ATHALIE

 

Tragédie

 

De Jean Racine.

 

Voir la préface.

 

 

Personnages

 

            JOAS, roi de Juda, fils d'Ochosias.

            ATHALIE, veuve de Joram, aïeule de Joas.

            JOAD, autrement JOIADA, grand prêtre.

            JOSABET, tante de Joas, femme du grand prêtre.

            ZACHARIE, fils de Joad et de Josabet.

            SALOMITH, soeur de Zacharie.

            ABNER, l'un des principaux officiers des rois de Juda.

            AZARIAS, ISMAEL,

            et les trois autres chefs des prêtres et des lévites.

            MATHAN, prêtre apostat, sacrificateur de Baal.

            NABAL, confident de Mathan.

            AGAR, femme de la suite d'Arhalie.

            TROUPE DE PRÊTRES ET DE LÉVITES.

            SUITE D'ATHALIE.

            LA NOURRICE DE JOAS.

            CHŒUR DE JEUNES FILLES DE LA TRIBU DE LÉVI.

 

La scène est dans le remple de Jérusalem dans un vestibule de l'appartement du grand prêtre.

PRÉFACE

 

            Tout le monde sait que le royaume de Juda était composé des deux tribus de Juda et de Benjamin, et que les dix autres tribus qui se révoltèrent contre Roboam composaient le royaume d'Israël. Comme les rois de Juda étaient de ]a maison de David, et qu'ils avaient dans leur partage la ville et le temple de Jérusalem, tout ce qu'il y avait de prêtres et de lévites se retirèrent auprès d'eux, et leur demeurèrent toujours attachés. Car depuis que le temple de Salomon fut bâti, il n'était plus permis de sacrifier ailleurs, et tous ces autres autels qu'on élevait à Dieu sur des montagnes, appelés par cette raison dans l'Écriture les hauts lieux, ne lui étaient point agréables. Ainsi le culte légitime ne subsistait plus que dans Juda. Les dix tributs, excepté un très petit nombre de personnes, étaient ou idolâtres ou schismatiques.

 

            Au reste, ces prêtres et ces lévites faisaient eux-mêmes une tribu fort nombreuse. Ils furent partagés en diverses classes pour servir tour à tour dans le temple, d'un jour de sabbat à l'autre. Les prêtres étaient de la famille d'Aaron; et il n'y avait que ceux de cette famille, lesquels pussent exercer la sacrificature. Les lévites leur étaient subordonnés, et avaient soin, entre autres choses, du chant, de la préparation des victimes, et de la garde du temple. Ce nom de lévite ne laisse pas d'être donné quelquefois indifféremment à tous ceux de la tribu. Ceux qui étaient en semaine avaient, ainsi que le grand prêtre, leur logement dans les portiques ou galeries, dont le temple était environné, et qui faisaient partie du temple même. Tout l'édifice s'appelait en général le lieu saint. Mais on appelait plus particulièrement de ce nom cette partie du temple intérieur où était le chandelier d'or, l'autel des parfums, et les tables des pains de proposition. Et cette partie était encore distinguée du Saint des Saints, où était l'arche, et où le grand prêtre seul avait droit d'entrer une fois l'année. C'était une tradition assez constante que la montagne sur laquelle le temple fut bâti était la même montagne où Abraham avait autrefois offert en sacrifice son fils Isaac.

 

            J'ai cru devoir expliquer ici ces particularités, afin que ceux à qui l'histoire de l'Ancien Testament ne sera pas assez présente n'en soient point arrêtés en lisant cette tragédie. Elle a pour sujet Joas reconnu et mis sur le trône; et j'aurais dû dans les règles l'intituler Joas. Mais la plupart du monde n'en ayant entendu parler que sous le nom d'Athalie, je n'ai pas jugé à propos de la leur présenter sous un autre titre, puisque d'ailleurs Athalie y joue un personnage si considérable, et que c'est sa mort qui termine la pièce. Voici une partie des principaux événements qui devancèrent cette grande action.

 

            Joram, roi de Juda, fils de Josaphat, et le septième roi de la race de David, épousa Athalie, fille d'Achab et de Jézabel, qui régnaient en Israël, fameux l'un et l'autre, mais principalement Jézabel, par leurs sanglantes persécutions contre les prophètes. Athalie, non moins impie que sa mère, entraîna bientôt le Roi son mari dans l'idolâtrie, et fit même construire dans Jérusalem un temple à Baal, qui était le Dieu du pays de Tyr et de Sidon, où Jézabel avait pris naissance. Joram, après avoir vu périr par les mains des Arabes et des Philistins tous les princes ses enfants à la réserve d'Ochosias, mourut lui-même misérablement d'une longue maladie qui lui consuma les entrailles. Sa mort funeste n'empêcha pas Ochosias d'imiter son impiété et celle d'Athalie sa mère. Mais ce prince, après avoir régné seulement un an, étant allé rendre visite au roi d'Israël, frère d'Athalie, fut enveloppé dans la ruine de la maison d'Achab, et tué par l'ordre de Jéhu, que Dieu avait fait sacrer par ses prophètes pour régner sur Israël, et pour être le ministre de ses vengeances. Jéhu extermina toute la postérité d'Achab, et fit jeter par les fenêtres Jézabel, qui, selon la prédiction d'Élie, fut mangée des chiens dans la vigne de ce même Naboth qu'elle avait tait mourir autrefois pour s'emparer de son héritage. Athalie, ayant appris à Jérusalem tous ces massacres, entreprit de son côté d'éteindre entièrement la race royale de David, en faisant mourir tous les enfants d'Ochosias, ses petits fils. Mais heureusement Josabet, sœur d'Ochosias, et fille de Joram, mais d'une autre mère qu'Athalie, étant arrivée lorsqu'on égorgeait les princes ses neveux, elle trouva moyen de dérober du milieu des morts le petit Joas encore à la mamelle, et le confia avec sa nourrice au grand prêtre, son mari, qui les cacha tous deux dans le temple, où l'enfant fut élevé secrètement jusqu'au jour qu'il fut proclamé roi de Juda. L'Histoire des Rois dit que ce fut la septième année d'après. Mais le texte grec des Paralipomènes, que Sévère Sulpice a suivi, dit que ce fut la huitième. C'est ce qui m'a autorisé à donner à ce prince neuf à dix ans, pour le mettre déjà en état de répondre aux questions qu'on lui fait.

 

            Je crois ne lui avoir rien fait dire qui soit au-dessus de la portée d'un enfant de cet âge, qui a de l'esprit et de la mémoire. Mais quand j'aurais été un peu au-delà, il faut considérer que c'est ici un enfant tout extraordinaire, élevé dans le temple par un grand prêtre, qui, le regardant comme l'unique espérance de sa nation, l'avait instruit de bonne heure dans tous les devoirs de la religion et de la royauté. Il n'en était pas de même des enfants des Juifs que de la plupart des nôtres. On leur apprenait les saintes Lettres, non seulement dès qu'ils avaient atteint l'usage de la raison, mais, pour me servir de l'expression de saint Paul, dès la mamelle. Chaque Juif était obligé d'écrire une fois en sa vie, de sa propre main, le volume de la Loi tout entier. Les rois étaient même obligés de l'écrire deux fois, et il leur était enjoint de l'avoir continuellement devant les yeux. Je puis dire ici que la France voit en la personne d'un prince de huit ans et demi, qui fait aujourd'hui ses plus chères délices, un exemple illustre de ce que peut dans un enfant un heureux naturel aidé d'une excellente éducation; et que si j'avais donné au petit Joas la même vivacité et le même discernement qui brillent dans les reparties de ce jeune prince, on m'aurait accusé avec raison d'avoir péché contre les régies de la vraisemblance.

 

            L'âge de Zacharie, fils du grand prêtre, n'étant point marqué, on peut lui supposer, si l'on veut, deux ou trois ans de plus qu'à Joas.

 

            J'ai suivi l'explication de plusieurs commentateurs fort habiles, qui prouvent, par le texte même de l'Écriture, que tous ces soldats à qui Joïada, ou Joad, comme il est appelé dans Josèphe, fit prendre les armes consacrées à Dieu par David, étaient autant de prêtres et de lévites, aussi bien que les cinq centeniers qui les commandaient.

 

En effet, disent ces interprètes, tout devait être saint dans une si sainte action, et aucun profane n'y devait être employé. Il s'y agissait non seulement de conserver le sceptre dans la maison de David, mais encore de conserver à ce grand roi cette suite de descendants dont devait naître le Messie. Car ce Messie, tant de fois promis comme fils d'Abraham, devait aussi être le fils de David et de tous les rois de Juda. De là vient que l'illustre et savant prélat * de qui j'ai emprunté ces paroles appelle Joas le précieux reste de la maison de David. Josèphe en parle dans les mêmes termes. Et l'Écriture dit expressément que Dieu n'extermina pas toute la famille de Joram, voulant conserver à David la lampe qu'il lui avait promise. Or cette lampe, qu'était-ce autre chose que la lumière qui devait être un jour révélée aux nations ?

 

            L'histoire ne spécifie point le jour où Joas fut proclamé. Quelques interprètes veulent que ce fût un jour de fête. J'ai choisi celle de la Pentecôte, qui était l'une des trois grandes fêtes des Juifs. On y célébrait la mémoire de la publication de la loi sur le mont de Sinaï, et on y offrait aussi à Dieu les premiers pains de la nouvelle moisson; ce qui faisait qu'on la nommait encore la fête des prémices. J'ai songé que ces circonstances me fourniraient quelque variété pour les chants du chœur.

 

            Ce chœur est composé de jeunes filles de la tribu de Lévi, et je mets à leur tête une fille que je donne pour sœur à Zacharie. C'est elle qui introduit le chœur chez sa mère. Elle chante avec lui, porte la parole pour lui, et fait enfin les fonctions de ce personnage des anciens chœurs qu'on appelait le coryphée. J'ai aussi essayé d'imiter des anciens cette continuité d'action qui fait que leur théâtre ne demeure jamais vide ; les intervalles des actes n'étant marqués que par des hymnes et par des moralités du chœur, qui ont rapport à ce qui se passe.

 

            On me trouvera peut-être un peu hardi d'avoir osé mettre sur la scène un prophète inspiré de Dieu, et qui prédit l'avenir. Mais j'ai eu la précaution de ne mettre dans sa bouche que des expressions tirées des prophètes mêmes. Quoique l'Écriture ne dise pas en termes exprès que Joïada ait eu l'esprit de prophétie, comme elle le dit de son fils, elle le représente comme un homme tout plein de l'esprit de Dieu. Et d'ailleurs ne paraît-il pas par l'Évangile qu'il a pu prophétiser en qualité de souverain pontife ? Je suppose donc qu'il voit en esprit le funeste changement de Joas, qui, après trente années d'un règne fort pieux, s'abandonna aux mauvais conseils des flatteurs, et se souilla du meurtre de Zacharie, fils et successeur de ce grand prêtre. Ce meurtre commis dans le temple fut une des principales causes de la colère de Dieu contre les Juifs, et de tous les malheurs qui leur arrivèrent dans la suite. On prétend même que depuis ce jour-là les réponses de Dieu cessèrent entièrement dans le sanctuaire. C'est ce qui m'a donné lieu de faire prédire tout de suite à Joad et la destruction du temple et la ruine de Jérusalem. Mais comme les prophètes joignent d'ordinaire les consolations aux menaces, et que d'ailleurs il s'agit de mettre sur le trône un des ancêtres du Messie, j'ai pris occasion de faire entrevoir la venue de ce consolateur, après lequel tous les anciens justes soupiraient. Cette scène, qui est une espèce d'épisode, amène très naturellement la musique, par la coutume qu'avaient plusieurs prophètes d'entrer dans leurs saints transports au son des instruments. Témoin cette troupe de prophètes qui vinrent au-devant de Saül avec des harpes et des lyres qu'on portait devant eux; et témoin Élisée lui-même, qui étant consulté sur l'avenir par le roi de Juda et par le roi d'Israël, dit, comme fait ici Joad: Adducite mihi psaltem. Ajoutez à cela que cette prophétie sert beaucoup à augmenter le trouble dans la pièce, par la consternation et par les différents mouvements où elle jette le chœur et les principaux acteurs.

 

 

 

ACTE PREMIER

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

JOAD, ABNER.

 

ABNER

 

Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel ;

Je viens, selon l'usage antique et solennel,

Célébrer avec vous la fameuse journée

Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.

Que les temps sont changés ! Sitôt que de ce jour

La trompette sacrée annonçait le retour,

Du temple, orné partout de festons magnifiques,

Le peuple saint en foule inondait les portiques ;

Et tous, devant l'autel avec ordre introduits,

De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits,

Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices.

Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices.

L'audace d'une femme, arrêtant ce concours,

En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.

D'adorateurs zélés à peine un petit nombre

Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.

Le reste pour son Dieu montre un oubli fatal ;

Ou même, s'empressant aux autels de Baal,

Se fait initier à ses honteux mystères,

Et blasphème le nom qu'ont invoqué leurs pères.

Je tremble qu'Athalie, à ne vous rien cacher,

Vous-même de l'autel vous faisant arracher,

N'achève enfin sur vous ses vengeances funestes,

Et d'un respect forcé ne dépouille les restes.

 

JOAD

 

D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment ?

 

ABNER

 

Pensez-vous être saint et juste impunément ?

Dès longtemps elle hait cette fermeté rare

Qui rehausse en Joad l'éclat de la tiare :

Dès longtemps votre amour pour la religion

Est traité de révolte et de sédition.

Du mérite éclatant cette reine jalouse

Hait surtout Josabet, votre fidèle épouse.

Si du grand prêtre Aaron Joad est successeur,

De notre dernier roi Josabet est la soeur.

Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilège,

Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiège ;

Mathan, de nos autels infâme déserteur,

Et de toute vertu zélé persécuteur.

C'est peu que, le front ceint d'une mitre étrangère,

Ce lévite à Baal prête son ministère ;

Ce temple l'importune, et son impiété

Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté.

Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente ;

Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante ;

Il affecte pour vous une fausse douceur,

Et, par là de son fiel colorant la noirceur,

Tantôt à cette reine il vous peint redoutable,

Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable,

Il lui feint qu'en un lieu que vous seul connaissez

Vous cachez des trésors par David amassés.

Enfin, depuis deux jours, la superbe Athalie

Dans un sombre chagrin paraît ensevelie.

Je l'observais hier, et je voyais ses yeux

Lancer sur le lieu saint des regards furieux :

Comme si, dans le fond de ce vaste édifice,

Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice.

Croyez-moi, plus j'y pense, et moins je puis douter

Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater,

Et que de Jézabel la fille sanguinaire

Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.

 

JOAD

 

Celui qui met un frein à la fureur des flots

Sait aussi des méchants arrêter les complots.

Soumis avec respect à sa volonté sainte,

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.

Cependant je rends grâce au zèle officieux

Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux.

Je vois que l'injustice en secret vous irrite,

Que vous avez encore le coeur israélite,

Le ciel en soit béni ! Mais ce secret courroux,

Cette oisive vertu, vous en contentez-vous ?

La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère ?

Huit ans déjà passés, une impie étrangère

Du sceptre de David usurpe tous les droits,

Se baigne impunément dans le sang de nos rois,

Des enfants de son fils détestable homicide,

Et même contre Dieu lève son bras perfide.

Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant Etat,

Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat,

Qui sous son fils Joram commandiez nos armées,

Qui rassurâtes seul nos villes alarmées,

Lorsque d'Okosias le trépas imprévu

Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu :

" Je crains Dieu, dites-vous ; sa vérité me touche ! "

Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche :

" Du zèle de ma loi que sert de vous parer ?

Par de stériles voeux pensez-vous m'honorer ?

Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices ?

Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses ?

Le sang de vos rois crie et n'est point écouté.

Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété ;

Du milieu de mon peuple exterminez les crimes,

Et vous viendrez alors m'immoler des victimes. "

 

ABNER

 

Hé ! que puis-je au milieu de ce peuple abattu ?

Benjamin est sans force, et Juda sans vertu.

Le jour qui de leurs rois vit éteindre la race

Eteignit tout le feu de leur antique audace.

" Dieu même, disent-ils, s'est retiré de nous :

De l'honneur des Hébreux autrefois si jaloux,

Il voit sans intérêt leur grandeur terrassée,

Et sa miséricorde à la fin s'est lassée.

On ne voit plus pour nous ses redoutables mains

De merveilles sans nombre effrayer les humains ;

L'arche sainte est muette et ne rend plus d'oracles. "

 

JOAD

 

Et quel temps fut jamais si fertile en miracles ?

Quand Dieu par plus d'effets montra-t-il son pouvoir ?

Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir,

Peuple ingrat ? Quoi ! toujours les plus grandes merveilles

Sans ébranler ton coeur frapperont tes oreilles ?

Faut-il, Abner, faut-il vous rappeler le cours

Des prodiges fameux accomplis en nos jours ?

Des tyrans d'Israël les célèbres disgrâces,

Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces ;

L'impie Achab détruit et de son sang trempé

Le champ que par le meurtre il avait usurpé ;

Près de ce champ fatal Jézabel immolée,

Sous les pieds des chevaux cette reine foulée,

Dans son sang inhumain les chiens désaltérés,

Et de son corps hideux les membres déchirés ;

Des prophètes menteurs la troupe confondue,

Et la flamme du ciel sur l'autel descendue ;

Elie aux éléments parlant en souverain,

Les cieux par lui fermés et devenus d'airain,

Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée ;

Les morts se ranimant à la voix d'Elisée :

Reconnaissez, Abner, à ces traits éclatants,

Un Dieu tel aujourd'hui qu'il fut dans tous les temps.

Il sait, quand il lui plaît, faire éclater sa gloire,

Et son peuple est toujours présent à sa mémoire.

 

ABNER

 

Mais où sont ces honneurs à David tant promis

Et prédits même encore à Salomon son fils ?

Hélas ! nous espérions que de leur race heureuse

Devait sortir de rois une suite nombreuse ;

Que sur toute tribu, sur toute nation,

L'un d'eux établirait sa domination,

Ferait cesser partout la discorde et la guerre,

Et verrait à ses pieds tous les rois de la terre.

 

JOAD

 

Aux promesses du ciel pourquoi renoncez-vous ?

 

ABNER

 

Ce roi fils de David, où le chercherons-nous ?

Le ciel même peut-il réparer les ruines

De cet arbre séché jusque dans ses racines ?

Athalie étouffa l'enfant même au berceau.

Les morts, après huit ans, sortent-ils du tombeau ?

Ah ! si dans sa fureur elle s'était trompée ;

Si du sang de nos rois quelque goutte échappée...

 

JOAD

 

Hé bien ! que feriez-vous ?

 

ABNER

 

            Ô jour heureux pour moi !

De quelle ardeur j'irais reconnaître mon roi !

Doutez-vous qu'à ses pieds nos tribus empressées...

Mais pourquoi me flatter de ces vaines pensées ?

Déplorable héritier de ces rois triomphants,

Okosias restait seul avec ses enfants ;

Par les traits de Jéhu je vis percer le père ;

Vous avez vu les fils massacrés par la mère.

 

JOAD

 

Je ne m'explique point ; mais, quand l'astre du jour

Aura sur l'horizon fait le tiers de son tour,

Lorsque la troisième heure aux prières rappelle,

Retrouvez-vous au temple avec ce même zèle.

Dieu pourra vous montrer, par d'importants bienfaits,

Que sa parole est stable et ne trompe jamais.

Allez : pour ce grand jour il faut que je m'apprête,

Et du temple déjà l'aube blanchit le faîte.

 

ABNER

 

Quel sera ce bienfait que je ne comprends pas ?

L'illustre Josabet porte vers vous ses pas :

Je sors et vais me joindre à la troupe fidèle

Qu'attire de ce jour la pompe solennelle.

 

SCÈNE II

 

JOAD, JOSABET.

 

JOAD

 

Les temps sont accomplis, princesse : il faut parler,

Et votre heureux larcin ne se peut plus celer.

Des ennemis de Dieu la coupable insolence,

Abusant contre lui de ce profond silence,

Accuse trop longtemps ses promesses d'erreur.

Que dis-je ? Le succès animant leur fureur,

Jusque sur notre autel votre injuste marâtre

Veut offrir à Baal un encens idolâtre.

Montrons ce jeune roi que vos mains ont sauvé,

Sous l'aile du Seigneur dans le temple élévé.

De nos princes hébreux il aura le courage,

Et déjà son esprit a devancé son âge.

Avant que son destin s'explique par ma voix,

Je vais l'offrir au Dieu par qui règnent les rois.

Aussitôt assemblant nos lévites, nos prêtres,

Je leur déclarerai l'héritier de leurs maîtres.

 

JOSABET

 

Sait-il déjà son nom et son noble destin ?

 

JOAD

 

Il ne répond encor qu'au nom d'Eliacin

Et se croit quelque enfant rejeté par sa mère,

À qui j'ai par pitié daigné servir de père.

 

JOSABET

 

Hélas ! de quel péril je l'avais su tirer !

Dans quel péril encore est-il prêt de rentrer !

 

JOAD

 

Quoi ! déjà votre foi s'affaiblit et s'étonne ?

 

JOSABET

 

À vos sages conseils, seigneur, je m'abandonne.

Du jour que j'arrachai cet enfant à la mort,

Je remis en vos mains tout le soin de son sort ;

Même, de mon amour craignant la violence,

Autant que je le puis j'évite sa présence.

De peur qu'en le voyant quelque trouble indiscret

Ne fasse avec mes pleurs échapper mon secret.

Surtout j'ai cru devoir aux larmes, aux prières,

Consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières.

Cependant aujourd'hui puis-je vous demander

Quels amis vous avez prêts à vous seconder ?

Abner, le brave Abner, viendra-t-il vous défendre ?

A-t-il près de son roi fait serment de se rendre ?

 

JOAD

 

Abner, quoiqu'on se pût assurer sur sa foi,

Ne sait pas même encor si nous avons un roi.

 

JOSABET

 

Mais à qui de Joas confiez-vous la garde ?

Est-ce Obed, est-ce Amnon que cet honneur regarde ?

De mon père su eux les bienfaits répandus...

 

JOAD

 

À l'injuste Athalie ils se sont tous vendus.

 

JOSABET

 

Qui donc opposez-vous contre ses satellites ?

 

JOAD

 

Ne vous l'ai-je pas dit ? nos prêtres, nos lévites.

 

JOSABET

 

Je sais que, près de vous en secret assemblé,

Par vos soins prévoyants leur nombre est redoublé ;

Que, pleins d'amour pour vous, d'horreur pour Athalie,

Un serment solennel par avance les lie

À ce fils de David qu'on leur doit révéler.

Mais, quelque noble ardeur dont ils puissent brûler,

Peuvent-ils de leur roi venger seuls la querelle ?

Pour un si grand ouvrage est-ce assez de leur zèle ?

Doutez-vous qu'Athalie, au premier bruit semé

Qu'un fils d'Okosias est ici renfermé,

De ses fiers étrangers assemblant les cohortes,

N'environne le temple et n'en brise les portes ?

Suffira-t-il contre eux de vos ministres saints,

Qui, levant au Seigneur leurs innocentes mains,

Ne savent que gémir et prier pour nos crimes,

Et n'ont jamais versé que le sang des victimes ?

Peut-être dans leurs bras Joas percé de coups...

 

JOAD

 

Et comptez-vous pour rien Dieu, qui combat pour nous ?

Dieu, qui de l'orphelin protège l'innocence

Et fait dans la faiblesse éclater se puissance ;

Dieu qui hait les tyrans et qui dans Jezraël

Jura d'exterminer Achab et Jézabel ;

Dieu, qui frappant Joram, le mari de leur fille,

A jusque sur son fils poursuivi leur famille ;

Dieu dont le bras vengeur, pour un temps suspendu,

Sur cette race impie est toujours étendu ?

 

JOSABET

 

Et c'est sur tous ces rois sa justice sévère

Que je crains pour le fils de mon malheureux frère.

Qui sait si cet enfant, par leur crime entraîné,

Avec eux en naissant ne fut pas condamné ?

Si Dieu, le séparant d'une odieuse race,

En faveur de David voudra lui faire grâce ?

Hélas ! l'état horrible où le ciel me l'offrit

Revient à tout moment effrayer mon esprit.

De princes égorgés la chambre était remplie ;

Un poignard à la main, l'implacable Athalie

Au carnage animait ses barbares soldats

Et poursuivait le cours de ses assassinats.

Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue.

Je me figure encor sa nourrice éperdue,

Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain,

Et, faible, le tenait renversé sur son sein.

Je le pris tout sanglant. En baignant son visage,

Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage ;

Et, soit frayeur encore, ou pour me caresser,

De ses bras innocents je me sentis presser.

Grand Dieu ! que mon amour ne lui soit point funeste !

Du fidèle David c'est le précieux reste.

Nourri dans ta maison, en l'amour de ta loi,

Il ne connaît encore d'autre père que toi.

Sur le point d'attaquer une reine homicide,

À l'aspect du péril si ma foi s'intimide,

Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui,

Ont trop de part aux pleurs que je répands pour lui,

Conserve l'héritier de tes saintes promesses,

Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses.

 

JOAD

 

Vos larmes, Josabet, n'ont rien de criminel :

Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paternel.

Il ne recherche point, aveugle en sa colère,

Sur le fils qui le craint l'impiété du père.

Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux

Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs voeux.

Autant que de David la race est respectée,

Autant de Jézabel la fille est détestée.

Joas les touchera par sa noble pudeur,

Où semble de son sang reluire la splendeur ;

Et Dieu, par sa voix même appuyant notre exemple,

De plus près à leur coeur parlera en son temple.

Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé :

Il faut que sur le trône un roi soit élevé,

Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres

Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres,

L'a tiré par leur main de l'oubli du tombeau,

Et de David éteint rallumé le flambeau.

Grand Dieu, si tu prévois qu'indigne de sa race,

Il doive de David abandonner la trace,

Qu'il soit comme le fuit en naissant arraché,

Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché.

Mais si ce même enfant, à tes ordres docile,

Doit être à tes desseins un instrument utile,

Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis ;

Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis ;

Confonds dans ses conseils une reine cruelle.

Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan et sur elle

Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur,

De la chute des rois funeste avant-coureur !

L'heure me presse, adieu. Des plus saintes familles

Votre fils et sa soeur vous amènent les filles.

 

SCÈNE III

 

JOSABET, ZACHARIE, SALOMITH, le choeur.

 

JOSABET

 

Cher Zacharie, allez, ne vous arrêtez pas ;

De votre auguste père accompagnez les pas.

Ô filles de Lévi, troupe jeune et fidèle,

Que déjà le Seigneur embrase de son zèle,

Qui venez si souvent partager mes soupirs,

Enfants, ma seule joie en mes longs déplaisirs,

Ces festons en vos mains, et ces fleurs sur vos têtes,

Autrefois convenaient à nos pompeuses fêtes.

Mais, hélas ! en ces temps d'opprobre et de douleurs,

Quelle offrande sied mieux que celles de nos pleurs ?

J'entends déjà, j'entends la trompette sacrée,

Et du temple bientôt on permettra l'entrée.

Tandis que je me vais préparer à marcher,

Chantez, louez le Dieu que vous venez chercher.

 

SCÈNE IV

 

Le choeur.

 

            Tout le choeur chante.

 

Tout l'univers est plein de sa magnificence.

Qu'on adore ce Dieu, qu'on l'invoque à jamais !

Son empire a des temps précédé la naissance ;

            Chantons, publions ses bienfaits.

 

            Une voix, seule.

 

            En vain l'injuste violence

Au peuple qui le loue imposerait silence :

            Son nom ne périra jamais.

Le jour annonce au jour sa gloire et sa puissance,

Tout l'univers est plein de sa magnificence :

            Chantons, publions ses bienfaits.

 

            Tout le choeur répète.

 

Tout l'univers est plein de sa magnificence :

            Chantons, publions ses bienfaits.

 

            Une voix, seule.

 

Il donne aux fleurs leur aimable peinture :

            Il fait naître et mourir les fruits ;

            Il leur dispense avec mesure

Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nuits ;

Le champ qui les reçut les rend avec usure.

 

            Une autre

 

Il commande au soleil d'animer la nature,

Et la lumière est un nom de ses mains ;

            Mais sa loi sainte, sa loi pure

Est le plus riche don qu'il ait fait aux humains.

 

            Une autre

 

Ô mont de Sinaï, conserve la mémoire

De ce jour à jamais auguste et renommé,

            Quand, sur ton sommet enflammé,

Dans un nuage épais le Seigneur enfermé

Fit luire aux yeux mortels un rayon de sa gloire.

Dis-nous pourquoi ces feux et ces éclairs,

Ces torrents de fumée, et ce bruit dans les airs,

            Ces trompettes et ce tonnerre ?

Venait-il renverser l'ordre des éléments ?

            Sur ses antiques fondements

            Venait-il ébranler la terre ?

 

            Une autre

 

Il venait révéler aux enfants des Hébreux

De ses préceptes saints la lumière immortelle :

            Il venait à ce peuple heureux

Ordonner de l'aimer d'une amour éternelle.

 

            Tout le choeur

 

            Ô divine, ô charmante loi !

            Ô justice, ô bonté suprême !

Que de raisons, quelle douceur extrême

D'engager à ce Dieu son amour et sa foi !

 

            Une voix, seule

 

D'un joug cruel il sauva nos aïeux,

Les nourrit au désert d'un pain délicieux.

Il nous donne ses lois, il se donne lui-même.

Pour tant de biens, il commande qu'on l'aime.

 

            Le choeur

 

            Ô justice, ô bonté suprême !

 

            La même voix

 

Des mers pour eux il entr'ouvrit les eaux ;

D'un aride rocher fit sortir des ruisseaux.

Il nous donne ses lois, il se donne lui-même.

Pour tant de biens, il commande qu'on l'aime.

 

            Le choeur

 

            Ô divine, ô charmante loi !

Que de raisons, quelle douceur extrême

D'engager à ce Dieu son amour et sa foi !

 

            Une autre voix, seule.

 

Vous qui ne connaissez qu'une crainte servile,

Ingrats, un Dieu si bon ne peut-il vous charmer ?

Est-il donc à vos coeurs, est-il si difficile

            Et si pénible de l'aimer ?

L'esclave craint le tyran qui l'outrage ;

Mais des enfants l'amour est le partage.

Vous voulez que ce Dieu vous comble de bienfaits,

            Et ne l'aimer jamais ?

 

            Tout le choeur

 

            Ô divine, ô charmante loi !

            Ô justice, ô bonté suprême !

Que de raisons, quelle douceur extrême

D'engager à ce Dieu son amour et sa foi !

 

 

ACTE II

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

JOSABET, SALOMITH, le choeur.

 

JOSABET

 

Mes filles, c'est assez ; suspendez vos cantiques.

Il est temps de nous joindre aux prières publiques.

Voici notre heure : allons célébrer ce grand jour,

Et devant le Seigneur paraître à notre tour.

 

SCÈNE II

 

JOSABET, ZACHARIE, SALOMITH, le choeur.

 

JOSABET

 

Mais que vois-je ? Mon fils, quel sujet vous ramène ?

Où courez-vous ainsi tout pâle et hors d'haleine ?

 

ZACHARIE

 

Ô ma mère !

 

JOSABET

 

            Hé bien ! quoi ?

 

ZACHARIE

 

            Le temple est profané.

 

JOSABET

 

Comment ?

 

ZACHARIE

 

            Et du Seigneur l'autel abandonné.

 

JOSABET

 

Je tremble. Hatez-vous d'éclaircir votre mère.

 

ZACHARIE

 

Déjà, selon la loi, le grand prêtre mon père,

Après avoir au Dieu qui nourrit les humains

De la moisson nouvelle offert les premiers pains,

Lui présentait encore entre ses mains sanglantes

Des victimes de paix, les entrailles fumantes ;

Debout à ses côtés le jeune Eliacin

Comme moi le servait en long habit de lin ;

Et cependant du sang de la chair immolée

Les prêtre arrosaient l'autel et l'assemblée.

Un bruit confus s'élève, et du peuple surpris

Détourne tout à coup les yeux et les esprits.

Une femme... peut-on la nommer sans blasphème ?

Une femme... c'était Athalie elle-même.

 

JOSABET

 

Ciel !

 

ZACHARIE

 

            Dans un des parvis, aux hommes réservé,

Cette femme superbe entre, le front levé,

Et se préparait même à passer les limites

De l'enceinte sacrée ouverte aux seuls lévites.

Le peuple s'épouvante et fuit de toutes parts.

Mon père... Ah ! quel courroux animait ses regards !

Moïse à Pharaon parut moins formidable :

" Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable,

D'où te bannit ton sexe et ton impiété.

Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté ? "

La reine alors, sur lui jetant un oeil farouche,

Pour blasphémer sans doute ouvrait déjà la bouche.

J'ignore si de Dieu l'ange se dévoilant

Est venu lui montrer un glaive étincelant ;

Mais sa langue en sa bouche à l'instant s'est glacée,

Et toute son audace a paru terrassée ;

Ses yeux, comme effrayés, n'osaient se détourner ;

Surtout Eliacin paraissait l'étonner.

 

JOSABET

 

Quoi donc ? Eliacin a paru devant elle ?

 

ZACHARIE

 

Nous regardions tous deux cette reine cruelle,

Et d'une égale horreur nos coeurs étaient frappés.

Mais les prêtres bientôt nous ont enveloppés.

On nous a fait sortir. J'ignore tout le reste,

Et venais vous conter ce désordre funeste.

 

JOSABET

 

Ah ! de nos bras sans doute elle vient l'arracher ;

Et c'est lui qu'à l'autel sa fureur vient chercher.

Peut-être en ce moment l'objet de tant de larmes...

Souviens-toi de David, Dieu, qui vois mes alarmes.

 

SALOMITH

 

Quel est-il, cet objet des pleurs que vous versez ?

 

ZACHARIE

 

Les jours d'Eliacin seraient-ils menacés ?

 

SALOMITH

 

Aurait-il de la reine attiré la colère ?

 

ZACHARIE

 

Que craint-on d'un enfant sans support et sans père ?

 

JOSABET

 

Ah ! la voici. Sortons : il la faut éviter.

 

SCÈNE III

 

ATHALIE, ABNER, AGAR, suite d'Athalie.

 

AGAR

 

Madame, dans ces lieux pourquoi vous arrêter ?

Ici tous les objets vous blessent, vous irritent.

Abandonnez ce temple aux prêtres qui l'habitent :

Fuyez tout ce tumulte, et dans votre palais

À vos sens agités venez rendre la paix.

 

ATHALIE

 

Non, je ne puis : tu vois mon trouble et ma faiblesse.

Va, fais dire à Mathan qu'il vienne, qu'il se presse ;

Heureuse si je puis trouver par son secours

Cette paix que je cherche et qui me fuit toujours.

 

            (Elle s'assied.)

 

SCÈNE IV

 

ATHALIE, ABNER, suite d'Athalie.

 

ABNER

 

Madame, pardonnz si j'ose le défendre.

Le zèle de Joad n'a point dû vous surprendre.

Du Dieu que nous servons tel est l'ordre éternel.

Lui-même, il nous traça son temple et son autel,

Aux seuls enfants d'Aaron commit ses sacrifices,

Aux lévites marqua leur place et leurs offices,

Et surtout défendit à leur postérité

Avec tout autre Dieu toute société.

Hé quoi ! vous de nos rois et la femme et la mère,

Etes-vous à ce point parmi nous étrangère ?

Ignorez-vous nos lois ? et faut-il qu'aujourd'hui...

Voici votre Mathan : je vous laisse avec lui.

 

ATHALIE

 

Votre présence, Abner, est ici nécessaire.

Laissons-là de Joad l'audace téméraire,

Et tout ce vain amas de superstitions

Qui ferment votre temple aux autres nations.

Un sujet plus pressant excite mes alarmes.

Je sais que, dès l'enfance élevé dans les armes,

Abner a le coeur noble, et qu'il rend à la fois

Ce qu'il doit à son Dieu, ce qu'il doit à ses rois.

Demeurez.

 

SCÈNE V

 

MATHAN, ATHALIE, ABNER, suite d'Athalie.

 

MATHAN

 

            Grande reine, est-ce ici votre place ?

Quel trouble vous agite, et quel effroi vous glace ?

Parmi vos ennemis que venez-vous chercher ?

De ce temple profane osez-vous approcher ?

Avez-vous dépouillé cette haine si vive...

 

ATHALIE

 

Prêtez-moi l'un et l'autre une oreille attentive.

Je ne veux point ici rappeler le passé,

Ni vous rendre raison du sang que j'ai versé.

Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire.

Je ne prends point pour juge un peuple téméraire :

Quoi que son insolence ait osé publier,

Le ciel même a pris soin de me justifier.

Sur d'éclatants succès ma puissance établie

A fait jusqu'au deux mers respecter Athalie ;

Par moi Jérusalem goûte un calme profond :

Le Jourdain ne voit plus l'Arabe vagabond,

Ni l'altier Philistin, par d'éternels ravages,

Comme au temps de vos rois, désoler ses rivages ;

Le Syrien me traite et de reine et de soeur ;

Enfin, de ma maison le perfide oppresseur,

Qui devait jusqu'à moi pousser sa barbarie,

Jéhu, le fier Jéhu, tremble dans Samarie.

De toutes parts pressé par un puissant voisin,

Que j'ai su soulever contre cet assassin,

Il me laisse en ces lieux souveraine maîtresse.

Je jouissais en paix du fruit de ma sagesse ;

Mais un trouble importun vient, depuis quelques jours,

De mes prospérités interrompre le cours.

Un songe (me devrais-je inquiéter d'un songe ?)

Entretient dans mon coeur un chagrin qui le ronge.

Je l'évite partout, partout il me poursuit.

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit.

Ma mère Jézabel davant moi s'est montrée,

Comme au jour de sa mort pompeusement parée.

Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté ;

Même elle avait encor cet éclat emprunté

Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,

Pour réparer des ans l'irréparable outrage.

" Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi ;

Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.

Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,

Ma fille. " En achevant ces mots épouvantables,

Son ombre vers mon lit a paru se baisser ;

Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser.

Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange

D'os et de chairs meurtris et traînés dans la fange,

Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux

Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

 

ABNER

 

Grand Dieu !

 

ATHALIE

 

            Dans ce désordre à mes yeux se présente

Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante,

Tels qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus.

Sa vue a ranimé mes esprits abattus ;

Mais, lorsque revenant de mon trouble funeste,

J'admirais sa douceur, son air noble et modeste,

J'ai senti tout à coup un homicide acier

Que le traître en mon sein a plongé tout entier.

De tant d'objets divers le bizarre assemblage

Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage.

Moi-même quelque temps, honteuse de ma peur,

Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur.

Mais de ce souvenir mon âme possédée

A deux fois en dormant revu la même idée ;

Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer

Ce même enfant toujours tout prêt à me percer.

Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie,

J'allais prier Baal de veiller sur ma vie

Et chercher du repos au pied de ses autels.

Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels !

Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée,

Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée ;

J'ai cru que des présents calmeraient son courroux,

Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux.

Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.

J'entre : le peuple fuit, le sacrifice cesse,

Le grand prêtre vers moi s'avance avec fureur.

Pendant qu'il me parlait, ô surprise ! ô terreur !

J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée,

Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée.

Je l'ai vu, son même air, son même habit de lin,

Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin ;

C'est lui-même. Il marchait à côté du grand prêtre,

Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître.

Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter,

Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter.

Que présage, Mathan, ce prodige incroyable ?

 

MATHAN

 

Ce songe et ce rapport, tout me semble effroyable.

 

ATHALIE

 

Mais cet enfant fatal, Abner, vous l'avez vu :

Quel est-il ? de quel sang ? et de quelle tribu ?

 

ABNER

 

Deux enfants à l'autel prêtaient leur ministère :

L'un est fils de Joad, Josabet est sa mère ;

L'autre m'est inconnu.

 

MATHAN

 

            Pourquoi délibérer ?

De tous les deux, madame, il se faut assurer.

Vous savez pour Joad mes égards, mes mesures,

Que je ne cherche point à venger mes injures,

Que la seule équité règne en tous mes avis ;

Mais lui-même, après tout, fût-ce son propre fils,

Voudrait-il un moment laisser vivre un coupable ?

 

ABNER

 

De quel crime un enfant peut-il être capable ?

 

MATHAN

 

Le ciel nous le fait voir un poignard à la main :

Le ciel est juste et sage et ne fait rien en vain.

Que cherchez-vous de plus ?

 

ABNER

 

            Mais, sur la foi d'un songe,

Dans le sang d'un enfant voulez-vous qu'on se plonge ?

Vous ne savez encor de quel père il est né,

Quel il est.

 

MATHAN

 

            On le craint, tout est examiné.

À d'illustres parents s'il doit son origine,

La spendeur de son sort doit hâter sa ruine.

Dans le vulgaire obscur si le sort l'a placé,

Qu'importe qu'au hasard un sang vil soit versé ?

Est-ce aux rois à garder cette lente justice ?

Leur sûreté souvent dépend d'un prompt supplice.

N'allons point les gêner d'un soin embarrassant ;

Dès qu'on leur est suspect, on n'est plus innocent.

 

ABNER

 

Hé quoi ! Mathan, d'un prêtre est-ce là le langage ?

Moi, nourri dans la guerre aux horreurs du carnage,

Des vengeances des rois ministre rigoureux,

C'est moi qui prête ici ma voix au malheureux !

Et vous, qui lui devez des entrailles de père,

Vous, ministre de paix dans les temps de colère,

Couvrant d'un zèle faux votre ressentiment,

Le sang à votre gré coule trop lentement !

Vous m'avez commandé de parler sans feinte,

Madame : quel est donc ce grand sujet de crainte ?

Un songe, un faible enfant que votre oeil prévenu

Peut-être sans raison croit avoir reconnu.

 

ATHALIE

 

Je le veux croire, Abner ; je puis m'être trompée.

Peut-être un songe vain m'a trop préoccupée.

Hé bien ! il faut revoir cet enfant de plus près ;

Il en faut à loisir examiner les traits.

Qu'on les fasse tous deux paraître en ma présence.

 

ABNER

 

Je crains...

 

ATHALIE

 

            Manquerait-on pour moi de complaisance ?

De ce refus bizarre où seraient les raisons ?

Il pourrait me jeter en d'étranges soupçons.

Que Josabet, vous dis-je, ou Joad les amène ;

Je puis, quand je voudrai, parler en souveraine.

Vos prêtres, je veux bien, Abner, vous l'avouer,

Des bontés d'Athalie ont lieu de se louer.

Je sais sur ma conduite et contre ma puissance

Jusqu'où de leurs discours ils portent la licence.

Ils vivent cependant, et leur temple est debout,

Mais je sens que bientôt ma douceur est à bout.

Que Joad mette un frein à son zèle sauvage

Et ne m'irrite point par un second outrage.

Allez.

 

SCÈNE VI

 

ATHALIE, MATHAN, suite d'Athalie.

 

MATHAN

 

            Enfin je puis parler en liberté ;

Je puis dans tout son jour mettre la vérité.

Quelque monstre naissant dans ce temple s'élève,

Reine : n'attendez pas que le nuage crève.

Abner chez le grand prêtre a devancé le jour.

Pour le sang de ses rois vous savez son amour.

Et qui sait si Joad ne veut point en leur place

Substituer l'enfant dont le ciel vous menace,

Soit son fils, soit quelque autre...

 

ATHALIE

 

            Oui, vous m'ouvrez les yeux.

Je commence à voir clair dans cet avis des cieux.

Mais je veux de mon doute être débarrassée.

Un enfant est peu propre à trahir sa pensée ;

Souvent d'un grand dessein un mot nous fait juger.

Laissez-moi, cher Mathan, le voir, l'interroger.

Vous, cependant, allez, et sans jeter d'alarmes,

À tous mes Tyriens faites prendre les armes.

 

SCÈNE VII

 

JOAS, JOSABET, ATHALIE, ZACHARIE, ABNER, SALOMITH, deux lévites, le choeur, suite d'Athalie.

 

JOSABET, aux deux lévites.

 

Ô vous, sur ces enfants si chers, si précieux,

Ministres du Seigneur, ayez toujours les yeux.

 

ABNER, à Josabet.

Princesse, assurez-vous, je les prends sous ma garde.

 

ATHALIE

 

Ô ciel ! plus j'examine et plus je le regarde,

C'est lui ! D'horreur encor tous mes sens sont saisis.

 

            (Montrant Joas.)

 

Epouse de Joad, est-ce là votre fils ?

 

JOSABET

 

Qui ? lui, madame ?

 

ATHALIE

 

            Lui.

 

JOSABET

 

            Je ne suis point sa mère.

 

            (Montrant Zacharie.)

 

Voilà mon fils.

 

ATHALIE, à Joas.

 

            Et vous, quel est donc votre père ?

Jeune enfant, répondez.

 

JOSABET

 

            Le ciel jusqu'aujourd'hui...

 

ATHALIE

 

Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui ?

C'est à lui de parler.

 

JOSABET

 

            Dans un âge si tendre

Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre ?

 

ATHALIE

 

Cet âge est innocent : son ingénuité

N'altère point encor la simple vérité.

Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.

 

JOSABET, tout bas.

 

Daigne mettre, grand Dieu, ta sagesse en sa bouche.

 

ATHALIE

 

Comment vous nommez-vous ?

 

JOAS

 

            J'ai nom Eliacin.

 

ATHALIE

 

Votre père ?

 

JOAS

 

            Je suis, dit-on, un orphelin.

Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance,

Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.

 

ATHALIE

 

Vous êtes sans parents ?

 

JOAS

 

            Ils m'ont abandonné.

 

ATHALIE

 

Comment ? et depuis quand ?

 

JOAS

 

            Depuis que je suis né.

 

ATHALIE

 

Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre ?

 

JOAS

 

Ce temple est mon pays : je n'en connais point d'autre.

 

ATHALIE

 

Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer ?

 

JOAS

 

Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.

 

ATHALIE

 

Qui vous mit dans ce temple ?

 

JOAS

 

            Une femme inconnue,

Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.

 

ATHALIE

 

Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin ?

 

JOAS

 

Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin ?

Aux petits des oiseaux il donne leur pâture,

Et sa bonté s'étend sur toute la nature.

Tous les jours je l'invoque, et d'un soin paternel

Il me nourrit des dons offerts sur son autel.

 

ATHALIE

 

Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse ?

La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce,

Font insensiblement à mon inimitié

Succéder... Je serais sensible à la pitié ?

 

ABNER

 

Madame, voilà donc cet ennemi terrible.

De vos songes menteurs l'imposture est visible,

À moins que la pitié qui semble vous troubler

Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler.

 

ATHALIE, à Joas et à Josabet.

 

Vous sortez ?

 

JOSABET

 

            Vous avez entendu sa fortune.

Sa présence à la fin pourrait être importune.

 

ATHALIE, à Joas.

 

Non : revenez. Quel est tous les jours votre emploi ?

 

JOAS

 

J'adore le Seigneur ; on m'explique sa loi ;

Dans son livre divin on m'apprend à la lire,

Et déjà de ma main je commence à l'écrire.

 

ATHALIE

 

Que vous dit cette loi ?

 

JOAS

 

            Que Dieu veut être aimé,

Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé,

Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide,

Qu'il résiste au superbe et punit l'homicide.

 

ATHALIE

 

J'entends. Mais tout ce peuple enfermé en ce lieu,

À quoi s'occupe-t-il ?

 

JOAS

 

            Il loue, il bénit Dieu.

 

ATHALIE

 

Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple ?

 

JOAS

 

Tout profane exercice est banni de son temple.

 

ATHALIE

 

Quels sont donc vos plaisirs ?

 

JOAS

 

            Quelquefois à l'autel

Je présente au grand prêtre ou l'encens ou le sel ;

J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies ;

Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies.

 

ATHALIE

 

Hé quoi ! vous n'avez point de passe-temps plus doux ?

Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous.

Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.

 

JOAS

 

Moi ! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire ?

 

ATHALIE

 

Non, je ne vous veux pas contraindre à l'oublier.

 

JOAS

 

Vous ne le priez point.

 

ATHALIE

 

            Vous le pourrez prier.

 

JOAS

 

Je verrais cependant en invoquer un autre.

 

ATHALIE

 

J'ai mon Dieu que je sers ; vous servirez le vôtre :

Ce sont deux puissants dieux.

 

JOAS

 

            Il faut craindre le mien ;

Lui seul est Dieu, madame, et le vôtre n'est rien.

 

ATHALIE

 

Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.

 

JOAS

 

Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.

 

ATHALIE

 

Ces méchants, qui sont-ils ?

 

JOSABET

 

            Hé ! madame, excusez

Un enfant...

 

ATHALIE, à Josabet.

 

            J'aime à voir comme vous l'instruisez.

Enfin, Eliacin, vous avez su me plaire ;

Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire.

Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier.

Laissez là cet habit, quittez ce vil métier ;

Je veux vous faire part de toutes mes richesses ;

Essayez dès ce jour l'effet de mes promesses.

À ma table, partout, à mes côtés assis,

Je prétends vous traiter comme mon propre fils.

 

JOAS

 

Comme votre fils ?

 

ATHALIE

 

            Oui... Vous vous taisez ?

 

JOAS

 

            Quel père

Je quitterais ! Et pour...

 

ATHALIE

 

            Hé bien ?

 

JOAS

 

            Pour quelle mère !

 

ATHALIE, à Josabet.

 

Sa mémoire est fidèle, et dans tout ce qu'il dit

De vous et de Joad je reconnais l'esprit.

Voilà comme, infectant cette simple jeunesse,

Vous employez tous deux le calme où je vous laisse.

Vous cultivez déjà leur haine et leur fureur ;

Vous ne leur prononcez mon nom qu'avec horreur.

 

JOSABET

 

Peut-on de nos malheurs leur dérober l'histoire ?

Tous l'univers les sait ; vous-même en faites gloire.

 

ATHALIE

 

Oui, ma juste fureur, et j'en fais vanité,

A vengé mes parents sur ma postérité.

J'aurais vu massacrer et mon père et mon frère,

Du haut de son palais précipiter ma mère,

Et dans un même jour égorger à la fois

(Quel spectacle d'horreur !) quatre-vingts fils de rois :

Et pourquoi ? Pour venger je ne sais quels prophètes,

Dont elle avait puni les fureurs indiscrètes :

Et moi, reine sans coeur, fille sans amitié,

Esclave d'une lâche et frivole pitié,

Je n'aurais pas du moins à cette aveugle rage

Rendu meurtre pour meurtre, outrage pour outrage,

Et de votre David traité tous les neveux

Comme on traitait d'Achab les restes malheureux ?

Où serais-je aujourd'hui, si, domptant ma faiblesse,

Je n'eusse d'une mère étouffé la tendresse ;

Si de mon propre sang ma main versant des flots

N'eût par ce coup hardi réprimé vos complots ?

Enfin de votre Dieu l'implacable vengeance

Entre nos deux maisons rompit toute alliance.

David m'est en horreur, et les fils de ce roi,

Quoique nés de mon sang, sont étrangers pour moi.

 

JOSABET

 

Tout vous a réussi ? Que Dieu voie et nous juge.

 

ATHALIE

 

Ce Dieu, depuis longtemps votre unique refuge,

Que deviendra l'effet de ses prédictions ?

Qu'il vous donne ce roi promis aux nations,

Cet enfant de David, votre espoir, votre attente...

Mais nous nous reverrons. Adieu. Je sors contente :

J'ai voulu voir, j'ai vu.

 

ABNER, à Josabet.

 

            Je vous l'avais promis :

Je vous rends le dépôt que vous m'avez commis.

 

SCÈNE VIII

 

JOAD, JOSABET, JOAS, ZACHARIE, ABNER, SALOMITH, lévites, le choeur.

 

JOSABET, à Joad.

 

Avez-vous entendu cette superbe reine,

Seigneur ?

 

JOAD

 

            J'entendais tout, et plaignais votre peine.

Ces lévites et moi, prêts à vous secourir,

Nous étions avec vous résolus de périr.

 

            (À Joas, en l'embrassant.)

 

Que Dieu veille sur vous, enfant dont le courage

Vient de rendre à son nom le noble témoignage.

Je reconnais, Abner, ce service important.

Souvenez-vous de l'heure où Joad vous attend.

Et nous, dont cette femme impie et meurtrière

A souillé les regards et troublé la prière,

Rentrons, et qu'un sang pur, par mes mains épanché,

Lave jusques au marbre où ses pas ont touché.

 

SCÈNE IX

 

            Le choeur.

 

            Une des filles du choeur

            Quel astre à nos yeux vient de luire ?

Quel sera quelque jour cet enfant merveilleux ?

            Il brave le faste orgueilleux,

            Et ne se laisse point séduire

            À tous ses attraits périlleux.

 

            Une autre

 

            Pendant que du dieu d'Athalie

            Chacun court encenser l'autel,

            Un enfant courageux publie

            Que Dieu lui seul est éternel,

            Et parle comme un autre Elie

            Devant cette autre Jézabel.

 

            Une autre

 

Qui nous révélera ta naissance secrète,

Cher enfant ? Es-tu fils de quelque saint prophète ?

 

            Une autre

 

Ainsi l'on vit l'aimable Samuel

            Croître à l'ombre du tabernacle.

Il devint des Hébreux l'espérance et l'oracle.

Puisses-tu, comme lui, consoler Israël !

 

            Une autre chante.

 

            Ô bienheureux mille fois

            L'enfant que le Seigneur aime,

            Qui de bonne heure entend sa voix,

Et que ce Dieu daigne instruire lui-même !

Loin du monde élevé, de tous les dons des cieux

            Il est orné dès sa naissance ;

Et du méchant l'abord contagieux

            N'altère point son innocence.

 

            Tout le choeur

 

            Heureuse, heureuse enfance

Que le Seigneur instruit et prend sous sa défense !

 

            La même voix, seule.

 

            Tel en un secret vallon,

            Sur le bord d'une onde pure,

            Croît, à l'abri de l'aquilon,

Un jeune lis, l'amour de la nature,

Loin du monde élevé, de tous les dons des cieux

            Il est orné dès sa naissance ;

Et du méchant l'abord contagieux

            N'altère point son innocence.

 

            Tout le choeur

 

            Heureux, heureux mille fois

L'enfant que le Seigneur rend docile à ses lois !

 

            Une voix, seule.

 

            Mon Dieu, qu'une vertu naissante

Parmi tant de périls marche à pas incertains !

Qu'une âme qui te cherche et veut être innocente

            Trouve d'obstacle à tes desseins !

            Que d'ennemis lui font la guerre !

            Où se peuvent cacher tes saints ?

            Les pécheurs couvrent la terre.

 

            Une autre

 

Ô palais de David, et sa chère cité,

Mont fameux, que Dieu même a longtemps habité,

Comment as-tu du ciel attiré la colère ?

Sion, chère Sion, que dis-tu quand tu vois

            Une impie étangère

Assise, hélas ! au trône de tes rois ?

 

            Tout le choeur

 

Sion, chère Sion, que dis-tu quand tu vois

            Une impie étangère

Assise, hélas ! au trône de tes rois ?

 

            La même voix continue.

 

            Au lieu des cantiques charmants

Où David t'exprimait ses saints ravissements,

Et bénissait son Dieu, son Seigneur et son père,

Sion, chère Sion, que dis-tu quand tu vois

Louer le dieu de l'impie étrangère,

Et blasphémer le nom qu'ont adoré tes rois ?

 

            Une voix, seule.

 

Combien de temps, Seigneur, combien de temps encore

Verrons-nous contre toi les méchants s'élever ?

Jusque dans ton saint temple ils viennent te braver.

Ils traitent d'insensé le peuple qui t'adore.

Combien de temps, Seigneur, combien de temps encore

Verrons-nous contre toi les méchants s'élever ?

 

            Une autre

 

Rions, chantons, dit cette troupe impie :

De fleurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs,

            Promenons nos désirs.

Sur l'avenir insensé qui se fie.

De nos ans passagers le nombre est incertain :

Hâtons-nous aujourd'hui de jouir de la vie ;

            Qui sait si nous serons demain ?

 

            Tout le choeur

 

Qu'ils pleurent, ô mon Dieu, qu'ils frémissent de crainte,

Ces malheureux, qui de ta cité sainte

Ne verront point l'éternelle splendeur.

C'est à nous de chanter, nous à qui tu révèles

            Tes clartés immortelles ;

C'est à nous de chanter tes dons et ta grandeur.

 

            Une voix, seule.

 

De tous ces vains plaisirs où leur âme se plonge,

Que leur restera-t-il ? Ce qui reste d'un songe

            Dont on a reconnu l'erreur.

À leur réveil, ô réveil plein d'horreur !

            Pendant que le pauvre à ta table

Goûtera de ta paix la douceur ineffable,

Ils boiront dans la coupe affreuse, inépuisable,

Que tu présenteras, au jour de ta fureur,

            À toute la race coupable.

 

            Tout le choeur

 

            Ô réveil plein d'horreur !

            Ô songe peu durable !

            Ô dangereuse erreur !

 

 

ACTE III

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

MATHAN, NABAL, le choeur.

 

MATHAN

 

Jeunes filles, allez : qu'on dise à Josabet

Que Mathan veut ici lui parler en secret.

 

Une des filles du choeur

 

Mathan ! Ô Dieu du ciel, puisses-tu le confondre !

 

NABAL

 

Hé quoi ! tout se disperse et fuit sans vous répondre ?

 

MATHAN

 

Approchons.

 

SCÈNE II

 

ZACHARIE, MATHAN, NABAL.

 

ZACHARIE

 

            Téméraire, où voulez-vous passer ?

Au-delà de ce lieu gardez-vous d'avancer.

C'est des ministres saints la demeure sacrée ;

Les lois à tout profane en défendent l'entrée.

Qui cherchez-vous ? Mon père, en ce jour solennel,

De l'idolâtre impur fuit l'aspect criminel ;

Et devant le Seigneur maintenant prosternée,

Ma mère en ce devoir craint d'être détournée.

 

MATHAN

 

Mon fils, nous attendrons ; cessez de vous troubler.

C'est votre illustre mère à qui je veux parler.

Je viens ici chargé d'un ordre de la reine.

 

SCÈNE III

 

MATHAN, NABAL.

 

NABAL

 

Leurs enfants ont déjà leur audace hautaine.

Mais que veut Athalie en cette occasion ?

D'où naît dans ses conseils cette confusion ?

Par l'insolent Joad ce matin offensée,

Et d'un enfant fatal en songe menacée,

Elle allait immoler Joad à son courroux,

Et dans ce temple enfin placer Baal et vous.

Vous m'en aviez déjà confié votre joie,

Et j'espérais ma part d'une si riche proie.

Qui fait changer ainsi ses voeux irrésolus ?

 

MATHAN

 

Ami, depuis deux jours je ne la connais plus.

Ce n'est plus cette reine éclairée, intrépide,

Elevée au-dessus de son sexe timide,

Qui d'abord accablait ses ennemis surpris

Et d'un instant perdu connaissait tout le prix.

La peur d'un vain remords trouble cette grande âme :

Elle flotte, elle hésite ; en un mot, elle est femme.

J'avais tantôt rempli d'amertume et de fiel

Son coeur, déjà saisi des menaces du ciel ;

Elle-même, à mes soins confiant sa vengeance,

M'avait dit d'assembler sa garde en diligence ;

Mais, soit que cet enfant devant elle amené,

De ses parents, dit-on, rebut infortuné,

Eût d'un songe effrayant diminué l'alarme,

Soit qu'elle eût même en lui vu je ne sais quel charme,

J'ai trouvé son courroux chancelant, incertain,

Et déjà remettant sa vengeance à demain.

Tous ses projets semblaient l'un l'autre se détruire.

" Du sort de cet enfant, je me suis fait instruire,

Ai-je dit. On commence à vanter ses aïeux ;

Joad de temps en temps le montre aux factieux,

Le fait attendre aux Juifs comme un autre Moïse,

Et d'oracles menteurs s'appuie et s'autorise. "

Ces mots ont fait monter la rougeur sur son front.

Jamais mensonge heureux n'eut un effet si prompt.

" Est-ce à moi de languir dans cette incertitude ?

Sortons, a-t-elle dit, sortons d'inquiétude.

Vous-même à Josabet prononcez cet arrêt :

Les feux vont s'allumer, et le fer est tout prêt :

Rien ne peut de leur temple empêcher le ravage,

Si je n'ai de leur foi cet enfant pour otage. "

 

NABAL

 

Hé bien ! pour un enfant qu'ils ne connaissent pas,

Que le hasard peut-être a jeté dans leurs bras,

Voudront-ils que leur temple, enseveli sous l'herbe...

 

MATHAN

 

Ah ! de tous les mortels connais le plus superbe.

Plutôt que dans mes mains par Joad soit livré

Un enfant qu'à son Dieu Joad a consacré,

Tu lui verras subir la mort la plus terrible.

D'ailleurs pour cet enfant leur attache est visible.

Si j'ai bien de la reine entendu le récit,

Joad sur sa naissance en sait plus qu'il ne dit.

Quel qu'il soit, je prévois qu'il leur sera funeste.

Ils le refuseront : je prends sur moi le reste ;

Et j'espère qu'enfin de ce temple odieux

Et la flamme et le fer vont délivrer mes yeux.

 

NABAL

 

Qui peut vous inspirer une haine si forte ?

Est-ce que de Baal le zèle vous transporte ?

Pour moi, vous le savez, descendu d'Ismaël,

Je ne sers ni Baal, ni le Dieu d'Israël.

 

MATHAN

 

Ami, peux-tu penser que d'un zèle frivole

Je me laisse aveugler par une vaine idole,

Pour un fragile bois que, malgré mon secours,

Les vers sur son autel consument tous les jours ?

Né ministre du Dieu qu'en ce temple on adore,

Peut-être que Mathan le servirait encore,

Si l'amour des grandeurs, la soif de commander,

Avec son joug étroit pouvaient s'accommoder.

Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle

De Joad et de moi la fameuse querelle,

Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir,

Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir ?

Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière,

Et mon âme à la cour s'attacha toute entière.

J'approchai par degrés de l'oreille des rois,

Et bientôt en oracle on érigea ma voix.

J'étudiai leur coeur, je flattai leurs caprices,

Je leur semai de fleurs les bords des précipices ;

Près de leurs passions rien ne me fut sacré ;

De mesure et de poids je changeais a leur gré.

Autant que de Joad l'inflexible rudesse

De leur superbe oreille offensait la mollesse,

Autant je les charmais par ma dextérité,

Dérobant à leurs yeux la triste vérité,

Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables,

Et prodigue surtout du sang des misérables.

Enfin, au dieu nouveau qu'elle avait introduit,

Par les mains d'Athalie un temple fut construit.

Jérusalem pleura de se voir profanée ;

Des enfants de Lévi la troupe consternée

En poussa vers le ciel des hurlements affreux.

Moi seul, donnant l'exemple aux timides Hébreux,

Déserteur de leur loi, j'approuvai l'entreprise,

Et par là de Baal méritai la prêtrise.

Par là je me rendis terrible à mon rival ;

Je ceignis la tiare, et marchai son égal.

Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire,

Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire

Jette encore en mon âme un reste de terreur ;

Et c'est ce qui redouble et nourrit ma fureur.

Heureux si, sur son temple achevant la vengeance,

Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance,

Et parmi le débris, le ravage et les morts,

À force d'attentats perdre tous mes remords !

Mais voici Josabet.

 

SCÈNE IV

 

JOSABET, MATHAN, NABAL.

 

MATHAN

 

            Envoyé par la reine

Pour rétablir le calme et dissiper la haine,

Princesse, en qui le ciel mit un esprit si doux,

Ne vous étonnez-pas si je m'adresse à vous.

Un bruit, que j'ai pourtant soupçonné de mensonge,

Appuyant les avis qu'elle a reçu en songe,

Su Joad, accusé de dangereux complots,

Allait de sa colère attirer tous les flots.

Je ne veux point ici vous vanter mes services.

De Joad contre moi, je sais les injustices ;

Mais il faut à l'offense opposer les bienfaits.

Enfin je viens chargé de paroles de paix.

Vivez, solennisez vos fêtes sans ombrage.

De votre obéissance elle ne veut qu'un gage :

C'est, pour l'en détourner j'ai fait ce que j'ai pu,

Cet enfant sans parents qu'elle dit qu'elle a vu.

 

JOSABET

 

Eliacin !

 

MATHAN

 

            J'en ai pour elle quelque honte :

D'un vain songe peut-être elle fait trop de compte.

Mais vous vous déclarez ses mortels ennemis,

Si cet enfant sur l'heure en mes mains n'est remis.

La reine, impatiente, attend votre réponse.

 

JOSABET

 

Et voilà de sa part la paix qu'on nous annonce !

 

MATHAN

 

Pourriez-vous un moment douter de l'accepter ?

D'un peu de complaisance est-ce trop l'acheter ?

 

JOSABET

 

J'admirais si Mathan, dépouillant l'artifice,

Avait pu de son coeur surmonter l'injustice,

Et si de tant de maux le funeste inventeur

De quelque ombre de bien pouvait être l'auteur.

 

MATHAN

 

De quoi vous plaignez-vous ? Vient-on avec furie

Arracher de vos bras votre fils Zacharie ?

Quel est cet autre enfant si cher à votre amour ?

Ce grand attachement me surprend à mon tour.

Est-ce un trésor pour vous si précieux, si rare ?

Est-ce un libérateur que le ciel vous prépare ?

Songez-y : vos refus pourraient me confirmer

Un bruit sourd que déjà l'on commence à semer.

 

JOSABET

 

Quel bruit ?

 

MATHAN

 

            Que cet enfant vient d'illustre origine ;

Qu'à quelque grand projet votre époux le destine.

 

JOSABET

 

Et Mathan, par ce bruit qui flatte sa fureur...

 

MATHAN

 

Princesse, c'est à vous à me tirer d'erreur.

Je sais que, du mensonge implacable ennemie,

Josabet livrerait même sa propre vie,

S'il fallait que sa vie à sa sincérité

Coûtât le moindre mot contre la vérité.

Du sort de cet enfant on n'a donc nulle trace ?

Une profonde nuit enveloppe sa race ?

Et vous-même ignorez de quels parents issu,

De quelles mains Joad en ses bras l'a reçu ?

Parlez ; je vous écoute et suis prêt de vous croire.

Au Dieu que vous servez, princesse, rendez gloire.

 

JOSABET

 

Méchant, c'est bien à vous d'oser ainsi nommer

Un Dieu que votre bouche enseigne à blasphémer.

Sa vérité par vous peut-elle être attestée,

Vous, malheureux, assis dans la chaire empestée

Où le mensonge règne et répand son poison ;

Vous, nourri dans la fourbe et dans la trahison ?

 

SCÈNE V

 

JOAD, JOSABET, MATHAN, NABAL.

 

JOAD

 

Où suis-je ? De Baal ne vois-je pas le prêtre ?

Quoi ! fille de David, vous parlez à ce traître ?

Vous souffrez qu'il vous parle ? Et vous ne craignez pas

Que, du fond de l'abîme entr'ouvert sous ses pas,

Il ne sorte à l'instant des feux qui vous embrasent,

Ou qu'en tombant sur lui, ces murs ne vous écrasent ?

Que veut-il ? De quel front cet ennemi de Dieu

Vient-il infecter l'air qu'on respire en ce lieu ?

 

MATHAN

 

On reconnaît Joad à cette violence.

Toutefois il devrait montrer plus de prudence,

Respecter une reine, et ne pas outrager

Celui que de son ordre elle a daigné charger.

 

JOAD

 

Hé bien ! que nous fait-elle annoncer de sinistre ?

Quel sera l'ordre affreux qu'apporte un tel ministre ?

 

MATHAN

 

J'ai fait à Josabet savoir sa volonté.

 

JOAD

 

Sors donc de devant moi, monstre d'impiété.

De toutes tes horreurs, va, comble la mesure.

Dieu s'apprête à te joindre à la race parjure,

Abiron et Dathan, Doëg, Achitophel.

Les chiens, à qui son bras a livré Jézabel,

Attendant que sur toi sa fureur se déploie,

Déjà sont à ta porte et demandent leur proie.

 

MATHAN (Il se trouble.)

 

Avant la fin du jour... on verra qui de nous...

Doit... Mais sortons, Nabal.

 

NABAL

 

            Où vous égarez-vous ?

De vos sens étonnés quel désordre s'empare ?

Voilà votre chemin.

 

SCÈNE VI

 

JOAD, JOSABET.

 

JOSABET

 

            L'orage se déclare.

Athalie en fureur demande Eliacin.

Déjà de sa naissance et de votre dessein

On commence, seigneur, à percer le mystère !

Peu s'en faut que Mathan ne m'ait nommé son père.

 

JOAD

 

Au perfide Mathan qui l'aurait révélé ?

Votre trouble à Mathan n'a-t-il point trop parlé ?

 

JOSABET

 

J'ai fait ce que j'ai pu pour m'en rendre maîtresse.

Cependant, croyez-moi, seigneur, le péril presse.

Réservons cet enfant pour un temps plus heureux.

Tandis que les méchants délibèrent entre eux,

Avant qu'on l'environne, avant qu'on nous l'arrache,

Une seconde fois souffrez que je le cache.

Les portes, les chemins lui sont encore ouverts.

Faut-il le transporter aux plus affreux déserts ?

Je suis prête. Je sais une secrète issue

Par où, sans qu'on le voie, et sans être aperçue,

De Cédron avec lui traversant le torrent,

J'irai dans le désert où jadis en pleurant,

Et cherchant comme nous son salut dans la fuite,

David d'un fils rebelle évita la poursuite.

Je craindrai moins pour lui les lions et les ours...

Mais pourquoi de Jéhu refuser le secours ?

Je vous ouvre peut-être un avis salutaire.

Faisons de ce trésor Jéhu dépositaire.

On peut dans ses Etats le conduire aujourd'hui,

Et le chemin est court qui mène jusqu'à lui.

Jéhu n'a point un coeur farouche, inexorable ;

De David a ses yeux le nom est favorable.

Hélas ! est-il un roi si dur et si cruel,

À moins qu'il n'eut pour mère une autre Jézabel,

Qui d'un tel suppliant ne plaignît l'infortune ?

Sa cause à tous les rois n'est-elle pas commune ?

 

JOAD

 

Quels timides conseils m'osez-vous suggérer ?

En l'appui de Jéhu pourriez-vous espérer ?

 

JOSABET

 

Dieu défend-il tout soin et toute prévoyance ?

Ne l'offense-t-on point par trop de confiance ?

À ses desseins sacrés employant les humains,

N'a-t-il pas de Jéhu lui-même armé les mains ?

 

JOAD

 

Jéhu, qu'avait choisi sa sagesse profonde,

Jéhu, sur qui je vois que votre espoir se fonde,

D'un oubli trop ingrat a payé ses bienfaits.

Jéhu laisse d'Achab l'affreuse fille en paix,

Suit des rois d'Israël les profanes exemples,

Du vil dieu de l'Egypte a conservé les temples ;

Jéhu, sur les hauts lieux enfin osant offrir

Un téméraire encens que Dieu ne peut souffrir,

N'a pour servir sa cause et venger ses injures

Ni le coeur assez droit, ni les mains assez pures.

Non, non ; c'est à Dieu seul qu'il nous faut attacher.

Montrons Eliacin ; et, loin de le cacher,

Que du bandeau royal sa tête soit ornée.

Je veux même avancer l'heure déterminée,

Avant que de Mathan le complot soit formé.

 

SCÈNE VII

 

JOAD, JOSABET, AZARIAS suivi du choeur et de plusieurs lévites.

 

JOAD

 

Hé bien, Azarias, le temple est-il fermé ?

 

AZARIAS

 

J'en ai fait devant moi fermer toutes les portes.

 

JOAD

 

N'y reste-t-il que vous et vos saintes cohortes ?

 

AZARIAS

 

De ses parvis sacrés j'ai deux fois fait le tour.

Tout a fui, tous se sont séparés sans retour,

Misérable troupeau qu'a dispersé la crainte ;

Et Dieu n'est plus servi que dans la tribu sainte.

Depuis qu'à Pharaon ce peuple est échappé,

Une égale terreur ne l'avait point frappé.

 

JOAD

 

Peuple lâche, en effet, et né pour l'esclavage,

Hardi contre Dieu seul ! Poursuivons notre ouvrage.

Mais qui retient encor ces enfants parmi nous ?

 

Une des filles du choeur

 

Hé ! pourrions-nous, seigneur, nous séparer de vous.

Dans le temple de Dieu sommes-nous étrangères ?

Vous avez près de vous nos pères et nos frères.

 

Une autre

 

Hélas ! si pour venger l'opprobre d'Israël,

Nos mais ne peuvent pas, comme autrefois Jahel,

Des ennemis de Dieu percer la tête impie,

Nous lui pouvons du moins immoler notre vie.

Quand vos bras combattront pour son temple attaqué,

Par nos larmes du moins il peut être invoqué.

 

JOAD

 

Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle !

Des prêtres, des enfants, ô sagesse éternelle !

Mais, si tu les soutiens, qui les peut ébranler ?

Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler ;

Tu frappes et guéris, tu perds et ressuscites.

Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites,

Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois,

En tes serments jurés au plus saint de leurs rois,

En ce temple où tu fais ta demeure sacrée,

Et qui doit du soleil égaler la durée.

Mais d'où vient que mon coeur frémit d'un saint effroi ?

Est-ce l'Esprit divin qui s'empare de moi ?

C'est lui-même. Il m'échauffe. Il parle. Mes yeux s'ouvrent,

Et des siècles obscurs devant moi se découvrent.

Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords,

Et de ses mouvements secondez les transports.

 

            Le choeur chante au son de toute la symphonie des instruments.

 

Que du Seigneur la voix se fasse entendre,

Et qu'à nos coeurs son oracle divin

            Soit ce qu'à l'herbe tendre

Est, au printemps, la fraîcheur du matin.

 

JOAD

 

Cieux, écoutez ma voix ; terre, prête l'oreille.

Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille.

Pécheurs, disparaissez : le Seigneur se réveille.

 

            (Ici recommence la symphonie, et Joad aussitôt reprend la parole.)

 

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ?

Quel est dans ce lieu saint ce pontife égorgé ?

Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide,

Des prophètes divins malheureuse homicide.

De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé.

Ton encens à ses yeux est un encens souillé.

Où menez-vous ces enfants et ces femmes ?

Le Seigneur a détruit la reine des cités :

Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés.

Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités.

Temple, renverse-toi ; cèdres, jetez des flammes.

Jérusalem, objet de ma douleur,

Quelle main en ce jour t'a ravi tous tes charmes ?

Qui changera mes yeux en deux sources de larmes

            Pour pleurer ton malheur ?

 

AZARIAS

 

Ô saint temple !

 

JOSABET

 

            Ô David !

 

            Le choeur

 

            Dieu de Sion, rappelle,

Rappelle en sa faveur tes antiques bontés.

 

            (La symphonie recommence encore, et Joad, un moment après, l'interrompt.)

 

JOAD

 

            Quelle Jérusalem nouvelle

Sort du fond du désert brillante de clartés,

Et porte sur le front une marque immortelle ?

            Peuples de la terre, chantez.

Jérusalem renaît plus charmante et plus belle.

            D'où lui viennent de tous cotés

Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés ?

Lève, Jérusalem, lève ta tête altière ;

Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés :

Les rois des nations, devant toi prosternés,

            De tes pieds baisent la poussière ;

Les peuples à l'envi marchent à ta lumière.

Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur

            Sentira son âme embrasée !

            Cieux, répandez votre rosée,

Et que la terre enfante son Sauveur !

 

JOSABET

 

Hélas ! d'où nous viendra cette insigne faveur,

Si les rois de qui doit descendre ce Sauveur...

 

JOAD

 

Préparez, Josabet, le riche diadème

Que sur son front sacré David porta lui-même.

 

            (Aux lévites.)

 

Et vous, pour vous armer, suivez-moi dans ces lieux

Où se garde caché, loin des profanes yeux,

Ce formidable amas de lances et d'épées

Qui du sang philistin jadis furent trempées,

Et que David vainqueur, d'ans et d'honneurs chargé,

Fit consacrer au Dieu qui l'avait protégé.

Peut-on les employer pour un plus noble usage ?

Venez, je veux moi-même en faire le partage.

 

SCÈNE VIII

 

SALOMITH, le choeur.

 

SALOMITH

 

Que de craintes, mes soeurs, que de troubles mortels !

Dieu tout-puissant, sont-ce là les prémices,

            Les parfums et les sacrifices

Qu'on devait en ce jour offrir sur tes autels ?

 

            Une des filles du choeur

 

            Quel spectacle à nos yeux timides !

            Qui l'eût cru, qu'on dût voir jamais

Les glaives meurtriers, les lances homicides

            Briller dans la maison de paix ?

 

            Une autre

 

D'où vient que pour son Dieu, pleine d'indifférence,

Jérusalem se tait en ce pressant danger ?

D'où vient, mes soeurs, que pour nous protéger,

Le brave Abner au moins ne rompt pas le silence ?

 

SALOMITH

 

Hélas ! dans une cour où l'on n'a d'autres lois

            Que la force et la violence,

            Où les honneurs et les emplois

Sont le prix d'une aveugle et basse obéissance,

            Ma soeur, pour la triste innocence

            Qui voudrait élever sa voix ?

 

            Une autre

 

Dans ce péril, dans ce désordre extrême,

Pour qui prépare-t-on le sacré diadème ?

 

SALOMITH

 

            Le Seigneur a daigné parler ;

Mais ce qu'à son prophète il vient de révéler,

            Qui pourra nous le faire entendre ?

            S'arme-t-il pour nous défendre ?

            S'arme-t-il pour nous accabler ?

 

            Tout le choeur chante.

 

Ô promesse ! ô menace ! ô ténébreux mystère !

Que de maux, que de biens sont prédits tour à tour !

Comment peut-on avec tant de colère

            Accorder tant d'amour ?

 

            Une voix, seule.

 

Sion ne sera plus. Une flamme cruelle

            Détruira tous ses ornements.

 

            Une autre voix

 

Dieu protège Sion. Elle a pour fondements

            Sa parole éternelle.

 

            La première

 

Je vois tout son éclat disparaître à mes yeux.

 

            La seconde

 

Je vois de toutes parts sa clarté répandue.

 

            La première

 

Dans un gouffre profond Sion est descendue.

 

            La seconde

 

            Sion a le front dans les cieux.

 

            La première

 

Quel triste abaissement !

 

            La seconde

 

            Quelle immortelle gloire !

 

            La première

 

Que de cris de douleur !

 

            La seconde

 

            Que de chants de victoire !

 

            Une troisième

 

Cessons de nous troubler : notre Dieu, quelque jour,

            Dévoilera ce grand mystère.

 

            Toutes trois

 

            Révérons sa colère ;

            Espérons en son amour.

 

            Une autre

 

            D'un coeur qui t'aime,

            Mon Dieu, qui peut troubler la paix ?

Il cherche en tout ta volonté suprême,

            Et ne se cherche jamais.

            Sur la terre, dans le ciel même,

Est-il d'autre bonheur que la tranquille paix

            D'un coeur qui t'aime ?

 

 

ACTE IV

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

JOAS, JOSABET, ZACHARIE, SALOMITH, un lévite, le choeur.

 

SALOMITH

 

D'un pas majestueux, à coté de ma mère,

Le jeune Eliacin s'avance avec mon frère.

Dans ces voiles, mes soeurs, que portent-ils tous deux ?

Quel est ce glaive enfin qui marche devant eux ?

 

JOSABET, à Zacharie.

 

Mon fils, avec respect posez sur cette table

De notre sainte loi le livre redoutable.

Et vous aussi, posez, aimable Eliacin,

Cet auguste bandeau près du livre divin.

Lévite, il faut placer, Joad ainsi l'ordonne,

Le glaive de David auprès de sa couronne.

 

JOAS

 

Princesse, quel est donc ce spectacle nouveau ?

Pourquoi ce livre saint, ce glaive, ce bandeau ?

Depuis que le Seigneur m'a reçu dans son temple,

D'un semblable appareil je n'ai point vu d'exemple.

 

JOSABET

 

Tous vos doutes, mon fils, bientôt s'éclairciront.

 

JOAS

 

Vous voulez essayer ce bandeau sur mon front ?

Ah ! princesse, gardez d'en profaner la gloire.

Du roi qui l'a porté respectez la mémoire.

Un malheureux enfant aux ours abandonné...

 

JOSABET, lui essayant le diadème.

 

Laissez, mon fils ; je fais ce qui m'est ordonné.

 

JOAS

 

Mais j'entends les sanglots sortir de votre bouche !

Princesse, vous pleurez ! Quelle pitié vous touche !

Est-ce qu'en holocauste aujourd'hui présenté,

Je dois, comme autrefois la fille de Jephté,

Du Seigneur par ma mort apaiser la colère ?

Hélas ! un fils n'a rien qui ne soit à son père.

 

JOSABET

 

Voici qui vous dira les volontés des cieux.

Ne craignez rien. Et nous, sortons tous de ces lieux.

 

SCÈNE II

 

JOAS, JOAD.

 

JOAS, courant dans les bras du grand prêtre

 

Mon père !

 

JOAD

 

            Hé bien, mon fils ?

 

JOAS

 

            Qu'est-ce donc qu'on prépare ?

 

JOAD

 

Il est juste, mon fils, que je vous le déclare.

Il faut que vous soyez instruit, même avant tous,

Des grands desseins de Dieu sur son peuple et sur vous.

Armez-vous d'un courage et d'une foi nouvelle.

Il est temps de montrer cette ardeur et ce zèle

Qu'au fond de votre coeur mes soins ont cultivés,

Et de payer à Dieu ce que vous lui devez.

Sentez-vous cette noble et généreuse envie ?

 

JOAS

 

Je me sens prêt, s'il veut, de lui donner ma vie.

 

JOAD

 

On vous a lu souvent l'histoire de nos rois.

Vous souvient-il, mon fils, quelle étroites lois

Doit s'imposer un roi digne du diadème ?

 

JOAS

 

Un roi sage, ainsi Dieu l'a prononcé lui-même,

Sur la richesse et l'or ne met point son appui,

Craint le Seigneur son Dieu, sans cesse a devant lui

Ses préceptes, ses lois, ses jugements sévères,

Et d'injustes fardeaux n'accable point ses frères.

 

JOAD

 

Mais sur l'un de ces rois s'il fallait vous régler,

À qui choisiriez-vous, mon fils, de ressembler ?

 

JOAS

 

David, pour le Seigneur plein d'un amour fidèle,

Me paraît des grands rois le plus parfait modèle.

 

JOAD

 

Ainsi dans leurs excès vous n'imiteriez pas

L'infidèle Joram, l'impie Okosias ?

 

JOAS

 

Ô mon père !

 

JOAD

 

            Achevez, dites : que vous en semble ?

 

JOAS

 

Puisse périr comme eux quiconque leur ressemble !

 

            (Joad se prosterne à ses pieds.)

 

Mon père, en quel état vous vois-je devant moi ?

 

JOAD

 

Je vous rends le respect que je dois à mon roi.

De votre aïeul David, Joas, rendez-vous digne.

 

JOAS

 

Joas ? Moi ?

 

JOAD, se relevant.

 

            Vous saurez par quelle grâce insigne

D'une mère en fureur Dieu, trompant le dessein,

Quand déjà son poignard était dans votre sein,

Vous choisit, vous sauva du milieu du carnage.

Vous n'êtes pas encore échappé de sa rage :

Avec la même ardeur qu'elle voulut jadis

Perdre en vous le dernier des enfants de son fils,

À vous faire périr sa cruauté s'attache,

Et vous poursuit encor sous le nom qui vous cache.

Mais sous vos étendards j'ai déjà su ranger

Un peuple obéissant et prompt à vous venger.

Entrez, généreux chefs des familles sacrées,

Du ministère saint tour à tour honorées.

 

SCÈNE III

 

JOAS, JOAD, AZARIAS, ISMAEL, et les trois autres chefs des lévites.

 

JOAD continue.

 

Roi, voilà vos vengeurs contre vos ennemis.

Prêtres, voilà le roi que je vous ai promis.

 

AZARIAS

 

Quoi ? c'est Eliacin ?

 

ISMAËL

 

            Quoi ! cet enfant aimable...

 

JOAD

 

Est du roi Juda l'héritier véritable,

Dernier né des enfants du triste Okosias,

Nourri, vous le savez, sous le nom de Joas.

De cette fleur si tendre et sitôt moissonnée,

Tout Juda, comme vous, plaignant la destinée,

Avec ses frères morts le crut enveloppé.

Du perfide couteau comme eux il fut frappé ;

Mais Dieu d'un coup mortel sut détourner l'atteinte,

Conserva dans son coeur la chaleur presque éteinte,

Permit que, des bourreaux trompant l'oeil vigilant,

Josabet dans son sein l'emportât tout sanglant,

Et n'ayant de son vol que moi seul pour complice,

Dans le temple cachât l'enfant et la nourrice.

 

JOAS

 

Hélas ! de tant d'amour et de tant de bienfaits,

Mon père, quel moyen de m'acquitter jamais ?

 

JOAD

 

Gardez pour d'autres temps cette reconnaissance.

Voilà donc votre roi, votre unique espérance.

J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver :

Ministres du Seigneur, c'est à vous d'achever.

Bientôt de Jézabel la fille meurtrière,

Instruite que Joas voit encor la lumière,

Dans l'horreur du tombeau viendra la replonger.

Déjà, sans le connaître, elle veut l'égorger.

Prêtres saints, c'est à vous de prévenir sa rage.

Il faut finir des Juifs le honteux esclavage,

Venger vos princes morts, relever votre loi,

Et faire aux deux tribus reconnaître leur roi.

L'entreprise, sans doute, est grande et périlleuse.

J'attaque sur son trône une reine orgueilleuse,

Qui voit sous ses drapeaux marcher un camp nombreux

De hardis étrangers, d'infidèles Hébreux.

Mais ma force est au Dieu dont l'intérêt me guide.

Songez qu'en cet enfant tout Israël réside.

Déjà ce Dieu vengeur commence à la troubler ;

Déjà, trompant ses soins, j'ai su vous rassembler.

Elle vous croit ici sans armes, sans défense.

Couronnons, proclamons Joas en diligence.

De là, du nouveau prince intrépides soldats,

Marchons, en invoquant l'arbitre des combats

Et, réveillant la foi dans les coeurs endormie,

Jusque dans son palais cherchons notre ennemie.

Et quels coeurs si plongés dans un lâche sommeil,

Nous voyant avancer dans ce saint appareil,

Ne s'empresseront pas à suivre notre exemple ?

Un roi que Dieu lui-même a nourri dans son temple,

Le successeur d'Aaron de ses prêtres suivi,

Conduisant au combat les enfants de Lévi,

Et, dans ces mêmes mains, des peuples révérées,

Les armes au Seigneur par David consacrées !

Dieu sur ses ennemis répandra sa terreur.

Dans l'infidèle sang baignez-vous sans horreur ;

Frappez, et Tyriens, et même Israélites.

Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites

Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israël

Rendit dans le désert un culte criminel,

De leurs plus chers parents saintement homicides,

Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides,

Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur

D'être seuls employés aux autels du Seigneur ?

Mais je vois que déjà vous brûlez de me suivre.

Jurez donc, avant tout, sur cet auguste livre,

À ce roi que le ciel vous redonne aujourd'hui,

De vivre, de combattre et de mourir pour lui.

 

AZARIAS

 

Oui, nous jurons ici pour nous, pour tous nos frères,

De rétablir Joas au trône de ses pères,

De ne poser le fer entre nos mains remis,

Qu'après l'avoir vengé de tous ses ennemis.

Si quelque transgresseur enfreint cette promesse,

Qu'il éprouve, grand Dieu, ta fureur vengeresse ;

Qu'avec lui ses enfants, de ton partage exclus,

Soient au rang de ces morts que tu ne connais plus.

 

JOAD

 

Et vous, à cette loi, votre règle éternelle,

Roi, ne jurez-vous pas d'être toujours fidèle ?

 

JOAS

 

Pourrais-je à cette loi ne pas me conformer ?

 

JOAD

 

Ô mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer,

Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes

Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes.

Loin du trône nourri, de ce fatal honneur,

Hélas ! vous ignorez le charme empoisonneur ;

De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse,

Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.

Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois,

Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois ;

Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même ;

Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême ;

Qu'aux larmes, au travail le peuple est condamné,

Et d'un sceptre de fer veut être gouverné ;

Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime :

Ainsi de piège en piège, et d'abîme en abîme,

Corrompant de vos moeurs l'aimable pureté,

Ils vous feront enfin haïr la vérité,

Vous peindront la vertu sous une affreuse image.

Hélas ! ils ont des rois égaré le plus sage.

Promettez sur ce livre, et devant ces témoins,

Que Dieu fera toujours le premier de vos soins ;

Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge,

Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge,

Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,

Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.

 

JOAS, au milieu de la table, ayant la main sur le livre saint.

 

Je promets d'observer ce que la loi m'ordonne.

Mon Dieu, punissez-moi si je vous abandonne.

 

JOAD

 

Venez : de l'huile sainte il faut vous consacrer.

Paraissez, Josabet : vous pouvez vous montrer.

 

SCÈNE IV

 

JOAS, JOAD, JOSABET, ZACHARIE, SALOMITH, AZARIAS, ISMAEL, les trois autres chefs des lévites, le choeur.

 

JOSABET, embrassant Joas.

 

Ô roi, fils de David !

 

JOAS

 

            Ô mon unique mère !

Venez, cher Zacharie, embrasser votre frère.

 

JOSABET, à Zacharie.

 

Aux pieds de votre roi prosternez-vous, mon fils.

 

            (Zacharie se jette aux pieds de Joas.)

 

JOAD, pendant qu'ils s'embrassent.

 

Enfants, ainsi toujours puissiez-vous être unis !

 

JOSABET, à Joas.

 

Vous savez donc quel sang vous a donné la vie ?

 

JOAS

 

Et je sais quelle main sans vous me l'eût ravie.

 

JOSABET

 

De votre nom, Joas, je puis donc vous nommer.

 

JOAS

 

Joas ne cessera jamais de vous aimer.

 

            Le choeur

 

Quoi ! c'est là...

 

JOSABET

 

            C'est Joas.

 

JOAD

 

            Ecoutons ce lévite.

 

SCÈNE V

 

JOAS, JOAD, JOSABET, etc., un lévite.

 

Un lévite

 

J'ignore contre Dieu quel projet on médite,

Mais l'airain menaçant frémit de toutes parts ;

On voit luire des feux parmi des étendards,

Et sans doute Athalie assemble son armée.

Déjà même au secours toute voie est fermée ;

Déjà le sacré mont où le temple est bâti

D'insolents Tyriens est partout investi ;

L'un deux, en blasphémant, vient de nous faire entendre

Qu'Abner est dans les fers et ne peut nous défendre.

 

JOSABET, à Joas.

 

Cher enfant, que le ciel en vain m'avait rendu,

Hélas ! pour vous sauver j'ai fait ce que j'ai pu :

Dieu ne se souvient plus de David votre père !

 

JOAD, à Josabet.

 

Quoi ! vous ne craignez pas d'attirer sa colère

Sur vous et sur ce roi si cher à votre amour ?

Et quand Dieu, de vos bras l'arrachant sans retour,

Voudrait que de David la maison fût éteinte,

N'êtes-vous pas ici sur la montagne sainte

Où le père des Juifs sur son fils innocent

Leva sans murmurer un bras obéissant,

Et mit sur le bûcher ce fruit de sa vieillesse,

Laissant à Dieu le soin d'accomplir sa promesse,

En lui sacrifiant, avec ce fils aimé,

Tout l'espoir de sa race, en lui seul renfermé ?

Amis, partageons-nous : qu'Ismaël en sa garde

Prenne tout le côté que l'orient regarde :

Vous, le côté de l'Ourse, et vous, de l'occident ;

Vous, le midi. Qu'aucun, par un zèle imprudent,

Découvrant mes desseins, soit prêtre, soit lévite

Ne sorte avant le temps et ne se précipite ;

Et que chacun enfin, d'un même esprit poussé,

Garde en mourant le poste où je l'aurai placé.

L'ennemi nous regarde, en son aveugle rage,

Comme de vils troupeaux réservés au carnage,

Et croit ne rencontrer que désordre et qu'effroi.

Qu'Azarias partout accompagne le roi.

 

            (À Joas.)

 

Venez, cher rejeton d'une vaillante race,

Remplir vos défenseurs d'une nouvelle audace ;

Venez du diadème à leurs yeux se couvrir,

Et périssez du moins en roi, s'il faut périr.

 

            (À un lévite.)

 

Suivez-le, Josabet. Vous, donnez-moi ces armes.

Enfants, offrez à Dieu vos innocentes larmes.

 

SCÈNE VI

 

SALOMITH, le choeur.

 

            Tout le choeur chante.

 

            Partez, enfants d'Aaron, partez.

            Jamais plus illustre querelle

            De vos aïeux n'arma le zèle.

            Partez, enfants d'Aaron, partez.

C'est votre roi, c'est Dieu pour qui vous combattez.

 

            Une voix, seule.

 

            Où sont les traits que tu lances,

            Grand Dieu, dans ton juste courroux ?

            N'es-tu plus le Dieu jaloux ?

            N'es-tu plus le Dieu des vengeances ?

 

            Une autre

 

Où sont, Dieu de Jacob, tes antiques bontés ?

            Dans l'horreur qui nous environne,

N'entends-tu que la voix de nos iniquités ?

            N'es-tu plus le Dieu qui pardonne ?

 

            Tout le choeur

 

Où sont, Dieu de Jacob, tes antiques bontés ?

 

            Une voix, seule.

 

            C'est à toi que dans cette guerre

Les flèches des méchants prétendent s'adresser.

            " Faisons, disent-ils, cesser

            Les fêtes de Dieu sur la terre.

De son joug importun délivrons les mortels.

Massacrons tous ses saints, renversons ses autels,

            Que de son nom, que de sa gloire

            Il ne reste plus de mémoire ;

Que ni lui ni son Christ ne règnent plus sur nous. "

 

            Tout le choeur

 

            Où sont les traits que tu lances,

            Grand Dieu, dans ton juste courroux ?

            N'es-tu plus le Dieu jaloux ?

            N'es-tu plus le Dieu des vengeances ?

 

            Une voix, seule.

 

            Triste reste de nos rois,

Chère et dernière fleur d'une tige si belle,

Hélas ! sous le couteau d'une mère cruelle

Te verrons-nous tomber une seconde fois ?

Prince aimable, dis-nous si quelque ange au berceau

Contre tes assassins prit soin de te défendre ;

            Ou si dans la nuit du tombeau

La voix du Dieu vivant a ranimé ta cendre ?

 

            Une autre

 

D'un père et d'un aïeul contre toi révoltés,

Grand Dieu, les attentats lui sont-ils imputés ?

Est-ce que sans retour ta pitié l'abandonne ?

 

            Le choeur

 

Où sont, Dieu de Jacob, tes antiques bontés ?

            N'es-tu plus le Dieu qui pardonne ?

 

            Une des filles du choeur, sans chanter.

 

            Chères soeurs, n'entendez-vous pas

Des cruels Tyriens la trompette qui sonne ?

 

SALOMITH

 

J'entends même les cris des barbares soldats,

            Et d'horreur j'en frissonne.

            Courons, fuyons, retirons-nous

            À l'ombre salutaire

            Du redoutable sanctuaire.

 

 

ACTE V

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

ZACHARIE, SALOMITH, le choeur.

 

SALOMITH

 

Cher Zacharie, hé bien ! que nous apprenez-vous ?

 

ZACHARIE

 

Redoublez au Seigneur votre ardente prière.

Peut-être nous touchons à notre heure dernière ;

Pour l'horrible combat, ma soeur, l'ordre est donné.

 

SALOMITH

 

Que fait Joas ?

 

ZACHARIE

 

                        Joas vient d'être couronné.

Le grand prêtre a sur lui répandu l'huile sainte.

Ô ciel ! dans tous les yeux quelle joie était peinte

À l'aspect de ce roi racheté du tombeau !

Ma soeur, on voit encor la marque du couteau ;

On voit paraître aussi sa fidèle nourrice,

Qui, cachée en un coin de ce vaste édifice,

Gardait ce cher dépôt et n'avait de ses soins

Que les yeux de ma mère et que Dieu pour témoins.

Nos lévites pleuraient de joie et de tendresse,

Et mêlaient leurs sanglots à leurs cris d'allégresse.

Lui, parmi ces transports, affable et sans orgueil,

À l'un tendait la main, flattait l'autre de l'oeil,

Jurait de se régler par leurs avis sincères,

Et les appelait tous ses pères ou ses frères.

 

SALOMITH

 

Ce secret au-dehors est-il aussi semé ?

 

ZACHARIE

 

Ce secret dans le temple est encor renfermé.

Des enfants de Lévi la troupe partagée

Dans un profond silence aux portes s'est rangée.

Tous doivent à la fois précipiter leurs pas,

Et crier pour signal : " Vive le roi Joas " !

Mais mon père défend que le roi se hasarde,

Et veut qu'Azarias demeure pour sa garde.

Cependant Athalie, un poignard à la main,

Rit des faibles remparts de nos portes d'airain.

Pour les rompre, elle attend les fatales machines,

Et ne respire enfin que sang et que ruines.

Quelques prêtres, ma soeur, ont d'abord proposé

Qu'en un lieu souterrain, par nos prêtres creusé,

On renfermât du moins notre arche précieuse.

" Ô crainte, a dit mon père, indigne, injurieuse !

L'arche qui fit tomber tant de superbes tours,

Et força le Jourdain de rebrousser son cours,

Des dieux des nations tant de fois triomphante,

Fuirait donc à l'aspect d'une femme insolente ? "

Ma mère, auprès du roi, dans un trouble mortel,

L'oeil tantôt sur ce prince et tantôt vers l'autel,

Muette et succombant sous le poids des alarmes,

Aux yeux les plus cruels arracherait des larmes.

Le roi de temps en temps la presse entre ses bras,

La flatte... Chères soeurs, suivez toutes mes pas ;

Et, s'il faut aujourd'hui que notre roi périsse,

Allons, qu'un même sort avec lui nous unisse.

 

SALOMITH

 

Quelle insolente main frappe à coups redoublés ?

Qui fait courir ainsi ces lévites troublés ?

Quelle précaution leur fait cacher leurs armes ?

Le temple est-il forcé ?

 

ZACHARIE

 

            Dissipez vos alarmes :

Dieu nous envoie Abner.

 

SCÈNE II

 

JOAD, JOSABET, ZACHARIE, SALOMITH, ABNER, ISMAEL, deux lévites, le choeur.

 

JOAD

 

            En croirai-je mes yeux,

Cher Abner ? Quel chemin a pu jusqu'en ces lieux

Vous conduire au travers d'un camp qui nous assiège ?

On disait que d'Achab la fille sacrilège

Avait, pour assurer ses projets inhumains,

Chargé d'indignes fers vos généreuses mains.

 

ABNER

 

Oui, seigneur, elle a craint mon zèle et mon courage ;

Mais c'est le moindre prix que me gardait sa rage.

Dans l'horreur d'un cachot, par son ordre enfermé,

J'attendais que, le temple en cendre consumé,

De tant de flots de sang non encore assouvie,

Elle vînt m'affranchir d'une importune vie,

Et retrancher des jours qu'aurait dû mille fois

Terminer la douleur de survivre à mes rois.

 

JOAD

 

Par quel miracle a-t-on obtenu votre grâce ?

 

ABNER

 

Dieu dans ce coeur cruel sait seul ce qui se passe.

Elle m'a fait venir, et, d'un air égaré :

" Tu vois de mes soldats tout ce temple entouré,

Dit-elle ; un fer vengeur va le réduire en cendre,

Et ton Dieu contre moi ne le saurait défendre.

Ses prêtres toutefois, mais il faut se hâter,

À deux conditions peuvent se racheter :

Qu'avec Eliacin on mette en ma puissance

Un trésor dont je sais qu'ils ont la connaissance,

Par votre roi David autrefois amassé,

Sous le sceau du secret au grand prêtre laissé.

Va, dis-leur qu'à ce prix je leurs permets de vivre. "

 

JOAD

 

Quel conseil, cher Abner, croyez-vous qu'on doit suivre ?

 

ABNER

 

Et tout l'or de David, s'il est vrai qu'en effet

Vous gardiez de David quelque trésor secret,

Et tout ce que des mains de cette reine avare

Vous avez pu sauver et de riche et de rare,

Donnez-le. Voulez-vous que d'impurs assassins

Viennent briser l'autel, brûler les chérubins,

Et, portant sur votre arche une main téméraire,

De votre propre sang souiller le sanctuaire ?

 

JOAD

 

Mais siérait-il, Abner, à des coeurs généreux

De livrer au supplice un enfant malheureux,

Un enfant que Dieu même à ma garde confie,

Et de nous racheter aux dépens de sa vie ?

 

ABNER

 

Hélas ! Dieu voit mon coeur. Plût à ce Dieu puissant

Qu'Athalie oubliât un enfant innocent,

Et que du sang d'Abner sa cruauté contente

Crût calmer par ma mort le ciel qui la tourmente !

Mais que peuvent pour lui vos inutiles soins ?

Quand vous péririez tous, en périra-t-il moins ?

Dieu vous ordonne-t-il de tenter l'impossible ?

Pour obéir aux lois d'un tyran inflexible,

Moïse par sa mère au Nil abandonné,

Se vit, presque en naissant, à périr condamné ;

Mais Dieu le conservant contre toute espérance,

Fit par le tyran même élever son enfance.

Qui sait ce qu'il réserve à votre Eliacin ;

Et si, lui préparant un semblable destin,

Il n'a point de pitié déjà rendu capable

De nos malheureux rois l'homicide implacable ?

Du moins, et Josabet comme moi l'a pu voir,

Tantôt à son aspect je l'ai vu s'émouvoir ;

J'ai vu de son courroux tomber la violence.

Princesse, en ce péril vous gardez le silence ?

Hé quoi ! pour un enfant qui vous est étranger

Souffrez-vous que sans fruit Joad laisse égorger

Vous, son fils, tout ce peuple, et que le feu dévore

Le seul lieu sur la terre où Dieu veut qu'on l'adore ?

Que feriez-vous de plus, si des rois vos aïeux

Ce jeune enfant était un reste précieux ?

 

JOSABET, tout bas à Joad.

 

Pour le sang de ses rois vous voyez sa tendresse :

Que ne lui parlez-vous ?

 

JOAD

 

            Il n'est pas temps, princesse.

 

ABNER

 

Le temps est cher, seigneur, plus que vous ne pensez.

Tandis qu'à me répondre ici vous balancez,

Mathan près d'Athalie, étincelant de rage,

Demande le signal et presse le carnage.

Faut-il que je me mette à vos sacrés genoux ?

Au nom du lieu si saint qui n'est ouvert qu'à vous,

Lieu terrible où de Dieu la majesté repose,

Quelque dure que soit la loi qu'on vous impose,

De ce coup imprévu songeons à nous parer.

Donnez-moi seulement le temps de respirer.

Demain, dès cette nuit, je prendrai des mesures

Pour assurer le temple et venger ses injures.

Mais je vois que mes pleurs et que mes vains discours

Pour vous persuader sont un faible secours :

Votre austère vertu n'en peut être frappée.

Hé bien ! trouvez-moi donc quelque arme, quelque épée ;

Et qu'aux portes du temple, où l'ennemi m'attend,

Abner puisse du moins mourir en combattant.

 

JOAD

 

Je me rends. Vous m'ouvrez un avis que j'embrasse.

De tant de maux, Abner, détournons la menace.

Il est vrai, de David un trésor est resté ;

La garde en fut commise à ma fidélité.

C'était des tristes Juifs l'espérance dernière,

Que mes soins vigilants cachaient à la lumière.

Mais puisqu'à votre reine il faut le découvrir,

Je vais la contenter, nos portes vont s'ouvrir.

De ses plus braves chefs qu'elle entre accompagnée :

Mais de nos saints autels qu'elle tienne éloignée

D'un ramas d'étrangers l'indiscrète fureur :

Du pillage du temple épargnez-moi l'horreur.

Des prêtres, des enfants lui feraient-ils quelque ombre ?

De sa suite avec vous qu'elle règle le nombre.

Et quant à cet enfant si craint, si redouté,

De votre coeur, Abner, je connais l'équité ;

Je vous veux devant elle expliquer sa naissance :

Vous verrez s'il le faut remettre en sa puissance,

Et je vous ferai juge entre Athalie et lui.

 

ABNER

 

Ah ! je le prends déjà sous mon appui.

Ne craignez rien. Je cours vers celle qui m'envoie.

 

SCÈNE III

 

JOAD, JOSABET, ZACHARIE, SALOMITH, ISMAEL, deux lévites, le choeur.

 

JOAD

 

Grand Dieu, voici ton heure, on t'amène ta proie.

Ismaël, écoutez.

 

            (Il lui parle à l'oreille.)

 

JOSABET

 

            Puissant maître de cieux,

Remets-lui le bandeau dont tu couvris ses yeux,

Lorsque, lui dérobant tout le fruit de son crime,

Tu cachas dans mon sein cette tendre victime !

 

JOAD

 

Allez, sage Ismaël, ne perdez point de temps ;

Suivez de point en point ces ordres importants ;

Surtout qu'à son entrée, et que sur son passage

Tout d'un calme profond lui présente l'image.

Vous, enfants, préparez un trône pour Joas ;

Qu'il s'avance suivi de nos sacrés soldats.

Faites venir aussi sa fidèle nourrice,

Princesse, et de vos pleurs que la source tarisse.

 

            (À un lévite.)

 

Vous, dès que cette reine, ivre d'un fol orgueil,

De la porte du temple aura passé le seuil,

Qu'elle ne pourra plus retourner en arrière,

Prenez soin qu'à l'instant la trompette guerrière

Dans le camp ennemi jette un subit effroi.

Appelez tout le peuple au secours de son roi :

Et faites retentir jusques à son oreille

De Joas conservé l'étonnante merveille.

Il vient.

 

SCÈNE IV

 

JOAD, JOSABET, JOAS, troupe de prêtres et de lévites, etc.

 

JOAD continue.

 

            Lévites saints, prêtres de notre Dieu,

Partout sans vous montrer environnez ce lieu ;

Et, laissant à mes soins gouverner votre zèle,

Pour paraître attendez que ma voix vous appelle.

 

            (Ils se cachent tous.)

 

Roi, je crois qu'à vos voeux cet espoir est permis,

Venez voir à vos pieds tomber vos ennemis.

Celle dont la fureur poursuivit votre enfance

Ver ces lieux à grands pas pour vous perdre d'avance.

Mais ne la craignez point. Songez qu'autour de vous

L'ange exterminateur est debout avec nous.

Montez sur votre trône, et... Mais la porte s'ouvre :

Permettez un moment que ce voile vous couvre.

 

            (Il tire un rideau.)

 

Vous changez de couleur, princesse ?

 

JOSABET

 

            Ah ! sans pâlir,

Puis-je voir d'assassins le temple se remplir ?

Quoi ! ne voyez-vous pas quelle nombreuse escorte...

 

JOAD

 

Je vois que du saint temple on referme la porte.

Tout est en sûreté.

 

SCÈNE V

 

ATHALIE, JOAS caché derrière le rideau, JOAD, JOSABET, ABNER, suite d'Athalie.

 

ATHALIE, à Joad.

 

            Te voilà, séducteur,

De ligues, de complots, pernicieux auteur,

Qui dans le trouble seul as mis tes espérances,

Eternel ennemi des suprêmes puissances !

En l'appui de ton Dieu tu t'étais reposé :

De ton espoir frivole es-tu désabusé ?

Il laisse en mon pouvoir et son temple et ta vie.

Je devrais sur l'autel où ta main sacrifie

Te... Mais du prix qu'on m'offre il faut me contenter.

Ce que tu m'as promis, songe à l'exécuter.

Cet enfant, ce trésor qu'il faut qu'on me remette,

Où sont-ils ?

 

JOAD

 

            Sur le champ tu seras satisfaite :

Je te les vais montrer l'un et l'autre à la fois.

 

            (Le rideau se tire.)

 

Paraissez, cher enfant, digne sang de nos rois.

Connais-tu l'héritier du plus saint des monarques,

Reine ? De ton poignard connais du moins ces marques.

Voilà ton roi, ton fils, le fils d'Okosias.

Peuples, et vous, Abner, reconnaissez Joas.

 

ABNER

 

Ciel !

 

ATHALIE, à Joad.

 

            Perfide !

 

JOAD

 

            Vois-tu cette Juive fidèle,

Dont tu sais bien qu'alors il suçait la mamelle ?

Il fut par Josabet à ta rage enlevé.

Ce temple le reçut, et Dieu l'a conservé.

Des trésors de David voilà ce qui me reste.

 

ATHALIE

 

Ta fourbe à cet enfant, traître, sera funeste.

D'un fantôme odieux, soldats, délivrez-moi.

 

JOAD

 

Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi.

 

            (Ici le fond du théâtre s'ouvre. On voit le dedans du temple, et les lévites armés sortent de tous côtés sur la scène.)

 

ATHALIE

 

Où suis-je ? Ô trahison, ô reine infortunée !

D'armes et d'ennemis je suis environnée.

 

JOAD

 

Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper,

Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper.

Ce Dieu que tu bravais en nos mains t'a livrée :

Rends-lui compte du sang dont tu t'es enivrée.

 

ATHALIE

 

Quoi ! la peur a glacé mes indignes soldats ?

Lâche Abner, dans quel piège as-tu conduit mes pas ?

 

ABNER

 

Reine, Dieu m'est témoin...

 

ATHALIE

 

            Laisse là ton Dieu, traître,

Et venge-moi.

 

ABNER, se jetant aux pieds de Joas.

 

            Sur qui ? Sur Joas ! sur mon maître !

 

ATHALIE

 

Lui, Joas ? lui, ton roi ? Songez, méchants, songez

Que mes armes encor vous tiennent assiégés.

J'entends à haute voix tout mon camp qui m'appelle.

On vient à mon secours. Tremblez troupe rebelle.

 

SCÈNE VI

 

ISMAEL, JOAS, JOAD, ATHALIE, etc.

 

ISMAËL, à Joad.

 

Seigneur, le temple est libre et n'a plus d'ennemis.

L'étranger est en fuite, et le Juif est soumis.

Comme le vent dans l'air dissipe la fumée,

La voix du Tout-Puissant a chassé cette armée.

Nos lévites, du haut de nos sacrés parvis,

D'Okosias au peuple ont annoncé le fils,

Ont conté son enfance au glaive dérobée,

Et la fille d'Achab dans le piège tombée.

Partout en même temps la trompette a sonné :

Et ses sons et leurs cris dans son camp étonné

Ont répandu le trouble et la terreur subite

Dont Gédéon frappa le fier Madianite.

Les Tyriens, jetant armes et boucliers,

Ont, par divers chemins, disparu les premiers ;

Quelques Juifs éperdus ont aussi pris la fuite ;

Mais, de Dieu sur Joas admirant la conduite,

Le reste à haute voix s'est pour lui déclaré.

Enfin, d'un même esprit tout le peuple inspiré,

Femmes, viellards, enfants, s'embrassant avec joie,

Bénissent le Seigneur et celui qu'il envoie.

Tous chantent de David le fils ressuscité.

Baal est en horreur dans la sainte cité ;

De son temple profane on a brisé les portes ;

Mathan est égorgé.

 

ATHALIE

 

            Dieu des Juifs, tu l'emportes !

Oui, c'est Joas ; je cherche en vain à me tromper.

Je reconnais l'endroit où je le fis frapper ;

Je vois d'Okosias et le port et le geste.

Tout me retrace enfin un sang que je déteste.

David, David triomphe : Achab seul est détruit.

Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit.

C'est toi qui, me flattant d'une vengeance aisée,

M'a vingt fois en un jour à moi-même opposée,

Tantôt pour un enfant excitant mes remords,

Tantôt m'éblouissant de tes riches trésors

Que j'ai craint de livrer aux flammes, au pillage.

Qu'il règne donc ce fils, ton soin et ton ouvrage ;

Et que, pour signaler son empire nouveau,

On lui fasse en mon sein enfoncer le couteau !

Voici ce qu'en mourant lui souhaite sa mère :

Que dis-je, souhaiter ! Je me flatte, j'espère

Qu'indocile à ton joug, fatigué de ta loi,

Fidèle au sang d'Achab qu'il a reçu de moi,

Conforme à son aïeul, à son père semblable,

On verra de David l'héritier détestable

Abolir tes honneurs, profaner ton autel,

Et venger Athalie, Achab et Jézabel.

 

JOAD

 

Qu'à l'instant hors du temple elle soit emmenée,

Et que la sainteté n'en soit pas profanée.

Allez, sacrés vengeurs de vos princes meurtris,

De leur sang par sa mort faire cesse les cris.

Si quelque audacieux embrasse sa querelle,

Qu'à la fureur du glaive on le livre avec elle.

 

SCÈNE VII

 

JOAS, JOAD, JOSABET, ABNER, etc.

 

JOAS

 

Dieu, qui voyez mon trouble et mon affliction,

Détournez loin de moi sa malédiction,

Et ne souffrez jamais qu'elle soit accomplie.

Faites que Joas meure avant qu'il vous oublie.

 

JOAD, aux lévites.

 

Appelez tout le peuple, et montrons-lui son roi ;

Qu'il lui vienne en ses mains renouveler sa foi.

Roi, prêtres, peuple, allons, pleins de reconnaissance,

De Jacob avec Dieu confirmer l'alliance,

Et, saintement confus de nos égarements,

Nous rengager à lui par de nouveaux serments.

Abner, auprès du roi reprenez votre place.

 

SCÈNE DERNIÈRE

 

Un lévite, JOAS, JOAD, etc.

 

JOAD, au lévite.

 

Hé bien ! de cette impie a-t-on puni l'audace ?

 

Le lévite

 

Le fer a de sa vie expié les horreurs.

Jérusalem, longtemps en proie à ses fureurs,

De son joug odieux à la fin soulagée,

Avec joie en son sang la regarde plongée.

 

JOAD

 

Par cette fin terrible, et due à ses forfaits,

Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais

Que les rois dans le ciel ont un juge sévère,

L'innocence un vengeur, et l'orphelin un père.