LES FABLES DE LA FONTAINE
Index
des Fables
Introduction
À Monseigneur le Dauphin
Préface
La Vie d'Ésope le Phrygien
Livre 1
1 La
Cigale et la Fourmi
2 Le
Corbeau et le Renard
3 La
Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Boeuf
4 Les
deux Mulets
5 Le
Loup et le Chien
6 La
Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion
7 La
Besace
8 L'Hirondelle
et les petits Oiseaux
9 Le
Rat de ville et le Rat des champs
10 Le
Loup et l'Agneau
11 L'Homme
et son Image
12 Le
Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues
13 Les
Voleurs et l'Âne
14 Simonide
préservé par les Dieux
15 La
Mort et le Malheureux
16 La
Mort et le Bûcheron
17 L'Homme
entre deux âges et ses deux Maîtresses
18 Le
Renard et la Cigogne
19 L'Enfant
et le Maître d'école
20 Le
Coq et la Perle
21 Les
Frelons et les Mouches à miel
22 Le
Chêne et le Roseau
Livre 2
1 Contre
ceux qui ont le Goût difficile
2 Conseil
tenu par les Rats
3 Le
Loup plaidant contre le Renard par-devant le Singe
4 Les
deux Taureaux et une Grenouille
5 La
Chauve-Souris et les deux Belettes
6 L'Oiseau
blessé d'une flèche
7 La
Lice et sa Compagne
8 L'Aigle
et l'Escarbot
9 Le
Lion et le Moucheron
10 L'Âne
chargé d'éponges et l'Âne chargé de sel
11 Le
Lion et le Rat
12 La
Colombe et la Fourmi
13 L'Astrologue
qui se laisse tomber dans un puits
14 Le
Lièvre et les Grenouilles
15 Le
Coq et le Renard
16 Le
Corbeau voulant imiter l'Aigle
17 Le
Paon se plaignant à Junon
18 La
Chatte métamorphosée en Femme
19 Le
Lion et l'Âne chassant
20 Testament
expliqué par Ésope
Livre 3
1 Le
Meunier, son Fils et l'Âne
2 Les
Membres et l'Estomac
3 Le
Loup devenu Berger
4 Les
Grenouilles qui demandent un Roi
5 Le
Renard et le Bouc
6 L'Aigle,
la Laie et la Chatte
7 L'Ivrogne
et sa Femme
8 La
Goutte et l'Araignée
9 Le
Loup et la Cigogne
10 Le
Lion abattu par l'Homme
11 Le
Renard et les Raisins
12 Le
Cygne et le Cuisinier
13 Les
Loups et les Brebis
14 Le
Lion devenu Vieux
15 Philomèle
et Progné
16 La
Femme Noyée
17 La
Belette entrée dans un Grenier
18 Le
Chat et un vieux Rat
Livre 4
1 Le
Lion amoureux
2 Le
Berger et La Mer
3 La
Mouche et La Fourmi
4 Le
Jardinier et son Seigneur
5 L'Âne
et le petit Chien
6 Le
Combat des Rats et des Belettes
7 Le
Singe et le Dauphin
8 L'Homme
et l'Idole de bois
9 Le
Geai paré des Plumes du Paon
10 Le
Chameau et Les Bâtons flottants
11 La
Grenouille et le Rat
12 Tribut
envoyé par les Animaux à Alexandre
13 Le
Cheval s'étant voulu venger du Cerf
14 Le
Renard et le Buste
15 Le
Loup, la Chèvre et le Chevreau
16 Le
Loup, la Mère et l'Enfant
17 Parole
de Socrate
18 Le
Vieillard et ses Enfants
19 L'Oracle
et l'Impie
20 L'Avare
qui a perdu son Trésor
21 L'Oeil
du Maître
22 L'Alouette
et ses Petits, avec le Maître d'un champ
Livre 5
1 Le
Bûcheron et Mercure.
2 Le
Pot de terre et le Pot de fer
3 Le
petit Poisson et le Pêcheur
4 Les
Oreilles du Lièvre
5 Le
Renard ayant la queue coupée
6 La
Vieille et les deux Servantes
7 Le
Satyre et le Passant
8 Le
Cheval et le Loup
9 Le
Laboureur et ses Enfants
10 La
Montagne qui accouche
11 La
Fortune et le jeune Enfant
12 Les
Médecins
13 La
Poule aux Oeufs d'or
14 L'Âne
portant des Reliques
15 Le
Cerf et la Vigne
16 Le
Serpent et la Lime
17 Le
Lièvre et la Perdrix
18 L'Aigle
et le Hibou
19 Le
Lion s'en allant en guerre
20 L'Ours
et les deux Compagnons
21 L'Âne
vêtu de la peau du Lion
Livre 6
1 Le
Pâtre et le Lion
2 Le
Lion et le Chasseur
3 Phébus
et Borée
4 Jupiter
et le Métayer
5 Le
Cochet, Le Chat et le Souriceau
6 Le
Renard, le Singe et les Animaux
7 Le
Mulet se vantant de sa Généalogie
8 Le
Vieillard et l'Âne
9 Le
Cerf se voyant dans l'eau
10 Le
Lièvre et la Tortue
11 L'Âne
et ses Maîtres
12 Le
Soleil et les Grenouilles
13 Le
Villageois et le Serpent
14 Le
Lion malade et le Renard
15 L'Oiseleur,
l'Autour et l'Alouette
16 Le
Cheval et l'Âne
17 Le
Chien qui lâche sa proie pour l'ombre
18 Le
Chartier embourbé
19 Le
Charlatan
20 La
Discorde
21 La
jeune Veuve.
Épilogue
Livre 7
Avertissement
À Madame de Montespan
1 Les
Animaux malades de la Peste
2 Le
mal Marié
3 Le
Rat qui s'est retiré du monde
4 Le
Héron
5 La
Fille
6 Les
Souhaits
7 La
Cour du Lion
8 Les
Vautours et les Pigeons
9 Le
Coche et la Mouche
10 La
Laitière et le Pot au lait
11 Le
Curé et le Mort
12 L'Homme
qui court après la Fortune et l'Homme qui l'attend
13 Les
deux Coqs
14 L'Ingratitude
et l'Injustice des Hommes envers la Fortune
15 Les
Devineresses
16 Le
Chat, la Belette et le petit Lapin
17 La
Tête et la Queue du serpent
18 Un
Animal dans la Lune
Livre 8
1 La
Mort et le Mourant
2 Le
Savetier et le Financier
3 Le
Lion, le Loup et le Renard
4 Le
Pouvoir des Fables
5 L'Homme
et la Puce
6 Les
Femmes et le Secret
7 Le
Chien qui porte à son cou le dîné de son Maître
8 Le
Rieur et les Poissons
9 Le
Rat et l'Huître
10 L'Ours
et l'Amateur des jardins
11 Les
deux Amis
12 Le
Cochon, la Chèvre et le Mouton
13 Tircis
et Amarante
14 Les
Obsèques de la Lionne
15 Le
Rat et l'Éléphant
16 L'Horoscope
17 L'Âne
et le Chien
18 Le
Bassa et le Marchand
19 L'Avantage
de la Science
20 Jupiter
et les tonnerres
21 Le
Faucon et le Chapon
22 Le
Chat et le Rat
23 Le
Torrent et la Rivière
24 L'Éducation
25 Les
deux Chiens et l'Âne mort
26 Démocrite
et les Abdéritains
27 Le
Loup et le Chasseur
Livre 9
1 Le
Dépositaire infidèle
2 Les
deux Pigeons
3 Le
Singe et le Léopard
4 Le
Gland et la Citrouille
5 L'Écolier,
le Pédant et le Maître d'un jardin
6 Le
Statuaire et la statue de Jupiter
7 La
Souris métamorphosée en Fille
8 Le
Fou qui vend la Sagesse
9 L'Huître
et les Plaideurs
10 Le
Loup et le Chien maigre
11 Rien
de trop
12 Le
Cierge
13 Jupiter
et le Passager
14 Le
Chat et le Renard
15 Le
Mari, la Femme et le Voleur
16 Le
Trésor et les deux Hommes
17 Le
Singe et le Chat
18 Le
Milan et le Rossignol
19 Le
Berger et son troupeau
Discours à Madame de La Sablière
20 Les
deux Rats, le Renard et l'Oeuf
Livre
10
1 L'Homme
et la Couleuvre
2 La
Tortue et les deux Canards
3 Les
Poissons et le Cormoran
4 L'Enfouisseur
et son Compère
5 Le
Loup et les Bergers
6 L'Araignée
et l'Hirondelle
7 La
Perdrix et les Coqs
8 Le
Chien à qui on a coupé les oreilles
9 Le
Berger et le Roi
10 Les
Poissons et le Berger qui joue de la flûte
11 Les
deux Perroquets, le Roi et son Fils
12 La
Lionne et l'Ourse
13 Les
deux Aventuriers et le Talisman
14 Les
Lapins
15 Le
Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre et le Fils de Roi
Livre
11
1 Le
Lion
2 Les
Dieux voulant instruire un fils de Jupiter
3 Le
Fermier, le Chien et le Renard
4 Le
Songe d'un habitant du Mogol
5 Le
Lion, le Singe et les deux Ânes
6 Le
Loup et le Renard
7 Le
Paysan du Danube
8 Le
Vieillard et les trois jeunes Hommes
9 Les
Souris et le Chat-Huant
Épilogue
Livre
12
1 Les
Compagnons d'Ulysse
2 Le
Chat et les deux Moineaux
3 Du
Thésauriseur et du Singe
4 Les
deux Chèvres
5 À
Monseigneur Le Duc de Bourgogne.
6 Le
vieux Chat et la jeune Souris
7 Le
Cerf malade
8 La
Chauve-Souris, le Buisson et le Canard
9 La
Querelle des Chiens et des Chats etc.
10 Le
Loup et le Renard
11 L'Écrevisse
et sa Fille
12 L'Aigle
et la Pie
13 Le
Milan, le Roi et le Chasseur
14 Le
Renard, les Mouches et le Hérisson
15 L'Amour
et la Folie
16 Le
Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat
17 La
Forêt et le Bûcheron
18 Le
Renard, le Loup et le Cheval
19 Le
Renard et les Poulets d'Inde
20 Le
Singe
21 Le
Philosophe Scythe
22 L'Éléphant
et le Singe de Jupiter
23 Un
Fou et un Sage
24 Le
Renard Anglais
25 Daphnis
et Alcimadure
26 Le
Juge Arbitre, l'Hospitalier et le Solitaire
Annexe
1
1 Le
Soleil et les Grenouilles
2 La
Ligue des Rats
Annexe
2
1 Le
Renard et l'Écureuil
2 L'Âne
Juge
À
Monseigneur le Dauphin
Je
chante les héros dont Ésope est le père,
Troupe
de qui l'histoire, encor que mensongère,
Contient
des vérités qui servent de leçons.
Tout
parle en mon ouvrage, et même les poissons.
Ce
qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes.
Je me
sers d'animaux pour instruire les hommes.
Illustre
rejeton d'un Prince aimé des Cieux,
Sur qui
le monde entier a maintenant les yeux,
Et qui,
faisant fléchir les plus superbes têtes,
Comptera
désormais ses jours par ses conquêtes,
Quelque
autre te dira d'une plus forte voix
Les
faits de tes aïeux et les vertus des rois.
Je vais
t'entretenir de moindres aventures,
Te
tracer en ces vers de légères peintures :
Et, si
de t'agréer je n'emporte le prix,
J'aurai
du moins l'honneur de l'avoir entrepris.
PRÉFACE
L'indulgence que l'on a eue pour
quelques-unes de mes fables me donne lieu d'espérer la même grâce pour ce
recueil. Ce n'est pas qu'un des maîtres de notre éloquence n'ait désapprouvé le
dessein de les mettre en vers. Il a cru que leur principal ornement est de n'en
avoir aucun ; que d'ailleurs la contrainte de la poésie, jointe à la sévérité
de notre langue, m'embarrasseraient en beaucoup d'endroits, et banniraient de
la plupart de ces récits la brèveté, qu'on peut fort bien appeler l'âme du
conte, puisque sans elle il faut nécessairement qu'il languisse. Cette opinion
ne saurait partir que d'un homme d'excellent goût ; je demanderais seulement
qu'il en relâchât quelque peu, et qu'il crût que les Grâces lacédémoniennes ne
sont pas tellement ennemies des Muses françaises, que l'on ne puisse souvent
les faire marcher de compagnie.
Après tout, je n'ai entrepris la chose que
sur l'exemple, je ne veux pas dire des Anciens, qui ne tire point à conséquence
pour moi, mais sur celui des Modernes. C'est de tout temps, et chez tous les
peuples qui font profession de poésie, que le Parnasse a jugé ceci de son
apanage. À peine les fables qu'on attribue à Ésope virent le jour, que Socrate
trouva à propos de les habiller des livrées des Muses. Ce que Platon en
rapporte est si agréable, que je ne puis m'empêcher d'en faire un des ornements
de cette préface. Il dit que, Socrate étant condamné au dernier supplice, l'on
remit l'exécution de l'arrêt, à cause de certaines fêtes. Cébès l'alla voir le
jour de sa mort. Socrate lui dit que les dieux l'avaient averti plusieurs fois
pendant son sommeil, qu'il devait s'appliquer à la musique avant qu'il mourût.
Il n'avait pas entendu d'abord ce que ce songe signifiait ; car, comme la
musique ne rend pas l'homme meilleur, à quoi bon s'y attacher ? Il fallait
qu'il y eût du mystère là-dessous : d'autant plus que les dieux ne se lassaient
point de lui envoyer la même inspiration. Elle lui était encore venue une de
ces fêtes. Si bien qu'en songeant aux choses que le Ciel pouvait exiger de lui,
il s'était avisé que la musique et la poésie ont tant de rapport, que possible
était-ce de la dernière qu'il s'agissait. Il n'y a point de bonne poésie sans
harmonie ; mais il n'y en a point non plus sans fiction ; et Socrate ne savait
que dire la vérité. Enfin il avait trouvé un tempérament. C'était de choisir des
fables qui continssent quelque chose de véritable, telles que sont celles
d'Ésope. Il employa donc à les mettre en vers les derniers moments de sa vie.
Socrate n'est pas le seul qui ait
considéré comme soeurs la poésie et nos fables. Phèdre a témoigné qu'il était
de ce sentiment ; et par l'excellence de son ouvrage, nous pouvons juger de
celui du prince des philosophes. Après Phèdre, Avienus a traité le même sujet.
Enfin les Modernes les ont suivis. Nous en avons des exemples, non seulement
chez les étrangers, mais chez nous. Il est vrai que lorsque nos gens y ont
travaillé, la langue était si différente de ce qu'elle est, qu'on ne les doit
considérer que comme étrangers. Cela ne m'a point détourné de mon entreprise ;
au contraire je me suis flatté de l'espérance que si je ne courais dans cette
carrière avec succès, on me donnerait au moins la gloire de l'avoir ouverte.
Il arrivera possible que mon travail fera
naître à d'autres personnes l'envie de porter la chose plus loin. Tant s'en
faut que cette matière soit épuisée, qu'il reste encore plus de fables à mettre
en vers que je n'en ai mis. J'ai choisi véritablement les meilleures,
c'est-à-dire celles qui m'ont semblé telles. Mais outre que je puis m'être
trompé dans mon choix, il ne sera pas difficile de donner un autre tour à
celles-là même que j'ai choisies, et si ce tour est moins long, il sera sans
doute plus approuvé. Quoi qu'il en arrive, on m'aura toujours obligation, soit
que ma témérité ait été heureuse, et que je ne me sois point trop écarté du
chemin qu'il fallait tenir, soit que j'aie seulement excité les autres à mieux
faire.
Je pense avoir justifié suffisamment mon
dessein ; quant à l'exécution, le public en sera juge. On ne trouvera pas ici
l'élégance ni l'extrême brèveté qui rendent Phèdre recommandable ; ce sont
qualités au-dessus de ma portée. Comme il m'était impossible de l'imiter en
cela, j'ai cru qu'il fallait en récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a
fait. Non que je le blâme d'en être demeuré dans ces termes : la langue latine
n'en demandait pas davantage ; et si l'on y veut prendre garde, on reconnaîtra
dans cet auteur le vrai caractère et le vrai génie de Térence. La simplicité
est magnifique chez ces grands hommes ; moi, qui n'ai pas les perfections du
langage comme ils les ont eues, je ne la puis élever à un si haut point. Il a
donc fallu se récompenser d'ailleurs : c'est ce que j'ai fait avec d'autant
plus de hardiesse que Quintilien dit qu'on ne saurait trop égayer les
narrations. Il ne s'agit pas ici d'en apporter une raison ; c'est assez que
Quintilien l'ait dit. J'ai pourtant considéré que, ces fables étant sues de
tout le monde, je ne ferais rien si je ne les rendais nouvelles par quelques
traits qui en relevassent le goût. C'est ce qu'on demande aujourd'hui. On veut
de la nouveauté et de la gaieté. Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire
; mais un certain charme, un air agréable, qu'on peut donner à toutes sortes de
sujets, même les plus sérieux.
Mais ce n'est pas tant par la forme que
j'ai donnée à cet ouvrage qu'on en doit mesurer le prix, que par son utilité et
par sa matière. Car qu'y a-t-il de recommandable dans les productions de
l'esprit, qui ne se rencontre dans l'apologue ? C'est quelque chose de si
divin, que plusieurs personnages de l'Antiquité ont attribué la plus grande
partie de ces fables à Socrate, choisissant pour leur servir de père celui des
mortels qui avait le plus de communication avec les dieux. Je ne sais comme ils
n'ont point fait descendre du ciel ces mêmes fables, et comme ils ne leur ont
point assigné un dieu qui en eût la direction, ainsi qu'à la poésie et à
l'éloquence. Ce que je dis n'est pas tout à fait sans fondement, puisque, s'il
m'est permis de mêler ce que nous avons de plus sacré parmi les erreurs du
paganisme, nous voyons que la Vérité a parlé aux hommes par paraboles ; et la
parabole est-elle autre chose que l'apologue, c'est-à-dire un exemple fabuleux,
et qui s'insinue avec d'autant plus de facilité et d'effet qu'il est plus
commun et plus familier ? Qui ne nous proposerait à imiter que les maîtres de
la sagesse nous fournirait un sujet d'excuse : il n'y en a point quand des
abeilles et des fourmis sont capables de cela même qu'on nous demande.
C'est pour ces raisons que Platon ayant
banni Homère de sa république, y a donné à Ésope une place très honorable. Il
souhaite que les enfants sucent ces fables avec le lait, il recommande aux
nourrices de les leur apprendre ; car on ne saurait s'accoutumer de trop bonne
heure à la sagesse et à la vertu ; plutôt que d'être réduits à corriger nos
habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes pendant qu'elles sont encore
indifférentes au bien ou au mal. Or quelle méthode y peut contribuer plus
utilement que ces fables ? Dites à un enfant que Crassus allant contre les Parthes
s'engagea dans leur pays sans considérer comment il en sortirait ; que cela le
fit périr lui et son armée, quelque effort qu'il fît pour se retirer. Dites au
même enfant que le Renard et le Bouc descendirent au fond d'un puits pour y
éteindre leur soif ; que le Renard en sortit s'étant servi des épaules et des
cornes de son camarade comme d'une échelle ; au contraire le Bouc y demeura
pour n'avoir pas eu tant de prévoyance, et par conséquent il faut considérer en
toute chose la fin. Je demande lequel de ces deux exemples fera le plus
d'impression sur cet enfant. Ne s'arrêtera-t-il pas au dernier, comme plus
conforme et moins disproportionné que l'autre à la petitesse de son esprit ? Il
ne faut pas m'alléguer que les pensées de l'enfance sont d'elles-mêmes assez
enfantines, sans y joindre encore de nouvelles badineries. Ces badineries ne
sont telles qu'en apparence ; car dans le fond elles portent un sens très
solide. Et comme, par la définition du point, de la ligne, de la surface, et
par d'autres principes très familiers, nous parvenons à des connaissances qui
mesurent enfin le ciel et la terre, de même aussi, par les raisonnements et
conséquences que l'on peut tirer de ces fables, on se forme le jugement et les
moeurs, on se rend capable des grandes choses.
Elles ne sont pas seulement morales, elles
donnent encore d'autres connaissances. Les propriétés des animaux et leurs
divers caractères y sont exprimés ; par conséquent les nôtres aussi, puisque
nous sommes l'abrégé de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les créatures
irraisonnables. Quand Prométhée voulut former l'homme, il prit la qualité
dominante de chaque bête. De ces pièces si différentes il composa notre espèce,
il fit cet ouvrage qu'on appelle le petit monde. Ainsi ces fables sont un tableau
où chacun de nous se trouve dépeint. Ce qu'elles nous représentent confirme les
personnes d'âge avancé dans les connaissances que l'usage leur a données, et
apprend aux enfants ce qu'il faut qu'ils sachent. Comme ces derniers sont
nouveaux venus dans le monde, ils n'en connaissent pas encore les habitants,
ils ne se connaissent pas eux-mêmes. On ne les doit laisser dans cette
ignorance que le moins qu'on peut : il leur faut apprendre ce que c'est qu'un
lion, un renard, ainsi du reste ; et pourquoi l'on compare quelquefois un homme
à ce renard ou à ce lion. C'est à quoi les fables travaillent : les premières
notions de ces choses proviennent d'elles.
J'ai déjà passé la longueur ordinaire des
préfaces ; cependant je n'ai pas encore rendu raison de la conduite de mon
ouvrage. L'apologue est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le
corps, l'autre l'âme. Le corps est la fable ; l'âme, la moralité. Aristote
n'admet dans la fable que les animaux ; il en exclut les hommes et les plantes.
Cette règle est moins de nécessité que de bienséance, puisque ni Ésope, ni
Phèdre, ni aucun des fabulistes, ne l'a gardée ; tout au contraire de la
moralité, dont aucun ne se dispense. Que s'il m'est arrivé de le faire, ce n'a
été que dans les endroits où elle n'a pu entrer avec grâce, et où il est aisé
au lecteur de la suppléer. On ne considère en France que ce qui plaît : c'est
la grande règle, et pour ainsi dire la seule. Je n'ai donc pas cru que ce fût
un crime de passer par-dessus les anciennes coutumes lorsque je ne pouvais les
mettre en usage sans leur faire tort. Du temps d'Ésope la fable était contée
simplement, la moralité séparée, et toujours ensuite. Phèdre est venu, qui ne
s'est pas assujetti à cet ordre : il embellit la narration, et transporte quelquefois
la moralité de la fin au commencement. Quand il serait nécessaire de lui
trouver place, je ne manque à ce précepte que pour en observer un qui n'est pas
moins important. C'est Horace qui nous le donne. Cet auteur ne veut pas qu'un
écrivain s'opiniâtre contre l'incapacité de son esprit, ni contre celle de sa
matière. Jamais, à ce qu'il prétend, un homme qui veut réussir n'en vient
jusque-là : il abandonne les choses dont il voit bien qu'il ne saurait rien
faire de bon.
Et quae
Desperat tractata nitescere posse
relinquit.
C'est
ce que j'ai fait à l'égard de quelques moralités du succès desquelles je n'ai
pas bien espéré.
Il ne reste plus qu'à parler de la vie
d'Ésope. Je ne vois presque personne qui ne tienne pour fabuleuse celle que
Planude nous a laissée. On s'imagine que cet auteur a voulu donner à son héros
un caractère et des aventures qui répondissent à ses fables. Cela m'a paru
d'abord spécieux ; mais j'ai trouvé à la fin peu de certitude en cette
critique. Elle est en partie fondée sur ce qui se passe entre Xantus et Ésope :
on y trouve trop de niaiseries ; et qui est le sage à qui de pareilles choses
n'arrivent point ? Toute la vie de Socrate n'a pas été sérieuse. Ce qui me
confirme en mon sentiment, c'est que le caractère que Planude donne à Ésope est
semblable à celui que Plutarque lui a donné dans son banquet des sept sages,
c'est-à-dire d'un homme subtil, et qui ne laisse rien passer. On me dira que le
banquet des sept sages est aussi une invention. Il est aisé de douter de tout ;
quant à moi, je ne vois pas bien pourquoi Plutarque aurait voulu imposer à la
postérité dans ce traité-là, lui qui fait profession d'être véritable partout
ailleurs, et de conserver à chacun son caractère. Quand cela serait, je ne
saurais que mentir sur la foi d'autrui ; me croira-t-on moins que si je
m'arrête à la mienne ? Car ce que je puis est de composer un tissu de mes
conjectures, lequel j'intitulerai Vie d 'Ésope. Quelque vraisemblable que je le
rende, on ne s'y assurera pas ; et fable pour fable, le lecteur préférera
toujours celle de Planude à la mienne.
La vie
d'Ésope le Phrygien
Nous n'avons rien d'assuré touchant la
naissance d'Homère et d'Ésope. À peine même sait-on ce qui leur est arrivé de
plus remarquable. C'est de quoi il y a lieu de s'étonner, vu que l'histoire ne
rejette pas des choses moins agréables et moins nécessaires que celle-là. Tant
de destructeurs de nations, tant de princes sans mérite, ont trouvé des gens
qui nous ont appris jusqu'aux moindres particularités de leur vie, et nous
ignorons les plus importantes de celles d'Ésope et d'Homère, c'est-à-dire des
deux personnages qui ont le mieux mérité des siècles suivants. Car Homère n'est
pas seulement le père des dieux, c'est aussi celui des bons poètes. Quant à
Ésope, il me semble qu'on le devait mettre au nombre des sages dont la Grèce
s'est vantée, lui qui enseignait la véritable sagesse, et qui l'enseignait avec
bien plus d'art que ceux qui en donnent des définitions et des règles. On a
véritablement recueilli les vies de ces deux grands hommes ; mais la plupart
des savants les tiennent toutes deux fabuleuses ; particulièrement celle que
Planude a écrite. Pour moi je n'ai pas voulu m'engager dans cette critique.
Comme Planude vivait dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à Ésope
ne devait pas être encore éteinte, j'ai cru qu'il savait par tradition ce qu'il
a laissé. Dans cette croyance, je l'ai suivi, sans retrancher de ce qu'il a dit
d'Ésope que ce qui m'a semblé trop puéril, ou qui s'écartait en quelque façon de
la bienséance .
Ésope était phrygien, d'un bourg appelé
Amorium. Il naquit vers la cinquante-septième olympiade, quelque deux cents ans
après la fondation de Rome. On ne saurait dire s'il eut sujet de remercier la
nature, ou bien de se plaindre d'elle : car en le douant d'un très bel esprit,
elle le fit naître difforme et laid de visage, ayant à peine figure d'homme,
jusqu'à lui refuser presque entièrement l'usage de la parole. Avec ces défauts,
quand il n'aurait pas été de condition à être esclave, il ne pouvait manquer de
le devenir. Au reste, son âme se maintint toujours libre et indépendante de la
fortune.
Le premier maître qu'il eut l'envoya aux
champs labourer la terre ; soit qu'il le jugeât incapable de toute autre chose,
soit pour s'ôter de devant les yeux un objet si désagréable. Or il arriva que
ce maître étant allé voir sa maison des champs, un paysan lui donna des figues
: il les trouva belles, et les fit serrer fort soigneusement, donnant ordre à
son sommelier, appelé Agathopus, de les lui apporter au sortir du bain. Le
hasard voulut qu'Ésope eut affaire dans le logis. Aussitôt qu'il y fut entré,
Agathopus se servit de l'occasion, et mangea les figues avec quelques-uns de
ses camarades ; puis ils rejetèrent cette friponnerie sur Ésope, ne croyant pas
qu'il se pût jamais justifier, tant il était bègue, et paraissait idiot. Les
châtiments dont les Anciens usaient envers leurs esclaves étaient fort cruels,
et cette faute très punissable. Le pauvre Ésope se jeta aux pieds de son maître
; et se faisant entendre du mieux qu'il put, il témoigna qu'il demandait pour
toute grâce qu'on sursît de quelques moments sa punition. Cette grâce lui ayant
été accordée, il alla quérir de l'eau tiède, la but en présence de son
seigneur, se mit les doigts dans la bouche, et ce qui s'ensuit, sans rendre
autre chose que cette eau seule. Après s'être ainsi justifié, il fit signe
qu'on obligeât les autres d'en faire autant. Chacun demeura surpris : on
n'aurait pas cru qu'une telle invention pût partir d'Ésope. Agathopus et ses
camarades ne parurent point étonnés. Ils burent de l'eau comme le Phrygien
avait fait, et se mirent les doigts dans la bouche ; mais ils se gardèrent bien
de les enfoncer trop avant. L'eau ne laissa pas d'agir, et de mettre en
évidence les figues toutes crues encore et toutes vermeilles. Par ce moyen
Ésope se garantit ; ses accusateurs furent punis doublement, pour leur
gourmandise et pour leur méchanceté.
Le lendemain, après que leur maître fut
parti, et le Phrygien étant à son travail ordinaire, quelques voyageurs égarés
(aucuns disent que c'étaient des prêtres de Diane) le prièrent au nom de
Jupiter Hospitalier qu'il leur enseignât le chemin qui conduisait à la ville.
Ésope les obligea premièrement de se reposer à l'ombre ; puis leur ayant
présenté une légère collation, il voulut être leur guide, et ne les quitta
qu'après qu'il les eut remis dans leur chemin. Les bonnes gens levèrent les
mains au ciel, et prièrent Jupiter de ne pas laisser cette action charitable
sans récompense. À peine Ésope les eut quittés, que le chaud et la lassitude le
contraignirent de s'endormir. Pendant son sommeil il s'imagina que la Fortune
était debout devant lui, qui lui déliait la langue, et par même moyen lui
faisait présent de cet art dont on peut dire qu'il est l'auteur. Réjoui de
cette aventure, il s'éveilla en sursaut ; et en s'éveillant : " Qu'est
ceci ? dit-il ; ma voix est devenue libre ; je prononce bien un râteau, une
charrue, tout ce que je veux. "
Cette merveille fut cause qu'il changea de
maître. Car comme un certain Zénas qui était là en qualité d'économe et qui
avait l'oeil sur les esclaves, en eut battu un outrageusement pour une faute
qui ne le méritait pas, Ésope ne put s'empêcher de le reprendre, et le menaça
que ses mauvais traitements seraient sus. Zénas, pour le prévenir et pour se
venger de lui, alla dire au maître qu'il était arrivé un prodige dans sa
maison, que le Phrygien avait recouvré la parole, mais que le méchant ne s'en
servait qu'à blasphémer, et à médire de leur seigneur. Le maître le crut, et
passa bien plus avant ; car il lui donna Ésope avec liberté d'en faire ce qu'il
voudrait. Zénas de retour aux champs, un marchand l'alla trouver, et lui
demanda si pour de l'argent il le voulait accommoder de quelque bête de somme. "
Non pas cela, dit Zénas, je n'en ai pas le pouvoir ; mais je te vendrai, si tu
veux, un de nos esclaves. " Là-dessus ayant fait venir Ésope, le marchand
dit : " Est-ce afin de te moquer que tu me proposes l'achat de ce
personnage ? On le prendrait pour un outre. " Dès que le marchand eut
ainsi parlé, il prit congé d'eux, partie murmurant, partie riant de ce bel
objet. Ésope le rappela, et lui dit : " Achète-moi hardiment : je ne te
serai pas inutile. Si tu as des enfants qui crient et qui soient méchants, ma
mine les fera taire : on les menacera de moi comme de la Bête. " Cette
raillerie plut au marchand. Il acheta notre Phrygien trois oboles, et dit en
riant : " Les dieux soient loués ; je n'ai pas fait grande acquisition, à
la vérité ; aussi n'ai-je pas déboursé grand argent. "
Entre autres denrées, ce marchand
trafiquait d'esclaves ; si bien qu'allant à Éphèse pour se défaire de ceux
qu'il avait, ce que chacun d'eux devait porter pour la commodité du voyage fut
départi selon leur emploi et selon leurs forces. Ésope pria que l'on eût égard
à sa taille ; qu'il était nouveau venu, et devait être traité doucement. "
Tu ne porteras rien, si tu veux ", lui repartirent ses camarades. Ésope se
piqua d'honneur, et voulut avoir sa charge comme les autres. On le laissa donc
choisir. Il prit le panier au pain ; c'était le fardeau le plus pesant. Chacun
crut qu'il l'avait fait par bêtise ; mais dès la dînée le panier fut entamé, et
le Phrygien déchargé d'autant ; ainsi le soir, et de même le lendemain, de
façon qu'au bout de deux jours il marchait à vide. Le bon sens et le
raisonnement du personnage furent admirés.
Quant au marchand, il se défit de tous ses
esclaves, à la réserve d'un grammairien, d'un chantre et d'Ésope, lesquels il
alla exposer en vente à Samos. Avant que de les mener sur la place, il fit
habiller les deux premiers le plus proprement qu'il put, comme chacun farde sa
marchandise. Ésope, au contraire, ne fut vêtu que d'un sac, et placé entre ses
deux compagnons, afin de leur donner lustre. Quelques acheteurs se
présentèrent, entre autres un philosophe appelé Xantus. Il demanda au
grammairien et au chantre ce qu'ils savaient faire : " Tout ",
reprirent-ils. Cela fit rire le Phrygien, on peut s'imaginer de quel air.
Planude rapporte qu'il s'en fallut peu qu'on ne prît la fuite, tant il fit une
effroyable grimace. Le marchand fit son chantre mille oboles, son grammairien
trois mille ; et en cas que l'on achetât l'un des deux, il devait donner Ésope
par-dessus le marché. La cherté du grammairien et du chantre dégoûta Xantus.
Mais, pour ne pas retourner chez soi sans avoir fait quelque emplette, ses
disciples lui conseillèrent d'acheter ce petit bout d'homme, qui avait ri de si
bonne grâce : on en ferait un épouvantail ; il divertirait les gens par sa
mine. Xantus se laissa persuader, et fit prix d'Ésope à soixante oboles. Il lui
demanda, devant que de l'acheter, à quoi il lui serait propre, comme il l'avait
demandé à ses camarades. Ésope répondit : " À rien ", puisque les
deux autres avaient tout retenu pour eux. Les commis de la douane remirent
généreusement à Xantus le sou pour livre, et lui en donnèrent quittance sans
rien payer.
Xantus avait une femme de goût assez
délicat, et à qui toutes sortes de gens ne plaisaient pas ; si bien que de lui
aller présenter sérieusement son nouvel esclave, il n'y avait pas d'apparence,
à moins qu'il ne la voulût mettre en colère et se faire moquer de lui. Il jugea
plus à propos d'en faire un sujet de plaisanterie, et alla dire au logis qu'il
venait d'acheter un jeune esclave le plus beau du monde et le mieux fait. Sur
cette nouvelle, les filles qui servaient sa femme se pensèrent battre à qui
l'aurait pour son serviteur ; mais elles furent bien étonnées quand le
personnage parut. L'une se mit la main devant les yeux, l'autre s'enfuit,
l'autre fit un cri. La maîtresse du logis dit que c'était pour la chasser qu'on
lui amenait un tel monstre ; qu'il y avait longtemps que le philosophe se
lassait d'elle. De parole en parole, le différend s'échauffa jusqu'à tel point
que la femme demanda son bien, et voulut se retirer chez ses parents. Xantus
fit tant par sa patience, et Ésope par son esprit, que les choses
s'accommodèrent. On ne parla plus de s'en aller, et peut-être que
l'accoutumance effaça à la fin une partie de la laideur du nouvel esclave.
Je laisserai beaucoup de petites choses où
il fit paraître la vivacité de son esprit : car quoiqu'on puisse juger par là
de son caractère, elles sont de trop peu de conséquence pour en informer la
postérité. Voici seulement un échantillon de son bon sens et de l'ignorance de
son maître. Celui-ci alla chez un jardinier se choisir lui-même une salade. Les
herbes cueillies, le jardinier le pria de lui satisfaire l'esprit sur une
difficulté qui regardait la philosophie aussi bien que le jardinage. C'est que
les herbes qu'il plantait et qu'il cultivait avec un grand soin ne profitaient
point, tout au contraire de celles que la terre produisait d'elle-même, sans
culture ni amendement. Xantus rapporta le tout à la Providence, comme on a coutume
de faire quand on est court : Ésope se mit à rire ; et ayant tiré son maître à
part, il lui conseilla de dire à ce jardinier qu'il lui avait fait une réponse
ainsi générale, parce que la question n'était pas digne de lui ; il le laissait
donc avec son garçon, qui assurément le satisferait. Xantus s'étant allé
promener d'un autre côté du jardin, Ésope compara la terre à une femme qui
ayant des enfants d'un premier mari en épouserait un second qui aurait aussi
des enfants d'une autre femme : sa nouvelle épouse ne manquerait pas de
concevoir de l'aversion pour ceux-ci, et leur ôterait la nourriture, afin que
les siens en profitassent. Il en était ainsi de la terre, qui n'adoptait
qu'avec peine les productions du travail et de la culture, et qui réservait toute
sa tendresse et tous ses bienfaits pour les siennes seules ; elle était marâtre
des unes, et mère passionnée des autres. Le jardinier parut si content de cette
raison, qu'il offrit à Ésope tout ce qui était dans son jardin.
Il arriva quelque temps après un grand
différend entre le philosophe et sa femme. Le philosophe, étant de festin, mit
à part quelques friandises, et dit à Ésope : " Va porter ceci à ma bonne
amie. " Ésope l'alla donner à une petite chienne qui était les délices de
son maître. Xantus de retour ne manqua pas de demander des nouvelles de son
présent, et si on l'avait trouvé bon. Sa femme ne comprenait rien à ce langage
: on fit venir Ésope pour l'éclaircir. Xantus, qui ne cherchait qu'un prétexte
pour le faire battre, lui demanda s'il ne lui avait pas dit expressément :
" Va-t'en porter de ma part ces friandises à ma bonne amie. " Ésope
répondit là-dessus que la bonne amie n'était pas la femme, qui pour la moindre
parole menaçait de faire un divorce : c'était la chienne qui endurait tout, et
qui revenait faire caresses après qu'on l'avait battue. Le philosophe demeura
court ; mais sa femme entra dans une telle colère qu'elle se retira d'avec lui.
Il n'y eut parent ni ami par qui Xantus ne lui fît parler, sans que les raisons
ni les prières y gagnassent rien. Ésope s'avisa d'un stratagème. Il acheta
force gibier, comme pour une noce considérable, et fit tant qu'il fut rencontré
par un des domestiques de sa maîtresse. Celui-ci lui demanda pourquoi tant
d'apprêts. Ésope lui dit que son maître ne pouvant obliger sa femme de revenir
en allait épouser une autre. Aussitôt que la dame sut cette nouvelle, elle
retourna chez son mari, par esprit de contradiction, ou par jalousie. Ce ne fut
pas sans la garder bonne à Ésope, qui tous les jours faisait de nouvelles
pièces à son maître, et tous les jours se sauvait du châtiment par quelque
trait de subtilité. Il n'était pas possible au philosophe de le confondre.
Un certain jour de marché, Xantus qui
avait dessein de régaler quelques-uns de ses amis, lui commanda d'acheter ce
qu'il y aurait de meilleur, et rien autre chose. " Je t'apprendrai ",
dit en soi-même le Phrygien, " à spécifier ce que tu souhaites, sans t'en
remettre à la discrétion d'un esclave. " Il n'acheta que des langues,
lesquelles il fit accommoder à toutes les sauces, l'entrée, le second,
l'entremets, tout ne fut que langues. Les conviés louèrent d'abord le choix de
ces mets, à la fin, ils s'en dégoûtèrent." Ne t'ai-je pas commandé, dit
Xantus, d'acheter ce qu'il y aurait de meilleur ? - Et qu'y a-t-il de meilleur
que la langue ? reprit Ésope. C'est le lien de la vie civile, la clef des
sciences, l'organe de la vérité et de la raison. Par elle on bâtit les villes
et on les police ; on instruit ; on persuade ; on règne dans les assemblées ;
on s'acquitte du premier de tous les devoirs, qui est de louer les dieux. - Eh
bien, dit Xantus, qui prétendait l'attraper, achète-moi demain ce qui est de
pire : ces mêmes personnes viendront chez moi ; et je veux diversifier. "
Le lendemain Ésope ne fit servir que le même mets, disant que la langue est la
pire chose qui soit au monde. C'est la mère de tous débats, la nourrice des
procès, la source des divisions et des guerres. Si l'on dit qu'elle est
l'organe de la vérité, c'est aussi celui de l'erreur, et qui pis est de la
calomnie. Par elle on détruit les villes, on persuade de méchantes choses. Si
d'un côté elle loue les dieux, de l'autre elle profère des blasphèmes contre
leur puissance. Quelqu'un de la compagnie dit à Xantus que véritablement ce
valet lui était fort nécessaire ; car il savait le mieux du monde exercer la
patience d'un philosophe. " De quoi vous mettez-vous en peine ? reprit
Ésope. - Et trouve-moi, dit Xantus, un homme qui ne se mette en peine de rien.
"
Ésope alla le lendemain sur la place ; et
voyant un paysan qui regardait toutes choses avec la froideur et l'indifférence
d'une statue, il amena ce paysan au logis : " Voilà, dit-il à Xantus,
l'homme sans souci que vous demandez. " Xantus commanda à sa femme de faire
chauffer de l'eau de la mettre dans un bassin, puis de laver elle-même les
pieds de son nouvel hôte. Le paysan la laissa faire, quoiqu'il sût fort bien
qu'il ne méritait pas cet honneur ; mais il disait en lui-même : " C'est
peut-être la coutume d'en user ainsi. " On le fit asseoir au haut bout ;
il prit sa place sans cérémonie. Pendant le repas, Xantus ne fit autre chose
que blâmer son cuisinier ; rien ne lui plaisait : ce qui était doux, il le
trouvait trop salé, et ce qui était trop salé, il le trouvait doux. L'homme
sans souci le laissait dire, et mangeait de toutes ses dents. Au dessert on mit
sur la table un gâteau que la femme du philosophe avait fait : Xantus le trouva
mauvais, quoiqu'il fût très bon. " Voilà, dit-il la pâtisserie la plus
méchante que j'aie jamais mangée ; il faut brûler l'ouvrière ; car elle ne fera
de sa vie rien qui vaille : qu'on apporte des fagots. - Attendez, dit le paysan
; je m'en vais quérir ma femme ; on ne fera qu'un bûcher pour toutes les deux.
" Ce dernier trait désarçonna le philosophe, et lui ôta l'espérance de
jamais attraper le Phrygien.
Or ce n'était pas seulement avec son
maître qu'Ésope trouvait occasion de rire et de dire de bons mots. Xantus
l'avait envoyé en certain endroit ; il rencontra en chemin le magistrat, qui lui
demanda où il allait. Soit qu'Ésope fût distrait, ou pour une autre raison, il
répondit qu'il n'en savait rien. Le magistrat, tenant à mépris et irrévérence
cette réponse, le fit mener en prison. Comme les huissiers le conduisaient :
" Ne voyez-vous pas dit-il, que j'ai très bien répondu ? Savais-je qu'on
me ferait aller où je vas ? "Le magistrat le fit relâcher, et trouva
Xantus heureux d'avoir un esclave si plein d'esprit.
Xantus, de sa part, voyait par là de
quelle importance il lui était de ne point affranchir Ésope et combien la
possession d'un tel esclave lui faisait d'honneur. Même un jour, faisant la
débauche avec ses disciples, Ésope, qui les servait, vit que les fumées leur
échauffaient déjà la cervelle, aussi bien au maître qu'aux écoliers. " La
débauche de vin, leur dit-il, a trois degrés : le premier de volupté, le
second, d'ivrognerie, le troisième, de fureur. " On se moqua de son
observation et on continua de vider les pots. Xantus s'en donna jusqu'à perdre
la raison et à se vanter qu'il boirait la mer. Cela fit rire la compagnie.
Xantus soutint ce qu'il avait dit, gagea sa maison qu'il boirait la mer tout
entière, et pour assurance de la gageure il déposa l'anneau qu'il avait au
doigt. Le jour suivant, que les vapeurs de Bacchus furent dissipées, Xantus fut
extrêmement surpris de ne plus trouver son anneau, lequel il tenait fort cher.
Ésope lui dit qu'il était perdu, et que sa maison l'était aussi, par la gageure
qu'il avait faite. Voilà le philosophe bien alarmé. Il pria Ésope de lui enseigner
une défaite. Ésope s'avisa de celle-ci.
Quand le jour que l'on avait pris pour
l'exécution de la gageure fut arrivé, tout le peuple de Samos accourut au
rivage de la mer pour être témoin de la honte du philosophe. Celui de ses
disciples qui avait gagé contre lui triomphait déjà. Xantus dit à l'assemblée :
" Messieurs, j'ai gagé véritablement que je boirais toute la mer, mais non
pas les fleuves qui entrent dedans. C'est pourquoi que celui qui a gagé contre
moi détourne leurs cours ; et puis je ferai ce que je me suis vanté de faire.
" Chacun admira l'expédient que Xantus avait trouvé pour sortir à son
honneur d'un si mauvais pas. Le disciple confessa qu'il était vaincu, et
demanda pardon à son maître. Xantus fut reconduit jusqu'en son logis avec acclamations.
Pour récompense, Ésope lui demanda la liberté. Xantus la lui refusa, et dit que
le temps de l'affranchir n'était pas encore venu : si toutefois les dieux
l'ordonnaient ainsi, il y consentait ; partant, qu'il prît garde au premier
présage qu'il aurait étant sorti du logis : s'il était heureux, et que, par
exemple, deux corneilles se présentassent à sa vue, la liberté lui serait
donnée ; s'il n'en voyait qu'une, qu'il ne se lassât point d'être esclave.
Ésope sortit aussitôt. Son maître était logé à l'écart, et apparemment vers un
lieu couvert de grands arbres. À peine notre Phrygien fut hors, qu'il aperçut
deux corneilles qui s'abattirent sur le plus haut. Il en alla avertir son
maître, qui voulut voir lui-même s'il disait vrai. Tandis que Xantus venait,
l'une des corneilles s'envola. " Me tromperas-tu toujours ? dit-il à
Ésope. Qu'on lui donne les étrivières. " L'ordre fut exécuté. Pendant le
supplice du pauvre Ésope, on vint inviter Xantus à un repas : il promit qu'il
s'y trouverait. " Hélas ! s'écria Ésope, les présages sont bien menteurs !
Moi, qui ai vu deux corneilles, je suis battu ; mon maître, qui n'en a vu
qu'une, est prié de noces. " Ce mot plut tellement à Xantus, qu'il
commanda qu'on cessât de fouetter Ésope ; mais quant à la liberté, il ne se
pouvait résoudre à la lui donner, encore qu'il la lui promît en diverses
occasions.
Un jour, ils se promenaient tous deux
parmi de vieux monuments, considérant avec beaucoup de plaisir les inscriptions
qu'on y avait mises. Xantus en aperçut une qu'il ne put entendre, quoiqu'il
demeurât longtemps à en chercher l'explication. Elle était composée des
premières lettres de certains mots. Le philosophe avoua ingénument que cela
passait son esprit. " Si je vous fais trouver un trésor par le moyen de ces
lettres, lui dit Ésope, quelle récompense aurai-je ? " Xantus lui promit
la liberté, et la moitié du trésor. " Elles signifient, poursuivit Ésope,
qu'à quatre pas de cette colonne nous en rencontrerons un. " En effet, ils
le trouvèrent, après avoir creusé quelque peu dans la terre. Le philosophe fut
sommé de tenir parole ; mais il reculait toujours. " Les dieux me gardent
de t'affranchir, dit-il à Ésope, que tu ne m'aies donné avant cela
l'intelligence de ces lettres : ce me sera un autre trésor plus précieux que
celui lequel nous avons trouvé. - On les a ici gravées, poursuivit Ésope, comme
étant les premières lettres de ces mots :
c'est-à-dire
: "Si vous reculez quatre pas, et que vous creusiez, vous trouverez un
trésor. " - Puisque tu es si subtil, repartit Xantus, j'aurais tort de me
défaire de toi : n'espère donc pas que je t'affranchisse. - Et moi, répliqua
Ésope, je vous dénoncerai au Roi Denys ; car c'est à lui que le trésor
appartient, et ces mêmes lettres commencent d'autres mots qui le signifient.
" Le philosophe intimidé dit au Phrygien qu'il prît sa part de l'argent,
et qu'il n'en dît mot ; de quoi Ésope déclara ne lui avoir aucune obligation,
ces lettres ayant été choisies de telle manière qu'elles enfermaient un triple
sens, et signifiaient encore : " En vous en allant, vous partagerez le
trésor que vous aurez rencontré. " Dès qu'ils furent de retour, Xantus
commanda que l'on enfermât le Phrygien, et que l'on lui mît les fers aux pieds,
de crainte qu'il n'allât publier cette aventure. " Hélas ! s'écria Ésope,
est-ce ainsi que les philosophes s'acquittent de leurs promesses ? Mais faites
ce que vous voudrez, il faudra que vous m'affranchissiez malgré vous. " Sa
prédiction se trouva vraie.
Il arriva un prodige qui mit fort en peine
les Samiens. Un aigle enleva l'anneau public (c'était apparemment quelque sceau
que l'on apposait aux délibérations du Conseil), et le fit tomber au sein d'un
esclave. Le philosophe fut consulté là-dessus, et comme étant philosophe, et
comme étant un des premiers de la République. Il demanda temps, et eut recours
à son oracle ordinaire ; c'était Ésope. Celui-ci lui conseilla de le produire
en public, parce que, s'il rencontrait bien, l'honneur en serait toujours à son
maître, sinon, il n'y aurait que l'esclave de blâmé. Xantus approuva la chose,
et le fit monter à la tribune aux harangues. Dès qu'on le vit, chacun s'éclata
de rire ; personne ne s'imagina qu'il pût rien partir de raisonnable d'un homme
fait de cette manière. Ésope leur dit qu'il ne fallait pas considérer la forme
du vase, mais la liqueur qui y était enfermée. Les Samiens lui crièrent qu'il
dît donc sans crainte ce qu'il jugeait de ce prodige. Ésope s'en excusa sur ce
qu'il n'osait le faire. " La fortune disait-il, avait mis un débat de
gloire entre le maître et l'esclave : si l'esclave disait mal, il serait battu,
s'il disait mieux que le maître, il serait battu encore. " Aussitôt on
pressa Xantus de l'affranchir. Le philosophe résista longtemps. À la fin le
prévôt de ville le menaça de le faire de son office, et en vertu du pouvoir
qu'il en avait comme magistrat : de façon que le philosophe fut obligé de
donner les mains. Cela fait, Ésope dit que les Samiens étaient menacés de
servitude par ce prodige ; et que l'aigle enlevant leur sceau ne signifiait autre
chose qu'un Roi puissant, qui voulait les assujettir.
Peu de temps après, Crésus, Roi des
Lydiens, fit dénoncer à ceux de Samos qu'ils eussent à se rendre ses
tributaires ; sinon, qu'il les y forcerait par les armes. La plupart étaient
d'avis qu'on lui obéît. Ésope leur dit que la Fortune présentait deux chemins
aux hommes : l'un de liberté, rude et épineux au commencement, mais dans la
suite très agréable ; l'autre, d'esclavage, dont les commencements étaient plus
aisés, mais la suite laborieuse. C'était conseiller assez intelligiblement aux
Samiens de défendre leur liberté. Ils renvoyèrent l'ambassadeur de Crésus avec
peu de satisfaction. Crésus se mit en état de les attaquer. L'ambassadeur lui
dit que tant qu'ils auraient Ésope avec eux, il aurait peine à les réduire à
ses volontés, vu la confiance qu'ils avaient au bon sens du personnage. Crésus
le leur envoya demander, avec promesse de leur laisser la liberté s'ils le lui
livraient. Les principaux de la ville trouvèrent ces conditions avantageuses,
et ne crurent pas que leur repos leur coûtât trop cher quand ils l'achèteraient
aux dépens d'Ésope. Le Phrygien leur fit changer de sentiment, en leur contant
que les Loups et les Brebis ayant fait un traité de paix, celles-ci donnèrent
leurs Chiens pour otages. Quand elles n'eurent plus de défenseurs, les Loups
les étranglèrent avec moins de peine qu'ils ne faisaient. Cet apologue fit son
effet : les Samiens prirent une délibération toute contraire à celle qu'ils
avaient prise.
Ésope voulut toutefois aller vers Crésus,
et dit qu'il les servirait plus utilement étant près du Roi, que s'il demeurait
à Samos. Quand Crésus le vit, il s'étonna qu'une si chétive créature lui eût
été un si grand obstacle. " Quoi ! voilà celui qui fait qu'on s'oppose à
mes volontés ! " s'écria-t-il. Ésope se prosterna à ses pieds. " Un
homme prenait des Sauterelles, dit-il ; une Cigale lui tomba aussi sous la
main. Il s'en allait la tuer, comme il avait fait les Sauterelles. "Que
vous ai-je fait ? dit-elle à cet homme : je ne ronge point vos blés ; je ne
vous procure aucun dommage ; vous ne trouverez en moi que la voix, dont je me
sers fort innocemment. Grand Roi, je ressemble à cette Cigale ; je n'ai que la
voix, et ne m'en suis point servi pour vous offenser. " Crésus, touché
d'admiration et de pitié, non seulement lui pardonna, mais il laissa en repos
les Samiens à sa considération.
En ce temps-là, le Phrygien composa ses
fables, lesquelles il laissa au Roi de Lydie, et fut envoyé par lui vers les
Samiens, qui décernèrent à Ésope de grands honneurs. Il lui prit aussi envie de
voyager, et d'aller par le monde, s'entretenant de diverses choses avec ceux
que l'on appelait philosophes. Enfin il se mit en grand crédit près de Lycérus,
Roi de Babylone. Les rois d'alors s'envoyaient les uns aux autres des problèmes
à soudre sur toutes sortes de matières, à condition de se payer une espèce de
tribut ou d'amende, selon qu'ils répondraient bien ou mal aux questions
proposées : en quoi Lycérus, assisté d'Ésope, avait toujours l'avantage, et se
rendait illustre parmi les autres, soit à résoudre, soit à proposer.
Cependant notre Phrygien se maria ; et, ne
pouvant avoir d'enfants, il adopta un jeune homme d'extraction noble, appelé
Ennus. Celui-ci le paya d'ingratitude, et fut si méchant que d'oser souiller le
lit de son bien-facteur. Cela étant venu à la connaissance d'Ésope, il le
chassa. L'autre afin de s'en venger contrefit des lettres par lesquelles il
semblait qu'Ésope eût intelligence avec les rois qui étaient émules de Lycérus.
Lycérus persuadé par le cachet et par la signature de ces lettres commanda à un
de ses officiers nommé Hermippus, que sans chercher de plus grandes preuves, il
fît mourir promptement le traître Ésope. Cet Hermippus étant ami du Phrygien
lui sauva la vie, et à l'insu de tout le monde le nourrit longtemps dans un
sépulcre, jusqu'à ce que Necténabo, Roi d'Égypte, sur le bruit de la mort
d'Ésope, crut à l'avenir rendre Lycérus son tributaire. Il osa le provoquer, et
le défia de lui envoyer des architectes qui sussent bâtir une tour en l'air, et
par même moyen un homme prêt à répondre à toutes sortes de questions. Lycérus
ayant lu les lettres et les ayant communiquées aux plus habiles de son État,
chacun d'eux demeura court, ce qui fit que le Roi regretta Ésope, quand
Hermippus lui dit qu'il n'était pas mort, et le fit venir. Le Phrygien fut très
bien reçu, se justifia, et pardonna à Ennus. Quant à la lettre du Roi d'Égypte,
il n'en fit que rire, et manda qu'il enverrait au printemps les architectes et
le répondant à toutes sortes de questions.
Lycérus remit Ésope en possession de tous
ses biens, et lui fit livrer Ennus pour en faire ce qu'il voudrait. Ésope le
reçut comme son enfant, et pour toute punition lui recommanda d'honorer les
dieux et son Prince ; se rendre terrible à ses ennemis, facile et commode aux
autres ; bien traiter sa femme, sans pourtant lui confier son secret, parler
peu, et chasser de chez soi les babillards, ne se point laisser abattre aux
malheurs ; avoir soin du lendemain, car il vaut mieux enrichir ses ennemis par
sa mort, que d'être importun à ses amis pendant son vivant ; surtout n'être
point envieux du bonheur ni de la vertu d'autrui, d'autant que c'est se faire
du mal à soi-même. Ennus, touché de ces avertissements et de la bonté d'Ésope,
comme d'un trait qui lui aurait pénétré le coeur, mourut peu de temps après.
Pour revenir au défi de Necténabo, Ésope
choisit des aiglons, et les fit instruire (chose difficile à croire), il les
fit, dis-je, instruire à porter en l'air chacun un panier, dans lequel était un
jeune enfant. Le printemps venu, il s'en alla en Égypte avec tout cet équipage,
non sans tenir en grande admiration et en attente de son dessein les peuples
chez qui il passait. Necténabo, qui, sur le bruit de sa mort avait envoyé
l'énigme, fut extrêmement surpris de son arrivée. Il ne s'y attendait pas, et
ne se fût jamais engagé dans un tel défi contre Lycérus, s'il eût cru Ésope
vivant. Il lui demanda s'il avait amené les architectes et le répondant. Ésope
dit que le répondant était lui-même, et qu'il ferait voir les architectes quand
il serait sur le lieu. On sortit en pleine campagne, où les aigles enlevèrent
les paniers avec les petits enfants, qui criaient qu'on leur donnât du mortier,
des pierres, et du bois. " Vous voyez, dit Ésope à Necténabo, je vous ai
trouvé les ouvriers ; fournissez-leur des matériaux. " Necténabo avoua que
Lycérus était le vainqueur. Il proposa toutefois ceci à Ésope : " J'ai des
cavales en Égypte qui conçoivent au hannissement des chevaux qui sont devers
Babylone. Qu'avez-vous à répondre là-dessus ? " Le Phrygien remit sa
réponse au lendemain ; et retourné qu'il fut au logis, il commanda à des
enfants de prendre un chat, et de le mener fouettant par les rues. Les
Égyptiens, qui adorent cet animal, se trouvèrent extrêmement scandalisés du
traitement que l'on lui faisait. Ils l'arrachèrent des mains des enfants, et
allèrent se plaindre au Roi. On fit venir en sa présence le Phrygien. " Ne
savez-vous pas, lui dit le Roi, que cet animal est un de nos dieux ? Pourquoi
donc le faites-vous traiter de la sorte ? - C'est pour l'offense qu'il a
commise envers Lycérus, reprit Ésope : car, la nuit dernière, il lui a étranglé
un coq extrêmement courageux, et qui chantait à toutes les heures. - Vous êtes
un menteur, repartit le Roi ; comment serait-il possible que ce chat eût fait
en si peu de temps un si long voyage ? - Et comment est-il possible, reprit
Ésope, que vos juments entendent de si loin nos chevaux hannir, et conçoivent
pour les entendre ? "
En suite de cela le Roi fit venir
d'Héliopolis certains personnages d'esprit subtil, et savants en questions
énigmatiques. Il leur fit un grand régal où le Phrygien fut invité. Pendant le
repas, ils proposèrent à Ésope diverses choses, celle-ci entre autres. Il y a
un grand temple qui est appuyé sur une colonne entourée de douze villes,
chacune desquelles a trente arcs-boutants, et autour de ces arcs-boutants se
promènent l'une après l'autre deux femmes, l'une blanche l'autre noire. "
Il faut renvoyer, dit Ésope, cette question aux petits enfants de notre pays.
Le temple est le monde ; la colonne, l'an ; les villes, ce sont les mois ; et
les arcs-boutants, les jours, autour desquels se promènent alternativement le
jour et la nuit. "
Le lendemain, Necténabo assembla tous ses
amis. " Souffrirez-vous, leur dit-il, qu'une moitié d'homme, qu'un avorton
soit la cause que Lycérus remporte le prix, et que j'aie la confusion pour mon
partage ? " Un d'eux s'avisa de demander à Ésope qu'il leur fît des questions
de choses dont ils n'eussent jamais entendu parler. Ésope écrivit une cédule
par laquelle Necténabo confessait devoir deux mille talents à Lycérus. La
cédule fut mise entre les mains de Necténabo toute cachetée. Avant qu'on
l'ouvrît, les amis du prince soutinrent que la chose contenue dans cet écrit
était de leur connaissance. Quand on l'eut ouverte, Necténabo s'écria : "
Voilà la plus grande fausseté du monde ; je vous en prends à témoin tous tant
que vous êtes. - Il est vrai, repartirent-ils, que nous n'en avons jamais
entendu parler. - J'ai donc satisfait à votre demande ", reprit Ésope.
Necténabo le renvoya comblé de présents,
tant pour lui que pour son maître. Le séjour qu'il fit en Égypte est peut-être
cause que quelques-uns ont écrit qu'il fut esclave avec Rhodopé, celle-là qui,
des libéralités de ses amants, fit élever une des trois pyramides qui
subsistent encore, et qu'on voit avec admiration : c'est la plus petite, mais
celle qui est bâtie avec le plus d'art.
Ésope à son retour dans Babylone fut reçu
de Lycérus avec de grandes démonstrations de joie et de bienveillance. Ce Roi
lui fit ériger une statue. L'envie de voir et d'apprendre le fit renoncer à
tous ces honneurs. Il quitta la cour de Lycérus, où il avait tous les avantages
qu'on peut souhaiter, et prit congé de ce prince pour voir la Grèce encore une
fois. Lycérus ne le laissa point partir sans embrassements et sans larmes, et
sans le faire promettre sur les autels qu'il reviendrait achever ses jours
auprès de lui.
Entre les villes où il s'arrêta, Delphes
fut une des principales. Les Delphiens l'écoutèrent fort volontiers mais ils ne
lui rendirent point d'honneurs. Ésope piqué de ce mépris les compara aux bâtons
qui flottent sur l'onde. On s'imagine de loin que c'est quelque chose de considérable
; de près on trouve que ce n'est rien. La comparaison lui coûta cher. Les
Delphiens en conçurent une telle haine et un si violent désir de vengeance
(outre qu'ils craignaient d'être décriés par lui), qu'ils résolurent de l'ôter
du monde. Pour y parvenir, ils cachèrent parmi ses hardes un de leurs vases
sacrés, prétendant que par ce moyen ils convaincraient Ésope de vol et de
sacrilège, et qu'ils le condamneraient à la mort. Comme il fut sorti de
Delphes, et qu'il eut pris le chemin de la Phocide, les Delphiens accoururent
comme gens qui étaient en peine. Ils l'accusèrent d'avoir dérobé leur vase.
Ésope le nia avec des serments : on chercha dans son équipage, et il fut
trouvé. Tout ce qu'Ésope put dire n'empêcha point qu'on ne le traitât comme un
criminel infâme. Il fut ramené à Delphes chargé de fers, mis dans les cachots,
puis condamné à être précipité. Rien ne lui servit de se défendre avec ses
armes ordinaires, et de raconter des apologues ; les Delphiens s'en moquèrent.
" La Grenouille, leur dit-il, avait invité le Rat à la venir voir ; afin
de lui faire traverser l'onde, elle l'attacha à son pied. Dès qu'il fut sur
l'eau, elle voulut le tirer au fond, dans le dessein de le noyer, et d'en faire
ensuite un repas. Le malheureux Rat résista quelque peu de temps. Pendant qu'il
se débattait sur l'eau, un Oiseau de proie l'aperçut et fondit sur lui, et
l'ayant enlevé avec la Grenouille, qui ne se put détacher, il se reput de l'un
et de l'autre. C'est ainsi, Delphiens abominables, qu'un plus puissant que nous
me vengera : je périrai ; mais vous périrez aussi. " Comme on le
conduisait au supplice, il trouva moyen de s'échapper, et entra dans une petite
chapelle dédiée à Apollon. Les Delphiens l'en arrachèrent. " Vous violez
cet asile, leur dit-il, parce que ce n'est qu'une petite chapelle, mais un jour
viendra que votre méchanceté ne trouvera point de retraite sûre, non pas même
dans les temples. Il vous arrivera la même chose qu'à l'Aigle, laquelle,
nonobstant les prières de l'Escarbot, enleva un Lièvre qui s'était réfugié chez
lui. La génération de l'Aigle en fut punie jusque dans le giron de Jupiter
".
Les
Delphiens peu touchés de tous ces exemples, le précipitèrent.
Peu de temps après sa mort une peste très
violente exerça sur eux ses ravages. Ils demandèrent à l'oracle par quels
moyens ils pourraient apaiser le courroux des dieux. L'oracle leur répondit
qu'il n'y en avait point d'autre que d'expier leur forfait, et satisfaire aux
mânes d'Ésope. Aussitôt une pyramide fut élevée. Les dieux ne témoignèrent pas
seuls combien ce crime leur déplaisait : les hommes vengèrent aussi la mort de
leur sage. La Grèce envoya des commissaires pour en informer, et en fit une
punition rigoureuse.
La
Cigale et la Fourmi
La
Cigale, ayant chanté
Tout l'été,
Se
trouva fort dépourvue
Quand
la bise fut venue.
Pas un
seul petit morceau
De
mouche ou de vermisseau.
Elle
alla crier famine
Chez la
Fourmi sa voisine,
La
priant de lui prêter
Quelque
grain pour subsister
Jusqu'à
la saison nouvelle.
"
Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant
l'août, foi d'animal,
Intérêt
et principal. "
La
Fourmi n'est pas prêteuse ;
C'est
là son moindre défaut.
"
Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle
à cette emprunteuse.
- Nuit
et jour à tout venant
Je chantais,
ne vous déplaise.
- Vous
chantiez ? j'en suis fort aise :
Eh bien
! dansez maintenant. "
Livre
premier Fable 1
Le
Corbeau et le Renard
Maître
Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître
Renard, par l'odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
" Et bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que
vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous
êtes le Phénix des hôtes de ces bois. "
À ces
mots le Corbeau ne se sent pas de joie,
Et pour montrer sa belle voix,
Il
ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le
Renard s'en saisit, et dit : " Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute.
Cette
leçon vaut bien un fromage, sans doute. "
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura,
mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Livre
premier Fable 2
La
Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Boeuf
Une Grenouille vit un Boeuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle,
qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf,
Envieuse,
s'étend et s'enfle et se travaille,
Pour égaler l'animal en grosseur,
Disant : " Regardez bien, ma soeur ;
Est-ce
assez ? dites-moi : n'y suis-je point encore ?
- Nenni.
- M'y voici donc ? - Point du tout. - M'y voilà ?
- Vous
n'en approchez point. " La chétive Pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
Le
monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout
bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.
Livre
premier Fable 3
Les
deux Mulets
Deux
Mulets cheminaient ; l'un d'avoine chargé,
L'autre portant l'argent de la gabelle.
Celui-ci,
glorieux d'une charge si belle,
N'eût
voulu pour beaucoup en être soulagé,
Il marchait d'un pas relevé,
Et faisait sonner sa sonnette ;
Quand l'ennemi se présentant,
Comme il en voulait à l'argent,
Sur le
Mulet du fisc une troupe se jette,
Le saisit au frein, et l'arrête.
Le Mulet, en se défendant,
Se sent
percer de coups ; il gémit, il soupire :
"
Est-ce donc là, dit-il, ce qu'on m'avait promis ?
Ce
Mulet qui me suit du danger se retire ;
Et moi j'y tombe, et je péris.
- Ami, lui dit son camarade,
Il
n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi :
Si tu
n'avais servi qu'un Meunier comme moi,
Tu ne serais pas si malade "
Livre
premier Fable 4
Le Loup
et le Chien
Un Loup
n'avait que les os et la peau,
Tant
les Chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup
rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras,
poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers.
Mais il fallait livrer bataille
Et le mâtin était de taille
À se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
" Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
D'être
aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la
condition est de mourir de faim.
Car,
quoi ? rien d'assuré, point de franche lippée ;
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi
; vous aurez un bien meilleur destin. "
Le Loup reprit : " Que me faudra-t-il
faire ?
-
Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
Portant bâtons, et mendiants ;
Flatter
ceux du logis, à son maître complaire ;
Moyennant quoi votre salaire
Sera
force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons ;
Sans parler de mainte caresse. "
Le Loup
déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin
faisant, il vit le cou du Chien pelé :
"
Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- Mais
encore ? - Le collier dont je suis attaché
De ce
que vous voyez est peut-être la cause.
-
Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours, mais
qu'importe ?
- Il
importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne
voudrais pas même à ce prix un trésor. "
Cela
dit, maître Loup s'enfuit, et court encore.
Livre
premier Fable 5
La
Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion
La
Génisse, la Chèvre, et leur soeur la Brebis,
Avec un
fier Lion, Seigneur du voisinage,
Firent
société, dit-on, au temps jadis,
Et
mirent en commun le gain et le dommage.
Dans
les lacs de la Chèvre un Cerf se trouva pris ;
Vers
ses associés aussitôt elle envoie :
Eux
venus, le Lion par ses ongles compta,
Et dit
: " Nous sommes quatre à partager la proie ; "
Puis en
autant de parts le Cerf il dépeça ;
Prit
pour lui la première en qualité de Sire :
"
Elle doit être à moi, dit-il ; et la raison,
C'est que je m'appelle Lion :
À cela l'on n'a rien à dire.
La
seconde, par droit, me doit échoir encor :
Ce
droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort.
Comme
le plus vaillant, je prétends la troisième.
Si
quelqu'une de vous touche à la quatrième,
Je l'étranglerai tout d'abord. "
Livre
premier Fable 6
La
Besace
Jupiter
dit un jour : " Que tout ce qui respire
S'en
vienne comparaître aux pieds de ma grandeur.
Si dans
son composé quelqu'un trouve à redire,
Il peut le déclarer sans peur :
Je mettrai remède à la chose.
Venez,
Singe ; parlez le premier, et pour cause.
Voyez
ces animaux, faites comparaison
De leurs beautés avec les vôtres.
Êtes-vous
satisfait ? - Moi ? dit-il, pourquoi non ?
N'ai-je
pas quatre pieds aussi bien que les autres ?
Mon
portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché ;
Mais
pour mon frère l'Ours, on ne l'a qu'ébauché :
Jamais,
s'il me veut croire, il ne se fera peindre. "
L'Ours
venant là-dessus, on crut qu'il s'allait plaindre.
Tant
s'en faut ; de sa forme il se loua très fort ;
Glosa
sur l'Éléphant ; dit qu'on pourrait encor
Ajouter
à sa queue, ôter à ses oreilles ;
Que
c'était une masse informe et sans beauté.
L'Éléphant étant écouté,
Tout
sage qu'il était, dit des choses pareilles :
Il jugea qu'à son appétit
Dame Baleine était trop grosse.
Dame
Fourmi trouva le Ciron trop petit,
Se croyant, pour elle, un colosse.
Jupin
les renvoya s'étant censurés tous ;
Du
reste, contents d'eux. Mais parmi les plus fous
Notre
espèce excella ; car tout ce que nous sommes,
Lynx
envers nos pareils, et taupes envers nous,
Nous
nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes :
On se
voit d'un autre oeil qu'on ne voit son prochain.
Le Fabricateur souverain
Nous
créa Besaciers tous de même manière,
Tant
ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui :
Il fit
pour nos défauts la poche de derrière
Et
celle de devant pour les défauts d'autrui.
Livre
premier Fable 7
L'Hirondelle
et les petits Oiseaux
Une Hirondelle en ses voyages
Avait
beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
Peut avoir beaucoup retenu.
Celle-ci
prévoyait jusqu'aux moindres orages,
Et, devant qu'ils fussent éclos,
Les annonçait aux Matelots.
Il
arriva qu'au temps que la chanvre se sème,
Elle
vit un Manant en couvrir maints sillons.
"
Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux Oisillons :
Je vous
plains car pour moi, dans ce péril extrême,
Je
saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin.
Voyez-vous
cette main qui par les airs chemine ?
Un jour viendra, qui n'est pas loin,
Que ce
qu'elle répand sera votre ruine.
De là
naîtront engins à vous envelopper,
Et lacets pour vous attraper ;
Enfin mainte et mainte machine
Qui causera dans la saison
Votre mort ou votre prison ;
Gare la cage ou le chaudron.
C'est pourquoi, leur dit l'Hirondelle,
Mangez ce grain ; et croyez-moi. "
Les Oiseaux se moquèrent d'elle,
Ils trouvaient aux champs trop de quoi.
Quand la chènevière fut verte,
L'Hirondelle
leur dit : " Arrachez brin à brin
Ce qu'a produit ce maudit grain ;
Ou soyez sûrs de votre perte.
- Prophète
de malheur, babillarde, dit-on,
Le bel emploi que tu nous donnes !
Il nous faudrait mille personnes
Pour éplucher tout ce canton. "
La chanvre étant tout à fait crue
L'Hirondelle
ajouta : " Ceci ne va pas bien ;
Mauvaise graine est tôt venue ;
Mais
puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien,
Dès que vous verrez que la terre
Sera couverte, et qu'à leurs blés
Les gens n'étant plus occupés
Feront aux Oisillons la guerre ;
Quand reginglettes et réseaux
Attraperont petits oiseaux,
Ne volez plus de place en place ;
Demeurez
au logis, ou changez de climat :
Imitez
le Canard, la Grue, et la Bécasse.
Mais vous n'êtes pas en état
De
passer, comme nous, les déserts et les ondes,
Ni d'aller chercher d'autres mondes.
C'est
pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr :
C'est
de vous renfermer aux trous de quelque mur. "
Les Oisillons, las de l'entendre,
Se
mirent à jaser aussi confusément
Que
faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvrait la bouche seulement.
Il en prit aux uns comme aux autres :
Maint
Oisillon se vit esclave retenu.
Nous
n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres,
Et ne
croyons le mal que quand il est venu.
Livre
premier Fable 8
Le Rat
de ville et le Rat des champs
Autrefois
le Rat de ville
Invita
le Rat des champs,
D'une
façon fort civile,
À des
reliefs d'ortolans.
Sur un
tapis de Turquie
Le
couvert se trouva mis.
Je
laisse à penser la vie
Que
firent ces deux amis.
Le
régal fut fort honnête,
Rien ne
manquait au festin ;
Mais
quelqu'un troubla la fête,
Pendant
qu'ils étaient en train.
À la
porte de la salle
Ils
entendirent du bruit ;
Le Rat
de ville détale ;
Son
camarade le suit.
Le
bruit cesse, on se retire :
Rats en
campagne aussitôt ;
Et le
Citadin de dire :
"
Achevons tout notre rôt.
- C'est
assez, dit le Rustique ;
Demain
vous viendrez chez moi ;
Ce
n'est pas que je me pique
De tous
vos festins de Roi ;
Mais
rien ne vient m'interrompre ;
Je
mange tout à loisir.
Adieu
donc ; fi du plaisir
Que la
crainte peut corrompre. "
Livre
premier Fable 9
Le Loup
et l'Agneau
La
raison du plus fort est toujours la meilleure ;
Nous l'allons montrer tout à l'heure
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup
survient à jeun, qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
"
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage ;
Tu
seras châtié de ta témérité.
- Sire,
répond l'Agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle ;
Et que
par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la
troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je
sais que de moi tu médis l'an passé.
-
Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau, je tette encore ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un
des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos Bergers et vos Chiens
On me l'a dit : il faut que je me venge.
"
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.
Livre
premier Fable 10
L'Homme
et son Image
Pour M.
le Duc de la Rochefoucauld
Un
Homme qui s'aimait sans avoir de rivaux
Passait
dans son esprit pour le plus beau du monde :
Il
accusait toujours les miroirs d'être faux,
Vivant
plus que content dans son erreur profonde.
Afin de
le guérir, le Sort officieux
Présentait partout à ses yeux
Les
conseillers muets dont se servent nos Dames ;
Miroirs
dans les logis, miroirs chez les Marchands,
Miroirs aux poches des Galands,
Miroirs aux ceintures des femmes.
Que
fait notre Narcisse ? Il se va confiner
Aux
lieux les plus cachés qu'il peut s'imaginer,
N'osant
plus des miroirs éprouver l'aventure.
Mais un
canal, formé par une source pure,
Se trouve en ces lieux écartés :
Il s'y
voit, il se fâche ; et ses yeux irrités
Pensent
apercevoir une chimère vaine.
Il fait
tout ce qu'il peut pour éviter cette eau.
Mais quoi, le canal est si beau
Qu'il ne le quitte qu'avec peine.
On voit bien où je veux venir :
Je parle à tous ; et cette erreur extrême
Est un
mal que chacun se plaît d'entretenir.
Notre
âme, c'est cet Homme amoureux de lui-même ;
Tant de
miroirs, ce sont les sottises d'autrui,
Miroirs,
de nos défauts les peintres légitimes ;
Et quant au canal, c'est celui
Que chacun sait, le livre des Maximes.
Livre
premier Fable 11
Le
Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues
Un Envoyé du Grand Seigneur
Préférait,
dit l'Histoire, un jour chez l'Empereur,
Les
forces de son maître à celles de l'Empire.
Un Allemand se mit à dire :
" Notre prince a des dépendants
Qui, de leur chef, sont si puissants
Que
chacun d'eux pourrait soudoyer une armée.
Le Chiaoux, homme de sens,
Lui dit : " Je sais, par renommée
Ce que
chaque Électeur peut de monde fournir ;
Et cela me fait souvenir
D'une
aventure étrange, et qui pourtant est vraie.
J'étais
en un lieu sûr, lorsque je vis passer
Les
cent têtes d'une Hydre au travers d'une haie :
Mon sang commence à se glacer ;
Et je crois qu'à moins on s'effraie.
Je n'en
eus toutefois que la peur sans le mal.
Jamais le corps de l'animal
Ne put
venir vers moi, ni trouver d'ouverture.
Je rêvais à cette aventure,
Quand
un autre Dragon, qui n'avait qu'un seul chef,
Et bien
plus d'une queue, à passer se présente :
Me voilà saisi derechef
D'étonnement et d'épouvante.
Ce chef
passe, et le corps, et chaque queue aussi ;
Rien ne
les empêcha ; l'un fit chemin à l'autre.
Je soutiens qu'il en est ainsi
De votre Empereur et du nôtre. "
Livre
premier Fable 12
Les
Voleurs et l'Âne
Pour un
Âne enlevé deux Voleurs se battaient :
L'un
voulait le garder ; l'autre le voulait vendre.
Tandis que coups de poings trottaient,
Et que
nos champions songeaient à se défendre,
Arrive un troisième Larron
Qui saisit maître Aliboron.
L'Âne,
c'est quelquefois une pauvre province.
Les voleurs sont tel et tel prince,
Comme
le Transylvain, le Turc, et le Hongrois.
Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois :
Il est assez de cette marchandise.
De nul
d'eux n'est souvent la province conquise :
Un
quart Voleur survient, qui les accorde net
En se saisissant du Baudet.
Livre
premier Fable 13
Simonide
préservé par les Dieux
On ne
peut trop louer trois sortes de personnes :
Les Dieux, sa Maîtresse et son Roi.
Malherbe
le disait : j'y souscris, quant à moi :
Ce sont maximes toujours bonnes.
La
louange chatouille, et gagne les esprits ;
Les
faveurs d'une belle en sont souvent le prix.
Voyons
comme les Dieux l'ont quelquefois payée.
Simonide avait entrepris
L'éloge
d'un Athlète, et, la chose essayée,
Il
trouva son sujet plein de récits tout nus.
Les
parents de l'Athlète étaient gens inconnus,
Son
père, un bon Bourgeois, lui, sans autre mérite ;
Matière infertile et petite.
Le
Poète d'abord parla de son héros.
Après
en avoir dit ce qu'il en pouvait dire,
Il se
jette à côté, se met sur le propos
De
Castor et Pollux ; ne manque pas d'écrire
Que
leur exemple était aux lutteurs glorieux,
Élève
leurs combats, spécifiant les lieux
Où ces
frères s'étaient signalés davantage :
Enfin l'éloge de ces Dieux
Faisait les deux tiers de l'ouvrage.
L'Athlète
avait promis d'en payer un talent ;
Mais quand il le vit, le Galand
N'en
donna que le tiers, et dit fort franchement,
Que
Castor et Pollux acquittassent le reste.
"
Faites-vous contenter par ce couple céleste ;
Je vous veux traiter cependant :
Venez
souper chez moi, nous ferons bonne vie.
Les conviés sont gens choisis,
Mes parents, mes meilleurs amis ;
Soyez donc de la compagnie. "
Simonide
promit. Peut-être qu'il eut peur
De
perdre, outre son dû, le gré de sa louange.
Il vient, l'on festine, l'on mange.
Chacun étant en belle humeur,
Un
domestique accourt, l'avertit qu'à la porte
Deux
hommes demandaient à le voir promptement.
Il sort de table, et la cohorte
N'en perd pas un seul coup de dent.
Ces
deux hommes étaient les gémeaux de l'éloge.
Tous
deux lui rendent grâce, et pour prix de ses vers,
Ils l'avertissent qu'il déloge,
Et que
cette maison va tomber à l'envers.
La prédiction en fut vraie ;
Un pilier manque ; et le plafond,
Ne trouvant plus rien qui l'étaie,
Tombe
sur le festin, brise plats et flacons,
N'en fait pas moins aux Échansons.
Ce ne
fut pas le pis ; car, pour rendre complète
La vengeance due au Poète,
Une
poutre cassa les jambes à l'Athlète,
Et renvoya les conviés
Pour la plupart estropiés.
La
Renommée eut soin de publier l'affaire.
Chacun
cria miracle, on doubla le salaire
Que
méritaient les vers d'un homme aimé des Dieux.
Il n'était fils de bonne mère
Qui, les payant à qui mieux mieux,
Pour ses ancêtres n'en fît faire.
Je
reviens à mon texte et dis premièrement
Qu'on
ne saurait manquer de louer largement
Les
Dieux et leurs pareils ; de plus, que Melpomène
Souvent,
sans déroger, trafique de sa peine ;
Enfin
qu'on doit tenir notre art en quelque prix.
Les
grands se font honneur dès lors qu'ils nous font grâce :
Jadis l'Olympe et le Parnasse
Étaient frères et bons amis.
Livre
premier Fable 14
La Mort
et le Malheureux
Un
Malheureux appelait tous les jours
La Mort à son secours.
"
Ô Mort, lui disait-il, que tu me sembles belle !
Viens
vite, viens finir ma fortune cruelle. "
La Mort
crut en venant, l'obliger en effet.
Elle
frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.
"
Que vois-je ! cria-t-il, ôtez-moi cet objet ;
Qu'il est hideux ! que sa rencontre
Me cause d'horreur et d'effroi !
N'approche
pas, ô Mort ; ô Mort, retire-toi. "
Mécénas fut un galand homme ;
Il a
dit quelque part : " Qu'on me rende impotent,
Cul-de-jatte,
goutteux, manchot, pourvu qu'en somme
Je
vive, c'est assez, je suis plus que content. "
Ne
viens jamais, ô Mort, on t'en dit tout autant.
Livre
premier Fable 15
Ce
sujet a été traité d'une autre facon par Ésope,comme la Fable suivante le fera
voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignait de rendre la
chose ainsi générale. Mais quelqu'un me fit connaître que j'eusse beaucoup
mieux fait de suivre mon original, et que je laissais passer un des plus beaux
traits qui fût dans Ésope. Cela m'obligea d'y avoir recours.Nous ne saurions
aller plus avant que les Anciens: ils ne nous ont laissé pour notre part que la
gloire de les bien suivre. Je joins toutefois ma Fable à celle d'Ésope ; non
que la mienne le mérite ; mais à cause du mot de Mécénas, que j'y fais entrer,
et qui est si beau et si à propos que je n'ai pas cru le devoir omettre.
La Mort
et le Bûcheron
Un
pauvre Bûcheron, tout couvert de ramée,
Sous le
faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant
et courbé, marchait à pas pesants,
Et
tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin,
n'en pouvant plus d'effort et de douleur,
Il met
bas son fagot, il songe à son malheur :
Quel
plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?
En
est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point
de pain quelquefois, et jamais de repos.
Sa
femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier, et la corvée
Lui
font d'un malheureux la peinture achevée.
Il
appelle la Mort ; elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire.
" C'est, dit-il, afin de m'aider
À
recharger ce bois ; tu ne tarderas guère. "
Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d'où nous sommes :
Plutôt souffrir que mourir,
C'est la devise des hommes.
Livre
premier Fable 16
L'Homme
entre deux âges et ses deux Maîtresses
Un Homme de moyen âge ;
Et tirant sur le grison,
Jugea qu'il était saison
De songer au mariage.
Il avait du comptant,
Et partant
De quoi
choisir. Toutes voulaient lui plaire ;
En quoi
notre Amoureux ne se pressait pas tant :
Bien adresser n'est pas petite affaire.
Deux
Veuves sur son coeur eurent le plus de part ;
L'une encor verte, et l'autre un peu bien
mûre,
Mais qui réparait par son art
Ce qu'avait détruit la nature.
Ces deux Veuves, en badinant,
En riant, en lui faisant fête,
L'allaient quelquefois testonnant,
C'est-à-dire ajustant sa tête.
La
Vieille à tous moments, de sa part emportait
Un peu du poil noir qui restait,
Afin
que son Amant en fût plus à sa guise
La Jeune
saccageait les poils blancs à son tour.
Toutes
deux firent tant, que notre tête grise
Demeura
sans cheveux, et se douta du tour.
"
Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les Belles,
Qui m'avez si bien tondu :
J'ai plus gagné que perdu ;
Car d'hymen, point de nouvelles.
Celle
que je prendrais voudrait qu'à sa façon
Je vécusse, et non à la mienne.
Il n'est tête chauve qui tienne ;
Je vous
suis obligé, Belles, de la leçon. "
Livre
premier Fable 17
Le
Renard et la Cigogne
Compère
le Renard se mit un jour en frais,
Et
retint à dîner commère la Cigogne.
Le
régal fut petit et sans beaucoup d'apprêts :
Le Galand, pour toute besogne
Avait
un brouet clair (il vivait chichement).
Ce
brouet fut par lui servi sur une assiette
La
Cigogne au long bec n'en put attraper miette ;
Et le
Drôle eut lapé le tout en un moment.
Pour se venger de cette tromperie,
À
quelque temps de là, la Cigogne le prie.
"
Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis
Je ne fais point cérémonie. "
À l'heure dite, il courut au logis
De la Cigogne son hôtesse ;
Loua très fort la politesse,
Trouva le dîner cuit à point.
Bon
appétit surtout ; Renards n'en manquent point.
Il se
réjouissait à l'odeur de la viande
Mise en
menus morceaux, et qu'il croyait friande
On servit, pour l'embarrasser,
En un
vase à long col, et d'étroite embouchure.
Le bec
de la Cigogne y pouvait bien passer,
Mais le
museau du Sire était d'autre mesure.
Il lui
fallut à jeun retourner au logis,
Honteux
comme un Renard qu'une Poule aurait pris,
Serrant la queue, et portant bas
l'oreille.
Trompeurs, c'est pour vous que j'écris :
Attendez-vous à la pareille.
Livre
premier Fable 18
L'Enfant
et le Maître d'école
Dans ce
récit je prétends faire voir
D'un
certain Sot la remontrance vaine.
Un
jeune Enfant dans l'eau se laissa choir,
En
badinant sur les bords de la Seine.
Le Ciel
permit qu'un saule se trouva,
Dont le
branchage, après Dieu, le sauva.
S'étant
pris, dis-je, aux branches de ce saule,
Par cet
endroit passe un Maître d'école ;
L'Enfant
lui crie : " Au secours, je péris. "
Le
Magister, se tournant à ses cris,
D'un
ton fort grave à contretemps s'avise
De le
tancer : " Ah le petit Babouin !
Voyez,
dit-il, où l'a mis sa sottise !
Et
puis, prenez de tels fripons le soin.
Que les
parents sont malheureux, qu'il faille
Toujours
veiller à semblable canaille !
Qu'ils
ont de maux ! et que je plains leur sort ! "
Ayant
tout dit, il mit l'Enfant à bord.
Je blâme
ici plus de gens qu'on ne pense.
Tout
babillard, tout censeur, tout pédant,
Se peut
connaître au discours que j'avance :
Chacun
des trois fait un peuple fort grand ;
Le
Créateur en a béni l'engeance.
En
toute affaire ils ne font que songer
Au moyen d'exercer leur langue.
Hé mon
ami, tire-moi de danger ;
Tu feras après ta harangue.
Livre
premier Fable 19
Le Coq
et la Perle
Un jour
un Coq détourna
Une
Perle, qu'il donna
Au beau
premier lapidaire :
"
Je la crois fine, dit-il ;
Mais le
moindre grain de mil
Serait
bien mieux mon affaire. "
Un
ignorant hérita
D'un
manuscrit qu'il porta
Chez
son voisin le Libraire.
"
Je crois, dit-il, qu'il est bon ;
Mais le
moindre ducaton
Serait
bien mieux mon affaire. "
Livre premier
Fable 20
Les
Frelons et les Mouches à miel
À
l'oeuvre on connaît l'artisan.
Quelques
rayons de miel sans maître se trouvèrent,
Des Frelons les réclamèrent ;
Des Abeilles s'opposant,
Devant
certaine Guêpe on traduisit la cause.
Il était
malaisé de décider la chose :
Les
témoins déposaient qu'autour de ces rayons
Des
animaux ailés, bourdonnants, un peu longs,
De
couleur fort tannée, et tels que les Abeilles,
Avaient
longtemps paru. Mais quoi ! dans les Frelons
Ces enseignes étaient pareilles.
La
Guêpe, ne sachant que dire à ces raisons,
Fit
enquête nouvelle, et, pour plus de lumière
Entendit une fourmilière.
Le point n'en put être éclairci.
" De grâce, à quoi bon tout ceci ?
Dit une Abeille fort prudente,
Depuis
tantôt six mois que la cause est pendante,
Nous voici comme aux premiers jours ;
Pendant cela le miel se gâte.
Il est
temps désormais que le Juge se hâte :
N'a-t-il point assez léché l'ours ?
Sans
tant de contredits et d'interlocutoires,
Et de fatras, et de grimoires,
Travaillons, les Frelons et nous :
On
verra qui sait faire, avec un suc si doux,
Des cellules si bien bâties. "
Le refus des Frelons fit voir
Que cet art passait leur savoir ;
Et la
Guêpe adjugea le miel à leurs parties.
Plût à
Dieu qu'on réglât ainsi tous les procès !
Que des
Turcs en cela l'on suivît la méthode !
Le
simple sens commun nous tiendrait lieu de Code :
Il ne faudrait point tant de frais ;
Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge,
On nous mine par des longueurs :
On fait
tant, à la fin, que l'huître est pour le juge,
Les écailles pour les plaideurs.
Livre
premier Fable 21
Le
Chêne et le Roseau
Le Chêne un jour dit au Roseau :
"
Vous avez bien sujet d'accuser la Nature ;
Un
Roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant
que mon front, au Caucase pareil,
Non
content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous
est aquilon ; tout me semble zéphyr.
Encore
si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l'orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les
humides bords des Royaumes du vent.
La
Nature envers vous me semble bien injuste.
- Votre
compassion, lui répondit l'Arbuste,
Part
d'un bon naturel ; mais quittez ce souci.
Les
vents me sont moins qu'à vous redoutables.
Je
plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais
attendons la fin. " Comme il disait ces mots,
Du bout
de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le
Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.
L'Arbre tient bon ; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui
de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont
les pieds touchaient à l'empire des morts.
Livre
premier Fable 22
Contre
ceux qui ont le Goût difficile
Quand
j'aurais en naissant reçu de Calliope
Les
dons qu'à ses amants cette Muse a promis,
Je les
consacrerais aux mensonges d'Ésope :
Le
mensonge et les vers de tout temps sont amis.
Mais je
ne me crois pas si chéri du Parnasse
Que de
savoir orner toutes ces fictions.
On peut
donner du lustre à leurs inventions :
On le
peut, je l'essaie, un plus savant le fasse.
Cependant
jusqu'ici d'un langage nouveau
J'ai
fait parler le Loup et répondre l'Agneau.
J'ai
passé plus avant ; les Arbres et les Plantes
Sont
devenus chez moi créatures parlantes.
Qui ne
prendrait ceci pour un enchantement ?
" Vraiment, me diront nos Critiques,
Vous parlez magnifiquement
De cinq à six contes d'enfant. "
Censeurs,
en voulez-vous qui soient plus authentiques
Et d'un
style plus haut ? En voici. " Les Troyens,
"
Après dix ans de guerre autour de leurs murailles,
"
Avaient lassé les Grecs, qui, par mille moyens,
" Par mille assauts, par cent
batailles,
"
N'avaient pu mettre à bout cette fière cité ;
"
Quand un cheval de bois, par Minerve inventé,
" D'un rare et nouvel artifice,
"
Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse,
"
Le vaillant Diomède, Ajax l'impétueux,
" Que ce colosse monstrueux
"
Avec leurs escadrons devait porter dans Troie,
"
Livrant à leur fureur ses Dieux mêmes en proie.
"
Stratagème inouï, qui des fabricateurs
" Paya la constance et la peine.
"
- C'est
assez, me dira quelqu'un de nos Auteurs,
La
période est longue, il faut reprendre haleine ;
Et puis votre cheval de bois,
Vos héros avec leurs phalanges,
Ce sont des contes plus étranges
Qu'un
Renard qui cajole un Corbeau sur sa voix.
De
plus, il vous sied mal d'écrire en si haut style.
- Eh
bien, baissons d'un ton. " La jalouse Amarylle
"
Songeait à son Alcippe, et croyait de ses soins
"
N'avoir que ses Moutons et son Chien pour témoins.
"
Tircis, qui l'aperçut, se glisse entre des saules ;
"
Il entend la Bergère adressant ces paroles
" Au doux Zéphir, et le priant
" De les porter à son Amant.
- Je vous arrête à cette rime,
Dira mon Censeur à l'instant :
Je ne la tiens pas légitime,
Ni d'une assez grande vertu.
Remettez,
pour le mieux, ces deux vers à la fonte.
- Maudit Censeur te tairas-tu ?
Ne saurais-je achever mon conte ?
C'est un dessein très dangereux
Que d'entreprendre de te plaire. "
Les délicats sont malheureux ;
Rien ne saurait les satisfaire.
Livre
second Fable 1
Conseil
tenu par les Rats
Un Chat, nommé Rodilardus
Faisait de Rats telle déconfiture
Que l'on n'en voyait presque plus,
Tant il
en avait mis dedans la sépulture.
Le peu
qu'il en restait, n'osant quitter son trou,
Ne
trouvait à manger que le quart de son soû ;
Et
Rodilard passait, chez la gent misérable,
Non pour un Chat, mais pour un Diable.
Or un jour qu'au haut et au loin
Le Galand alla chercher femme,
Pendant
tout le sabbat qu'il fit avec sa dame,
Le
demeurant des Rats tint chapitre en un coin
Sur la nécessité présente.
Dès
l'abord, leur Doyen, personne fort prudente,
Opina qu'il
fallait, et plus tôt que plus tard,
Attacher
un grelot au cou de Rodilard ;
Qu'ainsi, quand il irait en guerre,
De sa
marche avertis, ils s'enfuiraient sous terre ;
Qu'il n'y savait que ce moyen.
Chacun
fut de l'avis de Monsieur le Doyen ;
Chose
ne leur parut à tous plus salutaire.
La
difficulté fut d'attacher le grelot.
L'un
dit : " Je n'y vas point, je ne suis pas si sot ; "
L'autre
: " Je ne saurais. " Si bien que sans rien faire
On se quitta. J'ai maints chapitres vus,
Qui pour néant se sont ainsi tenus :
Chapitres,
non de rats, mais chapitres de moines,
Voire chapitres de chanoines.
Ne faut-il que délibérer ?
La cour en conseillers foisonne :
Est-il besoin d'exécuter ?
L'on ne rencontre plus personne.
Livre
second Fable 2
Le Loup
plaidant contre le Renard par-devant le Singe
Un Loup disait que l'on l'avait volé :
Un
Renard, son voisin, d'assez mauvaise vie,
Pour ce
prétendu vol par lui fut appelé.
Devant le Singe il fut plaidé,
Non
point par avocats, mais par chaque partie.
Thémis n'avait point travaillé,
De
mémoire de singe, à fait plus embrouillé.
Le
magistrat suait en son lit de Justice.
Après qu'on eut bien contesté,
Répliqué, crié, tempêté,
Le juge, instruit de leur malice,
Leur
dit : " Je vous connais de longtemps, mes amis ;
Et tous deux vous paierez l'amende :
Car
toi, Loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris ;
Et toi,
Renard, as pris ce que l'on te demande. "
Le juge
prétendait qu'à tort et à travers
On ne
saurait manquer, condamnant un pervers.
Livre
second Fable 3
Les
deux Taureaux et une Grenouille
Deux
taureaux combattaient à qui posséderait
Une Génisse avec l'empire.
Une Grenouille en soupirait.
" Qu'avez-vous ? se mit à lui dire
Quelqu'un du peuple coassant
- Et ne voyez-vous pas, dit-elle,
Que la fin de cette querelle
Sera
l'exil de l'un ; que l'autre, le chassant,
Le fera
renoncer aux campagnes fleuries ?
Il ne
régnera plus sur l'herbe des prairies,
Viendra
dans nos marais régner sur les roseaux ;
Et,
nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux,
Tantôt
l'une, et puis l'autre, il faudra qu'on pâtisse
Du
combat qu'a causé madame la Génisse. "
Cette crainte était de bon sens.
L'un des Taureaux en leur demeure
S'alla cacher à leurs dépens :
Il en écrasait vingt par heure.
Hélas ! on voit que de tout temps
Les
petits ont pâti des sottises des grands.
Livre
second Fable 4
La
Chauve-Souris et les deux Belettes
Une
Chauve-Souris donna tête baissée
Dans un
nid de Belette ; et sitôt qu'elle y fut,
L'autre,
envers les Souris de longtemps courroucée,
Pour la dévorer accourut.
"
Quoi ! vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire,
Après
que votre race a tâché de me nuire !
N'êtes-vous
pas Souris ? Parlez sans fiction.
Oui,
vous l'êtes ; ou bien je ne suis pas Belette.
- Pardonnez-moi, dit la pauvrette,
Ce n'est pas ma profession.
Moi
Souris ! des méchants vous ont dit ces nouvelles.
Grâce à l'Auteur de l'univers,
Je suis Oiseau ; voyez mes ailes ;
Vive la gent qui fend les airs ! "
Sa raison plut, et sembla bonne.
Elle fait si bien qu'on lui donne
Liberté de se retirer.
Deux jours après, notre étourdie
Aveuglément va se fourrer
Chez
une autre Belette aux Oiseaux ennemie.
La
voilà derechef en danger de sa vie.
La Dame
du logis avec son long museau
S'en
allait la croquer en qualité d'Oiseau,
Quand
elle protesta qu'on lui faisait outrage :
"
Moi, pour telle passer ! Vous n'y regardez pas.
Qui fait l'oiseau ? c'est le plumage.
Je suis Souris : vivent les Rats !
Jupiter confonde les Chats ; "
Par cette adroite repartie
Elle sauva deux fois sa vie.
Plusieurs
se sont trouvés qui, d'écharpe changeants
Aux
dangers, ainsi qu'elle, ont souvent fait la figue.
Le sage dit, selon les gens :
Vive le Roi ! vive la Ligue !
Livre
second Fable 5
L'Oiseau
blessé d'une flèche
Mortellement
atteint d'une flèche empennée,
Un
Oiseau déplorait sa triste destinée,
Et
disait, en souffrant un surcroît de douleur :
"
Faut-il contribuer à son propre malheur !
Cruels humains, vous tirez de nos ailes
De quoi
faire voler ces machines mortelles.
Mais ne
vous moquez point, engeance sans pitié :
Souvent
il vous arrive un sort comme le nôtre.
Des
enfants de Japet toujours une moitié
Fournira des armes à l'autre. "
Livre
second Fable 6
La Lice
et sa Compagne
Une Lice étant sur son terme,
Et ne
sachant où mettre un fardeau si pressant,
Fait si
bien qu'à la fin sa Compagne consent
De lui
prêter sa hutte, où la Lice s'enferme.
Au bout
de quelque temps sa Compagne revient.
La Lice
lui demande encore une quinzaine :
Ses
petits ne marchaient, disait-elle, qu'à peine.
Pour faire court, elle l'obtient.
Ce
second terme échu, l'autre lui redemande
Sa maison, sa chambre, son lit.
La Lice
cette fois montre les dents, et dit :
"
Je suis prête à sortir avec toute ma bande,
Si vous pouvez nous mettre hors. "
Ses enfants étaient déjà forts.
Ce
qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette.
Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête,
Il faut que l'on en vienne aux coups ;
Il faut plaider, il faut combattre :
Laissez-leur prendre un pied chez vous,
Ils en auront bientôt pris quatre.
Livre
second Fable 7
L'Aigle
et l'Escarbot
L'Aigle
donnait la chasse à maître Jean Lapin,
Qui
droit à son terrier s'enfuyait au plus vite.
Le trou
de l'Escarbot se rencontre en chemin :
Je laisse à penser si ce gîte
Était
sûr ; mais où mieux ? Jean Lapin s'y blottit.
L'Aigle
fondant sur lui nonobstant cet asile,
L'Escarbot intercède, et dit :
"
Princesse des Oiseaux, il vous est fort facile
D'enlever
malgré moi ce pauvre malheureux ;
Mais ne
me faites pas cet affront, je vous prie,
Et
puisque Jean Lapin vous demande la vie,
Donnez-la-lui,
de grâce, ou l'ôtez à tous deux :
C'est mon voisin, c'est mon compère.
"
L'Oiseau
de Jupiter, sans répondre un seul mot,
Choque de l'aile l'Escarbot,
L'étourdit, l'oblige à se taire,
Enlève
Jean Lapin. L'Escarbot indigné
Vole au
nid de l'Oiseau, fracasse, en son absence,
Ses
oeufs, ses tendres oeufs, sa plus douce espérance :
Pas un seul ne fut épargné.
L'Aigle
étant de retour, et voyant ce ménage,
Remplit
le ciel de cris, et, pour comble de rage,
Ne sait
sur qui venger le tort qu'elle a souffert.
Elle
gémit en vain, sa plainte au vent se perd.
Il
fallut pour cet an vivre en mère affligée.
L'an
suivant, elle mit son nid en lieu plus haut.
L'Escarbot
prend son temps, fait faire aux oeufs le saut :
La mort
de Jean Lapin derechef est vengée.
Ce
second deuil fut tel, que l'écho de ces bois
N'en dormit de plus de six mois.
L'Oiseau qui porte Ganymède
Du
Monarque des Dieux enfin implore l'aide,
Dépose
en son giron ses oeufs, et croit qu'en paix
Ils
seront dans ce lieu, que, pour ses intérêts,
Jupiter
se verra contraint de les défendre :
Hardi qui les irait là prendre.
Aussi ne les y prit-on pas.
Leur ennemi changea de note,
Sur la
robe du Dieu fit tomber une crotte :
Le Dieu
la secouant jeta les oeufs à bas.
Quand l'Aigle sut l'inadvertance,
Elle menaça Jupiter
D'abandonner
sa cour, d'aller vivre au désert,
De quitter toute dépendance
Avec mainte autre extravagance.
Le pauvre Jupiter se tut :
Devant
son tribunal l'Escarbot comparut,
Fit sa plainte, et conta l'affaire :
On fit
entendre à l'Aigle, enfin, qu'elle avait tort.
Mais,
les deux ennemis ne voulant point d'accord,
Le
Monarque des Dieux s'avisa, pour bien faire,
De
transporter le temps où l'Aigle fait l'amour
En une
autre saison, quand la race escarbote
Est en
quartier d'hiver, et, comme la Marmotte,
Se cache et ne voit point le jour.
Livre
second Fable 8
Le Lion
et le Moucheron
"
Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre. "
C'est en ces mots que le Lion
Parlait un jour au Moucheron.
L'autre lui déclara la guerre.
"
Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de Roi
Me fasse peur ni me soucie ?
Un Boeuf est plus puissant que toi,
Je le mène à ma fantaisie. "
À peine il achevait ces mots,
Que lui-même il sonna la charge,
Fut le Trompette et le Héros.
Dans l'abord il se met au large,
Puis prend son temps, fond sur le cou
Du Lion, qu'il rend presque fou.
Le
Quadrupède écume, et son oeil étincelle ;
Il
rugit. On se cache, on tremble à l'environ ;
Et cette alarme universelle
Est l'ouvrage d'un Moucheron.
Un
avorton de Mouche en cent lieux le harcèle,
Tantôt
pique l'échine, et tantôt le museau,
Tantôt entre au fond du naseau.
La rage
alors se trouve à son faîte montée.
L'invisible
ennemi triomphe, et rit de voir
Qu'il
n'est griffe ni dent en la bête irritée
Qui de
la mettre en sang ne fasse son devoir.
Le
malheureux Lion se déchire lui-même,
Fait
résonner sa queue à l'entour de ses flancs,
Bat
l'air qui n'en peut mais et sa fureur extrême
Le
fatigue, l'abat : le voilà sur les dents.
L'insecte
du combat se retire avec gloire :
Comme
il sonna la charge, il sonne la victoire,
Va
partout l'annoncer, et rencontre en chemin
L'embuscade d'une Araignée :
Il y rencontre aussi sa fin.
Quelle
chose par là nous peut être enseignée ?
J'en
vois deux, dont l'une est qu'entre nos ennemis
Les
plus à craindre sont souvent les plus petits ;
L'autre,
qu'aux grands périls tel a pu se soustraire,
Qui périt pour la moindre affaire.
Livre
second Fable 9
L'Âne
chargé d'éponges et l'Âne chargé de sel
Un Ânier, son sceptre à la main,
Menait, en empereur romain,
Deux coursiers à longues oreilles.
L'un,
d'éponges chargé, marchait comme un courrier ;
Et l'autre, se faisant prier,
Portait, comme on dit, les bouteilles :
Sa
charge était de sel. Nos gaillards Pèlerins,
Par monts, par vaux, et par chemins,
Au gué
d'une rivière à la fin arrivèrent,
Et fort empêchés se trouvèrent.
L'Ânier,
qui tous les jours traversait ce gué-là,
Sur l'Âne à l'éponge monta,
Chassant devant lui l'autre Bête,
Qui, voulant en faire à sa tête,
Dans un trou se précipita,
Revint sur l'eau, puis échappa :
Car au bout de quelques nagées,
Tout son sel se fondit si bien
Que le Baudet ne sentit rien
Sur ses épaules soulagées.
Camarade
Épongier prit exemple sur lui,
Comme
un mouton qui va dessus la foi d'autrui.
Voilà
mon Âne à l'eau ; jusqu'au col il se plonge,
Lui, le Conducteur et l'Éponge.
Tous
trois burent d'autant ; l'Ânier et le Grison
Firent à l'éponge raison.
Celle-ci devint si pesante,
Et de tant d'eau s'emplit d'abord,
Que
l'Âne succombant ne put gagner le bord.
L'Ânier l'embrassait, dans l'attente
D'une prompte et certaine mort.
Quelqu'un
vint au secours : qui ce fut, il n'importe ;
C'est
assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point
Agir chacun de même sorte.
J'en voulais venir à ce point.
Livre
second Fable 10
Le Lion
et le Rat
Il
faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde :
On a
souvent besoin d'un plus petit que soi.
De
cette vérité deux fables feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.
Entre les pattes d'un Lion
Un Rat
sortit de terre assez à l'étourdie.
Le Roi
des animaux, en cette occasion,
Montra
ce qu'il était, et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu'un aurait-il jamais cru
Qu'un Lion d'un Rat eût affaire ?
Cependant
il avint qu'au sortir des forêts
Ce Lion fut pris dans des rets,
Dont
ses rugissements ne le purent défaire.
Sire
Rat accourut, et fit tant par ses dents
Qu'une
maille rongée emporta tout l'ouvrage.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.
Livre
second Fable 11
La
Colombe et la Fourmi
L'autre
exemple est tiré d'Animaux plus petits.
Le long
d'un clair ruisseau buvait une Colombe,
Quand
sur l'eau se penchant une Fourmi y tombe ;
Et dans
cet océan l'on eût vu la Fourmi
S'efforcer,
mais en vain, de regagner la rive.
La
Colombe aussitôt usa de charité :
Un brin
d'herbe dans l'eau par elle étant jeté,
Ce fut
un promontoire où la Fourmi arrive.
Elle se sauve ; et là-dessus
Passe
un certain Croquant qui marchait les pieds nus.
Ce
Croquant, par hasard, avait une arbalète.
Dès qu'il voit l'Oiseau de Vénus,
Il le
croit en son pot, et déjà lui fait fête.
Tandis
qu'à le tuer mon villageois s'apprête,
La Fourmi le pique au talon.
Le Vilain retourne la tête.
La
Colombe l'entend, part, et tire de long.
Le
soupé du Croquant avec elle s'envole :
Point de Pigeon pour une obole.
Livre
second Fable 12
L'Astrologue
qui se laisse tomber dans un puits
Un Astrologue un jour se laissa choir
Au fond d'un puits. On lui dit : "
Pauvre bête,
Tandis qu'à peine à tes pieds tu peux
voir,
Penses-tu lire au-dessus de ta tête ?
"
Cette
aventure en soi, sans aller plus avant,
Peut
servir de leçon à la plupart des hommes.
Parmi
ce que de gens sur la terre nous sommes,
Il en est peu qui fort souvent
Ne se plaisent d'entendre dire
Qu'au
Livre du Destin les mortels peuvent lire.
Mais ce
Livre, qu'Homère et les siens ont chanté,
Qu'est-ce,
que le Hasard parmi l'Antiquité,
Et parmi nous, la Providence ?
Or, du hasard il n'est point de science :
S'il en était, on aurait tort
De
l'appeler hasard, ni fortune, ni sort ;
Toutes choses très incertaines.
Quant aux volontés souveraines
De
celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein,
Qui les
sait, que lui seul ? Comment lire en son sein ?
Aurait-il
imprimé sur le front des étoiles
Ce que
la nuit des temps enferme dans ses voiles ?
À
quelle utilité ? Pour exercer l'esprit
De ceux
qui de la sphère et du globe ont écrit ?
Pour
nous faire éviter des maux inévitables ?
Nous
rendre, dans les biens, de plaisir incapables ?
Et,
causant du dégoût pour ces biens prévenus,
Les convertir
en maux devant qu'ils soient venus ?
C'est
erreur, ou plutôt c'est crime de le croire.
Le
firmament se meut ; les astres font leur cours,
Le soleil nous luit tous les jours,
Tous
les jours sa clarté succède à l'ombre noire,
Sans
que nous en puissions autre chose inférer,
Que la
nécessité de luire et d'éclairer,
D'amener
les saisons, de mûrir les semences,
De
verser sur les corps certaines influences.
Du
reste, en quoi répond au sort toujours divers
Ce
train toujours égal dont marche l'univers ?
Charlatans, faiseurs d'horoscope,
Quittez les Cours des Princes de l'Europe
;
Emmenez
avec vous les souffleurs tout d'un temps.
Vous ne
méritez pas plus de foi que ces gens.
Je
m'emporte un peu trop ; revenons à l'histoire
De ce
Spéculateur qui fut contraint de boire.
Outre
la vanité de son art mensonger,
C'est
l'image de ceux qui bâillent aux chimères
Cependant qu'ils sont en danger,
Soit pour eux soit pour leurs affaires.
Livre
second Fable 13
Le
Lièvre et les Grenouilles
Un Lièvre en son gîte songeait
(Car
que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe ?) ;
Dans un
profond ennui ce Lièvre se plongeait :
Cet
animal est triste, et la crainte le ronge.
" Les gens de naturel peureux
Sont, disait-il, bien malheureux :
Ils ne
sauraient manger morceau qui leur profite.
Jamais
un plaisir pur ; toujours assauts divers.
Voilà
comme je vis : cette crainte maudite
M'empêche
de dormir, sinon les yeux ouverts.
-
Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
Et la peur se corrige-t-elle ?
Je crois même qu'en bonne foi
Les hommes ont peur comme moi. "
Ainsi raisonnait notre Lièvre,
Et cependant faisait le guet.
Il était douteux, inquiet ;
Un
souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.
Le mélancolique Animal,
En rêvant à cette matière,
Entend
un léger bruit : ce lui fut un signal
Pour s'enfuir devers sa tanière.
Il s'en
alla passer sur le bord d'un étang :
Grenouilles
aussitôt de sauter dans les ondes ;
Grenouilles
de rentrer en leurs grottes profondes.
" Oh ! dit-il, j'en fais faire autant
Qu'on m'en fait faire ! ma présence
Effraie
aussi les gens ! je mets l'alarme au camp !
Et d'où me vient cette vaillance ?
Comment
! des animaux qui tremblent devant moi !
Je suis donc un foudre de guerre ?
Il
n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre,
Qui ne
puisse trouver un plus poltron que soi. "
Livre
second Fable 14
Le Coq
et le Renard
Sur la
branche d'un arbre était en sentinelle
Un vieux Coq adroit et matois.
"
Frère, dit un Renard, adoucissant sa voix,
Nous ne sommes plus en querelle :
Paix générale cette fois.
Je
viens te l'annoncer ; descends, que je t'embrasse ;
Ne me retarde point, de grâce :
Je dois
faire aujourd'hui vingt postes sans manquer.
Les tiens et toi pouvez vaquer,
Sans nulle crainte, à vos affaires :
Nous vous y servirons en frères.
Faites-en les feux dès ce soir.
Et cependant viens recevoir
Le baiser d'amour fraternelle.
- Ami,
reprit le Coq, je ne pouvais jamais
Apprendre
une plus douce et meilleure nouvelle
Que celle
De cette paix.
Et ce m'est une double joie
De la
tenir de toi. Je vois deux Lévriers,
Qui, je m'assure, sont courriers
Que pour ce sujet on envoie.
Ils
vont vite, et seront dans un moment à nous.
Je
descends ; nous pourrons nous entre-baiser tous.
-
Adieu, dit le Renard : ma traite est longue à faire.
Nous
nous réjouirons du succès de l'affaire
Une autre fois. " Le Galand aussitôt
Tire ses grègues, gagne au haut,
Mal-content de son stratagème ;
Et notre vieux Coq en soi-même
Se mit à rire de sa peur :
Car
c'est double plaisir de tromper le trompeur.
Livre
second Fable 15
Le
Corbeau voulant imiter l'Aigle
L'Oiseau
de Jupiter enlevant un Mouton,
Un Corbeau, témoin de l'affaire,
Et plus
faible de reins, mais non pas moins glouton,
En voulut sur l'heure autant faire.
Il tourne à l'entour du troupeau,
Marque
entre cent Moutons le plus gras, le plus beau,
Un vrai Mouton de sacrifice :
On
l'avait réservé pour la bouche des Dieux.
Gaillard
Corbeau disait, en le couvant des yeux :
" Je ne sais qui fut ta nourrice ;
Mais
ton corps me paraît en merveilleux état :
Tu me serviras de pâture. "
Sur
l'animal bêlant, à ces mots, il s'abat.
La moutonnière créature
Pesait
plus qu'un fromage ; outre que sa toison
Était d'une épaisseur extrême,
Et
mêlée à peu près de la même façon
Que la barbe de Polyphème.
Elle
empêtra si bien les serres du Corbeau,
Que le
pauvre Animal ne put faire retraite :
Le
Berger vient, le prend, l'encage bien et beau,
Le
donne à ses enfants pour servir d'amusette.
Il faut
se mesurer, la conséquence est nette.
Mal
prend aux volereaux de faire les voleurs.
L'exemple est un dangereux leurre.
Tous
les mangeurs de gens ne sont pas grands Seigneurs ;
Où la
Guêpe a passé, le Moucheron demeure.
Livre
second Fable 16
Le Paon
se plaignant à Junon
Le Paon se plaignait à Junon.
"
Déesse, disait-il, ce n'est pas sans raison
Que je me plains, que je murmure ;
Le chant dont vous m'avez fait don
Déplaît à toute la Nature :
Au lieu
qu'un Rossignol, chétive créature,
Forme des sons aussi doux qu'éclatants,
Est lui seul l'honneur du printemps.
"
Junon répondit en colère :
" Oiseau jaloux, et qui devrais te
taire,
Est-ce
à toi d'envier la voix du Rossignol ?
Toi que
l'on voit porter à l'entour de ton col
Un
arc-en-ciel nué de cent sortes de soies ;
Qui te panades, qui déploies
Une si
riche queue, et qui semble à nos yeux
La boutique d'un Lapidaire ?
Est-il quelque Oiseau sous les cieux
Plus que toi capable de plaire ?
Tout
animal n'a pas toutes propriétés.
Nous
vous avons donné diverses qualités :
Les uns
ont la grandeur et la force en partage ;
Le
Faucon est léger, l'Aigle plein de courage,
Le Corbeau sert pour le présage,
La
Corneille avertit des malheurs à venir :
Tous sont contents de leur ramage.
Cesse
donc de te plaindre, ou bien, pour te punir,
Je t'ôterai ton plumage. "
Livre
second Fable 17
La
Chatte métamorphosée en Femme
Un
Homme chérissait éperdument sa Chatte,
Il la
trouvait mignonne, et belle, et délicate,
Qui miaulait d'un ton fort doux :
Il était plus fou que les fous.
Cet Homme donc, par prières, par larmes,
Par sortilèges et par charmes,
Fait tant qu'il obtient du Destin,
Que sa Chatte, en un beau matin,
Devient femme, et, le matin même,
Maître sot en fait sa moitié.
Le voilà fou d'amour extrême,
De fou qu'il était d'amitié.
Jamais la Dame la plus belle
Ne charma tant son Favori
Que fait cette Épouse nouvelle
Son hypocondre de Mari.
Il l'amadoue, elle le flatte ;
Il n'y trouve plus rien de Chatte,
Et, poussant l'erreur jusqu'au bout,
La croit femme en tout et partout ;
Lorsque
quelques Souris qui rongeaient de la natte
Troublèrent
le plaisir des nouveaux mariés.
Aussitôt la Femme est sur pieds :
Elle manqua son aventure.
Souris
de revenir, Femme d'être en posture.
Pour cette fois elle accourut à point ;
Car, ayant changé de figure,
Les Souris ne la craignaient point.
Ce lui fut toujours une amorce,
Tant le naturel a de force.
Il se
moque de tout, certain âge accompli.
Le vase
est imbibé : l'étoffe a pris son pli,
En vain de son train ordinaire
On le veut désaccoutumer.
Quelque chose qu'on puisse faire,
On ne saurait le réformer.
Coups de fourche ni d'étrivières
Ne lui font changer de manières ;
Et, fussiez-vous embâtonnés,
Jamais vous n'en serez les maîtres.
Qu'on lui ferme la porte au nez,
Il reviendra par les fenêtres.
Livre
second Fable 18
Le Lion
et l'Âne chassant
Le Roi
des animaux se mit un jour en tête
De giboyer. Il célébrait sa fête.
Le
gibier du Lion, ce ne sont pas Moineaux ;
Mais
beaux et bons Sangliers, Daims et Cerfs bons et beaux.
Pour réussir dans cette affaire,
Il se servit du ministère
De l'Âne à la voix de Stentor.
L'Âne à
Messer Lion fit office de Cor.
Le Lion
le posta, le couvrit de ramée,
Lui
commanda de braire, assuré qu'à ce son
Les
moins intimidés fuiraient de leur maison.
Leur
troupe n'était pas encore accoutumée
À la tempête de sa voix ;
L'air
en retentissait d'un bruit épouvantable :
La
frayeur saisissait les hôtes de ces bois.
Tous
fuyaient, tous tombaient au piège inévitable
Où les attendait le Lion.
"
N'ai-je pas bien servi dans cette occasion ?
Dit
l'Âne, en se donnant tout l'honneur de la chasse.
- Oui,
reprit le Lion, c'est bravement crié.
Si je
ne connaissais ta personne et ta race,
J'en serais moi-même effrayé. "
L'Âne,
s'il eût osé, se fût mis en colère,
Encor
qu'on le raillât avec juste raison :
Car qui
pourrait souffrir un Âne fanfaron ?
Ce n'est pas là leur caractère.
Livre
second Fable 19
Testament
expliqué par Ésope
Si ce qu'on dit d'Ésope est vrai,
C'était l'oracle de la Grèce,
Lui seul avait plus de sagesse
Que
tout l'Aréopage. En voici pour essai
Une histoire des plus gentilles,
Et qui pourra plaire au lecteur.
Un certain Homme avait trois Filles,
Toutes trois de contraire humeur :
Une buveuse, une coquette,
La troisième, avare parfaite.
Cet Homme, par son testament,
Selon les lois municipales,
Leur
laissa tout son bien par portions égales,
En donnant à leur Mère tant,
Payable quand chacune d'elles
Ne
posséderait plus sa contingente part.
Le Père mort, les trois Femelles
Courent
au testament, sans attendre plus tard.
On le lit, on tâche d'entendre
La volonté du Testateur ;
Mais en vain : car comment comprendre
Qu'aussitôt que chacune Soeur
Ne
possédera plus sa part héréditaire,
Il lui faudra payer sa Mère ?
Ce n'est pas un fort bon moyen
Pour payer, que d'être sans bien.
Que voulait donc dire le Père ?
L'affaire
est consultée, et tous les Avocats,
Après avoir tourné le cas
En cent et cent mille manières,
Y
jettent leur bonnet, se confessent vaincus,
Et conseillent aux Héritières
De
partager le bien sans songer au surplus.
" Quant à la somme de la Veuve,
Voici,
leur dirent-ils, ce que le Conseil treuve :
Il faut
que chaque soeur se charge par traité
Du tiers, payable à volonté ;
Si
mieux n'aime la Mère en créer une rente,
Dès le décès du Mort courante. "
La
chose ainsi réglée, on composa trois lots :
En l'un, les maisons de bouteille,
Les buffets dressés sous la treille,
La
vaisselle d'argent, les cuvettes, les brocs,
Les magasins de malvoisie,
Les
esclaves de bouche, et, pour dire en deux mots
L'attirail de la goinfrerie ;
Dans un
autre celui de la coquetterie :
La
maison de la ville, et les meubles exquis,
Les Eunuques et les Coiffeuses,
Et les Brodeuses,
Les joyaux, les robes de prix.
Dans le
troisième lot, les fermes, le ménage,
Les troupeaux et le pâturage,
Valets et bêtes de labeur.
Ces
lots faits, on jugea que le sort pourrait faire
Que peut-être pas une Soeur
N'aurait ce qui lui pourrait plaire.
Ainsi
chacune prit son inclination ;
Le tout à l'estimation.
Ce fut dans la ville d'Athènes
Que cette rencontre arriva.
Petits et grands, tout approuva
Le
partage et le choix. Ésope seul trouva
Qu'après bien du temps et des peines
Les gens avaient pris justement
Le contre-pied du testament.
"
Si le Défunt vivait, disait-il, que l'Attique
Aurait de reproches de lui !
Comment ! ce peuple, qui se pique
D'être
le plus subtil des peuples d'aujourd'hui,
A si
mal entendu la volonté suprême
D'un Testateur ! " Ayant ainsi parlé,
Il fait le partage lui-même,
Et
donne à chaque Soeur un lot contre son gré.
Rien qui pût être convenable,
Partant rien aux Soeurs d'agréable :
À la Coquette, l'attirail
Qui suit les personnes buveuses.
La Biberonne eut le bétail ;
La Ménagère eut les coiffeuses.
Tel fut l'avis du Phrygien,
Alléguant qu'il n'était moyen
Plus sûr pour obliger ces Filles
À se défaire de leur bien,
Qu'elles
se marieraient dans les bonnes familles,
Quand on leur verrait de l'argent,
Paieraient leur Mère tout comptant ;
Ne
posséderaient plus les effets de leur Père :
Ce que disait le testament.
Le
peuple s'étonna comme il se pouvait faire
Qu'un homme seul eût plus de sens
Qu'une multitude de gens.
Livre
second Fable 20
Le
Meunier, son Fils et l'Âne
À
Monsieur de Maucroix
L'invention
des arts étant un droit d'aînesse,
Nous
devons l'apologue à l'ancienne Grèce.
Mais ce
champ ne se peut tellement moissonner
Que les
derniers venus n'y trouvent à glaner.
La
Feinte est un pays plein de terres désertes :
Tous
les jours nos auteurs y font des découvertes.
Je t'en
veux dire un trait assez bien inventé.
Autrefois
à Racan Malherbe l'a conté.
Ces
deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre,
Disciples
d'Apollon, nos maîtres, pour mieux dire,
Se
rencontrant un jour tout seuls et sans témoins
(Comme
ils se confiaient leurs pensers et leurs soins),
Racan
commence ainsi : " Dites-moi, je vous prie,
Vous
qui devez savoir les choses de la vie,
Qui par
tous ses degrés avez déjà passé,
Et que
rien ne doit fuir en cet âge avancé,
À quoi
me résoudrai-je ? Il est temps que j'y pense.
Vous
connaissez mon bien, mon talent, ma naissance.
Dois-je
dans la province établir mon séjour,
Prendre
emploi dans l'armée, ou bien charge à la cour ?
Tout au
monde est mêlé d'amertume et de charmes :
La
guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes.
Si je
suivais mon goût, je saurais où buter ;
Mais
j'ai les miens, la cour, le peuple à contenter. "
Malherbe
là-dessus : " Contenter tout le monde !
Écoutez
ce récit avant que je réponde.
"
J'ai lu dans quelque endroit qu'un Meunier et son Fils,
L'un
vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits,
Mais
garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire,
Allaient
vendre leur Âne, un certain jour de foire.
Afin
qu'il fût plus frais et de meilleur débit,
On lui
lia les pieds, on vous le suspendit ;
Puis
cet Homme et son Fils le portent comme un lustre ;
Pauvres
gens, idiots, couple ignorant et rustre.
Le premier
qui les vit de rire s'éclata.
"
Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?
"
Le plus Âne des trois n'est pas celui qu'on pense.
Le
Meunier, à ces mots, connaît son ignorance.
Il met
sur pieds sa Bête et la fait détaler.
L'Âne,
qui goûtait fort l'autre façon d'aller,
Se
plaint en son patois. Le Meunier n'en a cure.
Il fait
monter son Fils, il suit, et d'aventure
Passent
trois bons Marchands. Cet objet leur déplut.
Le plus
vieux au Garçon s'écria tant qu'il put :
"
Oh là oh, descendez, que l'on ne vous le dise,
"
Jeune homme, qui menez Laquais à barbe grise ;
"
C'était à vous de suivre, au Vieillard de monter.
-
" Messieurs, dit le Meunier, il vous faut contenter.
L'enfant
met pied à terre, et puis le Vieillard monte,
Quand
trois filles passant, l'une dit : " C'est grand'honte
"
Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,
"
Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis,
"
Fait le veau sur son Âne, et pense être bien sage.
-
" Il n'est, dit le Meunier, plus de veaux à mon âge.
"
Passez votre chemin, la Fille, et m'en croyez.
Après
maints quolibets coup sur coup renvoyés,
L'Homme
crut avoir tort, et mit son Fils en croupe.
Au bout
de trente pas, une troisième troupe
Trouve
encore à gloser. L'un dit : " Ces gens sont fous !
"
Le Baudet n'en peut plus ; il mourra sous leurs coups.
"
Hé quoi, charger ainsi cette pauvre Bourrique !
"
N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?
"
Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau.
-
" Parbieu, dit le Meunier, est bien fou du cerveau
"
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
"
Essayons toutefois, si par quelque manière
"
Nous en viendrons à bout. " Ils descendent tous deux.
L'Âne
se prélassant, marche seul devant eux.
Un
Quidam les rencontre, et dit : " Est-ce la mode
"
Que Baudet aille à l'aise, et Meunier s'incommode ?
"
Qui de l'Âne ou du Maître est fait pour se lasser ?
"
Je conseille à ces Gens de le faire enchâsser.
"
Ils usent leurs souliers, et conservent leur Âne :
"
Nicolas, au rebours ; car, quand il va voir Jeanne,
"
Il monte sur sa bête, et la chanson le dit.
"
Beau trio de baudets ! " Le Meunier repartit :
"
Je suis Âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue ;
"
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,
"
Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien,
"
J'en veux faire à ma tête. " Il le fit, et fit bien.
"
Quant à vous, suivez Mars, ou l'Amour, ou le Prince ;
Allez,
venez, courez ; demeurez en province ;
Prenez
femme, abbaye, emploi, gouvernement :
Les
gens en parleront, n'en doutez nullement. "
Livre
troisième Fable 1
Les
Membres et l'Estomac
Je devais par la royauté
Avoir commencé mon ouvrage.
À la voir d'un certain côté,
Messer Gaster en est l'image.
S'il a
quelque besoin, tout le corps s'en ressent.
De travailler
pour lui les Membres se lassant,
Chacun
d'eux résolut de vivre en gentilhomme,
Sans
rien faire, alléguant l'exemple de Gaster.
"
Il faudrait, disaient-ils, sans nous, qu'il vécût d'air.
Nous
suons, nous peinons comme bêtes de somme ;
Et pour
qui ? Pour lui seul : nous n'en profitons pas.
Notre
soin n'aboutit qu'à fournir ses repas.
Chômons
: c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre.
Ainsi
dit, ainsi fait. Les Mains cessent de prendre,
Les Bras d'agir, les Jambes de marcher.
Tous dirent
à Gaster qu'il en allât chercher.
Ce leur
fut une erreur dont ils se repentirent.
Bientôt
les pauvres gens tombèrent en langueur ;
Il ne
se forma plus de nouveau sang au coeur ;
Chaque
membre en souffrit ; les forces se perdirent,
Par ce moyen, les Mutins virent
Que
celui qu'ils croyaient oisif et paresseux,
À
l'intérêt commun contribuait plus qu'eux.
Ceci
peut s'appliquer à la grandeur royale :
Elle
reçoit et donne, et la chose est égale.
Tout
travaille pour elle, et réciproquement
Tout tire d'elle l'aliment.
Elle
fait subsister l'Artisan de ses peines,
Enrichit
le Marchand, gage le Magistrat,
Maintient
le Laboureur, donne paie au Soldat,
Distribue
en cent lieux ses grâces souveraines ;
Entretient seule tout l'État.
Ménénius le sut bien dire.
La
Commune s'allait séparer du Sénat.
Les
mécontents disaient qu'il avait tout l'empire,
Le
pouvoir, les trésors, l'honneur, la dignité ;
Au lieu
que tout le mal était de leur côté,
Les
tributs, les impôts, les fatigues de guerre.
Le peuple
hors des murs était déjà posté.
La
plupart s'en allaient chercher une autre terre,
Quand Ménénius leur fit voir
Qu'ils étaient aux Membres semblables,
Et par
cet apologue, insigne entre les fables,
Les ramena dans leur devoir.
Livre
troisième Fable 2
Le Loup
devenu Berger
Un
Loup, qui commençait d'avoir petite part
Aux Brebis de son voisinage,
Crut
qu'il fallait s'aider de la peau du Renard,
Et faire un nouveau personnage.
Il
s'habille en Berger, endosse un hoqueton,
Fait sa houlette d'un bâton,
Sans oublier la cornemuse.
Pour pousser jusqu'au bout la ruse,
Il
aurait volontiers écrit sur son chapeau :
"
C'est moi qui suis Guillot, Berger de ce troupeau. "
Sa personne étant ainsi faite,
Et ses
pieds de devant posés sur sa houlette,
Guillot
le sycophante approche doucement.
Guillot,
le vrai Guillot, étendu sur l'herbette,
Dormait alors profondément.
Son
chien dormait aussi, comme aussi sa musette.
La
plupart des Brebis dormaient pareillement.
L'Hypocrite les laissa faire,
Et pour
pouvoir mener vers son fort les Brebis,
Il
voulut ajouter la parole aux habits,
Chose qu'il croyait nécessaire.
Mais cela gâta son affaire,
Il ne
put du Pasteur contrefaire la voix.
Le ton
dont il parla fit retentir les bois,
Et découvrit tout le mystère.
Chacun se réveille à ce son,
Les Brebis, le Chien, le Garçon.
Le pauvre Loup, dans cet esclandre,
Empêché par son hoqueton,
Ne put ni fuir ni se défendre.
Toujours
par quelque endroit fourbes se laissent prendre.
Quiconque est Loup agisse en Loup :
C'est le plus certain de beaucoup.
Livre
troisième Fable 3
Les
Grenouilles qui demandent un Roi
Les Grenouilles, se lassant
De l'état démocratique,
Par leurs clameurs firent tant
Que
Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
Il leur
tomba du ciel un Roi tout pacifique :
Ce Roi
fit toutefois un tel bruit en tombant.
Que la gent marécageuse,
Gent fort sotte et fort peureuse,
S'alla cacher sous les eaux,
Dans les joncs, dans les roseaux,
Dans les trous du marécage,
Sans
oser de longtemps regarder au visage
Celui
qu'elles croyaient être un géant nouveau ;
Or c'était un Soliveau,
De qui
la gravité fit peur à la première
Qui, de le voir s'aventurant,
Osa bien quitter sa tanière.
Elle approcha, mais en tremblant.
Une
autre la suivit, une autre en fit autant,
Il en vint une fourmilière ;
Et leur
troupe à la fin se rendit familière
Jusqu'à sauter sur l'épaule du Roi.
Le bon
Sire le souffre, et se tient toujours coi.
Jupin
en a bientôt la cervelle rompue.
"
Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue. "
Le
Monarque des Dieux leur envoie une Grue,
Qui les croque, qui les tue,
Qui les gobe à son plaisir,
Et Grenouilles de se plaindre ;
Et
Jupin de leur dire : " Eh quoi ! votre désir
À ses lois croit-il nous astreindre ?
Vous avez dû premièrement
Garder votre gouvernement ;
Mais ne
l'ayant pas fait, il vous devait suffire
Que
votre premier Roi fût débonnaire et doux :
De celui-ci contentez-vous,
De peur d'en rencontrer un pire. "
Livre
troisième Fable 4
Le
Renard et le Bouc
Capitaine
Renard allait de compagnie
Avec
son ami Bouc des plus haut encornés.
Celui-ci
ne voyait pas plus loin que son nez ;
L'autre
était passé maître en fait de tromperie.
La soif
les obligea de descendre en un puits.
Là chacun d'eux se désaltère.
Après
qu'abondamment tous deux en eurent pris,
Le
Renard dit au Bouc : " Que ferons-nous, Compère ?
Ce
n'est pas tout de boire ; il faut sortir d'ici.
Lève
tes pieds en haut, et tes cornes aussi :
Mets-les
contre le mur. Le long de ton échine
Je grimperai premièrement ;
Puis sur tes cornes m'élevant,
À l'aide de cette machine,
De ce lieu-ci je sortirai,
Après quoi je t'en tirerai.
- Par
ma barbe, dit l'autre, il est bon ; et je loue
Les gens bien sensés comme toi.
Je n'aurais jamais, quant à moi,
Trouvé ce secret, je l'avoue. "
Le
Renard sort du puits, laisse son Compagnon,
Et vous lui fait un beau sermon
Pour l'exhorter à patience.
"
Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence
Autant
de jugement que de barbe au menton,
Tu n'aurais pas, à la légère,
Descendu
dans ce puits. Or adieu, j'en suis hors ;
Tâche
de t'en tirer, et fais tous tes efforts ;
Car, pour moi, j'ai certaine affaire
Qui ne
me permet pas d'arrêter en chemin. "
En
toute chose il faut considérer la fin.
Livre
troisième Fable 5
L'Aigle,
la Laie et la Chatte
L'Aigle
avait ses Petits au haut d'un arbre creux,
La Laie au pied, la Chatte entre les deux.
Et sans
s'incommoder, moyennant ce partage,
Mères
et Nourrissons faisaient leur tripotage.
La
Chatte détruisit par sa fourbe l'accord ;
Elle
grimpa chez l'Aigle, et lui dit : " Notre mort
(Au
moins de nos enfants, car c'est tout un aux mères)
Ne tardera possible guères.
Voyez-vous
à nos pieds fouir incessamment
Cette
maudite Laie, et creuser une mine ?
C'est
pour déraciner le chêne assurément,
Et de
nos Nourrissons attirer la ruine.
L'arbre tombant, ils seront dévorés ;
Qu'ils s'en tiennent pour assurés.
S'il m'en
restait un seul, j'adoucirais ma plainte. "
Au
partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte,
La perfide descend tout droit
À l'endroit
Où la Laie était en gésine.
" Ma bonne amie et ma voisine,
Lui
dit-elle tout bas, je vous donne un avis :
L'Aigle,
si vous sortez, fondra sur vos Petits.
Obligez-moi de n'en rien dire ;
Son courroux tomberait sur moi. "
Dans
cette autre famille ayant semé l'effroi,
La Chatte en son trou se retire.
L'Aigle
n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins
De ses Petits ; la Laie encore moins :
Sottes
de ne pas voir que le plus grand des soins,
Ce doit
être celui d'éviter la famine.
À
demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine,
Pour
secourir les siens dedans l'occasion :
L'Oiseau royal, en cas de mine ;
La Laie, en cas d'irruption.
La faim
détruisit tout ; il ne resta personne
De la
Gent marcassine et de la Gent aiglonne,
Qui n'allât de vie à trépas ;
Grand renfort pour messieurs les Chats.
Que ne
sait point ourdir une langue traîtresse
Par sa pernicieuse adresse !
Des malheurs qui sont sortis
De la boîte de Pandore,
Celui
qu'à meilleur droit tout l'univers abhorre
C'est la fourbe, à mon avis.
Livre
troisième Fable 6
L'Ivrogne
et sa Femme
Chacun
a son défaut, où toujours il revient :
Honte ni peur n'y remédie.
Sur ce propos, d'un conte il me souvient :
Je ne dis rien que je n'appuie
De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus
Altérait
sa santé, son esprit, et sa bourse.
Telles
gens n'ont pas fait la moitié de leur course
Qu'ils sont au bout de leurs écus.
Un jour
que celui-ci, plein du jus de la treille,
Avait
laissé ses sens au fond d'une bouteille,
Sa
Femme l'enferma dans un certain tombeau.
Là les vapeurs du vin nouveau
Cuvèrent
à loisir. À son réveil il trouve
L'attirail
de la mort à l'entour de son corps,
Un luminaire, un drap des morts.
"
Oh ! dit-il, qu'est ceci ? Ma Femme est-elle veuve ? "
Là-dessus,
son Épouse, en habit d'Alecton,
Masquée,
et de sa voix contrefaisant le ton,
Vient
au prétendu Mort, approche de sa bière,
Lui
présente un chaudeau propre pour Lucifer.
L'Époux
alors ne doute en aucune manière
Qu'il ne soit citoyen d'enfer.
"
Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme.
- La Cellérière du royaume
De
Satan, reprit-elle ; et je porte à manger
À ceux qu'enclôt la tombe noire. "
Le Mari repart, sans songer :
" Tu ne leur portes point à boire ?
"
Livre
troisième Fable 7
La
Goutte et l'Araignée
Quand
l'Enfer eut produit la Goutte et l'Araignée,
"
Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter
D'être pour l'humaine lignée
Également à redouter.
Or
avisons aux lieux qu'il vous faut habiter.
Voyez-vous ces cases étrètes,
Et ces
palais si grands, si beaux, si bien dorés ?
Je me
suis proposé d'en faire vos retraites.
Tenez donc ; voici deux bûchettes :
Accommodez-vous, ou tirez.
- Il
n'est rien, dit l'Aragne, aux cases qui me plaise. "
L'autre,
tout au rebours, voyant les palais pleins
De ces gens nommés Médecins,
Ne crut
pas y pouvoir demeurer à son aise.
Elle
prend l'autre lot, y plante le piquet,
S'étend
à son plaisir sur l'orteil d'un pauvre homme,
Disant
: " Je ne crois pas qu'en ce poste je chomme,
Ni que
d'en déloger et faire mon paquet
Jamais Hippocrate me somme.
L'Aragne
cependant se campe en un lambris,
Comme
si de ces lieux elle eût fait bail à vie ;
Travaille
à demeurer : voilà sa toile ourdie,
Voilà des moucherons des pris.
Une
servante vient balayer tout l'ouvrage,
Autre
toile tissue ; autre coup de balai :
Le
pauvre bestion tous les jours déménage.
Enfin, après un vain essai,
Il va
trouver la Goutte. Elle était en campagne,
Plus malheureuse mille fois
Que la plus malheureuse aragne.
Son
hôte la menait tantôt fendre du bois,
Tantôt
fouir, houer. Goutte bien tracassée
Est, dit-on, à demi pansée.
"
Oh ! je ne saurais plus, dit-elle, y résister :
Changeons,
ma soeur l'Aragne. " Et l'autre d'écouter.
Elle la
prend au mot, se glisse en la cabane :
Point
de coup de balai qui l'oblige à changer.
La
Goutte, d'autre part, va tout droit se loger
Chez un Prélat, qu'elle condamne
À jamais du lit ne bouger.
Cataplasmes,
Dieu sait. Les gens n'ont point de honte
De
faire aller le mal toujours de pis en pis.
L'une
et l'autre trouva de la sorte son compte ;
Et fit
très sagement de changer de logis.
Livre
troisième Fable 8
Le Loup
et la Cigogne
Les loups mangent gloutonnement.
Un Loup donc étant de frairie,
Se pressa, dit-on, tellement
Qu'il en pensa perdre la vie.
Un os
lui demeura bien avant au gosier.
De
bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier,
Près de là passe une Cigogne ;
Il lui fait signe, elle accourt.
Voilà
l'Opératrice aussitôt en besogne.
Elle
retira l'os ; puis, pour un si bon tour,
Elle demanda son salaire.
" Votre salaire ? dit le Loup,
Vous riez, ma bonne commère.
Quoi ! ce n'est pas encor beaucoup
D'avoir
de mon gosier retiré votre cou !
Allez, vous êtes une ingrate ;
Ne tombez jamais sous ma patte. "
Livre
troisième Fable 9
Le Lion
abattu par l'Homme
On exposait une peinture
Où l'Artisan avait tracé
Un Lion d'immense stature
Par un seul homme terrassé.
Les regardants en tiraient gloire.
Un Lion
en passant rabattit leur caquet.
" Je vois bien, dit-il, qu'en effet
On vous donne ici la victoire.
Mais l'Ouvrier vous a déçus :
Il avait liberté de feindre.
Avec
plus de raison nous aurions le dessus,
Si mes Confrères savaient peindre. "
Livre
troisième Fable 10
Le
Renard et les Raisins
Certain
Renard gascon, d'autres disent normand,
Mourant
presque de faim, vit au haut d'une treille
Des Raisins mûrs apparemment,
Et couverts d'une peau vermeille.
Le
Galand en eût fait volontiers un repas ;
Mais comme il n'y pouvait atteindre :
"
Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. "
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?
Livre
troisième Fable 11
Le
Cygne et le Cuisinier
Dans une ménagerie
De volatiles remplie
Vivaient le Cygne et l'Oison :
Celui-là
destiné pour les regards du Maître ;
Celui-ci,
pour son goût ; l'un qui se piquait d'être
Commensal
du jardin, l'autre, de la maison.
Des
fossés du château faisant leurs galeries,
Tantôt
on les eût vus côte à côte nager,
Tantôt
courir sur l'onde, et tantôt se plonger,
Sans
pouvoir satisfaire à leurs vaines envies.
Un jour
le Cuisinier, ayant trop bu d'un coup,
Prit
pour Oison le Cygne, et le tenant au cou,
Il
allait l'égorger, puis le mettre en potage.
L'Oiseau,
prêt à mourir, se plaint en son ramage.
Le Cuisinier fut fort surpris,
Et vit bien qu'il s'était mépris.
"
Quoi ? je mettrais, dit-il, un tel Chanteur en soupe !
Non,
non, ne plaise aux Dieux que jamais ma main coupe
La gorge à qui s'en sert si bien. "
Ainsi,
dans les dangers qui nous suivent en croupe
Le doux parler ne nuit de rien.
Livre
troisième Fable 12
Les
Loups et les Brebis
Après
mille ans et plus de guerre déclarée,
Les
Loups firent la paix avecque les Brebis.
C'était
apparemment le bien des deux partis :
Car, si
les Loups mangeaient mainte bête égarée,
Les
Bergers de leur peau se faisaient maints habits.
Jamais
de liberté, ni pour les pâturages,
Ni d'autre part pour les carnages :
Ils ne
pouvaient jouir qu'en tremblant de leurs biens.
La paix
se conclut donc, on donne des otages :
Les
Loups, leurs Louveteaux, et les Brebis leurs Chiens.
L'échange
en étant fait aux formes ordinaires,
Et réglé par des Commissaires,
Au bout
de quelque temps que Messieurs les Louvats
Se
virent Loups parfaits et friands de tuerie,
Ils
vous prennent le temps que dans la bergerie
Messieurs les Bergers n'étaient pas,
Étranglent
la moitié des Agneaux les plus gras,
Les
emportent aux dents, dans les bois se retirent.
Ils
avaient averti leurs gens secrètement.
Les
Chiens, qui sur leur foi, reposaient sûrement,
Furent étranglés en dormant :
Cela
fut sitôt fait qu'à peine ils le sentirent.
Tout
fut mis en morceaux ; un seul n'en échappa.
Nous pouvons conclure de là
Qu'il
faut faire aux méchants guerre continuelle.
La paix est fort bonne de soi :
J'en conviens ; mais de quoi sert-elle
Avec des ennemis sans foi ?
Livre
troisième Fable 13
Le Lion
devenu Vieux
Le Lion, terreur des forêts,
Chargé
d'ans et pleurant son antique prouesse,
Fut
enfin attaqué par ses propres sujets
Devenus forts par sa faiblesse.
Le
Cheval s'approchant lui donne un coup de pied ;
Le Loup
un coup de dent, le Boeuf, un coup de corne.
Le
malheureux Lion, languissant, triste, et morne,
Peut à
peine rugir, par l'âge estropié.
Il
attend son destin, sans faire aucunes plaintes,
Quand
voyant l'Âne même à son antre accourir :
"
Ah ! c'est trop, lui dit-il, je voulais bien mourir ;
Mais
c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. "
Livre
troisième Fable 14
Philomèle
et Progné
Autrefois Progné l'Hirondelle,
De sa demeure s'écarta,
Et loin des villes s'emporta
Dans un
bois où chantait la pauvre Philomèle.
"
Ma soeur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ?
Voici
tantôt mille ans que l'on ne vous a vue :
Je ne
me souviens point que vous soyez venue,
Depuis
le temps de Thrace, habiter parmi nous.
Dites-moi, que pensez-vous faire ?
Ne
quitterez-vous point ce séjour solitaire ?
- Ah !
reprit Philomèle, en est-il de plus doux ? "
Progné
lui repartit : " Eh quoi, cette musique,
Pour ne chanter qu'aux animaux ?
Tout au plus à quelque rustique ?
Le
désert est-il fait pour des talents si beaux ?
Venez
faire aux cités éclater leurs merveilles.
Aussi bien, en voyant les bois,
Sans
cesse il vous souvient que Térée autrefois,
Parmi des demeures pareilles,
Exerça
sa fureur sur vos divins appas.
- Et
c'est le souvenir d'un si cruel outrage
Qui
fait, reprit sa soeur, que je ne vous suis pas :
En voyant les hommes, hélas !
Il m'en souvient bien davantage. "
Livre
troisième Fable 15
La
Femme Noyée
Je ne
suis pas de ceux qui disent : " Ce n'est rien ;
C'est une femme qui se noie. "
Je dis
que c'est beaucoup ; et ce sexe vaut bien
Que
nous le regrettions, puisqu'il fait notre joie.
Ce que
j'avance ici n'est point hors de propos,
Puisqu'il s'agit en cette fable,
D'une femme qui dans les flots
Avait
fini ses jours par un sort déplorable.
Son Époux en cherchait le corps,
Pour lui rendre, en cette aventure,
Les honneurs de la sépulture.
Il arriva que sur les bords
Du fleuve auteur de sa disgrâce
Des
gens se promenaient ignorants l'accident.
Ce Mari donc leur demandant
S'ils
n'avaient de sa Femme aperçu nulle trace :
"
Nulle, reprit l'un deux ; mais cherchez-la plus bas ;
Suivez le fil de la rivière. "
Un
autre repartit : " Non, ne le suivez pas ;
Rebroussez plutôt en arrière :
Quelle
que soit la pente et l'inclination
Dont l'eau par sa course l'emporte,
L'esprit de contradiction
L'aura fait flotter d'autre sorte. "
Cet
homme se raillait assez hors de saison.
Quant à l'humeur contredisante,
Je ne sais s'il avait raison ;
Mais que cette humeur soit, ou non,
Le défaut du sexe et sa pente,
Quiconque avec elle naîtra
Sans faute avec elle mourra,
Et jusqu'au bout contredira,
Et, s'il peut, encor par-delà.
Livre
troisième Fable 16
La
Belette entrée dans un Grenier
Damoiselle
Belette, au corps long et flouet,
Entra
dans un grenier par un trou fort étroit :
Elle sortait de maladie.
Là, vivant à discrétion,
La Galande fit chère lie,
Mangea, rongea ; Dieu sait la vie,
Et le
lard qui périt en cette occasion !
La voilà, pour conclusion,
Grasse, mafflue, et rebondie.
Au bout
de la semaine, ayant dîné son soû,
Elle
entend quelque bruit, veut sortir par le trou,
Ne peut
plus repasser, et croit s'être méprise.
Après avoir fait quelques tours,
"
C'est, dit-elle, l'endroit, me voilà bien surprise ;
J'ai
passé par ici depuis cinq ou six jours. "
Un Rat, qui la voyait en peine,
Lui dit
: " Vous aviez lors la panse un peu moins pleine.
Vous
êtes maigre entrée, il faut maigre sortir.
Ce que
je vous dis là, l'on le dit à bien d'autres.
Mais ne
confondons point, par trop approfondir,
Leurs affaires avec les vôtres. "
Livre
troisième Fable 17
Le Chat
et un vieux Rat
J'ai lu chez un conteur de fables,
Qu'un
second Rodilard, l'Alexandre des Chats,
L'Attila, le fléau des Rats,
Rendait ces derniers misérables.
J'ai lu, dis-je, en certain auteur,
Que ce Chat exterminateur,
Vrai
Cerbère, était craint une lieue à la ronde :
Il
voulait de Souris dépeupler tout le monde.
Les
planches qu'on suspend sur un léger appui,
La mort-aux-Rats, les souricières,
N'étaient que jeux au prix de lui.
Comme il voit que dans leurs tanières
Les Souris étaient prisonnières,
Qu'elles
n'osaient sortir, qu'il avait beau chercher,
Le
Galand fait le mort, et du haut d'un plancher
Se pend
la tête en bas. La Bête scélérate
À de
certains cordons se tenait par la patte.
Le
peuple des Souris croit que c'est châtiment ;
Qu'il a
fait un larcin de rôt ou de fromage,
Égratigné
quelqu'un, causé quelque dommage ;
Enfin
qu'on a pendu le mauvais Garnement.
Toutes, dis-je, unanimement
Se
promettent de rire à son enterrement,
Mettent
le nez à l'air, montrent un peu la tête,
Puis rentrent dans leurs nids à Rats,
Puis ressortant font quatre pas,
Puis enfin se mettent en quête.
Mais voici bien une autre fête :
Le
pendu ressuscite ; et sur ses pieds tombant,
Attrape les plus paresseuses.
"
Nous en savons plus d'un, dit-il en les gobant :
C'est
tour de vieille guerre ; et vos cavernes creuses
Ne vous
sauveront pas, je vous en avertis :
Vous viendrez toutes au logis. "
Il
prophétisait vrai : notre maître Mitis
Pour la
seconde fois les trompe et les affine,
Blanchit sa robe et s'enfarine ;
Et de la sorte déguisé,
Se
niche et se blottit dans une huche ouverte.
Ce fut à lui bien avisé :
La Gent
trotte-menu s'en vient chercher sa perte.
Un Rat,
sans plus, s'abstient d'aller flairer autour.
C'était
un vieux routier ; il savait plus d'un tour ;
Même il
avait perdu sa queue à la bataille.
"
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,
S'écria-t-il
de loin au Général des Chats :
Je
soupconne dessous encor quelque machine .
Rien ne te sert d'être farine ;
Car,
quand tu serais sac, je n'approcherais pas. "
C'était
bien dit à lui ; j'approuve sa prudence.
Il était expérimenté,
Et savait que la méfiance
Est mère de la sûreté.
Livre
troisième Fable 18
Le Lion
amoureux
À
Mademoiselle de Sévigné
Sévigné,
de qui les attraits
Servent
aux Grâces de modèle,
Et qui
naquîtes toute belle,
À votre
indifférence près,
Pourriez-vous
être favorable
Aux
jeux innocents d'une fable,
Et
voir, sans vous épouvanter,
Un Lion
qu'Amour sut dompter ?
Amour
est un étrange maître.
Heureux
qui peut ne le connaître
Que par
récit, lui ni ses coups !
Quand
on en parle devant vous,
Si la
vérité vous offense,
La
fable au moins se peut souffrir.
Celle-ci
prend bien l'assurance
De
venir à vos pieds s'offrir,
Par
zèle et par reconnaissance.
Du
temps que les bêtes parlaient,
Les
lions entre autres voulaient
Être
admis dans notre alliance.
Pourquoi
non ? puisque leur engeance
Valait
la nôtre en ce temps-là,
Ayant
courage, intelligence,
Et
belle hure outre cela.
Voici
comment il en alla :
Un Lion
de haut parentage,
En
passant par un certain pré,
Rencontra
Bergère à son gré :
Il la
demande en mariage.
Le Père
aurait fort souhaité
Quelque
Gendre un peu moins terrible.
La
donner lui semblait bien dur ;
La refuser
n'était pas sûr ;
Même un
refus eût fait, possible,
Qu'on
eût vu quelque beau matin
Un
mariage clandestin.
Car
outre qu'en toute manière
La
Belle était pour les gens fiers,
Fille
se coiffe volontiers
D'amoureux
à longue crinière.
Le Père
donc ouvertement
N'osant
renvoyer notre Amant,
Lui dit
: " Ma fille est délicate ;
Vos
griffes la pourront blesser
Quand
vous voudrez la caresser.
Permettez
donc qu'à chaque patte
On vous
les rogne ; et pour les dents,
Qu'on
vous les lime en même temps.
Vos
baisers en seront moins rudes,
Et pour
vous plus délicieux ;
Car ma
fille y répondra mieux,
Étant
sans ces inquiétudes. "
Le Lion
consent à cela,
Tant
son âme était aveuglée !
Sans
dents ni griffes le voilà,
Comme
place démantelée.
On
lâcha sur lui quelques Chiens :
Il fit
fort peu de résistance.
Amour,
Amour, quand tu nous tiens
On peut
bien dire : " Adieu prudence ! "
Livre
quatrième Fable 1
Le
Berger et La Mer
Du
rapport d'un troupeau, dont il vivait sans soins,
Se
contenta longtemps un voisin d'Amphitrite :
Si sa fortune était petite,
Elle était sûre tout au moins.
À la
fin, les trésors déchargés sur la plage
Le
tentèrent si bien qu'il vendit son troupeau,
Trafiqua
de l'argent, le mit entier sur l'eau.
Cet argent périt par naufrage.
Son
Maître fut réduit à garder les Brebis,
Non
plus berger en chef comme il était jadis,
Quand
ses propres Moutons paissaient sur le rivage :
Celui
qui s'était vu Coridon ou Tircis
Fut Pierrot, et rien davantage.
Au bout
de quelque temps il fit quelques profits,
Racheta des bêtes à laine ;
Et
comme un jour les vents, retenant leur haleine,
Laissaient
paisiblement aborder les vaisseaux :
"
Vous voulez de l'argent, ô Mesdames les Eaux,
Dit-il
; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre :
Ma foi, vous n'aurez pas le nôtre. "
Ceci
n'est pas un conte à plaisir inventé.
Je me sers de la vérité
Pour montrer, par expérience,
Qu'un sou, quand il est assuré,
Vaut mieux que cinq en espérance ;
Qu'il
se faut contenter de sa condition ;
Qu'aux
conseils de la Mer et de l'Ambition
Nous devons fermer les oreilles.
Pour un
qui s'en louera, dix mille s'en plaindront.
La Mer promet monts et merveilles :
Fiez-vous-y,
les vents et les voleurs viendront.
Livre
quatrième Fable 2
La
Mouche et La Fourmi
La
Mouche et la Fourmi contestaient de leur prix.
" Ô Jupiter ! dit la première,
Faut-il
que l'amour-propre aveugle les esprits
D'une si terrible manière,
Qu'un vil et rampant Animal
À la
fille de l'air ose se dire égal !
Je
hante les palais, je m'assieds à ta table :
Si l'on
t'immole un boeuf, j'en goûte devant toi ;
Pendant
que celle-ci, chétive et misérable,
Vit
trois jours d'un fétu qu'elle a traîné chez soi.
Mais, ma Mignonne, dites-moi,
Vous
campez-vous jamais sur la tête d'un Roi,
D'un Empereur, ou d'une Belle ?
Je le
fais ; et je baise un beau sein quand je veux ;
Je me joue entre des cheveux ;
Je
rehausse d'un teint la blancheur naturelle ;
Et la
dernière main que met à sa beauté
Une femme allant en conquête,
C'est
un ajustement des Mouches emprunté.
Puis allez-moi rompre la tête
De vos greniers ! - Avez-vous dit ?
Lui répliqua la ménagère.
Vous
hantez les palais ; mais on vous y maudit.
Et quant à goûter la première
De ce qu'on sert devant les Dieux,
Croyez-vous qu'il en vaille mieux ?
Si vous
entrez partout, aussi font les profanes.
Sur la
tête des Rois et sur celle des Ânes
Vous
allez vous planter, je n'en disconviens pas ;
Et je sais que d'un prompt trépas
Cette importunité
bien souvent est punie.
Certain
ajustement, dites-vous, rend jolie ;
J'en
conviens ; il est noir ainsi que vous et moi.
Je veux
qu'il ait nom Mouche : est-ce un sujet pourquoi
Vous fassiez sonner vos mérites ?
Nomme-t-on
pas aussi Mouches les parasites ?
Cessez
donc de tenir un langage si vain :
N'ayez plus ces hautes pensées.
Les Mouches de cour sont chassées ;
Les
Mouchards sont pendus ; et vous mourrez de faim,
De froid, de langueur, de misère,
Quand
Phébus régnera sur un autre hémisphère.
Alors
je jouirai du fruit de mes travaux :
Je n'irai, par monts ni par vaux,
M'exposer au vent, à la pluie ;
Je vivrai sans mélancolie.
Le soin
que j'aurai pris de soin m'exemptera.
Je vous enseignerai par là
Ce que
c'est qu'une fausse ou véritable gloire.
Adieu :
je perds le temps ; laissez-moi travailler ;`
Ni mon grenier, ni mon armoire
Ne se remplit à babiller. "
Livre
quatrième Fable 3
Le
Jardinier et son Seigneur
Un amateur du jardinage,
Demi-Bourgeois, demi-Manant,
Possédait en certain village
Un
jardin assez propre, et le clos attenant.
Il
avait de plant vif fermé cette étendue.
Là
croissait à plaisir l'oseille et la laitue,
De quoi
faire à Margot pour sa fête un bouquet,
Peu de
jasmin d'Espagne, et force serpolet.
Cette
félicité par un Lièvre troublée
Fit
qu'au Seigneur du bourg notre Homme se plaignit.
"
Ce maudit Animal vient prendre sa goulée
Soir et
matin, dit-il, et des pièges se rit ;
Les
pierres, les bâtons y perdent leur crédit.
Il est sorcier,
je crois. - Sorcier ? je l'en défie,
Repartit
le Seigneur : fût-il diable, Miraut,
En
dépit de ses tours, l'attrapera bientôt.
Je vous
en déferai, bon homme, sur ma vie.
- Et
quand ? - Et dès demain, sans tarder plus longtemps.
La
partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
"
Çà, déjeunons, dit-il : vos poulets sont-ils tendres ?
La
fille du logis, qu'on vous voie, approchez :
Quand
la marierons-nous ? quand aurons-nous des gendres ?
Bon
homme, c'est ce coup qu'il faut, vous m'entendez,
Qu'il faut fouiller à l'escarcelle. "
Disant
ces mots, il fait connaissance avec elle,
Auprès de lui la fait asseoir,
Prend
une main, un bras, lève un coin du mouchoir,
Toutes sottises dont la Belle
Se défend avec grand respect :
Tant
qu'au Père à la fin cela devient suspect.
Cependant
on fricasse, on se rue en cuisine.
"
De quand sont vos jambons ? ils ont fort bonne mine.
-
Monsieur, ils sont à vous. - Vraiment, dit le Seigneur,
Je les reçois, et de bon coeur. "
Il
déjeune très bien ; aussi fait sa famille,
Chiens,
chevaux, et valets, tous gens bien endentés :
Il
commande chez l'Hôte, y prend les libertés,
Boit son vin, caresse sa fille.
L'embarras
des Chasseurs succède au déjeuné.
Chacun s'anime et se prépare :
Les
trompes et les cors font un tel tintamarre
Que le bon homme est étonné.
Le pis
fut que l'on mit en piteux équipage
Le
pauvre potager : adieu planches, carreaux ;
Adieu chicorée et porreaux ;
Adieu de quoi mettre au potage.
Le
Lièvre était gîté dessous un maître chou.
On le
quête ; on le lance : il s'enfuit par un trou,
Non pas
trou, mais trouée, horrible et large plaie
Que l'on fit à la pauvre haie
Par
ordre du Seigneur ; car il eût été mal
Qu'on
n'eût pu du jardin sortir tout à cheval.
Le bon
homme disait : " Ce sont là jeux de Prince. "
Mais on
le laissait dire ; et les chiens et les gens
Firent
plus de dégât en une heure de temps
Que n'en auraient fait en cent ans
Tous les Lièvres de la province.
Petits
Princes, videz vos débats entre vous.
De recourir
aux rois vous seriez de grands fous.
Il ne
les faut jamais engager dans vos guerres,
Ni les faire entrer sur vos terres.
Livre
quatrième Fable 4
L'Âne
et le petit Chien
Ne forçons point notre talent,
Nous ne ferions rien avec grâce :
Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse,
Ne saurait passer pour galant.
Peu de
gens, que le Ciel chérit et gratifie,
Ont le
don d'agréer infus avec la vie.
C'est un point qu'il leur faut laisser,
Et ne
pas ressembler à l'Âne de la fable,
Qui pour se rendre plus aimable
Et plus
cher à son Maître, alla le caresser.
" Comment ? disait-il en son âme,
Ce Chien, parce qu'il est mignon,
Vivra de pair à compagnon
Avec Monsieur, avec Madame !
Et j'aurai des coups de bâton ?
Que fait-il ? il donne la patte ;
Puis aussitôt il est baisé :
S'il en
faut faire autant afin que l'on me flatte,
Cela n'est pas bien malaisé. "
Dans cette admirable pensée,
Voyant
son Maître en joie, il s'en vient lourdement,
Lève une corne toute usée,
La lui
porte au menton fort amoureusement,
Non
sans accompagner, pour plus grand ornement,
De son
chant gracieux cette action hardie.
"
Oh ! oh ! quelle caresse ! et quelle mélodie !
Dit le
Maître aussitôt. Holà, Martin-bâton ! "
Martin-bâton
accourt : l'Âne change de ton.
Ainsi finit la comédie.
Livre
quatrième Fable 5
Le
Combat des Rats et des Belettes
La
nation des Belettes,
Non
plus que celle des Chats,
Ne veut
aucun bien aux Rats ;
Et sans
les portes étrètes
De
leurs habitations,
L'Animal
à longue échine
En
ferait, je m'imagine,
De
grandes destructions.
Or une
certaine année
Qu'il
en était à foison,
Leur
Roi, nommé Ratapon,
Mit en
campagne une armée.
Les
Belettes, de leur part,
Déployèrent
l'étendard.
Si l'on
croit la Renommée,
La
Victoire balança :
Plus
d'un guéret s'engraissa
Du sang
de plus d'une bande.
Mais la
perte la plus grande
Tomba
presque en tous endroits
Sur le
peuple Souriquois.
Sa
déroute fut entière,
Quoi
que pût faire Artarpax,
Psicarpax,
Méridarpax,
Qui,
tout couverts de poussière,
Soutinrent
assez longtemps
Les
efforts des combattants.
Leur
résistance fut vaine ;
Il
fallut céder au sort :
Chacun
s'enfuit au plus fort,
Tant
Soldat que Capitaine.
Les
Princes périrent tous.
La
racaille, dans des trous
Trouvant
sa retraite prête,
Se
sauva sans grand travail.
Mais
les Seigneurs sur leur tête
Ayant
chacun un plumail,
Des
cornes ou des aigrettes,
Soit
comme marques d'honneur,
Soit
afin que les Belettes
En
conçussent plus de peur,
Cela
causa leur malheur.
Trou,
ni fente, ni crevasse
Ne fut
large assez pour eux ;
Au lieu
que la populace
Entrait
dans les moindres creux.
La
principale jonchée
Fut
donc des principaux Rats.
Une
tête empanachée
N'est
pas petit embarras.
Le trop
superbe équipage
Peut
souvent en un passage
Causer
du retardement.
Les
petits, en toute affaire,
Esquivent
fort aisément :
Les
grands ne le peuvent faire.
Livre
quatrième Fable 6
Le
Singe et le Dauphin
C'était
chez les Grecs un usage
Que sur
la mer tous voyageurs
Menaient
avec eux en voyage
Singes
et Chiens de bateleurs.
Un
navire en cet équipage
Non
loin d'Athènes fit naufrage.
Sans
les Dauphins tout eût péri.
Cet
Animal est fort ami
De
notre espèce : en son Histoire
Pline
le dit ; il le faut croire.
Il
sauva donc tout ce qu'il put ;
Même un
Singe en cette occurrence,
Profitant
de la ressemblance,
Lui
pensa devoir son salut :
Un
Dauphin le prit pour un Homme,
Et sur
son dos le fit asseoir
Si
gravement qu'on eût cru voir
Ce
Chanteur que tant on renomme.
Le
Dauphin l'allait mettre à bord,
Quand,
par hasard, il lui demande :
"
Êtes-vous d'Athènes la grande ?
- Oui,
dit l'autre ; on m'y connaît fort :
S'il
vous y survient quelque affaire,
Employez-moi
; car mes parents
Y
tiennent tous les premiers rangs :
Un mien
cousin est Juge Maire. "
Le
Dauphin dit : " Bien grand merci ;
Et le
Pirée a part aussi
À
l'honneur de votre présence ?
Vous le
voyez souvent, je pense ?
- Tous
les jours : il est mon ami ;
C'est
une vieille connaissance. "
Notre
Magot prit, pour ce coup,
Le nom
d'un port pour un nom d'homme.
De
telles gens il est beaucoup
Qui
prendraient Vaugirard pour Rome,
Et qui,
caquetants au plus dru,
Parlent
de tout, et n'ont rien vu.
Le
Dauphin rit, tourne la tête,
Et le
Magot considéré,
Il
s'aperçoit qu'il n'a tiré
Du fond
des eaux rien qu'une bête.
Il l'y
replonge, et va trouver
Quelque
Homme afin de le sauver.
Livre
quatrième Fable 7
L'Homme
et l'Idole de bois
Certain
Païen chez lui gardait un Dieu de bois,
De ces
Dieux qui sont sourds, bien qu'ayant des oreilles.
Le
Païen cependant s'en promettait merveilles.
Il lui coûtait autant que trois :
Ce n'étaient que voeux et qu'offrandes,
Sacrifices
de boeufs couronnés de guirlandes.
Jamais Idole, quel qu'il fût,
N'avait eu cuisine si grasse,
Sans
que pour tout ce culte à son Hôte il échût
Succession,
trésor, gain au jeu, nulle grâce.
Bien
plus, si pour un sou d'orage en quelque endroit
S'amassait d'une ou d'autre sorte,
L'Homme
en avait sa part ; et sa bourse en souffroit :
La
pitance du Dieu n'en était pas moins forte.
À la
fin, se fâchant de n'en obtenir rien,
Il vous
prend un levier, met en pièces l'Idole,
Le
trouve rempli d'or. " Quand je t'ai fait du bien,
M'as-tu
valu, dit-il, seulement une obole ?
Va,
sors de mon logis, cherche d'autres autels
Tu ressembles aux naturels
Malheureux, grossiers et stupides :
On n'en
peut rien tirer qu'avecque le bâton.
Plus je
te remplissais, plus mes mains étaient vides :
J'ai bien fait de changer de ton. "
Livre
quatrième Fable 8
Le Geai
paré des Plumes du Paon
Un Paon
muait : un Geai prit son plumage ;
Puis après se l'accommoda ;
Puis
parmi d'autres Paons tout fier se panada,
Croyant être un beau personnage.
Quelqu'un
le reconnut : il se vit bafoué,
Berné, sifflé, moqué, joué,
Et par
Messieurs les Paons plumé d'étrange sorte ;
Même
vers ses pareils s'étant réfugié,
Il fut par eux mis à la porte.
Il est
assez de Geais à deux pieds comme lui,
Qui se
parent souvent des dépouilles d'autrui,
Et que l'on nomme plagiaires.
Je m'en
tais, et ne veux leur causer nul ennui :
Ce ne sont pas là mes affaires.
Livre
quatrième Fable 9
Le
Chameau et Les Bâtons flottants
Le premier qui vit un Chameau
S'enfuit à cet objet nouveau ;
Le
second approcha ; le troisième osa faire
Un licou pour le Dromadaire.
L'accoutumance
ainsi nous rend tout familier :
Ce qui
nous paraissait terrible et singulier
S'apprivoise avec notre vue,
Quand ce vient à la continue.
Et
puisque nous voici tombés sur ce sujet,
On avait mis des gens au guet,
Qui
voyant sur les eaux de loin certain objet,
Ne purent s'empêcher de dire
Que c'était un puissant navire.
Quelques
moments après, l'objet devint brûlot,
Et puis nacelle, et puis ballot,
Enfin bâtons flottants sur l'onde.
J'en sais beaucoup de par le monde
À qui ceci conviendrait bien :
De
loin, c'est quelque chose ; et de près, ce n'est rien.
Livre
quatrième Fable 10
La
Grenouille et le Rat
Tel,
comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,
Qui souvent s'engeigne soi-même.
J'ai
regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui :
Il m'a
toujours semblé d'une énergie extrême.
Mais
afin d'en venir au dessein que j'ai pris,
Un Rat
plein d'embonpoint, gras, et des mieux nourris,
Et qui
ne connaissait l'avent ni le carême,
Sur le
bord d'un marais égayait ses esprits.
Une
Grenouille approche, et lui dit en sa langue :
"
Venez me voir chez moi ; je vous ferai festin. "
Messire Rat promit soudain :
Il
n'était pas besoin de plus longue harangue.
Elle
allégua pourtant les délices du bain,
La
curiosité, le plaisir du voyage,
Cent
raretés à voir le long du marécage :
Un jour
il conterait à ses petits-enfants
Les
beautés de ces lieux, les moeurs des habitants,
Et le
gouvernement de la chose publique
Aquatique.
Un
point, sans plus, tenait le Galand empêché :
Il
nageait quelque peu, mais il fallait de l'aide.
La
Grenouille à cela trouve un très bon remède :
Le Rat
fut à son pied par la patte attaché ;
Un brin de jonc en fit l'affaire.
Dans le
marais entrés, notre bonne commère
S'efforce
de tirer son hôte au fond de l'eau,
Contre
le droit des gens, contre la foi jurée ;
Prétend
qu'elle en fera gorge chaude et curée ;
(C'était,
à son avis, un excellent morceau).
Déjà
dans son esprit la Galande le croque.
Il
atteste les Dieux ; la Perfide s'en moque :
Il
résiste ; elle tire. En ce combat nouveau,
Un
Milan, qui dans l'air planait, faisait la ronde,
Voit
d'en haut le Pauvret se débattant sur l'onde.
Il fond
dessus, l'enlève, et par même moyen,
La Grenouille et le lien.
Tout en fut : tant et si bien,
Que de cette double proie
L'Oiseau se donne au coeur joie,
Ayant de cette façon
À souper chair et poisson.
La ruse la mieux ourdie
Peut nuire à son inventeur ;
Et souvent la perfidie
Retourne sur son auteur.
Livre
quatrième Fable 11
Tribut
envoyé par les Animaux à Alexandre
Une
fable avait cours parmi l'Antiquité,
Et la raison ne m'en est pas connue.
Que le
lecteur en tire une moralité ;
Voici la fable toute nue.
La Renommée ayant dit en cent lieux
Qu'un
fils de Jupiter, un certain Alexandre,
Ne
voulant rien laisser de libre sous les cieux,
Commandait que, sans plus attendre,
Tout peuple à ses pieds s'allât rendre,
Quadrupèdes,
Humains, Éléphants, Vermisseaux,
Les républiques des Oiseaux ;
La Déesse aux cent bouches, dis-je,
Ayant mis partout la terreur
En
publiant l'édit du nouvel Empereur,
Les Animaux, et toute espèce lige
De son
seul appétit, crurent que cette fois
Il fallait subir d'autres lois.
On
s'assemble au désert. Tous quittent leur tanière.
Après
divers avis, on résout, on conclut
D'envoyer hommage et tribut.
Pour l'hommage et pour la manière,
Le
Singe en fut chargé : l'on lui mit par écrit
Ce que l'on voulait qui fût dit.
Le seul tribut les tint en peine :
Car que donner ? il fallait de l'argent.
On en prit d'un Prince obligeant,
Qui possédant dans son domaine
Des mines d'or, fournit ce qu'on voulut.
Comme
il fut question de porter ce tribut,
Le Mulet et l'Âne s'offrirent,
Assistés
du Cheval ainsi que du Chameau.
Tous quatre en chemin ils se mirent,
Avec le Singe, Ambassadeur nouveau.
La
caravane enfin rencontre en un passage
Monseigneur
le Lion . Cela ne leur plut point.
" Nous nous rencontrons tout à point,
Dit-il
; et nous voici compagnons de voyage.
J'allais offrir mon fait à part ;
Mais
bien qu'il soit léger, tout fardeau m'embarrasse.
Obligez-moi de me faire la grâce
Que d'en porter chacun un quart :
Ce ne
vous sera pas une charge trop grande,
Et j'en
serai plus libre et bien plus en état,
En cas
que les voleurs attaquent notre bande,
Et que l'on vienne au combat. "
Éconduire
un Lion rarement se pratique.
Le
voilà donc admis, soulagé, bien reçu,
Et
malgré le Héros de Jupiter issu,
Faisant
chère et vivant sur la bourse publique.
Ils arrivèrent dans un pré
Tout
bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré,
Où maint Mouton cherchait sa vie :
Séjour du frais, véritable patrie
Des
Zéphirs. Le Lion n'y fut pas, qu'à ces Gens
Il se plaignit d'être malade.
" Continuez votre ambassade,
Dit-il
; je sens un feu qui me brûle au dedans,
Et veux
chercher ici quelque herbe salutaire.
Pour vous, ne perdez point de temps :
Rendez-moi
mon argent ; j'en puis avoir affaire.
On
déballe ; et d'abord le Lion s'écria,
D'un ton qui témoignait sa joie :
"
Que de filles, ô Dieux, mes pièces de monnaie
Ont
produites ! Voyez : la plupart sont déjà
Aussi grandes que leurs mères.
Le
croît m'en appartient. " Il prit tout là-dessus ;
Ou bien
s'il ne prit tout, il n'en demeura guères.
Le Singe et les Sommiers confus,
Sans
oser répliquer, en chemin se remirent.
Au fils
de Jupiter on dit qu'ils se plaignirent,
Et n'en eurent point de raison.
Qu'eût-il
fait ? C'eût été Lion contre Lion ;
Et le
proverbe dit : " Corsaires à Corsaires,
L'un
l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires. "
Livre
quatrième Fable 12
Le
Cheval s'étant voulu venger du Cerf
De tout
temps les Chevaux ne sont nés pour les hommes.
Lorsque
le genre humain de gland se contentait,
Âne,
Cheval, et Mule, aux forêts habitait ;
Et l'on
ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
Tant de selles et tant de bâts,
Tant de harnois pour les combats,
Tant de chaises, tant de carrosses ;
Comme aussi ne voyait-on pas
Tant de festins et tant de noces.
Or un Cheval eut alors différend
Avec un Cerf plein de vitesse ;
Et ne pouvant l'attraper en courant,
Il eut
recours à l'Homme, implora son adresse.
L'Homme
lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
Ne lui donna point de repos
Que le
Cerf ne fût pris, et n'y laissât la vie ;
Et cela fait, le Cheval remercie
L'Homme
son bienfaiteur, disant : " Je suis à vous ;
Adieu.
Je m'en retourne en mon séjour sauvage.
- Non
pas cela, dit l'Homme ; il fait meilleur chez nous,
Je vois trop quel est votre usage.
Demeurez donc ; vous serez bien traité,
Et jusqu'au ventre en la litière. "
Hélas ! que sert la bonne chère
Quand on n'a pas la liberté ?
Le
Cheval s'aperçut qu'il avait fait folie ;
Mais il
n'était plus temps ; déjà son écurie
Était prête et toute bâtie.
Il y mourut en traînant son lien.
Sage,
s'il eût remis une légère offense.
Quel
que soit le plaisir que cause la vengeance,
C'est
l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien
Sans qui les autres ne sont rien.
Livre
quatrième Fable 13
Le
Renard et le Buste
Les
Grands, pour la plupart, sont masques de théâtre ;
Leur
apparence impose au vulgaire idolâtre.
L'Âne
n'en sait juger que par ce qu'il en voit.
Le
Renard, au contraire, à fond les examine,
Les
tourne de tout sens ; et quand il s'aperçoit
Que leur fait n'est que bonne mine,
Il leur
applique un mot qu'un Buste de héros
Lui fit dire fort à propos.
C'était
un Buste creux, et plus grand que nature.
Le
Renard, en louant l'effort de la sculpture :
"
Belle tête, dit-il ; mais de cervelle point. "
Combien
de grands Seigneurs sont Bustes en ce point !
Livre
quatrième Fable 14
Le
Loup, la Chèvre et le Chevreau
La
Bique, allant remplir sa traînante mamelle,
Et paître l'herbe nouvelle,
Ferma sa porte au loquet,
Non sans dire à son Biquet :
" Gardez-vous, sur votre vie,
D'ouvrir que l'on ne vous die,
Pour enseigne et mot du guet :
" Foin du Loup et de sa race ! "
Comme elle disait ces mots,
Le Loup de fortune passe ;
Il les recueille à propos,
Et les garde en sa mémoire.
La Bique, comme on peut croire,
N'avait pas vu le Glouton.
Dès
qu'il la voit partie, il contrefait son ton,
Et d'une voix papelarde
Il
demande qu'on ouvre, en disant : " Foin du Loup ! "
Et croyant entrer tout d'un coup.
Le
Biquet soupçonneux par la fente regarde :
"
Montrez-moi patte blanche, ou je n'ouvrirai point ",
S'écria-t-il
d'abord. Patte blanche est un point
Chez
les Loups, comme on sait, rarement en usage.
Celui-ci,
fort surpris d'entendre ce langage,
Comme
il était venu s'en retourna chez soi.
Où
serait le Biquet, s'il eût ajouté foi
Au mot du guet que de fortune
Notre Loup avait entendu ?
Deux sûretés valent mieux qu'une,
Et le
trop en cela ne fut jamais perdu.
Livre
quatrième Fable 15
Le
Loup, la Mère et l'Enfant
Ce Loup me remet en mémoire
Un de
ses compagnons qui fut encor mieux pris :
Il y périt. Voici l'histoire :
Un villageois
avait à l'écart son logis.
Messer
Loup attendait chape-chute à la porte ;
Il
avait vu sortir gibier de toute sorte,
Veaux de lait, Agneaux et Brebis,
Régiments
de Dindons, enfin bonne provende.
Le
Larron commençait pourtant à s'ennuyer.
Il entend un Enfant crier :
La Mère aussitôt le gourmande,
Le menace s'il ne se tait,
De le
donner au Loup. L'Animal se tient prêt,
Remerciant
les Dieux d'une telle aventure,
Quand
la Mère, apaisant sa chère Géniture,
Lui dit
: " Ne criez point ; s'il vient, nous le tuerons.
-
Qu'est ceci ? s'écria le mangeur de Moutons :
Dire
d'un, puis d'un autre ! Est-ce ainsi que l'on traite
Les
gens faits comme moi ? me prend-on pour un sot ?
Que quelque jour ce beau Marmot
Vienne au bois cueillir la noisette !...
"
Comme
il disait ces mots, on sort de la maison :
Un
Chien de cour l'arrête, Épieux et fourches-fières
L'ajustent de toutes manières.
"
Que veniez-vous chercher en ce lieu ? " lui dit-on.
Aussitôt il conta l'affaire.
" Merci de moi ! lui dit la Mère ;
Tu
mangeras mon Fils ! L'ai-je fait à dessein
Qu'il assouvisse un jour ta faim ? "
On assomma la pauvre Bête.
Un
Manant lui coupa le pied droit et la tête :
Le
seigneur du village à sa porte les mit ;
Et ce
dicton picard à l'entour fut écrit :
" Biaux chires Leups, n'écoutez mie
Mère tenchent chen fieux qui crie. "
Livre
quatrième Fable 16
Parole
de Socrate
Socrate un jour faisant bâtir,
Chacun censurait son ouvrage :
L'un
trouvait les dedans, pour ne lui point mentir,
Indignes d'un tel personnage ;
L'autre
blâmait la face, et tous étaient d'avis
Que les
appartements en étaient trop petits.
Quelle
maison pour lui ! l'on y tournait à peine.
" Plût au ciel que de vrais amis,
Telle
qu'elle est, dit-il, elle pût être pleine ! "
Le bon Socrate avait raison
De
trouver pour ceux-là trop grande sa maison.
Chacun
se dit ami ; mais fol qui s'y repose :
Rien n'est plus commun que ce nom,
Rien n'est plus rare que la chose.
Livre
quatrième Fable 17
Le Vieillard
et ses Enfants
Toute
puissance est faible, à moins que d'être unie :
Écoutez
là-dessus l'esclave de Phrygie.
Si
j'ajoute du mien à son invention,
C'est
pour peindre nos moeurs, et non point par envie :
Je suis
trop au-dessous de cette ambition.
Phèdre
enchérit souvent par un motif de gloire ;
Pour
moi, de tels pensers me seraient malséants.
Mais
venons à la fable, ou plutôt à l'histoire
De
celui qui tâcha d'unir tous ses Enfants.
Un
Vieillard prêt d'aller où la mort l'appelait :
"
Mes chers Enfants, dit-il (à ses Fils il parlait),
Voyez
si vous romprez ces dards liés ensemble ;
Je vous
expliquerai le noeud qui les assemble. "
L'Aîné
les ayant pris, et fait tous ses efforts,
Les
rendit, en disant : " Je le donne aux plus forts. "
Un
second lui succède, et se met en posture,
Mais en
vain. Un Cadet tente aussi l'aventure.
Tous
perdirent leur temps ; le faisceau résista :
De ces
dards joints ensemble un seul ne s'éclata.
"
Faibles gens ! dit le Père, il faut que je vous montre
Ce que
ma force peut en semblable rencontre. "
On crut
qu'il se moquait ; on sourit, mais à tort :
Il
sépare les dards, et les rompt sans effort.
"
Vous voyez, reprit-il, l'effet de la concorde :
Soyez
joints, mes Enfants, que l'amour vous accorde. "
Tant
que dura son mal, il n'eut autre discours.
Enfin
se sentant prêt de terminer ses jours :
"
Mes chers Enfants, dit-il, je vais où sont nos Pères ;
Adieu :
promettez-moi de vivre comme Frères ;
Que
j'obtienne de vous cette grâce en mourant. "
Chacun
de ses trois Fils l'en assure en pleurant.
Il
prend à tous les mains ; il meurt ; et les trois Frères
Trouvent
un bien fort grand, mais fort mêlé d'affaires.
Un
Créancier saisit, un Voisin fait procès :
D'abord
notre Trio s'en tire avec succès.
Leur
amitié fut courte autant qu'elle était rare.
Le sang
les avait joints ; l'intérêt les sépare :
L'ambition,
l'envie, avec les Consultants,
Dans la
succession entrent en même temps.
On en
vient au partage, on conteste, on chicane :
Le Juge
sur cent points tour à tour les condamne.
Créanciers
et voisins reviennent aussitôt,
Ceux-là
sur une erreur, ceux-ci sur un défaut.
Les
Frères désunis sont tous d'avis contraire :
L'un
veut s'accommoder, l'autre n'en veut rien faire.
Tous
perdirent leur bien, et voulurent trop tard
Profiter
de ces dards unis et pris à part.
Livre
quatrième Fable 18
L'Oracle
et l'Impie
Vouloir
tromper le Ciel, c'est folie à la Terre.
Le
dédale des coeurs en ses détours n'enserre
Rien
qui ne soit d'abord éclairé par les Dieux :
Tout ce
que l'homme fait, il le fait à leurs yeux,
Même
les actions que dans l'ombre il croit faire.
Un
Païen qui sentait quelque peu le fagot,
Et qui
croyait en Dieu, pour user de ce mot,
Par bénéfice d'inventaire,
Alla consulter Apollon.
Dès qu'il fut en son sanctuaire :
"
Ce que je tiens, dit-il, est-il en vie ou non ? "
Il tenait un Moineau, dit-on,
Prêt d'étouffer la pauvre Bête,
Ou de la lâcher aussitôt,
Pour mettre Apollon en défaut.
Apollon
reconnut ce qu'il avait en tête :
"
Mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton Moineau,
Et ne me tends plus de panneau :
Tu te
trouverais mal d'un pareil stratagème.
Je vois de loin, j'atteins de même. "
Livre
quatrième Fable 19
L'Avare
qui a perdu son Trésor
L'usage
seulement fait la possession.
Je
demande à ces gens de qui la passion
Est
d'entasser toujours, mettre somme sur somme,
Quel
avantage ils ont que n'ait pas un autre homme.
Diogène
là-bas est aussi riche qu'eux,
Et
l'Avare ici-haut comme lui vit en gueux.
L'homme
au trésor caché qu'Ésope nous propose,
Servira d'exemple à la chose.
Ce Malheureux attendait,
Pour
jouir de son bien, une seconde vie ;
Ne
possédait pas l'or, mais l'or le possédait.
Il
avait dans la terre une somme enfouie,
Son coeur avec, n'ayant autre déduit
Que d'y ruminer jour et nuit,
Et
rendre sa chevance à lui-même sacrée.
Qu'il
allât ou qu'il vînt, qu'il bût ou qu'il mangeât,
On
l'eût pris de bien court, à moins qu'il ne songeât
À
l'endroit où gisait cette somme enterrée.
Il y
fit tant de tours qu'un Fossoyeur le vit,
Se
douta du dépôt, l'enleva sans rien dire.
Notre
Avare, un beau jour, ne trouva que le nid.
Voilà
mon homme aux pleurs : il gémit, il soupire,
Il se tourmente, il se déchire.
Un
Passant lui demande à quel sujet ses cris.
" C'est mon trésor que l'on m'a pris.
- Votre
trésor ? où pris ? -Erreur! Source du renvoi introuvable. cette pierre.
- Eh ! sommes-nous en temps de guerre,
Pour
l'apporter si loin ? N'eussiez-vous pas mieux fait
De le
laisser chez vous en votre cabinet,
Que de le changer de demeure ?
Vous
auriez pu sans peine y puiser à toute heure.
- À
toute heure, bons Dieux ! ne tient-il qu'à cela ?
L'argent vient-il comme il s'en va ?
Je n'y
touchais jamais. - Dites-moi donc, de grâce,
Reprit
l'autre, pourquoi vous vous affligez tant,
Puisque
vous ne touchiez jamais à cet argent :
Mettez une pierre à la place,
Elle vous vaudra tout autant. "
Livre
quatrième Fable 20
L'Oeil
du Maître
Un
Cerf, s'étant sauvé dans une étable à Boeufs,
Fut d'abord averti par eux
Qu'il cherchât un meilleur asile.
"
Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas :
Je vous
enseignerai les pâtis les plus gras ;
Ce
service vous peut quelque jour être utile,
Et vous n'en aurez point regret. "
Les
Boeufs, à toutes fins, promirent le secret.
Il se
cache en un coin, respire, et prend courage.
Sur le
soir on apporte herbe fraîche et fourrage,
Comme l'on faisait tous les jours :
L'on va, l'on vient, les Valets font cent
tours,
L'Intendant même ; et pas un, d'aventure,
N'aperçut ni corps, ni ramure,
Ni Cerf enfin. L'habitant des forêts
Rend
déjà grâce aux Boeufs, attend dans cette étable
Que
chacun retournant au travail de Cérès,
Il
trouve pour sortir un moment favorable.
L'un
des Boeufs ruminant lui dit : " Cela va bien ;
Mais
quoi ? l'homme aux cent yeux n'a pas fait sa revue.
Je crains fort pour toi sa venue ;
Jusque-là,
pauvre Cerf, ne te vante de rien. "
Là-dessus
le Maître entre, et vient faire sa ronde.
" Qu'est-ce-ci ? dit-il à son monde.
Je
trouve bien peu d'herbe en tous ces râteliers ;
Cette
litière est vieille : allez vite aux greniers ;
Je veux
voir désormais vos Bêtes mieux soignées.
Que
coûte-t-il d'ôter toutes ces Araignées ?
Ne
saurait-on ranger ces jougs et ces colliers ? "
En
regardant à tout, il voit une autre tête
Que
celles qu'il voyait d'ordinaire en ce lieu.
Le Cerf
est reconnu : chacun prend un épieu ;
Chacun donne un coup à la Bête.
Ses
larmes ne sauraient la sauver du trépas.
On
l'emporte, on la sale, on en fait maint repas,
Dont maint voisin s'éjouit d'être.
Phèdre
sur ce sujet dit fort élégamment :
Il n'est, pour voir, que l'oeil du Maître.
Quant à
moi, j'y mettrais encor l'oeil de l'Amant.
Livre
quatrième Fable 21
L'Alouette
et ses Petits, avec le Maître d'un champ
Ne
t'attends qu'à toi seul : c'est un commun proverbe.
Voici comme Ésope le mit
En crédit.
Les Alouettes font leur nid
Dans les blés, quand ils sont en herbe,
C'est-à-dire environ le temps
Que
tout aime et que tout pullule dans le monde,
Monstres marins au fond de l'onde,
Tigres
dans les forêts, Alouettes aux champs.
Une pourtant de ces dernières
Avait
laissé passer la moitié d'un printemps
Sans
goûter le plaisir des amours printanières.
À toute
force enfin elle se résolut
D'imiter
la Nature, et d'être mère encore.
Elle
bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore,
À la
hâte : le tout alla du mieux qu'il put.
Les
blés d'alentour mûrs avant que la nitée
Se trouvât assez forte encor
Pour voler et prendre l'essor,
De
mille soins divers l'Alouette agitée
S'en va
chercher pâture, avertit ses enfants
D'être
toujours au guet et faire sentinelle.
" Si, le possesseur de ces champs
Vient
avecque son fils, (comme il viendra), dit-elle,
Écoutez bien : selon ce qu'il dira,
Chacun de nous décampera. "
Sitôt
que l'Alouette eut quitté sa famille,
Le
Possesseur du champ vient avecque son Fils.
"
Ces blés sont mûrs, dit-il : allez chez nos amis
Les
prier que chacun, apportant sa faucille,
Nous
vienne aider demain dès la pointe du jour. "
Notre Alouette de retour
Trouve en alarme sa couvée.
L'un
commence : " Il a dit que, l'Aurore levée,
L'on
fît venir demain ses amis pour l'aider...
- S'il
n'a dit que cela, repartit l'Alouette,
Rien ne
nous presse encor de changer de retraite,
Mais
c'est demain qu'il faut tout de bon écouter.
Cependant
soyez gais ; voilà de quoi manger. "
Eux
repus, tout s'endort, les Petits et la Mère.
L'aube
du jour arrive, et d'amis point du tout.
L'Alouette
à l'essor, le Maître s'en vient faire
Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire.
"
Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout.
Nos
amis ont grand tort, et tort qui se repose
Sur de
tels paresseux, à servir ainsi lents.
Mon Fils, allez chez nos Parents
Les prier de la même chose. "
L'épouvante
est au nid plus forte que jamais.
"
Il a dit ses parents, Mère, c'est à cette heure...
-Non, mes enfants ; dormez en paix :
Ne bougeons de notre demeure. "
L'Alouette
eut raison ; car personne ne vint.
Pour la
troisième fois, le Maître se souvint
De
visiter ses blés. " Notre erreur est extrême,
Dit-il,
de nous attendre à d'autres gens que nous.
Il
n'est meilleur ami ni parent que soi-même.
Retenez
bien cela, mon Fils. Et savez-vous
Ce
qu'il faut faire ? Il faut qu'avec notre famille
Nous
prenions dès demain chacun une faucille :
C'est
là notre plus court ; et nous achèverons
Notre moisson quand nous pourrons. "
Dès
lors que ce dessein fut su de l'Alouette :
"
C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants. "
Et les Petits, en même temps,
Voletants, se culebutants,
Délogèrent tous sans trompette.
Livre
quatrième Fable 22
Le
Bûcheron et Mercure
À. M.
L. C. D. B.
(À
Monsieur le Comte de Brienne.)
Votre
goût a servi de règle à mon ouvrage :
J'ai
tenté les moyens d'acquérir son suffrage.
Vous
voulez qu'on évite un soin trop curieux,
Et des
vains ornements l'effort ambitieux ;
Je le
veux comme vous : cet effort ne peut plaire.
Un
auteur gâte tout quand il veut trop bien faire.
Non
qu'il faille bannir certains traits délicats :
Vous
les aimez, ces traits ; et je ne les hais pas.
Quant
au principal but qu'Ésope se propose,
J'y tombe au moins mal que je puis.
Enfin,
si dans ces vers je ne plais et n'instruis,
Il ne
tient pas à moi ; c'est toujours quelque chose.
Comme la force est un point
Dont je ne me pique point,
Je
tâche d'y tourner le vice en ridicule,
Ne
pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule.
C'est
là tout mon talent ; je ne sais s'il suffit.
Tantôt je peins en un récit
La
sotte vanité jointe avecque l'envie,
Deux
pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie :
Tel est ce chétif Animal
Qui
voulut en grosseur au Boeuf se rendre égal.
J'oppose
quelquefois, par une double image,
Le vice
à la vertu, la sottise au bon sens,
Les Agneaux aux Loups ravissants,
La
Mouche à la Fourmi ; faisant de cet ouvrage
Une
ample comédie à cent actes divers,
Et dont la scène est l'Univers.
Hommes,
Dieux, Animaux, tout y fait quelque rôle,
Jupiter
comme un autre. Introduisons celui
Qui
porte de sa part aux Belles la parole :
Ce
n'est pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui.
Un Bûcheron perdit son gagne-pain,
C'est sa cognée ; et la cherchant en vain,
Ce fut pitié là-dessus de l'entendre.
Il n'avait pas des outils à revendre :
Sur celui-ci roulait tout son avoir.
Ne sachant donc où mettre son espoir,
Sa face était de pleurs toute baignée :
" Ô ma cognée ! ô ma pauvre cognée !
S'écriait-il : Jupiter, rends-la-moi ;
Je tiendrai l'être encore un coup de toi.
"
Sa plainte fut de l'Olympe entendue.
Mercure vient. " Elle n'est pas
perdue,
Lui dit ce Dieu ; la connaitras-tu bien ?
Je crois l'avoir près d'ici rencontrée.
"
Lors une d'or à l'homme étant montrée,
Il répondit : " Je n'y demande rien.
"
Une d'argent succède à la première,
Il la refuse. Enfin une de bois :
" Voilà, dit-il, la mienne cette fois
;
Je suis content si j'ai cette dernière.
- Tu les auras, dit le Dieu, toutes trois
:
Ta bonne foi sera récompensée.
- En ce cas-là je les prendrai ",
dit-il.
L'histoire en est aussitôt dispersée ;
Et Boquillons de perdre leur outil,
Et de crier pour se le faire rendre.
Le Roi des Dieux ne sait auquel entendre.
Son fils Mercure aux criards vient encor ;
À chacun d'eux il en montre une d'or.
Chacun eût cru passer pour une bête
De ne pas dire aussitôt : " La voilà
! "
Mercure, au lieu de donner celle-là,
Leur en décharge un grand coup sur la
tête.
Ne point mentir, être content du sien,
C'est le plus sûr : cependant on s'occupe
À dire faux pour attraper du bien.
Que sert cela ? Jupiter n'est pas dupe.
Livre
cinquième Fable 1
Le Pot
de terre et le Pot de fer
Le Pot de fer proposa
Au Pot de terre un voyage.
Celui-ci s'en excusa,
Disant qu'il ferait que sage
De garder le coin du feu ;
Car il lui fallait si peu,
Si peu, que la moindre chose
De son débris serait cause :
Il n'en reviendrait morceau.
" Pour vous, dit-il, dont la peau
Est plus dure que la mienne,
Je ne vois rien qui vous tienne.
- Nous vous mettrons à couvert,
Repartit le Pot de fer :
Si quelque matière dure
Vous menace d'aventure,
Entre deux je passerai,
Et du coup vous sauverai. "
Cette offre le persuade.
Pot de fer son camarade
Se met droit à ses côtés.
Mes gens s'en vont à trois pieds,
Clopin-clopant comme ils peuvent,
L'un contre l'autre jetés
Au moindre hoquet qu'ils treuvent.
Le Pot
de terre en souffre ; il n'eut pas fait cent pas
Que par
son Compagnon il fut mis en éclats,
Sans qu'il eût lieu de se plaindre.
Ne nous
associons qu'avecque nos égaux,
Ou bien il nous faudra craindre
Le destin d'un de ces Pots.
Livre
cinquième Fable 2
Le
petit Poisson et le Pêcheur
Petit poisson deviendra grand,
Pourvu que Dieu lui prête vie ;
Mais le lâcher en attendant,
Je tiens pour moi que c'est folie :
Car de
le rattraper il n'est pas trop certain.
Un
Carpeau, qui n'était encore que fretin,
Fut
pris par un Pêcheur au bord d'une rivière.
"
Tout fait nombre, dit l'homme en voyant son butin :
Voilà
commencement de chère et de festin :
Mettons-le en notre gibecière. "
Le
pauvre Carpillon lui dit en sa manière :
"
Que ferez-vous de moi ? je ne saurais fournir
Au plus qu'une demi-bouchée.
Laissez-moi Carpe devenir :
Je serai par vous repêchée ;
Quelque
gros Partisan m'achètera bien cher :
Au lieu qu'il vous en faut chercher
Peut-être encor cent de ma taille
Pour
faire un plat. Quel plat ? croyez-moi, rien qui vaille.
- Rien
qui vaille ? Eh bien ! soit, repartit le Pêcheur :
Poisson,
mon bel ami, qui faites le Prêcheur,
Vous
irez dans la poêle ; et vous avez beau dire,
Dès ce soir on vous fera frire. "
Un Tien
vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l'auras :
L'un est sûr, l'autre ne l'est pas.
Livre
cinquième Fable 3
Les
Oreilles du Lièvre
Un
animal cornu blessa de quelques coups
Le Lion, qui plein de courroux,
Pour ne plus tomber en la peine,
Bannit des lieux de son domaine
Toute
bête portant des cornes à son front.
Chèvres,
Béliers, Taureaux aussitôt délogèrent ;
Daims et Cerfs de climat changèrent :
Chacun à s'en aller fut prompt.
Un
Lièvre, apercevant l'ombre de ses oreilles,
Craignit que quelque Inquisiteur
N'allât
interpréter à cornes leur longueur,
Ne les
soutînt en tout à des cornes pareilles.
"
Adieu, voisin Grillon, dit-il ; je pars d'ici :
Mes
oreilles enfin seraient cornes aussi ;
Et
quand je les aurais plus courtes qu'une Autruche,
Je
craindrais même encor. " Le Grillon repartit :
" Cornes cela ? Vous me prenez pour
cruche ;
Ce sont oreilles que Dieu fit.
- On les fera passer pour cornes,
Dit
l'Animal craintif, et cornes de Licornes.
J'aurais
beau protester ; mon dire et mes raisons
Iront aux Petites-Maisons. "
Livre
cinquième Fable 4
Le
Renard ayant la queue coupée
Un vieux Renard, mais des plus fins,
Grand
croqueur de Poulets, grand preneur de Lapins,
Sentant son Renard d'une lieue,
Fut enfin au piège attrapé.
Par grand hasard en étant échappé,
Non pas
franc, car pour gage il y laissa sa queue ;
S'étant,
dis-je, sauvé sans queue, et tout honteux,
Pour
avoir des pareils (comme il était habile),
Un jour
que les Renards tenaient conseil entre eux :
"
Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile,
Et qui
va balayant tous les sentiers fangeux ?
Que
nous sert cette queue ? Il faut qu'on se la coupe :
Si l'on me croit, chacun s'y résoudra.
- Votre
avis est fort bon, dit quelqu'un de la troupe ;
Mais
tournez-vous, de grâce, et l'on vous répondra. "
À ces
mots il se fit une telle huée,
Que le
pauvre Écourté ne put être entendu.
Prétendre
ôter la queue eût été temps perdu :
La mode en fut continuée.
Livre
cinquième Fable 5
La
Vieille et les deux Servantes
Il
était une Vieille ayant deux Chambrières :
Elles
filaient si bien que les Soeurs Filandières
Ne
faisaient que brouiller au prix de celles-ci.
La
Vieille n'avait point de plus pressant souci
Que de
distribuer aux Servantes leur tâche.
Dès que
Téthys chassait Phébus aux crins dorés,
Tourets
entraient en jeu, fuseaux étaient tirés ;
Deçà, delà, vous en aurez :
Point de cesse, point de relâche.
Dès que
l'Aurore, dis-je, en son char remontait,
Un
misérable Coq à point nommé chantait ;
Aussitôt
notre Vieille, encor plus misérable,
S'affublait
d'un jupon crasseux et détestable,
Allumait
une lampe, et courait droit au lit
Où, de
tout leur pouvoir, de tout leur appétit,
Dormaient les deux pauvres Servantes.
L'une
entr'ouvrait un oeil, l'autre étendait un bras ;
Et toutes deux, très malcontentes,
Disaient
entre leurs dents : " Maudit Coq, tu mourras. "
Comme
elles l'avaient dit, la bête fut grippée :
Le
Réveille-matin eut la gorge coupée.
Ce
meurtre n'amenda nullement leur marché :
Notre
Couple, au contraire, à peine était couché,
Que la
Vieille, craignant de laisser passer l'heure,
Courait
comme un Lutin par toute sa demeure.
C'est ainsi que le plus souvent,
Quand
on pense sortir d'une mauvaise affaire,
On s'enfonce encor plus avant :
Témoin ce Couple et son salaire.
La
Vieille au lieu du Coq, les fit tomber par là
De Charybde en Scylla.
Livre
cinquième Fable 6
Le
Satyre et le Passant
Au fond
d'un antre sauvage
Un
Satyre et ses Enfants
Allaient
manger leur potage,
Et
prendre l'écuelle aux dents.
On les
eût vus sur la mousse,
Lui, sa
Femme, et maint Petit :
Ils
n'avaient tapis ni housse,
Mais
tous fort bon appétit.
Pour se
sauver de la pluie,
Entre
un Passant morfondu,
Au
brouet on le convie :
Il
n'était pas attendu.
Son
Hôte n'eut pas la peine
De le
semondre deux fois.
D'abord
avec son haleine
Il se
réchauffe les doigts.
Puis
sur les mets qu'on lui donne,
Délicat,
il souffle aussi.
Le
Satyre s'en étonne :
"
Notre Hôte, à quoi bon ceci ?
- L'un
refroidit mon potage ;
L'autre
réchauffe ma main.
- Vous
pouvez, dit le Sauvage,
Reprendre
votre chemin.
Ne
plaise aux Dieux que je couche
Avec
vous sous même toit !
Arrière
ceux dont la bouche
Souffle
le chaud et le froid. "
Livre
cinquième Fable 7
Le
Cheval et le Loup
Un certain Loup, dans la saison
Que les
tièdes Zéphyrs ont l'herbe rajeunie,
Et que
les Animaux quittent tous la maison
Pour s'en aller chercher leur vie :
Un
Loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l'hiver,
Aperçut
un Cheval qu'on avait mis au vert.
Je laisse à penser quelle joie.
"
Bonne chasse, dit-il, qui l'aurait à son croc !
Eh !
que n'es-tu Mouton ! car tu me serais hoc,
Au lieu
qu'il faut ruser pour avoir cette proie.
Rusons
donc. " Ainsi dit, il vient à pas comptés ;
Se dit Écolier d'Hippocrate ;
Qu'il
connaît les vertus et les propriétés
De tous les simples de ces prés ;
Qu'il sait guérir, sans qu'il se flatte,
Toutes
sortes de maux. Si Dom Coursier voulait
Ne point celer sa maladie,
Lui Loup gratis le guérirait ;
Car le voir en cette prairie
Paître ainsi, sans être lié,
Témoignait
quelque mal, selon la médecine.
" J'ai, dit la Bête chevaline,
Une apostume sous le pied.
- Mon
Fils, dit le Docteur, il n'est point de partie
Susceptible de tant de maux.
J'ai
l'honneur de servir Nosseigneurs les Chevaux,
Et fais aussi la Chirurgie. "
Mon
Galand ne songeait qu'à bien prendre son temps,
Afin de happer son Malade.
L'autre,
qui s'en doutait, lui lâche une ruade,
Qui vous lui met en marmelade
Les mandibules et les dents.
"
C'est bien fait, (dit le Loup en soi-même fort triste) ;
Chacun
à son métier doit toujours s'attacher.
Tu veux faire ici l'Herboriste,
Et ne fus jamais que Boucher. "
Livre
cinquième Fable 8
Le
Laboureur et ses Enfants
Travaillez, prenez de la peine :
C'est le fonds qui manque le moins.
Un
riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit
venir ses Enfants, leur parla sans témoins.
"
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.
Je ne
sais pas l'endroit ; mais un peu de courage
Vous le
fera trouver, vous en viendrez à bout.
Remuez
votre champ dès qu'on aura fait l'août :
Creusez,
fouillez, bêchez, ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse. "
Le Père
mort, les Fils vous retournent le champ,
Deçà,
delà, partout ; si bien qu'au bout de l'an
Il en rapporta davantage.
D'argent,
point de caché. Mais le Père fut sage
De leur montrer, avant sa mort,
Que le travail est un trésor.
Livre
cinquième Fable 9
La
Montagne qui accouche
Une Montagne en mal d'enfant
Jetait une clameur si haute,
Que chacun, au bruit accourant,
Crut qu'elle accoucherait sans faute
D'une cité plus grosse que Paris :
Elle accoucha d'une Souris.
Quand je songe à cette fable,
Dont le récit est menteur
Et le sens est véritable,
Je me figure un auteur
Qui dit : " Je chanterai la guerre
Que
firent les Titans au Maître du tonnerre. "
C'est
promettre beaucoup : mais qu'en sort-il souvent ?
Du vent.
Livre
cinquième Fable 10
La
Fortune et le jeune Enfant
Sur le bord d'un puits très profond
Dormait, étendu de son long,
Un Enfant alors dans ses classes.
Tout
est aux Écoliers couchette et matelas.
Un honnête Homme, en pareil cas,
Aurait fait un saut de vingt brasses.
Près de là tout heureusement
La
Fortune passa, l'éveilla doucement,
Lui
disant : " Mon Mignon, je vous sauve la vie ;
Soyez
une autre fois plus sage, je vous prie.
Si vous
fussiez tombé, l'on s'en fût pris à moi ;
Cependant c'était votre faute.
Je vous demande, en bonne foi,
Si cette imprudence si haute
Provient
de mon caprice. " Elle part à ces mots.
Pour moi, j'approuve son propos.
Il n'arrive rien dans le monde
Qu'il ne faille qu'elle en réponde :
Nous la faisons de tous écots ;
Elle
est prise à garant de toutes aventures.
Est-on
sot, étourdi, prend-on mal ses mesures ;
On
pense en être quitte en accusant son sort :
Bref, la Fortune a toujours tort.
Livre
cinquième Fable 11
Les
Médecins
Le
Médecin Tant-Pis allait voir un malade
Que
visitait aussi son confrère Tant-Mieux.
Ce
dernier espérait, quoique son Camarade
Soutînt
que le Gisant irait voir ses aïeux.
Tous
deux s'étant trouvés différents pour la cure,
Leur
Malade paya le tribut à Nature,
Après qu'en
ses conseils Tant-Pis eut été cru.
Ils
triomphaient encor sur cette maladie.
L'un
disait : " Il est mort ; je l'avais bien prévu.
- S'il
m'eût cru, disait l'autre, il serait plein de vie. "
Livre
cinquième Fable 12
La
Poule aux Oeufs d'or
L'Avarice
perd tout en voulant tout gagner.
Je ne veux, pour le témoigner,
Que
celui dont la Poule, à ce que dit la fable,
Pondait tous les jours un oeuf d'or.
Il crut
que dans son corps elle avait un trésor :
Il la
tua, l'ouvrit, et la trouva semblable
À
celles dont les oeufs ne lui rapportaient rien,
S'étant
lui-même ôté le plus beau de son bien.
Belle leçon pour les gens chiches !
Pendant
ces derniers temps, combien en a-t-on vus
Qui du
soir au matin sont pauvres devenus,
Pour vouloir trop tôt être riches !
Livre
cinquième Fable 13
L'Âne
portant des Reliques
Un Baudet chargé de reliques
S'imagina qu'on l'adorait :
Dans ce penser il se carrait,
Recevant
comme siens l'encens et les cantiques.
Quelqu'un vit l'erreur, et lui dit :
" Maître Baudet, ôtez-vous de
l'esprit
Une vanité si folle.
Ce n'est pas vous, c'est l'Idole,
À qui cet honneur se rend,
Et que la gloire en est due. "
D'un Magistrat ignorant
C'est la robe qu'on salue.
Livre
cinquième Fable 14
Le Cerf
et la Vigne
Un
Cerf, à la faveur d'une Vigne fort haute,
Et
telle qu'on en voit en de certains climats,
S'étant
mis à couvert et sauvé du trépas,
Les
Veneurs pour ce coup, croyaient leurs Chiens en faute ;
Ils les
rappellent donc. Le Cerf, hors de danger,
Broute
sa bienfaitrice : ingratitude extrême !
On
l'entend, on retourne, on le fait déloger :
Il vient mourir en ce lieu même.
"
J'ai mérité, dit-il, ce juste châtiment :
Profitez-en,
ingrats. " Il tombe en ce moment.
La
Meute en fait curée : il lui fut inutile
De
pleurer aux Veneurs à sa mort arrivés.
Vraie
image de ceux qui profanent l'asile
Qui les a conservés.
Livre
cinquième Fable 15
Le
Serpent et la Lime
On
conte qu'un Serpent, voisin d'un Horloger
(C'était
pour l'Horloger un mauvais voisinage),
Entra
dans sa boutique, et cherchant à manger,
N'y rencontra pour tout potage
Qu'une
Lime d'acier, qu'il se mit à ronger.
Cette
Lime lui dit, sans se mettre en colère :
" Pauvre ignorant ! et que prétends-tu
faire ?
Tu te prends à plus dur que toi.
Petit Serpent à tête folle,
Plutôt que d'emporter de moi
Seulement le quart d'une obole,
Tu te romprais toutes les dents.
Je ne crains que celles du temps. "
Ceci
s'adresse à vous, esprits du dernier ordre,
Qui
n'étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre.
Vous vous tourmentez vainement.
Croyez-vous
que vos dents impriment leurs outrages
Sur tant de beaux ouvrages ?
Ils
sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant.
Livre
cinquième Fable 16
Le
Lièvre et la Perdrix
Il ne
se faut jamais moquer des misérables :
Car qui
peut s'assurer d'être toujours heureux ?
Le sage Ésope dans ses fables
Nous en donne un exemple ou deux.
Celui qu'en ces vers je propose,
Et les siens, ce sont même chose.
Le
Lièvre et la Perdrix, concitoyens d'un champ,
Vivaient
dans un état, ce semble, assez tranquille,
Quand une Meute s'approchant
Oblige
le premier à chercher un asile.
Il
s'enfuit dans son fort, met les Chiens en défaut,
Sans même en excepter Brifaut.
Enfin il se trahit lui-même
Par les
esprits sortant de son corps échauffé.
Miraut,
sur leur odeur ayant philosophé,
Conclut
que c'est son Lièvre, et d'une ardeur extrême
Il le
pousse, et Rustaut, qui n'a jamais menti,
Dit que le Lièvre est reparti.
Le
pauvre malheureux vient mourir à son gîte.
La Perdrix le raille, et lui dit :
" Tu te vantais d'être si vite !
Qu'as-tu
fait de tes pieds ? " Au moment qu'elle rit,
Son
tour vient ; on la trouve. Elle croit que ses ailes
La sauront
garantir à toute extrémité ;
Mais la Pauvrette avait compté
Sans l'Autour aux serres cruelles.
Livre
cinquième Fable 17
L'Aigle
et le Hibou
L'Aigle
et le Chat-huant leurs querelles cessèrent,
Et firent tant qu'ils s'embrassèrent.
L'un
jura foi de Roi, l'autre foi de Hibou,
Qu'ils
ne se goberaient leurs Petits peu ni prou.
"
Connaissez-vous les miens ? dit l'Oiseau de Minerve.
- Non,
dit l'Aigle. - Tant pis, reprit le triste Oiseau :
Je crains en ce cas pour leur peau :
C'est hasard si je les conserve.
Comme
vous êtes Roi, vous ne considérez
Qui ni
quoi : Rois et Dieux mettent, quoi qu'on leur die,
Tout en même catégorie.
Adieu
mes Nourrissons, si vous les rencontrez.
-
Peignez-les-moi, dit l'Aigle, ou bien me les montrez,
Je n'y toucherai de ma vie. "
Le
Hibou repartit : " Mes Petits sont mignons,
Beaux,
bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons :
Vous
les reconnaîtrez sans peine à cette marque.
N'allez
pas l'oublier ; retenez-la si bien
Que chez moi la maudite Parque
N'entre point par votre moyen. .
Il
advint qu'au Hibou Dieu donna géniture
De
façon qu'un beau soir qu'il était en pâture,
Notre Aigle aperçut d'aventure,
Dans les coins d'une roche dure,
Ou dans les trous d'une masure
(Je ne sais pas lequel des deux),
De petits monstres fort hideux,
Rechignés,
un air triste, une voix de Mégère.
"
Ces enfants ne sont pas, dit l'Aigle, à notre ami.
Croquons-les.
" Le Galand n'en fit pas à demi.
Ses
repas ne sont point repas à la légère.
Le Hibou,
de retour, ne trouve que les pieds
De ses
chers Nourrissons, hélas ! pour toute chose.
Il se
plaint ; et les Dieux sont par lui suppliés
De
punir le Brigand qui de son deuil est cause.
Quelqu'un
lui dit alors : " N'en accuse que toi,
Ou plutôt la commune loi
Qui veut qu'on trouve son semblable
Beau, bien fait, et sur tous aimable.
Tu fis
de tes Enfants à l'Aigle ce portrait :
En avaient-ils le moindre trait ? "
Livre
cinquième Fable 18
Le Lion
s'en allant en guerre
Le Lion
dans sa tête avait une entreprise.
Il tint
conseil de guerre, envoya ses Prévôts,
Fit avertir les Animaux :
Tous
furent du dessein, chacun selon sa guise.
L'Éléphant devait sur son dos
Porter l'attirail nécessaire,
Et combattre à son ordinaire ;
L'Ours, s'apprêter pour les assauts ;
Le
Renard, ménager de secrètes pratiques ;
Et le
Singe, amuser l'ennemi par ses tours.
"
Renvoyez, dit quelqu'un, les Ânes, qui sont lourds,
Et les
Lièvres, sujets à des terreurs paniques.
- Point
du tout, dit le Roi ; je les veux employer :
Notre
troupe sans eux ne serait pas complète.
L'Âne
effraiera les gens, nous servant de trompette ;
Et le
Lièvre pourra nous servir de courrier. "
Le Monarque prudent et sage
De ses
moindres sujets sait tirer quelque usage,
Et connaît les divers talents.
Il
n'est rien d'inutile aux personnes de sens.
Livre
cinquième Fable 19
L'Ours
et les deux Compagnons
Deux Compagnons, pressés d'argent,
À leur voisin Fourreur vendirent
La peau d'un Ours encore vivant ;
Mais
qu'ils tueraient bientôt, du moins à ce qu'ils dirent.
C'était
le Roi des Ours au compte de ces gens.
Le
Marchand à sa peau devait faire fortune :
Elle
garantirait des froids les plus cuisants ;
On en
pourrait fourrer plutôt deux robes qu'une.
Dindenaut
prisait moins ses Moutons qu'eux leur Ours :
Leur, à
leur compte, et non à celui de la Bête.
S'offrant
de la livrer au plus tard dans deux jours,
Ils
conviennent de prix, et se mettent en quête ;
Trouvent
l'Ours qui s'avance, et vient vers eux au trot.
Voilà
mes Gens frappés comme d'un coup de foudre.
Le
marché ne tint pas ; il fallut le résoudre :
D'intérêts
contre l'Ours, on n'en dit pas un mot.
L'un
des deux Compagnons grimpe au faîte d'un arbre.
L'autre, plus froid que n'est un marbre,
Se
couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,
Ayant quelque part ouï dire
Que l'Ours s'acharne peu souvent
Sur un
corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
Seigneur
Ours, comme un sot, donna dans ce panneau.
Il voit
ce corps gisant, le croit privé de vie ;
Et de peur de supercherie,
Le
tourne, le retourne, approche son museau,
Flaire aux passages de l'haleine.
"
C'est, dit-il, un cadavre ; ôtons-nous, car il sent. "
À ces
mots, l'Ours s'en va dans la forêt prochaine.
L'un de
nos deux Marchands de son arbre descend,
Court à
son Compagnon, lui dit que c'est merveille
Qu'il
n'ait eu seulement que la peur pour tout mal.
"
Eh bien, ajouta-t-il, la peau de l'Animal ?
Mais que t'a-t-il dit à l'oreille ?
Car il s'approchait de bien près,
Te retournant avec sa serre.
- Il m'a dit qu'il ne faut jamais
Vendre
la peau de l'Ours qu'on ne l'ait mis par terre. "
Livre
cinquième Fable 20
L'Âne
vêtu de la peau du Lion
De la
peau du Lion l'Âne s'étant vêtu,
Était craint partout à la ronde ;
Et bien qu'Animal sans vertu,
Il faisait trembler tout le monde.
Un
petit bout d'oreille échappé par malheur
Découvrit la fourbe et l'erreur :
Martin fit alors son office.
Ceux
qui ne savaient pas la ruse et la malice
S'étonnaient de voir que Martin
Chassât les Lions au moulin.
Force gens font du bruit en France,
Par qui
cet apologue est rendu familier.
Un équipage cavalier
Fait les trois quarts de leur vaillance.
Livre
cinquième Fable 21
Le
Pâtre et le Lion
Les
fables ne sont pas ce qu'elles semblent être :
Le plus
simple animal nous y tient lieu de maître.
Une
morale nue apporte de l'ennui :
Le
conte fait passer le précepte avec lui.
En ces
sortes de feinte il faut instruire et plaire,
Et
conter pour conter me semble peu d'affaire.
C'est
par cette raison qu'égayant leur esprit,
Nombre
de gens fameux en ce genre ont écrit.
Tous
ont fui l'ornement et le trop d'étendue :
On ne
voit point chez eux de parole perdue.
Phèdre
était si succinct qu'aucuns l'en ont blâmé ;
Ésope
en moins de mots s'est encore exprimé.
Mais
sur tous certain Grec renchérit, et se pique
D'une élégance laconique ;
Il
renferme toujours son conte en quatre vers :
Bien ou
mal, je le laisse à juger aux experts.
Voyons-le
avec Ésope en un sujet semblable :
L'un
amène un Chasseur, l'autre un Pâtre, en sa fable.
J'ai
suivi leur projet quant à l'événement,
Y
cousant en chemin quelque trait seulement.
Voici
comment à peu près Ésope le raconte :
Un
Pâtre, à ses brebis trouvant quelque méconte,
Voulut
à toute force attraper le Larron.
Il s'en
va près d'un antre, et tend à l'environ
Des
lacs à prendre Loups, soupçonnant cette engeance.
" Avant que partir de ces lieux,
Si tu
fais, disait-il, ô Monarque des Dieux,
Que le
drôle à ces lacs se prenne en ma présence,
Et que je goûte ce plaisir,
Parmi vingt Veaux je veux choisir
Le plus gras, et t'en faire offrande.
À ces
mots, sort de l'antre un Lion grand et fort.
Le
Pâtre se tapit, et dit, à demi mort :
"
Que l'homme ne sait guère, hélas, ce qu'il demande !
Pour
trouver le Larron qui détruit mon troupeau
Et le
voir en ces lacs pris avant que je parte,
Ô
Monarque des Dieux, je t'ai promis un Veau :
Je te
promets un Boeuf si tu fais qu'il s'écarte. "
C'est
ainsi que l'a dit le principal auteur ;
Passons à son imitateur.
Livre
sixième Fable 1
Le Lion
et le Chasseur
Un Fanfaron, amateur de la chasse,
Venant de perdre un Chien de bonne race,
Qu'il soupçonnait dans le corps d'un Lion,
Vit un Berger : " Enseigne-moi, de
grâce,
De mon Voleur, lui dit-il, la maison ;
Que de ce pas je me fasse raison. "
Le Berger dit : " C'est vers cette
montagne.
En lui payant de tribut un Mouton
Par chaque mois, j'erre dans la campagne
Comme il me plaît, et je suis en repos.
"
Dans le moment qu'ils tenaient ces propos,
Le Lion sort, et vient d'un pas agile.
Le Fanfaron aussitôt d'esquiver :
" Ô Jupiter, montre-moi quelque
asile,
S'écria-t-il, qui me puisse sauver !
La vraie épreuve de courage
N'est
que dans le danger que l'on touche du doigt.
Tel le
cherchait, dit-il, qui, changeant de langage,
S'enfuit aussitôt qu'il le voit.
Livre
sixième Fable 2
Phébus
et Borée
Borée
et le Soleil virent un Voyageur
Qui s'était muni par bonheur
Contre
le mauvais temps. (On entrait dans l'automne,
Quand
la précaution aux voyageurs est bonne :
Il
pleut, le soleil luit, et l'écharpe d'Iris
Rend ceux qui sortent avertis
Qu'en
ces mois le manteau leur est fort nécessaire ;
Les
Latins les nommaient douteux, pour cette affaire.)
Notre
homme s'était donc à la pluie attendu :
Bon
manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte.
"
Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu
À tous
les accidents ; mais il n'a pas prévu
Que je saurai souffler de sorte
Qu'il
n'est bouton qui tienne : il faudra, si je veux,
Que le manteau s'en aille au Diable.
L'ébattement
pourrait nous en être agréable :
Vous
plaît-il de l'avoir ? - Eh bien, gageons nous deux,
(Dit Phébus), sans tant de paroles,
À qui
plus tôt aura dégarni les épaules
Du Cavalier que nous voyons.
Commencez
: je vous laisse obscurcir mes rayons. "
Il n'en
fallut pas plus. Notre Souffleur à gage
Se
gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon ;
Fait un vacarme de démon,
Siffle,
souffle, tempête, et brise, en son passage,
Maint
toit qui n'en peut mais fait périr maint bateau :
Le tout au sujet du manteau.
Le
Cavalier eut soin d'empêcher que l'orage
Ne se pût engouffrer dedans ;
Cela le
préserva : le Vent perdit son temps :
Plus il
se tourmentait, plus l'autre tenait ferme ;
Il eut
beau faire agir le collet et les plis.
Sitôt qu'il fut au bout du terme
Qu'à la gageure on avait mis,
Le Soleil dissipe la nue ;
Récrée,
et puis pénètre enfin le Cavalier,
Sous son balandras fait qu'il sue,
Le contraint de s'en dépouiller.
Encor
n'usa-t-il pas de toute sa puissance.
Plus fait douceur que violence.
Livre
sixième Fable 3
Jupiter
et le Métayer
Jupiter
eut jadis une ferme à donner.
Mercure
en fit l'annonce, et Gens se présentèrent,
Firent des offres, écoutèrent :
Ce ne fut pas sans bien tourner ;
L'un alléguait que l'héritage
Était
frayant et rude, et l'autre un autre si.
Pendant qu'ils marchandaient ainsi,
Un
d'eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage,
Promit
d'en rendre tant, pourvu que Jupiter
Le laissât disposer de l'air,
Lui donnât saison à sa guise,
Qu'il
eût du chaud, du froid, du beau temps, de la bise,
Enfin du sec et du mouillé,
Aussitôt qu'il aurait bâillé.
Jupiter
y consent. Contrat passé ; notre homme
Tranche
du Roi des airs, pleut, vente, et fait en somme
Un
climat pour lui seul : ses plus proches voisins
Ne s'en
sentaient non plus que les Américains.
Ce fut
leur avantage ; ils eurent bonne année,
Pleine moisson, pleine vinée.
Monsieur
le Receveur fut très mal partagé.
L'an suivant, voilà tout changé,
Il ajuste d'une autre sorte
La température des cieux.
Son champ ne s'en trouve pas mieux,
Celui
de ses voisins fructifie et rapporte.
Que
fait-il ? Il recourt au Monarque des Dieux,
Il confesse son imprudence.
Jupiter
en usa comme un maître fort doux.
Concluons que la Providence
Sait ce qu'il nous faut, mieux que nous.
Livre
sixième Fable 4
Le
Cochet, Le Chat et le Souriceau
Un
Souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,
Fut presque pris au dépourvu.
Voici
comme il conta l'aventure à sa Mère.
"
J'avais franchi les monts qui bornent cet État,
Et trottais comme un jeune Rat
Qui cherche à se donner carrière,
Lorsque
deux animaux m'ont arrêté les yeux ;
L'un doux, bénin, et gracieux,
Et
l'autre turbulent et plein d'inquiétude.
Il a la voix perçante et rude ;
Sur la tête un morceau de chair,
Une
sorte de bras dont il s'élève en l'air,
Comme pour prendre sa volée ;
La queue en panache étalée. "
Or
c'était un Cochet dont notre Souriceau
Fit à sa Mère le tableau,
Comme
d'un animal venu de l'Amérique.
"
Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
Faisant tel bruit et tel fracas,
Que
moi, qui, grâce aux Dieux, de courage me pique
En ai pris la fuite de peur,
Le maudissant de très bon coeur.
Sans lui j'aurais fait connaissance
Avec
cet Animal qui m'a semblé si doux.
Il est velouté comme nous,
Marqueté,
longue queue, une humble contenance ;
Un
modeste regard, et pourtant l'oeil luisant :
Je le crois fort sympathisant
Avec
Messieurs les Rats ; car il a des oreilles
En figure aux nôtres pareilles.
Je
l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat
L'autre m'a fait prendre la fuite.
- Mon
fils, dit la Souris, ce doucet est un Chat,
Qui, sous son minois hypocrite,
Contre toute ta parenté
D'un malin vouloir est porté.
L'autre Animal, tout au contraire,
Bien éloigné de nous mal-faire,
Servira
quelque jour peut-être à nos repas.
Quant
au Chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.
Garde-toi, tant que tu vivras,
De juger des gens sur la mine. "
Livre
sixième Fable 5
Le
Renard, le Singe et les Animaux
Les
Animaux, au décès d'un Lion,
En son
vivant Prince de la contrée,
Pour
faire un Roi s'assemblèrent, dit-on.
De son
étui la couronne est tirée :
Dans
une chartre un Dragon la gardait.
Il se
trouva que, sur tous essayée,
À pas
un d'eux elle ne convenait :
Plusieurs
avaient la tête trop menue,
Aucuns
trop grosse, aucuns même cornue.
Le
Singe aussi fit l'épreuve en riant,
Et par
plaisir la tiare essayant,
Il fit
autour force grimaceries,
Tours
de souplesse, et mille singeries,
Passa
dedans ainsi qu'en un cerceau.
Aux
Animaux cela sembla si beau,
Qu'il
fut élu : chacun lui fit hommage ;
Le Renard
seul regretta son suffrage,
Sans
toutefois montrer son sentiment.
Quand
il eut fait son petit compliment,
Il dit
au Roi : " Je sais, Sire, une cache,
Et ne
crois pas qu'autre que moi la sache.
Or tout
trésor, par droit de royauté,
Appartient,
Sire, à Votre Majesté. "
Le
nouveau Roi bâille après la finance :
Lui-même
y court pour n'être pas trompé.
C'était
un piège : il y fut attrapé.
Le
Renard dit, au nom de l'assistance :
"
Prétendrais-tu nous gouverner encor,
Ne
sachant pas te conduire toi-même ? "
Il fut
démis ; et l'on tomba d'accord
Qu'à
peu de gens convient le diadème.
Livre
sixième Fable 6
Le
Mulet se vantant de sa Généalogie
Le
Mulet d'un prélat se piquait de noblesse,
Et ne parlait incessamment
Que de sa Mère la Jument,
Dont il contait mainte prouesse.
Elle
avait fait ceci, puis avait été là.
Son Fils prétendait pour cela
Qu'on le dût mettre dans l'Histoire.
Il eût
cru s'abaisser servant un Médecin.
Étant
devenu vieux, on le mit au moulin.
Son
Père l'Âne alors lui revint en mémoire.
Quand le malheur ne serait bon
Qu'à mettre un sot à la raison,
Toujours serait-ce à juste cause
Qu'on le dît bon à quelque chose.
Livre
sixième Fable 7
Le
Vieillard et l'Âne
Un
Vieillard sur son Âne aperçut, en passant,
Un pré plein d'herbe et fleurissant :
Il y
lâche sa Bête, et le Grison se rue
Au travers de l'herbe menue,
Se vautrant, grattant, et frottant,
Gambadant, chantant, et broutant,
Et faisant mainte place nette.
L'ennemi vient sur l'entrefaite.
" Fuyons, dit alors le Vieillard.
-Pourquoi ? répondit le Paillard :
Me
fera-t-on porter double bât, double charge ?
- Non
pas, dit le Vieillard, qui prit d'abord le large.
- Et
que m'importe donc, dit l'Âne, à qui je sois ?
Sauvez-vous, et me laissez paître.
Notre ennemi, c'est notre maître :
Je vous le dis en bon françois. "
Livre
sixième Fable 8
Le Cerf
se voyant dans l'eau
Dans le cristal d'une fontaine
Un Cerf se mirant autrefois
Louait la beauté de son bois,
Et ne pouvait qu'avecque peine
Souffrir ses jambes de fuseaux,
Dont il
voyait l'objet se perdre dans les eaux.
"
Quelle proportion de mes pieds à ma tête !
Disait-il
en voyant leur ombre avec douleur :
Des
taillis les plus hauts mon front atteint le faîte ;
Mes pieds ne me font point d'honneur.
"
Tout en parlant de la sorte,
Un limier le fait partir.
Il tâche à se garantir ;
Dans les forêts il s'emporte.
Son bois, dommageable ornement,
L'arrêtant à chaque moment,
Nuit à l'office que lui rendent
Ses pieds, de qui ses jours dépendent.
Il se
dédit alors, et maudit les présents
Que le Ciel lui fait tous les ans.
Nous
faisons cas du Beau, nous méprisons l'Utile ;
Et le Beau souvent nous détruit.
Ce Cerf
blâme ses pieds, qui le rendent agile ;
Il estime un bois qui lui nuit.
Livre
sixième Fable 9
Le
Lièvre et la Tortue
Rien ne
sert de courir ; il faut partir à point.
Le
Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
"
Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point
Si tôt
que moi ce but. - Si tôt ? Êtes-vous sage ?
Repartit l'Animal léger :
Ma Commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d'ellébore.
- Sage ou non, je parie encore.
Ainsi fut fait : et de tous deux
On mit près du but les enjeux.
Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire,
Ni de quel juge l'on convint.
Notre
Lièvre n'avait que quatre pas à faire ;
J'entends
de ceux qu'il fait lorsque, prêt d'être atteint,
Il
s'éloigne des Chiens, les renvoie aux calendes,
Et leur fait arpenter les landes.
Ayant,
dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir, et pour écouter
D'où vient le vent, il laisse la Tortue
Aller son train de Sénateur.
Elle part, elle s'évertue ;
Elle se hâte avec lenteur.
Lui
cependant méprise une telle victoire ;
Tient la gageure à peu de gloire ;
Croit qu'il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s'amuse à toute autre chose
Qu'à la gageure. À la fin, quand il vit
Que
l'autre touchait presque au bout de la carrière,
Il
partit comme un trait ; mais les élans qu'il fit
Furent
vains ; la Tortue arriva la première.
"
Eh bien, lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi l'emporter ! et que serait-ce
Si vous portiez une maison ? "
Livre
sixième Fable 10
L'Âne
et ses Maîtres
L'Âne
d'un Jardinier se plaignait au Destin
De ce
qu'on le faisait lever devant l'aurore.
"
Les Coqs, lui disait-il, ont beau chanter matin,
Je suis plus matineux encore.
Et
pourquoi ? pour porter des herbes au marché :
Belle
nécessité d'interrompre mon somme ! "
Le Sort, de sa plainte touché,
Lui
donne un autre Maître, et l'Animal de somme
Passe
du Jardinier aux mains d'un Corroyeur.
La
pesanteur des peaux et leur mauvaise odeur
Eurent
bientôt choqué l'impertinente Bête.
"
J'ai regret, disait-il, à mon premier seigneur :
Encor, quand il tournait la tête,
J'attrapais, s'il m'en souvient bien,
Quelque
morceau de chou qui ne me coûtait rien.
Mais
ici point d'aubaine ; ou, si j'en ai quelqu'une,
C'est
de coups. " Il obtint changement de fortune,
Et sur l'état d'un Charbonnier
Il fut couché tout le dernier.
Autre
plainte. " Quoi donc, dit le Sort en colère,
Ce Baudet-ci m'occupe autant
Que cent Monarques pourraient faire.
Croit-il
être le seul qui ne soit pas content ?
N'ai-je en l'esprit que son affaire ?
"
Le Sort
avait raison. Tous gens sont ainsi faits :
Notre
condition jamais ne nous contente :
La pire est toujours la présente.
Nous
fatiguons le Ciel à force de placets.
Qu'à
chacun Jupiter accorde sa requête,
Nous lui romprons encor la tête.
Livre
sixième Fable 11
Le
Soleil et les Grenouilles
Aux
noces d'un Tyran tout le Peuple en liesse
Noyait son souci dans les pots.
Ésope
seul trouvait que les gens étaient sots
De témoigner tant d'allégresse.
"
Le Soleil, disait-il, eut dessein autrefois
De songer à l'hyménée.
Aussitôt
on ouït, d'une commune voix,
Se plaindre de leur destinée
Les Citoyennes des étangs.
" Que ferons-nous, s'il lui vient des
enfants ?
Dirent-elles
au Sort ; un seul Soleil à peine
Se peut souffrir. Une demi-douzaine
Mettra
la mer à sec, et tous ses habitants.
Adieu
joncs et marais : notre race est détruite.
Bientôt on la verra réduite
À l'eau du Styx. " Pour un pauvre
Animal,
Grenouilles,
à mon sens, ne raisonnaient pas mal.
Livre
sixième Fable 12
Le
Villageois et le Serpent
Ésope conte qu'un Manant,
Charitable autant que peu sage,
Un jour d'hiver se promenant
À l'entour de son héritage,
Aperçut
un Serpent sur la neige étendu,
Transi,
gelé, perclus, immobile rendu,
N'ayant pas à vivre un quart d'heure.
Le
villageois le prend, l'emporte en sa demeure ;
Et,
sans considérer quel sera le loyer
D'une action de ce mérite,
Il l'étend le long du foyer,
Le réchauffe, le ressuscite.
L'Animal
engourdi sent à peine le chaud,
Que
l'âme lui revient avecque la colère.
Il lève
un peu la tête, et puis siffle aussitôt,
Puis
fait un long repli, puis tâche à faire un saut
Contre
son Bienfaiteur, son Sauveur, et son Père.
"
Ingrat, dit le Manant, voilà donc mon salaire !
Tu
mourras ! " À ces mots, plein d'un juste courroux,
Il vous
prend sa cognée, il vous tranche la Bête ;
Il fait trois Serpents de deux coups,
Un tronçon, la queue, et la tête.
L'Insecte
sautillant cherche à se réunir,
Mais il ne put y parvenir.
Il est bon d'être charitable :
Mais envers qui ? c'est là le point.
Quant aux ingrats, il n'en est point
Qui ne meure enfin misérable.
Livre
sixième Fable 13
Le Lion
malade et le Renard
De par le Roi des Animaux,
Qui dans son antre était malade,
Fut fait savoir à ses Vassaux
Que chaque espèce en ambassade
Envoyât gens le visiter,
Sous promesse de bien traiter
Les Députés, eux et leur suite,
Foi de Lion, très bien écrite,
Bon passeport contre la dent,
Contre la griffe tout autant.
L'édit du Prince s'exécute.
De chaque espèce on lui députe.
Les Renards gardant la maison,
Un d'eux en dit cette raison :
" Les pas empreints sur la poussière
Par
ceux qui s'en vont faire au Malade leur cour,
Tous,
sans exception, regardent sa tanière ;
Pas un ne marque de retour.
Cela nous met en méfiance.
Que Sa Majesté nous dispense.
Grand merci de son passeport.
Je le crois bon ; mais dans cet antre
Je vois fort bien comme l'on entre,
Et ne vois pas comme on en sort. "
Livre
sixième Fable 14
L'Oiseleur,
l'Autour et l'Alouette
Les injustices des pervers
Servent souvent d'excuse aux nôtres.
Telle est la loi de l'univers :
Si tu
veux qu'on t'épargne, épargne aussi les autres.
Un
Manant au miroir prenait des Oisillons.
Le
fantôme brillant attire une Alouette :
Aussitôt
un Autour, planant sur les sillons,
Descend des airs, fond, et se jette
Sur
celle qui chantait, quoique près du tombeau.
Elle
avait évité la perfide machine,
Lorsque,
se rencontrant sous la main de l'Oiseau,
Elle sent son ongle maline.
Pendant
qu'à la plumer l'Autour est occupé,
Lui-même
sous les rets demeure enveloppé :
"
Oiseleur, laisse-moi, dit-il en son langage ;
Je ne t'ai jamais fait de mal. "
L'Oiseleur
repartit : " Ce petit animal
T'en avait-il fait davantage ? "
Livre
sixième Fable 15
Le
Cheval et l'Âne
En ce
monde il se faut l'un l'autre secourir.
Si ton voisin vient à mourir,
C'est sur toi que le fardeau tombe.
Un Âne
accompagnait un Cheval peu courtois,
Celui-ci
ne portant que son simple harnois,
Et le
pauvre Baudet si chargé, qu'il succombe.
Il pria
le Cheval de l'aider quelque peu :
Autrement
il mourrait devant qu'être à la ville.
"
La prière, dit-il, n'en est pas incivile :
Moitié
de ce fardeau ne vous sera que jeu. "
Le
Cheval refusa, fit une pétarade ;
Tant
qu'il vit sous le faix mourir son camarade,
Et reconnut qu'il avait tort.
Du Baudet, en cette aventure,
On lui fit porter la voiture,
Et la peau par-dessus encor.
Livre
sixième Fable 16
Le
Chien qui lâche sa proie pour l'ombre
Chacun se trompe ici-bas :
On voit courir après l'ombre
Tant de fous, qu'on n'en sait pas
La plupart du temps le nombre.
Au
Chien dont parle Ésope il faut les renvoyer.
Ce
Chien, voyant sa proie en l'eau représentée,
La
quitta pour l'image, et pensa se noyer.
La
rivière devint tout d'un coup agitée ;
À toute peine il regagna les bords,
Et n'eut ni l'ombre ni le corps.
Livre
sixième Fable 17
Le
Chartier embourbé
Le Phaéton d'une voiture à foin
Vit son
char embourbé. Le pauvre homme était loin
De tout
humain secours. C'était à la campagne,
Près
d'un certain canton de la basse Bretagne,
Appelé Quimper-Corentin.
On sait assez que le Destin
Adresse
là les gens quand il veut qu'on enrage.
Dieu nous préserve du voyage !
Pour
venir au Chartier embourbé dans ces lieux,
Le
voilà qui déteste et jure de son mieux,
Pestant, en sa fureur extrême,
Tantôt
contre les trous, puis contre ses Chevaux,
Contre son char, contre lui-même.
Il
invoque à la fin le Dieu dont les travaux
Sont si célèbres dans le monde :
"
Hercule, lui dit-il, aide-moi, si ton dos
A porté la machine ronde,
Ton bras peut me tirer d'ici. "
Sa
prière étant faite, il entend dans la nue
Une voix qui lui parle ainsi :
" Hercule veut qu'on se remue ;
Puis il
aide les gens. Regarde d'où provient
L'achoppement qui te retient.
Ôte d'autour de chaque roue
Ce
malheureux mortier, cette maudite boue,
Qui jusqu'à l'essieu les enduit.
Prends
ton pic et me romps ce caillou qui te nuit.
Comble-moi
cette ornière. As-tu fait ? - Oui, dit l'homme.
- Or
bien je vas t'aider, dit la voix : prends ton fouet.
- Je
l'ai pris. Qu'est ceci ? mon char marche à souhait.
Hercule
en soit loué ! " Lors la voix : " Tu vois comme
Tes
Chevaux aisément se sont tirés de là.
Aide-toi, le Ciel t'aidera. "
Livre
sixième Fable 18
Le
Charlatan
Le
monde n'a jamais manqué de Charlatans :
Cette science, de tout temps,
Fut en Professeurs très fertile.
Tantôt
l'un en théâtre affronte l'Achéron,
Et l'autre affiche par la ville
Qu'il est un Passe-Cicéron.
Un des derniers se vantait d'être
En éloquence si grand maître,
Qu'il rendrait disert un Badaud,
Un Manant, un Rustre, un Lourdaud ;
"
Oui, Messieurs, un Lourdaud, un Animal, un Âne :
Que
l'on m'amène un Âne, un Âne renforcé,
Je le rendrai maître passé ;
Et veux qu'il porte la soutane. "
Le
Prince sut la chose ; il manda le Rhéteur.
" J'ai, dit-il, en mon écurie
Un fort beau Roussin d'Arcadie ;
J'en voudrais faire un Orateur.
- Sire,
vous pouvez tout ", reprit d'abord notre homme.
On lui donna certaine somme :
Il devait au bout de dix ans
Mettre son Âne sur les bancs ;
Sinon,
il consentait d'être, en place publique,
Guindé
la hart au col, étranglé court et net,
Ayant au dos sa Rhétorique,
Et les oreilles d'un Baudet.
Quelqu'un
des Courtisans lui dit qu'à la potence
Il
voulait l'aller voir, et que, pour un pendu,
Il
aurait bonne grâce et beaucoup de prestance :
Surtout
qu'il se souvînt de faire à l'assistance
Un
discours où son art fût au long étendu ;
Un
discours pathétique, et dont le formulaire
Servît à certains Cicérons
Vulgairement nommés larrons.
L'autre reprit : " Avant l'affaire,
Le Roi, l'Âne, ou moi, nous mourrons.
"
Il avait raison. C'est folie
De compter sur dix ans de vie.
Soyons bien buvants, bien mangeants :
Nous
devons à la mort de trois l'un en dix ans.
Livre
sixième Fable 19
La
Discorde
La
déesse Discorde ayant brouillé les Dieux,
Et fait
un grand procès là-haut pour une pomme,
On la fit déloger des Cieux.
Chez l'Animal qu'on appelle Homme
On la reçut à bras ouverts,
Elle, et Que-si-Que-non, son frère,
Avecque Tien-et-mien, son père.
Elle
nous fit l'honneur en ce bas univers
De préférer notre hémisphère
À celui
des mortels qui nous sont opposés,
Gens grossiers, peu civilisés,
Et qui,
se mariant sans prêtre et sans notaire,
De la Discorde n'ont que faire.
Pour la
faire trouver aux lieux où le besoin
Demandait qu'elle fût présente,
La Renommée avait le soin
De l'avertir ; et l'autre, diligente,
Courait
vite aux débats et prévenait la Paix,
Faisait
d'une étincelle un feu long à s'éteindre.
La
Renommée enfin commença de se plaindre
Que l'on ne lui trouvait jamais
De demeure fixe et certaine.
Bien
souvent l'on perdait, à la chercher, sa peine :
Il
fallait donc qu'elle eût un séjour affecté,
Un
séjour d'où l'on pût en toutes les familles
L'envoyer à jour arrêté.
Comme
il n'était alors aucun couvent de filles,
On y trouva difficulté.
L'auberge enfin de l'Hyménée
Lui fut pour maison assignée.
Livre
sixième Fable 20
La
jeune Veuve
La
perte d'un Époux ne va point sans soupirs ;
On fait
beaucoup de bruit ; et puis on se console :
Sur les
ailes du Temps la Tristesse s'envole,
Le Temps ramène les plaisirs.
Entre la Veuve d'une année
Et la Veuve d'une journée
La
différence est grande ; on ne croirait jamais
Que ce fût la même personne.
L'une
fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits.
Aux
soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne ;
C'est
toujours même note et pareil entretien :
On dit qu'on est inconsolable ;
On le dit, mais il n'en est rien,
Comme on verra par cette fable,
Ou plutôt par la vérité.
L'Époux d'une jeune Beauté
Partait
pour l'autre monde. À ses côtés, sa Femme
Lui
criait : " Attends-moi, je te suis ; et mon âme,
Aussi
bien que la tienne, est prête à s'envoler. "
Le Mari fait seul le voyage.
La
Belle avait un Père, homme prudent et sage :
Il laissa le torrent couler.
À la fin, pour la consoler :
"
Ma fille, lui dit-il, c'est trop verser de larmes :
Qu'a
besoin le Défunt que vous noyiez vos charmes ?
Puisqu'il
est des vivants, ne songez plus aux morts.
Je ne dis pas que tout à l'heure
Une condition meilleure
Change en des noces ces transports ;
Mais,
après certain temps, souffrez qu'on vous propose
Un
Époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
Que le Défunt. - Ah ! dit-elle aussitôt,
Un cloître est l'époux qu'il me faut.
"
Le Père
lui laissa digérer sa disgrâce.
Un mois de la sorte se passe.
L'autre
mois, on l'emploie à changer tous les jours
Quelque
chose à l'habit, au linge, à la coiffure :
Le deuil enfin sert de parure,
En attendant d'autres atours.
Toute la bande des Amours
Revient
au colombier ; les Jeux, les Ris, la Danse,
Ont aussi leur tour à la fin :
On se plonge soir et matin
Dans la fontaine de Jouvence.
Le Père
ne craint plus ce Défunt tant chéri ;
Mais
comme il ne parlait de rien à notre Belle :
" Où donc est le jeune Mari
Que vous m'avez promis ? " dit-elle.
Livre
sixième Fable 20
Épilogue
Bornons ici cette carrière :
Les longs ouvrages me font peur.
Loin d'épuiser une matière,
On n'en doit prendre que la fleur.
Il s'en va temps que je reprenne
Un peu de forces et d'haleine
Pour fournir à d'autres projets.
Amour, ce tyran de ma vie,
Veut que je change de sujets ;
Il faut contenter son envie.
Retournons
à Psyché : Damon, vous m'exhortez
À
peindre ses malheurs et ses félicités.
J'y consens : peut-être ma veine
En sa faveur s'échauffera.
Heureux
si ce travail est la dernière peine
Que son époux me causera !
Livre
sixième Fable 21
Avertissement
(1678)
Voici
un second recueil de fables que je présente au public. J'ai jugé à propos de
donner à la plupart de celles-ci un air et un tour un peu différent de celui
que j'ai donné aux premières, tant à cause de la différence des sujets, que
pour remplir de plus de variété mon ouvrage. Les traits familiers que j'ai
semés avec assez d'abondance dans les deux autres Parties convenaient bien
mieux aux inventions d'Ésope, qu'à ces dernières, où j'en use plus sobrement,
pour ne pas tomber en des répétitions : car le nombre de ces traits n'est pas
infini. Il a donc fallu que j'aie cherché d'autres enrichissements, et étendu
davantage les circonstances de ces récits, qui d'ailleurs me semblaient le
demander de la sorte. Pour peu que le lecteur y prenne garde, il le reconnaîtra
lui-même ; ainsi je ne tiens pas qu'il soit nécessaire d'en étaler ici les
raisons, non plus que de dire où j'ai puisé ces derniers sujets. Seulement je
dirai, par reconnaissance, que j'en dois la plus grande partie à Pilpay, sage
indien. Son livre a été traduit en toutes les langues. Les gens du pays le
croient fort ancien, et original à l'égard d'Ésope ; si ce n'est Ésope lui-même
sous le nom du sage Locman. Quelques autres m'ont fourni des sujets assez
heureux. Enfin j'ai tâché de mettre en ces deux dernières Parties toute la
diversité dont j'étais capable.
À
Madame de Montespan
L'apologue
est un don qui vient des Immortels ;
Ou si c'est un présent des hommes,
Quiconque
nous l'a fait mérite des autels :
Nous devons, tous tant que nous sommes,
Ériger en divinité
Le Sage
par qui fut ce bel art inventé.
C'est
proprement un charme : il rend l'âme attentive,
Ou plutôt il la tient captive,
Nous attachant à des récits
Qui
mènent à son gré les coeurs et les esprits.
Ô vous
qui l'imitez, Olympe si ma Muse
A
quelquefois pris place à la table des Dieux,
Sur ses
dons aujourd'hui daignez porter les yeux,
Favorisez
les jeux où mon esprit s'amuse.
Le
temps, qui détruit tout, respectant votre appui,
Me
laissera franchir les ans dans cet ouvrage :
Tout
auteur qui voudra vivre encore après lui
Doit s'acquérir votre suffrage.
C'est
de vous que mes vers attendent tout leur prix :
Il n'est beauté dans nos écrits
Dont
vous ne connaissiez jusques aux moindres traces ;
Eh !
qui connaît que vous les beautés et les grâces ?
Paroles
et regards, tout est charme dans vous.
Ma Muse, en un sujet si doux,
Voudrait s'étendre davantage ;
Mais il
faut réserver à d'autres cet emploi,
Et d'un plus grand maître que moi
Votre louange est le partage
Olympe,
c'est assez qu'à mon dernier ouvrage
Votre
nom serve un jour de rempart et d'abri :
Protégez
désormais le livre favori
Par qui
j'ose espérer une seconde vie :
Sous vos seuls auspices, ces vers
Seront jugés, malgré l'envie,
Dignes des yeux de l'univers.
Je ne
mérite pas une faveur si grande ;
La fable en son nom la demande :
Vous
savez quel crédit ce mensonge a sur nous ;
S'il
procure à mes vers le bonheur de vous plaire,
Je
croirai lui devoir un temple pour salaire ;
Mais je
ne veux bâtir des temples que pour vous.
Madame de Montespan
Les
Animaux malades de la Peste
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa
pour punir les crimes de la terre,
La
Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),
Capable
d'enrichir en un jour l'Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne
mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés
À
chercher le soutien d'une mourante vie ;
Nul mets n'excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient ;
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le Lion
tint conseil, et dit : " Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se
sacrifie aux traits du céleste courroux ;
Peut-être
il obtiendra la guérison commune.
L'histoire
nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous
flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour
moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J'ai dévoré force Moutons.
Que
m'avaient-ils fait ? Nulle offense ;
Même il
m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me
dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il
est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on
doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon
Roi ;
Vos
scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh
bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce
un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
En les croquant, beaucoup d'honneur ;
Et quand au Berger, l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Étant
de ces gens-là qui sur les Animaux
Se font un chimérique empire. "
Ainsi
dit le Renard ; et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du
Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous
les gens querelleurs, jusqu'aux simples Mâtins,
Au dire
de chacun, étaient de petits saints.
L'Âne
vint à son tour, et dit : " J'ai souvenance
Qu'en un pré de Moines passant,
La
faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant,
Je
tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en
avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
À ces
mots on cria haro sur le Baudet.
Un
Loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue
Qu'il
fallait dévouer ce maudit Animal,
Ce
pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa
peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger
l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort était capable
D'expier
son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon
que vous serez puissant ou misérable,
Les
jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.
Livre septième
Fable 1
Le mal
Marié
Que le
bon soit toujours camarade du beau,
Dès demain je chercherai femme ;
Mais
comme le divorce entre eux n'est pas nouveau,
Et que
peu de beaux corps, hôtes d'une belle âme,
Assemblent l'un et l'autre point,
Ne
trouvez pas mauvais que je ne cherche point.
J'ai vu
beaucoup d'Hymens ; aucuns d'eux ne me tentent :
Cependant
des humains presque les quatre parts
S'exposent
hardiment au plus grand des hasards ;
Les
quatre parts aussi des humains se repentent.
J'en
vais alléguer un qui, s'étant repenti,
Ne put trouver d'autre parti
Que de renvoyer son Épouse,
Querelleuse, avare, et jalouse.
Rien ne
la contentait, rien n'était comme il faut :
On se
levait trop tard, on se couchait trop tôt,
Puis du
blanc, puis du noir, puis encore autre chose ;
Les
Valets enrageaient ; l'Époux était à bout ;
"
Monsieur ne songe à rien, Monsieur dépense tout,
Monsieur court, Monsieur se repose. "
Elle en dit tant, que Monsieur, à la fin,
Lassé d'entendre un tel Lutin,
Vous la renvoie à la campagne
Chez ses parents. La voilà donc compagne
De
certaines Philis qui gardent les dindons
Avec les gardeurs de cochons.
Au bout
de quelque temps, qu'on la crut adoucie,
Le Mari
la reprend. " Eh bien ! qu'avez-vous fait ?
Comment passiez-vous votre vie ?
L'innocence
des champs est-elle votre fait ?
- Assez, dit-elle ; mais ma peine
Était
de voir les gens plus paresseux qu'ici ;
Ils n'ont des troupeaux nul souci.
Je leur
savais bien dire, et m'attirais la haine
De tous ces gens si peu soigneux.
- Hé,
Madame, reprit son Époux tout à l'heure,
Si votre esprit est si hargneux
Que le monde qui ne demeure
Qu'un
moment avec vous et ne revient qu'au soir,
Est déjà lassé de vous voir,
Que
feront des Valets qui toute la journée
Vous verront contre eux déchaînée ?
Et que pourra faire un Époux
Que
vous voulez qui soit jour et nuit avec vous ?
Retournez
au village : adieu. Si, de ma vie,
Je vous rappelle et qu'il m'en prenne
envie,
Puissé-je
chez les morts avoir pour mes péchés
Deux
femmes comme vous sans cesse à mes côtés. "
Livre
septième Fable 2
Le Rat
qui s'est retiré du monde
Les Levantins en leur légende
Disent
qu'un certain Rat, las des soins d'ici-bas,
Dans un fromage de Hollande
Se retira loin du tracas.
La solitude était profonde,
S'étendant partout à la ronde.
Notre
Ermite nouveau subsistait là dedans.
Il fit tant, de pieds et de dents,
Qu'en
peu de jours il eut au fond de l'ermitage
Le
vivre et le couvert : que faut-il davantage ?
Il
devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens
À ceux qui font voeu d'être siens.
Un jour, au dévot personnage
Des députés du peuple Rat
S'en
vinrent demander quelque aumône légère :
Ils allaient en terre étrangère
Chercher
quelque secours contre le peuple Chat ;
Ratopolis était bloquée :
On les
avait contraints de partir sans argent,
Attendu l'état indigent
De la République attaquée.
Ils
demandaient fort peu, certains que le secours
Serait prêt dans quatre ou cinq jours.
" Mes amis, dit le Solitaire,
Les
choses d'ici-bas ne me regardent plus ;
En quoi peut un pauvre Reclus
Vous assister ? que peut-il faire
Que de
prier le Ciel qu'il vous aide en ceci ?
J'espère
qu'il aura de vous quelque souci.
Ayant parlé de cette sorte,
Le nouveau Saint ferma sa porte.
Qui désigné-je, à votre avis,
Par ce Rat si peu secourable ?
Un Moine ? Non, mais un Dervis :
Je
suppose qu'un Moine est toujours charitable.
Livre
septième Fable 3
Le
Héron
Un
jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où,
Le
Héron au long bec emmanché d'un long cou.
Il côtoyait une rivière.
L'onde
était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours ;
Ma
Commère la Carpe y faisait mille tours
Avec le Brochet son Compère.
Le
Héron en eût fait aisément son profit :
Tous
approchaient du bord ; l'Oiseau n'avait qu'à prendre ;
Mais il crut mieux faire d'attendre
Qu'il eût un peu plus d'appétit.
Il
vivait de régime, et mangeait à ses heures.
Après
quelques moments, l'appétit vint ; l'Oiseau,
S'approchant du bord, vit sur l'eau
Des
Tanches qui sortaient du fond de ces demeures.
Le mets
ne lui plut pas ; il s'attendait à mieux,
Et montrait un goût dédaigneux,
Comme le Rat du bon Horace.
"
Moi, des Tanches ! dit-il, moi, Héron, que je fasse
Une si
pauvre chère ? Et pour qui me prend-on ? "
La
Tanche rebutée, il trouva du Goujon.
"
Du Goujon ! c'est bien là le dîné d'un Héron !
J'ouvrirais
pour si peu le bec ! aux Dieux ne plaise !
Il
l'ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
Qu'il ne vit plus aucun Poisson.
La faim
le prit : il fut tout heureux et tout aise
De rencontrer un Limaçon.
Ne soyons pas si difficiles :
Les
plus accommodants, ce sont les plus habiles :
On
hasarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner ;
Surtout
quand vous avez à peu près votre compte.
Bien
des gens y sont pris. Ce n'est pas aux Hérons
Que je
parle ; écoutez, humains, un autre conte ;
Vous
verrez que chez vous j'ai puisé ces leçons.
Livre
septième Fable 4
La
Fille
Certaine Fille, un peu trop fière,
Prétendait trouver un mari
Jeune,
bien fait et beau, d'agréable manière,
Point
froid et point jaloux : notez ces deux points-ci.
Cette Fille voulait aussi
Qu'il eût du bien, de la naissance,
De
l'esprit, enfin tout ; mais qui peut tout avoir ?
Le
Destin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d'importance.
La
Belle les trouva trop chétifs de moitié.
"
Quoi ? moi ! quoi ? ces gens-là ! l'on radote, je pense.
À moi
les proposer ! hélas, ils font pitié :
Voyez un peu la belle espèce ! "
L'un
n'avait en l'esprit nulle délicatesse ;
L'autre
avait le nez fait de cette façon-là ;
C'était ceci, c'était cela ;
C'était tout ; car les précieuses
Font dessus tout les dédaigneuses.
Après
les bons partis, les médiocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de
se moquer. " Ah ! vraiment, je suis bonne
De leur
ouvrir la porte : ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne :
Grâce à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoique en solitude. "
La
Belle se sut gré de tous ces sentiments ;
L'âge
la fit déchoir ; adieu tous les amants.
Un an
se passe, et deux, avec inquiétude ;
Le
chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour
Déloger
quelques Ris, quelques Jeux, puis l'Amour ;
Puis ses traits choquer et déplaire ;
Puis
cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire
Qu'elle
échappât au temps, cet insigne larron :
Les ruines d'une maison
Se
peuvent réparer ; que n'est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Sa
préciosité changea lors de langage.
Son
miroir lui disait : " Prenez vite un mari.
Je ne
sais quel désir le lui disait aussi ;
Le
désir peut loger chez une précieuse.
Celle-ci
fit un choix qu'on n'aurait jamais cru,
Se
trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un Malotru.
Livre
septième Fable 5
Les
Souhaits
Il est au Mogol des Follets
Qui font office de Valets,
Tiennent
la maison propre, ont soin de l'équipage
Et quelquefois du jardinage.
Si vous touchez à leur ouvrage,
Vous
gâtez tout. Un d'eux près du Gange autrefois
Cultivait
le jardin d'un assez bon Bourgeois.
Il
travaillait sans bruit, avait beaucoup d'adresse,
Aimait le Maître et la Maîtresse,
Et le
jardin surtout. Dieu sait si les Zéphirs,
Peuple
ami du Démon, l'assistaient dans sa tâche !
Le
Follet, de sa part, travaillant sans relâche,
Comblait ses hôtes de plaisirs.
Pour plus de marques de son zèle,
Chez
ces gens pour toujours il se fût arrêté,
Nonobstant la légèreté
À ses pareils si naturelle ;
Mais ses confrères les Esprits
Firent
tant que le chef de cette République,
Par caprice ou par politique,
Le changea bientôt de logis.
Ordre
lui vient d'aller au fond de la Norvège
Prendre le soin d'une maison
En tout temps couverte de neige ;
Et
d'Indou qu'il était on vous le fait Lapon.
Avant
que de partir, L'Esprit dit à ses hôtes :
" On m'oblige de vous quitter :
Je ne sais pas pour quelles fautes ;
Mais
enfin il le faut, je ne puis arrêter
Qu'un
temps fort court, un mois, peut-être une semaine.
Employez-la
; formez trois souhaits, car je puis
Rendre trois souhaits accomplis ;
Trois
sans plus. " Souhaiter, ce n'est pas une peine
Étrange et nouvelle aux humains.
Ceux-ci,
pour premier voeu, demandent l'Abondance ;
Et l'Abondance, à pleines mains,
Verse en leurs coffres la finance,
En
leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins ;
Tout en
crève. Comment ranger cette chevance ?
Quels
registres, quels soins, quel temps il leur fallut !
Tous
deux sont empêchés si jamais on le fut.
Les Voleurs contre eux complotèrent ;
Les grands Seigneurs leur empruntèrent ;
Le
Prince les taxa. Voilà les pauvres Gens
Malheureux par trop de fortune.
"
Ôtez-nous de ces biens l'affluence importune,
Dirent-ils
l'un et l'autre : heureux les indigents !
La
pauvreté vaut mieux qu'une telle richesse.
Retirez-vous,
trésors, fuyez ; et toi, Déesse,
Mère du
bon esprit, compagne du repos,
Ô
Médiocrité, reviens vite. " À ces mots
La
Médiocrité revient ; on lui fait place ;
Avec elle ils rentrent en grâce,
Au bout
de deux souhaits étant aussi chanceux
Qu'ils étaient, et que sont tous ceux
Qui
souhaitent toujours et perdent en chimères
Le
temps qu'ils feraient mieux de mettre à leurs affaires.
Le Follet en rit avec eux.
Pour profiter de sa largesse,
Quand
il voulut partir et qu'il fut sur le point,
Ils demandèrent la Sagesse :
C'est
un trésor qui n'embarrasse point.
Livre
septième Fable 6
La Cour
du Lion
Sa
Majesté Lionne un jour voulut connaître
De
quelles nations le Ciel l'avait fait maître.
Il manda donc par Députés
Ses Vassaux de toute nature,
Envoyant de tous les côtés
Une circulaire écriture
Avec son sceau. L'écrit portait
Qu'un mois durant le Roi tiendrait
Cour plénière, dont l'ouverture
Devait être un fort grand festin,
Suivi des tours de Fagotin.
Par ce trait de magnificence
Le
Prince à ses sujets étalait sa puissance.
En son Louvre il les invita.
Quel
Louvre ! un vrai charnier, dont l'odeur se porta
D'abord
au nez des gens. L'Ours boucha sa narine :
Il se
fût bien passé de faire cette mine,
Sa
grimace déplut. Le Monarque irrité
L'envoya
chez Pluton faire le dégoûté.
Le
Singe approuva fort cette sévérité,
Et
flatteur excessif, il loua la colère
Et la
griffe du Prince, et l'antre, et cette odeur :
Il n'était ambre, il n'était fleur,
Qui ne
fût ail au prix Sa sotte flatterie
Eut un
mauvais succès, et fut encor punie.
Ce Monseigneur du Lion-là
Fut parent de Caligula.
Le
Renard étant proche : " Or çà, lui dit le Sire,
Que
sens-tu ? dis-le-moi : parle sans déguiser. "
L'autre aussitôt de s'excuser,
Alléguant
un grand rhume : il ne pouvait que dire
Sans odorat ; bref, il s'en tire.
Ceci vous sert d'enseignement :
Ne
soyez à la Cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade
adulateur, ni parleur trop sincère,
Et
tâchez quelquefois de répondre en Normand.
Livre
septième Fable 7
Les
Vautours et les Pigeons
Mars
autrefois mit tout l'air en émute.
Certain
sujet fit naître la dispute
Chez
les Oiseaux, non ceux que le Printemps
Mène à
sa cour, et qui, sous la feuillée,
Par
leur exemple et leurs sons éclatants,
Font
que Vénus est en nous réveillée ;
Ni ceux
encor que la mère d'Amour
Met à
son char : mais le peuple Vautour,
Au bec
retors, à la tranchante serre,
Pour un
chien mort se fit, dit-on, la guerre.
Il plut
du sang : je n'exagère point.
Si je
voulais conter de point en point
Tout le
détail, je manquerais d'haleine.
Maint
chef périt, maint héros expira ;
Et sur
son roc Prométhée espéra
De voir
bientôt une fin à sa peine.
C'était
plaisir d'observer leurs efforts ;
C'était
pitié de voir tomber les morts.
Valeur,
adresse, et ruses, et surprises,
Tout
s'employa : les deux troupes, éprises
D'ardent
courroux, n'épargnaient nuls moyens
De
peupler l'air que respirent les Ombres ;
Tout
élément remplit de citoyens
Le
vaste enclos qu'ont les royaumes sombres.
Cette
fureur mit la compassion
Dans
les esprits d'une autre nation
Au col
changeant, au coeur tendre et fidèle.
Elle
employa sa méditation
Pour
accorder une telle querelle.
Ambassadeurs
par le peuple Pigeon
Furent
choisis, et si bien travaillèrent,
Que les
Vautours plus ne se chamaillèrent.
Ils
firent trêve, et la paix s'ensuivit :
Hélas !
ce fut aux dépens de la race
À qui
la leur aurait dû rendre grâce.
La gent
maudite aussitôt poursuivit
Tous
les Pigeons, en fit ample carnage,
En
dépeupla les bourgades, les champs.
Peu de
prudence eurent les pauvres gens,
D'accommoder
un peuple si sauvage.
Tenez
toujours divisés les méchants ;
La
sûreté du reste de la terre
Dépend
de là : semez entre eux la guerre,
Ou vous
n'aurez avec eux nulle paix.
Ceci
soit dit en passant ; je me tais.
Livre
septième Fable 8
Le
Coche et la Mouche
Dans un
chemin montant, sablonneux, malaisé,
Et de
tous les côtés au soleil exposé,
Six forts Chevaux tiraient un Coche.
Femmes,
Moine, Vieillards, tout était descendu.
L'attelage
suait, soufflait, était rendu.
Une
Mouche survient, et des Chevaux s'approche ;
Prétend
les animer par son bourdonnement ;
Pique
l'un, pique l'autre, et pense à tout moment
Qu'elle fait aller la machine,
S'assied
sur le timon, sur le nez du Cocher ;
Aussitôt que le char chemine,
Et qu'elle voit les gens marcher,
Elle
s'en attribue uniquement la gloire ;
Va,
vient, fait l'empressée : il semble que ce soit
Un
Sergent de bataille allant en chaque endroit
Faire
avancer ses gens et hâter la victoire.
La Mouche, en ce commun besoin.
Se
plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin ;
Qu'aucun
n'aide aux Chevaux à se tirer d'affaire.
Le Moine disait son bréviaire ;
Il
prenait bien son temps ! une femme chantait ;
C'était
bien de chansons qu'alors il s'agissait !
Dame
Mouche s'en va chanter à leurs oreilles,
Et fait cent sottises pareilles.
Après
bien du travail, le Coche arrive au haut :
"
Respirons maintenant ! dit la Mouche aussitôt :
J'ai
tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Çà,
Messieurs les Chevaux, payez-moi de ma peine ".
Ainsi
certaines gens, faisant les empressés,
S'introduisent dans les affaires :
Ils font partout les nécessaires,
Et,
partout importuns, devraient être chassés.
Livre
septième Fable 9
La
Laitière et le Pot au lait
Perrette,
sur sa tête ayant un Pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait
arriver sans encombre à la ville.
Légère
et court vêtue, elle allait à grands pas ;
Ayant
mis ce jour-là, pour être plus agile
Cotillon simple, et souliers plats.
Notre Laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le
prix de son lait, en employait l'argent,
Achetait
un cent d'oeufs, faisait triple couvée ;
La
chose allait à bien par son soin diligent.
" Il m'est, disait-elle, facile
D'élever
des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile
S'il ne
m'en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc
à s'engraisser coûtera peu de son ;
Il
était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable ;
J'aurai,
le revendant, de l'argent bel et bon ;
Et qui
m'empêchera de mettre en notre étable,
Vu le
prix dont il est, une vache et son veau,
Que je
verrai sauter au milieu du troupeau ? "
Perrette
là-dessus saute aussi, transportée.
Le lait
tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La Dame
de ces biens, quittant d'un oeil marri
Sa fortune ainsi répandue,
Va s'excuser à son mari
En grand danger d'être battue.
Le récit en farce en fut fait ;
On l'appela le Pot au lait.
Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole,
Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun
songe en veillant, il n'est rien de plus doux :
Une
flatteuse erreur emporte alors nos âmes ;
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand
je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je
m'écarte, je vais détrôner le Sophi ;
On m'élit Roi, mon peuple m'aime ;
Les
diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque
accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis gros Jean comme devant.
Livre
septième Fable 10
Le Curé
et le Mort
Un mort s'en allait tristement
S'emparer de son dernier gîte ;
Un Curé s'en allait gaiement
Enterrer ce mort au plus vite.
Notre
défunt était en carrosse porté,
Bien et dûment empaqueté,
Et vêtu
d'une robe, hélas ! qu'on nomme bière,
Robe d'hiver, robe d'été,
Que les morts ne dépouillent guère.
Le Pasteur était à côté,
Et récitait, à l'ordinaire,
Maintes dévotes oraisons,
Et des psaumes et des leçons,
Et des versets et des répons :
" Monsieur le Mort, laissez-nous
faire,
On vous
en donnera de toutes les façons ;
Il ne s'agit que du salaire. "
Messire
Jean Chouart couvait des yeux son mort,
Comme
si l'on eût dû lui ravir ce trésor,
Et des regards semblait lui dire :
" Monsieur le Mort, j'aurai de vous
Tant en argent, et tant en cire,
Et tant en autres menus coûts. "
Il
fondait là-dessus l'achat d'une feuillette
Du meilleur vin des environs ;
Certaine nièce assez propette
Et sa chambrière Pâquette
Devaient avoir des cotillons.
Sur cette agréable pensée,
Un heurt survient : adieu le char.
Voilà Messire Jean Chouart
Qui du
choc de son mort a la tête cassée :
Le
Paroissien en plomb entraîne son Pasteur ;
Notre Curé suit son seigneur ;
Tous deux s'en vont de compagnie.
Proprement toute notre vie
Est le
curé Chouart, qui sur son mort comptait,
Et la fable du Pot au lait.
Livre
septième Fable 11
L'Homme
qui court après la Fortune et l'Homme qui l'attend dans son lit
Qui ne court après la Fortune ?
Je
voudrais être en lieu d'où je pusse aisément
Contempler la foule importune
De ceux qui cherchent vainement
Cette
fille du Sort de Royaume en Royaume,
Fidèles
courtisans d'un volage fantôme.
Quand ils sont près du bon moment,
L'inconstante
aussitôt à leurs désirs échappe :
Pauvres
gens ! je les plains, car on a pour les fous
Plus de pitié que de courroux.
"
Cet homme, disent-ils, était planteur de choux,
Et le voilà devenu Pape :
Ne le
valons-nous pas ? ", Vous valez cent fois mieux ;
Mais que vous sert votre mérite ?
La Fortune a-t-elle des yeux ?
Et puis
la papauté vaut-elle ce qu'on quitte,
Le
repos, le repos, trésor si précieux
Qu'on
en faisait jadis le partage des Dieux ?
Rarement
la Fortune à ses hôtes le laisse.
Ne cherchez point cette Déesse,
Elle
vous cherchera : son sexe en use ainsi.
Certain
couple d'Amis, en un bourg établi,
Possédait
quelque bien. L'un soupirait sans cesse
Pour la Fortune ; il dit à l'autre un jour
:
" Si nous quittions notre séjour ?
Vous savez que nul n'est prophète
En son
pays : cherchons notre aventure ailleurs.
-
Cherchez, dit l'autre Ami : pour moi je ne souhaite
Ni climats ni destins meilleurs.
Contentez-vous
; suivez votre humeur inquiète :
Vous
reviendrez bientôt. Je fais voeu cependant
De dormir en vous attendant. "
L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare,
S'en va par voie et par chemin.
Il arriva le lendemain
En un
lieu que devait la Déesse bizarre
Fréquenter
sur tout autre ; et ce lieu, c'est la cour.
Là donc
pour quelque temps il fixe son séjour,
Se trouvant
au coucher, au lever, à ces heures
Que l'on sait être les meilleures,
Bref,
se trouvant à tout, et n'arrivant à rien.
"
Qu'est ceci ? se dit-il, cherchons ailleurs du bien.
La
Fortune pourtant habite ces demeures ;
Je la
vois tous les jours entrer chez celui-ci,
Chez celui-là : d'où vient qu'aussi
Je ne
puis héberger cette capricieuse ?
On me
l'avait bien dit, que des gens de ce lieu
L'on
n'aime pas toujours l'humeur ambitieuse.
Adieu,
Messieurs de cour ; Messieurs de cour, adieu :
Suivez
jusques au bout une ombre qui vous flatte.
La
Fortune a, dit-on, des temples à Surate ;
Allons
là ". Ce fut un de dire et s'embarquer.
Âmes de
bronze, humains, celui-là fut sans doute
Armé de
diamant, qui tenta cette route,
Et le
premier osa l'abîme défier.
Celui-ci, pendant son voyage,
Tourna les yeux vers son village
Plus d'une fois, essuyant les dangers
Des
pirates, des vents, du calme et des rochers,
Ministres
de la Mort : avec beaucoup de peines,
On s'en
va la chercher en des rives lointaines,
La
trouvant assez tôt sans quitter la maison.
L'homme
arrive au Mogol : on lui dit qu'au Japon
La
Fortune pour lors distribuait ses grâces.
Il y court. Les mers étaient lasses
De le porter ; et tout le fruit
Qu'il tira de ses longs voyages,
Ce fut
cette leçon que donnent les sauvages :
"
Demeure en ton pays, par la nature instruit. "
Le
Japon ne fut pas plus heureux à cet homme
Que le Mogol l'avait été :
Ce qui lui fit conclure en somme,
Qu'il
avait à grand tort son village quitté.
Il renonce aux courses ingrates,
Revient
en son pays, voit de loin ses pénates,
Pleure
de joie, et dit : " Heureux qui vit chez soi,
De
régler ses désirs faisant tout son emploi !
Il ne sait que par ouïr dire
Ce que
c'est que la cour, la mer, et ton empire,
Fortune,
qui nous fais passer devant les yeux
Des
dignités, des biens, que jusqu'au bout du monde
On
suit, sans que l'effet aux promesses réponde.
Désormais
je ne bouge, et ferai cent fois mieux. "
En raisonnant de cette sorte,
Et
contre la Fortune ayant pris ce conseil,
Il la trouve assise à la porte
De son
ami, plongé dans un profond sommeil.
Livre
septième Fable 12
Les
deux Coqs
Deux
Coqs vivaient en paix ; une Poule survint,
Et voilà la guerre allumée.
Amour,
tu perdis Troie ; et c'est de toi que vint
Cette querelle envenimée
Où du
sang des Dieux même on vit le Xanthe teint !
Longtemps
entre nos Coqs le combat se maintint.
Le
bruit s'en répandit par tout le voisinage :
La gent
qui porte crête au spectacle accourut ;
Plus d'une Hélène au beau plumage
Fut le
prix du vainqueur. Le vaincu disparut.
Il alla
se cacher au fond de sa retraite,
Pleura sa gloire et ses amours,
Ses
amours qu'un rival, tout fier de sa défaite,
Possédait
à ses yeux. Il voyait tous les jours
Cet
objet rallumer sa haine et son courage ;
Il
aiguisait son bec, battait l'air et ses flancs,
Et, s'exerçant contre les vents,
S'armait d'une jalouse rage.
Il n'en
eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
S'alla percher, et chanter sa victoire.
Un Vautour entendit sa voix :
Adieu les amours et la gloire ;
Tout
cet orgueil périt sous l'ongle du Vautour.
Enfin, par un fatal retour,
Son rival autour de la Poule
S'en revint faire le coquet :
Je laisse à penser quel caquet,
Car il eut des femmes en foule.
La
Fortune se plaît à faire de ces coups :
Tout
vainqueur insolent à sa perte travaille.
Défions-nous
du Sort, et prenons garde à nous
Après le gain d'une bataille.
Livre
septième Fable 13
L'Ingratitude
et l'Injustice des Hommes envers la Fortune
Un
Trafiquant sur mer, par bonheur, s'enrichit.
Il
triompha des vents pendant plus d'un voyage :
Gouffre,
banc, ni rocher, n'exigea de péage
D'aucun
de ses ballots ; le Sort l'en affranchit.
Sur
tous ses compagnons Atropos et Neptune
Recueillirent
leur droit, tandis que la Fortune
Prenait
soin d'amener son Marchand à bon port.
Facteurs,
associés, chacun lui fut fidèle.
Il
vendit son tabac, son sucre, sa canèle,
Ce qu'il voulut, sa porcelaine encor :
Le luxe
et la folie enflèrent son trésor ;
Bref, il plut dans son escarcelle.
On ne
parlait chez lui que par doubles ducats ;
Et mon
homme d'avoir chiens, chevaux et carrosses :
Ses jours de jeûne étaient des noces.
Un sien
ami, voyant ces somptueux repas,
Lui dit
: " Et d'où vient donc un si bon ordinaire ?
- Et
d'où me viendrait-il que de mon savoir-faire ?
Je n'en
dois rien qu'à moi, qu'à mes soins, qu'au talent
De
risquer à propos, et bien placer l'argent. "
Le
profit lui semblant une fort douce chose,
Il
risqua de nouveau le gain qu'il avait fait ;
Mais
rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.
Son imprudence en fut la cause :
Un
vaisseau mal frété périt au premier vent ;
Un
autre, mal pourvu des armes nécessaires,
Fut enlevé par les Corsaires ;
Un troisième au port arrivant,
Rien
n'eut cours ni débit : le luxe et la folie
N'étaient plus tels qu'auparavant.
Enfin ses facteurs le trompant,
Et
lui-même ayant fait grand fracas, chère lie,
Mis
beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,
Il devint pauvre tout d'un coup.
Son
ami, le voyant en mauvais équipage,
Lui dit
: " D'où vient cela ? - De la Fortune, hélas !
-
Consolez-vous, dit l'autre ; et s'il ne lui plaît pas
Que
vous soyez heureux, tout au moins soyez sage. "
Je ne sais s'il crut ce conseil ;
Mais je
sais que chacun impute, en cas pareil,
Son bonheur à son industrie ;
Et si
de quelque échec notre faute est suivie,
Nous disons injures au Sort.
Chose n'est ici plus commune :
Le
bien, nous le faisons ; le mal, c'est la Fortune ;
On a
toujours raison, le Destin toujours tort.
Livre
septième Fable 14
Les
Devineresses
C'est
souvent du hasard que naît l'opinion,
Et
c'est l'opinion qui fait toujours la vogue.
Je pourrais fonder ce prologue
Sur
gens de tous états : tout est prévention,
Cabale,
entêtement ; point ou peu de justice.
C'est
un torrent : qu'y faire ? Il faut qu'il ait son cours.
Cela fut et sera toujours.
Une
femme, à Paris, faisait la Pythonisse ;
On
l'allait consulter sur chaque événement :
Perdait-on
un chiffon, avait-on un amant,
Un mari
vivant trop, au gré de son épouse,
Une
mère fâcheuse, une femme jalouse,
Chez la Devineuse on courait
Pour se
faire annoncer ce que l'on désirait.
Son fait consistait en adresse :
Quelques
termes de l'art, beaucoup de hardiesse,
Du
hasard quelquefois, tout cela concourait,
Tout
cela bien souvent faisait crier miracle.
Enfin,
quoique ignorante à vingt et trois carats,
Elle passait pour un oracle.
L'oracle
était logé dedans un galetas ;
Là cette femme emplit sa bourse,
Et, sans avoir d'autre ressource,
Gagne
de quoi donner un rang à son mari ;
Elle
achète un office, une maison aussi.
Voilà le galetas rempli
D'une
nouvelle hôtesse, à qui toute la ville,
Femmes,
filles, valets, gros Messieurs, tout enfin,
Allait,
comme autrefois, demander son destin :
Le
galetas devint l'antre de la Sibylle.
L'autre
femelle avait achalandé ce lieu.
Cette
dernière femme eut beau faire, eut beau dire,
"
Moi Devine ! on se moque : eh ! Messieurs, sais-je lire ?
Je n'ai
jamais appris que ma croix de par Dieu ; "
Point
de raison : fallut deviner et prédire
Mettre à part force bons ducats,
Et
gagner malgré soi plus que deux Avocats.
Le
meuble et l'équipage aidaient fort à la chose :
Quatre
sièges boiteux, un manche de balai,
Tout
sentait son sabbat et sa métamorphose.
Quand cette femme aurait dit vrai
Dans une chambre tapissée
On s'en
serait moqué : la vogue était passée
Au galetas ; il avait le crédit.
L'autre femme se morfondit.
L'enseigne fait la chalandise.
J'ai vu
dans le Palais une robe mal mise
Gagner gros : les gens l'avaient prise
Pour maître tel, qui traînait après soi
Force écoutants. Demandez-moi pourquoi.
Livre
septième Fable 15
Le
Chat, la Belette et le petit Lapin
Du palais d'un jeune Lapin
Dame Belette, un beau matin,
S'empara : c'est une rusée.
Le
Maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Elle
porta chez lui ses pénates, un jour
Qu'il
était allé faire à l'Aurore sa cour
Parmi le thym et la rosée.
Après
qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
Janot
Lapin retourne aux souterrains séjours.
La
Belette avait mis le nez à la fenêtre.
Ô Dieux
hospitaliers ! que vois-je ici paraître ?
Dit
l'animal chassé du paternel logis.
Ô là, Madame la Belette,
Que l'on déloge sans trompette,
Ou je
vais avertir tous les Rats du pays. "
La Dame
au nez pointu répondit que la terre
Était au premier occupant.
C'était un beau sujet de guerre,
Qu'un
logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant.
" Et quand ce serait un royaume,
Je
voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait l'octroi
À Jean,
fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi. "
Jean
Lapin allégua la coutume et l'usage :
"
Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis
Rendu
maître et seigneur, et qui, de père en fils,
L'ont
de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.
"
Le premier occupant ", est-ce une loi plus sage ?
- Or bien, sans crier davantage,
Rapportons-nous,
dit-elle, à Raminagrobis. "
C'était
un Chat vivant comme un dévot Ermite,
Un Chat faisant la chattemite,
Un
saint homme de Chat, bien fourré, gros et gras,
Arbitre expert sur tous les cas.
Jean Lapin pour juge l'agrée.
Les voilà tous deux arrivés
Devant Sa Majesté fourrée.
Grippeminaud
leur dit : " Mes enfants, approchez,
Approchez,
je suis sourd, les ans en sont la cause. "
L'un et
l'autre approcha, ne craignant nulle chose.
Aussitôt
qu'à portée il vit les contestants,
Grippeminaud, le bon apôtre,
Jetant
des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les
plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.
Ceci
ressemble fort aux débats qu'ont parfois
Les
petits Souverains se rapportants aux Rois.
Livre
septième Fable 16
La Tête
et la Queue du serpent
Le serpent a deux parties
Du genre humain ennemies,
Tête et Queue ; et toutes deux
Ont acquis un nom fameux
Auprès des Parques cruelles :
Si bien qu'autrefois entre elles
Il survint de grands débats
Pour le pas.
La Tête
avait toujours marché devant la Queue.
La Queue au Ciel se plaignit,
Et lui dit :
" Je fais mainte et mainte lieue
Comme il plaît à celle-ci :
Croit-elle
que toujours j'en veuille user ainsi ?
Je suis son humble servante.
On m'a faite, Dieu merci,
Sa soeur, et non sa suivante.
Toutes deux de même sang,
Traitez-nous de même sorte :
Aussi bien qu'elle je porte
Un poison prompt et puissant.
Enfin voilà ma requête :
C'est à vous de commander,
Qu'on me laisse précéder
À mon tour ma soeur la Tête.
Je la conduirai si bien
Qu'on ne se plaindra de rien. "
Le Ciel
eut pour ces voeux une bonté cruelle.
Souvent
sa complaisance a de méchants effets.
Il
devrait être sourd aux aveugles souhaits.
Il ne
le fut pas lors ; et la guide nouvelle,
Qui ne voyait, au grand jour,
Pas plus clair que dans un four,
Donnait tantôt contre un marbre
Contre un passant, contre un arbre :
Droit
aux ondes du Styx elle mena sa soeur.
Malheureux
les États tombés dans son erreur !
Livre
septième Fable 17
Un
Animal dans la Lune
Pendant qu'un Philosophe assure
Que
toujours par leurs sens les hommes sont dupés,
Un autre Philosophe jure
Qu'ils ne nous ont jamais trompés.
Tous
les deux ont raison ; et la Philosophie
Dit vrai
quand elle dit que les sens tromperont
Tant
que sur leur rapport les hommes jugeront ;
Mais aussi, si l'on rectifie
L'image
de l'objet sur son éloignement,
Sur le milieu qui l'environne,
Sur l'organe et sur l'instrument,
Les sens ne tromperont personne.
La
Nature ordonna ces choses sagement :
J'en
dirai quelque jour les raisons amplement.
J'aperçois
le soleil : quelle en est la figure ?
Ici-bas
ce grand corps n'a que trois pieds de tour ;
Mais si
je le voyais là-haut dans son séjour,
Que
serait-ce à mes yeux que l'oeil de la Nature ?
Sa
distance me fait juger de sa grandeur ;
Sur
l'angle et les côtés ma main la détermine.
L'ignorant
le croit plat : j'épaissis sa rondeur ;
Je le
rends immobile, et la terre chemine.
Bref,
je démens mes yeux en toute sa machine :
Ce sens
ne me nuit point par son illusion.
Mon âme, en toute occasion,
Développe
le vrai caché sous l'apparence ;
Je ne suis point d'intelligence
Avecque
mes regards, peut-être un peu trop prompts,
Ni mon
oreille, lente à m'apporter les sons.
Quand
l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse :
La raison décide en maîtresse.
Mes yeux, moyennant ce secours,
Ne me
trompent jamais, en me mentant toujours.
Si je
crois leur rapport, erreur assez commune,
Une
tête de femme est au corps de la lune.
Y
peut-elle être ? Non. D'où vient donc cet objet ?
Quelques
lieux inégaux font de loin cet effet.
La lune
nulle part n'a sa surface unie :
Montueuse
en des lieux, en d'autres aplanie,
L'ombre
avec la lumière y peut tracer souvent
Un homme, un boeuf, un éléphant.
Naguère
l'Angleterre y vit chose pareille.
La
lunette placée, un animal nouveau
Parut dans cet astre si beau ;
Et chacun de crier merveille.
Il
était arrivé là-haut un changement
Qui
présageait sans doute un grand événement.
Savait-on
si la guerre entre tant de puissances
N'en
était point l'effet ? Le Monarque accourut :
Il
favorise en Roi ces hautes connaissances.
Le
Monstre dans la lune à son tour lui parut
C'était
une Souris cachée entre les verres :
Dans la
lunette était la source de ces guerres.
On en
rit. Peuple heureux ! quand pourront les François
Se
donner, comme vous, entiers à ces emplois ?
Mars
nous fait recueillir d'amples moissons de gloire :
C'est à
nos ennemis de craindre les combats,
À nous
de les chercher, certains que la Victoire,
Amante
de Louis, suivra partout ses pas.
Ses
lauriers nous rendront célèbres dans l'histoire.
Même les Filles de Mémoire
Ne nous
ont point quittés ; nous goûtons des plaisirs :
La paix
fait nos souhaits et non point nos soupirs.
Charles
en sait jouir : il saurait dans la guerre
Signaler
sa valeur, et mener l'Angleterre
À ces
jeux qu'en repos elle voit aujourd'hui.
Cependant,
s'il pouvait apaiser la querelle,
Que
d'encens ! est-il rien de plus digne de lui ?
La
carrière d'Auguste a-t-elle été moins belle
Que les
fameux exploits du premier des Césars ?
Ô
peuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle
Nous
rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts ?
Livre
septième Fable 18
La Mort
et le Mourant
La Mort ne surprend point le sage ;
Il est toujours prêt à partir,
S'étant su lui-même avertir
Du
temps où l'on se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps
:
Qu'on
le partage en jours, en heures, en moments,
Il n'en est point qu'il ne comprenne
Dans le
fatal tribut ; tous sont de son domaine ;
Et le
premier instant où les enfants des Rois
Ouvrent les yeux à la lumière
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.
Défendez-vous par la grandeur,
Alléguez
la beauté, la vertu, la jeunesse :
La Mort ravit tout sans pudeur ;
Un jour
le monde entier accroîtra sa richesse.
Il n'est rien de moins ignoré,
Et puisqu'il faut que je le die,
Rien où l'on soit moins préparé.
Un
Mourant, qui comptait plus de cent ans de vie,
Se
plaignait à la Mort que précipitamment
Elle le
contraignait de partir tout à l'heure,
Sans qu'il eût fait son testament,
Sans
l'avertir au moins. " Est-il juste qu'on meure
Au pied
levé ? dit-il ; attendez quelque peu :
Ma
femme ne veut pas que je parte sans elle ;
Il me
reste à pourvoir un arrière-neveu ;
Souffrez
qu'à mon logis j'ajoute encore une aile.
Que
vous êtes pressante, ô Déesse cruelle !
-
Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris ;
Tu te
plains sans raison de mon impatience :
Eh !
n'as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris
Deux
mortels aussi vieux ; trouve-m'en dix en France.
Je
devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
Qui te disposât à la chose :
J'aurais trouvé ton testament tout fait,
Ton
petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait.
Ne te
donna-t-on pas des avis, quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits, le sentiment,
Quand
tout faillit en toi. Plus de goût, plus d'ouïe ;
Toute
chose pour toi semble être évanouie ;
Pour
toi l'astre du jour prend des soins superflus ;
Tu
regrettes des biens qui ne te touchent plus.
Je t'ai fait voir tes camarades
Ou morts, ou mourants, ou malades :
Qu'est-ce
que tout cela, qu'un avertissement ?
Allons, vieillard, et sans réplique.
Il n'importe à la République
Que tu fasses ton testament. "
La Mort
avait raison. Je voudrais qu'à cet âge
On
sortît de la vie ainsi que d'un banquet,
Remerciant
son hôte, et qu'on fit son paquet ;
Car de
combien peut-on retarder le voyage ?
Tu
murmures, vieillard ! Vois ces jeunes mourir,
Vois-les marcher, vois-les courir
À des
morts, il est vrai, glorieuses et belles,
Mais
sûres cependant, et quelquefois cruelles.
J'ai
beau te le crier ; mon zèle est indiscret :
Le plus
semblable aux morts meurt le plus à regret.
Livre
huitième Fable 1
Le
Savetier et le Financier
Un
Savetier chantait du matin jusqu'au soir ;
C'était merveilles de le voir,
Merveilles
de l'ouïr ; il faisait des passages,
Plus content qu'aucun des sept sages.
Son
voisin, au contraire, étant tout cousu d'or,
Chantait peu, dormait moins encor ;
C'était un homme de finance.
Si, sur
le point du jour, parfois il sommeillait,
Le
Savetier alors en chantant l'éveillait ;
Et le Financier se plaignait
Que les soins de la Providence
N'eussent
pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son hôtel il fait venir
Le
chanteur, et lui dit : " Or çà, sire Grégoire,
Que
gagnez-vous par an ? - Par an ? Ma foi, Monsieur,
Dit, avec un ton de rieur,
Le
gaillard Savetier, ce n'est point ma manière
De
compter de la sorte ; et je n'entasse guère
Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la
fin
J'attrape le bout de l'année ;
Chaque jour amène son pain.
- Eh
bien, que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
-
Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours
(Et
sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
Le mal
est que dans l'an s'entremêlant des jours
Qu'il faut chommer ; on nous ruine en
fêtes ;
L'une
fait tort à l'autre ; et Monsieur le Curé
De
quelque nouveau Saint charge toujours son prône. "
Le
Financier, riant de sa naïveté,
Lui dit
: " Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône.
Prenez
ces cent écus ; gardez-les avec soin,
Pour vous en servir au besoin. "
Le
Savetier crut voir tout l'argent que la terre
Avait, depuis plus de cent ans,
Produit pour l'usage des gens.
Il
retourne chez lui ; dans sa cave il enserre
L'argent, et sa joie à la fois.
Plus de chant : il perdit la voix,
Du
moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quitta son logis ;
Il eut pour hôtes les soucis,
Les soupçons, les alarmes vaines ;
Tout le
jour, il avait l'oeil au guet ; et la nuit,
Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat
prenait l'argent. À la fin le pauvre homme
S'en
courut chez celui qu'il ne réveillait plus :
"
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus. "
Livre
huitième Fable 2
Le
Lion, le Loup et le Renard
Un Lion,
décrépit, goutteux, n'en pouvant plus,
Voulait
que l'on trouvât remède à la vieillesse.
Alléguer
l'impossible aux Rois, c'est un abus.
Celui-ci parmi chaque espèce
Manda
des Médecins ; il en est de tous arts.
Médecins
au Lion viennent de toutes parts ;
De tous
côtés lui vient des donneurs de recettes.
Dans les visites qui sont faites,
Le
Renard se dispense et se tient clos et coi.
Le Loup
en fait sa cour, daube, au coucher du Roi,
Son
camarade absent. Le Prince tout à l'heure
Veut
qu'on aille enfumer Renard dans sa demeure,
Qu'on
le fasse venir. Il vient, est présenté ;
Et,
sachant que le Loup lui faisait cette affaire :
"
Je crains, Sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère
Ne m'ait à mépris imputé
D'avoir différé cet hommage ;
Mais j'étais en pèlerinage,
Et
m'acquittais d'un voeu fait pour votre santé.
Même j'ai vu dans mon voyage
Gens
experts et savants, leur ai dit la langueur
Dont
Votre Majesté craint, à bon droit, la suite.
Vous ne manquez que de chaleur ;
Le long âge en vous l'a détruite.
D'un
Loup écorché vif appliquez-vous la peau
Toute chaude et toute fumante ;
Le secret sans doute en est beau
Pour la nature défaillante.
Messire Loup vous servira,
S'il vous plaît, de robe de chambre.
"
Le Roi goûte cet avis-là :
On écorche, on taille, on démembre
Messire Loup. Le Monarque en soupa,
Et de sa peau s'enveloppa.
Messieurs
les courtisans, cessez de vous détruire ;
Faites,
si vous pouvez, votre cour sans vous nuire.
Le mal
se rend chez vous au quadruple du bien.
Les
daubeurs ont leur tour d'une ou d'autre manière :
Vous êtes dans une carrière
Où l'on ne se pardonne rien.
Livre
huitième Fable 3
Le
Pouvoir des Fables
À M. de
Barrillon.
La qualité d'Ambassadeur
Peut-elle
s'abaisser à des contes vulgaires ?
Vous
puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères ?
S'ils
osent quelquefois prendre un air de grandeur,
Seront-ils
point traités par vous de téméraires ?
Vous avez bien d'autres affaires
À démêler que les débats
Du Lapin et de la Belette.
Lisez-les, ne les lisez pas ;
Mais empêchez qu'on ne nous mette
Toute l'Europe sur les bras.
Que de mille endroits de la terre
Il nous vienne des ennemis,
J'y consens ; mais que l'Angleterre
Veuille
que nos deux Rois se lassent d'être amis,
J'ai peine à digérer la chose.
N'est-il
point encor temps que Louis se repose ?
Quel
autre Hercule enfin ne se trouverait las
De
combattre cette hydre ? et faut-il qu'elle oppose
Une
nouvelle tête aux efforts de son bras ?
Si votre esprit plein de souplesse,
Par éloquence et par adresse,
Peut
adoucir les coeurs et détourner ce coup,
Je vous
sacrifierai cent moutons : c'est beaucoup
Pour un habitant du Parnasse ;
Cependant faites-moi la grâce
De prendre en don ce peu d'encens ;
Prenez en gré mes voeux ardents,
Et le
récit en vers qu'ici je vous dédie.
Son
sujet vous convient, je n'en dirai pas plus :
Sur les éloges que l'envie
Doit avouer qui vous sont dus,
Vous ne voulez pas qu'on appuie.
Dans
Athène autrefois, peuple vain et léger,
Un
Orateur, voyant sa patrie en danger,
Courut
à la Tribune ; et d'un art tyrannique,
Voulant
forcer les coeurs dans une République,
Il
parla fortement sur le commun salut.
On ne
l'écoutait pas. L'Orateur recourut
À ces figures violentes
Qui
savent exciter les âmes les plus lentes :
Il fit
parler les morts, tonna, dit ce qu'il put.
Le vent
emporta tout, personne ne s'émut ;
L'animal aux têtes frivoles,
Étant
fait à ces traits, ne daignait l'écouter ;
Tous
regardaient ailleurs ; il en vit s'arrêter
À des
combats d'enfants, et point à ses paroles.
Que fit
le Harangueur ? Il prit un autre tour.
"
Cérès, commença-t-il, faisait voyage un jour
Avec l'Anguille et l'Hirondelle ;
Un
fleuve les arrête ; et l'Anguille en nageant,
Comme l'Hirondelle en volant,
Le
traversa bientôt. " L'assemblée à l'instant
Cria
tout d'une voix : " et Cérès, que fit-elle ?
-Ce qu'elle fit ? Un prompt courroux
L'anima d'abord contre vous.
Quoi ?
de contes d'enfants son peuple s'embarrasse !
Et du péril qui le menace
Lui
seul entre les Grecs il néglige l'effet !
Que ne
demandez-vous ce que Philippe fait ? "
À ce reproche l'assemblée,
Par l'apologue réveillée,
Se donne entière à l'Orateur :
Un trait de fable en eut l'honneur.
Nous
sommes tous d'Athène en ce point ; et moi-même,
Au
moment que je fais cette moralité,
Si Peau d'âne m'était conté
J'y prendrais un plaisir extrême.
Le
monde est vieux, dit-on : je le crois ; cependant
Il le
faut amuser encor comme un enfant.
Livre
huitième Fable 4
L'Homme
et la Puce
Par des
voeux importuns nous fatiguons les Dieux,
Souvent
pour des sujets même indignes des hommes.
Il
semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes
Soit
obligé d'avoir incessamment les yeux,
Et que le
plus petit de la race mortelle,
À
chaque pas qu'il fait, à chaque bagatelle,
Doive
intriguer l'Olympe et tous ses citoyens,
Comme
s'il s'agissait des Grecs et des Troyens.
Un Sot
par une Puce eut l'épaule mordue ;
Dans
les plis de ses draps elle alla se loger.
"
Hercule, ce dit-il, tu devais bien purger
La
terre de cette Hydre au printemps revenue.
Que
fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue
Tu n'en
perdes la race afin de me venger ? "
Pour
tuer une Puce, il voulait obliger
Ces
Dieux à lui prêter leur foudre et leur massue.
Livre
huitième Fable 5
Les
Femmes et le Secret
Rien ne pèse tant qu'un secret :
Le
porter loin est difficile aux dames ;
Et je sais même sur ce fait
Bon nombre d'hommes qui sont femmes.
Pour
éprouver la sienne un Mari s'écria,
La
nuit, étant près d'elle : " Ô Dieux ! qu'est-ce cela ?
Je n'en puis plus ! on me déchire !
Quoi ?
j'accouche d'un oeuf ! - D'un oeuf ? - Oui, le voilà,
Frais
et nouveau pondu. Gardez bien de le dire :
On
m'appellerait Poule ; enfin n'en parlez pas. "
La Femme, neuve sur ce cas,
Ainsi que sur mainte autre affaire,
Crut la
chose, et promit ses grands dieux de se taire ;
Mais ce serment s'évanouit
Avec les ombres de la nuit.
L'Épouse, indiscrète et peu fine,
Sort du
lit quand le jour fut à peine levé ;
Et de courir chez sa voisine.
"
Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé ;
N'en
dites rien surtout, car vous me feriez battre :
Mon
Mari vient de pondre un oeuf gros comme quatre.
Au nom de Dieu, gardez-vous bien
D'aller publier ce mystère.
- Vous
moquez-vous ? dit l'autre : ah ! vous ne savez guère
Quelle je suis. Allez, ne craignez rien.
"
La
Femme du pondeur s'en retourne chez elle.
L'autre
grille déjà de conter la nouvelle ;
Elle va
la répandre en plus de dix endroits ;
Au lieu d'un oeuf, elle en dit trois.
Ce
n'est pas encor tout ; car une autre commère
En dit
quatre, et raconte à l'oreille le fait :
Précaution peu nécessaire,
Car ce n'était plus un secret.
Comme
le nombre d'oeufs, grâce à la renommée,
De bouche en bouche allait croissant,
Avant la fin de la journée
Ils se montaient à plus d'un cent.
Livre
huitième Fable 6
Le
Chien qui porte à son cou le dîné de son Maître
Nous
n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles,
Ni les mains à celle de l'or :
Peu de gens gardent un trésor
Avec des soins assez fidèles.
Certain
Chien, qui portait la pitance au logis,
S'était
fait un collier du dîné de son maître.
Il
était tempérant, plus qu'il n'eût voulu l'être
Quand il voyait un mets exquis ;
Mais
enfin il l'était ; et tous tant que nous sommes
Nous
nous laissons tenter à l'approche des biens.
Chose
étrange : on apprend la tempérance aux chiens,
Et l'on ne peut l'apprendre aux hommes !
Ce
Chien-ci donc étant de la sorte atourné,
Un
Mâtin passe, et veut lui prendre le dîné.
Il n'en eut pas toute la joie
Qu'il
espérait d'abord : le Chien mit bas la proie
Pour la
défendre mieux n'en étant plus chargé ;
Grand combat ; d'autres chiens arrivent ;
Ils étaient de ceux-là qui vivent
Sur le public, et craignent peu les coups.
Notre
Chien se voyant trop faible contre eux tous,
Et que
la chair courait un danger manifeste,
Voulut
avoir sa part ; et, lui sage, il leur dit :
"
Point de courroux, Messieurs, mon lopin me suffit ;
Faites votre profit du reste. "
À ces
mots, le premier, il vous happe un morceau ;
Et
chacun de tirer, le Mâtin, la canaille,
À qui mieux mieux. Ils firent tous
ripaille,
Chacun d'eux eut part au gâteau.
Je
crois voir en ceci l'image d'une ville
Où l'on
met les deniers à la merci des gens.
Échevins, prévôt des marchands,
Tout fait sa main ; le plus habile
Donne
aux autres l'exemple, et c'est un passe-temps
De leur
voir nettoyer un monceau de pistoles.
Si
quelque scrupuleux, par des raisons frivoles,
Veut
défendre l'argent, et dit le moindre mot,
On lui fait voir qu'il est un sot.
Il n'a pas de peine à se rendre :
C'est bientôt le premier à prendre.
Livre
huitième Fable 7
Le
Rieur et les Poissons
On
cherche les Rieurs, et moi je les évite.
Cet art
veut, sur tout autre, un suprême mérite :
Dieu ne créa que pour les sots
Les méchants diseurs de bons mots.
J'en vais peut-être en une fable
Introduire un ; peut-être aussi
Que
quelqu'un trouvera que j'aurai réussi.
Un Rieur était à la table
D'un Financier, et avait en son coin
Que de
petits Poissons: tous les gros étaient loin.
Il
prend donc les menus, puis leur parle à l'oreille,
Et puis il feint, à la pareille,
D'écouter
leur réponse. On demeura surpris ;
Cela suspendit les esprits.
Le Rieur alors, d'un ton sage,
Dit qu'il craignait qu'un sien ami,
Pour les grandes Indes parti,
N'eût depuis un an fait naufrage ;
Il s'en
informait donc à ce menu fretin ;
Mais
tous lui répondaient qu'ils n'étaient pas d'un âge
À savoir au vrai son destin ;
Les gros en sauraient davantage.
"
N'en puis-je donc, Messieurs, un gros interroger ? "
De dire si la compagnie
Prit goût à sa plaisanterie,
J'en
doute, mais enfin il les sut engager
À lui
servir d'un monstre assez vieux pour lui dire
Tous
les noms des chercheurs de mondes inconnus
Qui n'en étaient pas revenus,
Et que,
depuis cent ans, sous l'abîme avaient vus
Les anciens du vaste empire.
Livre
huitième Fable 8
Le Rat
et l'Huître
Un Rat,
hôte d'un champ, Rat de peu de cervelle,
Des
Lares paternels un jour se trouva soû
Il
laisse là le champ, le grain, et la javelle,
Va
courir le pays, abandonne son trou.
Sitôt qu'il fut hors de la case :
"
Que le monde, dit-il, est grand et spacieux !
Voilà
les Apennins, et voici le Caucase. "
La
moindre taupinée était mont à ses yeux.
Au bout
de quelques jours, le voyageur arrive
En un
certain canton où Téthys sur la rive
Avait
laissé mainte Huître ; et notre Rat d'abord
Crut
voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord.
"
Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire :
Il
n'osait voyager, craintif au dernier point.
Pour
moi, j'ai déjà vu le maritime empire ;
J'ai
passé les déserts, mais nous n'y bûmes point. "
D'un
certain magister le Rat tenait ces choses,
Et les disait à travers champs,
N'étant
pas de ces Rats qui, les livres rongeants,
Se font savants jusques aux dents.
Parmi tant d'Huîtres toutes closes
Une
était ouverte ; et, bâillant au soleil,
Par un doux zéphir réjouie,
Humait
l'air, respirait, était épanouie,
Blanche,
grasse, et d'un goût, à la voir, nompareil.
D'aussi
loin que le Rat voit cette Huître qui bâille :
"
Qu'aperçois-je ? dit-il, c'est quelque victuaille ;
Et, si
je ne me trompe à la couleur du mets,
Je dois
faire aujourd'hui bonne chère, ou jamais. "
Là-dessus,
maître Rat, plein de belle espérance,
Approche
de l'écaille, allonge un peu le cou,
Se sent
pris comme aux lacs ; car l'Huître tout d'un coup
Se
referme : et voilà ce que fait l'ignorance.
Cette
fable contient plus d'un enseignement :
Nous y voyons premièrement
Que
ceux qui n'ont du monde aucune expérience
Sont,
aux moindres objets, frappés d'étonnement ;
Et puis nous y pouvons apprendre
Que tel est pris qui croyait prendre.
Livre
huitième Fable 9
L'Ours
et l'Amateur des jardins
Certain
Ours montagnard, Ours à demi léché
Confiné
par le Sort dans un bois solitaire,
Nouveau
Bellérophon vivait seul et caché.
Il fût
devenu fou : la raison d'ordinaire
N'habite
pas longtemps chez les gens séquestrés.
Il est
bon de parler, et meilleur de se taire ;
Mais
tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés.
Nul animal avait affaire
Dans les lieux que l'Ours habitait :
Si bien que, tout Ours qu'il était,
Il vint
à s'ennuyer de cette triste vie.
Pendant
qu'il se livrait à la mélancolie,
Non loin de là certain Vieillard
S'ennuyait aussi de sa part.
Il
aimait les jardins, était Prêtre de Flore,
Il l'était de Pomone encore.
Ces
deux emplois sont beaux ; mais je voudrais parmi
Quelque doux et discret ami :
Les
jardins parlent peu, si ce n'est dans mon livre :
De façon que, lassé de vivre
Avec
des gens muets, notre homme, un beau matin,
Va
chercher compagnie, et se met en campagne.
L'Ours, porté d'un même dessein,
Venait de quitter sa montagne.
Tous deux, par un cas surprenant,
Se rencontrent en un tournant.
L'Homme
eut peur ; mais comment esquiver ? et que faire ?
Se
tirer en Gascon d'une semblable affaire
Est le
mieux : il sut donc dissimuler sa peur.
L'Ours, très mauvais complimenteur,
Lui dit
: " Viens-t'en me voir. " L'autre reprit : " Seigneur,
Vous
voyez mon logis ; si vous me vouliez faire
Tant
d'honneur que d'y prendre un champêtre repas,
J'ai
des fruits, j'ai du lait : ce n'est peut-être pas
De
Nosseigneurs les Ours le manger ordinaire ;
Mais
j'offre ce que j'ai. " L'Ours l'accepte ; et d'aller.
Les
voilà bons amis avant que d'arriver ;
Arrivés,
les voilà se trouvant bien ensemble ;
Et, bien qu'on soit, à ce qu'il semble,
Beaucoup mieux seul qu'avec des sots ;
Comme
l'Ours en un jour ne disait pas deux mots,
L'Homme
pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage.
L'Ours
allait à la chasse, apportait du gibier,
Faisait son principal métier
D'être
bon émoucheur, écartait du visage
De son
Ami dormant ce parasite ailé
Que nous avons mouche appelé.
Un jour
que le Vieillard dormait d'un profond somme,
Sur le
bout de son nez une allant se placer,
Mit
l'Ours au désespoir ; il eut beau la chasser.
"
Je t'attraperai bien, dit-il ; et voici comme.
Aussitôt
fait que dit : le fidèle émoucheur
Vous
empoigne un pavé, le lance avec roideur,
Casse
la tête à l'Homme en écrasant la mouche,
Et non
moins bon archer que mauvais raisonneur,
Roide
mort étendu sur la place il le couche.
Rien
n'est si dangereux qu'un ignorant ami ;
Mieux vaudrait un sage ennemi.
Livre
huitième Fable 10
Les
deux Amis
Deux
vrais Amis vivaient au Monomotapa :
L'un ne
possédait rien qui n'appartînt à l'autre.
Les amis de ce pays-là
Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
Une
nuit que chacun s'occupait au sommeil,
Et
mettait à profit l'absence du soleil,
Un de
nos deux Amis sort du lit en alarme ;
Il
court chez son Intime, éveille les Valets :
Morphée
avait touché le seuil de ce palais.
L'Ami
couché s'étonne ; il prend sa bourse, il s'arme,
Vient
trouver l'autre, et dit : " Il vous arrive peu
De
courir quand on dort ; vous me paraissiez homme
À mieux
user du temps destiné pour le somme :
N'auriez-vous
point perdu tout votre argent au jeu ?
En
voici. S'il vous est venu quelque querelle,
J'ai
mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point
De
coucher toujours seul ? Une esclave assez belle
Était à
mes côtés : voulez-vous qu'on l'appelle ?
- Non,
dit l'Ami, ce n'est ni l'un ni l'autre point :
Je vous rends grâce de ce zèle.
Vous
m'êtes, en dormant, un peu triste apparu ;
J'ai
craint qu'il ne fût vrai ; je suis vite accouru
Ce maudit songe en est la cause. "
Qui
d'eux aimait le mieux ? Que t'en semble, lecteur ?
Cette
difficulté vaut bien qu'on la propose.
Qu'un
ami véritable est une douce chose !
Il
cherche vos besoins au fond de votre coeur ;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même ;
Un songe, un rien, tout lui fait peur
Quand il s'agit de ce qu'il aime.
Livre
huitième Fable 11
Le
Cochon, la Chèvre et le Mouton
Une
Chèvre, un Mouton, avec un Cochon gras,
Montés
sur même char, s'en allaient à la foire.
Leur
divertissement ne les y portait pas ;
On s'en
allait les vendre, à ce que dit l'histoire :
Le Charton n'avait pas dessein
De les mener voir Tabarin.
Dom Pourceau criait en chemin
Comme
s'il avait eu cent Bouchers à ses trousses :
C'était
une clameur à rendre les gens sourds.
Les
autres animaux, créatures plus douces,
Bonnes
gens, s'étonnaient qu'il criât au secours :
Ils ne voyaient nul mal à craindre.
Le
Charton dit au Porc : " Qu'as-tu tant à te plaindre ?
Tu nous
étourdis tous : que ne te tiens-tu coi ?
Ces
deux personnes-ci, plus honnêtes que toi,
Devraient
t'apprendre à vivre, ou du moins à te taire :
Regarde
ce Mouton ; a-t-il dit un seul mot ?
Il est sage. - Il est un sot,
Repartit
le Cochon : s'il savait son affaire,
Il
crierait comme moi, du haut de son gosier ;
Et cette autre personne honnête
Crierait tout du haut de sa tête.
Ils
pensent qu'on les veut seulement décharger,
La
Chèvre de son lait, le Mouton de sa laine :
Je ne sais pas s'ils ont raison ;
Mais quant à moi, qui ne suis bon
Qu'à manger, ma mort est certaine.
Adieu mon toit et ma maison. "
Dom
Pourceau raisonnait en subtil personnage :
Mais
que lui servait-il ? Quand le mal est certain,
La
plainte ni la peur ne changent le destin ;
Et le
moins prévoyant est toujours le plus sage.
Livre
huitième Fable 12
Tircis
et Amarante
Pour
Mademoiselle de Sillery
J'avais Ésope quitté
Pour être tout à Boccace ;
Mais une divinité
Veut revoir sur le Parnasse
Des fables de ma façon.
Or d'aller lui dire : " Non ",
Sans quelque valable excuse,
Ce n'est pas comme on en use
Avec des divinités,
Surtout quand ce sont de celles
Que la qualité de belles
Fait reines des volontés.
Car, afin que l'on le sache,
C'est Sillery qui s'attache
À vouloir que, de nouveau,
Sire Loup, sire Corbeau,
Chez moi se parlent en rime.
Qui dit Sillery dit tout :
Peu de gens en leur estime
Lui refusent le haut bout ;
Comment le pourrait-on faire ?
Pour venir à notre affaire,
Mes contes, à son avis,
Sont obscurs : les beaux esprits
N'entendent pas toute chose.
Faisons donc quelques récits
Qu'elle déchiffre sans glose :
Amenons
des Bergers ; et puis nous rimerons
Ce que
disent entre eux les Loups et les Moutons.
Tircis
disait un jour à la jeune Amarante :
"
Ah ! si vous connaissiez, comme moi, certain mal
Qui nous plaît et qui nous enchante !
Il
n'est bien sous le ciel qui vous parût égal.
Souffrez qu'on vous le communique ;
Croyez-moi, n'ayez point de peur :
Voudrais-je
vous tromper, vous pour qui je me pique
Des
plus doux sentiments que puisse avoir un coeur ? "
Amarante aussitôt réplique :
"
Comment l'appelez-vous, ce mal ? quel est son nom ?
-
L'amour. - Ce mot est beau ; dites-moi quelques marques
À quoi
je le pourrai connaître : que sent-on ?
- Des
peines près de qui le plaisir des Monarques
Est
ennuyeux et fade : on s'oublie, on se plaît
Toute seule en une forêt.
Se mire-t-on près un rivage,
Ce
n'est pas soi qu'on voit ; on ne voit qu'une image
Qui
sans cesse revient, et qui suit en tous lieux ;
Pour tout le reste on est sans yeux.
Il est un Berger du village
Dont
l'abord, dont la voix, dont le nom fait rougir :
On soupire à son souvenir ;
On ne
sait pas pourquoi, cependant on soupire ;
On a
peur de le voir, encor qu'on le désire. "
Amarante dit à l'instant :
"
Oh ! oh ! c'est là ce mal que vous me prêchez tant ?
Il ne
m'est pas nouveau : je pense le connaître. "
Tircis à son but croyait être,
Quand
la Belle ajouta : " Voilà tout justement
Ce que je sens pour Clidamant. "
L'autre
pensa mourir de dépit et de honte.
Il est force gens comme lui,
Qui
prétendent n'agir que pour leur propre compte,
Et qui font le marché d'autrui.
Livre
huitième Fable 13
Les
Obsèques de la Lionne
La femme du Lion mourut ;
Aussitôt chacun accourut
Pour s'acquitter envers le Prince
De
certains compliments de consolation,
Qui sont surcroît d'affliction.
Il fit avertir sa Province
Que les obsèques se feraient
Un tel
jour, en tel lieu ; ses Prévôts y seraient
Pour régler la cérémonie,
Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s'y trouva.
Le Prince aux cris s'abandonna,
Et tout son antre en résonna :
Les Lions n'ont point d'autre temple.
On entendit, à son exemple,
Rugir
en leurs patois Messieurs les Courtisans.
Je
définis la cour un pays où les gens,
Tristes,
gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce
qu'il plaît au Prince, ou, s'ils ne peuvent l'être,
Tâchent au moins de le paraître :
Peuple
caméléon, peuple singe du maître ;
On
dirait qu'un esprit anime mille corps :
C'est
bien là que les gens sont de simples ressorts.
Pour revenir à notre affaire,
Le Cerf
ne pleura point. Comment eût-il pu faire ?
Cette
mort le vengeait : la Reine avait jadis
Étranglé sa femme et son fils.
Bref,
il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire,
Et soutint qu'il l'avait vu rire.
La
colère du Roi, comme dit Salomon,
Est
terrible, et surtout celle du Roi Lion ;
Mais ce
Cerf n'avait pas accoutumé de lire.
Le
Monarque lui dit : " Chétif hôte des bois,
Tu ris,
tu ne suis pas ces gémissantes voix.
Nous n'appliquerons
point sur tes membres profanes
Nos sacrés ongles : venez, Loups,
Vengez la Reine ; immolez tous
Ce traître à ses augustes mânes. "
Le Cerf
reprit alors : " Sire, le temps de pleurs
Est
passé ; la douleur est ici superflue.
Votre
digne moitié, couchée entre des fleurs,
Tout près d'ici m'est apparue ;
Et je l'ai d'abord reconnue.
"
Ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi,
"
Quand je vais chez les Dieux, ne t'oblige à des larmes.
"
Aux Champs Élysiens j'ai goûté mille charmes,
"
Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
" Laisse agir quelque temps le désespoir
du Roi :
"
J'y prends plaisir. " À peine on eut ouï la chose,
Qu'on
se mit à crier : " Miracle ! Apothéose ! "
Le Cerf
eut un présent, bien loin d'être puni.
Amusez les Rois par des songes,
Flattez-les,
payez-les d'agréables mensonges :
Quelque
indignation dont leur coeur soit rempli,
Ils
goberont l'appât ; vous serez leur ami.
Livre
huitième Fable 14
Le Rat
et l'Éléphant
Se
croire un personnage est fort commun en France :
On y fait l'homme d'importance,
Et l'on n'est souvent qu'un Bourgeois.
C'est proprement le mal françois :
La sotte vanité nous est particulière.
Les
Espagnols sont vains, mais d'une autre manière :
Leur orgueil me semble, en un mot,
Beaucoup plus fou, mais pas si sot.
Donnons quelque image du nôtre,
Qui sans doute en vaut bien un autre.
Un Rat
des plus petits voyait un Éléphant
Des
plus gros, et raillait le marcher un peu lent
De la bête de haut parage,
Qui marchait à gros équipage.
Sur l'animal à triple étage
Une Sultane de renom,
Son Chien, son Chat et sa Guenon,
Son
Perroquet, sa Vieille, et toute sa maison,
S'en allait en pèlerinage.
Le Rat s'étonnait que les gens
Fussent
touchés de voir cette pesante masse :
"
Comme si d'occuper ou plus ou moins de place
Nous
rendait, disait-il, plus ou moins importants !
Mais
qu'admirez-vous tant en lui, vous autres hommes ?
Serait-ce
ce grand corps qui fait peur aux enfants ?
Nous ne
nous prisons pas, tout petits que nous sommes,
D'un grain moins que les Éléphants. "
Il en aurait dit davantage :
Mais le Chat, sortant de sa cage,
Lui fit voir, en moins d'un instant,
Qu'un Rat n'est pas un Éléphant.
Livre
huitième Fable 15
L'Horoscope
On rencontre sa destinée
Souvent
par des chemins qu'on prend pour l'éviter.
Un Père eut pour toute lignée
Un Fils
qu'il aima trop, jusques à consulter
Sur le sort de sa géniture
Les Diseurs de bonne aventure.
Un de
ces gens lui dit que des Lions surtout
Il
éloignât l'Enfant jusques à certain âge ;
Jusqu'à vingt ans, point davantage.
Le Père, pour venir à bout
D'une
précaution sur qui roulait la vie
De
celui qu'il aimait, défendit que jamais
On lui
laissât passer le seuil de son palais.
Il
pouvait, sans sortir, contenter son envie,
Avec
ses Compagnons tout le jour badiner,
Sauter, courir, se promener.
Quand il fut en l'âge où la chasse
Plaît le plus aux jeunes esprits,
Cet exercice avec mépris
Lui fut dépeint ; mais, quoi qu'on fasse,
Propos, conseil, enseignement,
Rien ne change un tempérament.
Le
jeune Homme, inquiet, ardent, plein de courage,
À peine
se sentit des bouillons d'un tel âge,
Qu'il soupira pour ce plaisir.
Plus
l'obstacle était grand, plus fort fut le désir.
Il
savait le sujet des fatales défenses ;
Et
comme ce logis, plein de magnificences,
Abondait partout en tableaux,
Et que la laine et les pinceaux
Traçaient
de tous côtés chasses et paysages,
En cet endroit des animaux,
En cet autre des personnages,
Le
jeune Homme s'émut, voyant peint un Lion :
"
Ah ! monstre, cria-t-il, c'est toi qui me fais vivre
Dans
l'ombre et dans les fers ! " À ces mots, il se livre
Aux
transports violents de l'indignation,
Porte le poing sur l'innocente bête.
Sous la tapisserie un clou se rencontra :
Ce clou le blesse ; il pénétra
Jusqu'aux
ressorts de l'âme ; et cette chère tête,
Pour
qui l'art d'Esculape en vain fit ce qu'il put,
Dut sa
perte à ces soins qu'on prit pour son salut.
Même
précaution nuisit au Poëte Eschyle.
Quelque Devin le menaça, dit-on,
De la chute d'une maison.
Aussitôt il quitta la ville,
Mit son
lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux.
Un
Aigle, qui portait en l'air une Tortue,
Passa
par là, vit l'homme, et sur sa tête nue,
Qui
parut un morceau de rocher à ses yeux,
Étant de cheveux dépourvue,
Laissa
tomber sa proie, afin de la casser :
Le
pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.
De ces exemples il résulte
Que cet
art, s'il est vrai, fait tomber dans les maux
Que craint celui qui le consulte ;
Mais je
l'en justifie, et maintiens qu'il est faux.
Je ne crois point que la Nature
Se soit
lié les mains, et nous les lie encor
Jusqu'au
point de marquer dans les cieux notre sort :
Il dépend d'une conjoncture
De lieux, de personnes, de temps,
Non des
conjonctions de tous ces charlatans.
Ce
Berger et ce Roi sont sous même planète ;
L'un
d'eux porte le sceptre, et l'autre la houlette :
Jupiter le voulait ainsi.
Qu'est-ce
que Jupiter ? un corps sans connaissance.
D'où vient donc que son influence
Agit
différemment sur ces deux hommes-ci ?
Puis
comment pénétrer jusques à notre monde ?
Comment
percer des airs la campagne profonde ?
Percer
Mars, le Soleil, et des vides sans fin ?
Un
atome la peut détourner en chemin :
Où
l'iront retrouver les faiseurs d'horoscope ?
L'état où nous voyons l'Europe
Mérite
que du moins quelqu'un d'eux l'ait prévu :
Que ne
l'a-t-il donc dit ? Mais nul d'eux ne l'a su.
L'immense
éloignement, le point, et sa vitesse,
Celle aussi de nos passions,
Permettent-ils à leur faiblesse
De
suivre pas à pas toutes nos actions ?
Notre
sort en dépend : sa course entre-suivie
Ne va,
non plus que nous, jamais d'un même pas ;
Et ces gens veulent au compas
Tracer le cours de notre vie !
Il ne se faut point arrêter
Aux
deux faits ambigus que je viens de conter.
Ce Fils
par trop chéri, ni le bonhomme Eschyle,
N'y
font rien : tout aveugle et menteur qu'est cet art,
Il peut
frapper au but une fois entre mille ;
Ce sont des effets du hasard.
Livre
huitième Fable 16
L'Âne
et le Chien
Il se
faut entr'aider ; c'est la loi de nature.
L'Âne un jour pourtant s'en moqua :
Et ne sais comme il y manqua ;
Car il est bonne créature.
Il
allait par pays, accompagné du Chien,
Gravement, sans songer à rien,
Tous deux suivis d'un commun Maître.
Ce
Maître s'endormit : l'Âne se mit à paître :
Il était alors dans un pré
Dont l'herbe était fort à son gré.
Point
de chardons pourtant ; il s'en passa pour l'heure :
Il ne
faut pas toujours être si délicat ;
Et faute de servir ce plat,
Rarement un festin demeure.
Notre Baudet s'en sut enfin
Passer
pour cette fois. Le Chien, mourant de faim,
Lui dit
: " Cher Compagnon, baisse-toi, je te prie :
Je
prendrai mon dîné dans le panier au pain. "
Point
de réponse, mot : le Roussin d'Arcadie
Craignit qu'en perdant un moment
Il ne perdît un coup de dent.
Il fit longtemps la sourde oreille ;
Enfin
il répondit : " Ami, je te conseille
D'attendre
que ton Maître ait fini son sommeil ;
Car il
te donnera, sans faute, à son réveil,
Ta portion accoutumée :
Il ne saurait tarder beaucoup. "
Sur ces entrefaites, un Loup
Sort du bois, et s'en vient : autre bête
affamée.
L'Âne
appelle aussitôt le Chien à son secours.
Le
Chien ne bouge, et dit : " Ami, je te conseille
De
fuir, en attendant que ton Maître s'éveille ;
Il ne
saurait tarder : détale vite, et cours.
Que si
ce Loup t'atteint, casse-lui la mâchoire :
On t'a
ferré de neuf ; et, si tu me veux croire,
Tu
l'étendras tout plat. " Pendant ce beau discours,
Seigneur
Loup étrangla le Baudet sans remède.
Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide.
Livre
huitième Fable 17
Le
Bassa et le Marchand
Un Marchand grec en certaine contrée
Faisait trafic. Un Bassa l'appuyait ;
De quoi le Grec en Bassa le payait,
Non en Marchand : tant c'est chère denrée
Qu'un protecteur. Celui-ci coûtait tant,
Que notre Grec allait partout plaignant.
Trois autres Turcs, d'un rang moindre en
puissance,
Lui vont offrir leur support en commun.
Eux trois voulaient moins de
reconnaissance
Qu'à ce Marchand il n'en coûtait pour un.
Le Grec écoute ; avec eux il s'engage ;
Et le Bassa du tout est averti :
Même on lui dit qu'il jouera, s'il est
sage,
À ces gens-là quelque méchant parti,
Les prévenant, les chargeant d'un message
Pour Mahomet, droit en son paradis,
Et sans tarder ; sinon ces gens unis
Le préviendront, bien certains qu'à la
ronde
Il a des gens tout prêts pour le venger :
Quelque poison l'enverra protéger
Les trafiquants qui sont en l'autre monde.
Sur cet avis le Turc se comporta
Comme Alexandre ; et, plein de confiance,
Chez le Marchand tout droit il s'en alla,
Se mit à table. On vit tant d'assurance
En ses discours et dans tout son maintien,
Qu'on ne crut point qu'il se doutât de
rien.
" Ami, dit-il, je sais que tu me
quittes ;
Même l'on veut que j'en craigne les suites
;
Mais je te crois un trop homme de bien ;
Tu n'as point l'air d'un donneur de
breuvage.
Je n'en dis pas là-dessus davantage.
Quant à ces gens qui pensent t'appuyer,
Écoute-moi : sans tant de dialogue
Et de raisons qui pourraient t'ennuyer,
Je ne te veux conter qu'un apologue.
Il
était un Berger, son Chien et son troupeau.
Quelqu'un
lui demanda ce qu'il prétendait faire
D'un Dogue de qui l'ordinaire
Était
un pain entier. Il fallait bien et beau
Donner
cet animal au Seigneur du village.
Lui, Berger, pour plus de ménage,
Aurait deux ou trois Mâtineaux,
Qui,
lui dépensant moins, veilleraient aux troupeaux
Bien mieux que cette bête seule.
Il
mangeait plus que trois ; mais on ne disait pas
Qu'il avait aussi triple gueule
Quand les Loups livraient des combats.
Le
Berger s'en défait ; il prend trois Chiens de taille
À lui dépenser
moins, mais à fuir la bataille.
Le
troupeau s'en sentit ; et tu te sentiras
Du choix de semblable canaille.
Si tu fais bien, tu reviendras à moi.
Le Grec le crut. Ceci montre aux Provinces
Que,
tout compté, mieux vaut, en bonne foi,
S'abandonner
à quelque puissant Roi,
Que
s'appuyer de plusieurs petits princes.
Livre
huitième Fable 18
L'Avantage
de la Science
Entre deux Bourgeois d'une ville
S'émut jadis un différend :
L'un était pauvre, mais habile ;
L'autre riche, mais ignorant.
Celui-ci sur son concurrent
Voulait emporter l'avantage,
Prétendait que tout homme sage
Était tenu de l'honorer.
C'était
un homme sot ; car pourquoi révérer
Des biens dépourvus de mérite ?
La raison m'en semble petite.
" Mon ami, disait souvent
Au savant,
Vous vous croyez considérable ;
Mais, dites-moi, tenez-vous table ?
Que
sert à vos pareils de lire incessamment ?
Ils
sont toujours logés à la troisième chambre,
Vêtus
au mois de juin comme au mois de décembre,
Ayant
pour tout laquais leur ombre seulement.
La République a bien affaire
De gens qui ne dépensent rien !
Je ne sais d'homme nécessaire
Que
celui dont le luxe épand beaucoup de bien.
Nous en
usons, Dieu sait ! notre plaisir occupe
L'artisan,
le vendeur, celui qui fait la jupe,
Et
celle qui la porte, et vous, qui dédiez
À Messieurs les gens de finance
De méchants livres bien payés. "
Ces mots remplis d'impertinence
Eurent le sort qu'ils méritaient.
L'homme
lettré se tut, il avait trop à dire.
La
guerre le vengea bien mieux qu'une satire.
Mars
détruisit le lieu que nos gens habitaient :
L'un et l'autre quitta sa ville.
L'ignorant resta sans asile :
Il reçut partout des mépris ;
L'autre
reçut partout quelque faveur nouvelle :
Cela décida leur querelle.
Laissez
dire les sots : le savoir a son prix.
Livre
huitième Fable 19
Jupiter
et les tonnerres
Jupiter,
voyant nos fautes,
Dit un
jour, du haut des airs :
"
Remplissons de nouveaux hôtes
Les
cantons de l'univers
Habités
par cette race
Qui
m'importune et me lasse.
Va-t'en,
Mercure, aux Enfers ;
Amène-moi
la Furie
La plus
cruelle des trois.
Race
que j'ai trop chérie,
Tu
périras cette fois. "
Jupiter
ne tarda guère
À
modérer son transport.
Ô vous,
Rois, qu'il voulut faire
Arbitres
de notre sort,
Laissez,
entre la colère
Et
l'orage qui la suit,
L'intervalle
d'une nuit.
Le Dieu
dont l'aile est légère,
Et la
langue a des douceurs,
Alla
voir les noires Soeurs.
À
Tisiphone et Mégère
Il
préféra, ce dit-on,
L'impitoyable
Alecton.
Ce
choix la rendit si fière,
Qu'elle
jura par Pluton
Que
toute l'engeance humaine
Serait
bientôt du domaine
Des
Déités de là-bas.
Jupiter
n'approuva pas
Le
serment de l'Euménide.
Il la
renvoie ; et pourtant
Il
lance un foudre à l'instant
Sur
certain peuple perfide.
Le
Tonnerre, ayant pour guide
Le père
même de ceux
Qu'il
menaçait de ses feux,
Se
contenta de leur crainte ;
Il
n'embrasa que l'enceinte
D'un
désert inhabité :
Tout
père frappe à côté.
Qu'arriva-t-il
? Notre engeance
Prit
pied sur cette indulgence.
Tout
l'Olympe s'en plaignit ;
Et
l'assembleur de nuages
Jura le
Styx, et promit
De
former d'autres orages :
Ils
seraient sûrs. On sourit ;
On lui
dit qu'il était père,
Et
qu'il laissât, pour le mieux,
À
quelqu'un des autres Dieux
D'autres
tonnerres à faire.
Vulcain
entreprit l'affaire.
Ce dieu
remplit ses fourneaux
De deux
sortes de carreaux :
L'un
jamais ne se fourvoie ;
Et
c'est celui que toujours
L'Olympe
en corps nous envoie ;
L'autre
s'écarte en son cours :
Ce
n'est qu'aux monts qu'il en coûte ;
Bien
souvent même il se perd ;
Et ce
dernier en sa route
Nous
vient du seul Jupiter.
Livre
huitième Fable 20
Le
Faucon et le Chapon
Une
traîtresse voix bien souvent vous appelle ;
Ne vous pressez donc nullement :
Ce
n'était pas un sot, non, non, et croyez-m'en,
Que le Chien de Jean de Nivelle.
Un
citoyen du Mans, Chapon de son métier,
Était sommé de comparaître
Par-devant les Lares du maître,
Au pied
d'un tribunal que nous nommons foyer.
Tous
les gens lui criaient, pour déguiser la chose,
"
Petit, petit, petit ! " mais, loin de s'y fier,
Le
Normand et demi laissait les gens crier.
"
Serviteur, disait-il ; votre appât est grossier :
On ne m'y tient pas, et pour cause. "
Cependant
un Faucon sur sa perche voyait
Notre Manceau qui s'enfuyait.
Les
Chapons ont en nous fort peu de confiance,
Soit instinct, soit expérience.
Celui-ci,
qui ne fut qu'avec peine attrapé,
Devait,
le lendemain, être d'un grand soupé,
Fort à
l'aise en un plat, honneur dont la Volaille
Se serait passée aisément.
L'Oiseau
chasseur lui dit : " Ton peu d'entendement
Me rend
tout étonné. Vous n'êtes que racaille,
Gens
grossiers, sans esprit, à qui l'on n'apprend rien.
Pour
moi, je sais chasser, et revenir au Maître.
Le vois-tu pas à la fenêtre ?
Il
t'attend : es-tu sourd ? - Je n'entends que trop bien,
Repartit
le Chapon ; mais que me veut-il dire ?
Et ce
beau Cuisinier armé d'un grand couteau ?
Reviendrais-tu pour cet appeau ?
Laisse-moi fuir ; cesse de rire
De
l'indocilité qui me fait envoler
Lorsque
d'un ton si doux on s'en vient m'appeler.
Si tu voyais mettre à la broche
Tous les jours autant de Faucons
Que j'y vois mettre de Chapons,
Tu ne
me ferais pas un semblable reproche. "
Livre
huitième Fable 21
Le Chat
et le Rat
Quatre
animaux divers, le Chat Grippe-fromage,
Triste-oiseau
le Hibou, Ronge-maille le Rat,
Dame Belette au long corsage,
Toutes gens d'esprit scélérat,
Hantaient
le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage.
Tant y
furent, qu'un soir à l'entour de ce pin
L'Homme
tendit ses rets. Le Chat, de grand matin,
Sort pour aller chercher sa proie.
Les
derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie
Le
filet : il y tombe, en danger de mourir ;
Et mon
Chat de crier ; et le Rat d'accourir,
L'un
plein de désespoir, et l'autre plein de joie ;
Il
voyait dans les lacs son mortel ennemi.
Le pauvre Chat dit : " Cher ami,
Les marques de ta bienveillance
Sont communes en mon endroit ;
Viens
m'aider à sortir du piège où l'ignorance
M'a fait tomber. C'est à bon droit
Que,
seul entre les tiens, par amour singulière,
Je t'ai
toujours choyé, t'aimant comme mes yeux.
Je n'en
ai point regret, et j'en rends grâce aux Dieux
J'allais leur faire ma prière,
Comme
tout dévot Chat en use les matins.
Ce
réseau me retient : ma vie est en tes mains ;
Viens
dissoudre ces noeuds. - Et quelle récompense
En aurai-je ? reprit le Rat...
- Je jure éternelle alliance
Avec toi, repartit le Chat.
Dispose
de ma griffe, et sois en assurance :
Envers
et contre tous je te protégerai,
Et la Belette mangerai
Avec l'époux de la Chouette :
Ils
t'en veulent tous deux. " Le Rat dit : " Idiot !
Moi ton
libérateur ? je ne suis pas si sot. "
Puis il s'en va vers sa retraite.
La Belette était près du trou.
Le Rat
grimpe plus haut ; il y voit le Hibou :
Dangers
de toutes parts ; le plus pressant l'emporte.
Ronge-maille
retourne au Chat, et fait en sorte
Qu'il
détache un chaînon, puis un autre, et puis tant
Qu'il dégage enfin l'hypocrite.
L'Homme paraît en cet instant ;
Les
nouveaux alliés prennent tous deux la fuite.
À
quelque temps de là, notre Chat vit de loin
Son Rat
qui se tenait à l'erte et sur ses gardes :
"
Ah ! mon frère, dit-il, viens m'embrasser ; ton soin
Me fait injure : tu regardes
Comme ennemi ton allié.
Penses-tu que j'aie oublié
Qu'après Dieu je te dois la vie ?
- Et
moi, reprit le Rat, penses-tu que j'oublie
Ton naturel ? Aucun traité
Peut-il
forcer un Chat à la reconnaissance ?
S'assure-t-on sur l'alliance
Qu'a faite la nécessité ? "
Livre
huitième Fable 22
Le
Torrent et la Rivière
Avec grand bruit et grand fracas
Un Torrent tombait des montagnes :
Tout
fuyait devant lui ; l'horreur suivait ses pas ;
Il faisait trembler les campagnes.
Nul voyageur n'osait passer
Une barrière si puissante :
Un seul
vit des voleurs ; et, se sentant presser
Il mit
entre eux et lui cette onde menaçante.
Ce
n'était que menace et bruit sans profondeur :
Notre homme enfin n'eut que la peur.
Ce succès lui donnant courage,
Et les
mêmes voleurs le poursuivant toujours,
Il rencontra sur son passage
Une Rivière dont le cours,
Image
d'un sommeil doux, paisible, et tranquille,
Lui fit
croire d'abord ce trajet fort facile :
Point
de bords escarpés, un sable pur et net.
Il entre ; et son cheval le met
À
couvert des voleurs, mais non de l'onde noire :
Tous deux au Styx allèrent boire ;
Tous deux, à nager malheureux,
Allèrent
traverser, au séjour ténébreux,
Bien d'autres fleuves que les nôtres.
Les gens sans bruit sont dangereux :
Il n'en est pas ainsi des autres.
Livre
huitième Fable 23
L'Éducation
Laridon
et César, frères dont l'origine
Venait
de Chiens fameux, beaux, bien faits, et hardis,
À deux
Maîtres divers échus au temps jadis,
Hantaient,
l'un les forêts, et l'autre la cuisine.
Ils
avaient eu d'abord chacun un autre nom ;
Mais la diverse nourriture
Fortifiant
en l'un cette heureuse nature,
En
l'autre l'altérant, un certain Marmiton
Nomma celui-ci Laridon.
Son
frère, ayant couru mainte haute aventure,
Mis
maint Cerf aux abois, maint Sanglier abattu,
Fut le
premier César que la gent chienne ait eu.
On eut
soin d'empêcher qu'une indigne maîtresse
Ne fît
en ses enfants dégénérer son sang.
Laridon
négligé témoignait sa tendresse
À l'objet le premier passant.
Il peupla tout de son engeance :
Tournebroches
par lui rendus communs en France
Y font
un corps à part, gens fuyants les hasards,
Peuple antipode des Césars.
On ne
suit pas toujours ses aïeux ni son père :
Le peu
de soin, le temps, tout fait qu'on dégénère :
Faute
de cultiver la nature et ses dons,
Ô
combien de Césars deviendront Laridons !
Livre
huitième Fable 24
Les
deux Chiens et l'Âne mort
Les vertus devraient être soeurs,
Ainsi que les vices sont frères.
Dès que
l'un de ceux-ci s'empare de nos coeurs,
Tous
viennent à la file ; il ne s'en manque guères :
J'entends de ceux qui, n'étant pas
contraires,
Peuvent loger sous même toit.
À
l'égard des vertus, rarement on les voit
Toutes
en un sujet éminemment placées
Se
tenir par la main sans être dispersées.
L'un
est vaillant, mais prompt ; l'autre est prudent, mais froid.
Parmi
les animaux, le Chien se pique d'être
Soigneux, et fidèle à son Maître ;
Mais il est sot, il est gourmand :
Témoin
ces deux Mâtins qui, dans l'éloignement,
Virent
un Âne mort qui flottait sur les ondes.
Le vent
de plus en plus l'éloignait de nos Chiens.
"
Ami, dit l'un, tes yeux sont meilleurs que les miens :
Porte
un peu tes regards sur ces plaines profondes ;
J'y
crois voir quelque chose. Est-ce un Boeuf, un Cheval ?
-Hé ! qu'importe quel animal ?
Dit
l'un de ces Mâtins ; voilà toujours curée.
Le
point est de l'avoir ; car le trajet est grand,
Et, de
plus, il nous faut nager contre le vent.
Buvons
toute cette eau ; notre gorge altérée
En
viendra bien à bout : ce corps demeurera
Bientôt à sec, et ce sera
Provision pour la semaine. "
Voilà
mes Chiens à boire : ils perdirent l'haleine,
Et puis la vie ; ils firent tant
Qu'on les vit crever à l'instant.
L'homme
est ainsi bâti : quand un sujet l'enflamme,
L'impossibilité
disparaît à son âme.
Combien
fait-il de voeux, combien perd-il de pas,
S'outrant
pour acquérir des biens ou de la gloire !
" Si j'arrondissais mes États !
Si je
pouvais remplir mes coffres de ducats !
Si
j'apprenais l'hébreu, les sciences, l'histoire ! "
Tout cela, c'est la mer à boire ;
Mais rien à l'homme ne suffit.
Pour
fournir aux projets que forme un seul esprit,
Il
faudrait quatre corps ; encor, loin d'y suffire,
À
mi-chemin je crois que tous demeureraient :
Quatre
Mathusalems bout à bout ne pourraient
Mettre à fin ce qu'un seul désire.
Livre
huitième Fable 25
Démocrite
et les Abdéritains
Que
j'ai toujours haï les pensers du vulgaire !
Qu'il
me semble profane, injuste, et téméraire,
Mettant
de faux milieux entre la chose et lui,
Et
mesurant par soi ce qu'il voit en autrui !
Le
maître d'Épicure en fit l'apprentissage.
Son
pays le crut fou : petits esprits ! Mais quoi ?
Aucun n'est prophète chez soi.
Ces
gens étaient les fous, Démocrite, le sage.
L'erreur
alla si loin qu'Abdère députa
Vers Hippocrate et l'invita,
Par lettres et par ambassade,
À venir
rétablir la raison du malade :
"
Notre concitoyen, disaient-ils en pleurant,
Perd
l'esprit : la lecture a gâté Démocrite ;
Nous
l'estimerions plus s'il était ignorant.
"
Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite :
" Peut-être même ils sont remplis
" De Démocrites infinis. "
Non
content de ce songe, il y joint les atomes,
Enfants
d'un cerveau creux, invisibles fantômes ;
Et,
mesurant les cieux sans bouger d'ici-bas,
Il
connaît l'univers, et ne se connaît pas.
Un
temps fut qu'il savait accorder les débats :
Maintenant il parle à lui-même.
Venez,
divin mortel ; sa folie est extrême. "
Hippocrate
n'eut pas trop de foi pour ces gens ;
Cependant
il partit. Et voyez, je vous prie,
Quelles rencontres dans la vie
Le sort
cause ! Hippocrate arriva dans le temps
Que
celui qu'on disait n'avoir raison ni sens
Cherchait dans l'homme et dans la bête
Quel
siège a la raison, soit le coeur, soit la tête.
Sous un
ombrage épais, assis près d'un ruisseau,
Les labyrinthes d'un cerveau
L'occupaient.
Il avait à ses pieds maint volume,
Et ne
vit presque pas son ami s'avancer,
Attaché selon sa coutume.
Leur
compliment fut court, ainsi qu'on peut penser :
Le sage
est ménager du temps et des paroles.
Ayant
donc mis à part les entretiens frivoles,
Et
beaucoup raisonné sur l'homme et sur l'esprit,
Ils tombèrent sur la morale.
Il n'est pas besoin que j'étale
Tout ce que l'un et l'autre dit.
Le récit précédent suffit
Pour
montrer que le peuple est juge récusable.
En quel sens est donc véritable
Ce que j'ai lu dans certain lieu,
Que sa voix est la voix de Dieu ?
Livre
huitième Fable 26
Le Loup
et le Chasseur
Fureur
d'accumuler, monstre de qui les yeux
Regardent
comme un point tous les bienfaits des Dieux,
Te
combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage ?
Quel
temps demandes-tu pour suivre mes leçons ?
L'homme,
sourd à ma voix comme à celle du sage,
Ne
dira-t-il jamais : " C'est assez, jouissons ? "
-
Hâte-toi, mon ami, tu n'as pas tant à vivre.
Je te
rebats ce mot, car il vaut tout un livre :
Jouis.
- Je le ferai. - Mais quand donc ? - Dès demain.
- Eh !
mon ami, la mort te peut prendre en chemin.
Jouis
dès aujourd'hui ; redoute un sort semblable
À celui
du Chasseur et du Loup de ma fable. "
Le
premier, de son arc, avait mis bas un Daim.
Un Faon
de Biche passe, et le voilà soudain
Compagnon
du défunt : tous deux gisent sur l'herbe.
La
proie était honnête, un daim avec un faon ;
Tout
modeste Chasseur en eût été content :
Cependant
un Sanglier, monstre énorme et superbe,
Tente
encor notre Archer, friand de tels morceaux.
Autre
habitant du Styx : la Parque et ses ciseaux
Avec
peine y mordaient ; la Déesse infernale
Reprit
à plusieurs fois l'heure au Monstre fatale.
De la
force du coup pourtant il s'abattit.
C'était
assez de biens. Mais quoi ? rien ne remplit
Les vastes
appétits d'un faiseur de conquêtes.
Dans le
temps que le Porc revient à soi, l'Archer
Voit le
long d'un sillon une Perdrix marcher,
Surcroît chétif aux autres têtes :
De son
arc toutefois il bande les ressorts.
Le
Sanglier, rappelant les restes de sa vie,
Vient à
lui, le découd, meurt vengé sur son corps,
Et la Perdrix le remercie.
Cette
part du récit s'adresse au convoiteux :
L'avare
aura pour lui le reste de l'exemple.
Un Loup
vit, en passant, ce spectacle piteux :
"
Ô Fortune ! dit-il, je te promets un temple.
Quatre
corps étendus ! que de biens ! mais pourtant
Il faut
les ménager, ces rencontres sont rares.
(Ainsi s'excusent les avares.)
J'en
aurai, dit le Loup, pour un mois, pour autant :
Un,
deux, trois, quatre corps, ce sont quatre semaines,
Si je sais compter, toutes pleines.
Commençons
dans deux jours ; et mangeons cependant
La
corde de cet arc : il faut que l'on l'ait faite
De vrai
boyau ; l'odeur me le témoigne assez. "
En disant ces mots, il se jette
Sur
l'arc qui se détend, et fait de la sagette
Un
nouveau mort : mon Loup a les boyaux percés.
Je
reviens à mon texte. Il faut que l'on jouisse ;
Témoin
ces deux gloutons punis d'un sort commun :
La convoitise perdit l'un ;
L'autre périt par l'avarice.
Livre
huitième Fable 27
Le
Dépositaire infidèle
Grâce aux Filles de Mémoire,
J'ai chanté des animaux ;
Peut-être d'autres héros
M'auraient acquis moins de gloire.
Le Loup, en langue des Dieux,
Parle au Chien dans mes ouvrages ;
Les Bêtes, à qui mieux mieux,
Y font divers personnages,
Les uns fous, les autres sages :
De telle sorte pourtant
Que les fous vont l'emportant ;
La mesure en est plus pleine.
Je mets aussi sur la scène
Des Trompeurs, des Scélérats,
Des Tyrans et des Ingrats,
Mainte imprudente Pécore,
Force Sots, force Flatteurs ;
Je pourrais y joindre encore
Des légions de menteurs :
Tout homme ment, dit le Sage.
S'il n'y mettait seulement
Que les gens du bas étage,
On pourrait aucunement
Souffrir ce défaut aux hommes ;
Mais que tous tant que nous sommes
Nous mentions, grand et petit,
Si quelque autre l'avait dit,
Je soutiendrais le contraire.
Et même qui mentirait
Comme Ésope et comme Homère,
Un vrai menteur ne serait :
Le doux charme de maint songe
Par leur bel art inventé,
Sous les habits du mensonge
Nous offre la vérité.
L'un et l'autre a fait un livre
Que je tiens digne de vivre
Sans fin, et plus, s'il se peut.
Comme eux ne ment pas qui veut.
Mais mentir comme sut faire
Un certain dépositaire,
Payé par son propre mot,
Est d'un méchant et d'un sot.
Voici le fait : Un Trafiquant de Perse,
Chez
son Voisin, s'en allant en commerce,
Mit en
dépôt un cent de fer un jour.
"
Mon fer ? dit-il, quand il fut de retour.
- Votre
fer ? il n'est plus : j'ai regret de vous dire
Qu'un Rat l'a mangé tout entier.
J'en ai
grondé mes gens ; mais qu'y faire ? un grenier
A
toujours quelque trou. " Le Trafiquant admire
Un tel
prodige, et feint de le croire pourtant.
Au bout
de quelques jours il détourne l'enfant
Du
perfide Voisin ; puis à souper convie
Le
Père, qui s'excuse, et lui dit en pleurant :
" Dispensez-moi, je vous supplie ;
Tous plaisirs pour moi sont perdus.
J'aimais un fils plus que ma vie ;
Je n'ai
que lui ; que dis-je ? hélas ! je ne l'ai plus.
On me
l'a dérobé : plaignez mon infortune. "
Le
Marchand repartit : " Hier au soir, sur la brune,
Un
Chat-huant s'en vint votre fils enlever ;
Vers un
vieux bâtiment je le lui vis porter. "
Le Père
dit : " Comment voulez-vous que je croie
Qu'un
Hibou pût jamais emporter cette proie ?
Mon
fils en un besoin eût pris le chat-huant.
- Je ne
vous dirai point, reprit l'autre, comment ;
Mais
enfin je l'ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je,
Et ne vois rien qui vous oblige
D'en
douter un moment après ce que je dis.
Faut-il que vous trouviez étrange
Que les Chats-huants d'un pays
Où le
quintal de fer par un seul Rat se mange,
Enlèvent
un garçon pesant un demi-cent ? "
L'autre
vit où tendait cette feinte aventure :
Il rendit le fer au Marchand,
Qui lui rendit sa géniture.
Même
dispute avint entre deux voyageurs.
L'un d'eux était de ces conteurs
Qui
n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope ;
Tout
est géant chez eux : écoutez-les, l'Europe,
Comme
l'Afrique, aura des monstres à foison.
Celui-ci
se croyait l'hyperbole permise.
"
J'ai vu, dit-il, un chou plus grand qu'une maison.
- Et
moi, dit l'autre, un pot aussi grand qu'une église. "
Le
premier se moquant, l'autre reprit : " Tout doux ;
On le fit pour cuire vos choux. "
L'homme
au pot fut plaisant ; l'homme au fer fut habile.
Quand
l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur
De
vouloir par raison combattre son erreur :
Enchérir
est plus court, sans s'échauffer la bile.
Livre neuvième
Fable 1
Les
deux Pigeons
Deux Pigeons s'aimaient d'amour tendre :
L'un d'eux, s'ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L'autre lui dit : " Qu'allez-vous
faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L'absence est le plus grand des maux :
Non pas
pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
Encor,
si la saison s'avançait davantage !
Attendez
les zéphyrs : qui vous presse ? Un Corbeau
Tout à
l'heure annonçait malheur à quelque Oiseau.
Je ne
songerai plus que rencontre funeste,
Que
Faucons, que réseaux. Hélas ! dirai-je, il pleut :
Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,
Bon soupé, bon gîte, et le reste ? "
Ce discours ébranla le coeur
De notre imprudent voyageur ;
Mais le
désir de voir et l'humeur inquiète
L'emportèrent
enfin. Il dit : " Ne pleurez point ;
Trois
jours au plus rendront mon âme satisfaite ;
Je
reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère ;
Je le
désennuierai. Quiconque ne voit guère
N'a
guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d'un plaisir extrême.
Je
dirai : " J'étais là ; telle chose m'avint ;
Vous y croirez être vous-même. "
À ces
mots, en pleurant, ils se dirent adieu.
Le
voyageur s'éloigne ; et voilà qu'un nuage
L'oblige
de chercher retraite en quelque lieu.
Un seul
arbre s'offrit, tel encor que l'orage
Maltraita
le Pigeon en dépit du feuillage.
L'air
devenu serein, il part tout morfondu,
Sèche du
mieux qu'il peut son corps chargé de pluie,
Dans un
champ à l'écart voit du blé répandu,
Voit un
Pigeon auprès : cela lui donne envie ;
Il y
vole, il est pris : ce blé couvrait d'un lacs
Les menteurs et traîtres appas
Le lacs
était usé : si bien que, de son aile,
De ses
pieds, de son bec, l'Oiseau le rompt enfin ;
Quelque
plume y périt ; et le pis du destin
Fut
qu'un certain Vautour, à la serre cruelle,
Vit
notre malheureux, qui, traînant la ficelle
Et les
morceaux du lacs qui l'avait attrapé,
Semblait un forçat échappé.
Le
Vautour s'en allait le lier, quand des nues
Fond à
son tour un Aigle aux ailes étendues.
Le
Pigeon profita du conflit des voleurs,
S'envola,
s'abattit auprès d'une masure,
Crut, pour ce coup, que ses malheurs
Finiraient par cette aventure ;
Mais un
fripon d'enfant (cet âge est sans pitié)
Prit sa
fronde et, du coup, tua plus d'à moitié
La Volatile malheureuse,
Qui, maudissant sa curiosité,
Traînant l'aile et tirant le pié
Demi-droite et demi-boiteuse,
Droit au logis s'en retourna :
Que bien, que mal, elle arriva
Sans autre aventure fâcheuse.
Voilà
nos gens rejoints ; et je laisse à juger
De
combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
Amants,
heureux amants, voulez-vous voyager ?
Que ce soit aux rives prochaines.
Soyez-vous
l'un à l'autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau ;
Tenez-vous
lieu de tout, comptez pour rien le reste.
J'ai
quelquefois aimé : je n'aurais pas alors
Contre le Louvre et ses trésors,
Contre
le firmament et sa voûte céleste,
Changé les bois, changé les lieux
Honorés
par les pas, éclairés par les yeux
De l'aimable et jeune Bergère
Pour qui, sous le fils de Cythère,
Je
servis, engagé par mes premiers serments.
Hélas !
quand reviendront de semblables moments ?
Faut-il
que tant d'objets si doux et si charmants
Me
laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?
Ah ! si
mon coeur osait encor se renflammer !
Ne
sentirai-je plus de charme qui m'arrête ?
Ai-je passé le temps d'aimer ?
Livre
neuvième Fable 2
Le
Singe et le Léopard
Le Singe avec le Léopard
Gagnaient de l'argent à la foire.
Ils affichaient chacun à part.
L'un
d'eux disait : " Messieurs, mon mérite et ma gloire
Sont
connus en bon lieu. Le Roi m'a voulu voir ;
Et, si je meurs, il veut avoir
Un
manchon de ma peau : tant elle est bigarrée,
Pleine de taches, marquetée,
Et vergetée, et mouchetée ! "
La
bigarrure plaît. Partant chacun le vit ;
Mais ce
fut bientôt fait ; bientôt chacun sortit.
Le
Singe, de sa part, disait : " Venez, de grâce ;
Venez,
Messieurs, je fais cent tours de passe-passe.
Cette
diversité dont on vous parle tant,
Mon
voisin Léopard l'a sur soi seulement ;
Moi, je
l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille,
Cousin et gendre de Bertrand,
Singe du Pape en son vivant,
Tout fraîchement en cette ville
Arrive
en trois bateaux, exprès pour vous parler ;
Car il
parle, on l'entend : il sait danser, baller,
Faire des tours de toute sorte,
Passer
en des cerceaux ; et le tout pour six blancs :
Non,
Messieurs, pour un sou ; si vous n'êtes contents,
Nous
rendrons à chacun son argent à la porte. "
Le
Singe avait raison. Ce n'est pas sur l'habit
Que la
diversité me plaît ; c'est dans l'esprit :
L'une
fournit toujours des choses agréables ;
L'autre,
en moins d'un moment, lasse les regardants.
Ô que
de grands Seigneurs, au Léopard semblables,
N'ont que l'habit pour tous talents !
Livre
neuvième Fable 3
Le
Gland et la Citrouille
Dieu
fait bien ce qu'il fait. Sans en chercher la preuve
En tout
cet Univers, et l'aller parcourant,
Dans les Citrouilles je la treuve.
Un Villageois, considérant
Combien
ce fruit est gros et sa tige menue :
"
À quoi songeait, dit-il, l'Auteur de tout cela ?
Il a
bien mal placé cette Citrouille-là !
Hé parbleu ! je l'aurais pendue
À l'un des chênes que voilà ;
C'eût été justement l'affaire :
Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.
C'est
dommage, Garo, que tu n'es point entré
Au
conseil de celui que prêche ton Curé :
Tout en
eût été mieux ; car pourquoi, par exemple,
Le
Gland, qui n'est pas gros comme mon petit doigt,
Ne pend-il pas en cet endroit ?
Dieu s'est mépris : plus je contemple
Ces
fruits ainsi placés, plus il semble à Garo
Que l'on a fait un quiproquo. "
Cette
réflexion embarrassant notre homme :
"
On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit. "
Sous un
chêne aussitôt il va prendre son somme.
Un
Gland tombe : le nez du dormeur en pâtit.
Il
s'éveille ; et, portant la main sur son visage,
Il
trouve encor le Gland pris au poil du menton.
Son nez
meurtri le force à changer de langage.
"
Oh ! oh ! dit-il, je saigne ! et que serait-ce donc
S'il
fût tombé de l'arbre une masse plus lourde,
Et que ce Gland eût été gourde ?
Dieu ne
l'a pas voulu : sans doute il eut raison ;
J'en vois bien à présent la cause. "
En louant Dieu de toute chose,
Garo retourne à la maison.
Livre
neuvième Fable 4
L'Écolier,
le Pédant et le Maître d'un jardin
Certain Enfant qui sentait son collège,
Doublement sot et doublement fripon
Par le jeune âge et par le privilège
Qu'ont les Pédants de gâter la raison
Chez un Voisin dérobait, ce dit-on,
Et fleurs et fruits. Ce Voisin, en
automne,
Des plus beaux dons que nous offre Pomone
Avait la fleur, les autres le rebut.
Chaque saison apportait son tribut ;
Car au printemps il jouissait encore
Des plus beaux dons que nous présente
Flore.
Un
jour, dans son jardin il vit notre Écolier
Qui,
grimpant, sans égard, sur un arbre fruitier,
Gâtait
jusqu'aux boutons, douce et frêle espérance,
Avant-coureurs
des biens que promet l'abondance :
Même il
ébranchait l'arbre ; et fit tant, à la fin,
Que le Possesseur du jardin
Envoya
faire plainte au Maître de la classe.
Celui-ci
vint suivi d'un cortège d'Enfants :
Voilà le verger plein de gens
Pires
que le premier. Le Pédant, de sa grâce,
Accrut le mal en amenant
Cette jeunesse mal instruite :
Le
tout, à ce qu'il dit, pour faire un châtiment
Qui pût
servir d'exemple, et dont toute sa suite
Se
souvînt à jamais, comme d'une leçon.
Là-dessus,
il cita Virgile et Cicéron,
Avec force traits de science.
Son
discours dura tant que la maudite engeance
Eut le
temps de gâter en cent lieux le jardin.
Je hais les pièces d'éloquence
Hors de leur place, et qui n'ont point de
fin ;
Et ne sais bête au monde pire
Que l'Écolier, si ce n'est le Pédant.
Le
meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire,
Ne me plairait aucunement.
Livre
neuvième Fable 5
Le
Statuaire et la statue de Jupiter
Un bloc
de marbre était si beau
Qu'un
Statuaire en fit l'emplette.
"
Qu'en fera, dit-il, mon ciseau ?
Sera-t-il
dieu, table ou cuvette ?
Il sera
dieu : même je veux
Qu'il
ait en sa main un tonnerre.
Tremblez,
humains ! faites des voeux :
Voilà
le Maître de la terre. "
L'Artisan
exprima si bien
Le
caractère de l'Idole,
Qu'on
trouva qu'il ne manquait rien
À
Jupiter que la parole.
Même
l'on dit que l'Ouvrier
Eut à
peine achevé l'image,
Qu'on
le vit frémir le premier,
Et
redouter son propre ouvrage.
À la
faiblesse du Sculpteur
Le
Poëte autrefois n'en dut guère,
Des
Dieux dont il fut l'Inventeur
Craignant
la haine et la colère.
Il
était enfant en ceci ;
Les
enfants n'ont l'âme occupée
Que du
continuel souci
Qu'on
ne fâche point leur poupée.
Le
coeur suit aisément l'esprit :
De
cette source est descendue
L'erreur
païenne, qui se vit
Chez
tant de peuples répandue.
Ils
embrassaient violemment
Les
intérêts de leur chimère :
Pygmalion
devint Amant
De la
Vénus dont il fut Père.
Chacun
tourne en réalités,
Autant
qu'il peut, ses propres songes :
L'homme
est de glace aux vérités ;
Il est
de feu pour les mensonges.
Livre
neuvième Fable 6
La
Souris métamorphosée en Fille
Une
Souris tomba du bec d'un Chat-huant :
Je ne l'eusse pas ramassée ;
Mais un
Bramin le fit : je le crois aisément ;
Chaque pays a sa pensée.
La Souris était fort froissée.
De cette sorte de prochain
Nous
nous soucions peu ; mais le peuple bramin
Le traite en frère. Ils ont en tête
Que notre âme, au sortir d'un Roi,
Entre
dans un ciron, ou dans telle autre bête
Qu'il
plaît au Sort ; c'est là l'un des points de leur loi.
Pythagore
chez eux a puisé ce mystère.
Sur un
tel fondement, le Bramin crut bien faire
De
prier un Sorcier qu'il logeât la Souris
Dans un
corps qu'elle eût eu pour hôte au temps jadis.
Le Sorcier en fit une Fille
De
l'âge de quinze ans, et telle et si gentille,
Que le
Fils de Priam pour elle aurait tenté
Plus
encor qu'il ne fit pour la grecque Beauté.
Le
Bramin fut surpris de chose si nouvelle.
Il dit à cet objet si doux :
"
Vous n'avez qu'à choisir ; car chacun est jaloux
De l'honneur d'être votre Époux.
- En ce cas je donne, dit-elle,
Ma voix au plus puissant de tous.
-
Soleil, s'écria lors le Bramin à genoux,
C'est toi qui seras notre gendre.
- Non, dit-il, ce Nuage épais
Est
plus puissant que moi, puisqu'il cache mes traits ;
Je vous conseille de le prendre.
- Eh
bien ! dit le Bramin au Nuage volant,
Es-tu
né pour ma Fille ? - Hélas ! non ; car le Vent
Me
chasse à son plaisir de contrée en contrée :
Je
n'entreprendrai point sur les droits de Borée. "
Le Bramin fâché s'écria :
" Ô Vent donc, puisque Vent y a,
Viens dans les bras de notre Belle !
"
Il
accourait ; un Mont en chemin l'arrêta.
L'éteuf passant à celui-là,
Il le
renvoie, et dit : " J'aurais une querelle
Avec le Rat ; et l'offenser
Ce
serait être fou, lui qui peut me percer. "
Au mot de Rat, la Damoiselle
Ouvrit l'oreille : il fut l'Époux.
Un Rat ! un Rat : c'est de ces coups
Qu'Amour fait ; témoin telle et telle ;
Mais ceci soit dit entre nous.
On
tient toujours du lieu dont on vient. Cette fable
Prouve
assez bien ce point ; mais, à la voir de près,
Quelque
peu de sophisme entre parmi ses traits :
Car
quel Époux n'est point au Soleil préférable,
En s'y
prenant ainsi ? Dirai-je qu'un Géant
Est
moins fort qu'une Puce ? elle le mord pourtant.
Le Rat
devait aussi renvoyer, pour bien faire,
La Belle au Chat, le Chat au Chien,
Le Chien au Loup. Par le moyen
De cet argument circulaire,
Pilpay
jusqu'au Soleil eût enfin remonté ;
Le
Soleil eût joui de la jeune Beauté.
Revenons,
s'il se peut, à la métempsycose :
Le
Sorcier du Bramin fit sans doute une chose
Qui,
loin de la prouver, fait voir sa fausseté.
Je
prends droit là-dessus contre le Bramin même ;
Car il faut, selon son système,
Que
l'Homme, la Souris, le Ver, enfin chacun
Aille
puiser son âme en un trésor commun :
Toutes sont donc de même trempe ;
Mais agissant diversement
Selon l'organe seulement
L'une s'élève, et l'autre rampe.
D'où
vient donc que ce corps si bien organisé
Ne put obliger son hôtesse
De
s'unir au Soleil ? Un Rat eut sa tendresse.
Tout débattu, tout bien pesé,
Les
âmes des Souris et les âmes des Belles
Sont très différentes entre elles ;
Il en
faut revenir toujours à son destin,
C'est-à-dire
à la loi par le Ciel établie :
Parlez au diable, employez la magie,
Vous ne
détournerez nul être de sa fin.
Livre
neuvième Fable 7
Le Fou
qui vend la Sagesse
Jamais
auprès des fous ne te mets à portée :
Je ne
te puis donner un plus sage conseil.
Il n'est enseignement pareil
À
celui-là de fuir une tête éventée.
On en voit souvent dans les cours :
Le
Prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours
Quelque
trait aux fripons, aux sots, aux ridicules.
Un Fol
allait criant par tous les carrefours
Qu'il
vendait la sagesse, et les mortels crédules
De
courir à l'achat ; chacun fut diligent.
On essuyait force grimaces ;
Puis on avait pour son argent,
Avec un
bon soufflet, un fil long de deux brasses.
La
plupart s'en fâchaient ; mais que leur servait-il ?
C'étaient
les plus moqués : le mieux était de rire,
Ou de s'en aller, sans rien dire,
Avec son soufflet et son fil.
De chercher du sens à la chose,
On se
fût fait siffler ainsi qu'un ignorant.
La raison est-elle garant
De ce
que fait un Fou ? Le hasard est la cause
De tout
ce qui se passe en un cerveau blessé.
Du fil
et du soufflet pourtant embarrassé,
Un des
dupes un jour alla trouver un sage,
Qui, sans hésiter davantage,
Lui dit
: " Ce sont ici hiéroglyphes tout purs.
Les
gens bien conseillés, et qui voudront bien faire,
Entre
eux et les gens fous mettront, pour l'ordinaire,
La
longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs
De quelque semblable caresse.
Vous
n'êtes point trompé : ce Fou vend la sagesse. "
Livre
neuvième Fable 8
L'Huître
et les Plaideurs
Un jour
deux Pèlerins sur le sable rencontrent
Une
Huître, que le flot y venait d'apporter ;
Ils
l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ;
À
l'égard de la dent il fallut contester.
L'un se
baissait déjà pour amasser la proie ;
L'autre
le pousse, et dit : " Il est bon de savoir
Qui de nous en aura la joie.
Celui
qui le premier a pu l'apercevoir
En sera
le gobeur ; l'autre le verra faire.
- Si par là l'on juge l'affaire,
Reprit
son compagnon, j'ai l'oeil bon, Dieu merci.
- Je ne l'ai pas mauvais aussi,
Dit
l'autre ; et je l'ai vue avant vous, sur ma vie.
- Eh
bien ! vous l'avez vue ; et moi je l'ai sentie. "
Pendant tout ce bel incident,
Perrin
Dandin arrive : ils le prennent pour juge.
Perrin,
fort gravement, ouvre l'Huître, et la gruge,
Nos deux Messieurs le regardant.
Ce
repas fait, il dit d'un ton de Président :
"
Tenez, la Cour vous donne à chacun une écaille
Sans
dépens, et qu'en paix chacun chez soi s'en aille.
Mettez
ce qu'il en coûte à plaider aujourd'hui ;
Comptez
ce qu'il en reste à beaucoup de familles,
Vous
verrez que Perrin tire l'argent à lui,
Et ne
laisse aux Plaideurs que le sac et les quilles.
Livre
neuvième Fable 9
Le Loup
et le Chien maigre
Autrefois Carpillon fretin
Eut beau prêcher, il eut beau dire,
On le mit dans la poêle à frire.
Je fis
voir que lâcher ce qu'on a dans la main,
Sous espoir de grosse aventure,
Est imprudence toute pure.
Le
Pêcheur eut raison ; Carpillon n'eut pas tort :
Chacun
dit ce qu'il peut pour défendre sa vie.
Maintenant il faut que j'appuie
Ce que
j'avançai lors, de quelque trait encor.
Certain
Loup, aussi sot que le Pêcheur fut sage,
Trouvant un Chien hors du village,
S'en
allait l'emporter. Le Chien représenta
Sa
maigreur : " Jà ne plaise à votre Seigneurie
De me prendre en cet état-là ;
Attendez : mon maître marie
Sa fille unique, et vous jugez
Qu'étant
de noce, il faut, malgré moi, que j'engraisse.
Le Loup le croit, le Loup le laisse.
Le Loup, quelques jours écoulés,
Revient
voir si son Chien n'est point meilleur à prendre ;
Mais le Drôle était au logis.
Il dit au Loup par un treillis :
"
Ami, je vais sortir ; et, si tu veux attendre,
Le Portier du logis et moi
Nous serons tout à l'heure à toi. "
Ce
portier du logis était un Chien énorme,
Expédiant les Loups en forme .
Celui-ci
s'en douta. " Serviteur au Portier ",
Dit-il
; et de courir. Il était fort agile ;
Mais il n'était pas fort habile :
Ce Loup
ne savait pas encor bien son métier.
Livre
neuvième Fable 10
Rien de
trop
Je ne vois point de créature
Se comporter modérément,
Il est certain tempérament
Que le Maître de la nature
Veut
que l'on garde en tout. Le fait-on ? nullement.
Soit en
bien, soit en mal, cela n'arrive guère.
Le blé,
riche présent de la blonde Cérès,
Trop
touffu bien souvent, épuise les guérets :
Les
superfluités s'épandant d'ordinaire,
Et poussant trop abondamment,
Il ôte à son fruit l'aliment.
L'arbre
n'en fait pas moins : tant le luxe sait plaire !
Pour
corriger le blé, Dieu permit aux Moutons
De
retrancher l'excès des prodigues moissons :
Tout au travers ils se jetèrent,
Gâtèrent tout, et tout broutèrent ;
Tant que le Ciel permit aux Loups
D'en
croquer quelques-uns : ils les croquèrent tous ;
S'ils
ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent.
Puis le Ciel permit aux Humains
De
punir ces derniers : les Humains abusèrent
À leur tour des ordres divins.
De tous
les animaux, l'Homme a le plus de pente
À se porter dedans l'excès.
Il faudrait faire le procès
Aux
petits comme aux grands. Il n'est âme vivante
Qui ne
pèche en ceci. " Rien de trop " est un point
Dont on
parle sans cesse, et qu'on n'observe point.
Livre
neuvième Fable 11
Le
Cierge
C'est
du séjour des Dieux que les Abeilles viennent.
Les
premières, dit-on, s'en allèrent loger
Au mont Hymette, et se gorger
Des
trésors qu'en ce lieu les zéphyrs entretiennent.
Quand
on eut des palais de ces Filles du Ciel
Enlevé
l'ambroisie en leurs chambres enclose,
Ou, pour dire en français la chose,
Après que les ruches sans miel
N'eurent
plus que la cire, on fit mainte bougie ;
Maint cierge aussi fut façonné.
Un
d'eux voyant la terre en brique au feu durcie
Vaincre
l'effort des ans, il eut la même envie ;
Et,
nouvel Empédocle aux flammes condamné
Par sa propre et pure folie,
Il se
lança dedans. Ce fut mal raisonné :
Ce
Cierge ne savait grain de philosophie.
Tout en
tout est divers : ôtez-vous de l'esprit
Qu'aucun
être ait été composé sur le vôtre.
L'Empédocle
de cire au brasier se fondit :
Il n'était pas plus fou que l'autre.
Livre
neuvième Fable 12
Jupiter
et le Passager
Ô !
combien le péril enrichirait les Dieux,
Si nous
nous souvenions des voeux qu'il nous fait faire !
Mais,
le péril passé, l'on ne se souvient guère
De ce qu'on a promis aux Cieux ;
On
compte seulement ce qu'on doit à la terre.
"
Jupiter, dit l'impie, est un bon créancier ;
Il ne se sert jamais d'huissier.
-Eh ! qu'est-ce donc que le tonnerre ?
Comment
appelez-vous ces avertissements ? "
Un Passager, pendant l'orage,
Avait
voué cent Boeufs au vainqueur des Titans.
Il n'en
avait pas un : vouer cent Éléphants
N'aurait pas coûté davantage.
Il
brûla quelques os quand il fut au rivage :
Au nez
de Jupiter la fumée en monta.
"
Sire Jupin, dit-il, prends mon voeu ; le voilà :
C'est
un parfum de Boeuf que ta grandeur respire.
La
fumée est ta part : je ne te dois plus rien.
Jupiter fit semblant de rire ;
Mais,
après quelques jours, le Dieu l'attrapa bien,
Envoyant un songe lui dire
Qu'un
tel trésor était en tel lieu. L'homme au voeu
Courut au trésor comme au feu.
Il
trouva des Voleurs ; et, n'ayant dans sa bourse
Qu'un écu pour toute ressource,
Il leur promit cent talents d'or,
Bien comptés, et d'un tel trésor :
On
avait enterré dedans telle bourgade.
L'endroit
parut suspect aux Voleurs, de façon
Qu'à
notre prometteur l'un dit : " Mon camarade,
Tu te
moques de nous ; meurs, et va chez Pluton
Porter tes cent talents en don. "
Livre
neuvième Fable 13
Le Chat
et le Renard
Le Chat
et le Renard, comme beaux petits saints,
S'en allaient en pèlerinage.
C'étaient
deux vrais Tartufs, deux Archipatelins,
Deux
francs Patte-pelus, qui, des frais du voyage,
Croquant
mainte volaille, escroquant maint fromage,
S'indemnisaient à qui mieux mieux.
Le
chemin étant long, et partant ennuyeux,
Pour l'accourcir ils disputèrent.
La dispute est d'un grand secours :
Sans elle on dormirait toujours.
Nos Pèlerins s'égosillèrent.
Ayant
bien disputé, l'on parla du prochain.
Le Renard au Chat dit enfin :
" Tu prétends être fort habile ;
En
sais-tu tant que moi ? J'ai cent ruses au sac.
- Non,
dit l'autre : je n'ai qu'un tour dans mon bissac ;
Mais je soutiens qu'il en vaut mille.
"
Eux de
recommencer la dispute à l'envi.
Sur le
que si, que non, tous deux étant ainsi,
Une meute apaisa la noise.
Le Chat
dit au Renard : " Fouille en ton sac, ami ;
Cherche en ta cervelle matoise
Un
stratagème sûr : pour moi, voici le mien. "
À ces
mots, sur un arbre il grimpa bel et bien.
L'autre fit cent tours inutiles,
Entra
dans cent terriers, mit cent fois en défaut
Tous les confrères de Brifaut.
Partout il tenta des asiles ;
Et ce fut partout sans succès ;
La
fumée y pourvut, ainsi que les bassets.
Au
sortir d'un terrier, deux Chiens aux pieds agiles
L'étranglèrent du premier bond.
Le trop
d'expédients peut gâter une affaire :
On perd
du temps au choix, on tente, on veut tout faire.
N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon.
Livre
neuvième Fable 14
Le
Mari, la Femme et le Voleur
Un Mari fort amoureux,
Fort amoureux de sa Femme,
Bien
qu'il fût jouissant, se croyait malheureux.
Jamais oeillade de la Dame,
Propos flatteur et gracieux,
Mot d'amitié, ni doux sourire,
Déifiant le pauvre sire,
N'avaient
fait soupçonner qu'il fût vraiment chéri.
Je le crois : c'était un Mari.
Il ne tint point à l'hyménée
Que, content de sa destinée,
Il n'en remerciât les Dieux.
Mais quoi ? si l'amour n'assaisonne
Les plaisirs que l'hymen nous donne,
Je ne vois pas qu'on en soit mieux.
Notre
Épouse étant donc de la sorte bâtie,
Et
n'ayant caressé son Mari de sa vie,
Il en
faisait sa plainte une nuit. Un Voleur
Interrompit la doléance.
La pauvre Femme eut si grand'peur
Qu'elle chercha quelque assurance
Entre les bras de son Époux.
"
Ami Voleur, dit-il, sans toi ce bien si doux
Me
serait inconnu. Prends donc en récompense
Tout ce
qui peut chez nous être à ta bienséance ;
Prends
le logis aussi. " Les voleurs ne sont pas
Gens honteux, ni fort délicats :
Celui-ci
fit sa main. J'infère de ce conte
Que la plus forte passion
C'est
la peur : elle fait vaincre l'aversion,
Et
l'amour quelquefois ; quelquefois il la dompte ;
J'en ai pour preuve cet amant
Qui
brûla sa maison pour embrasser sa Dame,
L'emportant à travers la flamme.
J'aime assez cet emportement ;
Le
conte m'en a plu toujours infiniment :
Il est bien d'une âme espagnole,
Et plus grande encore que folle.
Livre
neuvième Fable 15
Le
Trésor et les deux Hommes
Un
Homme n'ayant plus ni crédit ni ressource,
Et logeant le diable en sa bourse,
C'est-à-dire n'y logeant rien,
S'imagina qu'il ferait bien
De se
pendre, et finir lui-même sa misère,
Puisque
aussi bien sans lui la faim le viendrait faire :
Genre de mort qui ne duit pas
À gens
peu curieux de goûter le trépas.
Dans
cette intention, une vieille masure
Fut la
scène où devait se passer l'aventure.
Il y
porte une corde, et veut avec un clou
Au haut
d'un certain mur attacher le licou.
La muraille, vieille et peu forte,
S'ébranle
aux premiers coups, tombe avec un trésor.
Notre
désespéré le ramasse, et l'emporte.
Laisse là
le licou, s'en retourne avec l'or,
Sans
compter : ronde ou non, la somme plut au sire.
Tandis
que le Galant à grands pas se retire,
L'Homme
au trésor arrive, et trouve son argent
Absent.
"
Quoi, dit-il, sans mourir je perdrai cette somme ?
Je ne me
pendrai pas ! Et vraiment si ferai,
Ou de corde je manquerai. "
Le lacs
était tout prêt ; il n'y manquait qu'un homme :
Celui-ci
se l'attache, et se pend bien et beau.
Ce qui le consola peut-être
Fut
qu'un autre eût, pour lui, fait les frais du cordeau.
Aussi
bien que l'argent le licou trouva maître.
L'avare
rarement finit ses jours sans pleurs ;
Il a le
moins de part au trésor qu'il enserre,
Thésaurisant pour les voleurs,
Pour ses parents ou pour la terre.
Mais
que dire du troc que la Fortune fit ?
Ce sont
là de ses traits ; elle s'en divertit :
Plus le
tour est bizarre, et plus elle est contente.
Cette Déesse inconstante
Se mit alors en l'esprit
De voir un homme se pendre ;
Et celui qui se pendit
S'y devait le moins attendre.
Livre
neuvième Fable 16
Le
Singe et le Chat
Bertrand
avec Raton, l'un Singe et l'autre Chat,
Commensaux
d'un logis, avaient un commun maître.
D'animaux
malfaisants c'était un très bon plat :
Ils n'y
craignaient tous deux aucun, quel qu'il pût être.
Trouvait-on
quelque chose au logis de gâté,
L'on ne
s'en prenait point aux gens du voisinage :
Bertrand
dérobait tout ; Raton, de son côté,
Était
moins attentif aux Souris qu'au fromage.
Un
jour, au coin du feu, nos deux maîtres Fripons
Regardaient rôtir des marrons.
Les
escroquer était une très bonne affaire ;
Nos
Galands y voyaient double profit à faire :
Leur
bien premièrement, et puis le mal d'autrui.
Bertrand
dit à Raton : " Frère, il faut aujourd'hui
Que tu fasses un coup de maître ;
Tire-moi
ces marrons. Si Dieu m'avait fait naître
Propre à tirer marrons du feu,
Certes, marrons verraient beau jeu. "
Aussitôt
fait que dit : Raton, avec sa patte,
D'une manière délicate,
Écarte
un peu la cendre, et retire les doigts ;
Puis les reporte à plusieurs fois ;
Tire un
marron, puis deux, et puis trois en escroque :
Et cependant Bertrand les croque.
Une
servante vient : adieu mes gens. Raton
N'était pas content, ce dit-on.
Ainsi
ne le sont pas la plupart de ces princes
Qui, flattés d'un pareil emploi,
Vont s'échauder en des Provinces
Pour le profit de quelque Roi.
Livre
neuvième Fable 17
Le
Milan et le Rossignol
Après
que le Milan, manifeste voleur,
Eut
répandu l'alarme en tout le voisinage,
Et fait
crier sur lui les enfants du village,
Un
Rossignol tomba dans ses mains par malheur.
Le
Héraut du printemps lui demande la vie.
"
Aussi bien que manger en qui n'a que le son ?
Écoutez plutôt ma chanson :
Je vous
raconterai Térée et son envie.
- Qui,
Térée ? est-ce un mets propre pour les Milans ?
- Non
pas ; c'était un Roi dont les feux violents
Me
firent ressentir leur ardeur criminelle.
Je m'en
vais vous en dire une chanson si belle
Qu'elle
vous ravira : mon chant plaît à chacun.
Le Milan alors lui réplique :
"
Vraiment, nous voici bien, lorsque je suis à jeun,
Tu me viens parler de musique.
- J'en
parle bien aux Rois. - Quand un Roi te prendra,
Tu peux lui conter ces merveilles.
Pour un Milan, il s'en rira :
Ventre affamé n'a point d'oreilles. "
Livre
neuvième Fable 18
Le
Berger et son troupeau
" Quoi ? toujours il me manquera
Quelqu'un de ce peuple imbécile !
Toujours le Loup m'en gobera !
J'aurai
beau les compter ! ils étaient plus de mille,
Et
m'ont laissé ravir notre pauvre Robin ;
Robin Mouton, qui par la ville
Me suivait pour un peu de pain,
Et qui
m'aurait suivi jusques au bout du monde.
Hélas !
de ma musette il entendait le son ;
Il me
sentait venir de cent pas à la ronde.
Ah ! le pauvre Robin Mouton ! "
Quand
Guillot eut fini cette oraison funèbre,
Et
rendu de Robin la mémoire célèbre,
Il harangua tout le troupeau,
Les
chefs, la multitude, et jusqu'au moindre agneau,
Les conjurant de tenir ferme :
Cela
seul suffirait pour écarter les Loups.
Foi de
peuple d'honneur, ils lui promirent tous
De ne bouger non plus qu'un terme.
"
Nous voulons, dirent-ils, étouffer le glouton
Qui nous a pris Robin Mouton. "
Chacun en répond sur sa tête.
Guillot les crut, et leur fit fête.
Cependant, devant qu'il fût nuit,
Il arriva nouvel encombre :
Un Loup
parut ; tout le troupeau s'enfuit.
Ce
n'était pas un Loup, ce n'en était que l'ombre.
Haranguez de méchants soldats :
Ils promettront de faire rage ;
Mais,
au moindre danger, adieu tout leur courage ;
Votre
exemple et vos cris ne les retiendront pas.
Livre
neuvième Fable 19
Discours
à Madame de La Sablière
Iris,
je vous louerais : il n'est que trop aisé ;
Mais
vous avez cent fois notre encens refusé,
En cela
peu semblable au reste des mortelles,
Qui
veulent tous les jours des louanges nouvelles.
Pas une
ne s'endort à ce bruit si flatteur,
Je ne
les blâme point ; je souffre cette humeur :
Elle
est commune aux Dieux, aux Monarques, aux Belles.
Ce
breuvage vanté par le peuple rimeur,
Le
Nectar que l'on sert au Maître du Tonnerre,
Et dont
nous enivrons tous les Dieux de la terre,
C'est
la louange, Iris. Vous ne la goûtez point ;
D'autres
propos chez vous récompensent ce point :
Propos, agréables commerces,
Où le
hasard fournit cent matières diverses,
Jusque-là qu'en votre entretien
La
bagatelle à part : le monde n'en croit rien.
Laissons le monde et sa croyance.
La bagatelle, la science,
Les
chimères, le rien, tout est bon ; je soutiens
Qu'il faut de tout aux entretiens :
C'est un parterre où Flore épand ses biens
;
Sur différentes fleurs l'Abeille s'y
repose,
Et fait du miel de toute chose.
Ce
fondement posé, ne trouvez pas mauvais
Qu'en
ces fables aussi j'entremêle des traits
De certaine Philosophie,
Subtile, engageante, et hardie.
On
l'appelle nouvelle : en avez-vous ou non
Ouï parler ? Ils disent donc
Que la bête est une machine ;
Qu'en
elle tout se fait sans choix et par ressorts :
Nul
sentiment, point d'âme ; en elle tout est corps.
Telle est la montre qui chemine
À pas
toujours égaux, aveugle et sans dessein.
Ouvrez-la, lisez dans son sein :
Mainte
roue y tient lieu de tout l'esprit du monde ;
La première y meut la seconde ;
Une
troisième suit : elle sonne à la fin.
Au dire
de ces gens, la bête est toute telle :
" L'objet la frappe en un endroit ;
Ce lieu frappé s'en va tout droit,
Selon
nous, au voisin en porter la nouvelle.
Le sens
de proche en proche aussitôt la reçoit.
L'impression
se fait. " Mais comment se fait-elle ?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté :
L'animal se sent agité
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse,
joie, amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelque autre de ces états.
Mais ce
n'est point cela : ne vous y trompez pas.
-
Qu'est-ce donc ? - Une montre. - Et nous ? - C'est autre chose.
Voici
de la façon que Descartes l'expose,
Descartes,
ce mortel dont on eût fait un dieu
Chez les païens, et qui tient le milieu
Entre
l'homme et l'esprit, comme entre l'huître et l'homme
Le
tient tel de nos gens, franche bête de somme :
Voici,
dis-je comment raisonne cet auteur :
"
Sur tous les animaux, enfants du Créateur,
J'ai le
don de penser ; et je sais que je pense ; "
Or vous
savez, Iris, de certaine science,
Que, quand la bête penserait,
La bête ne réfléchirait
Sur l'objet ni sur sa pensée.
Descartes
va plus loin, et soutient nettement
Qu'elle ne pense nullement.
Vous n'êtes point embarrassée
De le
croire ; ni moi. Cependant, quand aux bois
Le bruit des cors, celui des voix,
N'a
donné nul relâche à la fuyante proie,
Qu'en vain elle a mis ses efforts
À confondre et brouiller la voie,
L'animal
chargé d'ans, vieux Cerf, et de dix cors,
En
suppose un plus jeune, et l'oblige par force
À
présenter aux Chiens une nouvelle amorce.
Que de
raisonnements pour conserver ses jours !
Le
retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change, et cent stratagèmes
Dignes
des plus grands chefs, dignes d'un meilleur sort !
On le déchire après sa mort :
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.
Quand la Perdrix
Voit ses petits
En
danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle
Qui ne
peut fuir encor par les airs le trépas,
Elle
fait la blessée, et va, traînant de l'aile,
Attirant
le Chasseur et le Chien sur ses pas,
Détourne
le danger, sauve ainsi sa famille ;
Et
puis, quand le Chasseur croit que son Chien la pille,
Elle
lui dit adieu, prend sa volée, et rit
De
l'Homme qui, confus, des yeux en vain la suit.
Non loin du Nord il est un monde
Où l'on sait que les habitants
Vivent, ainsi qu'aux premiers temps,
Dans une ignorance profonde :
Je
parle des humains ; car, quant aux animaux,
Ils y construisent des travaux
Qui des
torrents grossis arrêtent le ravage
Et font
communiquer l'un et l'autre rivage,
L'édifice
résiste, et dure en son entier :
Après
un lit de bois est un lit de mortier.
Chaque
Castor agit : commune en est la tâche ;
Le
vieux y fait marcher le jeune sans relâche ;
Maint
maître d'oeuvre y court, et tient haut le bâton.
La république de Platon
Ne serait rien que l'apprentie
De cette famille amphibie.
Ils
savent en hiver élever leurs maisons,
Passent les étangs sur des ponts,
Fruit de leur art, savant ouvrage ;
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu'à présent tout leur savoir
Est de passer l'onde à la nage.
Que ces
Castors ne soient qu'un corps vide d'esprit,
Jamais
on ne pourra m'obliger à le croire ;
Mais
voici beaucoup plus ; écoutez ce récit,
Que je tiens d'un Roi plein de gloire.
Le
défenseur du Nord vous sera mon garant :
Je vais
citer un Prince aimé de la Victoire ;
Son nom
seul est un mur à l'Empire ottoman :
C'est
le Roi polonais. Jamais un Roi ne ment.
Il dit donc que, sur sa frontière,
Des
animaux entre eux ont guerre de tout temps :
Le sang
qui se transmet des pères aux enfants
En renouvelle la matière.
Ces
animaux, dit-il, sont germains du Renard.
Jamais la guerre avec tant d'art
Ne s'est faite parmi les hommes,
Non pas même au siècle où nous sommes.
Corps
de garde avancé, vedettes, espions,
Embuscades,
partis, et mille inventions
D'une
pernicieuse et maudite science,
Fille du Styx, et mère des héros,
Exercent de ces animaux
Le bon sens et l'expérience.
Pour
chanter leurs combats, l'Achéron nous devrait
Rendre Homère. Ah ! s'il le rendait,
Et
qu'il rendît aussi le rival d'Épicure,
Que
dirait ce dernier sur ces exemples-ci ?
Ce que
j'ai déjà dit : qu'aux bêtes la nature
Peut
par les seuls ressorts opérer tout ceci ;
Que la mémoire est corporelle ;
Et que,
pour en venir aux exemples divers
Que j'ai mis en jour dans ces vers,
L'animal n'a besoin que d'elle.
L'objet,
lorsqu'il revient, va dans son magasin
Chercher, par le même chemin,
L'image auparavant tracée,
Qui sur
les mêmes pas revient pareillement,
Sans le secours de la pensée,
Causer un même événement.
Nous agissons tout autrement :
La volonté nous détermine,
Non
l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine :
Je sens en moi certain agent ;
Tout obéit dans ma machine
À ce principe intelligent.
Il est
distinct du corps, se conçoit nettement,
Se conçoit mieux que le corps même :
De tous
nos mouvements c'est l'arbitre suprême.
Mais comment le corps l'entend-il ?
C'est là le point. Je vois l'outil
Obéir à
la main ; mais la main, qui la guide ?
Eh !
qui guide les cieux et leur course rapide ?
Quelque
Ange est attaché peut-être à ces grands corps.
Un
esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts ;
L'impression
se fait ; le moyen, je l'ignore.
On ne
l'apprend qu'au sein de la Divinité ;
Et, s'il
faut en parler avec sincérité,
Descartes l'ignorait encore.
Nous et
lui là-dessus nous sommes tous égaux :
Ce que
je sais, Iris, c'est qu'en ces animaux
Dont je viens de citer l'exemple,
Cet
esprit n'agit pas : l'homme seul est son temple.
Aussi
faut-il donner à l'animal un point,
Que la plante, après tout, n'a point :
Cependant la plante respire.
Mais
que répondra-t-on à ce que je vais dire ?
Les
deux Rats, le Renard et l'Oeuf
Deux
Rats cherchaient leur vie ; ils trouvèrent un Oeuf.
Le dîné
suffisait à gens de cette espèce :
Il
n'était pas besoin qu'ils trouvassent un Boeuf.
Pleins d'appétit et d'allégresse,
Ils
allaient de leur Oeuf manger chacun sa part,
Quand
un Quidam parut : c'était maître Renard.
Rencontre
incommode et fâcheuse :
Car
comment sauver l'Oeuf ? Le bien empaqueter,
Puis
des pieds de devant ensemble le porter,
Ou le rouler, ou le traîner :
C'était
chose impossible autant que hasardeuse.
Nécessité l'ingénieuse
Leur fournit une invention.
Comme
ils pouvaient gagner leur habitation,
L'écornifleur
étant à demi-quart de lieue,
L'un se
mit sur le dos, prit l'Oeuf entre ses bras,
Puis,
malgré quelques heurts et quelques mauvais pas,
L'autre le traîna par la queue.
Qu'on
m'aille soutenir, après un tel récit,
Que les bêtes n'ont point d'esprit !
Pour moi, si j'en étais le maître,
Je leur
en donnerais aussi bien qu'aux enfants.
Ceux-ci
pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ?
Quelqu'un
peut donc penser ne se pouvant connaître.
Par un exemple tout égal,
J'attribuerais à l'animal,
Non
point une raison selon notre manière,
Mais
beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort :
Je
subtiliserais un morceau de matière,
Que
l'on ne pourrait plus concevoir sans effort,
Quintessence
d'atome, extrait de la lumière
Je ne
sais quoi plus vif et plus mobile encor
Que le
feu ; car enfin, si le bois fait la flamme,
La
flamme, en s'épurant, peut-elle pas de l'âme
Nous
donner quelque idée ? et sort-il pas de l'or
Des
entrailles du plomb ? Je rendrais mon ouvrage
Capable
de sentir, juger, rien davantage,
Et juger imparfaitement,
Sans
qu'un singe jamais fît le moindre argument.
À l'égard de nous autres hommes,
Je
ferais notre lot infiniment plus fort ;
Nous aurions un double trésor :
L'un,
cette âme pareille en tous tant que nous sommes,
Sages, fous, enfants, idiots,
Hôtes
de l'univers, sous le nom d'animaux ;
L'autre,
encore une autre âme, entre nous et les anges
Commune en un certain degré :
Et ce trésor à part créé
Suivrait
parmi les airs les célestes phalanges,
Entrerait
dans un point sans en être pressé,
Ne
finirait jamais, quoique ayant commencé :
Choses réelles, quoique étranges.
Tant que l'enfance durerait,
Cette
fille du Ciel en nous ne paraîtrait
Qu'une tendre et faible lumière :
L'organe
étant plus fort, la raison percerait
Les ténèbres de la matière,
Qui toujours envelopperait
L'autre âme imparfaite et grossière.
Livre
neuvième Fable 20
L'Homme
et la Couleuvre
Un Homme vit une Couleuvre :
"
Ah ! méchante, dit-il, je m'en vais faire une oeuvre
Agréable à tout l'univers ! "
À ces mots, l'animal pervers
(C'est le Serpent que je veux dire,
Et non
l'Homme : on pourrait aisément s'y tromper),
À ces
mots, le Serpent, se laissant attraper,
Est
pris, mis en un sac ; et, ce qui fut le pire,
On
résolut sa mort, fût-il coupable ou non.
Afin de
le payer toutefois de raison,
L'autre lui fit cette harangue :
"
Symbole des ingrats ! être bon aux méchants,
C'est
être sot, meurs donc : ta colère et tes dents
Ne me
nuiront jamais. " Le Serpent, en sa langue,
Reprit
du mieux qu'il put : " S'il fallait condamner
Tous les ingrats qui sont au monde,
À qui pourrait-on pardonner ?
Toi-même
tu te fais ton procès : je me fonde
Sur tes
propres leçons ; jette les yeux sur toi.
Mes
jours sont en tes mains, tranche-les ; ta justice,
C'est
ton utilité, ton plaisir, ton caprice :
Selon ces lois, condamne-moi ;
Mais trouve bon qu'avec franchise
En mourant au moins je te dise
Que le symbole des ingrats
Ce n'est
point le Serpent, c'est l'Homme. " Ces paroles
Firent
arrêter l'autre ; il recula d'un pas.
Enfin
il repartit : " Tes raisons sont frivoles.
Je
pourrais décider, car ce droit m'appartient ;
Mais
rapportons-nous-en. - Soit fait ", dit le Reptile.
Une
Vache était là : l'on l'appelle ; elle vient :
Le cas
est proposé. " C'était chose facile :
Fallait-il
pour cela, dit-elle, m'appeler ?
La
Couleuvre a raison : pourquoi dissimuler ?
Je
nourris celui-ci depuis longues années ;
Il n'a
sans mes bienfaits passé nulles journées ;
Tout
n'est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants
Le font
à la maison revenir les mains pleines ;
Même
j'ai rétabli sa santé, que les ans
Avaient altérée ; et mes peines
Ont
pour but son plaisir ainsi que son besoin.
Enfin
me voilà vieille ; il me laisse en un coin
Sans
herbe : s'il voulait encor me laisser paître !
Mais je
suis attachée ; et si j'eusse eu pour maître
Un
Serpent, eût-il su jamais pousser si loin
L'ingratitude
? Adieu : j'ai dit ce que je pense. "
L'Homme,
tout étonné d'une telle sentence,
Dit au
Serpent : " Faut-il croire ce qu'elle dit ?
C'est
une radoteuse ; elle a perdu l'esprit.
Croyons
ce Boeuf. - Croyons ", dit la rampante Bête.
Ainsi
dit, ainsi fait. Le Boeuf vient à pas lents.
Quand il
eut ruminé tout le cas en sa tête,
Il dit que du labeur des ans
Pour
nous seuls il portait les soins les plus pesants,
Parcourant
sans cesser ce long cercle de peines
Qui,
revenant sur soi, ramenait dans nos plaines
Ce que
Cérès nous donne, et vend aux animaux ;
Que cette suite de travaux
Pour
récompense avait, de tous tant que nous sommes,
Force
coups, peu de gré ; puis, quand il était vieux,
On
croyait l'honorer chaque fois que les hommes
Achetaient
de son sang l'indulgence des Dieux.
Ainsi
parla le Boeuf. L'Homme dit : " Faisons taire
Cet ennuyeux déclamateur ;
Il
cherche de grands mots, et vient ici se faire,
Au lieu d'arbitre, accusateur.
Je le
récuse aussi. " L'Arbre étant pris pour juge,
Ce fut
bien pis encore. Il servait de refuge
Contre
le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;
Pour
nous seuls il ornait les jardins et les champs ;
L'ombrage
n'était pas le seul bien qu'il sût faire :
Il
courbait sous les fruits. Cependant pour salaire
Un
rustre l'abattait : c'était là son loyer ;
Quoique,
pendant tout l'an, libéral il nous donne,
Ou des
fleurs au printemps, ou du fruit en automne,
L'ombre,
l'été, l'hiver, les plaisirs du foyer.
Que ne
l'émondait-on, sans prendre la cognée ?
De son
tempérament, il eût encor vécu.
L'Homme,
trouvant mauvais que l'on l'eût convaincu,
Voulut
à toute force avoir cause gagnée.
"
Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là ! "
Du sac
et du Serpent aussitôt il donna
Contre les murs, tant qu'il tua la bête.
On en use ainsi chez les grands :
La
raison les offense ; ils se mettent en tête
Que
tout est né pour eux, quadrupèdes et gens,
Et serpents.
Si quelqu'un desserre les dents,
C'est
un sot. - J'en conviens : mais que faut-il donc faire ?
- Parler de loin, ou bien se taire.
Livre
dixième Fable 1
La
Tortue et les deux Canards
Une
Tortue était, à la tête légère,
Qui,
lasse de son trou, voulut voir le pays.
Volontiers
on fait cas d'une terre étrangère ;
Volontiers
gens boiteux haïssent le logis.
Deux Canards, à qui la Commère
Communiqua ce beau dessein,
Lui
dirent qu'ils avaient de quoi la satisfaire.
" Voyez-vous ce large chemin ?
Nous
vous voiturerons, par l'air, en Amérique :
Vous verrez mainte République,
Maint
royaume, maint peuple ; et vous profiterez
Des
différentes moeurs que vous remarquerez.
Ulysse
en fit autant. " On ne s'attendait guère
De voir Ulysse en cette affaire.
La
Tortue, écouta la proposition.
Marché
fait, les Oiseaux forgent une machine
Pour transporter la pèlerine.
Dans la
gueule, en travers, on lui passe un bâton.
"
Serrez bien, dirent-ils, gardez de lâcher prise. "
Puis
chaque Canard prend ce bâton par un bout.
La
Tortue enlevée, on s'étonne partout
De voir aller en cette guise
L'animal lent et sa maison,
Justement
au milieu de l'un et l'autre Oison.
"
Miracle ! criait-on : venez voir dans les nues
Passer la Reine des Tortues.
- La
Reine ! vraiment oui : je la suis en effet ;
Ne vous
en moquez point. " Elle eût beaucoup mieux fait
De
passer son chemin sans dire aucune chose ;
Car,
lâchant le bâton en desserrant les dents,
Elle
tombe, elle crève aux pieds des regardants.
Son
indiscrétion de sa perte fut cause.
Imprudence,
babil, et sotte vanité,
Et vaine curiosité,
Ont ensemble étroit parentage.
Ce sont enfants tous d'un lignage.
Livre
dixième Fable 2
Les
Poissons et le Cormoran
Il
était point d'étang dans tout le voisinage
Qu'un
Cormoran n'eût mis à contribution :
Viviers
et réservoirs lui payaient pension.
Sa
cuisine allait bien : mais, lorsque le long âge
Eut glacé le pauvre animal,
La même cuisine alla mal.
Tout
Cormoran se sert de pourvoyeur lui-même.
Le
nôtre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux,
N'ayant ni filets ni réseaux,
Souffrait une disette extrême.
Que
fit-il ? Le besoin, docteur en stratagème,
Lui
fournit celui-ci. Sur le bord d'un étang
Cormoran vit une Écrevisse.
"
Ma commère, dit-il, allez tout à l'instant
Porter un avis important
À ce peuple : il faut qu'il périsse ;
Le
maître de ce lieu dans huit jours pêchera. "
L'Écrevisse en hâte s'en va
Conter le cas. Grande est l'émute ;
On court, on s'assemble, on députe
À l'Oiseau : " Seigneur Cormoran,
D'où
vous vient cet avis ? Quel est votre garant ?
Êtes-vous sûr de cette affaire ?
N'y
savez-vous remède ? Et qu'est-il bon de faire ?
-
Changer de lieu, dit-il. - Comment le ferons-nous ?
- N'en
soyez point en soin : je vous porterai tous,
L'un après l'autre, en ma retraite.
Nul que
Dieu seul et moi n'en connaît les chemins :
Il n'est demeure plus secrète.
Un
vivier que Nature y creusa de ses mains,
Inconnu des traîtres humains,
Sauvera votre République. "
On le crut. Le peuple aquatique
L'un après l'autre fut porté
Sous ce rocher peu fréquenté.
Là, Cormoran, le bon apôtre,
Les ayant mis en un endroit
Transparent, peu creux, fort étroit,
Vous
les prenait sans peine, un jour l'un, un jour l'autre ;
Il leur apprit à leurs dépens
Que
l'on ne doit jamais avoir de confiance
En ceux qui sont mangeurs de gens.
Ils y
perdirent peu, puisque l'humaine engeance
En
aurait aussi bien croqué sa bonne part.
Qu'importe
qui vous mange ? Homme ou Loup, toute panse
Me paraît une à cet égard ;
Un jour plut tôt, un jour plus tard,
Ce n'est pas grande différence.
Livre
dixième Fable 3
L'Enfouisseur
et son Compère
Un Pincemaille avait tant amassé
Qu'il ne savait où loger sa finance.
L'avarice,
compagne et soeur de l'ignorance,
Le rendait fort embarrassé
Dans le choix d'un dépositaire ;
Car il
en voulait un, et voici sa raison :
"
L'objet tente ; il faudra que ce monceau s'altère
Si je le laisse à la maison :
Moi-même
de mon bien je serai le larron.
- Le
larron ? Quoi ? jouir, c'est se voler soi-même ?
Mon
ami, j'ai pitié de ton erreur extrême.
Apprends de moi cette leçon :
Le bien
n'est bien qu'en tant que l'on s'en peut défaire ;
Sans
cela, c'est un mal. Veux-tu le réserver
Pour un
âge et des temps qui n'en ont plus que faire ?
La
peine d'acquérir, le soin de conserver,
Ôtent
le prix à l'or, qu'on croit ni nécessaire. "
Pour se décharger d'un tel soin,
Notre
homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin.
Il aima
mieux la terre ; et, prenant son Compère,
Celui-ci
l'aide. Ils vont enfouir le trésor.
Au bout
de quelque temps, l'homme va voir son or ;
Il ne retrouva que le gîte.
Soupçonnant,
à bon droit, le Compère, il va vite
Lui
dire : " Apprêtez-vous ; car il me reste encor
Quelques
deniers : je veux les joindre à l'autre masse. "
Le
Compère aussitôt va remettre en sa place
L'argent volé, prétendant bien
Tout
reprendre à la fois, sans qu'il y manquât rien.
Mais, pour ce coup, l'autre fut sage :
Il
retint tout chez lui, résolu de jouir,
Plus n'entasser, plus n'enfouir ;
Et le
pauvre voleur, ne trouvant plus son gage,
Pensa tomber de sa hauteur.
Il
n'est pas malaisé de tromper un trompeur.
Livre
dixième Fable 4
Le Loup
et les Bergers
Un Loup rempli d'humanité
(S'il en est de tels dans le monde)
Fit un jour sur sa cruauté,
Quoiqu'il
ne l'exerçât que par nécessité,
Une réflexion profonde.
"
Je suis haï, dit-il ; et de qui ? de chacun.
Le Loup est l'ennemi commun :
Chiens,
chasseurs, villageois, s'assemblent pour sa perte ;
Jupiter
est là-haut étourdi de leurs cris :
C'est
par là que de loups l'Angleterre est déserte,
On y mit notre tête à prix.
Il n'est hobereau qui ne fasse
Contre nous tels bans publier ;
Il n'est marmot osant crier
Que du
Loup aussitôt sa mère ne menace.
Le tout pour un Âne rogneux,
Pour un
Mouton pourri, pour quelque Chien hargneux,
Dont j'aurai passé mon envie.
Et bien
! ne mangeons plus de chose ayant eu vie :
Paissons
l'herbe, broutons, mourons de faim plutôt.
Est-ce une chose si cruelle ?
Vaut-il
mieux s'attirer la haine universelle ? "
Disant
ces mots, il vit des Bergers, pour leur rôt,
Mangeants un Agneau cuit en broche.
" Oh ! oh ! dit-il, je me reproche
Le sang
de cette gent : voilà ses Gardiens
S'en repaissants eux et leurs Chiens ;
Et moi, Loup, j'en ferai scrupule ?
Non,
par tous les Dieux ! non ; je serais ridicule :
Thibaut l'Agnelet passera,
Sans qu'à la broche je le mette ;
Et
non-seulement lui, mais la mère qu'il tette,
Et le père qui l'engendra. "
Ce Loup
avait raison. Est-il dit qu'on nous voie
Faire festin de toute proie,
Manger
les animaux ; et nous les réduirons
Aux
mets de l'âge d'or autant que nous pourrons ?
Ils n'auront ni croc ni marmite ?
Bergers, Bergers ! le Loup n'a tort
Que quand il n'est pas le plus fort :
Voulez-vous qu'il vive en ermite ?
Livre
dixième Fable 5
L'Araignée
et l'Hirondelle
" Ô Jupiter, qui sus de ton cerveau,
Par un secret d'accouchement nouveau,
Tirer Pallas, jadis mon ennemie,
Entends ma plainte une fois en ta vie !
Progné me vient enlever les morceaux ;
Caracolant, frisant l'air et les eaux,
Elle me prend mes Mouches à ma porte :
Miennes je puis les dire ; et mon réseau
En serait plein sans ce maudit Oiseau :
Je l'ai tissu de matière assez forte.
"
Ainsi, d'un discours insolent,
Se
plaignait l'Araignée autrefois tapissière,
Et qui, lors étant filandière,
Prétendait
enlacer tout insecte volant.
La
soeur de Philomèle, attentive à sa proie,
Malgré
le bestion happait mouches dans l'air,
Pour
ses petits, pour elle, impitoyable joie,
Que ses
enfants gloutons, d'un bec toujours ouvert,
D'un
ton demi-formé, bégayante couvée,
Demandaient
par des cris encor mal entendus.
La pauvre Aragne n'ayant plus
Que la
tête et les pieds, artisans superflus,
Se vit elle-même enlevée :
L'Hirondelle,
en passant, emporta toile, et tout,
Et l'animal pendant au bout.
Jupin
pour chaque état mit deux tables au monde ;
L'adroit,
le vigilant, et le fort sont assis
À la première ; et les petits
Mangent leur reste à la seconde.
Livre
dixième Fable 6
La
Perdrix et les Coqs
Parmi
de certains Coqs, incivils, peu galants,
Toujours en noise, et turbulents,
Une Perdrix était nourrie.
Son sexe, et l'hospitalité,
De la
part de ces Coqs, peuple à l'amour porté,
Lui
faisaient espérer beaucoup d'honnêteté :
Ils
feraient les honneurs de la ménagerie.
Ce
peuple cependant, fort souvent en furie,
Pour la
Dame étrangère ayant peu de respec,
Lui
donnait fort souvent d'horribles coups de bec.
D'abord elle en fut affligée ;
Mais,
sitôt qu'elle eut vu cette troupe enragée
S'entre-battre
elle-même et se percer les flancs,
Elle se
consola. " Ce sont leurs moeurs, dit-elle ;
Ne les
accusons point, plaignons plutôt ces gens :
Jupiter sur un seul modèle
N'a pas formé tous les esprits ;
Il est
des naturels de Coqs et de Perdrix.
S'il
dépendait de moi, je passerais ma vie
En plus honnête compagnie.
Le
Maître de ces lieux en ordonne autrement ;
Il nous prend avec des tonnelles,
Nous
loge avec des Coqs, et nous coupe les ailes :
C'est
de l'Homme qu'il faut se plaindre seulement. "
Livre
dixième Fable 7
Le
Chien à qui on a coupé les oreilles
" Qu'ai-je fait, pour me voir ainsi
Mutilé par mon propre Maître ?
Le bel état où me voici !
Devant
les autres Chiens oserai-je paraître ?
Ô rois
des animaux, ou plutôt leurs tyrans,
Qui vous ferait choses pareilles ? "
Ainsi
criait Mouflar, jeune Dogue ; et les gens,
Peu
touchés de ses cris douloureux et perçants,
Venaient
de lui couper sans pitié les oreilles.
Mouflar
y croyait perdre. Il vit avec le temps
Qu'il y
gagnait beaucoup ; car, étant de nature
À
piller ses pareils, mainte mésaventure
L'aurait fait retourner chez lui
Avec
cette partie en cent lieux altérée :
Chien
hargneux a toujours l'oreille déchirée.
Le
moins qu'on peut laisser de prise aux dents d'autrui,
C'est
le mieux. Quand on n'a qu'un endroit à défendre,
On le munit, de peur d'esclandre.
Témoin
maître Mouflar armé d'un gorgerin ;
Du
reste ayant d'oreille autant que sur ma main :
Un Loup n'eût su par où le prendre.
Livre
dixième Fable 8
Le
Berger et le Roi
Deux
démons à leur gré partagent notre vie,
Et de
son patrimoine ont chassé la raison ;
Je ne
vois point de coeur qui ne leur sacrifie :
Si vous
me demandez leur état et leur nom,
J'appelle
l'un Amour, et l'autre Ambition.
Cette
dernière étend le plus loin son empire ;
Car même elle entre dans l'amour.
Je le
ferais bien voir ; mais mon but est de dire
Comme
un Roi fit venir un Berger à sa Cour.
Le
conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes.
Ce Roi
vit un troupeau qui couvrait tous les champs,
Bien
broutant, en bon corps, rapportant tous les ans,
Grâce
aux soins du Berger, de très notables sommes.
Le
Berger plut au Roi par ces soins diligents.
"
Tu mérites, dit-il, d'être Pasteur de gens :
Laisse
là tes moutons, viens conduire des hommes ;
Je te fais Juge souverain. "
Voilà
notre Berger la balance à la main.
Quoiqu'il
n'eût guère vu d'autres gens qu'un Ermite,
Son
troupeau, ses Mâtins, le Loup, et puis c'est tout,
Il
avait du bon sens ; le reste vient ensuite :
Bref, il en vint fort bien à bout.
L'Ermite
son voisin accourut pour lui dire :
"
Veillé-je ? et n'est-ce point un songe que je vois ?
Vous,
favori ! vous, grand ! Défiez-vous des Rois ;
Leur
faveur est glissante : on s'y trompe ; et le pire
C'est
qu'il en coûte cher : de pareilles erreurs
Ne
produisent jamais que d'illustres malheurs.
Vous ne
connaissez pas l'attrait qui vous engage :
Je vous
parle en ami ; craignez tout. " L'autre rit,
Et notre Ermite poursuivit :
"
Voyez combien déjà la Cour vous rend peu sage.
Je
crois voir cet Aveugle à qui, dans un voyage,
Un Serpent engourdi de froid
Vint
s'offrir sous la main : il le prit pour un fouet ;
Le sien
s'était perdu, tombant de sa ceinture.
Il
rendait grâce au Ciel de l'heureuse aventure,
Quand
un passant cria : " Que tenez-vous, ô Dieux !
"
Jetez cet animal traître et pernicieux,
"
Ce Serpent. - C'est un fouet. - C'est un Serpent, vous dis-je.
"
À me tant tourmenter quel intérêt m'oblige ?
"
Prétendez-vous garder ce trésor ? - Pourquoi non ?
"
Mon fouet était usé ; j'en retrouve un fort bon :
" Vous n'en parlez que par envie.
"
L'Aveugle enfin ne le crut pas ;
Il en perdit bientôt la vie :
L'animal
dégourdi piqua son homme au bras.
Quant à vous, j'ose vous prédire
Qu'il
vous arrivera quelque chose de pire.
- Eh !
que me saurait-il arriver que la mort ?
- Mille
dégoûts viendront ", dit le Prophète Ermite.
Il en
vint en effet ; l'Ermite n'eut pas tort.
Mainte
peste de Cour fit tant, par maint ressort,
Que la
candeur du Juge, ainsi que son mérite,
Furent
suspects au Prince. On cabale, on suscite
Accusateurs,
et gens grevés par ses arrêts :
"
De nos biens, dirent-ils, il s'est fait un palais. "
Le
Prince voulut voir ces richesses immenses.
Il ne
trouva partout que médiocrité,
Louanges
du désert et de la pauvreté :
C'étaient là ses magnificences.
"
Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix :
Un
grand coffre en est plein, fermé de dix serrures.
Lui-même
ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris
Tous les machineurs d'impostures.
Le
coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,
L'habit d'un Gardeur de troupeaux,
Petit
chapeau, jupon, panetière, houlette,
Et, je pense, aussi sa musette.
"
Doux trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais
N'attirâtes
sur vous l'envie et le mensonge,
Je vous
reprends : sortons de ces riches palais
Comme l'on sortirait d'un songe !
Sire,
pardonnez-moi cette exclamation :
J'avais
prévu ma chute en montant sur le faîte.
Je m'y
suis trop complu ; mais qui n'a dans la tête
Un petit grain d'ambition ? "
Livre
dixième Fable 9
Les
Poissons et le Berger qui joue de la flûte
Tircis, qui pour la seule Annette
Faisait résonner les accords
D'une voix et d'une musette
Capables de toucher les morts,
Chantait un jour le long des bords
D'une onde arrosant des prairies
Dont
Zéphire habitait les campagnes fleuries.
Annette
cependant à la ligne pêchait ;
Mais nul poisson ne s'approchait ;
La Bergère perdait ses peines.
Le Berger, qui, par ses chansons,
Eût attiré des inhumaines,
Crut, et crut mal, attirer des poissons.
Il leur
chanta ceci : " Citoyens de cette onde,
Laissez
votre Naïade en sa grotte profonde ;
Venez
voir un objet mille fois plus charmant.
Ne
craignez point d'entrer aux prisons de la Belle ;
Ce n'est qu'à nous qu'elle est cruelle.
Vous serez traités doucement ;
On n'en veut point à votre vie :
Un
vivier vous attend, plus clair que fin cristal ;
Et,
quand à quelques-uns l'appât serait fatal,
Mourir
des mains d'Annette est un sort que j'envie.
Ce
discours éloquent ne fit pas grand effet ;
L'auditoire
était sourd aussi bien que muet :
Tircis
eut beau prêcher. Ses paroles miellées
S'en étant aux vents envolées,
Il
tendit un long rets. Voilà les poissons pris ;
Voilà
les poissons mis aux pieds de la Bergère.
Ô vous,
Pasteurs d'humains et non pas de Brebis,
Rois,
qui croyez gagner par raisons les esprits
D'une multitude étrangère,
Ce
n'est jamais par là que l'on en vient à bout.
Il y faut une autre manière :
Servez-vous
de vos rets ; la puissance fait tout.
Livre
dixième Fable 10
Les
deux Perroquets, le Roi et son Fils
Deux Perroquets, l'un père et l'autre
fils,
Du rôt d'un Roi faisaient leur ordinaire ;
Deux demi-dieux, l'un fils et l'autre
père,
De ces Oiseaux faisaient leurs favoris.
L'âge liait une amitié sincère
Entre ces gens : les deux pères s'aimaient
;
Les deux enfants, malgré leur coeur
frivole,
L'un avec l'autre aussi s'accoutumaient,
Nourris ensemble, et compagnons d'école.
C'était
beaucoup d'honneur au jeune Perroquet,
Car
l'enfant était Prince, et son père Monarque.
Par le
tempérament que lui donna la Parque,
Il
aimait les oiseaux. Un Moineau fort coquet,
Et le
plus amoureux de toute la Province,
Faisait
aussi sa part des délices du Prince.
Ces
deux rivaux un jour ensemble se jouants,
Comme il arrive aux jeunes gens,
Le jeu devint une querelle.
Le Passereau, peu circonspec,
S'attira de tels coups de bec,
Que, demi-mort et traînant l'aile,
On crut qu'il n'en pourrait guérir.
Le Prince indigné fit mourir
Son Perroquet. Le bruit en vint au père.
L'infortuné
vieillard crie et se désespère,
Le tout en vain ; ses cris sont superflus
;
L'Oiseau parleur est déjà dans la barque
Pour dire mieux, l'Oiseau ne parlant plus
Fait qu'en fureur sur le fils du Monarque
Son
père s'en va fondre, et lui crève les yeux.
Il se
sauve aussitôt, et choisit pour asile
Le haut d'un pin. Là, dans le sein des
Dieux,
Il
goûte sa vengeance en lieu sûr et tranquille.
Le Roi
lui-même y court, et dit pour l'attirer :
"
Ami, reviens chez moi ; que nous sert de pleurer ?
Haine,
vengeance, et deuil, laissons tout à la porte.
Je suis contraint de déclarer,
Encor que ma douleur soit forte,
Que le
tort vient de nous ; mon fils fut l'agresseur :
Mon
fils ! non ; c'est le Sort qui du coup est l'auteur.
La
Parque avait écrit de tout temps en son livre
Que
l'un de nos enfants devait cesser de vivre
L'autre de voir, par ce malheur.
Consolons-nous
tous deux, et reviens dans ta cage. "
Le Perroquet dit : " Sire Roi,
Crois-tu qu'après un tel outrage
Je me doive fier à toi ?
Tu
m'allègues le Sort : prétends-tu, par ta foi,
Me
leurrer de l'appât d'un profane langage ?
Mais,
que la Providence, ou bien que le Destin
Règle les affaires du monde,
Il est
écrit là-haut qu'au faîte de ce pin,
Ou dans quelque forêt profonde,
J'achèverai
mes jours loin du fatal objet
Qui doit t'être un juste sujet
De
haine et de fureur. Je sais que la vengeance
Est un
morceau de Roi ; car vous vivez en Dieux.
Tu veux oublier cette offense ;
Je le
crois : cependant il me faut, pour le mieux,
Éviter ta main et tes yeux.
Sire
Roi, mon ami, va-t'en, tu perds ta peine :
Ne me parle point de retour ;
L'absence
est aussi bien un remède à la haine
Qu'un appareil contre l'amour. "
Livre
dixième Fable 11
La
Lionne et l'Ourse
Mère Lionne avait perdu son Fan :
Un
Chasseur l'avait pris. La pauvre infortunée
Poussait un tel rugissement
Que
toute la forêt était importunée.
La nuit ni son obscurité,
Son silence et ses autres charmes,
De la
Reine des bois n'arrêtait les vacarmes :
Nul
animal était du sommeil visité.
L'Ourse enfin lui dit : " Ma commère,
Un mot sans plus : tous les enfants
Qui sont passés entre vos dents
N'avaient-ils ni père ni mère ?
- Ils en avaient. - S'il est ainsi,
Et
qu'aucun de leur mort n'ait nos têtes rompues,
Si tant de mères se sont tues,
Que ne vous taisez-vous aussi ?
- Moi, me taire ! moi, malheureuse ?
Ah !
j'ai perdu mon fils ! Il me faudra traîner
Une vieillesse douloureuse !
-
Dites-moi, qui vous force à vous y condamner ?
- Hélas
! c'est le Destin qui me hait. " Ces paroles
Ont été
de tout temps en la bouche de tous.
Misérables
humains, ceci s'adresse à vous.
Je
n'entends résonner que des plaintes frivoles.
Quiconque,
en pareil cas, se croit haï des Cieux,
Qu'il
considère Hécube, il rendra grâce aux Dieux.
Livre
dixième Fable 12
Les
deux Aventuriers et le Talisman
Aucun
chemin de fleurs ne conduit à la gloire.
Je n'en
veux pour témoin qu'Hercule et ses travaux :
Ce dieu n'a guère de rivaux ;
J'en
vois peu dans la Fable, encor moins dans l'Histoire.
En
voici pourtant un, que de vieux talismans
Firent
chercher fortune au pays des romans.
Il voyageait de compagnie.
Son
camarade et lui trouvèrent un poteau
Ayant au haut cet écriteau :
"
Seigneur Aventurier, s'il te prend quelque envie
"
De voir ce que n'a vu nul Chevalier errant,
" Tu n'as qu'à passer ce torrent ;
"
Puis, prenant dans tes bras un Éléphant de pierre
" Que tu verras couché par terre,
"
Le porter, d'une haleine, au sommet de ce mont
"
Qui menace les cieux de son superbe front. "
L'un
des deux Chevaliers saigna du nez. " Si l'onde
Est rapide autant que profonde,
Dit-il,
et supposé qu'on la puisse passer,
Pourquoi
de l'Éléphant s'aller embarrasser ?
Quelle ridicule entreprise !
Le sage
l'aura fait par tel art et de guise
Qu'on
le pourra porter peut-être quatre pas :
Mais
jusqu'au haut du mont ! d'une haleine ! il n'est pas
Au
pouvoir d'un mortel ; à moins que la figure
Ne soit
d'un Éléphant nain, pygmée, avorton,
Propre à mettre au bout d'un bâton :
Auquel
cas, où l'honneur d'une telle aventure ?
On nous
veut attraper dedans cette écriture ;
Ce sera
quelque énigme à tromper un enfant :
C'est
pourquoi je vous laisse avec votre Éléphant. "
Le
Raisonneur parti, l'Aventureux se lance,
Les yeux clos, à travers cette eau.
Ni profondeur ni violence
Ne
purent l'arrêter ; et, selon l'écriteau,
Il vit
son Éléphant couché sur l'autre rive.
Il le
prend, il l'emporte, au haut du mont arrive,
Rencontre
une esplanade, et puis une cité.
Un cri
par l'Éléphant est aussitôt jeté :
Le peuple aussitôt sort en armes.
Tout
autre aventurier, au bruit de ces alarmes,
Aurait
fui : celui-ci, loin de tourner le dos,
Veut
vendre au moins sa vie, et mourir en héros.
Il fut
tout étonné d'ouïr cette cohorte
Le
proclamer Monarque au lieu de son Roi mort.
Il ne
se fit prier que de la bonne sorte,
Encor
que le fardeau fût, dit-il, un peu fort.
Sixte
en disait autant quand on le fit Saint-Père :
(Serait-ce bien une misère
Que d'être Pape ou d'être Roi ?)
On
reconnut bientôt son peu de bonne foi.
Fortune
aveugle suit aveugle hardiesse.
Le sage
quelquefois fait bien d'exécuter
Avant
que de donner le temps à la sagesse
D'envisager
le fait, et sans la consulter.
Livre
dixième Fable 13
Les
Lapins
Discours
à Monsieur Le Duc de La Rochefoucauld
Je me
suis souvent dit, voyant de quelle sorte
L'homme agit, et qu'il se comporte,
En
mille occasions, comme les animaux :
"
Le Roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts
Que ses sujets, et la nature
A mis dans chaque créature
Quelque
grain d'une masse où puisent les esprits ;
J'entends
les esprits corps, et pétris de matière. "
Je vais prouver ce que je dis.
À
l'heure de l'affût, soit lorsque la lumière
Précipite
ses traits dans l'humide séjour,
Soit
lorsque le soleil rentre dans sa carrière,
Et que,
n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour,
Au bord
de quelque bois sur un arbre je grimpe,
Et,
nouveau Jupiter, du haut de cet Olympe,
Je foudroie, à discrétion,
Un lapin qui n'y pensait guère.
Je vois
fuir aussitôt toute la nation
Des lapins, qui, sur la bruyère,
L'oeil éveillé, l'oreille au guet,
S'égayaient,
et de thym parfumaient leur banquet.
Le bruit du coup fait que la bande
S'en va chercher sa sûreté
Dans la souterraine cité :
Mais le
danger s'oublie, et cette peur si grande
S'évanouit
bientôt ; je revois les lapins,
Plus
gais qu'auparavant, revenir sous mes mains.
Ne
reconnaît-on pas en cela les humains ?
Dispersés par quelque orage,
À peine ils touchent le port
Qu'ils vont hasarder encor
Même vent, même naufrage ;
Vrais lapins, on les revoit
Sous les mains de la Fortune.
Joignons
à cet exemple une chose commune.
Quand
des chiens étrangers passent par quelque endroit,
Qui n'est pas de leur détroit,
Je laisse à penser quelle fête !
Les chiens du lieu, n'ayants en tête
Qu'un
intérêt de gueule, à cris, à coups de dents,
Vous accompagnent ces passants
Jusqu'aux confins du territoire.
Un
intérêt de biens, de grandeur, et de gloire,
Aux
gouverneurs d'États, à certains courtisans,
À gens
de tous métiers, en fait tout autant faire.
On nous voit tous, pour l'ordinaire,
Piller
le survenant, nous jeter sur sa peau.
La
coquette et l'auteur sont de ce caractère :
Malheur à l'écrivain nouveau !
Le
moins de gens qu'on peut à l'entour du gâteau,
C'est le droit du jeu, c'est l'affaire.
Cent
exemples pourraient appuyer mon discours ;
Mais les ouvrages les plus courts
Sont
toujours les meilleurs. En cela, j'ai pour guides
Tous
les maîtres de l'art, et tiens qu'il faut laisser
Dans
les plus beaux sujets quelque chose à penser :
Ainsi ce discours doit cesser.
Vous
qui m'avez donné ce qu'il a de solide,
Et dont
la modestie égale la grandeur,
Qui ne
pûtes jamais écouter sans pudeur
La louange la plus permise,
La plus juste et la mieux acquise ;
Vous
enfin, dont à peine ai-je encore obtenu
Que
votre nom reçût ici quelques hommages,
Du
temps et des censeurs défendant mes ouvrages,
Comme
un nom qui, des ans et des peuples connu,
Fait
honneur à la France, en grands noms plus féconde
Qu'aucun climat de l'univers,
Permettez-moi
du moins d'apprendre à tout le monde
Que
vous m'avez donné le sujet de ces vers.
Livre
dixième Fable 14
Le
Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre et le Fils de Roi
Quatre chercheurs de nouveaux mondes,
Presque
nus, échappés à la fureur des ondes,
Un
Trafiquant, un Noble, un Pâtre, un Fils de Roi,
Réduits au sort de Bélisaire,
Demandaient aux passants de quoi
Pouvoir soulager leur misère.
De
raconter quel sort les avait assemblés,
Quoique
sous divers points tous quatre ils fussent nés,
C'est un récit de longue haleine.
Ils
s'assirent enfin au bord d'une fontaine :
Là le
conseil se tint entre les pauvres gens.
Le
Prince s'étendit sur le malheur des Grands.
Le
Pâtre fut d'avis qu'éloignant la pensée
De leur aventure passée,
Chacun
fît de son mieux, et s'appliquât au soin
De pourvoir au commun besoin.
"
La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme ?
Travaillons
: c'est de quoi nous mener jusqu'à Rome. "
Un
Pâtre ainsi parler ! Ainsi parler ; croit-on
Que le
Ciel n'ait donné qu'aux têtes couronnées
De l'esprit et de la raison ;
Et que
de tout berger, comme de tout mouton,
Les connaissances soient bornées ?
L'avis
de celui-ci fut d'abord trouvé bon
Par les
trois échoués aux bords de l'Amérique.
L'un
(c'était le Marchand) savait l'arithmétique :
"
À tant par mois, dit-il, j'en donnerai leçon.
- J'enseignerai la politique ",
Reprit
le Fils de Roi. Le Noble poursuivit :
"
Moi, je sais le blason ; j'en veux tenir école. "
Comme
si, devers l'Inde, on eût eu dans l'esprit
La
sotte vanité de ce jargon frivole !
Le
Pâtre dit : " Amis, vous parlez bien ; mais quoi ?
Le mois
a trente jours : jusqu'à cette échéance
Jeûnerons-nous, par votre foi ?
Vous me donnez une espérance
Belle,
mais éloignée ; et cependant j'ai faim.
Qui
pourvoira de nous au dîner de demain ?
Ou plutôt sur quelle assurance
Fondez-vous,
dites-moi, le souper d'aujourd'hui ?
Avant tout autre, c'est celui
Dont il s'agit. Votre science
Est
courte là-dessus : ma main y suppléera. "
À ces mots, le Pâtre s'en va
Dans un
bois : il y fit des fagots, dont la vente,
Pendant
cette journée et pendant la suivante,
Empêcha
qu'un long jeûne à la fin ne fît tant
Qu'ils
allassent là-bas exercer leur talent.
Je conclus de cette aventure
Qu'il
ne faut pas tant d'art pour conserver ses jours ;
Et, grâce aux dons de la nature,
La main
est le plus sûr et le plus prompt secours.
Livre
dixième Fable 15
Le Lion
Sultan Léopard autrefois
Eut, ce dit-on, par mainte aubaine,
Force
Boeufs dans ses prés, force Cerfs dans ses bois,
Force Moutons parmi la plaine.
Il
naquit un Lion dans la forêt prochaine.
Après
les compliments et d'une et d'autre part,
Comme entre grands il se pratique,
Le
Sultan fit venir son Vizir le Renard,
Vieux routier, et bon politique.
"
Tu crains, ce lui dit-il, Lionceau mon voisin ;
Son père est mort ; que peut-il faire ?
Plains plutôt le pauvre orphelin.
Il a chez lui plus d'une affaire,
Et devra beaucoup au Destin
S'il garde ce qu'il a, sans tenter de conquête.
"
Le Renard dit, branlant la tête :
"
Tels orphelins, Seigneur, ne me font point pitié ;
Il faut
de celui-ci conserver l'amitié,
Ou s'efforcer de le détruire
Avant que la griffe et la dent
Lui
soit crue et qu'il soit en état de nous nuire.
N'y perdez pas un seul moment.
J'ai
fait son horoscope : il croîtra par la guerre ;
Ce sera le meilleur Lion,
Pour ses amis, qui soit sur terre :
Tâchez donc d'en être ; sinon
Tâchez
de l'affaiblir. " La harangue fut vaine.
Le
Sultan dormait lors ; et dedans son domaine
Chacun
dormait aussi, bêtes, gens : tant qu'enfin
Le
Lionceau devient vrai Lion. Le tocsin
Sonne
aussitôt sur lui ; l'alarme se promène
De toutes parts ; et le Vizir,
Consulté
là-dessus, dit avec un soupir :
"
Pourquoi l'irritez-vous ? La chose est sans remède.
En vain
nous appelons mille gens à notre aide :
Plus
ils sont, plus il coûte ; et je ne les tiens bons
Qu'à manger leur part des moutons.
Apaisez
le Lion : seul il passe en puissance
Ce
monde d'alliés vivants sur notre bien.
Le Lion
en a trois qui ne lui coûtent rien,
Son
courage, sa force, avec sa vigilance.
Jetez-lui
promptement sous la griffe un Mouton ;
S'il
n'en est pas content, jetez-en davantage :
Joignez-y
quelque Boeuf ; choisissez, pour ce don,
Tout le plus gras du pâturage.
Sauvez
le reste ainsi. " Ce conseil ne plut pas.
Il en prit mal ; et force États
Voisins du Sultan en pâtirent :
Nul n'y gagna, tous y perdirent.
Quoi que fît ce monde ennemi,
Celui qu'ils craignaient fut le Maître.
Proposez-vous
d'avoir le Lion pour ami,
Si vous voulez le laisser craître.
Livre
onzième Fable 1
Les
Dieux voulant instruire un fils de Jupiter
Pour
Monseigneur le Duc du Maine
Jupiter
eut un fils, qui, se sentant du lieu
Dont il tirait son origine,
Avait l'âme toute divine.
L'enfance
n'aime rien : celle du jeune Dieu
Faisait sa principale affaire
Des doux soins d'aimer et de plaire.
En lui l'amour et la raison
Devancèrent
le temps, dont les ailes légères
N'amènent
que trop tôt, hélas ! chaque saison.
Flore
aux regards riants, aux charmantes manières,
Toucha
d'abord le coeur du jeune Olympien.
Ce que
la passion peut inspirer d'adresse,
Sentiments
délicats et remplis de tendresse
Pleurs,
soupirs, tout en fut : bref, il n'oublia rien.
Le fils
de Jupiter devait, par sa naissance,
Avoir
un autre esprit, et d'autres dons des Cieux,
Que les enfants des autres Dieux :
Il
semblait qu'il n'agît que par réminiscence,
Et
qu'il eût autrefois fait le métier d'amant,
Tant il le fit parfaitement !
Jupiter
cependant voulut le faire instruire.
Il
assembla les Dieux, et dit : " J'ai su conduire
Seul et
sans compagnon jusqu'ici l'univers ;
Mais il est des emplois divers
Qu'aux nouveaux Dieux je distribue.
Sur cet
enfant chéri j'ai donc jeté la vue :
C'est
mon sang ; tout est plein déjà de ses autels.
Afin de
mériter le rang des Immortels,
Il faut
qu'il sache tout. " Le maître du tonnerre
Eut à
peine achevé, que chacun applaudit.
Pour
savoir tout, l'enfant n'avait que trop d'esprit.
" Je veux, dit le Dieu de la guerre,
Lui montrer moi-même cet art
Par qui maints Héros ont eu part
Aux
honneurs de l'Olympe, et grossi cet empire.
- Je serai son maître de lyre,
Dit le blond et docte Apollon.
- Et
moi, reprit Hercule à la peau de Lion,
Son maître à surmonter les vices,
À
dompter les transports, monstres empoisonneurs,
Comme
Hydres renaissants sans cesse dans les coeurs :
Ennemi des molles délices,
Il
apprendra de moi les sentiers peu battus
Qui
mènent aux honneurs sur les pas des vertus.
Quand ce vint au Dieu de Cythère,
Il dit qu'il lui montrerait tout.
L'Amour
avait raison : de quoi ne vient à bout
L'esprit joint au désir de plaire ?
Livre
onzième Fable 2
Le
Fermier, le Chien et le Renard
Le Loup
et le Renard sont d'étranges voisins :
Je ne
bâtirai point autour de leur demeure.
Ce dernier guettait à toute heure
Les
poules d'un Fermier ; et, quoique des plus fins,
Il
n'avait pu donner d'atteinte à la volaille.
D'une
part l'appétit, de l'autre le danger,
N'étaient
pas au compère un embarras léger.
" Hé quoi ! dit-il, cette canaille
Se moque impunément de moi ?
Je vais, je viens, je me travaille,
J'imagine
cent tours : le rustre, en paix chez soi,
Vous
fait argent de tout, convertit en monnaie
Ses
chapons, sa poulaille ; il en a même au croc ;
Et moi,
maître passé, quand j'attrape un vieux coq,
Je suis au comble de la joie !
Pourquoi
sire Jupin m'a-t-il donc appelé
Au
métier de Renard ? Je jure les puissances
De
l'Olympe et du Styx, il en sera parlé. "
Roulant en son coeur ces vengeances,
Il
choisit une nuit libérale en pavots :
Chacun
était plongé dans un profond repos ;
Le
Maître du logis, les Valets, le Chien même,
Poules,
Poulets, Chapons, tout dormait. Le Fermier,
Laissant ouvert son poulailler,
Commit une sottise extrême.
Le
voleur tourne tant qu'il entre au lieu guetté,
Le
dépeuple, remplit de meurtres la cité.
Les marques de sa cruauté
Parurent
avec l'aube : on vit un étalage
De corps sanglants et de carnage.
Peu s'en fallut que le Soleil
Ne
rebroussât d'horreur vers le manoir liquide.
Tel, et d'un spectacle pareil,
Apollon
irrité contre le fier Atride
Joncha
son camp de morts : on vit presque détruit
L'ost
des Grecs ; et ce fut l'ouvrage d'une nuit.
Tel encore autour de sa tente
Ajax, à l'âme impatiente,
De
moutons et de boucs fit un vaste débris,
Croyant
tuer en eux son concurrent Ulysse
Et les auteurs de l'injustice
Par qui l'autre emporta le prix.
Le
Renard, autre Ajax, aux volailles funeste,
Emporte
ce qu'il peut, laisse étendu le reste.
Le
Maître ne trouva de recours qu'à crier
Contre
ses Gens, son Chien : c'est l'ordinaire usage.
"
Ah ! maudit animal, qui n'es bon qu'à noyer,
Que
n'avertissais-tu dès l'abord du carnage ?
- Que
ne l'évitiez-vous ? c'eût été plus tôt fait :
Si
vous, Maître et Fermier, à qui touche le fait,
Dormez
sans avoir soin que la porte soit close,
Voulez-vous
que moi, Chien, qui n'ai rien à la chose,
Sans
aucun intérêt je perde le repos ? "
Ce Chien parlait très à propos :
Son raisonnement pouvait être
Fort bon dans la bouche d'un Maître,
Mais, n'étant que d'un simple Chien,
On trouva qu'il ne valait rien :
On vous sangla le pauvre drille.
Toi
donc, qui que tu sois, ô père de famille
(Et je
ne t'ai jamais envié cet honneur),
T'attendre
aux yeux d'autrui quand tu dors, c'est erreur.
Couche-toi
le dernier, et vois fermer ta porte.
Que si quelque affaire t'importe,
Ne la fais point par procureur.
Livre
onzième Fable 3
Le Songe
d'un habitant du Mogol
Jadis
certain Mogol vit en songe un Vizir
Aux
Champs Élysiens possesseur d'un plaisir
Aussi
pour qu'infini, tant en prix qu'en durée :
Le même
songeur vit en une autre contrée
Un Ermite entouré de feux,
Qui
touchait de pitié même les malheureux.
Le cas
parut étrange, et contre l'ordinaire :
Minos
en ces deux morts semblait s'être mépris.
Le
dormeur s'éveilla, tant il en fut surpris.
Dans ce
songe pourtant soupçonnant du mystère,
Il se fit expliquer l'affaire.
L'interprète
lui dit : " Ne vous étonnez point ;
Votre
songe a du sens ; et, si j'ai sur ce point
Acquis tant soit peu d'habitude,
C'est
un avis des Dieux. Pendant l'humain séjour,
Ce
Vizir quelquefois cherchait la solitude ;
Cet
Ermite aux Vizirs allait faire sa cour. "
Si
j'osais ajouter au mot de l'interprète,
J'inspirerais
ici l'amour de la retraite :
Elle
offre à ses amants des biens sans embarras,
Biens
purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.
Solitude,
où je trouve une douceur secrète,
Lieux
que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du
monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais ?
Oh !
qui m'arrêtera sous vos sombres asiles ?
Quand
pourront les neuf Soeurs, loin des cours et des villes,
M'occuper
tout entier, et m'apprendre des cieux
Les
divers mouvements inconnus à nos yeux,
Les
noms et les vertus de ces clartés errantes
Par qui
sont nos destins et nos moeurs différentes !
Que si
je ne suis né pour de si grands projets,
Du
moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets !
Que je
peigne en mes vers quelque rive fleurie !
La
Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie,
Je ne
dormirai point sous de riches lambris :
Mais
voit-on que le somme en perde de son prix ?
En
est-il moins profond, et moins plein de délices ?
Je lui
voue au désert de nouveaux sacrifices.
Quand
le moment viendra d'aller trouver les morts,
J'aurai
vécu sans soins, et mourrai sans remords.
Livre
onzième Fable 4
Le
Lion, le Singe et les deux Ânes
Le Lion, pour bien gouverner,
Voulant apprendre la morale,
Se fit, un beau jour, amener
Le
Singe, Maître ès arts chez la gent animale.
La
première leçon que donna le Régent
Fut
celle-ci : " Grand Roi, pour régner sagement,
Il faut que tout Prince préfère
Le zèle
de l'État à certain mouvement
Qu'on appelle communément
Amour-propre ; car c'est le père,
C'est l'auteur de tous les défauts
Que l'on remarque aux animaux.
Vouloir
que de tout point ce sentiment vous quitte,
Ce n'est pas chose si petite
Qu'on en vienne à bout en un jour :
C'est
beaucoup de pouvoir modérer cet amour.
Par là, votre personne auguste
N'admettra jamais rien en soi
- De ridicule ni d'injuste.
- Donne-moi, repartit le Roi,
Des exemples de l'un et l'autre.
- Toute espèce, dit le Docteur,
(Et je commence par la nôtre),
Toute
profession s'estime dans son coeur,
Traite les autres d'ignorantes,
Les qualifie impertinentes ;
Et
semblables discours qui ne nous coûtent rien.
L'amour-propre,
au rebours, fait qu'au degré suprême
On
porte ses pareils ; car c'est un bon moyen
De s'élever aussi soi-même.
De tout
ce que dessus j'argumente très bien
Qu'ici-bas
maint talent n'est que pure grimace,
Cabale,
et certain art de se faire valoir,
Mieux
su des ignorants que des gens de savoir.
L'autre jour, suivant à la trace
Deux
Ânes qui, prenant tour à tour l'encensoir,
Se
louaient tour à tour, comme c'est la manière,
J'ouïs
que l'un des deux disait à son confrère :
"
Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot
"
L'homme, cet animal si parfait ? Il profane
" Notre auguste nom, traitant d'Âne.
"
Quiconque est ignorant, d'esprit lourd, idiot :
" Il abuse encore d'un mot,
"
Et traite notre rire et nos discours de braire.
"
Les humains sont plaisants de prétendre exceller
"
Par-dessus nous ! Non, non ; c'est à vous de parler,
" À leurs orateurs de se taire :
"
Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens :
" Vous m'entendez, je vous entends ;
" Il suffit. Et quant aux merveilles
"
Dont votre divin chant vient frapper les oreilles,
"
Philomèle est, au prix, novice dans cet art :
"
Vous surpassez Lambert. " L'autre Baudet repart :
"
Seigneur, j'admire en vous des qualités pareilles. "
Ces
Ânes, non contents de s'être ainsi grattés,
S'en allèrent dans les cités
L'un
l'autre se prôner : chacun d'eux croyait faire,
En
prisant ses pareils, une fort bonne affaire,
Prétendant
que l'honneur en reviendrait sur lui.
J'en connais beaucoup aujourd'hui,
Non
parmi les Baudets, mais parmi les puissances
Que le
Ciel voulut mettre en de plus hauts degrés,
Qui
changeraient entre eux les simples Excellences,
S'ils osaient, en des Majestés.
J'en
dis peut-être plus qu'il ne faut, et suppose
Que
Votre Majesté gardera le secret.
Elle
avait souhaité d'apprendre quelque trait
Qui lui fit voir, entre autre chose,
L'amour-propre
donnant du ridicule aux gens.
L'injuste
aura son tour : il y faut plus de temps. "
Ainsi
parla ce Singe. On ne m'a pas su dire
S'il
traita l'autre point, car il est délicat ;
Et
notre Maître ès arts, qui n'était pas un fat,
Regardait
ce Lion comme un terrible sire.
Livre
onzième Fable 5
Le Loup
et le Renard
Mais
d'où vient qu'au Renard Ésope accorde un point,
C'est
d'exceller en tours pleins de matoiserie ?
J'en
cherche la raison, et ne la trouve point.
Quand
le Loup a besoin de défendre sa vie,
Ou d'attaquer celle d'autrui,
N'en sait-il pas autant que lui ?
Je
crois qu'il en sait plus ; et j'oserais peut-être
Avec
quelque raison contredire mon maître.
Voici
pourtant un cas où tout l'honneur échut
À
l'hôte des terriers. Un soir il aperçut
La lune
au fond d'un puits : l'orbiculaire image
Lui parut un ample fromage
Deux seaux alternativement
Puisaient le liquide élément :
Notre
Renard, pressé par une faim canine,
S'accommode
en celui qu'au haut de la machine
L'autre seau tenait suspendu.
Voilà l'animal descendu,
Tiré d'erreur, mais fort en peine,
Et voyant sa perte prochaine :
Car
comment remonter, si quelque autre affamé,
De la même image charmé,
Et succédant à sa misère,
Par le
même chemin ne le tirait d'affaire ?
Deux
jours s'étaient passés sans qu'aucun vînt au puits.
Le
temps, qui toujours marche, avait, pendant deux nuits,
Échancré, selon l'ordinaire,
De
l'astre au front d'argent la face circulaire.
Sire Renard était désespéré.
Compère Loup, le gosier altéré.
Passe par là. L'autre dit : "
Camarade,
Je vous
veux régaler : voyez-vous cet objet ?
C'est
un fromage exquis : le Dieu Faune l'a fait ;
La vache Io donna le lait.
Jupiter, s'il était malade,
Reprendrait
l'appétit en tâtant d'un tel mets.
J'en ai mangé cette échancrure ;
Le
reste vous sera suffisante pâture.
Descendez
dans un seau que j'ai là mis exprès. "
Bien
qu'au moins mal qu'il pût il ajustât l'histoire,
Le Loup fut un sot de le croire ;
Il
descend, et son poids, emportant l'autre part,
Reguinde en haut maître Renard.
Ne nous
en moquons point : nous nous laissons séduire
Sur aussi peu de fondement ;
Et chacun croit fort aisément
Ce qu'il craint et ce qu'il désire.
Livre
onzième Fable 6
Le
Paysan du Danube
Il ne
faut point juger des gens sur l'apparence.
Le
conseil en est bon, mais il n'est pas nouveau.
Jadis l'erreur du Souriceau
Me
servit à prouver le discours que j'avance :
J'ai, pour le fonder à présent,
Le bon
Socrate, Ésope, et certain Paysan
Des
rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle
Nous fait un portrait fort fidèle.
On
connaît les premiers : quant à l'autre, voici
Le personnage en raccourci.
Son
menton nourrissait une barbe touffue ;
Toute sa personne velue
Représentait
un Ours, mais un Ours mal léché :
Sous un
sourcil épais il avait l'oeil caché,
Le
regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,
Portait sayon de poil de chèvre,
Et ceinture de joncs marins.
Cet homme
ainsi bâti fut député des villes
Que
lave le Danube. Il n'était point d'asiles
Où l'avarice des Romains
Ne
pénétrât alors, et ne portât les mains.
Le
député vint donc, et fit cette harangue :
"
Romains, et vous Sénat assis pour m'écouter,
Je supplie
avant tout les Dieux de m'assister :
Veuillent
les Immortels, conducteurs de ma langue,
Que je
ne dise rien qui doive être repris !
Sans
leur aide, il ne peut entrer dans les esprits
Que tout mal et toute injustice :
Faute
d'y recourir, on viole leurs lois.
Témoin
nous que punit la romaine avarice :
Rome
est, par nos forfaits, plus que par ses exploits,
L'instrument de notre supplice.
Craignez,
Romains, craignez que le Ciel quelque jour
Ne
transporte chez vous les pleurs et la misère ;
Et mettant
en nos mains, par un juste retour,
Les
armes dont se sert sa vengeance sévère,
Il ne vous fasse, en sa colère,
Nos esclaves à votre tour.
Et
pourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu'on me die
En quoi
vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel
droit vous a rendus maîtres de l'univers ?
Pourquoi
venir troubler une innocente vie ?
Nous
cultivions en paix d'heureux champs ; et nos mains
Étaient
propres aux arts, ainsi qu'au labourage.
Qu'avez-vous appris aux Germains ?
Ils ont l'adresse et le courage :
S'ils avaient eu l'avidité,
Comme vous, et la violence,
Peut-être
en votre place ils auraient la puissance,
Et
sauraient en user sans inhumanité.
Celle
que vos Préteurs ont sur nous exercée
N'entre qu'à peine en la pensée.
La majesté de vos autels
Elle-même en est offensée ;
Car sachez que les Immortels
Ont les
regards sur nous. Grâces à vos exemples,
Ils
n'ont devant les yeux que des objets d'horreur,
De mépris d'eux et de leurs temples.
D'avarice
qui va jusques à la fureur.
Rien ne
suffit aux gens qui nous viennent de Rome :
La terre et le travail de l'homme
Font
pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les : on ne veut plus
Cultiver pour eux les campagnes.
Nous
quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;
Nous laissons nos chères compagnes ;
Nous ne
conversons plus qu'avec des Ours affreux,
Découragés
de mettre au jour des malheureux,
Et de
peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.
Quant à nos enfants déjà nés,
Nous
souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés :
Vos
Préteurs au malheur nous font joindre le crime.
Retirez-les : ils ne nous apprendront
Que la mollesse et que le vice ;
Les Germains comme eux deviendront
Gens de rapine et d'avarice.
C'est
tout ce que j'ai vu dans Rome à mon abord.
N'a-t-on point de présent à faire,
Point
de pourpre à donner : c'est en vain qu'on espère
Quelque
refuge aux lois ; encor leur ministère
A-t-il
mille longueurs. Ce discours, un peu fort,
Doit commencer à vous déplaire.
Je finis. Punissez de mort
Une plainte un peu trop sincère. "
À ces
mots, il se couche ; et chacun étonné
Admire
le grand coeur, le bon sens, l'éloquence
Du sauvage ainsi prosterné.
On le
créa Patrice ; et ce fut la vengeance
Qu'on
crut qu'un tel discours méritait. On choisit
D'autres préteurs ; et par écrit
Le
Sénat demanda ce qu'avait dit cet homme,
Pour
servir de modèle aux parleurs à venir.
On ne sut pas longtemps à Rome
Cette éloquence entretenir.
Livre
onzième Fable 7
Le
Vieillard et les trois jeunes Hommes
Un octogénaire plantait.
"
Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge !
Disaient
trois Jouvenceaux, enfants du voisinage ;
Assurément, il radotait.
Car, au nom des Dieux, je vous prie,
Quel
fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?
Autant
qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.
À quoi bon charger votre vie
Des
soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ?
Ne
songez désormais qu'à vos erreurs passées ;
Quittez
le long espoir et les vastes pensées ;
Tout cela ne convient qu'à nous.
- Il ne convient pas à vous-mêmes,
Repartit
le Vieillard. Tout établissement
Vient
tard, et dure peu. La main des Parques blêmes
De vos
jours et des miens se joue également.
Nos
termes sont pareils par leur courte durée.
Qui de
nous des clartés de la voûte azurée
Doit
jouir le dernier ? Est-il aucun moment
Qui
vous puisse assurer d'un second seulement ?
Mes
arrière-neveux me devront cet ombrage :
Eh bien ! défendez-vous au Sage
De se
donner des soins pour le plaisir d'autrui ?
Cela
même est un fruit que je goûte aujourd'hui :
J'en
puis jouir demain, et quelques jours encore ;
Je puis enfin compter l'aurore
Plus d'une fois sur vos tombeaux. "
Le
Vieillard eut raison : l'un des trois Jouvenceaux
Se noya
dès le port, allant à l'Amérique ;
L'autre,
afin de monter aux grandes dignités,
Dans
les emplois de Mars servant la République,
Par un
coup imprévu vit ses jours emportés ;
Le troisième tomba d'un arbre
Que lui-même il voulut enter ;
Et,
pleurés du Vieillard, il grava sur leur marbre
Ce que je viens de raconter.
Livre
onzième Fable 8
Les
Souris et le Chat-Huant
Il ne faut jamais dire aux gens :
"
Écoutez un bon mot, oyez une merveille. "
Savez-vous si les écoutants
En
feront une estime à la vôtre pareille ?
Voici
pourtant un cas qui peut être excepté :
Je le
maintiens prodige, et tel que d'une fable
Il a
l'air et les traits, encor que véritable.
On
abattit un pin pour son antiquité,
Vieux
palais d'un Hibou, triste et sombre retraite
De
l'Oiseau qu'Atropos prend pour son interprète.
Dans
son tronc caverneux, et miné par le temps,
Logeaient, entre autres habitants,
Force
Souris sans pieds, toutes rondes de graisse.
L'Oiseau
les nourrissait parmi des tas de blé,
Et de
son bec avait leur troupeau mutilé.
Cet
Oiseau raisonnait, il faut qu'on le confesse.
En son
temps, aux Souris le compagnon chassa :
Les
premières qu'il prit du logis échappées,
Pour y
remédier, le drôle estropia
Tout ce
qu'il prit ensuite ; et leurs jambes coupées
Firent
qu'il les mangeait à sa commodité,
Aujourd'hui l'une, et demain l'autre.
Tout
manger à la fois, l'impossibilité
S'y
trouvait, joint aussi le soin de sa santé.
Sa
prévoyance allait aussi loin que la nôtre :
Elle allait jusqu'à leur porter
Vivres et grains pour subsister.
Puis, qu'un Cartésien s'obstine
À
traiter ce Hibou de montre et de machine ?
Quel ressort lui pouvait donner
Le
conseil de tronquer un peuple mis en mue ?
Si ce n'est pas là raisonner,
La raison m'est chose inconnue.
Voyez que d'arguments il fit :
" Quand ce peuple est pris, il
s'enfuit ;
Donc il
faut le croquer aussitôt qu'on le happe.
Tout,
il est impossible. Et puis, pour le besoin
N'en
dois-je pas garder ? Donc il faut avoir soin
De le nourrir sans qu'il échappe.
Mais
comment ? Ôtons-lui les pieds. " Or, trouvez-moi
Chose
par les humains à sa fin mieux conduite.
Quel
autre art de penser Aristote et sa suite
Enseignent-ils, par votre foi ?
Livre
onzième Fable 9
Ceci
n'est point une fable ; et la chose, quoique merveilleuse et presque
incroyable, est véritablement arrivée. J'ai peut-être porté trop loin la
prévoyance de ce Hibou ; car je ne prétends pas établir dans les bêtes un
progrès de raisonnement tel que celui-ci ; mais ces exagérations sont permises
à la poésie, surtout dans la manière d'écrire dont je me sers.
Épilogue
C'est
ainsi que ma Muse, aux bords d'une onde pure,
Traduisait en langue des Dieux
Tout ce que disent sous les cieux
Tant
d'êtres empruntant la voix de la nature.
Truchement de peuples divers,
Je les
faisais servir d'acteurs en mon ouvrage ;
Car tout parle dans l'univers ;
Il n'est rien qui n'ait son langage :
Plus
éloquents chez eux qu'ils ne sont dans mes vers,
Si ceux
que j'introduis me trouvent peu fidèle,
Si mon
oeuvre n'est pas un assez bon modèle,
J'ai du moins ouvert le chemin :
D'autres
pourront y mettre une dernière main.
Favoris
des neuf Soeurs, achevez l'entreprise :
Donnez
mainte leçon que j'ai sans doute omise ;
Sous
ces inventions, il faut l'envelopper.
Mais
vous n'avez que trop de quoi vous occuper :
Pendant
le doux emploi de ma Muse innocente.
Louis
dompte l'Europe ; et, d'une main puissante,
Il
conduit à leur fin les plus nobles projets
Qu'ait jamais formés un Monarque.
Favoris
des neuf soeurs, ce sont là des sujets
Vainqueurs du temps et de la Parque.
Livre
onzième Fable 9
Les
Compagnons d'Ulysse
À
Monseigneur Le Duc de Bourgogne
Prince,
l'unique objet du soin des Immortels,
Souffrez
que mon encens parfume vos autels.
Je vous
offre un peu tard ces présents de ma Muse ;
Les ans
et les travaux me serviront d'excuse.
Mon
esprit diminue, au lieu qu'à chaque instant
On
aperçoit le vôtre aller en augmentant :
Il ne
va pas, il court, il semble avoir des ailes.
Le Héros
dont il tient des qualités si belles
Dans le
métier de Mars brûle d'en faire autant :
Il ne
tient pas à lui que, forçant la victoire,
Il ne marche à pas de géant
Dans la carrière de la Gloire.
Quelque
Dieu le retient (c'est notre Souverain),
Lui
qu'un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin ;
Cette
rapidité fut alors nécessaire ;
Peut-être
elle serait aujourd'hui téméraire.
Je m'en
tais : aussi bien les Ris et les Amours
Ne sont
pas soupçonnés d'aimer les longs discours.
De ces
sortes de Dieux votre cour se compose :
Ils ne
vous quittent point. Ce n'est pas qu'après tout
D'autres
Divinités n'y tiennent le haut bout :
Le Sens
et la Raison y règlent toute chose.
Consultez
ces derniers sur un fait où les Grecs,
Imprudents et peu circonspects,
S'abandonnèrent à des charmes
Qui
métamorphosaient en bêtes les humains.
Les
Compagnons d'Ulysse, après dix ans d'alarmes,
Erraient
au gré du vent, de leur sort incertains.
Ils abordèrent un rivage
Où la fille du Dieu du jour,
Circé, tenait alors sa cour.
Elle leur fit prendre un breuvage
Délicieux,
mais plein d'un funeste poison.
D'abord ils perdent la raison ;
Quelques
moments après, leur corps et leur visage
Prennent
l'air et les traits d'animaux différents :
Les
voilà devenus Ours, Lions, Éléphants ;
Les uns sous une masse énorme,
Les autres sous une autre forme ;
Il s'en
vit de petits : exemplum, ut talpa.
Le seul Ulysse en échappa ;
Il sut
se défier de la liqueur traîtresse.
Comme il joignait à la sagesse
La mine
d'un héros et le doux entretien,
Il fit tant que l'Enchanteresse
Prit un
autre poison peu différent du sien.
Une
Déesse dit tout ce qu'elle a dans l'âme :
Celle-ci déclara sa flamme.
Ulysse
était trop fin pour ne pas profiter
D'une pareille conjoncture :
Il
obtint qu'on rendrait à ces Grecs leur figure.
"
Mais la voudront-ils bien, dit la Nymphe, accepter ?
Allez
le proposer de ce pas à la troupe. "
Ulysse
y court, et dit : " L'empoisonneuse coupe
À son
remède encore ; et je viens vous l'offrir :
Chers
amis, voulez-vous Hommes redevenir ?
On vous rend déjà la parole. "
Le Lion dit, pensant rugir :
" Je n'ai pas la tête si folle ;
Moi
renoncer aux dons que je viens d'acquérir !
J'ai
griffe et dent, et mets en pièces qui m'attaque.
Je suis
Roi : deviendrai-je un Citadin d'Ithaque !
Tu me rendras peut-être encor simple
Soldat :
Je ne veux point changer d'état. "
Ulysse
du Lion court à l'Ours : " Eh ! mon frère,
Comme
te voilà fait ! je t'ai vu si joli !
-Ah ! vraiment nous y voici,
Reprit l'Ours à sa manière :
Comme
me voilà fait ? comme doit être un Ours.
Qui t'a
dit qu'une forme est plus belle qu'une autre ?
Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ?
Je me
rapporte aux yeux d'une Ourse mes amours.
Te
déplais-je ? va-t'en ; suis ta route et me laisse.
Je vis
libre, content, sans nul soin qui me presse ;
Et te dis tout net et tout plat :
Je ne veux point changer d'état. "
Le
Prince grec au Loup va proposer l'affaire ;
Il lui
dit, au hasard d'un semblable refus ;
" Camarade, je suis confus
Qu'une jeune et belle Bergère
Conte aux échos les appétits gloutons
Qui t'ont fait manger ses moutons.
Autrefois
on t'eût vu sauver sa bergerie :
Tu menais une honnête vie.
Quitte ces bois, et redeviens,
Au lieu de Loup, Homme de bien.
- En
est-il ? dit le Loup : pour moi, je n'en vois guère.
Tu t'en
viens me traiter de bête carnassière ;
Toi qui
parles, qu'es-tu ? N'auriez-vous pas, sans moi,
Mangé
ces animaux que plaint tout le village ?
Si j'étais Homme, par ta foi,
Aimerais-je moins le carnage ?
Pour un
mot quelquefois vous vous étranglez tous :
Ne vous
êtes-vous pas l'un à l'autre des Loups ?
Tout
bien considéré, je te soutiens en somme
Que, scélérat pour scélérat,
Il vaut mieux être un Loup qu'un Homme :
Je ne veux point changer d'état. "
Ulysse
fit à tous une même semonce
Chacun d'eux fit même réponse,
Autant le grand que le petit
La
liberté, les bois, suivre leur appétit,
C'était leurs délices suprêmes ;
Tous renonçaient au lôs des belles actions.
Ils
croyaient s'affranchir suivants leurs passions,
Ils étaient esclaves d'eux-mêmes.
Prince,
j'aurais voulu vous choisir un sujet
Où je
pusse mêler le plaisant à l'utile :
C'était sans doute un beau projet
Si ce choix eût été facile.
Les
Compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts :
Ils ont
force pareils en ce bas univers,
Gens à qui j'impose pour peine
Votre censure et votre haine.
Livre
douzième Fable 1
Le Chat
et les deux Moineaux
À
Monseigneur Le Duc de Bourgogne
Un
Chat, contemporain d'un fort jeune Moineau,
Fut
logé près de lui dès l'âge du berceau :
La Cage
et le Panier avaient mêmes pénates ;
Le Chat
était souvent agacé par l'Oiseau :
L'un
s'escrimait du bec, l'autre jouait des pattes.
Ce
dernier toutefois épargnait son ami.
Ne le corrigeant qu'à demi,
Il se fût fait un grand scrupule
D'armer de pointes sa férule.
Le Passereau, moins circonspec,
Lui donnait force coups de bec.
En sage et discrète personne,
Maître Chat excusait ces jeux :
Entre
amis, il ne faut jamais qu'on s'abandonne
Aux traits d'un courroux sérieux.
Comme
ils se connaissaient tous deux dès leur bas âge,
Une
longue habitude en paix les maintenait ;
Jamais
en vrai combat le jeu ne se tournait :
Quand un Moineau du voisinage
S'en
vint les visiter, et se fit compagnon
Du
pétulant Pierrot et du sage Raton ;
Entre
les deux Oiseaux il arriva querelle ;
Et Raton de prendre parti :
"
Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle,
D'insulter ainsi notre ami !
Le Moineau
du voisin viendra manger le nôtre !
Non, de
par tous les Chats ! " Entrant lors au combat,
Il
croque l'étranger. " Vraiment, dit maître Chat,
Les
Moineaux ont un goût exquis et délicat !
Cette
réflexion fit aussi croquer l'autre.
Quelle
morale puis-je inférer de ce fait ?
Sans
cela, toute fable est un oeuvre imparfait.
J'en
crois voir quelques traits ; mais leur ombre m'abuse.
Prince,
vous les aurez incontinent trouvés :
Ce sont
des jeux pour vous, et non point pour ma Muse :
Elle et
ses Soeurs n'ont pas l'esprit que vous avez.
Livre
douzième Fable 2
Du
Thésauriseur et du Singe
Un
homme accumulait. On sait que cette erreur
Va souvent jusqu'à la fureur.
Celui-ci
ne songeait que ducats et pistoles.
Quand
ces biens sont oisifs, je tiens qu'ils sont frivoles.
Pour sûreté de son trésor,
Notre
Avare habitait un lieu dont Amphitrite
Défendait
aux voleurs de toutes parts l'abord.
Là,
d'une volupté selon moi fort petite,
Et
selon lui fort grande, il entassait toujours :
Il passait les nuits et les jours
À
compter, calculer, supputer sans relâche,
Calculant,
supputant, comptant comme à la tâche :
Car il
trouvait toujours du mécompte à son fait.
Un gros
Singe, plus sage, à mon sens, que son maître,
Jetait
quelque doublon toujours par la fenêtre,
Et rendait le compte imparfait :
La chambre, bien cadenassée,
Permettait
de laisser l'argent sur le comptoir.
Un beau
jour dom Bertrand se mit dans la pensée
D'en
faire un sacrifice au liquide manoir.
Quant à moi, lorsque je compare
Les
plaisirs de ce Singe à ceux de cet Avare,
Je ne
sais bonnement auxquels donner le prix :
Dom
Bertrand gagnerait près de certains esprits ;
Les
raisons en seraient trop longues à déduire.
Un jour
donc l'Animal, qui ne songeait qu'à nuire,
Détachait
du monceau, tantôt quelque doublon,
Un jacobus, un ducaton,
Et puis quelque noble à la rose ;
Éprouvait
son adresse et sa force à jeter
Ces
morceaux de métal, qui se font souhaiter
Par les humains sur toute chose.
S'il
avait entendu son Compteur à la fin
Mettre la clef dans la serrure,
Les
ducats auraient tous pris le même chemin,
Et couru la même aventure ;
Il les
aurait fait tous voler jusqu'au dernier
Dans le
gouffre enrichi par maint et maint naufrage.
Dieu
veuille préserver maint et maint financier
Qui n'en fait pas meilleur usage !
Livre
douzième Fable 3
Les
deux Chèvres
Dès que les Chèvres ont brouté,
Certain esprit de liberté
Leur
fait chercher fortune : elles vont en voyage
Vers les endroits du pâturage
Les moins fréquentés des humains :
Là,
s'il est quelque lieu sans route et sans chemins,
Un
rocher, quelque mont pendant en précipices,
C'est
où ces Dames vont promener leurs caprices.
Rien ne
peut arrêter cet animal grimpant.
Deux Chèvres donc s'émancipant,
Toutes deux ayant patte blanche,
Quittèrent
les bas prés, chacune de sa part :
L'une
vers l'autre allait pour quelque bon hasard.
Un
ruisseau se rencontre, et pour pont une planche.
Deux
Belettes à peine auraient passé de front
Sur ce pont.
D'ailleurs,
l'onde rapide et le ruisseau profond
Devaient
faire trembler de peur ces Amazones.
Malgré
tant de dangers, l'une de ces personnes
Pose un
pied sur la planche, et l'autre en fait autant.
Je
m'imagine voir, avec Louis le Grand
Philippe Quatre qui s'avance
Dans l'île de la Conférence.
Ainsi s'avançaient pas à pas,
Nez à nez, nos Aventurières,
Qui, toutes deux étant fort fières,
Vers le
milieu du pont ne se voulurent pas
L'une à
l'autre céder. Elles avaient la gloire
De
compter dans leur race (à ce que dit l'histoire),
L'une,
certaine Chèvre, au mérite sans pair,
Dont
Polyphème fit présent à Galatée ;
Et l'autre la Chèvre Amalthée,
Par qui fut nourri Jupiter.
Faute
de reculer, leur chute fut commune :
Toutes deux tombèrent dans l'eau.
Cet accident n'est pas nouveau
Dans le chemin de la Fortune.
Livre
douzième Fable 4
À
Monseigneur Le Duc de Bourgogne
Qui
avait demandé à M. de La Fontaine une Fable qui fût nommée : Le Chat et la
Souris
Note :
Pour
plaire au jeune Prince à qui la Renommée
Destine un temple en mes écrits,
Comment
composerai-je une fable nommée
Le Chat et la Souris ?
Dois-je
représenter dans ces vers une Belle
Qui,
douce en apparence, et toutefois cruelle,
Va se
jouant des coeurs que ses charmes ont pris,
Comme le Chat de la Souris ?
Prendrai-je
pour sujet les jeux de la Fortune ?
Rien ne
lui convient mieux : et c'est chose commune
Que de
lui voir traiter ceux qu'on croit ses amis
Comme le Chat fait la Souris.
Introduirai-je
un Roi qu'entre ses favoris
Elle
respecte seul, Roi qui fixe sa roue,
Qui
n'est point empêché d'un monde d'ennemis,
Et qui
des plus puissants, quand il lui plaît, se joue
Comme le Chat de la Souris ?
Mais
insensiblement, dans le tour que j'ai pris,
Mon
dessein se rencontre ; et, si je ne m'abuse,
Je
pourrais tout gâter par de plus longs récits :
Le
jeune Prince alors se jouerait de ma Muse,
Comme le Chat de la Souris.
Le
vieux Chat et la jeune Souris
Une
jeune Souris, de peu d'expérience,
Crut
fléchir un vieux Chat, implorant sa clémence,
Et
payant de raisons le Raminagrobis.
" Laissez-moi vivre : une Souris
De ma taille et de ma dépense
Est-elle à charge en ce logis ?
Affamerais-je, à votre avis,
L'Hôte et l'Hôtesse, et tout leur monde ?
D'un grain de blé je me nourris :
Une noix me rend toute ronde.
À
présent je suis maigre ; attendez quelque temps.
Réservez
ce repas à Messieurs vos Enfants.
Ainsi
parlait au Chat la Souris attrapée.
L'autre lui dit : " Tu t'es trompée :
Est-ce
à moi que l'on tient de semblables discours :
Tu
gagnerais autant de parler à des sourds.
Chat,
et vieux, pardonner ! cela n'arrive guères.
Selon ces lois, descends là-bas,
Meurs, et va-t-en, tout de ce pas,
Haranguer les Soeurs filandières :
Mes
Enfants trouveront assez d'autres repas. "
Il tint parole. Et pour ma fable
Voici
le sens moral qui peut y convenir :
La
jeunesse se flatte, et croit tout obtenir ;
La vieillesse est impitoyable.
Livre
douzième Fable 5
Le Cerf
malade
En pays
pleins de Cerfs, un Cerf tomba malade.
Incontinent, maint Camarade
Accourt
à son grabat le voir, le secourir,
Le
consoler du moins : multitude importune.
" Eh ! Messieurs, laissez-moi mourir
:
Permettez qu'en forme commune
La
Parque m'expédie ; et finissez vos pleurs.
Point du tout : les Consolateurs
De ce
triste devoir tout au long s'acquittèrent,
Quand il plut à Dieu s'en allèrent :
Ce ne fut pas sans boire un coup,
C'est-à-dire
sans prendre un droit de pâturage.
Tout se
mit à brouter les bois du voisinage.
La
pitance du Cerf en déchut de beaucoup.
Il ne trouva plus rien à frire :
D'un mal il tomba dans un pire,
Et se vit réduit à la fin
À jeûner et mourir de faim.
Il en coûte à qui vous réclame,
Médecins du corps et de l'âme !
Ô temps ! ô moeurs ! j'ai beau crier,
Tout le monde se fait payer.
Livre
douzième Fable 6
La
Chauve-Souris, le Buisson et le Canard
Le
Buisson, le Canard, et la Chauve-souris,
Voyant tous trois qu'en leur pays
Ils faisaient petite fortune,
Vont
trafiquer au loin, et font bourse commune.
Ils
avaient des comptoirs, des Facteurs, des Agents
Non moins soigneux qu'intelligents,
Des
registres exacts de mise et de recette.
Tout allait bien ; quand leur emplette,
En passant par certains endroits
Remplis d'écueils et fort étroits,
Et de trajet très difficile,
Alla
tout emballée au fond des magasins
Qui du Tartare sont voisins.
Notre
Trio poussa maint regret inutile ;
Ou plutôt il n'en poussa point,
Le plus
petit Marchand est savant sur ce point :
Pour
sauver son crédit, il faut cacher sa perte.
Celle
que, par malheur, nos gens avaient soufferte
Ne put
se réparer : le cas fut découvert.
Les
voilà sans crédit, sans argent, sans ressource,
Prêts à porter le bonnet vert.
Aucun ne leur ouvrit sa bourse.
Et le
sort principal, et les gros intérêts,
Et les Sergents, et les procès,
Et le Créancier à la porte
Dès devant la pointe du jour,
N'occupaient
le Trio qu'à chercher maint détour
Pour contenter cette cohorte.
Le
Buisson accrochait les passants à tous coups.
"
Messieurs, leur disait-il, de grâce, apprenez-nous
En quel lieu sont les marchandises
Que certains gouffres nous ont prises.
"
Le
Plongeon sous les eaux s'en allait les chercher.
L'Oiseau
Chauve-Souris n'osait plus approcher
Pendant le jour nulle demeure :
Suivi de Sergents à toute heure.
En des trous il s'allait cacher.
Je
connais maint detteur qui n'est ni Souris-Chauve,
Ni
Buisson, ni Canard, ni dans tel cas tombé,
Mais
simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve
Par un escalier dérobé.
Livre
douzième Fable 7
La
Querelle des Chiens et des Chats et celle des Chats et des Souris
La
Discorde a toujours régné dans l'univers ;
Notre
monde en fournit mille exemples divers :
Chez
nous cette Déesse a plus d'un tributaire.
Commençons par les Éléments :
Vous
serez étonnés de voir qu'à tous moments
Ils seront appointés contraire.
Outre ces quatre potentats,
Combien d'êtres de tous états
Se font une guerre éternelle !
Autrefois
un logis plein de Chiens et de Chats,
Par
cent arrêts rendus en forme solennelle,
Vit terminer tous leurs débats.
Le
maître ayant réglé leurs emplois, leurs repas,
Et
menacé du fouet quiconque aurait querelle,
Ces
animaux vivaient entre eux comme cousins
Cette
union si douce, et presque fraternelle,
Édifiait tous les voisins.
Enfin
elle cessa. Quelque plat de potage,
Quelque
os, par préférence, à quelqu'un d'eux donné,
Fit que
l'autre parti s'en vint tout forcené
Représenter un tel outrage.
J'ai vu
des chroniqueurs attribuer le cas
Aux
passe-droits qu'avait une Chienne en gésine.
Quoi qu'il en soit, cet altercas
Mit en
combustion la salle et la cuisine :
Chacun
se déclara pour son Chat, pour son Chien.
On fit
un règlement dont les Chats se plaignirent,
Et tout le quartier étourdirent.
Leur
Avocat disait qu'il fallait bel et bien
Recourir
aux arrêts. En vain ils les cherchèrent.
Dans un
coin où d'abord leurs Agents les cachèrent,
Les Souris enfin les mangèrent.
Autre
procès nouveau. Le peuple Souriquois
En
pâtit : maint vieux Chat, fin, subtil, et narquois,
Et
d'ailleurs en voulant à toute cette race,
Les guetta, les prit, fit main basse.
Le
maître du logis ne s'en trouva que mieux.
J'en
reviens à mon dire. On ne voit sous les cieux
Nul
animal, nul être, aucune créature,
Qui
n'ait son opposé : c'est la loi de Nature.
D'en
chercher la raison, ce sont soins superflus.
Dieu
fit bien ce qu'il fit, et je n'en sais pas plus.
Ce que je sais, c'est qu'aux grosses
paroles
On en
vient sur un rien, plus des trois quarts du temps.
Humains,
il vous faudrait encore à soixante ans
Renvoyer chez les Barbacoles.
Livre
douzième Fable 8
Le Loup
et le Renard
D'où vient que personne en la vie
N'est satisfait de son état,
Tel voudrait bien être soldat
À qui le soldat porte envie.
Certain Renard voulut, dit-on,
Se faire Loup. Hé ! qui peut dire
Que pour le métier de Mouton
Jamais aucun Loup ne soupire,
Ce qui m'étonne est qu'à huit ans
Un Prince en fable ait mis la chose,
Pendant que sous mes cheveux blancs
Je fabrique à force de temps
Des vers moins sensés que sa prose.
Les traits dans sa fable semés
Ne sont en l'ouvrage du poëte
Ni tous ni si bien exprimés :
Sa louange en est plus complète.
De la chanter sur la musette
C'est mon talent ; mais je m'attends
Que mon Héros, dans peu de temps,
Me fera prendre la trompette
Je ne suis pas un grand prophète :
Cependant je lis dans les cieux
Que bientôt ses faits glorieux
Demanderont plusieurs Homères ;
Et ce temps-ci n'en produit guères.
Laissant à part tous ces mystères,
Essayons
de conter la fable avec succès.
Le
Renard dit au Loup : " Notre cher, pour tous mets
J'ai
souvent un vieux Coq, ou de maigres Poulets :
C'est une viande qui me lasse.
Tu fais
meilleure chère avec moins de hasard :
J'approche
des maisons ; tu te tiens à l'écart.
Apprends-moi
ton métier, Camarade, de grâce ;
Rends-moi le premier de ma race
Qui
fournisse son croc de quelque Mouton gras :
Tu ne
me mettras point au nombre des ingrats.
- Je le
veux, dit le Loup ; il m'est mort un mien frère :
Allons
prendre sa peau, tu t'en revêtiras. "
Il
vint, et le Loup dit : " Voici comme il faut faire,
Si tu veux
écarter les Mâtins du Troupeau.
Le Renard, ayant mis la peau,
Répétait
les leçons que lui donnait son maître.
D'abord
il s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien ;
Puis enfin il n'y manqua rien.
À peine
il fut instruit autant qu'il pouvait l'être,
Qu'un
Troupeau s'approcha. Le nouveau Loup y court,
Et
répand la terreur dans les lieux d'alentour.
Tel, vêtu des armes d'Achille,
Patrocle
mit l'alarme au camp et dans la ville :
Mères,
Brus et Vieillards, au temple couraient tous.
L'ost
au Peuple bêlant crut voir cinquante Loups :
Chien,
Berger, et Troupeau, tout fuit vers le village,
Et
laisse seulement une brebis pour gage.
Le
larron s'en saisit. À quelques pas de là
Il
entendit chanter un Coq du voisinage.
Le
disciple aussitôt droit au Coq s'en alla,
Jetant bas sa robe de classe,
Oubliant
les Brebis, les Leçons, le Régent,
Et courant d'un pas diligent.
Que sert-il qu'on se contrefasse ?
Prétendre
ainsi changer est une illusion :
L'on reprend sa première trace
À la première occasion.
De votre esprit, que nul autre n'égale,
Prince,
ma Muse tient tout entier ce projet :
Vous m'avez donné le sujet,
Le dialogue, et la morale.
Livre
douzième Fable 9
L'Écrevisse
et sa Fille
Les
Sages quelquefois, ainsi que l'Écrevisse,
Marchent
à reculons, tournent le dos au port.
C'est
l'art des Matelots : c'est aussi l'artifice
De ceux
qui, pour couvrir quelque puissant effort,
Envisageant
un point directement contraire,
Et font
vers ce lieu-là courir leur adversaire.
Mon
sujet est petit, cet accessoire est grand :
Je
pourrais l'appliquer à certain Conquérant
Qui
tout seul déconcerte une Ligue à cent têtes.
Ce
qu'il n'entreprend pas, et ce qu'il entreprend,
N'est
d'abord qu'un secret, puis devient des conquêtes.
En vain
l'on a les yeux sur ce qu'il veut cacher,
Ce sont
arrêts du Sort qu'on ne peut empêcher :
Le
torrent à la fin devient insurmontable.
Cent
dieux sont impuissants contre un seul Jupiter.
Louis
et le Destin me semblent de concert
Entraîner
l'univers. Venons à notre fable.
Mère
Écrevisse un jour à sa Fille disait :
"
Comme tu vas, bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit ?
- Et
comme vous allez vous-même ! dit la Fille :
Puis-je
autrement marcher que ne fait ma famille ?
Veut-on
que j'aille droit quand on y va tortu ?
Elle avait raison : la vertu
De tout exemple domestique
Est universelle, et s'applique
En
bien, en mal, en tout ; fait des sages, des sots ;
Beaucoup
plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos
À son
but, j'y reviens ; la méthode en est bonne,
Surtout au métier de Bellone :
Mais il faut le faire à propos.
Livre
douzième Fable 10
L'Aigle
et la Pie
L'Aigle,
reine des airs, avec Margot la Pie,
Différentes
d'humeur, de langage, et d'esprit,
Et d'habit,
Traversaient un bout de prairie.
Le
hasard les assemble en un coin détourné.
L'Agasse
eut peur ; mais l'Aigle, ayant fort bien dîné,
La
rassure, et lui dit : " Allons de compagnie ;
Si le
Maître des Dieux assez souvent s'ennuie,
Lui qui gouverne l'univers,
J'en puis
bien faire autant, moi qu'on sait qui le sers.
Entretenez-moi
donc, et sans cérémonie.
Caquet
bon-bec alors de jaser au plus dru,
Sur
ceci, sur cela, sur tout. L'homme d'Horace,
Disant
le bien, le mal, à travers champs, n'eût su
Ce
qu'en fait de babil y savait notre Agasse.
Elle
offre d'avertir de tout ce qui se passe,
Sautant, allant de place en place,
Bon
espion, Dieu sait. Son offre ayant déplu,
L'Aigle lui dit tout en colère :
" Ne quittez point votre séjour,
Caquet
bon-bec, ma mie : adieu ; je n'ai que faire
D'une babillarde à ma cour :
C'est un fort méchant caractère. "
Margot ne demandait pas mieux.
Ce
n'est pas ce qu'on croit que d'entrer chez les Dieux :
Cet
honneur a souvent de mortelles angoisses.
Rediseurs,
Espions, gens à l'air gracieux,
Au
coeur tout différent, s'y rendent odieux :
Quoiqu'ainsi
que la Pie il faille dans ces lieux
Porter habit de deux paroisses.
Livre
douzième Fable 11
Le
Milan, le Roi et le Chasseur
À Son
Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince de Conti
Comme
les Dieux sont bons, ils veulent que les Rois
Le soient aussi : c'est l'indulgence
Qui fait le plus beau de leurs droits,
Non les douceurs de la vengeance :
Prince,
c'est votre avis. On sait que le courroux
S'éteint
en votre coeur sitôt qu'on l'y voit naître.
Achille,
qui du sien ne put se rendre maître,
Fut par là moins Héros que vous.
Ce
titre n'appartient qu'à ceux d'entre les hommes
Qui,
comme en l'âge d'or, font cent biens ici-bas.
Peu de
Grands sont nés tels en cet âge où nous sommes :
L'univers
leur sait gré du mal qu'ils ne font pas.
Loin que vous suiviez ces exemples,
Mille
actes généreux vous promettent des temples.
Apollon,
citoyen de ces augustes lieux,
Prétend
y célébrer votre nom sur sa lyre.
Je sais
qu'on vous attend dans le palais des Dieux :
Un
siècle de séjour doit ici vous suffire.
Hymen
veut séjourner tout un siècle chez vous.
Puissent ses plaisirs les plus doux
Vous composer des destinées
Par ce temps à peine bornées !
Et la
Princesse et vous n'en méritez pas moins.
J'en prends ses charmes pour témoins ;
Pour témoins j'en prends les merveilles
Par qui
le Ciel, pour vous prodigue en ses présents,
De
qualités qui n'ont qu'en vous seuls leurs pareilles
Voulut orner vos jeunes ans.
Bourbon
de son esprit ces grâces assaisonne :
Le Ciel joignit en sa personne
Ce qui sait se faire estimer
À ce qui sait se faire aimer :
Il ne
m'appartient pas d'étaler votre joie ;
Je me tais donc, et vais rimer
Ce que fit un Oiseau de proie.
Un
Milan, de son nid antique possesseur,
Étant pris vif par un Chasseur,
D'en
faire au Prince un don cet homme se propose.
La
rareté du fait donnait prix à la chose.
L'Oiseau,
par le Chasseur humblement présenté,
Si ce conte n'est apocryphe,
Va tout droit imprimer sa griffe
Sur le nez de Sa Majesté.
- Quoi
! sur le nez du Roi ! - Du Roi même en personne.
- Il
n'avait donc alors ni sceptre ni couronne ?
- Quand
il en aurait eu, ç'aurait été tout un :
Le nez
royal fut pris comme un nez du commun.
Dire
des Courtisans les clameurs et la peine
Serait
se consumer en efforts impuissants.
Le Roi
n'éclata point : les cris sont indécents
À la Majesté souveraine.
L'Oiseau
garda son poste : on ne put seulement
Hâter son départ d'un moment.
Son
Maître le rappelle, et crie, et se tourmente,
Lui
présente le leurre, et le poing ; mais en vain.
On crut que jusqu'au lendemain
Le
maudit animal à la serre insolente
Nicherait là malgré le bruit,
Et sur
le nez sacré voudrait passer la nuit.
Tâcher
de l'en tirer irritait son caprice.
Il
quitte enfin le Roi, qui dit : " Laissez aller
Ce
Milan, et celui qui m'a cru régaler.
Ils se
sont acquittés tous deux de leur office,
L'un en
Milan, et l'autre en Citoyen des bois :
Pour
moi, qui sais comment doivent agir les Rois,
Je les affranchis du supplice. "
Et la
cour d'admirer. Les Courtisans ravis
Élèvent
de tels faits, par eux si mal suivis :
Bien
peu, même des Rois, prendraient un tel modèle ;
Et le Veneur l'échappa belle,
Coupable
seulement, tant lui que l'Animal,
D'ignorer
le danger d'approcher trop du Maître.
Ils n'avaient appris à connaître
Que les
Hôtes des bois : était-ce un si grand mal ?
Pilpay
fait près du Gange arriver l'aventure.
Là, nulle humaine créature
Ne
touche aux animaux pour leur sang épancher.
Le Roi
même ferait scrupule d'y toucher.
"
Savons-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie
N'était point au siège de Troie ?
Peut-être
y tint-il lieu d'un Prince ou d'un Héros
Des plus huppés et des plus hauts :
Ce
qu'il fut autrefois il pourra l'être encore.
Nous croyons, après Pythagore,
Qu'avec
les animaux de forme nous changeons,
Tantôt milans, tantôt pigeons,
Tantôt humains, puis volatilles
Ayant dans les airs leurs familles. "
Comme l'on conte en deux façons
L'accident
du Chasseur, voici l'autre manière :
Un
certain Fauconnier ayant pris, ce dit-on,
À la
chasse un Milan (ce qui n'arrive guère),
En voulut au Roi faire un don,
Comme de chose singulière :
Ce cas
n'arrive pas quelquefois en cent ans ;
C'est
le non plus ultra de la fauconnerie.
Ce
Chasseur perce donc un gros de Courtisans,
Plein
de zèle, échauffé, s'il le fut de sa vie.
Par ce parangon des présents
Il croyait sa fortune faite :
Quand l'Animal porte-sonnette,
Sauvage encore et tout grossier,
Avec ses ongles tout d'acier,
Prend
le nez du Chasseur, happe le pauvre sire :
Lui de crier ; chacun de rire,
Monarque
et Courtisans. Qui n'eût ri ? Quant à moi,
Je n'en
eusse quitté ma part pour un empire.
Qu'un pape rie, en bonne foi
Je ne
l'ose assurer ; mais je tiendrais un Roi
Bien malheureux, s'il n'osait rire :
C'est
le plaisir des Dieux. Malgré son noir sourci,
Jupiter
et le Peuple Immortel rit aussi.
Il en
fit des éclats, à ce que dit l'Histoire,
Quand
Vulcain, clopinant, lui vint donner à boire.
Que le
Peuple Immortel se montrât sage ou non,
J'ai
changé mon sujet avec juste raison ;
Car, puisqu'il s'agit de morale,
Que
nous eût du Chasseur l'aventure fatale
Enseigné
de nouveau ? L'on a vu de tout temps
Plus de
sots fauconniers que de rois indulgents.
Livre
douzième Fable 12
Le
Renard, les Mouches et le Hérisson
Aux
traces de son sang, un vieux Hôte des bois,
Renard fin, subtil et matois,
Blessé
par des Chasseurs, et tombé dans la fange,
Autrefois
attira ce Parasite ailé
Que nous avons Mouche appelé.
Il
accusait les Dieux, et trouvait fort étrange
Que le
Sort à tel point le voulût affliger,
Et le fît aux Mouches manger.
"
Quoi ! se jeter sur moi, sur moi le plus habile
De tous les hôtes des forêts !
Depuis
quand les Renards sont-ils un si bon mets ?
Et que
me sert ma queue ? est-ce un poids inutile ?
Va, le
Ciel te confonde, animal importun !
Que ne vis-tu sur le commun ? "
Un Hérisson du voisinage,
Dans mes vers nouveau personnage,
Voulut
le délivrer de l'importunité
Du Peuple plein d'avidité.
"
Je les vais de mes dards enfiler par centaines,
Voisin
Renard, dit-il, et terminer tes peines.
-
Garde-t'en bien, dit l'autre ; ami, ne le fais pas :
Laisse-les,
je te prie, achever leur repas.
Ces
animaux sont soûls ; une troupe nouvelle
Viendrait
fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle. "
Nous ne
trouvons que trop de mangeurs ici-bas :
Ceux-ci
sont courtisans, ceux-là sont magistrats.
Aristote
appliquait cet apologue aux hommes.
Les exemples en sont communs,
Surtout au pays où nous sommes.
Plus
telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.
Livre
douzième Fable 13
L'Amour
et la Folie
Tout est mystère dans l'Amour,
Ses
flèches, son carquois, son flambeau, son enfance :
Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour
Que d'épuiser cette science.
Je ne
prétends donc point tout expliquer ici :
Mon but
est seulement de dire, à ma manière,
Comment l'aveugle que voici
(C'est
un Dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière,
Quelle
suite eut ce mal, qui peut-être est un bien ;
J'en
fais juge un amant, et ne décide rien.
La
Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble :
Celui-ci
n'était pas encor privé des yeux.
Une
dispute vint : l'Amour veut qu'on assemble
Là-dessus le Conseil des Dieux ;
L'autre n'eut pas la patience ;
Elle lui donne un coup si furieux,
Qu'il en perd la clarté des cieux.
Vénus en demande vengeance.
Femme
et mère, il suffit pour juger de ses cris :
Les Dieux en furent étourdis,
Et Jupiter, et Némésie,
Et les
Juges d'Enfer, enfin toute la bande.
Elle
représenta l'énormité du cas :
"
Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas :
Nulle
peine était pour ce crime assez grande :
Le
dommage devait être aussi réparé.
Quand on eut bien considéré
L'intérêt
du Public, celui de la Partie,
Le
résultat enfin de la suprême Cour
Fut de condamner la Folie
À servir de guide à l'Amour.
Livre
douzième Fable 14
Le
Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat
À
Madame de La Sablière
Je vous gardais un temple dans mes vers :
Il n'eût fini qu'avecque l'univers.
Déjà ma main en fondait la durée
Sur ce bel art qu'ont les Dieux inventé,
Et sur le nom de la Divinité
Que dans ce temple on aurait adorée.
Sur le portail j'aurais ces mots écrits :
PALAIS SACRÉ DE LA DÉESSE IRIS ;
Non celle-là qu'a Junon à ses gages ;
Car Junon même et le maître des Dieux
Serviraient l'autre, et seraient glorieux
Du seul honneur de porter ses messages.
L'apothéose à la voûte eût paru ;
Là, tout l'Olympe en pompe eût été vu
Plaçant Iris sous un dais de lumière.
Les murs auraient amplement contenu
Toute sa vie, agréable matière,
Mais peu féconde en ces événements
Qui des États font les renversements.
Au fond du temple eût été son image,
Avec ses traits, son souris, ses appas,
Sont art de plaire et de n'y penser pas,
Ses agréments à qui tout rend hommage.
J'aurais fait voir à ses pieds des mortels
Et des Héros, des demi-Dieux encore,
Même des Dieux : ce que le Monde adore
Vient quelquefois parfumer ses autels.
J'eusse en ses yeux fait briller de son
âme
Tous les trésors, quoique imparfaitement :
Car ce coeur vif et tendre infiniment
Pour ses amis, et non point autrement,
Car cet esprit, qui, né du firmament,
À beauté d'homme avec grâces de femme,
Ne se peut pas, comme on veut, exprimer.
Ô vous, Iris, qui savez tout charmer,
Qui savez plaire en un degré suprême,
Vous que l'on aime à l'égal de soi-même
(Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour,
Car c'est un mot banni de votre cour,
Laissons-le donc), agréez que ma Muse
Achève un jour cette ébauche confuse.
J'en ai placé l'idée et le projet,
Pour plus de grâce, au devant d'un sujet
Où l'amitié donne de telles marques,
Et d'un tel prix, que leur simple récit,
Peut quelque temps amuser votre esprit.
Non que ceci se passe entre Monarques :
Ce que chez vous nous voyons estimer
N'est pas un Roi qui ne sait point aimer :
C'est un mortel qui sait mettre sa vie
Pour son ami. J'en vois peu de si bons.
Quatre animaux, vivant de compagnie,
Vont aux humains en donner des leçons.
La
Gazelle, le Rat, le Corbeau, la Tortue.
Vivaient
ensemble unis : douce société.
Le
choix d'une demeure aux humains inconnue
Assurait leur félicité.
Mais
quoi ! l'homme découvre enfin toutes retraites.
Soyez au milieu des déserts,
Au fond des eaux, en haut des airs,
Vous
n'éviterez point ses embûches secrètes.
La
Gazelle s'allait ébattre innocemment,
Quand un Chien, maudit instrument
Du plaisir barbare des hommes,
Vint
sur l'herbe éventer les traces de ses pas.
Elle
fuit, et le Rat, à l'heure du repas,
Dit aux
amis restants : " D'où vient que nous ne sommes
Aujourd'hui que trois conviés ?
La
Gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ? "
À ces paroles, la Tortue
S'écrie, et dit : " Ah ! si j'étais
Comme un Corbeau d'ailes pourvue,
Tout de ce pas je m'en irais
Apprendre au moins quelle contrée,
Quel accident tient arrêtée
Notre Compagne au pied léger ;
Car, à
l'égard du coeur, il en faut mieux juger. "
Le Corbeau part à tire-d'aile :
Il
aperçoit de loin l'imprudente Gazelle
Prise au piège, et se tourmentant.
Il
retourne avertir les autres à l'instant ;
Car, de
lui demander quand, pourquoi, ni comment
Ce malheur est tombé sur elle,
Et
perdre en vains discours cet utile moment,
Comme eût fait un Maître d'école,
Il avait trop de jugement.
Le Corbeau donc vole et revole.
Sur son rapport les trois Amis
Tiennent conseil. Deux sont d'avis
De se transporter sans remise
Aux lieux où la Gazelle est prise.
"
L'autre, dit le Corbeau, gardera le logis :
Avec
son marcher lent, quand arriverait-elle ?
Après la mort de la Gazelle. "
Ces
mots à peine dits, ils s'en vont secourir
Leur chère et fidèle compagne,
Pauvre Chevrette de montagne.
La Tortue y voulut courir :
La voilà comme eux en campagne,
Maudissant
ses pieds courts avec juste raison,
Et la
nécessité de porter sa maison.
Rongemaille
(le Rat eut à bon droit ce nom)
Coupe
les noeuds du lacs : on peut penser la joie.
Le
Chasseur vient et dit : " Qui m'a ravi ma proie ? "
Rongemaille,
à ces mots, se retire en un trou,
Le
Corbeau sur un arbre, en un bois la Gazelle ;
Et le Chasseur, à demi fou
De n'en avoir nulle nouvelle,
Aperçoit
la Tortue, et retient son courroux.
" D'où vient, dit-il, que je
m'effraie ?
Je veux
qu'à mon souper celle-ci me défraie. "
Il la
mit dans son sac. Elle eût payé pour tous.
Si le
Corbeau n'en eût averti la Chevrette.
Celle-ci, quittant sa retraite,
Contrefait
la boiteuse, et vient se présenter.
L'Homme de suivre, et de jeter
Tout ce
qui lui pesait : si bien que Rongemaille
Autour
des noeuds du sac tant opère et travaille,
Qu'il délivre encor l'autre soeur,
Sur qui
s'était fondé le souper du Chasseur.
Pilpay
conte qu'ainsi la chose s'est passée.
Pour
peu que je voulusse invoquer Apollon,
J'en
ferais, pour vous plaire, un ouvrage aussi long
Que l'Iliade ou l'Odyssée.
Rongemaille
ferait le principal héros,
Quoique
à vrai dire ici chacun soit nécessaire.
Porte-maison
l'Infante y tient de tels propos,
Que Monsieur du Corbeau va faire
Office
d'Espion, et puis de Messager.
La
Gazelle a d'ailleurs l'adresse d'engager
Le
Chasseur à donner du temps à Rongemaille.
Ainsi chacun en son endroit
S'entremet, agit, et travaille.
À qui
donner le prix ? Au coeur, si l'on m'en croit.
Que
n'ose et que ne peut l'amitié violente !
Cet
autre sentiment que l'on appelle Amour
Mérite
moins d'honneurs ; cependant chaque jour
Je le célèbre et je le chante.
Hélas !
il n'en rend pas mon âme plus contente.
Vous
protégez sa soeur, il suffit ; et mes vers
Vont
s'engager pour elle à des tons tout divers.
Mon
maître était l'Amour : j'en vais servir un autre,
Et porter par tout l'Univers
Sa gloire aussi bien que la vôtre.
Livre
douzième Fable 15
La
Forêt et le Bûcheron
Un
Bûcheron venait de rompre ou d'égarer
Le bois
dont il avait emmanché sa cognée.
Cette
perte ne put sitôt se réparer
Que la
Forêt n'en fût quelque temps épargnée.
L'Homme enfin la prie humblement
De lui laisser tout doucement
Emporter une unique branche,
Afin de faire un autre manche :
"
Il irait employer ailleurs son gagne-pain ;
Il
laisserait debout maint chêne et maint sapin
Dont
chacun respectait la vieillesse et les charmes. "
L'innocente
Forêt lui fournit d'autres armes.
Elle en
eut du regret. Il emmanche son fer :
Le misérable ne s'en sert
Qu'à dépouiller sa bienfaitrice
De ses principaux ornements.
Elle gémit à tous moments :
Son propre don fait son supplice.
Voilà
le train du Monde et de ses sectateurs :
On s'y
sert du bienfait contre les bienfaiteurs.
Je suis
las d'en parler. Mais que de doux ombrages
Soient exposés à ces outrages,
Qui ne se plaindrait là-dessus !
Hélas !
j'ai beau crier et me rendre incommode,
L'ingratitude et les abus
N'en seront pas moins à la mode.
Livre
douzième Fable 16
Le
Renard, le Loup et le Cheval
Un
Renard, jeune encor, quoique des plus madrés,
Vit le
premier Cheval qu'il eût vu de sa vie.
Il dit
à certain Loup, franc novice : " Accourez,
Un animal paît dans nos prés,
Beau,
grand ; j'en ai la vue encor toute ravie.
-
Est-il plus fort que nous ? dit le Loup en riant.
Fais-moi son portrait, je te prie.
- Si
j'étais quelque peintre ou quelque étudiant,
Repartit
le Renard, j'avancerais la joie
Que vous aurez en le voyant.
Mais
venez. Que sait-on ? peut-être est-ce une proie
Que la Fortune nous envoie. "
Ils
vont ; et le Cheval, qu'à l'herbe on avait mis,
Assez
peu curieux de semblables amis
Fut
presque sur le point d'enfiler la venelle.
"
Seigneur, dit le Renard, vos humbles serviteurs
Apprendraient
volontiers comment on vous appelle. "
Le
Cheval, qui n'était dépourvu de cervelle,
Leur
dit : " Lisez mon nom, vous le pouvez, Messieurs :
Mon
Cordonnier l'a mis autour de ma semelle. "
Le
Renard s'excusa sur son peu de savoir.
"
Mes parents, reprit-il, ne m'ont point fait instruire ;
Ils
sont pauvres et n'ont qu'un trou pour tout avoir ;
Ceux du
Loup, gros Messieurs, l'ont fait apprendre à lire. "
Le Loup, par ce discours flatté,
S'approcha. Mais sa vanité
Lui
coûta quatre dents : le Cheval lui desserre
Un coup
; et haut le pied. Voilà mon Loup par terre,
Mal en point, sanglant et gâté.
"
Frère, dit le Renard, ceci nous justifie
Ce que m'ont dit des gens d'esprit :
Cet
animal vous a sur la mâchoire écrit
Que de
tout inconnu le sage se méfie.
Livre
douzième Fable 17
Le
Renard et les Poulets d'Inde
Contre les assauts d'un Renard
Un
arbre à des Dindons servait de citadelle.
Le
perfide ayant fait tout le tour du rempart,
Et vu chacun en sentinelle,
S'écria
: " Quoi ! ces gens se moqueront de moi !
Eux
seuls seront exempts de la commune loi !
Non,
par tous les Dieux ! non. " Il accomplit son dire.
La lune,
alors luisant, semblait, contre le Sire,
Vouloir
favoriser la dindonnière gent.
Lui,
qui n'était novice au métier d'assiégeant,
Eut
recours à son sac de ruses scélérates
Feignit
vouloir gravir, se guinda sur ses pattes,
Puis
contrefit le mort, puis le ressuscité.
Arlequin n'eût exécuté
Tant de différents personnages.
Il
élevait sa queue, il la faisait briller,
Et cent mille autres badinages,
Pendant
quoi nul Dindon n'eût osé sommeiller,
L'ennemi
les lassait, en leur tenant la vue
Sur même objet toujours tendue.
Les
pauvres gens étant à la longue éblouis,
Toujours
il en tombait quelqu'un : autant de pris,
Autant
de mis à part : près de moitié succombe.
Le
Compagnon les porte en son garde-manger.
Le trop
d'attention qu'on a pour le danger
Fait le plus souvent qu'on y tombe.
Livre
douzième Fable 18
Le
Singe
Il est un Singe dans Paris
À qui l'on avait donné Femme.
Singe en effet d'aucuns Maris,
Il la battait : la pauvre Dame
En a
tant soupiré qu'enfin elle n'est plus.
Leur Fils se plaint d'étrange sorte,
Il éclate en cris superflus :
Le Père en rit, sa Femme est morte ;
Il a déjà d'autres amours
Que l'on croit qu'il battra toujours ;
Il
hante la taverne et souvent il s'enivre.
N'attendez
rien de bon du Peuple imitateur,
Qu'il soit Singe ou qu'il fasse un livre :
La pire espèce, c'est l'Auteur.
Livre
douzième Fable 19
Le
Philosophe Scythe
Un
Philosophe austère, et né dans la Scythie,
Se
proposant de suivre une plus douce vie,
Voyagea
chez les Grecs, et vit en certains lieux
Un Sage
assez semblable au vieillard de Virgile,
Homme
égalant les Rois, homme approchant des Dieux,
Et,
comme ces derniers, satisfait et tranquille.
Son
bonheur consistait aux beautés d'un jardin.
Le
Scythe l'y trouva qui, la serpe à la main,
De ses
arbres à fruit retranchait l'inutile,
Ébranchait,
émondait, ôtait ceci, cela,
Corrigeant partout la nature,
Excessive
à payer ses soins avec usure.
Le Scythe alors lui demanda :
"
Pourquoi cette ruine ? Était-il d'homme sage
De
mutiler ainsi ces pauvres habitants ?
Quittez-moi
votre serpe, instrument de dommage ;
Laissez agir la faux du Temps :
Ils
iront assez tôt border le noir rivage.
- J'ôte
le superflu, dit l'autre, et l'abattant,
Le reste en profite d'autant. "
Le
Scythe, retourné dans sa triste demeure,
Prend
la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure ;
Conseille
à ses voisins, prescrit à ses amis
Un universel abattis
Il ôte
de chez lui les branches les plus belles,
Il
tronque son verger contre toute raison,
Sans observer temps ni saison,
Lunes ni vieilles ni nouvelles.
Tout
languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien
Un indiscret stoïcien :
Celui-ci retranche de l'âme
Désirs
et passions, le bon et le mauvais,
Jusqu'aux plus innocents souhaits.
Contre
de telles gens, quant à moi, je réclame.
Ils
ôtent à nos coeurs le principal ressort ;
Ils
font cesser de vivre avant que l'on soit mort.
Livre
douzième Fable 20
L'Éléphant
et le Singe de Jupiter
Autrefois
l'Éléphant et le Rhinocéros,
En
dispute du pas et des droits de l'Empire,
Voulurent
terminer la querelle en champ clos.
Le jour
en était pris, quand quelqu'un vint leur dire
Que le Singe de Jupiter,
Portant
un caducée, avait paru dans l'air.
Ce
Singe avait nom Gille, à ce que dit l'Histoire.
Aussitôt l'Éléphant de croire
Qu'en qualité d'Ambassadeur
Il venait trouver Sa Grandeur.
Tout fier de ce sujet de gloire
Il
attend maître Gille, et le trouve un peu lent
À lui présenter sa créance.
Maître Gille enfin, en passant,
Va saluer Son Excellence.
L'autre
était préparé sur la légation :
Mais pas un mot. L'attention
Qu'il
croyait que les Dieux eussent à sa querelle
N'agitait
pas encor chez eux cette nouvelle.
Qu'importe à ceux du firmament
Qu'on soit Mouche ou bien Éléphant ?
Il se
vit donc réduit à commencer lui-même :
"
Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu
Un
assez beau combat, de son trône suprême ;
Toute sa cour verra beau jeu.
- Quel
combat ? " dit le Singe avec un front sévère.
L'Éléphant
repartit : " Quoi ! vous ne savez pas
Que le
Rhinocéros me dispute le pas ;
Qu'Éléphantide
a guerre avecque Rhinocère ?
Vous
connaissez ces lieux, ils ont quelque renom.
-
Vraiment je suis ravi d'en apprendre le nom,
Repartit
maître Gille : on ne s'entretient guère
De
semblables sujets dans nos vastes lambris. "
L'Éléphant, honteux et surpris,
Lui dit
: " Et parmi nous que venez-vous donc faire ?
-
Partager un brin d'herbe entre quelques Fourmis :
Nous
avons soin de tout. Et quand à votre affaire,
On n'en
dit rien encor dans le Conseil des Dieux :
Les
petits et les grands sont égaux à leurs yeux. "
Livre
douzième Fable 21
Un Fou
et un Sage
Certain
Fou poursuivait à coups de pierre un Sage.
Le Sage
se retourne et lui dit : " Mon ami,
C'est
fort bien fait à toi, reçois cet écu-ci :
Tu
fatigues assez pour gagner davantage.
Toute
peine, dit-on, est digne de loyer.
Vois
cet homme qui passe, il a de quoi payer ;
Adresse-lui
tes dons, ils auront leur salaire.
Amorcé
par le gain, notre Fou s'en va faire
Même insulte à l'autre Bourgeois.
On ne
le paya pas en argent cette fois.
Maint
Estafier accourt : on vous happe notre homme,
On vous l'échine, on vous l'assomme.
Auprès des Rois il est de pareils Fous :
À vos dépens ils font rire le Maître.
Pour réprimer leur babil, irez-vous
Les maltraiter ? Vous n'êtes pas peut-être
Assez puissant. Il faut les engager
À s'adresser à qui peut se venger.
Livre
douzième Fable 22
Le
Renard Anglais
À
Madame Harvey
Le bon
coeur est chez vous compagnon du bon sens,
Avec
cent qualités trop longues à déduire.
Une
noblesse d'âme, un talent pour conduire
Et les affaires et les gens,
Une
humeur franche et libre, et le don d'être amie
Malgré
Jupiter même et les temps orageux.
Tout
cela méritait un éloge pompeux ;
Il en
eût été moins selon votre génie :
La
pompe vous déplaît, l'éloge vous ennuie.
J'ai
donc fait celui-ci court et simple. Je veux
Y coudre encore un mot ou deux
En faveur de votre patrie :
Vous
l'aimez. Les Anglais pensent profondément ;
Leur
esprit, en cela, suit leur tempérament :
Creusant
dans les sujets, et forts d'expériences,
Ils
étendent partout l'empire des sciences.
Je ne
dis point ceci pour vous faire ma cour :
Vos
gens à pénétrer l'emportent sur les autres ;
Même les Chiens de leur séjour
Ont meilleur nez que n'ont les nôtres.
Vos
Renards sont plus fins ; je m'en vais le prouver
Par un d'eux, qui, pour se sauver,
Mit en usage un stratagème
Non
encor pratiqué, des mieux imaginés.
Le
Scélérat, réduit en un péril extrême,
Et
presque mis à bout par ces Chiens au bon nez,
Passa près d'un patibulaire.
Là, des animaux ravissants,
Blaireaux,
Renards, Hiboux, race encline à mal-faire,
Pour
l'exemple pendus, instruisaient les passants.
Leur
confrère, aux abois, entre ces morts s'arrange.
Je
crois voir Annibal, qui, pressé des Romains,
Met
leurs chefs en défaut, ou leur donne le change,
Et
sait, en vieux Renard, s'échapper de leurs mains.
Les clefs de meute parvenues
À
l'endroit où pour mort le traître se pendit,
Remplirent
l'air de cris : leur maître les rompit,
Bien
que de leurs abois ils perçassent les nues.
Il ne
put soupçonner ce tour assez plaisant.
"
Quelque terrier, dit-il, a sauvé mon galant.
Mes chiens
n'appellent point au delà des colonnes
Où sont tant d'honnêtes personnes.
Il y
viendra, le drôle ! " Il y vint, à son dam.
Voilà maint Basset clabaudant
Voilà
notre Renard au charnier se guindant.
Maître
pendu croyait qu'il en irait de même
Que le
jour qu'il tendit de semblables panneaux ;
Mais le
pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux,
Tant il
est vrai qu'il faut changer de stratagème !
Le
Chasseur, pour trouver sa propre sûreté
N'aurait
pas cependant un tel tour inventé ;
Non
point par peu d'esprit : est-il quelqu'un qui nie
Que
tout Anglais n'en ait bonne provision ?
Mais le peu d'amour pour la vie
Leur nuit en mainte occasion.
Je reviens à vous, non pour dire
D'autres traits sur votre sujet ;
Tout long éloge est un projet
Peu favorable pour ma lyre.
Peu de nos chants, peu de nos vers,
Par un
encens flatteur amusent l'univers,
Et se
font écouter des nations étranges.
Votre Prince vous dit un jour
Qu'il aimait mieux un trait d'amour
Que quatre pages de louanges.
Agréez
seulement le don que je vous fais
Des derniers efforts de ma Muse.
C'est peu de chose ; elle est confuse
De ces ouvrages imparfaits.
Cependant ne pourriez-vous faire
Que le même hommage pût plaire
À celle
qui remplit vos climats d'habitants
Tirés de l'île de Cythère ?
Vous voyez par là que j'entends
Mazarin,
des Amours Déesse tutélaire.
Livre
douzième Fable 23
Daphnis
et Alcimadure
Imitation
de Théocrite
À
Madame de La Mésangère
Aimable fille d'une mère
À qui
seule aujourd'hui mille coeurs font la cour,
Sans
ceux que l'amitié rend soigneux de vous plaire,
Et
quelques-uns encor que vous garde l'Amour,
Je ne puis qu'en cette préface
Je ne partage entre elle et vous
Un peu
de cet encens qu'on recueille au Parnasse,
Et que
j'ai le secret de rendre exquis et doux.
Je vous dirai donc... Mais tout dire,
Ce serait trop ; il faut choisir,
Ménageant ma voix et ma lyre,
Qui
bientôt vont manquer de force et de loisir.
Je
louerai seulement un coeur plein de tendresse,
Ces
nobles sentiments, ces grâces, cet esprit :
Vous
n'auriez en cela ni maître ni maîtresse,
Sans
celle dont sur vous l'éloge rejaillit.
Gardez d'environner ces roses
De trop d'épines, si jamais
L'Amour vous dit les mêmes choses :
Il les dit mieux que je ne fais ;
Aussi
sait-il punir ceux qui ferment l'oreille
À ses conseils. Vous l'allez voir.
Jadis une jeune merveille
Méprisait
de ce Dieu le souverain pouvoir :
On l'appelait Alcimadure :
Fier et
farouche objet, toujours courant aux bois,
Toujours
sautant aux prés, dansant sur la verdure,
Et ne connaissant autres lois
Que son
caprice ; au reste, égalant les plus belles,
Et surpassant les plus cruelles ;
N'ayant
trait qui ne plut, pas même en ses rigueurs :
Quelle
l'eût-on trouvée au fort de ses faveurs !
Le
jeune et beau Daphnis Berger de noble race,
L'aima
pour son malheur : jamais la moindre grâce
Ni le
moindre regard, le moindre mot enfin,
Ne lui
fut accordé par ce coeur inhumain.
Las de
continuer une poursuite vaine,
Il ne songea plus qu'à mourir.
Le désespoir le fit courir
À la porte de l'Inhumaine.
Hélas !
ce fut aux vents qu'il raconta sa peine ;
On ne daigna lui faire ouvrir
Cette
maison fatale, où, parmi ses Compagnes,
L'Ingrate,
pour le jour de sa nativité,
Joignait aux fleurs de sa beauté
Les
trésors des jardins et des vertes campagnes.
"
J'espérais, cria-t-il, expirer à vos yeux ;
Mais je vous suis trop odieux,
Et ne
m'étonne pas qu'ainsi que tout le reste
Vous me
refusiez même un plaisir si funeste.
Mon
père, après ma mort, et je l'en ai chargé,
Doit mettre à vos pieds l'héritage
Que votre coeur a négligé.
Je veux
que l'on y joigne aussi le pâturage,
Tous mes troupeaux, avec mon chien ;
Et que du reste de mon bien
Mes Compagnons fondent un temple
Où votre image se contemple,
Renouvelant
de fleurs l'autel à tout moment.
J'aurai
près de ce temple un simple monument ;
On gravera sur la bordure :
"
Daphnis mourut d'amour. Passant, arrête-toi,
"
Pleure, et dis : Celui-ci succomba sous la loi
" De la cruelle Alcimadure. "
À ces
mots, par la Parque il se sentit atteint :
Il
aurait poursuivi ; la douleur le prévint.
Son
ingrate sortit triomphante et parée.
On
voulut, mais en vain, l'arrêter un moment
Pour
donner quelques pleurs au sort de son Amant :
Elle
insulta toujours au fils de Cythérée,
Menant
dès ce soir même, au mépris de ses lois,
Ses
Compagnes danser autour de sa statue.
Le Dieu
tomba sur elle et l'accabla du poids ;
Une voix sortit de la nue,
Écho
redit ces mots dans les airs épandus :
"
Que tout aime à présent : l'Insensible n'est plus. "
Cependant
de Daphnis l'ombre au Styx descendue
Frémit
et s'étonna la voyant accourir.
Tout
l'Érèbe entendit cette Belle homicide
S'excuser
au Berger, qui ne daigna l'ouïr
Non
plus qu'Ajax Ulysse, et Didon son perfide.
Livre
douzième Fable 24
Le Juge
Arbitre, l'Hospitalier et le Solitaire
Trois
Saints, également jaloux de leur salut,
Portés
d'un même esprit, tendaient à même but.
Ils s'y
prirent tous trois par des routes diverses :
Tous
chemins vont à Rome ; ainsi nos Concurrents
Crurent
pouvoir choisir des sentiers différents.
L'un,
touché des soucis, des longueurs, des traverses
Qu'en
apanage on voit aux procès attachés,
S'offrit
de les juger sans récompense aucune,
Peu
soigneux d'établir ici-bas sa fortune.
Depuis
qu'il est des lois, l'Homme, pour ses péchés,
Se
condamne à plaider la moitié de sa vie :
La
moitié ? les trois quarts, et bien souvent le tout.
Le
Conciliateur crut qu'il viendrait à bout
De
guérir cette folle et détestable envie.
Le
second de nos Saints choisit les hôpitaux.
Je le
loue ; et le soin de soulager ces maux
Est une
charité que je préfère aux autres.
Les
malades d'alors, étant tels que les nôtres,
Donnaient
de l'exercice au pauvre Hospitalier ;
Chagrins,
impatients, et se plaignant sans cesse :
"
Il a pour tels et tels un soin particulier,
Ce sont ses amis ; il nous laisse. "
Ces
plaintes n'étaient rien au prix de l'embarras
Où se
trouva réduit l'Appointeur de débats :
Aucun
n'était content ; la sentence arbitrale
À nul des deux ne convenait :
Jamais le Juge ne tenait
À leur gré la balance égale.
De
semblables discours rebutaient l'Appointeur :
Il
court aux hôpitaux, va voir leur Directeur :
Tous
deux ne recueillant que plainte et que murmure,
Affligés,
et contraints de quitter ces emplois,
Vont
confier leur peine au silence des bois.
Là,
sous d'âpres rochers, près d'une source pure,
Lieu
respecté des vents, ignoré du soleil,
Ils
trouvent l'autre Saint, lui demandent conseil.
"
Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même.
Qui mieux que vous sait vos besoins ?
Apprendre
à se connaître est le premier des soins
Qu'impose
à tous mortels la Majesté suprême.
Vous
êtes-vous connus dans le monde habité ?
L'on ne
le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité :
Chercher
ailleurs ce bien est une erreur extrême.
Troublez l'eau : vous y voyez-vous ?
Agitez
celle-ci. - Comment nous verrions-nous ?
La vase est un épais nuage
Qu'aux
effets du cristal nous venons d'opposer,
- Mes
frères, dit le Saint, laissez-la reposer,
Vous verrez alors votre image.
Pour
vous mieux contempler demeurez au désert. "
Ainsi parla le Solitaire.
Il fut
cru : l'on suivit ce conseil salutaire.
Ce
n'est pas qu'un emploi ne doive être souffert.
Puisqu'on
plaide, et qu'on meurt, et qu'on devient malade,
Il faut
des médecins, il faut des avocats.
Ces
secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas :
Les
honneurs et le gain, tout me le persuade.
Cependant
on s'oublie en ces communs besoins.
Ô vous
dont le public emporte tous les soins,
Magistrats, Princes et Ministres,
Vous
que doivent troubler mille accidents sinistres,
Que le
malheur abat, que le bonheur corrompt,
Vous ne
vous voyez point, vous ne voyez personne.
Si
quelque bon moment à ces pensers vous donne,
Quelque flatteur vous interrompt.
Cette
leçon sera la fin de ces ouvrages :
Puisse-t-elle
être utile aux siècles à venir !
Je la
présente aux Rois, je la propose aux Sages :
Par où saurais-je mieux finir ?
Livre
douzième Fable 25
Le
Soleil et les Grenouilles
Imitation
d'une fable latine
Les
Filles du limon tiraient du Roi des astres
Assistance et protection :
Guerre
ni pauvreté, ni semblables désastres
Ne
pouvaient approcher de cette Nation ;
Elle
faisait valoir en cent lieux son empire.
Les
Reines des étangs, Grenouilles veux-je dire
(Car que coûte-t-il d'appeler
Les choses par noms honorables ?),
Contre
leur bienfaiteur osèrent cabaler,
Et devinrent insupportables.
L'imprudence,
l'orgueil, et l'oubli des bienfaits,
Enfants de la bonne fortune,
Firent
bientôt crier cette troupe importune :
On ne pouvait dormir en paix.
Si l'on eût cru leur murmure,
Elles auraient, par leurs cris,
Soulevé grands et petits
Contre l'oeil de la Nature.
"
Le Soleil, à leur dire, allait tout consumer ;
Il fallait promptement s'armer,
Et lever des troupes puissantes. "
Aussitôt qu'il faisait un pas,
Ambassades croassantes
Allaient dans tous les États :
À les ouïr, tout le monde,
Toute la machine ronde
Roulait sur les intérêts
De quatre méchants marais.
Cette plainte téméraire
Dure toujours ; et pourtant
Grenouilles devraient se taire,
Et ne murmurer pas tant :
Car si le Soleil se pique,
Il le leur fera sentir ;
La République aquatique
Pourrait bien s'en repentir.
La
Ligue des Rats
Une Souris craignait un Chat
Qui dès longtemps la guettait au passage.
Que
faire en cet état ? Elle, prudente et sage,
Consulte
son Voisin : c'était un maître Rat,
Dont la rateuse Seigneurie
Était logée en bonne Hôtellerie,
Et qui cent fois était vanté, dit-on,
De ne craindre de chat ou chatte
Ni coup de dent, ni coup de patte.
" Dame Souris, lui dit ce Fanfaron,
Ma foi, quoi que je fasse,
Seul,
je ne puis chasser le Chat qui vous menace :
Mais assemblant tous les Rats d'alentour,
Je lui pourrai jouer d'un mauvais tour.
"
La Souris fait une humble révérence ;
Et le Rat court en diligence
À
l'office, qu'on nomme autrement la dépense,
Où maints Rats assemblés
Faisaient,
aux frais de l'Hôte, une entière bombance.
Il arrive, les sens troublés,
Et les poumons tout essoufflés.
"
Qu'avez-vous donc ? lui dit un de ces Rats ; parlez.
- En
deux mots, répond-il, ce qui fait mon voyage,
C'est
qu'il faut promptement secourir la Souris ;
Car Raminagrobis
Fait en tous lieux un étrange ravage.
Ce Chat, le plus diable des Chats.
S'il
manque de Souris, voudra manger des Rats. "
Chacun
dit : " Il est vrai. Sus ! sus ! Courons aux armes ! "
Quelques
Rates, dit-on, répandirent des larmes.
N'importe,
rien n'arrête un si noble projet :
Chacun se met en équipage ;
Chacun
met dans son sac un morceau de fromage ;
Chacun
promet enfin de risquer le paquet.
Ils allaient tous comme à la fête,
L'esprit content, le coeur joyeux.
Cependant le Chat, plus fin qu'eux,
Tenait déjà la Souris par la tête.
Ils s'avancèrent à grands pas
Pour secourir leur bonne Amie :
Mais le Chat, qui n'en démord pas,
Gronde
et marche au-devant de la troupe ennemie.
À ce bruit, nos très prudents Rats,
Craignant mauvaise destinée,
Font,
sans pousser plus loin leur prétendu fracas,
Une retraite fortunée.
Chaque Rat rentre dans son trou ;
Et si
quelqu'un en sort, gare encor le Matou !
Le Renard et l'Écureuil
Il ne
se faut jamais moquer des misérables,
Car qui
peut s'assurer d'être toujours heureux ?
Le sage Ésope dans ses fables
Nous en donne un exemple ou deux ;
Je ne
les cite point, et certaine chronique
M'en fournit un plus authentique.
Le Renard
se moquait un jour de l'Écureuil
Qu'il
voyait assailli d'une forte tempête :
Te
voilà, disait-il, près d'entrer au cercueil
Et de
ta queue en vain tu te couvres la tête.
Plus tu t'es approché du faîte,
Plus
l'orage te trouve en butte à tous ses coups.
Tu
cherchais les lieux hauts et voisins de la foudre :
Voilà
ce qui t'en prend ; moi qui cherche des trous,
Je ris,
en attendant que tu sois mis en poudre.
Tandis qu'ainsi le Renard se gabait,
Il prenait maint pauvre poulet
Au gobet ;
Lorsque
l'ire du Ciel à l'Écureuil pardonne :
Il n'éclaire plus, ni ne tonne ;
L'orage cesse ; et le beau temps venu
Un Chasseur ayant aperçu
Le
train de ce Renard autour de sa tanière :
Tu paieras, dit-il, mes poulets.
Aussitôt nombre de Bassets
Vous fait déloger le Compère.
L'Écureuil l'aperçoit qui fuit
Devant la meute qui le suit.
Ce plaisir ne lui dure guère,
Car
bientôt il le voit aux portes du trépas.
Il le voit ; mais il n'en rit pas,
Instruit par sa propre misère.
L'Âne Juge
Un
Baudet fut élu, par la gent animale,
Juge d'une chambre royale :
C'est
l'homme qu'il nous faut ! disaient autour de lui
Ses
amis accourus tout exprès au concile ;
Simple
dans son maintien et dans ses goûts facile,
Il sera
de Thémis l'incomparable appui ;
Et de
plus il rendra sentences non pareilles
Puisque,
tenant du Ciel les plus longues oreilles,
Il se
doit mieux entendre aux affaires d'autrui.
Bientôt l'industrieuse Avette
Devant cet arbitre imposant,
Se
plaignit que la Guêpe allait partout disant
Que le
trésor doré des filles de l'Hymette,
Loin de valoir son miel âcre et rousseau
N'était
bon qu'à sucrer potage de pourceau :
Contre
cette menteuse, impudente et traîtresse,
J'implore à genoux Votre Altesse !
Dit
l'Abeille tremblante au Juge au gros museau.
À ces mots l'Âne se redresse
Dans son tribunal
Et, prenant un air magistral
Décorum
ordinaire aux gens de son espèce,
Il
ordonne à l'Huissier d'étendre au bord d'un muid
Égale
part de l'un et de l'autre produit.
Le
Grison en goûta du fin bout de sa langue,
Pas une
fois mais deux et tint cette harangue,
La
gloire de la robe et du bonnet carré :
"
La plaignante ayant fait une cuisine fade,
Nous déclarons, tout très considéré,
Qu'à sa compote de malade
Le miel guépin est par nous préféré.
Quelle saveur au palais agréable !
C'est le piquant des mets délicieux,
Dont Hébé parfume la table
De Jupin, le maître des Dieux ! "
Et
chacun de blâmer cet arrêt vicieux.
Mais
sire Goupillet, Renard de forte tête,
Leur
dit : " De votre choix vous avez les guerdons ;
Je
n'attendais pas moins de ce croque-chardons. "
Selon ses goûts juge la bête !