BÉRÉNICE

 

Tragédie

 

De Jean Racine.

 

dédiée à Colbert.

 

Voir la préface.

 

Personnages

 

TITUS, empereur de Rome.

BÉRÉNICE, reine de Palestine.

ANTIOCHUS, roi de Comagène.

PAULIN, confident de Titus.

ARSACE, confident d'Antiochus .

PHÉNICE, confidente de Bérénice.

RUTILE, Romain.

SUITE DE TITUS.

 

La scène est à Rome, dans un cabinet qui est entre l'appartement de Titus et celui de Bérénice.

 

À MONSEIGNEUR COLBERT

 

Secrétaire d'État, Contrôleur Général des Finances, Surintendant des Bâtiments, Grand-Trésorier des Ordres du Roi, Marquis de Seignelay, etc.

 

MONSEIGNEUR,

 

Quelque juste défiance que j'aie de moi-même et de mes ouvrages, j'ose espérer que vous ne condamnerez pas la liberté que je prends de vous dédier cette tragédie. Vous ne l'avez pas jugée tout à fait indigne de votre approbation. Mais ce qui fait son plus grand mérite auprès de vous, c'est, MONSEIGNEUR, que vous avez été témoin du bonheur qu'elle a eu de ne pas déplaire à Sa Majesté.

 

L'on sait que les moindres choses vous deviennent considérables, pour peu qu'elles puissent servir ou à sa gloire ou à son plaisir. Et c'est ce qui fait qu'au milieu de tant d'importantes occupations, où le zèle de votre prince et le bien public vous tiennent continuellement attaché, vous ne dédaignez pas quelquefois de descendre jusqu'à nous, pour nous demander compte de notre loisir.

 

J'aurais ici une belle occasion de m'étendre sur vos louanges, si vous me permettiez de vous louer. Et que ne dirais-je point de tant de rares qualités qui vous ont attiré l'admiration de toute la France, de cette pénétration à laquelle rien n'échappe, de cet esprit vaste qui embrasse, qui exécute tout à la fois tant de grandes choses, de cette âme que rien n'étonne, que rien ne fatigue ?

 

Mais, MONSEIGNEUR, il faut être plus retenu à vous parler de Vous-même, et je craindrais de m'exposer par un éloge importun à vous faire repentir de l'attention favorable dont vous m'avez honoré. Il vaut mieux que je songe à la mériter par quelque nouvel ouvrage. Aussi bien c'est le plus agréable remercîment qu'on vous puisse faire. Je suis avec un profond respect,

 

                        MONSEIGNEUR,

 

                                   Votre très humble et très obéissant serviteur,

 

                                                           RACINE.

PRÉFACE

 

Titus reginam Berenicen, cui etiam nuptias pollicitus ferebatur, statim ab Urbe dimisit invitus invitam.

 

            C'est-à-dire que " Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu'on croyait, lui avait promis de l'épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire ". Cette action est très fameuse dans l'histoire ; et je l'ai trouvée très propre pour le théâtre, par la violence des passions qu'elle y pouvait exciter. En effet, nous n'avons rien de plus touchant dans tous les poètes, que la séparation d'Entée et de Didon, dans Virgile. Et qui doute que ce qui a pu fournir assez de matière pour tout un chant d'un poème héroïque, où l'action dure plusieurs jours, ne puisse suffire pour le sujet d'une tragédie, dont la durée ne doit être que de quelques heures ? Il est vrai que je n'ai point poussé Bérénice jusqu'à se tuer comme Didon, parce que Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que Didon avait avec Énée, elle n'est pas obligée comme elle de renoncer à la vie. À cela près, le dernier adieu qu'elle dit à Titus, et l'effort qu'elle se fait pour s'en séparer, n'est pas le moins tragique de la pièce, et j'ose dire qu'il renouvelle assez bien dans le cœur des spectateurs l'émotion que le reste y avait pu exciter. Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie ; il suffit que l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.

 

Je crus que je pourrais rencontrer toutes ces parties dans mon sujet. Mais ce qui m'en plut davantage, c'est que je le trouvai extrêmement simple. Il y avait longtemps que je voulais essayer si je pourrais faire une tragédie avec cette simplicité d'action qui a été si fort du goût des Anciens. Car c'est un des premiers préceptes qu'ils nous ont laissés. " Que ce que vous ferez, dit Horace, soit toujours simple et ne soit qu'un. " Ils ont admiré l'Ajax de Sophocle, qui n'est autre chose qu'Ajax qui se tue de regret, à cause de la fureur où il était tombé après le refus qu'on lui avait fait des armes d'Achille. Ils ont admiré le Philoctète, dont tout le sujet est Ulysse qui vient pour surprendre les flèches d'Hercule. L'Œdipe même, quoique tout plein de reconnaissances, est moins chargé de matière que la plus simple tragédie de nos jours. Nous voyons enfin que les partisans de Térence, qui l'élèvent avec raison au-dessus de tous les poètes comiques, pour l'élégance de sa diction et pour la vraisemblance de ses mœurs, ne laissent pas de confesser que Plaute a un grand avantage sur lui, par la simplicité qui est dans la plupart des sujets de Plaute. Et c'est sans doute cette simplicité merveilleuse qui a attiré à ce dernier toutes les louanges que les Anciens lui ont données. Combien Ménandre était-il encore plus simple, puisque Térence est obligé de prendre deux comédies de ce poète pour en faire une des siennes !

 

            Et il ne faut point croire que cette règle ne soit fondée que sur la fantaisie de ceux qui l'ont faite. Il n'y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie. Et quelle vraisemblance y a-t-il qu'il arrive en un jour une multitude de choses qui pourraient à peine arriver en plusieurs semaines ? Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance, ni assez de force, pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. J e suis bien éloigné de croire que toutes ces choses se rencontrent dans mon ouvrage ; mais aussi je ne puis croire que le public me sache mauvais gré de lui avoir donné une tragédie qui a été honorée de tant de larmes, et dont la trentième représentation a été aussi suivie que la première.

 

            Ce n'est pas que quelques personnes ne m'aient reproché cette même simplicité que j'avais recherchée avec tant de soin. Ils ont cru qu'une tragédie qui était si peu chargée d'intrigues ne pouvait être selon les règles du théâtre. Je m'informai s'ils se plaignaient qu'elle les eût ennuyés. On me dit qu'ils avouaient tous qu'elle n'ennuyait point, qu'elle les touchait même en plusieurs endroits et qu'ils la verraient encore avec plaisir. Que veulent-ils davantage ? Je les conjure d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument contre les règles. La principale règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première. Mais toutes ces règles sont d'un long détail, dont je ne leur conseille pas de s'embarrasser. Ils ont des occupations plus importantes. Qu'ils se reposent sur nous de la fatigue d'éclaircir les difficultés de la Poétique d'Aristote ; qu'ils se réservent le plaisir de pleurer et d'être attendris ; et qu'ils me permettent de leur dire ce qu'un musicien disait à Philippe, roi de Macédoine, qui prétendait qu'une chanson n'était pas selon les règles : " À Dieu ne plaise, Seigneur, que vous soyez jamais si malheureux que de savoir ces choses là mieux que moi ! ".

 

            Voilà tout ce que j'ai à dire à ces personnes, à qui je ferai toujours gloire de plaire. Car pour le libelle que l'on a fait contre moi, je crois que les lecteurs me dispenseront volontiers d'y répondre. Et que répondrais-je à un homme qui ne pense rien, et qui ne sait pas même construire ce qu'il pense ? Il parle de protase comme s'il entendait ce mot, et veut que cette première des quatre parties de la tragédie soit toujours la plus proche de la dernière, qui est la catastrophe. Il se plaint que la trop grande connaissance des règles l'empêche de se divertir à la comédie. Certainement, si l'on en juge par sa dissertation, il n'y eut jamais de plainte plus mal fondée. Il paraît bien qu'il n'a jamais lu Sophocle, qu'il loue très injustement d'une grande multiplicité d'incidents ; et qu'il n'a même jamais rien lu de la Poétique, que dans quelques préfaces de tragédies. Mais je lui pardonne de ne pas savoir les règles du théâtre, puisque heureusement pour le public il ne s'applique pas à ce genre d'écrire. Ce que je ne lui pardonne pas, c'est de savoir si peu les règles de la bonne plaisanterie, lui qui ne veut pas dire un mot sans plaisanter. Croit-il réjouir beaucoup les honnêtes gens par ces hélas de poche, ces mesdemoiselles mes règles, et quantité d'autres basses affectations, qu'il trouvera condamnées dans tous les bons auteurs, s'il se mêle jamais de les lire ?

Toutes ces critiques sont le partage de quatre ou cinq petits auteurs infortunés, qui n'ont jamais pu par eux-mêmes exciter la curiosité du public. Ils attendent toujours l'occasion de quelque ouvrage qui réussisse, pour l'attaquer. Non point par jalousie. Car sur quel fondement seraient-ils jaloux ? Mais dans l'espérance qu'on se donnera la peine de leur répondre, et qu'on les tirera de l'obscurité où leurs propres ouvrages les auraient laissés toute leur vie.

 

Acte premier

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

ANTIOCHUS, ARSACE

 

ANTIOCHUS

 

Arrêtons un moment. La pompe de ces lieux,

Je le vois bien, Arsace, est nouvelle à tes yeux.

Souvent ce cabinet superbe et solitaire

Des secrets de Titus est le dépositaire.

C'est ici quelquefois qu'il se cache à sa cour,

Lorsqu'il vient à la Reine expliquer son amour.

De son appartement cette porte est prochaine,

Et cette autre conduit dans celui de la Reine.

Va chez elle : dis-lui qu'importun à regret,

J'ose lui demander un entretien secret.

 

ARSACE

 

Vous, Seigneur, importun ? vous, cet ami fidèle

Qu'un soin si généreux intéresse pour elle ?

Vous cet Antiochus son amant autrefois ?

Vous que l'Orient compte entre ses plus grands rois ?

Quoi ? déjà de Titus épouse en espérance,

Ce rang entre elle et vous met-il tant de distance ?

 

ANTIOCHUS

 

Va, dis-je ; et sans vouloir te charger d'autres soins,

Vois si je puis bientôt lui parler sans témoins.

 

SCÈNE II

 

ANTIOCHUS, seul

 

Hé bien, Antiochus, es-tu toujours le même ?

Pourrai-je, sans trembler, lui dire : “ Je vous aime ? ”

Mais quoi ? déjà je tremble, et mon cœur agité

Craint autant ce moment que je l'ai souhaité.

Bérénice autrefois m'ôta toute espérance ;

Elle m'imposa même un éternel silence.

Je me suis tu cinq ans, et jusques à ce jour

D'un voile d'amitié j'ai couvert mon amour.

Dois-je croire qu'au rang où Titus la destine

Elle m'écoute mieux que dans la Palestine ?

Il l'épouse. Ai-je donc attendu ce moment

Pour me venir encor déclarer son amant ?

Quel fruit me reviendra d'un aveu téméraire ?

Ah ! puisqu'il faut partir, partons sans lui déplaire.

Retirons-nous, sortons ; et sans nous découvrir,

Allons loin de ses yeux l'oublier, ou mourir.

Hé quoi ? souffrir toujours un tourment qu'elle ignore ?

Toujours verser des pleurs qu'il faut que je dévore ?

Quoi ? même en la perdant redouter son courroux ?

Belle Reine, et pourquoi vous offenseriez-vous ?

Viens-je vous demander que vous quittiez l'Empire ?

Que vous m'aimiez ? Hélas ! je ne viens que vous dire

Qu'après m'être longtemps flatté que mon rival

Trouverait à ses vœux quelque obstacle fatal,

Aujourd'hui qu'il peut tout, que votre hymen s'avance,

Exemple infortuné d'une longue constance,

Après cinq ans d'amour et d'espoir superflus,

Je pars, fidèle encor quand je n'espère plus.

Au lieu de s'offenser, elle pourra me plaindre.

Quoi qu'il en soit, parlons : c'est assez nous contraindre.

Et que peut craindre, hélas ! un amant sans espoir

Qui peut bien se résoudre à ne la jamais voir ?

 

SCÈNE III

 

ANTIOCHUS, ARSACE

 

ANTIOCHUS

 

Arsace, entrerons-nous ?

 

ARSACE

 

                                   Seigneur, j'ai vu la Reine ;

Mais pour me faire voir, je n'ai percé qu'à peine

Les flots toujours nouveaux d'un peuple adorateur

Qu'attire sur ses pas sa prochaine grandeur.

Titus, après huit jours d'une retraite austère,

Cesse enfin de pleurer Vespasien son père.

Cet amant se redonne aux soins de son amour ;

Et si j'en crois, Seigneur, l'entretien de la cour,

Peut-être avant la nuit l'heureuse Bérénice

Change le nom de reine au nom d'impératrice.

 

ANTIOCHUS

 

Hélas !

 

ARSACE

 

Quoi ? ce discours pourrait-il vous troubler ?

 

ANTIOCHUS

 

Ainsi donc sans témoins je ne lui puis parler ?

 

ARSACE

 

Vous la verrez, Seigneur, Bérénice est instruite

Que vous voulez ici la voir seule et sans suite.

La Reine d'un regard a daigné m'avertir

Qu'à votre empressement elle allait consentir ;

Et sans doute elle attend le moment favorable

Pour disparaître aux yeux d'une cour qui l'accable.

 

ANTIOCHUS

 

Il suffit. Cependant n'as-tu rien négligé

Des ordres importants dont je t'avais chargé ?

 

ARSACE

 

Seigneur, vous connaissez ma prompte obéissance.

Des vaisseaux dans Ostie armés en diligence,

Prêts à quitter le port de moments en moments,

N'attendent pour partir que vos commandements.

Mais qui renvoyez-vous dans votre Comagène ?

 

ANTIOCHUS

 

Arsace, il faut partir quand j'aurai vu la Reine.

 

ARSACE

 

Qui doit partir ?

 

ANTIOCHUS

 

                        Moi.

 

ARSACE

 

                                   Vous ?

 

ANTIOCHUS

 

                                               En sortant du palais,

Je sors de Rome, Arsace, et j'en sors pour jamais.

Je suis surpris sans doute, et c'est avec justice.

Quoi ! depuis si longtemps la reine Bérénice

Vous arrache, Seigneur, du sein de vos États ;

Depuis trois ans dans Rome elle arrête vos pas ;

Et lorsque cette reine, assurant sa conquête,

Vous attend pour témoin de cette illustre fête,

Quand l'amoureux Titus, devenant son époux,

Lui prépare un éclat qui rejaillit sur vous...

 

ANTIOCHUS

 

Arsace, laisse-la jouir de sa fortune,

Et quitte un entretien dont le cours m'importune.

 

ARSACE

 

Je vous entends, Seigneur. Ces mêmes dignités

Ont rendu Bérénice ingrate à vos bontés ;

L'inimitié succède à l'amitié trahie.

 

ANTIOCHUS

 

Non, Arsace, jamais je ne l'ai moins haie.

 

ARSACE

 

Quoi donc ? de sa grandeur déjà trop prévenu,

Le nouvel empereur vous a-t-il méconnu ?

Quelque pressentiment de son indifférence

Vous fait-il loin de Rome éviter sa présence ?

 

ANTIOCHUS

 

Titus n'a point pour moi paru se démentir :

J'aurais tort de me plaindre.

 

ARSACE

 

                                               Et pourquoi donc partir ?

Quel caprice vous rend ennemi de vous-même ?

Le ciel met sur le trône un prince qui vous aime,

Un prince qui jadis témoin de vos combats

Vous vit chercher la gloire et la mort sur ses pas,

Et de qui la valeur, par vos soins secondée,

Mit enfin sous le joug la rebelle Judée.

Il se souvient du jour illustre et douloureux

Qui décida du sort d'un long siège douteux :

Sur leur triple rempart les ennemis tranquilles

Contemplaient sans péril nos assauts inutiles ;

Le bélier impuissant les menaçait en vain.

Vous seul, Seigneur, vous seul, une échelle à la main,

Vous portâtes la mort jusque sur leurs murailles.

Ce jour presque éclaira vos propres funérailles :

Titus vous embrassa mourant entre mes bras,

Et tout le camp vainqueur pleura votre trépas.

Voici le temps, Seigneur, où vous devez attendre

Le fruit de tant de sang qu'ils vous ont vu répandre.

Si pressé du désir de revoir vos États

Vous vous lassez de vivre où vous ne régnez pas,