en m'aimant la nuit


*


Mais écoutez-les donc les mélopées

Ces médailles si bien frappées

Ces cloches d'or sonnant des glas

Tous les muguets tous les lilas


Ce sont les morts qui se relèvent

Ce sont les soldats morts qui rêvent

Aux amours qui s'en sont allés

Immaculés

Et désolés


*


- Le 13 mai de cette année

Tandis que dans les boyaux blancs

Tu passais masquée ô mon âme

Tu vis tout d'un coup les morts et les vivants

Ceux de l'arrière ceux de l'avant

Les soldats et les femmes

Un train passe rapide dans la prairie en Amérique

Les vers luisants brillent cette nuit autour de moi

Comme si la prairie était le miroir du ciel

Étoilé

Et justement un ver luisant palpite

Sous l'Étoile nommée Lou

Et c'est de mon amour le corps spirituel

Et terrestre

Et l'âme mystique

Et céleste


C'est


C'EST la réalité des photos qui sont sur mon cœur que je veux

Cette réalité seule elle seule et rien d'autre

Mon cœur le répète sans cesse comme une bouche d'orateur et le redit

À chaque battement

Toutes les autres images du monde sont fausses

Elles n'ont pas d'autre apparence que celle des fantômes

Le monde singulier qui m'entoure métallique végétal

Souterrain

Ô vie qui aspire le soleil matinal

Cet univers singulièrement orné d'artifices

N'est-ce point quelque œuvre de sorcellerie

Comme on pouvait l'étudier autrefois

À Tolède

Où fut l'école diabolique la plus illustre

Et moi j'ai sur moi un univers plus précis plus certain

Fait à ton image


Oriande


LA fée Oriande vivait dans son château de Rose-Fleur

C'est ici quand ce fut le déclin du printemps l'édification des Roses

Oriande y dort comme un parfum venu dans la dernière lettre et qui repose

Sur mon cœur

Entre les deux pétales de cette vernale rose

Mais c'est l'été maintenant

Oriande y vivrait dans son château de Rose-Fleur

Tourné comme nous et l'église vers l'orient

Et c'est le soir des roses

Les vieilles paroles sont mortes au dernier printemps

Des harmonies puissantes et nouvelles jaillissent de mon cœur

Mais Oriande écrit un L

Au ciel

Résigne-toi mon cœur où le sort t'a fixé

Et l'été passera Le printemps a passé

Mais Oriande écrit un O

En haut

Et j'accorde mon luth comme l'on bande un arc

Mais Oriande écrit un U

Sur le ciel nu

Le ciel d'un bleu profond d'un bleu nocturne

D'un bleu qui s'épaissit en souhaits en amour

En puissante joie

Et de mon cœur de poète

De mon cœur qui est la Rose

Oriande ruisselle

Onde parfumée des chansons

Où tu aimes tremper ton âme

Tandis que la fée s'endort

Oriande s'endort dans son château de Rose-Fleur


Le guetteur mélancolique


Et toi mon cœur pourquoi bats-tu


Comme un guetteur mélancolique

J'observe la nuit et la mort


Stavelot

Rhénanes

Poèmes divers


Stavelot


(1899)


Au prolétaire


Au prolétaire


Ô CAPTIF innocent qui ne sais pas chanter

Écoute en travaillant Tandis que tu te tais

Mêlés aux chocs d'outils les bruits élémentaires

Marquent dans la nature un bon travail austère

L'aquilon juste et pur ou la brise de mai

De la mauvaise usine soufflent la fumée

La terre par amour te nourrit les récoltes

Et l'arbre de science où mûrit la révolte

La mer et ses nénies dorlotent tes noyés

Et le feu le vrai feu l'étoile émerveillée

Brille pour toi la nuit comme un espoir tacite

Enchantant jusqu'au jour les bleuités du site

Où pour le pain quotidien peinent les gars

D'ahans n'ayant qu'un son le grave l'oméga


Ne coûte pas plus cher la clarté des étoiles

Que ton sang et ta vie prolétaire et tes moelles

Tu enfantes toujours de tes reins vigoureux

Des fils qui sont des dieux calmes et malheureux

Des douleurs de demain tes filles sont enceintes

Et laides de travail tes femmes sont des saintes

Honteuses de leurs mains vaines de leur chair nue

Tes pucelles voudraient un doux luxe ingénu

Qui vînt de mains gantées plus blanches que les leurs

Et s'en vont tout en joie un soir à la male heure

Or tu sais que c'est toi toi qui fis la beauté

Qui nourris les humains des injustes cités

Et tu songes parfois aux alcôves divines

Quand tu es triste et las le jour au fond des mines


Rhénanes


(1901/1902)


Un soir d'été


Un soir d'été


LE Rhin

Qui coule

Un train

Qui roule


Des nixes blanches

Sont en prière

Dans la bruyère


Toutes les filles

À la fontaine

J'ai tant de peine


J'ai tant d'amour

Dit la plus belle

Qu'il soit fidèle


Et moi je l'aime

Dit sa marraine

J'ai la migraine


À la fontaine

J'ai tant de haine


Poèmes divers


LES villes sont pleines d'amour et de douleur

Deux plantes dont la mort est la commune fleur


Les villes que j'ai vues vivaient comme des folles

Et vomissaient le soir le soleil des journées

Les villes chaque nuit [ceignant] une auréole

Feignaient d'être soleil tant qu'il n'était point né


Villes chair de ma vie j'aime vos nuits solaires

J'ai promené mon cœur par vos soirs blancs et froids

Et libre jusqu'au jour j'ai foulé sans colère

Les ombres projetées par les statues des rois


Les meurt-de-faim les sans-le-sou voyaient la lune

Étalée dans le ciel comme un œuf sur le plat

Les becs de gaz pissaient leur flamme au clair de lune

Les croque-morts avec des bocks tintaient des glas


Ô maisons dans la nuit Ô lits pleins de râles

De la mort des amants du bonheur des époux

Punaise au ciel du lit simulant une étoile

Et la bête à deux dos qui se tâtait le pouls


Au clair nul des bougies tombaient vaille que vaille

Des faux cols sur des flots de jupes mal brossées

Des couples d'ombres célébraient leurs accordailles

À mes yeux de dehors dans les rez-de-chaussée


La ville aux feux de nuit semblait un archipel

Des femmes demandaient l'amour et la dulie

Mais à mes yeux de mâle horreur je me rappelle

Les passantes du soir n'étaient jamais jolies


Puis le jour revenait mais parfois sans soleil

Dresser les maisons côte à côte au bord des rues

Où s'égarent nos vies aux autres vies pareilles

Les vies traînant leur ombre en passant dans la rue


Intercalées dans l'an c'étaient des journées veuves

Les vendredis sanglants et lents d'enterrements

Des blancs et des tout noirs venus des cieux qui pleurent

Quand la femme du diable a battu son amant


Le jour s'arrondissait le bon œuvre de pierre

Les remparts entouraient les murs et les maisons

La gloire des statues les croix des cimetières

La rumeur des hommes en oraison


L'oraison innombrable de la vie qui se grise

Qui veut vivre et mourir dans l'amour et l'effroi

Les usines sont plus hautes que les églises

Et les villes le jour ce sont des soleils froids


Les statues endormies qui rêvent toutes blanches

Dont la soif de mourir jamais ne s'étanche

Les statues blêmies

Des amours souriants et gelés

Sous la neige qui tombe

Songent aux tombes

D'amours morts

Enterrés sur un lit de roses et de verveines

En quelque Cythère lointaine

Il somnole en leur marbre un vague souvenir

D'Hellas endormie

Sous la Séléné d'or


Ô mon âme

Que jamais ne t'étreigne

Le froid des Paros

Sous les soleils d'avril


Les guêpes et les mouches

Ont trompetté leur haine

J'ai la tristesse d'être à la merci d'instincts

Les vers visqueux me guettent

Avec le froid des pluies

Sous terre mon cadavre verdi

Sera ma vie lointaine

Et rien

Un corps décomposé

Fleurissant en fleurs tôt fanées

Fleurs des fiancés

Des trépassés


C'est le destin des hommes

Des hommes qu'on oublie

Guillaume

Oui


Léo Larguier soldat mystique ô brancardier

Les vers du caporal plaisent au brigadier

Ce secteur 114 est-ce Arras ou peut-être

La ferme Choléra sinon le bois Le Prêtre

Ici la fraise est rouge et les lilas sont morts

La couleuvre se love en la paille où je dors

Quand s'éveille la nuit la Champagne tonnante

La nuit quand les convois traînent leur rumeur lente

À travers la Champagne où tonnent nos canons

Et les flacons ambrés

Et si nous revenons

Dieu Que de souvenirs

Je suis gai pas malade

Et comme fut Ronsard le chef d'une brigade

Agent de liaison je suis bien aguerri

J'ai l'air mâle et fier j'ai même un peu maigri

Des braves fantassins je connais les tranchées

Où les Gloires de pourpre aux créneaux attachées

Attendent que nos bleus les violent enfin

Au nez de Rosalie épouse du biffin


Êtes-vous en Argonne ou dans le Labyrinthe

Moi je ne suis pas loin de Reims la ville sainte

Je vis dans un marais au fond d'un bois touffu

Ma hutte est en roseaux et ma table est un fût

Que j'ai trouvé naguère au bord du Bras de Vesle

Le rossignol garrule et l'Amour renouvelle

Cependant que l'obus rapace en miaulant

Abat le sapin noir ou le bouleau si blanc

Mais quand reverrons-nous une femme une chambre

Quand nous reverrons-nous Mais sera-ce en septembre

Adieu Léo Larguier ça barde en ce moment

105 et 305 le beau bombardement

Je songe au mois de mars à vous à la tour Magne

Où est mon chocolat Les rats ont tout croqué

Et j'ajoute mon cher style communiqué

Duel d'artillerie à minuit en Champagne


Poèmes à Madeleine


Voici quelques pauvres fleurettes

De merisier et de lilas...

Si Mai chez vous a plus de fêtes

Chez nous il a bien plus d'éclats

Mais ce sont nos seules fleurettes

Brins de merise et de lilas...


Le... Poème secret

Paris


Le... Poème secret


VOILÀ de quoi est fait le chant symphonique de l'amour qui bruit dans la conque de Vénus

Il y a le chant de l'amour de jadis

Le bruit des baisers éperdus des amants illustres

Les cris d'amour des mortelles violées par les dieux

Les virilités des héros fabuleux érigées comme des cierges vont et viennent comme une rumeur obscène

Il y a aussi les cris de folie des bacchantes folles d'amour pour avoir mangé l'hippomane sécrété par la vulve des juments en chaleur

Les cris d'amour des félins dans les jongles

La rumeur sourde des sèves montant dans les plantes tropicales

Le fracas des marées

Le tonnerre des artilleries où la forme obscène des canons accomplit le terrible amour des peuples

Les vagues de la mer où naît la vie et la beauté

Et le chant victorieux que les premiers rayons de soleil faisaient chanter à Memnon l'immobile

Il y a le cri des Sabines au moment de l'enlèvement

Le chant nuptial de la Sulamite

Je suis belle mais noire

Et le hurlement précieux de Jason

Quand il trouva la toison

Et le mortel chant du cygne quand son duvet se pressait entre les cuisses bleuâtres de Léda

Il y a le chant de tout l'amour du monde

Il y a entre tes cuisses adorées Madeleine

La rumeur de tout l'amour comme le chant sacré de la mer bruit tout entier dans le coquillage


Paris


J'AI VU Paris dans l'ombre

Hypogée où l'on riait trop

Paris une grande améthyste

Ces soldats belges en troupe

Vieilles femmes habillées en Perrette

Après le pot-au-lait

L'officier-pilote raconte ses exploits

J'ai entendu la berloque

Mais quel sourire celui de celui qui eut sursis d'appel illimité

Ombre de la statue de Shakespeare sur le Boulevard Haussmann

Laideur des costumes civils des hommes qui ne sont pas partis

Les peintres travaillaient

Mon cœur t'adore


Poèmes à la marraine


La fuite

Enfance

Veille

Rencontre

Inscription pour le tombeau du peintre Henri Rousseau douanier

Le repas

Acousmate

Souvenir des Flandres

Lecture

Les Doukhobors

Nocturne

Les poètes

L'assassin


La fuite


C'EST la barque où s'enfuit une amoureuse reine

Le vieux roi magnifique est venu près des flots ;

Son manteau merveilleux à chaque pas égrène

Quelque bijou tintant au rythme des sanglots.


La chanson des rameurs sur les vagues se traîne

La reine et son amant l'écoutent les yeux clos,

Sans crainte d'un récif ni d'un chant de sirène

Qui s'incantent peut-être au chœur des matelots.


Horreur ! horreur de nous des joyaux, des squelettes

Coulés au fond des mers où surnagèrent tant

De fleurs, de cheveux roux et de rames flottant

Parmi les troupes de méduses violettes.


L'heur des fuites est sombre et violet d'effroi.

Tant de gemmes tombaient du manteau du vieux roi.


TRENTE ans debout à la frontière

J'arrêtai le contrebandier

Je palpai la contrebandière.

Puis quand je devins brigadier,

Un soir dans le train de dix heures

D'un homme correctement mis

Voyageant avec un permis

Je tâtai les gibbosités postérieures.


Ô temps lointains ! lointaines gares

Que le gaz éclairait bien mal !

Le monsieur transportait quatre mille cigares

Je lui dressai procès-verbal.

Ce temps passa. Des noms : Gauguin, Cézanne

Me hantaient. Pour leur art, je laissai la douane.


Et gardant ce surnom : le douanier

Je ne suis pas, des peintres, le dernier,

Or, dans mon souvenir, une fenêtre

S'est ouverte. Je viens de reconnaître

L'ancien voyageur fier de s'être vengé

Parce que de ma faute il a mal voyagé


Enfance


Au jardin des cyprès je filais en rêvant,

Suivant longtemps des yeux les flocons que le vent

Prenait à ma quenouille, ou bien par les allées

Jusqu'au bassin mourant que pleurent les saulaies

Je marchais à pas lents, m'arrêtant aux jasmins,

Me grisant du parfum des lys, tendant les mains

Vers les iris fées gardés par les grenouilles.

Et pour moi les cyprès n'étaient que des quenouilles,

Et mon jardin, un monde où je vivais exprès

Pour y filer un jour les éternels cyprès.


Veille


PIPES de nuit pipes du jour

Tout l'opium ô chevelures

Les cheveux bruns de mon amour

Et ces lenteurs tandis que dure

L'éveil des monstres tour à tour


Rencontre


PASSANT mêle à ta vie l'orgueil et la bonté

Surmonte l'ennemi et bois à sa santé


Honore ton outil sans le laisser inerte

Brise-le par amour au moment de ta perte


Et méprise ceci Jouir sans en pleurer

La vigne sans ivresse et le champ sans ivraie


Inscription pour le tombeau du peintre Henri Rousseau douanier


GENTIL Rousseau tu nous entends

Nous te saluons

Delaunay sa femme Monsieur Queval et moi

Laisse passer nos bagages en franchise à la porte du ciel

Nous t'apporterons des pinceaux des couleurs des toiles

Afin que tes loisirs sacrés dans la lumière réelle

Tu les consacres à peindre comme tu tiras mon portrait

La face des étoiles


TU te souviens, Rousseau, du paysage astèque,

Des forêts où poussaient la mangue et l'ananas,

Des singes répandant tout le sang des pastèques

Et du blond empereur qu'on fusilla là-bas.


Les tableaux que tu peins, tu les vis au Mexique,

Un soleil rouge ornait le front des bananiers,

Et valeureux soldat, tu troquas ta tunique,

Contre le dolman bleu des braves douaniers.


Le malheur s'acharna sur ta progéniture

Tu perdis tes enfants et tes femmes aussi

Et te remarias avecque la peinture

Pour faire tes tableaux, enfants de ton esprit.


Nous sommes réunis pour célébrer ta gloire,

Ces vins qu'en ton honneur nous verse Picasso,

Buvons-les donc, puisque c'est l'heure de les boire

En criant tous en chœur : " Vive ! vive Rousseau ! "


Ô peintre glorieux de l'alme République

Ton nom est le drapeau des fiers Indépendants

Et dans le marbre blanc, issu du Pentélique,

On sculptera ta face, orgueil de notre temps.


Or sus ! que l'on se lève et qu'on choque les verres

Et que renaisse ici la française gaîté ;

Arrière noirs soucis, fuyez ô fronts sévères,

Je bois à mon Rousseau, je bois à sa santé !


Le repas


IL n'y a que la mère et les deux fils

Tout est ensoleillé

La table est ronde

Derrière la chaise où s'assied la mère

Il y a la fenêtre

D'où l'on voit la mer

Briller sous le soleil

Les caps aux feuillages sombres des pins et des oliviers

Et plus près les villas aux toits rouges

Aux toits rouges où fument les cheminées

Car c'est l'heure du repas

Tout est ensoleillé

Et sur la nappe glacée

La bonne affairée

Dépose un plat fumant

Le repas n'est pas une action vile

Et tous les hommes devraient avoir du pain

La mère et les deux fils mangent et parlent

Et des chants de gaîté accompagnent le repas

Les bruits joyeux des fourchettes et des assiettes

Et le son clair du cristal des verres

Par la fenêtre ouverte viennent les chants des oiseaux

Dans les citronniers

Et de la cuisine arrive

La chanson vive du beurre sur le feu

Un rayon traverse un verre presque plein de vin mélangé d'eau

Oh ! le beau rubis que font du vin rouge et du soleil

Quand la faim est calmée

Les fruits gais et parfumés

Terminent le repas

Tous se lèvent joyeux et adorent la vie

Sans dégoût de ce qui est matériel

Songeant que les repas sont beaux sont sacrés

Qui font vivre les hommes


Acousmate


PAIX sur terre aux hommes de bonne volonté

Les maris voudraient agir l'outil n'a pas de manche

Sur les doigts de cet homme on voit des taches d'encre

Les hommes et les FEMMES sont tous insermentés


Les bergers écoutaient ce que disaient les anges

Leurs âmes s'apaisaient comme un midi d'été

Les bergers comprenaient ce qu'ils croyaient entendre

Car ils savaient déjà tout ce qu'ils écoutaient


Sur cette assiette Hélas ! j'aperçois trois chiures

Mais presque toutes les mouches sont mortes de froid

Car c'est l'hiver oui mon vieux ça va bien ça va même très bien

Ces pâtres sachant qu'un enfant venait de naître

Près de là

Sur ce coup de minuit d'un jour alcyonien

Se mirent tous en route au son de leurs musettes


Souvenir des Flandres


J'AI goûté sur la dune où Dante a dû passer

Les couchants langoureux des pensives Zélandes ;

Les clochers regardaient de la digue et des landes,

Bruges, sur ton canal les bélandres glisser.


Villes, vos monuments, églises et musées,

Renaissent en mon âme. Ô Flandres, je revois

Vos chefs-d'œuvre debout, et d'eux monte une voix

Qui dit : " Nous renaîtrons, nous les pierres brisées. "

Qui dit : " Nous reviendrons, nous livres et tableaux

Nous autels, nous joyaux, et nous L'AGNEAU MYSTIQUE,

Nous Châsse de Memlinc, cet éternel cantique,

Et nous ces fins d'été qui saignent dans les flots


Nous renaîtrons : corons, hospices, béguinages,

Beffrois et carillons, négoces opulents.

Qu'importe le Malheur ! Sur les canaux dolents

Comme des cygnes vont les misères des âges.


Leur sillage s'efface aussitôt. Les destins

Rient dans les moissons d'or et dam le sein des mères.

Nous renaîtrons aussi, nous fêtes populaires,

Kermesses, Carrousels. " - Ô fraîcheur des matins


Tendresse des longs soirs alanguis dans les Flandres,

Grands ports que chaque nuit colorent les fanaux,

Je me souviens de vous, eaux vertes des canaux

Où glissent lentement les pensives bélandres.


L'ANÉMONE a fleuri dans le nom d'Archangel

Quand les anges pleuraient d'avoir des engelures,

Et le nom de Florence a soupiré conclure

Les serments en vertige aux degrés de l'échelle.

Des voix blanches chantant dans le nom d'Archangel

Ont modulé souvent des nénies de Florence

Dont les fleurs, en retour, plaquaient de lourdes transes

Les plafonds et les murs qui suintent au dégel.


Ô Florence ! Archangel !


L'une : baie de laurier, mais l'autre : herbe angélique,

Des femmes, tour à tour, se penchent aux margelles

Et comblent le puits noir de fleurs et de reliques,

De reliques d'archange et de fleurs d'Archangel !


Lecture


LE moine de Santabarem

Vêtu de noir et ses mains pâles étendues

Clama " Lilith "

Et dans la nuit blême

Ululait une orfraie et le moine dit :

" Je vois Lilith qui vole poursuivie

Par trois anges... "

- Ici s'arrête le grimoire rongé des vers

Et je songe à la nuit, la lune

À son premier quartier.

Et je songe aux Empereurs byzantins.

J'aperçois quelque autel dans un nuage

D'encens

Je fleure des roses de Jéricho,

Et je vois briller des yeux adamantins de crapauds

Et je songe au grimoire,

Au parchemin rongé,

À quelque chambre noire

Où vit retiré un alchimiste.

Et je rêve et le jour prend teinte d'améthyste

Et je ne sais pourquoi

Je songe de femme à barbe et de colosse triste

Et je frissonne d'entendre en ma chambre derrière moi

Comme un bruissement de soie.


Les Doukhobors


LES Doukhobors, ô frères, mes frères lointains

Et la Mort qui n'existe pas est venue leur dire :

" Venez ! vous serez armés de sabres, de lances, de fusils,

Vous porterez des étendards, vous serez vêtus d'uniformes

Et vous tuerez des hommes

Si je vous le dis,

Car l'Empereur ne veut pas tuer d'hommes,

Lui ! "


Les Doukhobors, ô frères, mes frères lointains.

Ayant de tuer la volonté précise et touchante, innocente,

La volonté plus forte encor de résister

Pâles géants, Noëls altruistes et impies

Partirent et puis un jour voyant près d'eux

Héroïque et inerte Matvei Lebédeff

Les chevaux sauvages hennissent dans les steppes

On crie au loin, du milieu des steppes où l'on est libre.

Les Doukhobors

Aiguisèrent leurs épées claires

Faites pour fendre les chairs

Et se teinter de sang


Ils ont creusé le sol

Et le pétrole a jailli

Sur le jet de la source bleuâtre

Source d'enfer empuantie,

Ils ont jeté les fusils, les épées, les lances

Les idoles étendards que l'on a peur de perdre et qui flambent très bien,

Les Doukhobors las des patries

On fait flamber les étendards.

La Mort qui n'existe pas sonna la charge

Les cosaques chargèrent

Mais ils eurent peur d'en trop tuer

Et ce n'était pas fraternité


Les Doukhobors ô frères, mes frères lointains,

Menaçante la Mort qui n'existe pas leur dit :

" Vous me niez !

Tout meurt et tout est malade autour de moi

Vous me niez !

Je mourrai, (quand on meurt, je meurs)

Sur votre liberté

Et sur votre mensonge car je suis éternelle

Et vous n'aurez jamais la liberté réale

(Entre temps vous serez mes égaux et libres rien qu'en moi)

Que vous voulez mondiale. "


Les Doukhobors ; le soleil qui radiait

Dut paraître à leurs yeux extasiés

Espérant des remous

Océaniques

Des nations, là-bas, du côté d'Occident ou d'Amérique

Le cou tranché d'une tête immense, intelligente

Dont le bourreau n'osait montrer

La face et les yeux larges pétrifiés

À la foule ivre

Et quel sang, et quel sang t'éclabousse, ô monde

Sous ce cou tranché !


PARMI le tan et le plantain

Et les ruines légendaires

Chaque richard stavelotain

Ingurgitant diverses bières

Et comptant les jours révolus

En bon bourgeois songe aux affaires

Pour le reste ce sont mystères

Jusqu'au mariage c'est l'us

À Stavelot pas de putain

Le nu mérite les galères

Chère cache ce blanc tétin !

Et tous pourraient jeter pierres

Les jeunes gens sont impollus

Et des défunts célibataires

Sont encore puceaux dans leurs bières

Jusqu'au mariage c'est l'us.


Nocturne


LE ciel nocturne et bas s'éblouit de la ville

Et mon cœur bat d'amour à l'unisson des vies

Qui animent la ville au-dessous des grands cieux

Et l'allument le soir sans étonner nos yeux


Les rues ont ébloui le ciel de leurs lumières

Et l'esprit éternel n'est que par la matière

Et l'amour est humain et ne vit qu'en nos vies

L'amour cet éternel qui meurt inassouvi


Les poètes


Au siècle qui s'en vient hommes et femmes fortes

Nous lutterons sans maîtres au loin des cités mortes

Sur nous tous les jours le guillotiné d'en haut

Laissera le sang pleuvoir sur nos fronts plus beaux.


Les poètes vont chantant Noël sur les chemins

Célébrant la justice et l'attendant demain

Les fleurs d'antan se sont fanées et l'on n'y pense plus

Et la fleur d'aujourd'hui demain aura vécu.


Mais sur nos cœurs des fleurs séchées fleurs de jadis

Sont toujours là immarcescibles à nos cœurs tristes

Je marcherai paisible vers les pays fameux

Où des gens s'en allaient aux horizons fumeux


Et je verrai les plaines où les canons tonnèrent

Je bercerai mes rêves sur les vastes mers

Et la vie hermétique sera mon désespoir

Et tendre je dirai me penchant vers Elle un soir


Dans le jardin les fleurs attendent que tu les cueilles

Et est-ce pas ? ta bouche attend que je la veuille ?

Ah ! mes lèvres ! sur combien de bouches mes lèvres ont posé

Ne m'en souviendrai plus puisque j'aurai les siennes


Les siennes Vanité ! Les miennes et les siennes

Ah ! sur combien de bouches les lèvres ont posé

Jamais jamais heureux toujours toujours partir

Nos pauvres yeux bornés par les grandes montagnes


Par les chemins pierreux nos pauvres pieds blessés

Là-bas trop [près] du but notre bâton brisé

Et la gourde tarie et la nuit dans les bois

Les effrois et les lèvres l'insomnie et les voix


La voix d'Hérodiade en rut et amoureuse

Mordant les pâles lèvres du Baptiste décollé

Et la voix des hiboux nichés au fond des yeuses

Et l'écho qui rit la voix la voix des en allés


Et la voix de folie et de sang le rire triste

De Macbeth quand il voit au loin la forêt marcher

Et ne songe pas à s'apercevoir des reflets d'or

Soleil des grandes lances des dendrophores


L'assassin


CHAQUE matin quand je me lève

Une femme se dresse devant moi

Elle ressemble à tout ce qu'hier

J'ai vu de l'univers


Le jour d'avant j'ai pénétré

Dans cette chevelure

Forêt profonde forêt obscure

Où poussent et s'entrelacent

Les branches de mes pensées

Et aux usines de la face

Ô mon ennemie matinale

On fondait et façonnait hier

Tous les métaux de mes paroles


Et dans ses poings qui la défendent

Masses de fonte impitoyables

Je reconnais je reconnais

Les marteaux-pilons

De ma volonté


MON ALAMBIC vos yeux ce sont mes ALCOOLS

Et votre voix m'enivre ainsi qu'une eau-de-vie

Des clartés d'astres saouls aux monstreux faux cols

Brûlaient votre ESPRIT sur ma nuit inassouvie


JE suis au bord de l'océan sur une plage,

Fin d'été : je vois fuir les oiseaux de passage.

Les flots en s'en allant ont laissé des lingots :

Les méduses d'argent. Il passe des cargos

Sur l'horizon lointain et je cherche ces rimes

Tandis que le vent meurt dans les pins maritimes.


Je pense à Villequier " arbres profonds et verts "

La Seine non pareille aux spectacles divers

L'Église les tombeaux et l'hôtel des pilotes

Où flotte le parfum des brunes matelotes.

Les noirceurs de mon âme ont bien plus de saveur.


Et le soleil décline avec un air rêveur

Une vague meurtrie a pâli sur le sable

Ainsi mon sang se brise et mon cœur misérable

Y déposant auprès des souvenirs noyés

L'échouage vivant de mes amours choyés.


L'océan a jeté son manteau bleu de roi

Il est sauvage et nu maintenant dans l'effroi

De ce qui vit. Mais lui défie à la tempête

Qui chante et chante et chante ainsi qu'un grand poète.


LA nuit descend comme une fumée rabattue

Je suis triste ce soir que le froid sec rend triste

Les soldats chantent encore avant de remonter


Et tels qui vont mourir demain chantent ainsi que des enfants

D'autres l'air sérieux épluchent des salades

J'attends de nouveaux poux et de neuves alertes

J'espère tout le courage qu'il faut pour faire son devoir

J'attends la banquette de tir

J'attends le quart nocturne

J'attends que monte en moi la simplicité de mes grenadiers

J'attends le grog à la gnole

Qui nous réchauffe

Dans les tranchées

La nuit descend comme une fumée rabattue

Les lièvres et les hases bouquinent dans les guérets


La nuit descend comme un agenouillement

Et ceux qui vont mourir demain s'agenouillent

Humblement

L'ombre est douce sur la neige

La nuit descend sans sourire

Ombre des temps qui précède et poursuit l'avenir