LES FABLES DE LA FONTAINE
Index
des Fables
Introduction
À Monseigneur le Dauphin
Préface
La Vie d'Ésope le Phrygien
Livre 1
1 La
Cigale et la Fourmi
2 Le
Corbeau et le Renard
3 La
Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Boeuf
4 Les
deux Mulets
5 Le
Loup et le Chien
6 La
Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion
7 La
Besace
8 L'Hirondelle
et les petits Oiseaux
9 Le
Rat de ville et le Rat des champs
10 Le
Loup et l'Agneau
11 L'Homme
et son Image
12 Le
Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues
13 Les
Voleurs et l'Âne
14 Simonide
préservé par les Dieux
15 La
Mort et le Malheureux
16 La
Mort et le Bûcheron
17 L'Homme
entre deux âges et ses deux Maîtresses
18 Le
Renard et la Cigogne
19 L'Enfant
et le Maître d'école
20 Le
Coq et la Perle
21 Les
Frelons et les Mouches à miel
22 Le
Chêne et le Roseau
Livre 2
1 Contre
ceux qui ont le Goût difficile
2 Conseil
tenu par les Rats
3 Le
Loup plaidant contre le Renard par-devant le Singe
4 Les
deux Taureaux et une Grenouille
5 La
Chauve-Souris et les deux Belettes
6 L'Oiseau
blessé d'une flèche
7 La
Lice et sa Compagne
8 L'Aigle
et l'Escarbot
9 Le
Lion et le Moucheron
10 L'Âne
chargé d'éponges et l'Âne chargé de sel
11 Le
Lion et le Rat
12 La
Colombe et la Fourmi
13 L'Astrologue
qui se laisse tomber dans un puits
14 Le
Lièvre et les Grenouilles
15 Le
Coq et le Renard
16 Le
Corbeau voulant imiter l'Aigle
17 Le
Paon se plaignant à Junon
18 La
Chatte métamorphosée en Femme
19 Le
Lion et l'Âne chassant
20 Testament
expliqué par Ésope
Livre 3
1 Le
Meunier, son Fils et l'Âne
2 Les
Membres et l'Estomac
3 Le
Loup devenu Berger
4 Les
Grenouilles qui demandent un Roi
5 Le
Renard et le Bouc
6 L'Aigle,
la Laie et la Chatte
7 L'Ivrogne
et sa Femme
8 La
Goutte et l'Araignée
9 Le
Loup et la Cigogne
10 Le
Lion abattu par l'Homme
11 Le
Renard et les Raisins
12 Le
Cygne et le Cuisinier
13 Les
Loups et les Brebis
14 Le
Lion devenu Vieux
15 Philomèle
et Progné
16 La
Femme Noyée
17 La
Belette entrée dans un Grenier
18 Le
Chat et un vieux Rat
Livre 4
1 Le
Lion amoureux
2 Le
Berger et La Mer
3 La
Mouche et La Fourmi
4 Le
Jardinier et son Seigneur
5 L'Âne
et le petit Chien
6 Le
Combat des Rats et des Belettes
7 Le
Singe et le Dauphin
8 L'Homme
et l'Idole de bois
9 Le
Geai paré des Plumes du Paon
10 Le
Chameau et Les Bâtons flottants
11 La
Grenouille et le Rat
12 Tribut
envoyé par les Animaux à Alexandre
13 Le
Cheval s'étant voulu venger du Cerf
14 Le
Renard et le Buste
15 Le
Loup, la Chèvre et le Chevreau
16 Le
Loup, la Mère et l'Enfant
17 Parole
de Socrate
18 Le
Vieillard et ses Enfants
19 L'Oracle
et l'Impie
20 L'Avare
qui a perdu son Trésor
21 L'Oeil
du Maître
22 L'Alouette
et ses Petits, avec le Maître d'un champ
Livre 5
1 Le
Bûcheron et Mercure.
2 Le
Pot de terre et le Pot de fer
3 Le
petit Poisson et le Pêcheur
4 Les
Oreilles du Lièvre
5 Le
Renard ayant la queue coupée
6 La
Vieille et les deux Servantes
7 Le
Satyre et le Passant
8 Le
Cheval et le Loup
9 Le
Laboureur et ses Enfants
10 La
Montagne qui accouche
11 La
Fortune et le jeune Enfant
12 Les
Médecins
13 La
Poule aux Oeufs d'or
14 L'Âne
portant des Reliques
15 Le
Cerf et la Vigne
16 Le
Serpent et la Lime
17 Le
Lièvre et la Perdrix
18 L'Aigle
et le Hibou
19 Le
Lion s'en allant en guerre
20 L'Ours
et les deux Compagnons
21 L'Âne
vêtu de la peau du Lion
Livre 6
1 Le
Pâtre et le Lion
2 Le
Lion et le Chasseur
3 Phébus
et Borée
4 Jupiter
et le Métayer
5 Le
Cochet, Le Chat et le Souriceau
6 Le
Renard, le Singe et les Animaux
7 Le
Mulet se vantant de sa Généalogie
8 Le
Vieillard et l'Âne
9 Le
Cerf se voyant dans l'eau
10 Le
Lièvre et la Tortue
11 L'Âne
et ses Maîtres
12 Le
Soleil et les Grenouilles
13 Le
Villageois et le Serpent
14 Le
Lion malade et le Renard
15 L'Oiseleur,
l'Autour et l'Alouette
16 Le
Cheval et l'Âne
17 Le
Chien qui lâche sa proie pour l'ombre
18 Le
Chartier embourbé
19 Le
Charlatan
20 La
Discorde
21 La
jeune Veuve.
Épilogue
Livre 7
Avertissement
À Madame de Montespan
1 Les
Animaux malades de la Peste
2 Le
mal Marié
3 Le
Rat qui s'est retiré du monde
4 Le
Héron
5 La
Fille
6 Les
Souhaits
7 La
Cour du Lion
8 Les
Vautours et les Pigeons
9 Le
Coche et la Mouche
10 La
Laitière et le Pot au lait
11 Le
Curé et le Mort
12 L'Homme
qui court après la Fortune et l'Homme qui l'attend
13 Les
deux Coqs
14 L'Ingratitude
et l'Injustice des Hommes envers la Fortune
15 Les
Devineresses
16 Le
Chat, la Belette et le petit Lapin
17 La
Tête et la Queue du serpent
18 Un
Animal dans la Lune
Livre 8
1 La
Mort et le Mourant
2 Le
Savetier et le Financier
3 Le
Lion, le Loup et le Renard
4 Le
Pouvoir des Fables
5 L'Homme
et la Puce
6 Les
Femmes et le Secret
7 Le
Chien qui porte à son cou le dîné de son Maître
8 Le
Rieur et les Poissons
9 Le
Rat et l'Huître
10 L'Ours
et l'Amateur des jardins
11 Les
deux Amis
12 Le
Cochon, la Chèvre et le Mouton
13 Tircis
et Amarante
14 Les
Obsèques de la Lionne
15 Le
Rat et l'Éléphant
16 L'Horoscope
17 L'Âne
et le Chien
18 Le
Bassa et le Marchand
19 L'Avantage
de la Science
20 Jupiter
et les tonnerres
21 Le
Faucon et le Chapon
22 Le
Chat et le Rat
23 Le
Torrent et la Rivière
24 L'Éducation
25 Les
deux Chiens et l'Âne mort
26 Démocrite
et les Abdéritains
27 Le
Loup et le Chasseur
Livre 9
1 Le
Dépositaire infidèle
2 Les
deux Pigeons
3 Le
Singe et le Léopard
4 Le
Gland et la Citrouille
5 L'Écolier,
le Pédant et le Maître d'un jardin
6 Le
Statuaire et la statue de Jupiter
7 La
Souris métamorphosée en Fille
8 Le
Fou qui vend la Sagesse
9 L'Huître
et les Plaideurs
10 Le
Loup et le Chien maigre
11 Rien
de trop
12 Le
Cierge
13 Jupiter
et le Passager
14 Le
Chat et le Renard
15 Le
Mari, la Femme et le Voleur
16 Le
Trésor et les deux Hommes
17 Le
Singe et le Chat
18 Le
Milan et le Rossignol
19 Le
Berger et son troupeau
Discours à Madame de La Sablière
20 Les
deux Rats, le Renard et l'Oeuf
Livre
10
1 L'Homme
et la Couleuvre
2 La
Tortue et les deux Canards
3 Les
Poissons et le Cormoran
4 L'Enfouisseur
et son Compère
5 Le
Loup et les Bergers
6 L'Araignée
et l'Hirondelle
7 La
Perdrix et les Coqs
8 Le
Chien à qui on a coupé les oreilles
9 Le
Berger et le Roi
10 Les
Poissons et le Berger qui joue de la flûte
11 Les
deux Perroquets, le Roi et son Fils
12 La
Lionne et l'Ourse
13 Les
deux Aventuriers et le Talisman
14 Les
Lapins
15 Le
Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre et le Fils de Roi
Livre
11
1 Le
Lion
2 Les
Dieux voulant instruire un fils de Jupiter
3 Le
Fermier, le Chien et le Renard
4 Le
Songe d'un habitant du Mogol
5 Le
Lion, le Singe et les deux Ânes
6 Le
Loup et le Renard
7 Le
Paysan du Danube
8 Le
Vieillard et les trois jeunes Hommes
9 Les
Souris et le Chat-Huant
Épilogue
Livre
12
1 Les
Compagnons d'Ulysse
2 Le
Chat et les deux Moineaux
3 Du
Thésauriseur et du Singe
4 Les
deux Chèvres
5 À
Monseigneur Le Duc de Bourgogne.
6 Le
vieux Chat et la jeune Souris
7 Le
Cerf malade
8 La
Chauve-Souris, le Buisson et le Canard
9 La
Querelle des Chiens et des Chats etc.
10 Le
Loup et le Renard
11 L'Écrevisse
et sa Fille
12 L'Aigle
et la Pie
13 Le
Milan, le Roi et le Chasseur
14 Le
Renard, les Mouches et le Hérisson
15 L'Amour
et la Folie
16 Le
Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat
17 La
Forêt et le Bûcheron
18 Le
Renard, le Loup et le Cheval
19 Le
Renard et les Poulets d'Inde
20 Le
Singe
21 Le
Philosophe Scythe
22 L'Éléphant
et le Singe de Jupiter
23 Un
Fou et un Sage
24 Le
Renard Anglais
25 Daphnis
et Alcimadure
26 Le
Juge Arbitre, l'Hospitalier et le Solitaire
Annexe
1
1 Le
Soleil et les Grenouilles
2 La
Ligue des Rats
Annexe
2
1 Le
Renard et l'Écureuil
2 L'Âne
Juge
À
Monseigneur le Dauphin
Je
chante les héros dont Ésope est le père,
Troupe
de qui l'histoire, encor que mensongère,
Contient
des vérités qui servent de leçons.
Tout
parle en mon ouvrage, et même les poissons.
Ce
qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes.
Je me
sers d'animaux pour instruire les hommes.
Illustre
rejeton d'un Prince aimé des Cieux,
Sur qui
le monde entier a maintenant les yeux,
Et qui,
faisant fléchir les plus superbes têtes,
Comptera
désormais ses jours par ses conquêtes,
Quelque
autre te dira d'une plus forte voix
Les
faits de tes aïeux et les vertus des rois.
Je vais
t'entretenir de moindres aventures,
Te
tracer en ces vers de légères peintures :
Et, si
de t'agréer je n'emporte le prix,
J'aurai
du moins l'honneur de l'avoir entrepris.
PRÉFACE
L'indulgence que l'on a eue pour
quelques-unes de mes fables me donne lieu d'espérer la même grâce pour ce
recueil. Ce n'est pas qu'un des maîtres de notre éloquence n'ait désapprouvé le
dessein de les mettre en vers. Il a cru que leur principal ornement est de n'en
avoir aucun ; que d'ailleurs la contrainte de la poésie, jointe à la sévérité
de notre langue, m'embarrasseraient en beaucoup d'endroits, et banniraient de
la plupart de ces récits la brèveté, qu'on peut fort bien appeler l'âme du
conte, puisque sans elle il faut nécessairement qu'il languisse. Cette opinion
ne saurait partir que d'un homme d'excellent goût ; je demanderais seulement
qu'il en relâchât quelque peu, et qu'il crût que les Grâces lacédémoniennes ne
sont pas tellement ennemies des Muses françaises, que l'on ne puisse souvent
les faire marcher de compagnie.
Après tout, je n'ai entrepris la chose que
sur l'exemple, je ne veux pas dire des Anciens, qui ne tire point à conséquence
pour moi, mais sur celui des Modernes. C'est de tout temps, et chez tous les
peuples qui font profession de poésie, que le Parnasse a jugé ceci de son
apanage. À peine les fables qu'on attribue à Ésope virent le jour, que Socrate
trouva à propos de les habiller des livrées des Muses. Ce que Platon en
rapporte est si agréable, que je ne puis m'empêcher d'en faire un des ornements
de cette préface. Il dit que, Socrate étant condamné au dernier supplice, l'on
remit l'exécution de l'arrêt, à cause de certaines fêtes. Cébès l'alla voir le
jour de sa mort. Socrate lui dit que les dieux l'avaient averti plusieurs fois
pendant son sommeil, qu'il devait s'appliquer à la musique avant qu'il mourût.
Il n'avait pas entendu d'abord ce que ce songe signifiait ; car, comme la
musique ne rend pas l'homme meilleur, à quoi bon s'y attacher ? Il fallait
qu'il y eût du mystère là-dessous : d'autant plus que les dieux ne se lassaient
point de lui envoyer la même inspiration. Elle lui était encore venue une de
ces fêtes. Si bien qu'en songeant aux choses que le Ciel pouvait exiger de lui,
il s'était avisé que la musique et la poésie ont tant de rapport, que possible
était-ce de la dernière qu'il s'agissait. Il n'y a point de bonne poésie sans
harmonie ; mais il n'y en a point non plus sans fiction ; et Socrate ne savait
que dire la vérité. Enfin il avait trouvé un tempérament. C'était de choisir des
fables qui continssent quelque chose de véritable, telles que sont celles
d'Ésope. Il employa donc à les mettre en vers les derniers moments de sa vie.
Socrate n'est pas le seul qui ait
considéré comme soeurs la poésie et nos fables. Phèdre a témoigné qu'il était
de ce sentiment ; et par l'excellence de son ouvrage, nous pouvons juger de
celui du prince des philosophes. Après Phèdre, Avienus a traité le même sujet.
Enfin les Modernes les ont suivis. Nous en avons des exemples, non seulement
chez les étrangers, mais chez nous. Il est vrai que lorsque nos gens y ont
travaillé, la langue était si différente de ce qu'elle est, qu'on ne les doit
considérer que comme étrangers. Cela ne m'a point détourné de mon entreprise ;
au contraire je me suis flatté de l'espérance que si je ne courais dans cette
carrière avec succès, on me donnerait au moins la gloire de l'avoir ouverte.
Il arrivera possible que mon travail fera
naître à d'autres personnes l'envie de porter la chose plus loin. Tant s'en
faut que cette matière soit épuisée, qu'il reste encore plus de fables à mettre
en vers que je n'en ai mis. J'ai choisi véritablement les meilleures,
c'est-à-dire celles qui m'ont semblé telles. Mais outre que je puis m'être
trompé dans mon choix, il ne sera pas difficile de donner un autre tour à
celles-là même que j'ai choisies, et si ce tour est moins long, il sera sans
doute plus approuvé. Quoi qu'il en arrive, on m'aura toujours obligation, soit
que ma témérité ait été heureuse, et que je ne me sois point trop écarté du
chemin qu'il fallait tenir, soit que j'aie seulement excité les autres à mieux
faire.
Je pense avoir justifié suffisamment mon
dessein ; quant à l'exécution, le public en sera juge. On ne trouvera pas ici
l'élégance ni l'extrême brèveté qui rendent Phèdre recommandable ; ce sont
qualités au-dessus de ma portée. Comme il m'était impossible de l'imiter en
cela, j'ai cru qu'il fallait en récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a
fait. Non que je le blâme d'en être demeuré dans ces termes : la langue latine
n'en demandait pas davantage ; et si l'on y veut prendre garde, on reconnaîtra
dans cet auteur le vrai caractère et le vrai génie de Térence. La simplicité
est magnifique chez ces grands hommes ; moi, qui n'ai pas les perfections du
langage comme ils les ont eues, je ne la puis élever à un si haut point. Il a
donc fallu se récompenser d'ailleurs : c'est ce que j'ai fait avec d'autant
plus de hardiesse que Quintilien dit qu'on ne saurait trop égayer les
narrations. Il ne s'agit pas ici d'en apporter une raison ; c'est assez que
Quintilien l'ait dit. J'ai pourtant considéré que, ces fables étant sues de
tout le monde, je ne ferais rien si je ne les rendais nouvelles par quelques
traits qui en relevassent le goût. C'est ce qu'on demande aujourd'hui. On veut
de la nouveauté et de la gaieté. Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire
; mais un certain charme, un air agréable, qu'on peut donner à toutes sortes de
sujets, même les plus sérieux.
Mais ce n'est pas tant par la forme que
j'ai donnée à cet ouvrage qu'on en doit mesurer le prix, que par son utilité et
par sa matière. Car qu'y a-t-il de recommandable dans les productions de
l'esprit, qui ne se rencontre dans l'apologue ? C'est quelque chose de si
divin, que plusieurs personnages de l'Antiquité ont attribué la plus grande
partie de ces fables à Socrate, choisissant pour leur servir de père celui des
mortels qui avait le plus de communication avec les dieux. Je ne sais comme ils
n'ont point fait descendre du ciel ces mêmes fables, et comme ils ne leur ont
point assigné un dieu qui en eût la direction, ainsi qu'à la poésie et à
l'éloquence. Ce que je dis n'est pas tout à fait sans fondement, puisque, s'il
m'est permis de mêler ce que nous avons de plus sacré parmi les erreurs du
paganisme, nous voyons que la Vérité a parlé aux hommes par paraboles ; et la
parabole est-elle autre chose que l'apologue, c'est-à-dire un exemple fabuleux,
et qui s'insinue avec d'autant plus de facilité et d'effet qu'il est plus
commun et plus familier ? Qui ne nous proposerait à imiter que les maîtres de
la sagesse nous fournirait un sujet d'excuse : il n'y en a point quand des
abeilles et des fourmis sont capables de cela même qu'on nous demande.
C'est pour ces raisons que Platon ayant
banni Homère de sa république, y a donné à Ésope une place très honorable. Il
souhaite que les enfants sucent ces fables avec le lait, il recommande aux
nourrices de les leur apprendre ; car on ne saurait s'accoutumer de trop bonne
heure à la sagesse et à la vertu ; plutôt que d'être réduits à corriger nos
habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes pendant qu'elles sont encore
indifférentes au bien ou au mal. Or quelle méthode y peut contribuer plus
utilement que ces fables ? Dites à un enfant que Crassus allant contre les Parthes
s'engagea dans leur pays sans considérer comment il en sortirait ; que cela le
fit périr lui et son armée, quelque effort qu'il fît pour se retirer. Dites au
même enfant que le Renard et le Bouc descendirent au fond d'un puits pour y
éteindre leur soif ; que le Renard en sortit s'étant servi des épaules et des
cornes de son camarade comme d'une échelle ; au contraire le Bouc y demeura
pour n'avoir pas eu tant de prévoyance, et par conséquent il faut considérer en
toute chose la fin. Je demande lequel de ces deux exemples fera le plus
d'impression sur cet enfant. Ne s'arrêtera-t-il pas au dernier, comme plus
conforme et moins disproportionné que l'autre à la petitesse de son esprit ? Il
ne faut pas m'alléguer que les pensées de l'enfance sont d'elles-mêmes assez
enfantines, sans y joindre encore de nouvelles badineries. Ces badineries ne
sont telles qu'en apparence ; car dans le fond elles portent un sens très
solide. Et comme, par la définition du point, de la ligne, de la surface, et
par d'autres principes très familiers, nous parvenons à des connaissances qui
mesurent enfin le ciel et la terre, de même aussi, par les raisonnements et
conséquences que l'on peut tirer de ces fables, on se forme le jugement et les
moeurs, on se rend capable des grandes choses.
Elles ne sont pas seulement morales, elles
donnent encore d'autres connaissances. Les propriétés des animaux et leurs
divers caractères y sont exprimés ; par conséquent les nôtres aussi, puisque
nous sommes l'abrégé de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les créatures
irraisonnables. Quand Prométhée voulut former l'homme, il prit la qualité
dominante de chaque bête. De ces pièces si différentes il composa notre espèce,
il fit cet ouvrage qu'on appelle le petit monde. Ainsi ces fables sont un tableau
où chacun de nous se trouve dépeint. Ce qu'elles nous représentent confirme les
personnes d'âge avancé dans les connaissances que l'usage leur a données, et
apprend aux enfants ce qu'il faut qu'ils sachent. Comme ces derniers sont
nouveaux venus dans le monde, ils n'en connaissent pas encore les habitants,
ils ne se connaissent pas eux-mêmes. On ne les doit laisser dans cette
ignorance que le moins qu'on peut : il leur faut apprendre ce que c'est qu'un
lion, un renard, ainsi du reste ; et pourquoi l'on compare quelquefois un homme
à ce renard ou à ce lion. C'est à quoi les fables travaillent : les premières
notions de ces choses proviennent d'elles.
J'ai déjà passé la longueur ordinaire des
préfaces ; cependant je n'ai pas encore rendu raison de la conduite de mon
ouvrage. L'apologue est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le
corps, l'autre l'âme. Le corps est la fable ; l'âme, la moralité. Aristote
n'admet dans la fable que les animaux ; il en exclut les hommes et les plantes.
Cette règle est moins de nécessité que de bienséance, puisque ni Ésope, ni
Phèdre, ni aucun des fabulistes, ne l'a gardée ; tout au contraire de la
moralité, dont aucun ne se dispense. Que s'il m'est arrivé de le faire, ce n'a
été que dans les endroits où elle n'a pu entrer avec grâce, et où il est aisé
au lecteur de la suppléer. On ne considère en France que ce qui plaît : c'est
la grande règle, et pour ainsi dire la seule. Je n'ai donc pas cru que ce fût
un crime de passer par-dessus les anciennes coutumes lorsque je ne pouvais les
mettre en usage sans leur faire tort. Du temps d'Ésope la fable était contée
simplement, la moralité séparée, et toujours ensuite. Phèdre est venu, qui ne
s'est pas assujetti à cet ordre : il embellit la narration, et transporte quelquefois
la moralité de la fin au commencement. Quand il serait nécessaire de lui
trouver place, je ne manque à ce précepte que pour en observer un qui n'est pas
moins important. C'est Horace qui nous le donne. Cet auteur ne veut pas qu'un
écrivain s'opiniâtre contre l'incapacité de son esprit, ni contre celle de sa
matière. Jamais, à ce qu'il prétend, un homme qui veut réussir n'en vient
jusque-là : il abandonne les choses dont il voit bien qu'il ne saurait rien
faire de bon.
Et quae
Desperat tractata nitescere posse
relinquit.
C'est
ce que j'ai fait à l'égard de quelques moralités du succès desquelles je n'ai
pas bien espéré.
Il ne reste plus qu'à parler de la vie
d'Ésope. Je ne vois presque personne qui ne tienne pour fabuleuse celle que
Planude nous a laissée. On s'imagine que cet auteur a voulu donner à son héros
un caractère et des aventures qui répondissent à ses fables. Cela m'a paru
d'abord spécieux ; mais j'ai trouvé à la fin peu de certitude en cette
critique. Elle est en partie fondée sur ce qui se passe entre Xantus et Ésope :
on y trouve trop de niaiseries ; et qui est le sage à qui de pareilles choses
n'arrivent point ? Toute la vie de Socrate n'a pas été sérieuse. Ce qui me
confirme en mon sentiment, c'est que le caractère que Planude donne à Ésope est
semblable à celui que Plutarque lui a donné dans son banquet des sept sages,
c'est-à-dire d'un homme subtil, et qui ne laisse rien passer. On me dira que le
banquet des sept sages est aussi une invention. Il est aisé de douter de tout ;
quant à moi, je ne vois pas bien pourquoi Plutarque aurait voulu imposer à la
postérité dans ce traité-là, lui qui fait profession d'être véritable partout
ailleurs, et de conserver à chacun son caractère. Quand cela serait, je ne
saurais que mentir sur la foi d'autrui ; me croira-t-on moins que si je
m'arrête à la mienne ? Car ce que je puis est de composer un tissu de mes
conjectures, lequel j'intitulerai Vie d 'Ésope. Quelque vraisemblable que je le
rende, on ne s'y assurera pas ; et fable pour fable, le lecteur préférera
toujours celle de Planude à la mienne.
La vie
d'Ésope le Phrygien
Nous n'avons rien d'assuré touchant la
naissance d'Homère et d'Ésope. À peine même sait-on ce qui leur est arrivé de
plus remarquable. C'est de quoi il y a lieu de s'étonner, vu que l'histoire ne
rejette pas des choses moins agréables et moins nécessaires que celle-là. Tant
de destructeurs de nations, tant de princes sans mérite, ont trouvé des gens
qui nous ont appris jusqu'aux moindres particularités de leur vie, et nous
ignorons les plus importantes de celles d'Ésope et d'Homère, c'est-à-dire des
deux personnages qui ont le mieux mérité des siècles suivants. Car Homère n'est
pas seulement le père des dieux, c'est aussi celui des bons poètes. Quant à
Ésope, il me semble qu'on le devait mettre au nombre des sages dont la Grèce
s'est vantée, lui qui enseignait la véritable sagesse, et qui l'enseignait avec
bien plus d'art que ceux qui en donnent des définitions et des règles. On a
véritablement recueilli les vies de ces deux grands hommes ; mais la plupart
des savants les tiennent toutes deux fabuleuses ; particulièrement celle que
Planude a écrite. Pour moi je n'ai pas voulu m'engager dans cette critique.
Comme Planude vivait dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à Ésope
ne devait pas être encore éteinte, j'ai cru qu'il savait par tradition ce qu'il
a laissé. Dans cette croyance, je l'ai suivi, sans retrancher de ce qu'il a dit
d'Ésope que ce qui m'a semblé trop puéril, ou qui s'écartait en quelque façon de
la bienséance .
Ésope était phrygien, d'un bourg appelé
Amorium. Il naquit vers la cinquante-septième olympiade, quelque deux cents ans
après la fondation de Rome. On ne saurait dire s'il eut sujet de remercier la
nature, ou bien de se plaindre d'elle : car en le douant d'un très bel esprit,
elle le fit naître difforme et laid de visage, ayant à peine figure d'homme,
jusqu'à lui refuser presque entièrement l'usage de la parole. Avec ces défauts,
quand il n'aurait pas été de condition à être esclave, il ne pouvait manquer de
le devenir. Au reste, son âme se maintint toujours libre et indépendante de la
fortune.
Le premier maître qu'il eut l'envoya aux
champs labourer la terre ; soit qu'il le jugeât incapable de toute autre chose,
soit pour s'ôter de devant les yeux un objet si désagréable. Or il arriva que
ce maître étant allé voir sa maison des champs, un paysan lui donna des figues
: il les trouva belles, et les fit serrer fort soigneusement, donnant ordre à
son sommelier, appelé Agathopus, de les lui apporter au sortir du bain. Le
hasard voulut qu'Ésope eut affaire dans le logis. Aussitôt qu'il y fut entré,
Agathopus se servit de l'occasion, et mangea les figues avec quelques-uns de
ses camarades ; puis ils rejetèrent cette friponnerie sur Ésope, ne croyant pas
qu'il se pût jamais justifier, tant il était bègue, et paraissait idiot. Les
châtiments dont les Anciens usaient envers leurs esclaves étaient fort cruels,
et cette faute très punissable. Le pauvre Ésope se jeta aux pieds de son maître
; et se faisant entendre du mieux qu'il put, il témoigna qu'il demandait pour
toute grâce qu'on sursît de quelques moments sa punition. Cette grâce lui ayant
été accordée, il alla quérir de l'eau tiède, la but en présence de son
seigneur, se mit les doigts dans la bouche, et ce qui s'ensuit, sans rendre
autre chose que cette eau seule. Après s'être ainsi justifié, il fit signe
qu'on obligeât les autres d'en faire autant. Chacun demeura surpris : on
n'aurait pas cru qu'une telle invention pût partir d'Ésope. Agathopus et ses
camarades ne parurent point étonnés. Ils burent de l'eau comme le Phrygien
avait fait, et se mirent les doigts dans la bouche ; mais ils se gardèrent bien
de les enfoncer trop avant. L'eau ne laissa pas d'agir, et de mettre en
évidence les figues toutes crues encore et toutes vermeilles. Par ce moyen
Ésope se garantit ; ses accusateurs furent punis doublement, pour leur
gourmandise et pour leur méchanceté.
Le lendemain, après que leur maître fut
parti, et le Phrygien étant à son travail ordinaire, quelques voyageurs égarés
(aucuns disent que c'étaient des prêtres de Diane) le prièrent au nom de
Jupiter Hospitalier qu'il leur enseignât le chemin qui conduisait à la ville.
Ésope les obligea premièrement de se reposer à l'ombre ; puis leur ayant
présenté une légère collation, il voulut être leur guide, et ne les quitta
qu'après qu'il les eut remis dans leur chemin. Les bonnes gens levèrent les
mains au ciel, et prièrent Jupiter de ne pas laisser cette action charitable
sans récompense. À peine Ésope les eut quittés, que le chaud et la lassitude le
contraignirent de s'endormir. Pendant son sommeil il s'imagina que la Fortune
était debout devant lui, qui lui déliait la langue, et par même moyen lui
faisait présent de cet art dont on peut dire qu'il est l'auteur. Réjoui de
cette aventure, il s'éveilla en sursaut ; et en s'éveillant : " Qu'est
ceci ? dit-il ; ma voix est devenue libre ; je prononce bien un râteau, une
charrue, tout ce que je veux. "
Cette merveille fut cause qu'il changea de
maître. Car comme un certain Zénas qui était là en qualité d'économe et qui
avait l'oeil sur les esclaves, en eut battu un outrageusement pour une faute
qui ne le méritait pas, Ésope ne put s'empêcher de le reprendre, et le menaça
que ses mauvais traitements seraient sus. Zénas, pour le prévenir et pour se
venger de lui, alla dire au maître qu'il était arrivé un prodige dans sa
maison, que le Phrygien avait recouvré la parole, mais que le méchant ne s'en
servait qu'à blasphémer, et à médire de leur seigneur. Le maître le crut, et
passa bien plus avant ; car il lui donna Ésope avec liberté d'en faire ce qu'il
voudrait. Zénas de retour aux champs, un marchand l'alla trouver, et lui
demanda si pour de l'argent il le voulait accommoder de quelque bête de somme. "
Non pas cela, dit Zénas, je n'en ai pas le pouvoir ; mais je te vendrai, si tu
veux, un de nos esclaves. " Là-dessus ayant fait venir Ésope, le marchand
dit : " Est-ce afin de te moquer que tu me proposes l'achat de ce
personnage ? On le prendrait pour un outre. " Dès que le marchand eut
ainsi parlé, il prit congé d'eux, partie murmurant, partie riant de ce bel
objet. Ésope le rappela, et lui dit : " Achète-moi hardiment : je ne te
serai pas inutile. Si tu as des enfants qui crient et qui soient méchants, ma
mine les fera taire : on les menacera de moi comme de la Bête. " Cette
raillerie plut au marchand. Il acheta notre Phrygien trois oboles, et dit en
riant : " Les dieux soient loués ; je n'ai pas fait grande acquisition, à
la vérité ; aussi n'ai-je pas déboursé grand argent. "
Entre autres denrées, ce marchand
trafiquait d'esclaves ; si bien qu'allant à Éphèse pour se défaire de ceux
qu'il avait, ce que chacun d'eux devait porter pour la commodité du voyage fut
départi selon leur emploi et selon leurs forces. Ésope pria que l'on eût égard
à sa taille ; qu'il était nouveau venu, et devait être traité doucement. "
Tu ne porteras rien, si tu veux ", lui repartirent ses camarades. Ésope se
piqua d'honneur, et voulut avoir sa charge comme les autres. On le laissa donc
choisir. Il prit le panier au pain ; c'était le fardeau le plus pesant. Chacun
crut qu'il l'avait fait par bêtise ; mais dès la dînée le panier fut entamé, et
le Phrygien déchargé d'autant ; ainsi le soir, et de même le lendemain, de
façon qu'au bout de deux jours il marchait à vide. Le bon sens et le
raisonnement du personnage furent admirés.
Quant au marchand, il se défit de tous ses
esclaves, à la réserve d'un grammairien, d'un chantre et d'Ésope, lesquels il
alla exposer en vente à Samos. Avant que de les mener sur la place, il fit
habiller les deux premiers le plus proprement qu'il put, comme chacun farde sa
marchandise. Ésope, au contraire, ne fut vêtu que d'un sac, et placé entre ses
deux compagnons, afin de leur donner lustre. Quelques acheteurs se
présentèrent, entre autres un philosophe appelé Xantus. Il demanda au
grammairien et au chantre ce qu'ils savaient faire : " Tout ",
reprirent-ils. Cela fit rire le Phrygien, on peut s'imaginer de quel air.
Planude rapporte qu'il s'en fallut peu qu'on ne prît la fuite, tant il fit une
effroyable grimace. Le marchand fit son chantre mille oboles, son grammairien
trois mille ; et en cas que l'on achetât l'un des deux, il devait donner Ésope
par-dessus le marché. La cherté du grammairien et du chantre dégoûta Xantus.
Mais, pour ne pas retourner chez soi sans avoir fait quelque emplette, ses
disciples lui conseillèrent d'acheter ce petit bout d'homme, qui avait ri de si
bonne grâce : on en ferait un épouvantail ; il divertirait les gens par sa
mine. Xantus se laissa persuader, et fit prix d'Ésope à soixante oboles. Il lui
demanda, devant que de l'acheter, à quoi il lui serait propre, comme il l'avait
demandé à ses camarades. Ésope répondit : " À rien ", puisque les
deux autres avaient tout retenu pour eux. Les commis de la douane remirent
généreusement à Xantus le sou pour livre, et lui en donnèrent quittance sans
rien payer.
Xantus avait une femme de goût assez
délicat, et à qui toutes sortes de gens ne plaisaient pas ; si bien que de lui
aller présenter sérieusement son nouvel esclave, il n'y avait pas d'apparence,
à moins qu'il ne la voulût mettre en colère et se faire moquer de lui. Il jugea
plus à propos d'en faire un sujet de plaisanterie, et alla dire au logis qu'il
venait d'acheter un jeune esclave le plus beau du monde et le mieux fait. Sur
cette nouvelle, les filles qui servaient sa femme se pensèrent battre à qui
l'aurait pour son serviteur ; mais elles furent bien étonnées quand le
personnage parut. L'une se mit la main devant les yeux, l'autre s'enfuit,
l'autre fit un cri. La maîtresse du logis dit que c'était pour la chasser qu'on
lui amenait un tel monstre ; qu'il y avait longtemps que le philosophe se
lassait d'elle. De parole en parole, le différend s'échauffa jusqu'à tel point
que la femme demanda son bien, et voulut se retirer chez ses parents. Xantus
fit tant par sa patience, et Ésope par son esprit, que les choses
s'accommodèrent. On ne parla plus de s'en aller, et peut-être que
l'accoutumance effaça à la fin une partie de la laideur du nouvel esclave.
Je laisserai beaucoup de petites choses où
il fit paraître la vivacité de son esprit : car quoiqu'on puisse juger par là
de son caractère, elles sont de trop peu de conséquence pour en informer la
postérité. Voici seulement un échantillon de son bon sens et de l'ignorance de
son maître. Celui-ci alla chez un jardinier se choisir lui-même une salade. Les
herbes cueillies, le jardinier le pria de lui satisfaire l'esprit sur une
difficulté qui regardait la philosophie aussi bien que le jardinage. C'est que
les herbes qu'il plantait et qu'il cultivait avec un grand soin ne profitaient
point, tout au contraire de celles que la terre produisait d'elle-même, sans
culture ni amendement. Xantus rapporta le tout à la Providence, comme on a coutume
de faire quand on est court : Ésope se mit à rire ; et ayant tiré son maître à
part, il lui conseilla de dire à ce jardinier qu'il lui avait fait une réponse
ainsi générale, parce que la question n'était pas digne de lui ; il le laissait
donc avec son garçon, qui assurément le satisferait. Xantus s'étant allé
promener d'un autre côté du jardin, Ésope compara la terre à une femme qui
ayant des enfants d'un premier mari en épouserait un second qui aurait aussi
des enfants d'une autre femme : sa nouvelle épouse ne manquerait pas de
concevoir de l'aversion pour ceux-ci, et leur ôterait la nourriture, afin que
les siens en profitassent. Il en était ainsi de la terre, qui n'adoptait
qu'avec peine les productions du travail et de la culture, et qui réservait toute
sa tendresse et tous ses bienfaits pour les siennes seules ; elle était marâtre
des unes, et mère passionnée des autres. Le jardinier parut si content de cette
raison, qu'il offrit à Ésope tout ce qui était dans son jardin.
Il arriva quelque temps après un grand
différend entre le philosophe et sa femme. Le philosophe, étant de festin, mit
à part quelques friandises, et dit à Ésope : " Va porter ceci à ma bonne
amie. " Ésope l'alla donner à une petite chienne qui était les délices de
son maître. Xantus de retour ne manqua pas de demander des nouvelles de son
présent, et si on l'avait trouvé bon. Sa femme ne comprenait rien à ce langage
: on fit venir Ésope pour l'éclaircir. Xantus, qui ne cherchait qu'un prétexte
pour le faire battre, lui demanda s'il ne lui avait pas dit expressément :
" Va-t'en porter de ma part ces friandises à ma bonne amie. " Ésope
répondit là-dessus que la bonne amie n'était pas la femme, qui pour la moindre
parole menaçait de faire un divorce : c'était la chienne qui endurait tout, et
qui revenait faire caresses après qu'on l'avait battue. Le philosophe demeura
court ; mais sa femme entra dans une telle colère qu'elle se retira d'avec lui.
Il n'y eut parent ni ami par qui Xantus ne lui fît parler, sans que les raisons
ni les prières y gagnassent rien. Ésope s'avisa d'un stratagème. Il acheta
force gibier, comme pour une noce considérable, et fit tant qu'il fut rencontré
par un des domestiques de sa maîtresse. Celui-ci lui demanda pourquoi tant
d'apprêts. Ésope lui dit que son maître ne pouvant obliger sa femme de revenir
en allait épouser une autre. Aussitôt que la dame sut cette nouvelle, elle
retourna chez son mari, par esprit de contradiction, ou par jalousie. Ce ne fut
pas sans la garder bonne à Ésope, qui tous les jours faisait de nouvelles
pièces à son maître, et tous les jours se sauvait du châtiment par quelque
trait de subtilité. Il n'était pas possible au philosophe de le confondre.
Un certain jour de marché, Xantus qui
avait dessein de régaler quelques-uns de ses amis, lui commanda d'acheter ce
qu'il y aurait de meilleur, et rien autre chose. " Je t'apprendrai ",
dit en soi-même le Phrygien, " à spécifier ce que tu souhaites, sans t'en
remettre à la discrétion d'un esclave. " Il n'acheta que des langues,
lesquelles il fit accommoder à toutes les sauces, l'entrée, le second,
l'entremets, tout ne fut que langues. Les conviés louèrent d'abord le choix de
ces mets, à la fin, ils s'en dégoûtèrent." Ne t'ai-je pas commandé, dit
Xantus, d'acheter ce qu'il y aurait de meilleur ? - Et qu'y a-t-il de meilleur
que la langue ? reprit Ésope. C'est le lien de la vie civile, la clef des
sciences, l'organe de la vérité et de la raison. Par elle on bâtit les villes
et on les police ; on instruit ; on persuade ; on règne dans les assemblées ;
on s'acquitte du premier de tous les devoirs, qui est de louer les dieux. - Eh
bien, dit Xantus, qui prétendait l'attraper, achète-moi demain ce qui est de
pire : ces mêmes personnes viendront chez moi ; et je veux diversifier. "
Le lendemain Ésope ne fit servir que le même mets, disant que la langue est la
pire chose qui soit au monde. C'est la mère de tous débats, la nourrice des
procès, la source des divisions et des guerres. Si l'on dit qu'elle est
l'organe de la vérité, c'est aussi celui de l'erreur, et qui pis est de la
calomnie. Par elle on détruit les villes, on persuade de méchantes choses. Si
d'un côté elle loue les dieux, de l'autre elle profère des blasphèmes contre
leur puissance. Quelqu'un de la compagnie dit à Xantus que véritablement ce
valet lui était fort nécessaire ; car il savait le mieux du monde exercer la
patience d'un philosophe. " De quoi vous mettez-vous en peine ? reprit
Ésope. - Et trouve-moi, dit Xantus, un homme qui ne se mette en peine de rien.
"
Ésope alla le lendemain sur la place ; et
voyant un paysan qui regardait toutes choses avec la froideur et l'indifférence
d'une statue, il amena ce paysan au logis : " Voilà, dit-il à Xantus,
l'homme sans souci que vous demandez. " Xantus commanda à sa femme de faire
chauffer de l'eau de la mettre dans un bassin, puis de laver elle-même les
pieds de son nouvel hôte. Le paysan la laissa faire, quoiqu'il sût fort bien
qu'il ne méritait pas cet honneur ; mais il disait en lui-même : " C'est
peut-être la coutume d'en user ainsi. " On le fit asseoir au haut bout ;
il prit sa place sans cérémonie. Pendant le repas, Xantus ne fit autre chose
que blâmer son cuisinier ; rien ne lui plaisait : ce qui était doux, il le
trouvait trop salé, et ce qui était trop salé, il le trouvait doux. L'homme
sans souci le laissait dire, et mangeait de toutes ses dents. Au dessert on mit
sur la table un gâteau que la femme du philosophe avait fait : Xantus le trouva
mauvais, quoiqu'il fût très bon. " Voilà, dit-il la pâtisserie la plus
méchante que j'aie jamais mangée ; il faut brûler l'ouvrière ; car elle ne fera
de sa vie rien qui vaille : qu'on apporte des fagots. - Attendez, dit le paysan
; je m'en vais quérir ma femme ; on ne fera qu'un bûcher pour toutes les deux.
" Ce dernier trait désarçonna le philosophe, et lui ôta l'espérance de
jamais attraper le Phrygien.
Or ce n'était pas seulement avec son
maître qu'Ésope trouvait occasion de rire et de dire de bons mots. Xantus
l'avait envoyé en certain endroit ; il rencontra en chemin le magistrat, qui lui
demanda où il allait. Soit qu'Ésope fût distrait, ou pour une autre raison, il
répondit qu'il n'en savait rien. Le magistrat, tenant à mépris et irrévérence
cette réponse, le fit mener en prison. Comme les huissiers le conduisaient :
" Ne voyez-vous pas dit-il, que j'ai très bien répondu ? Savais-je qu'on
me ferait aller où je vas ? "Le magistrat le fit relâcher, et trouva
Xantus heureux d'avoir un esclave si plein d'esprit.
Xantus, de sa part, voyait par là de
quelle importance il lui était de ne point affranchir Ésope et combien la
possession d'un tel esclave lui faisait d'honneur. Même un jour, faisant la
débauche avec ses disciples, Ésope, qui les servait, vit que les fumées leur
échauffaient déjà la cervelle, aussi bien au maître qu'aux écoliers. " La
débauche de vin, leur dit-il, a trois degrés : le premier de volupté, le
second, d'ivrognerie, le troisième, de fureur. " On se moqua de son
observation et on continua de vider les pots. Xantus s'en donna jusqu'à perdre
la raison et à se vanter qu'il boirait la mer. Cela fit rire la compagnie.
Xantus soutint ce qu'il avait dit, gagea sa maison qu'il boirait la mer tout
entière, et pour assurance de la gageure il déposa l'anneau qu'il avait au
doigt. Le jour suivant, que les vapeurs de Bacchus furent dissipées, Xantus fut
extrêmement surpris de ne plus trouver son anneau, lequel il tenait fort cher.
Ésope lui dit qu'il était perdu, et que sa maison l'était aussi, par la gageure
qu'il avait faite. Voilà le philosophe bien alarmé. Il pria Ésope de lui enseigner
une défaite. Ésope s'avisa de celle-ci.
Quand le jour que l'on avait pris pour
l'exécution de la gageure fut arrivé, tout le peuple de Samos accourut au
rivage de la mer pour être témoin de la honte du philosophe. Celui de ses
disciples qui avait gagé contre lui triomphait déjà. Xantus dit à l'assemblée :
" Messieurs, j'ai gagé véritablement que je boirais toute la mer, mais non
pas les fleuves qui entrent dedans. C'est pourquoi que celui qui a gagé contre
moi détourne leurs cours ; et puis je ferai ce que je me suis vanté de faire.
" Chacun admira l'expédient que Xantus avait trouvé pour sortir à son
honneur d'un si mauvais pas. Le disciple confessa qu'il était vaincu, et
demanda pardon à son maître. Xantus fut reconduit jusqu'en son logis avec acclamations.
Pour récompense, Ésope lui demanda la liberté. Xantus la lui refusa, et dit que
le temps de l'affranchir n'était pas encore venu : si toutefois les dieux
l'ordonnaient ainsi, il y consentait ; partant, qu'il prît garde au premier
présage qu'il aurait étant sorti du logis : s'il était heureux, et que, par
exemple, deux corneilles se présentassent à sa vue, la liberté lui serait
donnée ; s'il n'en voyait qu'une, qu'il ne se lassât point d'être esclave.
Ésope sortit aussitôt. Son maître était logé à l'écart, et apparemment vers un
lieu couvert de grands arbres. À peine notre Phrygien fut hors, qu'il aperçut
deux corneilles qui s'abattirent sur le plus haut. Il en alla avertir son
maître, qui voulut voir lui-même s'il disait vrai. Tandis que Xantus venait,
l'une des corneilles s'envola. " Me tromperas-tu toujours ? dit-il à
Ésope. Qu'on lui donne les étrivières. " L'ordre fut exécuté. Pendant le
supplice du pauvre Ésope, on vint inviter Xantus à un repas : il promit qu'il
s'y trouverait. " Hélas ! s'écria Ésope, les présages sont bien menteurs !
Moi, qui ai vu deux corneilles, je suis battu ; mon maître, qui n'en a vu
qu'une, est prié de noces. " Ce mot plut tellement à Xantus, qu'il
commanda qu'on cessât de fouetter Ésope ; mais quant à la liberté, il ne se
pouvait résoudre à la lui donner, encore qu'il la lui promît en diverses
occasions.
Un jour, ils se promenaient tous deux
parmi de vieux monuments, considérant avec beaucoup de plaisir les inscriptions
qu'on y avait mises. Xantus en aperçut une qu'il ne put entendre, quoiqu'il
demeurât longtemps à en chercher l'explication. Elle était composée des
premières lettres de certains mots. Le philosophe avoua ingénument que cela
passait son esprit. " Si je vous fais trouver un trésor par le moyen de ces
lettres, lui dit Ésope, quelle récompense aurai-je ? " Xantus lui promit
la liberté, et la moitié du trésor. " Elles signifient, poursuivit Ésope,
qu'à quatre pas de cette colonne nous en rencontrerons un. " En effet, ils
le trouvèrent, après avoir creusé quelque peu dans la terre. Le philosophe fut
sommé de tenir parole ; mais il reculait toujours. " Les dieux me gardent
de t'affranchir, dit-il à Ésope, que tu ne m'aies donné avant cela
l'intelligence de ces lettres : ce me sera un autre trésor plus précieux que
celui lequel nous avons trouvé. - On les a ici gravées, poursuivit Ésope, comme
étant les premières lettres de ces mots :
c'est-à-dire
: "Si vous reculez quatre pas, et que vous creusiez, vous trouverez un
trésor. " - Puisque tu es si subtil, repartit Xantus, j'aurais tort de me
défaire de toi : n'espère donc pas que je t'affranchisse. - Et moi, répliqua
Ésope, je vous dénoncerai au Roi Denys ; car c'est à lui que le trésor
appartient, et ces mêmes lettres commencent d'autres mots qui le signifient.
" Le philosophe intimidé dit au Phrygien qu'il prît sa part de l'argent,
et qu'il n'en dît mot ; de quoi Ésope déclara ne lui avoir aucune obligation,
ces lettres ayant été choisies de telle manière qu'elles enfermaient un triple
sens, et signifiaient encore : " En vous en allant, vous partagerez le
trésor que vous aurez rencontré. " Dès qu'ils furent de retour, Xantus
commanda que l'on enfermât le Phrygien, et que l'on lui mît les fers aux pieds,
de crainte qu'il n'allât publier cette aventure. " Hélas ! s'écria Ésope,
est-ce ainsi que les philosophes s'acquittent de leurs promesses ? Mais faites
ce que vous voudrez, il faudra que vous m'affranchissiez malgré vous. " Sa
prédiction se trouva vraie.
Il arriva un prodige qui mit fort en peine
les Samiens. Un aigle enleva l'anneau public (c'était apparemment quelque sceau
que l'on apposait aux délibérations du Conseil), et le fit tomber au sein d'un
esclave. Le philosophe fut consulté là-dessus, et comme étant philosophe, et
comme étant un des premiers de la République. Il demanda temps, et eut recours
à son oracle ordinaire ; c'était Ésope. Celui-ci lui conseilla de le produire
en public, parce que, s'il rencontrait bien, l'honneur en serait toujours à son
maître, sinon, il n'y aurait que l'esclave de blâmé. Xantus approuva la chose,
et le fit monter à la tribune aux harangues. Dès qu'on le vit, chacun s'éclata
de rire ; personne ne s'imagina qu'il pût rien partir de raisonnable d'un homme
fait de cette manière. Ésope leur dit qu'il ne fallait pas considérer la forme
du vase, mais la liqueur qui y était enfermée. Les Samiens lui crièrent qu'il
dît donc sans crainte ce qu'il jugeait de ce prodige. Ésope s'en excusa sur ce
qu'il n'osait le faire. " La fortune disait-il, avait mis un débat de
gloire entre le maître et l'esclave : si l'esclave disait mal, il serait battu,
s'il disait mieux que le maître, il serait battu encore. " Aussitôt on
pressa Xantus de l'affranchir. Le philosophe résista longtemps. À la fin le
prévôt de ville le menaça de le faire de son office, et en vertu du pouvoir
qu'il en avait comme magistrat : de façon que le philosophe fut obligé de
donner les mains. Cela fait, Ésope dit que les Samiens étaient menacés de
servitude par ce prodige ; et que l'aigle enlevant leur sceau ne signifiait autre
chose qu'un Roi puissant, qui voulait les assujettir.
Peu de temps après, Crésus, Roi des
Lydiens, fit dénoncer à ceux de Samos qu'ils eussent à se rendre ses
tributaires ; sinon, qu'il les y forcerait par les armes. La plupart étaient
d'avis qu'on lui obéît. Ésope leur dit que la Fortune présentait deux chemins
aux hommes : l'un de liberté, rude et épineux au commencement, mais dans la
suite très agréable ; l'autre, d'esclavage, dont les commencements étaient plus
aisés, mais la suite laborieuse. C'était conseiller assez intelligiblement aux
Samiens de défendre leur liberté. Ils renvoyèrent l'ambassadeur de Crésus avec
peu de satisfaction. Crésus se mit en état de les attaquer. L'ambassadeur lui
dit que tant qu'ils auraient Ésope avec eux, il aurait peine à les réduire à
ses volontés, vu la confiance qu'ils avaient au bon sens du personnage. Crésus
le leur envoya demander, avec promesse de leur laisser la liberté s'ils le lui
livraient. Les principaux de la ville trouvèrent ces conditions avantageuses,
et ne crurent pas que leur repos leur coûtât trop cher quand ils l'achèteraient
aux dépens d'Ésope. Le Phrygien leur fit changer de sentiment, en leur contant
que les Loups et les Brebis ayant fait un traité de paix, celles-ci donnèrent
leurs Chiens pour otages. Quand elles n'eurent plus de défenseurs, les Loups
les étranglèrent avec moins de peine qu'ils ne faisaient. Cet apologue fit son
effet : les Samiens prirent une délibération toute contraire à celle qu'ils
avaient prise.
Ésope voulut toutefois aller vers Crésus,
et dit qu'il les servirait plus utilement étant près du Roi, que s'il demeurait
à Samos. Quand Crésus le vit, il s'étonna qu'une si chétive créature lui eût
été un si grand obstacle. " Quoi ! voilà celui qui fait qu'on s'oppose à
mes volontés ! " s'écria-t-il. Ésope se prosterna à ses pieds. " Un
homme prenait des Sauterelles, dit-il ; une Cigale lui tomba aussi sous la
main. Il s'en allait la tuer, comme il avait fait les Sauterelles. "Que
vous ai-je fait ? dit-elle à cet homme : je ne ronge point vos blés ; je ne
vous procure aucun dommage ; vous ne trouverez en moi que la voix, dont je me
sers fort innocemment. Grand Roi, je ressemble à cette Cigale ; je n'ai que la
voix, et ne m'en suis point servi pour vous offenser. " Crésus, touché
d'admiration et de pitié, non seulement lui pardonna, mais il laissa en repos
les Samiens à sa considération.
En ce temps-là, le Phrygien composa ses
fables, lesquelles il laissa au Roi de Lydie, et fut envoyé par lui vers les
Samiens, qui décernèrent à Ésope de grands honneurs. Il lui prit aussi envie de
voyager, et d'aller par le monde, s'entretenant de diverses choses avec ceux
que l'on appelait philosophes. Enfin il se mit en grand crédit près de Lycérus,
Roi de Babylone. Les rois d'alors s'envoyaient les uns aux autres des problèmes
à soudre sur toutes sortes de matières, à condition de se payer une espèce de
tribut ou d'amende, selon qu'ils répondraient bien ou mal aux questions
proposées : en quoi Lycérus, assisté d'Ésope, avait toujours l'avantage, et se
rendait illustre parmi les autres, soit à résoudre, soit à proposer.
Cependant notre Phrygien se maria ; et, ne pouvant avoir d'enfants, il adopta un jeune homme d'extraction noble, appelé Ennus. Celui-ci le paya d'ingratitude, et fut si méchant que d'oser souiller le lit de son bien-facteur. Cela étant venu à la connaissance d'Ésope, il le chassa. L'autre afin de s'en venger contrefit des lettres par lesquelles il semblait qu'Ésope eût intelligence avec les rois qui étaient émules de Lycérus. Lycérus persuadé par le cachet et par la signature de ces lettres commanda à un de ses of