Victor
Hugo
L'art d'être grand-père
I - À Guernesey
II - Jeanne endormie. - 1
III - La lune
IV - Le poème du jardin des plantes
V - Jeanne endormie. - 2
VI - Grand âge et bas âge mêlés
VII - L'immaculée conception
VIII - Les griffonnages de l'écolier
IX - Les fredaines du grand-père enfant
X - Enfants, oiseaux et fleurs
XI - Jeanne lapidée
XII - Jeanne endormie. - 3
XIII - L'épopée du lion
XIV - À des âmes envolées
XV - Laus puero
XVI - Deux chansons
XVII - Jeanne endormie. - 4
XVIII - Que les petits liront quand ils
seront grands
À
Guernesey
I
- L'exilé satisfait
II
- Qu'est-ce que cette terre ? Une tempête d'âmes ...
III - Jeanne fait son entrée
IV
- Victor, sed victus
V - L'autre
VI
- Georges et Jeanne
VII - Parfois, je me sens pris d'horreur pour cette terre ...
VIII -
Lætitia rerum
IX - Je prendrai par la main les deux petits enfants ...
X
- Printemps
XI
- Fenêtres ouvertes
XII - Un manque
I -
L'exilé satisfait
Solitude
! silence ! oh ! le désert me tente.
L'âme
s'apaise là, sévèrement contente ;
Là d'on
ne sait quelle ombre on se sent l'éclaireur.
Je vais
dans les forêts chercher la vague horreur ;
La
sauvage épaisseur des branches me procure
Une
sorte de joie et d'épouvante obscure ;
Et j'y
trouve un oubli presque égal au tombeau.
Mais je
ne m'éteins pas ; on peut rester flambeau
Dans
l'ombre, et, sous le ciel, sous la crypte sacrée,
Seul,
frissonner au vent profond de l'empyrée.
Rien
n'est diminué dans l'homme pour avoir
Jeté la
sonde au fond ténébreux du devoir.
Qui
voit de haut, voit bien ; qui voit de loin, voit juste.
La
conscience sait qu'une croissance auguste
Est
possible pour elle, et va sur les hauts lieux
Rayonner
et grandir, loin du monde oublieux.
Donc je
vais au désert, mais sans quitter le monde.
Parce
qu'un songeur vient, dans la forêt profonde
Ou sur
l'escarpement des falaises, s'asseoir
Tranquille
et méditant l'immensité du soir,
Il ne
s'isole point de la terre où nous sommes.
Ne sentez-vous
donc pas qu'ayant vu beaucoup d'hommes
On a
besoin de fuir sous les arbres épais,
Et que
toutes les soifs de vérité, de paix,
D'équité,
de raison et de lumière, augmentent
Au fond
d'une âme, après tant de choses qui mentent ?
Mes
frères ont toujours tout mon cœur, et, lointain
Mais
présent, je regarde et juge le destin ;
Je
tiens, pour compléter l'âme humaine ébauchée,
L'urne
de la pitié sur les peuples penchée,
Je la
vide sans cesse et je l'emplis toujours.
Mais je
prends pour abri l'ombre des grands bois sourds.
Oh !
j'ai vu de si près les foules misérables,
Les
cris, les chocs, l'affront aux têtes vénérables,
Tant de
lâches grandis par les troubles civils,
Des
juges qu'on eût dû juger, des prêtres vils
Servant
et souillant Dieu, prêchant pour, prouvant contre,
J'ai
tant vu la laideur que notre beauté montre,
Dans
notre bien le mal, dans notre vrai le faux,
Et le
néant passant sous nos arcs triomphaux,
J'ai
tant vu ce qui mord, ce qui fuit, ce qui ploie
Que,
vieux, faible et vaincu, j'ai désormais pour joie
De
rêver immobile en quelque sombre lieu ;
Là,
saignant, je médite ; et, lors même qu'un dieu
M'offrirait
pour rentrer dans les villes la gloire,
La
jeunesse, l'amour, la force, la victoire,
Je
trouve bon d'avoir un trou dans les forêts,
Car je
ne sais pas trop si je consentirais.
H. -
H., 24 septembre 1872
II
Qu'est-ce
que cette terre ? Une tempête d'âmes.
Dans
cette ombre, où, nochers errants, nous n'abordâmes
Jamais
qu'à des écueils, les prenant pour des ports ;
Dans
l'orage des cris, des désirs, des transports,
Des
amours, des douleurs, des veux, tas de nuées ;
Dans
les fuyants baisers de ces prostituées
Que
nous nommons fortune, ambition, succès ;
Devant
Job qui, souffrant, dit : Qu'est-ce que je sais ?
Et
Pascal qui, tremblant, dit : Qu'est-ce que je pense ?
Dans
cette monstrueuse et féroce dépense
De
papes, de césars, de rois, que fait Satan ;
En
présence du sort tournant son cabestan
Par qui
toujours - de là l'effroi des philosophes -
Sortent
des mêmes flots les mêmes catastrophes ;
Dans ce
néant qui mord, dans ce chaos qui ment,
Ce que
l'homme finit par voir distinctement,
C'est,
par-dessus nos deuils, nos chutes, nos descentes,
La
souveraineté des choses innocentes.
Étant
donnés le cœur humain, l'esprit humain,
Notre
hier ténébreux, notre obscur lendemain,
Toutes
les guerres, tous les chocs, toutes les haines,
Notre
progrès coupé d'un traînement de chaînes,
Partout
quelque remords, même chez les meilleurs,
Et par
les vents soufflant du fond des cieux en pleurs
La
foule des vivants sans fin bouleversée,
Certe,
il est salutaire et bon pour la pensée,
Sous
l'entre-croisement de tant de noirs rameaux,
De
contempler parfois, à travers tous nos maux
Qui
sont entre le ciel et nous comme des voiles,
Une
profonde paix toute faite d'étoiles ;
C'est à
cela que Dieu songeait quand il a mis
Les
poètes auprès des berceaux endormis.
29 août
1875
III -
Jeanne fait son entrée
Jeanne
parle ; elle dit des choses qu'elle ignore ;
Elle
envoie à la mer qui gronde, au bois sonore,
À la
nuée, aux fleurs, aux nids, au firmament,
À
l'immense nature un doux gazouillement,
Tout un
discours, profond peut-être, qu'elle achève
Par un
sourire où flotte une âme, où tremble un rêve,
Murmure
indistinct, vague, obscur, confus, brouillé,
Dieu,
le bon vieux grand-père, écoute émerveillé.
Hauteville-House,
5 juillet 1870
IV -
Victor, sed victus
Je
suis, dans notre temps de chocs et de fureurs,
Belluaire,
et j'ai fait la guerre aux empereurs ;
J'ai
combattu la foule immonde des Sodomes,
Des
millions de flots et des millions d'hommes
Ont
rugi contre moi sans me faire céder ;
Tout le
gouffre est venu m'attaquer et gronder,
Et j'ai
livré bataille aux vagues écumantes,
Et sous
l'énorme assaut de l'ombre et des tourmentes
Je n'ai
pas plus courbé la tête qu'un écueil ;
Je ne
suis pas de ceux qu'effraie un ciel en deuil,
Et qui,
n'osant sonder les styx et les avernes,
Tremblent
devant la bouche obscure des cavernes ;
Quand
les tyrans lançaient sur nous, du haut des airs,
Leur
noir tonnerre ayant des crimes pour éclairs,
J'ai
jeté mon vers sombre à ces passants sinistres ;
J'ai
traîné tous les rois avec tous leurs ministres,
Tous
les faux dieux avec tous les principes faux,
Tous
les trônes liés à tous les échafauds,
L'erreur,
le glaive infâme et le sceptre sublime,
J'ai
traîné tout cela pêle-mêle à l'abîme ;
J'ai
devant les césars, les princes, les géants
De la
force debout sur l'amas des néants,
Devant
tous ceux que l'homme adore, exècre, encense,
Devant
les Jupiters de la toute-puissance,
Été
quarante ans fier, indompté, triomphant ;
Et me
voilà vaincu par un petit enfant.
28 juin
1874
V -
L'autre
Viens,
mon George. Ah ! les fils de nos fils nous enchantent,
Ce sont
de jeunes voix matinales qui chantent.
Ils
sont dans nos logis lugubres le retour
Des
roses, du printemps, de la vie et du jour !
Leur
rire nous attire une larme aux paupières
Et de
notre vieux seuil fait tressaillir les pierres ;
De la
tombe entr'ouverte et des ans lourds et froids
Leur
regard radieux dissipe les effrois ;
Ils
ramènent notre âme aux premières années ;
Ils
font rouvrir en nous toutes nos fleurs fanées ;
Nous
nous retrouvons doux, naïfs, heureux de rien ;
Le cœur
serein s'emplit d'un vague aérien ;
En les
voyant on croit se voir soi-même éclore ;
Oui,
devenir aïeul, c'est rentrer dans l'aurore.
Le
vieillard gai se mêle aux marmots triomphants.
Nous
nous rapetissons dans les petits enfants.
Et,
calmés, nous voyons s'envoler dans les branches
Notre
âme sombre avec toutes ces âmes blanches.
VI -
Georges et Jeanne
Moi
qu'un petit enfant rend tout à fait stupide,
J'en ai
deux ; George et Jeanne ; et je prends l'un pour guide
Et
l'autre pour lumière, et j'accours à leur voix,
Vu que
George a deux ans et que Jeanne a dix mois.
Leurs
essais d'exister sont divinement gauches ;
On
croit, dans leur parole où tremblent des ébauches,
Voir un
reste de ciel qui se dissipe et fuit ;
Et moi
qui suis le soir, et moi qui suis la nuit,
Moi
dont le destin pâle et froid se décolore,
J'ai
l'attendrissement de dire : Ils sont l'aurore.
Leur
dialogue obscur m'ouvre des horizons ;
Ils
s'entendent entr'eux, se donnent leurs raisons.
Jugez
comme cela disperse mes pensées.
En moi,
désirs, projets, les choses insensées,
Les
choses sages, tout, à leur tendre lueur,
Tombe,
et je ne suis plus qu'un bonhomme rêveur.
Je ne
sens plus la trouble et secrète secousse
Du mal
qui nous attire et du sort qui nous pousse.
Les
enfants chancelants sont nos meilleurs appuis.
Je les
regarde, et puis je les écoute, et puis
Je suis
bon, et mon cœur s'apaise en leur présence ;
J'accepte
les conseils sacrés de l'innocence,
Je fus
toute ma vie ainsi ; je n'ai jamais
Rien
connu, dans les deuils comme sur les sommets,
De plus
doux que l'oubli qui nous envahit l'âme
Devant
les êtres purs d'où monte une humble flamme ;
Je
contemple, en nos temps souvent noirs et ternis,
Ce
point du jour qui sort des berceaux et des nids.
Le soir
je vais les voir dormir. Sur leurs fronts calmes.
Je
distingue ébloui l'ombre que font les palmes
Et
comme une clarté d'étoile à son lever,
Et je
me dis : À quoi peuvent-ils donc rêver ?
Georges
songe aux gâteaux, aux beaux jouets étranges,
Au
chien, au coq, au chat ; et Jeanne pense aux anges.
Puis,
au réveil, leurs yeux s'ouvrent, pleins de rayons.
Ils
arrivent, hélas ! à l'heure où nous fuyons.
Ils
jasent. Parlent-ils ? Oui, comme la fleur parle
À la
source des bois ; comme leur père Charle,
Enfant,
parlait jadis à leur tante Dédé ;
Comme
je vous parlais, de soleil inondé,
Ô mes
frères, au temps où mon père, jeune homme,
Nous
regardait jouer dans la caserne, à Rome,
À
cheval sur sa grande épée, et tout petits.
Jeanne
qui dans les yeux a le myosotis,
Et qui,
pour saisir l'ombre entr'ouvrant ses doigts frêles,
N'a
presque pas de bras ayant encor des ailes,
Jeanne
harangue, avec des chants où flotte un mot,
Georges
beau comme un dieu qui serait un marmot.
Ce
n'est pas la parole, ô ciel bleu, c'est le verbe ;
C'est
la langue infinie, innocente et superbe
Que
soupirent les vents, les forêts et les flots ;
Les
pilotes Jason, Palinure et Typhlos
Entendaient
la sirène avec cette voix douce
Murmurer
l'hymne obscur que l'eau profonde émousse ;
C'est la
musique éparse au fond du mois de mai
Qui
fait que l'un dit : J'aime, et l'autre, hélas : J'aimai ;
C'est
le langage vague et lumineux des êtres
Nouveau-nés,
que la vie attire à ses fenêtres,
Et qui,
devant avril, éperdus, hésitants,
Bourdonnent
à la vitre immense du printemps.
Ces
mots mystérieux que Jeanne dit à George,
C'est
l'idylle du cygne avec le rouge-gorge,
Ce sont
les questions que les abeilles font,
Et que
le lys naïf pose au moineau profond ;
C'est
ce dessous divin de la vaste harmonie,
Le
chuchotement, l'ombre ineffable et bénie
Jasant,
balbutiant des bruits de vision,
Et
peut-être donnant une explication ;
Car les
petits enfants étaient hier encore
Dans le
ciel, et savaient ce que la terre ignore.
Ô
Jeanne ! Georges ! voix dont j'ai le cœur saisi !
Si les
astres chantaient, ils bégaieraient ainsi.
Leur
front tourné vers nous nous éclaire et nous dore.
Oh !
d'où venez-vous donc, inconnus qu'on adore ?
Jeanne
a l'air étonné ; Georges a les yeux hardis.
Ils
trébuchent, encore ivres du paradis.
H. -
H., 8 août 1870
VII
Parfois,
je me sens pris d'horreur pour cette terre ;
Mon
vers semble la bouche ouverte d'un cratère ;
J'ai le farouche émoi
Que
donne l'ouragan monstrueux au grand arbre ;
Mon
cœur prend feu ; je sens tout ce que j'ai de marbre
Devenir lave en moi ;
Quoi !
rien de vrai ! le scribe a pour appui le reître ;
Toutes
les robes, juge et vierge, femme et prêtre,
Mentent ou mentiront ;
Le
dogme boit du sang, l'autel bénit le crime ;
Toutes
les vérités, groupe triste et sublime,
Ont la rougeur au front ;
La
sinistre lueur des rois est sur nos têtes ;
Le
temple est plein d'enfer ; la clarté de nos fêtes
Obscurcit le ciel bleu ;
L'âme a
le penchement d'un navire qui sombre ;
Et les
religions, à tâtons, ont dans l'ombre
Pris le démon pour Dieu !
Oh !
qui me donnera des paroles terribles ?
Oh ! je
déchirerai ces chartes et ces bibles,
Ces codes, ces korans !
Je
pousserai le cri profond des catastrophes ;
Et je
vous saisirai, sophistes, dans mes strophes,
Dans mes ongles, tyrans.
Ainsi,
frémissant, pâle, indigné, je bouillonne ;
On ne
sait quel essaim d'aigles noirs tourbillonne
Dans mon ciel embrasé ;
Deuil !
guerre ! une euménide en mon âme est éclose !
Quoi !
le mal est partout ! Je regarde une rose
Et je suis apaisé.
30 août
1875
VIII -
Lætitia rerum
Tout
est pris d'un frisson subit.
L'hiver
s'enfuit et se dérobe.
L'année
ôte son vieil habit ;
La
terre met sa belle robe.
Tout
est nouveau, tout est debout ;
L'adolescence
est dans les plaines ;
La
beauté du diable, partout,
Rayonne
et se mire aux fontaines.
L'arbre
est coquet ; parmi les fleurs
C'est à
qui sera la plus belle ;
Toutes
étalent leurs couleurs,
Et les
plus laides ont du zèle.
Le bouquet
jaillit du rocher ;
L'air
baise les feuilles légères ;
Juin
rit de voir s'endimancher
Le
petit peuple des fougères.
C'est
une fête en vérité,
Fête où
vient le chardon, ce rustre ;
Dans le
grand palais de l'été
Les
astres allument le lustre.
On fait
les foins. Bientôt les blés.
Le
faucheur dort sous la cépée ;
Et tous
les souffles sont mêlés
D'une
senteur d'herbe coupée.
Qui
chante là ? Le rossignol.
Les
chrysalides sont parties.
Le ver
de terre a pris son vol
Et jeté
le froc aux orties ;
L'aragne
sur l'eau fait des ronds ;
Ô ciel
bleu ! l'ombre est sous la treille ;
Le jonc
tremble, et les moucherons
Viennent
vous parler à l'oreille ;
On voit
rôder l'abeille à jeun,
La
guêpe court, le frelon guette ;
À tous
ces buveurs de parfum
Le
printemps ouvre sa guinguette.
Le
bourdon, aux excès enclin
Entre
en chiffonnant sa chemise ;
Un
œillet est un verre plein
Un lys
est une nappe mise.
La
mouche boit le vermillon
Et l'or
dans les fleurs demi-closes,
Et
l'ivrogne est le papillon,
Et les
cabarets sont les roses.
De joie
et d'extase on s'emplit,
L'ivresse,
c'est la délivrance ;
Sur
aucune fleur on ne lit :
Société
de tempérance.
Le
faste providentiel
Partout
brille, éclate et s'épanche
Et
l'unique livre, le ciel,
Est par
l'aube doré sur tranche.
Enfants,
dans vos yeux éclatants
Je
crois voir l'empyrée éclore ;
Vous
riez comme le printemps
Et vous
pleurez comme l'aurore.
18
juillet 1859
IX
Je
prendrai par la main les deux petits enfants ;
J'aime
les bois où sont les chevreuils et les faons,
Où les
cerfs tachetés suivent les biches blanches
Et se
dressent dans l'ombre effrayés par les branches ;
Car les
fauves sont pleins d'une telle vapeur
Que le
frais tremblement des feuilles leur fait peur.
Les
arbres ont cela de profond qu'ils vous montrent
Que
l'éden seul est vrai, que les cœurs s'y rencontrent,
Et que,
hors les amours et les nids, tout est vain ;
Théocrite
souvent dans le hallier divin
Crut
entendre marcher doucement la ménade.
C'est
là que je ferai ma lente promenade
Avec
les deux marmots. J'entendrai tour à tour
Ce que
Georges conseille à Jeanne, doux amour,
Et ce
que Jeanne enseigne à George. En patriarche
Que
mènent les enfants, je réglerai ma marche
Sur le
temps que prendront leurs jeux et leurs repas,
Et sur
la petitesse aimable de leurs pas.
Ils
cueilleront des fleurs, ils mangeront des mûres.
Ô vaste
apaisement des forêts ! ô murmures !
Avril
vient calmer tout, venant tout embaumer.
Je n'ai
point d'autre affaire ici-bas que d'aimer.
30
avril
X -
Printemps
Tout
rayonne, tout luit, tout aime, tout est doux ;
Les
oiseaux semblent d'air et de lumière fous ;
L'âme
dans l'infini croit voir un grand sourire.
À quoi
bon exiler, rois ? à quoi bon proscrire ?
Proscrivez-vous
l'été ? m'exilez-vous des fleurs ?
Pouvez-vous
empêcher les souffles, les chaleurs,
Les
clartés, d'être là, sans joug, sans fin, sans nombre,
Et de
me faire fête, à moi banni, dans l'ombre ?
Pouvez-vous
m'amoindrir les grands flots haletants,
L'océan,
la joyeuse écume, le printemps
Jetant
les parfums comme un prodigue en démence,
Et
m'ôter un rayon de ce soleil immense ?
Non. Et
je vous pardonne. Allez, trônez, vivez,
Et
tâchez d'être rois longtemps, si vous pouvez.
Moi,
pendant ce temps-là, je maraude, et je cueille,
Comme
vous un empire, un brin de chèvrefeuille,
Et je
l'emporte, ayant pour conquête une fleur.
Quand,
au-dessus de moi, dans l'arbre, un querelleur,
Un
mâle, cherche noise à sa douce femelle,
Ce
n'est pas mon affaire et pourtant je m'en mêle,
Je dis
: Paix là, messieurs les oiseaux, dans les bois !
Je les
réconcilie avec ma grosse voix ;
Un peu
de peur qu'on fait aux amants les rapproche.
Je n'ai
point de ruisseau, de torrent, ni de roche ;
Mon
gazon est étroit, et, tout près de la mer,
Mon
bassin n'est pas grand, mais il n'est pas amer.
Ce coin
de terre est humble et me plaît ; car l'espace
Est sur
ma tête, et l'astre y brille, et l'aigle y passe,
Et le
vaste Borée y plane éperdument.
Ce
parterre modeste et ce haut firmament
Sont à
moi ; ces bouquets, ces feuillages, cette herbe
M'aiment,
et je sens croître en moi l'oubli superbe.
Je
voudrais bien savoir comment je m'y prendrais
Pour me
souvenir, moi l'hôte de ces forêts
Qu'il
est quelqu'un, là-bas, au loin, sur cette terre,
Qui
s'amuse à proscrire, et règne, et fait la guerre,
Puisque
je suis là seul devant l'immensité,
Et
puisqu'ayant sur moi le profond ciel d'été
Où le
vent souffle avec la douceur d'une lyre,
J'entends
dans le jardin les petits enfants rire.
12
avril
XI -
Fenêtres ouvertes
Le
matin. - en dormant
J'entends
des voix. Lueurs à travers ma paupière.
Une
cloche est en branle à l'église Saint-Pierre .
Cris
des baigneurs. Plus près ! plus loin ! non, par ici !
Non,
par là ! Les oiseaux gazouillent, Jeanne aussi.
Georges
l'appelle. Chant des coqs. Une truelle
Racle
un toit. Des chevaux passent dans la ruelle.
Grincement
d'une faulx qui coupe le gazon.
Chocs.
Rumeurs. Des couvreurs marchent sur la maison.
Bruits
du port. Sifflement des machines chauffées.
Musique
militaire arrivant par bouffées.
Brouhaha
sur le quai. Voix françaises. Merci.
Bonjour.
Adieu. Sans doute il est tard, car voici
Que
vient tout près de moi chanter mon rouge-gorge.
Vacarme
de marteaux lointains dans une forge.
L'eau
clapote. On entend haleter un steamer.
Une
mouche entre. Souffle immense de la mer.
18
juillet
XII -
Un manque
Pourquoi
donc s'en est-il allé, le doux amour ?
Ils
viennent un moment nous faire un peu de jour,
Puis
partent. Ces enfants, que nous croyons les nôtres,
Sont à
quelqu'un qui n'est pas nous. Mais les deux autres,
Tu ne
les vois donc pas, vieillard ? Oui, je les vois,
Tous
les deux. Ils sont deux, ils pourraient être trois.
Voici
l'heure d'aller se promener dans l'ombre
Des
grands bois, pleins d'oiseaux dont Dieu seul sait le nombre
Et qui
s'envoleront aussi dans l'inconnu.
Il a
son chapeau blanc, elle montre un pied nu,
Tous
deux sont côte à côte ; on marche à l'aventure,
Et le
ciel brille, et moi je pousse la voiture.
Toute
la plaine en fleur a l'air d'un paradis ;
Le
lézard court au pied des vieux saules, tandis
Qu'au
bout des branches vient chanter le rouge-gorge.
Mademoiselle
Jeanne a quinze mois, et George
En a
trente ; il la garde ; il est l'homme complet ;
Des
filles comme ça font son bonheur ; il est
Dans
l'admiration de ces jolis doigts roses,
Leur
compare, en disant toutes sortes de choses,
Ses
grosses mains à lui qui vont avoir trois ans,
Et rit
; il montre Jeanne en route aux paysans.
Ah dame
! il marche, lui ; cette mioche se traîne ;
Et
Jeanne rit de voir Georges rire ; une reine
Sur un
trône, c'est là Jeanne dans son panier ;
Elle
est belle ; et le chêne en parle au marronnier,
Et
l'orme la salue et la montre à l'érable,
Tant
sous le ciel profond l'enfance est vénérable.
George
a le sentiment de sa grandeur ; il rit
Mais il
protège, et Jeanne a foi dans son esprit ;
Georges
surveille avec un air assez farouche
Cette
enfant qui parfois met un doigt dans sa bouche ;
Les
sentiers sont confus et nous nous embrouillons.
Comme
tout le bois sombre est plein de papillons,
Courons,
dit Georges. Il veut descendre. Jeanne est gaie.
Avec
eux je chancelle, avec eux je bégaie.
Oh !
l'adorable joie, et comme ils sont charmants !
Quel
hymne auguste au fond de leurs gazouillements !
Jeanne
voudrait avoir tous les oiseaux qui passent ;
Georges
vide un pantin dont les ressorts se cassent,
Et
médite ; et tous deux jasent ; leurs cris joyeux
Semblent
faire partout dans l'ombre ouvrir des yeux ;
Georges,
tout en mangeant des nèfles et des pommes,
M'apporte
son jouet ; moi qui connais les hommes
Mieux
que Georges, et qui sait les secrets du destin,
Je
raccommode avec un fil son vieux pantin.
Mon
Georges, ne va pas dans l'herbe ; elle est trempée.
Et le
vent berce l'arbre, et Jeanne sa poupée.
On sent
Dieu dans ce bois pensif dont la douceur
Se mêle
à la gaîté du frère et de la sœur ;
Nous
obéissons, Jeanne et moi, Georges commande ;
La
nourrice leur chante une chanson normande,
De
celles qu'on entend le soir sur les chemins,
Et
Georges bat du pied, et Jeanne bat des mains.
Et je
m'épanouis à leurs divins vacarmes,
Je ris
; mais vous voyez sous mon rire mes larmes,
Vieux
arbres, n'est-ce pas ? et vous n'avez pas cru
Que
j'oublierai jamais le petit disparu.
II -
Jeanne endormie. - 1
La
sieste
Elle
fait au milieu du jour son petit somme ;
Car
l'enfant a besoin du rêve plus que l'homme,
Cette
terre est si laide alors qu'on vient du ciel !
L'enfant
cherche à revoir Chérubin, Ariel,
Ses
camarades, Puck, Titania, les fées,
Et ses
mains quand il dort sont par Dieu réchauffées.
Oh !
comme nous serions surpris si nous voyions,
Au fond
de ce sommeil sacré, plein de rayons,
Ces
paradis ouverts dans l'ombre, et ces passages
D'étoiles
qui font signe aux enfants d'être sages,
Ces
apparitions, ces éblouissements !
Donc, à
l'heure où les feux du soleil sont calmants,
Quand
toute la nature écoute et se recueille,
Vers
midi, quand les nids se taisent, quand la feuille
La plus
tremblante oublie un instant de frémir,
Jeanne
a cette habitude aimable de dormir ;
Et la
mère un moment respire et se repose,
Car on
se lasse, même à servir une rose.
Ses
beaux petits pieds nus dont le pas est peu sûr
Dorment
; et son berceau, qu'entoure un vague azur
Ainsi
qu'une auréole entoure une immortelle,
Semble
un nuage fait avec de la dentelle ;
On
croit, en la voyant dans ce frais berceau-là,
Voir
une lueur rose au fond d'un falbala ;
On la
contemple, on rit, on sent fuir la tristesse,
Et
c'est un astre, ayant de plus la petitesse ;
L'ombre,
amoureuse d'elle, a l'air de l'adorer ;
Le vent
retient son souffle et n'ose respirer.
Soudain,
dans l'humble et chaste alcôve maternelle,
Versant
tout le matin qu'elle a dans sa prunelle,
Elle
ouvre la paupière, étend un bras charmant,
Agite
un pied, puis l'autre, et, si divinement
Que des
fronts dans l'azur se penchent pour l'entendre,
Elle
gazouille... - Alors, de sa voix la plus tendre,
Couvrant
des yeux l'enfant que Dieu fait rayonner,
Cherchant
le plus doux nom qu'elle puisse donner
À sa
joie, à son ange en fleur, à sa chimère :
- Te voilà réveillée, horreur ! lui dit sa
mère.
19
octobre 1871
III -
La lune
I
- Jeanne songeait, sur l'herbe assise, grave et rose ...
II
- Choses du soir
III - Ah ! vous voulez la lune ? Où ? dans le fond du puits ...
IV
- Oh ! comme ils sont goulus ! dit la mère parfois ...
I
Jeanne
songeait, sur l'herbe assise, grave et rose ;
Je
m'approchai : - Dis-moi si tu veux quelque chose,
Jeanne
? - car j'obéis à ces charmants amours,
Je les
guette, et je cherche à comprendre toujours
Tout ce
qui peut passer par ces divines têtes.
Jeanne
m'a répondu : - Je voudrais voir des bêtes.
Alors
je lui montrai dans l'herbe une fourmi.
- Vois ! Mais Jeanne ne fut contente qu'à
demi.
- Non, les bêtes, c'est gros, me dit-elle.
Leur rêve,
C'est
le grand. L'Océan les attire à sa grève,
Les
berçant de son chant rauque, et les captivant
Par
l'ombre, et par la fuite effrayante du vent ;
Ils
aiment l'épouvante, il leur faut le prodige.
- Je n'ai pas d'éléphant sous la main,
répondis-je.
Veux-tu
quelque autre chose ? ô Jeanne, on te le doit !
Parle.
- Alors Jeanne au ciel leva son petit doigt.
- Ça, dit-elle. - C'était l'heure où le soir
commence.
Je vis
à l'horizon surgir la lune immense.
12
avril
II -
Choses du soir
Le
brouillard est froid, la bruyère est grise ;
Les
troupeaux de bœufs vont aux abreuvoirs ;
La
lune, sortant des nuages noirs,
Semble
une clarté qui vient par surprise.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
Le
voyageur marche et la lande est brune ;
Une
ombre est derrière, une ombre est devant ;
Blancheur
au couchant, lueur au levant ;
Ici
crépuscule, et là clair de lune.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
La
sorcière assise allonge sa lippe ;
L'araignée
accroche au toit son filet ;
Le
lutin reluit dans le feu follet
Comme
un pistil d'or dans une tulipe.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
On voit
sur la mer des chasse-marées ;
Le
naufrage guette un mât frissonnant ;
Le vent
dit : demain ! l'eau dit : maintenant !
Les
voix qu'on entend sont désespérées.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
Le
coche qui va d'Avranche à Fougère
Fait
claquer son fouet comme un vif éclair ;
Voici
le moment où flottent dans l'air
Tous
ces bruits confus que l'ombre exagère.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
Dans
les bois profonds brillent des flambées ;
Un
vieux cimetière est sur un sommet ;
Où Dieu
trouve-t-il tout ce noir qu'il met
Dans
les cœurs brisés et les nuits tombées ?
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
Des
flaques d'argent tremblent sur les sables ;
L'orfraie
est au bord des talus crayeux ;
Le
pâtre, à travers le vent, suit des yeux
Le vol
monstrueux et vague des diables.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
Un
panache gris sort des cheminées ;
Le
bûcheron passe avec son fardeau ;
On
entend, parmi le bruit des cours d'eau,
Des
frémissements de branches traînées.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
La faim
fait rêver les grands loups moroses ;
La
rivière court, le nuage fuit ;
Derrière
la vitre où la lampe luit,
Les
petits enfants ont des têtes roses.
Je ne
sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître
Yvon soufflait dans son biniou.
5 août
1859
III
Ah !
vous voulez la lune ? Où ? dans le fond du puits ?
Non ;
dans le ciel. Eh bien, essayons. Je ne puis.
Et c'est
ainsi toujours. Chers petits, il vous passe
Par
l'esprit de vouloir la lune, et dans l'espace
J'étends
mes mains, tâchant de prendre au vol Phœbé.
L'adorable
hasard d'être aïeul est tombé
Sur ma
tête, et m'a fait une douce fêlure.
Je sens
en vous voyant que le sort put m'exclure
Du
bonheur, sans m'avoir tout à fait abattu.
Mais
causons. Voyez-vous, vois-tu, Georges, vois-tu,
Jeanne
? Dieu nous connaît, et sait ce qu'ose faire
Un
aïeul, car il est lui-même un peu grand-père ;
Le bon
Dieu, qui toujours contre nous se défend,
Craint
ceci : le vieillard qui veut plaire à l'enfant ;
Il sait
que c'est ma loi qui sort de votre bouche,
Et que
j'obéirais ; il ne veut pas qu'on touche
Aux
étoiles, et c'est pour en être bien sûr
Qu'il
les accroche aux clous les plus hauts de l'azur.
2 juin
1874
IV
- Oh ! comme ils sont goulus ! dit la mère
parfois.
Il faut
leur donner tout, les cerises des bois,
Les
pommes du verger, les gâteaux de la table ;
S'ils
entendent la voix des vaches dans l'étable
Du lait
! vite ! et leurs cris sont comme une forêt
De
Bondy quand un sac de bonbons apparaît.
Les
voilà maintenant qui réclament la lune !
Pourquoi
pas ? Le néant des géants m'importune ;
Moi
j'admire, ébloui, la grandeur des petits.
Ah !
l'âme des enfants a de forts appétits,
Certes,
et je suis pensif devant cette gourmande
Qui
voit un univers dans l'ombre, et le demande.
La lune
! Pourquoi pas ? vous dis-je. Eh bien, après ?
Pardieu
! si je l'avais, je la leur donnerais.
C'est
vrai, sans trop savoir ce qu'ils en pourraient faire,
Oui, je
leur donnerais, lune, ta sombre sphère,
Ton
ciel, d'où Swedenborg n'est jamais revenu,
Ton
énigme, ton puits sans fond, ton inconnu !
Oui, je
leur donnerais, en disant : Soyez sages !
Ton
masque obscur qui fait le guet dans les nuages,
Tes
cratères tordus par de noirs aquilons,
Tes
solitudes d'ombre et d'oubli, tes vallons,
Peut-être
heureux, peut-être affreux, édens ou bagnes,
Lune,
et la vision de tes pâles montagnes.
Oui, je
crois qu'après tout, des enfants à genoux
Sauraient
mieux se servir de la lune que nous ;
Ils y
mettraient leurs vœux, leur espoir, leur prière ;
Ils
laisseraient mener par cette aventurière
Leurs
petits cœurs pensifs vers le grand Dieu profond.
La
nuit, quand l'enfant dort, quand ses rêves s'en vont,
Certes,
ils vont plus loin et plus haut que les nôtres.
Je
crois aux enfants comme on croyait aux apôtres ;
Et
quand je vois ces chers petits êtres sans fiel
Et sans
peur, désirer quelque chose du ciel,
Je le
leur donnerais, si je l'avais. La sphère
Que
l'enfant veut, doit être à lui, s'il la préfère.
D'ailleurs,
n'avez-vous rien au delà de vos droits ?
Oh ! je
voudrais bien voir, par exemple, les rois
S'étonner
que des nains puissent avoir un monde !
Oui, je
vous donnerais, anges à tête blonde,
Si je
pouvais, à vous qui régnez par l'amour,
Ces
univers baignés d'un mystérieux jour,
Conduits
par des esprits que l'ombre a pour ministres,
Et
l'énorme rondeur des planètes sinistres.
Pourquoi
pas ? Je me fie à vous, car je vous vois,
Et
jamais vous n'avez fait de mal. Oui, parfois,
En
songeant à quel point c'est grand, l'âme innocente,
Quand
ma pensée au fond de l'infini s'absente,
Je me
dis, dans l'extase et dans l'effroi sacré,
Que
peut-être, là-haut, il est, dans l'Ignoré,
Un dieu
supérieur aux dieux que nous rêvâmes,
Capable
de donner des astres à des âmes.
23 juin
1875
IV - Le
poème du jardin des plantes
I
- Le comte de Buffon fut bonhomme, il créa ...
II
- Les bêtes, cela parle ; et Dupont de Nemours ...
III - Ce que dit le public
IV
- À Georges
V
- Encore Dieu, mais avec des restrictions
VI
- À Jeanne
VII - Tous les bas âges sont épars sous ces grands arbres ...
VIII - C'est une émotion étrange pour mon âme ...
IX
- La face de la bête est terrible ; on y sent ...
X
- Toutes sortes d'enfants, blonds, lumineux, vermeils ...
I
Le
comte de Buffon fut bonhomme, il créa
Ce
jardin imité d'Évandre et de Rhéa
Et
plein d'ours plus savants que ceux de la Sorbonne,
Afin
que Jeanne y puisse aller avec sa bonne ;
Buffon
avait prévu Jeanne, et je lui sais gré
De
s'être dit qu'un jour Paris un peu tigré,
Complétant
ses bourgeois par une variante,
La
bête, enchanterait cette âme souriante ;
Les
enfants ont des yeux si profonds, que parfois
Ils
cherchent vaguement la vision des bois ;
Et
Buffon paternel, c'est ainsi qu'il rachète
Sa
phrase sur laquelle a traîné sa manchette,
Pour
les marmots, de qui les anges sont jaloux,
A fait
ce paradis suave, orné de loups.
J'approuve
ce Buffon. Les enfants, purs visages,
Regardent
l'invisible, et songent, et les sages
Tâchent
toujours de plaire à quelqu'un de rêveur.
L'été
dans ce jardin montre de la ferveur ;
C'est
un éden où juin rayonne, où les fleurs luisent,
Où l'ours
bougonne, et Jeanne et Georges m'y conduisent.
C'est
du vaste univers un raccourci complet.
Je vais
dans ce jardin parce que cela plaît
À
Jeanne, et que je suis contre elle sans défense.
J'y
vais étudier deux gouffres, Dieu, l'enfance,
Le
tremblant nouveau-né, le créateur flagrant,
L'infiniment
charmant et l'infiniment grand,
La même
chose au fond ; car c'est la même flamme
Qui
sort de l'astre immense et de la petite âme.
Je
contemple, au milieu des arbres de Buffon,
Le
bison trop bourru, le babouin trop bouffon,
Des
bosses, des laideurs, des formes peu choisies,
Et
j'apprends à passer à Dieu ses fantaisies.
Dieu,
n'en déplaise au prêtre, au bonze, au caloyer,
Est
capable de tout, lui qui fait balayer
Le bon
goût, ce ruisseau, par Nisard, ce concierge,
Livre
au singe excessif la forêt, cette vierge,
Et
permet à Dupin de ressembler aux chiens.
(Pauvres
chiens !) - Selon l'Inde et les manichéens,
Dieu
doublé du démon expliquerait l'énigme ;
Le
paradis ayant l'enfer pour borborygme,
La
Providence un peu servante d'Anankè,
L'infini
mal rempli par l'univers manqué,
Le mal
faisant toujours au bien quelque rature,
Telle
serait la loi de l'aveugle nature ;
De là
les contresens de la création.
Dieu,
certe, a des écarts d'imagination ;
Il ne
sait pas garder la mesure ; il abuse
De son
esprit jusqu'à faire l'oie et la buse ;
Il
ignore, auteur fauve et sans frein ni cordeau,
Ce
point juste où Laharpe arrête Colardeau ;
Il se
croit tout permis. Malheur à qui l'imite !
Il n'a
pas de frontière, il n'a pas de limite ;
Et fait
pousser l'ivraie au beau milieu du blé,
Sous
prétexte qu'il est l'immense et l'étoilé ;
Il a
d'affreux vautours qui nous tombent des nues ;
Il nous
impose un tas d'inventions cornues,
Le
bouc, l'auroch, l'isard et le colimaçon ;
Il
blesse le bon sens, il choque la raison ;
Il nous
raille ; il nous fait avaler la couleuvre !
Au
moment où, contents, examinant son œuvre,
Rendant
pleine justice à tant de qualités,
Nous
admirons l'œil d'or des tigres tachetés,
Le
cygne, l'antilope à la prunelle bleue,
La
constellation qu'un paon a dans sa queue,
D'une
cage insensée il tire le verrou,
Et
voilà qu'il nous jette au nez le kangourou !
Dieu
défait et refait, ride, éborgne, essorille,
Exagère
le nègre, hélas, jusqu'au gorille,
Fait
des taupes et fait des lynx, se contredit,
Mêle
dans les halliers l'histrion au bandit,
Le
mandrille au jaguar, le perroquet à l'aigle,
Lie à
la parodie insolente et sans règle
L'épopée,
et les laisse errer toutes les deux
Sous l'âpre
clair-obscur des branchages hideux ;
Si bien
qu'on ne sait plus s'il faut trembler ou rire,
Et
qu'on croit voir rôder, dans l'ombre que déchire
Tantôt
le rayon d'or, tantôt l'éclair d'acier,
Un
spectre qui parfois avorte en grimacier.
Moi, je
n'exige pas que Dieu toujours s'observe,
Il faut
bien tolérer quelques excès de verve
Chez un
si grand poète, et ne point se fâcher
Si
celui qui nuance une fleur de pêcher
Et
courbe l'arc-en-ciel sur l'Océan qu'il dompte,
Après
un colibri nous donne un mastodonte !
C'est
son humeur à lui d'être de mauvais goût,
D'ajouter
l'hydre au gouffre et le ver à l'égout,
D'avoir
en toute chose une stature étrange,
Et
d'être un Rabelais d'où sort un Michel-Ange.
C'est
Dieu ; moi je l'accepte.
Et quant aux nouveau-nés,
De
même. Les enfants ne nous sont pas donnés
Pour
avoir en naissant les façons du grand monde ;
Les
petits en maillot, chez qui la sève abonde,
Poussent
l'impolitesse assez loin quelquefois ;
J'en
conviens. Et parmi les cris, les pas, les voix,
Les
ours et leurs cornacs, les marmots et leurs mères,
Dans
ces réalités semblables aux chimères,
Ébahi
par le monstre et le mioche, assourdi
Comme
par la rumeur d'une ruche à midi,
Sentant
qu'à force d'être aïeul on est apôtre,
Questionné
par l'un, escaladé par l'autre,
Pardonnant
aux bambins le bruit, la fiente aux nids,
Et le
rugissement aux bêtes, je finis
Par ne
plus être, au fond du grand jardin sonore,
Qu'un
bonhomme attendri par l'enfance et l'aurore,
Aimant
ce double feu, s'y plaisant, s'y chauffant,
Et pas
moins indulgent pour Dieu que pour l'enfant.
12
septembre 1875
II
Les
bêtes, cela parle ; et Dupont de Nemours
Les
comprend, chants et cris, gaîté, colère, amours.
C'est
dans Perrault un fait, dans Homère un prodige ;
Phèdre
prend leur parole au vol et la rédige ;
La
Fontaine, dans l'herbe épaisse et le genêt
Rôdait,
guettant, rêvant, et les espionnait ;
Ésope,
ce songeur bossu comme le Pinde,
Les
entendait en Grèce, et Pilpaï dans l'Inde ;
Les
clairs étangs le soir offraient leurs noirs jargons
À
monsieur Florian, officier de dragons ;
Et
l'âpre Ézéchiel, l'affreux prophète chauve,
Homme
fauve, écoutait parler la bête fauve.
Les
animaux naïfs dialoguent entr'eux.
Et
toujours, que ce soit le hibou ténébreux,
L'ours
qu'on entend gronder, l'âne qu'on entend braire,
Ou
l'oie apostrophant le dindon, son grand frère,
Ou la
guêpe insultant l'abeille sur l'Hybla,
Leur
bêtise à l'esprit de l'homme ressembla.
30
juillet 1868
III -
Ce que dit le public
Cinq
ans
Les
lions, c'est des loups.
Six ans
C'est très méchant, les bêtes.
Cinq
ans
Oui.
Six ans
Les petits oiseaux ce sont des malhonnêtes
;
Ils
sont des sales.
Cinq
ans
Oui.
Six
ans, regardant les serpents.
Les serpents...
Cinq
ans, les examinant.
C'est en peau.
Six ans
Prends
garde au singe ; il va te prendre ton chapeau.
Cinq
ans, regardant le tigre.
Encore
un loup !
Six ans
Viens voir l'ours avant qu'on le
couche.
Cinq
ans, regardant l'ours.
Joli !
Six ans
Ça grimpe.
Cinq
ans, regardant l'éléphant.
Il a des cornes dans la
bouche.
Six ans
Moi,
j'aime l'éléphant, c'est gros.
Sept
ans, survenant et les arrachant à la contemplation de l'éléphant.
Allons
! venez !
Vous
voyez bien qu'il va vous battre avec son nez.
15 août
1874
IV - À
Georges
Mon
doux Georges, viens voir une ménagerie
Quelconque,
chez Buffon, au cirque, n'importe où ;
Sans
sortir de Lutèce allons en Assyrie,
Et sans
quitter Paris partons pour Tombouctou.
Viens
voir les léopards de Tyr, les gypaètes,
L'ours
grondant, le boa formidable sans bruit,
Le
zèbre, le chacal, l'once, et ces deux poètes,
L'aigle
ivre de soleil, le vautour plein de nuit.
Viens
contempler le lynx sagace, l'amphisbène
À qui
Job comparait son faux ami Sepher,
Et
l'obscur tigre noir, dont le masque d'ébène
À deux
trous flamboyants par où l'on voit l'enfer.
Voir de
près l'oiseau fauve et le frisson des ailes,
C'est
charmant ; nous aurons, sous de très sûrs abris,
Le
spectacle des loups, des jaguars, des gazelles,
Et
l'éblouissement divin des colibris.
Sortons
du bruit humain. Viens au jardin des plantes.
Penchons-nous,
à travers l'ombre où nous étouffons
Sur les
douleurs d'en bas, vaguement appelantes,
Et sur
les pas confus des inconnus profonds.
L'animal,
c'est de l'ombre errant dans les ténèbres ;
On ne
sait s'il écoute, on ne sait s'il entend ;
Il a
des cris hagards, il a des yeux funèbres ;
Une
affirmation sublime en sort pourtant.
Nous
qui régnons, combien de choses inutiles
Nous
disons, sans savoir le mal que nous faisons !
Quand
la vérité vient, nous lui sommes hostiles,
Et
contre la raison nous avons des raisons.
Corbière
à la tribune et Frayssinous en chaire
Sont
fort inférieurs à la bête des bois ;
L'âme
dans la forêt songe et se laisse faire ;
Je
doute dans un temple, et sur un mont je crois.
Dieu
par les voix de l'ombre obscurément se nomme ;
Nul
Quirinal ne vaut le fauve Pélion ;
Il est
bon, quand on vient d'entendre parler l'homme,
D'aller
entendre un peu rugir le grand lion.
15
janvier 1876
V -
Encore Dieu, mais avec des restrictions
Quel
beau lieu ! Là le cèdre avec l'orme chuchote,
L'âne
est Iyrique et semble avoir vu Don Quichotte,
Le
tigre en cage a l'air d'un roi dans son palais,
Les
pachydermes sont effroyablement laids ;
Et puis
c'est littéraire, on rêve à des idylles
De
Viennet en voyant bâiller les crocodiles.
Là,
pendant qu'au babouin la singesse se vend,
Pendant
que le baudet contemple le savant,
Et que
le vautour fait au hibou bon visage,
Certes,
c'est un emploi du temps digne d'un sage
De s'en
aller songer dans cette ombre, parmi
Ces
arbres pleins de nids, où tout semble endormi
Et
veille, où le refus consent, où l'amour lutte,
Et
d'écouter le vent, ce doux joueur de flûte.
Apprenons,
laissons faire, aimons, les cieux sont grands ;
Et
devenons savants, et restons ignorants.
Soyons
sous l'infini des auditeurs honnêtes ;
Rien
n'est muet ni sourd ; voyons le plus de bêtes
Que
nous pouvons ; tirons partie de leurs leçons.
Parce
qu'autour de nous tout rêve, nous pensons.
L'ignorance
est un peu semblable à la prière ;
L'homme
est grand par devant et petit par derrière ;
C'est,
d'Euclide à Newton, de Job à Réaumur,
Un
indiscret qui veut voir par-dessus le mur,
Et la
nature, au fond très moqueuse, paraphe
Notre
science avec le cou de la girafe.
Tâchez
de voir, c'est bien. Épiez. Notre esprit
Pousse
notre science à guetter ; Dieu sourit,
Vieux
malin.
Je
l'ai dit, Dieu prête à la critique.
Il
n'est pas sobre. Il est débordant, frénétique,
Inconvenant
; ici le nain, là le géant,
Tout à
la fois ; énorme ; il manque de néant.
Il
abuse du gouffre, il abuse du prisme.
Tout,
c'est trop. Son soleil va jusqu'au gongorisme ;
Lumière
outrée. Oui, Dieu vraiment est inégal ;
Ici la
Sibérie, et là le Sénégal ;
Et
partout l'antithèse I il faut qu'on s'y résigne ;
S'il
fait noir le corbeau, c'est qu'il fit blanc le cygne ;
Aujourd'hui
Dieu nous gèle, hier il nous chauffait.
Comme à
l'académie on lui dirait son fait !
Que
nous veut la comète ? À quoi sert le bolide ?
Quand
on est un pédant sérieux et solide,
Plus on
est ébloui, moins on est satisfait ;
La
férule à Batteux, le sabre à Galifet
Ne
tolèrent pas Dieu sans quelque impatience ;
Dieu
trouble l'ordre ; il met sur les dents la science ;
À peine
a-t-on fini qu'il faut recommencer ;
Il
semble que l'on sent dans la main vous glisser
On ne
sait quel serpent tout écaillé d'aurore.
Dès que
vous avez dit : assez ! il dit : encore !
Ce
démagogue donne au pauvre autant de fleurs
Qu'au
riche ; il ne sait pas se borner ; ses couleurs,
Ses
rayons, ses éclairs, c'est plus qu'on ne souhaite.
Ah !
tout cela fait mal aux yeux ! dit la chouette.
Et la
chouette, c'est la sagesse.
Il est sûr
Que
Dieu taille à son gré le monde en plein azur ;
Il mêle
l'ironie à son tonnerre épique ;
Si l'on
plane il foudroie et si l'on broute il pique.
(Je ne
m'étonne pas que Planche eût l'air piqué.)
Le
vent, voix sans raison, sorte de bruit manqué,
Sans
jamais s'expliquer et sans jamais conclure,
Rabâche,
et l'océan n'est pas exempt d'enflure.
Quant à
moi, je serais, j'en fais ici l'aveu,
Curieux
de savoir ce que diraient de Dieu,
Du
monde qu'il régit, du ciel qu'il exagère,
De
l'infini, sinistre et confuse étagère,
De tout
ce que ce Dieu prodigue, des amas
D'étoiles
de tout genre et de tous les formats,
De sa
façon d'emplir d'astres le télescope,
Nonotte
et Baculard dans le café Procope.
VI - À
Jeanne
Je ne
te cache pas que j'aime aussi les bêtes ;
Cela
t'amuse. et moi cela m'instruit ; je sens
Que ce
n'est pas pour rien qu'en ces farouches têtes
Dieu
met le clair-obscur des grands bois frémissants.
Je suis
le curieux qui, né pour croire et plaindre,
Sonde,
en voyant l'aspic sous des roses rampant,
Les
sombres lois qui font que la femme doit craindre
Le
démon, quand la fleur n'a pas peur du serpent.
Pendant
que nous donnons des ordres à la terre,
Rois
copiant le singe et par lui copiés,
Doutant
s'il est notre œuvre ou s'il est notre père,
Tout en
bas, dans l'horreur fatale, sous nos pieds,
On ne
sait quel noir monde étonné nous regarde
Et
songe, et sous un joug, trop souvent odieux,
Nous
courbons l'humble monstre et la brute hagarde
Qui,
nous voyant démons, nous prennent pour des dieux.
Oh !
que d'étranges lois ! quel tragique mélange !
Voit-on
le dernier fait, sait-on le dernier mot,
Quel
spectre peut sortir de Vénus, et quel ange
Peut
naître dans le ventre affreux de Béhémoth ?
Transfiguration
! mystère ! gouffre et cime !
L'âme
rejettera le corps, sombre haillon ;
La
créature abjecte un jour sera sublime,
L'être
qu'on hait chenille on l'aime papillon.
VII
Tous
les bas âges sont épars sous ces grands arbres.
Certes,
l'alignement des vases et des marbres,
Ce
parterre au cordeau, ce cèdre résigné,
Ce
chêne que monsieur Despréaux eut signé,
Ces
barreaux noirs croisés sur la fleur odorante,
Font
honneur à Buffon qui fut l'un des Quarante
Et
mêla, de façon à combler tous nos vœux,
Le
peigne de Lenôtre aux effrayants cheveux
De Pan,
dieu des halliers, des rochers et des plaines ;
Cela
n'empêche pas les roses d'être pleines
De
parfums, de désirs, d'amour et de clarté ;
Cela
n'empêche pas l'été d'être l'été ;
Cela
n'ôte à la vie aucune confiance ;
Cela
n'empêche pas l'aurore en conscience
D'apparaître
au zénith qui semble s'élargir,
Les
enfants de jouer, les monstres de rugir.
Un bon
effroi joyeux emplit ces douces têtes.
Écoutez-moi
ces cris charmants. - Viens voir les bêtes !
Ils
courent. Quelle extase ! On s'arrête devant
Des
cages où l'on voit des oiseaux bleus rêvant
Comme
s'ils attendaient le mois où l'on émigre.
- Regarde ce gros chat. - Ce gros chat c'est
le tigre.
Les
grands font aux petits vénérer les guenons,
Les
pythons, les chacals, et nomment par leurs noms
Les
vieux ours qui, dit-on, poussent l'humeur maligne
Jusqu'à
manger parfois des soldats de la ligne.
Spectacle
monstrueux ! Les gueules, les regards
De
dragon, lueur fauve au fond des bois hagards,
Les
écailles, les dards, la griffe qui s'allonge,
Une
apparition d'abîme, l'affreux songe
Réel
que l'œil troublé des prophètes amers
Voit
sous la transparence effroyable des mers
Et qui
se traîne épars dans l'horreur inouïe,
L'énorme
bâillement du gouffre qui s'ennuie,
Les
mâchoires de l'hydre ouvertes tristement,
On ne
sait quel chaos blême, obscur, inclément,
Un
essai d'exister, une ébauche de vie
D'où
sort le bégaiement furieux de l'envie.
C'est
cela l'animal ; et c'est ce que l'enfant
Regarde,
admire et craint, vaguement triomphant ;
C'est
de la nuit qu'il vient contempler, lui l'aurore.
Ce noir
fourmillement mugit, hurle, dévore ;
On est
un chérubin rose, frêle et tremblant ;
On va
voir celui-ci que l'hiver fait tout blanc,
Cet
autre dont l'œil jette un éclair du tropique ;
Tout
cela gronde, hait, menace, siffle, pique,
Mord ;
mais par sa nourrice on se sent protéger ;
Comme
c'est amusant d'avoir peur sans danger !
Ce que
l'homme contemple, il croit qu'il le découvre.
Voir un
roi dans son antre, un tigre dans son Louvre,
Cela
plaît à l'enfance. - Il est joliment laid !
Viens
voir ! - Étrange instinct ! Grâce à qui l'horreur plaît !
On
vient chercher surtout ceux qu'il faut qu'on évite.
- Par ici ! - Non, par là ! - Tiens, regarde
! - Viens vite !
- Jette-leur ton gâteau. - Pas tout. - Jette
toujours.
- Moi, j'aime bien les loups. - Moi, j'aime
mieux les ours.
Et les
fronts sont riants, et le soleil les dore,
Et ceux
qui, nés d'hier, ne parlent pas encore
Pendant
ces brouhahas sous les branchages verts,
Sont
là, mystérieux, les yeux tout grands ouverts,
Et
méditent.
Afrique aux plis infranchissables,
Ô
gouffre d'horizons sinistres, mer des sables,
Sahara,
Dahomey, lac Nagain, Darfour,
Toi,
l'Amérique, et toi, l'Inde, âpre carrefour
Où
Zoroastre fait la rencontre d'Homère,
Paysages
de lune où rôde la chimère,
Où
l'orang-outang marche un bâton à la main,
Où la
nature est folle et n'a plus rien d'humain,
Jungles
par les sommeils de la fièvre rêvées,
Plaines
où brusquement on voit des arrivées
De
fleuves tout à coup grossis et déchaînés,
Où l'on
entend rugir les lions étonnés
Que
l'eau montante enferme en des îles subites,
Déserts
dont les gavials sont les noirs cénobites,
Où le boa,
sans souffle et sans tressaillement,
Semble
un tronc d'arbre à terre et dort affreusement,
Terre
des baobabs, des bambous, des lianes,
Songez
que nous avons des Georges et des Jeannes,
Créez
des monstres ; lacs, forêts, avec vos monts
Vos
noirceurs et vos bruits, composez des mammons ;
Abîmes,
condensez en eux toutes vos gloires,
Donnez-leur
vos rochers pour dents et pour mâchoires,
Pour
voix votre ouragan, pour regard votre horreur ;
Donnez-leur
des aspects de pape et d'empereur,
Et
faites, par-dessus les halliers, leur étable
Et leur
palais, bondir leur joie épouvantable.
Certes,
le casoar est un bon sénateur,
L'oie a
l'air d'un évêque et plaît par sa hauteur,
Dieu
quand il fit le singe a rêvé Scaramouche,
Le
colibri m'enchante et j'aime l'oiseau-mouche ;
Mais ce
que de ta verve, ô nature, j'attends
Ce sont
les Béhémoths et les Léviathans.
Le
nouveau-né qui sort de l'ombre et du mystère
Ne
serait pas content de ne rien voir sur terre ;
Un
immense besoin d'étonnement, voilà
Toute
l'enfance, et c'est en songeant à cela
Que
j'applaudis, nature, aux géants que tu formes ;
L'œil
bleu des innocents veut des bêtes énormes ;
Travaillez,
dieux affreux ! Soyez illimités
Et
féconds, nous tenons à vos difformités
Autant
qu'à vos parfums, autant qu'à vos dictames,
Ô
déserts, attendu que les hippopotames,
Que les
rhinocéros et que les éléphants
Sont
évidemment faits pour les petits enfants.
5
septembre 1875
VIII
C'est
une émotion étrange pour mon âme
De voir
l'enfant, encor dans les bras de la femme,
Fleur
ignorant l'hiver, ange ignorant Satan,
Secouant
un hochet devant Léviathan,
Approcher
doucement la nature terrible.
Les
beaux séraphins bleus qui passent dans la bible,
Envolés
d'on ne sait quel ciel mystérieux,
N'ont
pas une plus pure aurore dans les yeux
Et
n'ont pas sur le front une plus sainte flamme
Que
l'enfant innocent riant au monstre infâme.
Ciel
noir ! Quel vaste cri que le rugissement !
Quand
la bête, âme aveugle et visage écumant,
Lance
au loin, n'importe où, dans l'étendue hostile
Sa voix
lugubre, ainsi qu'un sombre projectile,
C'est
tout le gouffre affreux des forces sans clarté
Qui
hurle ; c'est l'obscène et sauvage Astarté,
C'est
la nature abjecte et maudite qui gronde ;
C'est
Némée, et Stymphale, et l'Afrique profonde
C'est
le féroce Atlas, c'est l'Athos plus hanté
Par les
foudres qu'un lac par les mouches d'été ;
C'est
Lerne, Pélion, Ossa, c'est Érymanthe,
C'est
Calydon funeste et noir, qui se lamente.
L'enfant
regarde l'ombre où sont les lions roux.
La bête
grince ; à qui s'adresse ce courroux ?
L'enfant
jase ; sait-on qui les enfants appellent ?
Les
deux voix, la tragique et la douce se mêlent
L'enfant
est l'espérance et la bête est la faim ;
Et tous
deux sont l'attente ; il gazouille sans fin
Et
chante, et l'animal écume sans relâche ;
Ils ont
chacun en eux un mystère qui tâche
De dire
ce qu'il sait et d'avoir ce qu'il veut
Leur
langue est prise et cherche à dénouer le nœud.
Se
parlent-ils ? Chacun fait son essai, l'un triste
L'autre
charmant ; l'enfant joyeusement existe ;
Quoique
devant lui l'Être effrayant soit debout
Il a sa
mère, il a sa nourrice, il a tout ;
Il rit.
De quelle nuit sortent ces deux ébauches ?
L'une
sort de l'azur ; l'autre de ces débauches,
De ces
accouplements du nain et du géant,
De ce
hideux baiser de l'abîme au néant
Qu'un
nomme le chaos.
Oui, cette cave immonde,
Dont le
soupirail blême apparaît sous le monde,
Le
chaos, ces chocs noirs, ces danses d'ouragans,
Les
éléments gâtés et devenus brigands
Et
changés en fléaux dans le cloaque immense,
Le rut
universel épousant la démence,
La
fécondation de Tout produisant Rien,
Cet
engloutissement du vrai, du beau, du bien,
Qu'Orphée
appelle Hadès, qu'Homère appelle Érèbe,
Et qui
rend fixe l'œil fatal des sphinx de Thèbe,
C'est
cela, c'est la folle et mauvaise action
Qu'en
faisant le chaos fit la création,
C'est
l'attaque de l'ombre au soleil vénérable,
C'est
la convulsion du gouffre misérable
Essayant
d'opposer l'informe à l'idéal,
C'est
Tisiphone offrant son ventre à Bélial,
C'est
cet ensemble obscur de forces échappées
Où les
éclairs font rage et tirent leurs épées,
Où
périrent Janus, l'âge d'or et Rhéa,
Qui, si
nous en croyons les mages, procréa
L'animal
; et la bête affreuse fut rugie
Et
vomie au milieu des nuits par cette orgie.
C'est
de là que nous vient le monstre inquiétant.
L'enfant,
lui, pur songeur rassurant et content,
Est
l'autre énigme ; il sort de l'obscurité bleue.
Tous
les petits oiseaux, mésange, hochequeue,
Fauvette,
passereau, bavards aux fraîches voix,
Sont
ses frères, tandis que ces marmots des bois
Sentent
pousser leur aile, il sent croître son âme
Des
azurs embaumés de myrrhe et de cinname,
Des
entre-croisements de fleurs et de rayons,
Ces
éblouissements sacrés que nous voyons
Dans
nos profonds sommeils quand nous sommes des justes,
Un
pêle-mêle obscur de branchages augustes
Dont
les anges au vol divin sont les oiseaux,
Une
lueur pareille au clair reflet des eaux
Quand,
le soir, dans l'étang les arbres se renversent,
Des lys
vivants, un ciel qui rit, des chants qui bercent,
Voilà
ce que l'enfant, rose, a derrière lui.
Il
s'éveille ici-bas, vaguement ébloui ;
Il
vient de voir l'éden et Dieu ; rien ne l'effraie,
Il ne
croit pas au mal ; ni le loup, ni l'orfraie,
Ni le
tigre, démon taché, ni ce trompeur,
Le
renard, ne le font trembler ; il n'a pas peur,
Il
chante ; et quoi de plus touchant pour la pensée
Que
cette confiance au paradis, poussée
Jusqu'à
venir tout près sourire au sombre enfer !
Quel
ange que l'enfant ! Tout, le mal, sombre mer,
Les
hydres qu'en leurs flots roulent les vils avernes,
Les
griffes, ces forêts, les gueules, ces cavernes,
Les
cris, les hurlements, les râles, les abois,
Les
rauques visions, la fauve horreur des bois,
Tout,
Satan, et sa morne et féroce puissance,
S'évanouit
au fond du bleu de l'innocence !
C'est
beau. Voir Caliban et rester Ariel !
Avoir
dans son humble âme un si merveilleux ciel
Que
l'apparition indignée et sauvage
Des
êtres de la nuit n'y fasse aucun ravage,
Et se
sentir si plein de lumière et si doux
Que
leur souffle n'éteigne aucune étoile en vous !
Et je
rêve. Et je crois entendre un dialogue
Entre
la tragédie effroyable et l'églogue ;
D'un
côté l'épouvante, et de l'autre l'amour ;
Dans
l'une ni dans l'autre il ne fait encor jour ;
L'enfant
semble vouloir expliquer quelque chose ;
La bête
gronde, et, monstre incliné sur la rose,
Écoute...
- Et qui pourrait comprendre, ô firmament,
Ce que
le bégaiement dit au rugissement ?
Quel
que soit le secret, tout se dresse et médite,
La
fleur bénie ainsi que l'épine maudite ;
Tout
devient attentif ; tout tressaille ; un frisson
Agite
l'air, le flot, la branche, le buisson,
Et dans
les clairs-obscurs et dans les crépuscules,
Dans
cette ombre où jadis combattaient les Hercules,
Où les
Bellérophons s'envolaient, où planait
L'immense
Amos criant : Un nouveau monde naît !
On sent
on ne sait quelle émotion sacrée,
Et
c'est, pour la nature où l'éternel Dieu crée,
C'est
pour tout le mystère un attendrissement
Comme
si l'on voyait l'aube au rayon calmant
S'ébaucher
par-dessus d'informes promontoires,
Quand
l'âme blanche vient parler aux âmes noires.
6
janvier 1876
IX
La face
de la bête est terrible ; on y sent
L'Ignoré,
l'éternel problème éblouissant
Et
ténébreux, que l'homme appelle la Nature ;
On a
devant soi l'ombre informe, l'aventure
Et le
joug, l'esclavage et la rébellion,
Quand
on voit le visage effrayant du lion ;
Le
monstre orageux, rauque, effréné, n'est pas libre,
Ô
stupeur ! et quel est cet étrange équilibre
Composé
de splendeur et d'horreur, l'univers,
Où
règne un Jéhovah dont Satan est l'envers ;
Où les
astres, essaim lumineux et livide,
Semblent
pris dans un bagne, et fuyant dans le vide,
Et
jetés au hasard comme on jette les dés,
Et
toujours à la chaîne et toujours évadés ?
Quelle
est cette merveille effroyable et divine
Où,
dans l'éden qu'on voit, c'est l'enfer qu'on devine,
Où
s'éclipse, ô terreur, espoirs évanouis,
L'infini
des soleils sous l'infini des nuits,
Où,
dans la brute, Dieu disparaît et s'efface ?
Quand
ils ont devant eux le monstre face à face,
Les
mages, les songeurs vertigineux des bois,
Les
prophètes blêmis à qui parlent des voix,
Sentent
on ne sait quoi d'énorme dans la bête ;
Pour
eux l'amer rictus de cette obscure tête,
C'est
l'abîme, inquiet d'être trop regardé,
C'est
l'éternel secret qui veut être gardé
Et qui
ne laisse pas entrer dans ses mystères
La
curiosité des pâles solitaires ;
Et ces
hommes, à qui l'ombre fait des aveux,
Sentent
qu'ici le sphinx s'irrite, et leurs cheveux
Se
dressent, et leur sang dans leurs veines se fige
Devant
le froncement de sourcil du prodige.
X
Toutes
sortes d'enfants, blonds, lumineux, vermeils,
Dont le
bleu paradis visite les sommeils
Quand
leurs yeux sont fermés la nuit dans les alcôves,
Sont
là, groupés devant la cage aux bêtes fauves ;
Ils
regardent.
Ils ont sous les yeux l'élément,
Le
gouffre, le serpent tordu comme un tourment,
L'affreux
dragon, l'onagre inepte, la panthère,
Le
chacal abhorré des spectres, qu'il déterre,
Le
gorille, fantôme et tigre, et ces bandits,
Les
loups, et les grands lynx qui tutoyaient jadis
Les
prophètes sacrés accoudés sur des bibles ;
Et,
pendant que ce tas de prisonniers terribles
Gronde,
l'un vil forçat, l'autre arrogant proscrit,
Que
fait le groupe rose et charmant ? Il sourit.
L'abîme
est là qui gronde et les enfants sourient.
Ils
admirent. Les voix épouvantables crient
Tandis
que cet essaim de fronts pleins de rayons,
Presque
ailé, nous émeut comme si nous voyions
L'aube
s'épanouir dans une géorgique,
Tandis
que ces enfants chantent, un bruit tragique
Va,
chargé de colère et de rébellions
Du
cachot des vautours au bagne des lions.
Et le
sourire frais des enfants continue.
Devant
cette douceur suprême, humble, ingénue,
Obstinée,
on s'étonne, et l'esprit stupéfait
Songe,
comme aux vieux temps d'Orphée et de Japhet,
Et l'on
se sent glisser dans la spirale obscure
Du
vertige, où tombaient Job, Thalès, Épicure,
Où l'on
cherche à tâtons quelqu'un, ténébreux puits
Où
l'âme dit : Réponds ! où Dieu dit : Je ne puis !
Oh ! si
la conjecture antique était fondée,
Si le
rêve inquiet des mages de Chaldée,
L'hypothèse
qu'Hermès et Pythagore font,
Si ce
songe farouche était le vrai profond ;
La bête
parmi nous, si c'était là Tantale !
Si la
réalité redoutable et fatale
C'était
ceci : les loups, les boas, les mammons
Masques
sombres, cachant d'invisibles démons !
Oh !
ces êtres affreux dont l'ombre est le repaire,
Ces
crânes aplatis de tigre et de vipère,
Ces
vils fronts écrasés par le talon divin,
L'ours,
rêveur noir, le singe, effroyable sylvain,
Ces
rictus convulsifs, ces faces insensées,
Ces
stupides instincts menaçant nos pensées,
Ceux-ci
pleins de l'horreur nocturne des forêts,
Ceux-là,
fuyants aspects, flottants, confus, secrets,
Sur qui
la mer répand ses moires et ses nacres,
Ces
larves, ces passants des bois, ces simulacres,
Ces
vivants dans la tombe animale engloutis,
Ces
fantômes ayant pour loi les appétits,
Ciel
bleu ! s'il était vrai que c'est là ce qu'on nomme
Les
damnés, expiant d'anciens crimes chez l'homme,
Qui,
sortis d'une vie antérieure, ayant
Dans
les yeux la terreur d'un passé foudroyant,
Viennent,
balbutiant d'épouvante et de haine,
Dire au
milieu de nous les mots de la géhenne,
Et qui
tâchent en vain d'exprimer leur tourment
À notre
verbe avec le sourd rugissement ;
Tas de
forçats qui grince et gronde, aboie et beugle ;
Muets
hurlants qu'éclaire un flamboiement aveugle ;
Oh !
s'ils étaient là. nus sous le destin de fer,
Méditant
vaguement sur l'éternel enfer ;
Si ces
mornes vaincus de la nature immense
Se
croyaient à jamais bannis de la clémence ;
S'ils
voyaient les soleils s'éteindre par degrés,
Et s'ils
n'étaient plus rien que des désespérés ;
Oh !
dans l'accablement sans fond, quand tout se brise,
Quand
tout s'en va, refuse et fuit, quelle surprise,
Pour
ces êtres méchants et tremblants à la fois,
D'entendre
tout à coup venir ces jeunes voix !
Quelqu'un
est là ! Qui donc ? On parle ! ô noir problème !
Une
blancheur paraît sur la muraille blême
Où
chancelle l'obscure et morne vision.
Le
léviathan voit accourir l'alcyon !
Quoi !
le déluge voit arriver la colombe !
La
clarté des berceaux filtre à travers la tombe
Et
pénètre d'un jour clément les condamnés !
Les
spectres ne sont point haïs des nouveau-nés !
Quoi !
l'araignée immense ouvre ses sombres toiles !
Quel
rayon qu'un regard d'enfant, saintes étoiles !
Mais
puisqu'on peut entrer, on peut donc s'en aller !
Tout
n'est donc pas fini ! L'azur vient nous parler !
Le ciel
est plus céleste en ces douces prunelles !
C'est
quand Dieu, pour venir des voûtes éternelles
Jusqu'à
la terre, triste et funeste milieu,
Passe à
travers l'enfant qu'il est tout à fait Dieu !
Quoi !
le plafond difforme aurait une fenêtre !
On
verrait l'impossible espérance renaître !
Quoi !
l'on pourrait ne plus mordre, ne plus grincer !
Nous
représentons-nous ce qui peut se passer
Dans
les craintifs cerveaux des bêtes formidables ?
De la
lumière au bas des gouffres insondables !
Une
intervention de visages divins !
La
torsion du mal dans les brûlants ravins
De
l'enfer misérable est soudain apaisée
Par
d'innocents regards purs comme la rosée !
Quoi !
l'on voit des yeux luire et l'on entend des pas !
Est-ce
que nous savons s'ils ne se mettent pas,
Ces
monstres, à songer, sitôt la nuit venue,
S'appelant,
stupéfaits de cette aube inconnue
Qui se
lève sur l'âpre et sévère horizon ?
Du
pardon vénérable ils ont le saint frisson ;
Il leur
semble sentir que les chaînes les quittent ;
Les
échevèlements des crinières méditent ;
L'enfer,
cette ruine, est moins trouble et moins noir ;
Et
l'œil presque attendri de ces captifs croit voir
Dans un
pur demi-jour qu'un ciel lointain azure
Grandir
l'ombre d'un temple au seuil de la masure.
Quoi !
l'enfer finirait ! l'ombre entendrait raison !
Ô
clémence ! ô lueur dans l'énorme prison !
On ne
sait quelle attente émeut ces cœurs étranges.
Quelle
promesse au fond du sourire des anges !
25
décembre 1875. Noël.
V -
Jeanne endormie. - 2
Elle
dort ; ses beaux yeux se rouvriront demain ;
Et mon
doigt qu'elle tient dans l'ombre emplit sa main ;
Moi, je
lis, ayant soin que rien ne la réveille,
Des
journaux pieux ; tous m'insultent ; l'un conseille
De
mettre à Charenton quiconque lit mes vers ;
L'autre
voue au bûcher mes ouvrages pervers ;
L'autre,
dont une larme humecte les paupières,
Invite
les passants à me jeter des pierres ;
Mes
écrits sont un tas lugubre et vénéneux
Où tous
les noirs dragons du mal tordent leurs nœuds ;
L'autre
croit à l'enfer et m'en déclare apôtre ;
L'un
m'appelle Antéchrist, l'autre Satan, et l'autre
Craindrait
de me trouver le soir au coin d'un bois ;
L'un me
tend la ciguë et l'autre me dit : Bois !
J'ai
démoli le Louvre et tué les otages ;
Je fais
rêver au peuple on ne sait quels partages ;
Paris
en flamme envoie à mon front sa rougeur ;
Je suis
incendiaire, assassin, égorgeur,
Avare,
et j'eusse été moins sombre et moins sinistre
Si
l'empereur m'avait voulu faire ministre ;
Je suis
l'empoisonneur public, le meurtrier ;
Ainsi
viennent en foule autour de moi crier
Toutes
ces voix jetant l'affront, sans fin, sans trêve ;
Cependant
l'enfant dort, et, comme si son rêve
Me
disait : - Sois tranquille, ô père, et sois clément ! -
Je sens
sa main presser la mienne doucement.
2
décembre 1873
VI -
Grand âge et bas âge mêlés
I
- Mon âme est faite ainsi que jamais ni l'idée ...
II
- Chant sur le berceau
III - La cicatrice
IV
- Une tape
V
- Ma Jeanne, dont je suis doucement insensé ...
VI
- Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir ...
VII - Chanson pour faire danser en rond les petits enfants
VIII - Le pot cassé
IX
- Et Jeanne à Mariette a dit : - Je savais bien ...
X
- Tout pardonner, c'est trop ; tout donner, c'est beaucoup ...
I
Mon âme
est faite ainsi que jamais ni l'idée,
Ni
l'homme, quels qu'ils soient, ne l'ont intimidée ;
Toujours
mon cœur, qui n'a ni bible ni koran,
Dédaigna
le sophiste et brava le tyran ;
Je suis
sans épouvante étant sans convoitise ;
La peur
ne m'éteint pas et l'honneur seul m'attise ;
J'ai
l'ankylose altière et lourde du rocher ;
Il est
fort malaisé de me faire marcher
Par
désir en avant ou par crainte en arrière ;
Je
résiste à la force et cède à la prière,
Mais
les biens d'ici-bas font sur moi peu d'effet ;
Et je
déclare, amis, que je suis satisfait,
Que mon
ambition suprême est assouvie,
Que je
me reconnais payé dans cette vie,
Et que
les dieux cléments ont comblé tous mes veux.
Tant
que sur cette terre, où vraiment je ne veux
Ni
socle olympien, ni colonne trajane,
On ne
m'ôtera pas le sourire de Jeanne.
Paris,
17 novembre 1870
II -
Chant sur le berceau
Je
veille. Ne crains rien. J'attends que tu t'endormes.
Les
anges sur ton front viendront poser leurs bouches.
Je ne
veux pas sur toi d'un rêve ayant des formes
Farouches ;
Je veux
qu'en te voyant là, ta main dans la mienne,
Le vent
change son bruit d'orage en bruit de lyre.
Et que
sur ton sommeil la sinistre nuit vienne
Sourire.
Le
poète est penché sur les berceaux qui tremblent ;
Il leur
parle, il leur dit tout bas de tendres choses,
Il est
leur amoureux, et ses chansons ressemblent
Aux roses.
Il est
plus pur qu'avril embaumant la pelouse
Et que
mai dont l'oiseau vient piller la corbeille ;
Sa voix
est un frisson d'âme, à rendre jalouse
L'abeille ;
Il
adore ces nids de soie et de dentelles ;
Son
cœur a des gaîtés dans la fraîche demeure
Qui
font rire aux éclats avec des douceurs telles
Qu'on pleure ;
Il est
le bon semeur des fraîches allégresses ;
Il rit.
Mais si les rois et leurs valets sans nombre
Viennent,
s'il voit briller des prunelles tigresses
Dans l'ombre,
S'il
voit du Vatican, de Berlin ou de Vienne
Sortir
un guet-apens, une horde, une bible,
Il se
dresse, il n'en faut pas plus pour qu'il devienne
Terrible.
S'il
voit ce basilic, Rome, ou cette araignée,
Ignace,
ou ce vautour, Bismarck, faire leur crime,
Il
gronde, il sent monter dans sa strophe indignée
L'abîme.
C'est
dit. Plus de chansons. L'avenir qu'il réclame,
Les
peuples et leur droit, les rois et leur bravade,
Sont
comme un tourbillon de tempête où cette âme
S'évade.
Il
accourt. Reviens, France, à ta fierté première !
Délivrance
! Et l'on voit cet homme qui se lève
Ayant
Dieu dans le cœur et dans l'œil la lumière
Du glaive.
Et sa
pensée, errante alors comme les proues
Dans
l'onde et les drapeaux dans les noires mêlées,
Est un
immense char d'aurore avec des roues
Ailées.
7
juillet 1875
III -
La cicatrice
Une
croûte assez laide est sur la cicatrice.
Jeanne
l'arrache, et saigne, et c'est là son caprice ;
Elle
arrive, montrant son doigt presque en lambeau.
- J'ai, me dit-elle, ôté la peau de mon bobo.
-
Je la
gronde, elle pleure, et, la voyant en larmes,
Je
deviens plat. - Faisons la paix, je rends les armes,
Jeanne,
à condition que tu me souriras. -
Alors
la douce enfant s'est jetée en mes bras,
Et m'a
dit, de son air indulgent et suprême :
- Je ne me ferai plus de mal, puisque je
t'aime. -
Et nous
voilà contents, en ce tendre abandon,
Elle de
ma clémence et moi de son pardon.
25 juin
1875
IV -
Une tape
De la
petite main sort une grosse tape.
- Grand-père, grondez-la ! Quoi ! c'est vous
qu'elle frappe !
Vous
semblez avec plus d'amour la regarder !
Grondez
donc ! - L'aïeul dit : - Je ne puis plus gronder !
Que
voulez-vous ? Je n'ai gardé que le sourire.
Quand
on a vu Judas trahir, Néron proscrire,
Satan
vaincre, et régner les fourbes ténébreux,
Et
quand on a vidé son cœur profond sur eux ;
Quand
on a dépensé la sinistre colère ;
Quand,
devant les forfaits que l'église tolère,
Que la
chaire salue et que le prêtre admet,
On a
rugi, debout sur quelque âpre sommet ;
Quand
sur l'invasion monstrueuse du parthe,
Quand
sur les noirs serments vomis par Bonaparte,
Quand
sur l'assassinat des lois et des vertus,
Sur
Paris sans Barbès, sur Rome sans Brutus,
Sur le
tyran qui flotte et sur l'état qui sombre,
Triste,
on a fait planer l'immense strophe sombre ;
Quand
on a remué le plafond du cachot ;
Lorsqu'on
a fait sortir tout le bruit de là-haut,
Les
imprécations, les éclairs, les huées
De la
caverne affreuse et sainte des nuées ;
Lorsqu'on
a, dans des jours semblables à des nuits,
Roulé
toutes les voix du gouffre, les ennuis
Et les
cris, et les pleurs pour la France trahie,
Et
l'ombre, et Juvénal, augmenté d'Isaïe,
Et des
écroulements d'ïambes furieux
Ainsi
que des rochers de haine dans les cieux ;
Quand
on a châtié jusqu'aux morts dans leurs tombes ;
Lorsqu'on
a puni l'aigle à cause des colombes,
Et
souffleté Nemrod, César, Napoléon,
Qu'on a
questionné même le Panthéon,
Et fait
trembler parfois cette haute bâtisse ;
Quand
on a fait sur terre et sous terre justice,
Et
qu'on a nettoyé de miasmes l'horizon,
Dame !
on rentre un peu las, c'est vrai, dans sa maison ;
On ne
se fâche pas des mouches familières ;
Les
légers coups de bec qui sortent des volières,
Le doux
rire moqueur des nids mélodieux,
Tous
ces petits démons et tous ces petits dieux
Qu'on
appelle marmots et bambins, vous enchantent ;
Même
quand on les sent vous mordre, on croit qu'ils chantent.
Le
pardon, quel repos ! Soyez Dante et Caton
Pour
les puissants, mais non pour les petits. Va-t-on
Faire
la grosse voix contre ce frais murmure ?
Va-t-on
pour les moineaux endosser son armure ?
Bah !
contre de l'aurore est-ce qu'on se défend ?
Le
tonnerre chez lui doit être bon enfant.
19 juin
1875
V
Ma
Jeanne, dont je suis doucement insensé,
Étant
femme, se sent reine ; tout l'A B C
Des
femmes, c'est d'avoir des bras blancs, d'être belles,
De
courber d'un regard les fronts les plus rebelles,
De
savoir avec rien, des bouquets, des chiffons,
Un
sourire, éblouir les cœurs les plus profonds,
D'être,
à côté de l'homme ingrat, triste et morose,
Douces
plus que l'azur, roses plus que la rose ;
Jeanne
le sait ; elle a trois ans, c'est l'âge mûr ;
Rien ne
lui manque ; elle est la fleur de mon vieux mur,
Ma
contemplation, mon parfum, mon ivresse ;
Ma
strophe, qui près d'elle a l'air d'une pauvresse,
L'implore,
et reçoit d'elle un rayon ; et l'enfant
Sait
déjà se parer d'un chapeau triomphant,
De
beaux souliers vermeils, d'une robe étonnante ;
Elle a
des mouvements de mouche frissonnante ;
Elle
est femme, montrant ses rubans bleus ou verts,
Et sa
fraîche toilette, et son âme au travers ;
Elle
est de droit céleste et par devoir jolie ;
Et son
commencement de règne est ma folie.
27
octobre
VI
Jeanne
était au pain sec dans le cabinet noir,
Pour un
crime quelconque, et, manquant au devoir,
J'allai
voir la proscrite en pleine forfaiture,
Et lui
glissai dans l'ombre un pot de confiture
Contraire
aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,
Repose
le salut de la société
S'indignèrent,
et Jeanne a dit d'une voix douce :
- Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce
;
Je ne
me ferai plus griffer par le minet.
Mais on
s'est récrié : - Cette enfant vous connaît ;
Elle
sait à quel point vous êtes faible et lâche.
Elle
vous voit toujours rire quand on se fâche.
Pas de
gouvernement possible. À chaque instant
L'ordre
est troublé par vous ; le pouvoir se détend ;
Plus de
règle. L'enfant n'a plus rien qui l'arrête.
Vous
démolissez tout. - Et j'ai baissé la tête,
Et j'ai
dit : - Je n'ai rien à répondre à cela,
J'ai
tort. Oui, c'est avec ces indulgences-là
Qu'on a
toujours conduit les peuples à leur perte.
Qu'on
me mette au pain sec. - Vous le méritez, certe,
On vous
y mettra. - Jeanne alors, dans son coin noir,
M'a dit
tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,
Pleins
de l'autorité des douces créatures :
- Eh bien' moi, je t'irai porter des
confitures.
21
octobre 1876
VII -
Chanson pour faire danser en rond les petits enfants
Grand
bal sous le tamarin.
On
danse et l'on tambourine.
Tout
bas parlent, sans chagrin,
Mathurin
à Mathurine,
Mathurine
à Mathurin.
C'est
le soir, quel joyeux train !
Chantons
à pleine poitrine
Au bal
plutôt qu'au lutrin.
Mathurin
à Mathurine,
Mathurine
à Mathurin.
Découpé
comme au burin,
L'arbre,
au bord de l'eau marine,
Est
noir sur le ciel serein.
Mathurin
à Mathurine,
Mathurine
à Mathurin.
Dans le
bois rôde Isengrin.
Le
magister endoctrine
Un
moineau pillant le grain.
Mathurin
à Mathurine,
Mathurine
à Mathurin.
Broutant
l'herbe brin à brin,
Le
lièvre a dans la narine
L'appétit
du romarin,
Mathurin
à Mathurine,
Mathurine
à Mathurin.
Sous
l'ormeau le pèlerin
Demande
à la pèlerine
Un
baiser pour un quatrain.
Mathurin
à Mathurine,
Mathurine
à Mathurin.
Derrière
un pli de terrain,
Nous
entendons la clarine
Du
cheval d'un voiturin.
Mathurin
à Mathurine,
Mathurine
à Mathurin.
Bruxelles,
5 août 1865
VIII -
Le pot cassé
Ô ciel
! toute la Chine est par terre en morceaux !
Ce vase
pâle et doux comme un reflet des eaux,
Couverts
d'oiseaux, de fleurs, de fruits, et des mensonges
De ce
vague idéal qui sort du bleu des songes,
De ce
vase unique, étrange, impossible, engourdi,
Gardant
sur lui le clair de lune en plein midi,
Qui
paraissait vivant, où luisait une flamme,
Qui
semblait presque un monstre et semblait presque une âme,
Mariette,
en faisant la chambre, l'a poussé
Du
coude par mégarde, et le voilà brisé !
Beau
vase ! Sa rondeur était de rêves pleine,
Des
bœufs d'or y broutaient des prés de porcelaine.
Je
l'aimais, je l'avais acheté sur les quais,
Et
parfois aux marmots pensifs je l'expliquais.
Voici
l'Yak ; voici le singe quadrumane ;
Ceci
c'est un docteur peut-être, ou bien un âne ;
Il dit
la messe, à moins qu'il ne dise hi-han ;
Ça
c'est un mandarin qu'on nomme aussi kohan ;
Il faut
qu'il soit savant, puisqu'il a ce gros ventre.
Attention,
ceci, c'est le tigre en son antre,
Le
hibou dans son trou, le roi dans son palais,
Le
diable en son enfer ; voyez comme ils sont laids !
Les
monstres, c'est charmant, et les enfants le sentent.
Des
merveilles qui sont des bêtes les enchantent.
Donc,
je tenais beaucoup à ce vase. Il est mort.
J'arrivai
furieux, terrible, et tout d'abord :
- Qui donc a fait cela ? criai-je. Sombre
entrée !
Jeanne
alors, remarquant Mariette effarée,
Et
voyant ma colère et voyant son effroi,
M'a
regardé d'un air d'ange, et m'a dit : - C'est moi.
4 avril
IX
Et
Jeanne à Mariette a dit : - Je savais bien
Qu'en
répondant c'est moi, papa ne dirait rien.
Je n'ai
pas peur de lui puisqu'il est mon grand-père.
Vois-tu,
papa n'a pas le temps d'être en colère,
Il
n'est jamais beaucoup fâché, parce qu'il faut
Qu'il
regarde les fleurs, et quand il fait bien chaud
Il nous
dit : N'allez pas au grand soleil nu-tête,
Et ne
vous laissez pas piquer par une bête,
Courez,
ne tirez pas le chien par son collier,
Prenez
garde aux faux pas dans le grand escalier,
Et ne
vous cognez pas contre les coins des marbres.
Jouez.
Et puis après il s'en va dans les arbres.
8 avril
X
Tout
pardonner, c'est trop ; tout donner, c'est beaucoup !
Eh
bien, je donne tout et je pardonne tout
Aux
petits ; et votre œil sévère me contemple.
Toute
cette clémence est de mauvais exemple.
Faire
de l'amnistie en chambre est périlleux.
Absoudre
des forfaits commis par des yeux bleus
Et par
des doigts vermeils et purs, c'est effroyable.
Si cela
devenait contagieux, que diable !
Il faut
un peu songer à la société.
La
férocité sied à la paternité ;
Le
sceptre doit avoir la trique pour compagne ;
L'idéal,
c'est un Louvre appuyé sur un bagne ;
Le bien
doit être fait par une main de fer.
Quoi !
si vous étiez Dieu, vous n'auriez pas d'enfer ?
Presque
pas. Vous croyez que je serais bien aise
De voir
mes enfants cuire au fond d'une fournaise ?
Eh bien
! non. Ma foi non ! J'en fais mea-culpa ;
Plutôt
que Sabaoth je serais Grand-papa.
Plus de
religion alors ? Comme vous dites.
Plus de
société ? Retour aux troglodytes,
Aux
sauvages, aux gens vêtus de peaux de loups ?
Non,
retour au vrai Dieu, distinct du Dieu jaloux,
Retour
à la sublime innocence première,
Retour
à la raison, retour à la lumière !
Alors,
vous êtes fou, grand-père. J'y consens.
Tenez,
messieurs les forts et messieurs les puissants,
Défiez-vous
de moi, je manque de vengeance.
Qui
suis-je ? Le premier venu, plein d'indulgence,
Préférant
la jeune aube à l'hiver pluvieux,
Homme
ayant fait des lois, mais repentant et vieux,
Qui
blâme quelquefois, mais qui jamais ne damne,
Autorité
foulée aux petits pieds de Jeanne,
Pas sûr
de tout savoir, en doutant même un peu,
Toujours
tenté d'offrir aux gens sans feu ni lieu
Un coin
du toit, un coin du foyer, moins sévère
Aux
péchés qu'on honnit qu'aux forfaits qu'on révère,
Capable
d'avouer les êtres sans aveu.
Ah ! ne
m'élevez pas au grade de bon Dieu !
Voyez-vous,
je ferais toutes sortes de choses
Bizarres
; je rirais ; j'aurais pitié des roses,
Des
femmes, des vaincus, des faibles, des tremblants ;
Mes
rayons seraient doux comme des cheveux blancs ;
J'aurais
un arrosoir assez vaste pour faire
Naître
des millions de fleurs dans toute sphère,
Partout,
et pour éteindre au loin le triste enfer :
Lorsque
je donnerais un ordre, il serait clair ;
Je
cacherais le cerf aux chiens flairant sa piste ;
Qu'un
tyran pût jamais se nommer mon copiste,
Je ne
le voudrais pas ; je dirais : Joie à tous !
Mes
miracles seraient ceci : - Les hommes doux. -
Jamais
de guerre. - Aucun fléau. - Pas de déluge .
- Un croyant dans le prêtre, un juste dans le
juge. -
Je
serais bien coiffé de brouillard, étant Dieu,
C'est
convenable ; mais je me fâcherais peu,
Et je
ne mettrais point de travers mon nuage
Pour un
petit enfant qui ne serait pas sage ;
Quand
j'offrirais le ciel à vous, fils de Japhet,
On
verrait que je sais comment le ciel est fait ;
Je
n'annoncerais point que les nocturnes toiles
Laisseraient
pêle-mêle un jour choir les étoiles,
Parce
que j'aurais peur, si je vous disais ça,
De voir
Newton pousser le coude à Spinosa ;
Je
ferais à Veuillot le tour épouvantable
D'inviter
Jésus-Christ et Voltaire à ma table.
Et de
faire verser mon meilleur vin, hélas,
Par
l'ami de Lazare à l'ami de Calas ;
J'aurais
dans mon éden, jardin à large porte,
Un doux
water-closet mystérieux, de sorte
Qu'on
puisse au paradis mettre le Syllabus ;
Je
dirais aux rois : Rois, vous êtes des abus,
Disparaissez
J'irais, clignant de la paupière,
Rendre
aux pauvres leurs sous sans le dire à Saint-Pierre,
Et,
sournois, je ferais des trous à son panier
Sous
l'énorme tas d'or qu'il nomme son denier ;
Je
dirais à l'abbé Dupanloup : Moins de zèle !
Vous
voulez à la Vierge ajouter la Pucelle,
C'est
cumuler, monsieur l'évêque ; apaisez-vous.
Un
Jéhovah trouvant que le peuple à genoux
Ne vaut
pas l'homme droit et debout, tête haute,
Ce
serait moi. J'aurais un pardon pour la faute,
Mais je
dirais : Tâchez de rester innocents.
Et je
demanderais aux prêtres, non l'encens,
Mais la
vertu. J'aurais de la raison. En somme,
Si
j'étais le bon Dieu, je serais un bon homme.
VII -
L'immaculée conception
Ô
Vierge sainte, conçue sans péché !
(Prière
chrétienne.)
L'enfant
partout. Ceci se passe aux Tuileries.
Plusieurs
Georges, plusieurs Jeannes, plusieurs Maries ;
Un qui
tette un qui dort ; dans l'arbre un rossignol ;
Un
grand déjà rêveur qui voudrait voir Guignol ;
Une
fille essayant ses dents dans une pomme ;
Toute
la matinée adorable de l'homme ;
L'aube
et polichinelle ; on court, on jase, on rit ;
On
parle à sa poupée, elle a beaucoup d'esprit ;
On
mange des gâteaux et l'on saute à la corde.
On me
demande un sou pour un pauvre ; j'accorde
Un
franc ; merci, grand-père ! et l'on retourne au jeu,
Et l'on
grimpe, et l'on danse, et l'on chante. Ô ciel bleu !
C'est
toi le cheval. Bien. Tu traînes la charrette,
Moi je
suis le cocher. À gauche ; à droite ; arrête.
Jouons
aux quatre coins. Non ; à colin-maillard.
Leur
clarté sur son banc réchauffe le vieillard.
Les
bouches des petits sont de murmures pleines,
Ils
sont vermeils, ils ont plus de fraîches haleines
Que
n'en ont les rosiers de mai dans les ravins,
Et
l'aurore frissonne en leurs cheveux divins.
Tout
cela c'est charmant. - Tout cela c'est horrible !
C'est
le péché !
Lisez nos missels, notre bible,
L'abbé
Pluche, saint Paul, par Trublet annoté,
Veuillot,
tout ce qui fait sur terre autorité.
Une
conception seule est immaculée ;
Tous
les berceaux sont noirs, hors la crèche étoilée ;
Ce
grand lit de l'abîme, hyménée, est taché.
Où
l'homme dit Amour ! le ciel répond Péché !
Tout
est souillure, et qui le nie est un athée.
Toute
femme est la honte, une seule exceptée.
Ainsi
ce tas d'enfants est un tas de forfaits !
Oiseau
qui fais ton nid, c'est le mal que tu fais.
Ainsi
l'ombre sourit d'une façon maligne
Sur la
douce couvée. Ainsi le bon Dieu cligne
Des
yeux avec le diable et dit : Prends-moi cela !
Et
c'est mon crime, ô ciel, l'innocent que voilà !
Ainsi
ce tourbillon de lumière et de joie,
L'enfance,
ainsi l'essaim d'âmes que nous envoie
L'amour
mystérieux qu'avril épanouit,
Ces
constellations d'anges dans notre nuit,
Ainsi
la bouche rose, ainsi la tête blonde,
Ainsi
cette prunelle aussi claire que l'onde,
Ainsi
ces petits pieds courant dans le gazon,
Cette
cohue aimable emplissant l'horizon
Et dont
le grand soleil qui rit semble être l'hôte,
C'est
le fourmillement monstrueux de la faute !
Péché !
Péché ! Le mal est dans les nouveau-nés.
Oh !
quel sinistre affront ! Prêtres infortunés !
Au
milieu de la vaste aurore ils sont funèbres ;
Derrière
eux vient la chute informe des ténèbres.
Dans
les plis de leur dogme ils ont la sombre nuit.
Le
couple a tort, le fruit est vil, le germe nuit.
De
l'enfant qui la souille une mère est suivie.
Ils
sont les justiciers de ce crime, la vie.
Malheur
! pas un hymen, non, pas même le leur,
Pas
même leur autel n'est pur. Malheur ! malheur !
Ô
femmes, sur vos fronts ils mettent d'affreux doutes.
Le
couronnement d'une est l'outrage de toutes.
Démence
! ce sont eux les désobéissants.
On ne
sait quel crachat se mêle à leur encens.
Ô la
profonde insulte ! ils jettent l'anathème
Sur
l'œil qui dit : je vois ! sur le cœur qui dit : j'aime !
Sur
l'âme en fête et l'arbre en fleur et l'aube en feu,
Et sur
l'immense joie éternelle de Dieu
Criant
: Je suis le père ! et sans borne et sans voile
Semant
l'enfant sur terre et dans le ciel l'étoile !
25 juin
1875
VIII -
Les griffonnages de l'écolier
Charle
a fait des dessins sur son livre de classe.
Le
thème est fatigant au point, qu'étant très lasse,
La
plume de l'enfant n'a pu se reposer
Qu'en
faisant ce travail énorme : improviser
Dans un
livre, partout, en haut, en bas, des fresques,
Comme
on en voit aux murs des alhambras moresques,
Des
taches d'encre, ayant des aspects d'animaux,
Qui
dévorent la phrase et qui rongent les mots,
Et, le
texte mangé, viennent mordre les marges.
Le nez
du maître flotte au milieu de ces charges.
Troublant
le clair-obscur du vieux latin toscan,
Dans la
grande satire où Rome est au carcan,
Sur
César, sur Brutus. sur les hautes mémoires,
Charle
a tranquillement dispersé ses grimoires.
Ce
chevreau, le caprice, a grimpé sur les vers.
Le
livre, c'est l'endroit ; l'écolier, c'est l'envers.
Sa
gaîté s'est mêlée, espiègle, aux stigmates
Du
vengeur qui voulait s'enfuir chez les Sarmates.
Les
barbouillages sont étranges, profonds, drus.
Les
monstres ! Les voilà perchés, l'un sur Codrus,
L'autre
sur Néron. L'autre égratigne un dactyle.
Un pâté
fait son nid dans les branches du style.
Un âne,
qui ressemble à monsieur Nisard, brait,
Et
s'achève en hibou dans l'obscure forêt ;
L'encrier
sur lui coule, et, la tête inondée
De
cette pluie, il tient dans sa patte un spondée.
Partout
la main du rêve a tracé le dessin ;
Et
c'est ainsi qu'au gré de l'écolier, l'essaim
Des
griffonnages, horde hostile aux belles-lettres,
S'est
envolé parmi les sombres hexamètres.
Jeu !
songe ! on ne sait quoi d'enfantin, s'enlaçant
Au
poème, lui donne un ineffable accent,
Commente
le chef-d'œuvre, et l'on sent l'harmonie
D'une
naïveté complétant un génie.
C'est
un géant ayant sur l'épaule un marmot.
Charle
invente une fleur qu'il fait sortir d'un mot,
Ou
lâche un farfadet ailé dans la broussaille
Du
rythme effarouché qui s'écarte et tressaille.
Un rond
couvre une page. Est-ce un dôme ? est-ce un œuf ?
Une
belette en sort qui peut-être est un bœuf.
Le
gribouillage règne, et sur chaque vers pose
Les
végétations de la métamorphose.
Charle
a sur ce latin fait pousser un hallier.
Grâce à
lui, ce vieux texte est un lieu singulier
Où le
hasard, l'ennui, le lazzi, la rature
Dressent
au second plan leur vague architecture.
Son
encre a fait la nuit sur le livre étoilé.
Et
pourtant, par instants, ce noir réseau brouillé,
À
travers ses rameaux, ses porches, ses pilastres,
Laisse
passer l'idée et laisse voir les astres.
C'est
de cette façon que Charle a travaillé
Au dur
chef-d'œuvre antique, et qu'au bronze rouillé
Il a
plaqué le lierre, et dérangé la masse
Du
masque énorme avec une folle grimace.
Il
s'est bien amusé. Quel bonheur d'écolier !
Traiter
un fier génie en monstre familier !
Être
avec ce lion comme avec un caniche !
Aux
pédants, groupe triste et laid, faire une niche !
Rendre
agréable aux yeux, réjouissant, malin,
Un
livre estampillé par monsieur Delalain !
Gai,
bondir à pieds joints par-dessus un poème !
Charle
est très satisfait de son œuvre, et lui-même
- L'oiseau voit le miroir et ne voit pas la
glu -
Il
s'admire.
Un guetteur survient, homme absolu.
Dans
son œil terne luit le pensum insalubre,
Sa
lèvre aux coins baissés porte en son pli lugubre
Le
rudiment, la loi, le refus des congés,
Et
l'auguste fureur des textes outragés.
L'enfance
veut des fleurs ; on lui donne la roche.
Hélas !
c'est le censeur du collège. Il approche,
Jette
au livre un regard funeste, et dit, hautain :
- Fort bien. Vous copierez mille vers ce
matin
Pour
manque de respect à vos livres d'étude. -
Et ce
geôlier s'en va, laissant là ce Latude.
Or
c'est précisément la récréation.
Être à
neuf ans Tantale, Encelade, Ixion !
Voir
autrui jouer ! Être un banni, qu'on excepte !
Tourner
du châtiment la manivelle inepte !
Soupirer
sous l'ennui, devant les cieux ouverts,
Et sous
cette montagne affreuse, mille vers !
Charles
sanglote, et dit : - Ne pas jouer aux barres !
Copier
du latin ! Je suis chez les barbares. -
C'est
midi ; le moment où sur l'herbe on s'assied,
L'heure
sainte où l'on doit sauter à cloche-pied ;
L'air
est chaud, les taillis sont verts, et la fauvette
S'y
débarbouille, ayant la source pour cuvette ;
La
cigale est là-bas qui chante dans le blé.
L'enfant
a droit aux champs. Charles songe accablé
Devant
le livre, hélas, tout noirci par ses crimes.
Il
croit confusément ou r gronder les rimes
D'un
Boileau, qui s'entr'ouvre et bâille à ses côtés ;
Tous
ces bouquins lui font l'effet d'être irrités.
Aucun
remords pourtant. Il a la tête haute.
Ne
sentant pas de honte, il ne voit pas de faute.
- Suis-je donc en prison ? Suis-je donc le
vassal
De
Noël, lâchement aggravé par Chapsal ?
Qu'est-ce
donc que j'ai fait ? - Triste, il voit passer l'heure
De la
joie. Il est seul. Tout l'abandonne. Il pleure.
Il
regarde, éperdu, sa feuille de papier.
Mille
vers ! Copier ! Copier ! Copier !
Copier
! Ô pédant, c'est là ce que tu tires
Du bois
où l'on entend la flûte des satyres,
Tyran
dont le sourcil, sitôt qu'on te répond,
Se
fronce comme l'onde aux arches d'un vieux pont !
L'enfance
a dès longtemps inventé dans sa rage
La
charrue à trois socs pour ce dur labourage.
- Allons ! dit-il, trichons les pions
déloyaux !
Et,
farouche, il saisit sa plume à trois tuyaux.
Soudain
du livre immense une ombre, une âme, un homme
Sort,
et dit : - Ne crains rien, mon enfant. Je me nomme
Juvénal.
Je suis bon. Je ne fais peur qu'aux grands. -
Charles
lève ses yeux pleins de pleurs transparents,
Et dit
: - Je n'ai pas peur. - L'homme, pareil aux marbres,
Reprend,
tandis qu'au loin on entend sous les arbres
Jouer
les écoliers, gais et de bonne foi :
- Enfant, je fus jadis exilé comme toi,
Pour
avoir comme toi barbouillé des figures.
Comme
toi les pédants, j'ai fâché les augures.
Élève
de Jauffret que jalouse Massin,
Voyons
ton livre. - Il dit, et regarde un dessin
Qui n'a
pas trop de queue et pas beaucoup de tête.
- Qu'est-ce que c'est que ça ! - Monsieur,
c'est une bête.
- Ah ! tu mets dans mes vers des bêtes !
Après tout,
Pourquoi
pas ? puisque Dieu, qui dans l'ombre est debout,
En met
dans les grands bois et dans les mers sacrées.
Il
tourne une autre page, et se penche : - Tu crées.
Qu'est
ceci ? Ca m'a l'air fort beau, quoique tortu.
- Monsieur, c'est un bonhomme. - Un bonhomme,
dis-tu ?
Eh
bien, il en manquait justement un. Mon livre
Est
rempli de méchants. Voir un bonhomme vivre
Parmi
tous ces gens-là me plaît. Césars bouffis,
Rangez-vous
! ce bonhomme est dieu. Merci, mon fils. -
Et,
d'un doigt souverain, le voilà qui feuillette
Nisard,
l'âne, le nez du maître, la belette
Qui
peut-être est un bœuf, les dragons, les griffons,
Les
pâtés d'encre ailés, mêlés aux vers profonds,
Toute
cette gaîté sur son courroux éparse,
Et
Juvénal s'écrie ébloui : - C'est très farce !
Ainsi,
la grande sœur et la petite sœur,
Ces
deux âmes, sont là, jasant ; et le censeur,
Obscur
comme minuit et froid comme décembre, serait
bien
étonné, s'il entrait dans la chambre,
De voir
sous le plafond du collège étouffant,
Le
vieux poète rire avec le doux enfant.
12
septembre
IX -
Les fredaines du grand-père enfant
Pepita
Comme
elle avait la résille,
D'abord
la rime hésita.
Ce
devait être Inésille... -
Mais
non, c'était Pepita.
Seize
ans. Belle et grande fille... -
(Ici la
rime insista :
Rimeur,
c'était Inésille.
Rime,
c'était Pepita.)
Pepita...
- Je me rappelle !
Oh ! le
doux passé vainqueur,
Tout le
passé, pêle-mêle
Revient
à flots dans mon cœur ;
Mer,
ton flux roule et rapporte
Les
varechs et les galets.
Mon
père avait une escorte ;
Nous
habitions un palais ;
Dans
cette Espagne que j'aime,
Au
point du jour, au printemps,
Quand
je n'existais pas même,
Pepita
- j'avais huit ans -
Me
disait : - Fils, je me nomme
Pepa ;
mon père est marquis. -
Moi, je
me croyais un homme,
Étant
en pays conquis.
Dans sa
résille de soie
Pepa
mettait des doublons ;
De la
flamme et de la joie
Sortaient
de ses cheveux blonds.
Tout
cela, jupe de moire,
Veste
de toréador,
Velours
bleu, dentelle noire,
Dansait
dans un rayon d'or.
Et
c'était presque une femme
Que
Pepita mes amours.
L'indolente
avait mon âme
Sous
son coude de velours.
Je
palpitais dans sa chambre
Comme
un nid près du faucon,
Elle
avait un collier d'ambre,
Un
rosier sur son balcon.
Tous
les jours un vieux qui pleure
Venait
demander un sou ;
Un
dragon à la même heure
Arrivait
je ne sais d'où.
Il
piaffait sous la croisée,
Tandis
que le vieux râlait
De sa
vieille voix brisée :
La charité,
s'il vous plaît !
Et la
belle au collier jaune,
Se
penchant sur son rosier,
Faisait
au pauvre l'aumône
Pour la
faire à l'officier.
L'un
plus fier, l'autre moins sombre,
Ils
partaient, le vieux hagard
Emportant
un sou dans l'ombre,
Et le
dragon un regard.
J'étais
près de la fenêtre,
Tremblant,
trop petit pour voir,
Amoureux
sans m'y connaître,
Et bête
sans le savoir.
Elle
disait avec charme :
Marions-nous
! choisissant
Pour
amoureux le gendarme
Et pour
mari l'innocent.
Je disais
quelque sottise ;
Pepa
répondait : Plus bas !
M'éteignant
comme on attise ;
Et,
pendant ces doux ébats,
Les
soldats buvaient des pintes
Et
jouaient au domino
Dans
les grandes chambres peintes
Du
palais Masserano.
Nuit du
16 janvier 1855
X -
Enfants, oiseaux et fleurs
I
- J'aime un groupe d'enfants qui rit et qui s'assemble ...
II
- Je suis des bois l'hôte fidèle ...
III - Dans le jardin
IV
- Le trouble-fête
V
- Ora, ama
VI
- La mise en liberté
I
J'aime
un groupe d'enfants qui rit et qui s'assemble ;
J'ai
remarqué qu'ils sont presque tous blonds, il semble
Qu'un
doux soleil levant leur dore les cheveux.
Lorsque
Roland, rempli de projets et de vœux,
Était
petit, après l'escrime et les parades,
Il
jouait dans les champs avec ses camarades
Raymond
le paresseux et Jean de Pau ; tous trois
Joyeux
; un moine un jour, passant avec sa croix,
Leur
demanda, c'était l'abbé de la contrée :
- Quelle est la chose, enfants, qui vous
plaît déchirée ?
- La chair d'un bœuf saignant, répondit Jean
de Pau.
- Un livre, dit Raymond. - Roland dit : Un
drapeau.
II
Je suis
des bois l'hôte fidèle,
Le
jardinier des sauvageons.
Quand
l'automne vient, l'hirondelle
Me dit
tout bas : Déménageons.
Après
frimaire, après nivôse,
Je vais
voir si les bourgeons frais
N'ont
pas besoin de quelque chose
Et si
rien ne manque aux forêts.
Je dis
aux ronces : Croissez, vierges !
Je dis
: Embaume ! au serpolet ;
Je dis
aux fleurs bordant les berges :
Faites
avec soin votre ourlet.
Je
surveille, entr'ouvrant la porte,
Le vent
soufflant sur la hauteur ;
Car
tromper sur ce qu'il apporte
C'est
l'usage de ce menteur.
Je
viens dès l'aube, en diligence,
Voir si
rien ne fait dévier
Toutes
les mesures d'urgence
Que
prend avril contre janvier.
Tout
finit, mais tout recommence,
Je
m'intéresse au procédé
De
rajeunissement immense,
Vainement
par l'ombre éludé.
J'aime
la broussaille mouvante,
Le
lierre, le lichen vermeil,
Toutes
les coiffures qu'invente
Pour
les ruines le soleil.
Quand
mai fleuri met des panaches
Aux
sombres donjons mécontents,
Je crie
à ces vieilles ganaches :
Laissez
donc faire le printemps !
Mai
1870
III -
Dans le jardin
Jeanne
et Georges sont là. Le noir ciel orageux
Devient
rose, et répand l'aurore sur leurs jeux ;
Ô beaux
jours ! Le printemps auprès de moi s'empresse ;
Tout
verdit ; la forêt est une enchanteresse ;
L'horizon
change, ainsi qu'un décor d'opéra ;
Appelez
ce doux mois du nom qu'il vous plaira,
C'est
mai, c'est floréal ; c'est l'hyménée auguste
De la
chose tremblante et de la chose juste,
Du nid
et de l'azur, du brin d'herbe et du ciel ;
C'est
l'heure où tout se sent vaguement éternel ;
C'est
l'éblouissement, c'est l'espoir, c'est l'ivresse ;
La
plante est une femme, et mon vers la caresse ;
C'est,
grâce aux frais glaïeuls, grâce aux purs liserons,
La
vengeance que nous poètes nous tirons
De cet
affreux janvier, si laid ; c'est la revanche
Qu'avril
contre l'hiver prend avec la pervenche ;
Courage,
avril ! Courage, ô mois de mai ! Ciel bleu,
Réchauffe,
resplendis, sois beau ! Bravo, bon Dieu !
Ah !
jamais la saison ne nous fait banqueroute.
L'aube
passe en semant des roses sur sa route.
Flamme
! ombre ! tout est plein de ténèbres et d'yeux ;
Tout est
mystérieux et tout est radieux ;
Qu'est-ce
que l'alcyon cherche dans les tempêtes ?
L'amour
; l'antre et le nid ayant les mêmes fêtes,
Je ne
vois pas pourquoi l'homme serait honteux
De ce
que les lions pensifs ont devant eux,
De
l'amour, de l'hymen sacré, de toi, nature !
Tout
cachot aboutit à la même ouverture,
La vie
; et toute chaîne, à travers nos douleurs,
Commence
par l'airain et finit par les fleurs.
C'est
pourquoi nous avons d'abord la haine infâme,
La
guerre, les tourments, les fléaux, puis la femme,
La nuit
n'ayant pour but que d'amener le jour.
Dieu
n'a fait l'univers que pour faire l'amour.
Toujours,
comme un poète aime, comme les sages
N'ont
pas deux vérités et n'ont pas deux visages,
J'ai
laissé la beauté, fier et suprême attrait,
Vaincre,
et faire de moi tout ce qu'elle voudrait ;
Je n'ai
pas plus caché devant la femme nue
Mes
transports, que devant l'étoile sous la nue
Et
devant la blancheur du cygne sur les eaux.
Car
dans l'azur sans fond les plus profonds oiseaux
Chantent
le même chant, et ce chant, c'est la vie.
Sois
puissant, je te plains ; sois aimé, je t'envie.
31 mai
1874
IV - Le
trouble-fête
Les
belles filles sont en fuite
Et ne
savent où se cacher.
Brune
et blonde, grande et petite,
Elles
dansaient près du clocher ;
Une
chantait, pour la cadence ;
Les
garçons aux fraîches couleurs
Accouraient
au bruit de la danse,
Mettant
à leurs chapeaux des fleurs ;
En
revenant de la fontaine,
Elles
dansaient près du clocher.
J'aime
Toinon, disait le chêne ;
Moi,
Suzon, disait le rocher.
Mais
l'homme noir du clocher sombre
Leur a
crié : - Laides ! fuyez ! -
Et son
souffle brusque a dans l'ombre
Éparpillé
ces petits pieds.
Toute
la danse s'est enfuie,
Les
yeux noirs avec les yeux bleus,
Comme
s'envole sous la pluie
Une
troupe d'oiseaux frileux.
Et
cette déroute a fait taire
Les
grands arbres tout soucieux,
Car les
filles dansant sur terre
Font
chanter les nids dans les cieux.
- Qu'a donc l'homme noir ? disent-elles. -
Plus de
chants ; car le noir témoin
A fait
bien loin enfuir les belles,
Et les
chansons encor plus loin.
Qu'a
donc l'homme noir ? - Je l'ignore,
Répond
le moineau, gai bandit ;
Elles
pleurent comme l'aurore.
Mais un
myosotis leur dit :
- Je vais vous expliquer ces choses.
Vous
n'avez point pour lui d'appas ;
Les
papillons aiment les roses,
Les
hiboux ne les aiment pas.
3
janvier 1855
V -
Ora, ama
Le long
des berges court la perdrix au pied leste.
Comme
pour l'entraîner dans leur danse céleste,
Les
nuages ont pris la lune au milieu d'eux.
Petit
Georges, veux-tu ? nous allons tous les deux
Nous en
aller jouer là-bas sous le vieux saule.
La nuit
tombe ; on se baigne ; et, la faulx sur l'épaule,
Le
faucheur rentre au gîte, essuyant sa sueur.
Le
crépuscule jette une vague lueur
Sur des
formes qu'on voit rire dans la rivière.
Monsieur
le curé passe et ferme son bréviaire ;
Il est
trop tard pour lire, et ce reste de jour
Conseille
la prière à qui n'a plus l'amour.
Aimer,
prier, c'est l'aube et c'est le soir de l'âme.
Et
c'est la même chose au fond ; aimer la femme,
C'est
prier Dieu ; pour elle on s'agenouille aussi.
Un jour
tu seras homme et tu liras ceci.
En
attendant, tes yeux sont grands, et je te parle,
Mon
Georges, comme si je parlais à mon Charle.
Quand
l'aile rose meurt, l'aile bleue a son tour.
La
prière a la même audace que l'amour,
Et
l'amour a le même effroi que la prière.
Il fait
presque grand jour encor dans la clairière.
L'angélus
sonne au fond de l'horizon bruni.
Ô ciel
sublime ! sombre édifice infini !
Muraille
inexprimable, obscure et rayonnante !
Oh !
comment pénétrer dans la maison tonnante ?
Le
jeune homme est pensif, le vieillard est troublé,
Et
devant l'inconnu, vaguement étoilé,
Le soir
tremblant ressemble à l'aube frissonnante.
La
prière est la porte et l'amour est la clé.
21 août
VI - La
mise en liberté
Après
ce rude hiver, un seul oiseau restait
Dans la
cage où jadis tout un monde chantait.
Le vide
s'était fait dans la grande volière.
Une
douce mésange, autrefois familière,
Était
là seule avec ses souvenirs d'oiseau.
N'être
jamais sans grain, sans biscuit et sans eau,
Voir
entrer quelquefois dans sa cage une mouche,
C'était
tout son bonheur. Elle en était farouche.
Rien,
pas même un serin, et pas même un pierrot.
La
cage, c'est beaucoup ; mais le désert, c'est trop.
Triste
oiseau ! dormir seul, et, quand l'aube s'allume,
Être
seul à fouiller de son bec sous sa plume !
Le
pauvre petit être était redevenu
Sauvage,
à faire ainsi tourner ce perchoir nu.
Il
semblait par moments s'être donné la tâche
De
grimper d'un bâton à l'autre sans relâche ;
Son vol
paraissait fou ; puis soudain le reclus
Se
taisait, et, caché, morne, ne bougeait plus.
À voir
son gonflement lugubre, sa prunelle,
Et sa
tête ployée en plein jour sous son aile,
On
devinait son deuil, son veuvage, et l'ennui
Du
joyeux chant de tous dans l'ombre évanoui.
Ce
matin j'ai poussé la porte de la cage.
J'y
suis entré.
Deux mâts, une grotte, un bocage,
Meublent
cette prison où frissonne un jet d'eau ;
Et
l'hiver on la couvre avec un grand rideau.
Le
pauvre oiseau, voyant entrer ce géant sombre,
A pris
la fuite en haut, puis en bas, cherchant l'ombre,
Dans
une anxiété d'inexprimable horreur ;
L'effroi
du faible est plein d'impuissante fureur ;
Il
voletait devant ma main épouvantable.
Je
suis, pour le saisir, monté sur une table.
Alors,
terrifié, vaincu, jetant des cris,
Il est
allé tomber dans un coin ; je l'ai pris.
Contre
le monstre immense, hélas, que peut l'atome ?
À quoi
bon résister quand l'énorme fantôme
Vous
tient, captif hagard, fragile et désarmé ?
Il
était dans mes doigts inerte, l'œil fermé,
Le bec
ouvert, laissant pendre son cou débile,
L'aile
morte, muet, sans regard, immobile,
Et je
sentais bondir son petit cœur tremblant.
Avril
est de l'aurore un frère ressemblant ;
Il est
éblouissant ainsi qu'elle est vermeille.
Il a
l'air de quelqu'un qui rit et qui s'éveille.
Or,
nous sommes au mois d'avril, et mon gazon,
Mon jardin,
les jardins d'à côté, l'horizon,
Tout,
du ciel à la terre, est plein de cette joie
Qui
dans la fleur embaume et dans l'astre flamboie :
Les
ajoncs sont en fête, et dorent les ravins
Où les
abeilles font des murmures divins ;
Penché
sur les cressons, le myosotis goûte
À la
source, tombant dans les fleurs goutte à goutte ;
Le brin
d'herbe est heureux ; l'âcre hiver se dissout ;
La
nature parait contente d'avoir tout,
Parfums,
chansons, rayons, et d'être hospitalière.
L'espace
aime.
Je suis sorti de la volière,
Tenant
toujours l'oiseau ; je me suis approché
Du
vieux balcon de bois par le lierre caché ;
Ô
renouveau ! Soleil ! tout palpite, tout vibre,
Tout
rayonne ; et j'ai dit, ouvrant la main : Sois libre !
L'oiseau
s'est évadé dans les rameaux flottants,
Et dans
l'immensité splendide du printemps ;
Et j'ai
vu s'en aller au loin la petite âme
Dans
cette clarté rose où se mêle une flamme,
Dans
l'air profond, parmi les arbres infinis,
Volant
au vague appel des amours et des nids,
Planant
éperdument vers d'autres ailes blanches,
Ne
sachant quel palais choisir, courant aux branches,
Aux
fleurs, aux flots, aux bois fraîchement reverdis,
Avec
l'effarement d'entrer au paradis.
Alors,
dans la lumière et dans la transparence,
Regardant
cette faite et cette délivrance,
Et ce
pauvre être, ainsi disparu dans le port,
Pensif,
je me suis dit : Je viens d'être la mort.
27
avril 1864
XI -
Jeanne lapidée
Bruxelles.
- Nuit du 27 mai
Je
regardai.
Je vis, tout près de la croisée,
Celui
par qui la pierre avait été lancée ;
Il
était jeune ; encor presque un enfant, déjà
Un
meurtrier.
Jeune homme, un dieu te protégea,
Car tu
pouvais tuer cette pauvre petite !
Comme
les sentiments humains s'écroulent vite
Dans
les cœurs gouvernés par le prêtre qui ment,
Et
comme un imbécile est féroce aisément !
Loyola
sait changer Jocrisse en Schinderhanne,
Car un
tigre est toujours possible dans un âne.
Mais
Dieu n'a pas permis, sombre enfant, que ta main
Fit cet
assassinat catholique et romain ;
Le coup
a manqué. Va, triste spectre éphémère,
Deviens
de l'ombre. Fuis ! Moi, je songe à ta mère.
Ô
femme, ne sois pas maudite ! Je reçois
Du ciel
juste un rayon clément. Qui que tu sois,
Mère,
hélas ! quel que soit ton enfant, sois bénie !
N'en
sois pas responsable et n'en sois pas punie !
Je lui
pardonne au nom de mon ange innocent !
Lui-même
il fut jadis l'être humble en qui descend
L'immense
paradis, sans pleurs, sans deuils, sans voiles,
Avec
tout son sourire et toutes ses étoiles.
Quand
il naquit, de joie et d'amour tu vibras.
Il
dormait sur ton sein comme Jeanne en mes bras ;
Il
était de ton toit le mystérieux hôte ;
C'était
un ange alors, et ce n'est pas ta faute,
Ni la
sienne, s'il est un bandit maintenant.
Le
prêtre, infortuné lui-même, et frissonnant,
À qui
nous confions la croissance future,
Imposteur,
a rempli cette âme d'imposture ;
L'aveugle
a dans ce cœur vidé l'aveuglement.
À ce
lugubre élève, à ce maître inclément
Je
pardonne ; le mal a des pièges sans nombre ;
Je les
plains ; et j'implore au-dessus de nous l'ombre.
Pauvre
mère, ton fils ne sait pas ce qu'il fait.
Quand
Dieu germait en lui, le prêtre l'étouffait.
Aujourd'hui
le voilà dans cette Forêt-noire,
Le
dogme ! Ignace ordonne ; il est prêt à tout boire,
Le
faux, le vrai, le bien, le mal, l'erreur, le sang !
Tout !
Frappe ! il obéit. Assassine ! il consent.
Hélas !
comment veut-on que je lui sois sévère ?
Le
sommet qui fait grâce au gouffre est le Calvaire.
Mornes
bourreaux, à nous martyrs vous vous fiez ;
Et
nous, les lapidés et les crucifiés,
Nous
absolvons le vil caillou, le clou stupide ;
Nous
pardonnons. C'est juste. Ah ! ton fils me lapide,
Mère,
et je te bénis. Et je fais mon devoir.
Un jour
tu mourras, femme, et puisses-tu le voir
Se
frapper la poitrine, à genoux sur ta fosse !
Puisse-t-il
voir s'éteindre en lui la clarté fausse,
Et
sentir dans son cœur s'allumer le vrai feu,
Et
croire moins au prêtre et croire plus à Dieu !
23
avril
XII -
Jeanne endormie. - 3
Jeanne
dort ; elle laisse, ô pauvre ange banni,
Sa
douce petite âme aller dans l'infini ;
Ainsi
le passereau fuit dans la cerisaie ;
Elle
regarde ailleurs que sur terre, elle essaie,
Hélas,
avant de boire à nos coupes de fiel,
De
renouer un peu dans l'ombre avec le ciel.
Apaisement
sacré ! ses cheveux, son haleine,
Son
teint, plus transparent qu'une aile de phalène,
Ses
gestes indistincts, son calme, c'est exquis.
Le
vieux grand-père, esclave heureux, pays conquis,
La
contemple.
Cet être est ici-bas le moindre
Et le
plus grand ; on voit sur cette bouche poindre
Un rire
vague et pur qui vient on ne sait d'où ;
Comme
elle est belle ! Elle a des plis de graisse au cou ;
On la
respire ainsi qu'un parfum d'asphodèle ;
Une
poupée aux yeux étonnés est près d'elle,
Et
l'enfant par moments la presse sur son cœur.
Figurez-vous
cet ange obscur, tremblant, vainqueur,
L'espérance
étoilée autour de ce visage,
Ce pied
nu, ce sommeil d'une grâce en bas âge.
Oh !
quel profond sourire, et compris de lui seul,
Elle
rapportera de l'ombre à son aïeul !
Car
l'âme de l'enfant, pas encor dédorée,
Semble
être une lueur du lointain empyrée,
Et
l'attendrissement des vieillards, c'est de voir
Que le
matin veut bien se mêler à leur soir.
Ne la
réveillez pas. Cela dort, une rose.
Jeanne
au fond du sommeil médite et se compose
Je ne
sais quoi de plus céleste que le ciel.
De lys
en lys, de rêve en rêve, on fait son miel,
Et
l'âme de l'enfant travaille, humble et vermeille,
Dans
les songes ainsi que dans les fleurs l'abeille.
12 août
XIII -
L'épopée du lion
I
- Le paladin
II
- L'ermite
III - La chasse et la nuit
IV
- L'aurore
I - Le
paladin
Un lion
avait pris un enfant dans sa gueule,
Et,
sans lui faire mal, dans la forêt, aïeule
Des
sources et des nids, il l'avait emporté.
Il
l'avait, comme on cueille une fleur en été,
Saisi
sans trop savoir pourquoi, n'ayant pas même
Mordu
dedans, mépris fier ou pardon suprême ;
Les
lions sont ainsi, sombres et généreux.
Le
pauvre petit prince était fort malheureux ;
Dans
l'antre, qu'emplissait la grande voix bourrue,
Blotti,
tremblant, nourri d'herbe et de viande crue.
Il
vivait, presque mort et d'horreur hébété.
C'était
un frais garçon, fils du roi d'à côté ;
Tout
jeune, ayant dix ans, âge tendre où l'œil brille ;
Et le
roi n'avait plus qu'une petite fille
Nouvelle-née,
ayant deux ans à peine ; aussi
Le roi
qui vieillissait n'avait-il qu'un souci,
Son
héritier en proie au monstre ; et la province
Qui
craignait le lion plus encor que le prince
Était
fort effarée.
Un héros qui passait
Dans le
pays fit halte, et dit : Qu'est-ce que c'est ?
On lui
dit l'aventure ; il s'en alla vers l'antre.
*
Un
creux où le soleil lui-même est pâle, et n'entre
Qu'avec
précaution, c'était l'antre où vivait
L'énorme
bête, ayant le rocher pour chevet.
Le bois
avait, dans l'ombre et sur un marécage,
Plus de
rameaux que n'a de barreaux une cage ;
Cette
forêt était digne de ce consul ;
Un
menhir s'y dressait en l'honneur d'Irmensul ;
La
forêt ressemblait aux halliers de Bretagne ;
Elle
avait pour limite une rude montagne,
Un de
ces durs sommets où l'horizon finit ;
Et la
caverne était taillée en plein granit,
Avec un
entourage orageux de grands chênes ;
Les
antres, aux cités rendant haines pour haines,
Contiennent
on ne sait quel sombre talion.
Les
chênes murmuraient : Respectez le lion !
Le
héros pénétra dans ce palais sauvage ;
L'antre
avait ce grand air de meurtre et de ravage
Qui
sied à la maison des puissants, de l'effroi,
De
l'ombre, et l'on sentait qu'on était chez un roi ;
Des
ossements à terre indiquaient que le maître
Ne se
laissait manquer de rien ; une fenêtre
Faite
par quelque coup de tonnerre au plafond
L'éclairait
; une brume où la lueur se fond,
Qui
semble aurore à l'aigle et nuit à la chouette,
C'est
toute la clarté qu'un conquérant souhaite ;
Du
reste c'était haut et fier ; on comprenait
Que
l'être altier couchait sur un lit de genêt
Et
n'avait pas besoin de rideaux de guipure,
Et
qu'il buvait du sang, mais aussi de l'eau pure,
Simplement,
sans valet, sans coupe et sans hanap.
Le
chevalier était armé de pied en cap.
Il
entra.
Tout de suite il vit dans la tanière
Un des
plus grands seigneurs couronnés de crinière
Qu'on
pût voir, et c'était la bête ; elle pensait ;
Et son
regard était profond, car nul ne sait
Si les
monstres des bois n'en sont pas les pontifes ;
Et ce
lion était un maître aux larges griffes,
Sinistre,
point facile à décontenancer.
Le
héros approcha, mais sans trop avancer.
Son pas
était sonore, et sa plume était rouge.
Il ne
fit remuer rien dans l'auguste bouge.
La bête
était plongée en ses réflexions.
Thésée
entrant au gouffre où sont les Ixions
Et les
Sisyphes nus et les flots de l'Averne,
Vit à
peu près la même implacable caverne.
Le
paladin, à qui le devoir disait : va !
Tira
l'épée. Alors le lion souleva
Sa tête
doucement d'une façon terrible.
Et le
chevalier dit : - Salut, ô bête terrible !
Tu
caches dans les trous de ton antre un enfant ;
J'ai
beau fouiller des yeux ton repaire étouffant,
Je ne
l'aperçois pas. Or, je viens le reprendre.
Nous
serons bons amis si tu veux me le rendre ;
Sinon,
je suis lion aussi, moi, tu mourras ;
Et le
père étreindra son enfant dans ses bras,
Pendant
qu'ici ton sang fumera, tiède encore ;
Et
c'est ce que verra demain la blonde aurore.
Et le
lion pensif lui dit : - Je ne crois pas.
Sur
quoi le chevalier farouche fit un pas,
Brandit
sa grande épée, et dit : Prends garde, sire !
On vit
le lion, chose effrayante, sourire.
Ne
faites pas sourire un lion. Le duel
S'engagea,
comme il sied entre géants, cruel,
Tel que
ceux qui de l'Inde ensanglantent les jungles.
L'homme
allongea son glaive et la bête ses ongles ;
On se
prit corps à corps, et le monstre écumant
Se mit
à manier l'homme effroyablement ;
L'un
était le vaillant et l'autre le vorace ;
Le lion
étreignit la chair sous la cuirasse,
Et,
fauve, et sous sa griffe ardente pétrissant
Ce fer
et cet acier, il fit jaillir le sang
Du
sombre écrasement de toute cette armure,
Comme
un enfant rougit ses doigts dans une mûre ;
Et puis
l'un après l'autre il ôta les morceaux
Du
casque et des brassards, et mit à nu les os.
Et le
grand chevalier n'était plus qu'une espèce
De boue
et de limon sous la cuirasse épaisse ;
Et le
lion mangea le héros. Puis il mit
Sa tête
sur le roc sinistre et s'endormit.
II -
L'ermite
Alors
vint un ermite.
Il s'avança vers l'antre ;
Grave
et tremblant, sa croix au poing, sa corde au ventre,
Il
entra. Le héros tout rongé gisait là
Informe,
et le lion, se réveillant, bâilla.
Le
monstre ouvrit les yeux, entendit une haleine,
Et,
voyant une corde autour d'un froc de laine,
Un
grand capuchon noir, un homme là dedans,
Acheva
de bâiller, montrant toutes ses dents ;
Puis,
auguste, et parlant comme une porte grince,
Il dit
: - Que veux-tu, toi ? - Mon roi. - Quel roi ? - Mon prince.
- Qui ? - L'enfant. - C'est cela que tu
nommes un roi !
L'ermite
salua le lion. - Roi, pourquoi
As-tu
pris cet enfant ? - Parce que je m'ennuie.
Il me
tient compagnie ici les jours de pluie.
- Rends-le-moi. - Non. Je l'ai. - Qu'en
veux-tu faire enfin ?
Le
veux-tu donc manger ? - Dame ! si j'avais faim !
- Songe au père, à son deuil, à sa douleur
amère.
- Les hommes m'ont tué la lionne, ma mère.
- Le père est roi, seigneur, comme toi. - Pas
autant.
S'il
parle, c'est un homme, et moi, quand on m'entend,
C'est
le lion. - S'il perd ce fils... - Il a sa fille.
- Une fille, c'est peu pour un roi. - Ma
famille
À moi,
c'est l'âpre roche et la fauve forêt,
Et
l'éclair qui parfois sur ma tête apparaît ;
Je m'en
contente. - Sois clément pour une altesse.
- La clémence n'est pas ; tout est de la
tristesse.
- Veux-tu le paradis ? Je t'offre le
blanc-seing
Du bon
Dieu. - Va-t'en, vieil imbécile de saint !
L'ermite
s'en alla.
III -
La chasse et la nuit
Le lion solitaire,
Plein
de l'immense oubli qu'ont les monstres sur terre,
Se
rendormit, laissant l'intègre nuit venir.
La lune
parut, fit un spectre du menhir,
De l'étang
un linceul, du sentier un mensonge,
Et du
noir paysage inexprimable un songe ;
Et rien
ne bougea plus dans la grotte, et, pendant
Que les
astres sacrés marchaient vers l'occident
Et que
l'herbe abritait la taupe et la cigale,
La
respiration du grand lion, égale
Et
calme, rassurait les bêtes dans les bois.
Tout à
coup des clameurs, des cors et des abois.
Un de
ces bruits de meute et d'hommes et de cuivres,
Qui
font que brusquement les forêts semblent ivres,
Et que
la nymphe écoute en tremblant dans son lit,
La
rumeur d'une chasse épouvantable emplit
Toute
cette ombre, lac, montagne, bois, prairie,
Et
troubla cette vaste et fauve rêverie.
Le
hallier s'empourpra de tous les sombres jeux
D'une
lueur mêlée à des cris orageux.
On
entendait hurler les chiens chercheurs de proies ;
Et des
ombres couraient parmi les claires-voies.
Cette
altière rumeur d'avance triomphait.
On eût
dit une armée ; et c'était en effet
Des
soldats envoyés par le roi, par le père,
Pour
délivrer le prince et forcer le repaire,
Et
rapporter la peau sanglante du lion.
De quel
côté de l'ombre est la rébellion,
Du côté
de la bête ou du côté de l'homme ?
Dieu
seul le sait ; tout est le chiffre, il est la somme.
Les
soldats avaient fait un repas copieux,
Étaient
en bon état, armés d'arcs et d'épieux,
En
grand nombre, et conduits par un fier capitaine.
Quelques-uns
revenaient d'une guerre lointaine,
Et tous
étaient des gens éprouvés et vaillants.
Le lion
entendait tous ces bruits malveillants,
Car il
avait ouvert sa tragique paupière ;
Mais sa
tête restait paisible sur la pierre,
Et
seulement sa queue énorme remuait.
Au
dehors, tout autour du grand antre muet,
Hurlait
le brouhaha de la foule indignée ;
Comme
un essaim bourdonne autour d'une araignée,
Comme
une ruche autour d'un ours pris au lacet,
Toute
la légion des chasseurs frémissait ;
Elle
s'était rangée en ordre de bataille.
On
savait que le monstre était de haute taille,
Qu'il
mangeait un héros comme un singe une noix,
Qu'il
était plus hautain qu'un tigre n'est sournois,
Que son
regard faisait baisser les yeux à l'aigle ;
Aussi
lui faisait-on l'honneur d'un siège en règle.
La
troupe à coups de hache abattait les fourrés ;
Les
soldats avançaient l'un sur l'autre serrés,
Et les
arbres tendaient sur la corde les flèches.
On fit
silence, afin que sur les feuilles sèches
On
entendît les pas du lion, s'il venait.
Et les
chiens, qui selon le moment où l'on est
Savent
se taire, allaient devant eux, gueule ouverte,
Mais
sans bruit. Les flambeaux dans la bruyère verte
Rôdaient,
et leur lumière allongée en avant
Éclairait
ce chaos d'arbres tremblant au vent ;
C'est
ainsi qu'une chasse habile se gouverne.
On
voyait à travers les branches la caverne,
Sorte
de masse informe au fond du bois épais,
Béante,
mais muette, ayant un air de paix
Et de
rêve, et semblant ignorer cette armée.
D'un
âtre où le feu couve il sort de la fumée,
D'une
ville assiégée on entend le beffroi ;
Ici
rien de pareil ; avec un vague effroi,
Tous
observaient, le poing sur l'arc ou sur la pique,
Cette
tranquillité sombre de l'antre épique ;
Les
dogues chuchotaient entre eux je ne sais quoi ;
De
l'horreur qui dans l'ombre obscure se tient coi,
C'est
plus inquiétant qu'un fracas de tempête.
Cependant
on était venu pour cette bête,
On
avançait, les yeux fixés sur la forêt,
Et non
sans redouter ce que l'on désirait ;
Les
éclaireurs guettaient, élevant leur lanterne ;
On
regardait le seuil béant de la caverne ;
Les
arbres frissonnaient, silencieux témoins ;
On
marchait en bon ordre, on était mille au moins...
Tout à
coup apparut la face formidable.
On vit
le lion.
Tout devint inabordable
Sur-le-champ,
et les bois parurent agrandis ;
Ce fut
un tremblement parmi les plus hardis ;
Mais,
fût-ce en frémissant, de vaillants archers tirent,
Et sur
le grand lion les flèches s'abattirent,
Un
tourbillon de dards le cribla. Le lion,
Pas
plus que sous l'orage Ossa ni Pélion
Ne
s'émeuvent, fronça son poil, et grave, austère,
Secoua
la plupart des flèches sur la terre ;
D'autres,
sur qui ces dards se seraient enfoncés,
Auraient
certes trouvé qu'il en restait assez,
Ou se
seraient enfuis ; le sang rayait sa croupe ;
Mais il
n'y prit point garde, et regarda la troupe ;
Et ces
hommes, troublés d'être en un pareil lieu,
Doutaient
s'il était monstre ou bien s'il était dieu.
Les
chiens muets cherchaient l'abri des fers de lance.
Alors
le fier lion poussa, dans ce silence,
À
travers les grands bois et les marais dormants,
Un de
ces monstrueux et noirs rugissements
Qui
sont plus effrayants que tout ce qu'on vénère,
Et qui
font qu'à demi réveillé, le tonnerre
Dit
dans le ciel profond : Qui donc tonne là-bas ?
Tout
fut fini. La fuite emporte les combats
Comme
le vent la brume, et toute cette armée,
Dissoute,
aux quatre coins de l'horizon semée,
S'évanouit
devant l'horrible grondement.
Tous,
chefs, soldats, ce fut l'affaire d'un moment,
Croyant
être en des lieux surhumains où se forme
On ne
sait quel courroux de la nature énorme,
Disparurent,
tremblants, rampants, perdus, cachés.
Et le
monstre cria : - Monts et forêts, sachez
Qu'un
lion libre est plus que mille hommes esclaves.
Les
bêtes ont le cri comme un volcan les laves ;
Et
cette éruption qui monte au firmament
D'ordinaire
suffit à leur apaisement ;
Les
lions sont sereins plus que les dieux peut-être ;
Jadis,
quand l'éclatant Olympe était le maître,
Les
Hercules disaient : - Si nous étranglions
À la
fin, une fois pour toutes, les lions ?
Et les
lions disaient : - Faisons grâce aux Hercules.
Pourtant
ce lion-ci, fils des noirs crépuscules,
Resta
sinistre, obscur, sombre ; il était de ceux
Qui
sont à se calmer rétifs et paresseux,
Et sa
colère était d'une espèce farouche.
La bête
veut dormir quand le soleil se couche ;
Il lui
déplaît d'avoir affaire aux chiens rampants ;
Ce lion
venait d'être en butte aux guet-apens ;
On
venait d'insulter la forêt magnanime ;
Il
monta sur le mont, se dressa sur la cime,
Et
reprit la parole, et, comme le semeur
Jette
sa graine au loin, prolongea sa clameur
De
façon que le roi l'entendit dans sa ville :
- Roi ! tu m'as attaqué d'une manière vile !
Je n'ai
point jusqu'ici fait mal à ton garçon ;
Mais,
roi, je t'avertis, par-dessus l'horizon
Que
j'entrerai demain dans ta ville à l'aurore,
Que je t'apporterai
l'enfant vivant encore,
Que
j'invite à me voir entrer tous tes valets,
Et que
je mangerai ton fils dans ton palais.
La nuit
passa, laissant les ruisseaux fuir sous l'herbe
Et la
nuée errer au fond du ciel superbe.
Le
lendemain on vit dans la ville ceci :
L'aurore
; le désert ; des gens criant merci,
Fuyant,
faces d'effroi bien vite disparues ;
Et le
vaste lion qui marchait dans les rues.
IV -
L'aurore
Le
blême peuple était dans les caves épars.
À quoi
bon résister ? Pas un homme aux remparts ;
Les
portes de la ville étaient grandes ouvertes.
Ces
bêtes à demi divines sont couvertes
D'une
telle épouvante et d'un doute si noir,
Leur
antre est un si morne et si puissant manoir,
Qu'il
est décidément presque impie et peu sage,
Quand
il leur plaît d'errer, d'être sur leur passage.
Vers le
palais chargé d'un dôme d'or massif
Le lion
à pas lents s'acheminait pensif,
Encor
tout hérissé des flèches dédaignées ;
Une
écorce de chêne a des coups de cognées,
Mais
l'arbre n'en meurt pas ; et, sans voir un archer,
Grave,
il continuait d'aller et de marcher ;
Et le
peuple tremblait, laissant la bête seule.
Le lion
avançait, tranquille, et dans sa gueule
Effroyable
il avait l'enfant évanoui.
Un
petit prince est-il un petit homme ? Oui.
Et la
sainte pitié pleurait dans les ténèbres.
Le doux
captif, livide entre ces crocs funèbres,
Était
des deux côtés de la gueule pendant,
Pâle,
mais n'avait pas encore un coup de dent ;
Et,
cette proie étant un bâillon dans sa bouche,
Le lion
ne pouvait rugir, ennui farouche
Pour un
monstre, et son calme était très furieux ;
Son
silence augmentait la flamme de ses yeux ;
Aucun
arc ne brillait dans aucune embrasure ;
Peut-être
craignait-on qu'une flèche peu sûre,
Tremblante,
mal lancée au monstre triomphant,
Ne
manquât le lion et ne tuât l'enfant.
Comme
il l'avait promis par-dessus la montagne,
Le
monstre, méprisant la ville comme un bagne,
Alla
droit au palais, las de voir tout trembler,
Espérant
trouver là quelqu'un à qui parler,
La
porte ouverte, ainsi qu'au vent le jonc frissonne,
Vacillait.
Il entra dans le palais. Personne.
Tout en
pleurant son fils, le roi s'était enfui
Et
caché comme tous, voulant vivre aussi lui,
S'estimant
au bonheur des peuples nécessaire.
Une bête
féroce est un être sincère
Et
n'aime point la peur ; le lion se sentit
Honteux
d'être si grand, l'homme étant si petit ;
Il se
dit, dans la nuit qu'un lion a pour âme :
- C'est bien, je mangerai le fils. Quel père
infâme ! -
Terrible,
après la cour prenant le corridor,
Il se
mit à rôder sous les hauts plafonds d'or ;
Il vit
le trône, et rien dedans ; des chambres vertes,
Jaunes,
rouges, aux seuils vides, toutes désertes ;
Le
monstre allait de salle en salle, pas à pas,
Affreux,
cherchant un lieu commode à son repas ;
Il
avait faim. Soudain l'effrayant marcheur fauve
S'arrêta.
Près du parc en fleur, dans une alcôve,
Un
pauvre être, oublié dans la fuite, bercé
Par
l'immense humble rêve à l'enfance versé,
Inondé
de soleil à travers la charmille,
Se
réveillait. C'était une petite fille ;
L'autre
enfant du roi. Seule et nue, elle chantait.
Car
l'enfant chante même alors que tout se tait.
Une
ineffable voix, plus tendre qu'une lyre,
Une
petite bouche avec un grand sourire,
Un ange
dans un tas de joujoux, un berceau,
Crèche
pour un Jésus ou nid pour un oiseau,
Deux
profonds yeux bleus, pleins de clartés inconnues,
Col nu,
pieds nus, bras nus, ventre nu, jambes nues,
Une
brassière blanche allant jusqu'au nombril.
Un
astre dans l'azur, un rayon en avril,
Un lys
du ciel daignant sur cette terre éclore,
Telle
était cette enfant plus douce que l'aurore ;
Et le
lion venait d'apercevoir cela.
Il
entra dans la chambre, et le plancher trembla.
Par-dessus
les jouets qui couvraient une table,
Le lion
avança sa tête épouvantable,
Sombre
en sa majesté de monstre et d'empereur,
Et sa
proie en sa gueule augmentait son horreur.
L'enfant
le vit, l'enfant cria : - Frère ! mon frère !
Ah !
mon frère ! - et debout, rose dans la lumière
Qui la
divinisait et qui la réchauffait,
Regarda
ce géant des bois, dont l'œil eût fait
Reculer
les Typhons et fuir les Briarées.
Qui
sait ce qui se passe en ces têtes sacrées ?
Elle se
dressa droite au bord du lit étroit,
Et
menaça le monstre avec son petit doigt.
Alors,
près du berceau de soie et de dentelle,
Le
grand lion posa son frère devant elle,
Comme
eût fait une mère en abaissant les bras,
Et lui
dit : - Le voici. Là ! ne te fâche pas !
29
septembre
XIV - À
des âmes envolées
Ces âmes
que tu rappelles,
Mon
cœur, ne reviennent pas.
Pourquoi
donc s'obstinent-elles,
Hélas !
à rester là-bas ?
Dans
les sphères éclatantes,
Dans
l'azur et les rayons,
Sont-elles
donc plus contentes
Qu'avec
nous qui les aimions ?
Nous
avions sous les tonnelles
Une
maison près Saint-Leu.
Comme
les fleurs étaient belles !
Comme
le ciel était bleu !
Parmi
les feuilles tombées,
Nous
courions au bois vermeil ;
Nous
cherchions des scarabées
Sur les
vieux murs au soleil ;
On
riait de ce bon rire
Qu'Éden
jadis entendit,
Ayant
toujours à se dire
Ce
qu'on s'était déjà dit ;
Je
contais la Mère l'Oie ;
On
était heureux, Dieu sait !
On
poussait des cris de joie
Pour un
oiseau qui passait.
28
avril
XV -
Laus puero
I
- Les enfants gâtés
II
- Le syllabus
III - Enveloppe d'une pièce de monnaie dans une quête faite par
Jeanne
IV
- À propos de la loi dite liberté de l'enseignement
V
- Les enfants pauvres
VI
- Aux champs
VII - Encore l'immaculée conception
VIII - Mariée et mère
IX
- Que voulez-vous ? L'enfant me tient en sa puissance ...
I - Les
enfants gâtés
En me
voyant si peu redoutable aux enfants,
Et si
rêveur devant les marmots triomphants,
Les
hommes sérieux froncent leurs sourcils mornes.
Un grand-père
échappé passant toutes les bornes,
C'est
moi. Triste, infini dans la paternité,
Je ne
suis rien qu'un bon vieux sourire entêté.
Ces
chers petits ! Je suis grand-père sans mesure ;
Je suis
l'ancêtre aimant ces nains que l'aube azure,
Et
regardant parfois la lune avec ennui,
Et la
voulant pour eux, et même un peu pour lui ;
Pas
raisonnable enfin. C'est terrible. Je règne
Mal, et
je ne veux pas que mon peuple me craigne ;
Or, mon
peuple, c'est Jeanne et George ; et moi, barbon,
Aïeul
sans frein, ayant cette rage, être bon,
Je leur
fais enjamber toutes les lois, et j'ose
Pousser
aux attentats leur république rose ;
La
popularité malsaine me séduit ;
Certe,
on passe au vieillard, qu'attend la froide nuit,
Son
amour pour la grâce et le rire et l'aurore ;
Mais
des petits, qui n'ont pas fait de crime encore,
Je vous
demande un peu si le grand-père doit
Être
anarchique, au point de leur montrer du doigt,
Comme
pouvant dans l'ombre avoir des aventures,
L'auguste
armoire où sont les pots de confitures !
Oui,
j'ai pour eux, parfois, - ménagères, pleurez ! -
Consommé
le viol de ces vases sacrés.
Je suis
affreux. Pour eux je grimpe sur des chaises !
Si je
vois dans un coin une assiette de fraises
Réservée
au dessert de nous autres, je dis :
- Ô chers petits oiseaux goulus du paradis,
C'est à
vous ! Voyez-vous, en bas, sous la fenêtre,
Ces
enfants pauvres, l'un vient à peine de naître,
Ils ont
faim. Faites-les monter, et partagez. -
Jetons
le masque. Eh bien ! je tiens pour préjugés,
Oui, je
tiens pour erreurs stupides les maximes
Qui
veulent interdire aux grands aigles les cimes,
L'amour
aux seins d'albâtre et la joie aux enfants.
Je nous
trouve ennuyeux, assommants, étouffants.
Je ris
quand nous enflons notre colère d'homme
Pour
empêcher l'enfant de cueillir une pomme,
Et
quand nous permettons un faux serment aux rois.
Défends
moins tes pommiers et défends mieux tes droits,
Paysan.
Quand l'opprobre est une mer qui monte,
Quand
je vois le bourgeois voter oui pour sa honte ;
Quand
Scapin est évêque et Basile banquier ;
Quand,
ainsi qu'on remue un pion sur l'échiquier,
Un
aventurier pose un forfait sur la France,
Et le
joue, impassible et sombre, avec la chance
D'être
forçat s'il perd et s'il gagne empereur ;
Quand
on le laisse faire, et qu'on voit sans fureur
Régner
la trahison abrutie en orgie,
Alors
dans les berceaux moi je me réfugie,
Je
m'enfuis dans la douce aurore, et j'aime mieux
Cet
essaim d'innocents, petits démons joyeux
Faisant
tout ce qui peut leur passer par la tête,
Que la
foule acceptant le crime en pleine fête
Et tout
ce bas-empire infâme dans Paris ;
Et les
enfants gâtés que les pères pourris.
6 juin
II - Le
syllabus
Tout en
mangeant d'un air effaré vos oranges,
Vous
semblez aujourd'hui, mes tremblants petits anges,
Me redouter un peu ;
Pourquoi
? c'est ma bonté qu'il faut toujours attendre,
Jeanne,
et c'est le devoir de l'aïeul d'être tendre
Et du ciel d'être bleu.
N'ayez
pas peur. C'est vrai, j'ai l'air fâché, je gronde,
Non contre
vous. Hélas, enfants, dans ce vil monde,
Le prêtre hait et ment ;
Et,
voyez-vous, j'entends jusqu'en nos verts asiles
Un
sombre brouhaha de choses imbéciles
Qui passe en ce moment.
Les
prêtres font de l'ombre. Ah ! je veux m'y soustraire.
La
plaine resplendit ; viens, Jeanne, avec ton frère,
Viens, George, avec ta sœur ;
Un
rayon sort du lac, l'aube est dans la chaumière ;
Ce qui
monte de tout vers Dieu, c'est la lumière ;
Et d'eux, c'est la noirceur.
J'aime
une petitesse et je déteste l'autre ;
Je hais
leur bégaiement et j'adore le vôtre ;
Enfants, quand vous parlez,
Je me
penche, écoutant ce que dit l'âme pure,
Et je
crois entrevoir une vague ouverture
Des grands cieux étoilés.
Car
vous étiez hier, ô doux parleurs étranges,
Les
interlocuteurs des astres et des anges ;
En vous rien n'est mauvais ;
Vous
m'apportez, à moi sur qui gronde la nue,
On ne
sait quel rayon de l'aurore inconnue ;
Vous en venez, j'y vais.
Ce que
vous dites sort du firmament austère ;
Quelque
chose de plus que l'homme et que la terre
Est dans vos jeunes yeux ;
Et
votre voix où rien n'insulte, où rien ne blâme,
Où rien
ne mord, s'ajoute au vaste épithalame
Des bois mystérieux.
Ce doux
balbutiement me plaît, je le préfère ;
Car j'y
sens l'idéal ; j'ai l'air de ne rien faire
Dans les fauves forêts.
Et
pourtant Dieu sait bien que tout le jour j'écoute
L'eau
tomber d'un plafond de rochers goutte à goutte
Au fond des antres frais.
Ce
qu'on appelle mort et ce qu'on nomme vie
Parle
la même langue à l'âme inassouvie ;
En bas nous étouffons ;
Mais
rêver, c'est planer dans les apothéoses,
C'est
comprendre ; et les nids disent les mêmes choses
Que les tombeaux profonds.
Les
prêtres vont criant : Anathème ! anathème !
Mais la
nature dit de toutes parts : Je t'aime !
Venez, enfants ; le jour
Est
partout, et partout on voit la joie éclore ;
Et
l'infini n'a pas plus d'azur et d'aurore
Que l'âme n'a d'amour.
J'ai
fait la grosse voix contre ces noirs pygmées ;
Mais ne
me craignez pas ; les fleurs sont embaumées,
Les bois sont triomphants ;
Le
printemps est la fête immense, et nous en sommes ;
Venez,
j'ai quelquefois fait peur aux petits hommes,
Non aux petits enfants.
31 mai
III -
Enveloppe d'une pièce de monnaie dans une quête faite par Jeanne
Mes
amis, qui veut de la joie ?
Moi,
toi, vous. Eh bien, donnons tous.
Donnons
aux pauvres à genoux ;
Le
soir, de peur qu'on ne nous voie.
Le
pauvre, en pleurs sur le chemin,
Nu sur
son grabat misérable,
Affamé,
tremblant, incurable,
Est
l'essayeur du cœur humain.
Qui le
repousse en est plus morne ;
Qui
l'assiste s'en va content.
Ce
vieux homme humble et grelottant,
Ce
spectre du coin de la borne,
Cet
infirme aux pas alourdis,
Peut
faire, en notre âme troublée,
Descendre
la joie étoilée
Des
profondeurs du paradis.
Êtes-vous
sombre ? Oui, vous l'êtes ;
Eh
bien, donnez ; donnez encor.
Riche,
en échange d'un peu d'or
Ou d'un
peu d'argent que tu jettes,
Indifférent,
parfois moqueur,
À
l'indigent dans sa chaumière,
Dieu te
donne de la lumière
Dont tu
peux te remplir le cœur !
Vois,
pour ton sequin, blanc ou jaune,
Vil sou
que tu crois précieux,
Dieu
t'offre une étoile des cieux
Dans la
main tendue à l'aumône.
Rueil,
1875
IV - À
propos de la loi dite liberté de l'enseignement
Prêtres,
vous complotez de nous sauver, à l'aide
Des
ténèbres, qui sont en effet le remède
Contre l'astre et le jour ;
Vous
faites l'homme libre au moyen d'une chaîne ;
Vous
avez découvert cette vertu, la haine,
Le crime étant l'amour.
Vous
êtes l'innombrable attaquant le sublime ;
L'esprit
humain, colosse, a pour tête la cime
Des hautes vérités ;
Fatalement
ce front qui se dresse dans l'ombre
Attire
à sa clarté le fourmillement sombre
Des dogmes irrités.
En vain
le grand lion rugit, gronde, extermine ;
L'insecte
vil s'acharne ; et toujours la vermine
Fit tout ce qu'elle put ;
Nous
méprisons l'immonde essaim qui tourbillonne ;
Nous
vous laissons bruire, et contre Babylone
Insurger Lilliput.
Pas
plus qu'on ne verrait sous l'assaut des cloportes
Et
l'effort des cirons tomber Thèbe aux cent portes
Et Ninive aux cent tours,
Pas
plus qu'on ne verrait se dissiper le Pinde,
Ou
l'Olympe, ou l'immense Himalaya de l'Inde
Sous un vol de vautour,
On ne
verra crouler sous vos battements d'ailes
Voltaire
et Diderot, ces fermes citadelles,
Platon qu'Horace aimait,
Et ce
vieux Dante ouvert, au fond des cieux qu'il dore,
Sur le
noir passé, comme une porte d'aurore
Sur un sombre sommet.
Ce
rocher, ce granit, ce mont, la pyramide,
Debout
dans l'ouragan sur le sable numide,
Hanté par les esprits,
S'aperçoit-il
qu'il est, lui l'âpre hiéroglyphe,
Insulté
par la fiente ou rayé par la griffe
De la chauve-souris ?
Non,
l'avenir ne peut mourir de vos morsures.
Les
flèches du matin sont divines et sûres ;
Nous vaincrons, nous voyons !
Erreurs,
le vrai vous tue ; ô nuit, le jour te vise ;
Et nous
ne craignons pas que jamais l'aube épuise
Son carquois de rayons.
Donc,
soyez dédaignés sous la voûte éternelle.
L'idéal
n'aura pas moins d'aube en sa prunelle
Parce que vous vivrez.
La
réalité rit et pardonne au mensonge.
Quant à
moi, je serai satisfait, moi qui songe
Devant les cieux sacrés,
Tant
que Jeanne sera mon guide sur la terre,
Tant
que Dieu permettra que j'aie, ô pur mystère !
En mon âpre chemin,
Ces
deux bonheurs où tient tout l'idéal possible,
Dans
l'âme un astre immense, et dans ma main paisible
Une petite main.
23
juillet 1875
V - Les
enfants pauvres
Prenez
garde à ce petit être ;
Il est
bien grand, il contient Dieu.
Les
enfants sont, avant de naître,
Des
lumières dans le ciel bleu.
Dieu
nous les offre en sa largesse ;
Ils
viennent ; Dieu nous en fait don ;
Dans
leur rire il met sa sagesse
Et dans
leur baiser son pardon.
Leur
douce clarté nous effleure.
Hélas,
le bonheur est leur droit.
S'ils
ont faim, le paradis pleure.
Et le
ciel tremble, s'ils ont froid.
La
misère de l'innocence
Accuse
l'homme vicieux.
L'homme
tient l'ange en sa puissance.
Oh !
quel tonnerre au fond des cieux,
Quand
Dieu, cherchant ces êtres frêles
Que
dans l'ombre où nous sommeillons
Il nous
envoie avec des ailes,
Les
retrouve avec des haillons !
3
janvier 1870
VI -
Aux champs
Je me
penche attendri sur les bois et les eaux,
Rêveur,
grand-père aussi des fleurs et des oiseaux ;
J'empêche
les enfants de maltraiter les roses ;
Je dis
: N'effarez point la plante et l'animal ;
Riez
sans faire peur, jouez sans faire mal.
Jeanne
et Georges, fronts purs, prunelles éblouies,
Rayonnent
au milieu des fleurs épanouies ;
J'erre,
sans le troubler, dans tout ce paradis ;
Je les
entends chanter, je songe, et je me dis
Qu'ils
sont inattentifs, dans leurs charmants tapages,
Au
bruit sombre que font en se tournant les pages
Du
mystérieux livre où le sort est écrit,
Et
qu'ils sont loin du prêtre et près de Jésus-Christ.
2 mai
VII -
Encore l'immaculée conception
Attendez.
Je regarde une petite fille.
Je ne
la connais pas ; mais cela chante et brille ;
C'est
du rire, du ciel, du jour, de la beauté,
Et je
ne puis passer froidement à côté.
Elle
n'a pas trois ans. C'est l'aube qu'on rencontre.
Peut-être
elle devrait cacher ce qu'elle montre,
Mais
elle n'en sait rien, et d'ailleurs c'est charmant.
Cela,
certes, ressemble au divin firmament
Plus
que la face auguste et jaune d'un évêque.
Le
babil des marmots est ma bibliothèque ;
J'ouvre
chacun des mots qu'ils disent, comme on prend
Un
livre, et j'y découvre un sens profond et grand,
Sévère
quelquefois. Donc j'écoute cet ange ;
Et ce
gazouillement me rassure, me venge,
M'aide
à rire du mal qu'on veut me faire, éteint
Ma
colère, et vraiment m'empêche d'être atteint
Par
l'ombre du hideux sombrero de Basile.
Cette
enfant est un cœur, une fête, un asile,
Et Dieu
met dans son souffle et Dieu mêle à sa voix
Toutes
les fleurs des champs, tous les oiseaux des bois ;
Ma
Jeanne, qui pourrait être sa sœur jumelle,
Traînait,
l'été dernier, un chariot comme elle,
L'emplissait,
le vidait, riait d'un rire fou,
Courait.
Tous les enfants ont le même joujou ;
Tous
les hommes aussi. C'est bien, va, sois ravie,
Et
traîne ta charrette, en attendant la vie.
Louange
à Dieu ! Toujours un enfant m'apaisa.
Doux
être ! voyez-moi les mains que ça vous a !
Allons,
remettez donc vos bas, mademoiselle.
Elle
est pieds nus, elle est barbouillée, elle est belle ;
Sa
charrette est cassée, et, comme nous, ma foi,
Elle se
fait un char avec n'importe quoi.
Tout
est char de triomphe à l'enfant comme à l'homme.
L'enfant
aussi veut être un peu bête de somme
Comme
nous ; il se fouette, il s'impose une loi ;
Il
traîne son hochet comme nous notre roi ;
Seulement
l'enfant brille où le peuple se vautre.
Bon,
voici maintenant qu'on en amène une autre ;
Une d'un
an, sa sœur sans doute ; un grand chapeau,
Une
petite tête, et des yeux ! une peau !
Un
sourire ! oh ! qu'elle est tremblante et délicate !
Chef-d'œuvre,
montrez-moi votre petite patte.
Elle
allonge le pied et chante... c'est divin.
Quand
je songe, et Veuillot n'a pu le dire en vain,
Qu'elles
ont toutes deux la tache originelle !
La
Chute est leur vrai nom. Chacune porte en elle
L'affreux
venin d'Adam (bon style Patouillet) ;
Elles
sont, sous le ciel qu'Ève jadis souillait,
D'horribles
péchés, faits d'une façon charmante ;
La
beauté qui s'ajoute à la faute l'augmente ;
Leur
grâce est un remords de plus pour le pécheur,
Et leur
mère apparaît, noire de leur blancheur ;
Ces
enfants que l'aube aime et que la fleur encense,
C'est
la honte portant ce masque, l'innocence ;
Dans
ces yeux purs, Trablet l'affirme en son sermon,
Brille
l'incognito sinistre du démon ;
C'est
le mal, c'est l'enfer, cela sort des abîmes !
Soit.
Laissez-moi donner des gâteaux à ces crimes.
22 août
1875
VIII -
Mariée et mère
Voir la
Jeanne de Jeanne ! oh ! ce serait mon rêve !
Il est
dans l'ombre sainte un ciel vierge où se lève
Pour on
ne sait quels yeux on ne sait quel soleil ;
Les
âmes à venir sont là ; l'azur vermeil
Les
berce, et Dieu les garde, en attendant la vie ;
Car,
pour l'âme aux destins ignorés asservie,
Il est
deux horizons d'attente, sans combats,
L'un
avant, l'autre après le passage ici-bas ;
Le
berceau cache l'un, la tombe cache l'autre.
Je
pense à cette sphère inconnue à la nôtre
Où,
comme un pâle essaim confusément joyeux,
Des
flots d'âmes en foule ouvrent leurs vagues yeux ;
Puis,
je regarde Jeanne, ange que Dieu pénètre,
Et les
petits garçons jouant sous ma fenêtre,
Toute
cette gaîté de l'âge sans douleur,
Tous
ces amours dans l'œuf, tous ces époux en fleur ;
Et je
médite ; et Jeanne entre, sort, court, appelle,
Traîne
son petit char, tient sa petite pelle,
Fouille
dans mes papiers, creuse dans le gazon,
Saute
et jase, et remplit de clarté la maison ;
Son
rire est le rayon, ses pleurs sont la rosée.
Et dans
vingt ans d'ici je jette ma pensée,
Et de
ce qui sera je me fais le témoin,
Comme
on jette une pierre avec la fronde au loin.
Une
aurore n'est pas faite pour rester seule.
Mon âme
de cette âme enfantine est l'aïeule,
Et dans
son jeune sort mon cœur pensif descend.
Un
jour, un frais matin quelconque, éblouissant,
Épousera
cette aube encor pleine d'étoiles ;
Et
quelque âme, à cette heure errante sous les voiles
Où l'on
sent l'avenir en Dieu se reposer,
Profitera
pour naître ici-bas d'un baiser
Que se
donneront l'une à l'autre ces aurores.
Ô
tendre oiseau des bois qui dans ton nid pérores,
Voix
éparse au milieu des arbres palpitants
Qui
chantes la chanson sonore du printemps
Ô
mésange, ô fauvette, ô tourterelle blanche,
Sorte
de rêve ailé fuyant de branche en branche,
Doux
murmure envolé dans les champs embaumés,
Je
t'écoute et je suis plein de songes. Aimez,
Vous
qui vivrez ! Hymen ! chaste hymen ! Ô nature !
Jeanne
aura devant elle alors son aventure,
L'être
en qui notre sort s'accroît et s'interrompt ;
Elle
sera la mère au jeune et grave front ;
La
gardienne d'une aube à qui la vie est due,
Épouse
responsable et nourrice éperdue,
La
tendre âme sévère, et ce sera son tour
De se
pencher, avec un inquiet amour,
Sur le
frêle berceau, céleste et diaphane ;
Ma
Jeanne, ô rêve ! azur ! contemplera sa Jeanne ;
Elle
l'empêchera de pleurer, de crier,
Et lui
joindra les mains, et la fera prier,
Et
sentira sa vie à ce souffle mêlée.
Elle
redoutera pour elle une gelée,
Le
vent, tout, rien. Ô fleur fragile du pêcher !
Et,
quand le doux petit ange pourra marcher,
Elle le
mènera jouer aux Tuileries ;
Beaucoup
d'enfants courront sous les branches fleuries,
Mêlant
l'avril de l'homme au grand avril de Dieu ;
D'autres
femmes, gaîment, sous le même ciel bleu,
Seront
là comme Jeanne, heureuses, réjouies
Par
cette éclosion d'âmes épanouies ;
Et, sur
cette jeunesse inclinant leur beau front,
Toutes
ces mères, sœurs devant Dieu, souriront
Dans
l'éblouissement de ces roses sans nombre.
Moi je
ne serai plus qu'un œil profond dans l'ombre.
16 juin
1875
IX
Que
voulez-vous ? L'enfant me tient en sa puissance ;
Je
finis par ne plus aimer que l'innocence ;
Tous
les hommes sont cuivre et plomb, l'enfance est or.
J'adore
Astyanax et je gourmande Hector.
Es-tu
sûr d'avoir fait ton devoir envers Troie ?
Mon
ciel est un azur, qui, par instants, foudroie.
Bonté,
fureur, c'est là mon flux et mon reflux,
Et je
ne suis borné d'aucun côté, pas plus
Quand ma
bouche sourit que lorsque ma voix gronde ;
Je me
sens plein d'une âme étoilée et profonde ;
Mon
cœur est sans frontière, et je n'ai pas d'endroit
Où
finisse l'amour des petits, et le droit
Des
faibles, et l'appui qu'on doit aux misérables ;
Si c'est
un mal, il faut me mettre aux Incurables.
Je ne
vois pas qu'allant du ciel au genre humain,
Un
rayon de soleil s'arrête à mi-chemin ;
La
modération du vrai m'est inconnue ;
Je veux
le rire franc, je veux l'étoile nue.
Je suis
vieux, vous passez, et moi, triste ou content,
J'ai la
paternité du siècle sur l'instant.
Trouvez-moi
quelque chose, et quoi que ce puisse être
D'extrême,
appartenant à mon emploi d'ancêtre,
Blâme
aux uns ou secours aux autres, je le fais.
Un
jour, je fus parmi les vainqueurs, j'étouffais ;
Je
sentais à quel point vaincre est impitoyable ;
Je pris
la fuite. Un roc, une plage de sable
M'accueillirent.
La Mort vint me parler. " Proscrit,
Me
dit-elle, salut ! " Et quelqu'un me sourit,
Quelqu'un
de grand qui rêve en moi, ma conscience.
Et
j'aimai les enfants, ne voyant que l'enfance,
Ô ciel
mystérieux, qui valût mieux que moi.
L'enfant,
c'est de l'amour et de la bonne foi.
Le seul
être qui soit dans cette sombre vie
Petit
avec grandeur puisqu'il l'est sans envie,
C'est
l'enfant.
C'est pourquoi j'aime ces
passereaux.
Pourtant,
ces myrmidons je les rêve héros.
France,
j'attends qu'ils soient au devoir saisissables.
Dès que
nos fils sont grands, je les sens responsables ;
Je
cesse de sourire ; et je me dis qu'il faut
Livrer
une bataille immense à l'échafaud,
Au
trône, au sceptre, au glaive, aux Louvres, aux repaires.
Je suis
tendre aux petits, mais rude pour les pères.
C'est
ma façon d'aimer les hommes faits ; je veux
Qu'on
pense à la patrie, empoignée aux cheveux
Et par
les pieds traînée autour du camp vandale ;
Lorsqu'à
Rome, à Berlin, la bête féodale
Renaît
et rouvre, affront pour le soleil levant,
Deux
gueules qui d'ailleurs s'entremordent souvent,
Je
m'indigne. Je sens, ô suprême souffrance,
La diminution
tragique de la France,
Et
j'accuse quiconque a la barbe au menton ;
Quoi !
ce grand imbécile a l'âge de Danton !
Quoi !
ce drôle est Jocrisse et pourrait être Hoche !
Alors
l'aube à mes yeux surgit comme un reproche,
Tout
s'éclipse, et je suis de la tombe envieux.
Morne,
je me souviens de ce qu'ont fait les vieux ;
Je
songe à l'océan assiégeant les falaises,
Au
vaste écroulement qui suit les Marseillaises,
Aux
portes de la nuit, aux Hydres, aux dragons,
À tout
ce que ces preux ont jeté hors des gonds !
Je les
revois mêlant aux éclairs leur bannière ;
Je
songe à la joyeuse et farouche manière
Dont
ils tordaient l'Europe entre leurs poings d'airain ;
Oh !
ces soldats du Nil, de l'Argonne et du Rhin,
Ces
lutteurs, ces vengeurs, je veux qu'on les imite !
Je vous
le dis, je suis un aïeul sans limite ;
Après
l'ange je veux l'archange au firmament ;
Moi
grand-père indulgent, mais ancêtre inclément,
Aussi
doux d'un côté que sévère de l'autre,
J'aime
la gloire énorme et je veux qu'on s'y vautre
Quand
cette gloire est sainte et sauve mon pays !
Dans
les Herculanums et dans les Pompéïs
Je ne
veux pas qu'on puisse un jour compter nos villes ;
Je ne
vois pas pourquoi les âmes seraient viles ;
Je ne
vois pas pourquoi l'on n'égalerait pas
Dans
l'audace, l'effort, l'espoir, dans le trépas,
Les
hommes d'Iéna, d'Ulm et des Pyramides ;
Les
vaillants ont-ils donc engendré les timides ?
Non,
vous avez du sang aux veines, jeunes gens !
Nos
aïeux ont été des héros outrageants
Pour le
vieux monde infâme ; il reste de la place
Dans
l'avenir ; soyez peuple et non populace ;
Soyez
comme eux géants ! Je n'ai pas de raisons
Pour ne
point souhaiter les mêmes horizons,
Les
mêmes nations en chantant délivrées,
Le même
arrachement des fers et des livrées,
Et la
même grandeur sans tache et sans remords
À nos
enfants vivants qu'à nos ancêtres morts !
8 juin
1875
XVI -
Deux chansons
I
- Chanson de grand-père
II
- Chanson d'ancêtre
I -
Chanson de grand-père
Dansez,
les petites filles,
Toutes en rond.
En vous
voyant si gentilles,
Les bois riront.
Dansez,
les petites reines,
Toutes en rond.
Les
amoureux sous les frênes
S'embrasseront.
Dansez,
les petites belles,
Toutes en rond.
Les
bouquins dans les écoles
Bougonneront.
Dansez,
les petites belles,
Toutes en rond.
Les
oiseaux avec leurs ailes
Applaudiront.
Dansez,
les petites fées,
Toutes en rond.
Dansez,
de bleuets coiffées,
L'aurore au front.
Dansez,
les petites femmes,
Toutes en rond.
Les messieurs
diront aux dames
Ce qu'ils voudront.
Nuit du
26 au 27 novembre 1876
II -
Chanson d'ancêtre
Parlons
de nos aïeux sous la verte feuillée.
Parlons
de nos pères, fils ! - Ils ont rompu leurs fers,
Et
vaincu ; leur armure est aujourd'hui rouillée.
Comme
il tombe de l'eau d'une éponge mouillée,
De leur
âme dans l'ombre il tombait des éclairs,
Comme
si dans la foudre on les avait trempées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.
Ils
craignaient le vin sombre et les pâles ménades ;
Ils
étaient indignés, ces vieux fils de Brennus,
De voir
les rois passer fiers sous les colonnades,
Les
cortèges des rois étant des promenades
De
prêtres, de soldats, de femmes aux seins nus,
D'hymnes
et d'encensoirs, et de têtes coupées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.
Ils ont
voulu, couvé, créé la délivrance ;
Ils
étaient les titans, nous sommes les fourmis ;
Ils
savaient que la Gaule enfanterait la France ;
Quand
on a la hauteur, on a la confiance ;
Les
montagnes, à qui le rayon est promis,
Songent,
et ne sont point par l'aurore trompées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.
Quand
une ligue était par les princes construite,
Ils
grondaient, et, pour peu que la chose en valût
La
peine, et que leur chef leur criât : Tout de suite !
Ils
accouraient ; alors les rois prenaient la fuite
En
hâte, et les chansons d'un vil joueur de luth
Ne sont
pas dans les airs plus vite dissipées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.
Lutteurs
du gouffre, ils ont découronné le crime,
Brisé
les autels noirs, détruit les dieux brigands ;
C'est
pourquoi, moi vieillard, penché sur leur abîme,
Je les
déclare grands, car rien n'est plus sublime
Que
l'océan avec ses profonds ouragans,
Si ce
n'est l'homme avec ses sombres épopées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.
Hélas !
sur leur flambeau, nous leurs fils, nous soufflâmes.
Fiers
aïeux ! ils disaient au faux prêtre : Va-t'en !
Du
bûcher misérable ils éteignaient les flammes,
Et
c'est par leur secours que plusieurs grandes âmes,
Mises
injustement au bagne par Satan,
Tu le
sais, Dieu ! se sont de l'enfer échappées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.
Levez
vos fronts ; voyez œ pur sommet, la gloire,
Ils
étaient là ; voyez cette cime, l'honneur,
Ils
étaient là ; voyez ce hautain promontoire,
La
liberté ; mourir libres fut leur victoire ;
Il
faudra, car l'orgie est un lâche bonheur,
Se
remettre à gravir ces pentes escarpées.
Frappez, chevaliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.
XVII -
Jeanne endormie. - 4
L'oiseau
chante ; je suis au fond des rêveries.
Rose,
elle est là qui dort sous les branches fleuries,
Dans
son berceau tremblant comme un nid d'alcyon,
Douce,
les yeux fermés, sans faire attention
Au
glissement de l'ombre et du soleil sur elle.
Elle
est toute petite, elle est surnaturelle.
Ô
suprême beauté de l'enfant innocent !
Moi je
pense, elle rêve ; et sur son front descend
Un
entrelacement de visions sereines ;
Des
femmes de l'azur qu'on prendrait pour des reines,
Des
anges, des lions ayant des airs bénins,
De
pauvres bons géants protégés par des nains,
Des
triomphes de fleurs dans les bois, des trophées
D'arbres
célestes, pleins de la lueur des fées,
Un
nuage où l'éden apparaît à demi,
Voilà
ce qui s'abat sur l'enfant endormi.
Le
berceau des enfants est le palais des songes ;
Dieu se
met à leur faire un tas de doux mensonges ;
De là
leur frais sourire et leur profonde paix.
Plus d'un
dira plus tard : Bon Dieu, tu me trompais.
Mais le
bon Dieu répond dans la profondeur sombre :
- Non. Ton rêve est le ciel. Je t'en ai donné
l'ombre.
Mais ce
ciel, tu l'auras. Attends l'autre berceau ;
La
tombe. -
Ainsi je songe. Ô printemps !
Chante, oiseau !
31 mai
XVIII -
Que les petits liront quand ils seront grands
I
- Patrie
II
- Persévérance
III - Progrès
IV
- Fraternité
V
- L'âme à la poursuite du vrai
I -
Patrie
Ô
France, ton malheur m'indigne et m'est sacré.
Je l'ai
dit, et jamais je ne me lasserai
De le
redire, et c'est le grand cri de mon âme,
Quiconque
fait du mal à ma mère est infâme.
En
quelque lieu qu'il soit caché, tous mes souhaits
Le
menacent ; sur terre ou là-haut, je le hais.
César,
je le flétris ; destin, je le secoue.
Je
questionne l'ombre et je fouille la boue ;
L'empereur,
ce brigand, le hasard, ce bandit,
Éveillent
ma colère ; et ma strophe maudit
Avec
des pleurs sanglants, avec des cris funèbres,
Le
sort, ce mauvais drôle errant dans les ténèbres ;
Je
rappelle la nuit, le gouffre, le ciel noir,
Et les
événements farouches, au devoir.
Je
n'admets pas qu'il soit permis aux sombres causes
Qui
mêlent aux droits vrais l'aveuglement des choses
De
faire rebrousser chemin à la raison ;
Je
dénonce un revers qui vient par trahison ;
Quand
la gloire et l'honneur tombent dans une embûche,
J'affirme
que c'est Dieu lui-même qui trébuche ;
J'interpelle
les faits tortueux et rampants,
La
victoire, l'hiver, l'ombre et ses guet-apens ;
Je dis
à ces passants quelconques de l'abîme
Que je
les vois, qu'ils sont en train de faire un crime,
Que
nous ne sommes point des femmes à genoux,
Que
nous réfléchissons, qu'ils prennent garde à nous,
Que ce
n'est pas ainsi qu'on doit traiter la France,
Et que,
même tombée au fond de la souffrance,
Même
dans le sépulcre, elle a l'étoile au front.
Je
voudrais bien savoir ce qu'ils me répondront.
Je suis
un curieux, et je gênerai, certe,
Le
destin qu'un regard sévère déconcerte,
Car on
est responsable au ciel plus qu'on ne croit.
Quand
le progrès devient boiteux, quand Dieu décroît
En
apparence, ayant sur lui la nuit barbare,
Quand
l'homme est un esquif dont Satan prend la barre,
Il est
certain que l'âme humaine est au cachot,
Et
qu'on a dérangé quelque chose là-haut.
C'est
pourquoi je demande à l'ombre la parole.
Je ne
suis pas de ceux dont la fierté s'envole,
Et qui,
pour avoir vu régner des ruffians
Et des
gueux, cessent d'être à leur droit confiants ;
Je lave
ma sandale et je poursuis ma route ;
Personne
n'a jamais vu mon âme en déroute ;
Je ne
me trouble point parce qu'en ses reflux
Le vil
destin sur nous jette un Rosbach de plus ;
La
défaite me fait songer à la victoire ;
J'ai
l'obstination de l'altière mémoire ;
Notre
linceul toujours eut la vie en ses plis ;
Quand
je lis Waterloo, je prononce Austerlitz.
Le
deuil donne un peu plus de hauteur à ma tête.
Mais ce
n'est pas assez, je veux qu'on soit honnête
Là-haut,
et je veux voir ce que les destins font
Chez
eux, dans la forêt du mystère profond,
Car ce
qu'ils font chez eux, c'est chez nous qu'on le souffre.
Je
prétends regarder face à face le gouffre.
Je sais
que l'ombre doit rendre compte aux esprits.
Je
désire savoir pourquoi l'on nous a pris
Nos
villes, notre armée, et notre force utile ;
Et
pourquoi l'on filoute et pourquoi l'on mutile
L'immense
peuple aimant d'où sortent les clartés ;
Je veux
savoir le fond de nos calamités,
Voir le
dedans du sort misérable, et connaître
Ces
recoins où trop peu de lumière pénètre ;
Pourquoi
l'assassinat du Midi par le Nord,
Pourquoi
Paris vivant vaincu par Berlin mort,
Pourquoi
le bagne à l'ange et le trône au squelette ;
Ô
France, je prétends mettre sur la sellette
La
guerre, les combats, nos affronts, nos malheurs,
Et je ferai
vider leur poche à ces voleurs,
Car
juger le hasard, c'est le droit du prophète.
J'affirme
que la loi morale n'est pas faite
Pour
qu'on souffle dessus là-haut, dans la hauteur,
Et
qu'un événement peut être un malfaiteur.
J'avertis
l'inconnu que je perds patience ;
Et
c'est là la grandeur de notre conscience
Que,
seule et triste, ayant pour appui le berceau,
L'innocence,
le droit des faibles, le roseau,
Elle
est terrible ; elle a, par ce seul mot : Justice,
Entrée
au ciel ; et, si la comète au solstice
S'égare,
elle pourrait lui montrer son chemin ;
Elle
requiert Dieu même au nom du genre humain ;
Elle
est la vérité, blanche, pâle, immortelle ;
Pas une
force n'est la force devant elle ;
Les
lois qu'on ne voit pas penchent de son côté ;
Oui,
c'est là la puissance et c'est là la beauté
De
notre conscience, - écoute ceci, prêtre, -
Qu'elle
ne comprend pas qu'un attentat puisse être
Par
quelqu'un qui serait juste, prémédité ;
Oui,
sans armes, n'ayant que cette nudité,
Le
vrai, quand un éclair tombe mal sur la terre,
Quand
un des coups obscurs qui sortent du mystère
Frappe
à tâtons, et met les peuples en danger,
S'il
lui plaisait d'aller là-haut l'interroger
Au
milieu de cette ombre énorme qu'on vénère,
Tranquille,
elle ferait bégayer le tonnerre.
3 août
1875
II -
Persévérance
N'importe.
Allons au but, continuons. Les choses,
Quand
l'homme tient la clef, ne sont pas longtemps closes.
Peut-être
qu'elle-même, ouvrant ses pâles yeux,
La
nuit, lasse du mal, ne demande pas mieux
Que de
trouver celui qui saura la convaincre.
Le
devoir de l'obstacle est de se laisser vaincre.
L'obscurité
nous craint et recule en grondant
Regardons
les penseurs de l'âge précédent,
Ces
héros, ces géants qu'une même âme anime,
Détachés
par la mort de leur travail sublime,
Passer,
les pieds poudreux et le front étoilé ;
Saluons
la sueur du relais dételé ;
Et
marchons. Nous aussi, nous avons notre étape.
Le pied
de l'avenir sur notre pavé frappe ;
En
route ! Poursuivons le chemin commencé ;
Augmentons
l'épaisseur de l'ombre du passé ;
Laissons
derrière nous, et le plus loin possible,
Toute
l'antique horreur de moins en moins visible.
Déjà le
précurseur dans ces brumes brilla ;
Platon
vint jusqu'ici, Luther a monté là ;
Voyez,
de grands rayons marquent de grands passages ;
L'ombre
est pleine partout du flamboiement des sages ;
Voici
l'endroit profond où Pascal s'est penché.
Criant
: gouffre ! Jean-Jacques où je marche a marché ;
C'est
là que, s'envolant lui-même aux cieux, Voltaire,
Se
sentant devenir sublime, a perdu terre,
Disant
: Je vois ! ainsi qu'un prophète ébloui.
Luttons,
comme eux ; luttons, le front épanoui ;
Marchons
! un pas qu'on fait, c'est un champ révèle ;
Déchiffrons
dans les temps nouveaux la loi nouvelle ;
Le cœur
n'est jamais sourd, l'esprit n'est jamais las,
Et la
route est ouverte aux fiers apostolats.
Ô tous
! vivez, marchez, croyez ! soyez tranquilles.
- Mais quoi ! le râle sourd des discordes
civiles,
Ces
siècles de douleurs, de pleurs, d'adversités,
Hélas !
tous ces souffrants, tous ces déshérités,
Tous
ces proscrits, le deuil, la haine universelle,
Tout ce
qui dans le fond des âmes s'amoncelle,
Cela ne
va-t-il pas éclater tout à coup ?
La
colère est partout, la fureur est partout ;
Les cieux
sont noirs ; voyez, regardez ; il éclaire ! -
Qu'est-ce
que la fureur ? qu'importe la colère ?
La
vengeance sera surprise de son fruit ;
Dieu
nous transforme ; il a pour tâche en notre nuit
L'auguste
avortement de la foudre en aurore.
Dieu
prend dans notre cœur la haine et la dévore ;
Il se
jette sur nous des profondeurs du jour,
Et nous
arrache tout de l'âme, hors l'amour ;
Avec ce
bec d'acier, la conscience, il plonge
Jusqu'à
notre pensée et jusqu'à notre songe,
Fouille
notre poitrine et, quoi que nous fassions,
Jusqu'aux
vils intestins qu'on nomme passions ;
Il
pille nos instincts mauvais, il nous dépouille
De ce
qui nous tourmente et de ce qui nous souille ;
Et,
quand il nous a faits pareils au ciel béni,
Bons et
purs, il s'envole, et rentre à l'infini ;
Et,
lorsqu'il a passé sur nous, l'âme plus grande
Sent
qu'elle ne hait plus, et rend grâce, et demande :
Qui
donc m'a prise ainsi dans ses serres de feu ?
Et
croit que c'est un aigle, et comprend que c'est Dieu.
III -
Progrès
En
avant, grande marche humaine !
Peuple,
change de région.
Ô
larve, deviens phénomène ;
Ô
troupeau, deviens légion.
Cours,
aigle, où tu vois l'aube éclore.
L'acceptation
de l'aurore
N'est
interdite qu'aux hiboux.
Dans le
soleil Dieu se devine ;
Le
rayon a l'âme divine
Et
l'âme humaine à ses deux bouts.
Il
vient de l'une et vole à l'autre ;
Il est
pensée, étant clarté ;
En haut
archange, en bas apôtre,
En haut
flamme, en bas liberté.
Il crée
Horace ainsi que Dante,
Dore la
rose au vent pendante,
Et le
chaos où nous voguons ;
De la
même émeraude il touche
L'humble
plume de l'oiseau-mouche
Et
l'âpre écaille des dragons.
Prenez
les routes lumineuses,
Prenez
les chemins étoilés.
Esprits
semeurs, âmes glaneuses,
Allez,
allez, allez, allez !
Esclaves
d'hier, tristes hommes,
Hors
des bagnes, hors des Sodomes,
Marchez,
soyez vaillants, montez ;
Ayez
pour triomphe la gloire
Où vous
entrez, ô foule noire,
Et
l'opprobre dont vous sortez !
Homme,
franchis les mers. Secoue
Dans l'écume
tout le passé ;
Allume
en étoupe à ta proue
Le
chanvre du gibet brisé.
Gravis
les montagnes. Écrase
Tous
les vieux monstres dans la vase ;
Ressemble
aux anciens Apollons ;
Quand
l'épée est juste, elle est pure ;
Va donc
! car l'homme a pour parure
Le sang
de l'hydre à ses talons.
11 juin
1870
IV -
Fraternité
Je rêve
l'équité, la vérité profonde,
L'amour
qui veut, l'espoir qui luit, la foi qui fonde,
Et le
peuple éclairé plutôt que châtié.
Je rêve
la douceur, la bonté, la pitié,
Et le
vaste pardon. De là ma solitude.
La
vieille barbarie humaine a l'habitude
De
s'absoudre, et de croire, hélas, que ce qu'on veut,
Prêtre
ou juge, on a droit de le faire, et qu'on peut
Ôter sa
conscience en mettant une robe.
Elle
prend l'équité céleste, elle y dérobe
Ce qui
la gêne, y met ce qui lui plaît ; biffant
Tout ce
qu'on doit au faible, à la femme, à l'enfant,
Elle
change le chiffre, elle change la somme,
Et du
droit selon Dieu fait la loi selon l'homme.
De là
les hommes-dieux, de là les rois-soleils ;
De là
sur les pavés tant de ruisseaux vermeils ;
De là
les Laffemas, les Vouglans, les Bâvilles ;
De là
l'effroi des champs et la terreur des villes,
Les
lapidations, les deuils, les cruautés,
Et le
front sérieux des sages insultés.
Jésus
paraît ; qui donc s'écrie : Il faut qu'il meure !
C'est
le prêtre. Ô douleur ! À jamais, à demeure,
Et quoi
que nous disions, et quoi que nous songions,
Les
euménides sont dans les religions ;
Mégère
est catholique ; Alecton est chrétienne ;
Clotho,
nonne sanglante, accompagnait l'antienne
D'Arbuez,
et l'on entend dans l'église sa voix ;
Ces
bacchantes du meurtre encourageaient Louvois ;
Et les
monts étaient pleins du cri de ces ménades
Quand
Bossuet poussait Boufflers aux dragonnades.
Ne vous
figurez pas, si Dieu lui-même accourt,
Que
l'antique fureur de l'homme reste court,
Et
recule devant la lumière céleste.
Au plus
pur vent d'en haut elle mêle sa peste,
Elle
mêle sa rage aux plus doux chants d'amour,
S'enfuit
avec la nuit, mais rentre avec le jour.
Le
progrès le plus vrai, le plus beau, le plus sage,
Le plus
juste, subit son monstrueux passage.
L'aube
ne peut chasser l'affreux spectre importun.
Cromwell
frappe un tyran, Charles ; il en reste un,
Cromwell.
L'atroce meurt, l'atrocité subsiste.
Le bon
sens, souriant et sévère exorciste,
Attaque
ce vampire et n'en a pas raison.
Comme
une sombre aïeule habitant la maison,
La
barbarie a fait de nos cœurs ses repaires,
Et
tient les fils après avoir tenu les pères.
L'idéal
un jour naît sur l'ancien continent,
Tout un
peuple ébloui se lève rayonnant,
Le
quatorze juillet jette au vent les bastilles,
Les
révolutions, ô Liberté, tes filles,
Se
dressent sur les monts et sur les océans,
Et
gagnent la bataille énorme des géants,
Toute
la terre assiste à la fuite inouïe
Du
passé, néant, nuit, larve, ombre évanouie !
L'inepte
barbarie attente à ce laurier,
Et perd
Torquemada, mais retrouve Carrier.
Elle se
trouble peu de toute cette aurore.
La
vaste ruche humaine, éveillée et sonore,
S'envole
dans l'azur, travaille aux jours meilleurs,
Chante,
et fait tous les miels avec toutes les fleurs ;
La
vieille âme du vieux Caïn, l'antique Haine
Est là,
voit notre éden et songe à sa géhenne,
Ne veut
pas s'interrompre et ne veut pas finir,
Rattache
au vil passé l'éclatant avenir,
Et
remplace, s'il manque un chaînon à sa chaîne,
Le père
Letellier par le Père Duchêne ;
De
sorte que Satan peut, avec les maudits,
Rire de
notre essai manqué de paradis.
Eh
bien, moi, je dis : Non ! tu n'es pas en démence,
Mon
cœur, pour vouloir l'homme indulgent, bon, immense ;
Pour
crier : Sois clément ! sois clément ! sois clément !
Et
parce que ta voix n'a pas d'autre enrouement !
Tu n'es
pas furieux parce que tu souhaites
Plus
d'aube au cygne et moins de nuit pour les chouettes ;
Parce
que tu gémis sur tous les opprimés ;
Non, ce
n'est pas un fou celui qui dit : Aimez !
Non, ce
n'est pas errer et rêver que de croire
Que
l'homme ne naît point avec une âme noire,
Que le
bon est latent dans le pire, et qu'au fond
Peu de
fautes vraiment sont de ceux qui les font.
L'homme
est au mal ce qu'est à l'air le baromètre ;
Il
marque les degrés du froid, sans rien omettre,
Mais
sans rien ajouter, et, s'il monte ou descend,
Hélas !
la faute en est au vent, ce noir passant.
L'homme
est le vain drapeau d'un sinistre édifice ;
Tout
souffle qui frémit, flotte, serpente, glisse
Et
passe, il le subit, et le pardon est dû
À ce
haillon vivant dans les cieux éperdu.
Hommes,
pardonnez-vous. Ô mes frères, vous êtes
Dans le
vent, dans le gouffre obscur, dans les tempêtes ;
Pardonnez-vous.
Les cœurs saignent, les ans sont courts ;
Ah !
donnez-vous les uns aux autres ce secours !
Oui,
même quand j'ai fait le mal, quand je trébuche
Et
tombe, l'ombre étant la cause de l'embûche,
La nuit
faisant l'erreur, l'hiver faisant le froid,
Être
absous, pardonné, plaint, aimé, c'est mon droit.
Un
jour, je vis passer une femme inconnue.
Cette
femme semblait descendre de la nue ;
Elle
avait sur le dos des ailes, et du miel
Sur sa
bouche entr'ouverte, et dans ses yeux le ciel.
À des
voyageurs las, à des errants sans nombre,
Elle
montrait du doigt une route dans l'ombre,
Et
semblait dire : On peut se tromper de chemin.
Son
regard faisait grâce à tout le genre humain ;
Elle
était radieuse et douce ; et, derrière elle,
Des
monstres attendris venaient, baisant son aile,
Des
lions graciés, des tigres repentants,
Nemrod
sauvé, Néron en pleurs ; et par instants
À force
d'être bonne elle paraissait folle.
Et, tombant
à genoux, sans dire une parole,
Je
l'adorai, croyant deviner qui c'était.
Mais
elle, - devant l'ange en vain l'homme se tait, -
Vit ma
pensée, et dit : Faut-il qu'on t'avertisse ?
Tu me
crois la pitié ; fils, je suis la justice.
21
septembre
V -
L'âme à la poursuite du vrai
Je m'en irai dans les chars sombres ...
L'ombre dit au poète : - Imite ...
Je laisse ces paroles sombres ...
L'âme à
la poursuite du vrai - I
Je m'en
irai dans les chars sombres
Du
songe et de la vision ;
Dans la
blême cité des ombres
Je
passerai comme un rayon ;
J'entendrai
leurs vagues huées ;
Je
semblerai dans les nuées
Le
grand échevelé de l'air ;
J'aurai
sous mes pieds le vertige,
Et dans
les yeux plus de prodige
Que le
météore et l'éclair.
Je
rentrerai dans ma demeure,
Dans le
noir monde illimité.
Jetant
à l'éternité l'heure
Et la
terre à l'immensité,
Repoussant
du pied nos misères,
Je
prendrai le vrai dans mes serres
Et je
me transfigurerai,
Et l'on
ne verra plus qu'à peine
Un
reste de lueur humaine
Trembler
sous mon sourcil sacré.
Car je
ne serai plus un homme ;
Je
serai l'esprit ébloui
À qui
le sépulcre se nomme,
À qui
l'énigme répond : Oui.
L'ombre
aura beau se faire horrible ;
Je
m'épanouirai terrible,
Comme
Élie à Gethsémani,
Comme
le vieux Thalès de Grèce,
Dans la
formidable allégresse
De
l'abîme et de l'infini.
Je
questionnerai le gouffre
Sur le
secret universel,
Et le
volcan, l'urne de soufre,
Et
l'océan, l'urne de sel ;
Tout ce
que les profondeurs savent,
Tout ce
que les tourmentes lavent,
Je
sonderai tout ; et j'irai
Jusqu'à
ce que, dans les ténèbres,
Je
heurte mes ailes funèbres
À
quelqu'un de démesuré.
Parfois
m'envolant jusqu'au faîte,
Parfois
tombant de tout mon poids,
J'entendrai
crier sur ma tête
Tous
les cris de l'ombre à la fois,
Tous
les noirs oiseaux de l'abîme,
L'orage,
la foudre sublime,
L'âpre
aquilon séditieux,
Tous
les effrois qui, pêle-mêle,
Tourbillonnent,
battant de l'aile,
Dans le
précipice des cieux.
La Nuit
pâle, immense fantôme
Dans
l'espace insondable épars,
Du haut
du redoutable dôme,
Se
penchera de toutes parts ;
Je la
verrai lugubre et vaine,
Telle
que la vit Antisthène
Qui
demandait aux vents : Pourquoi ?
Telle
que la vit Épicure,
Avec
des plis de robe obscure
Flottant
dans l'ombre autour de moi.
- Homme ! la démence t'emporte,
Dira le
nuage irrité.
- Prends-tu la nuit pour une porte ?
Murmurera
l'obscurité.
L'espace
dira : - Qui t'égare ?
Passeras-tu,
barde, où Pindare
Et
David ne sont point passés ?
- C'est ici, criera la tempête,
Qu'Hésiode
a dit : Je m'arrête !
Qu'Ézéchiel
a dit : Assez !
Mais
tous les efforts des ténèbres
Sur mon
essor s'épuiseront
Sans
faire fléchir mes vertèbres
Et sans
faire pâlir mon front ;
Au
sphinx, au prodige, au problème,
J'apparaîtrai,
monstre moi-même,
Être
pour deux destins construit,
Ayant,
dans la céleste sphère,
Trop de
l'homme pour la lumière,
Et trop
de l'ange pour la nuit.
L'âme à
la poursuite du vrai - II
L'ombre
dit au poète : - Imite
Ceux
que retient l'effroi divin ;
N'enfreins
pas l'étrange limite
Que nul
n'a violée en vain ;
Ne
franchis pas l'obscure grève
Où la
nuit, la tombe et le rêve
Mêlent
leurs souffles inouïs,
Où
l'abîme sans fond, sans forme,
Rapporte
dans sa houle énorme
Les
prophètes évanouis.
Tous
les essais que tu peux faire
Sont
inutiles et perdus.
Prends
un culte ; choisis ; préfère ;
Tes
vœux ne sont pas entendus ;
Jamais
le mystère ne s'ouvre ;
La
tranquille immensité couvre
Celui
qui devant Dieu s'enfuit
Et
celui qui vers Dieu s'élance
D'une
égalité de silence
Et
d'une égalité de nuit.
Va sur
l'Olympe où Stésichore,
Cherchant
Jupiter, le trouva ;
Va sur
l'Horeb qui fume encore
Du
passage de Jéhovah ;
Ô
songeur, ce sont là des cimes,
De
grands buts, des courses sublimes...
On en
revient désespéré,
Honteux,
au fond de l'ombre noire,
D'avoir
abdiqué jusqu'à croire !
Indigné
d'avoir adoré !
L'Olympien
est de la brume ;
Le
Sinaïque est de la nuit.
Nulle
part l'astre ne s'allume,
Nulle
part l'ombre ne bleuit.
Que
l'homme vive et s'en contente ;
Qu'il
reste l'homme ; qu'il ne tente
Ni
l'obscurité, ni l'éther ;
Sa
flamme à la fange est unie,
L'homme
est pour le ciel un génie,
Mais
l'homme est pour la terre un ver.
L'homme
a Dante, Shakspeare, Homère ;
Ses
arts sont un trépied fumant ;
Mais
prétend-il de sa chimère
Illuminer
le firmament ?
C'est
toujours quelque ancienne idée
De
l'Élide ou de la Chaldée
Que
l'âge nouveau rajeunit.
Parce
que tu luis dans ta sphère,
Esprit
humain, crois-tu donc faire
De la
flamme jusqu'au Zénith !
Après
Socrate et le Portique,
Sans
t'en douter, tu mets le feu
À la
même chimère antique
Dont
l'Inde ou Rome ont fait un dieu ;
Comme
cet Éson de la fable,
Tu
retrempes dans l'ineffable,
Dans
l'absolu, dans l'infini,
Quelque
Ammon d'Égypte ou de Grèce,
Ce
qu'avant toi maudit Lucrèce,
Ce
qu'avant toi Job a béni.
Tu
prends quelque être imaginaire,
Vieux
songe de l'humanité,
Et tu
lui donnes le tonnerre,
L'auréole,
l'éternité.
Tu le
fais, tu le renouvelles ;
Puis,
tremblant, tu te le révèles,
Et tu
frémis en le créant ;
Et, lui
prêtant vie, abondance,
Sagesse,
bonté, providence,
Tu te
chauffes à ce néant !
Sous
quelque mythe qu'il s'enferme,
Songeur,
il n'est point de Baal
Qui ne
contienne en lui le germe
D'un
éblouissant idéal ;
De même
qu'il n'est pas d'épine,
Pas
d'arbre mort dans la ruine.
Pas
d'impur chardon dans l'égout,
Qui, si
l'étincelle le touche,
Ne
puisse, dans l'âtre farouche,
Faire
une aurore tout à coup !
Vois
dans les forêts la broussaille,
Culture
abjecte du hasard ;
Déguenillée,
elle tressaille
Au
glissement froid du lézard ;
Jette
un charbon, ce houx sordide
Va
s'épanouir plus splendide
Que la
tunique d'or des rois ;
L'éclair
sort de la ronce infâme ;
Toutes
les pourpres de la flamme
Dorment
dans ce haillon des bois.
Comme
un enfant qui s'émerveille
De
tirer, à travers son jeu,
Une
splendeur gaie et vermeille
Du vil
sarment qu'il jette au feu,
Tu
concentres toute la flamme
De ce
que peut rêver ton âme
Sur le
premier venu des dieux,
Puis tu
t'étonnes, ô poussière,
De voir
sortir une lumière
De cet
Irmensul monstrueux.
À la
vague étincelle obscure
Que tu
tires d'un Dieu pervers,
Tu
crois raviver la nature,
Tu
crois réchauffer l'univers ;
Ô nain,
ton orgueil s'imagine
Avoir
retrouvé l'origine,
Que
tous vont s'aimer désormais,
Qu'on
va vaincre les nuits immondes,
Et tu
dis : La lueur des mondes
Va
flamboyer sur les sommets !
Tu
crois voir une aube agrandie
S'élargir
sous le firmament
Parce
que ton rêve incendie
Un
Dieu, qui rayonne un moment.
Non.
Tout est froid. L'horreur t'enlace.
Tout
est l'affreux temple de glace,
Morne à
Delphes, sombre à Béthel.
Tu fais
à peine, esprit frivole,
En
brûlant le bois de l'idole,
Tiédir
la pierre de l'autel.
L'âme à
la poursuite du vrai - III
Je
laisse ces paroles sombres
Passer
sur moi sans m'émouvoir
Comme
on laisse dans les décombres
Frissonner
les branches le soir ;
J'irai,
moi le curieux triste ;
J'ai la
volonté qui persiste ;
L'énigme
traître a beau gronder ;
Je
serai, dans les brumes louches,
Dans
les crépuscules farouches,
La face
qui vient regarder.
Vie et
mort ! ô gouffre ! Est-ce un piège
La
fleur qui s'ouvre et se flétrit,
L'atome
qui se désagrège,
Le
néant qui se repétrit ?
Quoi !
rien ne marche ! rien n'avance !
Pas de
moi ! Pas de survivance !
Pas de
lien ! Pas d'avenir !
C'est
pour rien, ô tombes ouvertes,
Qu'on
entend vers les découvertes
Les
chevaux du rêve hennir !
Est-ce
que la nature enferme
Pour
des avortements bâtards
L'élément,
l'atome, le germe,
Dans le
cercle des avatars ?
Que
serait donc ce monde immense,
S'il
n'avait pas la conscience
Pour
lumière et pour attribut ?
Épouvantable
échelle noire
De
renaissances sans mémoire
Dans
une ascension sans but !
La
larve du spectre suivie,
Ce
serait tout ! Quoi donc ! ô sort,
J'aurais
un devoir dans la vie
Sans
avoir un droit dans la mort !
Depuis
la pierre jusqu'à l'ange,
Qu'est-ce
alors que ce vain mélange
D'êtres
dans l'obscur tourbillon ?
L'aube
est-elle sincère ou fausse ?
Naître,
est-ce vivre ? En quoi la fosse
Diffère-t-elle
du sillon ?
- Mange le pain, je mange l'homme,
Dit
Tibère. A-t-il donc raison ?
Satan
la femme, Ève la pomme,
Est-ce
donc la même moisson ?
Nemrod
souffle comme la bise ;
Gengis
le sabre au poing, Cambyse
Avec un
flot d'hommes démons,
Tue,
extermine, écrase, opprime,
Et ne
commet pas plus de crime
Qu'un
roc roulant du haut des monts !
Oh non
! la vie au noir registre,
Parmi
le genre humain troublé,
Passe,
inexplicable et sinistre,
Ainsi
qu'un espion voilé ;
Grands
et petits, les fous, les sages,
S'en
vont, nommés dans les messages
Qu'elle
jette au ciel triste ou bleu ;
Malheur
aux méchants ! et la tombe
Est la
bouche de bronze où tombe
Tout ce
qu'elle dénonce à Dieu.
- Mais ce Dieu même, je le nie ;
Car il
aurait, ô vain croyant,
Créé sa
propre calomnie
En
créant ce monde effrayant. -
Ainsi
parle, calme et funèbre,
Le
doute appuyé sur l'algèbre ;
Et moi
qui sens frémir mes os,
Allant
des langes aux suaires,
Je
regarde les ossuaires
Et je
regarde les berceaux.
Mort et
vie ! énigmes austères !
Dessous
est la réalité.
C'est
là que les Kants, les Voltaires,
Les
Euclides ont hésité.
Eh bien
! j'irai, moi qui contemple,
Jusqu'à
ce que, perçant le temple,
Et le
dogme, ce double mur,
Mon
esprit découvre et dévoile
Derrière
Jupiter l'étoile,
Derrière
Jéhovah l'azur !
Car il
faut qu'enfin on rencontre
L'indestructible
vérité,
Et
qu'un front de splendeur se montre
Sous
ces masques d'obscurité ;
La nuit
tâche, en sa noire envie,
D'étouffer
le germe de vie,
De
toute-puissance et de jour,
Mais
moi, le croyant de l'aurore,
Je
forcerai bien Dieu d'éclore
À force
de joie et d'amour !
Est-ce
que vous croyez que l'ombre
A
quelque chose à refuser
Au
dompteur du temps et du nombre,
À celui
qui veut tout oser,
Au
poète qu'emporte l'âme,
Qui
combat dans leur culte infâme
Les
payens comme les hébreux,
Et qui,
la tête la première,
Plonge,
éperdu, dans la lumière,
À
travers leur dieu ténébreux !