Victor
Hugo
L'art d'être grand-père
I - À Guernesey
II - Jeanne endormie. - 1
III - La lune
IV - Le poème du jardin des plantes
V - Jeanne endormie. - 2
VI - Grand âge et bas âge mêlés
VII - L'immaculée conception
VIII - Les griffonnages de l'écolier
IX - Les fredaines du grand-père enfant
X - Enfants, oiseaux et fleurs
XI - Jeanne lapidée
XII - Jeanne endormie. - 3
XIII - L'épopée du lion
XIV - À des âmes envolées
XV - Laus puero
XVI - Deux chansons
XVII - Jeanne endormie. - 4
XVIII - Que les petits liront quand ils
seront grands
À
Guernesey
I
- L'exilé satisfait
II
- Qu'est-ce que cette terre ? Une tempête d'âmes ...
III - Jeanne fait son entrée
IV
- Victor, sed victus
V - L'autre
VI
- Georges et Jeanne
VII - Parfois, je me sens pris d'horreur pour cette terre ...
VIII -
Lætitia rerum
IX - Je prendrai par la main les deux petits enfants ...
X
- Printemps
XI
- Fenêtres ouvertes
XII - Un manque
I -
L'exilé satisfait
Solitude
! silence ! oh ! le désert me tente.
L'âme
s'apaise là, sévèrement contente ;
Là d'on
ne sait quelle ombre on se sent l'éclaireur.
Je vais
dans les forêts chercher la vague horreur ;
La
sauvage épaisseur des branches me procure
Une
sorte de joie et d'épouvante obscure ;
Et j'y
trouve un oubli presque égal au tombeau.
Mais je
ne m'éteins pas ; on peut rester flambeau
Dans
l'ombre, et, sous le ciel, sous la crypte sacrée,
Seul,
frissonner au vent profond de l'empyrée.
Rien
n'est diminué dans l'homme pour avoir
Jeté la
sonde au fond ténébreux du devoir.
Qui
voit de haut, voit bien ; qui voit de loin, voit juste.
La
conscience sait qu'une croissance auguste
Est
possible pour elle, et va sur les hauts lieux
Rayonner
et grandir, loin du monde oublieux.
Donc je
vais au désert, mais sans quitter le monde.
Parce
qu'un songeur vient, dans la forêt profonde
Ou sur
l'escarpement des falaises, s'asseoir
Tranquille
et méditant l'immensité du soir,
Il ne
s'isole point de la terre où nous sommes.
Ne sentez-vous
donc pas qu'ayant vu beaucoup d'hommes
On a
besoin de fuir sous les arbres épais,
Et que
toutes les soifs de vérité, de paix,
D'équité,
de raison et de lumière, augmentent
Au fond
d'une âme, après tant de choses qui mentent ?
Mes
frères ont toujours tout mon cœur, et, lointain
Mais
présent, je regarde et juge le destin ;
Je
tiens, pour compléter l'âme humaine ébauchée,
L'urne
de la pitié sur les peuples penchée,
Je la
vide sans cesse et je l'emplis toujours.
Mais je
prends pour abri l'ombre des grands bois sourds.
Oh !
j'ai vu de si près les foules misérables,
Les
cris, les chocs, l'affront aux têtes vénérables,
Tant de
lâches grandis par les troubles civils,
Des
juges qu'on eût dû juger, des prêtres vils
Servant
et souillant Dieu, prêchant pour, prouvant contre,
J'ai
tant vu la laideur que notre beauté montre,
Dans
notre bien le mal, dans notre vrai le faux,
Et le
néant passant sous nos arcs triomphaux,
J'ai
tant vu ce qui mord, ce qui fuit, ce qui ploie
Que,
vieux, faible et vaincu, j'ai désormais pour joie
De
rêver immobile en quelque sombre lieu ;
Là,
saignant, je médite ; et, lors même qu'un dieu
M'offrirait
pour rentrer dans les villes la gloire,
La
jeunesse, l'amour, la force, la victoire,
Je
trouve bon d'avoir un trou dans les forêts,
Car je
ne sais pas trop si je consentirais.
H. -
H., 24 septembre 1872
II
Qu'est-ce
que cette terre ? Une tempête d'âmes.
Dans
cette ombre, où, nochers errants, nous n'abordâmes
Jamais
qu'à des écueils, les prenant pour des ports ;
Dans
l'orage des cris, des désirs, des transports,
Des
amours, des douleurs, des veux, tas de nuées ;
Dans
les fuyants baisers de ces prostituées
Que
nous nommons fortune, ambition, succès ;
Devant
Job qui, souffrant, dit : Qu'est-ce que je sais ?
Et
Pascal qui, tremblant, dit : Qu'est-ce que je pense ?
Dans
cette monstrueuse et féroce dépense
De
papes, de césars, de rois, que fait Satan ;
En
présence du sort tournant son cabestan
Par qui
toujours - de là l'effroi des philosophes -
Sortent
des mêmes flots les mêmes catastrophes ;
Dans ce
néant qui mord, dans ce chaos qui ment,
Ce que
l'homme finit par voir distinctement,
C'est,
par-dessus nos deuils, nos chutes, nos descentes,
La
souveraineté des choses innocentes.
Étant
donnés le cœur humain, l'esprit humain,
Notre
hier ténébreux, notre obscur lendemain,
Toutes
les guerres, tous les chocs, toutes les haines,
Notre
progrès coupé d'un traînement de chaînes,
Partout
quelque remords, même chez les meilleurs,
Et par
les vents soufflant du fond des cieux en pleurs
La
foule des vivants sans fin bouleversée,
Certe,
il est salutaire et bon pour la pensée,
Sous
l'entre-croisement de tant de noirs rameaux,
De
contempler parfois, à travers tous nos maux
Qui
sont entre le ciel et nous comme des voiles,
Une
profonde paix toute faite d'étoiles ;
C'est à
cela que Dieu songeait quand il a mis
Les
poètes auprès des berceaux endormis.
29 août
1875
III -
Jeanne fait son entrée
Jeanne
parle ; elle dit des choses qu'elle ignore ;
Elle
envoie à la mer qui gronde, au bois sonore,
À la
nuée, aux fleurs, aux nids, au firmament,
À
l'immense nature un doux gazouillement,
Tout un
discours, profond peut-être, qu'elle achève
Par un
sourire où flotte une âme, où tremble un rêve,
Murmure
indistinct, vague, obscur, confus, brouillé,
Dieu,
le bon vieux grand-père, écoute émerveillé.
Hauteville-House,
5 juillet 1870
IV -
Victor, sed victus
Je
suis, dans notre temps de chocs et de fureurs,
Belluaire,
et j'ai fait la guerre aux empereurs ;
J'ai
combattu la foule immonde des Sodomes,
Des
millions de flots et des millions d'hommes
Ont
rugi contre moi sans me faire céder ;
Tout le
gouffre est venu m'attaquer et gronder,
Et j'ai
livré bataille aux vagues écumantes,
Et sous
l'énorme assaut de l'ombre et des tourmentes
Je n'ai
pas plus courbé la tête qu'un écueil ;
Je ne
suis pas de ceux qu'effraie un ciel en deuil,
Et qui,
n'osant sonder les styx et les avernes,
Tremblent
devant la bouche obscure des cavernes ;
Quand
les tyrans lançaient sur nous, du haut des airs,
Leur
noir tonnerre ayant des crimes pour éclairs,
J'ai
jeté mon vers sombre à ces passants sinistres ;
J'ai
traîné tous les rois avec tous leurs ministres,
Tous
les faux dieux avec tous les principes faux,
Tous
les trônes liés à tous les échafauds,
L'erreur,
le glaive infâme et le sceptre sublime,
J'ai
traîné tout cela pêle-mêle à l'abîme ;
J'ai
devant les césars, les princes, les géants
De la
force debout sur l'amas des néants,
Devant
tous ceux que l'homme adore, exècre, encense,
Devant
les Jupiters de la toute-puissance,
Été
quarante ans fier, indompté, triomphant ;
Et me
voilà vaincu par un petit enfant.
28 juin
1874
V -
L'autre
Viens,
mon George. Ah ! les fils de nos fils nous enchantent,
Ce sont
de jeunes voix matinales qui chantent.
Ils
sont dans nos logis lugubres le retour
Des
roses, du printemps, de la vie et du jour !
Leur
rire nous attire une larme aux paupières
Et de
notre vieux seuil fait tressaillir les pierres ;
De la
tombe entr'ouverte et des ans lourds et froids
Leur
regard radieux dissipe les effrois ;
Ils
ramènent notre âme aux premières années ;
Ils
font rouvrir en nous toutes nos fleurs fanées ;
Nous
nous retrouvons doux, naïfs, heureux de rien ;
Le cœur
serein s'emplit d'un vague aérien ;
En les
voyant on croit se voir soi-même éclore ;
Oui,
devenir aïeul, c'est rentrer dans l'aurore.
Le
vieillard gai se mêle aux marmots triomphants.
Nous
nous rapetissons dans les petits enfants.
Et,
calmés, nous voyons s'envoler dans les branches
Notre
âme sombre avec toutes ces âmes blanches.
VI -
Georges et Jeanne
Moi
qu'un petit enfant rend tout à fait stupide,
J'en ai
deux ; George et Jeanne ; et je prends l'un pour guide
Et
l'autre pour lumière, et j'accours à leur voix,
Vu que
George a deux ans et que Jeanne a dix mois.
Leurs
essais d'exister sont divinement gauches ;
On
croit, dans leur parole où tremblent des ébauches,
Voir un
reste de ciel qui se dissipe et fuit ;
Et moi
qui suis le soir, et moi qui suis la nuit,
Moi
dont le destin pâle et froid se décolore,
J'ai
l'attendrissement de dire : Ils sont l'aurore.
Leur
dialogue obscur m'ouvre des horizons ;
Ils
s'entendent entr'eux, se donnent leurs raisons.
Jugez
comme cela disperse mes pensées.
En moi,
désirs, projets, les choses insensées,
Les
choses sages, tout, à leur tendre lueur,
Tombe,
et je ne suis plus qu'un bonhomme rêveur.
Je ne
sens plus la trouble et secrète secousse
Du mal
qui nous attire et du sort qui nous pousse.
Les
enfants chancelants sont nos meilleurs appuis.
Je les
regarde, et puis je les écoute, et puis
Je suis
bon, et mon cœur s'apaise en leur présence ;
J'accepte
les conseils sacrés de l'innocence,
Je fus
toute ma vie ainsi ; je n'ai jamais
Rien
connu, dans les deuils comme sur les sommets,
De plus
doux que l'oubli qui nous envahit l'âme
Devant
les êtres purs d'où monte une humble flamme ;
Je
contemple, en nos temps souvent noirs et ternis,
Ce
point du jour qui sort des berceaux et des nids.
Le soir
je vais les voir dormir. Sur leurs fronts calmes.
Je
distingue ébloui l'ombre que font les palmes
Et
comme une clarté d'étoile à son lever,
Et je
me dis : À quoi peuvent-ils donc rêver ?
Georges
songe aux gâteaux, aux beaux jouets étranges,
Au
chien, au coq, au chat ; et Jeanne pense aux anges.
Puis,
au réveil, leurs yeux s'ouvrent, pleins de rayons.
Ils
arrivent, hélas ! à l'heure où nous fuyons.
Ils
jasent. Parlent-ils ? Oui, comme la fleur parle
À la
source des bois ; comme leur père Charle,
Enfant,
parlait jadis à leur tante Dédé ;
Comme
je vous parlais, de soleil inondé,
Ô mes
frères, au temps où mon père, jeune homme,
Nous
regardait jouer dans la caserne, à Rome,
À
cheval sur sa grande épée, et tout petits.
Jeanne
qui dans les yeux a le myosotis,
Et qui,
pour saisir l'ombre entr'ouvrant ses doigts frêles,
N'a
presque pas de bras ayant encor des ailes,
Jeanne
harangue, avec des chants où flotte un mot,
Georges
beau comme un dieu qui serait un marmot.
Ce
n'est pas la parole, ô ciel bleu, c'est le verbe ;
C'est
la langue infinie, innocente et superbe
Que
soupirent les vents, les forêts et les flots ;
Les
pilotes Jason, Palinure et Typhlos
Entendaient
la sirène avec cette voix douce
Murmurer
l'hymne obscur que l'eau profonde émousse ;
C'est la
musique éparse au fond du mois de mai
Qui
fait que l'un dit : J'aime, et l'autre, hélas : J'aimai ;
C'est
le langage vague et lumineux des êtres
Nouveau-nés,
que la vie attire à ses fenêtres,
Et qui,
devant avril, éperdus, hésitants,
Bourdonnent
à la vitre immense du printemps.
Ces
mots mystérieux que Jeanne dit à George,
C'est
l'idylle du cygne avec le rouge-gorge,
Ce sont
les questions que les abeilles font,
Et que
le lys naïf pose au moineau profond ;
C'est
ce dessous divin de la vaste harmonie,
Le
chuchotement, l'ombre ineffable et bénie
Jasant,
balbutiant des bruits de vision,
Et
peut-être donnant une explication ;
Car les
petits enfants étaient hier encore
Dans le
ciel, et savaient ce que la terre ignore.
Ô
Jeanne ! Georges ! voix dont j'ai le cœur saisi !
Si les
astres chantaient, ils bégaieraient ainsi.
Leur
front tourné vers nous nous éclaire et nous dore.
Oh !
d'où venez-vous donc, inconnus qu'on adore ?
Jeanne
a l'air étonné ; Georges a les yeux hardis.
Ils
trébuchent, encore ivres du paradis.
H. -
H., 8 août 1870
VII
Parfois,
je me sens pris d'horreur pour cette terre ;
Mon
vers semble la bouche ouverte d'un cratère ;
J'ai le farouche émoi
Que
donne l'ouragan monstrueux au grand arbre ;
Mon
cœur prend feu ; je sens tout ce que j'ai de marbre
Devenir lave en moi ;
Quoi !
rien de vrai ! le scribe a pour appui le reître ;
Toutes
les robes, juge et vierge, femme et prêtre,
Mentent ou mentiront ;
Le
dogme boit du sang, l'autel bénit le crime ;
Toutes
les vérités, groupe triste et sublime,
Ont la rougeur au front ;
La
sinistre lueur des rois est sur nos têtes ;
Le
temple est plein d'enfer ; la clarté de nos fêtes
Obscurcit le ciel bleu ;
L'âme a
le penchement d'un navire qui sombre ;
Et les
religions, à tâtons, ont dans l'ombre
Pris le démon pour Dieu !
Oh !
qui me donnera des paroles terribles ?
Oh ! je
déchirerai ces chartes et ces bibles,
Ces codes, ces korans !
Je
pousserai le cri profond des catastrophes ;
Et je
vous saisirai, sophistes, dans mes strophes,
Dans mes ongles, tyrans.
Ainsi,
frémissant, pâle, indigné, je bouillonne ;
On ne
sait quel essaim d'aigles noirs tourbillonne
Dans mon ciel embrasé ;
Deuil !
guerre ! une euménide en mon âme est éclose !
Quoi !
le mal est partout ! Je regarde une rose
Et je suis apaisé.
30 août
1875
VIII -
Lætitia rerum
Tout
est pris d'un frisson subit.
L'hiver
s'enfuit et se dérobe.
L'année
ôte son vieil habit ;
La
terre met sa belle robe.
Tout
est nouveau, tout est debout ;
L'adolescence
est dans les plaines ;
La
beauté du diable, partout,
Rayonne
et se mire aux fontaines.
L'arbre
est coquet ; parmi les fleurs
C'est à
qui sera la plus belle ;
Toutes
étalent leurs couleurs,
Et les
plus laides ont du zèle.
Le bouquet
jaillit du rocher ;
L'air
baise les feuilles légères ;
Juin
rit de voir s'endimancher
Le
petit peuple des fougères.
C'est
une fête en vérité,
Fête où
vient le chardon, ce rustre ;
Dans le
grand palais de l'été
Les
astres allument le lustre.
On fait
les foins. Bientôt les blés.
Le
faucheur dort sous la cépée ;
Et tous
les souffles sont mêlés
D'une
senteur d'herbe coupée.
Qui
chante là ? Le rossignol.
Les
chrysalides sont parties.
Le ver
de terre a pris son vol
Et jeté
le froc aux orties ;
L'aragne
sur l'eau fait des ronds ;
Ô ciel
bleu ! l'ombre est sous la treille ;
Le jonc
tremble, et les moucherons
Viennent
vous parler à l'oreille ;
On voit
rôder l'abeille à jeun,
La
guêpe court, le frelon guette ;
À tous
ces buveurs de parfum
Le
printemps ouvre sa guinguette.
Le
bourdon, aux excès enclin
Entre
en chiffonnant sa chemise ;
Un
œillet est un verre plein
Un lys
est une nappe mise.
La
mouche boit le vermillon
Et l'or
dans les fleurs demi-closes,
Et
l'ivrogne est le papillon,
Et les
cabarets sont les roses.
De joie
et d'extase on s'emplit,
L'ivresse,
c'est la délivrance ;
Sur
aucune fleur on ne lit :
Société
de tempérance.
Le
faste providentiel
Partout
brille, éclate et s'épanche
Et
l'unique livre, le ciel,
Est par
l'aube doré sur tranche.
Enfants,
dans vos yeux éclatants
Je
crois voir l'empyrée éclore ;
Vous
riez comme le printemps
Et vous
pleurez comme l'aurore.
18
juillet 1859
IX
Je
prendrai par la main les deux petits enfants ;
J'aime
les bois où sont les chevreuils et les faons,
Où les
cerfs tachetés suivent les biches blanches
Et se
dressent dans l'ombre effrayés par les branches ;
Car les
fauves sont pleins d'une telle vapeur
Que le
frais tremblement des feuilles leur fait peur.
Les
arbres ont cela de profond qu'ils vous montrent
Que
l'éden seul est vrai, que les cœurs s'y rencontrent,
Et que,
hors les amours et les nids, tout est vain ;
Théocrite
souvent dans le hallier divin
Crut
entendre marcher doucement la ménade.
C'est
là que je ferai ma lente promenade
Avec
les deux marmots. J'entendrai tour à tour
Ce que
Georges conseille à Jeanne, doux amour,
Et ce
que Jeanne enseigne à George. En patriarche
Que
mènent les enfants, je réglerai ma marche
Sur le
temps que prendront leurs jeux et leurs repas,
Et sur
la petitesse aimable de leurs pas.
Ils
cueilleront des fleurs, ils mangeront des mûres.
Ô vaste
apaisement des forêts ! ô murmures !
Avril
vient calmer tout, venant tout embaumer.
Je n'ai
point d'autre affaire ici-bas que d'aimer.
30
avril
X -
Printemps
Tout
rayonne, tout luit, tout aime, tout est doux ;
Les
oiseaux semblent d'air et de lumière fous ;
L'âme
dans l'infini croit voir un grand sourire.
À quoi
bon exiler, rois ? à quoi bon proscrire ?
Proscrivez-vous
l'été ? m'exilez-vous des fleurs ?
Pouvez-vous
empêcher les souffles, les chaleurs,
Les
clartés, d'être là, sans joug, sans fin, sans nombre,
Et de
me faire fête, à moi banni, dans l'ombre ?
Pouvez-vous
m'amoindrir les grands flots haletants,
L'océan,
la joyeuse écume, le printemps
Jetant
les parfums comme un prodigue en démence,
Et
m'ôter un rayon de ce soleil immense ?
Non. Et
je vous pardonne. Allez, trônez, vivez,
Et
tâchez d'être rois longtemps, si vous pouvez.
Moi,
pendant ce temps-là, je maraude, et je cueille,
Comme
vous un empire, un brin de chèvrefeuille,
Et je
l'emporte, ayant pour conquête une fleur.
Quand,
au-dessus de moi, dans l'arbre, un querelleur,
Un
mâle, cherche noise à sa douce femelle,
Ce
n'est pas mon affaire et pourtant je m'en mêle,
Je dis
: Paix là, messieurs les oiseaux, dans les bois !
Je les
réconcilie avec ma grosse voix ;
Un peu
de peur qu'on fait aux amants les rapproche.
Je n'ai
point de ruisseau, de torrent, ni de roche ;
Mon
gazon est étroit, et, tout près de la mer,
Mon
bassin n'est pas grand, mais il n'est pas amer.
Ce coin
de terre est humble et me plaît ; car l'espace
Est sur
ma tête, et l'astre y brille, et l'aigle y passe,
Et le
vaste Borée y plane éperdument.
Ce
parterre modeste et ce haut firmament
Sont à
moi ; ces bouquets, ces feuillages, cette herbe
M'aiment,
et je sens croître en moi l'oubli superbe.
Je
voudrais bien savoir comment je m'y prendrais
Pour me
souvenir, moi l'hôte de ces forêts
Qu'il
est quelqu'un, là-bas, au loin, sur cette terre,
Qui
s'amuse à proscrire, et règne, et fait la guerre,
Puisque
je suis là seul devant l'immensité,
Et
puisqu'ayant sur moi le profond ciel d'été
Où le
vent souffle avec la douceur d'une lyre,
J'entends
dans le jardin les petits enfants rire.
12
avril
XI -
Fenêtres ouvertes
Le
matin. - en dormant
J'entends
des voix. Lueurs à travers ma paupière.
Une
cloche est en branle à l'église Saint-Pierre .
Cris
des baigneurs. Plus près ! plus loin ! non, par ici !
Non,
par là ! Les oiseaux gazouillent, Jeanne aussi.
Georges
l'appelle. Chant des coqs. Une truelle
Racle
un toit. Des chevaux passent dans la ruelle.
Grincement
d'une faulx qui coupe le gazon.
Chocs.
Rumeurs. Des couvreurs marchent sur la maison.
Bruits
du port. Sifflement des machines chauffées.
Musique
militaire arrivant par bouffées.
Brouhaha
sur le quai. Voix françaises. Merci.
Bonjour.
Adieu. Sans doute il est tard, car voici
Que
vient tout près de moi chanter mon rouge-gorge.
Vacarme
de marteaux lointains dans une forge.
L'eau
clapote. On entend haleter un steamer.
Une
mouche entre. Souffle immense de la mer.
18
juillet
XII -
Un manque
Pourquoi
donc s'en est-il allé, le doux amour ?
Ils
viennent un moment nous faire un peu de jour,
Puis
partent. Ces enfants, que nous croyons les nôtres,
Sont à
quelqu'un qui n'est pas nous. Mais les deux autres,
Tu ne
les vois donc pas, vieillard ? Oui, je les vois,
Tous
les deux. Ils sont deux, ils pourraient être trois.
Voici
l'heure d'aller se promener dans l'ombre
Des
grands bois, pleins d'oiseaux dont Dieu seul sait le nombre
Et qui
s'envoleront aussi dans l'inconnu.
Il a
son chapeau blanc, elle montre un pied nu,
Tous
deux sont côte à côte ; on marche à l'aventure,
Et le
ciel brille, et moi je pousse la voiture.
Toute
la plaine en fleur a l'air d'un paradis ;
Le
lézard court au pied des vieux saules, tandis
Qu'au
bout des branches vient chanter le rouge-gorge.
Mademoiselle
Jeanne a quinze mois, et George
En a
trente ; il la garde ; il est l'homme complet ;
Des
filles comme ça font son bonheur ; il est
Dans
l'admiration de ces jolis doigts roses,
Leur
compare, en disant toutes sortes de choses,
Ses
grosses mains à lui qui vont avoir trois ans,
Et rit
; il montre Jeanne en route aux paysans.
Ah dame
! il marche, lui ; cette mioche se traîne ;
Et
Jeanne rit de voir Georges rire ; une reine
Sur un
trône, c'est là Jeanne dans son panier ;
Elle
est belle ; et le chêne en parle au marronnier,
Et
l'orme la salue et la montre à l'érable,
Tant
sous le ciel profond l'enfance est vénérable.
George
a le sentiment de sa grandeur ; il rit
Mais il
protège, et Jeanne a foi dans son esprit ;
Georges
surveille avec un air assez farouche
Cette
enfant qui parfois met un doigt dans sa bouche ;
Les
sentiers sont confus et nous nous embrouillons.
Comme
tout le bois sombre est plein de papillons,
Courons,
dit Georges. Il veut descendre. Jeanne est gaie.
Avec
eux je chancelle, avec eux je bégaie.
Oh !
l'adorable joie, et comme ils sont charmants !
Quel
hymne auguste au fond de leurs gazouillements !
Jeanne
voudrait avoir tous les oiseaux qui passent ;
Georges
vide un pantin dont les ressorts se cassent,
Et
médite ; et tous deux jasent ; leurs cris joyeux
Semblent
faire partout dans l'ombre ouvrir des yeux ;
Georges,
tout en mangeant des nèfles et des pommes,
M'apporte
son jouet ; moi qui connais les hommes
Mieux
que Georges, et qui sait les secrets du destin,
Je
raccommode avec un fil son vieux pantin.
Mon
Georges, ne va pas dans l'herbe ; elle est trempée.
Et le
vent berce l'arbre, et Jeanne sa poupée.
On sent
Dieu dans ce bois pensif dont la douceur
Se mêle
à la gaîté du frère et de la sœur ;
Nous
obéissons, Jeanne et moi, Georges commande ;
La
nourrice leur chante une chanson normande,
De
celles qu'on entend le soir sur les chemins,
Et
Georges bat du pied, et Jeanne bat des mains.
Et je
m'épanouis à leurs divins vacarmes,
Je ris
; mais vous voyez sous mon rire mes larmes,
Vieux
arbres, n'est-ce pas ? et vous n'avez pas cru
Que
j'oublierai jamais le petit disparu.
II -
Jeanne endormie. - 1
La
sieste
Elle
fait au milieu du jour son petit somme ;
Car
l'enfant a besoin du rêve plus que l'homme,
Cette
terre est si laide alors qu'on vient du ciel !
L'enfant
cherche à revoir Chérubin, Ariel,
Ses
camarades, Puck, Titania, les fées,
Et ses
mains quand il dort sont par Dieu réchauffées.
Oh !
comme nous serions surpris si nous voyions,
Au fond
de ce sommeil sacré, plein de rayons,
Ces
paradis ouverts dans l'ombre, et ces passages
D'étoiles
qui font signe aux enfants d'être sages,
Ces
apparitions, ces éblouissements !
Donc, à
l'heure où les feux du soleil sont calmants,
Quand
toute la nature écoute et se recueille,
Vers
midi, quand les nids se taisent, quand la feuille
La plus
tremblante oublie un instant de frémir,
Jeanne
a cette habitude aimable de dormir ;
Et la
mère un moment respire et se repose,
Car on
se lasse, même à servir une rose.
Ses
beaux petits pieds nus dont le pas est peu sûr
Dorment
; et son berceau, qu'entoure un vague azur
Ainsi
qu'une auréole entoure une immortelle,
Semble
un nuage fait avec de la dentelle ;
On
croit, en la voyant dans ce frais berceau-là,
Voir
une lueur rose au fond d'un falbala ;
On la
contemple, on rit, on sent fuir la tristesse,
Et
c'est un astre, ayant de plus la petitesse ;
L'ombre,
amoureuse d'elle, a l'air de l'adorer ;
Le vent
retient son souffle et n'ose respirer.
Soudain,
dans l'humble et chaste alcôve maternelle,
Versant
tout le matin qu'elle a dans sa prunelle,
Elle
ouvre la paupière, étend un bras charmant,
Agite
un pied, puis l'autre, et, si divinement
Que des
fronts dans l'azur se penchent pour l'entendre,
Elle
gazouille... - Alors, de sa voix la plus tendre,
Couvrant
des yeux l'enfant que Dieu fait rayonner,
Cherchant
le plus doux nom qu'elle puisse donner
À sa
joie, à son ange en fleur, à sa chimère :
- Te voilà réveillée, horreur ! lui dit sa
mère.
19
octobre 1871
III -
La lune
I
- Jeanne songeait, sur l'herbe assise, grave et rose ...
II
- Choses du soir
III - Ah ! vous voulez la lune ? Où ? dans le fond du puits ...
IV
- Oh ! comme ils sont goulus ! dit la mère parfois ...
I
Jeanne
songeait, sur l'herbe assise, grave et rose ;
Je
m'approchai : - Dis-moi si tu veux quelque chose,
Jeanne
? - car j'obéis à ces charmants amours,
Je les
guette, et je cherche à comprendre toujours
Tout ce
qui peut passer par ces divines têtes.
Jeanne
m'a répondu : - Je voudrais voir des bêtes.
Alors
je lui montrai dans l'herbe une fourmi.
- Vois ! Mais Jeanne ne fut contente qu'à
demi.
- Non, les bêtes, c'est gros, me dit-elle.
Leur rêve,
C'est
le grand. L'Océan les attire à sa grève,
Les
berçant de son chant rauque, et les captivant
Par
l'ombre, et par la fuite effrayante du vent ;
Ils
aiment l'épouvante, il leur faut le prodige.
- Je n'ai pas d'éléphant sous la main,
répondis-je.
Veux-tu
quelque autre chose ? ô Jeanne, on te le doit !
Parle.
- Alors Jeanne au ciel leva son petit doigt.
- Ça, dit-elle. - C'était l'heure où le soir
commence.
Je vis
à l'horizon surgir la lune immense.
12
avril
II -
Choses du soir
Le
brouillard est froid, la bruyère est grise ;
Les
troupeaux de bœufs vont aux abreuvoirs ;
La
lune, sortant des nuages noirs,
Semble
une clarté qui vient par surprise.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
Le
voyageur marche et la lande est brune ;
Une
ombre est derrière, une ombre est devant ;
Blancheur
au couchant, lueur au levant ;
Ici
crépuscule, et là clair de lune.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
La
sorcière assise allonge sa lippe ;
L'araignée
accroche au toit son filet ;
Le
lutin reluit dans le feu follet
Comme
un pistil d'or dans une tulipe.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
On voit
sur la mer des chasse-marées ;
Le
naufrage guette un mât frissonnant ;
Le vent
dit : demain ! l'eau dit : maintenant !
Les
voix qu'on entend sont désespérées.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
Le
coche qui va d'Avranche à Fougère
Fait
claquer son fouet comme un vif éclair ;
Voici
le moment où flottent dans l'air
Tous
ces bruits confus que l'ombre exagère.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
Dans
les bois profonds brillent des flambées ;
Un
vieux cimetière est sur un sommet ;
Où Dieu
trouve-t-il tout ce noir qu'il met
Dans
les cœurs brisés et les nuits tombées ?
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
Des
flaques d'argent tremblent sur les sables ;
L'orfraie
est au bord des talus crayeux ;
Le
pâtre, à travers le vent, suit des yeux
Le vol
monstrueux et vague des diables.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
Un
panache gris sort des cheminées ;
Le
bûcheron passe avec son fardeau ;
On
entend, parmi le bruit des cours d'eau,
Des
frémissements de branches traînées.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
La faim
fait rêver les grands loups moroses ;
La
rivière court, le nuage fuit ;
Derrière
la vitre où la lampe luit,
Les
petits enfants ont des têtes roses.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
5 août
1859
III
Ah !
vous voulez la lune ? Où ? dans le fond du puits ?
Non ;
dans le ciel. Eh bien, essayons. Je ne puis.
Et c'est
ainsi toujours. Chers petits, il vous passe
Par
l'esprit de vouloir la lune, et dans l'espace
J'étends
mes mains, tâchant de prendre au vol Phœbé.
L'adorable
hasard d'être aïeul est tombé
Sur ma
tête, et m'a fait une douce fêlure.
Je sens
en vous voyant que le sort put m'exclure
Du
bonheur, sans m'avoir tout à fait abattu.
Mais
causons. Voyez-vous, vois-tu, Georges, vois-tu,
Jeanne
? Dieu nous connaît, et sait ce qu'ose faire
Un
aïeul, car il est lui-même un peu grand-père ;
Le bon
Dieu, qui toujours contre nous se défend,
Craint
ceci : le vieillard qui veut plaire à l'enfant ;
Il sait
que c'est ma loi qui sort de votre bouche,
Et que
j'obéirais ; il ne veut pas qu'on touche
Aux
étoiles, et c'est pour en être bien sûr
Qu'il
les accroche aux clous les plus hauts de l'azur.
2 juin
1874
IV
- Oh ! comme ils sont goulus ! dit la mère
parfois.
Il faut
leur donner tout, les cerises des bois,
Les
pommes du verger, les gâteaux de la table ;
S'ils
entendent la voix des vaches dans l'étable
Du lait
! vite ! et leurs cris sont comme une forêt
De
Bondy quand un sac de bonbons apparaît.
Les
voilà maintenant qui réclament la lune !
Pourquoi
pas ? Le néant des géants m'importune ;
Moi
j'admire, ébloui, la grandeur des petits.
Ah !
l'âme des enfants a de forts appétits,
Certes,
et je suis pensif devant cette gourmande
Qui
voit un univers dans l'ombre, et le demande.
La lune
! Pourquoi pas ? vous dis-je. Eh bien, après ?
Pardieu
! si je l'avais, je la leur donnerais.
C'est
vrai, sans trop savoir ce qu'ils en pourraient faire,
Oui, je
leur donnerais, lune, ta sombre sphère,
Ton
ciel, d'où Swedenborg n'est jamais revenu,
Ton
énigme, ton puits sans fond, ton inconnu !
Oui, je
leur donnerais, en disant : Soyez sages !
Ton
masque obscur qui fait le guet dans les nuages,
Tes
cratères tordus par de noirs aquilons,
Tes
solitudes d'ombre et d'oubli, tes vallons,
Peut-être
heureux, peut-être affreux, édens ou bagnes,
Lune,
et la vision de tes pâles montagnes.
Oui, je
crois qu'après tout, des enfants à genoux
Sauraient
mieux se servir de la lune que nous ;
Ils y
mettraient leurs vœux, leur espoir, leur prière ;
Ils
laisseraient mener par cette aventurière
Leurs
petits cœurs pensifs vers le grand Dieu profond.
La
nuit, quand l'enfant dort, quand ses rêves s'en vont,
Certes,
ils vont plus loin et plus haut que les nôtres.
Je
crois aux enfants comme on croyait aux apôtres ;
Et
quand je vois ces chers petits êtres sans fiel
Et sans
peur, désirer quelque chose du ciel,
Je le
leur donnerais, si je l'avais. La sphère
Que
l'enfant veut, doit être à lui, s'il la préfère.
D'ailleurs,
n'avez-vous rien au delà de vos droits ?
Oh ! je
voudrais bien voir, par exemple, les rois
S'étonner
que des nains puissent avoir un monde !
Oui, je
vous donnerais, anges à tête blonde,
Si je
pouvais, à vous qui régnez par l'amour,
Ces
univers baignés d'un mystérieux jour,
Conduits
par des esprits que l'ombre a pour ministres,
Et
l'énorme rondeur des planètes sinistres.
Pourquoi
pas ? Je me fie à vous, car je vous vois,
Et
jamais vous n'avez fait de mal. Oui, parfois,
En
songeant à quel point c'est grand, l'âme innocente,
Quand
ma pensée au fond de l'infini s'absente,
Je me
dis, dans l'extase et dans l'effroi sacré,
Que
peut-être, là-haut, il est, dans l'Ignoré,
Un dieu
supérieur aux dieux que nous rêvâmes,
Capable
de donner des astres à des âmes.
23 juin
1875
IV - Le
poème du jardin des plantes
I
- Le comte de Buffon fut bonhomme, il créa ...
II
- Les bêtes, cela parle ; et Dupont de Nemours ...
III - Ce que dit le public
IV
- À Georges
V
- Encore Dieu, mais avec des restrictions
VI
- À Jeanne
VII - Tous les bas âges sont épars sous ces grands arbres ...
VIII - C'est une émotion étrange pour mon âme ...
IX
- La face de la bête est terrible ; on y sent ...
X
- Toutes sortes d'enfants, blonds, lumineux, vermeils ...
I
Le
comte de Buffon fut bonhomme, il créa
Ce
jardin imité d'Évandre et de Rhéa
Et
plein d'ours plus savants que ceux de la Sorbonne,
Afin
que Jeanne y puisse aller avec sa bonne ;
Buffon
avait prévu Jeanne, et je lui sais gré
De
s'être dit qu'un jour Paris un peu tigré,
Complétant
ses bourgeois par une variante,
La
bête, enchanterait cette âme souriante ;
Les
enfants ont des yeux si profonds, que parfois
Ils
cherchent vaguement la vision des bois ;
Et
Buffon paternel, c'est ainsi qu'il rachète
Sa
phrase sur laquelle a traîné sa manchette,
Pour
les marmots, de qui les anges sont jaloux,
A fait
ce paradis suave, orné de loups.
J'approuve
ce Buffon. Les enfants, purs visages,
Regardent
l'invisible, et songent, et les sages
Tâchent
toujours de plaire à quelqu'un de rêveur.
L'été
dans ce jardin montre de la ferveur ;
C'est
un éden où juin rayonne, où les fleurs luisent,
Où l'ours
bougonne, et Jeanne et Georges m'y conduisent.
C'est
du vaste univers un raccourci complet.
Je vais
dans ce jardin parce que cela plaît
À
Jeanne, et que je suis contre elle sans défense.
J'y
vais étudier deux gouffres, Dieu, l'enfance,
Le
tremblant nouveau-né, le créateur flagrant,
L'infiniment
charmant et l'infiniment grand,
La même
chose au fond ; car c'est la même flamme
Qui
sort de l'astre immense et de la petite âme.
Je
contemple, au milieu des arbres de Buffon,
Le
bison trop bourru, le babouin trop bouffon,
Des
bosses, des laideurs, des formes peu choisies,
Et
j'apprends à passer à Dieu ses fantaisies.
Dieu,
n'en déplaise au prêtre, au bonze, au caloyer,
Est
capable de tout, lui qui fait balayer
Le bon
goût, ce ruisseau, par Nisard, ce concierge,
Livre
au singe excessif la forêt, cette vierge,
Et
permet à Dupin de ressembler aux chiens.
(Pauvres
chiens !) - Selon l'Inde et les manichéens,
Dieu
doublé du démon expliquerait l'énigme ;
Le
paradis ayant l'enfer pour borborygme,
La
Providence un peu servante d'Anankè,
L'infini
mal rempli par l'univers manqué,
Le mal
faisant toujours au bien quelque rature,
Telle
serait la loi de l'aveugle nature ;
De là
les contresens de la création.
Dieu,
certe, a des écarts d'imagination ;
Il ne
sait pas garder la mesure ; il abuse
De son
esprit jusqu'à faire l'oie et la buse ;
Il
ignore, auteur fauve et sans frein ni cordeau,
Ce
point juste où Laharpe arrête Colardeau ;
Il se
croit tout permis. Malheur à qui l'imite !
Il n'a
pas de frontière, il n'a pas de limite ;
Et fait
pousser l'ivraie au beau milieu du blé,
Sous
prétexte qu'il est l'immense et l'étoilé ;
Il a
d'affreux vautours qui nous tombent des nues ;
Il nous
impose un tas d'inventions cornues,
Le
bouc, l'auroch, l'isard et le colimaçon ;
Il
blesse le bon sens, il choque la raison ;
Il nous
raille ; il nous fait avaler la couleuvre !
Au
moment où, contents, examinant son œuvre,
Rendant
pleine justice à tant de qualités,
Nous
admirons l'œil d'or des tigres tachetés,
Le
cygne, l'antilope à la prunelle bleue,
La
constellation qu'un paon a dans sa queue,
D'une
cage insensée il tire le verrou,
Et
voilà qu'il nous jette au nez le kangourou !
Dieu
défait et refait, ride, éborgne, essorille,
Exagère
le nègre, hélas, jusqu'au gorille,
Fait
des taupes et fait des lynx, se contredit,
Mêle
dans les halliers l'histrion au bandit,
Le
mandrille au jaguar, le perroquet à l'aigle,
Lie à
la parodie insolente et sans règle
L'épopée,
et les laisse errer toutes les deux
Sous l'âpre
clair-obscur des branchages hideux ;
Si bien
qu'on ne sait plus s'il faut trembler ou rire,
Et
qu'on croit voir rôder, dans l'ombre que déchire
Tantôt
le rayon d'or, tantôt l'éclair d'acier,