7ton beau temple, si jamais j'ai brûlé
pour toi les cuisses grasses des taureaux et des chèvres, exauce
mon vœu : que les Danaens expient mes larmes sous tes flèches !Il
parla ainsi en priant, et Phoibos Apollon l'entendit et, du sommet Olympien,
il se précipita, irrité dans son cœur, portant l'arc sur
ses épaules, avec le plein carquois. Et les flèches sonnaient
sur le dos du Dieu irrité, à chacun de ses mouvements. Et
il allait, semblable à la nuit.Assis à l'écart,
loin des nefs, il lança une flèche, et un bruit terrible
sortit de l'arc d'argent. Il frappa les mulets d'abord et les chiens rapides;
mais, ensuite, il perça les hommes eux-mêmes du trait qui
tue. Et sans cesse les bûchers brûlaient, lourds de cadavres.Depuis
neuf jours les flèches divines sifflaient à travers l'armée;
et, le dixième, Achille convoqua les peuples dans l'agora. Hèrè
aux bras blancs le lui avait inspiré, anxieuse des Danaens et les
voyant périr. Et quand ils furent tous réunis, se levant
au milieu d'eux, Achille aux pieds rapides parla ainsi : -Atréide,
je pense qu'il nous faut reculer et reprendre nos courses errantes sur
la mer, si toutefois nous évitons la mort, car, toutes deux, la
guerre et la contagion domptent les Akhaiens. Hâtons-nous d'interroger
un divinateur ou un sacrificateur, ou un interprète des songes,
car le songe vient de Zeus. Qu'il dise pourquoi Phoibos Apollon est irrité,
soit qu'il nous reproche des vœux négligés ou qu'il demande
des hécatombes promises. Sachons si, content de la graisse fumante
des agneaux et des belles chèvres, il écartera de nous cette
contagion.Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et le Thestoride Kalkhas,
l'excellent divinateur, se leva. Il savait les choses présentes,
futures et passées, et il avait conduit à Ilios les nefs
Akhaiennes, à l'aide de la science sacrée dont l'avait doué
Phoibos Apollon. Très sage, il dit dans l'agora :- Ô Achille,
cher à Zeus, tu m'ordonnes d'expliquer la colère du roi Apollon
l'Archer. Je le ferai, mais promets d'abord et jure que tu me défendras
de ta parole et de tes mains; car, sans doute, je vais irriter l'homme
qui commande à tous les Argiens et à qui tous les Akhaiens
obéissent. Un roi est trop puissant contre un inférieur qui
l'irrite. Bien que, dans l'instant, il refrène sa colère,
il l'assouvit un jour, après l'avoir couvée dans son cœur.
Dis-moi donc que tu me protégeras.Et Achille aux pieds rapides,
lui répondant, parla ainsi :- Dis sans peur ce que tu sais. Non
! par Apollon, cher à Zeus, et dont tu découvres aux Danaens
les volontés sacrées, non nul d'entre eux, Kalkhas, moi vivant
et les yeux ouverts, ne portera sur toi des mains violentes auprès
des nefs creuses, quand même tu nommerais Agamemnôn, qui se
glorifie d'être le plus puissant des Akhaiens.Et le divinateur
irréprochable prit courage et dit :- Apollon ne vous reproche
ni vœux ni hécatombes mais il venge son sacrificateur, qu'Agamemnôn
a couvert d'opprobre, car il n'a point délivré sa fille,
dont il a refusé le prix d'affranchissement. Et c'est pour cela
que l'Archer Apollon vous accable de maux; et il vous en accablera, et
il n'écartera point les lourdes Kères de la contagion, que
vous n'ayez rendu à son père bien-aimé la jeune fille
aux sourcils arqués, et qu'une hécatombe sacrée n'ait
été conduite à Khrysè. Alors nous apaiserons
le Dieu.Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et le héros Atréide
Agamemnôn, qui commande au loin, se leva, plein de douleur; et une
noire colère emplissait sa poitrine, et ses yeux étaient
pareils à des feux flambants. Furieux contre Kalkhas, il parla ainsi
:- Divinateur malheureux, jamais tu ne m'as rien dit d'agréable.
Les maux seuls te sont doux à prédire. Tu n'as jamais ni
bien parlé ni bien agi; et voici maintenant qu'au milieu des Danaens,
dans l'agora, tu prophétises que l'Archer Apollon nous accable de
maux parce que je n'ai point voulu recevoir le prix splendide de la vierge
Khrysèis, aimant mieux la retenir dans ma demeure lointaine. En
effet, je la préfère à Clytèmnestre, que j'ai
épousée vierge. Elle ne lui est inférieure ni par
le corps, ni par la taille, ni par l'intelligence, ni par l'habileté
aux travaux. Mais je la veux rendre. Je préfère le salut
des peuples à leur destruction. Donc, préparez-moi promptement
un prix, afin que, seul d'entre tous les Argiens, je ne sois point dépouillé.
Cela ne conviendrait point; car, vous le voyez, ma part m'est retirée.Et
le divin Achille aux pieds rapides lui répondit :- Très
orgueilleux Atréide, le plus avare des hommes, comment les magnanimes
Akhaiens te donneraient-ils un autre prix ? Avons-nous des dépouilles
à mettre en commun ? Celles que nous avons enlevées des villes
saccagées ont été distribuées, et il ne convient
point que les hommes en fassent un nouveau partage. Mais toi, remets cette
jeune fille à son Dieu, et nous, Akhaiens, nous te rendrons le triple
et le quadruple, si jamais Zeus nous donne de détruire Troie aux
fortes murailles.Et le roi Agamemnon, lui répondant, parla ainsi
:- Ne crois point me tromper, quelque brave que tu sois, Achille semblable
à un Dieu, car tu ne me séduiras ni ne me persuaderas. Veux-tu,
tandis que tu gardes ta Part, que je reste assis dans mon indigence, en
affranchissant cette jeune fille ? Si les magnanimes Akhaiens satisfont
mon cœur par un prix d'une valeur égale, soit. Sinon, je ravirai
le tien, ou celui d'Aias, ou celui d'Odyssens; et je l'emporterai, et celui-là
s'indignera vers qui j'irai. Mais nous songerons à ceci plus tard.
Donc, lançons une nef noire à la mer divine, munie d'avirons,
chargée d'une hécatombe, et faisons-y monter Khrysèis
aux belles joues, sous la conduite d'un chef, Aias, Idoméneus, ou
le divin Ulysse, ou toi-même, Pèléide, le plus effrayant
des hommes, afin d'apaiser l'archer Apollon par les sacrifices accomplis.Et
Achille aux pieds rapides, le regardant d'un œil sombre, parla ainsi :-
Ah ! revêtu d'impudence, âpre au gain ! Comment un seul d'entre
les Akhaiens se hâterait-il de t'obéir, soit qu'il faille
tendre une embuscade, soit qu'on doive combattre courageusement contre
les hommes ? Je ne suis point venu pour ma propre cause attaquer les Troyens
armés de lances, car ils ne m'ont jamais nui. Jamais ils ne m'ont
enlevé ni mes bœufs ni mes chevaux; jamais, dans la fructueuse Phthiè,
ils n'ont ravagé mes moissons : car un grand nombre de montagnes
ombragées et la mer sonnante nous séparent. Mais nous t'avons
suivi pour te plaire, impudent ! pour venger Ménélas et toi,
œil de chien ! Et tu ne t'en soucies ni ne t'en souviens, et tu me menaces
de m'enlever la récompense pour laquelle j'ai tant travaillé
et que m'ont donnée les fils des Akhaiens ! Certes, je n'ai jamais
une part égale à la tienne quand on saccage une ville Troyen
ne bien peuplée; et cependant mes mains portent le plus lourd fardeau
de la guerre impétueuse. Et, quand vient l'heure du partage, la
meilleure part est pour toi; et, ployant sous la fatigue du combat, je
retourne vers mes nefs, satisfait d'une récompense modique. Aujourd'hui,
je pars pour la Phthiè, car mieux vaut regagner ma demeure sur mes
nefs éperonnées. Et je ne pense point qu'après m'avoir
outragé tu recueilles ici des dépouilles et des richesses.Et
le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit :- Fuis, si ton
cœur t'y pousse. Je ne te demande point de rester pour ma cause. Mille
autres seront avec moi, surtout le très sage Zeus. Tu m'es le plus
odieux des rois nourris par le Kronide. Tu ne te plais que dans la dissension,
la guerre et le combat. Si tu es brave, c'est que les Dieux l'ont voulu
sans doute. Retourne dans ta demeure avec tes nefs et tes compagnons; commande
aux Myrmidones; je n'ai nul souci de ta colère, mais je te préviens
de ceci : puisque Phoibos Apollon m'enlève Khrysèis, je la
renverrai sur une de mes nefs avec mes compagnons, et moi-même j'irai
sous ta tente et j'en entraînerai Breisèis aux belles joues,
qui fut ton partage, afin que tu comprennes que je suis plus puissant que
toi, et que chacun redoute de se dire mon égal en face.Il parla
ainsi, et le Pèléiôn fut rempli d'angoisse, et son
cœur, dans sa mâle poitrine, délibéra si, prenant l'épée
aiguë sur sa cuisse, il écarterait la foule et tuerait l'Atréide,
ou s'il apaiserait sa colère et refrénerait sa fureur.Et
tandis qu'il délibérait dans son âme et dans son esprit,
et qu'il arrachait sa grande épée de la gaine, Athéna
vint de l'Ouranos, car Hèrè aux bras blancs l'avait envoyée,
aimant et protégeant les deux rois. Elle se tint en arrière
et saisit le Pèléiôn par sa chevelure blonde; visible
pour lui seul, car nul autre ne la voyait. Et Achille, stupéfait,
se retouma, et aussitôt il reconnut Athéna, dont les yeux
étaient terribles, et il lui dit en paroles ailées :- Pourquoi
es-tu venue, fille de Zeus tempétueux ? Est-ce afin de voir l'outrage
qui m'est fait par l'Atréide Agamemnôn ? Mais je te le dis,
et ma parole s'accomplira, je pense : il va rendre l'âme à
cause de son insolence.Et Athéna aux yeux clairs lui répondit
:- Je suis venue de l'Ouranos pour apaiser ta colère, si tu veux
obéir. La divine Hèrè aux bras blancs m'a envoyée,
vous aimant et vous protégeant tous deux. Donc, arrête; ne
prends point l'épée en main, venge-toi en paroles, quoi qu'il
arrive. Et je te le dis, et ceci s'accomplira : bientôt ton injure
te sera payée par trois fois autant de présents splendides.
Réprime-toi et obéis-nous.Et Achille aux pieds rapides,
lui répondant, parla ainsi :- Déesse, il faut observer
ton ordre, bien que je sois irrité dans l'âme. Cela est pour
le mieux sans doute, car les Dieux exaucent qui leur obéit.Il
parla ainsi, et, frappant d'une main lourde la poignée d'argent,
il repoussa sa grande épée dans la gaine et n'enfreignit
point l'ordre d'Athéna.Et celle-ci retouma auprès des autres
Dieux, dans les demeures olympiennes de Zeus tempétueux.Et le
Pèléide, débordant de colère, interpella l'Atréide
avec d'âpres paroles :- Lourd de vin, œil de chien, cœur de cerf
! jamais tu n'as osé, dans ton âme, t'armer pour le combat
avec les hommes, ni tendre des embuscades avec les princes des Akhaiens.
Cela t'épouvanterait comme la mort elle-même. Certes, il est
beaucoup plus aisé, dans la vaste armée Akhaienne, d'enlever
la part de celui qui te contredit, Roi qui manges ton peuple, parce que
tu cormnandes à des hommes vils. S'il n'en était pas ainsi,
Atréide, cette insolence serait la dernière. Mais je te le
dis, et j'en jure un grand serment : par ce sceptre qui ne produit ni feuilles,
ni rameaux, et qui ne reverdira plus, depuis qu'il a été
tranché du tronc sur les montagnes et que l'airain l'a dépouillé
de feuilles et d'écorce; et par le sceptre que les fils des Akhaiens
portent aux mains quand ils jugent et gardent les lois au nom de Zeus,
je te le jure par un grand serment : certes, bientôt le regret d'Achille
envahira tous les fils des Akhaiens, et tu gémiras de ne pouvoir
les défendre, quand ils tomberont en foule sous le tueur d'hommes
Hector; et tu seras irrité et déchiré au fond de ton
âme d'avoir outragé le plus brave des Akhaiens.Ainsi parla
le Pèléide, et il jeta contre terre le sceptre aux clous
d'or, et il s'assit. Et l'Atréide s'irritait aussi; mais l'excellent
agorète des Pyliens, l'harmonieux Nestôr, se leva.Et la
parole coulait de sa langue, douce comme le miel. Et il avait déjà
vécu deux âges d'hommes nés et nourris avec lui dans
la divine Pylos, et il régnait sur le troisième âge.
Très sage, il dit dans l'agora :- Ô Dieux ! Certes, un grand
deuil envahit la terre, Akhaienne ! Voici que Priame se réjouira
et que les fils de Priame et tous les autres Troyens se réjouiront
aussi dans leur cœur, quand ils apprendront vos querelles, à vous
qui êtes au-dessus des Danaens dans l'agora et dans le combat. Mais
laissez-vous persuader, car vous êtes tous deux moins âgés
que moi. J'ai vécu autrefois avec des hommes plus braves que vous,
et jamais ils ne m'ont cru moindre qu'eux. Non, jamais je n'ai vu et je
ne reverrai des hommes tels que Peirithoos, et Dryas, prince des peuples,
Kainéos, Exadios, Polyphèmos semblable à un dieu,
et Thèseus Aigéide pareil aux Immortels. Certes, ils étaient
les plus braves des hommes nourris sur la terre, et ils combattaient contre
les plus braves, les Centaures des montagnes; et ils les tuèrent
terriblement. Et j'étais avec eux, étant allé loin
de Pylos et de la terre d'Apiè, et ils m'avaient appelé,
et je combattais selon mes forces, car nul des hommes qui sont aujourd'hui
sur la terre n'aurait pu leur résister. Mais ils écoutaient
mes conseils et s'y conformaient. Obéissez donc, car cela est pour
le mieux. Il n'est point permis à Agamemnôn, bien que le plus
puissant, d'enlever au Pèléide la vierge que lui ont donnée
les fils des Akhaiens, mais tu ne dois point aussi, Pèléide,
résister au Roi, car tu n'es point l'égal de ce Porte-sceptre
que Zeus a glorifié. Si tu es le plus brave, si une mère
divine t'a enfanté, celui-ci est le plus puissant et commande à
un plus grand nombre. Atréide, renonce à ta colère,
et je supplie Achille de réprimer la sienne, car il est le solide
bouclier des Akhaiens dans la guerre mauvaise.Et le roi Agamemnôn
parla ainsi :- Vieillard, tu as dit sagement et bien; mais cet homme
veut être au-dessus de tous, commander à tous et dominer sur
tous. Je ne pense point que personne y consente. Si les Dieux qui vivent
toujours l'ont fait brave, lui ont-ils permis d'insulter ?Et le divin
Achille lui répondit :- Certes, je mériterais d'être
nommé lâche et vil si, à chacune de tes paroles, je
te complaisais en toute chose. Commande aux autres, mais non à moi,
car je ne pense point que je t'obéisse jamais plus désormais.
Je te dirai ceci; garde-le dans ton esprit : Je ne combattrai point contre
aucun autre à cause de cette vierge, puisque vous m'enlevez ce que
vous m'avez donné; mais tu n'emporteras rien contre mon gré
de toutes les autres choses qui sont dans ma nef noire et rapide. Tente-le,
fais-toi ce danger, et que ceux-ci le voient, et aussitôt ton sang
noir ruissellera autour de ma lance.S'étant ainsi outragés
de paroles, ils se levèrent et rompirent l'agora auprès des
nefs des Akhaiens. Et le Pèléide se retira, avec le Ménoitiade
et ses compagnons, vers ses tentes. Et l'Atréide lança à
la mer une nef rapide, l'arma de vingt avirons, y fit une hécatombe
pour le Dieu et y conduisit lui-même Khrysèis aux belles joues.
Et le chef fut le subtil Ulysse.Et comme ils naviguaient sur les routes
marines, l'Atréide ordonna aux peuples de se purifier. Et ils se
purifiaient tous, et ils jetaient leurs souillures dans la mer', et ils
sacrifiaient à Apollon des hécatombes choisies de taureaux
et de chèvres, le long du rivage de la mer inféconde. Et
l'odeur en montait vers l'Ouranos, dans un tourbillon de fumée.Et
pendant qu'ils faisaient ainsi, Agamemnôn n'oubliait ni sa colère,
ni la menace faite à Achille. Et il interpella Talthybios et Eurybatès,
qui étaient ses hérauts familiers :- Allez à la
tente du Pèléide Achille. Saisissez de la main Breisèis
aux belles joues; et, s'il ne la donnait pas, j'irai la saisir moi-même
avec un plus grand nombre, et ceci lui sera plus douloureux.Et il les
envoya avec ces âpres paroles. Et ils marchaient à regret
le long du rivage de la mer inféconde, et ils parvinrent aux tentes
et aux nefs des Myrmidones. Et ils trouvèrent le Pèléide
assis auprès de sa tente et de sa nef noire, et Achille ne fut point
joyeux de les voir. Effrayés et pleins de respect, ils se tenaient
devant le Roi, et ils ne lui parlaient, ni ne l'interrogeaient. Et il les
comprit dans son âme et dit :- Salut, messagers de Zeus et des
hommes ! Approchez. Vous n'êtes point coupables envers moi, mais
bien Agamemnôn, qui vous envoie pour la vierge Breisèis. Debout,
divin Patroklos, amène-la, et qu'ils l'entraînent ! Mais qu'ils
soient témoins devant les Dieux heureux, devant les hommes mortels
et devant ce roi féroce, si jamais on a besoin de moi pour conjurer
la destruction de tous; car, certes, il est plein de fureur dans ses pensées
mauvaises, et il ne se souvient de rien, et il ne prévoit rien,
de façon que les Akhaiens combattent saufs auprès des nefs.Il
parla ainsi, et Patroklos obéit à son compagnon bien-aimé.
Il conduisit hors de la tente Breisèis aux belles joues, et il la
livra pour être entraînée. Et les hérauts retournèrent
aux nefs des Akhaiens, et la jeune femme allait, les suivant à contrecœur.
Et Achille, en pleurant, s'assit, loin des siens, sur le rivage blanc d'écume,
et, regardant la haute mer toute noire, les mains étendues, il supplia
sa mère bien-aimée :Mère ! puisque tu m'as enfanté
pour vivre peu de temps, l'olympien Zeus qui tonne dans les nues devrait
m accorder au moins quelque honneur; mais il le fait maintenant moins que
jamais. Et voici que l'Atréide Agamemnôn, qui commande au
loin, m'a couvert d'opprobre, et qu'il possède ma récompense
qu'il m'a enlevée.Il parla ainsi, versant des larmes. Et sa mère
vénérable l'entendit, assise au fond de l'abîme, auprès
de son vieux père. Et, aussitôt, elle émergea de la
blanche mer, comme une nuée; et, s'asseyant devant son fils qui
pleurait, elle le caressa de la main et lui parla :- Mon, enfant, pourquoi
pleures-tu ? Quelle amertume est entrée dans ton âme ? Parle,
ne cache rien, afin que nous sachions tous deux.Et Achille aux pieds
rapides parla avec un profond soupir :- Tu le sais; pourquoi te dire
ce que tu sais ? Nous sommes allés contre Thèbè la
sainte, ville d'Eétiôn, et nous l'avons saccagée, et
nous en avons tout enlevé; et les fils des Akhaiens, s'étant
partagé les dépouilles, donnèrent à l'Atréide
Agamemnôn Khrysèis aux belles joues. Mais bientôt Khrysès,
sacrificateur de l'Archer Apollon, vint aux nefs rapides des Akhaiens revêtus
d'airain, pour racheter sa fille. Et il portait le prix infini de l'affranchissement,
et, dans ses mains, les bandelettes de l'Archer Apollon, suspendues au
sceptre d'or. Et, suppliant, il pria tous les Akhaiens, et surtout les
deux Atréides, princes des peuples. Et tous les Akhaiens, par des
rumeurs favorables, voulaient qu'on respectât le sacrificateur et
qu'on reçût le prix splendide. Mais cela ne plut point à
l'âme de l'Atréide Agamemnôn, et il le chassa outrageusement
avec une parole violente. Et le vieillard irrité se retira. Mais
Apollon exauça son vœu, car il lui est très cher. Il envoya
contre les Argiens une flèche mauvaise; et les peuples périssaient
amoncelés; et les traits du Dieu sifflaient au travers de la vaste
armée Akhaienne. Un divinateur sage interprétait dans l'agora
les volontés sacrées d'Apollon. Aussitôt, le premier,
je voulus qu'on apaisât le Dieu. Mais la colère saisit l'Atréide,
et, se levant soudainement, il prononça une menace qui s'est accomplie.
Les Akhaiens aux sourcils arqués ont conduit la jeune vierge à
Khrysè, sur une nef rapide, et portant des présents au Dieu;
mais deux hérauts viennent d'entraîner de ma tente la vierge
Breisèis que les Akhaiens m'avaient donnée. Pour toi, si
tu le veux, secours ton fils bienaimé. Monte à l'Ouranos
olympien et supplie Zeus, si jamais tu as touché son cœur par tes
paroles ou par tes actions. Souvent je t'ai entendue, dans les demeures
paternelles, quand tu disais que, seule parmi les Immortels, tu avais détourné
un indigne traitement du Kroniôn qui amasse les nuées, alors
que les autres Olympiens, Hèrè et Poséidon et Pallas
Athéna le voulaient enchaîner. Et toi, Déesse, tu accourus,
et tu le délivras de ses liens, en appelant dans le vaste Olympes
le géant aux cent mains que les Dieux nomment Briaréôs,
et les hommes Aigaiôs. Et celui-ci était beaucoup plus fort
que son père, et il s'assit, orgueilleux de sa gloire, auprès
du Kroniôn; et les Dieux heureux en furent épouvantés
et n'enchaînèrent point Zeus. Maintenant rappelle ceci en
sa mémoire; presse ses genoux; et que, venant en aide aux Troyens,
ceux-ci repoussent, avec un grand massacre, les Akhaiens contre la mer
et dans leurs nefs. Que les Argiens jouissent de leur Roi, et que l'Atréide
Agamemnôn qui commande au loin souffre de sa faute, puisqu'il a outragé
le plus brave des Akhaiens.Et Thétis, répandant des larmes,
lui répondit :- Hélas ! mon enfant, pourquoi t'ai-je enfanté
et nourri pour une destinée mauvaise ! Oh ! que n'es-tu resté
dans tes nefs, calme et sans larmes du moins, puisque tu ne dois vivre
que peu de jours ! Mais te voici très malheureux et devant mourir
très vite, parce que je t'ai enfanté dans mes demeures pour
une destinée mauvaise ! Cependant, j'irai dans l'Olympes neigeux,
et je parlerai à Zeus qui se réjouit de la foudre, et peut-être
m'écoutera-t-il. Pour toi, assis dans tes nefs rapides, reste irrité
contre les Akhaiens et abstiens-toi du combat. Zeus est allé hier
du côté de l'Okéanos, à un festin que lui ont
donné les Aithiopiens irréprochables, et tous les Dieux l'ont
suivi. Le douzième jour il reviendra dans l'Olympes. Alors j'irai
dans la demeure d'airain de Zeus et je presserai ses genoux, et je pense
qu'il en sera touché.Ayant ainsi parlé, elle partit et
laissa Achille irrité dans son cœur au souvenir de la jeune femme
à la belle ceinture qu'on lui avait enlevée par violence.Et
Ulysse, conduisant l'hécatombe sacrée, parvint à Khrysè.
Et les Akhaiens, étant entrés dans le port profond, plièrent
les voiles qui furent déposées dans la nef noire. Ils abattirent
joyeusement sur l'avant le mât dégagé de ses manœuvres;
et, menant la nef à force d'avirons, après avoir amarré
les câbles et mouillé les roches, ils descendirent sur le
rivage de la mer, avec l'hécatombe promise à l'Archer Apollon.
Khrysèis sortit aussitôt de la nef, et le subtil Ulysse, la
conduisant vers l'autel, la rendit aux mains de son père bien-aimé,
et dit :- Ô Khrysès ! le roi des hommes, Agamemnôn,
m'a envoyé pour te rendre ta fille et pour sacrifier une hécatombe
sacrée à Phoibos en faveur des Danaens, afin que nous apaisions
le Dieu qui accable les Argiens de calamités déplorables.Ayant
ainsi parlé, il lui remit aux mains sa fille bien-aimée,
et le vieillard la reçut plein de joie. Aussitôt les Akhaiens
rangèrent la riche hécatombe dans l'ordre consacré,
autour de l'autel bâti selon le rite. Et ils se lavèrent les
mains, et ils préparèrent les orges salées et Khrysès,
à haute voix, les bras levés, priait pour eux- Entends-moi,
Porteur de l'arc d'argent, qui protèges Khrysè et la divine
Killa, et commandes fortement sur Ténédos. Déjà
tu as exaucé ma prière; tu m'as honoré et tu as couvert
d'affliction les peuples des Akhaiens. Maintenant écoute mon vœu,
et détourne loin d'eux la contagion.Il parla ainsi en priant,
et Phoibos Apollon l'exauça. Et, après avoir prié
et répandu les orges salées, renversant en arrière
le cou des victimes, ils les égorgèrent et les écorchèrent.
On coupa les cuisses, on les couvrit de graisse des deux côtés,
et on posa sur elles les entrailles crues.Et le vieillard les brûlait
sur du bois sec et les arrosait d'une libation de vin rouge. Les jeunes
hommes, auprès de lui, tenaient en mains des broches à cinq
pointes. Et, les cuisses étant consumées, ils goûtèrent
les entrailles; et, séparant le reste en plusieurs morceaux, ils
les transfixèrent de leurs broches et les firent cuire avec soin,
et le tout fut retiré du feu. Après avoir achevé ce
travail, ils préparèrent le repas; et tous furent conviés,
et nul ne se plaignit, dans son âme, de l'inégalité
des parts.Ayant assouvi la faim et la soif, les jeunes hommes couronnèrent
de vin les kratères et les répartirent entre tous à
pleines coupes. Et, durant tout le jour, les jeunes Akhaiens apaisèrent
le Dieu par leurs hymnes, chantant le joyeux Paian et célébrant
l'Archer Apollon qui se réjouissait dans son cœur de les entendre.Quand
Hélios tomba et que les ombres furent venues, ils se couchèrent
auprès des câbles, à la proue de leur nef et quand
Eôs, aux doigts rosés, née au matin, apparut, ils s'en
retournèrent vers la vaste armée des Akhaiens, et l'Archer
Apollon leur envoya un vent propice. Et ils dressèrent le mât,
et ils déployèrent les voiles blanches; et le vent les gonfla
par le milieu; et l'onde pourprée sonnait avec bruit autour de la
carène de la nef qui courait sur l'eau en faisant sa route.Puis,
étant parvenus à la vaste armée des Akhaiens, ils
tirèrent la nef noire au plus haut des sables de la plage; et, l'ayant
assujettie sur de longs rouleaux, ils se dispersèrent parmi les
tentes et les nefs.Mais le divin fils de Pèleus, Achille aux pieds
rapides, assis auprès de ses nefs légères, couvait
son ressentiment; et il ne se montrait plus ni dans l'agora qui illustre
les hommes, ni dans le combat. Et il restait là, se dévorant
le cœur et,regrettant le cri de guerre et la mêlée.Quand
Eôs reparut pour la douzième fois, les Dieux qui vivent toujours
revinrent ensemble dans l'Olympes, et Zeus marchait en tête. Et Métis
n'oublia point les prières de son fils; et, émergeant de
l'écume de la mer, elle monta, matinale, à travers le vaste
Ouranos, jusqu'à l'Olympes, où elle trouva Celui qui voit
tout, le Kronide, assis loin des autres Dieux, sur le plus haut faîte
de l'Olympes aux cimes nombreuses. Elle s'assit devant lui, embrassa ses
genoux de la main gauche, lui toucha le menton de la main droite, et, le
suppliant, elle dit au Roi Zeus Kroniôn :- Père Zeus ! si
jamais, entre les Immortels, je t'ai servi, soit par mes paroles, soit
par mes actions, exauce ma prière. Honore mon fils qui, de tous
les vivants, est le plus proche de la mort. Voici que le roi des hommes,
Agamemnôn, l'a outragé, et qu'il possède sa récompense
qu'il lui a enlevée. Mais toi, du moins, honore-le, Olympien, très
sage Zeus, et donne le dessus aux Troyens jusqu'à ce que les Akhaiens
aient honoré mon fils et lui aient rendu hommage.Elle parla ainsi,
et Zeus, qui amasse les nuées, ne répondit pas et resta longtemps
muet. Et Thétis, ayant saisi ses genoux qu'elle tenait embrassés,
dit une seconde fois :- Consens et promets avec sincérité,
ou refuse-moi, car tu ne peux craindre rien. Que je sache si je suis la
plus méprisée des Déesses !Et Zeus qui amasse les
nuées, avec un profond soupir, lui dit :- Certes, ceci va causer
de grands malheurs, quand tu m'auras mis en lutte avec Hèrè,
et quand elle m'aura irrité par des paroles outrageantes. Elle ne
cesse, en effet, parmi les Dieux immortels, de me reprocher de soutenir
les Troyens dans le combat. Maintenant, retire-toi en hâte, de peur
que Hèrè t'aperçoive. Je songerai à faire ce
que tu demandes, et je t'en donne pour gage le signe de ma tête,
afin que tu sois convaincue. Et c'est le plus grand de mes signes pour
les Immortels. Et je ne puis ni révoquer, ni renier, ni négliger
ce que j'ai promis par un signe de ma tête.Et le Kroniôn,
ayant parlé, fronça ses sourcils bleus. Et la chevelure ambroisienne
s'agita sur la tête immortelle du Roi, et le vaste Olympes en fut
ébranlé.Tous deux, s'étant ainsi parlé, se
séparèrent. Et Thétis sauta dans la mer profonde,
du haut de l'Olympes éblouissant, et Zeus rentra dans sa demeure.
Et tous les Dieux se levèrent de leurs sièges à l'aspect
de leur Père, et nul n'osa l'attendre, et tous s'empressèrent
au-devant de lui, et il s'assit sur son trône. Mais Hèrè
n'avait pas été trompée, l'ayant vu se concerter avec
la fille du Vieillard de la mer, Thétis aux pieds d'argent. Et elle
adressa d'amers reproches à Zeus Kroniôn :- Qui d'entre
les Dieux, ô plein de ruses, s'est encore concerté avec toi
? Il te plaît sans cesse de prendre, loin de moi, de secrètes
résolutions, et jamais tu ne me dis ce que tu médites.Et
le Père des Dieux et des hommes lui répondit :- Hèrè,
n'espère point connaître toutes mes pensées. Elles
te seraient terribles, bien que tu sois mon épouse. Celle qu'il
convient que tu saches, aucun des Dieux et des hommes ne la connaîtra
avant toi; mais pour celle que je médite loin des Dieux, ne la recherche
ni ne l'examine.Et la vénérable Hèrè aux
yeux de bœuf lui répondit :- Terrible Kronide, quelle parole as-tu
dite ? Certes, je ne t'ai jamais interrogé et n'ai point recherché
tes pensées, et tu médites ce qu'il te plaît dans ton
esprit. Mais je tremble que la fille du Vieillard de la mer, Thétis
aux pieds d'argent, ne t'ait séduit; car, dès le matin, elle
s'est assise auprès de toi et elle a saisi tes genoux. Tu lui as
promis, je pense, que tu honorerais Achille et que tu ferais tomber un
grand nombre d'hommes auprès des nefs des Akhaiens.Et Zeus qui
amasse les nuées lui répondit, et il dit :- Insensée
! tu me soupçonnes sans cesse et je ne puis me cacher de toi. Mais,
dans ton impuissance, tu ne feras que t'éloigner de mon cœur, et
ta peine en sera plus terrible. Si tes soupçons sont vrais, sache
qu'il me pliait d'agir ainsi. Donc, tais-toi et obéis à mes
paroles. Prends garde que tous les Dieux Olympiens ne puissent te défendre,
si j'étends sur toi mes mains sacrées.E parla ainsi, et
la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf fut saisie
de crainte, et elle demeura muette, domptant son cœur altier. Et, dans
la demeure de Zeus, les Dieux Ouraniens gémirent.Et l'illustre
ouvrier Hèphaistos commença de parler, pour consoler sa mère
bien-aimée, Hèrè aux bras blancs :- Certes, nos
maux seront funestes et intolérables, si vous vous querellez ainsi
pour des mortels, et si vous mettez le tumulte parmi les Dieux. Nos festins
brillants perdront leur joie, si le mal l'emporte. Je conseille à
ma mère, bien qu'elle soit déjà persuadée de
ceci, de calmer Zeus, mon père bien-aimé, afin qu'il ne s'irrite
point de nouveau et qu'il ne trouble plus nos festins. Certes, si l'olympien
qui darde les éclairs le veut, il peut nous précipiter de
nos thrônes, car il est le plus puissant. Tente donc de le fléchir
par de douces paroles, et aussitôt l'olympien nous sera bienveillant.Il
parla ainsi, et, s'étant élancé, il remit une coupe
profonde aux mains de sa mère bien-aimée et lui dit :-
Sois patiente, ma mère, et, bien qu'affligée, supporte ta
disgrâce, de peur que je te voie maltraitée, toi qui m'es
chère, et que, malgré ma douleur, je ne puisse te secourir,
car l'olympien est un terrible adversaire. Déjà, une fois,
comme je voulais te défendre, il me saisit par un pied et me jeta
du haut des demeures divines. Tout un jour je roulai, et, avec Hélios,
qui se couchait, je tombai dans Lèmnos, presque sans vie. Là
les hommes Sintiens me reçurent dans ma chute. Il parla ainsi,
et la divine Hèrè aux bras blancs sourit, et elle reçut
la coupe de son fils. Et il versait, par la droite, à tous les autres
Dieux, puisant le doux nectar dans le kratère. Et un rire inextinguible
s'éleva parmi les Dieux heureux, quand ils virent Hèphaistos
s'agiter dans la demeure. Et ils se livraient ainsi au festin, tout le
jour, jusqu'au coucher de Hélios. Et nul d'entre eux ne fut privé
d'une égale part du repas, ni des sons de la lyre magnifique que
tenait Apollon, tandis que les Muses chantaient tour à tour d'une
belle voix. Mais après que la brillante lumière Hélienne
se fut couchée, eux aussi se retirèrent, chacun dans la demeure
que l'illustre Hèphaistos boiteux des deux pieds avait construite
habilement. Et l'Olympien Zeus, qui darde les éclairs, se rendit
vers sa couche, là où il reposait quand le doux sommeil le
saisissait. Et il s'y endormit, et, auprès de lui, Hèrè
au thrône d'or. Chant 2 :Les Dieux et les cavaliers armés
de casques dormaient tous dans la nuit; mais le profond sommeil ne saisissait
point Zeus, et il cherchait dans son esprit comment il honorerait Achille
et tuerait une foule d'hommes auprès des nefs des Akhaiens. Et ce
dessein lui parut le meilleur, dans son esprit, d'envoyer un Songe menteur
à l'Atréide Agamemnôn. Et, l'ayant appelé, il
lui dit ces paroles ailées : - Va, Songe menteur, vers les nefs
rapides des Akhaiens. Entre dans la tente de l'Atréide Agamemnôn
et porte-lui très fidèlement mon ordre. Qu'il arme la foule
des Akhaiens chevelus, car voici qu'il va s'emparer de la ville aux larges
rues des Troyens. Les Immortels qui habitent les demeures Olympiennes ne
sont plus divisés, car Hèrè les a tous fléchis
par ses supplications, et les calamités sont suspendues sur les
Troyens. Il parla ainsi, et, l'ayant entendu, le Songe partit. Et il
parla ainsi, et, t'ayant entendu, le Songe partit, Et il parvint aussitôt
aux nefs rapides des Akhaiens, et il s'approcha de l'Atréide Agamemnôn
qui dormait sous sa tente et qu'un sommeil ambrosien enveloppait. Et il
se tint auprès de la tête du Roi. Et il était semblable
au Nèlèiôn Nestôr, qui, de tous les vieillards,
était le plus honoré d'Agamemnôn. Et, sous cette forme,
le Songe divin parla ainsi : - Tu dors, fils du brave Atreus dompteur
de chevaux ? Il ne faut pas qu'un homme sage à qui les peuples ont
été confiés, et qui a tant de soucis dans l'esprit,
dorme toute la nuit. Et maintenant, écoute-moi sans tarder, car
je te suis envoyé par Zeus qui, de loin, s'inquiète de toi
et te prend en pitié. Il t'ordonne d'armer la foule des Akhaiens
chevelus, car voici que tu vas t'emparer de la ville aux larges rues des
Troyens. Les Immortels qui habitent les demeures Olympiennes ne sont plus
divisés, car Hèrè les a tous fléchis par ses
supplications, et les calamités sont suspendues sur les Troyens.
Garde ces paroles dans ton esprit et n'oublie rien quand le doux sommeil
t'aura quitté.Ayant ainsi parlé, il disparut et le laissa
rouler dans son esprit ces paroles qui ne devaient point s'accomplir. Et
l'insensé crut qu'il allait s'emparer, ce jour-là, de la
ville de Priame, ne sachant point ce que Zeus méditait. Et le Kronide
se préparait à répandre encore, en de terribles batailles,
les douleurs et les gémissements sur les Troyens et sur les Danaens.Et
l'Atréide s'éveilla, et la voix divine résonnait autour
de lui. Il se leva et revêtit sa tunique moelleuse, belle et neuve.
Et il se couvrit d'un large manteau et noua à ses pieds robustes
de belles sandales, et il suspendit à ses épaules l'épée
aux clous d'argent. Enfin, il prit le sceptre immortel de ses pères
et marcha ainsi vers les nefs des Akhaiens revêtus d'airain.Et
la divine Eôs gravit le haut Olympes, annonçant la lumière
à Zeus et aux Immortels. Et l'Atréide ordonna aux hérauts
à la voix sonore de convoquer à l'agora les Akhaiens chevelus.
Et ils les convoquèrent, et tous accoururent en foule; et l'Atréide
réunit un conseil de chefs magnanimes, auprès de la nef de
Nestôr, roi de Pylos. Et, les ayant réunis, il consulta leur
sagesse :- Amis, entendez-moi. Un Songe divin m'a été envoyé
dans mon sommeil, au milieu de la nuit ambrosienne. Et il était
semblable au divin Nestôr par le visage et la stature, et il s'est
arrêté au-dessus de ma tête, et il m'a parlé
ainsi :- Tu dors, fils du brave Atreus dompteur de chevaux ? Il ne faut
point qu'un homme sage à qui les peuples ont été confiés,
et qui a tant de soucis dans l'esprit, dorme toute la nuit. Et maintenant,
écoute-moi sans tarder, car je te suis envoyé par Zeus qui,
de loin, s'inquiète de toi et te prend en pitié. E t'ordonne
d'armer la foule des Akhaiens chevelus, car voici que tu vas t'emparer
de la ville aux larges rues des Troyens. Les Immortels qui habitent les
demeures Olympiennes ne sont plus divisés, car Hèrè
les a tous fléchis par ses supplications, et les calamités
sont suspendues sur les Troyens. Garde ces paroles dans ton esprit.En
parlant ainsi il s'envola, et le doux sommeil me quitta. Maintenant, songeons
à armer les fils des Akhaiens. D'abord, je les tenterai par mes
paroles, comme il est permis, et je les pousserai à fuir sur leurs
nefs chargées de rameurs. Vous, par vos paroles, forcez-les de rester.Ayant
ainsi parlé, il s'assit. Et Nestôr se leva, et il était
roi de la sablonneuse Pylos, et, les haranguant avec sagesse, il leur dit
:- Ô amis ! Rois et princes des Argiens, si quelqu'autre des Akhaiens
nous eût dit ce songe, nous aurions pu croire qu'il mentait, et nous
l'aurions repoussé; mais celui qui l'a entendu se glorifie d'être
le plus puissant dans l'année. Songeons donc à armer les
fils des Akhaiens.Ayant ainsi parlé, il sortit le premier de l'agora.
Et les autres Rois porte-sceptres se levèrent et obéirent
au prince des peuples. Et les peuples accouraient. Ainsi des essaims d'abeilles
innombrables sortent toujours et sans cesse d'une roche creuse et volent
par légions sur les fleurs du printemps, et les unes tourbillonnent
d'un côté, et les autres de l'autre. Ainsi la multitude des
peuples, hors des nefs et des tentes, s'avançait vers l'agora, sur
le rivage immense. Et, au milieu d'eux, Ossa, messagère de Zeus,
excitait et hâtait leur course, et ils se réunissaient.Et
l'agora était pleine de tumulte, et la terre gémissait sous
le poids des peuples. Et, comme les clameurs redoublaient, les hérauts
à la voix sonore les contraignaient de se taire et d'écouter
les Rois divins. Et la foule s'assit et resta silencieuse; et le divin
Agamemnôn se leva, tenant son sceptre. Hèphaistos, l'ayant
fait, l'avait donné au Roi Zeus Kroniôn. Zeus le donna au
Messager, tueur d'Argos; et le roi Herinéias le donna à Pélops,
dompteur de chevaux, et Pélops le donna au prince des peuples Atreus.
Atreus, en mourant, le laissa à Thyestès riche en troupeaux,
et Thyestès le laissa à Agamemnôn , afin que ce dernier
le portât et commandât sur un grand nombre d'îles et
sur tout Argos. Appuyé sur ce sceptre, il parla ainsi aux Argiens
:- Ô amis ! héros Danaens, serviteurs d'Arès, Zeus
Kronide m'accable de maux terribles. L'impitoyable ! Autrefois il me promit
que je reviendrais après avoir conquis Ilios aux fortes murailles;
mais il me trompait, et voici qu'il me faut rentrer sans gloire dans Argos,
ayant perdu un grand nombre d'hommes. Et cela plaît au tout puissant
Zeus qui a renversé et qui renversera tant de hautes citadelles,
car sa force est très grande. Certes, ceci sera une honte dans la
postérité, que la race courageuse et innombrable des Akhaiens
ait combattu tant d'années, et vainement, des hommes moins nombreux,
sans qu'on puisse prévoir la fin de la lutte. Car, si, ayant scellé
par serment d'inviolables traités, nous, Akhaiens et Troyens, nous
faisions un dénombrement des deux races; et que, les habitants de
Troie s'étant réunis, nous nous rangions par décades,
comptant un seul Troyen pour présenter la coupe à chacune
d'elles, certes, beaucoup de décades manqueraient d'échansons,
tant les fils des Argiens sont plus nombreux que les Troyens qui habitent
cette ville. Mais voici que de nombreux alliés, habiles à
lancer la pique, s'opposent victorieusement à mon désir de
renverser la citadelle populeuse de Troie. Neuf années du grand
Zeus se sont écoulées déjà, et le bois de nos
nefs se corrompt, et les cordages tombent en poussière; et nos femmes
et nos petits enfants restent en nous attendant dans nos demeures, et la
tâche est inachevée pour laquelle nous sommes venus. Allons
! fuyons tous sur nos nef vers la chère terre natale. Nous ne prendrons
jamais la grande Troie !Il parla ainsi, et ses paroles agitèrent
l'esprit de la multitude qui n'avait point assisté au conseil. Et
l'agora fut agitée comme les vastes flots de la mer Ikarienne que
remuent l'Euros et le Notos échappés des nuées du
Père Zeus, ou comme un champ d'épis que bouleverse Zéphyros
qui tombe impétueusement sur la grande moisson. Telle l'agora était
agitée. Et ils se ruaient tous vers les nefs, avec des clameurs,
et soulevant de leurs pieds un nuage immobile de poussière. Et ils
s'exhortaient à saisir les nefs et à les traîner à
la mer divine. Les cris montaient dans l'Ouranos, hâtant le départ;
et ils dégageaient les canaux et retiraient déjà les
rouleaux des nefs. Alors, les Argiens se seraient retirés, contre
la destinée, si Hèrè n'avait parlé ainsi à
Athéna :- Ah fille indomptée de Zeus tempétueux,
les Argiens fuiront-ils vers leurs demeures et la chère terre natale,
sur le vaste dos de la mer, laissant à Priame et aux Troyens leur
gloire et l'Argienne Hélène pour laquelle tant d'Akhaiens
sont morts devant Troie, loin de la chère patrie ? Va trouver le
peuple des Akhaiens armés d'airain. Retiens chaque guerrier par
de douces paroles, et ne permets pas qu'on traîne les nefs à
la mer.Elle parla ainsi, et la divine Athéna aux yeux clairs obéit.
Et elle sauta du faîte de l'Olympes, et, parvenue aussitôt
aux nefs rapides des Akhaiens, elle trouva Ulysse, semblable à Zeus
par l'intelligence, qui restait immobile. Et il ne saisissait point sa
nef noire bien construite, car la douleur emplissait son cœur et son âme.
Et, s'arrêtant auprès de lui, Athéna aux yeux clairs
parla ainsi :- Divin Laertiade, sage Ulysse, fuirez-vous donc tous dans
vos nefs chargées de rameurs, laissant à Priame et aux Troyens
leur gloire et l'Argienne Hélène pour laquelle tant d'Akhaiens
sont morts devant Troie, loin de la chère patrie ? Va ! hâte-toi
d'aller vers le peuple des Akhaiens. Retiens chaque guerrier par de douces
paroles, et ne permets pas qu'on traîne les nefs à la mer.Elle
parla ainsi, et il reconnut la voix de la Déesse, et il courut,
jetant son manteau que releva le héraut Eurybatès d'Itaque,
qui le suivait. Et, rencontrant l'Atréide Agamemnôn , il reçut
de lui le sceptre immortel de ses pères, et, avec ce sceptre, il
marcha vers les nefs des Akhaiens revêtus d'airain. Et quand il se
trouvait en face d'un Roi ou d'un homme illustre, il l'arrêtait par
de douces paroles :- Malheureux ! Il ne te convient pas de trembler comme
un lâche. Reste et arrête les autres. Tu ne sais pas la vraie
pensée de l'Atréide. Maintenant il tente les fils des Akhaiens,
et bientôt il les punira. Nous n'avons point tous entendu ce qu'il
a dit dans le conseil. Craignons que, dans sa colère, il outrage
les fils des Akhaiens, car la colère d'un Roi nourrisson de Zeus
est redoutable, et le très sage Zeus l'aime, et sa gloire vient
de Zeus.Mais quand il rencontrait quelque guerrier obscur et plein de
clameurs, il le frappait du sceptre et le réprimait par de rudes
paroles :- Arrête, misérable ! Ecoute ceux qui te sont supérieurs,
lâche et sans force, toi qui n'as aucun rang ni dans le combat ni
dans le conseil. Certes, tous les Akhaiens ne seront point Rois ici. La
multitude des maîtres ne vaut rien. Il ne faut qu'un chef, un seul
Roi, à qui le fils de Kronos empli de ruses a remis le sceptre et
les lois, afin qu'il règne sur tous.Ainsi Ulysse refrénait
puissamment l'armée. Et ils se précipitaient de nouveau,
tumultueux, vers l'agora, loin des nefs et des tentes, comme lorsque les
flots aux bruits sans nombre se brisent en grondant sur le vaste rivage,
et que la haute mer en retentit. Et tous étaient assis à
leurs rangs. Et, seul, Thersitès poursuivait ses clameurs. Il abondait
en paroles insolentes et outrageantes, même contre les Rois, et parlait
sans mesure, afin d'exciter le rire des Argiens. Et c'était l'homme
le plus difforme qui fût venu devant Ilios. Il était louche
et boiteux, et ses épaules recourbées se rejoignaient sur
sa poitrine, et quelques cheveux épars poussaient sur sa tête
pointue. Et il haïssait surtout Achille et Ulysse, et il les outrageait.
Et il poussait des cris injurieux contre le divin Agamemnôn. Les
Akhaiens le méprisaient et le haïssaient, mais, d'une voix
haute, il outrageait ainsi AgamemnônAtréide, que te faut-il
encore, et que veux-tu ? Tes tentes sont pleines d'airain et de nombreuses
femmes fort belles que nous te donnons d'abord, nous, Akhaiens, quand nous
prenons une ville. As-tu besoin de l'or qu'un Troyen dompteur de
chevaux t'apportera pour l'affranchissement de son fils que j'aurai amené
enchaîné, ou qu'un autre Akhaien aura dompté ? Te faut-il
une jeune femme que tu possèdes et que tu ne quittes plus ? Il ne
convient point qu'un chef accable de maux les Akhaiens. Ô lâches
! opprobres vivants ! Akhaiennes et non Akhaiens ! Retournons dans nos
demeures avec les nefs; laissons-le, seul devant Troie, amasser des dépouilles,
et qu'il sache si nous lui étions nécessaires ou non. N'a-t-il
point outragé Achille, meilleur guerrier que lui, et enlevé
sa récompense ? Certes, Achille n'a point de colère dans
l'âme, car c'eût été, Atréide, ta dernière
insolence !Il parla ainsi, outrageant Agamemnôn, prince des peuples.
Et le divin Ulysse, s'arrêtant devant lui, le regarda d'un œil sombre
et lui dit rudement :-Mersitès, infatigable harangueur, silence
! Et cesse de t'en prendre aux Rois. Je ne pense point qu'il soit un homme
plus vil que toi parmi ceux qui sont venus devant Troie avec les Atréides,
et tu ne devrais point haranguer avec le nom des Rois à la bouche,
ni les outrager, ni exciter au retour. Nous ne savons point quelle sera
notre destinée, et s'il est bon ou mauvais que nous partions. Et
vo. ici que tu te plais à outrager l'Atréide Agamemnôn
, prince des peuples, parce que les héros Danaens l'ont comblé
de dons ! Et c'est pour cela que tu harangues ? Mais je te le dis, et ma
parole s'accomplira : si je te rencontre encore plein de rage comme maintenant,
que ma tête saute de mes épaules, que je ne sois plus nommé
le père de Tèlémakhos, si je ne te saisis, et, t'ayant
arraché ton vêtement, ton manteau et ce qui couvre ta nudité,
je ne te renvoie, sanglotant, de l'agora aux nefs rapides, en te frappant
de coups terriblesIl parla ainsi, et il le frappa du sceptre sur le dos
et les épaules. Et Thersitès se courba, et les larmes lui
tombèrent des yeux. Une tumeur saignante lui gonfla le dos sous
le coup du sceptre d'or, et il s'assit, tremblant et gémissant,
hideux à voir, et il essuya ses yeux. Et les Akhaiens, bien que
soucieux, rirent aux éclats; et, se regardant les uns les autres,
ils se disaient : Certes, Ulysse a déjà fait mille choses
excellentes, par ses sages conseils et par sa science guerrière;
mais ce qu'il a fait de mieux, entre tous les Argiens, a été
de réduire au silence ce harangueur injurieux. De longtemps, il
se gardera d'outrager les Rois par ses paroles injurieuses.La multitude
parlait ainsi. Et le preneur de villes, Ulysse, se leva, tenant son sceptre.
Auprès de lui, Athéna aux yeux clairs, semblable à
un héraut, ordonna à la foule de se taire, afin que tous
les fils des Akhaiens, les plus proches et les plus éloignés,
pussent entendre et comprendre. Et l'excellent Agorète parla ainsi
:- Roi Atréide, voici que les Akhaiens veulent te couvrir d'opprobre
en face des honnnes vivants, et ils ne tiennent point la promesse qu'ils
te firent, en venant d'Argos féconde en chevaux, de ne retourner
qu'après avoir renversé la forte muraille d'Ilios. Et voici
qu'ils pleurent, pleins du désir de leurs demeures, comme des enfants
et des veuves. Certes, c'est une amère douleur de fuir après
tant de maux soufferts. Je sais, il est vrai, qu'un voyageur, éloigné
de sa femme depuis un seul mois, s'irrite auprès de sa nef chargée
de rameurs, que retiennent les vents d'hiver et la mer soulevée.
Or, voici neuf années bientôt que nous sommes ici. Je n'en
veux donc point aux Akhaiens de s'irriter auprès de leurs nefs éperonnées;
mais il est honteux d'être restés si longtemps et de s'en
retourner les mains vides. Souffrez donc, anùs, et demeurez ici
quelque temps encore, afin que nous sachions si Kalkhas a dit vrai ou faux.
Et nous le savons, et vous en êtes tous témoins, vous que
les Kères de la mort n'ont point emportés. Etait-ce donc
hier ? Les nefs des Akhaiens étaient réunies devant Aulis,
portant les calanùtés à Priame et aux Troyens. Et
nous étions autour de la source, auprès des autels sacrés,
offrant aux Immortels de complètes hécatombes, sous un beau
platane; et, à son ombre, coulait une eau vive, quand nous vîmes
un grand prodige. Un dragon terrible, au dos ensanglanté, envoyé
de l'olympien lui-même, sortit de dessous l'autel et rampa vers le
platane. Là étaient huit petits passereaux, tout jeunes,
sur la branche la plus haute et blottis sous les feuilles; et la mère
qui les avait enfantés était la neuvième. Et le dragon
les dévorait cruellement, et ils criaient, et la mère, désolée,
volait tout autour de ses petits. Et, comme elle emplissait l'air de cris,
il la saisit par une aile; et quand il eut mangé la mère
et les petits, le Dieu qui l'avait envoyé en fit un signe mémorable;
car le fils de Kronos empli de ruses le changea en pierre. Et nous admirions
ceci, et les choses terribles qui étaient dans les hécatombes
des Dieux. Et voici que Kalkhas nous révéla aussitôt
les volontés divines : - Pourquoi êtes-vous muets, Akhaiens
chevelus ? Ceci est un grand signe du très sage Zeus; et ces choses
s'accompliront fort tard, mais la gloire n'en périra jamais. De
même que ce dragon a mangé les petits passereaux, et ils étaient
huit, et la mère qui les avait enfantés, et elle était
la neuvième, de même nous combattrons pendant neuf années,
et, dans la dixième, nous prendrons Troie aux larges rues. - C'est
ainsi qu'il parla, et ses paroles se sont accomplies. Restez donc tous,
Akhaiens aux belles knèmides, jusqu'à ce que nous prenions
la grande citadelle de Priame.Il parla ainsi, et les Argiens, par des
cris éclatants, applaudissaient la harangue du divin Ulysse. Et,
à ces cris, les nefs creuses rendirent des sons terribles. Et le
cavalier Gérennien Nestôr leur dit :,- Ah ! certes, ceci
est une agora d'enfants étrangers aux fatigues de la guerre ! Où
iront nos paroles et nos serments ? Les conseils et la sagesse des hommes,
et les libations de vin pur, et les mains serrées en gage de notre
foi commune, tout sera-t-il jeté au feu ? Nous ne combattons qu'en
paroles vaines, et nous n'avons rien trouvé de bon après
tant d'années. Atréide, sois donc inébranlable et
commande les Argiens dans les rudes batailles. Laisse périr un ou
deux lâches qui conspirent contre les Akhaiens et voudraient regagner
Argos avant de savoir si Zeus tempétueux a menti. Mais ils n'y réussiront
pas. Moi, je dis que le terrible Kroniôn engagea sa promesse le jour
où les Argiens montaient dans les nefs rapides pour porter aux Troyens
les Kères de la mort, car il tonna à notre droite, par un
signe heureux. Donc, que nul ne se hâte de s'en retourner avant d'avoir
entraîné la femme de quelque Troyen et vengé
le rapt de Hélène et tous les maux qu'il a causés.
Et si quelqu'un veut fuir malgré tout, qu'il saisisse sa nef noire
et bien construite, afin de trouver une prompte mort. Mais, ô Roi,
délibère avec une pensée droite et écoute mes
conseils. Ce que je dirai ne doit pas être négligé.
Sépare les hommes par races et par tribus, et que celles-ci se viennent
en aide les unes les autres. Si tu fais ainsi, et que les Akhaiens t'obéissent,
tu connaîtras la lâcheté ou le courage des chefs et
des hommes, car chacun combattra selon ses forces. Et si tu ne renverses
point cette ville, tu sauras si c'est par la volonté divine ou par
la faute des hommes.Et le roi Agamemnôn, lui répondant,
parla ainsi- Certes, vieillard, tu surpasses dans l'agora tous les fils
des Akhaiens. Ô Père Zeus ! Athéna ! Apollon ! Si j'avais
dix conseillers tels que toi parmi les Akhaiens, la ville du roi Priame
tomberait bientôt, emportée et saccagée par nos mains
! Mais le Kronide Zeus tempétueux m'a accablé de maux en
me jetant au milieu de querelles fatales. Achille et moi nous nous sommes
divisés à cause d'une jeune vierge, et je me suis irrité
le premier. Si jamais nous nous réunissons, la ruine des Troyens
ne sera point retardée, même d'un jour. Maintenant, allez
prendre votre repas, afin que nous combattions. Et que, d'abord, chacun
aiguise sa lance, consolide son bouclier, donne à manger à
ses chevaux, s'occupe attentivement de son char et de toutes les choses
de la guerre, afin que nous fassions tout le jour l'œuvre du terrible Arès.
Et nous n'aurons nul relâche 1, jusqu'à ce que la nuit sépare
les hommes furieux. La courroie du bouclier préservateur sera trempée
de la sueur de chaque poitrine, et la main guerrière se fatiguera
autour de la lance, et le cheval fumera, inondé de sueur, en traînant
le char solide. Et, je le dis, celui que je verrai loin du combat, auprès
des nefs éperonnées, celui-là n'évitera point
les chiens et les oiseaux carnassiers.Il parla ainsi, et les Argiens
jetèrent de grands cris, avec le bruit que fait la mer quand le
Notos la pousse contre une côte élevée, sur un roc
avancé que les flots ne cessent jamais d'assiéger, de quelque
côté que soufflent les vents. Et ils coururent, se dispersant
au milieu des nefs; et la fumée sortit des tentes, et ils prirent
leur repas. Et chacun d'eux sacrifiait à l'un des Dieux qui vivent
toujours, afin d'éviter les blessures d'Arès et la mort.
Et le roi des hommes, Agamemnon, sacrifia un taureau gras, de cinq ans,
au très puissant Kroniôn, et il convoqua les plus illustres
des Panakhaiens, Nestôr, le roi Idoméneus, les deux Aias et
le fils de Tydeus. Ulysse, égal à Zeus par l'intelligence,
fut le sixième. Ménélas, brave au combat, vint de
lui-même, sachant les desseins de son frère. Entourant le
taureau, ils prirent les orges salées, et, au milieu d'eux, le roi
des hommes, Agamemnôn, dit en priant :- Zeus ! Très glorieux,
très grand, qui amasses les noires nuées et qui habites l'Aithèr
! puisse Hélios ne point se coucher et la nuit ne point venir avant
que j'aie renversé la demeure enflammée de Priame, après
avoir brûlé ses portes et brisé, de l'épée,
la cuirasse de Hector sur sa poitrine, vu la foule de ses compagnons, couchés
autour de lui dans la poussière, mordre de leurs dents la terre
!Il parla ainsi, et le Kroniôn accepta le sacrifice, mais il ne
l'exauça pas, lui réservant de plus longues fatigues. Et,
après qu'ils eurent prié et jeté les orges salées,
ils renversèrent la tête du taureau; et, l'ayant égorgé
et dépouillé, ils coupèrent les cuisses qu'ils couvrirent
deux fois de graisse; et, posant par-dessus des morceaux sanglants, ils
les rôtissaient avec des rameaux sans feuilles, et ils tenaient les
entrailles sur le feu' Et quand les cuisses furent rôties et qu'ils
eurent goûté aux entrailles, ils coupèrent le reste
par morceaux qu'ils embrochèrent et firent rôtir avec soin,
et ils retirèrent le tout. Et, après ce travail, ils préparèrent
le repas, et aucun ne put se plaindre d'une part inégale. Puis,
ayant assouvi la faim et la soif, le cavalier Gérennien Nestôr
parla ainsi :- Très glorieux roi des hommes, Atréide Agamemnôn,
ne tardons pas plus longtemps à faire ce que Zeus nous permet d'accomplir.
Allons ! que les hérauts, par leurs clameurs, rassemblent auprès
des nefs l'armée des Akhaiens revêtus d'airain; et nous, nous
mêlant à la foule guerrière des Akhaiens, excitons
à l'instant l'impétueux Arès.B parla ainsi, et le
roi des hommes, Agamemnôn, obéit, et il ordonna aux hérauts
à la voix éclatante d'appeler au combat les Akhaiens chevelus.
Et, autour de l'Atréiôn, les Rois divins couraient çà
et là, rangeant l'armée. Et, au milieu d'eux, Athéna
aux yeux clairs portait l'Aigide glorieuse, impérissable et immortelle.
Et cent franges d'or bien tissues, chacune du prix de cent bœufs, y étaient
suspendues. Avec cette Aigide, elle allait ardemment à travers l'armée
des Akhaiens, poussant chacun en avant, lui mettant la force et le courage
au cœur, afin qu'il guerroyât et combattît sans relâche.
Et aussitôt il leur semblait plus doux de combattre que de retourner
sur leurs nefs creuses vers la chère terre natale. Comme un feu
ardent qui brûle une grande forêt au faîte d'une montagne,
et dont la lumière resplendit au loin, de même s'allumait
dans l'Ouranos l'airain étincelant des hommes qui marchaient.Comme
les multitudes ailées des oies, des grues ou des cygnes au long
cou, dans les prairies d'Asios, sur les bords du Kaystrios, volent çà
et là, agitant leurs ailes joyeuses, et se devançant les
uns les autres avec des cris dont la prairie résonne, de même
les innombrables tribus Akhaiennes roulaient en torrents dans la plaine
du Skamandros, loin des nefs et des tentes; et, sous leurs pieds et ceux
des chevaux, la terre mugissait terriblement. Et ils s'arrêtèrent
dans la plaine fleurie du Skainandros, par milliers, tels que les feuilles
et les fleurs du printemps. Aussi nombreux que les tourbillons infinis
de mouches qui bourdonnent autour de l'étable, dans la saison printanière,
quand le lait abondant blanchit les vases, les Akhaiens chevelus s'arrêtaient
dans la plaine en face des Troyens, et désirant les détruire.
Comme les bergers reconnaissent aisément leurs immenses troupeaux
de chèvres confondus dans les pâturages, ainsi les chefs rangeaient
leurs hommes. Et le grand roi Agamemnôn était au milieu d'eux,
semblable par les yeux et la tête à Zeus qui se réjouit
de la foudre, par la stature à Arès, et par l'ampleur de
la poitrine à Poséidon. Comme un taureau l'emporte sur le
reste du troupeau et s'élève au-dessus des génisses
qui l'environnent, de même Zeus, en ce jour, faisait resplendir l'Atréide
entre d'innombrables héros.. Et maintenant, Muses, qui habitez
les demeures Olympiennes, vous qui êtes Déesses, et présentes
à tout, et qui savez toutes choses, tandis que nous ne savons rien
et n'entendons seulement qu'un bruit de gloire, dites les Rois et les princes
des Danaens. Car je ne pourrais nommer ni décrire la multitude,
même ayant dix langues, dix bouches, une voix infatigable et une
poitrine d'airain, si les Muses Olympiades, filles de Zeus tempétueux,
ne me rappellent ceux qui vinrent sous Ilios. Je dirai donc les chefs et
toutes les nefs 1.Pènéléôs et Lèitos,
et Arkésilaos, et Prothoènôr, et Klonios commandaient
aux Boiôtiens. Et c'étaient ceux qui habitaient Hyriè
et la pierreuse Aulis, et Skhoinos, et Skôlos, et les nombreuses
collines d'Etéôn, et Thespéia, et Graia, et la grande
Mikalèsos; et ceux qui habitaient autour de Harina et d'Eilésios
et d'Erythra; et ceux qui habitaient Eléôn et Hilè,
et Pétéôn, Okaliè et Médéôn
bien bâtie, Kôpa et Eutrèsis et Thisbé abondante
en colombes; et ceux qui habitaient Korônéia et Haliartos
aux grandes prairies; et ceux qui habitaient Plataia; et ceux qui vivaient
dans Glissa; et ceux qui habitaient la cité bien bâtie de
Hypothèba, et la sainte Onkhestos, bois sacré de Poséidon;
et ceux qui habitaient Arnè qui abonde en raisi, n, et Midéia,
et la sainte Nissa, et la ville frontière Anthèdôn.
Et ils étaient venus sur cinquante nefs, et chacune portait cent
vingt jeunes Boiôtiens.Et ceux qui habitaient Asplèdôn
et Orkhomènos de Mynias étaient commandés par Askalaphos
et Ialménos, fils d'Arès. Et Astyokhè Azéide
les avait enfantés dans la demeure d'Aktôr; le puissant Arès
ayant surpris la vierge innocente dans les chambres hautes. Et ils étaient
venus sur trente nefs creuses.Et Skhédios et Epistrophos, fils
du magnanime Iphitos Naubolide, commandaient aux Phôkèens.
Et c'étaient ceux qui habitaient Kiparissos et la pierreuse Pythôn
et la sainte Krissa, et Daulis et Panopè; et ceux qui habitaient
autour d'Anémôréia et de Hyainpolis; et ceux qui habitaient
auprès du divin fleuve Kèphisos et qui possédaient
Lilaia, à la source du Kèphisos. Et ils étaient venus
sur quarante nefs noires, et leurs chefs les rangèrent à
la gauche des Boiôtiens.Et l'agile Aias Oilèide commandait
aux Lokriens. Il était beaucoup moins grand qu'Aias Télainônien,
et sa cuirasse était de lin; mais, par la lance, il excellait entre
les Panhellènes et les Akhaiens. Et il commandait à ceux
qui habitaient Kynos et Kalliaros, et Bèssa et Scarphè, et
l'heureuse Augéia, et Tarphè, et Thronios, auprès
du Boagrios. Et tous ces Lokriens, qui habitaient au-delà de la
sainte Euboiè, étaient venus sur quarante nefs noires.Et
les Abantes, pleins de courage, qui habitaient l'Euboia et Khalkis, et
Eirétria, et Histiaia qui abonde en raisin, et la maritime Kèrinthos,
et la haute citadelle de Diôs; et ceux qui habitaient Karistos et
Styra étaient Eléphènôr Khalkodontiade, de la
race commandés par d'Arès; et il était le prince des
magnanimes Abantes. Et les Abantes agiles, aux cheveux flottant sur le
dos, braves guerriers, désiraient percer de près les cuirasses
ennemies de leurs piques de frêne. Et ils étaient venus sur
quarante nefs noires.Et ceux qui habitaient Athéna, ville forte
et bien bâtie du magnanime Erékhtheus que nourrit Athéna,
fille de Zeus, après que la terre féconde l'eut enfanté,
et qu'elle plaça dans le temple abondant où les fils des
Athéniens offrent chaque année, pour lui plaire, des hécatombes
de taureaux et d'agneaux; ceux-là étaient commandés
par Ménèstheus, fils de Pétéos. Jamais aucun
homme vivant, si ce n'était Nestôr, qui était plus
âgé, ne fut son égal pour ranger en bataille les cavaliers
et les porte-boucliers. Et ils étaient venus sur cinquante nefs
noires.Et Aias avait amené douze nefs de Salanùs, et il
les avait placées auprès des Athéniens.Et ceux qui
habitaient Argos et la forte Tiryntha, Hermionè et Asinè
aux golfes profonds, Troixènè, Eiôna et Epidauros qui
abonde en vignes; et ceux qui habitaient Aigina et Masès étaient
commandés par Diomèdès, hardi au combat, et par Sthénélôs,
fils de l'illustre Kapaneus, et par Euryalos, semblable aux Dieux, fils
du roi Mèkisteus Taliônide. Mais Diomèdès, hardi
au combat, les commandait tous. Et ils étaient venus sur quatre-vingts
nefs noires.Et ceux qui habitaient la ville forte et bien bâtie
de Mykènè, et la riche Korinthos et Kléôn; et
ceux qui habitaient Ornéia et l'heureuse Araithyréè,
et Sikiôn où régna, le premier, Adrèstos; et
ceux qui habitaient Hipérèsia et la haute Gonœssa et Pellèna,
et qui vivaient autour d'Aigion et de la grande Hélikè, et
sur toute la côte, étaient commandés par le roi Agamemnon
Atréide. Et ils étaient venus sur cent nefs, et ils étaient
les plus nombreux et les plus braves des guerriers. Et l'Atréide,
revêtu de l'airain splendide, était fier de commander à
tous les héros, étant lui-même très brave, et
ayant amené le plus de guerriers.Et ceux qui habitaient la grande
Lakédaimôn dans sa creuse vallée, et Pharis et Sparta,
et Messa qui abonde en colombes, et Bryséia et l'heureuse Augéia,
Amykla et la maritime Hélos; et ceux qui habitaient Laas et Oitylos,
étaient commandés par Ménélas hardi au combat,
et séparés des guerriers de son frère. Et ils étaient
venus sur soixante nefs. Et Ménélas était au milieu
d'eux, confiant dans son courage, et les excitant à combattre; car,
plus qu'eux, il désirait venger le rapt de Hélène
et les maux qui en venaient.Et ceux qui habitaient Pylos et l'heureuse
Arènè, et Thryos traversée par l'Alphéos, et
Aipy habilement construite, et Kiparissè et Amphigènéia,
Ptéléon, Hélos et Dôrion, où les Muses,
ayant rencontré le Thrakien Thamyris qui venait d'Oikhaliè,
de chez le roi Eurytos l'Oikhalien, le rendirent muet, parce qu'il s'était
vanté de vaincre en chantant les Muses elles-mêmes, filles
de Zeus tempétueux. Et celles-ci, irritées, lui ôtèrent
la science divine de chanter et de jouer de la kithare. Et ceux-là
étaient commandés par le cavalier Gérennien Nestôr.
Et ils étaient venus sur quatre-vingt-dix nefs creuses.Et ceux
qui habitaient l'Arkadia, aux pieds de la haute montagne de Killènè
où naissent les hommes braves, auprès du tombeau d'Aipytios;
et ceux qui habitaient Phénéos et Orkhoménos riche
en troupeaux, et Ripè, et Stratiè, et Enispè battue
des vents; et ceux qui habitaient Tégéè et l'heureuse
Mantinéè, et Stimphèlos et Parrhasiè, étaient
commandés par le fils d'Ankaios, le roi Agapènôr. Et
ils étaient venus sur cinquante 1 nefs, et dans chacune il y avait
un grand nombre d'Arkadiens belliqueux. Et le roi Agamemnôn leur
avait donné des nefs bien construites pour traverser la noire mer,
car ils ne s'occupaient point des travaux de la mer. Et ceux qui habitaient
Bouprasios et la divine Elis, et la terre qui renferme Hyrininè
et la ville frontière de Myrsinè, et la roche Olénienne
et Aleisios, étaient venus sous quatre chefs, et chaque chef conduisait
dix nefs rapides où étaient de nombreux Epéiens. Amphimakhos
et Thalpios commandaient les uns; et le premier était fils de Kléatos,
et le second d'Eurytos Aktoriôn. Et le robuste Diôrès
Amarynkéide commandait les autres, et le divin Polyxeinos commandait
aux derniers; et il était fils d'Agasthéneus Augéiade.Et
ceux qui habitaient Doulikiôn et les saintes îles Ekhinades
qui sont à l'horizon de la mer, en face de l'Elis, étaient
commandés par Mégès Phyléide, semblable à
Arès. Et il était fils de Phyleus, habile cavalier cher.
à Zeus, qui, s'étant irrité contre son père,
s'était réfugié à Doulikhiôn. Et ils
étaient venus sur quarante nefs noires.Et Ulysse commandait les
magnanimes Képhallèniens, et ceux qui habitaient Itaque et
le Nèritos aux forêts agitées, et ceux qui habitaient
Krokyléia et l'aride Aigilipal et Zakyntos et Swnos, et ceux qui
habitaient l'Epeiros sur la rive opposée. Et Ulysse, égal
à Zeus par l'intelligence, les commandait. Et ils étaient
venus sur douze nefs rouges.Et Thoas Andraimonide commandait les Aitôliens
qui habitaient Pleurôn et Olénos, et Pylènè,
et la maritime Khalkis, et la pierreuse Kalidôn. Car les fils du
magnanime Oineus étaient morts, et lui-même était mort,
et le blond Méléagros était mort, et Thoas commandait
maintenant les Aitôliens. Et ils étaient venus sur quarante
nefs noires.Et Idoméneus, habile à lancer la pique, commandait
les Krètois et ceux qui habitaient Knôssos et la forte Gorcyna,
et les villes populeuses de Lyktos, de Nfilètos, de Lykastos, de
Phaistos et de Rhytiôn, et d'autres qui habitaient aussi la Krètè
aux cent villes. Et Idoméneus, habile à lancer la pique,
les commandait avec Mèrionès, pareil au tueur d'hommes Arès.
Et ils étaient venus sur quatrevingts nefs noires.Et Ilèpolémos
Hèraklide, très fort et très grand, avait conduit
de Rhodos, sur neuf nefs, les fiers Rhodiens qui habitaient les trois parties
de Rhodos : Lindos, Ièlissos et la riche Kameiros. Et Tlèpolémos,
habile à lancer la pique, les commandait. Et Astyokhéia avait
donné ce fils au grand Hèraklès, après que
ce dernier l'eut emmenée d'Ëphyrè, des bords du Sellèis,
où il avait renversé beaucoup de villes défendues
par des jeunes hommes. Et Tlèpolémos, élevé
dans la belle demeure, tua l'oncle de son père, Likymnios, race
d'Arès. Et il construisit des nefs, rassembla une grande multitude
et s'enfuit sur la mer, car les fils et les petits-fils du grand Hèraklès
le menaçaient. Ayant erré et subi beaucoup de maux, il arriva
dans Rhodos, où ils se partagèrent en trois tribus, et Zeus,
qui commande aux Dieux et aux hommes, les aima et les combla de richesses.Et
Nireus avait amené de Symè trois nefs. Et il était
né d'Aglaiè et du roi Kharopos, et c'était le plus
beau de tous les Danaens, après l'irréprochable Pèléiôn,
mais il n'était point brave et commandait peu de guerriers.Et
ceux qui habitaient Nisyros et Krapathos, et Kasos, et Kôs, ville
d'Eurypylos, et les îles Kalynades, étaient commandés
par Pheidippos et Antiphos, deux fils du roi Thessalos Hèrakléide.
Et ils étaient venus sur trente nefs creuses.Et je nommerai aussi
ceux qui habitaient Argos Pélasgique, et Alos et Alopè, et
ceux qui habitaient Trakinè et la Phthiè, et la Hellas aux
belles femmes. Et ils se nommaient Myrmidones, ou Hellènes, ou Akhaiens,
et Achille commandait leurs cinquante nefs. Mais ils ne se souvenaient
plus des clarneurs de la guerre, n'ayant plus de chef qui les menât.
Car le divin Achille aux pieds rapides était couché dans
ses nefs, irrité au souvenir de la vierge Breisèis aux beaux
cheveux qu'il avait emmenée de Lymèssos, après avoir
pris cette ville et renversé les murailles de lhèbè
avec de grandes fatigues. Là, il avait tué les belliqueux
Mènytos et Epistrophos, fils du roi Evènos Sélèpiade.
Et, dans sa douleur, il restait couché mais il devait se relever
bientôt.Et ceux qui habitaient Phylakè et la fertile Pyrrhasos
consacrée à Dèmètèr, et Itôn riche
en troupeaux, et la maritime Antrôn, et Ptéléos aux
grasses prairies, étaient commandés par le brave Prôtésilaos
quand il vivait; mais déjà la terre noire le renfermait;
et sa femme se meurtrissait le visage, seule à Phylakè, dans
sa demeure abandonnée; car un guerrier Dardanien le tua, comme il
s'élançait de sa nef, le premier de tous les Akhaiens. Mais
ses guerriers n'étaient point sans chef, et ils étaient commandés
par un nourrisson d'Arès, Podarkès, fils d'Iphiklos riche
en troupeaux, et il était frère du magnanime Prôtésilaos.
Et ce héros était l'aîné et le plus brave, et
ses guerriers le regrettaient. Et ils étaient venus sur quarante
nefs noires.Et ceux qui habitaient Phéra, auprès du lac
Boibèis, et Boibè, et Glaphyra, et Iôlkos, étaient
commandés, sur onze nefs, par le fils bien-aimé d'Admètès,
Eumèlos, qu'Alkèstis, la gloire des femmes et la plus belle
des filles de Pèlias, avait donné à Admètès.Et
ceux qui habitaient Mèthônè et maumakè, et Méliboia
et l'aride Olizôn, Philoktètès, très excellent
archer, les commandait, sur sept nefs. Et dans chaque nef étaient
cinquante rameurs, excellents archers, et très braves. Et Philoktètès
était couché dans une île, en proie à des maux
terribles, dans la divine Lèmnôs, où les fils des Akhaiens
le laissèrent, souffrant de la mauvaise blessure d'un serpent venimeux.
C'est là qu'il gisait, plein de tristesse. Mais les Argiens devaient
bientôt se souvenir, dans leurs nefs, du roi Philoktètès.
Et ses guerriers n'étaient point sans chef, s'ils regrettaient celui-là.
Et Médôn les commandait, et il était fils du brave
Oileus, de qui Rhènè l'avait conçu.Et ceux qui habitaient
Trikkè et la montueuse Ithomè, et Oikhaliè, ville
d'Eurytos Oikhalien, étaient commandés par les deux fils
d'Asklèpios, Podaleirios et Makhaôn. Et ils étaient
venus sur trente nefs creuses.Et ceux qui habitaient Orménios
et la fontaine Hypéréia, et Astériôn, et les
cimes neigeuses du Titanos, étaient commandés par Eurypylos,
illustre fils d'Evaimôn. Et ils étaient venus sur quarante
nefs noires.Et ceux qui habitaient Argissa et Gyrtônè, Orthè
et Elonè, et la blanche Oloossôn, étaient commandés
par le belliqueux Polypoitès, fils de Peirithoos qu'engendra l'éternel
Zeus. Et l'illustre Hippodainéia le donna pour fils à Peirithoos
le jour où celui-ci dompta les Centaures féroces et les chassa
du Pèliôn jusqu'aux monts Aidùens. Et Polypoitès
ne commandait point seul, mais avec Léonteus, nourrisson d'Arès,
et fils du magnanime Koronos Kainéide. Et ils étaient venus
sur quarante nefs noires.Et Gouneus avait amené de Kyphos, sur
vingt-deux nefs, les Eniènes et les braves Péraibes qui habitaient
la froide Dôdônè, et ceux qui habitaient les champs
baignés par l'heureux litArèsios qui jette ses belles eaux
dans le Pènéios, et ne se mêle point au Pènéios
aux tourbillons d'argent, mais coule à sa surface comme de l'huile.
Et sa source est Styx par qui jurent les Dieux.Et Prothoos, fils de Tenthrèdôn,
commandait les Magnètes qui habitaient auprès du Pènéios
et du Pèliôn aux forêts secouées par le vent.
Et l'agile Prothoos les commandait, et ils étaient venus sur quarante
nefs noires.Et tels étaient les Rois et les chefs des Danaens.Dis-moi,
Muse, quel était le plus brave, et qui avait les meilleurs chevaux
parmi ceux qui avaient suivi les Atréides.Les meilleurs chevaux
étaient ceux du PHèrètiade Eumèlos. Et ils
étaient rapides comme les oiseaux, du même poil, du même
âge et de la même taille. Apollon à l'arc d'argent éleva
et nourrit sur le mont Piérè ces cavales qui portaient la
terreur d'Arès. Et le plus brave des guerriers était Aias
Télamônien, depuis qu'Achille se livrait à sa colère;
car celui-ci était de beaucoup le plus fort, et les chevaux qui
traînaient l'irréprochable Pèléiôn étaient
de beaucoup les meilleurs. Mais voici qu'il était couché
dans sa nef éperonnée, couvant sa fureur contre Agamemnôn
. Et ses guerriers, sur le rivage de la mer, lançaient pacifiquement
le disque, la pique ou la flèche; et les chevaux, auprès
des chars, broyaient le lotos et le sélinos des marais; et les chars
solides restaient sous les tentes des chefs; et ceux-ci, regrettant leur
Roi cher à Arès, en-aient à travers le camp et ne
combattaient point.Et les Akhaiens roulaient sur la terre comme un incendie;
et la terre mugissait comme lorsque Zeus tonnant la fouette à coups
de foudre autour des rochers Arimiens où l'on dit que Typhôeus
est couché. Ainsi la terre rendait un grand mugissement sous les
pieds des Akhaiens qui franchissaient rapidement la plaine.Et la légère
Iris, qui va comme le vent, envoyée de Zeus tempétueux, vint
annoncer aux Troyens la nouvelle effrayante. Et ils étaient réunis,
jeunes et vieux, à l'agora, devant les vestibules de Priame. Et
la légère Iris s'approcha, semblable par le visage et la
voix à Politès Priamide, qui, se fiant à la rapidité
de sa course, s'était assis sur la haute tombe du vieux Aisyètas,
pour observer le moment où les Akhaiens se précipiteraient
hors des nefs.Et la légère Iris, étant semblable
à lui, parla ainsi :Ô vieillard ! tu te plais aux paroles
sans fin, comme autrefois, du temps de la paix; mais voici qu'une bataille
inévitable se prépare. Certes, j'ai vu un grand nombre de
combats, mais je n'ai point encore vu une armée aussi formidable
et aussi innombrable. Elle est pareille aux feuilles et aux grains de sable;
et voici qu'elle vient, à travers la plaine, combattre autour de
la ville. Hector, c'est à toi d'agir. Il y a de nombreux alliés
dans la grande ville de Priame, de races et de langues diverses. Que chaque
chef arme les siens et les mène au combat.Elle parla ainsi, et
Hector reconnut sa voix, et il rompit l'agora, et tous coururent aux armes.
Et les portes s'ouvrirent, et la foule des hommes, fantassins et cavaliers,
en sortit à grand bruit. Et il y avait, en avant de la ville, une
haute colline qui s'inclinait de tous côtés dans la plaine;
et les hommes la nommaient Batéia, et les Immortels, le tombeau
de l'agile Myrinnè. Là, se rangèrent les Troyens et
les alliés 1.Et le grand Hector Priamide au beau casque commandait
les Troyens, et il était suivi d'hommes nombreux et braves qui désiraient
frapper de la pique.Et le vaillant fils d'Ankhisès, Ainéias,
commandait les Dardaniens. Et la divine Aphrodite l'avait donné
pour fils à Ankhisès, s'étant unie à un mortel,
quoique Déesse, sur les cimes de l'Ida. Et il ne commandait point
seul; mais les deux Anténorides l'accompagnaient, Arkhilokhos et
Akamas, habiles à tous les combats.Et ceux qui habitaient Zéléia,
aux pieds de la dernière chaîne. de l'Ida, les riches Troadiens
qui boivent l'eau profonde de l'Aisèpos, étaient commandés
par l'illustre fils de Lykaôn, Pandaros, à qui Apollon lui-même
avait donné son arc.Et ceux qui habitaient Adrèstéia
et Apeisos, et Pithyéia et les hauteurs de Tèréiè,
étaient commandés par Adrèstos et par Amphios à
la cuirasse de lin. Et ils étaient tous deux fils de Mérops,
le Perkôsien, qui, n'ayant point d'égal dans la science divinatoire,
leur défendit de tenter la guerre qui dévore les hommes;
mais ils ne lui obéirent point, parce que les Kères de la
noire mort les entraînaient.Et ceux qui habitaient Perkôtè
et Praktios, et Sèstos et Abydos, et la divine Arisbè, étaient
commandés par Asios Hyrtakide, que des chevaux grands et ardents
avaient amené des bords du fleuve Sellèis.Et les tribus
Pélasgiques habiles à lancer la pique, et ceux qui habitaient
Larissa aux plaines fertiles, étaient commandés par Hippothoos
et Pyleus, nourrissons d'Arès, fils du Pélasge Lèthos
Teutamide.Et Akamas commandait les Muakiens, et le héros Peirôs
ceux qu'enferine le Hellespontos rapide.Et Euphèmos commandait
les braves Kikoniens, et il était fils de Troizènos Kéade,
cher à Zeus.Et Pyraikhmès commandait les archers Paiones,
venus de la terre lointaine d'Amydôn et du large Axios qui répand
ses belles eaux sur la terre.Et le brave Pylaiméneus commandait
les Paphlagones, du pays des Enètiens, où naissent les mules
sauvages. Et ils habitaient aussi Kytôros et Séswnos, et les
belles villes du fleuve Parthénios, et Krômna, et Aigialos
et la haute Erythinos.Et Dios et Epistrophos commandaient les Halizônes,
venus de la lointaine Alybè, où gerine l'argent.Et Khromis
et le divinateur Eunomos commandaient les Mysiens. Mais Eunomos ne devina
point la noire mort, et il devait tomber sous la main du rapide Aiakide,
dans le fleuve où celui-ci devait tuer tant de Troyens.Et Phorkys
commandait les Phrygiens, avec Askanios pareil à un Dieu. Et ils
étaient venus d'Askaniè, désirant le combat.Et Mesthlès
et Antiphos, fils de Pylaiméneus, nés sur les bords du lac
de Gygéia, commandaient les Maiones qui habitent aux pieds du Tmôlos.Et
Nastès commandait les Kariens au langage barbare qui habitaient
Milètos et les hauteurs Phtlùriennes, et les bords du Maiandros
ét les cimes de Mykalè. Et Amphimakhos et Nastès les
commandaient, et ils étaient les fils illustres de Nonùôn.
Et Amphimakhos combattait chargé d'or comme une femme, et ceci ne
lui fit point éviter la noire mort, le malheureux ! Car il devait
tomber sous la main du rapide Aiakide, dans le fleuve, et le brave Aklilleus
devait enlever son or.Et l'irréprochable Sarpèdôn
commandait les Lykiens, avec l'irréprochable Glaukos. Et ils étaient
venus de la lointaine Lykiè et du Xanthos plein de tourbillons.Chant
3 :Quand tous, de chaque côté, se furent rangés sous
leurs chefs, les Troyens s'avancèrent, pleins de clameurs et de
bruit, comme des oiseaux. Ainsi, le cri des grues monte dans l'air, quand,
fuyant l'hiver et les pluies abondantes, elles volent sur les flots d'Okéanos,
portant le massacre et la Kèr de la mort aux Pygmées. Et
elles livrent dans l'air un rude combat. Mais les Akhaiens allaient en
silence, respirant la force, et, dans leur cœur, désirant s'entre-aider.
Comme le Notos enveloppe les hauteurs de la montagne d'un brouillard odieux
au berger et plus propice au voleur que la nuit même, de sorte qu'on
ne peut voir au-delà d'une pierre qu'on a jetée; de même
une noire poussière montait sous les pieds de ceux qui marchaient,
et ils traversaient rapidement la plaine.Et quand ils furent proches
les uns des autres, le divin Alexandre apparut en tête des Troyens,
ayant une peau de léopard sur les épaules, et l'arc recourbé
et l'épée. Et, agitant deux piques d'airain, il appelait
les plus braves des Argiens à combattre un rude combat. Et dès
que Ménélas, cher à Arès, l'eut aperçu
qui devançait l'année et qui marchait à grands pas;
comme un lion se réjouit, quand il a faim, de rencontrer un cerf
cornu ou une chèvre sauvage, et dévore sa proie, bien que
les chiens agiles et les ardents jeunes hommes le poursuivent; de même
Ménélas se réjouit quand il vit devant lui le divin
Alexandre. Et il espéra se venger de celui qui l'avait outragé,
et il sauta du char avec ses armes.Et dès que le divin Alexandre
l'eut aperçu en tête de l'armée, son cœur se serra,
et il recula parmi les siens pour éviter la Kèr de la mort.
Si quelqu'un, dans les gorges des montagnes, voit un serpent, il saute
en arrière, et ses genoux tremblent, et ses joues pâlissent.
De même le divin Alexandre, craignant le fils d'Atreus, rentra dans
la foule des hardis Troyens.Et Hector, l'ayant vu, l'accabla de paroles
amères :- Misérable Pâris, qui n'as que ta beauté,
trompeur et efféminé, plût aux Dieux que tu ne fusses
point né, ou que tu fusses mort avant tes dernières noces
! Certes, cela eût mieux valu de beaucoup, plutôt que d'être
l'opprobre et la risée de tous ! Voici que les Akhaiens chevelus
rient de mépris, car ils croyaient que tu combattais hardiment hors
des rangs, parce que ton visage est beau; mais il n'y a dans ton cœur ni
force ni courage. Pourquoi, étant un lâche, as-tu traversé
la mer sur tes nefs rapides, avec tes meilleurs compagnons, et, mêlé
à des étrangers, as-tu enlevé une très belle
jeune femme du pays d'Apy, parente d'hommes belliqueux ? Immense malheur
pour ton père, pour ta ville et pour tout le peuple; joie pour nos
ennemis et honte pour toi-même ! Et tu n'as point osé attendre
Ménélas, cher à Arès. Tu saurais maintenant
de quel guerrier tu retiens la femme. Ni. ta kithare, ni les dons d'Aphrodite,
ta chevelure et ta beauté, ne t'auraient sauvé d'être
traîné dans la poussière. Mais les Troyens ont trop
de respect, car autrement, tu serais déjà revêtu d'une
tunique de pierre 1, pour prix des maux que tu as causés.Et le
divin Alexandre lui répondit :- Hector, tu m'as réprimandé
justement. Ton cœur est toujours indompté, comme la hache qui fend
le bois et accroît la force de l'ouvrier constructeur de nefs. Telle
est l'âme indomptée qui est dans ta poitrine. Ne me reproche
point les dons aimables d'Aphrodite d'or. Il ne faut point rejeter les
dons glorieux des Dieux, car eux seuls en dis posent, et nul ne les pourrait
prendre à son gré. Mais si tu veux maintenant que je combatte
et que je lutte, arrête les Troyens et les Akhaiens, afin que nous
combattions moi et Ménélas, cher à Arès, au
milieu de tous, pour Hélène et pour toutes ses richesses.
Et le vainqueur emportera cette femme et toutes ses richesses, et, après
avoir échangé des serments inviolables, vous, Troyens, habiterez
la féconde Troie, et les Akhaiens retourneront dans Argos, nourrice
de chevaux, et dans l'Akhaiè aux belles femmes.Il parla ainsi,
et Hector en eut une grande joie, et il s'avança, arrêtant
les phalanges des Troyens, à l'aide de sa pique qu'il tenait par
le milieu. Et ils s'arrêtèrent. Et les Akhaiens chevelus tiraient
sur lui et le frappaient de flèches et de pierres. Mais le Roi des
hommes, Agamemnôn, cria à voix haute :- Arrêtez, Argiens
! ne frappez point, fils des Akhaiens ! Hector au casque mouvant semble
vouloir dire quelques mots.Il parla ainsi, et ils cessèrent et
firent silence, et Hector parla au milieu d'eux :- Ecoutez, Troyens et
Akhaiens, ce que dit Alexandre qui causa cette guerre. Il désire
que les Troyens et les Akhaiens déposent leurs belles armes sur
la terre nourricière, et que lui et Ménélas, cher
à Arès, combattent, seuls, au milieu de tous, pour Hélène
et pour toutes ses richesses. Et le vainqueur emportera cette femme et
toutes ses richesses, et nous échangerons des serments inviolables.Il
parla ainsi, et tous restèrent silencieux. Et Ménélas,
hardi au combat, leur dit :- Ecoutez-moi maintenant. Une grande douleur
serre mon cœur, et j'espère que les Argiens et les Troyens vont
cesser la guerre, car vous avez subi des maux infinis pour ma querelle
et pour l'injure que m'a faite Alexandre. Que celui des deux à qui
sont réservées la Moire et la mort, meure donc; et vous,
cessez aussitôt de combattre. Apportez un agneau noir pour Gaia et
un agneau blanc pour Hélios, et nous en apporterons autant pour
Zeus. Et vous amènerez Priame lui-même, pour qu'il se lie
par des serments, car ses enfants sont parjures et sans foi, et que personne
ne puisse violer les serments de Zeus. L'esprit des jeunes hommes est léger,
mais, dans ses actions, le vieillard regarde à la fois l'avenir
et le passé et agit avec équité.B parla ainsi, et
les Troyens et les Akhaiens se réjouirent, espérant mettre
fin à la guerre mauvaise. Et ils retinrent les chevaux dans les
rangs, et ils se dépouillèrent de leurs armes déposées
sur la terre. Et il y avait peu, d'espace entre les deux armées.
Et Hector envoya deux hérauts à la ville pour apporter deux
agneaux et appeler Priame. Et le roi Agamemnôn envoya Talthybios
aux nefs creuses pour y prendre un agneau, et Talthybios obéit au
divin Agamemnôn.Et la messagère Iris s'envola chez Hélène
aux bras blancs, s'étant faite semblable à sa belle-sœur
Laodikè, la plus belle des filles de Priainos, et qu'avait épousée
l'Anténoride Elikaôn.Et elle trouva Hélène
dans sa demeure, tissant une grande toile double, blanche comme le marbre,
et y retraçant les nombreuses batailles que les Troyens dompteurs
de chevaux et les Akhaiens revêtus d'airain avaient subies pour elle
par les mains d'Arès. Et Iris aux pieds légers, s'étant
approchée, lui dit :- Viens, chère Nymphe, voir le spectacle
admirable des Troyens dompteurs de chevaux et des Akhaiens revêtus
d'airain. Ils combattaient tantôt dans la plaine, pleins de la fureur
d'Arès, et les voici maintenant assis en silence, appuyés
sur leurs boucliers, et la guerre a cessé, et les piques sont enfoncées
en terre. Alexandre et Ménélas cher à Arès
combattront pour toi, de leurs longues piques, et tu seras l'épouse
bien-aimée du vainqueur.Et la Déesse, ayant ainsi parlé,
jeta dans son cœur un doux souvenir de son premier mari, et de son pays,
et de ses parents. Et Hélène, s'étant couverte aussitôt
de voiles blancs, sortit de la chambre nuptiale en pleurant; et deux femmes
la suivaient, Aithrè, fille de Pittheus, et Klyménè
aux yeux de bœuf. Et voici qu'elles arrivèrent aux portes Skaies.
Priainos, Panthoos, Thymoitès, Lampos, Klytios, lbkétaôn,
nourrisson d'Arès, Oukalégôn et Antènôr,
trèssages tous deux, siégeaient, vieillards vénérables,
au-dessus des portes Skaies. Et la vieillesse les écartait de la
guerre; mais c'étaient d'excellents Agorètes; et ils étaient
pareils à des cigales qui, dans les bois, assises sur un arbre,
élèvent leur voix mélodieuse. Tels étaient
les princes des Troyens, assis sur la tour. Et quand ils virent Hélène
qui montait vers eux, ils se dirent les uns aux autres, et à voix
basse, ces paroles ailées :Certes, il est juste que les Troyens
et les Akhaiens aux belles knèmides subissent tant de maux, et depuis
si longtemps, pour une telle femme, car elle ressemble aux Déesses
immortelles par sa beauté. Mais, malgré cela, qu'elle s'en
retourne sur ses nefs, et qu'elle ne nous laisse point, à nous et
à nos enfants, un souvenir misérable.Ils parlaient ainsi,
et Priame appela Hélène :- Viens, chère enfant,
approche, assieds-toi auprès de moi, afin de revoir ton premier
mari, et tes parents, et tes amis. Tu n'es point la cause de nos malheurs.
Ce sont les Dieux seuls qui m'ont accablé de cette rude guerre Akhaienne.
Dis-moi le nom de ce guerrier d'une haute stature; quel est cet Akhaien
grand et vigoureux ? D'autres ont une taille plus élevée,
mais je n'ai jamais vu de mes yeux un homme aussi beau et majestueux. Il
a l'aspect d'un Roi.Et Hélène, la divine femme, lui répondit
:- Tu m'es vénérable et redoutable, père bien-aimé.
Que n'ai-je subi la noire mort quand j'ai suivi ton fils, abandonnant ma
chambre nuptiale et ma fille née en mon pays lointain, et mes frères,
et les chères compagnes de ma jeunesse ! Mais telle n'a point été
ma destinée, et c'est pour cela que je me consume en pleurant. Je
te dirai ce que tu m'as demandé. Cet homme est le roi Agamemnôn
Atréide, qui commande au loin, roi habile et brave guerrier. Et
il fut mon beau-frère, à moi infâme, s'il m'est permis
de dire qu'il le fut. . Elle parla ainsi, et le vieillard, plein d'admiration,s'écria
:- Ô heureux Atréide, né pour d'heureuses destinées,
certes, de nombreux fils des Akhaiens te sont soumis. Autrefois, dans la
Phrygiè féconde en vignes, j'ai vu de nombreux Phrygiens,
habiles cavaliers, tribus belliqueuses d'Otreus et de Mygdôn égal
aux Dieux, et qui étaient campés sur les bords du Sangarios.
Et j'étais au milieu d'eux, étant leur allié, quand
vinrent les Amazones viriles. Mais ils n'étaient point aussi nombreux
que les Akhaiens aux yeux noirs.Puis, ayant vu Ulysse, le vieillard interrogea
Hélène : - Dis-moi aussi, chère enfant, qui est celui-ci.
Il est moins grand que l'Atréide Agamemnôn, mais plus large
des épaules et de la poitrine. Et ses armes sont couchées
sur la terre nourricière, et il marche, parmi les hommes, comme
un bélier chargé de laine au milieu d'un grand troupeau de
brebis blanches.Et Hélène, fille de Zeus, lui répondit
:- Celui-ci est le subtil Laertiade Ulysse, nourri dans le pays stérile
d'Itaque. Et il est plein de ruses et de prudence.Et le sage Antènôr
lui répondit :- Ô femme ! tu as dit une parole vraie. Le
divin Ulysse vint autrefois ici, envoyé pour toi, avec Ménélas
cher à Arès, et je les reçus dans mes demeures, et
j'ai appris à connaître leur aspect et leur sagesse. Quand
ils venaient à l'agora des Troyens, debout, Ménélas
surpassait Ulysse des épaules, mais, assis, le plus majestueux était
Ulysse. Et quand ils haranguaient devant tous, certes, Ménélas,
bien que le plus jeune, parlait avec force et concision, en peu de mots,
mais avec une clarté précise et allant droit au but. Et quand
le subtil Ulysse se levait, il se tenait immobile, les yeux baissés,
n'agitant le sceptre ni en avant ni en arrière, comme un agorète
inexpérimenté. On eût dit qu'il était plein
d'une sombre colère et tel qu'un insensé. Mais quand il exhalait
de sa poitrine sa voix sonore, ses paroles pleuvaient, semblables aux neiges
de l'hiver. En ce moment, nul n'aurait osé lutter contre lui; mais,
au premier aspect, nous ne l'admirions pas autant.Ayant vu Aias, une
troisième fois le vieillard interrogea Hélène :-
Qui est cet autre guerrier Akhaien, grand et athlétique, qui surpasse
tous les Argiens de la tête et des épaules ?Et Hélène
au long péplos, la divine femme, lui répondit :- Celui-ci
est le grand Aias, le bouclier des Akhaiens. Et voici, parmi les Krètois,
Idoméneus tel qu'un Dieu, et les princes Krètois l'environnent.
Souvent, Ménélas cher à Arès le reçut
dans nos demeures, quand il venait de la Krètè. Et voici
tous les autres Akhaiens aux yeux noirs, et je les reconnais, et je pourrais
dire leurs noms. Mais je ne vois point les deux princes des peuples, Kastôr
dompteur de chevaux et Polydeukès invincible au pugilat, mes propres
frères, car une même mère nous a enfantés. N'auraient-ils
point quitté l'heureuse Lakédaimôn, ou, s'ils sont
venus sur leurs nefs rapides, ne veulent-ils point se montrer au milieu
des hommes, à cause de ma honte et de mon opprobre ?Elle parla
ainsi, mais déjà la terre féconde les renfermait,
à Lakédaimôn, dans la chère patrie.Et les
hérauts, à travers la ville, portaient les gages sincères
des Dieux, deux agneaux, et, dans une outre de peau de chèvre, le
vin joyeux, fruit de la terre. Et le héraut Idaios portait un kratère
étincelant et des coupes d'or; et, s'approchant, il excita le vieillard
par ces paroles :- Lève-toi, Laomédontiade ! Les princes
des Troyens dompteurs de chevaux et des Akhaiens revêtus d'airain
t'invitent à descendre dans la plaine, afin que vous échangiez
des serments inviolables. Et Alexandre et Ménélas cher à
Arès combattront pour Hélène avec leurs longues piques,
et ses richesses appartiendront au vainqueur. Et tous, ayant fait alliance
et échangé des serments inviolables, nous, Troyens, habiterons
la féconde Troie, et les Akhaiens retourneront dans Argos nourrice
de chevaux et dans l'Akhaiè aux belles femmes.<> Il parla
ainsi, et le vieillard frémit, et il ordonna à ses compagnons
d'atteler les chevaux, et ils obéirent promptement. Et Priame monta,
tenant les rênes, et, auprès de lui, Antènôr
entra dans le beau char; et, par les portes Skaies, tous deux poussèrent
les chevaux agiles dans la plaine.Et quand ils furent arrivés
au milieu des Troyens et des Akhaiens, ils descendirent du char sur la
terre nourricière et se placèrent au nùlieu des Troyens
et des Akhaiens.Et, aussitôt, le roi des hommes, Agamemnôn,
se leva, ainsi que le subtil Ulysse. Puis, les hérauts vénérables
réunirent les gages sincères des Dieux, mêlant le vin
dans le kratère et versant de l'eau sur les mains des Rois. Et l'Atréide
Agamemnon, tirant le couteau toujours suspendu à côté
de la grande gaîne de l'épée, coupa du poil sur la
tête des agneaux, et les hérauts le distribuèrent aux
princes des Troyens et des Akhaiens. Et, au milieu d'eux, l'Atréide
pria, à haute voix, les mains étendues :- Père Zeus,
qui commandes du haut de l'Ida, très glorieux, très grand
! Hélios, qui vois et entends tout ! Fleuves et Gaia ! Et vous qui,
sous la terre, châtiez les parjures, soyez tous témoins, scellez
nos serments inviolables. Si Alexandre tue Ménélas, qu'il
garde Hélène et toutes ses richesses, et nous retournerons
sur nos nefs rapides; mais si le blond Ménélas tue Alexandre,
que les Troyens rendent Hélène et toutes ses richesses, et
qu'ils payent aux Argiens, comme il est juste, un tribut dont se souviendront
les hommes futurs. Mais si, Alexandre mort, Priame et les fils de Priame
refusaient de payer ce tribut, je resterai et combattrai pour ceci, jusqu'à
ce que je ternùne la guerre.Il parla ainsi, et, de l'airain cruel,
il trancha la gorge des agneaux et il les jeta palpitants sur la terre
et rendant l'âme, car l'airain leur avait enlevé la vie, Et
tous, puisant le vin du kratère avec des coupes, ils le répandirent
et prièrent les Dieux qui vivent toujours. Et les Troyens et les
Akhaiens disaient :- Zeus, très glorieux, très grand, et
vous, Dieux immortels ! que la cervelle de celui qui violera le premier
ce serinent, et la cervelle de ses fils, soient répandues sur la
terre comme ce vin, et que leurs femmes soient outragées par autrui
!Mais le Kroniôn ne les exauça point. Et le Dardanide Priame
parla et leur dit :- Ecoutez-moi, Troyens et Akhaiens aux belles knèrnides.
Je retourne vers la hauteur d'Ilios, car je ne saurais voir de mes yeux
mon fils bien-aimé lutter contre Ménélas cher à
Arès. Zeus et les Dieux immortels savent seuls auquel des deux est
réservée la mort.Ayant ainsi parlé, le divin vieillard
plaça les agneaux dans le char, y monta, et saisit les rênes.
Et Antènôr, auprès de lui, entra dans le beau char,
et ils retournèrent vers Ilios.Et le Priamide Hector et le divin
Ulysse mesurèrent l'arène d'abord, et remuèrent les
sorts dans un casque, pour savoir qui lancerait le premier la pique d'airain.
Et les peuples priaient et levaient les mains vers les Dieux, et les Troyens
et les Akhaiens disaient :- Père Zeus, qui commandes au haut de
l'Ida, très glorieux, très grand ! que celui qui nous a causé
tant de maux descende chez Aidés, et puissions-nous sceller une
alliance et des traités inviolables !Ils parlèrent ainsi,
et le grand Hector au casque mouvant agita les sorts en détournent
les yeux, et celui de Pâris sortit le premier. Et tous s'assirent
en rangs, chacun auprès de ses chevaux agiles et de ses armes éclatantes.
Et le divin Alexandre, l'époux de Hélène aux beaux
cheveux, couvrit ses épaules de ses belles armes. Et il mit autour
de ses jambes ses belles knèmides aux agrafes d'argent, et, sur
sa poitrine, la cuirasse de son frère Lykaôn, faite à
sa taille; et il suspendit à ses épaules l'épée
d'airain aux clous d'argent. Puis il prit le bouclier vaste et lourd, et
il mit sur sa tête guerrière un riche casque orné de
crins, et ce panache s'agitait fièrement; et il saisit une forte
pique faite pour ses mains. Et le brave Ménélas se couvrit
aussi de ses armes.Tous deux, s'étant armés, avancèrent
au milieu des Troyens et des Akhaiens, se jetant de sombres regards; et
les Troyens dompteurs de chevaux et les Akhaiens aux belles knèrnides
les regardaient avec terreur. Ils s'arrêtèrent en face l'un
de l'autre, agitant les piques et pleins de fureur.Et Alexandre lança
le premier sa longue pique et frappa le bouclier poli de l'Atréide,
mais il ne perça point l'airain, et la pointe se ploya sur le dur
bouclier. Et Ménélas, levant sa pique, supplia le Père
Zeus :- Père Zeus ! fais que je punisse le divin Alexandre, qui
le premier m'a outragé, et fais qu'il tombe sous mes mains, afin
que, parmi les hommes futurs, chacun tremble d'outrager l'hôte qui
l'aura reçu avec bienveillance !Ayant parlé ainsi, il brandit
sa longue pique, et, la lançant, il en frappa le bouclier poli du
Priaimide. Et la forte pique, à travers le bouclier éclatant,
perça la riche cuirasse et déchira la tunique auprès
du flanc. Et Alexandre, se courbant, évita la noire Kèr.
Et l'Atréide, ayant tiré l'épée aux clous d'argent,
en frappa le cône du casque; mais l'épée, rompue en
trois ou quatre morceaux, tomba de sa main, et l'Atréide gémit
en regardant le vaste Ouranos :- Père Zeus ! nul d'entre les Dieux
n'est plus inexorable que toi Certes, j'espérais me venger de l'outrage
d'Alexandre et l'épée s'est rompue dans ma main, et la pique
a été vainement lancée, et je ne l'ai point frappé
!Il parla ainsi, et, d'un bond, il le saisit par les crins du casque,
et il le traîna vers les Akhaiens aux belles knèmides. Et
le cuir habilement orné, qui liait le casque sous le menton, étouffait
le cou délicat d'Alexandre; et l'Atréide l'eût traîné
et eût remporté une grande gloire, si la fille de Zeus, Aphrodite,
ayant vu cela, n'eût rompu le cuir de bœuf; et le casque vide suivit
la main musculeuse de Ménélas. Et celui-ci le fit tournoyer
et le jeta au milieu des Akhaiens aux belles knèmides, et ses chers
compagnons l'emportèrent. Puis, il se rua de nouveau désirant
tuer le Priamide de sa pique d'airain; mais Aphrodite, étant Déesse,
enleva très facilement Alexandre en l'enveloppant d'une nuée
épaisse, et elle le déposa dans sa chambre nuptiale, sur
son lit parfumé. Et elle sortit pour appeler Hélène,
queue trouva sur la haute tour, au milieu de la foule des Troyen nes. Et
la divine Aphrodite, s'étant faite semblable à une vieille
femme habile à tisser la laine, et qui la tissait pour Hélène
dans la populeuse Lakédaimôn, et qui aimait Hélène,
saisit celle-ci par sa robe nectaréenne et lui dit :- Viens !
Alexandre t'invite à revenir. Il est couché, plein de beauté
et richement vêtu, sur son lit habilement travaillé. Tu ne
dirais point qu'il vient de lutter contre un homme, mais tu croirais qu'il
va aux danses, ou qu'il repose au retour des danses.Elle parla ainsi,
et elle troubla le cœur de Hélène mais dès que celle-ci
eut vu le beau cou de la Déesse, et son sein d'où naissent
les désirs, et ses yeux éclatants, elle fut saisie de terreur,
et, la nommant de son nom, elle lui dit :- Ô mauvaise ! Pourquoi
veux-tu me tromper encore ? Me conduiras-tu dans quelque autre ville populeuse
de la Phrygiè ou de l'heureuse Maioniè, si un homme qui t'est
cher y habite ? Est-ce parce que Ménélas, ayant vaincu le
divin Alexandre, veut m'emmener dans ses demeures, moi qui me suis odieuse,
que tu viens de nouveau me tendre des pièges ? Va plutôt !
abandonne la demeure des Dieux, ne retourne plus dans l'Olympes, et reste
auprès de lui, toujours inquiète; et prends-le sous ta garde,
jusqu'à ce qu'il fasse de toi sa femme ou son esclave ! Pour moi,
je n'irai plus orner son lit, car ce serait trop de honte, et toutes les
Troyen nes me blâmeraient, et j'ai trop d'amers chagrins dans le
cœur.Et la divine Aphrodite, pleine de colère, lui dit :- Malheureuse
! crains de m'irriter, de peur que je t'abandonne dans ma colère,
et que je te haïsse autant que je t'ai aimée, et que, jetant
des haines inexorables entre les Troyens et les Akhaiens, je te fasse périr
d'une mort violente ! Elle parla ainsi, et Hélène, fille
de Zeus, fut saisie de terreur, et, couverte de sa robe éclatante
de blancheur, elle marcha en silence, s'éloignant des Troyennes,
sur les pas de la Déesse. Et quand elles furent parvenues à
la belle demeure d'Alexandre, toutes les servantes se mirent à leur
tâche, et la divine femme monta dans la haute chambre nuptiale. Aphrodite
qui aime les sourires avança un siège pour elle auprès
d'Alexandre, et Hélène, fille de Zeus tempétueux,
s'y assit en détournant les yeux; mais elle adressa ces reproches
à son époux :- Te voici revenu du combat. Que n'y restais-tu,
mort et dompté par l'homme brave qui fut mon premier mari ! Ne te
vantais-tu pas de l'emporter sur Ménélas cher à Arès,
par ton courage, par ta force et par ta lance ? Va ! défie encore
Ménélas cher à Arès, et combats de nouveau
contre lui; mais non, je te conseille plutôt de ne plus lutter contre
le blond Ménélas, de peur qu'il te dompte aussitôt
de sa lance !Et Pâris, lui répondant, parla ainsi :- Femme
! ne blesse pas mon cœur par d'amères paroles. Il est vrai, Ménélas
m'a vaincu à l'aide d'Athéna,mais je le vaincrai plus tard,
car nous avons aussi des Dieux qui nous sont amis. Viens ! couchons-nous
et aimons-nous ! Jamais le désir ne m'a brûlé ainsi,
même lorsque, naviguant sur mes nefs rapides, après t'avoir
enlevée de l'heureuse Lakédaimôn, je m'unis d'amour
avec toi dans l'île de Kranaè, tant je t'aime maintenant et
suis saisi de désirs !Il parla ainsi et marcha vers son lit, et
l'épouse le suivit, et ils se couchèrent dans le lit bien
construit.Cependant l'Atréide courait comme une bête féroce
au travers de la foule, cherchant le divin Alexandre. Et nul des Troyens
ni des illustres Alliés ne put montrer Alexandre à Ménélas
cher à Arès. Et certes, s'ils l'avaient vu, ils ne l'auraient
point caché, car ils le haïssaient tous comme la noire Kèr.
Et le roi des hommes, Agamemnôn, leur parla ainsi : - Ecoutez-moi,
Troyens, Dardaniens et Alliés. La victoire, certes, est à
Ménélas cher à Arès. Rendez-nous donc l'Argienne
Hélène et ses richesses, et payez, comme il est juste, un
tribut dont se souviendront les hommes futurs.L'Atréide parla
ainsi, et tous les Akhaiens applaudirent.Chant 4 :Les Dieux, assis
auprès de Zeus, étaient réunis sur le pavé
d'or, et la vénérable Hèbè versait le nektar,
et tous, buvant les coupes d'or, regardaient la ville des Troyens. Et le
Kronide voulut irriter Hèrè par des paroles mordantes, et
il dit :- Deux Déesses défendent Ménélas,
Hèrè l'Argienne et la Protectrice Athéna; mais elles
restent assises et ne font que regarder, tandis qu'Aphrodite qui aime les
sourires ne quitte jamais Alexandre et écarte de lui les Kères.
Et voici qu'elle l'a sauvé comme il allait périr. Mais la
victoire est à Ménélas cher à Arès.
Songeons donc à ceci. Faut-il exciter de nouveau la guerre mauvaise
et le rude combat, ou sceller l'alliance entre les deux peuples ? S'il
plaît à tous les Dieux, la ville du roi Priame restera debout,
et Ménélas emmènera l'Argienne Hélène.Il
parla ainsi, et les Déesses Athéna et Hèrè
se mordirent les lèvres, et, assises à côté
l'une de l'autre, elles méditaient la destruction des Troyens. Et
Athéna restait muette, irritée contre son père Zeus,
et une sauvage colère la brûlait; mais Hèrè
ne put contenir la sienne et dit :Très dur Kronide, quelle parole
as-tu dite ? Veux-tu rendre vaines toutes mes fatigues et la sueur que
j'ai suée ? J'ai lassé mes chevaux en rassemblant les peuples
contre Priame et contre ses enfants. Fais donc, mais les Dieux ne t'approuveront
pas.Et Zeus qui amasse les nuées, très irrité, lui
dit- Malheureuse ! Quels maux si grands Priame et les enfants de Priame
t'ont-ils causés, que tu veuilles sans relâche détruire
la forte citadelle d'Ilios ? Si, dans ses larges murailles, tu pouvais
dévorer Priame et les enfants de Priainos et les autres Troyens,
peut-être ta haine serait elle assouvie. Fais selon ta volonté,
et que cette dissension cesse désormais entre nous. Mais je te dirai
ceci, et garde mes paroles dans ton esprit : Si jamais je veux aussi détruire
une ville habitée par des hommes qui te sont anus, ne t'oppose point
à ma colère et laisse-moi agir, car c'est à contrecœur
que je te livre celle-ci. De toutes les villes habitées par les
hommes terrestres, sous Hélios et sous l'Ouranos étoilé,
aucune ne m'est plus chère que la ville sacrée d'Ilios, où
sont Priame et le peuple de Priame qui tient la lance. Là, mon autel
n'a jamais manqué de nourriture, de libations, et de graisse; car
nous avons cet honneur en partage.Et la vénérable Hèrè
aux yeux de bœuf lui répondit :- Certes, j'ai trois villes qui
me sont très chères, Argos, Spartè et Mykènè
aux larges rues. Détruis-les quand tu les haïras, et je ne
les défendrai point; mais je m'opposerais en vain à ta volonté,
puisque tu es infiniment plus puissant. Il ne faut pas que tu rendes mes
fatigues vaines. Je suis Déesse aussi, et ma race est la tienne.
Le subtil Kronos m'a engendrée, et je suis deux fois vénérable,
par mon origine et parce que je suis ton épouse, à toi qui
commandes à tous les Immortels. Cédons-nous donc tour à
tour, et les Dieux Immortels nous obéiront. Ordonne qu'Athéna
se mêle au rude combat des Troyens et des Akhaiens. Qu'elle pousse
les Troyens à outrager, les premiers, les fiers Akhaiens, malgré
l'alliance jurée.Elle parla ainsi, et le Père des hommes
et des Dieux le voulut, et il dit à Athéna ces paroles ailées
:- Va très promptement au milieu des Troyens et des Akhaiens,
et pousse les Troyens à outrager, les premiers, les fiers Akhaiens,
malgré l'alliance jurée.Ayant ainsi parlé, il excita
Athéna déjà pleine de ce désir, et elle se
précipita des sommets de l'Olympes. Comme un signe lumineux que
le fils du subtil Kronos envoie aux marins et aux peuples nombreux, et
d'où jaillissent mille étincelles, Pallas Athéna s'élança
sur la terre et tomba au milieu des deux armées. Et sa vue emplit
de frayeur les Troyens dompteurs de chevaux et les Akhaiens aux belles
knèmides. Et ils se disaient entre eux- Certes, la guerre mauvaise
et le rude combat vont recommencer, ou Zeus va sceller l'alliance entre
les deux peuples, car il règle la guerre parmi les hommes.Ils
parlaient ainsi, et Athéna se mêla aux Troyens, semblable
au brave Laodokos Anténoride, et cherchant Pandaros égal
aux Dieux. Et elle trouva debout le brave et irréprochable fils
de Lykaôn, et, autour de lui, la foule des hardis porte-boucliers
qui l'avaient suivi des bords de l'Aisèpos. Et, s'étant approchée,
Athéna lui dit en paroles ailées :- Te laisseras-tu persuader
par moi, brave fils de Lykaôn, et oserais-tu lancer une flèche
rapide à Ménélas ? Certes,, tu serais comblé
de gloire et de gratitude par tous les Troyens et surtout par le roi Alexandre.
Et il te ferait de riches présents, s'il voyait le brave Ménélas,
fils d'Atreus, dompté par ta flèche et montant sur le bûcher
funéraire. Courage ! Tire contre le noble Ménélas,
et promets une belle hécatombe à l'illustre Archer Apollon
Lykien, quand tu seras de retour dans la citadelle de Zéléiè
la sainte.Athéna parla ainsi, et elle persuada l'insensé.
Et il tira de l'étui un arc luisant, dépouille d'une chèvre
sauvage et bondissante qu'il avait percée à la poitrine,
comme elle sortait d'un creux de rocher. Et elle était tombée
morte sur la pierre. Et ses cornes étaient hautes de seize palmes.
Un excellent ouvrier les travailla, les polit et les dora à chaque
extrémité. Et Pandaros, ayant bandé cet arc, le posa
à terre, et ses braves compagnons le couvrirent de leurs boucliers,
de peur que les fils des courageux Akhaiens vinssent à se ruer avant
que le brave Ménélas, chef des Akhaiens, ne fût frappé.Et
Pandaros ouvrit le carquois et en tira une flèche neuve, ailée,
source d'amères douleurs. Et il promit à l'illustre Archer
Apollon Lykien une belle hécatombe d'agneaux premiers-nés,
quand il serait de retour dans la citadelle de Zéléiè
la sainte.Et il saisit à la fois la flèche et le nerf de
bœuf, et, les ayant attirés, le nerf toucha sa mamelle, et la pointe
d'airain toucha l'arc, et le nerf vibra avec force, et la flèche
aiguë s'élança, désirant voler au travers de
la foule.Mais les Dieux heureux ne t'oublièrent point, Ménélas
! Et la terrible fille de Zeus se tint la première devant toi pour
détourner la flèche amère. Elle la détourna
comme une mère chasse une mouche loin de son enfant enveloppé
par le doux sommeil. Et elle la dirigea là où les anneaux
d'or du baudrier forment comme une seconde cuirasse. Et la flèche
amère tomba sur le solide baudrier, et elle le perça ainsi
que la cuirasse artistement ornée et la mitre qui, par-dessous,
garantissait la peau des traits. Et la flèche la perça aussi,
et elle effleura la peau du héros, et un sang noir jaillit de la
blessure.Comme une femme Maionienne ou Karienne teint de pourpre l'ivoire
destiné à orner le mors des chevaux, et qu'elle garde dans
sa demeure, et que tous les cavaliers désirent, car il est l'ornement
d'un roi, la parure du cheval et l'orgueil du cavalier, ainsi, Ménélas,
le sang rougit tes belles cuisses et tes jambes jusqu'aux chevilles. Et
le roi des hommes, Agamemnôn , frémit de voir ce sang noir
couler de la blessure; et Ménélas cher à Arès
frémit aussi. Mais quand il vit que le fer de la flèche avait
à peine pénétré, son cœur se raffermit; et,
au milieu de ses compagnons qui se lamentaient, Agamemnon qui commande
au loin, prenant la main de Ménélas, lui dit en gémissant
:- Cher frère, c'était ta mort que je décidais par
ce traité, en t'envoyant seul combattre les Troyens pour tous les
Akhaiens, puisqu'ils t'ont frappé et ont foulé aux pieds
des serments inviolables. Mais ces serments ne seront point vains, ni le
sang des agneaux, ni les libations sacrées, ni le gage de nos mains
unies. Si l'olympien ne les frappe point maintenant, il les punira plus
tard; et ils expieront par des calamités terribles cette trahison
qui retombera sur leurs têtes, sur leurs femmes et sur leurs enfants.
Car je le sais, dans mon esprit, un jour viendra où la sainte Ilios
périra, et Priame, et le peuple de Priame habile à manier
la lance. Zeus Kronide qui habite l'Aithèr agitera d'en haut sur
eux sa terrible Aigide, indigné de cette trahison qui sera châtiée.
Ô Ménélas, ce serait une amère douleur pour
moi si, accomplissant tes destinées, tu mourais. Couvert d'opprobre
je retournerais dans Argos, car les Akhaiens voudraient aussitôt
rentrer dans la terre natale,. et nous abandonnerions l'Argienne Hélène
comme un triomphe à Priame et aux Troyens. Et les orgueilleux Troyens
diraient, foulant la tombe de l'illustre Ménélas :- Plaise
aux Dieux qu'Agamemnôn assouvisse toujours ainsi sa colère
! Il a conduit ici l'armée inutile des Akhaiens, et voici qu'il
est retourné dans son pays bien-aimé, abandonnant le brave
Ménélas ! Ils parleront ainsi un jour; mais, alors, que la
profonde terre m'engloutisse !Et le blond Ménélas, le rassurant,
parla ainsi :- Reprends courage, et n'effraye point le peuple des Akhaiens.
Le trait aigu ne m'a point blessé à mort, et le baudrier
m'a préservé, ainsi que la cuirasse, le tablier et la mitre
que de bons armuriers ont forgée.Et Agamemnon qui commande au
loin, lui répondant, parla ainsi :- Plaise aux Dieux que cela
soit, ô cher Ménélas ! Mais un médecin soignera
ta blessure et mettra le remède qui apaise les noires douleurs.Il
parla ainsi, et appela le héraut divin Talthybios :- Talthybios,
appelle le plus promptement possible l'irréprochable médecin
Makhaôn Asklépiade, afin qu'il voie le brave Ménélas,
prince des Akhaiens, qu'un habile archer Troyen ou Lykien a frappé
d'une flèche. Il triomphe, et nous sommes dans le deuil.Il parla
ainsi, et le héraut lui obéit. Et il chercha, parmi le peuple
des Akhaiens aux tuniques d'airain, le héros Makhaôn, qu'il
trouva debout au milieu de la foule belliqueuse des porte-boucliers qui
l'avaient suivi de Trikkè, nourrice de chevaux. Et, s'approchant,
il dit ces paroles ailées :Lève-toi, Asklépiade
! Agamemnôn, qui commande au loin, t'appelle, afin que tu voies le
brave Ménélas, fils d'Atreus, qu'un habile archer Troyen
ou Lykien a frappé d'une flèche. Il triomphe, et nous sommes
dans le deuil.Il parla ainsi, et le cœur de Makhaôn fut ému
dans sa poitrine. Et ils marchèrent à travers l'armée
immense des Akhaiens; et quand ils furent arrivés à l'endroit
où le blond Ménélas avait été blessé
et était assis, égal aux Dieux, en un cercle formé
par les princes, aussitôt Makhaôn arracha le trait du solide
baudrier, en ployant les crochets aigus; et il détacha le riche
baudrier, et le tablier et la mitre que de bons armuriers avaient forgée.
Et, après avoir examiné la plaie faite par la flèche
amère, et sucé le sang, il y versa adroitement un doux baume
que Khirôn avait autrefois donné à son père
qu'il aimait.Et tandis qu'ils s'empressaient autour de Ménélas
hardi au combat, l'armée des Troyens, porteurs de boucliers, s'avançait,
et les Akhaiens se couvrirent de nouveau de leurs armes, désirant
combattre.Et le divin Agamemnôn n'hésita ni se ralentit,
mais il se prépara en hâte pour la glorieuse bataille. Et
il laissa ses chevaux et son char orné d'airain; et le serviteur
Eurymédôn, fils de Ptolémaios Peiraide, les retint
à l'écart, et l'Atréide lui ordonna de ne point s'éloigner,
afin qu'il pût monter dans le char, si la fatigue l'accablait pendant
qu'il donnait partout ses ordres. Et il marcha à travers la foule
des hommes. Et il encourageait encore ceux des Danaens aux rapides chevaux,
qu'il voyait pleins d'ardeur :- Argiens ! ne perdez rien de cette ardeur
impétueuse, car le Père Zeus ne protégera point le
parjure. Ceux qui, les premiers, ont violé nos traités, les
vautours mangeront leur chair; et, quand nous aurons pris leur ville, nous
emmènerons sur nos nefs leurs femmes bien-aimées et leurs
petits enfants.Et ceux qu'il voyait lents au rude combat, il leur disait
ces paroles irritées :- Argiens promis à la pique ennemie
! lâches, n'avez-vous point de honte ? Pourquoi restez-vous glacés
de peur, comme des biches qui, après avoir couru à travers
la vaste plaine, s'arrêtent épuisées et n'ayant plus
de force au cœur ? C'est ainsi que, glacés de peur, vous vous arrêtez
et ne combattez point. Attendez-vous que les Troyens pénètrent
jusqu'aux nefs aux belles poupes, sur le rivage de la blanche mer, et que
le Kroniôn vous aide ?C'est ainsi qu'il donnait ses ordres en parcourant
lafoule des hommes. Et il parvint là où les Krètois
s'armaient autour du brave Idoméneus. Et Idoméneus, pareil
à un fort sanglier, était au premier rang; et Mèrionès
hâtait les dernières phalanges. Et le roi des hommes, Agamemnôn,
ayant vu cela, s'en réjouit et dit à Idoméneus ces
paroles flatteuses :- Idoméneus, certes, je t'honore au-dessus
de tous les Danaens aux rapides chevaux, soit dans le combat, soit dans
les repas, quand les princes des Akhaiens mêlent le vin vieux dans
les kratères. Et si les autres Akhaiens chevelus boivent avec mesure,
ta coupe est toujours aussi pleine que la mienne, et tu bois selon ton
désir. Cours donc au combat, et sois tel que tu as toujours été.Et
le prince des Krètois, Idoméneus, lui répondit :Atréide,
je te serai toujours fidèle comme je te l'ai promis. Va ! encourage
les autres Akhaiens chevelus, afin que nous combattions promptement, puisque
les Troyens ont violé nos traités. La mort et les calamités
les accableront, puisque, les premiers, ils se sont parjurés.Il
parla ainsi, et l'Atréide s'éloigna, plein de joie. Et il
alla vers les Aias, à travers la foule des hommes. Et les Aias s'étaient
armés, suivis d'un nuage de guerriers. Comme une nuée qu'un
chevrier a vue d'une hauteur, s'élargissant sur la mer, sous le
souffle de Zéphyros, et qui, par tourbillons épais, lui apparaît
de loin plus noire que la poix, de sorte qu'il s'inquiète et pousse
ses chèvres dans une caverne; de même les noires phalanges
hérissées de boucliers et de piques des jeunes hommes nourrissons
de Zeus se mouvaient derrière les Aias pour le rude combat. Et Agamemnôn
qui commande au loin, les ayant vus, se réjouit et dit ces paroles
ailées :- Aias ! Princes des Argiens aux tuniques d'airain, il
ne serait point juste de vous ordonner d'exciter vos hommes, car vous les
pressez de combattre bravement. Père Zeus ! Athéna Apollon
! que votre courage emplisse tous les cœurs Bientôt la ville du Roi
Priame, s'il en était ainsi, serait renversée, détruite
et saccagée par nos mainsAyant ainsi parlé, il les laissa
et marcha vers d'autres. Et il trouva Nestôr, l'harmonieux agorète
des Pyliens, qui animait et rangeait en bataille ses compagnons autour
du grand Pélagôn, d'Alastôr, de Khromios, de Haimôn
et de Bias, prince des peuples. Et il rangeait en avant les cavaliers,
les chevaux et les chars, et en arrière les fantassins braves et
nombreux, pour être le rempart de la guerre, et les lâches
au milieu, afin que chacun d'eux combattît forcément. Et il
enseignait les cavaliers, leur ordonnant de contenir les chevaux et de
ne point courir au hasard dans la mêlée :- Que nul ne s'élance
en avant des autres pour combattre les Troyens, et que nul ne recule, car
vous serez sans force. Que le guerrier qui abandonnera son char pour un
autre combatte plutôt de la pique, car ce sera pour le mieux, et
c'est ainsi que les hommes anciens, qui ont eu ce courage et cette prudence,
ont renversé les villes et les murailles.Et le vieillard les exhortait
ainsi, étant habile dans la guerre depuis longtemps. Et Againeninôn
qui commande au loin, l'ayant vu, se réjouit et lui dit ces paroles
ailées :- Ô vieillard ! plût aux Dieux que tes genoux
eussent autant de vigueur, que tu eusses autant de force que ton cœur a
de courage ! Mais la vieillesse, qui est la même pour tous, t'accable.
Plût aux Dieux qu'elle accablât plutôt tout autre guerrier,
et que tu fusses des plus jeunesEt le cavalier Gérennien Nestôr
lui répondit :- Certes, Atréide, je voudrais être
encore ce que j'étais quand je tuai le divin Ereuthaliôn.
Mais les Dieux ne prodiguent point tous leurs dons aux hommes. Alors, j'étais
jeune, et voici que la vieillesse s'est emparée de moi. Mais tel
que je suis, je me mêlerai aux cavaliers et je les exciterai par
mes conseils et par mes paroles, car c'est la part des vieillards.Il
parla ainsi, et l'Atréide, joyeux, alla plus loin. Et il trouva
le cavalier Ménèstheus immobile, et autour de lui les Athéniens
belliqueux, et, auprès, le subtil Ulysse, et autour de ce dernier
la foule hardie des Képhallèniens. Et ils n'avaient point
entendu le cri de guerre, car les phalanges des Troyens dompteurs de chevaux
et des Akhaiens commençaient de s'ébranler. Et ils se tenaient
immobiles, attendant que d'autres phalanges Akhaiennes, s'élançant
contre les Troyens, commençassent le combat. Et Agamemnôn,
les ayant vus, les injuria et leur dit ces paroles ailées :- Ô
fils de Pétéos, d'un roi issu de Zeus, et toi, qui es toujours
plein de ruses subtiles, pourquoi, saisis de terreur, attendez-vous que
d'autres combattent ? Il vous appartenait de courir en avant dans le combat
furieux, ainsi que vous assistez les premiers à mes festins, où
se réunissent les plus vénérables des Akhaiens. Là,
sans doute, il vous est doux de manger des viandes rôties et de boire
des coupes de bon vin autant qu'il vous plaît. Et voici que, maintenant,
vous verriez avec joie dix phalanges des Akhaiens combattre avant vous,
armées de l'airain meurtrier !Et le subtil Ulysse, avec un sombre
regard, lui répondit :- Atréide, quelle parole s'est échappée
de ta bouche ? Comment oses-tu dire que nous hésitons devant le
combat ? Lorsque nous pousserons le rude Arès contre les Troyens
dompteurs de chevaux, tu verras, si tu le veux, et si cela te plaît
le père bien-aimé de Tèlémakhos au milieu des
Troyens dompteurs de chevaux. Mais tu as dit une parole vaine.Et Agamemnôn
qui commande au loin, le voyant irrité, sourit, et, se rétractant,
lui répondit :- Subtil Ulysse, divin Laertiade, je ne veux t'adresser
ni injures ni reproches. Je sais que ton cœur, dans ta poitrine, est plein
de desseins excellents, car tes pensées sont les miennes. Nous réparerons
ceci, si j'ai mal parlé. Va donc, et que les Dieux rendent mes paroles
vaines !Ayant ainsi parlé, il les laissa et alla vers d'autres.
Et il trouva Diomèdès, l'orgueilleux fils de Tydeus, immobile
au milieu de ses chevaux et de ses chars solides. Et Sthénélos,
fils de Kapaneus, était auprès de lui. Et Agamemnôn
qui commande au loin, les ayant vus, l'injuria et lui dit ces paroles ailées
:- Ah ! fils du brave Tydeus dompteur de chevaux, pourquoi trembles-tu
et regardes-tu entre les rangs ? Certes, Tydeus n'avait point coutume de
trembler, mais il combattait hardiment l'ennemi, et hors des rangs, en
avant de ses compagnons. Je ne l'ai point vu dans la guerre, mais on dit
qu'il était au-dessus de tous. Il vint à Mykènè
avec Polyneikès égal aux Dieux, pour rassembler les peuples
et faire une expédition contre les saintes murailles de Thèbè.
Et ils nous conjuraient de leur donner de courageux alliés, et tous
y consentaient, mais les signes contraires de Zeus nous en empêchèrent.
Et ils partirent, et quand ils furent arrivés auprès de l'Asopos
plein de joncs et d'herbes, Tydeus fut l'envoyé des Akhaiens. Et
il partit, et il trouva les Kadméiônes, en grand nombre, mangeant
dans la demeure de la Force Etéokléenne. Et là, le
cavalier Tydeus ne fut point effrayé, bien qu'étranger et
seul au milieu des nombreux Kadméiônes. Et il les provoqua
aux luttes et les vainquit aisément, car Athéna le protégeait.
Mais les cavaliers Kadméiônes, pleins de colère, lui
dressèrent, à son départ, une embuscade de nombreux
guerriers' commandés par Maiôn Haimonide, tel que les Immortels,
et par Lyképhontès, hardi guerrier, fils d'Autophonos. Et
Tydeus les tua tous et n'en laissa revenir qu'un seul. Obéissant
aux signes des Dieux, il laissa revenir Maiôn. Tel était Tydeus
l'Aitôlien; mais il a engendré un fils qui ne le vaut point
dans le combat, s'il parle mieux dans l'Agora.Il parla ainsi, et le brave
Diomèdès ne répondit rien, plein de respect pour le
roi vénérable. Mais le fils de l'illustre Kapaneus répondit
à l'Atréide :- Atréide, ne mens point, sachant que
tu mens. Certes nous nous glorifions de valoir beaucoup mieux que nos pères,
nous qui, confiants dans les signes des Dieux, et avec l'aide de Zeus,
avons pris 'Mèbè aux sept portes, ayant conduit sous ses
fortes murailles des peuples moins nombreux. Nos pères ont péri
par leurs propres fautes. Ne compare donc point leur gloire à la
nôtre.Et le robuste Diomèdès, avec un sombre regard,
lui répondit :- Ami, tais-toi et obéis. Je ne m'irrite
point de ce que le prince des peuples, Agamemnôn, excite les Akhaiens
aux belles knèmides à combattre; car si les Akhaiens détruisent
les Troyens et prennent la sainte Ilios, il en aura la gloire; mais si
les Akhaiens sont détruits, il en portera le deuil. Occupons-nous
tous deux de la guerre impétueuse.Il parla ainsi, et sauta de
son char à terre avec ses armes, et l'airain retentit terriblement
sur la poitrine du Roi, et ce bruit aurait troublé le cœur du plus
brave.Et comme le flot de la mer roule avec rapidité vers le rivage,
poussé par Zéphyros, et, se gonflant d'abord sur la haute
mer, se brise violemment contre terre, et se hérisse autour des
promontoires en vomissant l'écume de la mer, de même les phalanges
pressées des Danaens se ruaient au combat. Et chaque chef donnait
ses ordres, et le reste marchait en silence. On eût dit une grande
multitude muette, pleine de respect pour ses chefs. Et les armes brillantes
resplendissaient tandis qu'ils marchaient en ordre. Mais, tels que les
nombreuses brebis d'un homme riche, et qui bêlent sans cesse à
la voix des agneaux, tandis qu'on trait leur lait blanc dans l'étable,
les Troyens poussaient des cris confus et tumultueux de tous les points
de la vaste armée. Et leurs cris étaient poussés en
beaucoup de langues diverses, par des hommes venus d'un grand nombre de
pays lointains.Et Arès excitait les uns, et Athéna aux
yeux clairs excitait les autres, et partout allaient la Crainte et la Terreur
et la furieuse et insatiable Eris, sœur et compagne d'Arès tueur
d'hommes, et qui, d'abord, est faible, et qui, les pieds sur la terre,
porte bientôt sa tête dans l'Ouranos. Et elle s'avançait
à travers la foule, éveillant la haine et multipliant les
gémissements des hommes.Et quand ils se furent rencontrés,
ils mêlèrent leurs boucliers, leurs piques et la force des
hommes aux cuirasses d'airain; et les boucliers bombés se heurtèrent,
et un vaste tumulte retentit. Et on entendait les cris de victoire et les
hurlements des hommes qui renversaient ou étaient renversés,
et le sang inondait la terre. Comme des fleuves, gonflés par l'hiver,
tombent du haut des montagnes et mêlent leurs eaux furieuses dans
une vallée qu'ils creusent profondément, et dont un berger
entend de loin le fracas, de même le tumulte des hommes confondus
roulait.Et, le premier, Antilokhos tua Ekhépôlos Thalysiade,
courageux Troyen , brave entre tous ceux qui combattaient en avant. Et
il le frappa au casque couvert de crins épais, et il perça
le front, et la pointe d'airain entra dans l'os. Et le Troyen tomba
comme une tour dans le rude combat. Et le roi Elphènôr Khalkodontiade,
prince des magnanimes Abantes, le prit par les pieds pour le traîner
à l'abri des traits et le dépouiller de ses armes; mais sa
tentative fut brève, car le magnanime Agènôr, l'ayant
vu traîner le cadavre, le perça au côté, d'une
pique d'airain, sous le bouclier, tandis qu'il se courbait, et le tua.
Et, sur lui, se rua un combat furieux de Troyens et d'Akhaiens; et, comme
des loups, ils se jetaient les uns sur les autres, et chaque guerrier en
renversait un autre.C'est là qu'Aias Télamônien tua
Simoéisios, fils d'Anthémiôn, jeune et beau, et que
sa mère, descendant de l'Ida pour visiter ses troupeaux avec ses
parents, avait enfanté sur les rives du Sim6is, et c'est pourquoi
on le nommait Simoéisios. Mais il ne rendit pas à ses parents
bien-aimés le prix de leurs soins, car sa vie fut brève,
ayant été dompté par la pique du magnanime Aias. Et
celui-ci le frappa à la poitrine, près de la mamelle droite,
et la pique d'airain sortit par l'épaule. Et Simoéisios tomba
dans la poussière comme un peuplier dont l'écorce est lisse,
et qui, poussant au milieu d'un grand marais, commence à se couvrir
de hauts rameaux, quand un constructeur de chars le tranche à l'aide
du fer aiguisé pour en faire la roue d'un beau char; et il gît,
flétri, aux bords du fleuve. Et le divin Aias dépouilla ainsi
Simoéisios Anthémionide.Et le Priamide Antiphos à
la cuirasse éclatante, du milieu de la foule, lança contre
Aias sa pique aiguë; mais elle le manqua et frappa à l'aine
Leukos, brave compagnon d'Ulysse, tandis qu'il traînait le cadavre,
et le cadavre lui échappa des mains. Et Ulysse, irrité de
cette mort, s'avança, armé de l'airain éclatant, au-delà
des premiers rangs, regardant autour de lui et agitant sa pique éclatante.
Et les Troyens reculèrent devant l'homme menaçant; mais il
ne lança point sa pique en vain, car il frappa Dèmokoôn,
fils naturel de Priainos, et qui était venu d'Abydos avec ses chevaux
rapides. Et Ulysse, vengeant son compagnon, frappa Dèmokoôn
à la tempe, et la pointe d'airain sortit par l'autre tempe, et l'obscurité
couvrit ses yeux. Et il tomba avec bruit, et ses armes retentirent. Et
les Troyens les plus avancés reculèrent, et même l'illustre
Hector. Et les Akhaiens poussaient de grands cris, entraînant les
cadavres et se ruant en avant. Et Apollon s'indigna, les ayant vus du faîte
de Pergamos, et d'une voix haute il excita les Troyens :- Troyens, dompteurs
de chevaux, ne le cédez point aux Akhaiens. Leur peau n'est ni de
pierre ni de fer pour résister, quand elle en est frappée,
à l'airain qui coupe la chair. Achille, le fils de Thétis
à la belle chevelure, ne combat point; il couve, près de
ses nefs, la colère qui lui ronge le cœur.Ainsi parla le Dieu
terrible du haut de la citadelle. Et Tritogénéia, la glorieuse
fille de Zeus, marchant au travers de la foule, excitait les Akhaiens là
où ils reculaient.Et la Moire saisit Diôrès Amarynkéide,
et il fut frappé à la cheville droite d'une pierre anguleuse.
Et ce fut l'Imbraside Peiros, prince des Thrakiens, et qui était
venu d'Ainos, qui le frappa. Et la pierre rude fracassa les deux tendons
et les os. Et Diôrès tomba à la renverse dans la poussière,
étendant les mains vers ses compagnons et respirant à peine.
Et Peiros accourut et enfonça sa pique près du nombril, et
les intestins se répandirent à terre, et l'obscurité
couvrit ses yeux. Et comme Peiros s'élançait, l'Aitôlien
Moas le frappa de sa pique dans la poitrine, au-dessus de la mamelle, et
l'airain traversa le poumon. Puis il accourut, arracha de la poitrine la
pique terrible, et, tirant son épée aiguë, il ouvrit
le ventre de l'homme et le tua. Mais il ne le dépouilla point de
ses armes, car les Thrakiens aux cheveux ras et aux longues lances entourèrent
leur chef, et repoussèrent Moas, tout robuste, hardi et grand qu'il
était. Et il recula loin d'eux. Ainsi les deux chefs, l'un des Thrakiens,
l'autre des Epéiens aux tuniques d'airain, étaient couchés
côte à côte dans la poussière, et les cadavres
s'amassaient autour d'eux.Si un guerrier, sans peur du combat, et que
l'airain aigu n'eût encore ni frappé ni blessé, eût
parcouru la mêlée furieuse, et que Pallas Athéna l'eût
conduit par la main, écartant de lui l'impétuosité
des traits, certes, il eût vu, en ce jour, une multitude de Troyens
et d'Akhaiens renversés et couchés confusément sur
la poussière.Chant 5 :Alors, Pallas Athéna donna la force
et l'audace au Tydéide Diomèdès, afin qu'il s'illustrât
entre tous les Argiens et remportât une grande gloire. Et elle fit
jaillir de son casque et de son bouclier un feu inextinguible, semblable
à l'étoile de l'automne qui éclate et resplendit hors
de l'Okéanos. Tel ce feu jaillissait de sa tête et de ses
épaules. Et elle le poussa dans la mêlée où
tous se ruaient tumultueusement.Parmi les Troyens vivait DArès,
riche et irréprochable sacrificateur de Hèphaistos, et il
avait deux fils, Phygeus et Idaios, habiles à tous les combats.
Et tous deux, sur un même char, se ruèrent contre le Tydéide,
qui était à pied. Et, lorsqu'ils se furent rapprochés,
Phygeus, le premier, lança sa longue pique, et la pointe effleura
l'épaule gauche du Tydéide, mais il ne le blessa point. Et
celui-ci, à son tour, lança sa pique, et le trait ne fut
point inutile qui partit de sa main, car il s'enfonça dans la poitrine,
entre les mamelles, et jeta le guerrier à bas. Et Idaios s'enfuit,
abandonnant son beau char et n'osant défendre son frère tué.
Certes, il n'eût point, pour cela, évité la noire mort;
mais Hèphaistos, l'ayant enveloppé d'une nuée, l'enleva,
afin que la vieillesse de leur vieux père ne fût point désespérée.
Et le fils du magnanime Tydeus saisit leurs chevaux, qu'il remit à
ses compagnons pour être conduits aux nefs creuses.Et les magnanimes
Troyens, voyant les deux fils de DArès, l'un en fuite et l'autre
mort auprès de son char, furent troublés jusqu'au fond de
leurs cœurs. Mais Athéna aux yeux clairs, saisissant le furieux
Arès par la main, lui parla ainsi :- Arès, Arès,
fléau des hommes, tout sanglant, et qui renverses les murailles,
ne laisserons-nous point combattre les Troyens et les Akhaiens ? Que le
Père Zeus accorde la gloire à qui il voudra. Retirons-nous
et évitons la colère de Zeus.Ayant ainsi parlé,
elle conduisit le furieux Arès hors du combat et le fit asseoir
sur la haute rive du Skamandros. Et les Danaens repoussèrent les
Troyens. Chacun des chefs tua un guerrier. Et, le premier, le roi Agamemnôn
précipita de son char le grand Odios, chef des Afizônes. Comme
celui-ci fuyait, il lui enfonça sa pique dans le dos, entre les
épaules, et elle traversa la poitrine, et les armes d'Odios résonnèrent
dans sa chute.Et Idoméneus tua Phaistos, fils du Maiônien
Bôros, qui était venu de la fertile Tamè, 1'illustre
Idoméneus le perça à l'épaule droite, de sa
longue pique, comme il montait sur son char. Et il tomba, et une ombre
affreuse l'enveloppa, et les serviteurs d'Idoméneus le dépouillèrent.Et
l'Atréide Ménélas tua de sa pique aiguë Skamandrios
habile à la chasse, fils de Strophios. C'était un excellent
chasseur qu'Artémis avait instruit elle-même à percer
les bêtes fauves, et qu'elle avait nourri dans les bois, sur les
montagnes. Mais ni son habileté à lancer les traits, ni Artémis
qui se réjouit de ses flèches, ne lui servirent. Comme il
fuyait, l'illustre Atréide Ménélas le perça
de sa pique dans le dos, entre les deux épaules, et lui traversa
la poitrine. Et il tomba sur la face, et ses armes résonnèrent.Et
Mèrionès tua Phéréklos, fils du charpentier
Harmôn, qui fabriquait adroitement toute chose de ses mains et que
Pallas Athéna aimait beaucoup. Et c'était lui qui avait construit
pour Alexandre ces nefs égales qu devaient causer tant de maux aux
Troyens et à lui-même car il ignorait les oracles des Dieux.
Et Mèrionès, poursuivant Phéréklos, le frappa
à la fesse droite, et la pointe pénétra dans l'os
jusque dans la vessie. Et il tomba en gémissant, et la mort l'enveloppa.Et
Mégès tua Pèdaios, fils illégitime d'Antènôr,
mais que la divine Théanô avait nourri avec soin au milieu
de ses enfants bien-aimés, afin de plaire à son mari. Et
l'illustre Phyléide, s'approchant de lui, le frappa de sa pique
aiguë derrière la tête. Et l'airain, à travers
les dents, coupa la langue, et il tomba dans la poussière en serrant
de ses dents le froid airain.Et l'Evaimonide Eurypylos tua le divin Hypsènôr,
fils du magnanime Dolopiôn, sacrificateur du Skamandros, et que le
peuple honorait comme un Dieu. Et l'illustre fils d'Evaimôn, Eurypylos,
se ruant sur lui, comme il fuyait, le frappa de l'épée à
l'épaule et lui coupa le bras, qui tomba sanglant et lourd. Et la
mort pourprée et la Moire violente emplirent ses yeux.Tandis qu'ils
combattaient ainsi dans la rude mêlée, nul n'aurait pu reconnaître
si le Tydéide était du côté des Troyens ou du
côté des Akhaiens. Il courait à travers la plaine,
semblable à un fleuve furieux et débordé qui roule
impétueusement et renverse les ponts. Ni les digues ne l'arrêtent,
ni les enclos des vergers verdoyants, car la pluie de Zeus abonde, et les
beaux travaux des jeunes hommes sont détruits. Ainsi les épaisses
phalanges des Troyens se dissipaient devant le Tydéide, et leur
multitude ne pouvait soutenir son choc.Et l'illustre fils de Lykaôn,
l'ayant aperçu se ruant par la plaine et dispersant les phalanges,
tendit aussitôt contre lui son arc recourbé, et, comme il
s'élançait, le frappa à l'épaule droite, au
défaut de la cuirasse. Et la flèche acerbe vola en sifflant
et s'enfonça, et la cuirasse ruissela de sang. Et l'illustre fils
de Lykaôn s'écria d'une voix haute :- Courage, Troyens,
cavaliers magnanimes ! Le plus brave des Akhaiens est blessé, et
je ne pense pas qu'il supporte longtemps ma flèche violente, s'il
est vrai que le Roi, fils de Zeus, m'ait poussé à quitter
la Lykiè.Il parla ainsi orgueilleusement, mais la flèche
rapide n'avait point tué le Tydéide, qui, reculant, s'arrêta
devant ses chevaux et son char, et dit à Sthénélos,
fils de Kapaneus :- Hâte-toi, ami Kapanéide ! Descends du
char et retire cette flèche amère.Il parla ainsi, et Sthénélos,
sautant à bas du char, arracha de l'épaule la flèche
rapide. Et le sang jaillit sur la tunique, et Diomèdès hardi
au combat pria ainsi :- Entends-moi, fille indomptée de Zeus tempétueux
Si jamais tu nous as protégés, mon père et moi, dans
la guerre cruelle, Athéna ! secours-moi de nouveau. Accordemoi de
tuer ce guerrier. Amène-le au-devant de ma pique impétueuse,
lui qui m'a blessé le premier, et qui s'en glorifie, et qui pense
que je ne verrai pas longtemps encore la splendide lumière de Hélios.Il
parla ainsi en priant, et Pallas Athéna l'exauça. Elle rendit
tous ses membres, et ses pieds et ses mains plus agiles; et s'approchant,
elle lui dit en paroles ailées :- Reprends courage, ô Diomèdès,
et combats contre les Troyens, car j'ai mis dans ta poitrine l'intrépide
vigueur que possédait le porte-bouclier, le cavalier Tydeus. Et
j'ai dissipé le nuage qui était sur tes yeux, afin que tu
reconnaisses les Dieux et les hommes. Si un Immortel venait te tenter,
ne lutte point contre les Dieux immortels; mais si Aphrodite, la fille
de Zeus, descendait dans la mêlée, frappe-la de l'airain aigu.Ayant
ainsi parlé, Athéna aux yeux clairs s'éloigna, et
le Tydéide retourna à la charge, mêlé aux premiers
rangs. Et, naguère, il était, certes, plein d'ardeur pour
combattre les Troyens, mais son courage est maintenant trois fois plus
grand. Il est comme un lion qui, dans un champ où paissaient des
brebis laineuses, au moment où il sautait vers l'étable,
a été blessé par un pâtre, et non tué.
Cette blessure accroît ses forces. Il entre dans l'étable
et disperse les brebis, qu'on n'ose plus défendre. Et celles-ci
gisent égorgées, les unes sur les autres; et le lion bondit
hors de l'enclos. Ainsi le brave Diomèdès se rua sur les
Troyens.Alors, il tua Astynoos et Hypeirôn, princes des peuples.
Et il perça l'un, de sa pique d'airain, au-dessus de la mamelle;
et, de sa grande épée, il brisa la clavicule de l'autre et
sépara la tête de l'épaule et du dos. Puis, les abandonnant,
il se jeta sur Abas et Polyeidos, fils du vieux Eurydamas, interprète
des songes. Mais le vieillard ne les avait point consultés au départ
de ses enfants. Et le brave Diomèdès les tua.Et il se jeta
sur Xanthos et Thoôn, fils tardifs de Phainopos, qui les avait eus
dans sa triste vieillesse, et qui n'avait point engendré d'autres
enfants à qui il pût laisser ses biens. Et le Tydéide
les tua, leur arrachant l'âme et ne laissant que le deuil et les
tristes douleurs à leur père, qui ne devait point les revoir
vivants au retour du combat, et dont l'héritage serait partagé
selon la loi.Et Diomèdès saisit deux fils du Dardanide
Priame, montés sur un même char, Ekhémôn et Khronùos.
Comme un lion, bondissant sur des bœufs, brise le cou d'une génisse
ou d'un taureau paissant dans les bois, ainsi le fils de Tydeus, les renversant
tous deux de leur char, les dépouilla de leurs armes et remit leurs
chevaux à ses compagnons pour être conduits aux nefs.Mais
Ainéias, le voyant dissiper les lignes des guerriers, s'avança
à travers la mêlée et le bruissement des piques, cherchant
de tous côtés le divin Pandaros. Et il rencontra le brave
et irréprochable fils de Lykaôn, et, s'approchant, il lui
dit :- Pandaros ! où sont ton arc et tes flèches ? Et ta
gloire, quel guerrier pourrait te la disputer ? Qui pourrait, en Lykiè,
se glorifier de l'emporter sur toi ? Allons, tends les mains vers Zeus
et envoie une flèche à ce guerrier. Je ne sais qui il est,
mais il triomphe et il a déjà infligé de grands maux
aux Troyens. Déjà il a fait ployer les genoux d'une multitude
de braves. Peut-être est-ce un Dieu irrité contre les Troyens
à cause de sacrifices négligés. Et la colère
d'un Dieu est lourde.Et l'illustre fils de Lykaôn lui répondit-
Ainéias, conseiller des Troyens revêtus d'airain, je crois
que ce guerrier est le Tydéide. Je le reconnais à son bouclier,
à son casque aux trois cônes et à ses chevaux. Cependant,
je ne sais si ce n'est point un Dieu. Si ce guerrier est le brave fils
de Tydeus, comme je l'ai dit, certes, il n'est point ainsi furieux sans
l'appui d'un Dieu. Sans doute, un des Immortels, couvert d'une nuée,
se tient auprès de lui et détourne les flèches rapides.
Déjà je l'ai frappé d'un trait à l'épaule
droite, au défaut de la cuirasse. J'étais certain de l'avoir
envoyé chez Aidés, et voici que je ne l'ai point tué.
Sans doute quelque Dieu est irrité contre nous. Ni mes chevaux ni
mon char ne sont ici. J'ai, dans les demeures de Lykaôn, onze beaux
chars tout neufs, couverts de larges draperies. Auprès de chacun
d'eux sont deux chevaux qui paissent l'orge et l'avoine. Certes, le belliqueux
vieillard Lykaôn, quand je partis de mes belles demeures, me donna
de nombreux conseils. Il m'ordonna, monté sur mon char et traîné
par mes chevaux, de devancer tous les Troyens dans les mâles combats.
J'aurais mieux fait d'obéir; mais je ne le voulus point, désirant
épargner mes chevaux accoutumés à manger abondamment,
et de peur qu'ils manquassent de nourriture au milieu de guerriers assiégés.
Je les laissai, et vins à pied vers Ilios, certain de mon arc, dont
je ne devais pas me glorifier cependant. Déjà, je l'ai tendu
contre deux chefs, l'Atréide et le Tydéide, et je les ai
blessés, et j'ai fait couler leur sang, et je n'ai fait que les
irriter. Certes, ce fut par une mauvaise destinée que je détachais
du mur cet arc recourbé, le jour funeste où je vins, dans
la riante Ilios, commander aux Troyens, pour plaire au divin Hector. Si
je retourne jamais, et si je revois de mes yeux ma patrie et ma femme et
ma haute demeure, qu'aussitôt un ennemi me coupe la tête, si
je ne jette, brisé de mes mains, dans le feu éclatant, cet
arc qui m'aura été un compagnon inutile !Et le chef des
Troyens, Ainéias, lui répondit :- Ne parle point tant.
Rien ne changera si nous ne poussons à cet homme', sur notre char
et nos chevaux, et couverts de nos armes. Tiens ! monte sur mon char, et
vois quels sont les chevaux de Trôs, habiles à poursuivre
ou à fuir rapidement dans la plaine. Ils nous ramèneront
saufs dans la ville, si Zeus donne la victoire au Tydéide Diomèdès.
Viens ! saisis le fouet et les belles rênes, et je descendrai pour
combattre; ou combats toi-même, et je guiderai les chevaux.Et l'illustre
fils de Lykaôn lui répondit :Ainéias, charge-toi
des rênes et des chevaux. Ils traîneront mieux le char sous
le conducteur accoutumé, si nous prenions la fuite devant le fils
de Tydeus. Peut-être, pleins de terreur, resteraient-ils inertes
et ne voudraient ils plus nous emporter hors du combat, n'entendant plus
ta voix.Ayant ainsi parlé, ils montèrent sur le char brillant
et poussèrent les chevaux rapides contre le Tydéide. Et l'illustre
fils de Kapancus, Sthénélos, les vit; et aussitôt il
dit au Tydéide ces paroles ailées :- Tydéide Diomèdès,
le plus cher à mon âme, je vois deux braves guerriers qui
se préparent à te combattre. Tous deux sont pleins de force.
L'un est l'habile archer Pandaros, qui se glorifie d'être le fils
de Lykaôn l'autre est Ainéias, qui se glorifie d'être
le fils du magnanime Anklùsès, et qui a pour mère
Aphrodite elle-même. Reculons donc, et ne te jette point en avant,
si tu ne veux perdre ta chère âme.Et le brave Diomèdès,
le regardant d'un œil sombre, lui répondit :- Ne parle point de
fuir, car je ne pense point que tu me persuades. Ce n'est point la coutume
de ma race de fuir et de trembler. Je possède encore toutes mes
forces. J'irai au-devant de ces guerriers. Pallas Athéna ne me permet
point de craindre. Leurs chevaux rapides ne nous les arracheront point
tous deux, si, du moins, un seul en réchappe. Mais je te le dis,
et souviens-toi de mes paroles : si la sage Athéna me donnait la
gloire de les tuer tous deux, arrête nos chevaux rapides, attache
les rênes au char, cours aux chevaux d'Ainéias et pousse-les
parmi les Akhaiens aux belles knèmides. Ils sont de la race de ceux
que le prévoyant Zeus donna à Trôs en échange
de son fils Ganymèdès, et ce sont les meilleurs chevaux qui
soient sous Eôs et Hélios'. Le roi des hommes, Ankhisès,
à l'insu de Laomédôn, fit saillir des cavales par ces
étalons, et il en eut six rejetons. Il en retient quatre qu'il nourrit
à la crèche, et il a donné ces deux-ci, rapides à
la fuite, à Ainéias. Si nous les enlevons, nous remporterons
une grande gloire.Pendant qu'ils se parlaient ainsi, les deux Troyens
poussaient vers eux leurs chevaux rapides, et le premier, l'illustre fils
de Lykaôn, s'écria :- Très brave et très excellent
guerrier, fils de l'illustre Tydeus, mon trait rapide, ma flèche
amère, ne t'a point tué; mais je vais tenter de te percer
de ma pique.Il parla, et, lançant sa longue pique, frappa le bouclier
du Tydéide. La pointe d'airain siffla et s'enfonça dans la
cuirasse, et l'illustre fils de Lykaôn cria à voix haute :-
Tu es blessé dans le ventre ! Je ne pense point que tu survives
longtemps, et tu vas me donner une grande gloire.Et le brave Diomèdès
lui répondit avec calme- Tu m'as manqué, loin de m'atteindre;
mais je ne pense pas que vous vous reposiez avant qu'un de vous, au moins,
ne tombe et ne rassasie de son sang Arès, l'audacieux combattant.Il
parla ainsi, et lança sa pique. Et Athéna la dirigea au-dessus
du nez, auprès de l'œil, et l'airain indompté traversa les
blanches dents, coupa l'extrémité de la langue et sortit
sous le menton. Et Pandaros tomba du char, et ses armes brillantes, aux
couleurs variées, résonnèrent sur lui, et les chevaux
aux pieds rapides frémirent, et la vie et les forces de l'homme
furent brisées.Alors Ainéias s'élança avec
son bouclier et sa longue pique, de peur que les Akhaiens n'enlevassent
le cadavre. Et, tout autour, il allait comme un lion confiant dans ses
forces, brandissant sa pique et son bouclier bombé, prêt à
tuer celui qui oserait approcher, et criant horriblement. Mais le Tydéide
saisit de sa main un lourd rocher que deux hommes, de ceux qui vivent aujourd'hui,
ne pourraient soulever. Seul, il le remua facilement. Et il en frappa Ainéias
à la cuisse, là où le fémur tourne dans le
cotyle 1. Et la pierre rugueuse heurta le cotyle, rompit les deux muscles
supérieurs et déchira la peau. Le héros, tombant sur
les genoux, s'appuya d'une main lourde sur la terre, et une nuit noire
couvrit ses yeux. Et le roi des hommes, Ainéias, eût sans
doute péri, si la fille de Zeus, Aphrodite, ne l'eût aperçu
: car elle était sa mère, l'ayant conçu d'Ankhisès,
comme il paissait ses bœufs. Elle jeta ses bras blancs autour de son fils
bien-aimé et l'enveloppa des plis de son péplos éclatant,
afin de le garantir des traits, et de peur qu'un des guerriers Danaens
enfonçât l'airain dans sa poitrine et lui arrachât l'âme.
Et elle enleva hors de la mêlée son fils bien-aimé.Mais
le fils de Kapaneus n'oublia point l'ordre que lui avait donné Diomèdès
hardi au combat. Il arrêta brusquement les chevaux aux sabots massifs,
en attachant au char les rênes tendues; et, se précipitant
vers les chevaux aux longues crinières d'Ainéias, il les
poussa du côté des Akhaiens aux belles knèmides. Et
il les remit à son cher compagnon Deipylos, qu'il honorait au-dessus
de tous, tant leurs âmes étaient d'accord, afin que celui-ci
les conduisit aux nefs creuses.Puis le héros, remontant sur son
char, saisit les belles rênes, et, traîné par ses chevaux
aux sabots massifs, suivit le Tydéide. Et celui-ci, de l'airain
meurtrier, pressait ardemment Aphrodite, sachant que c'était une
Déesse pleine de faiblesse, et qu'elle n'était point de ces
divinités qui se mêlent aux luttes des guerriers, comme Athéna
ou comme Enyô, la destructrice des citadelles. Et, la poursuivant
dans la mêlée tumultueuse, le fils du magnanime Tydeus bondit,
et de sa pique aiguë blessa sa main délicate. Et aussitôt
l'airain perça la peau divine à travers le péplos
que les Kharites avaient tissé elles-mêmes. Et le sang immortel
de la Déesse coula, subtil, et tel qu'il sort des Dieux heureux.
Car ils ne mangent point de pain, ils ne boivent point le vin ardent, et
c'est pourquoi ils n'ont point notre sang et sont nommés Immortels.
Elle poussa un grand cri et laissa tomber son fils; mais Phoibos Apollon
le releva de ses mains et l'enveloppa d'une noire nuée, de peur
qu'un des cavaliers Danaens enfonçât l'airain dans sa poitrine
et lui arrachât l'âme. Et Diomèdès hardi au combat
cria d'une voix haute à la Déesse :- Fille de Zeus, fuis
la guerre et le combat. Ne te suffit-il pas de tromper de faibles femmes
? si tu retournes jamais au combat, certes, je pense que la guerre et son
nom seul te feront trembler désormais.Il parla ainsi, et Aphrodite
s'envola, pleine d'affliction et gémissant profondément.
Iris aux pieds rapides la conduisit hors de la mêlée, accablée
de douleurs, et son beau corps était devenu noir. Et elle rencontra
l'impétueux Arès assis à la gauche de la bataille.
Sa pique et ses chevaux rapides étaient couverts d'une nuée.
Et Aphrodite, tombant à genoux, supplia son frère bien-aimé
de lui donner ses chevaux liés par des courroies d'or :- Frère
bien-aimé, secours-moi ! Donne-moi tes chevaux pour que j'aille
dans l'Olympes, qui est la demeure des immortels. Je souffre cruellement
d'une blessure que m'a faite le guerrier mortel Tydéide, qui combattrait
maintenant le Père Zeus lui-même.Elle parla ainsi, et Arès
lui donna ses chevaux aux aigrettes dorées. Et, gémissant
dans sa chère âme, elle monta sur le char. Iris monta auprès
d'elle, prit les rênes en mains et frappa les chevaux du fouet, et
ceux-ci s'envolèrent et atteignirent aussitôt le haut Olympes,
demeure des Dieux. Et la rapide Iris arrêta les chevaux aux pieds
prompts comme le vent, et, sautant du char, leur donna leur nourriture
immortelle. Et la divine Aphrodite tomba aux genoux de Diônè
sa mère; et celle-ci, entourant sa fille de ses bras, la caressa
et lui dit :Quel Ouranien, chère fille, t'a ainsi traitée,
comme si tu avais ouvertement commis une action mauvaise ?Et Aphrodite
qui aime les sourires lui répondit :- L'audacieux Diomèdès,
fils de Tydeus, m'a blessée, parce que j'emportais hors de la mêlée
mon fils bien-aimé Ainéias, qui m'est le plus cher de tous
les hommes. La bataille furieuse n'est plus seulement entre les Troyens
et les Akhaiens, mais les Danaens combattent déjà contre
les Immortels.Et l'illustre Déesse Diônè lui répondit
:- Subis et endure ton mal, ma fille, bien que tu sois affligée.
Déjà plusieurs habitants des demeures Ouraniennes, par leurs
discordes mutuelles, ont beaucoup souffert de la part des hommes. Arès
a subi de grands maux quand Otos et le robuste Ephialtès, fils d'Aloè,
le lièrent de fortes chaînes. Il resta treize mois enchaîné
dans une prison d'airain. Et peut-être qu'Arès, insatiable
de combats, eût péri, si la belle Eriboia, leur marâtre,
n'eût averti Herrnès, qui délivra furtivement Arès
respirant à peine, tant les lourdes chaînes l'avaient dompté.
Hèrè souffrit aussi quand le vigoureux Amphitryonade la blessa
à la mamelle droite d'une flèche à trois pointes,
et une irrémédiable douleur la saisit. Et le grand Hadès
souffrit entre tous quand le même homme, fils de Zeus tempétueux,
le blessa, sur le seuil du Hadès, au milieu des morts, d'une flèche
rapide, et l'accabla de douleurs. Et il vint dans la demeure de Zeus, dans
le grand Olympes, plein de maux et gémissant dans son cœur, car
la flèche était fixée dans sa large épaule
et torturait son âme. Et Paièôn, répandant de
doux baumes sur la plaie, guérit Hadès, car il n'était
point mortel comme un homme. Et tel était Hèraklès,
impie, irrésistible, se souciant peu de commettre des actions mauvaises
et frappant de ses flèches les Dieux qui habitent l'Olympes. C'est
la divine Athéna aux yeux clairs qui a excité un insensé
contre toi. Et le fils de Tydeus ne sait pas, dans son âme, qu'il
ne vit pas longtemps celui qui lutte contre les Immortels. Ses enfants,
assis sur ses genoux, ne le nomment point leur père au retour de
la guerre et de la rude bataille. Maintenant, que le Tydéide craigne,
malgré sa force, qu'un plus redoutable que toi ne le combatte. Qu'il
craigne que la sage fille d'Adrèstès, Aigialéia, la
noble femme du dompteur de chevaux Diomèdès, gémisse
bientôt en s'éveillant et en troublant ses serviteurs, parce
qu'elle pleurera son premier mari, le plus brave des Akhaiens ! Elle
parla ainsi, et, de ses deux mains, étancha la plaie, et celle-ci
fut guérie, et les amères douleurs furent calmées.Mais
Hèrè et Athéna, qui les regardaient, tentèrent
d'irriter le Kronide Zeus par des paroles mordantes. Et la divine Athéna
aux yeux clairs parla ainsi la première :- Père Zeus, peut-être
seras-tu irrité de ce que je vais dire; mais voici qu'Aphrodite,
en cherchant à mener quelque femme Akhaienne au milieu des Troyens
qu'elle aime tendrement, en s'efforçant de séduire par ses
caresses une des Akhaiennes au beau péplos, a déchiré
sa main délicate à une agrafe d'or.Elle parla ainsi, et
le Père des hommes et des Dieux sourit, et, appelant Aphrodite d'or,
il lui dit :- Ma fille, les travaux de la guerre ne te sont point confiés,
mais à l'impétueux Arès et à Athéna.
Ne songe qu'aux douces joies des Hyménées.Et ils parlaient
ainsi entre eux. Et Diomèdès hardi au combat se ruait toujours
sur Ainéias, bien qu'il sût qu'Apollon le couvrait des deux
mains. Mais il ne respectait même plus un grand Dieu, désirant
tuer Ainéias et le dépouiller de ses armes illustres. Et
trois fois il se rua, désirant le tuer, et trois fois Apollon repoussa
son bouclier éclatant. Mais, quand il bondit une quatrième
fois, semblable à un Dieu, Apollon lui dit d'une voix terrible :-
Prends garde, Tydéide, et ne t'égale point aux Dieux, car
la race des Dieux Immortels n'est point semblable à celle des hommes
qui marchent sur la terre.Il parla ainsi, et le Tydéide recula
un peu, de peur d'exciter la colère de l'archer Apollon. Et celui-ci
déposa Ainéias loin de la mêlée, dans la sainte
Pergamos, où était bâti son temple. Et Utô et
Artémis qui se réjouit de ses flèches prirent soin
de ce guerrier et l'honorèrent dans le vaste sanctuaire. Et Apollon
à l'arc d'argent suscita une image vaine semblable à Ainéias
et portant des armes pareilles. Et autour de cette image les Troyens et
les divins Akhaiens se frappaient sur les peaux de bœuf qui couvraient
leurs poitrines, sur les boucliers bombés et sur les cuirasses légères.
Alors, le roi Phoibos Apollon dit à l'impétueux Arès
:- Arès, Arès, fléau des hommes, sanglant, et qui
renverses les murailles, ne vas-tu pas chasser hors de la mêlée
ce guerrier, le Tydéide, qui, certes, combattrait maintenant même
contre le Père Zeus ? Déjà il a blessé la main
d'Aphrodite, puis il a bondi sur moi, semblable à un Dieu.Ayant
ainsi parlé, il retourna s'asseoir sur la haute Pergarnos, et le
cruel Arès, se mêlant aux Troyens, les excita à combattre,
ayant pris la forme de l'impétueux Akamas, prince des Thrakiens.
Et il exhorta les fils de Priame, nourrissons de Zeus :- Ô fils
du roi Priame, nourris par Zeus, jusques à quand laisserez-vous
les Akhaiens massacrer votre peuple ? Attendrez-vous qu'ils combattent
autour de nos portes solides ? Un guerrier est tombé que nous honorions
autant que le divin Hector, Ainéias, fils du magnanime Ankhisès.
Allons ! Enlevons notre brave compagnon hors de la mêlée.Ayant
ainsi parlé, il excita la force et le courage de chacun. Et Sarpèdôn
dit ces dures paroles au divin Hector :- Hector, qu'est devenu ton ancien
courage ? Tu te vantais naguère de sauver ta ville, sans l'aide
des autres. ers, seul, avec tes frères et tes parents, et je n'en
ai guerre encore aperçu aucun, car ils tremblent tous comme des
chiens devant le lion. C'est nous, vos alliés, qui combattons. Me
voici, moi, qui suis venu de très loin pour vous secourir. Elle
est éloignée, en effet, la Lykiè où coule le
Xanthos plein de tourbillons. J'y ai laissé ma femme bien-aimée
et mon petit enfant, et mes nombreux domaines que le pauvre convoite. Et,
cependant, j'excite les Lykiens au combat, et je suis prêt moi-même
à lutter contre les hommes, bien que je n'aie rien à redouter
ou à perdre des maux que vous apportent les Akhaiens, ou des biens
qu'ils veulent vous enlever. Et tu restes immobile, et tu ne commandes
même pas à tes guerriers de résister et de défendre
leurs femmes ! Ne crains-tu pas qu'enveloppés tous comme dans un
filet de lin, vous deveniez la proie des guerriers ennemis ? Sans doute,
les Akhaiens renverseront bientôt votre ville aux nombreux habitants.
C'est à toi qu'il appartient de songer à ces choses, nuit
et jour, et de supplier les princes alliés, afin qu'ils tiennent
fermement et qu'ils cessent leurs durs reproches.Sarpèdôn
parla ainsi, et il mordit l'âme de Hector, et celui-ci sauta aussitôt
de son char avec ses armes, et, brandissant deux lances aiguës, courut
de toutes parts à travers l'armée, l'excitant à combattre
un rude combat. Et les Troyens revinrent à la charge et tinrent
tête aux Akhaiens. Et les Argiens les attendirent de pied ferme.Ainsi
que, dans les aires sacrées, à l'aide des vanneurs et du
vent, la blonde Dèmètèr sépare le bon grain
de la paille, et que celle-ci, amoncelée, est couverte d'une poudre
blanche, de même les Akhaiens étaient enveloppés d'une
poussière blanche qui montait du milieu d'eux vers l'Ouranos, et
que soulevaient les pieds des chevaux frappant la terre, tandis que les
guerriers se mêlaient de nouveau et que les conducteurs de chars
les ramenaient au combat. Et le furieux Arès, couvert d'une nuée,
allait de toutes parts, excitant les Troyens. Et il obéissait ainsi
aux ordres que lui avait donnés Phoibos Apollon qui porte une épée
d'or, quand celui-ci avait vu partir Athéna, protectrice des Danaens.Et
l'Archer Apollon fit sortir Ainéias du sanctuaire et remplit de
vigueur la poitrine du prince des peuples. Et ce dernier reparut au milieu
de ses compagnons, pleins de joie de le voir vivant, sain et sauf et possédant
toutes ses forces. Mais ils ne lui dirent rien, car les travaux que leur
préparaient Arès, fléau des hommes, Apollon et Eris,
ne leur permirent point de l'interroger.Et les deux Aias, Ulysse et Diomèdès
exhortaient les Danaens au combat; et ceux-ci, sans craindre les forces
et l'impétuosité des Troyens, les attendaient de pied ferme,
semblables à ces nuées que le Kroniôn arrête
à la cime des montagnes, quand le Boréas et les autres vents
violents se sont calmés, eux dont le souffle disperse les nuages
épais et immobiles. Ainsi les Danaens attendaient les Troyens de
pied ferme. Et l'Atréide, courant çà et là
au milieu d'eux, les excitait ainsi :- Amis, soyez des hommes ! ruez-vous,
d'un cœur ferme, dans la rude bataille. Ce sont les plus braves qui échappent
en plus grand nombre à la mort; mais ceux qui fuient n'ont ni force
ni gloire.Il parla, et, lançant sa longue pique, il perça,
au premier rang, le guerrier Dèikoôn Pergaside, compagnon
du magnanime Ainéias, et que les Troyens honoraient autant que les
fils de Priainos, parce qu'il était toujours parmi les premiers
au combat. Et le roi Agamemnôn le frappa de sa pique dans le bouclier
qui n'arrêta point le coup, car la pique le traversa et entra dans
le ventre en déchirant le ceinturon. Et il tomba avec bruit, et
ses armes résonnèrent sur son corps.Alors, Ainéias
tua deux braves guerriers Danaens, fils de Dioklès, Krèthôn
et Orsilokhos. Et leur père habitait PHèrè bien bâtie,
et il était riche, et il descendait du fleuve Alphéios qui
coule largement sur la terre des Pyliens. Et l'Alphéios avait engendré
Orsilokhos, chef de nombreux guerriers; et Orsilokhos avait engendré
le magnanime Dioklès, et de Dioklès étaient nés
deux fils jumeaux, Krèthôn et Orsilokhos, habiles à
tous les combats. Tout jeunes encore, ils vinrent sur leurs nefs noires
vers Ilios aux bons chevaux, ayant suivi les Argiens pour la cause et l'honneur
des Atréides, Agamemnôn et Ménélas, et c'est
là que la mort les atteignit. Comme deux jeunes lions nourris par
leur mère sur le sommet des montagnes, au fond des épaisses
forêts, et qui enlèvent les bœufs et les brebis, et qui dévastent
les étables jusqu'à ce qu'ils soient tués de l'airain
aigu par les mains des pâtres, tels ils tombèrent tous deux,
frappés par les mains d'Ainéias, pareils à des pins
élevés.Et Ménélas, hardi au combat, eut pitié
de leur chute, et il s'avança au premier rang, vêtu de l'airain
étincelant et brandissant sa pique. Et Arès l'excitait afin
qu'il tombât sous les mains d'Ainéias. Mais Antilokhos, fils
du magnanime Nestôr, le vit et s'avança au premier rang, car
il craignait pour le prince des peuples, dont la mort eût rendu leurs
travaux inutiles. Et ils croisaient déjà leurs piques aiguës,
prêts à se combattre, quand Antilokhos vint se placer auprès
du prince des peuples. Et Ainéias, bien que très brave, recula,
voyant les deux guerriers prêts à l'attaquer. Et ceux-ci entraînèrent
les morts parmi les Akhaiens, et, les remettant à leurs compagnons,
revinrent combattre au premier rang.Alors ils tuèrent Pylaiménès,
égal à Arès, chef des magnanimes Paphlagones porteurs
de boucliers. Et l'illustre Atréide Ménélas le perça
de sa pique à la clavicule. Et Antilokhos frappa au coude, d'un
coup de pierre, le conducteur de son char, le brave Atymniade Mydôn,
comme il faisait reculer ses chevaux aux sabots massifs. Et les blanches
rênes ornées d'ivoire s'échappèrent de ses mains,
et Antilokhos, sautant sur lui, le perça à la tempe d'un
coup d'épée. Et, ne respirant plus, il tomba du beau char,
la tête et les épaules enfoncées dans le sable qui
était creusé en cet endroit. Ses chevaux le foulèrent
aux pieds, et Antilokhos les chassa vers l'armée des Akhaiens.Mais
Hector, les ayant aperçus tous deux, se rua à travers la
mêlée en poussant des cris. Et les braves phalanges des Troyens
le suivaient, et devant elles marchaient Arès et la vénérable
Enyô. Celle-ci menait le tumulte immense du combat, et Arès,
brandissant une grande pique, allait tantôt devant et tantôt
derrière Hector.Et Diomèdès hardi au combat ayant
vu Arès, frémit. Comme un voyageur troublé s'arrête,
au bout d'une plaine immense, sur le bord d'un fleuve impétueux
qui tombe dans la mer, et qui recule à la vue de l'onde bouillonnante,
ainsi le Tydéide recula et dit aux siens :- Ô amis, combien
nous admirions justement le divin Hector, habile à lancer la pique
et audacieux en combattant ! Quelque Dieu se tient toujours à son
côté et détourne de lui la mort. Maintenant, voici
qu'Arès l'accompagne, semblable à un guerrier. C'est pourquoi
reculons devant les Troyens et ne vous hâtez point de combattre les
Dieux.Il parla ainsi, et les Troyens approchèrent. Alors, Hector
tua deux guerriers habiles au combat et montés sur un même
char, Ménesthès et Ankhialos.Et le grand Télamônien
Aias eut pitié de leur chute, et, marchant en avant, il lança
sa pique brillante. Et il frappa Amphiôn, fils de Sélagos,
qui habitait Paisos, et qui était fort riche. Mais sa Moire l'avait
envoyé secourir les Priamides. Et le Télamônien Aias
l'atteignit au ceinturon, et la longue pique resta enfoncée dans
le bas-ventre. Et il tomba avec bruit, et l'illustre Aias accourut pour
le dépouiller de ses armes. Mais les Troyens le couvrirent d'une
grêle de piques aiguës et brillantes, et son bouclier en fut
hérissé. Cependant, pressant du pied le cadavre, il en arracha
sa pique d'airain; mais il ne put enlever les belles armes, étant
accablé de traits. Et il craignit la vigoureuse attaque des braves
Troyens qui le pressaient de leurs piques et le firent reculer, bien qu'il
fût grand, fort et illustre.Et c'est ainsi qu'ils luttaient dans
la rude mêlée. Et voici que la Moire violente amena, en face
du divin Sarpèdôn, le grand et vigoureux Hèraklide
Tlèpolémos. Et quand ils se furent rencontrés tous
deux, le fils et le petit-fils de Zeus qui amasse les nuées, Tlèpolémos,
le premier, parla ainsi :- Sarpèdôn, chef des Lykiens, quelle
nécessité te pousse tremblant dans la mêlée,
toi qui n'es qu'un guerrier inhabile ? Des menteurs disent que tu es fils
de Zeus tempétueux, tandis que tu es loin de valoir les guerriers
qui naquirent de Zeus, aux temps antiques des hommes, tels que le robuste
Hèraklès au cœur de lion, mon père. Et il vint ici
autrefois, à cause des chevaux de Laomédôn et, avec
six nefs seulement et peu de compagnons, il renversa Bios et dépeupla
ses rues 1. Mais toi, tu n'es qu'un lâche, et tes guerriers succombent.
Et je ne pense point que, même étant brave, tu aies apporté
de Lykiè un grand secours aux Troyens, car, tué par moi,
tu vas descendre au seuil d'Hadès.Et Sarpèdôn, chef
des Lykiens, lui répondit :- Tièpolémos, certes,
Hèraklès renversa la sainte Ilios, grâce à la
témérité de l'illustre Laomédôn qui lui
adressa injustement de mauvaises paroles et lui refusa les cavales qu'il
était venu chercher de si loin. Mais, pour toi, je te prédis
la mort et la noire Kèr, et je vais t'envoyer, tué par ma
pique et me donnant une grande gloire, vers Aidés qui a d'illustres
chevaux.Sarpèdôn parla ainsi. Et Tlèpolémos
leva sa pique de frêne, et les deux longues piques s'élancèrent
en même temps de leurs mains. Et Sarpèdôn le frappa
au milieu du cou, et la pointe amère le traversa de part en part.
Et la noire nuit enveloppa les yeux de Ilèpolémos. Mais celuici
avait percé de sa longue pique la cuisse gauche de Sarpèdôn,
et la pointe était restée engagée dans l'os, et le
Kronide, son père, avait détourné la mort de lui.
Et les braves compagnons de Sarpèdôn l'enlevèrent hors
de la mêlée. Et il gémissait, traînant la longue
pique de frêne restée dans la blessure, car aucun d'eux n'avait
songé à l'arracher de la cuisse du guerrier, pour qu'il pût
monter sur son char, tant ils se hâtaient.De leur côté,
les Akhaiens aux belles knèmides emportaient Tlèpolémos
hors de la mêlée. Et le divin Ulysse au cœur ferme, l'ayant
aperçu, s'affligea dans son âme; et il délibéra
dans son esprit et dans son cœur s'il poursuivrait le fils de Zeus qui
tonne hautement, ou s'il arracherait l'âme à une multitude
de Lykiens. Mais il n'était point dans la destinée du magnanime
Ulysse de tuer avec l'airain aigu le brave fils de Zeus. C'est pourquoi
Athéna lui inspira de se jeter sur la foule des Lykiens. Alors il
tua Koiranos et Alastôr, et Khromios et Alkandros et Halios, et Noèmôn
et Prytanis. Et le divin Ulysse eût tué une plus grande foule
de Lykiens, si le grand Hector au casque mouvant ne l'eût aperçu.
Et il s'élança aux premiers rangs, armé de l'airain
éclatant, jetant la terreur parmi les Danaens. Et Sarpèdôn,
fils de Zeus, se réjouit de sa venue et lui dit cette parole lamentable-
Priamide, ne permets pas que je reste la proie des Danaens, et viens à
mon aide, afin que je puisse au moins expirer dans votre ville, puisque
je ne dois plus revoir la chère patrie, et ma femme bien-aimée
et mon petit enfant.Mais Hector au casque mouvant ne lui répondit
pas, et il s'élança en avant, plein du désir de repousser
promptement les Argiens et d'arracher l'âme à une foule d'entre
eux. Et les compagnons du divin Sarpèdôn le déposèrent
sous le beau hêtre 1 de Zeus tempétueux, et le brave Pélagôn,
qui était le plus cher de ses compagnons, lui arracha hors de la
cuisse la pique de frêne. Et son âme défaillit, et une
nuée épaisse couvrit ses yeux. Mais le souffle de Boréas
le ranima, et il ressaisit son âme qui s'évanouissait.Et
les Akhaiens, devant Arès et Hector au casque d'airain, ne fuyaient
point vers les nefs noires et ne se ruaient pas non plus dans la mêlée,
mais reculaient toujours, ayant aperçu Arès parmi les Troyens.
Alors, quel fut le guerrier qui, le premier, fut tué par Hector
Prianùde et par Arès vêtu d'airain, et quel fut le
dernier ? Teuthras, semblable à un Dieu, et l'habile cavalier Orestès,
et Trèkhos, combattant Aitôlien; Oinomacs et l'Oinopide Hélénos,
et Oresbios qui portait une mitre brillante. Et celui-ci habitait Hylè,
où il prenait soin de ses richesses, au nùlieu du lac Kèphisside,
non loin des riches tribus des Boiôtiens.Et la divine Hèrè
aux bras blancs, voyant que les Argiens périssaient dans la rude
mêlée, dit à Athéna ces paroles ailées
:- Ah ! fille indomptable de Zeus tempétueux, certes, nous aurons
vainement promis à Ménélas qu'il retournerait dans
sa patrie après avoir renversé Ilios aux fortes murailles,
si nous laissons ainsi le cruel Arès répandre sa fureur.
Viens, et souvenons-nous de notre courage impétueux.Elle parla
ainsi, et la divine Athéna aux yeux clairs obéit. La vénérable
déesse Hèrè, fille du grand Kronos, se hâta
de mettre à ses chevaux leurs harnais d'or. Hèbè attacha
promptement les roues au char, aux deux bouts de l'essieu de fer. Et les
roues étaient d'airain à huit rayons, et les jantes étaient
d'un or incorruptible, mais, par-dessus, étaient posées des
bandes d'airain admirables à voir. Les deux moyeux étaient
revêtus d'argent, et le siège était suspendu à
des courroies d'or et d'argent, et deux cercles étaient placés
en avant d'où sortait le timon d'argent, et, à l'extrémité
du timon, Hèrè lia le beau joug d'or et les belles courroies
d'or. Puis, avide de discorde et de cris de guerre, elle soumit au joug
ses chevaux aux pieds rapides.Et Athéna, fille de Zeus tempétueux,
laissa tomber sur le pavé de la demeure paternelle le péplos
subtil, aux ornements variés, qu'elle avait fait et achevé
de ses mains. Et elle revêtit la cuirasse de Zeus qui amasse les
nuées, et l'armure de la guerre lamentable. Elle plaça autour
de ses épaules l'Aigide aux longues franges, horrible, et que la
Fuite environnait. Et là, se tenaient la Discorde, la Force et l'effrayante
Poursuite, et la tête affreuse, horrible et divine du monstre Gorgô.
Et Athéna posa sur sa tête un casque hérissé
d'aigrettes, aux quatre cônes d'or, et qui eût recouvert les
habitants de cent villes. Et elle monta sur le char splendide, et elle
saisit une pique lourde, grande, solide, avec laquelle elle domptait la
foule des hommes héroïques, contre lesquels elle s'irritait,
étant la fille d'un père puissant.Hèrè pressa
du fouet les chevaux rapides, et, devant eux, s'ouvrirent d'elles-mêmes
les portes Ouraniennes que gardaient les Heures. Et celles-ci, veillant
sur le grand Ouranos et sur l'Olympes, ouvraient ou fermaient la nuée
épaisse qui flottait autour. Et les chevaux dociles franchirent
ces portes, et les Déesses trouvèrent le Kroniôn assis,
loin des Dieux, sur le plus haut sommet de l'Olympes aux cimes sans nombre.
Et la divine Hèrè aux bras blancs, retenant ses chevaux,
parla ainsi au très haut Zeus Kronide :- Zeus, ne réprimeras-tu
pas les cruelles violences d'Arès qui cause impudemment tant de
ravages parmi les peuples Akhaiens ? J'en ai une grande douleur; et voici
qu'Aphrodite et Apollon à l'arc d'argent se réjouissent d'avoir
excité cet insensé qui ignore toute justice. Père
Zeus, ne t'irriteras-tu point contre moi, si je chasse de la mêlée
Arès rudement châtié ?Et Zeus qui amasse les nuées
lui répondit- Va ! Excite contre lui la dévastatrice Athéna,
qui est accoutumée à lui infliger de rudes châtiments.Il
parla ainsi, et la divine Hèrè aux bras blancs obéit,
et elle frappa ses chevaux, et ils s'envolèrent entre la terre et
l'Ouranos étoilé. Autant un homme, assis sur une roche élevée,
et regardant la mer pourprée, voit d'espace aérien, autant
les chevaux des Dieux en franchirent d'un saut. Et quand les deux Déesses
furent parvenues devant Ilios, là où le Skamandros et le
Simoïs unissent leurs cours, la divine Hèrè aux bras
blancs détela ses chevaux et les enveloppa d'une nuée épaisse.
Et le Simoïs fit croître pour eux une pâture ambroisienne.
Et les Déesses, semblables dans leur vol à de jeunes colombes,
se hâtèrent de secourir les Argiens.Et quand elles parvinrent
là où les Akhaiens luttaient en foule autour de la force
du dompteur de chevaux Diomèdès, tels que des lions mangeurs
de chair crue, ou de sauvages et opiniâtres sangliers, la divine
Hèrè aux bras blancs s'arrêta et jeta un grand cri,
ayant pris la forme du magnanime Stentôr à la voix d'airain,
qui criait aussi haut que cinquante autres :- Honte à vous, ô
Argiens, fiers d'être beaux, mais couverts d'opprobre ! Aussi longtemps
que le divin Achille se rua dans la mêlée, jamais les Troyens
n'osèrent passer les portes Dardaniennes; et, maintenant, voici
qu'ils combattent loin d'Ilios, devant les nefs creuses !Ayant ainsi
parlé, elle ranima le courage de chacun. Et la déesse Athéna
aux yeux clairs, cherchant le Tydéide, rencontra ce roi auprès
de ses chevaux et de son char. Et il rafraîchissait la blessure que
lui avait faite la flèche de Pandaros. Et la sueur l'inondait sous
le large ceinturon d'où pendait son bouclier bombé; et ses
mains étaient lasses. Il soulevait son ceinturon et étanchait
un sang noir. Et la Déesse, auprès du joug, lui parla ainsi
:- Certes, Tydeus n'a point engendré un fils semblable à
lui. Tydeus était de petite taille, mais c'était un homme.
Je lui défendis vainement de combattre quand il vint seul, envoyé
àmèbè par les Akhaiens, au milieu des innombrables
Kadméiônes. Et je lui ordonnai de s'asseoir paisiblement à
leurs repas, dans leurs demeures. Cependant, ayant toujours le cœur aussi
ferme, il provoqua les jeunes Kadméiônes et les vainquit aisément,
car j'étais sa protectrice assidue. Certes, aujourd'hui, je te protège,
je te défends et je te pousse à combattre ardemment les Troyens.
Mais la fatigue a rompu tes membres, ou la crainte t'a saisi le cœur, et
tu n'es plus le fils de l'excellent cavalier Tydeus Oinéide.Et
le brave Diomèdès lui répondit :- Je te reconnais,
Déesse, fille de Zeus tempétueux. Je te parlerai franchement
et ne te cacherai rien. Ni la crainte ni la faiblesse ne m'accablent, mais
je me souviens de tes ordres. Tu m'as défendu de combattre les Dieux
heureux, mais de frapper de l'airain aigu Aphrodite, la fine de Zeus, si
elle descendait dans la mêlée. C'est pourquoi je recule maintenant,
et j'ai ordonné à tous les Argiens de se réunir ici,
car j'ai reconnu Arès qui dirige le combat.Et la divine Athéna
aux yeux clairs lui répondit :- Tydéide Diomèdès,
le plus cher à mon cœur, ne crains ni Arès ni aucun des autres
Immortels, car je suis pour toi une protectrice assidue. Viens ! pousse
contre Arès tes chevaux aux sabots massifs; frappe-le, et ne respecte
pas le furieux Arès, ce dieu changeant et insensé qui, naguère,
nous avait promis, à moi et à Hèrè, de combattre
les Troyens et de secourir les Argiens, et qui, maintenant, s'est tourné
du côté des Troyens et oublie ses promesses.Ayant ainsi
parlé, elle saisit de la main Sthénélos pour le faire
descendre du char, et celui-ci sauta promptement à terre. Et elle
monta auprès du divin Diomèdès, et l'essieu du char
gémit sous le poids, car il portait une Déesse puissante
et un brave guerrier. Et Pallas Athéna, saisissant le fouet et les
rênes, poussa vers Arès les chevaux aux sabots massifs. Et
le Dieu venait de tuer le grand Périphas, le plus brave des Aitôliens,
illustre fils d'Okhèsios; et, tout sanglant, il le dépouillait;
mais Athéna mit le casque d'Hadès, pour que le puissant Arès
ne la reconnût pas. Et dès que le fléau des hommes,
Arès, eut aperçu le divin Diomèdès, il laissa
le grand Périphas étendu dans la poussière, là
où, l'ayant tué, il lui avait arraché l'âme,
et il marcha droit à l'habile cavalier Diomèdès.Et
quand ils se furent rapprochés l'un de l'autre, Arès, le
premier, lança sa pique d'airain par-dessus le joug et les rênes
des chevaux, voulant arracher l'âme du Tydéide; mais la divine
Athéna aux yeux clairs, saisissant le trait d'une main, le détouma
du char, afin de le rendre inutile. Puis, Diomèdès hardi
au combat lança impétueusement sa pique d'airain, et Pallas
Athéna la dirigea dans le bas ventre, sous le ceinturon.Et le
Dieu fut blessé, et la pique, ramenée en arrière,
déchira sa belle peau, et le féroce Arès poussa un
cri aussi fort que la clameur de dix mille guerriers se ruant dans la mêlée.
Et l'épouvante saisit les Akhaiens et les Troyens, tant avait retenti
le cri d'Arès insatiable de combats. Et, comme apparaît, au-dessous
des nuées, une noire vapeur chassée par un vent brûlant,
ainsi Arès apparut au brave Tydéide Diomèdès,
tandis qu'il traversait le vaste Ouranos, au milieu des nuages. Et il parvint
à la demeure des Dieux, dans le haut Olympes. Et il s'assit auprès
de Zeus Kroniôn, gémissant dans son cœur; et, lui montrant
le sang immortel qui coulait de sa blessure, il lui dit en paroles ailées
:- Père Zeus, ne t'indigneras-tu point de voir ces violences ?
Toujours, nous, les Dieux, nous nous faisons souffrir cruellement pour
la cause des hommes. Mais c'est toi qui es la source de nos querelles,
car tu as enfanté une fille insensée, perverse et inique.
Nous, les Dieux Olympiens, nous t'obéissons et nous te sommes également
soumis; mais jamais tu ne blâmes ni ne réprimes celle-ci,
et tu lui permets tout, parce que tu as engendré seul cette fille
funeste qui pousse le fils de Tydeus, le magnanime Diomèdès,
à se jeter furieux sur les Dieux immortels. Il a blessé d'abord
la main d'Aphrodite, puis, il s'est rué sur moi, semblable à
un Dieu, et si mes pieds rapides ne m'avaient emporté, je subirais
mille maux, couché vivant au milieu des cadavres et livré
sans force aux coups de l'airain.Et Zeus qui amasse les nuées,
le regardant d'un œil sombre, lui répondit :- Cesse de te plaindre
à moi, Dieu changeant ! Je te hais le plus entre tous les Olympiens,
car tu n'aimes quela discorde, la guerre et le combat, et tu as l'esprit
intraitable de ta mère, Hèrè, que mes paroles répriment
à peine. C'est son exemple qui cause tes maux. Mais je ne permettrai
pas que tu souffres plus longtemps, car tu es mon fils, et c'est de moi
que ta mère t'a conçu. Méchant comme tu es, si tu
étais né de quelque autre Dieu, depuis longtemps déjà
tu serais le dernier des Ouraniens.Il parla ainsi et ordonna à
Paièôn de le guérir, et celuici le guérit en
arrosant sa blessure de doux remèdes liquides, car il n'était
point mortel. Aussi vite le lait blanc s'épaissit quand on l'agite,
aussi vite le furieux Arès fut guéri. Hèbè
le baigna et le revêtit de beaux vêtements, et il s'assit,
fier de cet honneur, auprès de Zeus Kroniôn. Et l'Argienne
Hèrè et la Protectrice Athéna rentrèrent dans
la demeure du grand Zeus, après avoir chassé le cruel Arès
de la mêlée guerrière.Chant 6 :Livrée à
elle-même, la rude bataille des Troyens et des Akhaiens se répandit
confusément çà et là par la plaine. Et ils
se frappaient, les uns les autres, de leurs lances d'airain, entre les
eaux courantes du Simoïs et du Xanthos. Et, le premier, Aias Télamônien
enfonça la phalange des Troyens et ralluma l'espérance de
ses compagnons, ayant percé un guerrier, le plus courageux d'entre
les Thrakiens, le fils d'Eussôros, Akamas, qui était robuste
et grand. Il frappa le cône du casque à l'épaisse crinière
de cheval, et la pointe d'airain, ouvrant le front, s'enfonça à
travers l'os, et les ténèbres couvrirent ses yeux.Et Diomèdès
hardi au combat tua Axylos Teuthranide qui habitait dans Arisbè
bien bâtie, était riche et bienveillant aux hommes, et les
recevait tous avec amitié, sa demeure étant au bord de la
route. Mais nul alors ne se mit au-devant de lui pour détourner
la sombre mort. Et Diomèdès le tua, ainsi que son serviteur
Kalésios, qui dirigeait ses chevaux, et tous deux descendirent sous
la terre.Et Euryalos tua Drèsos et Opheltios, et il se jeta sur
Aisèpos et Pèdasos, que la nymphe naïade Abarbaréè
avait conçus autrefois de l'irréprochable Boukoliôn.
Et Boukoliôn était fils du noble Laomédôn, et
il était son premier-né, et sa mère l'avait enfanté
en secret. En paissant ses brebis, il s'était uni à la nymphe
sur une même couche; et, enceinte, elle avait enfanté deux
fils jumeaux; mais le Mèkistèiade brisa leur force et leurs
souples membres, et arracha leurs armures de leurs épaules.Et
Polypoitès prompt au combat tua Astyalos; et Odyssens tua Pidytès
le Perkosien, par la lance d'airain; et Teukros tua le divin Arétaôn.Et
Antilokhos Nestoréide tua Ablèros de sa lance éclatante;
et le roi des hommes, Agamemnon, tua Elatos qui habitait la haute Pèdasos,
sur les bords du Satnédfs au beau cours. Et le héros Lèitos
tua Phylakos qui fuyait, et Eurypylos tua Mélanthios. Puis, Ménélas
hardi au combat prit Adrèstos vivant. Arrêtés par une
branche de tainaris, les deux chevaux de celui-ci, ayant rompu le char
près du timon, s'enfuyaient, épouvantés, par la plaine,
du côté de la ville, avec d'autres chevaux effrayés,
et Adrèstos avait roulé du char, auprès de la roue,
la face dans la poussière. Et l'Atréide Ménélas,
armé d'une longue lance, s'arrêta devant lui; et Adrèstos
saisit ses genoux et le supplia :Laisse-moi la vie, fils d'Atreus, et
accepte une riche rançon. Une multitude de choses précieuses
sont dans la demeure de mon père, et il est riche. Il a de l'airain,
de l'or et du fer ouvragé dont il te fera de larges dons, s'il apprend
que je vis encore sur les nefs des Argiens.Il parla ainsi, et déjà
il persuadait le cœur de Ménélas, et celui-ci allait le remettre
à son serviteur pour qu'il l'emmenât vers les nefs rapides
des Akhaiens; mais Agamemnôn vint en courant au-devant de lui, et
lui cria cette dure parole :- Ô lâche Ménélas,
pourquoi prendre ainsi pitié des hommes ? Certes, les Troyens ont
accompli d'excellentes actions dans ta demeure ! Que nul n'évite
une fin terrible et n'échappe de nos mains ! Pas même l'enfant
dans le sein de sa mère ! qu'ils meurent tous avec Ilios, sans sépulture
et sans mémoire !Par ces paroles équitables, le héros
changea l'esprit de son frère qui repoussa le héros Adrèstos.
Et le roi Agamemnôn le frappa au front et le renversa, et l'Atréide,
lui mettant le pied sur la poitrine, arracha la lance de frêne.Et
Nestôr, à haute voix, animait les Argiens :- Ô amis,
héros Danaens, serviteurs d'Arès, que nul ne s'attarde, dans
son désir des dépouilles et pour en porter beaucoup vers
les nefs ! Tuons des hommes ! Vous dépouillerez ensuite à
loisir les morts couchés dans la plaine !Ayant ainsi parlé,
il excitait la force et le courage de chacun. Et les Troyens, domptés
par leur lâcheté, eussent regagné la haute Ilios, devant
les Akhaiens chers à Arès, si le Prianùde Hélénos,
le plus illustre de tous les divinateurs, ayant abordé Ainéias
et Hector, ne leur eût dit :- Ainéias et Hector, puisque
le fardeau des Troyens et des Lykiens pèse tout entier sur vous
qui êtes les princes du combat et des délibérations,
debout ici, arrêtez de toutes parts ce peuple devant les portes,
avant qu'ils se réfugient tous jusque dans les bras des femmes et
soient en risée aux ennemis. Et quand vous aurez exhorté
toutes les phalanges, nous combattrons, inébranlables, contre les
Danaens, bien que rompus de lassitude; mais la nécessité
le veut. Puis, Hector, rends-toi à la Ville, et dis à notre
mère qu'ayant réuni les femmes âgées dans le
temple d'Athéna aux yeux clairs, au sommet de la citadelle, et ouvrant
les portes de la maison sacrée, elle pose sur les genoux d'Athéna
à la belle chevelure le péplos le plus riche et le plus grand
qui soit dans sa demeure, et celui qu'elle aime le plus; et qu'elle s'engage
à sacrifier dans son temple douze génisses d'un an encore
indomptées, si elle prend pitié de la ville et des femmes
Troyen nes et de leurs enfants, et si elle détourne de la sainte
Ilios le fils de Tydeus, le féroce guerrier qui répand le
plus de terreur et qui est, je pense, le plus brave des Akhaiens. Jamais
nous n'avons autant redouté Achille, ce chef des hommes, et qu'on
dit le fils d'une Déesse; car Diomèdès est plein d'une
grande fureur, et nul ne peut égaler son courage.Il parla ainsi,
et Hector obéit à son frère. Et il sauta hors du char
avec ses armes, et, agitant deux lances aiguës, il allait de tous
côtés par l'armée, excitant au combat, et il suscita
une rude bataille. Et tous, s'étant retournés, firent tête
aux Akhaiens; et ceux-ci, reculant, cessèrent le carnage, car ils
croyaient qu'un Immortel était descendu de l'Ouranos étoilé
pour secourir les Troyens, ces derniers revenant ainsi à la charge.
Et, d'une voix haute, Hector excitait les Troyens :- Braves Troyens,
et vous, Alliés venus de si loin, soyez des hommes ! Souvenez-vous
de tout votre courage, tandis que j'irai vers Ilios dire à nos vieillards
prudents et à nos femmes de supplier les Dieux et de leur vouer
des hécatombes.Ayant ainsi parlé, Hector au beau casque
s'éloigna, et le cuir noir qui bordait tout autour l'extrémité
du bouclier arrondi heurtait ses talons et son cou.Et Glaukos, fils de
Hippolokhos, et le fils de Tydeus, prompts à combattre, s'avancèrent
entre les deux armées. Et quand ils furent en face l'un de l'autre,
le premier, Diomèdès hardi au combat lui parla ainsi :-
Qui es-tu entre les hommes mortels, ô très brave ? Je ne t'ai
jamais vu jusqu'ici dans le combat qui glorifie les guerriers; et certes,
maintenant, tu l'emportes de beaucoup sur eux tous par ta fermeté,
puisque tu as attendu ma longue lance. Ce sont les fils des malheureux
qui s'opposent à mon courage. Mais si tu es quelque Immortel, et
si tu viens de l'Ouranos, je ne combattrai point contre les Ouraniens.
Car le fils de Dryas, le brave Lykoorgos, ne vécut pas longtemps,
lui qui combattait contre les Dieux Ouraniens. Et il poursuivait, sur le
sacré Nysa, les nourrices du furieux Dionysos; et celles-ci, frappées
du fouet du tueur d'hommes Lykoorgos, jetèrent leurs Thyrses; et
Dionysos, effrayé, sauta dans la mer, et Thétis le reçut
dans son sein, tremblant et saisi d'un grand frisson à cause des
menaces du guerrier. Et les dieux qui vivent en repos furent irrités
contre celui-ci; et le fils de Kronos le rendit aveugle, et il ne vécut
pas longtemps, parce qu'il était odieux à tous les Immortels.
Moi, je ne voudrais point combattre contre les Dieux heureux. Mais si tu
es un des mortels qui mangent les fruits de la terre, approche, afin d'atteindre
plus promptement aux bornes de la mort.Et l'illustre fils de Hippolokhos
lui répondit :- Magnanime Tydéide, pourquoi t'informes-tu
de ma race ? La génération des hommes est semblable à
celle des feuilles. Le vent répand les feuilles sur la terre, et
la forêt germe et en produit de nouvelles, et le temps du printemps
arrive. C'est ainsi que la génération des hommes naît
et s'éteint. Mais si tu veux savoir quelle est ma race que connaissent
de nombreux guerriers, sache qu'il est une ville, Ephyrè, au fond
de la terre d'Argos féconde en chevaux. Là vécut Sisyphos,
le plus rusé des hommes, Sisyphos Aiolidès; et il engendra
Glaukos, et Glaukos engendra l'irréprochable Bellérophontès,
à qui les Dieux donnèrent la beauté et la vigueur
charmante. Mais Proitias, qui était le plus puissant des Argiens,
car Zeus les avait soumis à son sceptre, eut contre lui de mauvaises
pensées et le chassa de son peuple. Car la femme de Proitos, la
divine Antéia, désira ardemment s'unir au fils de Glaukos
par un amour secret; mais elle ne persuada point le sage et prudent Bellérophontès
et, pleine de mensonge, elle parla ainsi au roi Proitos :- Meurs, Proitos,
ou tue Bellérophontès qui, par violence, a voulu s'unir d'amour
à moi.Elle parla ainsi, et, à ces paroles, la colère
saisit le Roi. Et il ne tua point Bellérophontès, redoutant
pieusement ce meurtre dans son esprit; mais il l'envoya en Lykiè
avec des tablettes où il avait tracé des signes de mort,
afin qu'il les remît à son beau-père et que celui-ci
le tuât. Et Bellérophontès alla en Lykiè sous
les heureux auspices des Dieux. Et quand il y fut arrivé, sur les
bords du rapide Xanthos, le roi de la grande Lykiè le reçut
avec honneur, lui fut hospitalier pendant neuf jours et sacrifia neuf bœufs.
Mais quand Eôs aux doigts rosés reparut pour la dixième
fois, alors il l'interrogea et demanda à voir les signes envoyés
par son gendre Proitos. Et, quand il les eut vus, il lui ordonna d'abord
de tuer l'indomptable Klùmaira. Celle-ci était née
des Dieux et non des hommes, lion par devant, dragon par l'arrière,
et chèvre par le milieu du corps. Et elle soufflait des flammes
violentes. Mais il la tua, s'étant fié aux prodiges des Dieux.
Puis, il combattit les Solymes illustres, et il disait avoir entrepris
là le plus rude combat des guerriers. Enfin il tua les Amazones
viriles. Comme il revenait, le Roi lui tendit un piège rusé,
ayant choisi et placé en embuscade les plus braves guerriers de
la grande Lykiè. Mais nul d'entre eux ne revit sa demeure, car l'irréprochable
Bellérophontès les tua tous. Et le Roi connut alors que cet
homme était de la race illustre d'un Dieu, et il le retint et lui
donna sa fille et la moitié de sa domination royale. Et les Lykiens
lui choisirent un domaine, le meilleur de tous, plein d'arbres et de champs,
afin qu'il le cultivât. Et sa femme donna trois enfants au brave
Bellérophontès : Isandros, Hippolokhos et Laodaméia.
Et le sage Zeus s'unit à Laodaméia, et elle enfanta le divin
Sarpèdôn couvert d'airain. Mais quand Bellérophontès
fut en haine aux Dieux, il errait seul dans le désert d'Alèios.
Arès insatiable de guerre tua son fils Isandros, tandis que celui-ci
combattait les illustres Solymes. Artémis aux rênes d'or,
irritée, tua Laodainéia; et Hippolokhos m'a engendré,
et je dis que je suis né de lui. Et il m'a envoyé à
Troie, m'ordonnant d'être le premier parmi les plus braves, afin
de ne point déshonorer la génération de mes pères
qui ont habité Ephyrè et la grande Lykiè. Je me glorifie
d'être de cette race et de ce sang.Il parla ainsi, et Diomèdès
brave au combat fut joyeux, et il enfonça sa lance dans la terre
nourricière, et il dit avec bienveillance au pnnce des peuples :-
Tu es certainement mon ancien hôte paternel. Autrefois, le noble
Oineus reçut pendant vingt jours dans ses demeures hospitalières
l'irréprochable Bellérophontès. Et ils se firent de
beaux présents. Oineus donna un splendide ceinturon de pourpre,
et Bellérophontès donna une coupe d'or très creuse
que j'ai laissée, en partant, dans mes demeures. Je ne me souviens
point de Tydeus, car il me laissa tout petit quand l'année des Akhaiens
périt devant Thèbè. C'est pourquoi je suis un ami
pour toi dans Argos, et tu seras le mien en Lykiè quand j'irai vers
ce peuple. Evitons nos lances, même dans la mêlée. J'ai
à tuer assez d'autres Troyens illustres et d'Alliés, soit
qu'un Dieu me les amène, soit que je les atteigne, et toi assez
d'Akhaiens, si tu le peux. Echangeons nos armes, afin que tous sachent
que nous sommes des hôtes patemels.Ayant ainsi parlé tous
deux, ils descendirent de leurs chars et se serrèrent la main et
échangèrent leur foi. Mais le Kronide Zeus troubla l'esprit
de Glaukos qui donna au Tydéide Diomèdès des armes
d'or du prix de cent bœufs pour des armes d'airain du prix de neuf bœufs.Dès
que Hector fut arrivé aux portes Skaies et au Hêtre, toutes
les femmes et toutes les filles des Troyens couraient autour de lui, s'inquiétant
de leurs fils, de leurs frères, de leurs concitoyens et de leurs
maris. Et il leur ordonna de supplier toutes ensemble les Dieux, un grand
deuil étant réservé à beaucoup d'entre elles.
Et quand il fut parvenu à la belle demeure de Priame aux portiques
éclatants, - et là s'élevaient cinquante chambres
nuptiales de pierre polie, construites les unes auprès des autres,
où couchaient les fils de Priame avec leurs femmes légitimes;
et, en face, dans la cour, étaient douze hautes chambres nuptiales
de pierre polie, construites les unes auprès des autres, où
couchaient les gendres de Priame avec leurs femmes chastes, - sa mère
vénérable vint au-devant de lui, comme elle allait chez Laodikè,
la plus belle de ses filles, et elle lui prit la main et parla ainsi :-
Enfant, pourquoi as-tu quitté la rude bataille ? Les fils odieux
des Akhaiens nous pressent sans doute et combattent autour de la ville,
et tu es venu tendre les mains vers Zeus, dans la citadelle ? Attends un
peu, et je t'apporterai un vin mielleux afin que tu en fasses des libations
au Père Zeus et aux autres Immortels, et que tu sois ranimé,
en ayant bu; car le vin augmente la force du guerrier fatigué; et
ta fatigue a été grande, tandis que tu défendais tes
concitoyens.Et le grand Hector au casque mouvant lui répondit
:Ne m'apporte pas un vin mielleux, mère vénérable,
de peur que tu m'affaiblisses et que je perde force et courage. Je craindrais
de faire des libations de vin pur à Zeus avec des mains souillées,
car il n'est point permis, plein de sang et de poussière, d'implorer
le Krôniôn qui amasse les nuées. Donc, porte des parfums
et réunis les femmes âgées dans le temple d'Athéna
dévastatrice; et dépose sur les genoux d'Athéna à
la belle chevelure le péplos le plus riche et le plus grand qui
soit dans ta demeure, et celui que tu aimes le plus; et promets de sacrifier
dans son temple douze génisses d'un an, encore indomptées,
si elle prend pitié de la Ville et des femmes Troyen nes et de leurs
enfants, et si elle détourne de la sainte Ilios le fils de Tydeus,
le féroce guerrier qui répand le plus de terreur. Va donc
au temple d'Athéna dévastatrice, et moi, j'irai vers Pâris,
afin de l'appeler, si pourtant il veut entendre ma voix. Plût aux
Dieux que la terre s'ouvrît sous lui ! car l'olympien l'a certainement
nourri pour la ruine entière des Troyens, du magnanime Priame et
de ses fils. Si je le voyais descendre chez Aidés, mon âme
serait délivrée de ses amères douleurs.Il parla
ainsi, et Hékabè se rendit à sa demeure et commanda
aux servantes; et celles-ci, par la ville, réunirent les femmes
âgées. Puis Hékabè entra dans sa chambre nuptiale
parfumée où étaient des péplos diversement
peints, ouvrage des femmes Sidoniennes que le divin Alexandre avait ramenées
de Sidôn, dans sa navigation sur la haute mer par où il avait
conduit Hélènè née d'un père divin.
Et, pour l'offrir à Athéna, Hékabè en prit
un, le plus beau, le plus varié et le plus grand; et il brillait
comme une étoile et il était placé le dernier. Et
elle se mit en marche, et les femmes âgées la suivaient.Et
quand elles furent arrivées dans le temple d'Athéna, Théanô
aux belles joues, fille de Kissèis, femme du dompteur de chevaux
Antènôr, leur ouvrit les portes, car les Troyens l'avaient
faite prêtresse d'Athéna. Et toutes, avec un gémissement,
tendirent les mains vers Athéna. Et 'Méanô aux belles
joues, ayant reçu le péplos, le déposa sur les genoux
d'Athéna à la belle chevelure, et, en le lui vouant, elle
priait la fille du grand Zeus :- Vénérable Athéna,
gardienne de la Ville, très divine Déesse, brise la lance
de Diomèdès, et fais-le tomber luimême devant les portes
Skaies, afin que nous te sacrifiions dans ton temple douze génisses
d'un an, encore indomptées, si tu prends pitié de la Ville,
des femmes Troyen nes et de leurs enfants.Elle parla ainsi dans son vœu,
et elles suppliaient ainsi la fille du grand Zeus; mais Pallas Athéna
les refusa.Et Hector gagna les belles demeures d'Alexandre, que celui-ci
avait construites lui-même à l'aide des meilleurs ouvriers
de la riche Troie. Et ils avaient construit une chambre nuptiale, une maison
et une cour, auprès des demeures de Priame et de Hector, au sommet
de la citadelle. Ce fut là que Hector, cher à Zeus, entra.
Et il tenait à la main une lance haute de dix coudées; et
une pointe d'airain étincelait à l'extrémité
de la lance, fixée par un anneau d'or. Et, dans la chambre nuptiale,
il trouva Alexandre qui s'occupait de ses belles armes, polissant son bouclier,
sa cuirasse et ses arcs recourbés. Et l'Argienne Hélène
était assise au milieu de ses femmes, dirigeant leurs beaux travaux.Et
Hector, ayant regardé Pâris, lui dit ces paroles outrageantes
:- Misérable ! la colère que tu as ressentie n'était
point bonne. Nos troupes périssent autour de la Ville, sous les
hautes murailles. Grâce à toi, les clameurs de la guerre montent
avec fureur autour de cette ville, et tu blâmerais toi-même
celui que tu verrais s'éloigner de la rude bataille. Lève-toi
donc, si tu ne veux voir la Ville consumée bientôt par la
flamme ardente.Et le divin Alexandre lui répondit :- Hector,
puisque tu ne m'as point blâmé avec violence, mais dans la
juste mesure, je te répondrai. Je ne restais point dans ma chambre
nuptiale par colère ou par indignation contre les Troyens, mais
pour me livrer à la douleur. Maintenant que mon épouse me
conseille par de douces paroles de retourner au combat, je crois, comme
elle, que cela est pour le mieux. La victoire exauce tour à tour
les guerriers. Mais attends que je revête mes armes belliqueuses,
ou précède-moi, je vais te suivre.Il parla ainsi, et Hector
ne lui répondit rien; et Hélène dit à Hector
ces douces paroles :- Mon frère, frère d'une misérable
chienne de malheur, et horrible ! Plût aux dieux qu'au jour même
où ma mère m'enfanta un furieux souffle de vent m'eût
emportée sur une montagne ou abîmée dans la mer tumultueuse,
et que l'onde m'eût engloutie, avant que ces choses fussent arrivées
! Mais, puisque les Dieux avaient résolu ces maux, je voudrais être
la femme d'un meilleur guerrier, et qui souffrît au moins de l'indignation
et des exécrations des hommes. Mais celui-ci n'a point un cœur inébranlable,
et il ne l'aura jamais, et je pense qu'il en portera bientôt la peine.
Viens, mon frère, entre et prends ce siège, car ton âme
est pleine d'un lourd souci, grâce à moi, chienne que je suis,
et grâce au crime d'Alexandre. Zeus nous a fait à tous deux
une mauvaise destinée, afin que nous soyons célèbres
par là chez les hommes qui naîtront dans l'avenir.Et le
grand Hector au casque mouvant lui répondit :- Ne me fais point
asseoir, Hélène, bien que tu m'aimes, car tu ne me persuaderas
point. Mon cœur est plein du désir de secourir les Troyens qui regrettent
vivement mon absence. Mais excite Pâris, et qu'il se hâte de
me suivre, tandis que je serai encore dans la Ville. Je vais, dans ma demeure,
revoir mes serviteurs, ma femme bien-aimée et mon petit enfant.
Je ne sais s'il me sera permis de les revoir jamais plus, ou si les Dieux
me dompteront par les mains des Akhaiens.Ayant ainsi parlé, Hector
au casque mouvant sortit et parvint bientôt à ses demeures,
et il n'y trouva point Andromakhè aux bras blancs, car elle était
sortie avec son fils et une servante au beau péplos, et elle se
tenait sur la tour, pleurant et gémissant. Hector, n'ayant point
trouvé dans ses demeures sa femme irréprochable, s'arrêta
sur le seuil et parla ainsi aux servantes :- Venez, servantes, et dites-moi
la vérité. Où est allée, hors des demeures,
Andromakhè aux bras blancs ? Est-ce chez mes sœurs, ou chez mes
belles-sœurs au beau péplos, ou dans le temple d'Athéna avec
les autres Troyen nes qui apaisent la puissante Déesse à
la belle chevelure ?Et la vigilante Intendante lui répondit :-
Hector, puisque tu veux que nous disions la vérité, elle
n'est point allée chez tes sœurs, ni chez tes bellessœurs au beau
péplos, ni dans le temple d'Athéna avec les autres Troyen
nes qui apaisent la puissante Déesse à la belle chevelure;
mais elle est au faîte de la vaste tour d'Ilios, ayant appris une
grande victoire des Akhaiens sur les Troyens. Et, pleine d'égarement,
elle s'est hâtée de courir aux murailles, et la nourrice,
auprès d'elle, portait l'enfant.Et la femme intendante parla ainsi.
Hector, étant sorti de ses demeures, reprit son chemin à
travers les rues magnifiquement construites et populeuses, et, traversant
la grande Ville, il arriva aux portes Skaies par où il devait sortir
dans la plaine. Et sa femme, qui lui apporta une riche dot, accourut au-devant
de lui, Andromakhè, fille du magnanime Êétiôn
qui habita sous le Plakos couvert de forêts, dans mèbè
Hypoplakienne, et qui commanda aux Kilikiens. Et sa fille était
la femme de Hector au casque d'airain. Et quand elle vint au-devant de
lui, une servante l'accompagnait qui portait sur le sein son jeune fils,
petit enfant encore, le Hektoréide bien-aimé, semblable à
une belle étoile. Hector le nommait Skamandrios, mais les autres
Troyens Astyanax, parce que Hector seul protégeait Troie. Et il
sourit en regardant son fils en silence; mais Andromakhè, se tenant
auprès de lui en pleurant, prit sa main et lui parla ainsi :Malheureux,
ton courage te perdra; et tu n'as pitié ni de ton fils enfant, ni
de moi, misérable, qui serai bientôt ta veuve, car les Akhaiens
te tueront en se ruant tous contre toi. Il vaudrait mieux pour moi, après
t'avoir perdu, subir la sépulture, car rien ne me consolera quand
tu auras accompli ta destinée, et il ne me restera que mes douleurs.
Je n'ai plus ni mon père ni ma mère vénérable.
Le divin Achille tua mon père, quand il saccagea la ville populeuse
des Kilikiens, Thèbè aux portes hautes. Il tua Eétiôn,
mais il ne le dépouilla point, par un respect pieux. Il le brûla
avec ses belles armes et il lui éleva un tombeau, et les Nymphes
Orestiades, filles de Zeus tempétueux, plantèrent des ormes
autour. J'avais sept frères dans nos demeures; et tous descendirent
en un jour chez Aidés, car le divin Achille aux pieds rapides les
tua tous, auprès de leurs bœufs aux pieds lents et de leurs blanches
brebis. Et il emmena, avec les autres dépouilles, ma mère
qui régnait sous le Plakos planté d'arbres, et il l'affranchit
bientôt pour une grande rançon; mais Artémis qui se
réjouit de ses flèches la perça dans nos demeures.
Hector ! Tu es pour moi un père, une mère vénérable,
un frère et un époux plein de jeunesse ! Aie pitié
! Reste sur cette tour; ne fais point ton fils orphelin et ta femme veuve.
Réunis l'armée auprès de ce figuier sauvage où
l'accès de la Ville est le plus facile. Déjà, trois
fois, les plus courageux des Akhaiens ont tenté cet assaut, les
deux Aias, l'illustre Idoméneus, les Atréides et le brave
fils de Tydeus, soit par le conseil d'un divinateur, soit par le seul élan
de leur courage.Et le grand Hector au casque mouvant lui répondit
:- Certes, femme, ces inquiétudes me possèdent aussi, mais
je redouterais cruellement les Troyens et les Troyen nes aux longs péplos
traînants, si, comme un lâche, je fuyais le combat. Et mon
cœur ne me pousse point à fuir, car j'ai appris à être
toujours audacieux et à combattre, parmi les premiers, pour la gloire
de mon père et pour la mienne. Je sais, dans mon esprit et dans
mon cœur, qu'un jour viendra où la sainte Troie périra, et
Priainos, et le brave peuple de Priame. Mais ni le malheur futur des Troyens
ni celui de Hékabè elle-même, du roi Priainos et de
mes frères courageux qui tomberont en foule sous les guerriers ennemis,
ne m'afflige autant que le tien, quand un Akhaien cuirassé d'airain
te ravira la liberté et t'emmènera pleurante ! Et tu tisseras
la toile de l'Etranger, et tu porteras de force l'eau de Messèis
et de Hypéréiè, car la dure nécessité
le voudra. Et, sans doute, quelqu'un dira, te voyant répandre des
larmes : - Celle-ci est la femme de Hector qui était le plus brave
des Troyens dompteurs de chevaux quand il combattait autour de Troie. -
Quelqu'un dira cela, et tu seras déchirée d'une grande douleur,
en songeant à cet époux que tu auras perdu, et qui, seul,
pourrait finir ta servitude. Mais que la lourde terre me recouvre mort,
avant que j'entende tes cris et que je te voie arracher d'ici.Ayant ainsi
parlé, l'illustre Hector tendit les mains vers son fils, mais l'enfant
se rejeta en arrière dans le sein de la nourrice à la belle
ceinture, épouvanté à l'aspect de son père
bien-aimé, et de l'airain et de la queue de cheval qui s'agitait
terriblement sur le cône du casque. Et le père bien-aimé
sourit et la mère vénérable aussi. Et l'illustre Hector
ôta son casque et le déposa resplendissant sur la terre. Et
il baisa son fils bien-aimé, et, le berçant dans ses bras,
il supplia Zeus et les autres Dieux :- Zeus, et vous, Dieux, faites que
mon fils s'illustre comme moi parmi les Troyens, qu'il soit plein de force
et qu'il règne puissamment dans Troie ! Qu'on dise un jour, le voyant
revenir du combat : Celui-ci est plus brave que son père ! Qu'ayant
tué le guerrier ennemi, il rapporte de sanglantes dépouilles,
et que le cœur de sa mère en soit réjoui !Ayant ainsi parlé,
il déposa son enfant entre les bras de sa femme bien-aimée,
qui le reçut sur son sein parfumé, en pleurant et en souriant;
et le guerrier, voyant cela, la caressa de la main et lui dit :- Malheureuse,
ne te désespère point à cause de moi. Aucun guerrier
ne m'enverra chez Aidés contre ma destinée, et nul homme
vivant ne peut fuir sa destinée, lâche ou brave. Mais retourne
dans tes demeures, prends soin de tes travaux, de la toile et de la quenouille,
et mets tes servantes à leur tâche. Le souci de la guerre
appartient à tous les guerriers qui sont nés dans Ilios,
et surtout à moi.Ayant ainsi parlé, l'illustre Hector reprit
son casque à flottante queue de cheval. Et l'Epouse bien-aimée
retourna vers ses demeures, regardant en arrière et versant des
larmes. Et aussitôt qu'elle fut arrivée aux demeures du tueur
d'hommes Hector, elle y trouva ses nombreuses servantes en proie à
une grande douleur. Et celles-ci pleuraient, dans ses demeures, Hector
encore vivant, ne pensant pas qu'il revînt jamais plus du combat,
ayant échappé aux mains guerrières des Akhaiens.Et
Pâris ne s'attardait point dans ses hautes demeures mais, ayant revêtu
ses armes excellentes, d'un airain varié, il parcourait la Ville,
de ses pieds rapides, tel qu'un étalon qui, longtemps nourri d'orge
à la crèche, ses liens étant rompus, court dans la
plaine en frappant la terre et saute dans le fleuve au beau cours où
il a coutume de se baigner. Et il redresse la tête, et ses crins
flottent épars sur ses épaules, et, fier de sa beauté,
ses jarrets le portent d'un trait aux lieux où paissent les chevaux.
Ainsi Pâris Priamide, sous ses armes éclatantes comme l'éclair,
descendait de la hauteur de Pergamos; et ses pieds rapides le portaient;
et voici qu'il rencontra le divin Hector, son frère, comme celui-ci
quittait le lieu où il s'était entretenu avec Andromakhè.Et,
le prenùer, le roi Alexandre lui dit :- Frère vénéré,
sans doute je t'ai retardé et je ne suis point venu promptement
comme tu me l'avais ordonné.Hector au casque mouvant lui répondit
:- Ami, aucun guerrier, avec équité, ne peut te blâmer
dans le combat, car tu es brave; mais tu te lasses vite, et tu refuses
alors de combattre, et mon cœur est attristé par les outrages que
t'adressent les Troyens qui subissent tant de maux à cause de toi.
Mais, allons ! et nous apaiserons ces ressentiments, si Zeus nous donne
d'offrir un jour, dans nos demeures, un libre kratère aux Dieux
Ouraniens qui vivent toujours, après avoir chassé loin de
Troie les Akhaiens aux belles knèmides.Chant 7 :Ayant ainsi
parlé, l'illustre Hector sortit des portes, et son frère
Alexandre l'accompagnait, et tous deux, dans leur cœur, étaient
pleins du désir de combattre. Comme un Dieu envoie un vent propice
aux matelots suppliants qui se sont épuisés à battre
la mer de leurs avirons polis, de sorte que leurs membres sont rompus de
fatigue, de même les Priamides apparurent aux Troyens qui les désiraient.Et
aussitôt Alexandre tua le fils du roi Arèithoos, Ménesthios,
qui habitait dans Arnè, et que Arèithoos qui combattait avec
une massue engendra de Philomédousa aux yeux de bœuf. Et Hector
tua, de sa pique aiguë, Eionèos; et l'airain le frappa au cou,
sous le casque, et brisa ses forces. Et Glaukos, fils de Hippolokhos, chef
des Lykiens, blessa, de sa pique, entre les épaules, au milieu de
la mêlée, Iphinoos Dexiade qui sautait sur ses chevaux rapides.
Et il tomba sur la terre, et ses forces furent brisées.Et la divine
Athéna aux yeux clairs, ayant vu les Argiens qui périssaient
dans la rude bataille, descendit à la hâte du faîte
de l'Olympes devant la sainte Ilios, et Apollon accourut vers elle, voulant
donner la victoire aux Troyens, et l'ayant vue de la hauteur de Pergamos.
Et ils se rencontrèrent auprès du Hêtre, et le roi
Apollon, fils de Zeus, parla le premier :- Pourquoi, pleine d'ardeur,
viens-tu de nouveau de l'Olympes, fille du grand Zeus ? Est-ce pour assurer
aux Danaens la victoire douteuse ? Car tu n'as nulle pitié des Troyens
qui périssent. Mais, si tu veux m'en croire, ceci sera pour le mieux.
Arrêtons pour aujourd'hui la guerre et le combat. Tous lutteront
ensuite jusqu'à la chute de Troie, puisqu'il vous plaît, à
vous, immortels, de renverser cette ville.Et la Déesse aux yeux
clairs, Athéna, lui répondit :- Qu'il en soit ainsi, ô
Archer ! C'est dans ce même dessein que je suis venue de l'Olympes
vers les Troyens et les Akhaiens. Mais comment arrêteras-tu le combat
des guerriers ?Et le roi Apollon, fils de Zeus, lui répondit :-
Excitons le solide courage de Hector dompteur de chevaux, et qu'il provoque,
seul, un des Danaens à combattre un rude combat. Et les Akhaiens
aux knèmides d'airain exciteront un des leurs à combattre
le divin Hector.Il parla ainsi, et la divine Athéna aux yeux clairs
consentit. Et Hélénos, le cher fils de Priame, devina dans
son esprit ce qu'il avait plu aux Dieux de décider, et il s'approcha
de Hector et lui parla ainsi :- Hector Priamide, égal à
Zeus en sagesse, voudras-tu m'en croire, moi qui suis ton frère
? Fais que les Troyens et tous les Akhaiens s'arrêtent, et provoque
le plus brave des Akhaiens à combattre contre toi un rude combat.
Ta Moire n'est point de mourir et de subir aujourd'hui ta destinée,
car j'ai entendu la voix des Dieux qui vivent toujours.Il parla ainsi,
et Hector s'en réjouit, et, s'avançant en tête des
Troyens, il arrêta leurs phalanges à l'aide de la pique qu'il
tenait par le milieu, et tous s'arrêtèrent. Et Agamemnôn
contint aussi les Akhaiens aux belles knèmides. Et Athéna
et Apollon qui porte l'arc d'argent, semblables à des vautours,
s'assirent sous le hêtre élevé du Père Zeus
tempétueux qui se réjouit des guerriers. Et les deux armées,
par rangs épais, s'assirent, hérissées et brillantes
de boucliers, de casques et de piques. Comme, au souffle de Zéphyros,
l'ombre se répand sur la mer qui devient toute noire, de même
les rangs des Akhaiens et des Troyens couvraient la plaine. Et Hector leur
parla ainsi :- Ecoutez-moi, Troyens et Akhaiens aux belles knèmides,
afin que je vous dise ce que mon cœur m'ordonne de dire. Le sublime Kronide
n'a point scellé notre alliance, mais il songe à nous accabler
tous de calamités, jusqu'à ce que vous preniez Troie aux
fortes tours, ou que vous soyez domptés auprès des nefs qui
fendent la mer. Puisque vous êtes les princes des Panakhaiens, que
celui d'entre vous que son courage poussera à combattre contre moi
sorte des rangs et combatte le divin Hector. Je vous le dis, et que Zeus
soit témoin : si celui-là me tue de sa pique d'airain, me
dépouillant de mes armes, il les emportera dans ses nefs creuses;
mais il renverra mon corps dans ma demeure, afin que les Troyens et les
femmes des Troyens brûlent mon cadavre sur un bûcher; et, si
je le tue, et qu'Apollon me donne cette gloire, j'emporterai ses armes
dans la sainte Ilios et je les suspendrai dans le temple de l'archer Apollon;
mais je renverrai son corps aux nefs solides, afin que les Akhaiens chevelus
l'ensevelissent. Et ils lui élèveront un tombeau sur le rivage
du large Hellèspontos. Et quelqu'un d'entre les hommes futurs, naviguant
sur la noire mer, dans sa nef solide, dira, voyant ce tombeau d'un guerrier
mort depuis longtemps :- Celui-ci fut tué autrefois par l'illustre
Hector dont le courage était grand. - Il le dira, et ma gloire ne
mourra jamais.Il parla ainsi, et tous restèrent muets, n'osant
refuser ni accepter. Alors Ménélas se leva et dit, plein
de reproches, et soupirant profondément :- Hélas ! Akhaiennes
menaçantes, et non plus Akhaiens ! certes, ceci nous sera un grand
opprobre, si aucun des Danaens ne se lève contre Hector. Mais que
la terre et l'eau vous manquent, à vous qui restez assis sans courage
et sans gloire ! Moi, je m'armerai donc contre Hector, car la victoire
enfin est entre les mains des Dieux Immortels.Il parla ainsi, et il se
couvrait de ses belles armes. Alors, Ménélas, tu aurais trouvé
la fin de ta vie sous les mains de Hector, car il était beaucoup
plus fort que toi, si les Rois des Akhaiens, s'étant levés,
ne t'eussent retenu. Et l'Atréide Agamemnôn qui commande au
loin lui prit la main et lui dit :- Insensé Ménélas,
nourrisson de Zeus, d'où te vient cette démence ? Contiens-toi,
malgré ta douleur. Cesse de vouloir combattre contre un meilleur
guerrier que toi, le Priainide Hector, que tous redoutent. Achille, qui
est beaucoup plus fort que toi dans la bataille qui illustre les guerriers,
craint de le rencontrer. Reste donc assis dans les rangs de tes compagnons,
et les Akhaiens exciteront un autre combattant. Bien que le Priainide soit
brave et insatiable de guerre, je pense qu'il se reposera volontiers, s'il
échappe à ce rude combat.Il parla ainsi, et l'esprit du
héros fut persuadé par les paroles sages de son frère,
et il lui obéit. Et ses serviteurs, joyeux, enlevèrent les
armes de ses épaules. Et Nestôr se leva au milieu des Argiens
et dit :- Ah ! certes, un grand deuil envahit la terre Akhaienne ! Et
le vieux cavalier Pèleus, excellent et sage agorète des Myrmidônes,
va gémir grandement, lui qui, autrefois, m'interrogeant dans sa
demeure, apprenait, plein de joie, quels étaient les pères
et les fils de tous les Akhaiens ! Quand il saura que tous sont épouvantés
par Hector, il étendra souvent les mains vers les Immortels, afin
que son âme, hors de son corps, descende dans la demeure d'Hadès
! Plût à vous, ô Zeus, Athéna et Apollon, que
je fusse plein de jeunesse, comme au temps où, près du rapide
Kéladontès, les Pyliens combattaient les Arkadiens armés
de piques, sous les murs de Phéia où viennent les eaux courantes
du Dardanos. Au milieu d'eux était le divin guerrier Ereuthaliôn,
portant sur ses épaules les armes du roi Arèithoos, du divin
Arèithoos que les hommes et les femmes aux belles ceintures appelaient
le porte-massue, parce qu'il ne combattait ni avec l'arc, ni avec la longue
pique, mais qu'il rompait les rangs ennemis à l'aide d'une massue
de fer. Lykoorgos le tua par ruse, et non par force, dans une route étroite,
où la massue de fer ne put écarter de lui la mort. Là,
Lykoorgos, le prévenant, le perça de sa pique dans le milieu
du corps, et le renversa sur la terre. Et il le dépouilla des armes
que lui avait données le rude Arès. Dès lors, Lykoorgos
les porta dans la guerre; mais, devenu vieux dans ses demeures, il les
donna à son cher compagnon Ereuthaliôn, qui, étant
ainsi armé, provoquait les plus braves. Et tous tremblaient, pleins
de crainte, et nul n'osait. Et mon cœur hardi me poussa à combattre,
confiant dans mes forces, bien que le plus jeune de tous. Et je combattis,
et Athéna m'accorda la victoire, et je tuai ce très robuste
et très brave guerrier dont le grand corps couvrit un vaste espace.
Plût aux Dieux que je fusse ainsi plein de jeunesse et que mes forces
fussent intactes ! Hector au casque mouvant commencerait aussitôt
le combat. Mais vous ne vous hâtez point de lutter contre Hector,
vous qui êtes les plus braves des Panakhaiens.Et le vieillard leur
fit ces reproches, et neuf d'entre eux se levèrent. Et le premier
fut le roi des hommes, Agamemnôn. Puis, le brave Diomèdès
Tydéide se leva. Et après eux se levèrent les Aias
revêtus d'une grande force, et Idoméneus et le compagnon d'Idoméneus,
Mèrionès, semblable au tueur de guerriers Arès, et
Eurypylos, l'illustre fils d'Evaimôn, et Thoas Andraimonide et le
divin Ulysse. Tous voulaient combattre contre le divin Hector. Et le cavalier
Gérennien Nestôr dit au milieu d'eux :- Remuez maintenant
tous les sorts, et celui qui sera choisi par le sort combattra pour tous
les Akhaiens aux belles knèmides, et il se réjouira de son
courage, s'il échappe au rude combat et à la lutte dangereuse.Il
parla ainsi, et chacun marqua son signe, et tous furent mêlés
dans le casque de l'Atréide Agamemnôn. Et les peuples priaient,
élevant les mains vers les Dieux,. et chacun disait, regardant le
large Ouranos :- Père Zeus, fais sortir le signe d'Aias, ou du
fils de Tydeus, ou du roi de la très riche Mykènè
!Ils parlèrent ainsi, et le cavalier Gérennien Nestôr
agita le casque et en fit sortir le signe d'Aias que tous désiraient.
Un héraut le prit, le présentant par la droite aux princes
Akhaiens. Et ceux qui ne le reconnaissaient point le refusaient. Mais quand
il parvint à celui qui l'avait marqué et jeté dans
le casque, à l'illustre Aias, celui-ci le reconnut aussitôt,
et, le laissant tomber à ses pieds, il dit, plein de.joie :- Ô
amis, ce signe est le mien; et je m'en réjouis dans mon cœur, et
je pense que je dompterai le divin Hectôr. Allons ! pendant que je
revêtirai mes armes belliqueuses, suppliez tout bas, afin que les
Troyens ne vous entendent point, le roi Zeus Kroniôn; ou priez-le
tout haut, car nous ne craignons personne. Quel guerrier pourrait me dompter
aisément, à l'aide de sa force ou de ma faiblesse ? Je suis
né dans Salamis, et je n'y ai point été élevé
sans gloire.Il parla ainsi, et tous suppliaient le père Zeus Kroniôn,
et chacun disait, regardant le vaste Ouranos :- Père Zeus, qui
commandes de l'Ida, très auguste, très grand, donne la victoire
à Aias et qu'il remporte une gloire brillante; mais, si tu aimes
Hector et le protèges, fais que le courage et la gloire des deux
guerriers soient égaux.Ils parlèrent ainsi, et Aias s'armait
de l'airain éclatant. Et après qu'il eut couvert son corps
de ses armes, il marcha en avant, pareil au monstrueux Arès que
le Kroniôn envoie au milieu des guerriers qu'il pousse à combattre,
le cœur plein de fureur. Ainsi marchait le grand Aias, rempart des Akhaiens,
avec un sourire terrible, à grands pas, et brandissant sa longue
pique. Et les Argiens se réjouissaient en le regardant, et un tremblement
saisit les membres des Troyens, et le cœur de Hector lui-même palpita
dans sa poitrine; mais il ne pouvait reculer dans la foule des siens, ni
fuir le combat, puisqu'il l'avait demandé. Et Aias s'approcha, portant
un bouclier fait d'airain et de sept peaux de bœuf, et tel qu'une tour.
Et l'excellent ouvrier Tykhios qui habitait Hylè l'avait fabriqué
à l'aide de sept peaux de forts taureaux, recouvertes d'une plaque
d'airain. Et Aias Télamônien, portant ce bouclier devant sa
poitrine, s'approcha de Hector, et dit ces paroles menaçantes :-
Maintenant, Hector, tu sauras, seul à seul, quels sont les chefs
des Danaens, sans compter Achille au cœur de lion, qui rompt les phalanges
des guerriers. Il repose aujourd'hui, sur le rivage de la mer, dans ses
nefs aux poupes recourbées, irrité contre Agamemnôn
le prince des peuples; mais nous pouvons tous combattre contre toi. Commence
donc le combat.Et Hector au casque mouvant lui répondit :- Divin
Aias Télamônien, prince des peuples, ne m'éprouve point
comme si j'étais un faible enfant ou une femme qui ignore les travaux
de la guerre. Je sais combattre et tuer les hommes, et mouvoir mon dur
bouclier de la main droite ou de la main gauche, et il m'est permis de
combattre audacieusement. Je sais, dans la rude bataille, de pied ferme
marcher au son d'Arès, et me jeter dans la mêlée sur
mes cavales rapides. Mais je ne veux point frapper un homme tel que toi
par surprise, mais en face, si je puis.Il parla ainsi, et il lança
sa longue pique vibrante et frappa le grand bouclier d'Aias. Et la pique
irrésistible pénétra à travers les sept peaux
de bœuf jusqu'à la dernière lame d'airain. Et le divin Aias
lança aussi sa longue pique, et il en frappa le bouclier égal
du Priainide; et la pique solide pénétra dans le bouclier
éclatant, et, perçant la cuirasse artistement faite, déchira
la tunique sur le flanc. Mais le Priamide se courba et évita la
noire Kèr.Et tous deux, relevant leurs piques, se ruèrent,
semblables à des lions mangeurs de chair crue, ou à des sangliers
dont la vigueur est grande. Et le Priamide frappa de sa pique le milieu
du bouclier, mais il n'en perça point l'airain, et la pointe s'y
tordit. Et Aias, bondissant, frappale bouclier, qu'il traversa de sa
pique, et il arrêta Hector qui se ruait, et il lui blessa la gorge,
et un sang noir en jaillit. Mais Hector au casque mouvant ne cessa point
de combattre, et, reculant, il prit de sa forte main une pierre grande,
noire et rugueuse, qui gisait sur la plaine, et il frappa le milieu du
grand bouclier couvert de sept peaux de bœuf, et l'airain résonna
sourdement. Et Aias, soulevant à son tour une pierre plus grande
encore, la lança en lui imprimant une force immense. Et, de cette
pierre, il brisa le bouclier, et les genoux du Priamide fléchirent,
et il tomba à la renverse sous le bouclier. Mais Apollon le releva
aussitôt. Et déjà ils se seraient frappés tous
deux de leurs épées, en se ruant l'un contre l'autre, si
les hérauts, messagers de Zeus et des hommes, n'étaient survenus,
l'un du côté des Troyens, l'autre du côté des
Akhaiens cuirassés, Talthybios et Idaios, sages tous deux. Et ils
levèrent leurs sceptres entre les deux guerriers, et Idaios, plein
de conseils prudents, leur dit :- Ne combattez pas plus longtemps, mes
chers fils. Zeus qui wnasse les nuées vous aime tous deux, et tous
deux vous êtes très braves, comme nous le savons tous. Mais
voici la nuit, et il est bon d'obéir à la nuit.Et le Télamônien
Aias lui répondit :- Idaios, ordonne à Hector de parler.
C'est lui qui a provoqué au combat les plus braves d'entre nous.
Qu'il décide, et j'obéirai, et je ferai ce qu'il fera.Et
le grand Hector au casque mouvant lui répondit :- Aias, un Dieu
t'a donné la prudence, la force et la grandeur, et tu l'emportes
par ta lance sur tous les Akhaiens. Cessons pour aujourd'hui la lutte et
le combat. Nous combattrons de nouveau plus tard, jusqu'à ce qu'un
Dieu en décide et donne à l'un de nous la victoire. Voici
la nuit, et il est bon d'obéir à la nuit, afin que tu réjouisses,
auprès des nefs Akhaiennes, tes concitoyens et tes compagnons, et
que j'aille, dans la grande ville du roi Priame, réjouir les Troyens
et les Troyen nes ornées de longues robes, qui prieront pour moi
dans les temples divins. Mais faisons-nous de mutuels et illustres dons,
afin que les Akhaiens et les Troyens disent : Ils ont combattu pour la
discorde qui brûle le cœur, et voici qu'ils se sont séparés
avec amitié.Ayant ainsi parlé, il offrit à Aias
l'épée aux clous d'argent, avec la gaîne et les courroies
artistement travaillées, et Aias lui donna un ceinturon éclatant,
couleur de pourpre. Et ils se retirèrent, l'un vers l'armée
des Akhaiens, l'autre vers les Troyens. Et ceux-ci se réjouirent
en foule, quand ils virent Hector vivant et sauf, échappé
des mains invaincues et de la force d'Aias. Et ils l'emmenèrent
vers la Ville, après avoir désespéré de son
salut.Et, de leur côté, les Akhaiens bien armés conduisirent
au divin Agamemnôn Àias joyeux de sa victoire. Et quand ils
furent arrivés aux tentes de l'Atréide, le roi des hommes
Agamemnôn sacrifia au puissant Kroniôn un taureau de cinq ans.
Après l'avoir écorché, disposé et coupé
adroitement en morceaux, ils percèrent ceux-ci de broches, les firent
rôtir avec soin et les retirèrent du feu. Puis, ils préparèrent
le repas et se mirent à manger, et aucun ne put se plaindre, en
son âme, de manquer d'une part égale. Mais le héros
Atréide Agamemnôn, qui commande au loin, honora Aias du dos
entier. Et, tous ayant bu et mangé selon leur soif et leur faim,
le vieillard Nestôr ouvrit le premier le conseil et parla ainsi,
plein de prudence :- Atréides, et vous, chefs des Akhaiens, beaucoup
d'Akhaiens chevelus sont morts, dont le rude Arès a répandu
le sang noir sur les bords du clair Skamandros, et dont les âmes
sont descendues chez Aidés. C'est pourquoi il faut suspendre le
combat dès la lueur du matin. Puis, nous étant réunis,
nous enlèverons les cadavres à l'aide de nos bœufs et de
nos mulets, et nous les brûlerons devant les nefs, afin que chacun
en rapporte les cendres à ses fils, quand tous seront de retour
dans la terre de la patrie. Et nous leur élèverons, autour
d'un seul bûcher, un même tombeau dans la plaine. Et tout auprès,
nous construirons aussitôt de hautes tours qui nous protégeront
nous et nos nefs. Et nous y mettrons des portes solides pour le passage
des cavaliers, et nous creuserons en dehors un fossé profond qui
arrêtera les cavaliers et les chevaux, si les braves Troyens poussent
le combat jusque là.Il parla ainsi, et tous les Rois l'approuvèrent.Et
l'agora tumultueuse et troublée des Troyens s'était réunie
devant les portes de Priame, sur la haute citadelle d'Ilios. Et le sage
Antènôr parla ainsi le premier :- Ecoutez-moi, Troyens,
Dardaniens et Alliés, afin que je dise ce que mon cœur m'ordonne.
Allons ! rendons aux Atréides l'Argienne Hélène et
toutes ses richesses, et qu'ils les emmènent. Nous combattons maintenant
contre les sennents sacrés que nous avons jurés, et je n'espère
rien de bon pour nous, si vous ne faites ce que je dis.Ayant ainsi parlé,
il s'assit. Et alors se leva du milieu de tous le divin Alexandre, l'époux
de Hélène à la belle chevelure. Et il répondit
en paroles ailées :- Antènôr, ce que tu as dit ne
m'est point agréable. Tu aurais pu concevoir de meilleurs desseins,
et, si tu as parlé sérieusement, certes, les Dieux t'ont
ravi l'esprit. Mais je parle devant les Troyens dompteurs de chevaux, et
je repousse ce que tu as dit. Je ne rendrai point cette femme. Pour les
richesses que j'ai emportées d'Argos dans ma demeure, je veux les
rendre toutes, et j'y ajouterai des miennes.Ayant ainsi parlé,
il s'assit. Et, au milieu de tous, se leva le Dardanide Priame, semblable
à un Dieu par sa prudence. Et, plein de sagesse, il parla ainsi
et dit :- Ecoutez-moi, Troyens, Dardaniens et Alliés, afin que
je dise ce que mon cœur m'ordonne. Maintenant, prenez votre repas comme
d'habitude, et faites tour à tour bonne garde. Que dès le
matin Idaios se rende aux nefs creuses, afin de porter aux Atréides
Agamemnôn et Ménélas l'offre d'Alexandre d'où
viennent nos discordes. Et qu'il leur demande, par de sages paroles, s'ils
veulent suspendre la triste guerre jusqu'à ce que nous ayons brûlé
les cadavres. Nous combattrons ensuite de nouveau, en attendant que le
sort décide entre nous et donne la victoire à l'un des deux
peuples.Il parla ainsi, et ceux qui l'écoutaient obéirent,
et l'armée prit son repas comme d'habitude. Dès le matin,
Idaios se rendit aux nefs creuses. Et il trouva les Danaens, nourrissons
de Zeus, réunis dans l'agora, auprès de la poupe de la nef
d'Agamemnôn. Et, se tenant au milieu d'eux, il parla ainsi :- Atréides
et Akhaiens aux belles knèmides, Priame et les illustres Troyens
m'ordonnent de vous porter l'offre d'Alexandre d'où viennent nos
discordes, si toutefois elle vous est agréable. Toutes les richesses
qu'Alexandre a rapportées dans Ilios sur ses nefs creuses, - plût
aux Dieux qu'il fût mort auparavant ! - il veut les rendre et y ajouter
des siennes; mais il refuse de rendre la jeune épouse de l'illustre
Ménélas, malgré les supplications des Troyens. Et
ils m'ont aussi ordonné de vous demander si vous voulez suspendre
la triste guerre jusqu'à ce que nous ayons brûlé les
cadavres. Nous combattrons ensuite de nouveau, en attendant que le sort
décide entre nous et donne la victoire à l'un des deux peuples.Il
parla ainsi, et tous restèrent muets. Et Diomèdès
hardi au combat parla ainsi :- Qu'aucun de nous n'accepte les richesses
d'Alexandre ni Hélène elle-même. Il est manifeste pour
tous, fût-ce pour un enfant, que le suprême désastre
est suspendu sur la tête des Troyens.Il parla ainsi, et tous les
fils des Akhaiens poussèrent des acclamations, admirant les paroles
du dompteur de chevaux Diomèdès. Et le roi Agamemnôn
dit à IdaiosIdaios, tu as entendu la réponse des Akhaiens.
Ils t'ont répondu, et ce qu'ils disent me plaît. Cependant,
je ne vous refuse point de brûler vos morts et d'honorer par le feu
les cadavres de ceux qui ont succombé. Que l'époux de Hèrè,
Zeus qui tonne dans les hauteurs, soit témoin de notre traité
!Ayant ainsi parlé, il éleva son sceptre vers tous les
Dieux. Et Idaios retourna dans la sainte Ilios, où les Troyens et
les Dardaniens étaient réunis en agora, attendant son retour.
Et il arriva, et, au milieu d'eux, il rendit compte de son message. Et
aussitôt ils s'empressèrent de transporter, ceux-ci les cadavres,
ceux-là le bois du bûcher. Et les Argiens, de leur côté,
s'exhortaient, loin des nefs creuses, à relever leurs morts et à
construire le bûcher.Hélios, à son lever, frappait
les campagnes de ses rayons, et, montant dans l'Ouranos, sortait doucement
du cours profond de l'Okéanos. Et les deux armées accouraient
l'une vers l'autre. Alors, il leur fut difficile de reconnaître leurs
guerriers; mais quand ils eurent lavé leur poussière sanglante,
ils les déposèrent sur les chars en répandant des
larmes brûlantes. Et le grand Priame ne leur permit point de gémir,
et ils amassèrent les morts sur le bûcher, se lamentant dans
leur cœur. Et, après les avoir brûlés, ils retournèrent
vers la sainte Ilios.De leur côté, les Akhaiens aux belles
knèmides amassèrent les cadavres sur le bûcher, tristes
dans leur cœur. Et, après les avoir brûlés, ils s'en
retournèrent vers les nefs creuses. Eôs n'était point
levée encore, et déjà la nuit était douteuse,
quand un peuple des Akhaiens vint élever dans la plaine un seul
tombeau sur l'unique bûcher. Et, non loin, d'autres guerriers construisirent,
pour se protéger eux-mêmes et les nefs, de hautes tours avec
des portes solides pour le passage des cavaliers. Et ils creusèrent,
au dehors et tout autour, un fossé profond, large et grand, qu'ils
défendirent avec des pieux. Et c'est ainsi que travaillaient les
Akhaiens chevelus.Et les Dieux, assis auprès du foudroyant Zeus,
regardaient avec admiration ce grand travail des Akhaiens aux tuniques
d'airain. Et, au milieu d'eux, Poséidon qui ébranle la terre
parla ainsi :- Père Zeus, qui donc, parmi les mortels qui vivent
sur la terre immense, fera connaître désormais aux Immortels
sa pensée et ses desseins ? Ne vois-tu pas que les Akhaiens chevelus
ont construit une muraille devant leurs nefs, avec un fossé tout
autour, et qu'ils n'ont point offert d'illustres hécatombes aux
Dieux ? La gloire de ceci se répandra autant que la lumière
d'Eôs; et les murs que Phoibos Apollon et moi avons élevés
au héros Laomédôn seront oubliés.Et Zeus qui
amasse les nuées, avec un profond soupir, lui répondit :-
Ah ! Très puissant, qui ébranles la terre, qu'as-tu dit ?
Un Dieu, moins doué de force que toi, n'aurait point cette crainte.
Certes, ta gloire se répandra aussi loin que la lumière d'Eôs.
Reprends courage, et quand les Akhaiens chevelus auront regagné
sur leurs nefs la terre bien-aimée de la patrie, engloutis tout
entier dans la mer ce mur écroulé, couvre de nouveau de sables
le vaste rivage, et que cette immense muraille des Akhaiens s'évanouisse
devant toi.Et ils s'entretenaient ainsi. Et Hélios se coucha,
et le travail des Akhaiens fut terminé. Et ceux-ci tuaient des bœufs
sous les tentes, et ils prenaient leurs repas. Et plusieurs nefs avaient
apporté de Lemnos le vin qu'avait envoyé le Ièsonide
Eunèos, que Hypsipylè avait conçu du prince des peuples
lèsôn. Et le Ièsonide avait donné aux Atréides
mille mesures de vin. Et les Akhaiens chevelus leur achetaient ce vin,
ceux-ci avec de l'airain, ceux-là avec du fer brillant; les uns
avec des peaux de bœufs, les autres avec les bœufs eux-mêmes, et
d'autres avec leurs esclaves. Et tous enfin préparaient l'excellent
repas.Et, pendant toute la nuit, les Akhaiens chevelus mangeaient; et
les Troyens aussi et les Alliés mangeaient dans la Ville. Et, au
milieu de la nuit, le sage Zeus, leur préparant de nouvelles calamités,
tonna terriblement; et la pâle crainte les saisit. Et ils répandaient
le vin hors des coupes, et aucun n'osa boire avant de faire des libations
au très puissant Kroniôn. Enfin, s'étant couchés,
ils goûtèrent la douceur du sommeil.Chant 8 :Eôs
au péplos couleur de safran éclairait toute la terre, et
Zeus qui se réjouit de la foudre convoqua l'agora des Dieux sur
le plus haut faîte de l'Olympes aux sommets sans nombre. Et il leur
parla, et ils écoutaient respectueusement :- Ecoutez-moi tous,
Dieux et Déesses, afin que je vous dise ce que j'ai résolu
dans mon cœur. Et que nul Dieu, mâle ou femelle, ne résiste
à mon ordre; mais obéissez tous, afin que j'achève
promptement mon œuvre. Car si j'apprends que quelqu'un des Dieux est allé
secourir soit les Troyens, soit les Danaens, celui-là reviendra
dans l'Olympes honteusement châtié. Et je le saisirai, et
je le jetterai au loin, dans le plus creux des gouffres de la terre, au
fond du noir Tartaros qui a des portes de fer et un seuil d'airain, au-dessous
de la demeure d'Hadès, autant que la terre est au-dessous de l'Ouranos.
Et il saura que je suis le plus fort de tous les dieux. Debout, Dieux !
tentez-le, et vous le saurez. Suspendez une chaîne d'or du faîte
de l'Ouranos, et tous, Dieux et Déesses, attachez-vous à
cette chaîne. Vous n'entraînerez jamais, malgré vos
efforts, de l'Ouranos sur la terre, Zeus le modérateur suprême.
Et moi, certes, si je le voulais, je vous enlèverais tous, et la
terre et la mer, et j'attacherais cette chaîne au faîte de
l'Olympes, et tout y resterait suspendu, tant je suis au-dessus des Dieux
et des hommes !Il parla ainsi, et tous restèrent muets,' stupéfaits
de ces paroles, car il avait durement parlé. Et Athéna, la
déesse aux yeux clairs, lui dit :notre Père ! Kronide,
le plus haut des Rois, nous savons bien que ta force ne le cède
à aucune autre; mais nous gémissons sur les Danaens, habiles
à lancer la pique, qui vont périr par une destinée
mauvaise. Certes, nous ne combattrons pas, si tu le veux ainsi, mais nous
conseillerons les Argiens, afin qu'ils ne périssent point tous,
grâce à ta colère.Et Zeus qui amasse les nuées,
souriant, lui dit :- Reprends courage, Tritogénéia, chère
enfant. Certes, j'ai parlé très rudement, mais je veux être
doux pour toi.Ayant ainsi parlé, il lia au char les chevaux aux
pieds d'airain, rapides, ayant pour crinières des chevelures d'or;
et il s'enveloppa d'un vêtement d'or; et il prit un fouet d'or bien
travaillé, et il monta sur son char. Et il frappa les chevaux du
fouet, et ils volèrent aussitôt entre la terre et l'Ouranos
étoilé. Il parvint sur l'Ida qui abonde en sources, où
vivent les bêtes sauvages, et sur le Gargaros, où il possède
une enceinte sacrée et un autel parfumé. Le Père des
hommes et des Dieux y arrêta ses chevaux, les délia et les
enveloppa d'une grande nuée. Et il s'assit sur le faîte, plein
de gloire, regardant la ville des Troyens et les nefs des Akhaiens.Et
les Akhaiens chevelus s'armaient, ayant mangé en hâte sous
les tentes; et les Troyens aussi s'armaient dans la Ville; et ils étaient
moins nombreux, mais brûlants du désir de combattre, par nécessité,
pour leurs enfants et pour leurs femmes. Et les portes s'ouvraient, et
les peuples, fantassins et cavaliers, se ruaient au dehors, et il s'élevait
un bruit immense.Et quand ils se furent rencontrés, les piques
et les forces des guerriers aux cuirasses d'airain se mêlèrent
confusément, et les boucliers bombés se heurtèrent,
et il s'éleva un bruit immense. On entendait les cris de joie et
les lamentations de ceux qui tuaient ou mouraient, et la terre ruisselait
de sang; et tant qu'Eôs brilla et que le jour sacré monta,
les traits frappèrent les hommes, et les hommes tombaient. Mais
quand Hélios fut parvenu au faîte de l'Ouranos, le Père
Zeus étendit ses balances d'or, et il y plaça deux Kères
de la mort qui rend immobile à jamais, la Kèr des Troyens
dompteurs de chevaux et la Kèr des Akhaiens aux cuirasses d'airain.
Il éleva les balances, les tenant par le milieu, et le jour fatal
des Akhaiens s'inclina; et la destinée des Akhaiens toucha la terre
nourricière, et celle des Troyens monta vers le large Ouranos. Et
il roula le tonnerre immense sur l'Ida, et il lança l'ardent éclair
au milieu du peuple guerrier des Akhaiens; et, l'ayant vu, ils restèrent
stupéfaits et pâles de terreur.Ni Idoméneus, ni Agamemnon,
ni les deux Aias, serviteurs d'Arès, n'osèrent rester. Le
Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens, resta seul, mais contre
son gré, par la chute de son cheval. Le divin Alexandre, l'époux
de Hélène aux beaux cheveux, avait percé le cheval
d'une flèche au sommet de la tête, endroit mortel, là
où croissent les premiers crins. Et, l'airain ayant pénétré
dans la cervelle, le cheval, saisi de douleur, se roulait et épouvantait
les autres chevaux. Et, comme le vieillard se hâtait de couper les
rênes avec l'épée, les rapides chevaux de Hector, portant
leur brave conducteur, approchaient dans la mêlée, et le vieillard
eût perdu la vie, si Diomèdès ne l'eût vu. Et
il jeta un cri terrible, appelant Ulysse :- Divin Laertiade, subtil Ulysse,
pourquoi fuis-tu, tournant le dos comme un lâche dans la mêlée
? Crains qu'on ne te perce d'une pique dans le dos, tandis que tu fuis.
Reste, et repoussons ce rude guerrier loin de ce vieillard.Il parla ainsi,
mais le divin et patient Ulysse ne l'entendit point et passa outre vers
les nefs creuses des Akhaiens. Et le Tydéide, bien que seul, se
mêla aux combattants avancés, et se tint debout devant les
chevaux du vieux Nèlèide, et il lui dit ces paroles ailées
:- Ô vieillard, voici que de jeunes guerriers te pressent avec
fureur. Ta force est dissoute, la lourde vieillesse t'accable, ton serviteur
est faible et tes chevaux sont lents. Mais monte sur mon char, et tu verras
quels sont les chevaux de Trôs que j'ai pris à Ainéias,
et qui savent, avec une rapidité égale, poursuivre l'ennemi
ou fuir à travers la plaine. Que nos serviteurs prennent soin de
tes chevaux, et poussons ceux-ci sur les Troyens dompteurs de chevaux,
et que Hector sache si ma pique est furieuse entre mes mains.Il parla
ainsi, et le cavalier Gérennien Nestôr lui obéit. Et
les deux braves serviteurs, Sthénélos et Eurymédôn,
prirent soin de ses cavales. Et les deux Rois montèrent sur le char
de Diomèdès, et Nestôr saisit les rênes brillantes
et fouetta les chevaux; et ils approchèrent. Et le fils de Tydeus
lança sa pique contre le Priamide qui venait à lui, et il
le manqua; mais il frappa dans la poitrine, près de la mamelle,
Eniopeus, fils du magnanime Thèbaios, et qui tenait les rênes
des chevaux. Et celui-ci tomba du char, et ses chevaux rapides reculèrent,
et il perdit l'âme et la force. Une amère douleur enveloppa
l'âme de Hector à cause de son compagnon; mais il le laissa
gisant, malgré sa douleur, et chercha un autre brave conducteur.
Et ses chevaux n'en manquèrent pas longtemps, car il trouva promptement
le hardi Arképtolémos Iphitide; et il lui confia les chevaux
rapides, et il lui remit les rênes en main.Alors, il serait arrivé
un désastre, et des actions furieuses auraient été
commises, et les Troyens auraient été renfermés dans
Ilios comme des agneaux, si le Père des hommes et des Dieux ne s'était
aperçu de ceci. Et il tonna fortement, lançant la foudre
éclatante devant les chevaux de Diomèdès; et l'ardente
flamme du soufre brûlant jaillit. Les chevaux effrayés s'abattirent
sous le char, et les rênes splendides échappèrent des
mains de Nestôr; et il craignit dans son cœur, et il dit à
Diomèdès :- Tydéide ! retourne, fais fuir les chevaux
aux sabots épais. Ne vois-tu point que Zeus ne t'aide pas ? Voici
que Zeus Kronide donne maintenant la victoire à Hector, et il nous
la donnera aussi, selon sa volonté. Le plus brave des hommes ne
peut rien contre la volonté de Zeus dont la force est sans égale.Et
Diomèdès hardi au combat lui répondit :- Oui, vieillard,
tu as dit vrai, et selon la justice; mais une amère douleur envahit
mon âme. Hector dira, haranguant les Troyens : Le Tydéide
a fui devant moi vers ses nefs ! Avant qu'il se glorifie de ceci, que la
terre profonde m'engloutisse !Et le cavalier Gérennien Nestôr
lui répondit :- Ah ! fils du brave Tydeus, qu'as-tu dit ? Si Hector
te nommait lâche et faible, ni les Troyens, ni les Dardaniens, ne
l'en croiraient, ni les femmes des magnanimes Troyens porteurs de boucliers,
elles dont tu as renversé dans la poussière les jeunes époux.Ayant
ainsi parlé, il prit la fuite, poussant les chevaux aux sabots massifs
à travers la mêlée. Et les Troyens et Hector, avec
de grands cris, les accablaient de traits; et le grand Hector au casque
mouvant cria d'une voix haute :- Tydéide, certes, les cavaliers
Danaens t'honoraient entre tous, te réservant la meilleure place,
et les viandes, et les coupes pleines. Aujourd'hui, ils t'auront en mépris,
car tu n'es plus qu'une femme ! Va donc, fille lâche ! Tu es par
ma faute sur nos tours, et tu emmèneras point nos femmes dans tes
nefs. Auparavant, je t'aurai donné la mort.Il parla ainsi, et
le Tydéide hésita, voulant fuir et combattre face à
face. Et il hésita trois fois dans son esprit et dans son cœur;
et trois fois le sage Zeus tonna du haut des monts Idaiens, en signe de
victoire pour les Troyens. Et Hector, d'une voix puissante, animait les
Troyens :- Troyens, Lykiens et hardis Dardaniens, amis, soyez des hommes
et souvenez-vous de votre force et de votre courage. Je sens que le Kroniôn
me promet la victoire et une grande gloire, et réserve la défaite
aux Danaens. Les insensés ! Ils ont élevé ces murailles
inutiles et méprisables qui n'arrêteront point ma force; et
mes chevaux sauteront aisément par-dessus le fossé profond.
Mais quand j'aurai atteint les nefs creuses, souvenez-vous de préparer
le feu destructeur, afin que je brûle les nefs, et qu'auprès
des nefs je tue les Argiens eux-mêmes, aveuglés par la fumée.Et
les Atréides le suivaient, et les deux Aias pleins d'une vigueur
indomptable, et Idoméneus, et Mèrionès, tel qu'Arès,
compagnon d'Idoméneus, et le tueur d'hommes Euryalos, et Eurypylos,
fils illustre d'Evaimôn. Et Teukros survint le neuvième, avec
son arc tendu, et se tenant derrière le bouclier d'Aias Télamôniade.
Et quand le grand Aias soulevait le bouclier, Teukros, regardant de toutes
parts, ajustait et frappait un ennemi dans la mêlée, et celui-ci
tombait mort. Et il revenait auprès d'Aias comme un enfant vers
sa mère, et Aias l'abritait de l'éclatant bouclier.Quel
fut le premier Troyen que tua l'irréprochable Teukros ? D'abord
Orsilokhos, puis Onnénos, et Ophélestès, et Daitôr,
et Khromios, et le divin Lykophontès, et Amopaôn Polyaimonide,
et Ménalippos. Et il les coucha tour à tour sur la terre
nourricière. Et le roi des hommes, Agamemnôn, plein de joie
de le voir renverser de ses flèches les phalanges des Troyens, s'approcha
et lui dit :- Cher Teukros Télamônien, prince des peuples,
continue à lancer tes flèches pour le salut des Danaens,
et pour glorifier ton père Télamôn qui t'a nourri et
soigné dans ses demeures tout petit et bien que bâtard. Et
je te le dis, et ma parole s'accomplira : Si Zeus tempétueux et
Athéna me donnent de renverser la forte citadelle d'Ilios, le premier
après moi tu recevras une glorieuse récompense : un trépied,
deux chevaux et un char, et une femme qui partagera ton lit.Et l'irréprochable
Teukros lui répondit :- Très illustre Atréide, pourquoi
m'excites-tu quand je suis plein d'ardeur ? Certes, je ferai de mon mieux
et selon mes forces. Depuis que nous les repoussons vers Ilios, je tue
les guerriers de mes flèches. J'en ai lancé huit, et toutes
se sont enfoncées dans la chair des jeunes hommes impétueux;
mais je ne puis frapper ce chien enragé !Il parla ainsi, et il
lança une flèche contre Hector, plein du désir de
l'atteindre, et il le manqua. Et la flèche perça la poitrine
de l'irréprochable Gorgythiôn, brave fils de Priame, qu'avait
enfanté la belle Kathanéira, venue d'Aisimè, et semblable
aux Déesses par sa beauté. Et, comme un pavot, dans un jardin,
penche la tête sous le poids de ses fruits et des rosées printanières,
de même le Priamide pencha la tête sous le poids de son casque.
Et Teukros lança une autre flèche contre Hector, plein du
désir de l'atteindre, et il le manqua encore'; et il perça,
près de la mamelle, le brave Arkhéptolémos, conducteur
des chevaux de Hector; et Arkhéptolémos tomba du char; ses
chevaux rapides reculèrent, et sa vie et sa force furent anéanties.
Le regret ainer de son compagnon serra le cœur de Hector, mais, malgré
sa douleur, il le laissa gisant, et il ordonna à son frère
Kébriôn de prendre les rênes, et ce dernier obéit.Alors,
Hector sauta du char éclatant, poussant un cri terrible; et, saisissant
une pierre, il courut à Teukros, plein du désir de l'en frapper.
Et le Télainônien avait tiré du carquois une flèche
amère, et il la plaçait sur le nerf, quand Hector au casque
mouvant, comme il tendait l'arc, le frappa de la pierre dure à l'épaule,
là où la clavicule sépare le cou de la poitrine, à
un endroit mortel. Et le nerf de l'arc fut brisé, et le poignet
fut écrasé, et l'arc s'échappa de sa main, et il tomba
à genoux. Mais Aias n'abandonna point son frère tombé,
et il accourut, le couvrant de son bouclier. Puis, ses deux chers compagnons,
Mèkisteus, fils d'Ekhios, et le divin Alastôr, emportèrent
vers les nefs creuses Teukros qui poussait des gémissements.Et
l'olympien rendit de nouveau le courage aux Troyens, et ils repoussèrent
les Akhaiens jusqu'au fossé profond; et Hector marchait en avant,
répandant la terreur de sa force. Comme un chien qui poursuit de
ses pieds rapides un sanglier sauvage ou un lion, le touche aux cuisses
et aux fesses, épiant l'instant où il se retoumera, de même
Hector poursuivait les Akhaiens chevelus, tuant toujours celui qui restait
en arrière. Et les Akhaiens fuyaient. Et beaucoup tombaient sous
les mains des Troyens, en traversant les pieux et le fossé. Mais
les autres s'arrêtèrent auprès des nefs, s'animant
entre eux, levant les bras et suppliant tous les Dieux. Et Hector poussait
de tous côtés ses chevaux aux belles crinières, ayant
les yeux de Gorgô et du sanguinaire Arès. Et la divine Hèrè
aux bras blancs, à cette vue, fut saisie de pitié et dit
à Athéna ces paroles ailées : - Ah ! fille de Zeus
tempétueux, ne secourrons-nous point, en ce combat suprême,
les Danaens qui périssent ? Car voici que, par une destinée
mauvaise, ils vont périr sous la violence d'un seul homme. Le Priamide
Hector est plein d'une fureur intolérable, et il les accable de
maux.Et la divine Athéna aux yeux clairs lui répondit :-
Certes, le Priainide aurait déjà perdu la force avec la vie
et serait tombé mort sous la main des Argiens, sur sa terre natale,
si mon père, toujours irrité, dur et inique, ne s'opposait
à ma volonté. Et il ne se souvient plus que j'ai souvent
secouru son fils accablé de travaux par Eurystheus. Hèraklès
criait vers l'Ouranos, et Zeus m'envoya pour le secourir. Certes, si j'avais
prévu ceci, quand Hèraklès fut envoyé dans
les demeures aux portes massives d'Hadès, pour enlever, de l'Erébos,
le Chien du haïssable Aidés, certes, il n'aurait point repassé
l'eau courante et profonde de Styx ! Et Zeus me hait, et il cède
aux désirs de 'Métis qui a embrassé ses genoux et
lui a caressé la barbe, le suppliant d'honorer Achille le destructeur
de citadelles. Et il me nommera encore sa chère fille aux yeux clairs
! Mais attelle nos chevaux aux sabots massifs, tandis que j'irai dans la
demeure de Zeus prendre l'Aigide et me couvrir de mes armes guerrières.
Je verrai si le Priamide Hector au casque mouvant sera joyeux de nous voir
descendre toutes deux dans la mêlée. Certes, plus d'un Troyen
couché devant les nefs des Akhaiens va rassasier les chiens et les
oiseaux carnassiers de sa graisse et de sa chair !Elle parla ainsi, et
la divine Hèrè aux bras blancs obéit. Et la divine
et vénérable Hèrè, fille du grand Kronos, se
hâta d'atteler les chevaux liés par des harnais d'or. Et Athéna,
fille de Zeus tempétueux, laissa tomber son riche péplos,
qu'elle avait travaillé de ses mains, sur le pavé de la demeure
de son père, et elle prit la cuirasse de Zeus qui amasse les nuées,
et elle se revêtit de ses armes pour la guerre lamentable.Et elle
monta dans le char flamboyant, et elle saisit la lance lourde, grande et
solide, avec laquelle, étant la fille d'un père tout-puissant,
elle dompte la foule des héros contre qui elle s'irrite. Et Hèrè
frappa du fouet les chevaux rapides, et les portes de l'Ouranos s'ouvrirent
d'elles-mêmes en criant, gardées par les Heures qui sont chargées
d'ouvrir le grand Ouranos et l'Olympes, ou de les fermer avec un nuage
épais. Et ce fut par là que les Déesses poussèrent
les chevaux obéissant à l'aiguillon. Et le Père Zeus,
les ayant vues de l'Ida, fut saisi d'une grande colère, et il envoya
la Messagère Iris aux ailes d'or :. - Va ! hâte-toi, légère
Iris ! Fais-les reculer, et qu'elles ne se présentent point devant
moi, car ceci serait dangereux pour elles. Je le dis, et ma parole s'accomplira
: J'écraserai les chevaux rapides sous leur char que je briserai,
et je les en précipiterai, et, avant dix ans, elles ne guériront
point des plaies que leur fera la foudre. Athéna aux yeux clairs
saura qu'elle a combattu son père. Ma colère n'est point
aussi grande contre Hèrè, car elle est habituée à
toujours résister à ma volonté.Il parla ainsi, et
la Messagère Iris aux pieds prompts Comme le vent s'élança,
et elle descendit des cimes Idaiennes dans le grand Olympes, et elle les
arrêta aux premières portes de l'Olympes aux vallées
sans nombre, et elle leur dit les paroles de Zeus :- Où allez-vous
? Pourquoi votre cœur est-il ainsi troublé ? Le Kronide ne veut
pas qu'on vienne en aide aux Argiens. Voici la menace du fils de Kronos,
s'il agit selon sa parole : Il écrasera les chevaux rapides sous
votre char qu'il brisera, et il vous en précipitera, et, avant dix
ans, vous ne guérirez point des plaies que vous fera la foudre.
Athéna aux yeux clairs, tu sauras que tu as combattu ton père
! Sa colère n'est point aussi grande contre Hèrè,
car elle est habituée à toujours résister à
sa volonté. Mais toi, très violente et audacieuse chienne,
oseras-tu lever ta lance terrible contre Zeus ?Ayant ainsi parlé,
Iris aux pieds rapides s'envola, et Hèrè dit à Athéna
:- Ah ! fille de Zeus tempétueux, je ne puis permettre que nous
combattions contre Zeus pour des mortels. Que l'un meure, que l'autre vive,
soit ! Et que Zeus décide, comme il est juste, et selon sa volonté,
entre les Troyens et les Danaens.Ayant ainsi parlé, elle fit retourner
les chevaux aux sabots massifs, et les Heures dételèrent
les chevaux aux belles crinières et les attachèrent aux crèches
divines, et appuyèrent le char contre le mur éclatant. Et
les Déesses, le cœur triste, s'assirent sur des sièges d'or
au milieu des autres Dieux. Et le Père Zeus poussa du haut de l'Ida,
vers l'Olympes, son char aux belles roues et ses chevaux, et il parvint
aux sièges des Dieux. Et l'illustre qui ébranle la terre
détela les chevaux, posa le char sur un autel et le couvrit d'un
voile de lin. Et Zeus à la grande voix s'assit sur son thrône
d'or, et le large Olympes trembla sous lui. Et Athéna et Hèrè
étaient assises loin de Zeus, et elles ne lui parlaient ni ne l'interrogeaient;
mais il les devina et dit :- Athéna et Hèrè, pourquoi
êtes-vous ainsi affligées ? Vous ne vous êtes point
longtemps fatiguées, du moins, dans la bataille qui illustre les
guerriers, afin d'anéantir les Troyens pour qui vous avez tant de
haine. Non ! Tous les Dieux de l'Olympes ne me résisteront point,
tant la force de mes mains invincibles est grande. La terreur a fait trembler
vos beaux membres avant d'avoir vu la guerre et la mêlée violente.
Et je le dis, et ma parole se serait accomplie : frappées toutes
deux de la foudre, vous ne seriez point revenues sur votre char dans l'Olympes
qui est la demeure des Immortels.Et il parla ainsi, et Athéna
et Hèrè gémissaient, assises à côté
l'une de l'autre, et méditant le malheur des Troyens. Et Athéna
restait muette, irritée contre son père Zeus, et une sauvage
colère la brûlait; mais Hèrè ne put contenir
la sienne, et elle dit :- Très dur Kronide, quelle parole as-tu
dite ? Nous savons bien que ta force est grande, mais nous gémissons
sur les belliqueux Danaens qui vont périr par une destinée
mauvaise. Nous ne combattrons point, si tu le veux; mais nous aiderons
les Argiens de nos conseils, afin qu'ils ne périssent point tous
par ta colère.Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit
:- Certes, au retour d'Eôs, tu pourras voir, vénérable
Hèrè aux yeux de bœuf, le tout-puissant Kroniôn mieux
détruire encore l'armée innombrable des Argiens; car le brave
Hector ne cessera point de combattre, que le rapide Pèléiôn
ne se soit levé auprès des nefs, le jour où les Akhaiens
combattront sous leurs poupes, luttant dans un étroit espace sur
le cadavre de Patroklos. Ceci est fatal. Je me soucie peu de ta colère,
quand même tu irais aux dernières limites de la terre et de
la mer, où sont couchés Iapétos et Kronos, loin des
vents et de la lumière de Hélios, fils de Hypériôn,
dans l'enceinte du creux Tartaros. Quand même tu irais là,
je me soucie peu de ta colère, car rien n'est plus impudent que
toi.Il parla ainsi, et Hèrè aux bras blancs ne répondit
rien. Et la brillante lumière Hélienne tomba dans l'Okéanos,
laissant la noire nuit sur la terre nourricière. La lumière
disparut contre le gré des Troyens, mais la noire nuit fut la bienvenue
des Akhaiens qui la désiraient ardemment.Et l'illustre Hector
réunit l'agora des Troyens, les ayant conduits loin des nefs, sur
les bords du fleuve tourbillonnant, en un lieu où il n'y avait point
de cadavres. Et ils descendirent de leurs chevaux pour écouter les
paroles de Hector cher à Zeus. Et il tenait à la main une
pique de onze coudées, à la brillante pointe d'airain retenue
par un anneau d'or. Et, appuyé sur cette pique, il dit aux Troyens
ces paroles ailées :- Ecoutez-moi, Troyens, Dardaniens et Alliés.
J'espérais ne retourner dans Ilios battue des vents qu'après
avoir détruit les nefs et tous les Akhaiens; mais les ténèbres
sont venues qui ont sauvé les Argieng et les nefs sur le rivage
de la mer. C'est pourquoi, obéissons à la nuit noire, et
préparons le repas. Dételez les chevaux aux belles crinières
et donnez-leur de la nourriture. Amenez promptement de la Ville des bœufs
et de grasses brebis, et apportez un doux vin de vos demeures, et amassez
beaucoup de bois, afin que, toute la nuit, jusqu'au retour d'Eôs
qui naît le matin, nous allumions beaucoup de feux dont l'éclat
s'élève dans l'Ouranos, et afin que les Akhaiens chevelus
ne profitent pas de la nuit pour fuir sur le vaste dos de la mer. Qu'ils
ne montent point tranquillement du moins sur leurs nefs, et que chacun
d'eux, en montant sur sa nef, emporte dans son pays une blessure faite
par nos piques et nos lances aiguës ! Que tout autre redoute désormais
d'apporter la guerre lamentable aux Troyens dompteurs de chevaux. Que les
hérauts chers à Zeus appellent, par la Ville, les jeunes
enfants et les vieillards aux tempes blanches à se réunir
sur les tours élevées par les Dieux; et que les femmes timides,
chacune dans sa demeure, allument de grands feux, afin qu'on veille avec
vigilance, de peur qu'on entre par surprise dans la Ville, en l'absence
des hommes. Qu'il soit fait comme je le dis, magnanimes Troyens, car mes
paroles sont salutaires. Dès le retour d'Eôs je parlerai encore
aux Troyens dompteurs de chevaux. Je me vante, ayant supplié Zeus
et les autres Dieux, de chasser bientôt d'ici ces chiens que les
Kères ont amenés sur les nefs noires. Veillons sur nous-mêmes
pendant la nuit; mais, dès la première heure du matin, couvrons-nous
de nos armes et poussons l'impétueux Arès sur les nefs creuses.
Je saurai si le brave Diomèdès Tydéide me repoussera
loin des nefs jusqu'aux murailles, ou si, le perçant de l'airain,
j'emporterai ses dépouilles sanglantes. Demain, il pourra se glorifier
de sa force, s'il résiste à ma pique; mais j'espère
plutôt que, demain, quand Hélios se lèvera, il tombera
des premiers, tout sanglant, au milieu d'une foule de ses compagnons. Et
plût aux Dieux que je fusse immortel et toujours jeune, et honoré
comme Athéna et Apollon, autant qu'il est certain que ce jour sera
funeste aux Argiens !Hector parla ainsi, et les Troyens poussèrent
des acclamations. Et ils détachèrent du joug les chevaux
mouillés de sueur, et ils les lièrent avec des lanières
auprès des chars; et ils amenèrent promptement de la Ville
des bœufs et des brebis grasses; et ils apportèrent un doux vin
et du pain de leurs demeures, et ils amassèrent beaucoup de bois.
Puis, ils sacrifièrent de complètes hécatombes aux
Immortels, et le vent en portait la fumée épaisse et douce
dans l'Ouranos. Mais les Dieux heureux n'en voulurent point et la dédaignèrent,
car ils haussaient la sainte Ilios, et Priame, et le peuple de Priame aux
piques de frêne.Et les Troyens, pleins d'espérance, passaient
la nuit sur le sentier de la guerre, ayant allumé de grands feux.
Comme, lorsque les astres étincellent dans l'Ouranos autour de la
claire Sélènè, et que le vent ne trouble point l'air,
on voit s'éclairer les cimes et les hauts promontoires et les vallées,
et que l'Aithèr infini s'ouvre au faîte de l'Ouranos, et que
le berger joyeux voit luire tous les astres; de même, entre les nefs
et l'eau courante du Xanthos, les feux des Troyens brillaient devant Ilios.
Mille feux brûlaient ainsi dans la plaine; et, près de chacun,
étaient assis cinquante guerriers autour de la flamme ardente. Et
les chevaux, mangeant l'orge et l'avoine, se tenaient auprès des
chars, attendant Eôs au beau thrône.Chant 9 :Tandis que
les Troyens plaçaient ainsi leurs gardes, le désir de la
fuite, qui accompagne la froide terreur, saisissait les Akhaiens. Et les
plus braves étaient frappés d'une accablante tristesse.De
même, lorsque les deux vents Boréas et Zéphyros, soufflant
de la Mrèkè, bouleversent la haute mer poissonneuse, et que
l'onde noire se gonfle et se déroule en masses d'écume, ainsi,
dans leurs poitrines, se déchirait le cœur des Akhaiens. Et l'Atréide,
frappé d'une grande douleur, ordonna aux hérauts à
la voix sonore d'appeler, chacun par son nom, et sans claineurs, les hommes
à l'agora. Et lui-même appela les plus proches. Et tous vinrent
s'asseoir dans l'agora, pleins de tristesse. Et Agamemnôn se leva,
versant des larmes, comme une source abondante qui tombe largement d'une
roche élevée. Et, avec un profond soupir, il dit aux Argiens
:- Ô amis, Rois et chefs des Argiens, le Kronide Zeus m'a accablé
d'un lourd malheur, lui qui m'avait solennellement promis que je ne m'en
retournerais qu'après avoir détruit Ilios aux murailles solides.
Maintenant, il médite une fraude funeste, et il m'ordonne de retourner
sans gloire dans Argos, quand j'ai perdu tant de guerriers déjà
! Et ceci plaît au tout-puissant Zeus qui a renversé les citadelles
de tant de villes, et qui en renversera encore, car sa puissance est très
grande. Allons ! obéissez tous à mes paroles : fuyons sur
nos nefs vers la terre bien-aimée de la patrie. Nous ne prendrons
jamais Ilios aux larges rues.Il parla ainsi, et tous restèrent
muets, et les fils des Akhaiens étaient tristes et silencieux. Enfin,
Diomèdès hardi au combat parla au milieu d'eux :- Atréide,
je combattrai le premier tes paroles insensées, comme il est permis,
ô Roi, dans l'agora; et tu ne t'en irriteras pas, car toi-même
tu m'as outragé déjà au milieu des Danaens, me nommant
faible et lâche. Et ceci, les Argiens le savent, jeunes et vieux.
Certes, le fils du subtil Kronos t'a doué inégalement. Il
t'a accordé le sceptre et les honneurs suprêmes, mais il ne
t'a point donné la fermeté de l'âme, qui est la plus
grande vertu. Malheureux ! penses-tu que les fils des Akhaiens soient aussi
faibles et aussi lâches que tu le dis ? Si ton cœur te pousse à
retourner en arrière, va ! voici la route; et les nombreuses nefs
qui t'ont suivi de Mykènè sont là, auprès du
rivage de la mer. Mais tous les autres Akhaiens chevelus resteront jusqu'à
ce que nous ayons renversé Ilios. Et s'ils veulent eux-mêmes
fuir sur leurs nefs vers la terre bien-aimée de la patrie, moi et
Sthénélos nous combattrons jusqu'à ce que nous ayons
vu la fin d'Ilios, car nous sommes venus ici sur la foi des Dieux !E
parla ainsi, et tous les fils des Akhaiens applaudirent, admirant le discours
du dompteur de chevaux Diomèdès. Et le cavalier Nestôr,
se levant au milieu d'eux, parla ainsi :- Tydéide, tu es le plus
hardi au combat, et tu es aussi le premier à l'agora parmi tes émaux
en âge. Nul ne blâmera tes paroles, et aucun des Akhaiens ne
les contredira mais tu n'as pas tout dit. À la vérité,
tu es jeune, et tu pourrais être le moins âgé de mes
fils; et, cependant, tu parles avec prudence devant les Rois des Argiens,
et comme il convient. C'est à moi de tout prévoir et de tout
dire, car je me glorifie d'être plus vieux que toi. Et nul ne, blâmera
mes paroles, pas même le Roi Agamemnôn. Il est sans intelligence,
sans justice et sans foyers domestiques, celui qui aime les affreuses discordes
intestines. Mais obéissons maintenant à la nuit noire : préparons
notre repas, plaçons des gardes choisies auprès du fossé
pro fond, en avant des murailles. C'est aux jeunes hommes de prendre ce
soin, et c'est à toi, Atréide, qui es le chef suprême,
de le leur commander. Puis, offre un repas aux chefs, car ceci est convenable
et t'appartient. Tes tentes sont pleines du vin que les nefs des Akhaiens
t'apportent chaque jour de la Thrèkè, à travers l'immensité
de la haute mer. Tu peux aisément beaucoup offrir, et tu commandes
à un grand nombre de serviteurs. Quand les chefs seront assemblés,
obéis à qui te donnera le meilleur conseil; car les Akhaiens
ont tous besoin de sages conseils au moment où les ennemis allument
tant de feux auprès des nefs. Qui de nous pourrait s'en réjouir
? Cette nuit, l'armée sera perdue ou sauvée.Il parla ainsi,
et tous, l'ayant écouté, obéirent. Et les gardes années
sortirent, conduites par le Nestoréide Thrasymèdès,
prince des peuples, par Askalaphos et Ialménos, fils d'Arès,
par Mèrionès, Apharèos et I"ipiros, et par le divin
Lykomèdès, fils de Kréôn. Et les sept chefs
des gardes conduisaient, chacun, cent jeunes guerriers armés de
longues piques. Et ils se placèrent entre le fossé et la
muraille, et ils allumèrent des feux et prirent leur repas. Et l'Atréide
conduisit les chefs des Akhaiens sous sa tente et leur offrit un abondant
repas. Et tous étendirent les mains vers les mets. Et, quand ils
eurent assouvi la soif et la faim, le premier d'entre eux, le vieillard
Nestôr, qui avait déjà donné le meilleur conseil,
parla ainsi, plein de sagesse, et dit :- Très illustre Atréide
Agamemnôn, roi des hommes, je commencerai et je finirai par toi,
car tu commandes à de nombreux peuples, et Zeus t'a donné
le sceptre et les droits afin que tu les gouvernes. C'est pourquoi il faut
que tu saches parler et entendre, et accueillir les sages conseils, si
leur cœur ordonne aux autres chefs de t'en donner de meilleurs. Et je te
dirai ce qu'il y a de mieux à faire, car personne n'a une meilleure
pensée que celle que je inédite maintenant, et depuis longtemps,
depuis le jour où tu as enlevé, ô race divine, contre
notre gré, la vierge Breisèis de la tente d'Achille irrité.
Et j'ai voulu te dissuader, et, cédant à ton cœur orgueilleux,
tu as outragé le plus brave des hommes, que les Immortels mêmes
honorent, et tu lui as enlevé sa récompense. Délibérons
donc aujourd'hui, et cherchons comment nous pourrons apaiser Achille par
des présents pacifiques et par des paroles flatteuses.Et le Roi
des hommes, Agamemnôn, lui répondit :- Ô vieillard,
tu ne mens point en rappelant mes injustices. J'ai commis une offense,
et je ne le nie point. Un guerrier que Zeus aime dans son cœur l'emporte
sur tous les guerriers. Et c'est pour l'honorer qu'il accable aujourd'hui
l'armée des Akhaiens. Mais, puisque j'ai failli en obéissant
à de funestes pensées, je veux maintenant apaiser Achille
et lui offrir des présents infinis. Et je vous dirai quels sont
ces dons illustres : - - - Sept trépieds vierges du feu, dix talents
d'or, vingt bassins qu'on peut exposer à la flamme, douze chevaux
robustes qui ont toujours remporté les premiers prix par la rapidité
de leur course. Et il ne manquerait plus de rien, et il serait comblé
d'or celui qui posséderait les prix que m'ont rapportés ces
chevaux aux sabots massifs. Et je donnerai encore au Pèléide
sept belles femmes Lesbiennes, habiles aux travaux, qu'il a prises lui-même
dans Lesbos bien peuplée, et que j'ai choisies, car elles étaient
plus belles que toutes les autres femmes. Et je les lui donnerai, et, avec
elles, celle que je lui ai enlevée, la vierge Breisèis; et
je jurerai un grand serment qu'elle n'a point connu mon lit, et que je
l'ai respectée. Toutes ces choses lui seront livrées aussitôt.
Et si les Dieux nous donnent de renverser la grande Ville de Priame, il
remplira abondamment sa nef d'or et d'airain. Et quand nous, Akhaiens,
partagerons la proie, qu'il choisisse vingt femmes Troyen nes, les plus
belles après l'Argienne Hélène. Et si nous retournons
dans la fertile Argos, en Akhaiè, qu'il soit mon gendre, et je l'honorerai
autant qu'Orestès, mon unique fils nourri dans les délices.
J'ai trois filles dans mes riches demeures, Khrysothémis, Laodikè
et Iphianassa. Qu'il emmène, sans lui assurer une dot, celle qu'il
aimera le mieux, dans les demeures de Pèleus. Ce sera moi qui la
doterai, comme jamais per sonne n'a doté sa fille, car je lui donnerai
sept villes très illustres : Kardarnylè, Eno'pè, Hira
aux prés verdoyants, la divine Phèra, Anthéia aux
gras pâturages, la belle Aipéia et Pèdasos riche en
vignes. Toutes sont aux bords de la mer, auprès de la sablonneuse
Pylos. Leurs habitants abondent en bœufs et en troupeaux, et, par leurs
dons, ils l'honoreront comme un Dieu; et, sous son sceptre, ils lui payeront
de riches tributs. Je lui donnerai tout cela s'il dépose sa colère.
Qu'il s'apaise donc. Aidés seul est implacable et indompté,
et c'est pourquoi, de tous les Dieux, il est le plus haï des hommes.
Qu'il me cède comme il est juste, puisque je suis plus puissant
et plus âgé que lui.Et le cavalier Gérennien Nestôr
lui répondit :- Très illustre Atréide Agamemnôn,
roi des hommes, certes, ils ne sont point à mépriser les
présents que tu offres au roi Achille. Allons ! envoyons promptement
des messagers choisis sous la tente du Pèléide Achille. Je
les désignerai moi-même, et ils obéiront. Que Phoinix
aimé de Zeus les conduise, et ce seront le grand Aias et le divin
Ulysse, suivis des hérauts Hodios et Eurybatès. Trempons
nos mains dans l'eau, et supplions en silence Zeus Kronide de nous prendre
en pitié.Il parla ainsi, et tous furent satisfaits de ses paroles.
Et les hérauts versèrent aussitôt de l'eau sur leurs
mains, et les jeunes hommes emplirent les kratères de vin qu'ils
distribuèrent, selon l'ordre, à pleines coupes. Et, après
avoir bu autant qu'ils le voulaient, ils sortirent de la tente de l'Atréide
Agamemnôn. Et le cavalier Gérennien Nestôr exhorta longuement
chacun d'eux, et surtout Ulysse, à faire tous leurs efforts pour
apaiser et fléchir l'irréprochable Pèléide.
Et ils allaient le long du rivage de la mer aux bruits sans nombre, suppliant
Celui qui entoure la terre de leur accorder de toucher le grand cœur de
l'Aiakide.Et ils parvinrent aux nefs et aux tentes des Myrmidones. Et
ils trouvèrent le Pèléide qui charmait son âme
en jouant d'une kithare aux doux sons, belle, artistement faite et surmontée
d'un joug d'argent, et qu'il avait prise parmi les dépouilles, après
avoir détruit la ville d'Êétiôn. Et il charmait
son âme, et il chantait les actions glorieuses des hommes. Et Patroklos,
seul, était assis auprès de lui, l'écoutant en silence
jusqu'à ce qu'il eût cessé de chanter.Et ils s'avancèrent,
précédés par le divin Ulysse, et ils s'arrêtèrent
devant le Pèléide. Et Achille, étonné, se leva
de son siège, avec sa kithare, et Patroklos se leva aussi en voyant
les guerriers. Et Achille aux pieds rapides leur parla ainsi :- Je vous
salue, guerriers. Certes, vous êtes les bienvenus, mais quelle nécessité
vous amène, vous qui, malgré ma colère, m'êtes
les plus chers parmi les Akhaiens ?Ayant ainsi parlé, le divin
Achille les conduisit et les fit asseoir sur des sièges aux draperies
pourprées. Et aussitôt il dit à Patroklos :- Fils
de Ménoitios, apporte un grand kratère, fais un doux mélange,
et prépare des coupes pour chacun de nous, car des hommes très
chers sont venus sous ma tente.Il parla ainsi, et Patroklos obéit
à son cher compagnon. Et Achille étendit sur un grand billot,
auprès du feu, le dos d'une brebis, celui d'une chèvre grasse
et celui d'un porc gras. Et tandis qu'Automédôn maintenait
les chairs, le divin Achille les coupait par morceaux et les embrochait.
Et le Ménoitiade, homme semblable à un Dieu, allumait un
grand feu. Et quand la flamme tomba et s'éteignit, il étendit
les broches au-dessus des charbons en les appuyant sur des pierres, et
il les aspergea de sel sacré. Et Patroklos, ayant rôti les
chairs et les ayant posées sur la table, distribua le pain dans
de belles corbeilles. Et Achille coupa les viandes, et il s'assit en face
du divin Ulysse, et il ordonna à Patroklos de sacrifier aux Dieux.
Et celui-ci fit des libations dans le feu. Et tous étendirent les
mains vers les mets offerts. Et quand ils eurent assouvi la faim et la
soif, Aias fit signe à Phoinix. Aussitôt le divin Ulysse le
comprit, et, remplissant sa coupe de vin, il parla ainsi à Achille
:- Salut, Achille ! Aucun de nous n'a manqué d'une part égale,
soit sous la tente de l'Atréide Agamemnôn, soit ici. Les mets
y abondent également. Mais il ne nous est point permis de goûter
la joie des repas, car nous redoutons un grand désastre, ô
race divine ! et nous l'attendons, et nous ne savons si nos nefs solides
périront ou seront sauvées, à moins que tu ne t'armes
de ton courage. Voici que les Troyens orgueilleux et leurs alliés
venus de loin ont assis leur camp devant nos murailles et nos nefs. Et
ils ont allumé des feux sans nombre, et ils disent que rien ne les
retiendra plus et qu'ils vont se jeter sur nos nefs noires. Et le Kronide
Zeus a lancé l'éclair, montrant à leur droite des
signes propices. Hector, appuyé par Zeus, et très orgueilleux
de sa force, est plein d'une fureur terrible, n'honorant plus ni les hommes
ni les Dieux. Une rage s'est emparée de lui. Il fait des imprécations
pour que la divine Eôs reparaisse promptement. Il se vante de rompre
bientôt les éperons de nos nefs et de consumer celles-ci dans
le feu ardent, et de massacrer les Akhaiens aveuglés par la fumée.
Je crains bien, dans mon esprit, que les Dieux n'accomplissent ses menaces,
et que nous périssions inévitablement devant Troie, loin
de la fertile Argos nourrice de chevaux. Lève-toi, si tu veux, au
dernier moment, sauver les fils des Akhaiens de la rage des Troyens. Sinon,
tu seras saisi de douleur, car il n'y a point de remède contre un
mal accompli. Songe donc maintenant à reculer le dernier jour des
Danaens. Ô ami, ton père Pèleus te disait, le jour
où il t'envoya, de la Phthiè, vers Agamemnôn : - Mon
fils, Athéna et Hèrè te donneront la victoire, s'il
leur plaît; mais réprime ton grand cœur dans ta poitrine,
car la bienveillance est audessus de tout. Fuis la discorde qui engendre
les maux, afin que les Argiens, jeunes et vieux, t'honorent. - Ainsi parlait
le vieillard, et tu as oublié ses paroles; mais aujourd'hui apaise-toi,
refrène la colère qui ronge le cœur, et Agamemnôn te
fera des présents dignes de toi. Si tu veux m'écouter, je
te dirai ceux qu'il promet de remettre sous tes tentes : - Sept trépieds
vierges du feu, dix talents d'or, vingt bassins qu'on peut exposer à
la flamme, douze chevaux robustes qui ont toujours remporté les
premiers prix par la rapidité de leur course. Et il ne manquerait
plus de rien, et il serait comblé d'or, celui qui posséderait
les prix qu'ont rapportés à l'Atréide Agamemnôn
ces chevaux aux sabots massifs. Et il te donnera encore sept belles femmes
Lesbiennes, habiles aux travaux, que tu as prises toi-même dans Lesbos
bien peuplée, et qu'il a choisies, car elles étaient plus
belles que toutes les autres femmes. Et il te les donnera, et, avec elles,
celle qu'il t'a enlevée, la vierge Breisèis; et il jurera
un grand serment qu'elle n'a point connu son lit et qu'il l'a respectée.
Toutes ces choses te seront livrées aussitôt. Mais si les
Dieux nous donnent de renverser la grande Ville de Priame, tu rempliras
abondamment ta nef d'or et d'airain. Et quand nous, Akhaiens, nous partagerons
la proie, tu choisiras vingt femmes Troyen nes, les plus belles après
l'Argienne Hélène. Et si nous retoumons dans la fertile Argos,
en Akhaiè, tu seras son gendre, et il t'honorera autant qu'Orestès,
son unique fils nourri dans les délices. Il a trois filles dans
ses riches demeures : Krysothémis, Laodikè et Iphianassa.
Tu emmèneras, sans lui assurer une dot, celle que tu aimeras le
mieux, dans les demeures de Pèleus. Ce sera lui qui la dotera comme
jamais personne n'a doté sa fille, car il te donnera sept villes
très illustres : Kardamylè, Enopè, Hira aux prés
verdoyants, la divine Phèra, Anthéia aux gras pâturages,
la belle Aipéia et Pèdasos riche en vignes. Toutes sont aux
bords de la mer, auprès de la sablonneuse Pylos. Leurs habitants
abondent en bœufs et en troupeaux. Et, par leurs dons, ils t'honoreront
comme un Dieu; et, sous ton sceptre, ils te payeront de riches tributs.
Et il te donnera tout cela si tu déposes ta colère. Mais
si l'Atréide et ses présents te sont odieux, aie pitié
du moins des Panakhaiens accablés de douleur dans leur camp et qui
t'honoreront comme un Dieu. Certes, tu leur devras une grande gloire, et
tu tueras Hector qui viendra à ta rencontre et qui se vante que
nul ne peut se comparer à lui de tous les Danaens que les nefs ont
apportés ici.Et Achille aux pieds rapides lui répondit
:- Divin Laertiade, très subtil Ulysse, il faut que je dise clairement
ce que j'ai résolu et ce qui s'accomplira, afin que vous n'insistiez
pas tour à tour. Celui qui cache sa pensée dans son âme
et ne dit point la vérité m'est plus odieux que le seuil
d'Hadès. Je dirai donc ce qui me semble préférable.
Ni l'Atréide Agamemnôn , ni les autres Danaens ne me persuaderont,
puisqu'il ne m'a servi à rien de combattre sans relâche les
guerriers ennemis. Celui qui reste au camp et celui qui combat avec courage
ont une même part. Le lâche et le brave remportent le même
honneur, et l'homme oisif est tué comme celui qui agit. Rien ne
m'est resté d'avoir souffert des maux sans nombre et d'avoir exposé
mon âme en combattant. Comme l'oiseau qui porte à ses petits
sans plume la nourriture qu'il a ramassée et dont il n'a rien gardé
pour lui-même, j'ai passé sans sommeil d'innombrables nuits,
j'ai lutté contre les hommes pendant des journées sanglantes,
pour la cause de vos femmes; j'ai dévasté, à l'aide
de mes nefs, douze villes, demeures des hommes; sur terre, j'en ai pris
onze autour de la fertile Ilios; j'ai rapporté de toutes ces villes
mille choses précieuses et superbes, et j'ai tout donné à
l'Atréide Agamemnôn, tandis qu'assis auprès des nefs
rapides, il n'en distribuait qu'une moindre part aux Rois et aux chefs
et se réservait la plus grande. Du moins ceux-ci ont gardé
ce qu'il leur a donné; mais, de tous les Akhaiens, à moi
seul il m'a enlevé ma récompense ! Qu'il se réjouisse
donc de cette femme et qu'il en jouisse ! Pourquoi les Argiens combattent-ils
les Troyens ? Pourquoi les Atréides ont-ils conduit ici cette nombreuse
armée ? N'est-ce point pour la cause de Hélène à
la belle chevelure ? Sont-ils les seuls de tous les hommes qui aiment leurs
femmes ? Tout homme sage et bon aime la sienne et en prend soin. Et moi
aussi, j'aimais celle-ci dans mon cœur, bien que captive. Maintenant que,
de ses mains, il m'a arraché ma récompense, et qu'il m'a
volé, il ne me persuadera, ni ne me trompera plus, car je suis averti.
Qu'il délibère avec toi, ô Ulysse, et avec les; autres
Rois, afin d'éloigner des nefs la flamme ardente.Déjà
il a fait sans moi de nombreux travaux; il a construit un mur et creusé
un fossé profond et large, défendu par des pieux. Mais il
n'en a pas réprimé davantage la violence du tueur d'hommes
Hector. Quand je combattais au milieu des Akhaiens, Hector ne sortait que
rarement de ses murailles. À peine se hasardait-il devant les portes
Skaies et auprès du Hêtre. Et il m'y attendit une fois, et
à peine put-il échapper à mon impétuosité.
Maintenant, puisque je ne veux plus combattre le divin Hector, demain,
ayant sacrifié à Zeus et à tous les Dieux, je traînerai
à la mer mes nefs chargées; et tu verras, si tu le veux et
si tu t'en soucies, mes nefs voguer, dès le matin, sur le Hellespontos
poissonneux, sous l'effort vigoureux des rameurs. Et si l'illustre qui
entoure la terre me donne une heureuse navigation, le troisième
jour j'arriverai dans la fertile Phthiè, où sont les richesses
que j'y ai laissées quand je vins ici pour mon malheur. Et j'y conduirai
l'or et le rouge airain, et les belles femmes et le fer luisant que le
sort m'a accordés, car le roi Atréide Agamemnôn m'a
arraché la récompense qu'il m'avait donnée. Et répète-lui
ouvertement ce que je dis, afin que les Akhaiens s'indignent, s'il espère
tromper de nouveau quelqu'autre des Danaens. Mais, bien qu'il ait l'impudence
d'un chien, il n'oserait me regarder en face. Je ne veux plus ni délibérer,
ni agir avec lui, car il m'a trompé et outragé. C'est assez.
Mais qu'il reste en repos dans sa méchanceté, car le très
sage Zeus lui a ravi l'esprit. Ses dons me sont odieux, et lui, je l'honore
autant que la demeure d'Hadès. Et il me donnerait dix et vingt fois
plus de richesses qu'il n'en a et qu'il n'en aura, qu'il n'en vient d'Orkhoménos,
ou de Thèba dans l'Aigyptia, où les trésors abondent
dans les demeures, qui a cent portes, et qui, par chacune, voit sortir
deux cents guerriers avec chevaux et chars; et il me ferait autant de présents
qu'il y a de grains de sable et de poussière, qu'il n'apaiserait
point mon cœur avant d'avoir expié l'outrage sanglant qu'il m'a
fait. Et je ne prendrai point pour femme légitime la fille de l'Atréide
Agamemnôn, fût-elle plus belle qu'Aphrodite d'or et plus habile
aux travaux qu'Athéna aux yeux clairs. Je ne la prendrai point pour
femme légitime. Qu'il choisisse un autre Akhaien qui lui plaise
et qui soit un Roi plus puissant. Si les Dieux me gardent, et si je rentre
dans ma demeure, Pèleus me choisira lui-même une femme légitime.
Il y a, dans l'Akhaiè, la Hellas et la Phthiè, de nombreuses
jeunes filles de chefs guerriers qui défendent les citadelles, et
je ferai de l'une d'elles ma femme légitime bien-aimée. Et
mon cœur généreux me pousse à prendre une femme légitime
et à jouir des biens acquis par le vieillard Pèleus. Toutes
les richesses que renfermait la grande Ilios aux nombreux habitants pendant
la paix, avant la venue des fils des Akhaiens, ne sont point d'un prix
égal à la vie, non plus que celles que renferme le sanctuaire
de pierre de l'Archer Phoibos Apollon, dans l'âpre Pythô. Les
bœufs, les grasses brebis, les trépieds, les blondes crinières
des chevaux, tout cela peut être conquis; mais l'âme qui s'est
une fois échappée d'entre nos dents ne peut être ressaisie
ni rappelée. Ma mère, la Déesse Thétis aux
pieds d'argent, m'a dit que deux Kères m'étaient offertes
pour arriver à la mort. Si je reste et si je combats autour de la
ville des Troyens, je ne retournerai jamais dans mes demeures, mais ma
gloire sera immortelle. Si je retourne vers ma demeure, dans la terre bien-aimée
de ma patrie, je perdrai toute gloire, mais je vivrai très vieux,
et la mort ne me saisira qu'après de très longues années.
Je conseille à tous les Akhaiens de retourner vers leurs demeures,
car vous ne verrez jamais le dernier jour de la haute Ilios. Zeus qui tonne
puissamment la protège de ses mains et a rempli son peuple d'une
grande audace. Pour vous, allez porter ma réponse aux chefs des
Akhaiens, car c'est là le partage des anciens; et ils chercheront
dans leur esprit un meilleur moyen de sauver les nefs et les tribus Akhaiennes,
car ma colère rend inutile celui qu'ils avaient trouvé. Et
Phoinix restera et couchera ici, afin de me suivre demain, sur mes nefs,
dans notre patrie, s'il le désire, du moins, car je ne le contraindrai
point.Il parla ainsi, et tous restèrent muets, accablés
de ce discours et de ce dur refus. Enfin, le vieux cavalier Phoinix parla
ainsi, versant des larmes, tant il craignait pour les nefs des Akhaiens
:- Si déjà tu as résolu ton retour, illustre Achille,
et si tu refuses d'éloigner des nefs rapides la violence du feu
destructeur, parce que la colère est tombée dans ton cœur,
comment, cher fils, pourrai-je t'abandonner et rester seul ici ? Le vieux
cavalier Pèleus m'ordonna de t'accompagner le jour où il
t'envoya, loin de la Phthiè, vers Agamemnôn, tout jeune encore,
ignorant la guerre lamentable et l'agora où les hommes deviennent
illustres. Et il m'ordonna de t'accompagner afin que je pusse t'enseigner
à parler et à agir. C'est pourquoi je ne veux point me séparer
de toi, cher fils, même quand un Dieu me promettrait de m'épargner
la vieillesse et me rendrait à ma jeunesse florissante, tel que
j'étais quand je quittai pour la première fois la Hellas
aux belles femmes, fuyant la colère de mon père Amyntôr
Orménide. Et il s'était irrité contre moi à
cause de sa concubine aux beaux cheveux qu'il aimait et pour laquelle il
méprisait sa femme légitime, ma mère. Et celle-ci
me suppliait toujours, à genoux, de séduire cette concubine,
pour que le vieillard la prît en haine. Et je lui obéis, et
mon père, s'en étant aperçu, se répandit en
imprécations, et supplia les odieuses Erinnyes, leur demandant que
je ne sentisse jamais sur mes genoux un fils bien-aimé, né
de moi; et les Dieux, Zeus le Souterrain et la cruelle Perséphonéia
accomplirent ses imprécations. Alors je ne pus me résoudre
dans mon âme à rester dans les demeures de mon père
irrité. Et de nombreux amis et parents, venus de tous côtés,
me retinrent. Et ils tuèrent beaucoup de grasses brebis et de bœufs
noirs aux pieds lents; et ils passèrent à l'ardeur du feu
les porcs lourds de graisse, et ils burent, par grandes cruches, le vin
du vieillard. Et pendant neuf nuits ils dormirent autour de moi, et chacun
me gardait tour à tour. L'un se tenait sous le portique de la cour,
l'autre dans le vestibule de la salle bien fermée. Et le feu ne
s'éteignait jamais. Mais, dans l'obscurité de la dixième
nuit, ayant rompu les portes de la salle, j'échappai facilement
à mes gardiens et aux serviteurs, et je m'enfuis loin de la grande
Hellas, et j'arrivai dans la fertile Phtlùè, nourrice de
brebis, auprès du roi Pèleus. Et il me reçut avec
bienveillance, et il m'aima comme un père aime un fils unique, né
dans son extrême vieillesse, au milieu de ses domaines. Et il me
fit riche, et il me donna à gouverner un peuple, aux confins de
la Phthiè, et je commandai aux Dolopiens. Et je t'ai aimé
de même dans mon cœur, ô Achille égal aux Dieux. Et
tu ne voulais t'asseoir aux repas et manger dans tes demeures qu'assis
sur mes genoux, et rejetant parfois le vin et les mets dont tu étais
rassasié, sur ma poitrine et ma tunique, comme font les petits enfants.
Et j'ai beaucoup souffert et beaucoup travaillé pour toi, pensant
que, si les Dieux m'avaient refusé une postérité,
je t'adopterais pour fils, ô Achille semblable aux Dieux, afin que
tu pusses un jour me défendre des outrages et de la mort. Ô
Achille, apaise ta grande âme, car il ne te convient pas d 'avoir
un cœur sans pitié. Les Dieux eux-mêmes sont exorables, bien
qu'ils n'aient point d'égaux en vertu, en honneurs et en puissance;
et les hommes les fléchissent cependant par les prières,
par les vœux, par les libations et par l'odeur des sacrifices, quand ils
les ont offensés en leur désobéissant. Les Prières,
filles du grand Zeus, boiteuses, ridées et louches, suivent à
grand'peine Atè. Et celle-ci, douée de force et de rapidité,
les précède de très loin et court sur la face de la
terre en maltraitant les hommes. Et les Prières la suivent, en guérissant
les maux qu'elle a faits, secourant et exauçant celui qui les vénère,
elles qui sont filles de Zeus. Mais elles supplient Zeus Kroniôn
de faire poursuivre et châtier par Atè celui qui les repousse
et les renie. C'est pourquoi, ô Achille, rends aux filles de Zeus
l'honneur qui fléchit l'âme des plus braves. Si l'Atréide
ne t'offrait point de présents, s'il ne t'en annonçait point
d'autres encore, s'il gardait sa colère, je ne t'exhorterais point
à déposer la tienne, et à secourir les Argiens qui,
cependant, désespèrent du salut. Mais voici qu'il t'offre
dès aujourd'hui de nombreux présents et qu'il t'en annonce
d'autres encore, et qu'il t'envoie, en suppliants, les premiers chefs de
l'armée Akhaienne, ceux qui te sont chers entre tous les Argiens.
Ne méprise donc point leurs paroles, afin que nous ne blâmions
point la colère que tu ressentais; car nous avons appris que les
anciens héros qu'une violente colère avait saisis se laissaient
fléchir par des présents et par des paroles pacifiques. Je
me souviens d'une histoire antique. Certes, elle n'est point récente.
Amis, je vous la dirai. - Les Kourètes combattaient les Aitôliens
belliqueux, autour de la ville de Kalidôn; et les Kourètes
voulaient la saccager. Et Artémis au siège d'or avait attiré
cette calamité sur les Aitôliens, irritée qu'elle était
de ce que Oineus ne lui eût point offert de prémices dans
ses grasses prairies. Tous les Dieux avaient joui de ses hécatombes;
mais, oublieux ou imprudent, il n'avait point sacrifié à
la seule fille du grand Zeus, ce qui causa des maux amers; car, dans sa
colère, la Race divine qui se réjouit de ses flèches
suscita un sanglier sauvage, aux blanches défenses, qui causa des
maux innombrables, dévasta les champs d'Oineus et arracha de grands
arbres, avec racines et fleurs.Et le fils d'Oineus, Méléagros,
tua ce sanglier, après avoir appelé, des villes prochaines,
des hommes chasseurs et des chiens. Et cette bête sauvage ne fut
point domptée par peu de chasseurs, et elle en fit monter plusieurs
sur le bûcher. Mais Artémis excita la discorde et la guerre
entre les Kourètes et les magnanimes Aitôliens, à cause
de la hure du sanglier et de sa dépouille hérissée.
Aussi longtemps que Méléagros cher à Arès combattit,
les Kourètes, vaincus, ne purent rester hors de leurs murailles;
mais la colère, qui trouble l'esprit des plus sages, envahit l'âme
de Méléagros; et, irrité dans son cœur contre sa mère
Althaiè, il resta inactif auprès de sa femme légitime,
la belle Kléopatrè, fille de la vierge Marpissè Evénide
et d'Idaios, le plus brave des hommes qui fussent alors sur la terre. Et
celui-ci avait tendu son arc contre le roi Phoibos Apollon, à cause
de la belle nymphe Marpissè. Et le père et la mère
vénérable de Kléopatrè l' avaient surnommée
Alkyonè, parce que la mère d' Alky6n avait gémi amèrement
quand l' Archer Phoibos Apol lôn la ravit. Et Méléagros
restait auprès de Kléopatrè, couvant une ardente colère
dans son cœur, à cause des imprécations de sa mère
qui suppliait en gémissant les Dieux de venger le meutre fratemel.
Et, les genoux ployés, le sein baigné de pleurs, frappant
de ses mains la terre nourricière, elle conjurait Hadès et
la cruelle Perséphonéia de donner la mort à son fils
Méléagros. Et Erinnys à l' âme implacable, qui
erre dans la nuit, l'entendit du fond de l'Erébos. Et les Kourètes
se ruèrent, en fureur et en tumulte, contre les portes de la ville,
et ils heurtaient les tours. Et les vieillards Aitôliens supplièrent
Méléagros; et ils lui envoyèrent les sacrés
sacrificateurs des Dieux, afin qu'il sortît et secourût les
siens. Et ils lui offrirent un très riche présent, lui disant
de choisir le plus fertile et le plus beau domaine de l'heureuse Kalydôn,
vaste de cinquante arpents, moitié en vignes, moitié en terres
arables. Et le vieux cavalier Oineus le suppliait, debout sur le seuil
élevé de la chambre nuptiale et frappant les portes massives.
Et ses sœurs et sa mère vénérable le suppliaient aussi;
mais il ne les écoutait point, non plus que ses plus chers compagnons,
et jls ne pouvaient apaiser son cœur. Mais déjà les Kourètes
escaladaient les tours, incendiaient la Ville et approchaient de la chambre
nuptiale. Alors, la belle jeune femme le supplia à son tour, et
elle lui rappela les calamités qui accablent les habitants d'une
ville prise d'assaut : les hommes tués, les demeures réduites
en cendre, les enfants et les jeunes femmes emmenés. Et enfjn son
âme fut ébranlée au tableau de ces misères.
Et il se leva, revêti ses armes éclatantes, et recula le dernier
jour des Aitôliens, car il avait déposé sa colère.
Et ils ne lui firent point de nombreux et riches présents, et cependant
il les sauva ainsi. Mais ne songe point à ces choses, ami, et qu'un
Dieu contraire ne te détermine point à faire de même.
Il serait plus honteux pour toi de ne secourir les nefs que lorsqu' elles
seront en flammes. Viens ! reçois ces présents, et les Akhaiens
t'honoreront comme un Dieu. Si tu combattais plus tard, sans accepter ces
dons, tu serais moins honoré, même si tu repoussais le danger
loin des nefs. Et Achille aux pieds rapides lui répondit : -
ô Phoinix, père divin et vénérable, je n'ai
nul besoin d'honneurs. Je suis assez honoré par la volonté
de Zeus qui me retient auprès de mes nefs aux poupes recourbées,
et je le serai tant qu'il y aura un souffle dans ma poitrine et que mes
genoux pourront se mouvoir. Mais je te le dis, garde mes paroles dans ton
esprit : Ne trouble point mon cœur, en pleurant et en gémissant,
à cause du héros Atréide, car il ne te convient point
de l'aimer, à moins de me devenir odieux, à moi qui t'aime.
Il est juste que tu haïsses celui qui me hait. Règne avec moi
et défends ta part de mon honneur. Ceux-ci vont partir, et tu resteras
ici, couché sur un lit mœlleux; et, aux premières lueurs
d'E6s, nous délibérerons s'il nous faut retourner vers notre
patrie, ou rester. Il parla, et, de ses sourcils, il fit signe à
Patroklos, afin que celui-ci préparât le lit épais
de Phoinix et que les Envoyés sortissent promptement de la tente.
Mais le Télamônien Aias, semblable à un Dieu, parla
ainsi : - Divin Laertiade, très subtil Ulysse, allons-nous- en
! Ces discours n' auront point de fin, et il nous faut rapporter promptement
une réponse, bien que mauvaise, aux Danaens qui nous attendent.
Achille garde une colère orgueilleuse dans son cœur implacable.
Dur, il se soucie peu de l'amitié de ses compagnons qui l'honorent
entre lous auprès des nefs. ô inexorable ! n'accepte-t-on
point le prix du meurtre d'un frère ou d'un fils ? Et celui qui
a tué reste au milieu de son peuple, dès qu'il a expié
son crime, et son ennemi, satisfait, s'apaise. Les Dieux ont allumé
dans ta poitrine une sombre et inextinguible colère, à cause
d'une seule jeune fille, quand nous t'en offrons sept très belles
et un grand nombre d'autres présents. C'est pourquoi, prends un
esprit plus doux, et respecte ta demeure, puisque nous sommes tes hôtes
domestiques envoyés par la foule des Danaens, et que nous désirons
être les plus chers de tes amis, entre tous les Akhaiens.Et Achille
aux pieds rapides lui répondit :- Divin Aias Télamônien,
prince des peuples, ce que tu as dit est sage, mais mon cœur se gonfle
de colère quand je songe à l'Atréide qui m'a outragé
au milieu des Danaens, comme il eût fait d'un misérable. Allez
donc, et rapportez votre message. Je ne me soucierai plus de la guerre
sanglante avant que le divin Hector, le fils du brave Priainos, ne soit
parvenu jusqu'aux tentes et aux nefs des Myrmidones, après avoir
massacré les Argiens et incendié leurs nefs. C'est devant
ma tente et ma nef noire que je repousserai le furieux Hector loin de la
mêlée.il parla ainsi. Et chacun, ayant saisi une coupe profonde,
fit ses libations, et ils s'en retournèrent vers les nefs, et Ulysse
les conduisait.Et Patroklos commanda à ses compagnons et aux servantes
de préparer promptement le lit épais de Phoinix. Et, lui
obéissant, elles préparèrent le lit, comme il l'avait
commandé. Et elles le firent de peaux de brebis, de couvertures
et de fins tissus de lin. Et le vieillard se coucha, en attendant la divine
Eôs. Et Achille se coucha dans le fond de la tente bien construite,
et, auprès de lui, se coucha une femme qu'il avait amenée
de Lesbos, la fille de Phorbas, Diomèda aux belles joues. Et Patroklos
se coucha dans une autre partie de la tente, et, auprès de lui,
se coucha la belle Iphis que lui avait donnée le divin Achille quand
il prit la haute Skyros, citadelle d'Enyeus.Et, les Envoyés étant
arrivés aux tentes de l'Atréide, les fils des Akhaiens, leur
offrant des coupes d'or, s'empressèrent autour d'eux, et ils les
interrogeaient. Et, le premier, le roi des hommes, Agamemnôn, les
interrogea ainsi :- Dis-moi, Ulysse, très digne de louanges, illustre
gloire des Akhaiens, veut-il défendre les nefs de la flamme ardente,
ou refuse-t-il, ayant gardé sa colère dans son cœur orgueilleux
?Et le patient et divin Ulysse lui répondit :- Très illustre
Atréide Agamemnôn, roi des honunes, il ne veut point éteindre
sa colère, et il n'est que plus irrité. Il refuse tes dons.
Il te conseille de délibérer avec les autres Argiens comment
tu sauveras les nefs et l'armée des Akhaiens. Il menace, dès
les premières lueurs d'Eôs, de traîner à la mer
ses nefs solides; et il exhorte les autres Argiens à retourner vers
leur patrie, car il dit que vous ne verrez jamais le dernier jour de la
haute Ilios, et que Zeus qui tonne puissamment la protège de ses
mains et a rempli son peuple d'une grande audace. Il a parlé ainsi,
et ceux qui m'ont suivi, Aias et les deux hérauts pleins de prudence
peuvent l'affirmer. Et le vieillard Phoinix s'est couché sous sa
tente, et il l'emmènera demain sur ses nefs vers leur chère
patrie, s'il le désire, car il ne veut point le contraindre.Il
parla ainsi, et tous restèrent muets, accablés de ce discours
et de ces dures paroles. Et les fils des Akhaiens restèrent longtemps
muets et tristes. Enfin, Diomèdès hardi au combat parla ainsi
:- Très illustre roi des hommes, Atréide Agamemnôn,
plût aux Dieux que tu n'eusses point supplié l'irréprochable
Pèléide, en lui offrant des dons infinis ! Il avait un cœur
orgueilleux, et tu as enflé son orgueil. Laissons-le; qu'il parte
ou qu'il reste. Il combattra de nouveau quand il lui plaira et qu'un Dieu
l'y poussera. Allons ! faites tous ce que je vais dire. Reposons-nous,
puisque nous avons ranimé notre âme en buvant et en mangeant,
ce qui donne la force et le courage. Mais aussitôt que la belle Eôs
aux doigts rosés parmtra, rangeons l'armée et les chars devant
les nefs. Alors, Atréide, exhorte les hommes au combat, et combats
toi-même aux premiers rangs.Il parla ainsi, et tous les Rois applaudirent,
admirant les paroles de l'habile cavalier Diomèdès. Et après
avoir fait des libations, ils se retirèrent sous leurs tentes, où
ils se couchèrent et s'endormirent.Chant 10 :Les chefs des Panakhaiens
dormaient dans la nuit, auprès des nefs, domptés par le sommeil;
mais le doux sommeil ne saisissait point l'Atréide Agamemnôn,
prince des peuples, et il roulait beaucoup de pensées dans son esprit.De
même que l'Epoux de Hèrè lance la foudre, ce grand
bruit précurseur des batailles amères, ou de la pluie abondante,
ou de la grêle pressée, ou de la neige qui blanchit les campagnes;
de même Agamemnôn poussait de nombreux soupirs du fond de sa
poitrine, et tout son cœur tremblait quand il contemplait le camp des Troyens
et la multitude des feux qui brûlaient devant Ilios, et qu'il entendait
le son des flûtes et la rumeur des hommes. Et il regardait ensuite
l'armée des Akhaiens, et il arrachait ses cheveux qu'il vouait à
l'éternel Zeus, et il gémissait dans son cœur magnanime.Et
il vit que le mieux était de se rendre auprès du Nèlèiôn
Nestôr pour délibérer sur le moyen de sauver ses guerriers
et de trouver un remède aux maux qui accablaient tous les Danaens.
Et, s'étant levé, il revêtit une tunique, attacha de
belles sandales à ses pieds robustes, s'enveloppa de la peau rude
d'un lion grand et fauve, et saisit une lance.Et voici que la même
terreur envahissait Ménélas. Le sommeil n'avait point fermé
ses paupières, et il tremblait en songeant aux souffrances des Argiens
qui, pour sa cause ayant traversé la vaste mer, étaient venus
devant Troie, pleins d'ardeur belliqueuse. Et il couvrit son large dos
de la peau tachetée d'un léopard, posa un casque d'airain
sur sa tête, saisit une lance de sa main robuste et sortit pour éveiller
son frère qui commandait à tous les Argiens, et qu'ils honoraient
comme un Dieu. Et il le rencontra, revêtu de ses belles armes, auprès
de la poupe de sa nef; et Agamemnôn fut joyeux de le voir, et le
brave Ménélas parla ainsi le premier :- Pourquoi t'armes-tu,
frère ? Veux-tu envoyer un de nos compagnons épier les Troyens
? Je crains qu'aucun de ceux qui te le promettront n'ose, seul dans la
nuit divine, épier les guerriers ennemis. Celui qui le fera, certes,
sera plein d'audace.Et le roi Agamemnôn, lui répondant,
parla ainsi :- Il nous faut à tous deux un sage conseil, ô
Ménélas, nourrisson de Zeus, qui nous aide à sauver
les Argiens et les nefs, puisque l'esprit de Zeus nous est contraire, et
qu'il se complaît aux sacrifices de Hector beaucoup plus qu'aux nôtres;
car je n'ai jamais ni vu, ni entendu dire qu'un seul homme ait accompli,
en un jour, autant de rudes travaux que Hector cher à Zeus contre
les fils des Akhaiens, bien qu'il ne soit né ni d'une Déesse
ni d'un Dieu. Et je pense que les Argiens se souviendront amèrement
et longtemps de tous les maux qu'il leur a faits. Mais, va ! Cours vers
les nefs; appelle Aias et Idoméneus. Moi, je vais trouver le divin
Nestôr, afin qu'il se lève et vienne vers la troupe sacrée
des gardes, et qu'il leur commande. Ils l'écouteront avec plus de
respect que d'autres, car son fils est à leur tête, avec Mèrionès,
le compagnon d'Idoméneus. C'est à eux que nous avons donné
le commandement des gardes.Et le brave Ménélas lui répondit
:- Comment faut-il obéir à ton ordre ? Resterai-je au milieu
d'eux, en t'attendant, ou reviendrai-je promptement vers toi, après
les avoir avertis ?Et le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit
:- Reste, afin que nous ne nous égarions point tous deux en venant
au hasard au-devant l'un de l'autre, car le camp a de nombreuses routes.
Parle à voix haute sur ton chemin et recommande la vigilance. Adjure
chaque guerrier au nom de ses pères et de ses descendants; donne
des louanges à tous, et ne montre point un esprit orgueilleux. Il
faut que nous agissions ainsi par nous-mêmes, car, dès le
berceau, Zeus nous a infligé cette lourde tâche.Ayant ainsi
parlé, il congédia son frère, après lui avoir
donné de sages avis, et il se rendit auprès de Nestôr,
prince des peuples. Et il le trouva sous sa tente, non loin de sa nef noire,
couché sur un lit épais. Et autour de lui étaient
répandues ses armes aux reflets variés, le bouclier, es deux
lances, et le casque étincelant, et le riche ceinturon que ceignait
le vieillard quand il s'armait pour la 'guerre terrible, à la tête
des siens; car il ne se laissait point accabler par la triste vieillesse.
Et, s'étant soulevé, la tête appuyée sur le
bras, il parla ainsi à l'Atréide- Qui es-tu, qui viens
seul vers les nefs, à travers le camp, au milieu de la nuit noire,
quand tous les hommes mortels sont endormis ? Cherches-tu quelque garde
ou quelqu'un de tes compagnons ? Parle, ne reste pas muet en m'approchant.
Que te faut-il ?Et le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit
:- Ô Nestôr Nèlèiade, illustre gloire des Akhaiens,
reconnais l'Atréide Agamemnôn, celui que Zeus accable entre
tous de travaux infinis, jusqu'à ce que le souffle manque à
ma poitrine et que mes genoux cessent de se mouvoir. J'erre ainsi, parce
que le doux sommeil n'abaisse point mes paupières, et que la guerre
et la ruine des Akhaiens me rongent de soucis. Je tremble pour les Danaens,
et je suis troublé, et mon cœur n'est plus ferme, et il bondit hors
de mon sein, et mes membres illustres frémissent. Si tu sais ce
qu'il faut entreprendre, et puisque tu ne dors pas, viens; rendons-nous
auprès des gardes, et sachons si, rompus de fatigue, ils dorment
et oublient de veiller. Les guerriers ennemis ne sont pas éloignés,
et nous ne savons s'ils ne méditent point de combattre cette nuit.Et
le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit :- Atréide
Agamemnôn, très illustre roi des hommes, le prudent Zeus n'accordera
peut-être pas à Hector tout ce qu'il espère; et je
pense qu'il ressentira à son tour de cruelles douleurs si Achille
arrache de son cœur sa colère fatale. Mais je te suivrai volontiers,
et nous appellerons les autres chefs : le Tydéide illustre par sa
lance, et Ulysse, et l'agile Aias, et le robuste fils de Phyleus, et le
divin Aias aussi, et le roi Idoméneus. Les nefs de ceux-ci sont
très éloignées. Cependant, je blâme hautement
Ménélas, bien que je l'aime et le vénère, et
même quand tu t'en irriterais contre moi. Pourquoi dort-il et te
laisset-il agir seul ? Il devrait lui-même exciter tous les chefs,
car une inexorable nécessité nous assiège.Et le
Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit :- Ô vieillard,
je t'ai parfois poussé à le blâmer, car il est souvent
négligent et ne veut point agir, non qu'il manque d'intelligence
ou d'activité, mais parce qu'il me regarde et attend que je lui
donne l'exemple. Mais voici qu'il s'est levé avant moi et qu'il
m'a rencontré. Et je l'ai envoyé appeler ceux que tu nommes.
Allons ! nous les trouverons devant les portes, au milieu des gardes; car
c'est là que j'ai ordonné qu'ils se réunissent.Et
le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit :- Nul
d'entre les Argiens ne s'irritera contre lui et ne résistera à
ses exhortations et à ses ordres.Ayant ainsi parlé, il
se couvrit la poitrine d'une tunique, attacha de belles sandales à
ses pieds robustes, agrafa un manteau fait d'une double laine pourprée,
saisit une forte lance à pointe d'airain et s'avança vers
les nefs des Akhaiens cuirassés. Et le cavalier Gérennien
Nestôr, parlant à haute voix, éveilla Ulysse égal
à Zeus en prudence; et celui-ci, aussitôt qu'il eut entendu,
sortit de sa tente et leur dit :- Pourquoi errez-vous seuls auprès
des nefs, à travers le camp, au milieu de la nuit divine ? Quelle
nécessité si grande vous y oblige ?Et le cavalier Gérennien
Nestôr lui répondit :- Laertiade, issu de Zeus, subtil Ulysse,
ne t'irrite pas. Une profonde inquiétude trouble les Akhaiens. Suisnous
donc et éveillons chaque chef, afin de délibérer s'il
faut fuir ou combattre.Il parla ainsi, et le subtil Ulysse, étant
rentré sous sa tente, jeta un bouclier éclatant sur ses épaules
et revint à eux. Et ils se rendirent auprès du Tydéide
Diomèdès, et ils le virent hors de sa tente avec ses armes.
Et ses compagnons dormaient autour, le bouclier sous la tête. Leurs
lances étaient plantées droites, et l'airain brillait comme
l'éclair de Zeus. Et le héros dormait aussi, couché
sur la peau d'un bœuf sauvage, un tapis splendide sous la tête. Et
le cavalier Gérennien Nestôr, s'approchant, le poussa du pied
et lui parla rudement :- Lève-toi, fils de Tydeus ! Pourquoi dors-tu
pendant cette nuit ? N'entends-tu pas les Troyens, dans leur camp, sur
la hauteur, non loin des nefs ? Peu d'espace nous sépare d'eux.Il
parla ainsi, et Diomèdès, sortant aussitôt de son repos,
lui répondit par ces paroles ailées :- Tu ne te ménages
pas assez, vieillard. Les jeunes fils des Akhaiens ne peuvent-ils aller
de tous côtés dans le camp éveiller chacun des Rois
? Vieillard, tu es infatigable, en vérité.Et le cavalier
Gérennien Nestôr lui répondit :- Certes, ami, tout
ce que tu as dit est très sage. J'ai des guerriers nombreux et des
fils irréprochables. Un d'entre eux aurait pu parcourir le camp.
Mais une dure nécessité assiège les Akhaiens; la vie
ou la mort des Argiens est sur le tranchant de l'épée. Viens
donc, et, si tu me plains, car tu es plus jeune que moi, éveille
l'agile Aias et le fils de Phyleus.Il parla ainsi et Diomèdès,
se couvrant les épaules de la peau d'un grand lion fauve, prit une
lance, courut éveiller les deux Rois et les amena. Et bientôt
ils arrivèrent tous au milieu des gardes, dont les chefs ne dormaient
point et veillaient en armes, avec vigilance. Comme des chiens qui gardent
activement des brebis dans l'étable, et qui, entendant une bête
féroce sortie des bois sur les montagnes, hurlent contre elle au
milieu des cris des pâtres; de même veillaient les gardes,
et le doux sommeil n'abaissait point leurs paupières pendant cette
triste nuit; mais ils étaient tournés du côté
de la plaine, écoutant si les Troyens s'avançaient. Et le
vieillard Nestôr, les ayant vus, en fut réjoui; et, les félicitant,
il leur dit en paroles ailées :- C'est ainsi, chers enfants, qu'il
faut veiller. Que le sommeil ne saisisse aucun d'entre vous, de peur que
nous ne soyons le jouet de l'ennemi.Ayant ainsi parlé, il passa
le fossé, et les rois Argiens convoqués au conseil le suivirent,
et, avec eux, Mèrionès et l'illustre fils de Nestôr,
appelés à délibérer aussi. Et, lorsqu'ils eurent
passé le fossé, ils s'arrêtèrent en un lieu
d'où l'on voyait le champ de bataille, là où le robuste
Hector, ayant défait les Argiens, avait commencé sa retraite
dès que la nuit eut répandu ses ténèbres. Et
c'est là qu'ils délibéraient entre eux. Et le cavalier
Gérennien Nestôr parla ainsi le premier :- Ô amis,
quelque guerrier, sûr de son cœur audacieux, veut-il aller au milieu
des Troyens magnanimes ? Peut-être se saisirait-il d'un ennemi sorti
de son camp, ou entendrait-il les Troyens qui délibèrent
entre eux, soit qu'ils veuillent rester loin des nefs, soit qu'ils ne veuillent
retourner dans leur ville, qu'ayant dompté les Akhaiens. Il apprendrait
tout et reviendrait vers nous, sans blessure, et il aurait une grande gloire
sous l'Ouranos, parmi les hommes, ainsi qu'une noble récompense.
Les chefs qui commandent sur nos nefs, tous, tant qu'ils sont, lui donneraient,
chacun, une brebis noire allaitant un agneau, et ce don serait sans égal;
et toujours il serait admis à nos repas et à nos fêtes.Il
parla ainsi, et tous restèrent muets, mais le brave Diomèdès
répondit :- Nestôr, mon cœur et mon esprit courageux me
poussent à entrer dans le camp prochain des guerriers ennemis; mais,
si quelque héros veut me suivre, mon espoir sera plus grand et ma
confiance sera plus ferme. Quand deux hommes marchent ensemble, l'un conçoit
avant l'autre ce qui est utile. Ce n'est pas qu'un seul ne le puisse, mais
son esprit est plus lent et sa résolution est moindre.Il parla
ainsi, et beaucoup voulurent le suivre : les deux Aias, nourrissons d'Arès,
et le fils de Nestôr, et Mèrionès, et l'Atréide
Ménélas illustre par sa lance. Uaudacieux Ulysse voulut aussi
pénétrer dans le camp des Troyens. Et le roi des hommes,
Agamemnôn, parla ainsi au milieu d'eux :- Tydéide Diomèdès,
le plus cher à mon âme, choisis, dans le meilleur de ces héros,
le compagnon que tu Voudras, puisque tous s'offrent à toi; mais
ne néglige point, par respect, le plus robuste pour un plus faible,
même s'il était un roi plus puissant.Il parla ainsi, et
il craignait pour le blond Ménélas mais le brave Diomèdès
répondit :- Puisque tu m'ordonnes de choisir moi-même un
compagnon, comment pourrais-je oublier le divin Ulysse qui montre dans
tous les travaux un cœur irréprochable et un esprit viril, et qui
est aimé de Pallas Athéna ? S'il m'accompagne, nous reviendrons
tous deux du milieu des flammes, car il est plein d'intelligence.Et le
patient et divin Ulysse lui répondit :- Tydéide Diomèdès,
ne me loue ni ne me blâme outre mesure. Tu parles au milieu des Argiens
qui me connaissent. Allons ! la nuit passe; déjà l'aube est
proche; les étoiles s'inclinent. Les deux premières parties
de la nuit se sont écoulées, et la troisième seule
nous reste.Ayant ainsi parlé, ils se couvrirent de leurs lourdes
armes. Thrasymèdès, ferme au combat, donna au Tydéide
une épée à deux tranchants, car la sienne était
restée sur les nefs, et un bouclier. Et Diomèdès mit
sur sa tête un casque fait d'une peau de taureau, terne et sans crinière,
tel qu'en portaient les plus jeunes guerriers. Et Mèrionès
donna à Ulysse un arc, un carquois et une épée. Et
le Laertiade mit sur sa tête un casque fait de peau, fortement lié,
en dedans, de courroies, que les dents blanches d'un sanglier hérissaient
de toutes parts au dehors, et couvert de poils au milieu. Autolykos avait
autrefois enlevé ce casque dans Eléôn, quand il força
la solide demeure d'Amyntôr Orménide; et il le donna, dans
Skandéia, au Kythérien Amphidamas; et Amphidamas le donna
à son hôte Molos, et Molos à son fils Mèrionès.
Maintenant Ulysse le mit sur sa tête.Et après avoir revêtu
leurs armes, les deux guerriers partirent, quittant les autres chefs. Et
Pallas Athéna envoya, au bord de la route, un héron propice,
qu'ils ne virent point dans la nuit obscure, mais qu'ils entendirent crier.
Et Ulysse, tout joyeux, pria Athéna :- Entends-moi, fille de Zeus
tempétueux, toi qui viens à mon aide dans tous mes travaux,
et à qui je ne cache rien de tout ce que je fais. À cette
heure, sois-moi favorable encore, Athéna ! Accorde-nous de revenir
vers nos nefs illustres, ayant accompli une grande action qui soit amère
aux Troyens.Et le brave Diomèdès la pria aussi :- Entends-moi,
fille indomptée de Zeus ! Protège-moi maintenant, comme tu
protégeas le divin Tydeus, mon père, dans Thèbè,
où il fut envoyé par les Akhaiens. Il laissa les Akhaiens
cuirassés sur les bords de l'Asôpos; et il portait une parole
pacifique aux Kadméiens; mais, au retour, il accomplit des actions
mémorables, avec ton aide, Déesse, qui le protégeais
! Maintenant, sois-moi favorable aussi, et je te sacrifierai une génisse
d'un an, au large front, indomptée, car elle n'aura jamais été
soumise au joug. Et je te la sacrifierai, en répandant de l'or sur
ses comes.Ils parlèrent ainsi en priant, et Pallas Athéna
les entendit. Et, après qu'ils eurent prié la fille du grand
Zeus, ils s'avancèrent comme deux lions, à travers la nuit
épaisse et le carnage et les cadavres et les armes et le sang noir.Mais
Hector aussi n'avait point permis aux Troyens magnanimes de dormir; et
il avait convoqué les plus illustres des chefs et des princes, et
il délibérait prudemment avec eux :Qui d'entre vous méritera
une grande récompense, en me promettant d'accomplir ce que je désire
? Cette récompense sera suffisante. Je lui donnerai un char et deux
chevaux au beau col, les meilleurs entre tous ceux qui sont auprès
des nefs rapides des Akhaiens. Il remporterait une grande gloire celui
qui oserait approcher des nefs rapides, et reconnaître si les Argiens
veillent toujours devant les nefs, ou si, domptés par nos mains,
ils se préparent à fuir et ne veulent plus même veiller
pendant la nuit, accablés par la fatigue.Il parla ainsi, et tous
restèrent muets. Et il y avait, parmi les Troyens, Dolôn,
fils d'Eumèdos, divin héraut, riche en or et en airain. Dolôn
n'était point beau, mais il avait des pieds agiles; et c'était
un fils unique avec cinq sœurs. Il se leva, et il dit à Hector et
aux Troyens :- Hector, mon cœur et mon esprit courageux me poussent à
aller vers les nefs rapides, à la découverte; mais lève
ton sceptre et jure que tu me donneras les chevaux et le char orné
d'airain qui portent l'irréprochable Pèléiôn.
Je ne te serai point un espion inhabile et au-dessous de ton attente. J'irai
de tous côtés dans le camp, et je parviendrai jusqu'à
la nef d'Agamemnôn, où, sans doute, les premiers d'entre les
rois délibèrent s'il faut fuir ou combattre.Il parla ainsi,
et le Priamide saisit son sceptre et fit ce serment :- Que l'Epoux de
Hèrè, Zeus au grand bruit, le sache : nul autre guerrier
Troyen ne sera jaimais traîné par ces chevaux, car ils
n'illustreront que toi seul, selon ma promesse.Il parla ainsi, jurant
un vain serment, et il excita Dolôn. Et celui-ci jeta aussitôt
sur ses épaules un arc recourbé, se couvrit de la peau d'un
loup blanc, mit sur sa tête un casque de peau de belette, et prit
une lance aiguë. Et il s'avança vers les nefs, hors du camp;
mais il ne devait point revenir des nefs rendre compte à Hector
de son message. Lorsqu'il eut dépassé la foule des hommes
et des chevaux, il courut rapidement. Et le divin Ulysse le vit arriver
et dit à Diomèdès :- Ô Diomèdès,
cet homme vient du camp ennemi. Je ne sais s'il veut espionner nos nefs,
ou dépouiller quelque cadavre parmi les morts. Laissons-le nous
dépasser un peu dans la plaine, et nous le poursuivrons, et nous
le prendrons aussitôt. S'il court plus rapidement que nous, pousse-le
vers les nefs, loin de son camp, en le menaçant de ta lance, afin
qu'il ne se réfugie point dans la Ville.Ayant ainsi parlé,
ils se cachèrent hors du chemin parmi les cadavres, et le Troyen
les dépassa promptement dans son imprudence. Et il s'était
à peine éloigné de la longueur d'un sillon que tracent
deux mules, qui valent mieux que les bœufs pour tracer un sillon dans une
terre dure, que les deux guerriers le suivirent. Et il les entendit, et
il s'arrêta inquiet. Et il pensait dans son esprit que ses compagnons
accouraient pour le rappeler par l'ordre de Hector; mais à une portée
de trait environ, il reconnut des guerriers ennemis, et agitant ses jambes
rapides, il prit la fuite, et les deux Argiens le poussaient avec autant
de hâte.Ainsi que deux bons chiens de chasse, aux dents aiguës,
poursuivent de près, dans un bois, un faon ou un lièvre qui
les devance en criant, ainsi le Tydéide et Ulysse, le destructeur
de citadelles, poursuivaient ardemment le Troyen , en le rejetant loin
de son camp. Et, comme il allait bientôt se mêler aux gardes
en fuyant vers les nefs, Athéna donna une plus grande force au Tydéide,
afin qu'il ne frappât point le second coup, et qu'un des Akhaiens
cuirassés ne pût se glorifier d'avoir fait la première
blessure. Et le robuste Diomèdès, agitant sa lance, parla
ainsi :- Arrête, ou je te frapperai de ma lance, et je ne pense
pas que tu évites longtemps de recevoir la dure mort de ma main.Il
parla ainsi et fit partir sa lance qui ne perça point le Troyen
; mais la pointe du trait effleura seulement l'épaule droite et
s'enfonça en terre. Et Dolôn s'arrêta plein de crainte,
épouvanté, tremblant, pâle, et ses dents claquaient.Et
les deux guerriers, haletants, lui saisirent les mains, et il leur dit
en pleurant :- Prenez-moi vivant. Je me rachèterai. J'ai dans
mes demeures de l'or et du fer propre à être travaillé.
Pour mon affranchissement, mon père vous en donnera la plus grande
part, s'il apprend que je suis vivant sur les nefs des Akhaiens.Et le
subtil Ulysse lui répondit :- Prends courage, et que la mort ne
soit pas présente à ton esprit; mais dis-moi la vérité.
Pourquoi viens-tu seul, de ton camp, vers les nefs, par la nuit obscure,
quand tous les hommes mortels sont endormis ' ? Serait-ce pour dépouiller
les cadavres parmi les morts, ou Hector t'a-t-il envoyé observer
ce qui se passe auprès des nefs creuses, ou viens-tu de ton propre
mouvement ?Et Dolôn, dont les membres tremblaient, leur répondit
: - Hector, contre ma volonté, m'a poussé à ma ruine.
Ayant promis de me donner les chevaux aux sabots massifs de l'illustre
Pèléiôn et son char orné d'airain, il m'a ordonné
d'aller et de m'approcher, pendant la nuit obscure et rapide, des guerriers
ennemis, et de voir s'ils gardent toujours leurs nefs rapides, ou si, domptés
par nos mains, vous délibérez, prêts à fuir,
et ne pouvant même plus veiller, étant rompus de fatigue.Et
le subtil Ulysse, en souriant, lui répondit :- Certes, tu espérais,
dans ton esprit, une grande récompense, en désirant les chevaux
du brave Aiakide, car ils ne peuvent être domptés et conduits
par des guerriers mortels, sauf par Achille qu'une mère immortelle
a enfanté. Mais dis-moi la vérité. Où as-tu
laissé Hector, prince des peuples ? Où sont ses armes belliqueuses
et ses chevaux ? Où sont les sentinelles et les tentes des autres
Troyens ? Dis-nous s'ils délibèrent entre eux, soit qu'ils
aient dessein de rester où ils sont, loin des nefs, soit qu'ils
désirent ne rentrer dans la Ville qu'après avoir dompté
les Akhaiens.Et Dolôn, fils d'Eumèdos, lui répondit
:- Je te dirai toute la vérité. Hector, dans le conseil,
délibère auprès du tombeau du divin Ilos, loin du
bruit. U n'y a point de gardes autour du camp, car tous les Troyens veillent
devant leurs feux, pressés par la nécessité et s'excitant
les uns les autres; mais les Alliés, venus de diverses contrées,
dorment tous, se fiant à la vigilance des Troyens, et n'ayant avec
eux ni leurs enfants, ni leurs femmes.Et le subtil Ulysse lui dit :-
Sont-ils mêlés aux braves Troyens, ou dorment-ils à
l'écart ? Parle clairement, afin que je comprenne.Et Dolôn,
fils d'Eumèdos, lui répondit :- Je te dirai toute la vérité.
Auprès de la mer sont les Kariens, les Paiones aux arcs recourbés,
les Léléges, les Kaukônes et les divins Pélasges;
du côté de Thymbrè sont les Lykiens, les Mysiens orgueilleux,
les cavaliers Phrygiens et les Maiones qui combattent sur des chars. Mais
pourquoi me demandez-vous ces choses ? Si vous désirez entrer dans
le camp des Troyens, les Thrèkiens récemment arrivés
sont à l'écart, aux extrémités du camp, et
leur roi, Rhèsos Eionéide, est avec eux. J'ai vu ses grands
et magnifiques chevaux. Ils sont plus blancs que la neige, et semblables
aux vents quand ils courent. Et j'ai vu son char orné d'or et d'argent,
et ses grandes armes d'or, admirables aux yeux, et qui conviennent moins
à des hommes mortels qu'aux Dieux qui vivent toujours. Maintenant,
conduisez-moi vers vos nefs rapides, ou, m'attachant avec des liens solides,
laissez-moi ici jusqu'à votre retour, quand vous aurez reconnu si
j'ai dit la vérité ou si j'ai menti.Et le robuste Diomèdès,
le regardant d'un œil sombre, lui répondit :- Dolôn, ne
pense pas m'échapper, puisque tu es tombé entre nos mains,
bien que tes paroles soient bonnes. Si nous acceptons le prix de ton affranchissement,
et si nous te renvoyons, certes, tu reviendras auprès des nefs rapides
des Akhaiens, pour espionner ou combattre; mais, si tu perds la vie, dompté
par mes mains, tu ne nuiras jamais plus aux Argiens.Il parla ainsi, et
cormne Dolôn le suppliait en lui touchant la barbe de la main, il
le frappa brusquement de son épée au milieu de la gorge et
trancha les deux muscles. Et le Troyen parlait encore quand sa tête
tomba dans la poussière. Et ils arrachèrent le casque de
peau de belette, et la peau de loup, et l'arc flexible et la longue lance.
Et le divin Ulysse, les soulevant vers le ciel, les voua, en priant, à
la dévastatrice Athéna.- Réjouis-toi de ces armes,
Déesse ! Nous t'invoquons, toi qui es la première entre tous
les Olympiens immortels. Conduis-nous où sont les guerriers Thrèkiens,
leurs chevaux et leurs tentes.Il parla ainsi, et, levant les bras, il
posa ces armes sur un tamaris qu'il marqua d'un signe en nouant les roseaux
et les larges branches, afin de les reconnaître au retour, dans la
nuit noire.Et ils marchèrent ensuite à travers les armes
et la plaine sanglante, et ils parvinrent bientôt aux tentes des
guerriers Mrèkiens. Et ceux-ci dormaient, rompus de fatigue; et
leurs belles armes étaient couchées à terre auprès
d'eux, sur trois rangs. Et, auprès de chaque homme, il y avait deux
chevaux. Et, au milieu, donnait Rhèsos, et, auprès de lui,
ses chevaux rapides étaient attachés avec des courroies,
derrière le char.Et Ulysse le vit le premier, et il le montra
à Diomèdès :- Diomèdès, voici l'homme
et les chevaux dont nous a parlé Dolôn que nous avons tué.
Allons ! use de ta force et sers-toi de tes armes. Détache ces chevaux,
ou je le ferai moi-même si tu préfères.Il parla ainsi,
et Athéna aux yeux clairs donna une grande force à Diomèdès.
Et il tuait çà et là; et ceux qu'il frappait de l'épée
gémissaient, et la terre ruisselait de sang. Comme un lion, tombant
au milieu de troupeaux sans gardiens, se rue sur les chèvres et
les brebis; ainsi le fils de Tydeus se rua sur les Thrèkiens, jusqu'à
ce qu'il en eût tué douze. Et dès que le Tydéide
avait frappé, Ulysse, qui le suivait, traînait à l'écart
le cadavre par les pieds, pensant dans son esprit que les chevaux aux belles
crinières passeraient plus librement, et ne s'effaroucheraient point,
n'étant pas accoutumés à marcher sur les morts. Et,
lorsque le fils de Tydeus s'approcha du roi, ce fut le treizième
qu'il priva de sa chère âme. Et sur la tête de Rhèsos,
qui râlait, un Songe fatal planait cette nuit-là, sous la
forme de l'Oinéide, et par la volonté d'Athéna.Cependant
le patient Ulysse détacha les chevaux aux sabots massifs, et, les
liant avec les courroies, il les conduisit hors du camp, les frappant de
son arc, car il avait oublié de saisir le fouet étincelant
resté dans le beau char. Et, alors, il siffla pour avertir le divin
Diomèdès. Et celui-ci délibérait dans son esprit
si, avec plus d'audace encore, il n'entraînerait point, par le timon,
le char où étaient déposées les belles armes,
ou s'il arracherait la vie à un plus grand nombre de Thrèkiens.
Pendant qu'il délibérait ainsi dans son esprit, Athéna
s'approcha et lui dit :- Songe au retour, fils du magnanime Tydeus, de
peur qu'un Dieu n'éveille les Troyens et que tu ne sois contraint
de fuir vers les nefs creuses.Elle parla ainsi, et il comprit les paroles
de la Déesse, et il sauta sur les chevaux, et Ulysse les frappa
de son arc, et ils volaient vers les nefs rapides des Akhaiens. Mais Apollon
à l'arc d'argent de ses yeux perçants vit Athéna auprès
du fils de Tydeus. Irrité, il entra dans le camp des Troyens et
réveilla le chef Thrèkien Hippokoôn, brave parent de
Rhèsos. Et celui-là, se levant, vit déserte la place
où étaient les chevaux rapides, et les hommes palpitant dans
leur sang; et il gémit, appelant son cher compagnon par son nom.
Et une immense clameur s'éleva parmi les Troyens qui accouraient;
et ils s'étonnaient de cette action audacieuse, et que les hommes
qui l'avaient accomplie fussent retournés sains et saufs vers les
nefs creuses.Et quand ceux-ci furent arrivés là où
ils avaient tué l'espion de Hector, Ulysse, cher à Zeus,
arrêta les chevaux rapides. Et le Tydéide, sautant à
terre, remit aux mains d'Ulysse les dépouilles sanglantes, et remonta.
Et ils excitèrent les chevaux qui volaient avec ardeur vers les
nefs creuses. Et, le premier, Nestôr entendit leur bruit et dit :-
Ô amis, chefs et princes des Argiens, mentirai-je ou dirai-je vrai
? Mon cœur m'ordonne de parler. Le galop de chevaux rapides frappe mes
oreilles. Plaise aux Dieux que, déjà, Ulysse et le robuste
Diomèdès aient enlevé aux Troyens des chevaux aux
sabots massifs; mais je crains avec véhémence, dans mon esprit,
que les plus braves des Argiens n'aient pu échapper à la
foule des Troyens !Il avait à peine parlé, et les deux
Rois arrivèrent et descendirent. Et tous, pleins de joie, les saluèrent
de la main, avec des paroles flatteuses. Et, le premier, le cavalier Gérennien
Nestôr les interrogea :- Dis-moi, Ulysse comblé de louanges,
gloire des Akhaiens, comment avez-vous enlevé ces chevaux ? Est-ce
en entrant dans le camp des Troyens, ou avez-vous rencontré un Dieu
qui vous en ait fait don ? Ils sont semblables aux rayons de Hélios
! Je me mêle, certes, toujours aux Troyens, et je ne pense pas qu'on
m'ait vu rester auprès des nefs, bien que je sois vieux; mais je
n'ai jamais vu de tels chevaux. Je soupçonne qu'un Dieu vous les
a donnés, car Zeus qui amasse les nuées vous aime tous deux,
et Athéna aux yeux clairs, fille de Zeus tempêtueux, vous
aime aussi.Et le subtil Ulysse lui répondit :- Nestôr
Nèlèiade, gloire des Akhaiens, sans doute un Dieu, s'il l'eût
voulu, nous eût donné des chevaux même au-dessus de
ceux-ci, car les Dieux peuvent tout mais ces chevaux, sur lesquels tu m'interroges,
ô vieillard, sont thrèkiens et arrivés récemment.
Le hardi Diomèdès a tué leur Roi et douze des plus
braves compagnons de celui-ci. Nous avons tué, non loin des nefs,
un quatorzième guerrier, un espion que Hector et les illustres Troyens
envoyaient dans notre camp.Il parla ainsi, joyeux, et fit sauter le fossé
aux chevaux. Et les autres chefs Argiens, joyeux aussi, vinrent jusqu'à
la tente solide du Tydéide. Et ils attachèrent, avec de bonnes
courroies, les étalons thrùkiens à la crèche
devant laquelle les rapides chevaux de Diomèdès se tenaient,
broyant le doux froment. Et Ulysse posa les dépouilles sanglantes
de Dolôn sur la poupe de sa nef, pour qu'elles fussent vouées
à Athéna. Et tous deux, étant entrés dans la
mer pour enlever leur sueur, lavèrent leurs jambes, leurs cuisses
et leurs épaules. Et après que l'eau de la mer eut enlevé
leur sueur et qu'ils se furent ranimés, ils entrèrent dans
des baignoires polies. Et, s'étant parfumés d'une huile épaisse,
ils s'assirent pour le repas du matin, puisant dans un plein kratère
pour faire, en honneur d'Athéna, des libations de vin doux.Chant
11 :Eôs quitta le lit du brillant Tithôn, afin de porter
la lumière aux Immortels et aux vivants. Et Zeus envoya Eris vers
les nefs rapides des Akhaiens, portant dans ses mains le signe terrible
de la guerre. Et elle s'arrêta sur la nef large et noire d'Ulysse,
qui était au centre, pour que son cri fût entendu de tous
côtés, depuis les tentes du Télamônien Aias jusqu'à
celles d'Achille; car ceux-ci, confiants dans leur courage et la force
de leurs mains, avaient placé leurs nefs égales aux deux
extrémités du camp. De ce lieu, la Déesse poussa un
cri retentissant et horrible qui souffla au cœur de chacun des Akhaiens
un ardent désir de guerroyer et de combattre sans relâche.
Et, aussitôt, la guerre leur fut plus douce que le retour, sur les
nefs creuses, dans la terre bien-aimée de la patrie.Et l'Atréide,
élevant la voix, ordonna aux Argiens de s'armer; et lui-même
se couvrit de l'airain éclatant. Et, d'abord, il entoura ses jambes
de belles knèmides retenues par des agrafes d'argent. Ensuite, il
ceignit sa poitrine d'une cuirasse que lui avait autrefois donnée
Kinyrès, son hôte. Kinyrès, ayant appris, dans Kypros,
par la renommée, que les Akhaiens voguaient vers Ilios, sur leurs
nefs, avait fait ce présent au Roi. Et cette cuirasse avait dix
cannelures en émail noir, douze en or, vingt en étain. Et
trois dragons azurés s'enroulaient jusqu'au col, semblables aux
Iris que le Kroniôn fixa dans la nuée pour être un signe
aux vivants.Et il suspendit à ses épaules l'épée
où étincelaient des clous d'or dans la gaîne d'argent
soutenue par des courroies d'or. Il s'abrita tout entier sous un beau bouclier
aux dix cercles d'airain et aux vingt bosses d'étain blanc, au milieu
desquelles il y en avait une d'émail noir où s'enroulait
Gorgô à l'aspect effrayant et aux regards horribles. Auprès
étaient la Crainte et la Terreur. Et ce bouclier était suspendu
à une courroie d'argent où s'enroulait un dragon azuré
dont le col se terminait en trois têtes. Et il mit un casque chevelu
orné de quatre cônes et d'aigrettes de crin qui s'agitaient
terriblement. Et il prit deux lances solides aux pointes d'airain qui brillaient
jusqu'à l'Ouranos. Et Athènaiè et Hèrè
éveillèrent un grand bruit pour honorer le Roi de la riche
Mykènè.Et les chefs ordonnèrent aux conducteurs
des chars de retenir les chevaux auprès du fossé, tandis
qu'ils se ruaient couverts de leurs armes. Et une immense clameur s'éleva
avant le jour. Et les chars et les chevaux, rangés auprès
du fossé, suivaient à peu de distance les guerriers; ceux-ci
les précédèrent, et le cruel Kronide excita un grand
tumulte et fit pleuvoir du haut de l'Aithèr des rosées teintes
de sang, en signe qu'il allait précipiter chez Aidés une
foule de têtes illustres.De leur côté, les Troyens
se rangeaient sur la hauteur autour du grand Hector, de l'irréprochable
Polydamas, d'Ainéias qui, dans Ilios, était honoré
comme un dieu par les Troyens, des trois Anténorides, Polybos, le
divin Agènôr et le jeune Akamas, semblable aux Immortels.Et,
entre les premiers combattants, Hector portait son bouclier poli. De même
qu'une étoile désastreuse s'éveille, brillante, et
s'avance à travers les nuées obscures, de même Hector
apparaissait en tête des premiers combattants, ou au milieu d'eux,
et leur commandant à tous; et il resplendissait, couvert d'airain,
pareil à l'éclair du Père Zeus tempétueux.Et,
comme deux troupes opposées de moissonneurs qui tranchent les gerbes
dans le champ d'un homme riche, les Troyens et les Akhaiens s'entre-tuaient,
se ruant les uns contre les autres, oublieux de la fuite funeste, inébranlables
et tels que des loups.Et la désastreuse Eris se réjouissait
de les voir, car, seule de tous les Dieux, elle assistait au combat. Et
les autres Immortels étaient absents, et chacun d'eux était
assis, tranquille dans sa belle demeure, sur les sommets de l'Olympes.
Et ils blâmaient le Kroniôn qui amasse les noires nuées,
parce qu'il voulait donner une grande gloire aux Troyens. Mais le Père
Zeus, assis à l'écart, ne s'inquiétait point d'eux.
Et il siégeait, plein de gloire, regardant la ville des Troyens
et les nefs des Akhaiens, et l'éclat de l'airain, et ceux qui reculaient,
et ceux qui s'élançaient.Tant que l'aube dura et que le
jour sacré prit de la force, les traits sifflèrent des deux
côtés et les hommes moururent; mais, vers l'heure où
le bûcheron prend son repas, dans les gorges de la montagne, et que,
les bras rompus d'avoir coupé les grands arbres, et le cœur défaillant,
il ressent le désir d'une douce nourriture, les Danaens, s'exhortant
les uns les autres, rompirent les phalanges. Et Agamemnôn bondit
le premier et tua le guerrier Bianôr, prince des peuples, et son
compagnon Oileus qui conduisait les chevaux. Et celui-ci, sautant du char,
lui avait fait face. Et l'Atréide, comme il sautait, le frappa au
front de la lance aiguë, et le casque épais ne résista
point à l'airain qui y pénétra, brisa le crâne
et traversa la cervelle du guerrier qui s'élançait. Et le
roi des hommes, Agamemnôn, les abandonna tous deux en ce lieu, après
avoir arraché leurs cuirasses étincelantes.Puis, il s'avança
pour tuer Isos et Antiphos, deux fils de Priame, l'un bâtard et l'autre
légitime, montés sur le même char. Et le bâtard
tenait les rênes, et l'illustre Antiphos combattait. Achille les
avait autrefois saisis et liés avec des branches d'osier, sur les
sommets de l'Ida, comme ils paissaient leurs brebis; et il avait accepté
le prix de leur affranchissement. Mais voici que l'Atréide Agamemnôn
qui commandait au loin perça Isos d'un coup de lance au-dessus de
la mamelle, et, frappant Antiphos de l'épée auprès
de l'oreille, le renversa du char. Et, comme il leur arrachait leurs belles
armes, il les reconnut, les ayant vus auprès des nefs, quand Achille
aux pieds rapides les y avait amenés des sommets de l'Ida.Ainsi
un lion brise aisément, dans son antre, les saisissant avec ses
fortes dents, les faibles petits d'une biche légère, et arrache
leur âme délicate. Et la biche accourt, mais elle ne peut
les secourir, car une profonde terreur la saisit; et elle s'élance
à travers les fourrés de chênes des bois, effarée
et suant d'épouvante devant la fureur de la puissante bête
féroce. De même nul ne put conjurer la perte des Priamides,
et tous fuyaient devant les Argiens.Et le roi Agamemnon saisit sur le
même char Peisandros et le brave Hippolokhos, fils tous deux du belliqueux
Antimakhos. Et celui-ci, ayant accepté l'or et les présents
splendides d'Alexandre, n'avait pas permis que Hélène fût
rendue au brave Ménélas. Et comme l'Atréide se ruait
sur eux, tel qu'un lion, ils furent troublés; et, les souples rênes
étant tombées de leurs mains, leurs chevaux rapides les emportaient.
Et, prosternés sur le char, ils suppliaient Agamemnôn :-
Prends-nous vivants, fils d'Atreus, et reçois le prix de notre affranchissement.
De nombreuses richesses sont amassées dans les demeures d'Antimakhos,
l'or, l'airain et le fer propre à être travaillé. Notre
père t'en donnera la plus grande partie pour notre affranchissement,
s'il apprend que nous sommes vivants sur les nefs des Akhaiens.En pleurant,
ils adressaient au Roi ces douces paroles, mais ils entendirent une dure
réponse :- Si vous êtes les fils du brave Antimakhos qui,
autrefois, dans l'agora des Troyens, conseillait de tuer nos envoyés,
Ménélas et le divin Ulysse, et de ne point les laisser revenir
vers les Akhaiens, maintenant vous allez payer l'injure de votre père.Il
parla ainsi, et, frappant de sa lance Peisandros à la poitrine,
il le renversa dans la poussière, et, comme Hippolokhos sautait,
il le tua à terre; et, lui coupant les bras et le cou, il le fit
rouler comme un tronc mort à travers la foule. Et il les abandonna
pour se ruer sur les phalanges en désordre, suivi des Akhaiens aux
belles knèmides. Et les piétons tuaient les piétons
qui fuyaient, et les cavaliers tuaient les cavaliers. Et, sous leurs pieds,
et sous les pieds sonores des chevaux, une grande poussière montait
de la plaine dans l'air. Et le roi Agamemnôn allait, tuant toujours
et excitant les Argiens.Ainsi, quand la flamme désastreuse dévore
une épaisse forêt, et quand le vent qui tourbillonne l'active
de tous côtés, les arbres tombent sous l'impétuosité
du feu. De même, sous l'Atréide Agamemnon, tombaient les têtes
des Troyens en fuite. Les chevaux entraînaient, effarés, la
tête haute, les chars vides à travers les rangs, et regrettaient
leurs conducteurs irréprochables qui gisaient contre terre, plus
agréables aux oiseaux carnassiers qu'à leurs femmes.Et
Zeus conduisit Hector loin des lances, loin de la poussière, loin
du carnage et du sang. Et l'Atréide, excitant les Danaens, poursuivait
ardemment l'ennemi. Et les Troyens, auprès du tombeau de l'antique
Dardanide Ilos, se précipitaient dans la plaine, désirant
rentrer dans la Ville. Et ils approchaient du figuier, et l'Atréide
les poursuivait, baignant de leur sang ses mains rudes, et poussant des
cris. Et, lorsqu'ils furent parvenus au Hêtre et aux portes Skaies,
ils s'arrêtèrent, s'attendant les uns les autres. Et la multitude
fuyait dispersée à travers la plaine, comme un troupeau de
vaches qu'un lion, brusquement survenu, épouvante au milieu de la
nuit; mais une seule d'entre elles meurt chaque fois. Le lion, l'ayant
saisie de ses fortes dents, lui brise le cou, boit son sang et dévore
ses entrailles. Ainsi l'Atréide Agamemnôn les poursuivait,
tuant toujours le dernier; et ils fuyaient. Un grand nombre d'entre eux
tombait, la tête la première, ou se renversait du haut des
chars sous les mains de l'Atréide dont la lance était furieuse.
Mais, quand on fut parvenu à la Ville et à ses hautes murailles,
le Père des hommes et des Dieux descendit de l'Ouranos sur les sommets
de l'Ida aux sources abondantes, avec la foudre aux mains, et il appela
la Messagère Iris aux ailes d'or :- Va ! rapide Iris, et dis à
Hector qu'il se tienne en repos et qu'il ordonne au reste de l'année
de combattre l'ennemi aussi longtemps qu'il verra le Prince des peuples,
Agamemnôn, se jeter furieux aux premiers rangs et rompre les lignes
des guerriers. Mais, dès que l'Atréide, frappé d'un
coup de lance ou blessé d'une flèche, remontera sur son char,
je rendrai au Praimide la force de tuer; et il tuera, étant parvenu
aux nefs bien construites, jusqu'à ce que Hélios tombe et
que la nuit sacrée s'élève.Il parla ainsi, et la
rapide Iris aux pieds prompts comme le vent lui obéit. Et elle descendit
des sommets de l'Ida vers la sainte Ilios, et elle trouva le fils du belliqueux
Priame, le divin Hector, debout sur son char solide. Et Iris aux pieds
rapides s'approcha et lui dit :- Fils de Priame, Hector, égal
à Zeus en sagesse, le Père Zeus m'envoie te dire ceci : Tiens-toi
en repos, et ordonne au reste de l'armée de combattre l'ennemi,
aussi longtemps que tu verras le Prince des peuples, Agamemnôn, se
jeter furieux aux premiers rangs des combattants et rompre les lignes des
guerriers; mais dès que l'Atréide, frappé d'un coup
de lance ou blessé d'une flèche, remontera sur son char,
Zeus te rendra la force de tuer, et tu tueras, étant parvenu aux
nefs bien construites, jusqu'à ce que Hélios tombe et que
la nuit sacrée s'élève.Ayant ainsi parlé,
Iris aux pieds rapides disparut. Et Hector, sautant du haut de son char,
avec ses armes, et agitant ses lances aiguës, courut de tous côtés
à travers l'armée, l'excitant au combat. Et les Troyens,
se retournant, firent face aux Akhaiens. Et les Argiens s'arrêtèrent,
serrant leurs phalanges pour soutenir le combat; mais Agamemnôn se
rua en avant, voulant combattre le premier.Dites-moi maintenant, Muses
qui habitez les demeures Ouraniennes, celui des Troyens ou des illustres
Alliés qui s'avança le premier contre Agamemnôn. Ce
fut Iphidamas Anténoride, grand et robuste, élevé
dans la fertile Thrèkiè, nourrice de brebis. Et son aïeul
maternel Kisseus, qui engendra Théanô aux belles joues, l'éleva
tout enfant dans ses demeures; et quand il eut atteint la glorieuse puberté,
il le retint en lui donnant sa fille pour femme. Et quand le jeune guerrier
apprit l'arrivée des Akhaiens, il quitta sa demeure nuptiale et
vint avec douze nefs aux poupes recourbées qu'il laissa à
Perkopè. Et il vint à pied jusque dans Ilios. Et ce fut lui
qui s'avança contre Agamemnôn. Tous deux s'étant rencontrés,
l'Atréide le manqua de sa lance qui se détourna du but. Et
Iphidamas frappa au-dessous de la cuirasse, sur le ceinturon; et il poussa
sa lance avec vigueur, sans la quitter; mais il ne perça point le
ceinturon habilement fait, et la pointe de l'arme, rencontrant une lame
d'argent, se tordit comme du plomb. Et Agamemnôn qui commande au
loin, rapide comme un lion, saisit la lance, et, l'arrachant, frappa de
son épée l'Anténoride au cou, et le tua. Ainsi ce
malheureux, en secourant ses concitoyens, s'endormit d'un sommeil d'airain,
loin de sa jeune femme dont il n'avait point vu le bonheur. Et il lui avait
fait de nombreux présents, lui ayant d'abord donné cent bœufs,
et lui ayant promis mille chèvres et brebis. Et voici que l'Atréide
Agamemnôn le dépouilla, et rentra dans la foule des Akhaiens,
emportant ses belles armes.Et l'illustre guerrier Koôn, l'aîné
des Anténorides, l'aperçut, et une amère douleur obscurcit
ses yeux quand il vit son frère mort. En se cachant, il frappa le
divin Agamemnôn d'un coup de lance au milieu du bras, sous le coude,
et la pointe de l'arme brillante traversa le bras. Et le Roi des hommes,
Agamemnôn , frissonna; mais, loin d'abandonner le combat, il se rua
sur Koôn, armé de sa lance solide. Et celui-ci traînait
par les pieds son frère Iphidainas, né du même père,
et il appelait les plus braves à son aide. Mais, comme il l'entraînait,
l'Atréide le frappa de sa lance d'airain sous son bouclier rond,
et il le tua; et il lui coupa la tête sur le corps même d'Iphidamas.
Ainsi les deux fils d'Antènôr, sous la main du roi Atréide,
accomplissant leurs destinées, descendirent aux demeures d'Hadès.Et
l'Atréide continua d'enfoncer les lignes des guerriers à
coups de lance, d'épée ou de lourdes roches, aussi longtemps
que le sang coula, chaud, de sa blessure; mais dès que la plaie
fut desséchée, que le sang s'arrêta, les douleurs aiguës
domptèrent sa force, semblables à ces douleurs amères
que les filles de Hèrè, les Eileithyes 1, envoient comme
des traits acerbes à la femme qui enfante. Ainsi les douleurs aiguës
domptèrent la force de l'Atréide. Il monta sur son char,
ordonnant au conducteur des chevaux de les pousser vers les nefs creuses,
car il défaillait dans son cœur. Et il dit aux Danaens, criant à
haute voix pour être entendu :- Ô amis, chefs et princes
des Argiens, c'est à vous maintenant d'éloigner le combat
désastreux des nefs qui traversent la mer, puisque le sage Zeus
ne me permet pas de combattre les Troyens pendant toute la durée
du jour.Il parla ainsi, et le conducteur du char fouetta les chevaux
aux beaux crins du côté des nefs creuses, et ils couraient
avec ardeur, le poitrail écumant, soulevant la poussière
et entraînant leur roi blessé, loin du combat. Et dès
que Hector s'aperçut de la retraite d'Agamemnôn, il excita
à haute voix les Troyens et les Lykiens.- Troyens, Lykiens et
Dardaniens, hardis combattants, soyez des hommes ! Amis, souvenez-vous
de votre courage intrépide. Ce guerrier si brave se retire, et Zeus
Kronide veut me donner une grande gloire. Poussez droit vos chevaux aux
durs sabots sur les robustes Danaens, afin de remporter une gloire sans
égale.Ayant ainsi parlé, il excita la force et le courage
de chacun. De même qu'un chasseur excite les chiens aux blanches
dents contre un sauvage sanglier ou contre un lion, de même le Priamide
Hector, semblable au cruel Arès, excita les magnanimes Troyens contre
les Akhaiens. Et lui-même, sûr de son courage, se nia des premiers
dans la mêlée, semblable au tourbillon orageux qui tombe sur
la haute mer et la bouleverse.Et, maintenant, quel fut le premier, quel
fut le dernier que tua le Prianiide Hector, quand Zeus voulut le glorifier
? Assaios, d'abord, et Autonoos, et Opitès, et Dolops Klytide, et
Opheltiôn, et Agélaos, et Aisymnos, Oros et le magnanime Hipponoos.
Et il tua chacun de ces princes Danaens. Puis, il tomba sur la multitude,
tel que Zéphyros qui agite les nuées, lorsqu'il flagelle
les vapeurs tempêtueuses amassées par le Notos furieux, qu'il
déroule les flots énormes, et, de ses souffles épars,
disperse l'écume dans les hauteurs de l'air. De même, Hector
fit tomber une foule de têtes guerrières.Alors, c'eût
été le jour d'un désastre fatal et de maux incurables,
et les Argiens, dans leur fuite, eussent succombé auprès
des nefs, si Ulysse n'eût exhorté le Tydéide Diomèdès
:- Tydéide, avons-nous oublié notre courage intrépide
? Viens auprès de moi, très cher; car ce nous serait un grand
opprobre si Hector au casque mouvant s'emparait des nefs.Et le robuste
Diomèdès lui répondit :- Me voici, certes, prêt
à combattre. Mais notre joie sera brève, puisque Zeus qui
amasse les nuées veut donner la victoire aux Troyens.Il parla
ainsi, et il renversa Tymbraios de son char, l'ayant frappé de sa
lance à la mamelle gauche. Et Ulysse tua Moliôn, le divin
compagnon de Thymbraios. Et ils abandonnèrent les deux guerriers
ainsi éloignés du combat, et ils se jetèrent dans
la mêlée. Et comme deux sangliers audacieux qui reviennent
sur les chiens chasseurs, ils contraignirent les Troyens de reculer, et
les Akhaiens, en proie au divin Hector, respirèrent un moment. Et
les deux Rois prirent un char et deux guerriers très braves, fils
du Perkosien Mérops, habile divinateur, qui avait défendu
à ses fils de partir pour la guerre fatale. Mais ils ne lui obéirent
pas, et les Kères de la mort les entraînèrent. Et l'illustre
Tydéide Diomèdès leur enleva l'âme et la vie,
et les dépouilla de leurs belles armes, tandis qu'Ulysse tuait Hippodamos
et Hypeirokhos. Alors, le Kroniôn, les regardant du haut de l'Ida,
rétablit le combat, afin qu'ils se tuassent également des
deux côtés.Et le fils de Tydeus blessa de sa lance à
la cuisse le héros Agastrophos Paionide. Et les chevaux du Paionide
étaient trop éloignés pour l'aider à fuir;
et il gémissait dans son âme de ce que le conducteur du char
l'eût retenu en arrière, tandis qu'il s'élançait
à pied pan-ni les combattants, jusqu'à ce qu'il eût
perdu la douce vie. Mais Hector, l'ayant vu aux prenùères
lignes, se rua en poussant de grands cris, suivi des phalanges Troyen nes.
Et le hardi Diomèdès, à cette vue, fiissonna et dit
à Ulysse debout près de lui :- C'est sur nous que le furieux
Hector roule ce tourbillon sinistre; mais restons inébranlables,
et nous repousserons son attaque.Il parla ainsi, et il lança sa
longue pique qui ne se détourna pas du but, car le coup atteignit
la tête du Priamide, au sommet du casque. La pointe d'airain ne pénétra
point et fut repoussée, et le triple airain du casque que Phoibos
Apollon avait donné au Priamide le garantit; mais il recula aussitôt,
rentra dans la foule, et, tombant sur ses genoux, appuya contre terre sa
main robuste, et la noire nuit couvrit ses yeux.Et, pendant que Diomèdès,
suivant de près le vol impétueux de sa lance, la relevait
à l'endroit où elle était tombée, Hector, ranimé,
monta sur son char, se perdit dans la foule et évita la noire mort.
Et le robuste Diomèdès, le menaçant de sa lance, lui
cria :- Ô chien ! tu as de nouveau évité la mort
qui a passé près de toi. Phoibos Apollon t'a sauvé
encore une fois, lui que tu supplies toujours au milieu du choc des lances.
Mais, certes, je te tuerai si je te retrouve et qu'un des Dieux me vienne
en aide. Maintenant, je vais attaquer tous ceux que je pourrai saisir.Et,
parlant ainsi, il tua l'illustre Paionide.Mais Alexandre, l'époux
de Hélène à la belle chevelure, appuyé contre
la colonne du tombeau de l'antiqueguerrier Dardanide Ilos, tendit son
arc contre le Tydéide Diomèdès, prince des peuples.
Et, comme celui-ci arrachait la cuirasse brillante, le bouclier et le casque
épais du robuste Agastrophos, Alexandre tendit l'arc de come et
perça d'une îilèche certaine le pied droit de Diomèdès;
et, à travers le pied, la flèche s'enfonça en terre.
Et Alexandre, riant aux éclats, sortit de son abri, et dit en se
vantant :- Te voilà blessé ! ma flèche n'a pas été
vaine. Plût aux Dieux qu'elle se fût enfoncée dans ton
ventre et que je t'eusse tué ! Les Troyens, qui te redoutent, comme
des chèvres en face d'un lion, respireraient plus à l'aise.Et
l'intrépide et robuste Diomèdès lui répondit
:- Misérable archer, aussi vain de tes cheveux que de ton arc,
séducteur de vierges ! si tu combattais face à face contre
moi, tes flèches te seraient d'un vain secours. Voici que tu te
glorifies pour m'avoir percé le pied ! Je m'en soucie autant que
si une femme ou un enfant m'avait atteint par imprudence. Le trait d'un
lâche est aussi vil que lui. Mais celui que je touche seulement de
ma lance expire aussitôt. Sa femme se déchire les joues, ses
enfants sont orphelins, et il rougit la terre de son sang, et il se corrompt,
et il y a autour de lui plus d'oiseaux carnassiers que de femmes en pleurs.Il
parla ainsi, et l'illustre Ulysse se plaça devant lui; et, se baissant,
il arracha la flèche de son pied; mais aussitôt il ressentit
dans tout le corps une amère douleur. Et, le cœur défaillant,
il monta sur son char, ordonnant au conducteur de le ramener aux nefs creuses.Et
l'illustre Ulysse, resté seul, car tous les Argiens s'étaient
enfuis, gémit et se dit dans son cœur magnanime :- Hélas
! que vais-je devenir ? Ce serait une grande honte que de reculer devant
cette multitude; mais ne serait-il pas plus cruel de mourir seul ici, puisque
le Kroniôn a mis tous les Danaens en fuite ? Mais pourquoi délibérer
dans mon cœur ? Je sais que les lâches seuls reculent dans la mêlée.
Le brave, au contraire, combat de pied ferme, soit qu'il frappe, soit qu'il
soit frappé.Pendant qu'il délibérait ainsi dans
son esprit et dans son cœur, les phalanges des Troyens porteurs de boucliers
survinrent et enfermèrent de tous côtés leur fléau.
De même que les chiens vigoureux et les jeunes chasseurs entourent
un sanglier, dans l'épaisseur d'un bois, et que celui-ci leur fait
tête en aiguisant ses blanches défenses dans ses mâchoires
torses, et que tous l'environnent malgré ses défenses furieuses
et son aspect horrible; de même, les Troyens se pressaient autour
d'Ulysse cher à Zeus. Mais le Laertiade blessa d'abord l'irréprochable
Deiopis à l'épaule, de sa lance aiguë; et il tua Thoôn
et Ennomos. Et comme Khersidamas sautait de son char, il le perça
sous le bouclier, au nombril; et le Troyen roula dans la poussière,
saisissant la terre à pleines mains. Et le Laertiade les abandonna,
et il blessa de sa lance Kharops Hippaside, frère de l'illustre
Sôkos. Et Sôkos, semblable à un Dieu, accourant au secours
de son frère, s'approcha et lui dit :- Ô Ulysse, insatiable
de ruses et de travaux, aujourd'hui tu triompheras des deux Leppasides,
et, les ayant tués, tu enlèveras leurs armes, ou, frappé
de ma lance, tu perdras la vie.Ayant ainsi parlé, il frappa le
bouclier arrondi, et la lance solide perça le bouclier étincelant,
et, à travers la cuirasse habilement travaillée, déchira
la peau au-dessus des poumons; mais Athéna ne permit pas qu'elle
pénétrât jusqu'aux entrailles. Et Ulysse, sentant que
le coup n'était pas mortel, recula et dit à Sôkos :-
Malheureux ! voici que la mort accablante va te saisir. Tu me contrains
de ne plus combattre les Troyens, mais je t'apporte aujourd'hui la noire
mort; et, dompté par ma lance, tu vas me combler de gloire et rendre
ton âme à Aidés aux beaux chevaux.Il parla ainsi,
et, comme Sôkos fuyait, il le frappa de sa lance dans le dos, entre
les épaules, et lui traversa la poitrine. Il tomba avec bruit, et
le divin Ulysse s'écria en se glorifiant :- Ô Sôkos,
fils de l'habile cavalier Hippasos, la mort t'a devancé et tu n'as
pu lui échapper. Ah ! malheureux ! ton père et ta mère
vénérable ne fermeront point tes yeux, et les seuls oiseaux
carnassiers agiteront autour de toi leurs lourdes ailes. Mais quand je
serai mort, les divins Akhaiens célébreront mes funérailles.Ayant
ainsi parlé, il arracha de son bouclier et de son corps la lance
solide du brave Sôkos, et aussitôt son sang jaillit de la plaie,
et son cœur se troubla. Et les magnanimes Troyens, voyant le sang d'Ulysse,
se ruèrent en foule sur lui; et il reculait, en appelant ses compagnons.
Et il cria trois fois aussi haut que le peut un homme, et le brave Ménélas
l'entendit trois fois et dit aussitôt au Télamônien
Aias :- Divin Aias Télamônien, prince des peuples, j'entends
la voix du patient Ulysse, semblable à celle d'un homme que les
Troyens auraient enveloppé dans la mêlée. Allons à
travers la foule. Il faut le secourir. Je crains qu'il ait été
abandonné au milieu des Troyens, et que, malgré son courage,
il périsse, laissant d'amers regrets aux Danaens.Ayant ainsi parlé,
il s'élança, et le divin Aias le suivit, et ils trouvèrent
Ulysse au milieu des Troyens qui l'enveloppaient.Ainsi des loups affamés,
sur les montagnes, hurlent autour d'un vieux cerf qu'un chasseur a blessé
d'une flèche. Il a fui, tant que son sang a été tiède
et que ses genoux ont pu se mouvoir; mais dès qu'il est tombé
sous le coup de la flèche rapide, les loups carnassiers le déchirent
sur les montagnes, au fond des bois. Et voici qu'un lion survient qui enlève
la proie, tandis que les loups s'enfuient épouvantés. Ainsi
les robustes Troyens se pressaient autour du subtil et prudent Ulysse qui,
se ruant à coups de lance, éloignait sa dernière heure.
Et Aias, portant un bouclier semblable à une tour, parut à
son côté, et les Troyens prirent la fuite çà
et là. Et le brave Ménélas, saisissant Ulysse par
la main, le retira de la mêlée, tandis qu'un serviteur faisait
approcher le char.Et Aias, bondissant au milieu des Troyens, tua Doryklos,
bâtard de Priame, et Pandokos, et Lysandros, et Pyrasos, et Pylartès.
De même qu'un fleuve, gonflé par les pluies de Zeus, descend,
comme un torrent, des montagnes dans la plaine, emportant un grand nombre
de chênes déracinés et de pins, et roule ses limons
dans la mer; de même l'illustre Aias, se ruant dans la mêlée,
tuait les hommes et les chevaux.Hector ignorait ceci, car il combattait
vers la gauche, sur les rives du fleuve Skamandros, là où
les têtes des hommes tombaient en plus grand nombre, et où
de grandes clameurs s'élevaient autour du cavalier Nestôr
et du brave Idoméneus. Hector les assiégeait de sa lance
et de ses chevaux, et rompait les phalanges des guerriers; mais les divins
Akhaiens n'eussent point reculé, si Alexandre, l'époux de
la belle Hélène, n'eût blessé à l'épaule
droite, d'une flèche à trois pointes, le brave Makhaôn,
prince des peuples. Alors les vigoureux Akhaiens craignirent, s'ils reculaient,
d'exposer la vie de ce guerrier.Et, aussitôt, Idoméneus
dit au divin Nestôr :- Ô Nestôr Nèlèiade,
gloire des Akhaiens, hâte-toi, monte sur ton char avec Makhaôn,
et pousse vers les nefs tes chevaux aux sabots massifs. Un médecin
vaut plusieurs hommes, car il sait extraire les flèches et répandre
les doux baumes dans les blessures.Il parla ainsi, et le cavalier Gérennien
Nestôr lui obéit. Et il monta sur son char avec Makhaôn,
fils de l'irréprochable médecin Asklèpios. Et il flagellait
les chevaux, et ceux-ci volaient ardemment vers les nefs creuses.Cependant
Kébrionès, assis auprès de Hector sur le même
char, vit au loin le trouble des Troyens et dit au Priamide Hector, tandis
que nous combattons ici les Danaens, à l'extrémité
de la mêlée, les autres Troyens fuient pêle-mêle
avec leurs chars. C'est le Télamônien Aias qui les a rompus.
Je le reconnais bien, car il porte un vaste bouclier sur ses épaules.
C'est pourquoi il nous faut pousser nos chevaux et notre char de ce côté,
là où les cavaliers et les piétons s'entre-tuent et
où s'élève une immense clameur.Il parla ainsi et
frappa du fouet éclatant les chevaux aux belles crinières;
et, sous le fouet, ceux-ci entraînèrent rapidement le char
entre les Troyens et les Akhaiens, écrasant les cadavres et les
armes. Et les jantes et les moyeux des roues étaient aspergés
du sang qui jaillissait sous les sabots des chevaux. Et le Priamide, plein
du désir de pénétrer dans la mêlée et
de rompre les phalanges, apportait le trouble et la mort aux Danaens, et
il assiégeait leurs lignes ébranlées, en les attaquant
à coups de lance, d'épée et de lourdes roches. Mais
il évitait d'attaquer le Télainônien Aias.Alors le
Père Zeus saisit Aias d'une crainte soudaine. Et celui-ci, étonné,
s'arrêta. Et, rejetant sur son dos son bouclier aux sept peaux de
bœuf, il recula, regardant toujours la foule. Semblable à une bête
fauve, il reculait pas à pas, faisant face à l'ennemi. Comme
un lion fauve que les chiens et les pâtres chassent loin de l'étable
des bœufs, car ils veillaient avec vigilance, sans qu'il ait pu savourer
les chairs grasses dont il était avide, bien qu'il se soit précipité
avec fureur, et qui, accablé sous les torches et les traits que
lui lancent des mains audacieuses, s'éloigne, au matin, plein de
tristesse et frémissant de rage; de même Aias reculait, le
cœur troublé, devant les Troyens, craignant pour les nefs des Akhaiens.De
même un âne têtu entre dans un champ, malgré les
efforts des enfants qui brisent leurs bâtons sur son dos. Il continue
à paître la moisson, sans se soucier des faibles coups qui
l'atteignent, et se retire à grand'peine quand il est rassasié.
Ainsi les magnanimes Troyens et leurs alliés frappaient de leurs
lances Aias, le grand fils de Télarnôn. Ils frappaient son
bouclier, et le poursuivaient; mais Aias, reprenant parfois ses forces
impétueuses, se retournait et repoussait les phalanges des cavaliers
Troyens; puis, il reculait de nouveau, les empêchant ainsi de se
précipiter tous à la fois vers les nefs rapides. Or, il combattait
seul dans l'intervalle qui séparait les Troyens et les Akhaiens.
Et les traits hérissaient son grand bouclier, ou s'enfonçaient
en terre sans se rassasier de sa chair blanche dont ils étaient
avides.Et l'illustre fils d'Evaimôn, Eurypylos, l'aperçut
ainsi assiégé d'un nuage de traits. Et il accourut à
ses côtés, et il lança sa pique éclatante. Et
il perça le Phausiade Apisaôn, prince des peuples, dans le
foie, sous le diaphragme, et il le tua. Et Eurypylos, s'élançant,
lui arracha ses armes. Mais lorsque le divin Alexandre le vit emportant
les armes d'Apisaôn, il tendit son arc contre lui et il le perça
d'une flèche à la cuisse droite. Le roseau se brisa, la cuisse
s'engourdit, et l'Evaimônide, rentrant dans la foule de ses compagnons,
afin d'éviter la mort, cria d'une voix haute afin d'être entendu
des Danaens :- Ô amis, chefs et princes des Argiens, arrêtez
et retournez-vous. Eloignez la dernière heure d'Aias qui est accablé
de traits, et qui, je pense, ne sortira pas vivant de la mêlée
terrible. Serrez-vous donc autour d'Aias, le grand fils de TélamônEurypylos,
blessé, parla ainsi; mais ses compagnons se pressèrent autour
de lui, le bouclier incliné et la lance en arrêt. Et Ajas,
les ayant rejoints, fit avec eux face à l'ennemi. Et ils combattirent
de nouveau, tels que des flammes ardentes.Mais les cavales du Nèlèide
emportaient loin du combat, et couvertes d'écume, Nestôr,
et Makhaôn, prince des peuples. Et le divin Achille aux pieds rapides
les reconnut. Et, debout sur la poupe de sa vaste nef, il regardait le
rude combat et la défaite lamentable. Et il appela son compagnon
Patroklos. Celui-ci l'entendit et sortit de ses tentes, semblable à
Arès. Et ce fut l'origine de son malheur. Et le brave fils de Ménoitios
dit le premier :- Pourquoi m'appelles-tu, Achille ? Que veux-tu de moi
?Et Achille aux pieds rapides lui répondit :- Divin Ménoitiade,
très cher à mon âme, j'espère maintenant que
les Akhaiens ne tarderont pas à tomber suppliants à mes genoux,
car une intolérable nécessité les assiège.
Va donc, Patroklos cher à Zeus, et demande à Nestôr
quel est le guerrier blessé qu'il ramène du combat. Il ressemble
à l'Asklèpiade Makhaôn, mais je n'ai point vu son visage,
et les chevaux l'ont emporté rapidement.Il parla ainsi, et Patroklos
obéit à son cher compagnon, et il s'élança
vers les tentes et les nefs des Akhaiens.Et quand Nestôr et Makhaôn
furent arrivés aux tentes du Nèlèide, ils sautèrent
du char sur la terre nourricière. Et le serviteur du vieillard,
Eurymèdôn, détela les chevaux. Et les deux Rois, ayant
séché leur sueur au vent de la mer, entrèrent sous
la tente et prirent des sièges, et Hékamèdè
aux beaux cheveux leur prépara à boire. Et Nestôr l'avait
amenée de Ténédos qu'Achille venait de détruire;
et c'était la fille du magnanime Arsinoos, et les Akhaiens l'avaient
donnée au Nèlèide parce qu'il les surpassait tous
par sa prudence.Elle posa devant eux une belle table aux pieds de métal
azuré, et, sur cette table, un bassin d'airain poli avec des oignons
pour exciter à boire, et du miel vierge et de la farine sacrée;
puis, une très belle coupe enrichie de clous d'or, que le vieillard
avait apportée de ses demeures. Et cette coupe avait quatre anses
et deux fonds, et, sur chaque anse, deux colombes d'or semblaient manger.
Tout autre l'eût soulevée avec peine quand elle était
remplie, mais le vieux Nestôr la soulevait facilement.Et la jeune
femme, semblable aux Déesses, prépara une boisson de vin
de Praimneios, et sur ce vin elle râpa, avec de l'airain, du fromage
de chèvre, qu'elle aspergea de blanche farine. Et, après
ces préparatifs, elle invita les deux Rois à boire; et ceux-ci,
ayant bu et étanché la soif brûlante, charmèrent
leur repos en parlant tour à tour.Et le divin Patroklos parut
alors à l'entrée de la tente. Et le vieillard, l'ayant aperçu,
se leva de son siège éclatant, le prit par la main et voulut
le faire asseoir; mais Patroklos recula et lui dit :- Je ne puis me reposer,
divin vieillard, et tu ne me persuaderas pas. Il est terrible et irritable
celui qui m'envoie te demander quel est le guerrier blessé que tu
as ramené. Mais je le vois et je reconnais Makhaôn, prince
des peuples. Maintenant je retournerai vers Achille pour lui donner cette
nouvelle, car tu sais, divin vieillard, combien il est impatient et prompt
à accuser, même un innocent.Et le cavalier Gérennien
Nestôr lui répondit :- Pourquoi Achille a-t-il ainsi pitié
des fils des Akhaiens que les traits ont percés ? Ignore-t-il donc
le deuil qui enveloppe l'armée ? Déjà les plus braves
gisent sur leurs nefs, frappés ou blessés. Le robuste Tydéide
Diomèdès est blessé, et Ulysse illustre par sa lance,
et Agamemnôn. Une flèche a percé la cuisse d'Eurypylos,
et c'est aussi une flèche qui a frappé Makhaôn que
je viens de ramener du combat. Mais le brave Achille n'a ni souci ni pitié
des Danaens. Attend-il que les nefs rapides soient en proie aux flammes,
malgré les Argiens, et que ceux-ci périssent jusqu'au dernier
? Je n'ai plus la force qui animait autrefois mes membres agiles. Plût
aux Dieux que je fusse florissant de jeunesse et de vigueur, comme au temps
où une dissension s'éleva entre nous et les Elidiens, à
cause d'un enlèvement de bœufs, quand tuai le robuste Hypeirokhide
Itymoneus qui habitait Elis, et dont j'enlevai les bœufs par représailles.
Et il les défendait, mais je le frappai d'un coup de lance, aux
premiers rangs, et il tomba. Et ses tribus sauvages s'enfuirent en tumulte,
et nous enlevâmes un grand butin : cinquante troupeaux de bœufs,
autant de brebis, autant de porcs et autant de chèvres, cent cinquante
cavales baies et leurs nombreux poulains. Et nous les conduisimes, pendant
la nuit, dans Pylos, la ville de Nèleus. Et Nèleus se réjouit
dans son cœur, parce que j'avais fait toutes ces choses, ayant combattu
pour la première fois. Et, au lever du jour, les hérauts
convoquèrent ceux dont les troupeaux avaient été emmenés
dans la fertile Elis; et les chefs Pyliens, s'étant réunis,
partagèrent le butin. Mais alors les Epéiens nous opprimaient,
car nous étions peu nombreux et nous avions beaucoup souffert dans
Pylos, depuis que Hèraklès nous avait accablés, il
y avait quelques années, en tuant les premiers de la Ville. Et nous
étions douze fils irréprochables de Nèleus, et j'étais
resté le dernier, car tous les autres avaient péri; et c'est
pourquoi les orgueilleux Epéiens cuirassés nous accablaient
d'injustes outrages. Le vieillard Nèleus reçut en partage
un troupeau de bœufs et un troupeau de brebis, trois cents têtes
de bétail et leurs bergers, car la divine Elis lui avait beaucoup
enlevé de richesses. Le Roi des hommes, Augéias, avait retenu
quatre de ses chevaux, avec leurs chars, qui se rendaient aux Jeux, et
il n'avait renvoyé que le conducteur plein de tristesse de cette
perte. Et le vieux Nèleus en fut très irrité; et c'est
pourquoi il reçut une grande part du butin; mais il distribua le
reste au peuple par portions égales. Et comme nous partagions le
butin, en faisant des sacrifices, les Epéiens survinrent, le troisième
jour, en grand nombre, avec leurs chevaux aux sabots massifs, et les deux
Molionides, jeunes encore, et inhabiles malgré leur force et leur
courage. Or, 'Mryôessa s'élevait sur une hauteur, non loin
de l'Alphéos, aux confins de la sablonneuse Pylos. Et l'ennemi l'assiégeait,
désirant la détruire. Mais, comme ils traversaient les plaines,
Athéna, pendant la nuit, descendit vers nous du haut de l'Olympes
pour nous appeler aux armes; et elle rassembla aisément les peuples
dans Pylos. Et tous étaient pleins d'ardeur. Nèleus me défendit
de m'armer, et il cacha mes chevaux, car il pensait que je n'étais
pas assez fort pour combattre. Mais je partis à pied, et je m'illustrai
au milieu des cavaliers, parce que Athéna me guidait au combat.
Et tous, cavaliers et piétons Pyliens, nous attendîmes la
divine Eôs auprès d'Arènè, là où
le fleuve Minyéios tombe dans la mer. Vers midi, arrivés
sur les bords sacrés de l'Alphéos, nous fimes de grands sacrifices
au puissant Zeus, offrant aussi un taureau à l'Alphéos, un
autre taureau à Poséidon, et une génisse indomptée
à Athéna aux yeux clairs. Puis, chacun de nous, ayant pris
son repas dans les rangs, se coucha avec ses armes sur les rives du fleuve.
Cependant les magnanimes Epéiens assiégeaient la Ville, désirant
la détruire; et voici que les durs travaux d'Arès leur apparurent.
Quand Hélios resplendit sur la terre, nous courûmes au combat,
en suppliant Zeus et Athéna. Et dès que les Pyliens et les
Epéiens se furent attaqués, le premier je tuai un guerrier
et je me saisis de ses chevaux aux sabots massifs. Et c'était le
brave Moulios, gendre d'Augéias, car il avait épousé
sa fille, la blonde Agamèdè, qui connaissait toutes les plantes
médicinales qui poussent sur la vaste terre. Et je le perçai
de ma lance d'airain, comme il s'élançait, et il tomba dans
la poussière; et je sautai sur son char, et je combattis aux premiers
rangs; et les magnanimes Epéiens s'enfuirent épouvantés,
quand ils virent tomber ce guerrier, chef des cavaliers, le plus brave
d'entre eux. Et je me jetai sur eux, semblable à une noire tempête.
Je m'emparai de cinquante chars, et je tuai de ma lance deux guerriers
sur chaque char. Sans doute j'eusse tué aussi les deux jeunes Aktorides,
si leur aïeul Poséidon qui commande au loin ne les eût
enlevés de la mêlée, en les enveloppant d'une nuée
épaisse. Alors Zeus accorda aux Pyliens une grande victoire. Nous
poursuivîmes au loin l'ennemi à travers la plaine, tuant les
hommes et enlevant de belles armes, et poussant nos chevaux jusqu'à
Bouprasios féconde en fruits, jusqu'à la pierreuse Olènè
et Alèsios qu'on nomme maintenant Kolônè. Et Athéna
rappela l'armée, et je tuai encore un guerrier; et les Akhaiens,
quittant Bouprasios, ramenèrent leurs chevaux rapides vers Pylos.
Et tous rendaient grâces parmi les dieux à Zeus, et parmi
les guerriers à Nestôr. Tel je fus au milieu des braves; mais
Achille n'use de sa force que pour lui seul, et je pense qu'il ressentira
un jour d'amers regrets, quand toute l'armée Akhaienne aura péri.
Ô ami, Ménoitios t'adressa de sages paroles quand, loin de
la Phthiè, il t'envoya vers Agamemnôn. Nous étions
là, le divin Ulysse et moi, et nous entendîmes facilement
ce qu'il te dit dans ses demeures. Et nous étions venus vers les
riches demeures de Pèleus, parcourant l'Akhaiè fertile, afin
de rassembler les guerriers. Nous y trouvâmes le héros Ménoitios,
et toi, et Achille. Et le vieux cavalier Pèleus brûlait, dans
ses cours intérieures, les cuisses grasses d'un bœuf en l'honneur
de Zeus qui se réjouit de la foudre. Et il tenait une coupe d'or,
et il répandait des libations de vin noir sur les feux sacrés,
et vous prépariez les chairs du bœuf. Nous restions debout sous
le vestibule; mais Achille, surpris, se leva, nous conduisit par la main,
nous fit asseoir et posa devant nous la nourriture hospitalière
qu'il est d'usage d'offrir aux étrangers. Et, après nous
être rassasiés de boire et de manger, je commençai
à parler, vous exhortant à nous suivre. Et vous y consentîtes
volontiers, et les deux vieillards vous adressèrent de sages paroles.
D'abord, le vieux Pèleus recommanda à Achille de surpasser
tous les autres guerriers en courage; puis le fils d'Aktôr, Ménoitios,
te dit :- Mon fils, Achille t'est supérieur par la naissance,
mais tu es plus âgé que lui. Ses forces sont plus grandes
que les tiennes, mais parle-lui avec sagesse, avertis-le, guide-le, et
il obéira aux excellents conseils.Le vieillard te donna ces instructions,
mais tu les as oubliées. Parle donc au brave Achille; peut-être
écouter-a-t-il tes paroles. Qui sait si, grâces à un
Dieu, tu ne toucheras point son cœur ? Le conseil d'un ami est bon à
suivre. Mais si, dans son esprit, il redoute quelque oracle ou un avertissement
que lui a donné sa mère vénérable de la part
de Zeus, qu'il t'envoie combattre au moins, et que l'armée des Myrmidones
te suive; et peut-être sauveras-tu les Danaens. S'il te confiait
ses belles armes, peut-être les Troyens te prendraient-ils pour lui,
et, s'enfuyant, laisseraient-ils respirer les fils accablés des
Akhaiens; et le repos est de courte durée à la guerre. Or,
des troupes riches repousseraient aisément vers la Ville, loin des
nefs et des tentes, des hommes fatigués par le combat.Il parla
ainsi, et il remua le cœur de Patroklos, et celui-ci se hâta de retourner
vers les nefs de l'Aiakide Achille. Mais, lorsque, dans sa course, il fut
arrivé aux nefs : du divin Ulysse, là où étaient
l'agora et le lieu de justice, et où l'on dressait les autels des
Dieux, il rencontra le magnanime Evaimônide Eurypylos qui revenait
du combat, boitant et la cuisse percée d'une flèche. Et la
sueur tombait de sa tête et de ses épaules, et un sang noir
sortait de sa profonde blessure; mais son cœur était toujours ferme.
Et, en le voyant, le robuste fils de Ménoitios fut saisi de compassion,
et il lui dit ces paroles ailées :- Ah ! malheureux chefs et princes
des Danaens, serez-vous donc, loin de vos amis, loin de la terre natale,
la pâture des chiens qui se rassasieront de votre graisse blanche
dans Ilios ? Mais dis-moi, divin héros Eurypylos, les Akhaiens soutiendront-ils
l'effort du cruel Hector, ou périront-ils sous sa lance ?Et le
sage Eurypylos lui répondit :- Divin Patroklos, il n'y a plus
de salut pour lesAkhaiens, et ils périront devant les nefs noires.
Les plus robustes et les plus braves gisent dans leurs nefs, frappés
ou blessés par les mains des Troyens dont les forces augmentent
toujours. Mais sauve-moi en me ramenant dans ma nef noire. Arrache cette
flèche de ma cuisse, baigne d'une eau tiède la plaie et le
sang qui en coule, et verse dans ma blessure ces doux et excellents baumes
que tu tiens d'Achille qui les a reçus de Kheirôn, le plus
juste des Centaures. Des deux médecins, Podaleirios et Makhaôn,
l'un, je pense, est dans sa tente, blessé lui-même et manquant
de médecins, et l'autre soutient dans la plaine le dur combat contre
les Troyens.Et le robuste fils de Ménoitios lui répondit
:- Héros Eurypylos, comment finiront ces choses, et que ferons-nous
? Je vais répéter à Achille les paroles du cavalier
Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens; mais, cependant, je
ne t'abandonnerai pas dans ta détresse.Il parla ainsi, et, le
soutenant contre sa poitrine, il conduisit le prince des peuples jusque
dans sa tente. Et le serviteur d'Eurypylos, en le voyant, prépara
un lit de peaux de bœuf; et le héros s'y coucha; et le Ménoitiade,
à l'aide d'un couteau, retira de la cuisse le trait acerbe et aigu,
lava le sang noir avec de l'eau tiède, et, de ses mains, exprima
dans la plaie le suc d'une racine amère qui adoucissait et calmait.
Et toutes les douleurs du héros disparurent, et la blessure se ferma,
et le sang cessa de couler.Chant 12 :Ainsi le robuste fils de Ménoitios
prenait soin d'Eurypylos dans ses tentes. Et les Argiens et les Troyens
combattaient avec fureur, et le fossé et la vaste muraille ne devaient
pas longtemps protéger les Danaens. Quand ils l'avaient élevée
pour sauvegarder les nefs rapides et le nombreux butin, ils n'avaient point
offert de riches hécatombes aux Dieux, et cette muraille, ayant
été construite malgré les Dieux, ne devait pas être
de longue durée.Tant que Hector fut vivant, et que le Pèléide
garda sa colère, et que la ville du roi Priame fut épargnée,
le grand mur des Akhaiens subsista; mais, après que les plus illustres
des Troyens furent morts, et que, parmi les Argiens, les uns eurent péri
et les autres survécu, et que la ville de Priame eut été
renversée dans la dixième année, les Argiens s'en
retournèrent dans leur chère patrie.Alors, Poséidon
et Apollon se décidèrent à détruire cette muraille,
en réunissant la violence des fleuves qui coulent à la mer
des sommets de l'Ida : le Rhèsos, le Heptaporos, le KArèsos,
le Rhodios, le Grènikos, Aisépos, le divin Skamandros et
le Simdfs, où tant de casques et de boucliers roulèrent dans
la poussière avec la foule des guerriers demi-Dieux. Et Phoibos
Apollon les réunit tous, et, pendant neuf jours, dirigea leurs courants
contre cette muraille. Et Zeus pleuvait continuellement, afin que les débris
fussent submergés plus tôt par la mer. Et Poséidon
lui-même, le trident en main, fit s'écrouler, sous l'effort
des eaux, les poutres et les pierres et les fondements que les Akhaiens
avaient péniblement construits. Et il mit la muraille au niveau
du rapide Hellespontos; et, sur ces débris, les sables s'étant
amoncelés comme auparavant sur le vaste rivage, le Dieu fit retourner
les fleuves dans les lits où ils avaient coutume de rouler leurs
belles eaux.Ainsi, dans l'avenir, devaient faire Poséidon et Apollon;
mais, aujourd'hui, autour du mur solide, éclataient les clameurs
de la guerre et le combat; et les poutres des tours criaient sous les coups;
et les Argiens, sous le fouet de Zeus, étaient acculés contre
les nefs creuses, redoutant le robuste Hector, maître de la fuite.
Et celui-ci combattait toujours, semblable à un tourbillon.De
même, quand un sanglier ou un lion, fier de sa vigueur, se retourne
contre les chiens et les chasseurs, ceux-ci, se serrant, s'arrêtent
en face et lui dardent un grand nombre de traits; mais son cœur orgueilleux
ne tremble ni ne s'épouvante, et son audace cause sa perte. Il tente
souvent d'enfoncer les lignes des chasseurs, et là où il
se rue, elles cèdent toujours. Ainsi, se ruant dans la mêlée,
Hector exhortait ses compagnons à franchir le fossé; mais
ses chevaux rapides n'osaient eux-mêmes avancer, et, en hennissant,
ils s'arrêtaient sur le bord, car le fossé creux les effrayait,
ne pouvant être franchi ou traversé facilement. Des deux côtés
se dressaient de hauts talus hérissés de pals aigus plantés
par les fils des Akhaiens, épais, solides et tournés contre
les guerriers ennemis. Des chevaux traînant un char léger
n'auraient pu y pénétrer aisément; mais les hommes
de pied désiraient tenter l'escalade. Et alors Polydainas s'approcha
du brave Hector et lui dit :Hector, et vous, chefs des Troyens et des
Alliés, nous poussons imprudemment à travers ce fossé
nos chevaux rapides, car le passage en est difficile. Des pals aigus s'y
dressent en effet, et derrière eux monte le mur des Akhaiens. On
ne peut ici ni combattre sur les chars, ni en descendre. La voie est étroite,
et je pense que nous y périrons. Puisse Zeus qui tonne dans les
hauteurs accabler les Argiens de mille maux et venir en aide aux Troyens
aussi sûrement que je voudrais voir à l'instant ceux-là
périr tous, sans gloire, loin d'Argos. Mais, s'ils reviennent sur
nous et nous repoussent des nefs, nous serons précipités
dans le fossé creux; et je ne pense pas qu'un seul d'entre nous,
dans sa fuite, puisse regagner la Ville. Ecoutez donc et obéissez
à mes paroles. Que les conducteurs retiennent les chevaux au bord
de ce fossé, et nous, à pied, couverts de nos armes, nous
suivrons tous Hector, et les Akhaiens ne résisteront pas, si, en
effet, leur ruine est proche.Polydamas parla ainsi, et ce sage conseil
plut à Hector, et, aussitôt, il sauta de son char avec ses
armes; et, comme le divin Hector, les autres Troyens sautèrent aussi
de leurs chars, et ils ordonnèrent aux conducteurs de ranger les
chevaux sur le bord du fossé; et, se divisant en cinq corps, ils
suivirent leurs chefs.Avec Hector et l'irréprochable Polydamas
marchaient les plus nombreux et les plus braves, ceux qui désiraient
avec le plus d'ardeur enfoncer la muraille; et leur troisième chef
était Kébrionès, car Hector avait laissé à
la garde du char un moins brave guerrier. Et le deuxième corps était
commandé par Alkathoos, Pâris et Agènôr. Et le
troisième corps obéissait à Hélénos
et au divin Dèiphobos, deux fils de Priame, et au héros Asios
Hyrtakide que ses chevaux au poil roux et de haute taille avaient amené
d'Arisba et des bords du Sellèis. Et le chef du quatrième
corps était le noble fils d'Ankhisès, Ainéias; et
avec lui commandaient les deux Anténorides, Arkélokhos et
Akamas, habiles au combat. Et Sarpèdôn, avec Glaukos et le
magnanime Astéropaios, commandait les illustres Alliés. Et
ces guemers étaient les plus courageux après Hector, car
il les surpassait tous.Et s'étant couverts de leurs boucliers
de cuir, ils allèrent droit aux Danaens, ne pensant pas que ceux-ci
pussent résister, et certains d'envahir les nefs noires. Ainsi les
Troyens et leurs alliés venus de loin obéissaient au sage
conseil de l'irréprochable Polydamas; mais le Hyrtakide Asios, prince
des hommes, ne voulut point abandonner ses chevaux et leur conducteur,
et il s'élança avec eux vers les nefs rapides. Insensé
! Il ne devait point, ayant évité la noire Kèr, fier
de ses chevaux et de son char, revenir des nefs vers la haute Ilios; et
déjà la triste Moire l'enveloppait de la lance de l'illustre
Deukalide Idoméneus.Et il se rua sur la gauche des nefs, à
l'endroit où les Akhaiens ramenaient dans le camp leurs chevaux
et leurs chars. Il trouva les portes ouvertes, car ni les battants, ni
les barrières n'étaient fermés, afin que les guerriers,
dans leur fuite, pussent regagner les nefs. Plein d'orgueil, il poussa
ses chevaux de ce côté, et ses compagnons le suivaient avec
de perçantes clameurs, ne pensant pas que les Akhaiens pussent résister,
et certains d'envahir les nefs noires.Les insensés ! Ils rencontrèrent
devant les portes deux braves guerriers, fils magnanimes des belliqueux
Lapithes. Et l'un était le robuste Polypoitès, fils de Peirithoos,
et l'autre, Léonteus, semblable au tueur Arès. Et tous deux,
devant les hautes portes, ils se tenaient comme deux chênes, sur
les montagnes, bravant les tempêtes et la pluie, affermis par leurs
larges racines. Ainsi, certains de leurs forces et de leur courage, ils
attendaient le choc du grand Asios et ne reculaient point.Et, droit au
mur bien construit, avec de grandes clameurs, se ruaient, le bouclier sur
la tête, le prince Asios, Iamènès, Orestès,
Adamas Asiade, Thoôn et Oinomaos. Et, par leurs cris, les deux Lapithes
exhortaient les Akhaiens à venir défendre les nefs. Mais,
voyant les Troyens escalader la muraille, les Danaens pleins de terreur
poussaient de grands cris. Alors, les deux Lapithes, se jetant devant les
portes, combattirent tels que deux sangliers sauvages qui, sur les montagnes,
forcés par les chasseurs et les chiens, se retournent impétueusement
et brisent les arbustes dont ils arrachent les racines. Et ils grincent
des dents jusqu'à ce qu'un trait leur ait arraché la vie.Ainsi
l'airain éclatant résonnait sur la poitrine des deux guerriers
frappés par les traits; et ils combattaient courageusement, confiants
dans leurs forces et dans leurs compagnons.Et ceux-ci lançaient
des pierres du haut des tours bien construites, pour se défendre,
eux, leurs tentes et leurs nefs rapides. Et de même que la lourde
neige, que la violence du vent qui agite les nuées noires verse,
épaisse, sur la terre nourricière, de même les traits
pleuvaient des mains des Akhaiens et des Troyens. Et les casques et les
boucliers bombés sonnaient, heurtés par les pierres. Alors,
gémissant et se frappant les cuisses, Asios Hyrtakide parla ainsi,
indigné :- Père Zeus ! certes, tu n'aimes qu'à mentir,
car je ne pensais pas que les héros Akhaiens pussent soutenir notre
vigueur et nos mains inévitables. Voici que, pareils aux guêpes
au corsage mobile, ou aux abeilles qui bâtissent leurs ruches dans
un sentier ardu, et qui n'abandonnent point leurs demeures creuses, mais
défendent leur jeune famille contre les chasseurs, voici que ces
deux guerriers, seuls devant les portes, ne reculent point, attendant d'être
morts ou vainqueurs.Il parla ainsi, mais il ne fléchit point l'âme
de Zeus qui, dans son cœur, voulait glorifier Hector.Et d'autres aussi
combattaient autour des portes; mais, à qui n'est point dieu, il
est difficile de tout raconter. Et çà et là, autour
du mur, roulait un feu dévorant de pierres. Et les Argiens, en gémissant
de cette nécessité, combattaient pour leurs nefs. Et tous
les Dieux étaient tristes, qui soutenaient les Danaens dans les
batailles.Et, alors, le robuste fils de Peirithoos, Polypoitès,
frappa Damasos de sa lance, sur le casque d'airain; mais le casque ne résista
point, et la pointe d'airain, rompant l'os, écrasa la cervelle,
et l'homme furieux fut dompté. Et Polypoitès tua ensuite
Pylôn et Ormènios. Et le fils d'Antimakhos, Léonteus,
nourrisson d'Arès, de sa lance perça Hippomakhos à
la ceinture, à travers le baudrier. Puis, ayant tiré l'épée
aiguë hors de la gaine, et se ruant dans la foule, il frappa Antiphatès,
et celui-ci tomba à la renverse. Puis, Léonteus entassa Ménôn,
Iainènos et Orestès sur la terre nourricière.Et
tandis que les deux Lapithes enlevaient leurs armes splendides, derrière
Polydamas et Hector accouraient de jeunes guerriers, nombreux et très
braves, pleins du désir de rompre la muraille et de brûler
les nefs. Mais ils hésitèrent au bord du fossé. En
effet, comme ils allaient le franchir, ils virent un signe augural. Un
aigle, volant dans les hautes nuées, apparut à leur gauche,
et il portait entre ses serres un grand dragon sanglant, mais qui vivait
et palpitait encore, et combattait toujours, et mordait l'aigle à
la poitrine et au cou. Et celui-ci, vaincu par la douleur, le laissa choir
au milieu de la foule, et s'envola dans le vent en poussant des cris. Et
les Troyens frémirent d'horreur en face du dragon aux couleurs variées
qui gisait au milieu d'eux, signe de Zeus tempétueux. Et alors Polydamas
parla ainsi au brave Hector :- Hector, toujours, dans l'agora, tu repousses
et tu blâmes mes conseils prudents, car tu veux qu'aucun guerrier
ne dise autrement que toi, dans l'agora ou dans le combat; et il faut que
nous ne servions qu'à augmenter ton pouvoir. Mais je parlerai cependant,
car mes paroles seront bonnes. N'allons point assiéger les nefs
Akhaiennes, car ceci arrivera, si un vrai signe est apparu aux Troyens,
prêts à franchir le fossé, cet aigle qui, volant dans
les hautes nuées, portait entre ses serres ce grand dragon sanglant,
mais vivant encore, et qui l'a laissé choir avant de le livrer en
pâture à ses petits dans son aire. C'est pourquoi, même
si nous rompions de force les portes et les murailles des Akhaiens, même
s'ils fuyaient, nous ne reviendrions point par les mêmes chemins
et en bon ordre; mais nous abandonnerions de nombreux Troyens que les Akhaiens
auraient tués avec l'airain, en défendant leurs nefs. Ainsi
doit parler tout augure savant dans les prodiges divins, et les peuples
doivent lui obéir.Et Hector au casque mouvant, le regardant d'un
œil sombre, lui dit :- Polydainas, certes, tes paroles ne me plaisent
point, et, sans doute, tu le sais, tes conseils auraient pu être
meilleurs. Si tu as parlé sincèrement, c'est que les Dieux
t'ont ravi l'intelligence, puisque tu nous ordonnes d'oublier la volonté
de Zeus qui tonne dans les hauteurs, et les promesses qu'il m'a faites
et confirmées par un signe de sa tête. Tu veux que nous obéissions
à des oiseaux qui étendent leurs ailes ! Je ne m'en inquiète
point, je n'en ai nul souci, soit qu'ils volent à ma droite, vers
Eôs ou Hélios, soit qu'ils volent à ma gauche, vers
le sombre couchant. Nous n'obéirons qu'à la volonté
du grand Zeus qui commande aux hommes mortels et aux Immortels. Le meilleur
des augures est de combattre pour sa patrie. Pourquoi crains-tu la guerre
et le combat ? Même quand nous tomberions tous autour des nefs des
Argiens, tu ne dois point craindre la mort, car ton cœur ne te pousse point
à combattre courageusement. Mais si tu te retires de la mêlée,
si tu pousses les guerriers à fuir, aussitôt, frappé
de ma lance, tu rendras l'esprit.Il parla ainsi et s'élança,
et tous le suivirent avec une clameur immense. Et Zeus qui se réjouit
de la foudre souleva, des cimes de l'Ida, un tourbillon de vent qui couvrit
les nefs de poussière, amollit le courage des Akhaiens et assura
la gloire à Hector et aux Troyens qui, confiants dans les signes
de Zeus et dans leur vigueur, tentaient de rompre la grande muraille des
Akhaiens.Et ils arrachaient les créneaux, et ils démolissaient
les parapets, et ils ébranlaient avec des leviers les piles que
les Akhaiens avaient posées d'abord en terre pour soutenir les tours.
Et ils les arrachaient, espérant détruire la muraille des
Akhaiens. Mais les Danaens ne reculaient point, et, couvrant les parapets
de leurs boucliers de peaux de bœuf, ils en repoussaient les ennemis qui
assiégeaient la muraille.Et les deux Aias couraient çà
et là sur les tours, ranimant le courage des Akhaiens. Tantôt
par des paroles flatteuses, tantôt par de rudes paroles, ils excitaient
ceux qu'ils voyaient se retirer du combat :- Amis ! vous, les plus vaillants
des Argiens, ou les moins braves, car tous les guerriers ne sont pas égaux
dans la mêlée, c'est maintenant, vous le voyez, qu'il faut
combattre, tous tant que vous êtes. Que nul ne se retire vers les
nefs devant les menaces de l'ennemi. En avant ! Exhortez-vous les uns les
autres. Peut-être que l'Olympien foudroyant Zeus nous donnera de
repousser les Troyens jusque dans la Ville.Et c'est ainsi que d'une voix
belliqueuse ils excitaient les Akhaiens.De même que, par un jour
d'hiver, tombent les flocons amoncelés de la neige, quand le sage
Zeus, manifestant ses traits, les répand sur les hommes mortels,
et que les vents se taisent, tandis que la neige couvre les cimes des grandes
montagnes, et les hauts promontoires, et les compagnes herbues, et les
vastes travaux des laboureurs, et qu'elle tombe aussi sur les rivages de
la mer écumeuse où les flots la fondent, pendant que la pluie
de Zeus enveloppe tout le reste; de même une grêle de pierres
volait des Akhaiens aux Troyens et des Troyens aux Akhaiens, et un retentissement
s'élevait tout autour de la muraille.Mais ni les Troyens ni l'illustre
Hector n'auraient alors rompu les portes de la muraille ni la longue barrière,
si le sage Zeus n'eût poussé son fils Sarpèdôn
contre les Argiens, comme un lion contre des bœufs aux cornes recourbées.Et
il tenait devant lui un bouclier d'une rondeur égale, beau, revêtu
de lames d'airain que l'ouvrier avait appliquées sur d'épaisses
peaux de bœuf, et entouré de longs cercles d'or. Et, tenant ce bouclier
et agitant deux lances, Sarpèdôn s'avançait, comme
un lion nourri sur les montagnes, qui, depuis longtemps affamé,
est excité par son cœur audacieux à enlever les brebis jusque
dans l'enclos profond, et qui, bien qu'elles soient gardées par
les chiens et par les pasteurs armés de lances, ne recule point
sans tenter le péril, mais d'un bond saisit sa proie, s'il n'est
d'abord percé par un trait rapide. Ainsi le cœur du divin Sarpèdôn
le poussait à enfoncer le rempart et à rompre les parapets.
Et il dit à Glaukos, fils de Hippolokhos :- Glaukos, pourquoi,
dans la Lykiè, sommes-nous grandement honorés par les meilleures
places, les viandes et les coupes pleines, et sommes-nous regardés
comme des Dieux ? Pourquoi cultivons-nous un grand domaine florissant,
sur les rives du Xanthos, une terre plantée de vignes et de blé
? C'est afin que nous soyons debout, en tête des Lykiens, dans l'ardente
bataille. C'est afin que chacun des Lykiens bien armés dise : Nos
rois, qui gouvernent la Lykiè, ne sont pas sans gloire. S'ils mangent
les grasses brebis, s'ils boivent le vin excellent et doux, ils sont pleins
de courage et de vigueur, et ils combattent en tête des Lykiens.
- Ô ami, si en évitant la guerre nous pouvions rester jeunes
et immortels, je ne combattrais pas au premier rang et je ne t'enverrais
pas à la bataille glorieuse; mais nulle chances de mort nous enveloppent,
et il n'est point permis à l'homme vivant de les éviter ni
de les fuir. Allons ! donnons une grande gloire à l'ennemi ou à
nous.Il parla ainsi, et Glaukos ne recula point et lui obéit.
Et ils allaient, conduisant la foule des Lykiens. Et le fils de Pétéos,
Ménestheus, frémit en les voyant, car ils se ruaient à
l'assaut de sa tour. Et il jeta les yeux sur la muraille des Akhaiens,
cherchant quelque chef qui vînt défendre ses compagnons. Et
il aperçut les deux Aias, insatiables de combats, et, auprès
d'eux, Teukros qui sortait de sa tente. Mais ses clameurs ne pouvaient
être entendues, tant était immense le retentissement qui montait
dans l'Ouranos, fracas des boucliers heurtés, des casques aux crinières
de chevaux, des portes assiégées et que les Troyens s'efforçaient
de rompre. Et, alors, Ménestheus envoya vers Aias le héraut
Thoôs :- Va ! divin Thoôs, appelle Aias, ou même les
deux à la fois, ce qui serait bien mieux, car c'est de ce côté
que la ruine nous menace. Voici que les chefs Lykiens se ruent sur nous,
impétueux comme ils le sont toujours dans les rudes batailles. Mais
si le combat retient ailleurs les deux Aias, amène au moins le robuste
Télainônien et l'excellent archer Teukros.Il parla ainsi,
et Thoôs, l'ayant entendu, obéit, et, courant sur la muraille
des Argiens cuirassés, s'arrêta devant les Aias et leur dit
aussitôt.- Aias, chefs des Argiens cuirassés, le fils bien-aimé
du divin Pétéos vous demande d'accourir à son aide,
tous deux si vous le pouvez, ce qui serait bien mieux, car c'est de ce
côté que la ruine nous menace. Voici que les chefs Lykiens
se ruent sur nous, impétueux comme ils le sont toujours dans les
rudes batailles. Mais si le combat vous retient tous deux, que le robuste
Aias Télainônien vienne au moins, et, avec lui, l'excellent
archer Teukros.Il parla ainsi, et, sans tarder, le grand Télainônien
dit aussitôt à l'Oiliade :- Aias, toi et le brave Lykomèdès,
inébranlables, excitez les Danaens au combat. Moi, j'irai à
l'aide de Ménestheus, et je reviendrai après l'avoir secouru.Ayant
ainsi parlé, le Télamônien Aias s'éloigna avec
son frère Teukros né du même père que lui, et,
avec eux, Pandiôn, qui portait l'arc de Teukros.Et quand ils eurent
atteint la tour du magnanime Ménestheus, ils se placèrent
derrière le mur à l'instant même du danger, car les
illustres princes et chefs des Lykiens montaient à l'assaut de la
muraille, semblables à un noir tourbillon. Et ils se rencontrèrent,
et une horrible clameur s'éleva de leur choc.Et Aias Télamônien,
le premier, tua un compagnon de Sarpèdôn, le magnanime Epikleus.
Et il le frappa d'un rude bloc de marbre qui gisait, énorme, en
dedans du mur, au sommet du rempart, près des créneaux, et
tel que, de ses deux mains, un jeune guerrier, de ceux qui vivent de nos
jours, ne soulèverait point le pareil. Aias, de son bras tendu,
l'enleva en l'air, brisa le casque aux quatre cônes et écrasa
entièrement la tête du guerrier. Et celui-ci tomba du faîte
de la tour, comme un plongeur, et son esprit abandonna ses ossements.Et
Teukros perça d'une flèche le bras nu du brave Glaukos, fils
de Hippolokhos, à l'instant où celui-ci escaladait la haute
muraille, et il l'éloigna du combat. Et Glaukos sauta du mur pour
que nul des Akhaiens ne vît sa blessure et ne l'insultât.Et
Sarpèdôn, le voyant fuir, fut saisi de douleur; mais, sans
oublier de combattre, il frappa le Thestoride Alkmaôn de sa lance,
et, la ramenant à lui, il entraîna l'homme la face contre
terre, et les armes d'airain du Thestoride retentirent dans sa chute. Et
Sarpèdôn saisit de ses mains vigoureuses un créneau
du mur, et il l'arracha tout entier, et la muraille resta béante,
livrant un chemin à la multitude.Et Aias et Teukros firent face
tous deux. Et Teukros frappa Sarpèdôn sur le baudrier splendide
qui entourait la poitrine, mais Zeus détourna la flèche du
corps de son fils, afin qu'il ne fût point tué devant les
nefs. Et Aias, d'un bond, frappa le bouclier de Sarpèdôn,
et la lance y pénétra, réprimant l'impétuosité
du guerrier qui s'éloigna du mur, mais sans se retirer, car son
cœur espérait la victoire. Et, se retournant, il exhorta ainsi les
nobles Lykiens :- Ô Lykiens, pourquoi laissez-vous de côté
votre ardent courage ? Il m'est difficile, tout robuste que je suis, de
renverser seul cette muraille et de frayer un chemin vers les nefs. Accourez
donc. Toutes nos forces réunies réussiront mieux.Il parla
ainsi, et, touchés de ses reproches, ils se précipitèrent
autour de leur Roi. Et les Argiens, de leur côté, derrière
la muraille, renforçaient leurs phalanges, car une lourde tâche
leur était réservée. Et les illustres Lykiens, ayant
rompu la muraille, ne pouvaient cependant se frayer un chemin jusqu'aux
nefs. Et les belliqueux Danaens, les ayant arrêtés, ne pouvaient
non plus les repousser loin de la muraille.De même que deux hommes,
la mesure à la main, se querellent sur le partage d'un champ commun
et se disputent la plus petite portion du terrain, de même, séparés
par les créneaux, les combattants heurtaient de toutes parts les
boucliers au grand orbe et les défenses plus légères.
Et beaucoup étaient blessés par l'airain cruel; et ceux qui,
en fuyant, découvraient leur dos, étaient percés',
même à travers les boucliers. Et les tours et les créneaux
étaient inondés du sang des guerriers. Et les Troyens ne
pouvaient mettre en fuite les Akhaiens, mais ils se contenaient les uns
les autres. Telles sont les balances d'une ouvrière équitable.
Elle tient les poids d'un côté et la laine de l'autre, et
elle les pèse et les égalise, afin d'apporter à ses
enfants un chétif salaire. Ainsi le combat restait égal entre
les deux partis, jusqu'au moment où Zeus accorda une gloire éclatante
au Priamide Hector qui, le premier, franchit le mur des Akhaiens. Et il
cria d'une voix retentissante, afin d'être entendu des Troyens :-
En avant, cavaliers Troyens ! Rompez la muraille des Argiens, et allumez
de vos mains une immense flamme ardente.Il parla ainsi, et tous l'entendirent,
et ils se jetèrent sur la muraille, escaladant les créneaux
et dardant les lances aiguës. Et Hector portait une pierre énorme,
lourde, pointue, qui gisait devant les portes, telle que deux très
robustes hommes de nos jours n'en pourraient soulever la pareille de terre,
sur leur chariot. Mais, seul, il l'agitait facilement, car le fils du subtil
Kronos la lui rendait légère. De même qu'un berger
porte aisément dans sa main la toison d'un bélier, et en
trouve le poids léger, de même Hector portait la pierre soulevée
droit aux ais doubles qui défendaient les portes, hautes, solides
et à deux battants. Deux poutres les fermaient en dedans, traversées
par une cheville.Et, s'approchant, il se dressa sur ses pieds et frappa
la porte par le milieu, et le choc ne fut pas inutile. Il rompit les deux
gonds, et la pierre enfonça le tout et tomba lourdement de l'autre
côté. Et ni les poutres brisées, ni les battants en
éclats ne résistèrent au choc de la pierre. Et l'illustre
Hector sauta dans le camp, semblable à une nuit rapide, tandis que
l'airain dont il était revêtu resplendissait. Et il brandissait
deux lances dans ses mains, et nul, excepté un dieu, n'eût
pu l'arrêter dans son élan.Et le feu luisait dans ses yeux.
Et il commanda à la multitude des Troyens de franchir la muraille,
et tous lui obéirent. Les uns escaladèrent la muraille, les
autres enfoncèrent les portes, et les Danaens s'enfuirent jusqu'aux
nefs creuses, et un immense tumulte s'éleva.7 race. Ainsi, Poséidon
qui ébranle la terre s'éloigna d'eux. Et aussitôt le
premier des deux, le rapide Aias Oilèiade, dit au Télamôniade
:- Aias, sans doute un des Dieux Olympiens, ayant pris la forme du divinateur,
vient de nous ordonner de combattre auprès des nefs. Car ce n'est
point là le divinateur Kalkhas. J'ai facilement reconnu les pieds
de celui qui s'éloigne. Les Dieux sont aisés à reconnaître.
Je sens mon cœur, dans ma poitrine, plein d'ardeur pour la guerre et le
combat, et mes mains et mes pieds sont plus légers.Et le Télamônien
Aias lui répondit :- Et moi aussi, je sens mes mains rudes frémir
autour de ma lance, et ma force me secouer et mes pieds m'emporter en avant.
Et voici que je suis prêt à lutter seul contre le Priamide
Hector qui ne se lasse jamais de combattre.Et tandis qu'ils se parlaient
ainsi, joyeux de l'ardeur guerrière que le Dieu avait mise dans
leurs cœurs, celui-ci, loin d'eux, encourageait les Akhaiens qui reposaient
leur âme auprès des nefs rapides, car leurs membres étaient
rompus de fatigue, et une amère douleur les saisissait à
la vue des Troyens qui avaient franchi la grande muraille. Et des larmes
coulaient de leurs paupières, et ils n'espéraient plus fuir
leur ruine. Mais Celui qui ébranle la terre ranima facilement leurs
braves phalanges. Et il exhorta Teukros, Lèitos, Pénéléos,
Thoas, Dèipyros, Mèrionès et Antilokhos, habiles au
combat. Et il leur dit en paroles ailées :- Ô honte ! Jeunes
guerriers Argiens, je me fiais en votre courage pour sauver nos nefs; mais,
si VOUS Suspendez le combat, voici que le jour est venu d'être domptés
par les Troyens. Ô douleur ! Je vois de mes yeux ce grand prodige
terrible que je ne pensais point voir jamais, les Troyens sur nos nefs
! Eux qui, auparavant, étaient semblables aux cerfs fuyards, pâture
des lynx, des léopards et des loups, errants par les forêts,
sans force et inhabiles au combat ! Car les Troyens n'osaient, auparavant,
braver en face la vigueur des Akhaiens; et, maintenant, loin de la Ville,
ils combattent auprès des nefs creuses, grâce à la
lâcheté du chef et à la négligence des hommes
qui refusent de défendre les nefs rapides, et s'y laissent tuer.
Mais, s'il est vrai que l'Atréide Agamemnôn qui règne
au loin soit coupable d'avoir outragé le Pèléiôn
aux pieds rapides, nous est-il permis pour cela d'abandonner le combat
? Réparons ce mal. Les esprits justes se guérissent aisément
de l'erreur. Vous ne pouvez sans honte oublier votre courage, étant
parmi les plus braves. Je ne m'inquiéterais point d'un lâche
qui fuirait le combat, mais, contre vous, je m'indigne dans mon cœur. Ô
pleins de mollesse, bientôt vous aurez causé par votre inaction
un mal irréparable. Que la honte et mes reproches entrent dans vos
âmes, car voici qu'un grand combat s'engage et que le brave Hector,
ayant rompu nos portes et nos barrières, combat auprès des
nefs.Et, parlant ainsi, Celui qui ébranle la terre excitait les
Akhaiens. Et autour des deux Aias se pressaient de solides phalanges qu'auraient
louées Arès et Athéna qui excite les guerriers. Et
les plus braves attendaient les Troyens et le divin Hector, lance contre
lance, bouclier contre bouclier, casque contre casque, homme contre homme.
Et les crinières, sur les cônes splendides, se mêlaient,
tant les rangs étaient épais; et les lances s'agitaient entre
les mains audacieuses, et tous marchaient, pleins du désir de combattre.Mais
sur eux se ruent une foule de Troyens, derrière Hector qui s'élançait.
De même qu'une roche désastreuse qu'un torrent, gonflé
par une immense pluie, roule, déracinée, de la cime d'un
mont, et qui se précipite à travers tous les obstacles jusqu'à
ce qu'elle arrive à la plaine où, bien qu'arrêtée
dans sa course, elle remue encore; de même Hector menaçait
d'arriver jusqu'à la mer, aux tentes et aux nefs des Akhaiens; mais
il se heurta contre les masses épaisses d'hommes, contraint de s'arrêter.
Et les fils des Akhaiens le repoussèrent en le frappant de leurs
épées et de leurs lances aiguës. Alors, reculant, il
s'écria d'une voix haute aux Troyens :- Troyens, Lykiens et Dardaniens
belliqueux, restez fermes. Les Akhaiens ne me résisteront pas longtemps,
bien qu'ils se dressent maintenant comme une tour; mais ils vont fuir devant
ma lance, si le plus grand des Dieux, l'époux tonnant de Hèrè,
m'encourage.Il parla ainsi, excitant la force et la vaillance de chacun.
Et le Priamide Dèiphobos, plein de fierté, marchait d'un
pied léger au milieu d'eux, couvert de son bouclier d'une rondeur
égale. Et Mèrionès lança contre lui sa pique
étincelante, qui, ne s'égarant point, frappa le bouclier
d'une rondeur égale et fait de peau de taureau; mais la longue lance
y pénétra à peine et se brisa à son extrémité.
Et Dèiphobos éloigna de sa poitrine le bouclier de peau de
taureau, craignant la lance du brave Mèrionès; mais ce héros
rentra dans la foule de ses compagnons, indigné d'avoir manqué
la victoire et rompu sa lance. Et il courut vers les nefs des Akhaiens,
afin d'y chercher une longue pique qu'il avait laissée dans sa tente.
Mais d'autres Combattaient, et une immense clameur s'élevait de
tous côtés.Et Teukros Télamônien tua, le premier,
le brave guerrier Imbrios, fils de Mentôr et riche en chevaux. Et,
avant l'arrivée des fils des Akhaiens, il habitait Pèdaios,
avec Mèdésikastè, fille illégitime de Priame;
mais, après l'arrivée des nefs aux doubles avirons des Danaens,
il vint à Ilios et s'illustra parmi les Troyens.Et le fils de
Télamôn, de sa longue lance, le perça sous l'oreille,
et il tomba, comme un frêne qui, tranché par l'airain sur
le sommet d'un mont élevé, couvre la terre de son feuillage
délicat. Il tomba ainsi, et ses belles armes d'airain sonnèrent
autour de lui. Et Teukros accourut pour le dépouiller; mais Hector,
comme il s'élançait, lança contre lui sa pique éclatante.
Et le Télamônien la vit et l'évita, et la lance du
Priamide frappa dans la poitrine Amphimakhos, fils de Ktéatos Aktorionide,
qui s'avançait. Et sa chute retentit et ses armes sonnèrent
sur lui. Et Hector s'élança pour dépouiller du casque
bien adapté aux tempes le magnanime Amphimakhos. Mais Aias se rua
sur lui, armé d'une pique étincelante; et, comme Hector était
entièrement enveloppé de l'airain effrayant, Aias frappa
seulement le bouclier bombé et le repoussa violemment loin des deux
cadavres que les Akhaiens entraînèrent.Et Stikhios et le
divin Ménestheus, princes des Athéniens, portèrent
Amphimakhos dans les tentes des Akhaiens, et les Aias, avides du combat
impétueux, se saisirent d'Imbrios. De même que deux lions,
arrachant une chèvre aux dents aiguës des chiens, l'emportent
à travers les taillis épais en la tenant loin de terre dans
leurs mâchoires, de même les deux Aias enlevèrent Imbrios
et le dépouillèrent de ses armes. Et Aias Oilèiade,
furieux de la mort d'Amphimakhos, coupa la tête du Troyen , et, la
jetant comme une boule au travers de la multitude, l'envoya rouler dans
la poussière, sous les pieds de Hector. Et alors, Poséidon,
irrité de la mort de son petit-fils tué dans le combat, courut
aux tentes des Akhaiens, afin d'exciter les Danaens et de préparer
des calamités aux Troyens.Et Idoméntus, illustre par sa
lance, le rencontra. Et celui-ci quittait un de ses compagnons qui, dans
le combat, avait été frappé au jarret par l'airain
aigu et emporté par les siens. Et Idoméneus, l'ayant confié
aux médecins, sortait de sa tente, plein du désir de retourner
au combat. Et le Roi qui ébranle la terre lui parla ainsi, ayant
pris la figure et la voix de l'Andraimonide Thoas, qui, dans tout Pleurôn
et la haute Kalydôn, commandait aux Aitôliens, et que ceux-ci
honoraient comme un Dieu :- Idoméneus, prince des Krètois,
où sont tes menaces et celles des Akhaiens aux Troyens ?Et le
prince des Krètois, Idoméneus, lui répondit :- Ô
Thoas, aucun guerrier n'est en faute, autant que j'en puis juger, car nous
combattons tous; aucun n'est retenu par la pâle crainte, aucun, par
indolence, ne refuse le combat dangereux; mais cela plaît sans doute
au très puissant Zeus que les Akhaiens périssent ici, sans
gloire et loin d'Argos. Thoas, toi qui, toujours plein d'ardeur guerrière,
as coutume d'encourager les faibles, ne cesse pas dans ce moment, et ranime
la vaillance de chaque guerrier.Et Poséidon qui ébranle
la terre lui répondit :- Idoméneus, ne puisse-t-il jamais
revenir de la terre Troyen ne, puisse-t-il être la proie des chiens,
le guerrier qui, en ce jour, cessera volontairement de combattre ! Va !
et reviens avec tes armes. Il faut nous concerter. Peut-être serons-nous
tous deux de quelque utilité. L'union des guerriers est utile, même
celle des plus timides; et nous saurons combattre les héros.Ayant
ainsi parlé, le Dieu rentra dans la mêlée des hommes,
et Idoméneus regagna ses tentes et revêtit ses belles armes.
Il saisit deux lances et accourut, semblable au feu fulgurant que le Kroniôn,
de sa main, précipite des cimes de l'Olympes enflammé, comme
un signe rayonnant aux hommes vivants. Ainsi resplendissait l'airain sur
la poitrine du Roi qui accourait. Et Mèrionès, son brave
compagnon, le rencontra non loin de la tente. Et il venait chercher une
lance d'air'ain. Et Idoméneus lui parla ainsi :- Mèrionès
aux pieds rapides, fils de Molos, le plus cher de mes compagnons, pourquoi
quittes-tu la guerre et le combat ? Es-tu blessé, et la pointe du
trait te tourmente-t-elle ? Viens-tu m'annoncer quelque chose ? Certes,
pour moi, je n'ai pas le dessein de rester dans mes tentes, mais je désire
le combat.Et le sage Mèrionès lui répondit :-
Idoméneus, prince des Krètois cuirassés, je viens
afin de prendre une lance, si, dans tes tentes, il en reste une; car j'ai
rompu la mienne sur le bouclier de l'orgueilleux Dèiphobos.Et
Idoméneus, prince des Krètois, lui répondit :- Si
tu veux des lances, tu en trouveras une, tu en trouveras vingt, appuyées
étincelantes contre les parois de ma tente. Ce sont des lances Troyen
nes enlevées à ceux que j'ai tués, car je combats
de près les guerriers ennemis; et c'est pourquoi j'ai des lances,
des boucliers bombés, des casques et des cuirasses éclatantes.Et
le sage Mèrionès lui répondit :- Dans ma tente et
dans ma nef noire abondent aussi les dépouilles Troyen nes; mais
elles sont trop éloignées. Je ne pense pas aussi avoir jamais
oublié mon courage. Je combats au premier rang, parmi les guerriers
illustres, à l'heure où la mêlée retentit. Quelques-uns
des Akhaiens cuirassés peuvent ne m'avoir point vu, mais toi, tu
me connais.Et Idoméneus, prince des Krètois, lui répondit
:- Je sais quel est ton courage. Pourquoi me parler ainsi ? Si nous étions
choisis parmi les plus braves pour une embuscade, car c'est là que
le courage des guerriers, éclate, là on distingue le brave
du lâche; car celui-ci change à tout instant de couleur, et
son cœur n'est point assez ferme pour attendre tranquillement en place;
et il remue sans cesse, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre;
et son cœur tremble dans sa poitrine par crainte de la mort, et ses dents
claquent, tandis que le brave ne change point de couleur, et il ne redoute
rien au premier rang des guerriers, dans l'embuscade, et il souhaite l'ardent
combat; certes, donc, aucun de nous ne blâmerait en cet instant ni
ton courage ni ton bras; et si tu étais blessé alors, ce
ne serait point à l'épaule ou dans le dos que tu serais frappé
d'un trait, mais en pleine poitrine ou dans le ventre, tandis que tu te
précipiterais dans la mêlée des combattants. Va ! ne
parlons plus, inactifs, comme des enfants, de peur que ceci nous soit reproché
injurieusement. Va dans ma tente, et prends une lance solide.Il parla
ainsi, et Mèrionès, semblable au rapide Arès, saisit
promptement dans la tente une lance d'airain, et il marcha avec Idoméneus,
plein du désir de combattre. Ainsi marche le désastreux Arès
avec la Terreur, sa fille bien-aimée, forte et indomptable, qui
épouvante le plus brave. Ils descendent de lamrèkè
vers les Epirotes ou les magnanimes Phlègyens, et ils n'exaucent
point les deux peuples à la fois, mais ils accordent la gloire à
l'un ou à l'autre. Ainsi Mèrionès et Idoméneus,
princes des hommes, marchaient, armés de l'airain splendide.Et
Mèrionès, le premier, parla ainsi :- Deukalide, de quel
côté veux-tu entrer dans la mêlée ? À
droite, au centre, ou à gauche ? C'est là que les Akhaiens
chevelus faiblissent.Et Idoméneus, prince des Krètois,
lui répondit :- D'autres sont au centre qui défendent les
nefs, les deux Aias et Teukros, le plus habile archer d'entre les Akhaiens,
et brave aussi de pied ferme. Ils suffiront à repousser le Priamide
Hector. Quelque brave qu'il soit, et quelle que soit son ardeur à
combattre, il ne réussira pas à dompter leur courage et leurs
mains invincibles et à brûler les nefs, à moins que
le Kroniôn lui-même ne jette l'ardente foudre sur les nefs
rapides. Jamais le grand Télamônien Aias ne le cédera
à aucun homme né mortel et nourri des dons de Dèmètèr,
vulnérable par l'airain ou par de lourds rochers. Il ne reculerait
même pas devant l'impétueux Akhilleus, s'il ne peut cependant
lutter contre lui en agilité. Allons vers la gauche de l'armée,
et voyons promptement si nous remporterons une grande gloire, ou si nous
la donnerons à l'ennemi.Il parla ainsi, et Mèrionès,
semblable au rapide Arès, s'élança du côté
où Idoméneus ordonnait d'aller. Et dès que les Troyens
eurent vu Idoméneus, semblable à la flamme par son courage,
avec son compagnon brillant sous ses armes, s'exhortant les uns les autres,
ils se jetèrent sur lui. Et le combat fut égal entre eux
tous devant les poupes des nefs.De même que les vents tempétueux,
en un jour de sécheresse, soulèvent par les chemins de grands
tourbillons de poussière, de même tous se ruèrent dans
une mêlée furieuse afin de s'entre-tuer de l'airain aigu.
Et la multitude des guerriers se hérissa de longues lances qui perçaient
la chair des combattants. Et la splendeur de l'airain, des casques étincelants,
des cuirasses polies et des boucliers, éblouissait les yeux. Et
il eût été impitoyable celui qui, loin de s'attrister
de ce combat, s'en fût réjoui.Et les deux fils puissants
de Kronos, dans leur volonté contraire, accablaient ainsi les héros
de lourdes calamités. Zeus voulait donner la victoire à Hector
et aux Troyens, afin d'honorer Akhilleus aux pieds rapides; et il ne voulait
pas détruire les tribus Akhaiennes devant Ilios, mais honorer'Métis
et son fils magnanime. Et Poséidon, sorti en secret de la blanche
mer, encourageait les Akhaiens, et il gémissait de les voir domptés
par les Troyens, et il s'irritait contre Zeus. Et tous deux avaient la
même origine et le même père, mais Zeus était
le plus âgé et savait plus de choses. Et c'est pourquoi Poséidon
ne secourait point ouvertement les Argiens, mais, sous la forme d'un guerrier,
parcourait l'armée en les encourageant.Et tous deux avaient étendu
également sur l'un et l'autre parti les chaînes du combat
violent et de la guerre désastreuse, chaînes infrangibles,
indissolubles, et qui rompaient les genoux d'un grand nombre de héros.Et
Idoméneus, bien qu'à demi blanc de vieillesse, exhortant
les Danaens, bondit sur les Troyens qu'il fit reculer. Et il tua Othryoneus
de Kabèsos qui, venu récemment, attiré par le bruit
de la guerre, demandait Kassandrè, la plus belle des filles de Priame.
Et il n'offrait point de présents, mais il avait promis de repousser
les fils des Akhaiens loin de Troie. Et le vieillard Priame avait juré
de lui donner sa fille, et, sur cette promesse, il combattait bravement.
Et, comme il s'avançait avec fierté, Idoméneus le
frappa de sa lance étincelante, et la cuirasse d'airain ne résista
point au coup qui pénétra au milieu du ventre. Et il tomba
avec bruit, et Idoméneus s'écria en l'insultant :- Othryoneus
! je te proclame le premier des hommes si tu tiens la parole donnée
au Dardanide Priame. Il t'a promis sa fille, et c'est nous qui accomplirons
sa promesse. Et nous te donnerons la plus belle des filles d'Agamemnôn,
venue d'Argos pour t'épouser, si tu veux avec nous détruire
la ville bien peuplée d'Ilios. Mais suis-nous dans les nefs qui
traversent la mer, afin de convenir de tes noces, car nous aussi, nous
sommes d'excellents beaux-pères !Et le héros Idoméneus
parla ainsi, et il le traînait par un pied à travers la mêlée.
Et, pour venger Othryoneus, Asios accourut, à pied devant son char,
et ses chevaux, retenus par leur conducteur, soufflaient sur ses épaules.
Et il désirait percer Idoméneus, mais celui-ci l'atteignit
le premier, de sa lance, dans la gorge, sous le menton. Et la lance passa
au travers du cou, et Asios tomba comme un chêne ou comme un peuplier,
ou comme un pin élevé que des constructeurs de nefs, sur
les montagnes, coupent de leurs haches récemment aiguisées.
Ainsi le guerrier gisait étendu devant ses chevaux et son char,
grinçant des dents et saisissant la poussière sanglante.
Et le conducteur, éperdu, ne songeait pas à éviter
l'ennemi en faisant retourner les chevaux. Et le brave Antilokhos le frappa
de sa lance, et la cuirasse d'airain ne résista pas au coup qui
pénétra au milieu du ventre. Et l'homme tomba, expirant,
du char habilement fait, et le fils du magnanime Nestôr, Antilokhos,
entraîna les chevaux du côté des Akhaiens aux belles
knèmides.Et Dèiphobos, triste de la mort d'Asios, s'approchant
d'Idoméneus, lui lança sa pique étincelante. Mais
Idoméneus, l'ayant aperçue, évita la pique d'airain
en se couvrant de son bouclier d'une rondeur égale fait de peaux
de bœuf et d'airain brillant, et qu'il portait à l'aide de deux
manches. Et il en était entièrement couvert, et l'airain
vola par-dessus, effleurant le bouclier qui résonna. Mais la lance
ne s'échappa point en vain d'une main vigoureuse, et, frappant Hypsènôr
Hippaside, prince des peuples, elle s'enfonça dans son foie et rompit
ses genoux. Et Dèiphobos cria en se glorifiant :- Asios ne mourra
pas non vengé, et, en allant aux portes solides d'Aidès,
il se réjouira dans son brave cœur, car je lui ai donné un
compagnon.Il parla ainsi, et ses paroles orgueilleuses emplirent les
Argiens de douleur, et surtout le brave Antilokhos. Mais, bien qu'attristé,
il n'oublia point son compagnon, et, courant tout autour, il le couvrit
de son bouclier. Et deux autres compagnons bien-aimés de Hypsènôr,
Mékisteus et le divin Alastôr, l'emportèrent en gémissant
dans les nefs creuses.Et Idoméneus ne laissait point reposer son
courage, et il désirait toujours envelopper quelque Troyen
de la nuit noire, ou tomber lui-même en sauvant les Akhaiens de leur
ruine. Alors périt le fils bien-aimé d'Aisyétas nourri
par Zeus, le héros Alkathoos, gendre d'Ankhisès. Et il avait
épousé Hippodaméia, l'aînée des filles
d'Ankhisès, très chère, dans leur demeure, à
son père et à sa mère vénérable. Et
elle l'emportait sur toutes ses compagnes par la beauté, l'habileté
aux travaux et la prudence et c'est pourquoi un grand chef l'avait épousée
dans la large Troie. Et Poséidon dompta Alkathoos par les mains
d'Idoméneus. Et il éteignit ses yeux étincelants,
et il enchaîna ses beaux membres, de façon à ce qu'il
ne pût ni fuir ni se détourner, mais que, tout droit comme
une colonne ou un arbre élevé, il reçût au milieu
de la poitrine la lance du héros Idoméneus. Et sa cuirasse
d'airain, qui éloignait de lui la mort, résonna, rompue par
la lance. Et sa chute retentit, et la pointe d'airain, dans son cœur qui
palpitait, remua jusqu'à ce que le rude Arès eût épuisé
la force de la lance. Et Idoméneus cria d'une voix terrible en se
glorifiant :- Dèiphobos ! je pense que les choses sont au moins
égales. En voici trois de tués pour un, et tu te vantais
en vain. Malheureux ! ose m'attendre, et tu verras ce que vaut la race
de Zeus. Zeus engendra Minôs, gardien de la Krètè,
et Minôs engendra un fils, l'irréprochable Deukaliôn,
et Deukaliôn m'engendra pour être le chef de nombreux guerriers
dans la grande Krètè, et mes nefs m'ont amené ici
pour ton malheur, celui de ton père et celui des Troyens.Il parla
ainsi, et Dèiphobos délibéra s'il irait chercher pour
soutien quelque autre des Troyens magnanimes, ou s'il combattrait seul.
Et il vit qu'il valait mieux aller vers Ainéias. Et il le trouva
debout aux derniers rangs, car il était irrité contre le
divin Priame qui ne l'honorait pas, bien qu'il fût brave entre tous
les guerriers. Et Dèiphobos, s'approchant, lui dit en paroles ailées
:- Ainéias, prince des Troyens, si la gloire te touche, viens
protéger ton beau-frère. Suis-moi, allons vers Alkathoos
qui, époux de ta sœur, a autrefois nourri ton enfance dans ses demeures.
Idoméneus, illustre par sa lance, l'a tué.Il parla ainsi,
et le cœur d'Ainéias fut ébranlé dans sa poitrine,
et il marcha pour combattre Idoméneus. Mais celui-ci ne fut point
saisi par la peur comme un enfant, et il attendit, de même qu'un
sanglier des montagnes, certain de sa force, attend, dans un lieu désert,
le tumulte des chasseurs qui s'approchent. Son dos se hérisse, ses
yeux lancent du feu, et il aiguise ses défenses pour repousser aussitôt
les chiens et les chasseurs. De même Idoméneus, illustre par
sa lance, ne recula point devant Ainéias qui accourait au combat.
Et il appela ses compagnons Askalaphos, Apharèos, Dèipyros,
Mèrionès et Antilokhos. Et il leur dit en paroles ailéesAccourez,
amis, car je suis seul, et je crains Ainéias aux pieds rapides qui
vient sur moi. Il est très brave, et c'est un tueur d'hommes, et
il est dans la fleur de la jeunesse, à l'âge où la
force est la plus grande. Si nous étions du même âge,
avec mon courage, une grande gloire nous serait donnée, à
lui ou à moi.Il parla ainsi, et tous, avec une même ardeur,
ils l'entourèrent, le bouclier sur l'épaule. Et Ainéias,
de son côté, appela aussi ses compagnons, Dèiphobos,
Pâris et le divin Agènôr, comme lui princes des Troyens.
Et leurs troupes les suivaient, telles que des troupeaux de brebis qui
suivent le bélier hors du pâturage, pour aller boire. Et le
berger se réjouit dans son âme. De même le cœur d'Ainéias
fut joyeux dans sa poitrine, en voyant la foule des guerriers qui le suivaient.Et,
autour d'Alkathoos, tous dardèrent leurs longues lances, et, sur
les poitrines, l'horrible airain retentissait, tandis qu'ils se frappaient
à l'envi. Et deux braves guerriers, Ainéias et Idoméneus
semblable à Arès, désiraient surtout se percer de
l'airain cruel. Et Ainéias, le premier, lança sa pique contre
Idoméneus; mais celui-ci, l'ayant aperçue, évita la
pique d'airain qui s'enfonça en vibrant dans la terre, inutile,
bien que partie d'une main vigoureuse.Et Idoméneus frappa Oinomaos
au milieu du ventre, et la cuirasse fut rompue, et l'airain s'enfonça
dans les intestins, et le guerrier tomba en saisissant la terre avec les
mains. Et Idoméneus arracha la lance du cadavre, mais il ne put
dépouiller les épaules de leurs belles armes, car il était
accablé par les traits. Et il n'avait plus les pieds vigoureux avec
lesquels il s'élançait autrefois pour reprendre sa pique
ou pour éviter celle de l'ennemi. Il éloignait encore de
pied ferme son jour fatal, mais il ne pouvait plus fuir aisément.Et
Dèiphobos, comme il se retirait lentement, toujours irrité
contre lui, voulut le frapper de sa lance étincelante; mais il le
manqua, et la lance perça Askalaphos, fils de Arès. Et la
forte lance s'enfonça dans l'épaule, et le guerrier tomba,
saisissant la terre avec ses mains.Et le terrible Arès plein de
clameurs ignorait que son fils fût tombé mort dans la mêlée
violente. Et il était assis au sommet de l'Olympes, sous les nuées
d'or, retenu par la volonté de Zeus, ainsi que les autres Dieux
immortels, loin du combat.Et tous se ruèrent autour d'Askalaphos.
Et comme Dèiphobos enlevait son casque brillant, Mèrionès,
semblable au rapide Arès, bondit, et, de sa lance, perça
le bras du Troyen qui laissa échapper le casque sonore. Et
Mèrionés bondit de nouveau comme un vautour, et arracha du
bras blessé sa forte lance, et rentra dans les rangs de ses compagnons.
Et Politès, frère de Dèiphobos, entourant celui-ci
de ses bras, l'entraîna hors de la mêlée, derrière
les rangs, où se tenaient ses chevaux rapides, et le char éclatant,
et leur conducteur. Et ils le portèrent dans la Ville, poussant
des gémissements. Et le sang coulait de sa blessure fraîche.
Et les autres combattaient toujours, et une immense clameur s'élevait.Et
Ainéias, se ruant sur Apharèos Kalètoride, le frappa
à la gorge de sa lance aiguë; et la tête s'inclina, et
le bouclier tomba, et le casque aussi, et la mort fatale l'enveloppa.Et
Antilokhos, apercevant le dos de Thoôn, le frappa impétueusement,
et il trancha la veine qui, courant le long du dos, arrive au cou. Le Troyen
tomba à la renverse sur la poussière, étendant les
deux mains vers ses compagnons bien-aimés. Et Antilokhos accourut,
et, regardant autour de lui, enleva ses belles armes de ses épaules.
Et les Troyens, l'entourant aussitôt, accablaient de traits son beau
et large bouclier; mais ils ne purent déchirer avec l'airain cruel
le corps délicat d'Antilokhos, car Posidaôn qui ébranle
la terre protégeait le Nestôride contre la multitude des traits.
Et celui-ci ne s'éloignait point de l'ennemi, mais il tournait sur
lui-même, agitant sans cesse sa lance et cherchant qui il pourrait
frapper de loin, ou de près.Et Adamas Asiade, l'ayant aperçu
dans la mêlée, le frappa de l'airain aigu au milieu du bouclier;
mais Poséidon aux cheveux bleus refusa au Troyen la vie d'Antilokhos,
et la moitié du trait resta dans le bouclier comme un pieu à
demi brûlé, et l'autre tomba sur la terre. Et comme Adamas
fuyait la mort dans les rangs de ses compagnons, Mèrionès,
le poursuivant, le perça entre les parties mâles et le nombril,
là où une plaie est mortelle pour les hommes lamentables.
C'est là qu'il enfonça sa lance, et Adainas tomba palpitant
sous le coup, comme un taureau, dompté par la force des liens, que
des bouviers ont mené sur les montagnes. Ainsi Adamas blessé
palpita, mais peu de temps, car le héros Mèrionès
arracha la lance de la plaie, et les ténèbres se répandirent
sur les yeux du Troyen .Et Hélénos, de sa grande épée
de Ibrèkè, frappa Dèipyros à la tempe, et le
casque roula sur la terre, et un des Akhaiens le ramassa sous les pieds
des combattants. Et la nuit couvrit les yeux de Dèipyros.Et la
douleur saisit le brave Atréide Ménélas qui s'avança
contre le prince Hélénos, en lançant sa longue pique.
Et le Troyen bandait son arc, et tous deux dardèrent à
la fois, l'un sa lance aiguë, l'autre la flèche jaillissant
du nerf. Et le Priamide frappa de sa flèche la cuirasse bombée,
et le trait acerbe y rebondit. De même que, dans l'aire spacieuse,
les fèves noires ou les pois, au souffle du vent et sous l'effort
du vanneur, rejaillissent du large van, de même la flèche
acerbe rebondit loin de la cuirasse de l'illustre Ménélas.Et
le brave Atréide frappa la main qui tenait l'arc poli, et la lance
aiguë attacha la main à l'arc, et Hélénos rentra
dans la foule de ses compagnons, évitant la mort et traînant
le frêne de la lance suspendu à sa main. Et le magnanime Agènôr
arracha le trait de la blessure qu'il entoura d'une fronde en laine qu'un
serviteur tenait à son côté.Et Peisandros marcha
contre l'illustre Ménélas, et la Moire fatale le conduisait
au seuil de la mort, pour qu'il fût dompté par toi, Ménélas,
dans le rude combat. Quand ils se furent rencontrés, l'Atréide
le manqua, et Peisandros frappa le bouclier de l'illustre Ménélas;
mais il ne put traverser l'airain, et le large bouclier repoussa la pique
dont la pointe se rompit. Et Peisandros se réjouissait dans son
esprit, espérant la victoire, et l'illustre Atréide, ayant
tiré l'épée aux clous d'argent, sauta sur lui; mais
le Troyen saisit, sous le bouclier, la belle hache à deux
tranchants, au manche d'olivier, faite d'un airain excellent, et ils combattirent.Peisandros
frappa le cône du casque au sommet, près de la crinière,
et lui-même fut atteint au front, au-dessus du nez. Et ses os crièrent,
et ses yeux ensanglantés jaillirent à ses pieds, dans la
poussière; et il se renversa et tomba. Et Ménélas,
lui mettant le pied sur la poitrine, lui arracha ses armes et dit en se
glorifiant :- Vous laisserez ainsi les nefs des cavaliers Danaens, ô
pajures, insatiables de la rude bataille ! Vous ne m'avez épargné
ni un outrage, ni un opprobre, mauvais chiens, qui n'avez pas redouté
la colère terrible de Zeus hospitalier qui tonne fortement et qui
détruira votre haute citadelle; car vous êtes venus sans cause,
après avoir été reçus en amis, m'enlever, avec
toutes mes richesses, la femme que j'avais épousée vierge.
Et, maintenant, voici que vous tentez de jeter la flamme désastreuse
sur nos nefs qui traversent la mer, et de tuer les héros Akhaiens
! Mais vous serez réprimés, bien que remplis de fureur guerrière.
Ô Père Zeus, on dit que tu surpasses en sagesse tous les hommes
et tous les Dieux, et c'est de toi que viennent ces choses ! N'es-tu pas
favorable aux Troyens pajures, dont l'esprit est impie, et qui ne peuvent
être rassasiés par la guerre désastreuse ? Certes,
la satiété nous vient de tout, du sommeil, de l'amour, du
chant et de la danse charmante, qui, cependant, nous plaisent plus que
la guerre; mais les Troyens sont insatiables de combats.Ayant ainsi parlé,
l'irréprochable Ménélas arracha les armes sanglantes
du cadavre, et les remit à ses compagnons; et il se mêla de
nouveau à ceux qui combattaient en avant. Et le fils du roi Pylaiméneus,
Harpaliôn, se jeta sur lui. Et il avait suivi son père bien-aimé
à la guerre de Troie, et il ne devait point retourner dans la terre
de la patrie. De sa pique il frappa le milieu du bouclier de l'Atréide,
mais l'airain ne put le traverser, et Harpaliôn, évitant la
mort, se réfugia dans la foule de ses compagnons, regardant de tous
côtés pour ne pas être frappé de l'airain. Et,
comme il fuyait, Mèrionès lui lança une flèche
d'airain, et il le perça à la cuisse droite, et la flèche
pénétra, sous l'os, jusque dans la vessie. Et il tomba entre
les bras de ses chers compagnons, rendant l'âme. Il gisait comme
un ver sur la terre, et son sang noir coulait, baignant la terre. Et les
magnanimes Paphlagones, s'empressant et gémissant, le déposèrent
sur son char pour être conduit à la sainte Ilios; et son père,
répandant des larmes, allait avec eux, nul n'ayant vengé
son fils mort.Et Pâris, irrité dans son âme de cette
mort, car Harpaliôn était son hôte entre les nombreux
Paphlagones, lança une flèche d'airain. Et il y avait un
guerrier Akhaien, Eukhènor, fils du divinateur Polyidos, riche et
brave, et habitant Korinthos. Et il était monté sur sa nef,
subissant sa destinée, car le bon Polyidos lui avait dit souvent
qu'il mourrait, dans ses demeures, d'un mal cruel, ou que les Troyens le
tueraient parmi les nefs des Akhaiens. Et il avait voulu éviter
à la fois la lourde amende des Akhaiens et la maladie cruelle qui
l'aurait accablé de douleurs mais Pâris le perça au-dessous
de l'oreille, et l'âme s'envola de ses membres, et une horrible nuée
l'enveloppa.Tandis qu'ils combattaient, pareils au feu ardent, Hector
cher à Zeus ignorait qu'à la gauche des nefs ses peuples
étaient défaits par les Argiens, tant Celui qui ébranle
la terre animait les Danaens et les pénétrait de sa force.
Et le Priamide se tenait là où il avait franchi les portes
et où il enfonçait les épaisses lignes des Danaens
porteurs de boucliers. Là, les nefs d'Aias et de Prôtésilaos
avaient été tirées sur le rivage de la blanche mer,
et le mur y était peu élevé. Là aussi étaient
les plus furieux combattants, et les chevaux, les Boiôtiens, les
Iaônes aux longs vêtements, les Lokriens, les Phthiotes et
les illustres Epéiens, qui soutenaient l'assaut autour des nefs
et ne pouvaient repousser le divin Hector semblable à la flamme.
Et là étaient aussi les braves Athéniens que conduisait
Ménestheus, fils de Pétéos, suivi de Pheidas, de Stikhios
et du grand Bias. Et les chefs des Epéiens étaient Mégès
Phyléide, Amphiôn et Drakios. Et les chefs des Phthiotes étaient
Médôn et l'agile Ménéptolèmos. Médôn
était fils bâtard du divin Oileus, et frère d'Aias,
et il habitait Phylakè, loin de la terre de la patrie, ayant tué
le frère de sa belle-mère Eriopis; et Ménéptolèmos
était fils d'Iphiklos Phylakide. Et ils combattaient tous deux en
tête des Phthiotes magnanimes, parmi les Boiôtiens, pour défendre
les nefs.Et Aias, le fils agile d'Oileus, se tenait toujours auprès
d'Aias Télamônien. Comme deux bœufs noirs traînent ensemble,
d'un souffle égal, une lourde charrue dans une terre nouvelle, tandis
que la sueur coule de la racine de leurs cornes, et que, liés à
distance au même joug, ils vont dans le sillon, ouvrant du soc la
terre profonde, de même les deux Aias allaient ensemble. Mais de
nombreux et braves guerriers suivaient le Télamôniade et portaient
son bouclier, quand la fatigue et la sueur rompaient ses genoux. Et les
Lokriens ne suivaient pas le magnanime Oilèiade, car il ne leur
plaisait pas de combattre en ligne. Ils n'avaient ni casques d'airain hérissés
de crins de cheval, ni boucliers bombés, ni lances de frêne;
et ils étaient venus devant Troie avec des arcs et des frondes de
laine, et ils en accablaient et en rompaient sans cesse les phalanges Troyen
nes. Et les premiers combattaient, couverts de leurs belles armes, contre
les Troyens et Hector armé d'airain, et les autres, cachés
derrière ceux-là, lançaient sans cesse des flèches
innombrables.Alors, les Troyens se fussent enfuis misérablement,
loin des tentes et des nefs, vers la sainte Ilios, si Polydamas n'eût
dit au brave Hector :- Hector, il est impossible que tu écoutes
un conseil. Parce qu'un Dieu t'a donné d'exceller dans la guerre,
tu veux aussi l'emporter par la sagesse. Mais tu ne peux tout posséder.
Les Dieux accordent aux uns le courage, aux autres l'art de la danse, à
l'autre la kithare et le chant. Le prévoyant Zeus mit un esprit
sage en celui-ci, et les hommes en profitent, et il sauvegarde les cités,
et il recueille pour lui-même le fruit de sa prudence. La couronne
de la guerre éclate de toutes parts autour de toi, et les Troyens
magnanimes qui ont franchi la muraille fuient avec leurs armes, ou combattent
en petit nombre contre beaucoup, dispersés autour des nefs. Retourne,
et appelle ici tous les chefs, afin que nous délibérions
en conseil si nous devons nous ruer sur les nefs, en espérant qu'un
Dieu nous accorde la victoire, ou s'il nous faut reculer avant d'être
entamés. Je crains que les Akhaiens ne vengent leur défaite
d'hier, car il y a dans les nefs un homme insatiable de guerre, qui, je
pense, ne s'abstiendra pas longtemps de combat.Polydainas parla ainsi,
et son conseil prudent persuada Hector, et il sauta de son char à
terre avec ses armes, et il dit en paroles ailées :- Polydamas,
retiens ici tous les chefs. Moi, j'irai au milieu du combat et e reviendrai
bientôt, les ayant convoqués.Il parla ainsi, et se précipita,
pareil à une montagne neigeuse, parmi les Troyens et les Alliés,
avec de hautes clameurs. Et, ayant entendu la voix de Hector, ils accouraient
tous auprès du Panthoide Polydamas. Et le Priamide Hector allait,
cherchant parmi les combattants, Dèiphobos et le roi Hélénos,
et l'Asiade Adamas et le Hyrtakide Asios. Et il les trouva tous, ou blessés,
ou morts, autour des nefs et des poupes des Akhaiens, ayant rendu l'âme
sous les mains des Argiens.Et il vit, à la gauche de cette bataille
meurtrière, le divin Alexandre, l'époux de Hélène
à la belle chevelure, animant ses compagnons au combat. Et, s'arrêtant
devant lui, il lui dit ces paroles outrageantes :- Misérable Pâris,
doué d'une grande beauté, séducteur de femmes, où
sont Dèiphobos, le roi Hélénos, et l'Asiade Adamas
et le Hyrtakyde Asios ? Où est Othryoneus ? Aujourd'hui la sainte
Uios croule de son faîte, et tu as évité seul cette
ruine terrible.Et le divin Alexandre lui répondit :- Hector,
tu te plais à m'accuser quand je ne suis point coupable. Parfois
je me suis retiré du combat, mais ma mère ne m'a point enfanté
lâche. Depuis que tu as excité la lutte de nos compagnons
auprès des nefs, nous avons combattu sans cesse les Danaens. Ceux
que tu demandes sont morts. Seuls, Dèiphobos et le roi Hélénos
ont été tous deux blessés à la main par de
longues lances; mais le Kroniôn leur a épargné la mort.
Conduis-nous donc où ton cœur et ton esprit t'ordonnent d'aller,
et nous serons prompts à te suivre, et je ne pense pas que nous
cessions le combat tant que nos forces le permettront. Il n'est permis
à personne de combattre au-delà de ses forces.Ayant ainsi
parlé, le héros fléchit l'âme de son frère,
et ils coururent là où la mêlée était
la plus furieuse, là où étaient Kébrionès
et l'irréprochable Polydamas, Phakès, Orthaios, le divin
Polyphoitès, et Palmys, et Askanios et Moros, fils de Hippotiôn.
Et ceux-ci avaient succédé depuis la veille aux autres guerriers
de la fertile Askaniè, et déjà Zeus les poussait au
combat.Et tous allaient, semblables aux tourbillons de vent que le Père
Zeus envoie avec le tonnerre par les campagnes, et dont le bruit se mêle
au retentissement des grandes eaux bouillonnantes et soulevées de
la mer aux rumeurs sans nombre, qui se gonflent, blanches d'écume,
et roulent les unes sur les autres.Ainsi les Troyens se succédaient
derrière leurs chefs éclatants d'airain. Et le Priarnide
Hector les menait, semblable au terrible Arès, et il portait devant
lui son bouclier égal fait de peaux épaisses recouvertes
d'airain. Et autour de ses tempes resplendissait son casque mouvant, et,
sous son bouclier, il marchait contre les phalanges, cherchant à
les enfoncer de tous côtés. Mais il n'ébranla point
l'âme des Akhaiens dans leurs poitrines, et Aias, le premier, s'avança
en le provoquant :- Viens, malheureux ! Pourquoi tentes-tu d'effrayer
les Argiens ? Nous ne sommes pas inhabiles au combat. C'est le fouet fatal
de Zeus qui nous éprouve. Tu espères san.s doute, dans ton
esprit, détruire nos nefs, mais nos mains te repousseront, et bientôt
ta ville bien peuplée sera prise et renversée par nous. Et
je te le dis, le temps viendra où, fuyant, tu supplieras le Père
Zeus et les autres Immortels pour que tes chevaux soient plus rapides que
l'épervier, tandis qu'ils t'emporteront vers la Ville à travers
la poussière de la plaine.Et, comme il parlait ainsi, un aigle
vola à sa droite dans les hauteurs, et les Akhaiens se réjouirent
de cet augure. Et l'illustre Hector lui répondit :- Aias, orgueilleux
et insensé, qu'as-tu dit ? Plût aux Dieux que je fusse le
fils de Zeus tempétueux, et que la vénérable Hèrè
m'eût enfanté, aussi vrai que ce jour sera fatal aux Argiens,
et que tu tomberas toi-même, si tu oses attendre ma longue lance
qui déchirera ton corps délicat, et que tu rassasieras les
chiens d'Ilios et les oiseaux carnassiers de ta graisse et de ta chair,
auprès des nefs des Akhaiens !Ayant ainsi parlé, il se
rua en avant, et ses compagnons le suivirent avec une inunense clameur
que l'armée répéta par derrière. Et les Argiens,
se souvenant de leur vigueur, répondirent par d'autres cris, et
la clameur des deux peuples monta jusque dans l'Aithèr, parmi les
splendeurs de Zeus.Chant 14 :Tout en buvant, Nestôr entendit
la clameur des hommes, et il dit à l'Asklèpiade ces paroles
ailées :- Divin Makhaôn, que deviendront ces choses ? Voici
que la clameur des jeunes hommes grandit autour des nefs. Reste ici, et
bois ce vin qui réchauffe, tandis que Hékamèdè
aux beaux cheveux fait tiédir l'eau qui lavera le sang de ta plaie.
Moi, j'irai sur la hauteur voir ce qui en est.Ayant ainsi parlé,
il saisit dans sa tente le bouclier de son fils, le brave Thrasymèdès
qui, lui-même, avait pris le bouclier éclatant d'airain de
son père, et il saisit aussi une forte lance à pointe d'airain,
et, sortant de la tente, il vit une chose lamentable : les Akhaiens bouleversés
et les Troyens magnanimes les poursuivant, et le mur des Akhaiens renversé.
De même, quand l'onde silencieuse de la grande mer devient toute
noire, dans le pressentiment des vents impétueux, et reste immobile,
ne sachant encore de quel côté ils souffleront; de même,
le vieillard, hésitant, ne savait s'il se mêlerait à
la foule des cavaliers Danaens, ou s'il irait rejoindre Agamemnôn,
le prince des peuples. Mais il jugea qu'il était plus utile de rejoindre
l'Atréide.Et Troyens et Danaens s'entre-tuaient dans la mêlée,
et l'airain solide sonnait autour de leurs corps, tandis qu'ils se frappaient
de leurs épées et de leurs lances à deux pointes.Et
Nestôr rencontra, venant des nefs, les Rois divins que l'airain avait
blessés, le Tydéide, et Ulysse, et l'Atréide Agamemnôn.
Leurs nefs étaient éloignées du champ de bataille,
ayant été tirées les premières sur le sable
de la blanche mer; car celles qui vinrent les premières s'avançaient
jusque dans la plaine, et le mur protégeait leurs poupes. Tout large
qu'il était, le rivage ne pouvait contenir toutes les nefs sans
resserrer le camp; et les Akhaiens les avaient rangées par files,
dans la gorge du rivage, entre les deux promontoires.Et les Rois, l'âme
attristée dans leur poitrine, venaient ensemble, appuyés
sur leurs lances. Et leur esprit s'effraya quand ils virent le vieux Nestôr,
et le roi Agamemnôn lui dit aussitôt :- Ô Nestôr
Nèlèiade, gloire des Akhaiens, pourquoi reviens-tu de ce
combat fatal ? Je crains que le brave Hector n'accomplisse la menace qu'il
a faite, dans l'agora des Troyens, de ne rentrer dans Ilios qu'après
avoir brûlé les nefs et tué tous les Akhaiens. Il l'a
dit et il le fait. Ah ! certes, les Akhaiens aux belles knèmides
ont contre moi la même colère qu'Akhilleus, et ils ne veulent
plus combattre autour des nefs.Et le cavalier Gérennien Nestôr
lui répondit :- Certes, tu dis vrai, et Zeus qui tonne dans les
hauteurs n'y peut rien lui-même. Le mur est renversé que nous
nous flattions d'avoir élevé devant les nefs comme un rempart
inaccessible. Et voici que les Troyens combattent maintenant au milieu
des nefs, et nous ne saurions reconnaître, en regardant avec le plus
d'attention, de quel côté les Akhaiens roulent bouleversés.
Mais ils tombent partout, et leurs clameurs montent dans l'Ouranos. Pour
nous, délibérons sur ces calamités, si toutefois une
résolution peut être utile. Je ne vous engage point à
retourner dans la mêlée, car un blessé ne peut combattre.Et
le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit :- Nestôr,
puisque le combat est au milieu des nefs, et que le mur et le fossé
ont été inutiles qui ont coûté tant de travaux
aux Danaens, et qui devaient, pensions-nous, être un rempart inaccessible,
c'est qu'il plaît, sans doute, au très puissant Zeus que les
Akhaiens périssent tous, sans gloire, loin d'Argos. Je reconnaissais
autrefois qu'il secourait les Danaens, mais je sais maintenant qu'il honore
les Troyens comme des bienheureux, et qu'il enchaîne notre vigueur
et nos mains. Allons, obéissez à mes paroles. Traînons
à la mer les nefs qui en sont le plus rapprochées. Restons
sur nos ancres jusqu'à la nuit; et, si les Troyens cessent le combat,
nous pourrons mettre à la mer divine le reste de nos nefs. Il n'y
a nulle honte à fuir notre ruine entière à l'aide
de la nuit, et mieux vaut fuir les maux que d'en être accablé.Et
le sage Ulysse, le regardant d'un œil sombre, lui dit :- Atréide,
quelle parole mauvaise a passé à travers tes dents ? Tu devrais
conduire une armée de lâches au lieu de nous commander, nous
à qui Zeus a donné de poursuivre les guerres rudes, de la
jeunesse à la vieillesse, et jusqu'à la mort. Ainsi, tu veux
renoncer à la grande Ville des Troyens pour laquelle nous avons
souffert tant de maux ? Tais-toi. Que nul d'entre les Akhaiens n'entende
cette parole que n'aurait dû prononcer aucun homme d'un esprit juste,
un Roi à qui obéissent des peuples aussi nombreux que ceux
auxquels tu commandes parmi les Akhaiens. Moi, je condamne cette parole
que tu as dite, cet ordre de traîner à la mer les nefs bien
construites, loin des clameurs du combat. Ne serait-ce pas combler les
désirs des Troyens déjà victorieux ? Comment les Akhaiens
soutiendraient-ils le combat, pendant qu'ils traîneraient les nefs
à la mer ? Ils ne songeraient qu'aux nefs et négligeraient
le combat. Ton conseil nous serait fatal, prince des peuplesEt le Roi
des hommes, Agamemnôn, lui répondit :- Ô Ulysse, tes
rudes paroles ont pénétré dans mon cœur. Je ne veux
point que les fils des Akhaiens traînent à la mer, contre
leur gré, les nefs bien construites. Maintenant, si quelqu'un a
un meilleur conseil à donner, jeune ou vieux, qu'il parle, et sa
parole me remplira de joie.Et le brave Diomèdès parla ainsi
au milieu d'eux :- Celui-là est près de vous, et nous ne
chercherons pas longtemps, si vous voulez obéir. Et vous ne me blâmerez
point de parler parce que je suis le plus jeune, car je suis né
d'un père illustre et je descends d'une race glorieuse. Et mon père
est Tydeus qui occupe un large sépulcre dans Thèbè.
Portheus engendra trois fils irréprochables qui habitaient Pleurôn
et la haute Kalydôn : Agrios, Mélas, et le troisième
était le cavalier Oineus, le père de mon père, et
le plus brave des trois. Et celui-ci demeura chez lui, mais mon père
habita Argos. Ainsi le voulurent Zeus et les autres Dieux. Et mon père
épousa une des filles d'Adrestès, et il habitait une maison
pleine d'abondance, car il possédait beaucoup de champs fertiles
entourés de grands vergers. Et ses brebis étaient nombreuses,
et il était illustre par sa lance entre tous les Akhaiens. Vous
savez que je dis la vérité, que ma race n'est point vile,
et vous ne mépriserez point mes paroles. Allons vers le champ de
bataille, bien que blessés, loin des traits, afin que nous ne recevions
pas blessure sur blessure; mais animons et excitons les Akhaiens qui déjà
se lassent et cessent de combattre courageusement.Il parla ainsi, et
ils l'écoutèrent volontiers et lui obéirent. Et le
Roi des hommes, Agamemnôn, les précédait. Et l'Illustre
qui ébranle la terre les vit et vint à eux sous la forme
d'un vieillard. Il prit la main droite de l'Atréide Agamemnôn
, et il lui dit :- Atréide, maintenant le cœur féroce d'Akhilleus
se réjouit dans sa poitrine, en voyant la fuite et le carnage des
Akhaiens. Il a perdu l'esprit. Qu'un Dieu lui rende autant de honte ! Tous
les Dieux heureux ne sont point irrités contre toi. Les princes
et les chefs des Troyens empliront encore la plaine de poussière,
et tu les verras fuir vers leur Ville, loin des nefs et des tentes.Ayant
ainsi parlé, il se précipita vers la plaine en poussant un
grand cri, tel que celui que neuf ou dix mille hommes qui se ruent au combat
pourraient pousser de leurs poitrines. [150] Tel fut le cri du Roi qui
ébranle la terre. Et il versa la force dans le cœur des Akhaiens,
avec le désir de guerroyer et de combattre.Hèrè
regardait, assise sur un thrône d'or, au sommet de l'Olympes, et
elle reconnut aussitôt son frère qui s'agitait dans la glorieuse
bataille, et elle se réjouit dans son cœur. Et elle vit Zeus assis
au faîte de l'Ida où naissent les sources, et il lui était
odieux. Aussitôt, la vénérable Hèrè aux
yeux de bœuf songea au moyen de tromper Zeus tempétueux, et ceci
lui sembla meilleur d'aller le trouver sur l'Ida, pour exciter en lui le
désir amoureux de sa beauté, afin qu'un doux et profond sommeil
fermât ses paupières et obscurcît ses pensées.Et
elle entra dans la chambre nuptiale que son fils bien-aimé Hèphaistos
avait faite. Et il avait adapté aux portes solides un verrou secret,
et aucun des Dieux n'aurait pu les ouvrir. Elle entra et ferma les portes
resplendissantes. Et, d'abord, elle lava son beau corps avec de l'ambroisie;
puis elle se parfuma d'une huile divine dont l'arôme se répandit
dans la demeure de Zeus, sur la terre et dans l'Ouranos. Et son beau corps
étant parfumé, elle peigna sa chevelure et tressa de ses
mains ses cheveux éclatants, beaux et divins, qui flottaient de
sa tête immortelle. Et elle revêtit une khlamyde divine qu'Athéna
avait faite elle-même et ornée de mille merveilles, et elle
la fixa sur sa poitrine avec des agrafes d'or. Et elle mit une ceinture
à cent franges, et à ses oreilles bien percées des
pendants travaillés avec soin et ornés de trois pierres précieuses.
Et la grâce l'enveloppait tout entière. Ensuite, la Déesse
mit un beau voile blanc comme Hélios, et, à ses beaux pieds,
de belles sandales. S'étant ainsi parée, elle sortit de sa
chambre nuptiale, et, appelant Aphrodite loin des autres Dieux, elle lui
dit :- M'accorderas-tu, chère fille, ce que je vais te demander,
ou me refuseras-tu, irritée de ce que je protège les Danaens,
et toi les Troyens ?Et la fille de Zeus, Aphrodite, lui répondit
:- Vénérable Hèrè, fille du grand Kronos,
dis ce que tu désires. Mon cœur m'ordonne de te satisfaire, si je
le puis, et si c'est possible.Et la vénérable Hèrè
qui médite des ruses lui répondit :- Donne-moi l'amour
et le désir à l'aide desquels tu domptes les Dieux immortels
et les hommes mortels. Je vais voir, aux limites de la terre, Okéanos,
origine des Dieux, et la maternelle Téthys, qui m'ont élevée
et nourrie dans leurs demeures, m'ayant reçue de Rhéiè,
quand Zeus au large regard jeta Kronos sous la terre et sous la mer stérile.
Je vais les voir, afin d'apaiser leurs dissensions amères. Déjà,
depuis longtemps, ils ne partagent plus le même lit, parce que la
colère est entrée dans leur cœur. Si je puis les persuader
par mes paroles, et si je les rends au même lit, pour qu'ils puissent
s'unir d'amour, ils m'appelleront leur bien-aimée et vénérable.Et
Aphrodite qui aime les sourires lui répondit :- Il n'est point
permis de te rien refuser, à toi qui couches dans les bras du grand
Zeus.Elle parla ainsi, et elle détacha de son sein la ceinture
aux couleurs variées où résident toutes les voluptés,
et l'amour, et le désir, et l'entretien amoureux, et l'éloquence
persuasive qui trouble l'esprit des sages. Et elle mit cette ceinture entre
les mains de Hèrè, et elle lui dit :- Reçois cette
ceinture aux couleurs variées, où résident toutes
les voluptés, et mets-la sur ton sein, et tu ne reviendras pas sans
avoir fait ce que tu désires.Elle parla ainsi, et la vénérable
Hèrè aux yeux de bœuf rit, et, en riant, elle mit la ceinture
sur son sein. Et Aphrodite, la fille de Zeus, rentra dans sa demeure, et
Hèrè, joyeuse, quitta le faîte de l'Olympes. Puis,
traversant la Pièriè et la riante Emathiè, elle gagna
les montagnes neigeuses des Thrèkiens, et ses pieds ne touchaient
point la terre. Et, de l'Athos, elle descendit vers la mer agitée
et parvint à Lemnos, la ville du divin Thoas, où elle rencontra
Hypnos, frère de Thanatos. Elle lui prit la main et lui dit ces
paroles :- Hypnos, roi de tous les Dieux et de tous les hommes, si jamais
tu m'as écoutée, obéis-moi aujourd'hui, et je ne cesserai
de te rendre grâces. Endors, sous leurs paupières, les yeux
splendides de Zeus, dès que je serai couchée dans ses bras,
et je te donnerai un beau thrône incorruptible, tout en or, qu'a
fait mon fils Hèphaistos qui boite des deux pieds; et il y joindra
un escabeau sur lequel tu appuieras tes beaux pieds pendant le repas.Et
le doux Hypnos, lui répondant, parla ainsi :- Hèrè,
vénérable Déesse, fille du grand Kronos, j'assoupirai
aisément tout autre des Dieux éternels, et même le
fleuve Okéanos, cette source de toutes choses; mais je n'approcherai
point du Kroniôn Zeus et je ne l'endormirai point, à moins
qu'il me l'ordonne. Déjà il m'a averti, grâce à
toi, le jour où son fils magnanime naviguait loin d'Ilios, de la
cité dévastée des Troyens. Et j'enveloppai doucement
les membres de Zeus tempêtueux, tandis que tu méditais des
calamités, et que, répandant sur la mer le souffle des vents
furieux, tu poussais Hèraklès vers Koôs bien peuplée,
loin de tous ses amis. Et Zeus, s'éveillant indigné, dispersa
tous les Dieux par l'Ouranos; et il me cherchait pour me précipiter
du haut de l'Aithèr dans la mer, si Nyx qui dompte les Dieux et
les hommes, et que je suppliais en fuyant, ne m'eût sauvé.
Et Zeus, bien que très irrité, s'apaisa, craignant de déplaire
à la rapide Nyx. Et maintenant tu m'ordonnes de courir le même
danger !Il parla ainsi, et la vénérable Hèrè
aux yeux de bœuf lui répondit :- Hypnos, pourquoi t'inquiéter
ainsi ? Penses-tu que Zeus au large regard s'irrite pour les Troyens autant
que pour son fils Hèraklès ? Viens, et je te donnerai pour
épouse une des plus jeunes Kharites, Pasithéiè, que
tu désires sans cesse.[270] Elle parla ainsi, et Hypnos, plein
de joie, lui répondit : - Jure, par l'eau de Styx, un inviolable
serment; touche d'une main la terre et de l'autre la mer marbrée,
et qu'ils soient témoins, les Dieux souterrains qui vivent autour
de Kronos, que tu me donneras Pasithéiè que je désire
sans cesse.Il parla ainsi, et la déesse Hèrè aux
bras blancs jura aussitôt comme il le désirait, et elle nomma
tous les Dieux sous-tartaréens qu'on nomme Titans. Et, après
ce serment, ils quittèrent tous deux Lemnos et Imbros, couverts
d'une nuée et faisant rapidement leur chemin. Et, laissant la mer
à Lektos, ils parvinrent à l'Ida qui abonde en bêtes
fauves et en sources, et sous leurs pieds se mouvait la cime des bois.
Là, Hypnos resta en arrière, de peur que Zeus le vît,
et il monta dans un grand pin né sur l'Ida, et qui s'élevait
jusque dans l'Aithèr. Et il se blottit dans les épais rameaux
du pin, semblable à l'oiseau bruyant que les hommes appellent Khalkis
et les Dieux Kyiffindis.Hèrè gravit rapidement le haut
Gargaros, au faîte de l'Ida. Et Zeus qui amasse les nuées
la vit, et aussitôt le désir s'empara de lui, comme autrefois,
quand ils partagèrent le même lit, loin de leurs parents bien-aimés.
Il s'approcha et lui dit :- Hèrè, pourquoi as-tu quitté
l'Olympes ? Tu n'as ni tes chevaux, ni ton char.Et la vénérable
Hèrè qui médite des ruses lui répondit :-
Je vais voir, aux limites de la terre, Okéanos, origine des Dieux,
et la maternelle Téthys, qui m'ont élevée et nourrie
dans leurs demeures. Je vais les voir, afin d'apaiser leurs dissensions
amères. Déjà, depuis longtemps, ils ne partagent plus
le même lit, parce que la colère est entrée dans leur
cœur. Mes chevaux, qui me portent sur la terre et sur la mer, sont aux
pieds de l'Ida aux nombreuses sources, et c'est à cause de toi que
j'ai quitté l'Olympes, craignant ta colère, si j'allais,
en te le cachant, dans la demeure du profond Okéanos.Et Zeus qui
amasse les nuées lui dit :- Hèrè, attends et tu
partiras ensuite, mais couchons-nous pleins d'amour. Jamais le désir
d'une déesse ou d'une femme n'a dompté ainsi tout mon cœur.
Jamais je n'ai tant aimé, ni l'épouse d'Ixiôn, qui
enfanta Peirithoos semblable à un Dieu par la sagesse, ni la fille
d'Akrisiôn, la belle Danaè, qui enfanta Perseus, le plus illustre
de tous les hommes, ni la fille du magnanime Phoinix, qui enfanta Minôs
et Rhadamanthès, ni Sémélè qui enfanta Diônysos,
la joie des hommes, ni Alkmènè qui enfanta aussi dans Thèbè
mon robuste fils Hèraklès, ni la reine Dèmètèr
aux beaux cheveux, ni l'illustre Lètô, ni toi-même;
car je n'ai jamais ressenti pour toi tant de désir et tant d'amour.Et
la vénérable Hèrè pleine de ruses lui répondit
:- Très redoutable Kronide, qu'as-tu dit ? Tu désires que
nous nous unissions d'amour, maintenant, sur le faîte de l'Ida ouvert
à tous les regards ! Si quelqu'un des Dieux qui vivent toujours
nous voyait couchés et en avertissait tous les autres ! Je n'oserais
plus rentrer dans tes demeures, en sortant de ton lit, car ce serait honteux.
Mais, si tels sont ton désir et ta volonté, la chambre nuptiale
que ton fils Hèphaistos a faite a des portes solides. C'est là
que nous irons dormir, puisqu'il te plaît que nous partagions le
même lit.Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit
:- Ne crains pas qu'aucun Dieu te voie, ni aucun homme. Je t'envelopperai
d'une nuée d'or, telle que Hélios lui-même ne la pénétrerait
pas, bien que rien n'échappe à sa lumière.Et le
fils de Kronos prit l'Epouse dans ses bras. Et sous eux la terre divine
enfanta une herbe nouvelle, le lotos brillant de rosée, et le safran,
et l'hyacinthe épaisse et molle, qui les soulevaient de terre. Et
ils s'endomirent, et une belle nuée d'or les enveloppait, et d'étincelantes
rosées en tombaient.Ainsi dormait, tranquille, le Père
Zeus sur le haut Gargaros, dompté par le sommeil et par l'amour,
en tenant l'Epouse dans ses bras. Et le doux Hypnos courut aux nefs des
Akhaiens en porter la nouvelle à Celui qui ébranle la terre,
et il lui dit en paroles ailées :- Hâte-toi, Poséidon,
de venir en aide aux Akhaiens, et donne-leur la victoire au moins quelques
instants, pendant que Zeus dort, car je l'ai assoupi mollement, et Hèrè
l'a séduit par l'amour, afin qu'il s'endormît.Il parla ainsi
et retourna vers les illustres tribus des hommes; mais il excita plus encore
Poséidon à secourir les Danaens, et Poséidon, s'élançant
aux premiers rangs, s'écria :- Argiens ! laisserons-nous de nouveau
la victoire au Priamide Hector, afin qu'il prenne les nefs et se glorifie
? Il triomphe, parce que Akhilleus reste, le cœur irrité, dans ses
nefs creuses; mais nous n'aurons plus un si grand regret d'Akhilleus, si
nous savons nous défendre les uns les autres. Allons ! obéissez-moi
tous. Couverts de nos meilleurs et de nos plus grands boucliers, les casques
éclatants en tête et les longues piques en main, allons !
Et je vous conduirai, et je ne pense pas que le Priamide Hector nous attende,
bien qu'il soit plein d'audace. Que les plus braves cèdent leurs
boucliers légers, s'ils en ont de tels, aux guerriers plus faibles,
et qu'ils s'abritent sous de plus grands !Il parla ainsi, et chacun obéit.
Et les Rois eux-mêmes, quoique blessés, rangèrent les
lignes. Le Tydéide, Ulysse et l'Atréide Agamemnôn,
parcourant les rangs, échangeaient les armes, donnant les plus fortes
aux plus robustes, et les plus faibles aux moins vigoureux. Et tous s'avancèrent,
revêtus de l'airain éclatant, et Celui qui ébranle
la terre les précédait, tenant dans sa forte main une longue
et terrible épée, semblable à l'éclair, telle
qu'on ne peut l'affronter dans la mêlée lamentable, et qui
pénètre les hommes de terreur.Et l'illustre Hector, de
son côté, rangeait les Troyens en bataille. Et tous deux préparaient
une lutte horrible, Poséidaôn à la chevelure bleue
et l'illustre Hector, celui-ci secourant les Troyens et celui-là
les Akhaiens. Et la mer inondait la plage jusqu'aux tentes et aux nefs,
et les deux peuples se heurtaient avec une grande clameur; mais ni l'eau
de la mer qui roule sur le rivage, poussée par le souffle furieux
de Boréas, ni le crépitement d'un vaste incendie qui brûle
une forêt, dans les gorges des montagnes, ni le vent qui rugit dans
les grands chênes, ne sont aussi terribles que n'était immense
la clameur des Akhaiens et des Troyens, se ruant les uns sur les autres.Et,
le premier, l'illustre Hector lança sa pique contre Aias qui s'était
retourné sur lui, et il ne le manqua pas, car la pique frappa la
poitrine là où les deux baudriers se croisent, celui du bouclier
et celui de l'épée aux clous d'argent; et ils préservèrent
la chair délicate. Hector fut affligé qu'un trait rapide
se fût vainement échappé de sa main; et, fuyant la
mort, il se retira dans la foule de ses compagnons. Mais, comme il se retirait,
le grand Télamônien Aias saisit une des roches qui retenaient
les câbles des nefs, et qui se rencontraient sous les pieds des combattants,
et il en frappa Hector dans la poitrine, au-dessus du bouclier, près
du cou, après l'avoir soulevée et l'avoir fait tourbillonner.
De même qu'un chêne tombe, déraciné par l'éclair
du grand Zeus, et que l'odeur du soufre s'en exhale, et que chacun s'en
épouvante, tant est terrible la foudre du grand Zeus; de même
la force de Hector tomba dans la poussière. Et sa pique échappa
de sa main, et son casque tomba, et son bouclier aussi, et toutes ses armes
d'airain résonnèrent.Et les fils des Akhaiens accoururent
avec de grands cris, espérant l'entraîner, et ils lancèrent
d'innombrables traits; mais aucun ne put blesser le prince des peuples,
car les plus braves le protégèrent aussitôt : Polydamas,
Ainéias, et le divin Agènôr, et Sarpèdôn,
le chef des Lykiens, et l'irréprochable Glaukos. Aucun ne négligea
de le secourir, et tous tenaient devant lui leurs boucliers bombés.
Et ses compagnons l'emportèrent dans leurs bras, loin de la mêlée,
jusqu'à l'endroit où se tenaient ses chevaux rapides, et
son char, et leur conducteur. Et ils l'emportèrent vers la Ville,
poussant des gémissements. Et quand ils furent parvenus au gué
du Xanthos tourbillonnant qu'engendra l'immortel Zeus, ils le déposèrent
du char sur la terre, et ils le baignèrent, et, revenant à
lui, il ouvrit les yeux. Mais, tombant à genoux, il vomit un sang
noir, et, de nouveau, il se renversa contre terre, et une nuit noire l'enveloppa,
tant le coup d'Aias l'avait dompté.Les Argiens, voyant qu'on enlevait
Hector, se ruèrent avec plus d'ardeur sur les Troyens et ne songèrent
qu'à combattre. Le premier, le fils d'Oileus, le rapide Aias, de
sa lance aiguë, en bondissant, blessa Satnios Enopide, que l'irréprochable
nymphe Nèis enfanta d'Enops qui paissait ses troupeaux sur les rives
du Satnios. Et l'illustre Oilèiade le blessa de sa lance dans le
ventre, et il tomba à la renverse, et, autour de lui, les Troyens
et les Danaens engagèrent une lutte terrible. Et le Panthoide Polydainas
vint le venger, et il frappa Prothoènôr Arèilykide
à l'épaule droite, et la forte lance entra dans l'épaule.
Prothoènôr renversé saisit la poussière avec
ses mains, et Polydamas s'écria insolemment :- Je ne pense pas
qu'un trait inutile soit parti de la main du magnanime Panthoide. Un Argien
l'a reçu dans le corps, et il s'appuiera dessus pour descendre dans
les demeures d'Aidès.Il parla ainsi, et les Argiens furent remplis
de douleur en l'entendant se glorifier ainsi. Et le belliqueux Télamônien
Aias fut troublé, ayant vu Prothoènôr tomber auprès
de lui. Et aussitôt il lança sa pique contre Polydamas qui
se retirait; mais celui-ci évita la mort en sautant de côté,
et l'Anténoride Arkhélokhos reçut le coup, car les
Dieux lui destinaient la mort. Et il fut frappé à la dernière
vertèbre du cou, et les deux muscles furent tranchés, et
sa tête, sa bouche et ses narines touchèrent la terre avant
ses genoux.Et Aias cria à l'irréprochable Polydamas :-
Vois, Polydamas, et dis la vérité. Ce guerrier mort ne suffit-il
pas pour venger Prothoènôr ? Il ne me semble ni lâche,
ni d'une race vile. C'est le frère du dompteur de chevaux Antènôr,
ou son fils, car il a le visage de cette famille.Et il parla ainsi, le
connaissant bien. Et la douleur saisit les Troyens. Alors, Akamas, debout
devant son frère mort, blessa d'un coup de lance le Boiôtien
Promakhos, comme celui-ci traînait le cadavre par les pieds. Et Akamas,
triomphant, cria :- Argiens destinés à la mort, et toujours
prodigues de menaces, la lutte et le deuil ne seront pas pour nous seuls,
et vous aussi vous mourrez ! Voyez ! votre Promakhos dort dompté
par ma lance, et mon frère n'est pas resté longtemps sans
vengeance; aussi, tout homme souhaite de laisser dans ses demeures un frère
qui le venge.Il parla ainsi, et ses paroles insultantes remplirent les
Argiens de douleur, et elles irritèrent surtout l'âme de Pénéléôs
qui se rua sur Akamas. Mais celui-ci n'osa pas soutenir le choc du roi
Pénéléôs qui blessa Ilioneus, fils de ce Phorbas,
riche en troupeaux, que Hermès aimait entre tous les Troyens, et
à qui il avait donné de grands biens. Et il le frappa sous
le sourcil, au fond de l'œil, d'où la pupille fut arrachée.
Et la lance, traversant l'œil, sortit derrière la tête, et
Ilioneus, les mains étendues, tomba. Puis, Pénéléôs,
tirant de la gaîne son épée aiguë, coupa la tête
qui roula sur la terre avec le casque, et la forte lance encore fixée
dans l'œil. Et Pénéléôs la saisit, et, la montrant
aux Troyens, il leur criaAllez de ma part, Troyens, dire au père
et à la mère de l'illustre Ilioneus qu'ils gémissent
dans leurs demeures. Ah ! l'épouse de l'Alégénoride
Promakhos ne se réjouira pas non plus au retour de son époux
bien-aimé, quand les fils des Akhaiens, loin de Troie, s'en retourneront
sur leurs nefs !Il parla ainsi, et la pâle terreur saisit les Troyens,
et chacun d'eux regardait autour de lui, cherchant commentil éviterait
la mort.Dites-moi maintenant, Muses qui habitez les demeures Olympiennes,
celui des Akhaiens qui enleva le premier des dépouilles sanglantes,
quand l'Illustre qui ébranle la terre eut fait pencher la victoire
?Le premier, Aias Télamônien frappa Hyrthios Gyrtiade, chef
des braves Mysiens. Et Antilokhos tua Phalkès et Merméros,
et Mèrionès tua Morys et Hippotiôn, et Teukros tua
Prothoôn et Périphètès, et l'Atréide
Ménélas blessa au côté le prince des peuples
Hypérénôr. Il lui déchira les intestins, et
l'âme s'échappa par l'horrible blessure, et un brouillard
couvrit ses yeux. Mais Aias, l'agile fils d'Oileus, en tua bien plus encore,
car nul n'était son égal pour atteindre ceux que Zeus met
en fuite.Chant 15 :Les Troyens franchissaient, dans leur fuite, les
pieux et le fossé, et beaucoup tombaient sous les mains des Danaens.
Et ils s'arrêtèrent auprès de leurs chars, pâles
de terreur.Mais Zeus s'éveilla, sur les sommets de l'Ida, auprès
de Hèrè au thrône d'or. Et, se levant, il regarda et
vit les Troyens et les Akhaiens, et les premiers en pleine déroute,
et les Argiens, ayant au milieu d'eux le roi Poséidon, les poussant
avec fureur. Et il vit Hector gisant dans la plaine, entouré de
ses compagnons, respirant à peine et vomissant le sang, car ce n'était
pas le plus faible des Akhaiens qui l'avait blessé.Et le Père
des hommes et des Dieux fut rempli de pitié en le voyant, et, avec
un regard sombre, il dit à Hèrè :- Ô astucieuse
! ta ruse a éloigné le divin Hector du combat et mis ses
troupes en fuite. Je ne sais si tu ne recueilleras pas la première
le fruit de tes ruses, et si je ne t'accablerai point de coups. Ne te souvient-il
plus du jour où tu étais suspendue dans l'air, avec une enclume
à chaque pied, les mains liées d'une solide chaîne
d'or, et où tu pendais ainsi de l'Aithèr et des nuées
? Tous les Dieux, par le grand Olympes, te regardaient avec douleur et
ne pouvaient te secourir, car celui que j'aurais saisi, je l'aurais précipité
de l'Ouranos, et il serait arrivé sur la terre, respirant à
peine. Et cependant ma colère, à cause des souffrances du
divin Hèraklès, n'était point assouvie. C'était
toi qui, l'accablant de maux, avais appelé Boréas et les
tempêtes sur la mer stérile, et qui l'avais rejeté
vers Koôs bien peuplée. Mais je le délivrai et le ramenai
dans Argos féconde en chevaux. Souviens-toi de ces choses et renonce
à tes ruses, et sache qu'il ne te suffit pas, pour me tromper, de
te donner à moi sur ce lit, loin des Dieux.Il parla ainsi, et
la vénérable Hèrè frissonna et lui répondit
en paroles ailées :- Que Gaia le sache, et le large Ouranos, et
l'eau souterraine de Styx, ce qui est le plus grand serment des Dieux heureux,
et ta tête sacrée, et notre Et nuptial que je n'attesterai
jamais en vain ! Ce n'est point par mon conseil que Poséidon qui
ébranle la terre a dompté les Troyens et Hector. Son cœur
seul l'a poussé, ayant compassion des Akhaiens désespérés
autour de leurs nefs. Mais j'irai et je lui conseillerai, ô Zeus
qui amasses les noires nuées, de se retirer où tu le voudras.Elle
parla ainsi, et le Père des Dieux et des hommes sourit, et lui répondit
ces paroles ailées :- Si tu penses comme moi, étant assise
au milieu des Immortels, ô vénérable Hèrè
aux yeux de bœuf, Poséidon lui-même, quoi qu'il veuille, se
conformera aussitôt à notre volonté. Si tu as dit la
vérité dans ton cœur, va dans l'assemblée des Dieux,
appelle Iris et l'illustre archer Apollôn, afin que l'une aille,
vers l'armée des Akhaiens cuirassés, dire au roi Poséidon
qu'il se retire de la mêlée, et qu'il rentre dans ses demeures;
et que Phoibos Apollôn ranime les forces de Hector et apaise les
douleurs qui l'accablent, afin que le Priamide attaque de nouveau les Akhaiens
et les mette en fuite. Et ils fuiront jusqu'aux nefs du Pèléide
Akhilleus qui suscitera son compagnon Patroklos. Et l'illustre Hector tuera
Patroklos devant Ilios, là où celui-ci aura dompté
une multitude de guerriers, et, entre autres, mon fils, le divin Sarpèdôn.
Et le divin Akhilleus, furieux, tuera Hector. Et, désormais, je
repousserai toujours les Troyens loin des nefs, jusqu'au jour où
les Akhaiens prendront la haute Ilios par les conseils d'Athéna.
Mais je ne déposerai point ma colère, et je ne permettrai
à aucun des Immortels de secourir les Danaens, tant que ne seront
point accomplis et le désir du Pèléide et la promesse
que j'ai faite par un signe de ma tête, le jour où la DéesseMétis,
embrassant mes genoux, m'a supplié d'honorer Akhilleus, le dévastateur
de citadelles.Il parla ainsi, et la Déesse Hèrè
aux bras blancs se hâta de monter des cimes de l'Ida dans le haut
Olympes. Ainsi vole la pe nsée d'un homme qui, ayant parcouru de
nombreuses contrées et se souvenant de ce qu'il a vu, se dit : J'étais
là ! La vénérable Hèrè vola aussi promptement,
et elle arriva dans l'assemblée des Dieux, sur le haut Olympes où
sont les demeures de Zeus. Et tous se levèrent en la voyant, et
lui offrirent la coupe qu'elle reçut de Thémis aux belles
joues, car celle-ci était venue la première au-devant d'elle
et lui avait dit en paroles ailées :- Hèrè, pourquoi
viens-tu, toute troublée ? Est-ce le fils de Kronos, ton époux,
qui t'a effrayée ?Et la déesse Hèrè aux bras
blancs lui répondit : - Divine Thémis, ne m'interroge point.
Tu sais combien son âme est orgueilleuse et dure. Préside
le festin des Dieux dans ces demeures. Tu sauras avec tous les immortels
les desseins fatals de Zeus. Je ne pense pas que ni les hommes, ni les
Dieux puissent se réjouir désormais dans leurs festins.La
vénérable Hèrè parla et s'assit. Et les Dieux
s'attristèrent dans les demeures de Zeus; mais la fille de Kronos
sourit amèrement, tandis que son front était sombre au-dessus
de ses sourcils bleus; et elle dit indignée :- Insensés
que nous sommes nous nous irritons contre Zeus et nous voulons le
dompter, soit par la flatterie, soit par la violence; et, assis à
l'écart, il ne s'en soucie ni ne s'en émeut, sachant qu'il
l'emporte sur tous les Dieux immortels par la force et la puissance. Subissez
donc les maux qu'il lui plaît d'envoyer à chacun de vous.
Déjà le malheur atteint Arès; son fils a péri
dans la mêlée, Askalaphos, celui de tous les hommes qu'il
aimait le mieux, et que le puissant Arès disait être son fils.Elle
parla ainsi, et Arès, frappant de ses deux mains ses cuisses vigoureuses,
dit en gémissant :- Ne vous irritez point, habitants des demeures
Olympiennes, si je descends aux nefs des Akhaiens pour venger le meurtre
de mon fils, quand même ma destinée serait de tomber parmi
les morts, le sang et la poussière, frappé de l'éclair
de Zeus !Il parla ainsi, et il ordonna à la Crainte et à
la Fuite d'atteler ses chevaux, et il se couvrit de ses armes splendides.
Et, alors, une colère bien plus grande et bien plus terrible se
fût soulevée dans l'âme de Zeus contre les Immortels,
si Athéna, craignant pour tous les Dieux, n'eût sauté
dans le parvis, hors du thrône où elle était assise.
Et elle arracha le casque de la tête d'Arès, et le bouclier
de ses épaules et la lance d'airain de sa main robuste, et elle
réprimanda l'impétueux Arès :- Insensé !
tu perds l'esprit et tu vas périr. As-tu des oreilles pour ne point
entendre ? N'as-tu plus ni intelligence, ni pudeur ? N'as-tu point écouté
les paroles de la déesse Hèrè aux bras blancs que
Zeus a envoyée dans l'Olympes ? Veux-tu, toi-même, frappé
de mille maux, revenir, accablé et gémissant, après
avoir attiré des calamités sur les autres Dieux ? Zeus laissera
aussitôt les Troyens et les Akhaiens magnanimes, et il viendra nous
précipiter de l'Olympes, innocents ou coupables. Je t'ordonne d'apaiser
la colère du meurtre de ton fils. Déjà de plus braves
et de plus vigoureux que lui sont morts, ou seront tués. Il est
difficile de sauver de la mort les générations des hommes.Ayant
ainsi parlé, elle fit asseoir l'impétueux Arès sur
son thrône. Puis, Hèrè appela, hors de l'Olympes, Apollôn
et Iris, qui est la messagère de tous les Dieux immortels, et elle
leur dit en paroles ailées :- Zeus vous ordonne de venir promptement
sur l'Ida, et, quand vous l'aurez vu, faites ce qu'il vous ordonnera.Ayant
ainsi parlé, la vénérable Hèrè rentra
et s'assit sur son thrône. Et les deux Immortels s'envolèrent
à la hâte, et ils arrivèrent sur l'Ida où naissent
les sources et les bêtes fauves. Et ils virent Zeus au large regard
assis sur le faîte du Gargaros, et il s'était enveloppé
d'une nuée parfumée. Et ils s'arrêtèrent devant
Zeus qui amasse les nuées. Et, satisfait, dans son esprit, qu'ils
eussent obéi promptement aux ordres de l'Epouse bien-aimée,
il dit d'abord en paroles ailées à Iris :- Va ! rapide
Iris, parle au Roi Poséidon, et sois une messagère fidèle.
Dis-lui qu'il se retire de la mêlée, et qu'il reste, soit
dans l'assemblée des Dieux, soit dans la mer divine. Mais s'il n'obéissait
pas à mes ordres et s'il les méprisait, qu'il délibère
et réfléchisse dans son esprit. Malgré sa vigueur,
il ne pourra soutenir mon attaque, car mes forces surpassent de beaucoup
les siennes, et je suis l'aîné. Qu'il craigne donc de se croire
l'égal de Celui que tous les autres Dieux redoutent.Il parla ainsi,
et la rapide Iris aux pieds aériens descendit, du faîte des
cimes Idaiennes, vers la sainte Ilios. Comme la neige vole du milieu des
nuées, ou la grêle chassée par le souffle impétueux
de Boréas, ainsi volait la rapide Iris; et, s'arrêtant devant
lui, elle dit à l'illustre qui ébranle la terre :- Poséidon
aux cheveux bleus, je suis envoyée par Zeus tempétueux. Il
te commande de te retirer de la mêlée et de rester, soit dans
l'assemblée des Dieux, soit dans la mer divine. Si tu n'obéissais
pas à ses ordres, et si tu les méprisais, il te menace de
venir te combattre, et il te conseille d'éviter son bras, car ses
forces sont de beaucoup supérieures aux tiennes, et il est l'aîné.
Il t'avertit de ne point te croire l'égal de Celui que tous les
dieux redoutent.Et l'illustre qui ébranle la terre, indigné,
lui répondit :[185] - Ah ! certes, bien qu'il soit grand, il parle
avec orgueil, s'il veut me réduire par la force, moi, son égal.
Nous sommes trois frères nés de Kronos, et qu'enfanta Rhéiè
: Zeus, moi et Aidès qui commande aux Ombres. On fit trois parts
du monde, et chacun de nous reçut la sienne. Et le sort décida
que j'habiterais toujours la blanche mer, et Aidès eut les noires
Ténèbres, et Zeus eut le large Ouranos, dans les nuées
et dans l'Aithèr. Mais le haut Olympes et la terre furent communs
à tous. C'est pourquoi je ne ferai point la volonté de Zeus,
bien qu'il soit puissant. Qu'il garde tranquillement sa part; il ne m'épouvantera
pas comme un lâche. Qu'il menace à son gré les fils
et les filles qu'il a engendrés, puisque la nécessité
les contraint de lui obéir.Et la rapide Iris aux pieds aériens
lui répondit :- Poséidon aux cheveux bleus, me faut-il
rapporter à Zeus cette parole dure et hautaine ? Ne changeras-tu
point ? L'esprit des sages n'est point inflexible, et tu sais que les Erinnyes
suivent les aînés.Et Poséidon qui ébranle
la terre lui répondit :- Déesse Iris, tu as bien parlé.
Il est bon qu'un messager possède la prudence; mais une amère
douleur emplit mon esprit et mon cœur, quand Zeus veut, par des paroles
violentes, réduire son égal en honneurs et en droits. Je
céderai, quoique indigné; mais je te le dis, et je le menacerai
de ceci : Si, malgré nous, moi, la dévastatrice Athéna,
Hèrè, Hermès et le roi Hèphaistos, il épargne
la haute Ilios et refuse de la détruire et de donner la victoire
aux Argiens, qu'il sache que notre haine sera inexorable.Ayant ainsi
parlé, il laissa le peuple des Akhaiens et rentra dans la mer. Et
les héros Akhaiens le regrettaient. Et alors Zeus qui amasse les
nuées dit à Apollôn :- Va maintenant, cher Phoibos,
vers Hector armé d'airain, car voici que Celui qui ébranle
la terre est rentré dans la mer, fuyant ma fureur. Certes, ils auraient
entendu un combat terrible les Dieux souterrains qui vivent autour de Kronos;
mais il vaut mieux pour tous deux que, malgré sa colère,
il ait évité mes mains, car cette lutte aurait fait couler
de grandes sueurs. Mais toi, prends l'Aigide aux franges d'or, afin d'épouvanter,
en la secouant, les héros Akhaiens. Archer, prends soin de l'illustre
Hector et remplis-le d'une grande force, pour qu'il chasse les Akhaiens
jusqu'aux nefs et jusqu'au Hellespontos; et je songerai alors comment je
permettrai aux Akhaiens de respirer.Il parla ainsi, et Apollôn
se hâta d'obéir à son père. Et il descendit
du faîte de l'Ida, semblable à un épervier tueur de
colombes, et le plus impétueux des oiseaux. Et il trouva le divin
Hector, le fils du sage Priame, non plus couché, mais assis, et
se ranimant, et reconnaissant ses compagnons autour de lui. Et le râle
et la sueur avaient disparu par la seule pensée de Zeus tempétueux.
Et Apollôn s'approcha et lui dit :- Hector, fils de Priame, pourquoi
rester assis, sans forces, loin des tiens ? Es-tu la proie de quelque douleur
?Et Hector au casque mouvant lui répondit d'une voix faible :-
Qui es-tu, ô le meilleur des Dieux, qui m'interroges ainsi ? Ne sais-tu
pas qu'auprès des nefs Akhaiennes, tandis que je tuais ses compagnons,
le brave Aias m'a frappé d'un rocher dans la poitrine et a rompu
mes forces et mon courage ? Certes, j'ai cru voir aujourd'hui les morts
et la demeure d'Aidès, en rendant ma chère âme.Et
le royal Archer Apollôn lui répondit :- Prends courage !
Du haut de l'Ida, le Kroniôn a envoyé pour te secourir Phoibos
Apollôn à l'épée d'or. Toi et ta haute citadelle,
je vous ai protégés et je vous protège toujours. Viens
! excite les cavaliers à pousser leurs chevaux rapides vers les
nefs creuses, et j'irai devant toi, et j'aplanirai la voie aux chevaux,
et je mettrai en fuite les héros Akhaiens.Ayant ainsi parlé,
il remplit le prince des peuples d'une grande force. Comme un étalon,
longtemps retenu à la crèche et nourri d'orge abondante,
qui rompt son lien, et qui court, frappant la terre de ses quatre pieds,
se plonger dans le fleuve clair, et qui, la tête haute, secouant
ses crins sur ses épaules, fier de sa beauté, bondit aisément
jusqu'aux lieux accoutumés où paissent les cavales; de même
Hector, à la voix du Dieu, courait de ses pieds rapides, excitant
les cavaliers. Comme des chiens et des campagnards qui poursuivent un cerf
rameux, ou une chèvre sauvage qui se dérobe sous une roche
creuse ou dans la forêt sombre, et qu'ils ne peuvent atteindre, quand
un lion à longue barbe, survenant tout à coup à leurs
cris, les disperse aussitôt malgré leur impétuosité;
de même les Danaens, poursuivant l'ennemi de leurs lances à
deux pointes, s'épouvantèrent en voyant Hector parcourir
les lignes Troyen nes, et leur âme tomba à leurs pieds.Et'Ihoas
Andraimonide les excitait. Et c'était le meilleur guerrier Aitôlien,
habile au combat de la lance et ferme dans la mêlée. Et peu
d'Akhaiens l'emportaient sur lui dans l'agora. Et il s'écria :-
Ah ! certes, je vois de mes yeux un grand prodige. Voici le Priamide échappé
à la mort. Chacun de nous espérait qu'il avait péri
par les mains d'Aias Télamônien; mais sans doute un Dieu l'a
sauvé de nouveau, lui qui a rompu les genoux de tant de Danaens,
et qui va en rompre encore, car ce n'est point sans l'aide de Zeus tonnant
qu'il revient furieux au combat. Mais, allons ! et obéissez tous.
Que la multitude retourne aux nefs, et tenons ferme, nous qui sommes les
plus braves de l'armée. Tendons vers lui nos grandes lances, et
je ne pense pas qu'il puisse, malgré ses forces, enfoncer les lignes
des Danaens.Il parla ainsi, et tous l'entendirent et obéirent.
Et autour de lui étaient les Aias et le roi Idoméneus, et
Teukros et Mèrionès, et Mégès semblable à
Arès; et ils se préparaient au combat, réunissant
les plus braves, contre Hector et les Troyens. Et, derrière eux,
la multitude retournait vers les nefs des Akhaiens.Et les Troyens frappèrent
les prenùers. Hector les précédait, accompagné
de Phoibos Apollôn, les épaules couvertes d'une nuée
et tenant l'Aigide terrible, aux longues franges, que le forgeron Hèphaistos
donna à Zeus pour épouvanter les hommes. Et, tenant l'Aigide
en main, il menait les Troyens. Et les Argiens les attendaient de pied
ferme, et une clameur s'éleva des deux côtés. Les flèches
jaillissaient des nerfs et les lances des mains robustes; et les unes pénétraient
dans la chair des jeunes hommes, et les autres entraient en terre, avides
de sang, mais sans avoir percé le beau corps des combattants.Aussi
longtemps que Phoibos Apollôn tint l'Aigide immobile en ses mains,
les traits percèrent des deux côtés, et les guerriers
tombèrent; mais quand il la secoua devant la face des cavaliers
Danaens, en poussant des cris terribles, leur cœur se troubla dans leurs
poitrines, et ils oublièrent leur force et leur courage.Comme
un troupeau de bœufs, ou un grand troupeau de brebis, que deux bêtes
féroces, au milieu de la nuit, bouleversent soudainement, en l'absence
de leur gardien, de même les Akhaiens furent saisis de terreur, et
Apollôn les mit en fuite et donna la victoire à Hector et
aux Troyens. Alors, dans cette fuite, chaque homme tua un autre homme.
Hector tua Stikhios et Arkésilaos, l'un, chef des Boiôtiens
aux tuniques d'airain, l'autre, fidèle compagnon du magnanime Ménestheus.
Et Ainéias tua Médôn et Iasos. Et Médôn
était bâtard du divin Oileus et frère d'Aias; mais
il habitait Phylakè, loin de sa patrie, ayant tué le frère
de sa belle-mère Eriopis, femme d'Oileus. Et Iasos était
un chef Athènaien et fils de Sphèlos Boukolide.Et Polydamas
tua Mèkistheus, et Politès tua Ekhios qui combattait aux
premiers rangs. Et le divin Agènôr tua Klônios, et Pâris
frappa au sommet de l'épaule, par derrière, Dèiokhos
qui fuyait, et l'airain le traversa.Tandis que les vainqueurs dépouillaient
les cadavres de leurs armes, les Akhaiens franchissaient les pieux, dans
le fossé, et fuyaient çà et là, derrière
la muraille, contraints par la nécessité. Mais Hector cormnanda
à haute voix aux Troyens de se ruer sur les nefs et de laisser là
les dépouilles sanglantes :- Celui que je verrai loin des nefs,
je lui donnerai la mort. Ni ses frères, ni ses sœurs ne mettront
son corps sur le bûcher, et les chiens le déchireront devant
notre Ville.Ayant ainsi parlé, il poussa les chevaux du fouet,
en entraînant les Troyens, et tous, avec des cris menaçants
et une clameur immense, ils poussaient leurs chars en avant. Et Phoibos
Apollôn jeta facilement du pied les bords du fossé dans le
milieu, et, le comblant, le fit aussi large que l'espace parcouru par le
trait que lance un guerrier vigoureux. Et tous s'y jetèrent en foule,
et Apollôn, les précédant avec l'Aigide éclatante,
renversa le mur des Akhaiens aussi aisément qu'un enfant renverse,
auprès de la mer, les petits monceaux de sable qu'il a amassés
et qu'il disperse en se jouant. Ainsi, Archer Apollôn, tu dispersas
l'œuvre qui avait coûté tant de peines et de misères
aux Argiens, et tu les mis en fuite.Et ils s'arrêtèrent
auprès des nefs, s'exhortant les uns les autres; et, les mains étendues
vers les Dieux, ils les imploraient. Et le Gérennien Nestôr,
rempart des Akhaiens, priait, les bras levés vers l'Ouranos étoilé
:- Père Zeus ! si jamais, dans la fertile Argos, brûlant
pour toi les cuisses grasses des bœufs et des brebis, nous t'avons supplié
de nous accorder le retour, et si tu l'as promis d'un signe de ta tête,
souviens-toi, ô Olympien ! Ëloigne notre jour suprême,
et ne permets pas que les Akhaiens soient domptés par les Troyens.Il
parla ainsi en priant, et le sage Zeus entendit la prière du vieux
Nèlèiade et tonna. Et, au bruit du tonnerre, les Troyens,
croyant comprendre la pensée de Zeus tempêtueux, se ruèrent
plus furieux sur les Argiens. Comme les grandes lames de la haute mer assiègent
les flancs d'une nef, poussées par la violence du vent, car c'est
elle qui gonfle les eaux; de même les Troyens escaladaient le mur
avec de grandes clameurs; et ils poussaient leurs chevaux et combattaient
devant les nefs à coups de lances aiguës; et les Akhaiens,
du haut de leurs nefs noires, les repoussaient avec ces longs pieux, couchés
dans les nefs, et qui, cerclés d'airain, servent dans le combat
naval.Tant que les Akhaiens et les Troyens combattirent au-delà
du mur, loin des nefs rapides, Patroklos, assis sous la tente de l'irréprochable
Eurypylos, le channa par ses paroles et baigna sa blessure de baumes qui
guérissent les douleurs amères; mais quand il vit que les
Troyens avaient franchi le mur, et que les Akhaiens fuyaient avec des cris,
il gémit, et frappa ses cuisses de ses mains, et il dit en pleurant
:- Eurypylos, je ne puis rester plus longtemps, bien que tu souffres,
car voici une mêlée suprême. Qu'un de tes compagnons
te soigne; il faut que je retourne vers Akhilleus et que je l'exhorte à
combattre. Qui sait si, un Dieu m'aidant, je ne toucherai point son âme
? Le conseil d'un ami est excellent.Ayant ainsi parlé, il s'éloigna.Cependant
les Akhaiens soutenaient l'assaut des Troyens. Et ceux-ci ne pouvaient
rompre les phalanges des Danaens et envahir les tentes et les nefs, et
ceux-là ne pouvaient repousser l'ennemi loin des nefs. Comme le
bois dont on construit une nef est mis de niveau par un habile ouvrier
à qui Athéna a enseigné toute sa science, de même
le combat était partout égal autour des nefs.Et le Priamide
attaqua l'illustre Aias. Et tous deux soutenaient le travail du combat
autour des nefs, et l'un ne pouvait éloigner l'autre pour incendier
les nefs, et l'autre ne pouvait repousser le premier que soutenait un Dieu.
Et l'illustre Aias frappa de sa lance Kalètôr, fils de Klytios,
comme celui-ci portait le feu sur les nefs; et Kalètôr tomba
renversé, laissant échapper la torche de ses mains. Et quand
Hector vit son parent tomber dans la poussière devant la nef noire,
il cria aux Troyens et aux Lykiens :- Troyens, Lykiens et Dardaniens
belliqueux, n'abandonnez point le combat étroitement engagé,
mais enlevez le fils de Klytios, et que les Akhaiens ne le dépouillent
point de ses armes.Il parla ainsi, et lança sa pique éclatante
contre Aias, mais il le manqua, et il atteignit Lykophôn, fils de
Mastôr, compagnon d'Aias, et qui habitait avec celui-ci, depuis qu'il
avait tué un homme dans la divine KytHèrè. Et le Priatrùde
le frappa de sa lance aiguë au-dessus de l'oreille, auprès
d'Aias, et Lykophôn tomba du haut de la poupe sur la poussière,
et ses forces furent dissoutes. Et Aias, frémissant, appela son
frère :- Ami Teukros, notre fidèle compagnon est mort,
lui qui, loin de KytHèrè, vivait auprès de nous et
que nous honorions autant que nos parents bien-aimés. Le magnanime
Hector l'a tué. Où sont tes flèches mortelles et l'arc
que t'a donné Phoibos Apollôn ?Il parla ainsi, et Teukros
l'entendit, et il accourut, tenant en main son arc recourbé et le
carquois plein de flèches. Et il lança ses flèches
aux Troyens. Et il frappa Kléitos, fils de Peisènôr,
compagnon de l'illustre Panthoide Polydamas, dont il conduisait le char
et les chevaux à travers les phalanges bouleversées, afin
de plaire à Hector et aux Troyens. Mais le malheur l'accabla sans
que nul pût le secourir; et la flèche fatale entra derrière
le cou, et il tomba du char, et les chevaux reculèrent, secouant
le char vide.Et le prince Polydamas, l'ayant vu, accourut promptement
aux chevaux et les confia à Astynoos, fils de Protiaôn, lui
recommandant de les tenir près de lui. Et il se mêla de nouveau
aux combattants.Et Teukros lança une flèche contre Hector,
et il l'eût retranché du combat, auprès des nefs des
Akhaiens, s'il l'avait atteint, et lui eût arraché l'âme;
mais il ne put échapper au regard du sage Zeus qui veillait sur
Hector. Et Zeus priva de cette gloire le Télamônien Teukros,
car il rompit le nerf bien tendu, comme Teukros tendait l'arc excellent.
Et la flèche à pointe d'airain s'égara, et l'arc tomba
des mains de l'archer. Et Teukros frémit et dit à son frère
:- Ah ! certes, quelque Dieu nous traverse dans le combat. Il m'a arraché
l'arc des mains et rompu le nerf tout neuf que j'y avais attaché
moi-même ce matin, afin qu'il pût lancer beaucoup de flèches.Et
le grand Télainônien Aias lui répondit :Ô ami,
laisse ton arc et tes flèches, puisqu'un Dieu jaloux des Danaens
disperse tes traits. Prends une longue lance, mets un bouclier sur tes
épaules et combats les Troyens en excitant les troupes. Que ce ne
soit pas du moins sans peine qu'ils se rendent maîtres de nos nefs
bien construites. Mais souvenons-nous de combattre.Il parla ainsi, et
Teukros, déposant son arc dans sa tente, saisit une solide lance
à pointe d'airain, mit un bouclier à quatre lames sur ses
épaules, un excellent casque à crinière sur sa tête,
et se hâta de revenir auprès d'Aias. Mais quand Hector eut
vu que les flèches de Teukros lui étaient devenues inutiles,
il cria à haute voix aux Troyens et aux Lykiens :- Troyens, Lykiens
et belliqueux Dardaniens, soyez des hommes, et souvenez-vous de votre force
et de votre courage auprès des nefs creuses ! Je vois de mes yeux
les flèches d'un brave archer brisées par Zeus. Il est facile
de comprendre à qui le puissant Kroniôn accorde ou refuse
son aide, qui il menace et qui il veut couvrir de gloire. Maintenant, il
brise les forces des Akhaiens et il nous protège. Combattez fermement
autour des nefs. Si l'un de vous est blessé et meurt, qu'il meure
sans regrets, car il est glorieux de mourir pour la patrie, car il sauvera
sa femme, ses enfants et tout son patrimoine, si les Akhaiens retournent,
sur leurs nefs, dans la chère terre de leurs aïeux.Ayant
ainsi parlé, il excita la force et le courage de chacun. Et Aias,
de son côté, exhortait ses compagnons :- Ô honte !
c'est maintenant, Argiens, qu'il faut périr ou sauver les nefs.
Espérez-vous, si Hector au casque mouvant se saisit de vos nefs,
retourner à pied dans la patrie ? Ne l'entendez-vous point exciter
ses guerriers, ce Hector qui veut brûler nos nefs ? Ce n'est point
aux danses qu'il les pousse, mais au combat. Le mieux est de leur opposer
nos bras et notre vigueur. Il faut mourir promptement ou vivre, au lieu
de nous consumer dans un combat sans fin contre des hommes qui ne nous
valent pas.Ayant ainsi parlé, il ranima le courage de chacun.
Alors Hector tua Skhédios, fils de Périmèdès,
chef des Phôkèens; et Aias tua Laodainas, chef des hommes
de pied, fils illustre d'Antènôr. Et Polydainas tua Otos le
Kyllénien, compagnon du Phyléide, chef des magnanimes Epéiens.
Et Mégès, l'ayant vu, s'élança sur Polydamas;
mais celui-ci, s'étant courbé, échappa au coup de
la pique, car Apollôn ne permit pas que le Panthoide tombât
parmi les combattants; et la pique de Mégès perça
la poitrine de Kreismos qui tomba avec bruit. Et comme le Phyléide
lui arrachait ses armes, le brave Dolops Lampétide se jeta sur lui,
Dolops qu'engendra le Laomédontiade Lwnpos, le meilleur des hommes
mortels. Et il perça de sa lance le milieu du bouclier de Mégès,
mais son épaisse cuirasse préserva celui-ci. C'était
la cuirasse que Phyleus apporta autrefois d'Ephyrè, des bords du
fleuve Sellèis. Et son hôte, le Roi des hommes, Euphètès,
la lui avait donnée, pour la porter dans les mêlées
comme un rempart contre l'ennenù. Et, maintenant, elle préserva
son fils de la mort. Et Mégès frappa de son épée
le cône du casque d'airain à crinière de cheval, et
l'aigrette rompue tomba dans la poussière, ayant été
teinte récemment d'une couleur de pourpre. Et tandis que Mégès
combattait encore et espérait la victoire, le brave Ménélas
accourut à son aide, et, venant à la dérobée,
frappa l'épaule du Troyen . Et la pointe d'airain traversa la poitrine,
et le guerrier tomba sur la face.Et les deux Akhaiens s'élançaient
pour le dépouiller de ses armes d'airain; mais Hector excita les
parents de Dolops, et surtout il réprimanda le Hikétaonide,
le brave Ménalippos, qui paissait, avant la guerre, ses bœufs aux
pieds flexibles dans Perkôtè, mais qui vint à Ilios
quand les nefs Danaennes aux doubles avirons arrivèrent. Et il brillait
parnù les Troyens, et il habitait auprès de Priame qui l'honorait
à l'égal de ses fils. Et Hector lui adressa ces paroles dures
et sévères :- Ainsi, Ménalippos, nous restons inertes.
Ton parent mort ne touche-t-il point ton cœur ? Ne vois-tu pas qu'ils arrachent
les armes de Dolops ? Suis-moi. Ce n'est plus de loin qu'il faut combattre
les Argiens. Nous les tuerons, ou la haute Ilios sera prise et ils égorgeront
ses citoyens.En parlant ainsi, il s'élança, et Ménalippos
le suivit, semblable à un Dieu. Et le grand Télarnônien
Aias exhortait les Akhaiens :- Ô amis ! soyez des hommes. Ayez
honte de fuir et faites face au combat. Les braves sont plutôt sauvés
que tués, et les lâches seuls n'ont ni gloire, ni salut.Il
parla ainsi, et les Akhaiens retinrent ses paroles dans leur esprit, prêts
à s'entre-aider; et ils faisaient comme un mur d'airain autour des
nefs; et Zeus excitait les Troyens contre eux. Et le brave Ménélas
anima ainsi Antilokhos :- Antilokhos, nul d'entre les Akhaiens n'est
plus jeune que toi, ni plus rapide, ni plus brave au combat. Plût
aux Dieux que tu pusses tuer quelque Troyen !Il parla ainsi, et
il le laissa excité par ces paroles. Et Antilokhos se jeta parmi
les combattants et lança sa pique éclatante, et les Troyens
reculèrent; mais la pique ne fut point lancée en vain, car
elle perça à la poitrine, près de la mamelle, Ménalippos,
l'orgueilleux fils de Hikétaôn. Et i1 tomba et ses armes sonnèrent.
Et le brave Antilokhos se jeta sur lui, comme un chien sur un faon qu'un
chasseur a percé tandis qu'il bondissait hors du gîte. Ainsi,
Ménalippos, le belliqueux Antilokhos sauta sur toi pour t'arracher
tes armes; mais le divin Hector, l'ayant vu, courut sur lui à travers
la mêlée. Et Antilokhos ne l'attendit pas, quoique brave,
et il prit la fuite, comme une bête fauve qui, ayant tué un
chien, ou le bouvier au milieu des bœufs, fuit avant que la foule des hommes
la poursuive. Ainsi fuyait le Nestôride. Et les Troyens et Hector,
avec de grands cris, l'accablaient de traits violents; mais il leur fit
face, arrivé auprès de ses compagnons.Et les Troyens, semblables
à des lions mangeurs de chair crue, se ruaient sur les nefs, accomplissant
ainsi les ordres de Zeus, car il leur inspirait la force et il troublait
l'âme des Argiens, voulant donner une grande gloire au Priamide Hector,
et le laisser jeter la flamme ardente sur les nefs aux poupes recourbées,
afin d'exaucer la fatale prière de Thétis. Et le sage Zeus
attendait qu'il eût vu le feu embraser une nef, et alors il repousserait
les Troyens loin des nefs et rendrait la victoire aux Danaens. C'est pourquoi
il entraînait vers les nefs creuses le Priamide Hector déjà
plein d'ardeur, furieux, agitant sa lance comme Arès, ou pareil
à un incendie terrible qui gronde sur les montagnes, dans l'épaisseur
d'une forêt profonde. Et la bouche de Hector écumait, et ses
yeux flambaient sous ses sourcils, et son casque s'agitait sur sa tête
guerrière.Et Zeus lui venait en aide, l'honorant et le glorifiant
parmi les hommes, car sa vie devait être brève, et voici que
Pallas Athéna préparait le jour fatal où il tomberait
sous la violence du Pèléide.Et il tentait de rompre les
lignes des guerriers, se ruant là où il voyait la mêlée
la plus pressée et les armes les plus belles. Mais, malgré
son désir, il ne pouvait rompre l'armée ennemie, car celle-ci
résistait comme une tour, ou comme une roche énorme et haute
qui, se dressant près de la blanche mer, soutient le souffle rugissant
des vents et le choc des grandes lames qui se brisent contre elle. Ainsi
les Danaens soutenaient fermement l'assaut des Troyens et ne fuyaient point,
tandis que Hector, éclatant comme le feu, bondissait de tous côtés
dans la mêlée.Comme l'eau de la mer, enflée par les
vents qui soufflent avec véhémence du milieu des nuées,
assiège une nef rapide et la couvre tout entière d'écume,
tandis que le vent frémit dans la voile et que les matelots sont
épouvantés, parce que la mort est proche; de même le
cœur des Akhaiens se rompait dans leurs poitrines.Ou, quand il arrive
qu'un lion désastreux tombe au milieu des bœufs innombrables qui
paissent dans un vaste marécage, de même que le bouvier, ne
sachant point combattre les bêtes fauves pour le salut de ses bœufs
noirs, va tantôt à un bout, tantôt à l'autre
bout du troupeau, tandis que le lion bondit au milieu des génisses
qui s'épouvantent et en dévore une; de même les Akhaiens
étaient bouleversés par Hector et par le Père Zeus.Cependant,
le Priamide n'avait tué que le seul Périphètès
de Mykènè, fils bien-aimé de Kypreus, qui portait
à la force Hèrakléenne les ordres du roi Eurystheus.
Il était né fils excellent d'un père indigne, et,
par toutes les vertus, par son courage et par sa sagesse, il était
le premier des Mykènaiens. Et il donna une grande gloire à
Hector, car, en se retournant, il heurta le bord du grand bouclier qui
le couvrait tout entier et le préservait des traits; et, les pieds
embarrassés, il tomba en arrière, et, dans sa chute, son
casque résonna autour de ses tempes. Alors, Hector, l'ayant vu,
accourut et lui perça la poitrine d'un coup de lance, au milieu
de ses compagnons qui n'osèrent le secourir, tant ils redoutaient
le divin Hector.Et les Argiens qui, d'abord, étaient devant les
nefs, se réfugiaient maintenant au milieu de celles qui, les premières,
avaient été tirées sur le sable. Puis, cédant
à la force, ils abandonnèrent aussi les intervalles de celles-ci,
mais, s'arrêtant devant les tentes, ils ne se dispersèrent
point dans le camp, car la honte et la terreur les retenaient, et ils s'exhortaient
les uns les autres.Alors, le Gérennien Nestôr, rempart des
Akhaiens, attestant leurs parents, adjura chaque guerrier :- Ô
amis, soyez des hommes ! Craignez la honte en face des autres hommes. Souvenez-vous
de vos fils, de vos femmes, de vos domaines, de vos parents qui vivent
encore ou qui sont morts. Je vous adjure en leur nom de tenir ferme et
de ne pas fuir.Il parla ainsi, et il ranima leur force et leur courage.
Alors, Athéna dissipa la nuée épaisse qui couvrait
leurs yeux, et la lumière se fit de toutes parts, autant sur les
nefs que sur le champ de bataille. Et ceux qui fuyaient, comme ceux qui
luttaient, et ceux qui combattaient auprès des nefs rapides, virent
le brave Hector et ses compagnons. Et il ne plut point à l'âme
du magnanime Aias de rester où étaient les autres fils des
Akhaiens. Et il s'avança, traversant les poupes des nefs et agitant
un grand pieu cerclé d'airain et long de vingt-deux coudées.
Comme un habile cavalier qui, ayant mis ensemble quatre chevaux très
agiles, les pousse vers une grande ville, sur le chemin public, et que
les hommes et les femmes admirent, tandis qu'il saute de l'un à
l'autre, et qu'ils courent toujours; de même Aias marchait rapidement
sur les poupes des nefs, et sa voix montait dans l'Ouranos, tandis qu'il
excitait par de grandes clameurs les Danaens à sauver les tentes
et les nefs.Hector, de son côté, ne restait point dans la
foule des Troyens bien armés. Comme un aigle fauve qui tombe sur
une multitude d'oiseaux, paissant le long d'un fleuve, oies, grues et cygnes
aux longs cous; de même Hector se précipita sur une nef à
proue bleue. Et, de sa grande main, Zeus le poussait par derrière,
et tout son peuple avec lui. Et, de nouveau, une violente mêlée
s'engagea autour des nefs. On eût dit des hommes infatigables et
indomptés se ruant à un premier combat, tant ils luttaient
tous avec ardeur. Et les Akhaiens, n'espérant pas échapper
au carnage, se croyaient destinés à la mort, et les Troyens
espéraient, dans leur cœur, brûler les nefs et tuer les héros
Akhaiens. Et ils se ruaient, avec ces pensées, les uns contre les
autres.Hector saisit la poupe de la nef belle et rapide qui avait amené
Prôtésilaos à Troie et qui n'avait point dû le
ramener dans la terre de la patrie. Et les Akhaiens et les Troyens s'entre-tuaient
pour cette nef. Et l'impétuosité des flèches et des
piques ne leur suffisant plus, ils se frappaient, dans une même pensée,
avec les doubles haches tranchantes, les grandes épées et
les lances aiguës. Et beaucoup de beaux glaives à poignée
noire tombaient sur le sable des mains et des épaules des hommes
qui combattaient, et la terre était trempée d'un sang noir.
Mais Hector saisissant de ses mains les ornements de la poupe, et s'y attachant,
cria aux Troyens :- Apportez le feu, et poussez des clameurs en vous
ruant ! Zeus nous offre le jour de la vengeance en nous livrant ces nefs
qui, venues vers Ilios contre la volonté des Dieux, nous ont apporté
tant de calamités, par la lâcheté des vieillards qui
me retenaient et retenaient l'année quand je voulais marcher et
combattre ici. Mais si le prévoyant Zeus aveuglait alors notre esprit,
maintenant c'est lui-même qui nous excite et nous pousse !il parla
ainsi, et tous se jetèrent avec plus de fureur sur les Akhaiens.
Et Aias ne put soutenir plus longtemps l'assaut, car il était accablé
de traits; et il recula, de peur de mourir, jusqu'au banc des rameurs,
long de sept pieds, et il abandonna la poupe de la nef. Mais, du banc où
il était, il éloignait à coups de lance chaque Troyen
qui apportait lé feu infatigable. Et, avec d'horribles cris, il
exhortait les Danaens :- Ô amis, héros Danaens, serviteurs
d'Arès, soyez des hommes ! Souvenez-vous de votre force et de votre
courage. Pensez-vous trouver derrière vous d'autres défenseurs,
ou une muraille plus inaccessible qui vous préserve de la mort ?
Nous n'avons point ici de ville ceinte de tours d'où nous puissions
repousser l'ennemi et assurer notre salut. Mais nous sommes ici dans les
plaines des Troyens bien armés, acculés contre la mer, loin
de la terre de la patrie, et notre salut est dans nos mains et non dans
la lassitude du combat.Il parla ainsi, et, furieux, il traversait de
sa lance aiguë chaque Troyen qui apportait le feu sur les nefs
creuses afin de plaire à Hector et de lui obéir. Et, ceux-là,
Aias les traversait de sa lance aiguë, et il en tua douze devant les
nefs.Chant 16 :Et ils combattaient ainsi pour les nefs bien construites.
Et Patroklos se tenait devant le prince des peuples, Akhilleus, versant
de chaudes larmes, comme une source d'eau noire qui flue du haut d'un rocher.
Et le divin Akhilleus en eut compassion, et il lui dit ces paroles ailées
:- Pourquoi pleures-tu, Patroklos, comme une petite fille qui court après
sa mère, saisit sa robe et la regarde en pleurant jusqu'à
ce que celle-ci la prenne dans ses bras ? Semblable à cette enfant,
ô Patroklos, tu verses des larmes abondantes. Quel message as-tu
pour les Myrmidones ou pour moi ? As-tu seul reçu quelque nouvelle
de la Phthiè ? On dit cependant que le fils d'Aktôr, Ménoitios,
et l'Aiakide Pèleus vivent encore parmi les Myrmidones. Certes,
nous serions accablés, s'ils étaient morts. Mais peut-être
pleures-tu pour les Argiens qui périssent auprès des nefs
creuses, par leur propre iniquité ? Parle, ne me cache rien afin
que nous sachions tous deux.Et le cavalier Patroklos, avec un profond
soupir, lui répondit :- Ô Akhilleus, fils de Pèleus,
le plus brave des Akhaiens, ne t'irrite point, car de grandes calamités
accablent les Akhaiens. Déjà les plus braves d'entre eux
gisent dans les nefs, frappés et blessés. Le robuste Tydéide
Diomèdès est blessé, et Ulysse illustre par sa lance,
et Agamemnon. Eurypylos a la cuisse percée d'une flèche;
et les médecins les soignent et baignent leurs blessures avec des
baumes. Mais toi, Akhilleus, tu es implacable ! Ô Pèlèiade,
doué d'un courage inutile, qu'une colère telle que la tienne
ne me saisisse jamais ! À qui viendras-tu désormais en aide,
si tu ne sauves pas les Argiens de cette ruine terrible ? Ô inexorable
! Le cavalier Pèleus n'est point ton père, Thétis
ne t'a point conçu. La mer bleue t'a enfanté et ton âme
est dure comme les hauts rochers. Si tu fuis l'accomplissement d'un oracle,
et si ta mère vénérable t'a averti de la part de Zeus,
au moins envoie-moi promptement à la tête des Myrmidones,
et que j'apporte une lueur de salut aux Danaens ! Laisse-moi couvrir mes
épaules de tes armes. Les Troyens reculeront, me prenant pour toi,
et les fils belliqueux des Akhaiens respireront, et nous chasserons facilement,
nouveaux combattants, ces hommes écrasés de fatigue, loin
des tentes et des nefs, vers leur Ville.Il parla ainsi, suppliant, l'insensé
! cherchant la mort et la Kèr fatale. Et Akhilleus aux pieds rapides
lui répondit en gémissant :- Divin Patroklos, qu'as-tu
dit ? Je ne m'inquiète d'aucun oracle, et ma mère vénérable
ne m'a rien annoncé de la part de Zeus. Mais un noir chagrin est
dans mon cœur et trouble mon esprit, depuis que cet homme, dont la puissance
est la plus haute, m'a arraché ma récompense, à moi
qui suis son égal ! Tel est le noir chagrin qui me ronge. Cette
jeune femme que j'avais conquise par ma lance, après avoir renversé
une ville aux fortes murailles, et que les fils des Akhaiens m'avaient
donnée en récompense, le roi Atréide Agamemnôn
me l'a arrachée des mains, comme à un vil vagabond ! Mais
oublions le passé. Sans doute je ne puis nourrir dans mon cœur une
colère éternelle. J'avais résolu de ne la déposer
que le jour où les clameurs de la guerre parviendraient jusqu'à
mes nefs. Couvre donc tes épaules de mes armes illustres, et mène
les braves Myrmidones au combat, puisqu'une noire nuée de Troyens
enveloppe les nefs. Voici que les Argiens sont acculés contre le
rivage de la mer, dans un espace très étroit, et toute la
Ville des Troyens s'est ruée sur eux avec audace, car ils ne voient
point le front de mon casque resplendir. Certes, dans leur fuite, ils empliraient
les fossés des champs de leurs cadavres, si le roi Agamemnôn
ne m'avait point outragé; et maintenant ils assiègent le
camp. La lance furieuse du Tydéide Diomèdès ne s'agite
plus dans ses mains pour sauver les Danaens de la mort, et je n'entends
plus la voix de l'Atréide sortir de sa tête détestée,
mais celle du tueur d'hommes Hector, qui excite les Troyens de toutes parts.
Et la clameur de ceux-ci remplit toute la plaine, et ils bouleversent les
Akhaiens. Va, Patroklos, rue-toi sur eux, et repousse cette ruine loin
des nefs. Ne les laisse pas détruire les nefs par le feu ardent,
et que le doux retour ne nous soit pas ravi. Mais garde mes paroles dans
ton esprit, si tu veux que je sois honoré et glorifié par
tous les Danaens, et qu'ils me rendent cette belle jeune femme et un grand
nombre de présents splendides, par surcroît. Repousse les
Troyens loin des nefs et reviens. Si l'Epoux de Hèrè, qui
tonne au loin, te donne la victoire, ne dompte pas sans moi les Troyens
belliqueux; car tu me couvrirais de honte, si, les ayant vaincus, et plein
de l'orgueil et de l'ivresse du combat, tu menais l'armée à
Ilios. Crains qu'un des Dieux éternels ne se rue sur toi du haut
de l'Olympes, surtout l'Archer Apollôn qui protège les Troyens.
Reviens après avoir sauvé les nefs, et laisse-les combattre
dans la plaine. Qu'il vous plaise, ô Père Zeus, ô Athéna,
ô Apollôn, que nul d'entre les Troyens et les Akhaiens n'évite
la mort, et que, seuls, nous survivions tous deux et renversions les murailles
sacrées d'Ilios !Et ils se parlaient ainsi. Mais Aias ne suffisait
plus au combat, tant il était accablé de traits. Et l'esprit
de Zeus et les Troyens illustres l'emportaient sur lui; et son casque splendide,
dont les aigrettes étaient rompues par les coups, sonnait autour
de ses tempes, et son épaule fatiguée ne pouvait plus soutenir
le poids du bouclier. Et cependant, malgré la nuée des traits,
ils ne pouvaient l'ébranler, bien que respirant à peine,
inondé de la sueur de tous ses membres, et haletant sous des maux
multipliés.Et Hector frappa de sa grande épée la
lance de frêne d'Aias, et il la coupa là où la pointe
se joignait au bois; et le Télamônien Aias n'agita plus dans
sa main qu'une lance mutilée, car la pointe d'airain, en tombant,
sonna contre terre. Et Aias, dans son cœur irréprochable, reconnut
avec horreur l'œuvre des Dieux, et vit que Zeus qui tonne dans les hauteurs,
domptant son courage, donnait la victoire aux Troyens. Et il se retira
loin des traits, et les Troyens jetèrent le feu infatigable sur
la nef rapide, et la flamme inextinguible enveloppa aussitôt la poupe,
et Akhilleus, frappant ses cuisses, dit à Patroklos :- Hâte-toi,
divin Patroklos ! Je vois le feu ardent sur les nefs. Si elles brûlent,
nous ne pourrons plus songer au retour. Revêts promptement mes armes,
et j'assemblerai mon peuple.Il parla ainsi, et Patroklos se couvrit de
l'airain splendide. Il attacha de belles knèmides à ses jambes
avec des agrafes d'argent; il mit sur sa poitrine la cuirasse étincelante,
aux mille reflets, du rapide Akhilleus, et il suspendit à ses épaules
l'épée d'airain aux clous d'argent. Puis, il prit le grand
et solide bouclier, et il posa sur sa noble tête le casque magnifique
à la terrible aigrette de crins, et de ses mains il saisit de fortes
piques; mais il laissa la lance lourde, immense et solide, de l'irréprochable
Aiakide, la lance Pèliade que Kheirôn avait apportée
à son père bien-aimé des cimes du Pèlios, afin
d'être la mort des héros. Et Patroklos ordonna à Automédôn,
qu'il honorait le plus après Akhilleus, et qui lui était
le plus fidèle dans le combat, d'atteler les chevaux au char. Et
c'est pourquoi Automédôn soumit au joug les chevaux rapides,
Xanthos et Balios, qui, tous deux, volaient comme le vent, et que la Harpye
Podargè avait conçus de Zéphyros, lorsqu'elle paissait
dans une prairie aux bords du fleuve Okéanos. Et Automédôn
lia au-delà du timon l'irréprochable Pèdasos qu'Akhilleus
avait amené de la ville saccagée de Êétiôn.
Et Pèdasos, bien que mortel, suivait les chevaux immortels.Et
Akhilleus arrnait les Myrmidones sous leurs tentes. De même que des
loups mangeurs de chair crue et pleins d'une grande force qui, dévorant
un grand cerf rameux qu'ils ont tué sur les montagnes, vont en troupe,
la gueule rouge de sang et vomissant le sang, laper de leurs langues légères
les eaux de la source noire, tandis que leur ventre s'enfle et que leur
cœur est toujours intrépide; de même les chefs des Myrmidones
se pressaient autour du brave compagnon du rapide Aiakide. Et, au milieu
d'eux, le belliqueux Akhilleus excitait les porteurs de boucliers et les
chevaux.Et Akhilleus cher à Zeus avait conduit à Troie
cinquante nefs rapides, et cinquante guerriers étaient assis sur
les bancs de rameurs de chacune, et cinq chefs les commandaient sous ses
ordres.Et le premier chef était Ménesthios à la
cuirasse étincelante, aux mille reflets, fils du fleuve Sperkhios
qui tombait de Zeus. Et la belle Polydorè, fille de Pèleus,
femme mortelle épouse d'un Dieu, l'avait conçu de l'infatigable
Sperkhios; mais Bôros, fils de Périèreus, l'ayant épousée
en la dotant richement, passait pour être le père de Ménesthios.Et
le deuxième chef était le brave Eudôros, conçu
en secret, et qu'avait enfanté la belle Polymèlè,
habile dans les danses, fille de Phylas. Et le tueur d'Argos l'aima, l'ayant
vue dans un chœur de la tumultueuse Artémis à l'arc d'or.
Et l'illustre Herrnès, montant aussitôt dans les combles de
la demeure, coucha secrètement avec elle, et elle lui donna un fils
illustre, l'agile et brave Eudôros. Et après qu'Eiléithya
qui préside aux douloureux enfantements l'eut conduit à la
lumière, et qu'il eut vu la splendeur de Hélios, le robuste
Aktoride Ekhékhleus conduisit Polymèlè dans ses demeures
et lui fit mille dons nuptiaux. Et le vieux Phylas éleva et nourrit
avec soin Eudôros, comme s'il était son fils.Et le troisième
chef était le brave Peisandros Maimalide qui excellait au combat
de la lance, parmi les Myrmidones, après Patroklos.Et le quatrième
chef était le vieux cavalier Phoinix, et le cinquième était
l'irréprochable Akhimédôn, fils de Laerkeus.Et Akhilleus,
les ayant tous rangés sous leurs chefs, leur dit en paroles sévères
:- Mymidones, qu'aucun de vous n'oublie les menaces que, dans les nefs
rapides, vous adressiez aux Troyens, durant les jours de ma colère,
quand vous m'accusiez moi-même, disant : - Ô dur fils de Pèleus,
sans doute une mère farouche t'a nourri de fiel, toi qui retiens
de force tes compagnons sur leurs nefs ! Que nous retournions au moins
dans nos demeures sur les nefs qui fendent la mer, puisqu'une colère
inexorable est entrée dans ton cœur. - Souvent vous me parliez ainsi.
Aujourd'hui, voici le grand combat dont vous étiez avides. Que chacun
de vous, avec un cœur solide, lutte donc contre les Troyens.Il parla
ainsi, et il excita la force et le courage de chacun, et ils serrèrent
leurs rangs. De même qu'un homme fortifie de pierres épaisses
le mur d'une haute maison qui soutiendra l'effort des vents, de même
les casques et les boucliers bombés se pressèrent, tous se
soutenant les uns les autres, boucliers contre boucliers, casques à
crinières étincelantes contre casques, homme contre homme.
Et Patroklos et Automédôn, qui n'avaient qu'une âme,
se mirent en tête des Myrmidones.Mais Akhilleus entra sous sa tente,
et souleva le couvercle d'un coffre riche et bien fait, et plein de tuniques,
de manteaux impénétrables au vent et de tapis velus. Et là
se trouvait une coupe d'un beau travail dans laquelle le vin ardent n'avait
été versé que pour Akhilleus seul entre tous les hommes,
et qui n'avait fait de libations qu'au Père Zeus seul entre tous
les Dieux. Et, l'ayant retirée du coffre, il la purifia avec du
soufre, puis il la lava avec de l'eau pure et claire, et il lava ses mains
aussi; et, puisant le vin ardent, faisant des libations et regardant l'Ouranos,
il pria debout au milieu de tous, et Zeus qui se réjouit de la foudre
l'entendit et le vit :- Zeus ! Roi Dôdônaien, Pélasgique,
qui, habitant au loin, commandes sur Dôdônè enveloppée
par l'hiver, au nùlieu de tes divinateurs, les Selles, qui ne se
lavent point les pieds et dorment sur la terre, si tu as déjà
exaucé ma prière, et si, pour m'honorer, tu as rudement châtié
le peuple des Akhaiens, accomplis encore mon vœu ! Je reste dans l'enceinte
de mes nefs, mais j'envoie mon compagnon combattre en tête de nombreux
Myrmidones. 0 Prévoyant Zeus ! donne-lui la victoire, afferinis
son cœur dans sa poitrine, et que Hector apprenne que mon compagnon sait
combattre seul et que ses mains robustes n'attendent point pour agir que
je me rue dans le carnage d'Arès. Mais, ayant repoussé la
guerre et ses clameurs loin des nefs, qu'il revienne, sain et sauf, vers
mes nefs rapides, avec mes armes et mes braves compagnons !Il parla ainsi
en priant, et le sage Zeus l'entendit, et il exauça une partie de
sa prière, et il rejeta l'autre. Il voulut bien que Patroklos repoussât
la guerre et le combat loin des nefs, mais il ne voulut pas qu'il revînt
sain et sauf du combat. Après avoir fait des libations et supplié
le Père Zeus, le Pèléide rentra sous sa tente et déposa
la coupe dans le coffre; et il sortit de nouveau pour regarder la rude
mêlée des Troyens et des Akhaiens.Et les Myrmidones, rangés
sous le magnanime Patroklos, se ruèrent, pleins d'ardeur, contre
les Troyens. Et ils se répandaient semblables à des guêpes,
nichées sur le bord du chemin, et que des enfants se plaisent à
irriter dans leurs nids. Et ces insensés préparent un grand
mal pour beaucoup; car, si un voyageur les excite involontairement au passage,
les guêpes au cœur intrépide tourbillonnent et défendent
leurs petits. Ainsi les braves Myrmidones se répandaient hors des
nefs; et une immense clameur s'éleva; et Patroklos exhorta ainsi
ses compagnons à voix haute :- Myrmidones, compagnons du Pèléide
Akhilleus, amis, soyez des hommes, et souvenez-vous de votre force et de
votre courage, afin d'honorer le Pèléide, le plus brave des
hommes, auprès des nefs des Argiens, et nous, ses belliqueux compagnons.
Et que l'Atréide Agamemnôn qui commande au loin reconnaisse
sa faute, lui qui a outragé le plus brave des Akhaiens.Il parla
ainsi, et il excita leur force et leur courage, et ils se ruèrent
avec fureur sur les Troyens, et les nefs résonnèrent des
hautes clameurs des Akhaiens. Et, alors, les Troyens virent le brave fils
de Ménoitios et son compagnon, tous deux resplendissants sous leurs
armes. Leurs cœurs en furent émus, et leurs phalanges se troublèrent;
et ils crurent que le Pèléide aux pieds rapides avait déposé
sa colère auprès des nefs. Et chacun regardait de tous côtés
comment il éviterait la mort.Et Patroklos, le premier, lança
sa pique éclatante au plus épais de la mêlée
tumultueuse, autour de la poupe de la nef du magnanime Prôtésilaos.
Et il frappa Pyraikhmès, qui avait amené les cavaliers Paiones
d'Amydônè et des bords de l'Axios au large cours; et il le
frappa à l'épaule droite, et Pyraikhmès tomba dans
la poussière en gémissant, et les Paiones prirent la fuite.
Patroklos les dispersa tous ainsi, ayant tué leur chef qui excellait
dans le combat. Et il arracha le feu de la nef, et il l'éteignit.
Et les Troyens, dans un immense tumulte, s'enfuirent loin de la nef à
denù brûlée, et les Danaens, sortant en foule des nefs
creuses, se jetèrent sur eux, et une haute clameur s'éleva.
De même que, le foudroyant Zeus ayant dissipé les nuées
noires au faîte d'une grande montagne, tout apparaît soudainement,
les cavernes, les cimes aiguës et les bois, et qu'une immense sérénité
se répand dans l'Aithèr; de même les Danaens respirèrent
après avoir éloigné des nefs la flamme ennemie. Mais
ce ne fut point la fin du combat. Les Troyens, repoussés des nefs
noires par les Akhaiens belliqueux, ne fuyaient point bouleversés,
mais ils résistaient encore, bien que cédant à la
nécessité. Alors, dans la mêlée élargie,
chaque chef Akhaien tua un guerrier.Et, le premier de tous, le brave
fils de Ménoitios perça de sa pique aiguë la cuisse
d'Arèilykos qui fuyait. L'airain traversa la cuisse et brisa l'os,
et l'homme tomba la face contre terre. Et le brave Ménélas
frappa Thoas à l'endroit de la poitrine que le bouclier ne couvrait
pas, et il rompit ses forces. Et le Phyléide, voyant Amphiklos qui
s'élançait, le prévint en le frappant au bas de la
cuisse, là où les muscles sont très épais;
et la pointe d'airain déchira les nerfs, et l'obscurité couvrit
les yeux d'Amphiklos. Et la lance aiguë du Nestôride blessa
Atymnios, et l'airain traversa les entrailles, et le Troyen tomba
devant Antilokhos. Et Maris, irrité de la mort de son frère,
et debout devant le cadavre, lança sa pique contre Antilokhos; mais
le divin Thrasymèdès le prévint, comme il allait frapper,
et le perça près de l'épaule, et la pointe d'airain,
tranchant tous les muscles, dépouilla l'os de toute sa chair. Et
Maris tomba avec bruit, et un noir brouillard couvrit ses yeux. Ainsi descendirent
dans l'Erébos deux frères, braves compagnons de Sarpèdôn,
et tous deux fils d'Amisôdaros qui avait nourri l'indomptable Khimaira
pour la destruction des hommes.Aias Oiliade saisit vivant Kléoboulos
embarrassé dans la mêlée, et il le tua en le frappant
de son épée à la gorge, et toute l'épée
y entra chaude de sang, et la mort pourprée et la Moire violente
obscurcirent ses yeux. Pènéléôs et Lykôn,
s'attaquant, se manquèrent de leurs lances et combattirent avec
leurs épées. Lykôn frappa le cône du casque à
aigrette de crins, et l'épée se rompit; mais Pènéléôs
le perça au cou, sous l'oreille, et l'épée y entra
tout entière, et la tête fut suspendue à la peau, et
Lykôn fut tué. Et Mèrionès, poursuivant avec
rapidité Akamas qui montait sur son char, le frappa à l'épaule
droite, et le Troyen tomba du char, et une nuée obscurcit
ses yeux.Idoméneus frappa de sa pique Erymas dans la bouche, et
la pique d'airain pénétra jusque dans la cervelle en brisant
les os blancs; et toutes les dents furent ébranlées, et les
deux yeux s'emplirent de sang, et le sang jaillit de la bouche et des narines,
et la nuée noire de la mort l'enveloppa.Ainsi les chefs Danaens
tuèrent chacun un guerrier. De même que des loups féroces
se jettent, dans les montagnes, sur des agneaux ou des chevreaux que les
bergers imprudents ont laissés, dispersés çà
et là, et qui les emportent tout tremblants; de même les Danaens
bouleversaient les Troyens qui fuyaient tumultueusement,oubliant leur
force et leur courage. Et le grand Aias désirait surtout atteindre
Hector arme d'airain; mais celui-ci, habile au combat, couvrant ses larges
épaules de son bouclier de peau de taureau, observait le bruit strident
des flèches et le son des piques. Et il comprenait les chances du
combat; et toujours ferme, il protégeait ses chers compagnons. De
même qu'une nuée monte de l'Olympes jusque dans l'Ouranos,
quand Zeus excite la tempête dans la sérénité
de l'Aithèr, de même la clameur et la fuite s'élançaient
des nefs. Et les Troyens ne repassèrent point le fossé aisément.
Les chevaux rapides de Hector l'emportèrent loin de son peuple que
le fossé profond arrêtait. Et une multitude de chevaux s'y
précipitaient, brisant les timons et abandonnant les chars des princes.
Et Patroklos les poursuivait avec fureur, exhortant les Danaens et méditant
la ruine des Troyens. Et ceux-ci, pleins de clameurs, emplissaient les
chemins de leur fuite; et une vaste poussière montait vers les nuées,
et les chevaux aux sabots massifs couraient vers la Ville, loin des nefs
et des tentes. Et Patroklos poussait, avec des cris menaçants, cette
armée bouleversée. Et les hommes tombaient hors des chars
sous les essieux, et les chars bondissants retentissaient. Et les chevaux
immortels et rapides, illustres présents des Dieux à Pèleus,
franchirent le fossé profond, pleins du désir de la course.
Et le cœur de Patroklos le poussait vers Hector, afin de le frapper de
sa pique; mais les chevaux rapides du Priarnide l'avaient emporté.Dans
les jours de l'automne, quand la terre est accablée sous de noirs
tourbillons, et quand Zeus répand une pluie abondante, irrité
contre les hommes qui jugeaient avec iniquité dans l'agora et chassaient
la justice, sans respect des Dieux, de même qu'ils voient maintenant
les torrents creuser leurs campagnes et se précipiter dans la mer
pourprée du haut des rochers escarpés, détruisant
de tous côtés les travaux des hommes; de même on voyait
les cavales Troyen nes courir épouvantées. Et Patroklos,
ayant rompu les premières phalanges, les repoussa vers les nefs
et ne leur permit pas de regagner la Ville qu'elles désiraient atteindre.
Et il les massacrait, en les poursuivant, entre les nefs, le fleuve et
les hautes murailles, et il tirait vengeance d'un grand nombre d'hommes.
Et il frappa d'abord Pronoos, de sa pique éclatante, dans la poitrine
découverte par le bouclier. Et les forces du Troyen furent
rompues, et il retentit en tombant. Et il attaqua Thestôr, fils d'Enops.
Et Thestôr était affaissé sur le siège du char,
l'esprit troublé; et les rênes lui étaient tombées
des mains. Patroklos le frappa de sa lance à la joue droite, et
l'airain passa à travers les dents, et, comme il le ramenait, il
arracha l'homme du char. Ainsi un homme, assis au faîte d'un haut
rocher qui avance, à l'aide de l'hameçon brillant et de la
ligne, attire un grand poisson hors de la mer. Ainsi Patroklos enleva du
char, à l'aide de sa lance éclatante, Thestôr, la bouche
béante; et celui-ci, en tombant, rendit l'âme. Puis il frappa
d'une pierre dans la tête Eryalos, qui s'élançait,
et dont la tête s'ouvrit en deux, sous le casque solide, et qui tomba
et rendit l'âme, enveloppé par la mort. Puis, Patroklos coucha,
domptés, sur la terre nourricière, Erymas, Amphotéros,
Epaltès, Tlépolémos Damastoride, Ekhios, Pyrès,
Ipheus, Evippos et l'Argéade Polymèlos. Mais Sarpèdôn,
voyant ses compagnons tués et dépouillés de leurs
armes par les mains du Ménoitiade Patroklos, exhorta les irréprochables
Lykiens :- Ô honte ! Pourquoi fuyez-vous, Lykiens ? Vous êtes
maintenant bien rapides ! J'irai contre ce guerrier, et je saurai s'il
me domptera, lui qui a accablé les Troyens de tant de maux et qui
a rompu les genoux de tant de braves.Il parla ainsi, et il sauta avec
ses armes, de son char, sur la terre. Et Patroklos le vit et sauta de son
char. De même que deux vautours aux becs recourbés et aux
serres aiguës, sur une roche escarpée luttent avec de grands
cris; de même ils se ruèrent l'un sur l'autre avec des clameurs.
Et le fils du subtil Kronos les ayant vus, fut rempli de compassion, et
il dit à Hèrè, sa sœur et son épouse :- Hélas
! voici que la destinée de Sarpèdôn qui m'est très
cher parmi les hommes, est d'être tué par le Ménoitiade
Patroklos, et mon cœur hésitant délibère dans ma poitrine
si je le transporterai vivant du combat lamentable au milieu du riche peuple
de Lykiè, ou si je le dompterai par les mains du Ménoitiade.Et
la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf lui répondit
:- Redoutable Kronide, quelle parole as-tu dite ? Tu veux affranchir
de la triste mort un homme mortel depuis longtemps voué au destin
? Fais-le, mais nous tous, les Dieux, nous ne t'approuverons pas. Je te
dirai ceci, et retiens-le dans ton esprit : Si tu envoies Sarpèdôn
vivant dans ses demeures, songe que, désormais, chacun des Dieux
voudra aussi sauver un fils bien-aimé de la rude mêlée.
Il y a, en effet, beaucoup de fils des Dieux qui combattent autour de la
grande ville de Priame, de ces Dieux que tu auras irrités. Si Sarpèdôn
t'est cher et que ton cœur le plaigne, laisse-le tomber dans la rude mêlée
sous les mains du Ménoitiade Patroklos; mais dès qu'il aura
rendu l'âme et la vie, envoie Thanatos et le doux Hypnos afin qu'ils
le transportent chez le peuple de la grande Lykiè. Ses parents et
ses concitoyens l'enseveliront, et ils lui élèveront un tombeau
et une colonne; car c'est là l'honneur des morts.Elle parla ainsi,
et le Père des hommes et des Dieux consentit. Et il versa sur la
terre une pluie de sang, afin d'honorer son fils bien-aimé que Patroklos
devait tuer dans la fertile Troie, loin de sa patrie.Et les deux héros
s'étant rencontrés, Patroklos frappa dans le ventre l'illustre
Thrasymèdès qui conduisait le char du roi Sarpèdôn,
et il le tua. Et Sarpèdôn s'élança; mais sa
pique éclatante, s'étant égarée, blessa à
l'épaule le cheval Pèdasos qui hennit, tomba dans la poussière
et rendit l'âme. Et ses compagnons se cabrèrent, et le joug
cria, et les rênes furent entremêlées. Mais le brave
Automédôn mit fin à ce trouble. Il se leva, et, tirant
la longue épée qui pendait sur sa cuisse robuste, il trancha
les traits qui étaient au-delà du timon. Et les deux autres
chevaux, se remettant au joug, obéirent aux rênes, et les
deux guerriers continuèrent le combat lamentable.Alors la pique
éclatante de Sarpèdôn s'égara encore, car la
pointe d'airain effleura l'épaule gauche de Patroklos sans le blesser.
Et celui-ci se rua avec l'airain, et le trait ne s'échappa point
vainement de sa main, car il frappa Sarpèdôn à cette
cloison qui enferme le cœur vivant. Et il tomba comme tombe un chêne,
ou un peuplier, ou un grand pin que les bûcherons, sur les montagnes,
coupent de leurs haches tranchantes, pour construire des nefs. Et il était
étendu devant ses chevaux et son char, grinçant des dents
et saisissant la poussière sanglante. De même qu'un taureau
magnanime qu'un lion fauve a saisi parmi les bœufs aux pieds flexibles,
et qui meurt en mugissant sous les dents du lion, de même le roi
des Lykiens porteurs de boucliers gémissait, dompté par Patroklos.
Et il appela son cher compagnon- Ami Glaukos, brave entre les hommes,
c'est maintenant qu'il te faut combattre intrépidement. Si la mêlée
lamentable ne trouble point ton cœur, sois prompt. Les appelant de tous
côtés, exhorte les chefs Lykiens à combattre pour Sarpèdôn,
et combats toi-même pour moi. Je serais à jamais ton opprobre
et ta honte si les Akhaiens me dépouillaient de mes armes dans le
combat des nefs. Sois ferme, et exhorte tout mon peuple.Il parla ainsi,
et l'ombre de la mort couvrit ses yeux et ses narines. Et Patroklos, lui
mettant le pied sur la poitrine, arracha sa lance, et les entrailles la
suivirent, et le Ménoitiade arracha en même temps sa lance
et l'âme de Sarpèdôn.Les Mymidones saisirent les chevaux
haletants et qui voulaient fuir depuis que le char de leurs maîtres
était vide. Mais, en entendant la voix de Sarpèdôn,
Glaukos ressentit une amère douleur, et son cœur fut déchiré
de ne pouvoir le secourir. Pressant de sa main son bras cruellement blessé
par la flèche que lui avait lancée Teukros, du haut de la
muraille, en défendant ses compagnons, il supplia ainsi l'Archer
Apollôn :- Entends-moi, ô Roi ! soit de la riche Lykiè,
soit de Troie, car tu peux entendre de tout lieu les plaintes de l'homme
qui gémit, et voici que la douleur me ronge. Je subis une blessure
cruelle, et ma main est en proie à de grands maux, et mon sang coule
sans cesse, et mon épaule est très lourde, et je ne puis
ni saisir ma lance, ni combattre l'ennemi. Et voici que le plus illustre
des hommes est mort, Sarpèdôn, fils de Zeus qui n'a point
secouru son fils. Mais toi, ô Roi ! guéris cette blessure
amère, apaise mon mal, afin que j'excite les Lykiens à combattre
et que je combatte moi-même pour ce cadavre.Il parla ainsi en priant,
et Phoibos Apollôn l'entendit et apaisa aussitôt sa douleur.
Et le sang noir cessa de couler de sa blessure amère, et la force
lui fut rendue. Glaukos connut dans son esprit que le grand Dieu avait
exaucé sa prière, et il se réjouit. Et d'abord, courant
de tous côtés, il excita les chefs Lykiens à combattre
pour Sarpèdôn puis, marchant à grands pas vers les
Troyens, il chercha Polydamas Panthoide, le divin Agènôr,
Ainéias et Hector armé d'airain, et il leur dit ces paroles
ailées :- Hector, tu oublies tes alliés qui, pour toi,
rendent l'âme loin de leurs anùs et de la terre de la patrie,
et tu refuses de les secourir. Le chef des Lykiens porteurs de boucliers
est mort, Sarpèdôn, qui protégeait la Lykiè
par sa justice et par sa vertu. Arès d'airain l'a tué par
la lance de Patroklos. Venez, amis, et indignez-vous. Que les Mymidones,
irrités à cause de tant d'Akhaiens que nous avons tués
de nos lances rapides auprès des nefs, n'enlèvent point les
armes et n'insultent point le cadavre de Sarpèdôn.Il parla
ainsi, et une intolérable et irrésistible douleur saisit
les Troyens, car Sarpèdôn, bien qu'étranger, était
le rempart de leur ville, et des peuples nombreux le suivaient, et lui-même
excellait dans le combat. Et ils marchèrent avec ardeur droit aux
Danaens, menés par Hector irrité à cause de Sarpèdôn.
Mais le cœur solide de Patroklos Ménoitiade excitait aussi les Akhaiens,
et il dit aux deux Aias prompts aux combats :- Aias ! soyez aujourd'hui
tels que vous avez toujours été parmi les plus braves et
les meilleurs. Il est tombé l'homme qui, le premier, a franchi le
mur des Akhaiens, Sarpèdôn ! Insultons ce cadavre et arrachons
ses armes de ses épaules, et tuons de l'airain tous ceux de ses
compagnons qui voudraient le défendre.Il parla ainsi, et les Aias
se hâtèrent de lui venir en aide; et de chaque côté,
Troyens, Lykiens, Mymidones et Akhaiens, serrant leurs phalanges, se ruaient
avec d'horribles clameurs autour du cadavre, et les armes des hommes retentissaient.
Et Zeus répandit sur la mêlée une obscurité
affreuse, afin que le labeur du combat pour son fils bien-aimé fût
plus terrible. Et d'abord les Troyens repoussèrent les Akhaiens
aux sourcils arqués; et un des meilleurs parmi les Myrmidones fut
tué, le divin Epeigeus, fils du magnanime Agakleus. Et Epeigeus
commandait autrefois dans Boudéiôn bien peuplée; mais,
ayant tué son brave beau-frère, il vint en suppliant auprès
de Pèleus et de Thétis aux pieds d'argent, qui l'envoyèrent,
avec le mâle Akhilleus, vers Ilios aux beaux chevaux, combattre les
Troyens. Et comme il mettait la main sur le cadavre, l'illustre Hector
le frappa d'une pierre à la tête, et la tête se fendit
en deux, sous le casque solide; et il tomba la face sur le cadavre. Puis,
l'affreuse mort l'enveloppa lui-même, et Patroklos fut saisi de douleur,
à cause de son compagnon tué.Et il se rua à travers
les combattants, semblable à un épervier rapide qui terrifie
les geais et les étourneaux. Ainsi le cavalier Patroklos se rua
contre les Lykiens et les Troyens, irrité dans son cœur à
cause de son compagnon. Et il frappa d'une pierre au cou Sthénélaos
Ithaiménide, et les nerfs furent rompus; et les premiers rangs et
l'illustre Hector reculèrent d'autant d'espace qu'en parcourt une
pique bien lancée, dans le combat contre des hommes intrépides
ou dans les jeux. Autant reculèrent les Troyens et s'avancèrent
les Akhaiens.Et, le premier, Glaukos, chef des Lykiens porteurs de boucliers,
se retournant, tua le magnanime Bathykleus, fils bien-aimé de Khalkôn,
qui habitait l'Hellas et qui était illustre parmi les Myrmidones
par ses domaines et par ses richesses. Et, Bathykleus le poursuivant, Glaukos
se retourna subitement et le frappa de sa lance au milieu de la poitrine,
et il tomba avec bruit, et une lourde douleur saisit les Akhaiens quand
le guerrier tomba, et les Troyens se réjouirent; mais les Akhaiens
infatigables, se souvenant de leur courage, se jetèrent en foule
autour du cadavre.Alors Mèrionès tua un guerrier Troyen
, le brave Laogôn, fils d'Onètôr, prêtre de Zeus
Idaien, et que le peuple honorait comme un Dieu. Il le frappa sous la mâchoire
et l'oreille, et l'âme abandonna aussitôt ses membres, et l'affreux
brouillard l'enveloppa. Et Ainéias lança sa pique d'airain
contre Mèrionès, et il espérait l'atteindre sous le
bouclier, comme il s'élançait; mais celui-ci évita
la pique d'airain en se courbant, et la longue pique s'enfonça en
terre et vibra jusqu'à ce que le robuste Arès eût épuisé
sa force. Et la pique d'Ainéias vibrait ainsi parce qu'elle était
partie d'une main vigoureuse. Et Ainéias, irrité, lui ditMèrionès,
bien que tu sois un agile sauteur, ma pique t'eût rendu immobile
à jamais, si je t'avais atteint.Et Mèrionès illustre
par sa lance lui répondit : - Ainéias, il te sera difficile,
malgré ta vigueur, de rompre les forces de tous ceux qui te combattront.
Si moi aussi, je t'atteignais de l'airain aigu, bien que tu sois robuste
et confiant dans tes forces, tu me donnerais la gloire et ton âme
à Aidés illustre par ses chevaux.Il parla ainsi, et le
robuste fils de Ménoitios le réprimanda :- Mèrionès,
pourquoi tant parler, étant brave ? Ô ami ! ce n'est point
par des paroles outrageantes que tu repousseras les Troyens loin de ce
cadavre. La fin de la guerre est dans nos mains. Les paroles conviennent
à l'agora. Il ne s'agit point ici de parler, mais de combattre.Il
parla ainsi, et marcha en avant, et le divin Mèrionès le
suivit. Et de même que les bûcherons font un grand tumulte
dans les gorges des montagnes, et que l'écho retentit au loin; de
même la grande plaine frémissait sous les guerriers qui frappaient,
de leurs épées et de leurs lances, l'airain et le cuir des
solides boucliers; et nul n'aurait plus reconnu le divin Sarpèdôn,
tant il était couvert de traits, de sang et de poussière.
Et tous se ruaient sans cesse autour de son cadavre, comme les mouches
qui bourdonnent, au printemps, dans l'étable, autour des vases remplis
de lait. C'est ainsi qu'ils se ruaient en foule autour de ce cadavre.Et
Zeus, ne détournant point ses yeux splendides de la rude mêlée,
délibérait dans son esprit sur la mort de Patroklos, hésitant
si l'illustre Hector le tuerait de suite avec l'airain, dans la mêlée,
sur le divin Sarpèdôn, et lui arracherait ses armes des épaules,
ou si la rude mêlée serait prolongée pour la mort d'un
plus grand nombre. Et il sembla meilleur à Zeus que le brave compagnon
du Pèléide Akhilleus repoussât, vers la Ville, Hector
et les Troyens, et arrachât l'âme de beaucoup de guerriers.
Et c'est pourquoi il amollit le courage de Hector qui, montant sur son
char, prit la fuite en ordonnant aux Troyens de fuir aussi, car il avait
reconnu les balances sacrées de Zeus. Et les illustres Lykiens ne
restèrent point, et ils prirent aussi la fuite en voyant leur Roi
couché, le cœur percé, au milieu des cadavres, car beaucoup
étaient tombés pendant que le Kroniôn excitait le combat.
Et les Akhaiens arrachèrent des épaules de Sarpèdôn
ses belles armes resplendissantes, et le robuste fils de Ménoitios
les donna à ses compagnons pour être portées aux nefs
creuses. Et alors Zeus qui amasse les nuées dit à Apollôn
:- Va maintenant, cher Phoibos. Purifie Sarpèdôn, hors de
la mêlée, du sang noir qui le souille. Lave-le dans les eaux
du fleuve, et, l'ayant oint d'ambroisie, couvre-le de vêtements immortels.
Puis, remets-le aux Jumeaux rapides, Hypnos et Thanatos, pour qu'ils le
portent chez le riche peuple de la grande Lykiè. Ses parents et
ses amis l'enseveliront et lui élèveront un tombeau et une
colonne, car c'est là l'honneur des morts. Il parla ainsi, et
Apollôn, se hâtant d'obéir à son père,
descendit des cimes Idaiennes dans la mêlée et enleva Sarpèdôn
loin des traits. Et il le transporta pour le laver dans les eaux du fleuve,
l'oignit d'ambroisie, le couvrit de vêtements immortels et le confia
aux Jumeaux rapides, Hypnos et Thanatos, qui le transportèrent aussitôt
chez le riche peuple de la grande Lykiè.Et Patroklos, excitant
Automédôn et ses chevaux, poursuivait les Lykiens et les Troyens,
pour son malheur, l'insensé ! car s'il avait obéi à
l'ordre du Pèléide, il aurait évité la Kèr
mauvaise de la noire mort. Mais l'esprit de Zeus est plus puissant que
celui des hommes. Il terrifie le brave que lui-même a poussé
au combat, et il lui enlève la victoire.Et, maintenant, quel fut
le premier, quel fut le dernier que tu tuas, ô Patroklos, quand les
Dieux préparèrent ta mort ? Adrèstès, Autonoos
et Ekhéklos, Périmos Mégade et Epistôr, et Mélanippos;
puis, Elasos, Moulios et Phylartès. Il tua ceux-ci, et les autres
échappèrent par la fuite. Et alors les fils des Akhaiens
eussent pris la haute Ilios par les mains de Patroklos furieux, si Phoibos
Apollôn, debout au faîte d'une tour solide, préparant
la perte du Ménoitiade, ne fût venu en aide aux Troyens. Et
trois fois Patroklos s'élança jusqu'au relief de la haute
muraille, et trois fois Apollôn le repoussa de ses mains immortelles,
en heurtant son bouclier éclatant. Et, quand il s'élança
une quatrième fois, semblable à un Dieu, l'Archer Apollôn
lui dit ces paroles menaçantes :- Retire-toi, divin Patroklos.
Il n'est pas dans ta destinée de renverser de ta lance la haute
citadelle des magnanimes Troyens. Akhilleus lui-même ne le pourra
point, bien qu'il te soit très supérieur.Il parla ainsi,
et Patroklos recula au loin pour éviter la colère de l'Archer
Apollôn. Et Hector, retenant ses chevaux aux sabots solides près
des Portes Skaies, hésitait s'il retournerait au combat, ou s'il
ordonnerait aux troupes de se renfermer dans les murailles.Et Phoibos
Apollôn s'approcha de lui, semblable au jeune et brave guerrier Asios,
fils de Dymas, frère de Hékabè et oncle du dompteur
de chevaux Hector, et qui habitait la Phrygiè sur les bords du Sangarios.
Et, semblable à Asios, Phoibos Apollôn dit à Hector-
Hector, pourquoi t'éloignes-tu du combat ? Cela ne te convient pas.
Plût aux Dieux que je te fusse supérieur autant que je te
suis inférieur, il te serait fatal d'avoir quitté le combat.
Allons, pousse tes chevaux aux sabots massifs contre Patroklos. Tu le tueras
peut-être, et Apollôn te donnera la victoire.Ayant ainsi
parlé, le Dieu rentra dans la foule des guerriers. Et l'illustre
Hector ordonna au brave Kébrionès d'exciter ses chevaux vers
la mêlée. Et Apollôn, au milieu de la foule, répandit
le trouble parmi les Argiens et accorda la victoire à Hector et
aux Troyens. Et le Priamide, laissant tous les autres Danaens, poussait
vers le seul Patroklos ses chevaux aux sabots massifs. Et Patroklos, de
son côté, sauta de son char, tenant sa pique de la main gauche.
Et il saisit de la droite un morceau de marbre, rude et anguleux, d'abord
caché dans sa main, et qu'il lança avec effort. Et ce ne
fut pas en vain, car cette pierre aiguë frappa au front le conducteur
de chevaux Kébrionès, bâtard de l'illustre Priame.
Et la pierre coupa les deux sourcils, et l'os ne résista pas, et
les yeux du Troyen jaillirent à ses pieds dans la poussière.
Et, semblable au plongeur, il tomba du char, et son âme abandonna
ses membres. Et le cavalier Patroklos cria avec une raillerie amère
:- Ah ! certes, voici un homme agile ! Comme il plonge ! Vraiment, il
rassasierait de coquillages toute une multitude, en sautant de sa nef dans
la mer, même si elle était agitée, puisqu'il plonge
aussi aisément du haut d'un char. Certes, il y a d'excellents plongeurs
parmi les Troyens !Ayant ainsi parlé, il s'élança
sur le héros Kébrionès, comme un lion impétueux
qui va dévaster une étable et recevoir une blessure en pleine
poitrine, car il se perd par sa propre ardeur. Ainsi, Patroklos, tu te
ruas sur Kébrionés. Et le Priamide sauta de son char, et
tous deux luttèrent pour le cadavre, comme deux lions pleins de
faim combattent, sur les montagnes, pour une biche égorgée.
Ainsi, sur le cadavre de Kébrionès, les deux habiles guerriers,
Patroklos Ménoitiade et l'illustre Hector, désiraient se
percer l'un l'autre de l'airain cruel. Et le Priamide tenait le cadavre
par la tête et ne lâchait point prise, tandis que Patroklos
le tenait par les pieds. Et les Troyens et les Danaens engagèrent
alors un rude combat.De même que l'Euros et le Notos, par leur
rencontre furieuse, bouleversent, dans les gorges des montagnes, une haute
forêt de hêtres, de frênes et de cornouillers à
écorce épaisse, qui heurtent leurs vastes rameaux et se rompent
avec bruit; ainsi les Troyens et les Akhaiens, se ruant les uns sur les
autres, combattaient et ne fuyaient point honteusement. Et les lances aiguës,
et les flèches ailées qui jaillissaient des nerfs s'enfonçaient
autour de Kébrionès, et de lourds rochers brisaient les bouchers.
Et là, Kébrionès gisait, grand, oublieux des chevaux
et du char, et dans un tourbillon de poussière. Aussi longtemps
que Hélios tint le milieu de l'Ouranos, les traits jaillirent des
deux côtés, et les deux peuples périssaient également;
mais lorsqu'il déclina, les Akhaiens furent les plus forts et ils
entraînèrent le héros Kébrionès loin
des traits et du tumulte des Troyens, et ils lui arrachèrent ses
armes des épaules.Et Patroklos, méditant la perte des Troyens,
se rua en avant. Il se rua trois fois, tel que le rapide Arès, poussant
des cris horribles, et il tua neuf guerriers. Mais quand il s'élança
une quatrième fois, semblable à un Dieu, alors, Patroklos,
la fin de ta vie approcha ! Phoibos à travers la mêlée,
vint à lui, terrible. Et le Ménoitiade ne vit point le Dieu
qui s'était enveloppé d'une épaisse nuée. Et
Phoibos se tint derrière lui et le frappa de la main dans le dos,
entre les larges épaules, et ses yeux furent troublés par
le vertige. Et Phoibos Apollôn lui arracha de la tête son casque,
qui roula sous les pieds des chevaux en retentissant, et dont l'aigrette
fut souillée de sang et de poussière. Et il n'était
point arrivé à ce casque d'être souillé de poussière
quand il protégeait le beau front du divin Akhilleus; mais Zeus
voulait donner ce casque au Priamide Hector, afin qu'il le portât,
car sa mort était proche.Et la longue et lourde lance de Patroklos
se brisa dans sa main, et le roi Apollôn, fils de Zeus, détacha
sa cuirasse. Son esprit fut saisi de stupeur, et ses membres furent inertes,
et il s'arrêta stupéfait.Alors le Dardanien Panthoide Euphorbos,
excellent cavalier, et habile, entre les meilleurs, à lancer la
pique, et qui avait déjà précipité vingt guerriers
de leurs chars, s'approcha du Ménoitiade par derrière et
le blessa d'un coup de lance aiguë. Et ce fut le premier qui te blessa,
dompteur de chevaux Patroklos ! Mais il ne t'abattit point, et, retirant
sa lance, il recula aussitôt dans la foule, redoutant Patroklos désarmé.
Et celui-ci, frappé par un Dieu et par la lance d'un homme, recula
aussi dans la foule de ses compagnons, pour éviter la mort.Et
dès que Hector eut vu le magnanime Patroklos se retirer, blessé
par l'airain aigu, il se jeta sur lui et le frappa dans le côté
d'un coup de lance qui le traversa. Et le Ménoitiade tomba avec
bruit, et la douleur saisit le peuple des Akhaiens. De même un lion
dompte dans le combat un robuste sanglier, car ils combattaient ardemment
sur le faîte des montagnes, pour un peu d'eau qu'ils voulaient boire
tous deux; mais le lion dompte avec violence le sanglier haletant. Ainsi
le Priamide Hector arracha l'âme du brave fils de Ménoitios,
et, plein d'orgueil, il l'insulta par ces paroles ailées :- Patroklos,
tu espérais sans doute renverser notre Ville et emmener, captives
sur tes nefs, nos femmes, dans ta chère terre natale ? Ô insensé
! c'est pour les protéger que les rapides chevaux de Hector l'ont
mené au combat, car je l'emporte par ma lance sur tous les Troyens
belliqueux, et j'éloigne leur demier jour. Mais toi, les oiseaux
carnassiers te mangeront. Ah ! malheureux ! le brave Akhilleus ne t'a point
sauvé, lui qui, t'envoyant combattre, tandis qu'il restait, te disait
sans doute : - Ne reviens point, dompteur de chevaux Patroklos, dans les
nefs creuses, avant d'avoir arraché de sa poitrine la cuirasse sanglante
du tueur d'hommes Hector. Il t'a parlé ainsi sans doute, et il t'a
persuadé dans ta démence !Et le cavalier Patroklos, respirant
à peine, lui répondit : :- Hector, maintenant tu te glorifies,
car le Kronide et Apollôn t'ont donné la victoire. Ils m'ont
aisément dompté, en m'enlevant mes armes des épaules;
mais, si vingt guerriers tels que toi m'avaient attaqué, ils seraient
tous morts par ma lance. C'est la Moire violente et le fils de Lètô,
et, parmi les hommes, Euphorbos, qui me tuent; mais toi, tu n'es venu que
le dernier. Je te le dis, garde mes paroles dans ton esprit : Tu ne vivras
point longtemps, et ta mort est proche. La Moire violente va te dompter
par les mains de l'irréprochable Aiakide Akhilleus.Il parla ainsi
et mourut, et son âme abandonna son corps et descendit chez Aidés,
en pleurant sa destinée, sa force et sa jeunesse.Et l'illustre
Hector répondit au cadavre du Ménoitiade :- Patroklos,
pourquoi m'annoncer la mort ? Qui sait si Akhilleus, le fils de Thétis
aux beaux cheveux, ne rendra point l'esprit sous ma lance ?Ayant ainsi
parlé, il lui mit le pied sur le corps, et, le repoussant, arracha
de la plaie sa lance d'airain. Et aussitôt il courut sur Automédôn,
le divin compagnon du rapide Aiakide, voulant l'abattre; mais les chevaux
immortels, présents splendides que les Dieux avaient faits à
Pèleus, enlevèrent Automédôn.Chant 17 :Et
le brave Ménélas, fils d'Atreus, ayant vu que Patroklos avait
été tué par les Troyens, courut aux premiers rangs,
armé de l'airain splendide. Et il allait autour du cadavre, comme
une vache gémissante, qui n'avait point encore connu l'enfantement,
court autour du veau son premier-né. Ainsi le blond Ménélas
allait autour de Patroklos, et, le gardant de sa lance et de son bouclier
égal, il se préparait à tuer celui qui approcherait.
Et le Panthoide, habile à lancer la pique, n'oublia point l'irréprochable
Patroklos qui gisait là, et il s'arrêta devant le cadavre,
et il dit au brave Ménélas :- Atréide Ménélas,
illustre prince des peuples, recule, laisse ce cadavre, et livre-moi ces
dépouilles sanglantes, car, le premier d'entre les Troyens et les
Alliés, j'ai blessé Patroklos de ma lance dans la rude mêlée.
Laisse-moi donc remporter cette gloire parmi les Troyens, ou je te frapperai
et j'arracherai ta chère âme.Et le blond Ménélas,
indigné, lui répondit :- Père Zeus ! Quelle honte
de se vanter au-delà de ses forces ! Ni la rage du léopard,
ni celle du lion, ni celle du sanglier féroce dont l'âme est
toujours furieuse dans sa vaste poitrine, ne surpassent l'orgueil des fils
de Panthos ! Le robuste cavalier Hypérènôr se glorifiait
de sa jeunesse lorsqu'il m'insulta, disant que j'étais le plus lâche
des Danaens; et je pense que ses pieds rapides ne le porteront plus désormais
vers l'épouse bien-aimée et les parents vénérables.
Ainsi je romprai tes forces si tu me tiens tête; et je t'avertis
de rentrer dans la foule et de ne point me braver, avant que le malheur
soit tombé sur toi. L'insensé seul ne reconnaît que
ce qui est accompli.Il parla ainsi, et il ne persuada point Euphorbos
qui lui répondit :- Divin Ménélas, certes, maintenant
tu vas payer le sang de mon frère que tu as tué. Tu t'en
glorifies, et tu as rendu sa femme veuve dans la profonde chambre nuptiale,
et tu as accablé ses parents d'une douleur amère. Et moi,
je vengerai ces malheureux et je remettrai aux mains de Panthos et de la
divine Phrontis ta tête et tes armes. Mais ne retardons pas plus
longtemps le combat qui amènera la victoire ou la défaite
de l'un de nous.Il parla ainsi, et il frappa le bouclier d'une rondeurégale;
mais il ne put le traverser, et la pointe d'airain se recourba sur le solide
bouclier. Et l'Atréide Ménélas, suppliant le père
Zeus, se rua avec l'airain; et comme Euphorbos reculait, il le perça
à la gorge, et la pointe, poussée par une main robuste, traversa
le cou délicat. Et le Panthoide tomba avec bruit, et ses armes retentirent
sur lui. Et ses cheveux, qui avaient les reflets de l'or et de l'argent,
et qui étaient semblables aux cheveux des Kharites, furent souillés
de sang. De même qu'un jeune olivier qu'un homme a planté
dans un lieu solitaire, où l'eau jaillit abondante et nourrit sa
verdeur, et que le souffle des vents mobiles balance, tandis qu'il se couvre
de fleurs blanches, mais qu'un grand tourbillon enveloppe brusquement,
arrache et renverse contre terre; de même l'Atréide Ménélas
tua le brave Panthoide Euphorbos, et le dépouilla de ses armes.Quand
un lion montagnard, sûr de sa force, enlève la meilleure vache
d'un grand troupeau qui paît, lui brise le cou avec ses fortes dents,
boit son sang et mange ses entrailles, les chiens et les bergers poussent,
de loin, de grandes clameurs et n'approchent point, parce que la blême
terreur les a saisis. De même nul d'entre les Troyens n'osait attaquer
l'illustre Ménélas; et il eût aisément enlevé
les belles armes du Panthoide, si Phoibos Apollôn, par envie, n'eût
excité contre lui Hector semblable au rapide Arès. Et, sous
la forme de Mentès, chef des Kikones, il dit au Priamide ces paroles
ailées :- Hector, où cours-tu ainsi ? pourquoi poursuis-tu
follement les chevaux du brave Akhilleus, qui ne peuvent être ni
soumis, ni conduits par aucun homme mortel, autre qu'Akhilleus qu'une mère
immortelle a enfanté ? Voici, pendant ce temps, que le brave Ménélas,
fils d'Atreus, pour défendre Patroklos, a tué le plus courageux
des Troyens, le Panthoide Euphorbos, et rompu sa vigueur impétueuse.Le
Dieu parla ainsi et rentra dans la foule des hommes. Et une amère
douleur saisit le cœur sombre de Hector. Il regarda autour de lui dans
la mêlée, et il vit Ménélas enlevant les belles
armes d'Euphorbos, et le Panthoide gisant contre terre, et le sang qui
coulait de la plaie ouverte. Avec de hautes clameurs, armé de l'airain
éclatant, et semblable au feu inextinguible de Hèphaistos,
il s'élança aux premiers rangs. Et le fils d'Atreus l'entendit
et le vit, et il gémit, disant dans son cœur magnanime :
- Hélas ! si j'abandonne ces belles armes et Patroklos qui
est mort pour ma cause, les Danaens qui me verront seront indignés;
mais si je combats seul contre Hector et les Troyens, je crains que cette
multitude m'enveloppe, car Hector au casque mouvant mène avec lui
tous les Troyens. Mais pourquoi délibérer dans ma chère
âme ? Quand un homme veut lutter contre un autre homme qu'un Dieu
honore, aussitôt une lourde calamité est suspendue sur lui.
C'est pourquoi aucun Danaen ne me blâmera de me retirer devant Hector,
puisqu'il est poussé par un Dieu. Si j'entendais le brave Aias dans
la mêlée, nous retournerions tous deux au combat, même
contre un Dieu, et nous sauverions ce cadavre pour le Pèléide
Akhilleus, et dans nos maux ceci serait pour le mieux.Et tandis qu'il
délibérait dans son esprit et dans son cœur, les phalanges
Troyen nes arrivaient conduites par Hector. Ménélas recula
et abandonna le cadavre, mais en se retournant, comme un lion à
longue barbe que les chiens et les bergers chassent de l'étable
avec des lances et des cris, et dont le cœur farouche est troublé,
et qui ne s'éloigne qu'à regret de l'enclos. Ainsi le blond
Ménélas s'éloigna de Patroklos. Et il se retourna
dès qu'il eut rejoint ses compagnons, et, cherchant partout des
yeux le grand Aias Télamônien, il le vit à la gauche
de la mêlée, exhortant ses compagnons et les excitant à
combattre, car Phoibos Apollôn avait jeté une grande terreur
en eux. Et Ménélas courut à lui et lui dit aussitôt
:- Aias, viens, ami ! hâtons-nous pour Patroklos qui est mort,
et rapportons au moins son cadavre à Akhilleus, car c'est Hector
au casque mouvant qui a ses armes.Il parla ainsi, et l'âme du brave
Aias fut remuée, et il se jeta aux premiers rangs, avec le blond
Ménélas.Et le Priamide, après avoir dépouillé
Patroklos de ses armes illustres, l'entraînait pour lui couper la
tête avec l'airain et livrer son cadavre aux chiens Troyens; mais
Aias arriva, portant un bouclier semblable à une tour. Et Hector
rentra dans la foule de ses compagnons; et, montant sur son char, il donna
les belles armes aux Troyens, pour être portées à Ilios
et pour répandre le bruit de sa gloire.Et Aias marchait autour
du Ménoitiade, le couvrant de son bouclier, comme une lionne autour
de ses petits. Elle les menait à travers la forêt, quand les
chasseurs surviennent. Aussitôt, pleine de fureur, elle fronce les
sourcils et en couvre ses yeux. Ainsi Aias marchait autour du héros
Patroklos, et le brave Atréide Ménélas se tenait près
de lui, avec un grand deuil dans la poitrine.Mais le fils de Hippolokhos,
Glaukos, chef des hommes de Lykiè, regardant Hector d'un œil sombre,
lui dit ces dures paroles :- Hector, tu as l'aspect du plus brave des
hommes, mais tu n'es pas tel dans le combat, et tu ne mérites point
ta gloire, car tu ne sais que fuir. Songe maintenant à sauver ta
Ville et ta citadelle, seul avec les peuples nés dans Ilios. Jamais
plus les Lykiens ne lutteront contre les Danaens pour Troie, puisque tu
n'en as point de reconnaissance, bien qu'ils combattent éternellement.
Lâche comment défendrais-tu même un faible guerrier
dans la mêlée, puisque tu as abandonné, en proie aux
Akhaiens, Sarpèdôn, ton hôte et ton compagnon, lui qui,
vivant, fut d'un si grand secours à ta Ville et à toi-même,
et que maintenant tu abandonnes aux chiens ! C'est pourquoi, si les Lykiens
m'obéissent, nous retournerons dans nos demeures, et la ruine d'Ilios
sera proche. Si les Troyens avaient l'audace et la force de ceux qui combattent
pour la patrie, nous traînerions dans Ilios, dans la grande ville
de Priame, le cadavre de Patroklos; et, aussitôt, les Argiens nous
rendraient les belles armes de Sarpèdôn et Sarpèdôn
lui-même; car il a été tué, le compagnon de
cet homme qui est le plus formidable des Argiens auprès des nefs
et qui a les plus braves compagnons. Mais tu n'as pas osé soutenir
l'attaque du magnanime Aias, ni ses regards, dans la mêlée;
et tu as redouté de combattre, car il l'emporte de beaucoup sur
toi !Et, le regardant d'un œil sombre, Hector au casque mouvant lui répondit
:_ Glaukos, pourquoi parles-tu si outrageusement ? Certes, ami, je te
croyais supérieur en prudence à tous ceux qui habitent la
fertile Lykiè, et maintenant je te blâme d'avoir parlé
ainsi, disant que je n'ai pas osé attendre le grand Aias. Jamais
ni le bruit des chars, ni le retentissement de la mêlée ne
m'ont épouvanté; mais l'esprit de Zeus tempétueux
terrifie aisément le brave et lui enlève la victoire, bien
qu'il l'ait poussé au combat. Mais viens et tu verras en ce jour
si je suis un lâche, comme tu le dis, et si je saurai rompre la vigueur
des Danaens qui défendront le cadavre de Patroklos.Il parla ainsi,
et il exhorta les Troyens à voix haute :- Troyens, Lykiens et
braves Dardaniens, soyez des hommes, amis ! Souvenez-vous de votre force
et de votre courage, tandis que je vais revêtir les armes de l'irréprochable
Akhilleus, enlevées à Patroklos que j'ai tué.Ayant
ainsi parlé, Hector, s'éloignant de la mêlée,
courut rapidement vers ses compagnons qui portaient à Ilios les
armes illustres du Pèléide. Et, loin de la mêlée
lamentable, il changea d'armes et donna les siennes pour être portées
dans la sainte Dios. Et il se couvrit des armes immortelles du Pèléide
Akhilleus, que les Dieux Ouraniens avaient données à Pèleus.
Et celui-ci, étant vieux, les avait données à son
fils; mais le fils ne devait point vieillir sous les armes paternelles.Et
quand Zeus qui amasse les nuées vit Hector couvert des armes du
divin Pèléide, il secoua la tête et dit dans son esprit
:- Ô malheureux ! tu ne songes point à la mort qui est proche
de toi, et tu revêts les armes immortelles du plus brave des hommes,
devant qui tous les guerriers frémissent; et tu as tué son
compagnon si doux et si courageux, et tu as outrageusement arraché
ses armes de sa tête et de ses épaules ! Mais je te donnerai
une grande gloire en retour de ce que Andromakhè ne recevra point,
après le combat, les armes illustres du Pèléide.Zeus
parla ainsi, et il scella sa promesse en abaissant ses sourcils bleus.
Et il adapta les armes au corps du Priamide qui, hardi et furieux comme
Arès, sentit couler dans tous ses membres la force et le courage.
Et, poussant de hautes clameurs, il apparut aux illustres Alliés
et aux Troyens, semblable à Akhilleus, car il resplendissait sous
les armes du magnanime Pèléide. Et, allant de l'un à
l'autre, il les exhortait tous : Mesthlès, Glaukos, Médôn,
Thersilokhos, Astéropaios, Deisinôr, Hippothoos et Phorkis,
et Khromios et le divinateur Ennomos. Et, les excitant par des paroles
rapides, il leur parla ainsi :- Entendez-moi, innombrables peuples alliés
et voisins d'Ilios ! Je n'ai point appelé une multitude inactive
quand je vous ai convoqués de vos villes, mais je vous ai demandé
de défendre ardemment les femmes des Troyens et leurs petits enfants
contre les Akhaiens belliqueux.Pour vous, j'ai épuisé mes
peuples de vivres et de présents et j'ai nourri vos forces. Que
chacun combatte donc, triomphe ou périsse, car c'est le sort de
la guerre. Celui qui entraînera le corps de Patroklos vers les Troyens
dompteurs de chevaux aura, pour sa part, la moitié des dépouilles,
et j'aurai l'autre moitié, et sa gloire sera égale à
la mienne.Il parla ainsi, et tous, les lances tendues, se ruèrent
sur les Danaens, espérant arracher au Télamônien Aias
le cadavre de Patroklos. Les insensés ! Il devait plutôt arracher,
sur ce cadavre, l'âme de beaucoup d'entre eux. Et il dit au brave
Ménélas :- Divin Ménélas, ô ami ! je
n'espère pas que nous revenions de ce combat, et, certes, je crains
moins pour le cadavre de Patroklos, que les chiens Troyens et les oiseaux
carnassiers vont bientôt dévorer, que pour ma tête et
la tienne, car Hector couvre le champ de bataille comme une nuée,
et la lourde ruine pend sur nous. Hâte-toi, appelle les princes des
Danaens, s'ils t'entendent.Il parla ainsi, et le brave Ménélas
s'empressa d'appeler à grands cris les Danaens :- Ô amis
! Princes et chefs des Argiens, vous qui mangez aux repas des Atréides
Agamemnôn et Ménélas, et qui commandez les phalanges,
car tout honneur et toute gloire viennent de Zeus; comme il m'est difficile
de vous reconnaître dans le tourbillon de la mêlée,
que chacun de vous accoure de lui-même, indigné que Patroklos
soit livré en pâture aux chiens Troyens.Il parla ainsi,
et le rapide Aias, fils d'Oileus, vint le premier, en courant à
travers la mêlée, et, après lui, Idoméneus,
et le compagnon d'Idoméneus, Mèrionès, semblable au
tueur d'hommes Arès. Mais qui pourrait, dans son esprit, dire les
noms de tous ceux qui vinrent rétablir le combat des Akhaiens ?Et
les Troyens avançaient, et Hector les menait. De même que
le large courant d'un fleuve tombé de Zeus se précipite à
la mer, et que la mer s'enfle hors de son lit, et que les rivages résonnent
au loin; de même retentissait la clameur des Troyens. Mais les Akhaiens
se tenaient debout autour du Ménoitiade, n'ayant qu'une âme
et couverts de leurs boucliers d'airain. Et Zeus répandait une nuée
épaisse sur leurs casques éclatants; car il n'avait point
haï le Ménoitiade pendant que, vivant, il était le compagnon
de l'Aiakide; et il ne voulait pas qu'il fût livré en pâture
aux chiens Troyens; et il anima ses compagnons à le défendre.Et,
d'abord, les Troyens repoussèrent les Akhaiens aux sourcils arqués.
Ceux-ci prirent la fuite, abandonnant le cadavre; et les Troyens ne les
poursuivirent point, malgré leur désir du meurtre; mais ils
entraînaient le cadavre. Et les Akhaiens ne l'abandonnèrent
pas longtemps; et, les ramenant aussitôt, Aias, le premier des Danaens
par l'aspect héroïque et les actions, après l'irréprochable
Pèléide, se rua aux premiers rangs, semblable par la fureur
à un sanglier qui, rebroussant à travers les taillis, disperse
les chiens et les jeunes hommes. Ainsi le grand Aias, fils de l'illustre
Télamôn, dispersa aisément les phalanges Troyen nes
qui se pressaient autour de Patroklos, espérant l'entraîner
dans Ilios et remporter cette gloire.Et Hippothoos, fils du Pélasge
Lèthos, ayant lié le tendon par une courroie, traînait
Patroklos par un pied dans la mêlée, afin de plaire à
Hector et aux Troyens; mais il lui en arriva malheur, sans que nul pût
le sauver, car le Télainônien, se ruant au milieu de la foule,
le frappa sur son casque d'airain, et le casque à crinière
fut brisé par la grande lance et la main vigoureuse d'Aias, et l'airain
de la pointe traversa la cervelle qui jaillit sanglante de la plaie, et
ses forces furent rompues. Il lâcha le pied du magnanime Patroklos
et tomba lui-même sur le cadavre, loin de Larissè; et il ne
rendit point à ses parents bien-aimés les soins qu'ils lui
avaient donnés, et sa vie fut brève, ayant été
ainsi dompté par le magnanime Aias.Hector lança contre
Aias sa pique éclatante, mais celuici, l'ayant aperçue, évita
la pique d'airain qui frappa le magnanime Skhédios, fils d'Iphitos,
et le plus brave des Phôkèens, et qui habitait la grande Panopè,
commandant à de nombreux peuples. La pique le perça au milieu
de la gorge, et la pointe d'airain sortit au sommet de l'épaule.
Il tomba avec bruit et ses armes retentirent sur lui. Et Aias perça
au milieu du ventre le brave Phorkys, fils de Phainops, qui défendait
le corps de Hippothoos. U airain rompit le creux de la cuirasse et déchira
les entrailles. Il tomba, saisissant la terre avec ses mains, et les premiers
rangs, ainsi que Hector, reculèrent. Et les Argiens, avec de grands
cris, entraînèrent, morts, Phorkys et Hippothoos, et enlevèrent
leurs armes.Alors, les Troyens eussent été mis en fuite
par les braves Akhaiens et fussent rentrés dans Ilios, domptés
par leur propre lâcheté, et les Akhaiens eussent remporté
la victoire, malgré Zeus, par leur vigueur et leur courage, si Apollôn
lui-même n'eût excité Ainéias, sous la forme
du héraut Périphas Epytide qui avait vieilli, auprès
de son vieux père, dans l'étude et la science de la sagesse.
Semblable à Périphas, le fils de Zeus parla ainsi :- Ainéias,
comment sauveriez-vous la sainte Ilios, même malgré la volonté
d'un Dieu ? En étant tels que des guerriers que j'ai vus, confiants
dans leur propre courage, autant que dans la vigueur et le nombre de leur
peuple. Zeus nous offre la victoire plutôt qu'aux Danaens, mais vous
êtes des lâches qui ne savez pas combattre.Il parla ainsi,
et Ainéias reconnut l'Archer Apollôn, et il cria aussitôt
à Hector :Hector, et vous, chefs des Troyens et des Alliés,
c'est une honte de fuir vers Ilios, vaincus, à cause de notre lâcheté,
par les braves Akhaiens. Voici qu'un des Dieux s'est approché de
moi, et il m'a dit que le très puissant Zeus nous était propice
dans le combat. C'est pourquoi, marchons aux Danaens, et qu'ils n'emportent
pas sans peine, jusqu'aux nefs, Patroklos mort.Il parla ainsi, et il
s'élança parmi les premiers combattants, et les Troyens firent
face aux Akhaiens. Et Ainéias blessa d'un coup de lance Leiokritos,
fils d'Aris bas, et brave compagnon de Lykomèdès. Et le brave
Lykomèdès fut saisi de compassion en le voyant tomber. B
s'approcha, et, lançant sa pique brillante, il perça dans
le foie le Hippaside Apisaôn, prince des peuples, et il rompit ses
forces. Le Hippaside était venu de la fertile Paioniè, et
il était le premier des Paiones, après Astéropaios.
Et le brave Astéropaios fut saisi de compassion en le voyant tomber,
et il se rua en avant pour combattre les Danaens, mais vainement, car les
Akhaiens se tenaient tous, hérissés de lances, autour de
Patroklos. Et Aias les exhortait ardemment, et il leur ordonnait de ne
point s'écarter du cadavre en s'élançant hors des
rangs, mais de rester autour de Patroklos et de tenir ferme. Le grand Aias
commandait ainsi; et la terre était baignée d'un sang pourpré,
et tous tombaient les uns sur les autres, Troyens, Alliés et Danaens;
mais ceux-ci périssaient en plus petit nombre, car ils n'oubliaient
point de s'entr'aider dans la mêlée. Et tous luttaient, pareils
à un incendie; et nul n'aurait pu dire si Héhos brillait,
ou Sélènè, tant les braves qui s'agitaient autour
du Ménoitiade étaient enveloppés d'un noir brouillard.Ailleurs,
d'autres Troyens et d'autres Akhaiens aux belles knèmides combattaient
à l'aise sous un air serein; et là se répandait l'étincelante
splendeur de Hélios, et il n'y avait de nuées ni sur la terre,
ni sur les montagnes. Et ils combattaient mollement, évitant les
traits de part et d'autre, et séparés par un large espace.
Mais, au centre, sous le noir brouillard, les plus braves, se frappant
de l'airain cruel, subissaient tous les maux de la guerre. Et là,
deux excellents guerriers, Thrasymèdès et Antilokhos, ne
savaient pas que l'irréprochable Patroklos fût mort. Es pensaient
qu'il était vivant et qu'il combattait les Troyens au fort de la
mêlée, tandis qu'eux-mêmes luttaient pour le salut de
leurs compagnons, loin du Ménoitiade, comme Nestôr le leur
avait ordonné, quand il les envoya des nefs noires au combat.Et,
pendant tout le jour, le carnage continua autour de Patroklos, du brave
compagnon du rapide Aiakide, et tous avaient les genoux, les pieds, les
mains et les yeux souillés de poussière et de sang. De même
qu'un homme ordonne à ses serviteurs de tendre une grande peau de
bœuf tout imprégnée de graisse liquide, et que ceux-ci la
tendent en cercle, et que, sous leurs efforts, la graisse pénètre
dans la peau; de même, de tous les côtés, les combattants
traînaient çà et là le cadavre dans un étroit
espace, les Troyens vers Ilios et les Akhaiens vers les nefs creuses; et
un affreux tumulte s'élevait, qui eût réjoui Athéna
et Arès qui irrite le combat. Ainsi Zeus heurta, tout le jour, la
mêlée des hommes et des chevaux sur le cadavre de Patroklos.Mais
le divin Akhilleus ignorait la mort du Ménoitiade, car les hommes
combattaient, loin des nefs, sous les murailles de Troie. Et il pensait
que Patroklos reviendrait vivant, après avoir poussé jusqu'aux
portes de la Ville, sachant qu'il ne devait point renverser Ilios sans
lui, et même avec lui. Souvent, en effet, il l'avait entendu dire
à sa mère qui lui révélait la pensée
de Zeus; mais sa mère ne lui avait pas annoncé un si grand
malheur, et il ne savait pas que son plus cher compagnon périrait.Et
tous, autour du cadavre, combattaient, infatigables, de leurs lances aiguës,
et s'entre-tuaient. Et les Akhaiens cuirassés disaient :- Ô
amis ! il serait honteux de retourner vers les nefs creuses ! Que la noire
terre nous engloutisse ici, plutôt que de laisser les braves Troyens
entraîner ce cadavre vers leur Ville et remporter cette gloireEt
les Troyens magnanimes disaient :- Ô amis ! si la Moire veut que
nous tombions tous ici, soit ! mais que nul ne recule !Chacun parlait
ainsi et animait le courage de ses compagnons, et ils combattaient, et
le retentissement de l'airain montait dans l'Ouranos, par les airs stériles.
Et les chevaux de l'Aiakide pleuraient, hors de la mêlée,
parce qu'ils avaient perdu leur conducteur couché sur la poussière
par le tueur d'hommes Hector. Et, vainement, Automédôn, le
fi ils du brave Diorès, les excitait du fouet ou leur adressait
de flatteuses paroles, ils ne voulaient point aller vers le large Hellespontos,
ni vers la mêlée des Akhaiens; et, de même qu'une colonne
qui reste debout sur la tombe d'un homme ou d'une femme, ils restaient
immobiles devant le beau char, la tête courbée vers la terre.
Et de chaudes larmes tombaient de leurs paupières, car ils regrettaient
leur conducteur; et leurs crinières flo rissantes pendaient, souillées,
des deux côtés du joug. Et le Kroniôn fut saisi de compassion
en les voyant, et, secouant la tête, il dit dans son esprit :-
Ah ! malheureux ! Pourquoi vous avons-nous donnés au roi Pèleus
qui est mortel, vous qui ne connaîtrez point la vieillesse et qui
êtes immortels ? Etait-ce pour que vous subissiez aussi les douleurs
humaines ? Car l'homme est le plus malheureux de tous les êtres qui
respirent, ou qui rampent sur la terre. Mais le Priamide Hector ne vous
conduira jamais, ni vous, ni vos chars splendides. N'est-ce pas assez qu'il
possède les armes et qu'il s'en glorifie ? Je remplirai vos genoux
et votre âme de vigueur, afin que vous rameniez Automédôn
de la mêlée, vers les nefs creuses; car je donnerai la victoire
aux Troyens, jusqu'à ce qu'ils touchent aux nefs bien construites,
jusqu'à ce que Hélios tombe et que l'ombre sacrée
arrive.Ayant ainsi parlé, il inspira une grande force aux chevaux,
et ceux-ci, secouant la poussière de leurs crins sur la terre, entraînèrent
rapidement le char léger entre les Troyens et les Akhaiens. Et Automédôn,
bien que pleurant son compagnon, excitait l'impétuosité des
chevaux, tel qu'un vautour sur des oies. Et il s'éloignait ainsi
de la foule des Troyens, et il revenait se ruer dans la mêlée;
mais il poursuivait les guerriers sans les tuer, ne pouvant à la
fois, seul sur le char sacré, combattre de la lance et diriger les
chevaux rapides. Enfin, un de ses compagnons, Alkimédôn, fils
de Laerkeus Aimonide, le vit de ses yeux, et, s'arrêtant auprès
du char, dit à Automédôn :- Automédôn,
quel Dieu t'ayant mis dans l'âme un dessein insensé, t'a ravi
l'esprit ? Tu veux combattre seul aux premiers rangs, contre les Troyens,
et ton compagnon est mort, et Hector se glorifie de porter sur ses épaules
les armes de l'Aiakide !Et le fils de Diorès, Automédôn,
lui répondit :- Alkimédôn, nul des Akhaiens ne pourrait
dompter les chevaux immortels, si ce n'est toi. Patroklos, vivant, seul
le pouvait, étant semblable aux Dieux par sa prudence. Maintenant,
la mort et la Moire l'ont saisi. Prends le fouet et les rênes splendides,
et je descendrai pour combattre.Il parla ainsi, et Alkimédôn
monta sur le char et prit le fouet et les rênes, et Automédôn
descendit; mais l'illustre Hector, l'ayant vu, dit aussitôt à
Ainéias :- Ainéias, prince des Troyens cuirassés,
je vois les deux chevaux du rapide Aiakide qui courent dans la mêlée
avec des conducteurs vils, et j'espère les saisir, si tu veux m'aider,
car, sans doute, ces hommes n'oseront point nous tenir tête.Il
parla, et l'irréprochable fils d'Ankhisès consentit, et ils
marchèrent, abritant leurs épaules des cuirs secs et solides
que recouvrait l'airain. Et avec eux marchaient Khromios et Arètos
semblable à un Dieu. Et les insensés espéraient tuer
les deux Akhaiens et se saisir des chevaux au large cou; mais ils ne devaient
point revenir sans avoir répandu leur sang sous les mains d'Automédôn.
Et celui-ci supplia le Père Zeus, et, plein de force et de courage
dans son cœur sombre, il dit à son compagnon fidèle, Alkimédôn
:- Alkimédôn, ne retiens point les chevaux loin de moi,
mais qu'ils soufflent sur mon dos, car je ne pense pas que la fureur du
Priamide Hector s'apaise, avant qu'il nous ait tués et qu'il ait
saisi les chevaux aux belles crinières d'Akhilleus, ou qu'il soit
lui-même tombé sous nos mains.Ayant ainsi parlé,
il appela les Aias et Ménélas :- Aias et Ménélas,
chefs des Argiens, remettez ce cadavre aux plus braves, et qu'ils le défendent,
et qu'ils repoussent la foule des hommes; mais éloignez notre dernier
jour, à nous qui sommes vivants, car voici que Hector et Ainéias,
les plus terribles des Troyens, se ruent sur nous à travers la mêlée
lamentable. Mais la destinée est sur les genoux des Dieux ! Je lance
ma pique, me confiant en Zeus.Il parla, et il lança sa longue
pique, et il frappa le bouclier égal d'Arètos. Et le bouclier
n'arrêta point l'airain qui le traversa et entra dans le ventre à
travers le baudrier. De même, quand un jeune homme, armé d'une
hache tranchante, frappe entre les deux comes d'un bœuf sauvage, il coupe
le nerf, et l'animal bondit et tombe. De même Arètos bondit,
et tomba à la renverse, et la pique, à travers les entrailles,
rompit ses forces. Et Hector lança sa pique éclatante contre
Automédôn; mais celui-ci, l'ayant vu, évita en se baissant
la pique d'airain qui, pardessus lui, plongea en terre et vibra jusqu'à
ce que Arès eût épuisé sa vigueur. Et tous deux
se jetaient l'un sur l'autre avec leurs épées, quand les
rapides Aias, à la voix de leur compagnon, se ruèrent à
travers la mêlée. Et Hector, Ainéias et Khromios pareil
à un Dieu reculèrent, laissant Arètos couché,
le ventre ouvert. Et Automédôn, pareil au rapide Arès,
le dépouillant de ses armes, dit en se glorifiant :- Du moins,
j'ai un peu soulagé ma douleur de la mort du Ménoitiade,
bien que je n'aie tué qu'un homme très inférieur à
lui.Et il mit sur le char les dépouilles sanglantes, et il y monta,
les pieds et les mains sanglants, comme un lion qui vient de manger un
taureau.Et, de nouveau, la mêlée affreuse et lamentable
recommença sur Patroklos. Et Athéna, descendant de l'Ouranos,
anima le combat, car Zeus au large regard l'avait envoyée afin d'encourager
les Danaens, son esprit étant changé. De même que l'Ouranien
Zeus envoie aux vivants une Iris pourprée, signe de guerre ou de
froides tempêtes, qui interrompt les travaux des hommes et nuit aux
troupeaux; de même Athéna, s'enveloppant d'une nuée
pourprée, se mêla à la foule des Akhaiens. Et, d'abord,
elle excita le fils d'Atreus, parlant ainsi au brave Ménélas,
sous la forme de Phoinix à la voix mâle :- Quelle honte
et quelle douleur pour toi, Ménélas, si les chiens rapides
des Troyens mangeaient, sous leurs murailles, le cher compagnon de l'illustre
Akhilleus Mais sois ferme, et encourage tout ton peuple.Et le brave Ménélas
lui répondit :- Phoinix, mon père, vieillard vénérable,
plût aux Dieux qu'Athéna me donnât la force et repoussât
loin de moi les traits. J'irais et je défendrais Patroklos, car,
en mourant,.il a violemment déchiré mon cœur. Mais la vigueur
de Hector est comme celle du feu, et il ne cesse de tuer avec l'airain,
et Zeus lui donne la victoire.Il parla ainsi, et Athéna aux yeux
clairs se réjouit parce qu'il l'avait implorée avant tous
les Dieux. Et elle répandit la vigueur dans ses épaules et
dans ses genoux, et elle mit dans sa poitrine l'audace de la mouche qui,
toujours et vainement chassée, se plaît à mordre, car
le sang de l'homme lui est doux. Et elle mit cette audace dans son cœur
sombre; et, retournant vers Patroklos, il lança sa pique brillante.
Et parmi les Troyens se trouvait Podès, fils d'Êétiôn,
riche, brave, et très honoré par Hector entre tous les autres,
parce qu'il était son plus cher convive. Le blond Ménélas
le frappa sur le baudrier, comme il fuyait; et l'airain le traversa, et
il tomba avec bruit, et l'Atréide Ménélas entraîna
son cadavre du côté des Akhaiens. Et Apollôn excita
Hector, sous la forme de Phainops Asiade qui habitait Abydos, et qui était
le plus cher des hôtes du Priamide. Et l'Archer Apollôn dit
à celui-ci, sous la forme de Phainops :- Hector, qui d'entre les
Akhaiens te redoutera désormais, si tu crains Ménélas
qui n'est qu'un faible guerrier, et qui enlève seul ce cadavre,
après avoir tué ton compagnon fidèle, brave entre
les hommes, Podès, fils d'Êétiôn ?B parla ainsi,
et la noire nuée de la douleur enveloppa Hector, et il se rua aux
premiers rangs, armé de l'airain splendide. Et alors le Kroniôn
saisit l'Aigide aux franges éclatantes, et il couvrit l'Ida de nuées,
et, fulgurant, il tonna fortement, secouant l'Aigide, donnant la victoire
aux Troyens et mettant les Akhaiens en fuite.Et, le premier, le Boiôtien
Pènéléôs prit la fuite, blessé par Polydamas
d'un coup de lance qui lui avait traversé le haut de l'épaule
jusqu'à l'os. Et Hector blessa à la main Uitos, fils du magnanime
Alektryôn; et il le mit en fuite, épouvanté et regardant
de tous côtés, car il n'espérait plus pouvoir tenir
une lance pour le combat.Et comme Hector se jetait sur Lèitos,
Idoméneus le frappa à la cuirasse, au-dessous de la mamelle,
mais la longue pique se rompit là où la pointe s'unit au
bois, et les Troyens poussèrent des clameurs; et, contre Idoméneus
Deukalide debout sur son char, Hector lança sa pique qui s'égara
et perça le conducteur de Mèrionès, Koiranos, qui
l'avait suivi de la populeuse Lyktos. Idoméneus étant venu
à pied des nefs aux doubles avirons, il eût donné une
grande gloire aux Troyens, si Koiranos n'eût amené aussitôt
les chevaux rapides. Et il fut le salut d'Idoméneus, et il lui conserva
la lumière; mais lui-même rendit l'âme sous le tueur
d'hommes Hector qui le perça entre la mâchoire et l'oreille.
La pique ébranla les dents et trancha la moitié de la langue.
Koiranos tomba du char, laissant traîner les rênes. Et Mèrionès,
les saisissant à terre, dit à Idoméneus :- Fouette
maintenant les rapides chevaux jusqu'aux nefs; tu vois comme moi que la
victoire échappe aux Akhaiens.Il parla ainsi, et Idoméneus
fouetta les chevaux aux belles crinières, jusqu'aux nefs creuses,
car la crainte avait envahi son cœur. Et le magnanime Aias et Ménélas
reconnurent aussi que la victoire échappait aux Akhaiens et que
Zeus la donnait aux Troyens. Et le grand Télamônien Aias dit
le premier :- Ô Dieux ! le plus insensé comprendrait maintenant
que le Père Zeus donne la victoire aux Troyens. Tous leurs traits
portent, que ce soit la main d'un lâche qui les envoie ou d'un brave;
Zeus les dirige, et les nôtres tombent vains et impuissants sur la
terre. Allons, songeons au moins au meilleur moyen d'entraîner le
cadavre de Patroklos, et nous réjouirons ensuite nos compagnons
par notre retour. Ils s'attristent en nous regardant, car ils pensent que
nous n'échapperons pas aux mains inévitables et à
la vigueur du tueur d'hommes Hector, mais que nous serons rejetés
vers les nefs noires. Plût aux Dieux qu'un de nous annonçât
promptement ce malheur au Pèléide ! Je ne pense pas qu'il
sache que son cher compagnon est mort. Mais je ne sais qui nous pourrions
envoyer parmi les Akhaiens. Un brouillard noir nous enveloppe tous, les
hommes et les chevaux. Père Zeus, délivre de cette obscurité
les fils des Akhaiens; rends-nous la clarté, que nos yeux puissent
voir; et si tu veux nous perdre dans ta colère, que ce soit du moins
à la lumière !Il parla ainsi, et le Père Zeus eut
compassion de ses larmes, et il dispersa aussitôt le brouillard et
dissipa la nuée. Hélios brilla, et toute l'armée apparut.
Et Aias dit au brave Ménélaes :- Divin Ménélas,
cherche maintenant Antilokhos, le magnanime fils de Nestôr, si toutefois
il est encore vivant, et qu'il se hâte d'aller dire au belliqueux
Akhilleus que le plus cher de ses compagnons est mort.Il parla ainsi,
et le brave Ménélas se hâta d'obéir, et il s'éloigna,
comme un lion qui, fatigué d'avoir lutté contre les chiens
et les hommes, s'éloigne de l'enclos; car, toute la nuit, par leur
vigilance, ils ne lui ont point permis d'enlever les bœufs gras. Il s'est
rué sur eux, plein du désir s chairs fraîches; mais
la foule des traits a volé de leurs mains audacieuses, ainsi que
les torches ardentes qu'il redoute malgré sa fureur; et, vers le
matin, il s'éloigne, le cœur attristé. De même le brave
Ménélas s'éloignait contre son gré du corps
de Patroklos, car il craignait que les Akhaiens terrifiés ne l'abandonnassent
en proie à l'ennemi. Et il exhorta Mèrionès et les
Aias :- Aias, chefs des Argiens, et toi, Mèrionès, souvenez-vous
de la douceur du malheureux Patroklos ! Pendant sa vie, il était
plein de douceur pour tous; et, maintenant, la mort et la Moire l'ont saisi
!Ayant ainsi parlé, le blond Ménélas s'éloigna,
regardant de tous les côtés, comme l'aigle qui, dit-on, est,
de tous les oiseaux de l'Ouranos, celui dont la vue est la plus perçante,
car, des hauteurs où il vit, il aperçoit le lièvre
qui gîte sous un arbuste feuillu; et il tombe aussitôt sur
lui, le saisit et lui arrache l'âme. De même, divin Ménélas,
tes yeux clairs regardaient de tous côtés, dans la foule des
Akhaiens, s'ils voyaient, vivant, le fils de Nestôr. Et Ménélas
le reconnut, à la gauche de la mêlée, excitant ses
compagnons au combat. Et, s'approchant, le blond Ménélas
lui dit :- Viens, divin Antilokhos ! apprends une triste nouvelle. Plût
aux Dieux que ceci ne fût jamais arrivé ! Sans doute tu sais
déjà qu'un Dieu accable les Akhaiens et donne la victoire
aux Troyens. Le meilleur des Akhaiens a été tué, Patroklos,
qui laisse de grands regrets aux Danaens. Mais toi, cours aux nefs des
Akhaiens, et annonce ce malheur au Pèléide. Qu'il vienne
promptement sauver son cadavre nu, car Hector au casque mouvant possède
ses armes.Il parla ainsi, et Antilokhos, accablé par ces paroles,
resta longtemps muet, et ses yeux s'emplirent de larmes, et la voix lui
manqua; mais il obéit à l'ordre de Ménélas.
Et il remit ses armes à l'irréprochable Laodokos, son ami,
qui conduisait ses chevaux aux sabots massifs, et il s'éloigna en
courant. Et ses pieds l'emportaient, pleurant, afin d'annoncer au Pèléide
Akhilleus la triste nouvelle.Et tu ne voulus point, divin Ménélas,
venir en aide aux compagnons attristés d'Antilokhos, aux Pyliens
qui le regrettaient. Et il leur laissa le divin Thrasymèdès,
et il retourna auprès du héros Patroklos, et, parvenu jusqu'aux
Aias, il leur dit :- J'ai envoyé Antilokhos vers les nefs, afin
de parler au Pèléiôn aux pieds rapides; mais je ne
pense pas que le Pèlèiade vienne maintenant, bien que très
irrité contre le divin Hector, car il ne peut combattre sans armes.
Songeons, pour le mieux, de quelle façon nous entraînerons
ce cadavre, et comment nous éviterons nous-mêmes la mort et
la Moire à travers le tumulte des Troyens.Et le grand Aias Télamônien
lui répondit :- Tu as bien dit, ô illustre Ménélas.
Toi et Mèrionès, enlevez promptement le cadavre et emportez-le
hors de la mêlée; et, derrière vous, nous repousserons
les Troyens et le divin Hector, nous qui avons la même âme
et le même nom, et qui savons affronter tous deux le combat terrible.Il
parla ainsi, et, dans leurs bras, ils enlevèrent le cadavre. Et
les Troyens poussèrent des cris horribles en voyant les Akhaiens
enlever Patroklos. Et ils se ruèrent, semblables à des chiens
qui, devançant les chasseurs, s'amassent sur un sanglier blessé
qu'ils veulent déchirer. Mais s'il se retourne, confiant dans sa
force, ils s'arrêtent et fuient çà et là. Ainsi
les Troyens se ruaient en foule, frappant de l'épée et de
la lance; mais, quand les Aias se retournaient et leur tenaient tête,
ils changeaient de couleur, et aucun n'osait les combattre pour leur disputer
ce cadavre.Et ils emportaient ainsi avec ardeur le cadavre, hors de la
mêlée, vers les nefs creuses. Et le combat les suivait, acharné
et terrible, comme un incendie qui éclate brusquement dans une ville;
et les maisons croulent dans une vaste flamme que tourmente la violence
du vent. Ainsi le tumulte sans trêve des chevaux et des hommes poursuivait
les Akhaiens. Comme des mulets vigoureux, se hâtant, malgré
le travail et la sueur, traînent par l'âpre chemin d'une montagne,
soit une poutre, soit un mât; ainsi Ménélas et Mèrionès
emportaient à la hâte le cadavre. Et derrière eux,
les Aias repoussaient les Troyens, comme une colline boisée, qui
s'étend par la plaine, repousse les courants furieux des fleuves
rapides qui ne peuvent la rompre et qu'elle rejette toujours vers la plaine.
Ainsi les Aias repoussaient la foule des Troyens qui les poursuivaient,
conduits par Ainéias Ankhisiade et par l'illustre Hector. Comme
une troupe d'étourneaux et de geais vole en poussant des cris aigus,
à l'approche de l'épervier qui tue les petits oiseaux, de
même les fils des Akhaiens couraient avec des clameurs perçantes,
devant Ainéias et Hector, et oublieux du combat. Et les belles armes
des Danaens en fuite emplissaient les bords du fossé et le fossé
lui-même; mais le carnage ne cessait point.Chant 18 :Et ils combattaient
ainsi, comme le feu ardent. Et Antilokhos vint à Akhilleus aux pieds
rapides, et il le trouva devant ses nefs aux antennes dressées,
songeant dans son esprit aux choses accomplies déjà; et,
gémissant, il disait dans son cœur magnanime :- Ô Dieux
! pourquoi les Akhaiens chevelus, dispersés par la plaine, sont-ils
repoussés tumultueusement vers les nefs ? Que les Dieux m'épargnent
ces cruelles douleurs qu'autrefois ma mère m'annonça, quand
elle me disait que le meilleur des Myrmidones, moi vivant, perdrait la
lumière de Hélios sous les mains des Troyens. Sans doute
il est déjà mort, le brave fils de Ménoitios, le malheureux
! Certes, j'avais ordonné qu'ayant repoussé le feu ennemi,
il revînt aux nefs sans combattre Hector.Tandis qu'il roulait ceci
dans son esprit et dans son cœur, le fils de l'illustre Nestôr s'approcha
de lui, et, versant de chaudes larmes, dit la triste nouvelle :- Hélas
! fils du belliqueux Pèleus, certes, tu vas entendre une triste
nouvelle; et plût aux Dieux que ceci ne fût point arrivé
! Patroklos gît mort, et tous combattent pour son cadavre nu, car
Hector possède ses armes.Il parla ainsi, et la noire nuée
de la douleur enveloppa Akhilleus, et il saisit de ses deux mains la poussière
du foyer et la répandit sur sa tête, et il en souilla sa belle
face; et la noire poussière souilla sa tunique nektaréenne
et, lui-même, étendu tout entier dans la poussière,
gisait, et des deux mains arrachait sa chevelure. Et les femmes, que lui
et Patroklos avaient prises, hurlaient violemment, affligées dans
leur cœur; et toutes, hors des tentes, entouraient le belliqueux Akhilleus,
et elles se frappaient la poitrine, et leurs genoux étaient rompus.
Antilokhos aussi gémissait, répandant des larmes, et tenait
les mains d'Akhilleus qui sanglotait dans son noble cœur. Et le Nestôride
craignait qu'il se tranchât la gorge avec l'airain.Akhilleus poussait
des sanglots terribles, et sa mère vénérable l'entendit,
assise dans les gouffres de la mer, auprès de son vieux père.
Et elle se lamenta aussitôt. Et autour de la Déesse étaient
rassemblées toutes les Néréides qui sont au fond de
la mer : Glaukè, et Thaléia, et Kymodokè, et Nèsaiè,
et Spéiô, et Thoè, et Haliè aux yeux de bœuf,
et Kymothoè, et Alkaiè, et Limnoréia, et Mélitè,
et Iaira, et Amphithoè, et Agavè, et Lôtô, et
Prôtô, et Phérousa, Dynaménè, et Dexaménè
et Amphinomè, et Kallianassa, et Dôris, et Panopè,
et l'illustre Galatéia, et Nèmertès, et Abseudès,
et Kallianéira, et Klyménè, et Ianéira, et
Ianassa, et Maira, et Oreithya, et Amathéia aux beaux cheveux, et
les autres Néréides qui sont dans la profonde mer. Et elles
emplissaient la grotte d'argent, et elles se frappaient la poitrine, et
Thétis se lamentait ainsi- Ecoutez-moi, sœurs Néréides,
afin que vous sachiez les douleurs qui déchirent mon âme,
hélas ! à moi, malheureuse, qui ai enfanté un homme
illustre, un fils irréprochable et brave, le plus courageux des
héros, et qui a grandi comme un arbre. Je l'ai élevé
comme une plante dans une terre fertile, et je l'ai envoyé vers
Ilios, sur ses nefs aux poupes recourbées, combattre les Troyens.
Et je ne le verrai point revenir dans mes demeures, dans la maison Pèléienne.
Voici qu'il est vivant, et qu'il voit la lumière de Hélios,
et qu'il souffre, et je ne puis le secourir. Mais j'irai vers mon fils
bien-aimé, et je saurai de lui-même quelle douleur l'accable
loin du combat.Ayant ainsi parlé, elle quitta la grotte, et toutes
la suivaient, pleurantes; et l'eau de la mer s'ouvrait devant elles. Puis,
elles parvinrent à la riche Troie, et elles abordèrent là
où les Myrmidones, autour d'Akhilleus aux pieds rapides, avaient
tiré leurs nombreuses nefs sur le rivage. Et sa mère vénérable
le trouva poussant de profonds soupirs; et elle prit, en pleurant, la tête
de son fils, et elle lui dit en gémissant ces paroles ailées
:Mon enfant, pourquoi pleures-tu ? Quelle douleur envahit ton âme
? Parle, ne me cache rien, afin que nous sachions tous deux. Zeus, ainsi
que je l'en avais supplié de mes mains étendues, a rejeté
tous les fils des Akhaiens auprès des. nefs, et ils souffrent de
grands maux, parce que tu leur manques.Et Akhilleus aux pieds rapides,
avec de profonds soupirs, lui répondit :- Ma mère, l'olympien
m'a exaucé; mais qu'en aije retiré, puisque mon cher compagnon
Patroklos est mort, lui que j'honorais entre tous autant que moi-même
? Je l'ai perdu. Hector, l'ayant tué, lui a arraché mes belles,
grandes et admirables armes, présents splendides des Dieux à
Pèleus, le jour où ils te firent partager le lit d'un homme
mortel. Plût aux Dieux que tu fusses restée avec les Déesses
de la mer, et que Pèleus eût épousé plutôt
une femme mortelle ! Maintenant, une douleur éternelle emplira ton
âme, à cause de la mort de ton fils que tu ne verras plus
revenir dans tes demeures; car je ne veux plus vivre, ni m'inquiéter
des hommes, à moins que Hector, percé par ma lance, ne rende
l'âme, et que Patroklos Ménoitiade, livré en pâture
aux chiens, ne soit vengé.Et Thétis, versant des larmes,
lui répondit :- Mon enfant, dois-tu donc bientôt mourir,
comme tu le dis ? C'est ta mort qui doit suivre celle de Hector Et Akhilleus
aux pieds rapides, en gémissant, lui répondit :- Je mourrai
donc, puisque je n'ai pu secourir mon compagnon, pendant qu'on le tuait.
Il est mort loin de la patrie, et il m'a conjuré de le venger. Je
mourrai maintenant, puisque je ne retournerai point dans la patrie, et
que je n'ai sauvé ni Patroklos, ni ceux de mes compagnons qui sont
tombés en foule sous le divin Hector, tandis que j'étais
assis sur mes nefs, inutile fardeau de la terre, moi qui l'emporte sur
tous les Akhaiens dans le combat; car d'autres sont meilleurs dans l'agora.
Ah ! que la dissension périsse parmi les Dieux ! et, parmi les hommes,
périsse la colère qui trouble le plus sage, et qui, plus
douce que le miel liquide, se gonfle, comme la fumée, dans la poitrine
des hommes ! C'est ainsi que le roi des hommes, Agamemnôn, a provoqué
ma colère. Mais oublions le passé, malgré nos douleurs,
et, dans notre poitrine, ployons notre âme à la nécessité.
Je chercherai Hector qui m'a enlevé cette chère tête,
et je recevrai la mort quand il plaira à Zeus et aux autres Dieux
immortels. La Force Hèrakléenne n'évita point la mort,
lui qui était très cher au roi Zeus Kroniôn; mais l'inévitable
colère de Hèrè et la Moire le domptèrent. Si
une Moire semblable m'attend, on me couchera mort sur le bûcher,
mais, auparavant, je remporterai une grande gloire. Et que la Troadienne,
ou la Dardanienne, essuie de ses deux mains ses joues délicates
couvertes de larmes, car je la contraindrai de gémir misérablement;
et elles comprendront que je me suis longtemps éloigné du
combat. Ne me retiens donc pas, malgré ta tendresse, car tu ne me
persuaderas point.Et la Déesse Thétis aux pieds d'argent
lui répondit :- Certes, mon fils, tu as bien dit : il est beau
de venger la ruine cruelle de ses compagnons. Mais tes armes d'airain,
belles et splendides, sont parmi les Troyens. Hector au casque mouvant
se glorifie d'en avoir couvert ses épaules; mais je ne pense pas
qu'il s'en réjouisse longtemps, car le meurtre est auprès
de lui. N'entre point dans la mêlée d'Arès avant que
tu m'aies revue de tes yeux. Je reviendrai demain, comme Hélios
se lèvera, avec de belles armes venant du roi Hèphaistos.Ayant
ainsi parlé, elle quitta son fils et dit à ses sœurs de la
mer :- Rentrez à la hâte dans le large sein de la mer, et
retournez dans les demeures de notre vieux père, et dites-lui tout
ceci. Moi, je vais dans le vaste Olympes, auprès de l'illustre ouvrier
Hèphaistos, afin de lui demander de belles armes splendides pour
mon fils.Elle parla ainsi, et les Néréides disparurent
aussitôt sous l'eau de la mer, et la déesse Thétis
aux pieds d'argent monta de nouveau dans l'Olympes, afin d'en rapporter
de belles et illustres armes pour son fils.Et, tandis que ses pieds la
portaient dans l'Olympes, les Akhaiens, avec un grand tumulte, vers les
nefs et le Hellespontos, fuyaient devant le tueur d'hommes Hector.Et
les Akhaiens aux belles knènùdes n'avaient pu enlever hors
des traits le cadavre de Patroklos, du compagnon d'Akhilleus; et tout le
peuple de Troie, et les chevaux, et le Priamide Hector, semblable à
la flamme par sa fureur, poursuivaient toujours Patroklos. Et, trois fois,
l'illustre Hector le saisit par les pieds, désirant l'entraîner,
et excitant les Troyens, et, trois fois, les Aias, revêtus d'une
force impétueuse, le repoussèrent loin du cadavre; et lui,
certain de son courage, tantôt se ruait dans la mêlée,
tantôt s'arrêtait avec de grands cris, mais jamais ne reculait.
De même que les bergers campagnards ne peuvent chasser loin de sa
proie un lion fauve et affamé, de même les deux Aias ne pouvaient
repousser le Priamide Hector loin du cadavre; et il l'eût entraîné,
et il eût remporté une grande gloire, si la rapide Iris aux
pieds aériens vers le Pèléide ne fût venue à
la hâte de l'Olympes, afin qu'il se montrât. Hèrè
l'avait envoyée, Zeus et les autres Dieux l'ignorant. Et, debout
auprès de lui, elle dit en paroles allées :- Lève-toi,
Pèléide, le plus effrayant des hommes, et secours Patroklos
pour qui on combat avec fureur devant les nefs. C'est là que tous
s'entre-tuent, les Akhaiens pour le défendre, et les Troyens pour
l'entraîner vers Ilios battue des vents. Et l'illustre Hector espère
surtout l'entraîner, et il veut mettre, après l'avoir coupée,
la tête de Patroklos au bout d'un pieu. Lève-toi; ne reste
pas plus longtemps inerte, et que la honte te saisisse en songeant à
Patroklos devenu le jouet des chiens Troyens. Ce serait un opprobre pour
toi, si son cadavre était souillé.Et le divin et rapide
Akhilleus lui dit :- Déesse Iris, qui d'entre les Dieux t'a envoyée
vers moi ?Et la rapide Iris aux pieds aériens lui répondit
:- Hèrè, la glorieuse épouse de Zeus, m'a envoyée;
et le sublime Kronide et tous les Immortels qui habitent l'Olympes neigeux
l'ignorent.Et Aklilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla
ainsi :- Comment irais-je au combat, puisqu'ils ont mes armes ? Ma mère
bien-aimée me le défend, avant que je l'aie vue, de mes yeux,
reparaître avec de belles armes venant de Hèphaistos. Je ne
puis revêtir celles d'aucun autre guerrier, sauf le boucher d'Aias
Télamôniade; mais il combat sans doute aux premiers rangs,
tuant les ennemis, de sa lance, autour du cadavre de Patroklos.Et la
rapide Iris aux pieds aériens lui répondit :- Certes, nous
savons que tes belles armes te sont enlevées; mais, tel que te voilà,
apparais aux Troyens sur le bord du fossé; et ils reculeront épouvantés,
et les braves fils des Akhaiens respireront. Il ne s'agit que de respirer
un moment.Ayant ainsi parlé, la rapide Iris disparut. Et Akhilleus
cher à Zeus se leva; et, sur ses robustes épaules, Athéna
mit l'Aigide frangée; et la grande Déesse ceignit la tête
du héros d'une nuée d'or sur laquelle elle alluma une flamme
resplendissante. De même, dans une île lointaine, la fumée
monte vers l'Aithèr, du milieu d'une ville assiégée.
Tout le jour, les citoyens ont combattu avec fureur hors de la ville; mais,
au déclin de Hélios, ils allument des feux ardents dont la
splendeur monte dans l'air, et sera peut-être vue des peuples voisins
qui viendront sur leurs nefs les délivrer d'Arès. Ainsi,
une haute clarté montait de la tête d'Akhilleus jusque dans
l'Aithèr. Et il s'arrêta sur le bord du fossé, sans
se mêler aux Akhaiens, car il obéissait à l'ordre prudent
de sa mère. Là, debout, il poussa un cri, et Pallas Athéna
cria aussi, et un immense tumulte s'éleva parmi les Troyens. Et
l'illustre voix de l'Aiakide était semblable au son strident de
la trompette, autour d'une ville assiégée par des ennemis
acharnés.Et, dès que les Troyens eurent entendu la voix
d'airain de l'Aiakide, ils frémirent tous; et les chevaux aux belles
crinières tournèrent les chars, car ils pressentaient des
malheurs, et leurs conducteurs furent épouvantés quand ils
virent cette flamme infatigable et horrible qui brûlait sur la tête
du magnanime Pèléiôn et que nourrissait la déesse
aux yeux clairs Athéna. Et, trois fois, sur le bord du fossé,
le divin Akhilleus cria, et, trois fois, les Troyens furent bouleversés,
et les illustres Alliés; et douze des plus braves périrent
au milieu de leurs chars et de leurs lances.Mais les Akhaiens, emportant
avec ardeur Patroklos hors des traits, le déposèrent sur
un lit. Et ses chers compagnons pleuraient autour, et, avec eux, marchait
Akhilleus aux pieds rapides. Et il versait de chaudes larmes, voyant son
cher compagnon couché dans le cercueil, percé par l'airain
aigu, lui qu'il avait envoyé au combat avec ses chevaux et son char,
et qu'il ne devait point revoir vivant.Et la vénérable
Hèrè aux yeux de bœuf commanda à l'infatigable Hélios
de retourner aux sources d'Okéanos, et Hélios disparut à
regret; et les divins Akhaiens mirent fin à la mêlée
violente et à la guerre lamentable. Et les Troyens, abandonnant
aussi le rude combat, délièrent les chevaux rapides, et s'assemblèrent
pour l'agora, avant le repas. Et l'agora les vit debout, aucun ne voulant
s'asseoir, car la terreur les tenait depuis qu'Akhilleus avait reparu,
lui qui, depuis longtemps, ne se mêlait plus au combat. Et le sage
Polydamas Panthoide commença de parler. Et seul il voyait le passé
et l'avenir. Et c'était le compagnon de Hector, étant né
la même nuit; mais il le surpassait en sagesse, autant que Hector
l'emportait en courage. Plein de prudence, il leur dit dans l'agora :-
Amis, délibérez mûrement. Je conseille de marcher vers
la Ville, et de ne point attendre la divine Eôs auprès des
nefs, car nous sommes loin des murs. Aussi longtemps que cet homme a été
irrité contre le divin Agamemnôn , il était plus aisé
de dompter les Akhaiens. Et je me réjouissais de coucher auprès
des nefs rapides, espérant saisir les nefs aux deux rangs d'avirons;
mais je redoute maintenant le rapide Pèléiôn; car,
dans son cœur indomptable, il ne voudra point rester dans la plaine où
les Troyens et les Akhaiens déploient la force d'Arès, mais
il combattra pour s'emparer de notre ville et de nos femmes. Allons vers
Ilios; obéissez-moi et faites ainsi. Maintenant, la nuit contraire
retient le rapide Pèléiôn; mais s'il nous attaque demain
avec fureur, celui qui le sentira, alors fuira volontiers vers la sainte
Ilios, s'il lui échappe. Et les chiens et les oiseaux carnassiers
mangeront une foule de Troyens. Plaise aux Dieux qu'on ne me le dise jamais
! Si vous obéissez à mes paroles, bien qu'à regret,
nous reprendrons des forces cette nuit; et ses tours, ses hautes portes
et leurs barrières longues et solides protégeront la Ville.
Demain, armés dès le matin, nous serons debout sur nos tours;
et le travail lui sera lourd, s'il vient de ses nefs assiéger nos
murailles. Et il s'en retournera vers les nefs, ayant épuisé
ses chevaux au grand cou à courir sous les murs de la Ville. Et
il ne pourra point pénétrer dans Ilios, et il ne la détruira
jamais, et, auparavant, les chiens rapides le mangeront.Et Hector au
casque mouvant, avec un sombre regard, lui répondit :- Polydainas,
il me déplaît que tu nous ordonnes de nous renfermer encore
dans la Ville. N'êtes-vous donc point las d'être enfermés
dans nos tours ? Autrefois, tous les hommes qui parlent des langues diverses
vantaient la Ville de Priame, abondante en or, riche en airain.Aujourd'hui,
les trésors qui étaient dans nos demeures sont dissipés.
Depuis que le grand Zeus est irrité, la plupart de nos biens ont
été transportés en Phrygiè et dans la belle
Maioniè. Et maintenant que le fils du subtil Kronos m'a donné
la victoire auprès des nefs et m'a permis d'acculer les Akhaiens
à la mer, ô insensé, ne répands point de telles
pensées dans le peuple. Aucun des Troyens ne t'obéira, et
je ne le permettrai point. Allons ! faites ce que je vais dire. Prenez
le repas dans les rangs. N'oubliez point de veiller, chacun à son
tour. Si quelque Troyen craint pour ses richesses, qu'il les donne
au peuple afin que tous en profitent, et cela vaudra nùeux que d'en
faire jouir les Akhaiens. Demain, dès le matin, nous recommencerons
le rude combat auprès des nefs creuses. Et, si le divin Akhilleus
se lève auprès des nefs, la rencontre lui sera rude; car
je ne le fuirai pas dans le combat violent, mais je lui tiendrai courageusement
tête. Ou il remportera une grande gloire, ou je triompherai. Arès
est commun à tous, et, souvent, il tue celui qui voulait tuer.Hector
parla ainsi, et les Troyens applaudirent, les insensés ! car Pallas
Athéna leur avait ravi l'esprit. Et ils applaudirent les paroles
funestes de Hector, et ils n'écoutèrent point le sage conseil
de Polydamas, et ils prirent leur repas dans les rangs.Mais les Akhaiens,
pendant toute la nuit, pleurèrent autour de Patroklos. Et le Pèléide
menait le deuil lamentable, posant ses mains tueuses d'hommes sur la poitrine
de son compagnon, et gémissant, comme une lionne à longue
barbe dont un chasseur a enlevé les petits dans une épaisse
forêt. Elle arrive trop tard, et elle gémit, cherchant par
toutes les vallées les traces de l'homme; et une violente colère
la saisit. Ainsi Akhilleus, avec de profonds soupirs, dit aux Myrmidones
:- Ô Dieux ! Certes, j'ai prononcé une parole vaine, le
jour où, consolant le héros Ménoitios dans ses demeures,
je lui disais que je ramènerais son fils illustre, après
qu'il aurait renversé Ilios et pris sa part des dépouilles.
Mais Zeus n'accomplit pas tous les désirs des hommes. Nous rougirons
tous deux la terre devant Troie, et le vieux cavalier Pèleus ne
me reverra plus dans ses demeures, ni ma mère Thétis, car
cette terre me gardera. 0 Patroklos, puisque je subirai la tombe le dernier,
je ne t'ensevelirai point avant de t'avoir apporté les armes et
la tête de Hector, ton magnanime meurtrier. Et je tuerai devant ton
bûcher douze illustres fils des Troyens, car je suis irrité
de ta mort. Et, pendant ce temps, tu resteras couché sur mes nefs
aux poupes recourbées; et, autour de toi, les Troyen nes et les
Dardaniennes au large sein que nous avons conquises tous deux par notre
force et nos lances, après avoir renversé beaucoup de riches
cités d'hommes aux diverses langues, gémiront nuit et jour
en versant des larmes.Le divin Akhilleus parla ainsi, et il ordonna à
ses compagnons de mettre un grand trépied sur le feu, afin de laver
promptement les souillures sanglantes de Patroklos. Et ils mirent sur le
feu ardent le trépied des ablutions, et ils y versèrent l'eau;
et, au-dessous, ils allumèrent le bois. Et la flamme enveloppa le
ventre du trépied, et l'eau chauffa. Et quand l'eau fut chaude dans
le trépied brillant, ils lavèrent Patroklos; et, l'ayant
oint d'une huile grasse, ils emplirent ses plaies d'un baume de neuf ans;
et, le déposant sur le lit, ils le couvrirent d'un lin léger,
de la tête aux pieds, et, par-dessus, d'un vêtement blanc.
Ensuite, pendant toute la nuit, les Myrmidones gémirent, pleurant
Patroklos. Mais Zeus dit à Hèrè sa sœur et son épouse
:- Tu as enfin réussi, vénérable Hèrè
aux yeux de bœuf ! Voici qu'Akhilleus aux pieds rapides s'est levé.
Les Akhaiens chevelus ne seraient-ils point nés de toi ?Et la
vénérable Hèrè aux yeux de bœuf lui répondit
:- Très dur Kronide, quelle parole as-tu dite ? Un homme, bien
que mortel, et doué de peu d'intelligence, peut se venger d'un autre
homme; et moi, qui suis la plus puissante des Déesses, et par ma
naissance, et parce que je suis ton épouse à toi qui règnes
sur les Immortels, je ne pourrais méditer la perte des Troyens !Et
ils parlaient ainsi. Et Thétis aux pieds d'argent parvint à
la demeure de Hèphaistos, incorruptible, étoilée,
admirable aux Immortels eux-mêmes; faite d'airain, et que le Boiteux
avait construite de ses mains.Et elle le trouva suant, et se remuant
autour des soufflets, et haletant. Et il forgeait vingt trépieds
pour être placés autour de sa demeure solide. Et il les avait
posés sur des roues d'or afin qu'ils se rendissent d'eux-mêmes
à l'assemblée divine, et qu'ils en revinssent de même.
Il ne leur manquait, pour être finis, que des anses aux formes variées.
Hèphaistos les préparait et en forgeait les attaches. Et
tandis qu'il travaillait à ces œuvres habiles, la déesse
Thétis aux pieds d'argent s'approcha. Et Kharis aux belles bandelettes,
qu'avait épousée l'illustre Boiteux des deux pieds, l'ayant
vue, lui prit la main et lui dit :- Ô Thétis au large péplos,
vénérable et chère, pourquoi viens-tu dans notre demeure
où nous te voyons si rarement ? Mais suis-moi, et je t'offrirai
les mets hospitaliers.Ayant ainsi parlé, la très noble
Déesse la conduisit. Et, l'ayant fait asseoir sur un thrône
[390] aux clous d'argent, beau et ingénieusement fait, elle plaça
un escabeau sous ses pieds et appela l'illustre ouvrier Hèphaistos
:- Viens, Hèphaistos ! Thétis a besoin de toi.Et l'illustre
Boiteux des deux pieds lui répondit :- Certes, elle est toute-puissante
sur moi, la Déesse vénérable qui est entrée
ici. C'est elle qui me sauva, quand je fus précipité d'en
haut par ma mère impitoyable qui voulait me cacher aux Dieux parce
que j'étais boiteux. Que de douleurs j'eusse endurées alors,
si Thétis, et Eurynomè, la fille d'Okéanos au reflux
rapide, ne m'avaient reçu dans leur sein ! Pour elles, dans leur
grotte profonde, pendant neuf ans, je forgeai nulle omements, des agrafes,
des nœuds, des colliers et des bracelets. Et l'immense Fleuve Okéanos
murmurait autour de la grotte. Et elle n'était connue ni des Dieux,
ni des hommes, mais seulement de Thétis et d'Eurynomè qui
m'avaient sauvé. Et, maintenant, puisque Thétis aux beaux
cheveux vient dans ma demeure, je lui rendrai grâce de m'avoir sauvé.
Mais toi, offre-lui les mets hospitaliers, tandis que je déposerai
mes soufflets et tous mes instruments.Il parla ainsi. Et le corps monstrueux
du Dieu se redressa de l'enclume; et il boitait, chancelant sur ses jambes
grêles et torses. Et il éloigna les soufflets du feu, et il
déposa dans un coffre d'argent tous ses instruments familiers. Puis,
une éponge essuya sa face, ses deux mains, son cou robuste et sa
poitrine velue. Il mit une tunique, prit un sceptre énorme et sortit
de la forge en boitant. Et deux servantes soutenaient les pas du Roi. Elles
étaient d'or, semblables aux vierges vivantes qui pensent et parlent,
et que les Dieux ont instruites. Soutenu par elles et marchant à
pas lourds, il vint s'asseoir auprès de Thétis, sur un thrône
brillant. Et il prit les mains de la Déesse et lui dit :- Thétis
au long péplos, vénérable et chère, pourquoi
es-tu venue dans ma demeure où nous te voyons si rarement ? Parle.
Mon cœur m'ordonne d'accomplir ton désir, si je le puis, et si c'est
possible.Et Thétis, versant des larmes, lui répondit :-
Hèphaistos ! parmi toutes les Déesses qui sont dans l'Olympes,
en est-il une qui ait subi des maux aussi cruels que ceux dont m'accable
le Kronide Zeus ? Seule, entre les Déesses de la mer, il m'a soumise
à un homme, à l'Aiakide Pèleus; et j'ai subi à
regret la couche d'un homme ! Et, maintenant, accablé par la triste
vieillesse, il gît dans sa demeure. Mais voici que j'ai d'autres
douleurs. Un fils est né de moi, le plus illustre des héros,
et il a grandi comme un arbre, et je l'ai nourri comme une plante dans
une terre fertile. Et je l'ai envoyé vers Ilios sur ses nefs aux
poupes recourbées, pour combattre les Troyens, et je ne le verrai
plus revenir dans ma demeure, dans la maison Pèléienne. Pendant
qu'il est vivant et qu'il voit la lumière de Hélios, il est
triste, et je ne puis le secourir. Les fils des Akhaiens lui avaient donné
pour récompense une vierge que le Roi Agamemnôn lui a enlevée
des mains, et il en gémissait dans son cœur. Mais voici que les
Troyens ont repoussé les Akhaiens jusqu'aux nefs et les y ont renfermés.
Les princes des Argiens ont supplié mon fils et lui ont offert de
nombreux et illustres présents. Il a refusé de détourner
lui-même leur ruine, mais il a envoyé Patroklos au combat,
couvert de ses armes et avec tout son peuple. Et, ce jour-là, sans
doute, ils eussent renversé la Ville, si Apollôn n'eût
tué aux premiers rangs le brave fils de Ménoitios qui accablait
les Troyens, et n'eût donné la victoire à Hector. Et,
maintenant, j'embrasse tes genoux ! Donne à mon fils, qui doit bientôt
mourir, un bouclier, un casque, de belles knèmides avec leurs agrafes
et une cuirasse, car son cher compagnon, tué par les Troyens, a
perdu ses armes, et il gémit, couché sur la terre !Et l'illustre
Boiteux des deux pieds lui répondit :- Rassure-toi, et n'aie plus
d'inquiétudes dans ton esprit. Plût aux Dieux que je pusse
le sauver de la mort lamentable quand le lourd destin le saisira, aussi
aisément que je vais lui donner de belles armes qui empliront d'admiration
la multitude des hommes.Ayant ainsi parlé, il la quitta, et, retournant
à ses soufflets, il les approcha du feu et leur ordonna de travailler.
Et ils répandirent leur souffle dans vingt fourneaux, tantôt
violemment, tantôt plus lentement, selon la volonté de Hèphaistos,
pour l'accomplissement de son œuvre.. Et il jeta dans le feu le dur airain
et l'étain, et l'or précieux et l'argent. Il posa sur un
tronc une vaste enclume, et il saisit d'une main le lourd marteau et de
l'autre la tenaille. Et il fit d'abord un bouclier grand et solide, aux
ornements variés, avec un contour triple et resplendissant et une
attache d'argent. Et il mit cinq bandes au bouclier, et il y traça,
dans son intelligence, une multitude d'images. Il y représenta la
terre et l'Ouranos, et la mer, et l'infatigable Hélios, et l'orbe
entier de Sélènè, et tous les astres dont l'Ouranos
est couronné : les Plèiades, les Hyades, la force d'Oriôn,
et l'Ourse, qu'on nomme aussi le Chariot, qui se tourne sans cesse vers
Oriôn, et qui, seule, ne tombe point dans les eaux de l'Okéanos.Et
il fit deux belles cités des hommes. Dans l'une on voyait des noces
et des festins solennels. Et les épouses, hors des chambres nuptiales,
étaient conduites par la ville, et de toutes parts montait le chant
d'hyménée, et les jeunes hommes dansaient en rond, et les
flûtes et les kithares résonnaient, et les femmes, debout
sous les portiques, admiraient ces choses.Et les peuples étaient
assemblés dans l'agora, une querelle s'étant élevée.
Deux hommes se disputaient pour l'amende d'un meurtre. L'un affirmait au
peuple qu'il avait payé cette amende, et l'autre niait l'avoir reçue.
Et tous deux voulaient qu'un arbitre finît leur querelle, et les
citoyens les applaudissaient l'un et l'autre. Les hérauts apaisaient
le peuple, et les vieillards étaient assis sur des pierres polies,
en un cercle sacré. Les hérauts portaient des sceptres en
main; et les plaideurs, prenant le sceptre, se défendaient tour
à tour. Deux talents d'or étaient déposés au
milieu du cercle pour celui qui parlerait selon la justice.Puis, deux
armées, éclatantes d'airain, entouraient l'autre cité.
Et les ennemis offraient aux citoyens, ou de détruire la ville,
ou de la partager, elle et tout ce qu'elle renfermait. Et ceux-ci n'y consentaient
pas, et ils s'armaient secrètement pour une embuscade, et, sur les
murailles, veillaient les femmes, les enfants et les vieillards. Mais les
hommes marchaient, conduits par Arès et par Athéna, tous
deux en or, vêtus d'or, beaux et grands sous leurs armes, comme il
était convenable pour des Dieux; car les hommes étaient plus
petits. Et, parvenus au lieu commode pour l'embuscade, sur les bords du
fleuve où boivent les troupeaux, ils s'y cachaient, couverts de
l'airain brillant.Deux sentinelles, placées plus loin, guettaient
les brebis et les bœufs aux cornes recourbées. Et les animaux s'avançaient,
suivis de deux bergers qui se charmaient en jouant de la flûte, sans
se douter de l'embûche.Et les hommes cachés accouraient;
et ils tuaient les bœufs et les beaux troupeaux de blanches brebis, et
les bergers eux-mêmes. Puis, ceux qui veillaient devant les tentes,
entendant ce tumulte parmi les bœufs, et montant sur leurs chars rapides,
arrivaient aussitôt et combattaient sur les bords du fleuve. Et ils
se frappaient avec les lances d'airain, parmi la discorde et le tumulte
et la Kèr fatale. Et celle-ci blessait un guerrier, ou saisissait
cet autre sans blessure, ou traînait celui-là par les pieds,
à travers le carnage, et ses vêtements dégouttaient
de sang. Et tous semblaient des hommes vivants qui combattaient et qui
entraînaient de part et d'autre les cadavres.Puis, Hèphaistos
représenta une terre grasse et molle et trois fois labourée.
Et les laboureurs menaient dans ce champ les attelages qui retournaient
la terre. Parvenus au bout, un homme leur offrait à chacun une coupe
de vin doux; et ils revenaient, désirant achever les nouveaux sillons
qu'ils creusaient. Et la terre était d'or, et semblait noire derrière
eux, et comme déjà labourée. Tel était ce miracle
de Hèphaistos.Puis, il représenta un champ de hauts épis
que des moissonneurs coupaient avec des faux tranchantes. Les épis
tombaient, épais, sur les bords du sillon, et d'autres étaient
liés en gerbes. Trois hommes liaient les gerbes, et, derrière
eux, des enfants prenaient dans leurs bras les épis et les leur
offraient sans cesse. Le roi, en silence, le sceptre en main et le cœur
joyeux, était debout auprès des sillons. Des hérauts,
plus loin, sous un chêne, préparaient, pour le repas, un grand
bœuf qu'ils avaient tué, et les femmes saupoudraient les viandes
avec de la farine blanche, pour le repas des moissonneurs.Puis, Hèphaistos
représenta une belle vigne d'or chargée de raisins, avec
des rameaux d'or sombre et des pieds d'argent. Autour d'elle un fossé
bleu, et, au-dessus, une haie d'étain. Et la vigne n'avait qu'un
sentier où marchaient les vendangeurs. Les jeunes filles et les
jeunes hommes qui aiment la gaîté portaient le doux fruit
dans des paniers d'osier. Un enfant, au milieu d'eux, jouait harmonieusement
d'une kithare sonore, et sa voix fraîche s'unissait aux sons des
cordes. Et ils le suivaient, chantant, dansant avec ardeur, et frappant
tous ensemble la terre.Puis, Hèphaistos représenta un troupeau
de bœufs aux grandes cornes. Et ils étaient faits d'or et d'étain,
et, hors de l'étable, en mugissant, ils allaient au pâturage,
le long du fleuve sonore qui abondait en roseaux. Et quatre bergers d'or
conduisaient les bœufs, et neuf chiens rapides les suivaient. Et voici
que deux lions horribles saisissaient, en tête des vaches, un taureau
beuglant; et il était entraîné, poussant de longs mugissements.
Les chiens et les bergers les poursuivaient; mais les lions déchiraient
la peau du grand bœuf, et buvaient ses entrailles et son sang noir. Et
les bergers excitaient en vain les chiens rapides qui refusaient de mordre
les lions, et n'aboyaient de près que pour fuir aussitôt.Puis,
l'illustre Boiteux des deux pieds représenta un grand pacage de
brebis blanches, dans une grande valléeet des étables,
des enclos et des bergeries couvertes.Puis, l'illustre Boiteux des deux
pieds représenta un chœur de danses, semblable à celui que,
dans la grandeKnôssos, Daidalos fit autrefois pour Ariadnè
aux beaux cheveux; et les adolescents et les belles vierges dansaient avec
ardeur en se tenant par la main. Et celles-ci portaient des robes légères,
et ceux-là des tuniques finement tissées qui brillaient comme
de l'huile. Elles portaient de belles couronnes, et ils avaient des épées
d'or suspendues à des baudriers d'argent. Et, habilement, ils dansaient
en rond avec rapidité, comme la roue que le potier, assis au travail,
sent courir sous sa main. Et ils tournaient ainsi en s'enlaçant
par dessins variés; et la foule charmée se pressait autour.
Et deux sauteurs qui chantaient, bondissaient eux-mêmes au milieu
du chœur.Puis, Hèphaistos, tout autour du bouclier admirablement
travaillé, représenta la grande force du Fleuve Okéanos.Et,
après le bouclier grand et solide, il fit la cuirasse plus éclatante
que la splendeur du feu. Et il fit le casque épais, beau, orné,
et adapté aux tempes du Pèléide, et il le surmonta
d'une aigrette d'or. Puis il fit les knèmides d'étain flexible.Et,
quand l'illustre Boiteux des deux pieds eut achevé ces armes, il
les déposa devant la mère d'Akhilleus, et celle-ci, comme
l'épervier, sauta du faîte de l'Olympes neigeux, emportant
les armes resplendissantes que Hèphaistos avait faites.Chant 19
:Eôs au péplos couleur de safran sortait des flots d'Okéanos
pour porter la lumière aux Immortels et aux hommes. Et Thétis
parvint aux nefs avec les présents du Dieu. Et elle trouva son fils
bien-aimé entourant de ses bras Patroklos et pleurant amèrement.
Et, autour de lui, ses compagnons gémissaient. Mais la Déesse
parut au milieu d'eux, prit la main d'Akhilleus et lui dit :- Mon enfant,
malgré notre douleur, laissons-le, puisqu'il est mort par la volonté
des Dieux. Reçois de Hèphaistos ces armes illustres et belles,
telles que jamais aucun homme n'en a porté sur ses épaules.Ayant
ainsi parlé, la Déesse les déposa devant Akhilleus,
et les armes merveilleuses résonnèrent. La terreur saisit
les Myrmidones, et nul d'entre eux ne put en soutenir l'éclat, et
ils tremblèrent; mais Akhilleus, dès qu'il les vit, se sentit
plus furieux, et, sous ses paupières, ses yeux brûlaient,
terribles, et tels que la flamme. Il se réjouissait de tenir dans
ses mains les présents splendides du Dieu; et, après avoir
admiré, plein de joie, ce travail merveilleux, aussitôt il
dit à sa mère ces paroles ailées :- Ma mère,
certes, un Dieu t'a donné ces armes qui ne peuvent être que
l'œuvre des Immortels, et qu'un homme ne pourrait faire. Je vais m'armer
à l'instant. Mais je crains que les mouches pénètrent
dans les blessures du brave fils de Ménoitios, y engendrent des
vers, et, souillant ce corps où la vie est éteinte, corrompent
tout le cadavre.Et la Déesse Thétis aux pieds d'argent
lui répondit :- Mon enfant, que ces inquiétudes ne soient
point dans ton esprit. Loin de Patroklos j'écarterai moi-même
les essaims impurs des mouches qui mangent les guerriers tués dans
le combat. Ce cadavre resterait couché ici toute une année,
qu'il serait encore sain, et plus frais même. Mais toi, appelle les
héros Akhaiens à l'agora, et, renonçant à ta
colère contre le prince des peuples Agamemnôn, hâte-toi
de t'armer et revêts-toi de ton courage.Ayant ainsi parlé,
elle le remplit de vigueur et d'audace; et elle versa dans les narines
de Patroklos l'ambroisie et le nektar rouge, afin que le corps fût
incorruptible.Et le divin Akhilleus courait sur le rivage de la mer,
poussant des cris horribles, et excitant les héros Akhaiens. Et
ceux qui, auparavant, restaient dans les nefs, et les pilotes qui tenaient
les gouvernails, et ceux mêmes qui distribuaient les vivres auprès
des nefs, tous allaient à l'agora où Akhilleus reparaissait,
après s'être éloigné longtemps du combat. Et
les deux serviteurs d'Arès, le belliqueux Tydéide et le divin
Ulysse, boitant et appuyés sur leurs lances, car ils souffraient
encore de leurs blessures, vinrent s'asseoir aux premiers rangs. Et le
Roi des hommes, Agamemnon, vint le dernier, étant blessé
aussi, Koôn Anténoride l'ayant frappé de sa lance d'airain,
dans la rude mêlée. Et quand tous les Akhaiens furent assemblés,
Akhilleus aux pieds rapides, se levant au milieu d'eux, parla ainsi :-
Atréide, n'eût-il pas mieux valu nous entendre, quand, pleins
de colère, nous avons consumé notre cœur pour cette jeune
femme ? Plût aux Dieux que la flèche d'Artémis l'eût
tuée sur les nefs, le jour où je la pris dans Lymessos bien
peuplée ! Tant d'Akhaiens n'auraient pas mordu la vaste terre sous
des mains ennemies, à cause de ma colère. Ceci n'a servi
qu'à Hector et aux Troyens; et je pense que les Akhaiens se souviendront
longtemps de notre querelle. Mais oublions le passé, malgré
notre douleur; et, dans notre poitrine, soumettons notre âme à
la nécessité. Aujourd'hui, je dépose ma colère.
Il ne convient pas que je sois toujours irrité. Mais toi, appelle
promptement au combat les Akhaiens chevelus, afin que je marche aux Troyens
et que je voie s'ils veulent dormir auprès des nefs. Il courbera
volontiers les genoux, celui qui aura échappé à nos
lances dans le combat.Il parla ainsi, et les Akhaiens aux belles knèmides
se réjouirent que le magnanime Pèléiôn renonçât
à sa colère. Et le Roi des honunes, Agamemnôn, parla
de son siège, ne se levant point au milieu d'eux :- Ô chers
héros Danaens, serviteurs d'Arès, il est juste d'écouter
celui qui parle, et il ne convient point de l'interrompre, car cela est
pénible, même pour le plus habile. Qui pourrait écouter
et entendre au milieu du tumulte des hommes ? La voix sonore du meilleur
agorète est vaine. Je parlerai au Pèléide. Vous, Argiens,
écoutez mes paroles, et que chacun connaisse ma pensée. Souvent
les Akhaiens m'ont accusé, mais je n'ai point causé leurs
maux. Zeus, la Moire, Erinnyes qui erre dans les ténèbres,
ont jeté la fureur dans mon âme, au milieu de l'agora, le
jour où j'ai enlevé la récompense d'Akhilleus. Mais
qu'aurais-je fait ? Une Déesse accomplit tout, la vénérable
fille de Zeus, la fatale Atè qui égare les hommes. Ses pieds
aériens ne touchent point la terre, mais elle passe sur la tête
des hommes qu'elle blesse, et elle n'enchaîne pas qu'eux. Autrefois,
en effet, elle a égaré Zeus qui l'emporte sur les hommes
et les Dieux. Hèrè trompa le Kronide par ses ruses, le jour
où Alkménè allait enfanter la Force Hèracléenne,
dans Thèbè [100] aux fortes murailles. Et, plein de joie,
Zeus dit au milieu de tous les Dieux :- Ecoutez-moi, Dieux et Déesses,
afin que je dise ce que mon esprit m'inspire. Aujourd'hui, Eileithya, qui
préside aux douloureux enfantements, appellera à la lumière
un homme, de ceux qui sont de ma race et de mon sang, et qui commandera
sur tous ses voisins.Et la vénérable Hèrè
qui médite des ruses parla ainsi :- Tu mens, et tu n'accompliras
point tes paroles. Allons, Olympien ! jure, par un inviolable serment,
qu'il commandera sur tous ses voisins, l'homme de ton sang et de ta race
qui, aujourd'hui, tombera d'entre les genoux d'une femme.Elle parla ainsi,
et Zeus ne comprit point sa ruse, et il jura un grand serment dont il devait
souffrir dans la suite. Et, quittant à la hâte le faîte
de l'Olympes, Hèrè parvint dans Argos Akhaienne où
elle savait que l'illustre épouse de Sthénélos Persèiade
portait un fils dans son sein. Et elle le fit naître avant le temps,
à sept mois. Et elle retarda les douleurs de l'enfantement et les
couches d'Alkménè. Puis, l'annonçant au Kroniôn
Zeus, elle lui dit :- Père Zeus qui tiens la foudre éclatante,
je t'annoncerai ceci : l'homme illustre est né qui commandera sur
les Argiens. C'est Eurystheus, fils de Sthénélos Persèiade.
Il est de ta race, et il n'est pas indigne de commander sur les Argiens.Elle
parla ainsi, et une douleur aiguë et profonde blessa le cœur de Zeus.
Et, saisissant Atè par ses tresses brillantes, il jura, par un inviolable
serment, qu'elle ne reviendrait plus jamais dans l'Olympes et dans l'Ouranos
étoilé, Atè, qui égare tous les esprits. Il
parla ainsi, et, la faisant tournoyer, il la jeta, de l'Ouranos étoilé,
au milieu des hommes. Et c'est par elle qu'il gémissait, quand il
voyait son fils bien-aimé accablé de travaux sous le joug
violent d'Eurystheus. Et il en est ainsi de moi. Quand le grand Hector
au casque mouvant accablait les Argiens auprès des poupes des nefs,
je ne pouvais oublier cette fureur qui m'avait égaré. Mais,
puisque je t'ai offensé et que Zeus m'a ravi l'esprit, je veux t'apaiser
et te faire des présents infinis. Va donc au combat et encourage
les troupes; et je préparerai les présents que le divin Ulysse,
hier, sous tes tentes, t'a promis. Ou, si tu le désires, attends,
malgré ton ardeur à combattre. Des hérauts vont t'apporter
ces présents, de ma nef, et tu verras ce que je veux te donner pour
t'apaiser.Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit :- Très
illustre Atréide Agamemnôn , Roi des hommes, si tu veux me
faire ces présents, comme cela est juste, ou les garder, tu le peux.
Ne songeons maintenant qu'à combattre. Il ne s'agit ni d'éviter
le combat, ni de perdre le temps, mais d'accomplir un grand travail. B
faut qu'on revoie Akhilleus aux premiers rangs, enfonçant de sa
lance d'airain les phalanges Troyen nes, et que chacun de vous se souvienne
de combattre un ennemi.Et le sage Ulysse, lui répondant, parla
ainsi- Bien que tu sois brave, ô Akhilleus semblable à un
Dieu, ne pousse point vers Ilios, contre les Troyens, les fils des Akhaiens
qui n'ont point mangé; car la mêlée sera longue, dès
que les phalanges des guerriers se seront heurtées, et qu'un Dieu
leur aura inspiré à tous la vigueur. Ordonne que les Akhaiens
se nourrissent de pain et de vin dans les nefs rapides. Cela seul donne
la force et le courage. Un guerrier ne peut, sans manger, combattre tout
un jour, jusqu'à la chute de Hélios. Quelle que soit son
ardeur, ses membres sont lourds, la soif et la faim le tourmentent, et
ses genoux sont rompus. Mais celui qui a bu et mangé combat tout
un jour contre l'ennemi, plein de courage, et ses membres ne sont las que
lorsque tous se retirent de la mêlée. Renvoie l'armée
et ordonne-lui de préparer le repas. Et le Roi des hommes, Agamemnôn,
fera porter ses présents au milieu de l'agora, afin que tous les
Akhaiens les voient de leurs yeux; et tu te réjouiras dans ton cœur.
Et Agamemnôn jurera, debout, au milieu des Argiens, qu'il n'est jamais
entré dans le lit de Breisèis, et qu'il ne l'a point possédée,
comme c'est la coutume, ô Roi, des hommes et des femmes. Et toi,
Akhilleus, apaise ton cœur dans ta poitrine. Ensuite, Agamemnôn t'offrira
un festin sous sa tente, afin que rien ne manque à ce qui t'est
dû. Et toi, Atréide, sois plus équitable désormais.
Il est convenable qu'un Roi apaise celui qu'il a offensé le premier.Et
le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit :- Laertiade,
je me réjouis de ce que tu as dit. Tu n'as rien oublié, et
tu as tout expliqué convenablement. Certes, je veux faire ce serment,
car mon cœur me l'ordonne et je ne me parjurerai point devant les Dieux.
Qu'Akhilleus attende, malgré son désir de combattre, et que
tous attendent réunis, jusqu'à ce que les présents
soient apportés de mes tentes et que nous ayons consacré
notre alliance. Et toi, Ulysse, je te le commande et te l'ordonne, prends
les plus illustres des jeunes fils des Akhaiens, et qu'ils apportent de
mes nefs tout ce que tu as promis hier au Pèléide; et amène
aussi les femmes. Et Talthybios préparera promptement, dans le vaste
camp des Akhaiens, le sanglier qui sera tué, en offrande à
Zeus et à Hélios.Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant,
parla ainsi :- Atréide Agamemnôn, très illustre Roi
des hommes, tu t'inquiéteras de ceci quand la guerre aura pris fin
et quand ma fureur sera moins grande dans ma poitrine. Ils gisent encore
sans sépulture ceux qu'a tués le Priarnide Hector, tandis
que Zeus lui donnait la victoire, et vous songez à manger ! J'ordonnerai
plutôt aux fils des Akhaiens de combattre maintenant, sans avoir
mangé, et de ne préparer un grand repas qu'au coucher de
Hélios, après avoir vengé notre injure. Pour moi,
rien n'entrera auparavant dans ma bouche, ni pain, ni vin. Mon compagnon
est mort; il est couché sous ma tente, percé de l'airain
aigu, les pieds du côté de l'entrée, et mes autres
compagnons pleurent autour de lui. Et je n'ai plus d'autre désir
dans le cœur que le carnage, le sang et le gémissement des guerriers.Et
le sage Ulysse, lui répondant, parla ainsi :- Ô Akhilleus
Pèléide, le plus brave des Akhaiens, tu l'emportes de beaucoup
sur moi, et tu vaux beaucoup mieux que moi par ta lance, mais ma sagesse
est supérieure à la tienne, car je suis ton aîné,
et je sais plus de choses. C'est pourquoi, cède à mes paroles.
Le combat accable bientôt des hommes qui ont faim. L'airain couche
d'abord sur la terre une moisson épaisse, mais elle diminue quand
Zeus, qui est le juge du combat des hommes, incline ses balances. Ce n'est
point par leur ventre vide que les Akhaiens doivent pleurer les morts.
Les nôtres tombent en grand nombre tous les jours; quand donc pourrions-nous
respirer ? Il faut, avec un esprit patient, ensevelir nos morts, et pleurer
ce jour-là; mais ceux que la guerre haïssable a épargnés,
qu'ils mangent et boivent, afin que, vêtus de l'airain indompté,
ils puissent mieux combattre l'ennemi, et sans relâche. Qu'aucun
de vous n'attende un meilleur conseil, car tout autre serait fatal à
qui resterait auprès des nefs des Argiens. Mais, bientôt,
marchons tous ensemble contre les Troyens dompteurs de chevaux, et soulevons
une rude mêlée.Il parla ainsi, et il choisit pour le suivre
les fils de l'illustre Nestôr, et Mégès Phyléide,
et Thoas, et Mèrionés, et le Kréiontiade Lykomèdès,
et Mélanippos. Et ils arrivèrent aux tentes de l'Atréide
Agamemnôn, et aussitôt Ulysse parla, et le travail s'acheva.
Et ils emportèrent de la tente les sept trépieds qu'il avait
promis, et vingt splendides coupes. Et ils emmenèrent douze chevaux
et sept belles femmes habiles aux travaux, et la huitième fut Breisèis
aux belles joues. Et Ulysse marchait devant avec dix talents d'or qu'il
avait pesés; et les jeunes hommes d'Akhaiè portaient ensemble
les autres présents, et ils les déposèrent au milieu
de l'agora.Alors Agamemnôn se leva. Talthybios, semblable à
un Dieu par la voix, debout auprès du prince des peuples, tenait
un sanglier dans ses mains. Et l'Atréide saisit le couteau toujours
suspendu auprès de la grande gaîne de son épée,
et, coupant les soies du sanglier, les mains levées vers Zeus, il
les lui voua. Et les Argiens, assis en silence, écoutaient le Roi
respectueusement. Et, suppliant, il dit, regardant le large Ouranos :-
Qu'ils le sachent tous, Zeus, le plus haut et le très puissant,
et Gaia, et Hélios, et les Erinnyes qui, sous la terre, punissent
les hommes parjures : je n'ai jamais porté la main sur la vierge
Breisèis, ni partagé son lit, et je ne l'ai sounùse
à aucun travail; mais elle est restée intacte dans mes tentes.
Et si je ne jure point la vérité, que les Dieux m'envoient
tous les maux dont ils accablent celui qui les outrage en se parjurant.Il
parla ainsi, et, de l'airain cruel, il coupa la gorge du sanglier. Et Talthybios
jeta, en tournant, la victime dans les grands flots de la blanche mer,
pour être mangée par les poissons. Et, se levant au milieu
des belliqueux Argiens, Akhilleus dit :- Père Zeus ! certes, tu
causes de grands maux aux hommes. L'Atréide n'eût jamais excité
la colère dans ma poitrine, et il ne m'eût jamais enlevé
cette jeune femme contre ma volonté dans un mauvais dessein, si
Zeus n'eût voulu donner la mort à une foule d'Akhaiens. Maintenant,
allez manger, afin que nous combattions.Il parla ainsi, et il rompit
aussitôt l'agora, et tous se dispersèrent, chacun vers sa
nef. Et les magnanimes Myrmidones emportèrent les présents
vers la nef du divin Akhilleus, et ils les déposèrent dans
les tentes, faisant asseoir les femmes et liant les chevaux auprès
des chevaux.Et dès que Breisèis, semblable à Aphrodite
d'or, eut vu Patroklos percé de l'airain aigu, elle se lamenta en
l'entourant de ses bras, et elle déchira de ses mains sa poitrine,
son cou délicat et son beau visage. Et la jeune femme, semblable
aux déesses, dit en pleurant :- Ô Patroklos, si doux pour
moi, malheureuse ! Je t'ai laissé vivant quand je quittai cette
tente, et voici que je te retrouve mort, prince des peuples ! Pour moi
le mal suit le mal. U homme à qui mon père et ma mère
vénérable m'avaient donnée, je l'ai vu, devant sa
ville, percé de l'airain aigu. Et mes trois frères, que ma
mère avait enfantés, et que j'aimais, trouvèrent aussi
leur jour fatal. Et tu ne me permettais point de pleurer, quand le rapide
Akhilleus eut tué mon époux et renversé la ville du
divin Mynès, et tu me disais que tu ferais de moi la jeune épouse
du divin Akhilleus, et que tu me conduirais sur tes nefs dans la Phthiè,
pour y faire le festin nuptial au milieu des Myrmidones. Aussi, toi qui
étais si doux, je pleurerai toujours ta mort.Elle parla ainsi,
en pleurant. Et les autres jeunes femmes génùssaient, semblant
pleurer sur Patroklos, et déplorant leurs propres misères.Et
les princes vénérables des Akhaiens, réunis autour
d'Akhilleus, le suppliaient de manger, mais il ne le voulait pas :- Je
vous conjure, si mes chers compagnons veulent m'écouter, de ne point
m'ordonner de boire et de manger, car je suis en proie à une amère
douleur. Je puis attendre jusqu'au coucher de Hélios.Il parla
ainsi et renvoya les autres Rois, sauf les deux Atréides, le divin
Ulysse, Nestôr, Idoméneus et le vieux cavalier Phoinix, qui
restèrent pour charmer sa tristesse. Mais rien ne devait le consoler,
avant qu'il se fût jeté dans la mêlée sanglante.
Et le souvenir renouvelait ses gémissements, et il disait :- Certes,
autrefois, ô malheureux, le plus cher de mes compagnons, tu m'apprêtais
toi-même, avec soin, un excellent repas, quand les Akhaiens portaient
la guerre lamentable aux Troyens dompteurs de chevaux. Et, maintenant,
tu gîs, percé par l'airain, et mon cœur, plein du regret de
ta mort, se refuse à toute nourriture. Je ne pourrais subir une
douleur plus amère, même si j'apprenais la mort de mon père
qui, peut-être, dans la Phthiè, verse en ce moment des larmes,
privé du secours de son fils, tandis que, sur une terre étrangère,
je combats les Troyens dompteurs de chevaux pour la cause de l'exécrable
Hélène; ou même, si je regrettais mon fils bien-aimé,
qu'on élève à Skyros, Néoptolémos semblable
à un Dieu, s'il vit encore. Autrefois, j'espérais dans mon
cœur que je mourrais seul devant Troie, loin d'Argos féconde en
chevaux, et que tu conduirais mon fils, de Skyros vers la Phthiè,
sur ta nef rapide; et que tu lui remettrais mes domaines, mes serviteurs
et ma haute et grande demeure. Car je pense que Pèleus n'existe
plus, ou que, s'il traîne un reste de vie, il attend, accablé
par l'affreuse vieillesse, qu'on lui porte la triste nouvelle de ma mort.Il
parla ainsi en pleurant, et les princes vénérables gémirent,
chacun se souvenant de ce qu'il avait laissé dans ses demeures.
Et le Kroniôn, les voyant pleurer, fut saisi de compassion, et il
dit à Athéna ces paroles ailées :- Ma fille, délaisses-tu
déjà ce héros ? Akhilleus n'est-il plus rien dans
ton esprit ? Devant ses nefs aux antennes dressées, il est assis,
gémissant sur son cher compagnon. Les autres mangent, et lui reste
sans nourriture. Va ! verse dans sa poitrine le nektar et la douce ambroisie,
pour que la faim ne l'accable point.Et, parlant ainsi, il excita Athéna
déjà pleine d'ardeur. Et, semblable à l'aigle marin
aux cris perçants, elle sauta de l'Ouranos dans l'Aithèr;
et tandis que les Akhaiens s'armaient sous les tentes, elle versa dans
la poitrine d'Akhilleus le nektar et l'ambroisie désirable, pour
que la faim mauvaise ne rompît pas ses genoux. Puis, elle retourna
dans la solide demeure de son père très puissant, et les
Akhaiens se répandirent hors des nefs rapides.De même que
les neiges épaisses volent dans l'air, refroidies par le souffle
impétueux de l'aithéréen Boréas, de même,
hors des nefs, se répandaient les casques solides et resplendissants,
et les boucliers bombés, et les cuirasses épaisses, et les
lances de frêne. Et la splendeur en montait dans l'Ouranos, et toute
la terre, au loin, riait de l'éclat de l'airain, et retentissait
du trépignement des pieds des guerriers. Et, au milieu d'eux, s'armait
le divin Akhilleus; et ses dents grinçaient, et ses yeux flambaient
comme le feu, et une affreuse douleur emplissait son cœur; et, furieux
contre les Troyens, il se couvrit des armes que le Dieu Hèphaistos
lui avait faites. Et, d'abord, il attacha autour de ses jambes, par des
agrafes d'argent, les belles knèmides. Puis, il couvrit sa poitrine
de la cuirasse. Il suspendit l'épée d'airain aux clous d'argent
à ses épaules, et il saisit le bouclier immense et solide
d'où sortait une longue clarté, comme de Sélénè.
De même que la splendeur d'un ardent incendie apparaît de loin,
sur la mer, aux matelots, et brûle, dans un enclos solitaire, au
faîte des montagnes, tandis que les rapides tempêtes, sur la
mer poissonneuse, les emportent loin de leurs amis; de même l'éclat
du beau et solide bouclier d'Akhilleus montait dans l'air. Et il mit sur
sa tête le casque lourd. Et le casque à crinière luisait
comme un astre, et les crins d'or que Hèphaistos avait posés
autour se mouvaient par masses. Et le divin Akhilleus essaya ses armes,
présents illustres, afin de voir si elles convenaient à ses
membres. Et elles étaient comme des ailes qui enlevaient le prince
des peuples. Et il retira de l'étui la lance paternelle, lourde,
immense et solide, que ne pouvait soulever aucun des Akhaiens, et que,
seul, Akhilleus savait manier; la lance Pèliade que, du faîte
du Pèlios, Khirôn avait apportée à Pèleus,
pour le meurtre des héros.Et Automédôn et Alkimos
lièrent les chevaux au joug avec de belles courroies; ils leur mirent
les freins dans la bouche, et ils roidirent les rênes vers le siège
du char. Et Automédôn y monta, saisissant d'une main habile
le fouet brillant, et Akhilleus y monta aussi, tout resplendissant sous
ses armes, comme le matinal Hypérionade, et il dit rudement aux
chevaux de son père :- Xanthos et Balios, illustres enfants de
Podargè, ramenez cette fois votre conducteur parmi les Danaens,
quand nous serons rassasiés du combat, et ne l'abandonnez point
mort comme Patroklos.Et le cheval aux pieds rapides, Xanthos, lui parla
sous le joug; et il inclina la tête, et toute sa crinière,
flottant autour du timon, tombait jusqu'à terre. Et la Déesse
Hèrè aux bras blancs lui permit de parler :- Certes, nous
te sauverons aujourd'hui, très brave Akhilleus; cependant, ton dernier
jour approche. Ne nous en accuse point, mais le grand Zeus et la Moire
puissante. Ce n'est ni par notre lenteur, ni par notre lâcheté
que les Troyens ont arraché tes armes des épaules de Patroklos.
C'est le Dieu excellent que Lètô aux beaux cheveux a enfanté,
qui, ayant tué le Ménoitiade au premier rang, a donné
la victoire à Hector. Quand notre course serait telle que le souffle
de Zéphyros, le plus rapide des vents, tu n'en tomberais pas moins
sous les coups d'un Dieu et d'un homme.Et comme il parlait, les Erinnyes
arrêtèrent sa voix, et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit,
furieux :- Xanthos, pourquoi m'annoncer la mort ? Que t'importe ? Je
sais que ma destinée est de mourir ici, loin de mon père
et de ma mère, mais je ne m'arrêterai qu'après avoir
assouvi les Troyens de combats.Il parla ainsi, et, avec de grands cris,
il poussa aux premiers rangs les chevaux aux sabots massifs.Chant 20
:Auprès des nefs aux poupes recourbées, et autour de toi,
fils de Pèleus, les Akhaiens insatiables de combats s'armaient ainsi,
et les Troyens, de leur côté, se rangeaient sur la hauteur
de la plaine.Et Zeus ordonna à Thémis de convoquer les
Dieux à l'agora, de toutes les cimes de l'Olympes. Et celle-ci,
volant çà et là, leur commanda de se rendre à
la demeure de Zeus. Et aucun des fleuves n'y manqua, sauf Okéanos;
ni aucune des nymphes qui habitent les belles forêts, et les sources
des Fleuves et les prairies herbues. Et tous les Dieux vinrent s'asseoir,
dans la demeure de Zeus qui amasse les nuées, sous les portiques
brillants que Hèphaistos avait habilement construits pour le Père
Zeus. Et ils vinrent tous; et Poséidon, ayant entendu la déesse,
vint aussi de la mer; et il s'assit au milieu d'eux, et il interrogea la
pensée de Zeus :- Pourquoi, ô Foudroyant, convoques-tu de
nouveau les Dieux à l'agora ? Serait-ce pour délibérer
sur les Troyens et les Akhaiens ? Bientôt, en effet, ils vont engager
la bataille ardente.Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant,
parla ainsi :- Tu as dit, Poséidon, dans quel dessein je vous
ai tous réunis, car ces peuples périssables m'occupent en
effet. Assis au faîte de l'Olympes, je me réjouirai en les
regardant combattre, mais vous, allez tous vers les Troyens et les Akhaiens.
Secourez les uns ou les autres, selon que votre cœur vous y poussera; car
si Akhilleus combat seul et librement les Troyens, jamais ils ne soutiendront
la rencontre du rapide Pèléiôn. Déjà,
son aspect seul les a épouvantés; et, maintenant qu'il est
plein de fureur à cause de son compagnon, je crains qu'il renverse
les murailles d'Ilios, malgré le destin.Le Kroniôn parla,
suscitant une guerre inéluctable. Et tous les Dieux, opposés
les uns aux autres, se préparèrent au combat. Et, du côté
des nefs, se rangèrent Hèrè, et Pallas Athéna,
et Poséidon qui entoure la terre, et Hermès utile et plein
de sagesse, et Hèphaistos, boiteux et frémissant dans sa
force. Et, du côté des Troyens, se rangèrent Arès
aux. armes mouvantes, et Phoibos aux longs cheveux, et Artémis joyeuse
de ses flèches, et Lètô, et Xanthos, et Aphrodite qui
aime les sourires.Tant que les Dieux ne se mêlèrent point
aux guerriers, les Akhaiens furent pleins de confiance et d'orgueil, parce
que Akhilleus avait reparu, après s'être éloigné
longtemps du combat. Et la terreur rompit les genoux des Troyens quand
ils virent le Pèléiôn aux pieds rapides, resplendissant
sous ses armes et pareil au terrible Arès. Mais quand les Dieux
se furent mêlés aux guerriers, la violente Eris excita les
deux peuples. Et Athéna poussa des cris, tantôt auprès
du fossé creux, hors des murs, tantôt le long des rivages
retentissants. Et Arès, semblable à une noire tempête,
criait aussi, soit au faîte d'Ilios, en excitant les Troyens, soit
le long des belles collines du Simoïs. Ainsi les Dieux heureux engagèrent
la mêlée violente entre les deux peuples.Et le Père
des hommes et des Dieux tonna longuement dans les hauteurs; et Poséidon
ébranla la terre immense et les cimes des montagnes; et les racines
de l'Ida aux nombreuses sources tremblèrent, et la ville des Troyens
et les nefs des Akhaiens. Et le souterrain Aidôneus, le Roi des morts,
trembla, et il sauta, épouvanté, de son thrône; et
il cria, craignant que Poséidon qui ébranle la terre l'entr'ouvrît,
et que les Demeures affreuses et infectes, en horreur aux Dieux eux-mêmes,
fussent vues des mortels et des Immortels : tant fut terrible le retentissement
du choc des Dieux.Et Phoibos Apollôn, avec ses flèches empannées,
marchait contre le roi Poséidon; et la déesse Athéna
aux yeux clairs contre Arès, et Artémis, sœur de l'Archer
Apollôn, joyeuse de porter les sonores flèches dotées,
contre Hèrè; et, contre Lètô, le sage et utile
Hermès; et, contre Hèphaistos, le grand fleuve aux profonds
tourbillons, que les Dieux nomment Xanthos, et les hommes Skamandros. Ainsi
les Dieux marchaient contre les Dieux.Mais Akhilleus ne désirait
rencontrer que le Priamide Hector dans la mêlée, et il ne
songeait qu'à boire le sang du brave Priamide. Et Apollôn
qui soulève les peuples excita Ainéias contre le Pèléide,
et il le remplit d'une grande force, et semblable par la voix à
Lykaôn, fils de Priame, le fils de Zeus dit à Ainéias
:- Ainéias, prince des Troyens, où est la promesse que
tu faisais aux Rois d'Ilios de combattre le Pèléide Akhilleus
?Et Ainéias, lui répondant, parla ainsi :- Priamide,
pourquoi me pousses-tu à combattre l'orgueilleux Pèléiôn
? Je ne tiendrais pas tête pour la première fois au rapide
Akhilleus. Déjà, autrefois, de sa lance, il m'a chassé
de l'Ida, quand, ravissant nos bœufs, il détruisit Lymessos et Pèdasos;
mais Zeus me sauva, en donnant la force et la rapidité à
mes genoux. Certes, je serais tombé sous les mains d'Akhilleus et
d'Athéna qui marchait devant lui et l'excitait à tuer les
Léléges et les Troyens, à l'aide de sa lance d'airain.
Aucun guerrier ne peut lutter contre Akhilleus. Un des Dieux est toujours
auprès de lui qui le préserve. Ses traits vont droit au but,
et ne s'arrêtent qu'après s'être enfoncés dans
le corps de l'homme. Si un Dieu rendait le combat égal entre nous,
il ne me dompterait pas aisément, bien qu'il se vante d'être
tout entier d'airain.Et le roi Apollôn, fils de Zeus, lui répondit
:- Héros, il t'appartient aussi d'invoquer les Dieux éternels.
On dit aussi, en effet, qu'Aphrodite, fille de Zeus, t'a enfanté,
et lui est né d'une déesse inférieure. Ta mère
est fille de Zeus, et la sienne est fille du Vieillard de la mer. Pousse
droit à lui l'airain indomptable, et que ses paroles injurieuses
et ses menaces ne t'arrêtent pas.Ayant ainsi parlé, il inspira
une grande force au prince des peuples, qui courut en avant, armé
de l'airain splendide. Mais le fils d'Ankhisès, courant au Pèléide
à travers la mêlée des hommes, fut aperçu par
Hèrè aux bras blancs, et celle-ci, réunissant les
Dieux, leur dit :- Poséidon et Athéna, songez à
ceci dans votre esprit : Ainéias, armé de l'airain splendide,
court au Pèléide, et Phoibos Apollôn l'y excite. Allons,
écartons ce Dieu, et qu'un de nous assiste Akhilleus et lui donne
la force et l'intrépidité. Qu'il sache que les plus puissants
des Immortels l'aiment, et que ce sont les plus faibles qui viennent en
aide aux Troyens dans le combat. Tous, nous sommes descendus de l'Ouranos
dans la mêlée, afin de le préserver des Troyens, en
ce jour; et il subira ensuite ce que la destinée lui a filé
avec le lin, depuis que sa mère l'a enfanté. Si Akhilleus,
dans ce combat, ne ressent pas l'inspiration des Dieux, il redoutera la
rencontre d'un Immortel, car l'apparition des Dieux épouvante les
hommes.Et Poséidaôn qui ébranle la terre lui répondit
:- Hèrè, ne t'irrite point hors de raison, car cela ne
te convient pas. Je ne veux point que nous combattions les autres Dieux,
étant de beaucoup plus forts qu'eux. Asseyons-nous hors de la mêlée,
sur la colline, et laissons aux hommes le souci de la guerre. Si Arès
commence le combat, ou Phoibos Apollôn, et s'ils arrêtent Akhilleus
et l'empêchent d'agir, alors une lutte terrible s'engagera entre
eux et nous, et je pense que, promptement vaincus, ils retourneront dans
l'Ouranos, vers l'assemblée des Immortels, rudement domptés
par nos mains irrésistibles.Ayant ainsi parlé, Poséidon
aux cheveux bleus les précéda vers la muraille haute du divin
Hèraklès. Athéna et les Troyens avaient autrefois
élevé cette enceinte pour le mettre à l'abri de la
Baleine, quand ce monstre le poursuivait du rivage dans la plaine. Là,
Poséidon et les autres Dieux s'assirent, s'étant enveloppés
d'une épaisse nuée. Et, de leur côté, les Immortels,
défenseurs d'Ilios, s'assirent sur les collines du Simoïs,
autour de toi, Archer Apollôn, et de toi, Arès, destructeur
des citadelles ! Ainsi tous les Dieux étaient assis, et ils méditaient,
retardant le terrible combat, bien que Zeus, tranquille dans les hauteurs,
les y eût excités.Et toute la plaine était emplie
et resplendissait de l'airain des chevaux et des hommes, et la terre retentissait
sous les pieds des deux armées. Et, au milieu de tous, s'avançaient,
prêts à combattre, Ainéias Ankhisiade et le divin Akhlilleus.
Et Ainéias marchait, menaçant, secouant son casque solide
et portant devant sa poitrine son bouclier terrible, et brandissant sa
lance d'airain. Et le Pèléide se ruait sur lui, comme un
lion dangereux que toute une foule désire tuer. Et il avance, méprisant
ses ennemis; mais, dès qu'un des jeunes hommes l'a blessé,
il ouvre la gueule, et l'écume jaillit à travers ses dents,
et son cœur rugit dans sa poitrine, et il se bat les deux flancs et les
reins de sa queue, s'animant au combat. Puis, les yeux flambants, il bondit
avec force droit sur les hommes, afin de les déchirer ou d'en être
tué lui-même. Ainsi sa force et son orgueil poussaient Aklilleus
contre le magnanime Ainéias. Et, quand ils se furent rencontrés,
le premier, le divin Akhilleus aux pieds rapides parla ainsi :- Ainéias,
pourquoi sors-tu de la foule des guerriers ? Désires-tu me combattre
dans l'espoir de commander aux Troyens dompteurs de chevaux, avec la puissance
de Priame ? Mais si tu me tuais, Priame ne te donnerait point cette récompense,
car il a des fils, et lui-même n'est pas insensé. Les Troyens,
si tu me tuais, t'auraient-ils promis un domaine excellent où tu
jouirais de tes vignes et de tes moissons ? Mais je pense que tu le mériteras
peu aisément, car déjà je t'ai vu fuir devant ma lance.
Ne te souviens-tu pas que je t'ai précipité déjà
des cimes Idaiennes, loin de tes bœufs, et que, sans te retourner dans
ta fuite, tu te réfugias à Lymessos ? Mais, l'ayant renversée,
avec l'aide de Zeus et d'Athéna, j'en emmenai toutes les femmes
qui pleuraient leur liberté. Zeus et les autres Dieux te sauvèrent.
Cependant, je ne pense pas qu'ils te sauvent aujourd'hui comme tu l'espères.
Je te conseille donc de ne pas me tenir tête, et de rentrer dans
la foule avant qu'il te soit arrivé malheur. Uinsensé ne
connaît son mal qu'après l'avoir subi.Et Ainéias
lui répondit :- N'espère point, par des paroles, m'épouvanter
comme un enfant, car moi aussi je pourrais me répandre en outrages.
L'un et l'autre nous connaissons notre race et nos parents, sachant tous
deux la tradition des anciens hommes, bien que tu n'aies jamais vu mes
parents, ni moi les tiens. On dit que tu es le fils de l'illustre Pèleus
et que ta mère est la Nymphe marine Thétis aux beaux cheveux.
Moi, je me glorifie d'être le fils du magnanime Ankhisès,
et ma mère est Aphrodite. Les uns ou les autres, aujourd'hui, pleureront
leur fils bien-aimé; car je ne pense point que des paroles enfantines
nous éloignent du combat. Veux-tu bien connaître ma race,
célèbre parmi la multitude des hommes ? Zeus qui amasse les
nuées engendra d'abord Dardanos, et celui-ci bâtit Dardaniè.
Et la sainte Ilios, citadelle des hommes, ne s'élevait point encore
dans la plaine, et les peuples habitaient aux pieds de l'Ida où
abondent les sources. Et Dardanos engendra le roi Erikhthonios, qui fut
le plus riche des hommes. Dans ses marécages paissaient trois mille
juments fières de leurs poulains. Et Boréas, sous la forme
d'un cheval aux crins bleus, les aima et les couvrit comme elles paissaient,
et elles firent douze poulines qui bondissaient dans les champs fertiles,
courant sur la cime des épis sans les courber. Et quand elles bondissaient
sur le large dos de la mer, elles couraient sur la cime des écumes
blanches. Et Erikthonios engendra le roi des Troyens, Trôos. Et Trôos
engendra trois fils irréprochables, Ilos, Assarakos et le divin
Ganymèdès, qui fut le plus beau des hommes mortels, et que
les Dieux enlevèrent à cause de sa beauté, afin qu'il
fût l'échanson de Zeus et qu'il habitât parmi les Immortels.
Et Ilos engendra l'illustre Laomédôn, et Laomédôn
engendra lithonos, Priame, Lampos, Klytios et Hikétaôn, nourrisson
d'Arès. Mais Assarakos engendra Kapys, qui engendra Ankhisès,
et Ankhisès m'a engendré, comme Priarnos a engendré
le divin Hector. Je me glorifie de ce sang et de cette race. Zeus, comme
il le veut, augmente ou diminue la vertu des hommes, étant le plus
puissant. Mais, debout dans la mêlée, ne parlons point plus
longtemps comme de petits enfants. Nous pourrions aisément amasser
plus d'injures que n'en porterait une nef à cent avirons. La langue
des hommes est rapide et abonde en discours qui se multiplient de part
et d'autre, et tout ce que tu diras, tu pourras l'entendre. Faut-il que
nous luttions d'injures et d'outrages, comme des femmes furieuses qui combattent
sur une place publique à coups de mensonges et de vérités,
car la colère les mène ? Les paroles ne me feront pas reculer
avant que tu n'aies combattu. Agis donc promptement, et goûtons tous
deux de nos lances d'airain.Il parla ainsi, et il poussa violemment la
lance d'airain contre le terrible bouclier, dont l'orbe résonna
sous le coup. Et le Pèléide, de sa main vigoureuse, tendit
le bouclier loin de son corps, craignant que la longue lance du magnanime
Ainéias passât au travers. L'insensé ne songeait pas
que les présents glorieux des Dieux résistent aisément
aux forces des hommes.La forte lance du belliqueux Ainéias ne
traversa point le bouclier, car l'or, présent d'un Dieu, arrêta
le coup, qui perça deux lames. Et il y en avait encore trois que
le Boiteux avait disposées ainsi : deux lames d'airain pardessus,
deux lames d'étain au-dessous, et, au milieu, une laine d'or qui
arrêta la pique d'airain. Alors Akhilleus jeta sa longue lance, qui
frappa le bord du bouclier égal d'Ainéias, là où
l'airain et le cuir étaient le moins épais. Et la lance Pèliade
traversa le bouclier qui retentit. Et Ainéias le tendit loin de
son corps, en se courbant, plein de crainte. Et la lance, par-dessus son
dos, s'enfonça en terre, ayant rompu les deux lames du bouclier
qui abritait le Troyen . Et celui-ci resta épouvanté, et
la douleur troubla ses yeux, quand il vit la grande lance enfoncée
auprès de lui.Et Akhilleus, arrachant de la gaîne son épée
aiguë, se rua avec un cri terrible. Et Ainéias saisit un lourd
rocher, tel que deux hommes de maintenant ne pourraient le porter; mais
il le remuait aisément. Alors, Ainéias eût frappé
Akhilleus, qui se ruait, soit au casque, soit au bouclier qui le préservait
de la mort, et le Pèléide, avec l'épée, lui
eût arraché l'âme, si Poséidon qui ébranle
la terre ne s'en fût aperçu. Et aussitôt, il dit, au
milieu des Dieux immortels :- Hélas ! je gémis sur le magnanime
Ainéias, qui va descendre chez Aidés, dompté par le
Pèléide. L'Archer Apollôn a persuadé l'insensé
et ne le sauvera point. Mais, innocent qu'il est, pourquoi subirait-il
les maux mérités par d'autres ? N'a-t-il point toujours offert
des présents agréables aux Dieux qui habitent le large Ouranos
? Allons ! sauvons-le de la mort, de peur que le Kronide ne s'irrite si
Akhilleus le tue. Sa destinée est de survivre, afin que la race
de Dardanos ne périsse point, lui que le Kronide a le plus aimé
parmi tous les enfants que lui ont donnés les femmes mortelles.
Le Kroniôn est plein de haine pour la race de Priainos. La force
d'Ainéias commandera sur les Troyens, et les fils de ses fils régneront,
et ceux qui naîtront dans les temps à venir.Et la vénérable
Hèrè aux yeux de bœuf lui répondit :- Poséidon,
vois s'il te convient, dans ton esprit, de sauver Ainéias ou de
laisser le Pèléide Akhilleus le tuer; car nous avons souvent
juré, moi et Pallas Athéna, au milieu des Dieux, que jamais
nous n'éloignerions le jour fatal d'un Troyen , même quand
Troie brûlerait tout entière dans le feu allumé par
les fils des Akhaiens.Et, dès que Poséidon qui ébranle
la terre eut entendu ces paroles, il se jeta dans la mêlée,
à travers le retentissement des lances, jusqu'au lieu où
se trouvaient Ainéias et Akhilleus. Et il couvrit d'un brouillard
les yeux du Pèléide; et, arrachant du bouclier du magnanime
Ainéias la lance à pointe d'airain, il la posa aux pieds
d'Akhilleus. Puis, il enleva de terre Ainéias; et celui-ci franchit
les épaisses masses de guerriers et de chevaux, poussé par
la main du Dieu. Et quand il fut arrivé aux dernières lignes
de la bataille, là où les Kaukônes s'armaient pour
le combat, Poséidon qui ébranle la terre, s'approchant, lui
dit ces paroles ailées :- Ainéias, qui d'entre les Dieux
t'a persuadé, insensé, de combattre Akhilleus, qui est plus
fort que toi et plus cher aux Immortels ? Recule quand tu le rencontreras,
de peur que, malgré la Moire, tu descendes chez Aidés. Mais,
quand Akhilleus aura subi la destinée et la mort, ose combattre
aux premiers rangs, car aucun autre des Akhaiens ne te tuera.Ayant ainsi
parlé, il le quitta. Puis, il dispersa l'épais brouillard
qui couvrait les yeux d'Akhilleus, et celui-ci vit tout clairement de ses
yeux, et, plein de colère, il dit dans son esprit :- Ô Dieux
! Certes, voici un grand prodige. Ma lance gît sur la terre, devant
moi, et je ne vois plus le guerrier contre qui je l'ai jetée et
que je voulais tuer ! Certes, Ainéias est cher aux Dieux immortels.
Je pensais qu'il s'en vantait faussement. Qu'il vive ! Il n'aura plus le
désir de me braver, maintenant qu'il a évité la mort.
Mais, allons ! j'exhorterai les Danaens belliqueux et j'éprouverai
la force des autres Troyens.Il parla ainsi, et il courut à travers
les rangs, commandant à chaque guerrier :- Ne restez pas plus
longtemps loin de l'ennemi, divins Akhaiens ! Marchez, homme contre homme,
et prêts au combat. Il m'est difficile, malgré ma force, de
poursuivre et d'attaquer seul tant de guerriers; ni Arès, bien qu'il
soit un Dieu immortel, ni Athéna, n'y suffiraient. Je vous aiderai
de mes mains, de mes pieds, de toute ma vigueur, sans jamais faiblir; et
je serai partout, au travers de la mêlée; et je ne pense pas
qu'aucun Troyen se réjouisse de rencontrer ma lance.Il parla
ainsi, et, de son côté, l'illustre Hector animait les Troyens,
leur promettant qu'il combattrait Akhilleus :- Troyens magnanimes, ne
craignez point Akhilleus. Moi aussi, avec des paroles, je combattrais jusqu'aux
Immortels; mais, avec la lance, ce serait impossible, car ils sont les
plus forts. Akhilleus ne réussira point dans tout ce qu'il dit.
S'il accomplit une de ses menaces, il n'accomplira point l'autre. Je vais
marcher contre lui, quand même il serait tel que le feu par ses mains.
Oui ! quand même il serait tel que le feu par ses mains, quand il
serait par sa vigueur tel que le feu ardent.Il parla ainsi, et aussitôt
les Troyens tendirent leurs lances, et ils se serrèrent, et une
grande clameur s'éleva. Mais Phoibos Apollôn s'approcha de
Hector et lui dit :- Hector, ne sors point des rangs contre Akhilleus.
Reste dans le tumulte de la mêlée, de peur qu'il te perce
de la lance ou de l'épée, de loin ou de près.Il
parla ainsi, et le Priamide rentra dans la foule des guerriers, plein de
crainte, dès qu'il eut entendu la voix du Dieu.Et Akhilleus, vêtu
de courage et de force, se jeta sur les Troyens en poussant des cris horribles.
Et il tua d'abord le brave Iphitiôn Otryntéide, chef de nombreux
guerriers, et que la nymphe Nèis avait conçu du destructeur
de citadelles Otrynteus, sous le neigeux Tmôlos, dans la fertile
Hydè. Comme il se ruait en avant, le divin Akhilleus le frappa au
milieu de la tête, et celle-ci se fendit en deux, et Iphitiôn
tomba avec bruit, et le divin Akhilleus se glorifia ainsi :- Te voilà
couché sur la terre, Otryntéide, le plus effrayant des hommes
! Tu es mort ici, toi qui es né non loin du lac Gygaios où
est ton champ paternel, sur les bords poissonneux du Hyllos et du Hermos
tourbillonnant.Il parla ainsi, triomphant, et le brouillard couvrit les
yeux de Iphitiôn, que les chars des Akhaiens déchirèrent
de leurs roues aux premiers rangs. Et, après lui, Akhilleus tua
Dèmoléôn, brave fils d'Antènôr. Et il
lui rompit la tempe à travers le casque d'airain, et le casque d'airain
n'arrêta point le coup, et la pointe irrésistible brisa l'os
en écrasant toute la cervelle. Et c'est ainsi qu'Akhilleus tua Dèmoléôn
qui se ruait sur lui.Et comme Hippodamas, sautant de son char, fuyait,
Akhilleus le perça dans le dos d'un coup de lance. Et le Troyen
rendit l'âme en mugissant comme un taureau que des jeunes hommes
entraînent à l'autel du Dieu de Hélikè, de Poséidon
qui se réjouit du sacrifice. Et c'est ainsi qu'il mugissait et que
son âme abandonna ses ossements.Puis Akhilleus poursuivit de sa
lance le divin Polydôros Priamide, à qui son père ne
permettait point de combattre, étant le dernier-né de ses
enfants et le plus aimé de tous. Et il surpassait tous les hommes
à la course. Et il courait, dans une ardeur de jeunesse, fier de
son agilité, parmi les premiers combattants; mais le divin Akhilleus,
plus rapide que lui, le frappa dans le dos, là où les agrafes
d'or attachaient le baudrier sur la double cuirasse. Et la pointe de la
lance le traversa jusqu'au nombril, et il tomba, hurlant, sur les genoux;
et une nuée noire l'enveloppa, tandis que, courbé sur la
terre, il retenait ses entrailles à pleines mains.Hector, voyant
son frère Polydôros renversé et retenant ses entrailles
avec ses mains, sentit un brouillard sur ses yeux, et il ne put se résoudre
à combattre plus longtemps de loin, et il vint à Akhilleus,
secouant sa lance aiguë et semblable à la flamme. Et Akhilleus
le vit, et bondit en avant, et dit en triomphant :- Voici donc l'homme
qui m'a déchiré le cœur et qui a tué mon irréprochable
compagnon ! Ne nous évitons pas plus longtemps dans les détours
de la mêlée.Il parla ainsi, et, regardant le divin Hector
d'un œil sombre, il dit :- Viens ! approche, afin de mourir plus vite
!Et Hector au casque mouvant lui répondit sans crainte :- Pèléide,
n'espère point m'épouvanter par des paroles comme un petit
enfant. Moi aussi je pourrais parler injurieusement et avec orgueil. Je
sais que tu es brave et que je ne te vaux pas; mais nos destinées
sont sur les genoux des Dieux. Bien que je sois moins fort que toi, je
t'arracherai peut-être l'âme d'un coup de ma lance. Elle aussi,
elle a une pointe perçante.Il parla ainsi, et, secouant sa lance,
il la jeta; mais Athéna, d'un souffle, l'écarta de l'illustre
Akhilleus, et la repoussa vers le divin Hector, et la fit tomber à
ses pieds. Et Akhilleus, furieux, se rua pour le tuer, en jetant des cris
horribles; mais Apollôn enleva aisément le Priamide, comme
le peut un Dieu; et il l'enveloppa d'une épaisse nuée. Et
trois fois le divin Akhilleus aux pieds rapides, se précipitant,
perça cette nuée épaisse de sa lance d'airain. Et,
une quatrième fois, semblable à un Daimôn, il se rua
en avant, et il cria ces paroles outrageantes :- Chien ! de nouveau tu
échappes à la mort. Elle t'a approché de près,
mais Phoibos Apollôn t'a sauvé, lui à qui tu fais des
vœux quand tu marches à travers le retentissement des lances. Je
te tuerai, si je te rencontre encore, et si quelque Dieu me vient en aide.
Maintenant, je poursuivrai les autres Troyens.Ayant ainsi parlé,
il perça Dryops au milieu de la gorge, et l'homme tomba à
ses pieds, et il l'abandonna. Puis, il frappa de sa lance, au genou, le
large et grand Démokhos Philétoride; puis, avec sa forte
épée, il lui arracha l'âme. Et, courant sur Laogonos
et Dardanos, fils de Bias, il les renversa tous deux de leur char, l'un
d'un coup de lance, l'autre d'un coup d'épée.Et Trôos
Alastoride, pensant qu'Akhilleus l'épargnerait, ne le tuerait point
et le prendrait vivant, ayant pitié de sa jeunesse, vint embrasser
ses genoux. Et l'insensé ne savait pas que le Pèléide
était inexorable, et qu'il n'était ni doux, ni tendre, mais
féroce. Et comme le Troyen embrassait ses genoux en le suppliant,
Akhilleus lui perça le foie d'un coup d'épée et le
lui arracha. Un sang noir jaillit du corps de Trôos, et le brouillard
de la mort enveloppa ses yeux.Et Akhilleus perça Moulios d'un
coup de lance, de l'une à l'autre oreille. Et de son épée
à lourde poignée il fendit par le milieu la tête de
l'Agènôride Ekheklos; et l'épée fuma ruisselante
de sang, et la noire mort et la Moire violente couvrirent ses yeux.Et
il frappa Deukaliôn là où se réunissent les
nerfs du coude. La pointe d'airain lui engourdit le bras, et il resta immobile,
voyant la mort devant lui. Et Akhilleus, d'un coup d'épée,
lui enleva la tête, qui tomba avec le casque. La mœlle jaillit des
vertèbres, et il resta étendu contre terre.Puis, Akhilleus
se jeta sur le brave Rhigmos, fils de Peireus, qui était venu de
la fertile Thrèkè. Et il le perça de sa lance dans
le ventre, et l'homme tomba de son char. Et comme Aréithoos, compagnon
de Rhigmos, faisait retourner les chevaux, Akhilleus, le perçant
dans le dos d'un coup de lance, le renversa du char; et les chevaux s'enfuirent
épouvantés.De même qu'un vaste incendie gronde dans
les gorges profondes d'une montagne aride, tandis que l'épaisse
forêt brûle et que le vent secoue et roule la flamme; de même
Akhilleus courait, tel qu'un Daimôn, tuant tous ceux qu'il poursuivait,
et la terre noire ruisselait de sang.De même que deux bœufs au
large front foulent, accouplés, l'orge blanche dans une aire arrondie,
et que les tiges frêles laissent échapper les graines sous
les pieds des bœufs qui mugissent; de même, sous le magnanime Akhilleus,
les chevaux aux sabots massifs foulaient les cadavres et les boucliers.
Et tout l'essieu était inondé de sang, et toutes les parois
du char ruisselaient des gouttes de sang qui jaillissaient des roues et
des sabots des chevaux. Et le Pèléide était avide
de gloire, et le sang souillait ses mains inévitables.Chant 21
:Et quand les Troyens furent arrivés au gué du fleuve au
beau cours, du Xanthos tourbillonnant qu'engendra l'immortel Zeus, le Pèléide,
partageant leurs phalanges, les rejeta dans la plaine, vers la Ville, là
où les Akhaiens fuyaient, la veille, bouleversés par la fureur
de l'illustre Hector.Et les uns se précipitaient çà
et là dans leur fuite, et, pour les arrêter, Hèrè
répandit devant eux une nuée épaisse; et les autres
roulaient dans le fleuve profond aux tourbillons d'argent. Ils y tombaient
avec un grand bruit, et les eaux et les rives retentissaient, tandis qu'ils
nageaient çà et là, en poussant des cris, au milieu
des tourbillons.De même que des sauterelles volent vers un fleuve,
chassées par l'incendie, et que le feu infatigable éclate
brusquement avec plus de violence, et qu'elles se jettent, épouvantées,
dans l'eau; de même, devant Akhilleus, le cours retentissant du Xanthos
aux profonds tourbillons s'emplissait confusément de chevaux et
d'hommes.Et le divin Akhilleus, laissant sa lance sur le bord, appuyée
contre un tamaris, et ne gardant que son épée, sauta lui-même
dans le fleuve, semblable à un Daimôn, et méditant
un œuvre terrible. Et il frappait tout autour de lui; et il excitait de
l'épée les gémissements des blessés, et le
sang rougissait l'eau.De même que les poissons qui fuient un grand
dauphin emplissent, épouvantés, les retraites secrètes
des baies tranquilles, tandis qu'il dévore tous ceux qu'il saisit;
de même les Troyens, à travers le courant impétueux
du fleuve, se cachaient sous les rochers. Et quand Akhilleus fut las de
tuer, il tira du fleuve douze jeunes hommes vivants qui devaient mourir,
en offrande à Patroklos Ménoitiade. Et les retirant du fleuve,
tremblants comme des faons, il leur lia les mains derrière le dos
avec les belles courroies qui retenaient leurs tuniques retroussées,
et les remit à ses compagnons pour être conduits aux nefs
creuses. Puis, il se rua en avant pour tuer encore.Et il aperçut
un fils du Dardanide Priame, Lykaôn, qui sortait du fleuve. Et il
l'avait autrefois enlevé, dans une marche de nuit, loin du verger
de son père. Et Lykaôn taillait avec l'airain tranchant les
jeunes branches d'un figuier pour en faire les deux hémicycles d'un
char. Et le divin Akhilleus survint brusquement pour son malheur, et, l'emmenant
sur ses nefs, il le vendit à Lemnos bien bâtie, et le fils
de Jèsôn l'acheta. Et Êétiôn d'Imbros,
son hôte, l'ayant racheté à grand prix, l'envoya dans
la divine Arisbè, d'où il revint en secret dans la demeure
paternelle. Et, depuis onze jours, il se réjouissait avec ses amis,
étant revenu de Lemnos, et, le douzième, un Dieu le rejeta
aux mains d'Akhilleus, qui devait l'envoyer violemment chez Aidés.
Et dès que le divin Aklùlleus aux pieds rapides l'eut reconnu
qui sortait nu du fleuve, sans casque, sans bouclier et sans lance, car
il avait jeté ses armes, étant rompu de fatigue et couvert
de sueur, aussitôt le Pèléide irrité se dit
dans son esprit magnanime :- Ô Dieux ! certes, voici un grand prodige.
Sans doute aussi les Troyens magnanimes que j'ai tués se relèveront
des ténèbres noires, puisque celui-ci, que j'avais vendu
dans la sainte Lemnos, reparaît, ayant évité la mort.
La profondeur de la blanche mer qui engloutit tant de vivants ne l'a point
arrêté. Allons ! il sentira la pointe de ma lance, et je verrai
et je saurai s'il s'évadera de même, et si la terre féconde
le retiendra, elle qui dompte le brave.Il pensait ainsi, immobile. Et
Lykaôn vint à lui, tremblant et désirant embrasser
ses genoux, car il voulait éviter la mort mauvaise et la Kèr
noire. Et le divin Akhilleus leva sa longue lance pour le frapper; mais
Lykaôn saisit ses genoux en se courbant, et la lance, avide de mordre
la chair, par-dessus son dos s'enfonça en terre. Et, tenant d'une
main la lance aiguë qu'il ne lâchait point, et de l'autre bras
entourant les genoux d'Aklùlleus, il le supplia par ces paroles
ailées :- J'embrasse tes genoux, Akhilleus ! honore-moi, aie pitié
de moi ! Je suis ton suppliant, ô race divine ! J'ai goûté
sous ton toit les dons de Dèmètèr, depuis le jour
où tu m'enlevas de nos beaux vergers pour me vendre, loin de mon
père et de mes amis, dans la sainte Lemnos, où je te valus
le prix de cent bœufs. Et je fus racheté pour trois fois autant.
Voici le douzième jour, après tant de maux soufferts, que
je suis rentré dans Ilios, et de nouveau la Moire fatale me remet
dans tes mains ! Je dois être odieux au Père Zeus, qui me
livre à toi de nouveau. Sans doute elle m'a enfanté pour
peu de jours ma mère Laothoè, fille du vieux Alteus qui commande
aux belliqueux Léléges, et qui habite la haute Pèdasos
sur les bords du fleuve Satnidis. Et Priainos posséda Laothoè
parmi toutes ses femmes, et elle eut deux fils, et tu les auras tués
tous deux. En tête des hommes de pied tu as dompté Polydôros
égal à un Dieu, en le perçant de ta lance aiguë.
Et voici que le malheur est maintenant sur moi, car je n'éviterai
pas tes mains, puisqu'un Dieu m'y a jeté. Mais je te le dis, et
que mes paroles soient dans ton esprit : ne me tue point, puisque je ne
suis pas le frère utérin de Hector, qui a tué ton
compagnon doux et brave.Et l'illustre fils de Priainos parla ainsi, suppliant;
mais il entendit une voix inexorable :- Insensé ! ne parle plus
jamais du prix de ton affranchissement. Avant le jour suprême de
Patroklos, il me plaisait d'épargner les Troyens. J'en ai pris un
grand nombre vivants et je les ai vendus. Maintenant, aucun des Troyens
qu'un Dieu me jettera dans les mains n'évitera la mort, surtout
les fils de Priainos. Ami, meurs ! Pourquoi gémir en vain ? Patroklos
est bien mort, qui valait beaucoup mieux que toi. Regarde ! Je suis beau
et grand, je suis né d'un noble père; une Déesse m'a
enfanté; et cependant la mort et la Moire violente me saisiront,
le matin, le soir ou à midi, et quelqu'un m'arrachera l'âme,
soit d'un coup de lance, soit d'une flèche.Il parla ainsi, et
les genoux et le cœur manquèrent au Priamide. Et, lâchant
la lance, il s'assit, les mains étendues. Et Akhilleus, tirant son
épée aiguë, le frappa au cou, près de la clavicule,
et l'airain entra tout entier. Lykaôn tomba sur la face; un sang
noir jaillit et ruissela par terre. Et Akhilleus, le saisissant par les
pieds, le jeta dans le fleuve, et il l'insulta en paroles rapides :-
Va ! reste avec les poissons, qui boiront tranquillement le sang de ta
blessure. Ta mère ne te déposera point sur le lit funèbre,
mais le Skamandros tourbillonnant t'emportera dans la vaste mer, et quelque
poisson, sautant sur l'eau, dévorera la chair blanche de Lykaôn
dans la noire horreur de l'abîme. Périssez tous, jusqu'à
ce que nous renversions la sainte Ilios ! Fuyez, et moi je vous tuerai
en vous poursuivant. Il ne vous sauvera point, le fleuve au beau cours,
aux tourbillons d'argent, à qui vous sacrifiez tant de taureaux
et tant de chevaux vivants que vous jetez dans ses tourbillons; mais vous
périrez tous d'une mort violente, jusqu'à ce que vous ayez
expié le meurtre de Patroklos et le carnage des Akhaiens que vous
avez tués, moi absent, auprès des nefs rapides.Il parla
ainsi, et le fleuve irrité délibérait dans son esprit
comment il réprimerait la fureur du divin Akhilleus et repousserait
cette calamité loin des Troyens.Et le fils de Pèleus, avec
sa longue lance, sauta sur Astéropaios, fils de Pèlégôn,
afin de le tuer. Et le large Axios engendra Pèlégôn,
et il avait été conçu par l'aînée des
filles d'Akessamènos, Périboia, qui s'était unie à
ce fleuve aux profonds tourbillons. Et Akhilleus courait sur Astéropaios
qui, hors du fleuve, l'attendait, deux lances aux mains; car le Xanthos,
irrité à cause des jeunes hommes qu'Akhilleus avait égorgés
dans ses eaux, avait inspiré la force et le courage au Pèlégonide.
Et quand ils se furent rencontrés, le divin Pèléide
aux pieds rapides lui parla ainsi :- Qui es-tu parmi les hommes, toi
qui oses m'attendre ? Ce sont les fils des malheureux qui s'opposent à
mon courage.Et l'illustre fils de Pèlégôn lui répondit
:- Magnanime Pèléide, pourquoi demander quelle est ma race
? Je viens de la Paioniè fertile et lointaine, et je commande les
Paiones aux longues lances. Il y a onze jours que je suis arrivé
dans Ilios. Je descends du large fleuve Axios qui répand ses eaux
limpides sur la terre, et qui engendra l'illustre Pèlégôn;
et on dit que Pèlégôn est mon père. Maintenant,
divin Akhilleus, combattons !Il parla ainsi, menaçant. Et le divin
Akhilleus leva la lance Pèliade, et le héros Astéropaios,
de ses deux mains à la fois, jeta ses deux lances; et l'une, frappant
le bouclier, ne put le rompre, arrêtée par la lame d'or, présent
d'un Dieu; et l'autre effleura le coude du bras droit. Le sang noir jaillit,
et l'arme, avide de mordre la chair, s'enfonça en terre. Alors Akhilleus
lança sa pique rapide contre Astéropaios, voulant le tuer;
mais il le manqua, et la pique de frêne, en frémissant, s'enfonça
presque en entier dans le tertre du bord. Et le Pèléide,
tirant son épée aiguë, se jeta sur Astéropaios
qui s'efforçait d'arracher du rivage la lance d'Akhilleus. Et, trois
fois, il l'ébranla pour l'arracher, et comme il allait, une quatrième
fois, tenter de rompre la lance de frêne de l'Aiakide, celui-ci lui
arracha l'âme, l'ayant frappé dans le ventre, au nombril.
Et toutes les entrailles s'échappèrent de la plaie, et la
nuit couvrit ses yeux. Et Akhilleus, se jetant sur lui, le dépouilla
de ses armes, et dit, triomphant :Reste là, couché. Il
n'était pas aisé pour toi de combattre les enfants du tout-puissant
Kroniôn, bien que tu sois né d'un fleuve au large cours, et
moi je me glorifie d'être de la race du grand Zeus. Pèleus
Aiakide qui commande aux nombreux Myrmidones m'a engendré, et Zeus
a engendré Aiakos. Autant Zeus est supérieur aux fleuves
qui se jettent impétueusement dans la mer, autant la race de Zeus
est supérieure à celle des fleuves. Voici un grand fleuve
auprès de toi; qu'il te sauve, s'il peut. Mais il n'est point permis
de lutter contre Zeus Kroniôn. Le roi Akhéloios lui-même
ne se compare point à Zeus, ni la grande violence du profond Okéanos
d'où sont issus toute la mer, tous les fleuves, toutes les fontaines
et toutes les sources. Mais lui-même redoute la foudre du grand Zeus,
l'horrible tonnerre qui prolonge son retentissement dans l'Ouranos.Il
parla ainsi, et arrachant du rivage sa lance d'airain, il le laissa mort
sur le sable, et baigné par l'eau noire. Et les anguilles et les
poissons l'environnaient, mangeant la graisse de ses reins. Et Akhilleus
se jeta sur les cavaliers Paiones qui s'enfuirent le long du fleuve tourbillonnant,
quand ils virent leur brave chef, dans le rude combat, tué d'un
coup d'épée par les mains d'Akhilleus.Et il tua Ibersilokos,
et Mydôn, et Astypylos, et Mnèsos, et Thrasios, et Ainios,
et Orphélestès. Et le rapide Akhilleus eût tué
beaucoup d'autres Paiones, si le fleuve aux profonds tourbillons, irrité,
et semblable à un homme, ne lui eût dit du fond d'un tourbillon
:- Ô Akhifieus, certes, tu es très brave; mais tu égorges
affreusement les hommes, et les Dieux eux-mêmes te viennent en aide.
Si le fils de Kronos te livre tous les Troyens pour que tu les détruises,
du moins, les chassant hors de mon lit, tue-les dans la plaine. Mes belles
eaux sont pleines de cadavres, et je ne puis mener à la mer mon
cours divin entravé par les morts, et tu ne cesses de tuer. Arrête,
car l'horreur me saisit, ô prince des peuplesEt Akhilleus aux pieds
rapides lui répondit :- Je ferai ce que tu veux, divin Skamandros;
mais je ne cesserai point d'égorger les Troyens insolents avant
de les avoir enfermés dans leur Ville, et d'avoir trouvé
Hector face à face, afin qu'il me tue, ou que je le tue.Il parla
ainsi et se jeta comme un Daimôn sur les Troyens. Et le fleuve aux
profonds tourbillons dit à Apollôn :- Hélas ! fils
de Zeus, toi qui portes l'arc d'argent, tu n'obéis pas au Kroniôn
qui t'avait commandé de venir en aide aux Troyens, et de les protéger
jusqu'au moment où le crépuscule du soir couvrira de son
ombre la terre féconde.Il parla ainsi; mais Akhilleus sauta du
rivage au milieu de l'eau, et le fleuve se gonfla en bouillonnant, et,
furieux, il roula ses eaux bouleversées, soulevant tous les cadavres
dont il était plein, et qu'avait faits Akhilleus, et les rejetant
sur ses bords en mugissant comme un taureau. Mais il sauvait ceux qui vivaient
encore, en les cachant parmi ses belles eaux, dans ses tourbillons profonds.Et
l'eau tumultueuse et terrible montait autour d'Akhilleus en heurtant son
bouclier avec fureur, et il chancelait sur ses pieds. Et, alors, il saisit
des deux mains un grand orme qui, tombant déraciné, en déchirant
toute la berge, amassa ses branches épaisses en travers du courant,
et, couché tout entier, fit un pont sur le fleuve. Et Akhilleus,
sautant de là hors du gouffre, s'élança, épouvanté,
dans la plaine. Mais le grand fleuve ne s'arrêta point, et il assombrit
la cime de ses flots, afin d'éloigner le divin Akhilleus du combat,
et de reculer la chute d'Ilios.Et le Pèléide fuyait par
bonds d'un jet de lance, avec l'impétuosité de l'aigle noir,
de l'aigle chasseur, le plus fort et le plus rapide des oiseaux. C'est
ainsi qu'il fuyait. Et l'airain retentissait horriblement sur sa poitrine;
et il se dérobait en courant, mais le fleuve le poursuivait toujours
à grand bruit.Quand un fontainier a mené, d'une source
profonde, un cours d'eau à travers les plantations et les jardins,
et qu'il a écarté avec sa houe tous les obstacles à
l'écoulement, les cailloux roulent avec le flot qui murmure, et
court sur la pente, et devance le fontainier lui-même. C'est ainsi
que le fleuve pressait toujours Akhilleus, malgré sa rapidité,
car les dieux sont plus puissants que les hommes. Et toutes les fois que
le divin et rapide Akhilleus tentait de s'arrêter, afin de voir si
tous les Immortels qui habitent le large Ouranos voulaient l'épouvanter,
autant de fois l'eau du fleuve divin se déroulait par-dessus ses
épaules. Et, triste dans son cœur, il bondissait vers les hauteurs;
mais le Xanthos furieux heurtait obliquement ses genoux et dérobait
le fond sous ses pieds. Et le Pèléide hurla vers le large
Ouranos :- Père Zeus ! aucun des Dieux ne veut-il me délivrer
de ce fleuve, moi, misérable ! Je subirais ensuite ma destinée.
Certes, nul d'entre les Ouraniens n'est plus coupable que ma mère
bien-aimée qui m'a menti, disant que je devais périr par
les flèches rapides d'Apollôn sous les murs des Troyens cuirassés.
Plût aux Dieux que Hector, le plus brave des hommes nourris ici,
m'eût tué ! Un brave au moins eût tué un brave.
Et, maintenant, voici que ma destinée est de subir une mort honteuse,
étouffé dans ce grand fleuve, comme un petit porcher qu'un
torrent a noyé, tandis qu'il le traversait par un mauvais temps
!Il parla ainsi, et aussitôt Poséidon et Athéna s'approchèrent
de lui sous des formes humaines; et, prenant sa main entre leurs mains,
ils le rassurèrent. Et Poséidon qui ébranle la terre
lui dit :- Pèléide, rassure-toi, et cesse de craindre.
Nous te venons en aide, Athéna et moi, et Zeus nous approuve. Ta
destinée n'est point de mourir dans ce fleuve, et tu le verras bientôt
s'apaiser. Mais nous te conseillerons sagement, si tu nous obéis.
Ne cesse point d'agir de tes mains dans la rude mêlée, que
tu n'aies renfermé les Troyens dans les illustres murailles d'Ilios,
ceux du moins qui t'auront échappé. Puis, ayant arraché
l'âme de Hector, retourne vers les nefs. Nous te réservons
une grande gloire.Ayant ainsi parlé, ils rejoignirent les Immortels.
Et Akhilleus, excité par les paroles des Dieux, s'élança
dans la plaine où l'eau débordait de tous côtés,
soulevant les belles armes des guerriers morts, et les cadavres aussi.
Et ses genoux le soutinrent contre le courant impétueux, et le large
fleuve ne put le retenir, car Athéna lui avait donné une
grande vigueur. Mais le Skamandros n'apaisa point sa fureur, et il s'irrita
plus encore contre le Pèléide, et, soulevant toute son onde,
il appela le Simdis à grands cris :- Cher frère, brisons
tous deux la vigueur de cet homme qui renversera bientôt la grande
Ville du roi Priame, car les Troyens ne combattent plus. Viens très
promptement à mon aide. Emplis-toi de toute l'eau des sources, enfle
tous les torrents, et hausse une grande houle pleine de bruit, de troncs
d'arbres et de rochers, afin que nous arrêtions cet homme féroce
qui triomphe, et ose tout ce qu'osent les Dieux. Je jure ceci : à
quoi lui serviront sa force, sa beauté et ses belles armes, quand
tout cela sera couché au fond de mon lit, sous la boue ? Et, luimeme,
je l'envelopperai de sables et de limons, et les Akhaiens ne pourront recueillir
ses os, tant je les enfouirai sous la boue. Et la boue sera son sépulcre,
et quand les Akhaiens voudront l'ensevelir, il n'aura plus besoin de tombeau
!Il parla ainsi, et sur Akhilleus il se rua tout bouillonnant de fureur,
plein de bruit, d'écume, de sang et de cadavres. Et l'onde pourprée
du fleuve tombé de Zeus se dressa, saisissant le Pèléide.
Et, alors, Hèrè poussa un cri, craignant que le grand fleuve
tourbillonnant engloutît Akhilleus, et elle dit aussitôt à
son fils bien-aimé HèphaistosVa, Hèphaistos, mon
fils ! combats le Xanthos tourbillonnant que nous t'avons donné
pour adversaire. Va ! allume promptement tes flammes innombrables. Moi,
j'exciterai, du sein de la mer, la violence de Zéphyros et du tempétueux
Notos, afin que l'incendie dévore les têtes et les armes des
Troyens. Et toi, brûle tous les arbres sur les rives du Xanthos,
embrase-le lui-même, et n'écoute ni ses flatteries, ni ses
menaces; mais déploie toute ta violence, jusqu'à ce que je
t'avertisse; et, alors, éteins l'incendie infatigable.Elle parla
ainsi, et Hèphaistos alluma le vaste feu qui, d'abord, consuma dans
la plaine les nombreux cadavres qu'avait faits Akhilleus. Et toute la plaine
fut desséchée, et l'eau divine fut réprimée.
De même que Boréas, aux jours d'automne, sèche les
jardins récemment arrosés et réjouit le jardinier,
de même le feu dessécha la plaine et brûla les cadavres.
Puis, Hèphaistos tourna contre le fleuve sa flamme resplendissante;
et les ormes brûlaient, et les saules, et les tamaris; et le lôtos
brûlait, et le glaïeul, et le cyprès, qui abondaient
tous autour du fleuve aux belles eaux. Et les anguilles et les poissons
nageaient çà et là, ou plongeaient dans les tourbillons,
poursuivis par le souffle du sage Hèphaistos. Et la force même
du fleuve fut consumée, et il cria ainsi :- Hèphaistos
! aucun des Dieux ne peut lutter contre toi. Je ne combattrai point tes
feux brûlants. Cesse donc. Le divin Akhilleus peut chasser tous les
Troyens de leur Ville. Pourquoi les secourir et que me fait leur querelle
?Il parla ainsi, brûlant, et ses eaux limpides bouillonnaient.
De même qu'un vase bout sur un grand feu qui fond la graisse d'un
sanglier gras, tandis que la flamme du bois sec l'enveloppe; de même
le beau cours du Xanthos brûlait, et l'eau bouillonnait, ne pouvant
plus couler dans son lit, tant le souffle ardent du sage Hèphaistos
la dévorait. Alors, le Xanthos implora Hèrè en paroles
rapides :- Hèrè ! pourquoi ton fils me tourmente-t-il ainsi
? Je ne suis point, certes, aussi coupable que les autres Dieux qui secourent
les Troyens. Je m'arrêterai moi-même, si tu ordonnes à
ton fils de cesser. Et je jure aussi de ne plus retarder le dernier jour
des Troyens, quand même Troie périrait par le feu, quand même
les fils belliqueux des Akhaiens la consumeraient tout entière !Et
la Déesse Hèrè aux bras blancs, l'ayant entendu, dit
aussitôt à son fils bien-aimé Hèphaistos :-
Hèphaistos, arrête, mon illustre fils ! Il ne convient pas
qu'un Dieu soit tourmenté à cause d'un homme.Elle parla
ainsi, et Hèphaistos éteignit le vaste incendie et l'eau
reprit son beau cours; et la force du Xanthos étant domptée,
ils cessèrent le combat; et, bien qu'irritée, Hèrè
les apaisa tous deux.Mais, alors, une querelle terrible s'éleva
parmi les autres Dieux, et leur esprit leur inspira des pensées
ennemies. Et ils coururent les uns sur les autres; et la terre large rendit
un son immense; et, au-dessus, le grand Ouranos retentit. Et Zeus, assis
sur l'Olympes, se mit à rire; et la joie emplit son cœur quand il
vit la dissension des Dieux. Et ils ne retardèrent point le combat.
Arès, qui rompt les boucliers, attaqua, le premier, Athéna.
Et il lui dit cette parole outrageante, en brandissant sa lance d'airain
:- Mouche à chien ! pourquoi pousses-tu les Dieux au combat ?
Tu as une audace insatiable et un esprit toujours violent. Ne te souvient-il
plus que tu as excité le Tydéide Diomèdès contre
moi, et que tu as conduit sa lance et déchiré mon beau corps
? Je pense que tu vas expier tous les maux que tu m'as causés.Il
parla ainsi, et il frappa l'horrible Aigide à franges d'or qui ne
craint même point la foudre de Zeus. C'est là que le sanglant
Arès frappa de sa longue lance la Déesse. Et celle-ci, reculant,
saisit, de sa main puissante, un rocher noir, âpre, immense, qui
gisait dans la plaine, et dont les anciens hommes avaient fait la borne
d'un champ. Elle en frappa le terrible Arès à la gorge et
rompit ses forces. Et il tomba, couvrant de son corps sept arpents; et
ses cheveux furent souillés de poussière, et ses armes retentirent
sur lui. Et Pallas Athéna rit et l'insulta orgueilleusement en paroles
ailées :Insensé, qui luttes contre moi, ne sais-tu pas
que je me glorifie d'être beaucoup plus puissante que toi ? C'est
ainsi que les Erinnyes vengent ta mère qui te punit, dans sa colère,
d'avoir abandonné les Akhaiens pour secourir les Troyens insolents.Ayant
ainsi parlé, elle détourna ses yeux splendides. Et voici
qu'Aphrodite, la fille de Zeus, conduisait par la main, hors de la mêlée,
Arès respirant à peine et recueillant ses esprits. Et la
Déesse Hèrè aux bras blancs, l'ayant vue, dit à
Athéna ces paroles ailées :- Athéna, fille de Zeus
tempétueux, vois-tu cette mouche à chien qui emmène,
hors de la mêlée, Arès, le fléau des vivants
? Poursuis-la.Elle parla ainsi, et Athéna, pleine de joie, se
jeta sur Aphrodite, et, la frappant de sa forte main sur la poitrine, elle
fit fléchir ses genoux et son cœur.Arès et Aphrodite restèrent
ainsi, étendus tous deux sur la terre féconde; et Athéna
les insulta par ces paroles ailées :- Que ne sont-ils ainsi, tous
les alliés des Troyens qui combattent les Akhaiens cuirassés
! Que n'ont-ils tous l'audace d'Aphrodite qui, bravant ma force, a secouru
Arès ! Bientôt nous cesserions de combattre, après
avoir saccagé la haute citadelle d'Ilios.Elle parla ainsi, et
la Déesse Hèrè aux bras blancs rit. Et le Puissant
qui ébranle la terre dit à Apollôn :[435] - Phoibos,
pourquoi restons-nous éloignés l'un de l'autre ? Il ne convient
point, quand les autres Dieux sont aux mains, que nous retournions, sans
combat, dans l'Ouranos, dans la demeure d'airain de Zeus. Commence, car
tu es le plus jeune, et il serait honteux à moi de t'attaquer, puisque
je suis l'ainé et que je sais plus de choses. Insensé ! as-tu
donc un cœur tellement oublieux, et ne te souvient-il plus des maux que
nous avons subis à Ilios, quand, seuls d'entre les Dieux, exilés
par Zeus, il fallut servir l'insolent Laomédôn pendant une
année ? Une récompense nous fut promise, et il nous commandait.
Et j'entourai d'une haute et belle muraille la ville des Troyens, afin
qu'elle fût inexpugnable; et toi, Phoibos, tu menais paître,
sur les nombreuses cimes de l'Ida couvert de forêts, les bœufs aux
pieds tors et aux cornes recourbées. Mais quand les Heures charmantes
amenèrent le jour de la récompense, le parjure Laomédôn
nous la refusa, nous chassant avec outrage. Même, il te menaça
de te lier les mains et les pieds, et de te vendre dans les Iles lointaines.
Et il jura aussi de nous couper les oreilles avec l'airain. Et nous partîmes,
irrités dans l'âme, à cause de la récompense
promise qu'il nous refusait. Est-ce de cela que tu es reconnaissant à
son peuple ? Et ne devrais-tu pas te joindre à nous pour exterminer
ces Troyens parjures, eux, leurs enfants et leurs femmes ?Et le royal
Archer Apollôn lui répondit :- Poséidon qui ébranles
la terre, tu me nommerais insensé, si je combattais contre toi pour
les hommes misérables qui verdissent un jour semblables aux feuilles,
et qui mangent les fruits de la terre, et qui se flétrissent et
meurent bientôt. Ne combattons point, et laissons-les lutter entre
eux.Il parla ainsi et s'éloigna, ne voulant point, par respect,
combattre le frère de son père. Et la vénérable
Artémis, sa sœur, chasseresse de bêtes fauves, lui adressa
ces paroles injurieuses :- Tu fuis, ô Archer ! et tu laisses la
victoire à Poséidon ? Lâche, pourquoi portes-tu un
arc inutile ? Je ne t'entendrai plus désormais, dans les demeures
patemelles, te vanter comme auparavant, au milieu des Dieux Immortels,
de combattre Poséidon à forces égales !Elle parla
ainsi, et l'Archer Apollôn ne lui répondit pas; mais la vénérable
épouse de Zeus, pleine de colère, insulta de ces paroles
injurieuses Artémis qui se réjouit de ses flèches
:- Chienne hargneuse, comment oses-tu me tenir tête ? Il te sera
difficile de me résister, bien que tu lances des flèches
et que tu sois comme une lionne pour les femmes que Zeus te permet de tuer
à ton gré. Il est plus aisé de percer, sur les montagnes,
les bêtes fauves et les biches sauvages que de lutter contre plus
puissant que soi. Mais si tu veux tenter le combat, viens ! et tu sauras
combien ma force est supérieure à la tienne, bien que tu
oses me tenir tête !Elle parla ainsi, et saisissant d'une main
les deux mains d'Artémis, de l'autre elle lui arracha le carquois
des épaules, et elle l'en souffleta en riant. Et comme Artérmis
s'agitait çà et là, les flèches rapides se
répandirent de tous côtés. Et Artémis s'envola,
pleurante, comme une colombe qui, loin d'un épervier, se réfugie
sous une roche creuse, car sa destinée n'est point de périr.
Ainsi, pleurante, elle s'enfuit, abandonnant son arc.Alors, le Messager,
tueur d'Argos, dit à Lètô :- Lètô, je
ne combattrai point contre toi. Il est dangereux d'en venir aux mains avec
les épouses de Zeus qui amasse les nuées. Hâte-toi,
et va te vanter parmi les Dieux Immortels de m'avoir dompté par
ta force.Il parla ainsi; et Lètô, ramassant l'arc et les
flèches éparses dans la poussière, et les emportant,
suivit sa fille. Et celle-ci parvint à l'Olympes, à la demeure
d'airain de Zeus. Et, pleurante, elle s'assit sur les genoux de son père,
et son péplos ambroisien frémissait. Et le Père Kro
nide lui demanda, en souriant doucement :- Chère fille, qui d'entre
les Dieux t'a maltraitée ainsi témérairement, comme
si tu avais commis une faute devant tous ?Et Artémis à
la belle couronne lui répondit :- Père, c'est ton épouse,
Hèrè aux bras blancs, qui m'a frappée, elle qui répand
sans cesse la dissension parmi les Immortels.Et tandis qu'ils se parlaient
ainsi, Phoibos Apollôn descendit dans la sainte Ilios, car il craignait
que les Danaens ne renversassent ses hautes murailles avant le jour fatal.
Et les autres Dieux éternels retournèrent dans l'Olympes,
les uns irrités et les autres triomphants; et ils s'assirent auprès
du Père qui amasse les nuées.Mais Akhilleus bouleversait
les Troyens et leurs chevaux aux sabots massifs. De même que la fumée
monte d'une ville qui brûle, jusque dans le large Ouranos; car la
colère des Dieux est sur elle et accable de maux tous ses habitants;
de même Akhilleus accablait les Troyens.Et le vieux Priame, debout
sur une haute tour, reconnut le féroce Akhilleus bouleversant et
chassant devant lui les phalanges Troyen nes qui ne lui résistaient
plus. Et il descendit de la tour en se lamentant, et il dit aux gardes
illustres des portes :- Tenez les portes ouvertes, tant que les peuples
mis en fuite accourront vers la Ville. Certes, voici qu'Aklilleus les a
bouleversés et qu'il approche; mais dès que les phalanges
respireront derrière les murailles, refermez les battants massifs,
car je crains que cet homme désastreux se nie dans nos murs.Il
parla ainsi, et ils ouvrirent les portes en retirant les barrières,
et ils offrirent le salut aux phalanges. Et Apollôn s'élança
au-devant des Troyens pour les secourir. Et ceux-ci, vers les hautes murailles
et la Ville, dévorés de soif et couverts de poussière,
fuyaient. Et, furieux, Akhilleus les poursuivait de sa lance, le cœur toujours
plein de rage et du désir de la gloire.Alors, sans doute, les
fils des Akhaiens eussent pris Troie aux portes élevées,
si Phoibos Apollôn n'eût excité le divin Agènôr,
brave et irréprochable fils d'Antènôr. Et il lui versa
l'audace dans le cœur, et pour le sauver des lourdes mains de la mort,
il se tint auprès, appuyé contre un hêtre et enveloppé
d'un épais brouillard.Mais dès qu'Agènôr eut
reconnu le destructeur de citadelles Akhilleus, il s'arrêta, roulant
mille pensées dans son esprit, et il se dit dans son brave cœur,
en gémissant :- Hélas ! fuirai-je devant le brave Akhilleus,
comme tous ceux-ci dans leur épouvante ? Il me saisira et me tuera
comme un lâche que je serai. Mais si, les laissant se disperser devant
le Pèléide Akhilleus, je fuyais à travers la plaine
d'Ilios jusqu'aux cimes de l'Ida, je m'y cacherais au milieu des taillis
épais; et, le soir, après avoir lavé mes sueurs au
fleuve, je reviendrais à Ilios. Mais pourquoi mon esprit délibère-t-il
ainsi ? Il me verra quand je fuirai à travers la plaine, et, me
poursuivant de ses pieds rapides, il me saisira. Et alors je n'éviterai
plus la mort et les Kères, car il est bien plus fort que tous les
autres hommes. Pourquoi n'irais-je pas à sa rencontre devant la
Ville ? Sans doute son corps est vulnérable à l'airain aigu,
quoique le Kronide Zeus lui donne la victoire.Ayant ainsi parlé,
et son brave cœur l'excitant à combattre, il attendit Akhilleus.
De même qu'une panthère qui, du fond d'une épaisse
forêt, bondit, au-devant du chasseur, et que les aboiements des chiens
ne troublent nin'épouvantent; et qui, blessée d'un trait
ou de l'épée, ou même percée de la lance, ne
recule point avant qu'elle ait déchiré son ennemi ou qu'il
l'ait tuée; de même le fils de l'illustre Antènôr,
le divin Agènôr, ne voulait point reculer avant de combattre
Akhilleus. Et, tendant son bouclier devant lui, et brandissant sa lance,
il s'écria :- Certes, tu as espéré trop tôt,
illustre Akhilleus, que tu renverserais aujourd'hui la ville des braves
Troyens. Insensé ! tu subiras encore bien des maux pour cela. Nous
sommes, dans Ilios, un grand nombre d'hommes courageux qui saurons défendre
nos parents bien-aimés, nos femmes et nos enfants; et c'est ici
que tu subiras ta destinée, bien que tu sois un guerrier terrible
et plein d'audace.Il parla ainsi, et lança sa pique aiguë
d'une main vigoureuse. Et il frappa la jambe d'Akhilleus, au-dessous du
genou. Et l'airain résonna contre l'étain récemment
forgé de la knèmide qui repoussa le coup, car elle était
le présent d'un Dieu. Et le Pèléide se jeta sur le
divin Agènôr. Mais Apollôn lui refusa la victoire, car
il lui enleva l'Anténoride en le couvrant d'un brouillard épais,
et il le retira sain et sauf du combat. Puis il détourna par une
ruse le Pèléide des Troyens, en se tenant devant lui, sous
la forme d'Agènôr. Et il le fuyait, se laissant poursuivre
à travers la plaine fertile et le long du Skamandros tourbillonnant,
et le devançant à peine pour l'égarer. Et, pendant
ce temps, les Troyens épouvantés rentraient en foule dans
Ilios qui s'en emplissait. Et ils ne s'arrêtaient point hors de la
Ville et des murs, pour savoir qui avait péri ou qui fuyait; mais
ils s'engloutissaient ardemment dans Ilios, tous ceux que leurs pieds et
leurs genoux avaient sauvés.Chant 22 :Ainsi les Troyens, chassés
comme des faons, rentraient dans la Ville. Et ils séchaient leur
sueur, et ils buvaient, apaisant leur soif. Et les Akhaiens approchaient
des murs, en lignes serrées et le bouclier aux épaules. Mais
la Moire fatale fit que Hector resta devant Ilios et les portes Skaies.
Et Phoibos Apollôn dit au Pèléide :- Pèléide
aux pieds rapides, toi qui n'es qu'un mortel, pourquoi poursuis-tu un Dieu
immortel ? Ne vois-tu pas que je suis un Dieu ? Mais ta fureur n'a point
de fin. Ne songes-tu donc plus aux Troyens que tu poursuivais, et qui se
sont enfermés dans leur Ville, tandis que tu t'écartais de
ce côté ? Cependant tu ne me tueras point, car je ne suis
pas mortel.Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit, plein
de colère :- Ô Apollôn, le plus funeste de tous les
Dieux, tu m'as aveuglé en m'écartant des murailles ! Sans
doute, de nombreux Troyens auraient encore mordu la terre avant de rentrer
dans Ilios, et tu m'as enlevé une grande gloire. Tu les as sauvés
aisément, ne redoutant point ma vengeance. Mais, certes, je me vengerais
de toi, si je le pouvais !Ayant ainsi parlé, il s'élança
vers la Ville, en méditant de grandes actions, tel qu'un cheval
victorieux qui emporte aisément un char dans la plaine. Ainsi Akhilleus
agitait rapidement ses pieds et ses genoux. Et le vieux Priame l'aperçut
le premier, se ruant à travers la plaine, et resplendissant comme
l'étoile caniculaire dont les rayons éclatent pami les astres
innombrables de la nuit, et qu'on nomme le Chien d'Oriôn. Et c'est
la plus éclatante des étoiles, mais c'est aussi un signe
funeste qui présage une fièvre ardente aux misérables
hommes mortels. Et l'airain resplendissait ainsi autour de la poitrine
d'Akhilleus qui accourait.Et le vieillard se lamentait en se frappant
la tête, et il levait ses mains, et il pleurait, poussant des cris
et suppliant son fils bien-aimé. Et celui-ci était debout
devant les portes, plein du désir de combattre Akhilleus. Et le
vieillard, les mains étendues, lui dit d'une voix lamentable : -
Hector, mon fils bien-aimé, n'attends point cet homme, étant
seul et loin des tiens, de peur que, tué par le Pèléiôn,
tu ne subisses ta destinée, car il est bien plus fort que toi. Ah
! le misérable, que n'est-il aussi cher aux Dieux qu'à moi
! Bientôt les chiens et les oiseaux le dévoreraient étendu
contre terre, et ma douleur affreuse serait apaisée. De combien
de braves enfants ne m'a-t-il point privé, en les tuant, ou en les
vendant aux îles lointaines ! Et je ne vois point, au milieu des
Troyens rentrés dans Ilios, mes deux fils Lykaôn et Polydôros,
qu'aenfantés Laothoè, la plus noble des femmes. S'ils sont
vivants sous les tentes, certes, nous les rachèterons avecde l'or
et de l'airain, car j'en ai beaucoup, et le vieux et illustre Altès
en a beaucoup donné à sa fille; mais s'ilssont morts, leur
mère et moi qui les avons engendrés, nous les pleurerons
jusque dans les demeures d'Aidès !Mais la douleur de nos peuples
sera bien moindre si tu n'es pas dompté par Akhilleus. Mon fils,
rentre à la hâtedans nos murs, pour le salut des Troyens
et des Troyen nes. Ne donne pas une telle gloire au Pèléide,
et ne te prive pas de la douce vie. Aie pitié de moi, malheureux,
qui vis encore, et à qui le Père Zeus réserve une
affreuse destinée aux limites de la vieillesse, ayant vu tous les
maux m'accabler : mes fils tués, mes filles enlevées, mes
foyers renversés, mes petits-enfants écrasés contre
terre et les femmes de mes fils entraînées par les mains inexorables
des Akhaiens ! Et moi-même, le dernier, les chiens mangeurs de chair
crue me déchireront sous mes portiques, après que j'aurai
été frappé de l'airain, ou qu'une lance m'aura arraché
l'âme. Et ces chiens, gardiens de mon seuil et nourris de ma table
dans mes demeures, furieux, et ayant bu tout mon sang, se coucheront sous
mes portiques ! On peut regarder un jeune homme percé de l'airain
aigu et couché mort dans la mêlée, car il est toujours
beau, bien qu'il soit nu; mais une barbe blanche et les choses de la pudeur
déchirées par les chiens, c'est la plus misérable
des destinées pour les misérables mortelsLe vieillard parla
ainsi, et il arrachait ses cheveux blancs; mais il ne fléchissait
point l'âme de Hector. Et voici que sa mère gémissait
et pleurait, et que, découvrant son sein et soulevant d'une main
sa mamelle, elle dit ces paroles lamentables :- Hector, mon fils, respecte
ce sein et prends pitié de moi ! Si jamais je t'ai donné
cette mamelle qui apaisait tes vagissements d'enfant, souviens-t'en, mon
cher fils ! Fuis cet homme, rentre dans nos murs, ne t'arrête point
pour le combattre. Car s'il te tuait, ni moi qui t'ai enfanté, ni
ta femme richement dotée, nous ne te pleurerons sur ton lit funèbre;
mais, loin de nous, auprès des nefs des Argiens, les chiens rapides
te mangeront !Et ils gémissaient ainsi, conjurant leur fils bien-aimé
mais ils ne fléchissaient point l'âme de Hector, qui attendait
1e grand Akhilleus. De même qu'un dragon montagnard nourri d'herbes
vénéneuses, et plein de rage, se tord devant son repaire
avec des yeux horribles, en attendant un homme qui approche; de même
Hector, plein d'un ferme courage, ne reculait point. Et, le bouclier appuyé
contre le relief de la tour, il se disait dans son cœur :- Malheur à
moi si je rentre dans les murailles ! Polydamas m'accablera de reproches,
lui qui me conseillait de ramener les Troyens dans la Ville, cette nuit
fatale où le divin Akhilleus s'est levé. Je ne l'ai point
écouté, et, certes, son conseil était le meilleur.
Et voici que j'ai perdu mon peuple par ma folie. Je crains maintenant les
Troyens et les Troyen nes aux longs péplos. Le plus lâche
pourra dire : Hector, trop confiant dans ses forces, a perdu son peuple
! Ils parleront ainsi. Mieux vaut ne rentrer qu'après avoir tué
Akhilleus, ou bien mourir glorieusement pour Ilios. Si, déposant
mon bouclier bombé et mon casque solide, et appuyant ma lance au
mur, j'allais au-devant du brave Akhilleus ? Si je lui promettais de rendre
aux Atréides Hélène et toutes les richesses qu'Alexandre
a portées à Troie sur ses nefs creuses ? Car c'est là
l'origine de nos querelles. Si j'offrais aux Akhaiens de partager tout
ce que la Ville renferme, ayant fait jurer par serment aux Troyens de ne
rien cacher et de partager tous les trésors que contient la riche
Ilios ? Mais à quoi songe mon esprit ? Je ne supplierai point Akhilleus,
car il n'aurait ni respect ni pitié pour moi, et, désarmé
que je serais, il me tuerait comme une femme. Non ! Il ne s'agit point
maintenant de causer du chêne ou du rocher comme le jeune homme et
la jeune fille qui parlent entre eux; mais or il s'agit de combattre et
de voir à qui l'olympien donnera la victoire.Et il songeait ainsi,
attendant Akhilleus. Et le Pèléide approchait semblable à
l'impétueux guerrier Arès et brandissant de la main droite
la terrible lance Pèlienne. Et l'airain resplendissait, semblable
à l'éclair, ou au feu ardent, ou à Hélios qui
se lève. Mais dès que Hector l'eut vu, la terreur le saisit
et il ne put l'attendre; et, laissant les portes derrière lui, il
s'enfuit épouvanté. Et le Pèléide s'élança
de ses pieds rapides.De même que, sur les montagnes, un épervier,
le plus rapide des oiseaux, poursuit une colombe tremblante qui fuit d'un
vol oblique et qu'il presse avec des cris aigus, désirant l'atteindre
et la saisir; de même Akhilleus se précipitait, et Hector,
tremblant, fuyait devant lui sous les murs des Troyens, en agitant ses
genoux rapides. Et ils passèrent auprès de la colline et
du haut figuier, à travers le chemin et le long des murailles. Et
ils parvinrent près du fleuve au beau cours, là où
jaillissent les deux fontaines du Skamandros tourbillonnant. Et l'une coule,
tiède, et une fumée s'en exhale comme d'un grand feu; et
l'autre filtre, pendant l'été, froide comme la grêle,
ou la neige, ou le dur cristal de l'eau.Et auprès des fontaines,
il y avait deux larges et belles cuves de pierre où les femmes des
Troyens et leurs filles charmantes lavaient leurs robes splendides, au
temps de la paix,- avant l'arrivée des Akhaiens. Et c'est là
qu'ils couraient tous deux, l'un fuyant, et l'autre le poursuivant. Et
c'était un brave qui fuyait, et un plus brave qui le poursuivait
avec ardeur. Et ils ne se disputaient point une victime, ni le dos d'un
bœuf, prix de la course parmi les hommes; mais ils couraient pour la vie
de Hector dompteur de chevaux.De même que deux chevaux rapidement
élancés, dans les jeux funéraires d'un guerrier, pour
atteindre la borne et remporter un prix magnifique, soit un trépied,
soit une femme; de même ils tournèrent trois fois, de leurs
pieds rapides, autour de la ville de Priame. Et tous les Dieux les regardaient.
Et voici que le Père des Dieux et des les hommes parla ainsi :-
Ô malheur ! Certes, je vois un homme qui m'est cher fuir autour des
murailles. Mon cœur s'attriste sur Hector, qui a souvent brûlé
pour moi de nombreuses cuisses de bœuf, sur les cimes du grand Ida ou dans
la citadelle d'Ilios. Le divin Akhilleus le poursuit ardemment, de ses
pieds rapides, autour de la ville de Priame. Allons, délibérez,
ô Dieux immortels. L'arracherons-nous à la mort, ou dompterons-nous
son courage par les mains du Pèléide Akhilleus.Et la déesse
Athéna aux yeux clairs lui répondit :- Ô Père
foudroyant qui amasses les nuées, qu'as-tu dit ? Tu veux arracher
à la mort lugubre cet homme mortel que la destinée a marqué
pour mourir ! Fais-le; mais jamais, nous, les Dieux, nous ne t'approuverons.Et
Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi :-
Rassure-toi, Tritogénéia, chère fille. Je n'ai point
parlé dans une volonté arrêtée, et je veux te
complaire.Va, et agis comme tu le voudras.Il parla ainsi, excitant
Athéna déjà pleine d'ardeur; et elle s'élança
du faîte de l'Olympes.Et, cependant, le rapide Akhilleus pressait
sans relâche Hector, de même qu'un chien presse, sur les montagnes,
le faon d'une biche. Il le poursuit à travers les taillis et les
vallées des bois; et quand il se cache tremblant sous un buisson,
le chien flaire sa trace et le découvre aussitôt. De même
Hector ne pouvait se dérober au rapide Pèléiade. Autant
de fois il voulait regagner les portes Dardaniennes et l'abri des tours
hautes et solides d'où les Troyens pouvaient le secourir de leurs
flèches, autant de fois Akhilleus le poursuivait en le chassant
vers la plaine; mais Hector revenait toujours vers Ilios. De même
que, dans un songe, on poursuit un homme qui fuit, sans qu'on puisse l'atteindre
et qu'il puisse échapper, de même l'un ne pouvait saisir son
ennemi, ni celui-ci lui échapper. Mais comment Hector eût-il
évité plus longtemps les Kères de la mort, si Apollôn,
venant à son aide pour la dernière fois, n'eût versé
la vigueur dans ses genoux rapides ?Et le divin Akhilleus ordonnait à
ses peuples, par un signe de tête, de ne point lancer contre Hector
de flèches mortelles, de peur que quelqu'un le tuât et remportât
cette gloire avant lui. Mais, comme ils revenaient pour la quatrième
fois aux fontaines du Skamandros, le Père Zeus déploya ses
balances d'or, et il y mit deux Kères de la mort violente, l'une
pour Akhilleus et l'autre pour Hector dompteur de chevaux. Et il les éleva
en les tenant par le milieu, et le jour fatal de Hector descendit vers
les demeures d'Aidès, et Phoibos Apollôn l'abandonna, et la
déesse Athéna aux yeux clairs, s'approchant du Pèléide,
lui dit ces paroles ailées j'espère enfin, illustre Akhilleus
cher à Zeus, que nous allons remporter une grande gloire auprès
des nefs Akhaiennes, en tuant Hector insatiable de combats. Il ne peut
plus nous échapper, même quand l'archer Apollôn, faisant
mille efforts pour le sauver, se prosternerait devant le Père Zeus
tempétueux. Arrête-toi, et respire. Je vais persuader le Priamide
de venir à toi et de te combattre.Athéna parla ainsi, et
Akhilleus, plein de joie, s'arrêta, appuyé sur sa lance d'airain.
Et Athéna, le quittant, s'approcha du divin Hector, étant
semblable à Dèiphobos par le corps et par la voix. Et, debout
auprès de lui, elle lui dit ces paroles ailées :- Ô
mon frère, voici que le rapide Akhilleus te presse en te poursuivant
autour de la ville de Priame. Tenons ferme et faisons tête tous deux
à l'ennemi.Et le grand Hector au casque mouvant lui répondit
:- Dèiphobos, certes, tu étais déjà le plus
cher de mes frères, de tous ceux que Hékabè et Priame
ont engendrés; mais je dois t'honorer bien plus dans mon cœur, aujourd'hui
que, pour me secourir, tu es sorti de nos murailles, où tous les
autres restent enfermés.Et la déesse Athéna aux
yeux clairs lui répondit :- Ô mon frère, notre père
et notre mère vénérable m'ont supplié à
genoux, et tous mes compagnons aussi, de rester dans les murs, car tous
sont épouvantés; mais mon âme était en proie
à une amère douleur. Maintenant, combattons bravement, et
ne laissons point nos lances en repos, et voyons si Akhilleus, nous ayant
tués, emportera nos dépouilles sanglantes vers les nefs creuses,
ou s'il sera dompté par ta lance.Athéna parla ainsi avec
ruse et elle le précéda. Et dès qu'ils se furent rencontrés,
le grand Hector au casque mouvant parla ainsi le premier :- Je ne te
fuirai pas plus longtemps, fils de Pèleus. Je t'ai fui trois fois
autour de la grande ville de Priame et je n'ai point osé attendre
ton attaque; mais voici que mon cœur me pousse à te tenir tête.
Je tuerai ou je serai tué. Mais attestons les Dieux, et qu'ils soient
les fidèles témoins et les gardiens de nos pactes. Je ne
t'outragerai point cruellement, si Zeus me donne la victoire et si je t'arrache
l'âme; mais, Akhilleus, après t'avoir dépouillé
de tes belles armes, je rendrai ton cadavre aux Akhaiens. Fais de même,
et promets-le.Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un œil sombre,
lui répondit :- Hector, le plus exécrable des hommes, ne
me parle point de pactes. De même qu'il n'y a point d'alliances entre
les lions et les hommes, et que les loups et les agneaux, loin de s'accorder,
se haïssent toujours; de même il m'est impossible de ne pas
te haïr, et il n'y aura point de pactes entre nous avant qu'un des
deux ne tombe, rassasiant de son sang le terrible guerrier Arès.
Rappelle tout ton courage. C'est maintenant que tu vas avoir besoin de
toute ton adresse et de toute ta vigueur, car tu n'as plus de refuge, et
voici que Pallas Athéna va te dompter par ma lance, et que tu expieras
en une fois les maux de mes compagnons que tu as tués dans ta fureur
!Il parla ainsi, et, brandissant sa longue pique, il la lança;
mais l'illustre Hector la vit et l'évita; et la pique d'airain,
passant au-dessus de lui, s'enfonça en terre. Et Pallas Athéna,
l'ayant arrachée, la rendit à Akhilleus, sans que le prince
des peuples, Hector, s'en aperçût. Et le Priamide dit au brave
Pèléide :- Tu m'as manqué, ô Akhilleus semblable
aux Dieux Zeus ne t'avait point enseigné ma destinée, comme
tu le disais; mais ce n'étaient que des paroles vaines et rusées,
afin de m'effrayer et de me faire oublier ma force et mon courage. Ce ne
sera point dans le dos que tu me perceras de ta lance, car je cours droit
à toi. Frappe donc ma poitrine, si un Dieu te l'accorde, et tente
maintenant d'éviter ma lance d'airain. Plût aux Dieux que
tu la reçusses tout entière dans le corps ! La guerre serait
plus facile aux Troyens si je te tuais, car tu es leur pire fléau.Il
parla ainsi en brandissant sa longue pique, et il la lança; et elle
frappa, sans dévier, le milieu du bouclier du Pèléide;
mais le bouclier la repoussa au loin. Et Hector, irrité qu'un trait
inutile se fût échappé de sa main, resta plein de trouble,
car il n'avait que cette lance. Et il appela à grands cris Dèiphobos
au bouclier brillant, et il lui demanda une autre lance; mais, Dèiphobos
ayant disparu, Hector, dans son esprit, connut sa destinée, et il
dit :- Malheur à moi ! voici que les Dieux m'appellent à
la mort. Je croyais que le héros Dèiphobos était auprès
de moi; mais il est dans nos murs. C'est Athéna qui m'a trompé.
La mauvaise mort est proche; la voilà, plus de refuge. Ceci plaisait
dès longtemps à Zeus et au fils de Zeus, Apollôn, qui
tous deux cependant m'étaient bienveillants. Et voici que la Moire
va me saisir ! Mais, certes, je ne mourrai ni lâchement, ni sans
gloire, et j'accomplirai une grande action qu'apprendront les hommes futurs.Il
parla ainsi, et, tirant l'épée aiguë qui pendait, grande
et lourde, sur son flanc, il se jeta sur Akhilleus, semblable à
l'aigle qui, planant dans les hauteurs, descend dans la plaine à
travers les nuées obscures, afin d'enlever la faible brebis ou le
lièvre timide. Ainsi se ruait Hector, en brandissant l'épée
aiguë. Et Akhilleus, emplissant son cœur d'une rage féroce,
se rua aussi sur le Priamide. Et il portait son beau bouclier devant sa
poitrine, et il secouait son casque éclatants aux quatre cônes
et aux splendides crinières d'or mouvantes que Hèphaistos
avait fixées au sommet. Connne Hespéros, la plus belle des
étoiles Ouraniennes, se lève au milieu des astres de la nuit,
ainsi resplendissait l'éclair de la pointe d'airain que le Pèléide
brandissait, pour la perte de Hector, cherchant sur son beau corps la place
où il frapperait. Les belles armes d'airain que le Priamide avait
arrachées au cadavre de Patroklos le couvraient en entier, sauf
à la jointure du cou et de l'épaule, là où
la fuite de l'âme est la plus prompte. C'est là que le divin
Akhilleus enfonça sa lance, dont la pointe traversa le cou de Hector;
mais la lourde lance d'airain ne. trancha point le gosier, et il pouvait
encore parler. Il tomba dans la poussière, et le divin Akhilleus
se glorifia ainsi :- Hector, tu pensais peut-être, après
avoir tué Patroklos, n'avoir plus rien à craindre ? Tu ne
songeais point à moi qui étais absent. Insensé ! un
vengeur plus fort lui restait sur les nefs creuses, et c'était moi
qui ai rompu tes genoux ! Va ! les chiens et les oiseaux te déchireront
honteusement, et les Akhaiens enseveliront Patroklos !Et Hector au casque
mouvant lui répondit, parlant à peine :- Je te supplie
par ton âme, par tes genoux, par tes parents, ne laisse pas les chiens
me déchirer auprès des nefs Akhaiennes. Accepte l'or et l'airain
que te donneront mon père et ma mère vénérable.
Renvoie mon corps dans mes demeures, afin que les Troyens et les Troyen
nes me déposent avec honneur sur le bûcher.Et Akhilleus
aux pieds rapides, le regardant d'un œil sombre, lui dit :- Chien ! ne
me supplie ni par mes genoux, ni par mes parents. Plût aux Dieux
que j'eusse la force de manger ta chair crue, pour le mal que tu m'as fait
! Rien ne sauvera ta tête des chiens, quand même on m'apporterait
dix et vingt fois ton prix, et nulle autres présents; quand même
le Dardanide Priame voudrait te racheter ton poids d'or ! Jamais la mère
vénérable qui t'a enfanté ne te pleurera couché
sur un lit funèbre. Les chiens et les oiseaux te déchireront
tout entier !Et Hector au casque mouvant lui répondit en mourant
- Certes, je prévoyais, te connaissant bien, que je ne te fléchirais
point, car ton cœur est de fer. Souviens-toi que les Dieux me vengeront
le jour où Pâris et Phoibos Apollôn te tueront, malgré
ton courage, devant les portes Skaies.Et la mort l'ayant interrompu,
son âme s'envola de son corps chez Aidés, pleurant sa destinée
mauvaise, sa vigueur et sa jeunesse.Et Akhilleus dit à son cadavre
:- Meurs ! Je subirai ma destinée quand Zeus et les autres Dieux
le voudront.Ayant ainsi parlé, il arracha sa lance d'airain du
cadavre, et, la posant à l'écart, il dépouilla les
épaules du Priarnide de ses armes sanglantes. Et les fils des Akhaiens
accoururent, et ils admiraient la grandeur et la beauté de Hector;
et chacun le blessait de nouveau, et ils disaient en se regardant :-
Certes, Hector est maintenant plus aisé à manier que le jour
où il incendiait les nefs.Ils parlaient ainsi, et chacun le frappait.
Mais aussitôt que le divin Akhilleus aux pieds rapides eut dépouillé
le Priamide de ses armes, debout au milieu des Akhaiens, il leur dit ces
paroles ailées :- Ô amis, princes et chefs des Argiens,
puisque les Dieux m'ont donné de tuer ce guerrier qui nous a accablés
de plus de maux que tous les autres à la fois, allons assiéger
la ville, et sachons quelle est la pensée des Troyens : s'ils veulent,
le Priamide étant mort, abandonner la citadelle, ou y rester, bien
qu'ils aient perdu Hector. Mais à quoi songe mon esprit ? Il gît
auprès des nefs, mort, non pleuré, non enseveli, Patroklos,
que je n'oublierai jamais tant que je vivrai, et que mes genoux remueront
! Même quand les morts oublieraient chez Aidés, moi je me
souviendrai de mon cher compagnon. Et maintenant, ô fils des Akhaiens,
chantez les Paians et retournons aux nefs en entraînant ce cadavre.
Nous avons remporté une grande gloire, nous avons tué le
divin Hector, à qui les Troyens adressaient des vœux, dans leur
ville, comme à un Dieu.Il parla ainsi, et il outragea indignement
le divin Hector. Il lui perça les tendons des deux pieds, entre
le talon et la cheville, et il y passa des courroies. Et il l'attacha derrière
le char, laissant traîner la tête. Puis, déposant les
armes illustres dans le char, il y monta lui-même, et il fouetta
les chevaux, qui s'élancèrent avec ardeur. Et le Priainide
Hector était ainsi traîné dans un tourbillon de poussière,
et ses cheveux noirs en étaient souillés, et sa tête
était ensevelie dans la poussière, cette tête autrefois
si belle que Zeus livrait maintenant à l'ennemi, pour être
outragée sur la terre de la patrie.Ainsi toute la tête de
Hector était souillée de poussière. Et sa mère,
arrachant ses cheveux et déchirant son beau voile, gémissait
en voyant de loin son fils. Et son père pleurait misérablement,
et les peuples aussi hurlaient et pleuraient par la Ville. On eût
dit que la haute Ilios croulait tout entière dans le feu. Et les
peuples retenaient à grand'peine lé vieux Priame désespéré
qui voulait sortir des portes Dardaniennes. Et, se prosternant devant eux,
il les suppliait, les nommant par leurs noms- Mes amis, laissez-moi sortir
seul de la Ville, afin que j'aille aux nefs des Akhaiens. Je supplierai
cet homme impie qui accomplit d'horribles actions. Il respectera peut-être
mon âge, il aura peut-être pitié de ma vieillesse; car
son père aussi est vieux, Pèleus, qui l'a engendré
et nourri pour la ruine des Troyens, et surtout pour m'accabler de maux.
Que de fils florissants il m'a tués ! Et je gémis moins sur
eux tous ensemble que sur le seul Hector, dont le regret douloureux me
fera descendre aux demeures d'Aidès. Plût aux Dieux qu'il
fût mort dans nos bras ! Au moins, sur son cadavre, nous nous serions
rassasiés de larmes et de sanglots, la mère malheureuse qui
l'a enfanté et moi !Il parla ainsi en pleurant. Et tous les citoyens
pleuraient. Et, parmi les Troyen nes, Hékabè commença
le deuil sans fin :- Mon enfant ! Pourquoi suis-je encore vivante, malheureuse,
puisque tu es mort ? Toi qui, les nuits et les jours, étais ma gloire
dans Ilios, et l'unique salut des Troyens et des Troyen nes, qui, dans
la Ville, te recevaient comme un Dieu ! Certes, tu faisais toute leur gloire,
quand tu vivais; mais voici que la Moire et la mort t'ont saisi !Elle
parla ainsi en pleurant. Et la femme de Hector ne savait rien encore, aucun
messager ne lui ayant annoncé que son époux était
resté hors des portes. Et, dans sa haute demeure fermée,
elle tissait une toile double, splendide et ornée de fleurs variées.
Et elle ordonnait aux servantes à la belle chevelure de préparer,
dans la demeure, et de mettre un grand trépied sur le feu, afin
qu'un bain chaud fût prêt pour Hector à son retour du
combat. L'insensée ignorait qu'Athéna aux yeux clairs avait
tué Hector par les mains d'Akhilleus, loin de tous les bains. Mais
elle entendit des lamentations et des hurlements sur la tour. Et ses membres
tremblèrent, et la navette lui tomba des mains, et elle dit aux
servantes à la belle chevelure :- Venez. Que deux d'entre vous
me suivent, afin que je voie ce qui nous arrive, car j'ai entendu la voix
de la vénérable mère de Hector. Mon cœur bondit dans
ma poitrine, et mes genoux défaillent. Peut-être quelque malheur
menace-t-il les fils de Priame. Plaise aux Dieux que mes paroles soient
vaines ! mais je crains que le divin Akhilleus, ayant écarté
le brave Hector de la Ville, le poursuive dans la plaine et dompte son
courage. Car mon époux ne reste point dans la foule des guerriers,
et il combat en tête de tous, ne le cédant à aucun.Elle
parla ainsi et sortit de sa demeure, semblable à une bakkhante et
le cœur palpitant, et les servantes la suivaient. Arrivée sur la
tour, au milieu de la foule des hommes, elle s'arrêta, regardant
du haut des murailles, et reconnut Hector traîné devant la
Ville. Et les chevaux rapides le traînaient indignement vers les
nefs creuses des Akhaiens. Alors, une nuit noire couvrit ses yeux, et elle
tomba à la renverse, inanimée. Et tous les riches ornements
se détachèrent de sa tête, la bandelette, le nœud,
le réseau, et le voile que lui avait donné Aphrodite d'or
le jour où Hector au casque mouvant l'avait emmenée de la
demeure d'Êétiôn, après lui avoir donné
une grande dot. Et les sœurs et les belles-sœurs de Hector l'entouraient
et la soutenaient dans leurs bras, tandis qu'elle respirait à peine.
Et quand elle eut recouvré l'esprit, elle dit, gémissant
au milieu des Troyen nes :- Hector ! ô malheureuse que je suis
! Nous sommes nés pour une même destinée : toi, dans
Troie et dans la demeure de Priame; moi, dans Thèbè, sous
le mont Plakos couvert de forêts, dans la demeure d'Êétiôn,
qui m'éleva toute petite, père malheureux d'une malheureuse.
Plût aux Dieux qu'il ne m'eût point engendrée ! Maintenant
tu descends vers les demeures d'Aidès, dans la terre creuse, et
tu me laisses, dans notre demeure, veuve et accablée de deuil. Et
ce petit enfant que nous avons engendré tous deux, malheureux que
nous sommes ! tu ne le protégeras pas, Hector, puisque tu es mort,
et lui ne te servira point de soutien. Même s'il échappait
à cette guerre lamentable des Akhaiens, il ne peut s'attendre qu'au
travail et à la douleur, car ils lui enlèveront ses biens.
Le jour qui fait un enfant orphelin lui ôte aussi tous ses jeunes
amis. Il est triste au milieu de tous, et ses joues sont toujours baignées
de larmes. Indigent, il s'approche des compagnons de son père, prenant
l'un par le manteau et l'autre par la tunique. Si l'un d'entre eux, dans
sa pitié, lui offre une petite coupe, elle mouille ses lèvres
sans rafraîchir son palais. Le jeune homme, assis entre son père
et sa mère, le repousse de la table du festin, et, le frappant de
ses mains, lui dit des paroles injurieuses : Va-t'en ! ton père
n'est pas des nôtres ! Et l'enfant revient en pleurant auprès
de sa mère veuve. Astyanax, qui autrefois mangeait la mœlle et la
graisse des brebis sur les genoux de son père; qui, lorsque le sommeil
le prenait et qu'il cessait de jouer, dormait dans un doux lit, aux bras
de sa nourrice, et le cœur rassasié de délices; maintenant
Astyanax, que les Troyens nommaient ainsi, car Hector défendait
seul leurs hautes murailles, subira mille maux, étant privé
de son père bien-aimé. Et voici, Hector, que les vers rampants
te mangeront auprès des nefs éperonnées, loin de tes
parents, après que les chiens se seront rassasiés de ta chair.
Tu possédais, dans tes demeures, de beaux et doux vêtements,
œuvre des femmes; mais je les brûlerai tous dans le feu ardent, car
ils ne te serviront pas et tu ne seras pas enseveli avec eux. Qu'ils soient
donc brûlés en ton honneur au milieu des Troyens et des Troyen
nes !Elle parla ainsi en pleurant, et toutes les femmes se lamentaient
comme elle.Chant 23 :Et tandis qu'ils gémissaient ainsi par
la Ville, les Akhaiens arrivèrent aux nefs et au Hellespontos. Et
ils se dispersèrent, et chacun rentra dans sa nef. Mais Akhilleus
ne permit point aux Myrmidones de se séparer, et il dit à
ses braves compagnons :- Myrmidones aux chevaux rapides, mes chers compagnons,
ne détachons point des chars nos chevaux aux sabots massifs; mais,
avec nos chevaux et nos chars, pleurons Patroklos, car tel est l'honneur
dû aux morts. Après nous être rassasiés de deuil,
nous délierons nos chevaux, et, tous, nous prendrons notre repas
ici.Il parla ainsi, et ils se lamentaient, et Akhilleus le premier. Et,
en gémissant, ils poussèrent trois fois les chevaux aux belles
crinières autour du cadavre; et Thétis augmentait leur désir
de pleurer. Et, dans le regret du héros Patroklos, les larmes baignaient
les armes et arrosaient le sable. Au milieu d'eux, le Pèléide
commença le deuil lamentable, en posant ses mains tueuses d'homme
sur la poitrine de son ami :- Sois content de moi, ô Patroklos,
dans les demeures d'Aidès. Tout ce que je t'ai promis, je l'accomplirai.
Hector, jeté aux chiens, sera déchiré par eux; et,
pour te venger, je tuerai devant ton bûcher douze nobles fils des
Troyens.Il parla ainsi, et il outragea indignement le divin Hector en
le couchant dans la poussière devant le lit du Ménoitiade.
Puis, les Myrmidones quittèrent leurs splendides armes d'airain,
dételèrent leurs chevaux hennissants et s'assirent en foule
autour de la nef du rapide Aiakide, qui leur offrit le repas funèbre.
Et beaucoup de bœufs blancs mugissaient sous le fer, tandis qu'on les égorgeait
ainsi qu'un grand nombre de brebis et de chèvres bêlantes.
Et beaucoup de porcs gras cuisaient devant la flamme du feu. Et le sang
coulait abondamment autour du cadavre. Et les princes Akhaiens conduisirent
le prince Pèléiôn aux pieds rapides vers le divin Agamemnôn,
mais non sans peine, car le regret de son compagnon emplissait son cœur.Et
quand ils furent arrivés à la tente d'Agamemnôn, celui-ci
ordonna aux hérauts de poser un grand trépied sur le feu,
afin que le Pèléide, s'il y consentait, lavât le sang
qui le souillait. Mais il s'y refusa toujours et jura un grand serment
:- Non ! par Zeus, le plus haut et le meilleur des Dieux, je ne purifierai
point ma tête que je n'aie mis Patroklos sur le bûcher, élevé
son tombeau et coupé ma chevelure. Jamais, tant que je vivrai, une
telle douleur ne m'accablera plus. Mais achevons ce repas odieux. Roi des
hommes, Agamemnôn, commande qu'on apporte, dès le matin, le
bois du bûcher, et qu'on l'apprête, car il est juste d'honorer
ainsi Patroklos, qui subit les noires ténèbres. Et le feu
infatigable le consumera promptement à tous les yeux, et les peuples
retourneront aux travaux de la guerre.Il parla ainsi, et les princes,
l'ayant entendu, lui obéirent. Et tous, préparant le repas,
mangèrent; et aucun ne se plaignit d'une part inégale. Puis,
ils se retirèrent sous les tentes pour y dormir.Mais le Pèléide
était couché, gémissant, sur le rivage de la mer aux
bruits sans nombre, au milieu des Myrmidones, en un lieu où les
flots blanchissaient le bord. Et le doux sommeil, lui versant l'oubli de
ses peines, l'enveloppa, car il avait fatigué ses beaux membres
en poursuivant Hector autour de la haute Ilios. Et l'âme du malheureux
Patroklos lui apparut, avec la grande taille, les beaux yeux, la voix et
jusqu'aux vêtements du héros. Elle s'arrêta sur la tête
d'Akhilleus et lui dit :- Tu dors, et tu m'oublies, Akhilleus. Vivant,
tu ne me négligeais point, et, mort, tu m'oublies. Ensevelis-moi,
afin que je passe promptement les portes d'Aidès. Les âmes,
ombres des morts, me chassent et ne me laissent point me mêler à
elles au-delà du fleuve; et je vais, errant en vain autour des larges
portes de la demeure d'Aidès. Donne-moi la main; je t'en supplie
en pleurant, car je ne reviendrai plus du Hadès, quand vous m'aurez
livré au bûcher. Jamais plus, vivants tous deux, nous ne nous
confierons l'un à l'autre, assis loin de nos compagnons, car la
Kèr odieuse qui m'était échue dès ma naissance
m'a enfin saisi. Ta Moire fatale, ô Akhilleus égal aux Dieux,
est aussi de mourir sous les murs des Troyens magnanimes ! Mais je te demande
ceci, et puisses-tu me l'accorder : Akhilleus, que mes ossements ne soient
point séparés des tiens, mais qu'ils soient unis comme nous
l'avons été dans tes demeures. Quand Ménoitios m'y
conduisit tout enfant, d'Opoèn, parce que j'avais tué déplorablement,
dans ma colère, le fils d'Amphidamas, en jouant aux dés,
le cavalier Pèleus me reçut dans ses demeures, m'y éleva
avec tendresse et me nomma ton compagnon. Qu'une seule urne reçoive
donc nos cendres, cette urne d'or que t'a donnée ta mère
vénérable.Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit
:- Pourquoi es-tu venu, ô tête chère ! et pourquoi
me commander ces choses ? Je t'obéirai, et les accomplirai promptement.
Mais reste, que je t'embrasse un moment, au moins ! Adoucissons notre amère
douleur.Il parla ainsi, et il étendit ses mains affectueuses;
mais il ne saisit rien, et l'âme rentra en terre comme une fumée,
avec un âpre murmure. Et Akhilleus se réveilla stupéfait
et, frappant ses mains, il dit ces paroles lugubres :- Ô Dieux
! l'âme existe encore dans le Hadès, mais comme une vaine
image, et sans corps. L'âme du malheureux Patroklos m'est apparue
cette nuit, pleurant et se lamentant, et semblable à lui-même;
et elle m'a ordonné d'accomplir ses vœux.Il parla ainsi, et il
excita la douleur de tous les Myrmidones; et Eôs aux doigts couleur
de rose les trouva gémissant autour du cadavre.Mais le roi Agamemnôn
pressa les hommes et les mulets de sortir des tentes et d'amener le bois.
Et un brave guerrier les commandait, Mèrionès, compagnon
du courageux Idoméneus. Et ils allaient, avec les haches qui tranchent
le bois, et les cordes bien tressées, et les mulets marchaient devant
eux. Et, franchissant les pentes, et les rudes montées et les précipices,
ils arrivèrent aux sommets de l'Ida où abondent les sources.
Et, aussitôt, de leurs haches pesantes, ils abattirent les chênes
feuillus qui tombaient à grand bruit. Et les Akhaiens y attelaient
les mulets qui dévoraient la terre de leurs pieds, se hâtant
d'emporter vers le camp leur charge à travers les broussailles épaisses.
Et les Akhaiens traînaient aussi les troncs feuillus, ainsi que,
le commandait Mèrionès, le compagnon d'Idoméneus qui
aime les braves. Et ils déposèrent le bois sur le rivage,
là où Akhilleus avait marqué le grand tombeau de Patroklos
et le sien.Puis, ayant amassé un immense monceau, ils s'assirent,
attendant. Et Akhilleus ordonna aux braves Myrmidones de se couvrir de
leurs armes et de monter sur leurs chars. Et ils se hâtaient de s'armer
et de monter sur leurs chars, guerriers et conducteurs. Et, derrière
les cavaliers, s'avançaient des nuées d'hommes de pied; et,
au milieu d'eux, Patroklos était porté par ses compagnons,
qui couvraient son cadavre de leurs cheveux qu'ils arrachaient. Et, triste,
le divin Akhilleus soutenait la tête de son irréprochable
compagnon qu'il allait envoyer dans le Hadès.Et quand ils furent
arrivés au lieu marqué par Akhilleus, ils déposèrent
le corps et bâtirent le bûcher. Et le divin Akhilleus aux pieds
rapides eut une autre pensée. Et il coupa, à l'écart,
sa chevelure blonde qu'il avait laissée croître pour le fleuve
Sperkhios; et, gémissant, il dit, les yeux sur la mer sombre :-
Sperkhios ! c'est en vain que mon père Pèleus te promit qu'à
mon retour dans la chère terre de la patrie je couperais ma chevelure,
et que je te sacrifierais de saintes hécatombes et cinquante béliers,
à ta source, là où sont ton temple et ton autel parfumé.
Le vieillard te fit ce vœu; mais tu n'as point exaucé son désir,
car je ne reverrai plus la chère terre de la patrie. C'est au héros
Patroklos que j'offre ma chevelure pour qu'il l'emporte.Ayant ainsi parlé,
il déposa sa chevelure entre les mains de son cher compagnon, augmentant
ainsi la douleur de tous, et la lumière de Hélios fût
tombée tandis qu'ils pleuraient encore, si Akhilleus, s'approchant
d'Agamemnôn, ne lui eût dit :- Atréide, à qui
tout le peuple Akhaien obéit, plus tard il pourra se rassasier de
larmes. Commande-lui de s'éloigner du bûcher et de préparer
son repas. Nous, les chefs, qui avons un plus grand souci de Patroklos,
restons seuls.Et le Roi des hommes, Agamemnôn , l'ayant entendu,
renvoya aussitôt le peuple vers les nefs égales; et les ensevelisseurs,
restant seuls, amassèrent le bois. Et ils firent le bûcher
de cent pieds sur toutes ses faces, et, sur son faîte, ils déposèrent,
pleins de tristesse, le cadavre de Patroklos. Puis, ils égorgèrent
et écorchèrent devant le bûcher une foule de brebis
grasses et de bœufs aux pieds flexibles. Et le magnanime Akhilleus, couvrant
tout le cadavre de leur graisse, de la tête aux pieds, entassa tout
autour leurs chairs écorchées. Et, s'inclinant sur le lit
funèbre, il y plaça des amphores de miel et d'huile. Puis,
il jeta sur le bûcher quatre chevaux aux beaux cous. Neuf chiens
familiers mangeaient autour de sa table. Il en tua deux qu'il jeta dans
le bûcher. Puis, accomplissant une mauvaise pensée, il égorgea
douze nobles enfants des Troyens magnanimes. Puis, il mit le feu au bûcher,
afin qu'il fût consumé, et il gémit, appelant son cher
compagnon :- Sois content de moi, ô Patroklos ! dans le Hadès,
car j'ai accompli tout ce que je t'ai promis. Le feu consume avec toi douze
nobles enfants des magnanimes Troyens. Pour le Priamide Hector, je ne le
livrerai point au feu, mais aux chiens.Il parla ainsi dans sa colère;
mais les chiens ne devaient point déchirer Hector, car, jour et
nuit, la fille de Zeus, Aphrodite, les chassait au loin, oignant le corps
d'une huile ambroisienne, afin que le Pèléide ne le déchirât
point en le traînant. Et Phoibos Apollôn enveloppait d'une
nuée Ouranienne le lieu où était couché le
cadavre, de peur que la force de Hélios n'en desséchât
les nerfs et les chairs.Mais le bûcher de Patroklos ne brûlait
point. Alors le divin Akhilleus aux pieds rapides pria à l'écart
les deux Vents Boréas et Zéphyros, leur promettant de riches
sacrifices. Et, faisant des libations avec une coupe d'or, il les supplia
de venir, afin de consumer promptement le cadavre, en enflammant le bûcher.
Et la rapide Iris entendit ses prières et s'envola en messagère
auprès des Vents. Et, rassemblés en foule dans la demeure
du violent Zéphyros, ils célébraient un festin. Et
la rapide Iris survint et s'arrêta sur le seuil de pierre. Et, dès
qu'ils l'eurent vue de leurs yeux, tous se levèrent, et chacun l'appela
près de lui. Mais elle ne voulut point s'asseoir et leur dit :-
Ce n'est pas le temps de m'asseoir. Je retourne aux bouches de l'Okéanos,
dans la terre des Aithiopiens, là où ils sacrifient des hécatombes
aux Immortels, et j'en ai ma part. Mais Akhilleus appelle Boréas
et le sonore Zéphyros. Il les supplie de venir, leur promettant
de riches sacrifices s'ils excitent le feu à consumer le bûcher
sur lequel gît Patroklos que pleurent tous les Akhaiens.Elle parla
ainsi et s'envola. Et les deux Vents se ruèrent avec un bruit immense,
chassant devant eux les nuées tumultueuses. Et ils traversèrent
la mer, et l'eau se souleva sous leur souffle violent; et ils arrivèrent
devant la riche Troie et se jetèrent sur le feu; et toute la nuit,
soufflant horriblement, ils irritèrent les flammes du bûcher;
et, toute la nuit, le rapide Akhilleus, puisant le vin à pleine
coupe d'un kratère d'or, et le répandant, arrosa la terre,
appelant l'âme du malheureux Patroklos. Comme un père qui
se lamente, en brûlant les ossements de son jeune fils dont la mort
accable ses malheureux parents de tristesse; de même Akhilleus gémissait
en brûlant les ossements de son compagnon, se roulant devant le bûcher,
et se lamentant.Et quand l'étoile du matin reparut, messagère
de lumière; et, après elle, quand Eôs au péplos
couleur de safran se répandit sur la mer, alors le bûcher
s'apaisa et la flamme s'éteignit, et les Vents partirent, s'en retournant
dans leur demeure, à travers la mer Thrèkienne, dont les
flots soulevés grondaient. Et le Pèléide, quittant
le bûcher, se coucha accablé de fatigue, et le doux sommeil
le saisit. Mais bientôt le bruit et le tumulte de ceux qui se rassemblaient
autour de l'Atréiôn le réveillèrent. Et il se
leva, et leur dit :- Atréides, et vous, princes des Akhaiens,
éteignez avec du vin noir toutes les parties du bûcher que
le feu a brûlées, et nous recueillerons les os de Patroklos
Ménoitiade. Ils sont faciles à reconnaître, car le
cadavre était au milieu du bûcher, et, loin de lui tout autour,
brûlaient confusément les chevaux et les hommes. Déposons
dans une urne d'or ces os recouverts d'une double graisse, jusqu'à
ce que je descende moi-même dans le Hadès. Je ne demande point
maintenant un grand sépulcre. Que celui-ci soit simple. Mais vous,
Akhaiens, qui survivrez sur vos nefs bien construites, vous nous élèverez,
après ma mort, un vaste et grand tombeau.Il parla ainsi, et ils
obéirent au rapide Pèléiôn. Et ils éteignirent
d'abord avec du vin noir toutes les parties du bûcher que le feu
avait brûlées; et la cendre épaisse tomba. Puis, en
pleurant, ils déposèrent dans une urne d'or, couverts d'une
double graisse, les os blancs de leur compagnon plein de douceur, et ils
mirent, sous la tente du Pèléide, cette urne enveloppée
d'un voile léger. Puis, marquant la place du tombeau, ils en creusèrent
les fondements autour du bûcher, et ils mirent la terre en monceau,
et ils partirent, ayant élevé le tombeau.Mais Akhilleus
retint le peuple en ce lieu, et le fit asseoir en un cercle immense, et
il fit apporter des nefs les prix : des vases, des trépieds, des
chevaux, des mulets, des bœufs aux fortes têtes, des femmes aux belles
ceintures, et du fer brillant. Et, d'abord, il offrit des prix illustres
aux cavaliers rapides : une femme irréprochable, habile aux travaux,
et un trépied à anse, contenant vingt-deux mesures, pour
le premier vainqueur; pour le second, une jument de six ans, indomptée
et pleine d'un mulet; pour le troisième, un vase tout neuf, beau,
blanc, et contenant quatre mesures; pour le quatrième, deux talents
d'or; et pour le cinquième, une urne neuve à deux anses.
Et le Pèléide se leva et dit aux Argiens :- Atréides,
et vous, très braves Akhaiens, voici, dans l'enceinte, les prix
offerts aux cavaliers. Si les Akhaiens luttaient aujourd'hui pour un autre
mort, certes, j'emporterais ces prix dans mes tentes, car vous savez que
mes chevaux l'emportent sur tous, étant immortels. Poséidon
les donna à mon père Pèleus qui me les a donnés.
Mais ni moi, ni mes chevaux aux sabots massifs nous ne combattrons. Ils
ont perdu l'irréprochable vigueur de leur doux conducteur qui baignait
leurs crinières d'huile liquide, après les avoir lavées
dans une eau pure; et maintenant ils pleurent, les crinières pendantes,
et ils restent immobiles et pleins de tristesse. Mais vous qui, parmi tous
les Akhaiens, vous confiez en vos chevaux et en vos chars solides, descendez
dans l'enceinte.Le Pèléide parla ainsi, et de rapides cavaliers
se levèrent. Et, le premier, se leva le roi des hommes, Eumèlos,
le fils bien-aimé d'Admètès, très habile à
mener un char. Et après lui, se leva le brave Diomèdès
Tydéide, conduisant sous le joug les chevaux de Trôos qu'il
avait enlevés autrefois à Ainéias, quand celui-ci
fut sauvé par Apollôn. Et, après Diomèdès,
se leva le blond Ménélas Atréide, aimé de Zeus.
Et il conduisait sous le joug deux chevaux rapides : Aithè, jument
d'Agamemnôn, et Podargos, qui lui appartenait. Et l'Ankhisiade Ekhépôlos
avait donné Aithè à Agamemnôn, afin de ne point
le suivre vers la haute Ilios. Et il était resté, vivant
dans les délices, car Zeus lui avait donné de grandes richesses,
et il habitait la grande Sikiôn. Et Ménélas la conduisait
sous le joug, pleine d'ardeur. Et, après l'Atréide, se leva,
conduisant deux beaux chevaux, Antilokhos, l'illustre fils du magnanime
roi Nestôr Nèlèiade. Et les chevaux rapides qui traînaient
son char étaient Pyliens. Et le père, debout auprès
de son fils, donnait des conseils excellents au jeune homme déjà
plein de prudence :- Antilokhos, certes, Zeus et Poséidon, t'ayant
aimé tout jeune, t'ont enseigné à mener un char; c'est
pourquoi on ne peut t'instruire davantage. Tu sais tourner habilement la
borne, mais tes chevaux sont lourds, et je crains un malheur. Les autres
ne te sont pas supérieurs en science, mais leurs chevaux sont plus
rapides. Allons, ami, réfléchis à tout, afin que les
prix ne t'échappent pas. Le bûcheron vaut mieux par l'adresse
que par la force. C'est par son art que le pilote dirige sur la noire mer
une nef rapide, battue par les vents; et le conducteur de chars l'emporte
par son habileté sur le conducteur de chars. Celui qui s'abandonne
à ses chevaux et à son char vagabonde follement çà
et là, et ses chevaux s'emportent dans le stade, et ii ne peut les
retenir. Mais celui qui sait les choses utiles, quand il conduit des chevaux
lourds, regardant toujours la borne, l'effleure en la tournant. Et il ne
lâche point tout d'abord les rênes en cuir de bœuf, mais, les
tenant d'une main ferme, il observe celui qui le précède.
Je vais te montrer la borne. On la reconnaît aisément. Là
s'élève un tronc desséché, d'une aune environ
hors de terre et que la pluie ne peut nourrir. C'est le tronc d'un chêne
ou d'un pin. Devant lui sont deux pierres blanches, posées de l'un
et l'autre côté, au détour du chemin, et, en deçà
comme au-delà, s'étend l'hippodrome aplani. C'est le tombeau
d'un homme mort autrefois, ou une limite plantée par les anciens
hommes, et c'est la borne que le divin Akhilleus aux pieds rapides vous
a marquée. Quand tu en approcheras, pousse tout auprès tes
chevaux et ton char. Penche-toi, de ton char bien construit, un peu sur
la gauche, et excite le cheval de droite de la voix et du fouet, en lui
lâchant toutes les rênes. Que ton cheval de gauche rase la
borne, de façon que le moyeu de la roue la touche presque; mais
évite de heurter la pierre, de peur de blesser tes chevaux et de
briser ton char, ce qui ferait la joie des autres, mais ta propre honte.
Enfin, ami, sois adroit et prudent. Si tu peux dépasser la borne
le premier, il n'en est aucun qui ne te poursuive vivement, mais nul ne
te devancera, quand même on pousserait derrière toi le divin
Atréiôn, ce rapide cheval d'Adrestès, qui était
de race divine, ou même les illustres chevaux de Laomédôn
qui furent nourris ici.Et le Nèlèiôn Nestôr,
ayant ainsi parlé et enseigné toute chose à son fils,
se rassit. Et, le cinquième, Mèrionès conduisait deux
chevaux aux beaux crins.Puis, ils montèrent tous sur leurs chars,
et ils jetèrent les sorts; et Akhilleus les remua, et Antilokhos
Nestôréide vint le premier, puis le roi Eumèlos, puis
l'Atréide Ménélas illustre par sa lance, puis Mèrionès,
et le dernier fut le Tydéide, le plus brave de tous. Et ils se placèrent
dans cet ordre, et Akhilleus leur marqua la borne, au loin dans la plaine;
et il envoya comme inspecteur le divin Phoinix, compagnon de son père,
afin qu'il surveillât la course et dît la vérité.Et
tous ensemble, levant le fouet sur les chevaux et les excitant du fouet
et de la voix, s'élancèrent dans la plaine, loin des nefs.
Et la poussière montait autour de leurs poitrines, comme un nuage
ou comme une tempête; et les crinières flottaient au vent;
et les chars tantôt semblaient s'enfoncer en terre, et tantôt
bondissaient au-dessus. Mais les conducteurs se tenaient fermes sur leurs
sièges, et leur cœur palpitait du désir de la victoire, et
chacun excitait ses chevaux qui volaient, soulevant la poussière
de la plaine.Mais quand les chevaux rapides, ayant atteint la limite
de la course, revinrent vers la blanche mer, l'ardeur des combattants et
la vitesse de la course devinrent visibles. Et les rapides juments du PHèrètiade
parurent les premières; et les chevaux Troyens de Diomèdès
les suivaient de si près, qu'ils semblaient monter sur le char.
Et le dos et les larges épaules d'Eumèlos étaient
chauffés de leur souffle, car ils posaient sur lui leurs têtes.
Et, certes, Diomèdès eût vaincu ou rendu la lutte égale,
si Phoibos Apollôn, irrité contre le fils de Tydeus, n'eût
fait tomber de ses mains le fouet splendide. Et des larmes de colère
jaillirent de ses yeux, quand il vit les juments d'Eumèlos se précipiter
plus rapides, et ses propres chevaux se ralentir, n'étant plus aiguillonnés.Mais
Apollôn, retardant le Tydéide, ne put se cacher d'Athéna.
Et, courant au prince des peuples, elle lui rendit son fouet et remplit
ses chevaux de vigueur. Puis, furieuse, et poursuivant le fils d'Admètès,
elle brisa le joug des juments, qui se dérobèrent. Et le
timon tomba rompu; et Eumèlos aussi tomba auprès de la roue,
se déchirant les bras, la bouche et les narines. Et il resta muet,
le front meurtri et les yeux pleins de larmes.Alors, Diomèdès,
le devançant, poussa ses chevaux aux sabots massifs, bien au-delà
de tous, car Athéna leur avait donné une grande vigueur et
accordait la victoire au Tydéide. Et, après lui, le blond
Ménélas Atréide menait son char, puis Antilokhos,
qui exhortait les chevaux de son père :- Prenez courage, et courez
plus rapidement. Certes, je ne vous ordonne point de lutter contre les
chevaux du brave Tydéide, car Athéna donne la vitesse à
leurs pieds et accorde la victoire à leur maître; mais atteignez
les chevaux de l'Atréide, et ne faiblissez point, de peur que Aithè,
qui n'est qu'une jument, vous couvre de honte.Pourquoi tardez-vous, mes
braves ? Mais je vous le dis, et, certes, ceci s'accomplira : Nestôr,
le prince des peuples, ne se souciera plus de vous; et il vous percera
de l'airain aigu, si, par lâcheté, nous ne remportons qu'un
prix vil. Hâtez-vous et poursuivez promptement l'Atréide.
Moi, je vais méditer une ruse, et je le devancerai au détour
du chemin, et je le tromperai.Il parla ainsi, et les chevaux, effrayés
des menaces du prince, coururent plus rapidement. Et le brave Antilokhos
vit que le chemin se rétrécissait. La terre était
défoncée par l'amas des eaux de l'hiver, et une partie du
chemin était rompue, formant un trou profond. C'était là
que se dirigeait Ménélas pour éviter le choc des chars.
Et Antilokhos y poussa aussi ses chevaux aux sabots massifs, hors de la
voie, sur le bord du terrain en pente. Et l'Atréide fut saisi de
crainte et dit à Antilokhos :- Antilokhos, tu mènes tes
chevaux avec imprudence. Le chemin est étroit, mais il sera bientôt
plus large. Prends garde de nous briser tous deux en heurtant mon char.Il
parla ainsi, mais Antilokhos, comme s'il ne l'avait point entendu, aiguillonna
plus encore ses chevaux. Aussi rapides que le jet d'un disque que lance
de l'épaule un jeune homme qui éprouve ses forces, les deux
chars s'élancèrent de front. Mais l'Atréide ralentit
sa course et attendit, de peur que les chevaux aux sabots massifs, se heurtant
dans le chemin, ne renversassent les chars, et qu'Antilokhos et lui, en
se hâtant pour la victoire, ne fussent précipités dans
la poussière. Mais le blond Ménélas, irrité,
lui dit :- Antilokhos, aucun homme n'est plus perfide que toi ! Va !
c'est bien faussement que nous te disions sage. Mais tu ne remporteras
point le prix sans te parjurer.Ayant ainsi parlé, il exhorta ses
chevaux et leur cria - Ne me retardez pas, et n'ayez point le cœur triste.
Leurs pieds et leurs genoux seront plus tôt fatigués que les
vôtres, car ils sont vieux tous deux.Il parla ainsi, et ses chevaux,
effrayés par la voix du Roi, s'élancèrent, et atteignirent
aussitôt ceux d'Antilokhos.Cependant les Argiens, assis dans le
stade, regardaient les chars qui volaient dans la plaine, en soulevant
la poussière. Et Idoméneus, chef des Krètois, les
vit le premier. Etant assis hors du stade, sur une hauteur, il entendit
une voix qui excitait les chevaux, et il vit celui qui accourait le premier,
dont toute la robe était rouge, et qui avait au front un signe blanc,
rond comme l'orbe de Sélénè. Et il se leva et dit
aux Argiens :- Ô amis, princes et chefs des Argiens, voyez-vous
ces chevaux comme moi ? Il me semble que ce sont d'autres chevaux et un
autre conducteur qui tiennent maintenant la tête. Peut-être
les premiers au départ ont-ils subi un malheur dans la plaine. Je
les ai vus tourner la borne et je ne les vois plus, et cependant j'embrasse
toute la plaine Troyen ne. Ou les rênes auront échappé
au conducteur et il n'a pu tourner la borne heureusement, ou il est tombé,
brisant son char, et ses juments furieuses se sont dérobées.
Mais regardez vous-mêmes; je ne vois point clairement encore; cependant,
il me semble que c'est un guerrier Aitôlien qui commande parmi les
Argiens, le brave fils de Tydeus dompteur de chevaux, Diomèdès.Et
le rapide Aias, fils d'Oileus, lui répondit amèrement :-
Idoméneus, pourquoi toujours bavarder ? Ce sont ces mêmes
juments aux pieds aériens qui arrivent à travers la vaste
plaine. Tu n'es certes pas le plus jeune contre les Argiens, et les yeux
qui sortent de ta tête ne sont point les plus perçants. Mais
tu bavardes sans cesse. Il ne te convient pas de tant parler, car beaucoup
d'autres ici valent mieux que toi. Ce sont les juments d'Eumèlos
qui arrivent les premières, et c'est lui qui tient toujours les
rênes.Et le chef des Krètois, irrité, lui répondit
:- Aias, excellent pour la querelle, homme injurieux, le dernier des
Argiens, ton âme est toute féroce ! Allons ! déposons
un trépied, ou un vase, et prenons tous deux pour arbitre l'Atréide
Agamemnôn. Qu'il dise quels sont ces chevaux, et tu le sauras à
tes dépens.Il parla ainsi, et le rapide Aias, fils d'Oileus, plein
de colère, se leva pour lui répondre par d'outrageantes paroles,
et il y aurait eu une querelle entre eux, si Akhilleus, s'étant
levé, n'eût parlé :- Ne vous adressez pas plus longtemps
d'injurieuses paroles, Aias et Idoméneus. Cela ne convient point,
et vous blâmeriez qui en ferait autant. Restez assis, et regardez.
Ces chevaux qui se hâtent pour la victoire vont arriver. Vous verrez
alors quels sont les premiers et les seconds.Il parla ainsi, et le Tydéide
arriva, agitant sans relâche le fouet sur ses chevaux, qui, en courant,
soulevaient une haute poussière qui enveloppait leur conducteur.
Et le char, orné d'or et d'étain, était enlevé
par les chevaux rapides; et l'orbe des roues laissait à peine une
trace dans la poussière, tant ils couraient rapidement. Et le char
s'arrêta au milieu du stade; et des flots de sueur coulaient de la
tête et du poitrail des chevaux. Et Diomèdès sauta
de son char brillant et appuya le fouet contre le joug. Et, sans tarder,
le brave Sthénélos saisit le prix. Il remit la femme et le
trépied à deux anses à ses magnanimes compagnons,
et lui-même détela les chevaux.Et, après Diomèdès,
le Nèlèiôn Antilokhos arriva, poussant ses chevaux
et devançant Ménélas par ruse et non par la rapidité
de sa course. Et Ménélas le poursuivait de près. Autant
est près de la roue un cheval qui traîne son maître,
sur un char, dans la plaine, tandis que les derniers crins de sa queue
touchent les jantes, et qu'il court à travers l'espace; autant Ménélas
suivait de près le brave Antilokhos. Bien que resté en arrière
à un jet de disque, il l'avait atteint aussitôt, car Aithè
aux beaux crins, la jument d'Agamemnôn, avait redoublé d'ardeur;
et si la course des deux chars eût été plus longue,
l'Atréide eût sans doute devancé Antilokhos. Et Mèrionès,
le brave compagnon d'Idoméneus, venait, à un jet de lance,
derrière l'illustre Ménélas, ses chevaux étant
très lourds, et lui-même étant peu habile à
conduire un char dans le stade.Mais le fils d'Admètès venait
le dernier de tous, traînant son beau char et poussant ses chevaux
devant lui. Et le divin Akhilleus aux pieds rapides, le voyant, en eut
compassion, et, debout au milieu des Argiens, il dit ces paroles ailées
:- Ce guerrier excellent ramène le dernier ses chevaux aux sabots
massifs. Donnons-lui donc le second prix, comme il est juste, et le fils
de Tydeus emportera le premier.Il parla ainsi, et tous y consentirent;
et il allait donner à Eumélos la jument promise, si Antilokhos,
le fils du magnanime Nestôr, se levant, n'eût répondu
à bon droit au Pèléide Akhilleus :- Ô Akhilleus,
je miroiterai violemment contre toi, si tu fais ce que tu as dit. Tu veux
m'enlever mon prix, parce que, malgré son habileté, Eumèlos
a vu son char se rompre 1 Il devait supplier les Immortels. Il ne serait
point arrivé le dernier. Si tu as compassion de lui, et s'il t'est
cher, il y a, sous ta tente, beaucoup d'or, de l'airain, des brebis, des
captives et des chevaux aux sabots massifs. Donne-lui un plus grand prix
que le mien, dès maintenant, et que les Akhaiens y applaudissent,
soit; mais je ne céderai point mon prix. Que le guerrier qui voudrait
me le disputer combatte d'abord contre moi.Il parla ainsi, et le divin
Akhilleus aux pieds vigoureux rit, approuvant Antilokhos, parce qu'il l'aimait;
et il lui répondit ces paroles ailées :- Antilokhos, si
tu veux que je prenne dans ma tente un autre prix pour Eumèlos,
je le ferai. Je lui donnerai la cuirasse que j'enlevai à Astéropaios.
Elle est d'or et entourée d'étain brillant. Elle est digne
de lui.Il parla ainsi, et il ordonna à son cher compagnon Automédôn
de l'apporter de sa tente, et Automédôn partit et l'apporta.
Et Akhilleus la remit aux mains d'Eumèlos, qui la reçut avec
joie.Et Ménélas se leva au milieu de tous, triste et violemment
irrité contre Antilokhos. Un héraut lui mit le sceptre entre
les mains et ordonna aux Argiens de faire silence, et le divin guerrier
parla ainsi :-Antilokhos, toi qui étais plein de sagesse, pourquoi
en as-tu manqué ? Tu as déshonoré ma gloire; tu as
jeté en travers des miens tes chevaux qui leur sont bien inférieurs.
Vous, princes et chefs des Argiens, jugez équitablement entre nous.
Que nul d'entre les Akhaiens aux tuniques d'airain ne puisse dire : Ménélas
a opprimé Antilokhos par des paroles mensongères et a ravi
son prix, car ses chevaux ont été vaincus, mais lui l'a emporté
par sa puissance. Mais je jugerai moi-même, et je ne pense pas qu'aucun
des Danaens me blâme, car mon jugement sera droit. Antilokhos, approche,
enfant de Zeus, comme il est juste. Debout, devant ton char, prends en
main ce fouet que tu agitais sur tes chevaux, et jure par Poséidon
qui entoure la terre que tu n'as point traversé ma course par ruse.Et
le sage Antilokhos lui répondit :- Pardonne maintenant, car je
suis beaucoup plus jeune que toi, Roi Ménélas, et tu es plus
âgé et plus puissant. Tu sais quels sont les défauts
d'un jeune homme; l'esprit est très vif et la réflexion très
légère. Que ton cœur s'apaise. Je te donnerai moi-même
cette jument indomptée que j'ai reçue; et, si tu me demandais
plus encore, j'aimerais mieux te le donner aussi, Ô fils de Zeus,
que de sortir pour toujours de ton cœur et d'être en exécration
aux Dieux.Le fils du magnanime Nestôr parla ainsi et remit la jument
entre les mains de Ménélas; et le cœur de celui-ci se remplit
de joie, comme les épis sous la rosée, quand les campagnes
s'emplissent de la moisson croissante. Ainsi, ton cœur fut joyeux, ô
Ménélas ! Et il répondit en paroles ailées
:- Antilokhos, ma colère ne te résiste pas, car tu n'as
jamais été ni léger, ni injurieux. La jeunesse seule
a égaré ta prudence; mais prends garde désormais de
tromper tes supérieurs par des ruses. Un autre d'entre les Akhaiens
ne m'eût point apaisé aussi vite; mais toi, ton père
excellent et ton frère, vous avez subi beaucoup de maux pour ma
cause. Donc, je me rends à ta prière, et je te donne cette
jument qui m'appartient, afin que tous les Akhaiens soient témoins
que mon cœur n'a jamais été ni orgueilleux, ni dur.Il parla
ainsi, et il donna la jument à Noèmôn, compagnon d'Antilokhos.
Lui-même, il prit le vase splendide, et Mèrionès reçut
les deux talents d'or, prix de sa course. Et le cinquième prix restait,
1'urne à deux anses. Et Akhilleus, la portant à travers l'assemblée
des Argiens, la donna à Nestôr, et lui dit :- Reçois
ce présent, vieillard, et qu'il te soit un souvenir des funérailles
de Patroklos, que tu ne reverras plus parmi les Argiens. Je te donne ce
prix que tu n'as point disputé; car tu ne combaum point avec les
cestes, tu ne lutteras point, tu ne lanceras point la pique et tu ne courras
point, car la lourde vieillesse t'accable.Ayant ainsi parlé, il
lui mit 1'urne aux mains, et Nestôr la recevant avec joie, lui répondit
ces paroles ailées :- Mon fils, certes, tu as bien parlé.
Ami, je n'ai plus, en effet, mes membres vigoureux. Mes pieds sont lourds
et mes bras ne sont plus agiles. Plût aux Dieux que je fusse jeune,
et que ma force fût telle qu'à l'époque où les
Epéiens ensevelirent le roi Amarinkeus dans Bouprasiôn ! Ses
fils déposèrent des prix, et aucun guerrier ne fut mon égal
parmi les Epéiens, les Pyliens et les magnanimes Aitôliens.
Je vainquis au pugilat Klydomèdeus, fils d'Enops; à la lutte,
Agkaios le Pleurônien qui se leva contre moi. Je courus plus vite
que le brave Iphiklos; je triomphai, au combat de la lance, de Phyleus
et de Polydôros; mais, à la course des chars, par leur nombre,
les Aktoriônes remportèrent la victoire, et ils m'enlevèrent
ainsi les plus beaux prix. Car ils étaient deux : et l'un tenait
fermement les rênes, et l'autre le fouet. Tel j'étais autrefois,
et maintenant de plus jeunes accomplissent ces travaux, et il me faut obéir
à la triste vieillesse; mais, alors, j'excellais parmi les héros.
Va ! continue par d'autres combats les funérailles de ton compagnon.
J'accepte ce présent avec joie, et mon cœur se réjouit de
ce que tu te sois souvenu de moi qui te suis bienveillant, et de ce que
tu m'aies honoré, comme il est juste qu'on m'honore parmi les Argiens.
Que les Dieux, en retour, te comblent de leurs grâces !Il parla
ainsi, et le Pèléide s'en retouma à travers la grande
assemblée des Akhaiens, après avoir écouté
jusqu'au bout la propre louange du Nèlèiade.Et il déposa
les prix pour le rude combat des poings. Et il amena dans l'enceinte, et
il lia de ses mains une mule laborieuse, de six ans, indomptée et
presque indomptable; et il déposa une coupe ronde pour le vaincu.
Et, debout, il dit au milieu des Argiens :- Atréides, et vous
Akhaiens aux belles knèmides, j'appelle, pour disputer ces prix,
deux hommes vigoureux à se frapper de leurs poings levés.
Que tous les Akhaiens le sachent, celui à qui Apollôn donnera
la victoire, conduira dans sa tente cette mule patiente, et le vaincu emportera
cette coupe ronde.Il parla ainsi, et aussitôt un homme vigoureux
et grand se leva, Epéios, fils de Panopeus, habile au combat du
poing. Il saisit la mule laborieuse et dit :- Qu'il vienne, celui qui
veut emporter cette coupe, car je ne pense pas qu'aucun des Akhaiens puisse
emmener cette mule, m'ayant vaincu par le poing; car, en cela, je me glorifie
de l'emporter sur tous. N'est-ce point assez que je sois inférieur
dans le combat ? Aucun homme ne peut exceller en toutes choses. Mais, je
le dis, et ma parole s'accomplira : je briserai le corps de mon adversaire
et je romprai ses os. Que ses amis s'assemblent ici en grand nombre pour
l'emporter, quand il sera tombé sous mes mains.Il parla ainsi,
et tous restèrent muets. Et le seul Euryalos se leva, homme illustre,
fils du roi Mèkisteus Talionide qui, autrefois, alla dans Thèbè
aux funérailles d'Oidipous, et qui l'-emporta sur tous les Kadméiônes.
Et l'illustre Tydéide s'empressait autour d'Euryalos, l'animant
de ses paroles, car il lui souhaitait la victoire. Et il lui mit d'abord
une ceinture, et il l'arma de courroies faites du cuir d'un bœuf sauvage.Puis,
les deux combattants s'avancèrent au milieu de l'enceinte. Et tous
deux, levant à la fois leurs mains vigoureuses, se frappèrent
à la fois, en mêlant leurs poings lourds. Et on entendait
le bruit des mâchoires frappées; et la sueur coulait chaude
de tous leurs membres. Mais le divin Epéios, se ruant en avant,
frappa de tous les côtés la face d'Euryalos qui ne put résister
plus longtemps, et dont les membres défaillirent. De même
que le poisson qui est jeté, par le souffle furieux de Boréas,
dans les algues du bord, et que l'eau noire ressaisit; de même Euryalos
frappé bondit. Mais le magnanime Epéios le releva lui-même,
et ses chers compagnons, l'entourant, l'emmenèrent à travers
l'assemblée, les pieds traînants, vomissant un sang épais,
et la tête penchée. Et ils l'emmenaient ainsi, en le soutenant,
et ils emportèrent aussi la coupe ronde.Et le Pèléide
déposa les prix de la lutte difficile devant les Danaens : un grand
trépied fait pour le feu, et destiné au vainqueur, et que
les Akhaiens, entre eux, estimèrent du prix de douze bœufs; et,
pour le vaincu, une femme habile aux travaux et valant quatre bœufs. Et
le Pèléide, debout, dit au milieu des Argiens :- Qu'ils
se lèvent, ceux qui osent combattre pour ce prix.Il parla ainsi,
et aussitôt le grand Télamônien Aias se leva; et le
sage Ulysse, plein de ruses, se leva aussi. Et tous deux, s'étant
munis de ceintures, descendirent dans l'enceinte et se saisirent de leurs
mains vigoureuses, tels que deux poutres qu'un habile charpentier unit
au sommet d'une maison pour résister à la violence du vent.
Ainsi leurs reins, sous leurs mains vigoureuses, craquèrent avec
force, et leur sueur coula abondamment, et d'épaisses tumeurs, rouges
de sang, s'élevèrent sur leurs flancs et leurs épaules.
Et tous deux désiraient ardemment la victoire et le trépied
qui en était le prix; mais Ulysse ne pouvait ébranler Aias,
et Aias ne pouvait renverser Ulysse. Et déjà ils fatiguaient
l'attente des Akhaiens aux belles knèmides; mais le grand Télamônien
Aias dit alors à Ulysse :- Divin Laertiade, très sage Ulysse,
enlève-moi, ou je t'enlèverai, et Zeus fera le reste.Il
parla ainsi, et il l'enleva; mais Ulysse n'oublia point ses ruses, et,
le frappant du pied sur le jarret, il fit ployer ses membres, et, le renversant,
tomba sur lui. Et les peuples étonnés les admiraient. Alors
le divin et patient Ulysse voulut à son tour enlever Aias; mais
il le souleva à peine, et ses genoux ployèrent, et tous deux
tombèrent côte à côte, et ils furent souillés
de poussière. Et, comme ils se relevaient une troisième fois,
Akhilleus se leva lui-même et les retint :- Ne combattez pas plus
longtemps et ne vous épuisez pas. La victoire est à tous
deux. Allez donc, emportant des prix égaux, et laissez combattre
les autres Akhaiens.Il parla ainsi; et, l'ayant entendu, ils lui obéirent;
et, secouant leur poussière, ils se couvrirent de leurs vêtements.Alors
le Pèléide déposa les prix de la course : un trèsbeau
kratère d'argent contenant six mesures. Et il surpassait par sa
beauté tous ceux qui étaient sur la terre. Les habiles Sidônes
l'avaient admirablement travaillé; et des Phoinikes l'avaient amené,
à travers la mer bleue; et, arrivés au port, ils l'avaient
donné à Thoas. Le lasonide Euneus l'avait cédé
au héros Patroklos pour l'affranchissement du Priamide Lykaôn;
et Akhilleus le proposa en prix aux plus habiles coureurs dans les jeux
funèbres de son ami. Puis, il offrit un bœuf énorme et très
gras; puis, enfin, un demi-talent d'or. Et, debout, il dit au milieu des
Argiens :- Qu'ils se lèvent, ceux qui veulent combattre pour ce
prix.Il parla ainsi, et, aussitôt, le rapide Aias, fils d'Oileus,
se leva; puis le sage Ulysse, puis Antilokhos, fils de Nestôr. Et
celui-ci dépassait tous les jeunes hommes à la course. Ils
se placèrent de front, et Akhilleus leur montra le but, et ils se
précipitèrent. L'Oiliade les devançait tous; puis,
venait le divin Ulysse. Autant la navette qu'une belle femme manie habilement,
approche de son sein, quand elle tire le fil à elle, autant Ulysse
était proche d'Aias, mettant ses pieds dans les pas de celui-ci,
avant que leur poussière se fût élevée. Ainsi
le divin Ulysse chauffait de son souffle la tête d'Aias. Et tous
les Akhaiens applaudissaient à son désir de la victoire et
l'excitaient à courir. Et comme ils approchaient du but, Ulysse
pria en lui-même Athéna aux yeux clairs :- Exauce-moi, Déesse
! soutiens-moi heureusement dans ma course.Il parla ainsi; et Pallas
Athéna, l'exauçant, rendit ses membres plus agiles et ses
pieds plus légers. Et comme ils revenaient aux prix, Athéna
poussa Aias qui tomba, en courant, là où s'était amassé
le sang des bœufs mugissants qu'Akhilleus aux pieds rapides avait tués
devant le corps de Patroklos; et sa bouche et ses narines furent emplies
de fumier et du sang des bœufs; et le divin et patient Ulysse, le devançant,
saisit le kratère d'argent. Et l'illustre Aias prit le bœuf; et
se tenant d'une main à l'une des cornes du bœuf sauvage, et rejetant
le fumier de sa bouche, il dit au milieu des Argiens :- Malheur à
moi ! Certes, la Déesse Athéna a embarrassé mes pieds,
elle qui accompagne et secourt toujours Ulysse, comme une mère.Il
parla ainsi, et tous, en l'entendant, se mirent à rire. Et Antilokhos
enleva le dernier prix, et il dit en riant aux Argiens :- Je vous le
dis à tous, et vous le voyez, amis; maintenant et toujours, les
Immortels honorent les vieillards. Aias est un peu plus âgé
que moi; mais Ulysse est de la génération des hommes anciens.
Cependant, il a une verte vieillesse, et il est difficile à tous
les Akhaiens, si ce n'est à Akhilleus, de lutter avec lui à
la course.Il parla ainsi, louant le Pèléiôn aux pieds
rapides. Et Akhilleus lui répondit :- Antilokhos, tu ne m'auras
point loué en vain, et je te donnerai encore un autre demi-talent
d'or.Ayant ainsi parlé, il le lui donna, et Antilokhos le reçut
avec joie. Puis, le Pèléide déposa dans l'enceinte
une longue lance, un bouclier et un casque; et c'étaient les armes
que Patroklos avait enlevées à Sarpèdôn. Et,
debout, il dit au milieu des Argiens :- Que deux guerriers, parnù
les plus braves, et couverts de leurs armes d'airain, combattent devant
la foule. À celui qui, atteignant le premier le corps de l'autre,
aura fait couler le sang noir à travers les armes, je donnerai cette
belle épée Thrèkienne, aux clous d'argent, que j'enlevai
à Astéropaios. Quant à ces armes, elles seront communes;
et je leur offrirai à tous deux un beau repas dans mes tentes.Il
parla ainsi, et, aussitôt, le grand Télamônien Aias
se leva; et, après lui, le brave Diomèdès Tydéide
se leva aussi. Et tous deux, à l'écart, s'étant armés,
se présentèrent au milieu de tous, prêts à combattre
et se regardant avec des yeux terribles. Et la terreur saisit tous les
Akhaiens. Et quand les héros se furent rencontrés, trois
fois, se jetant l'un sur l'autre, ils s'attaquèrent ardemment. Aias
perça le bouclier de Diomèdès, mais il n'atteignit
point le corps que protégeait la cuirasse. Et le Tydéide
dirigea la pointe de sa lance, au-dessus du grand bouclier, près
du cou; mais les Akhaiens, craignant pour Aias, fîrent cesser le
combat et leur donnèrent des prix égaux. Cependant le héros
Akhilleus donna au Tydéide la grande épée, avec la
gaîne et le riche baudrier.Puis, le Pèléide déposa
un disque de fer brut que lançait autrefois la force immense d'Êétiôn.
Et le divin Akhilleus aux pieds rapides, ayant tué Eétiôn,
avait emporté cette masse dans ses nefs, avec d'autres richesses.
Et, debout, il dit au milieu des Argiens :- Qu'ils se lèvent,
ceux qui veulent tenter ce combat. Celui qui possédera ce disque,
s'il a des champs fertiles qui s'étendent au loin, ne manquera point
de fer pendant cinq années entières. Ni ses bergers, ni ses
laboureurs n'iront en acheter à la Ville, car ce disque lui en fournira.Il
parla ainsi, et le belliqueux Polypoitès se leva; et, après
lui, la force du divin Léonteus; puis, Aias Télamôniade,
puis le divin Epéios. Et ils prirent place; et le divin Epéios
saisit le disque, et, le faisant tourner, le lança; et tous les
Akhaiens se nùrent à rire. Le second qui le lança
fut Léonteus, rejeton d'Arès. Le troisième fut le
grand Télamônien Aias qui, de sa main vigoureuse, le jeta
bien au-delà des autres. Mais quand le belliqueux Polypoitès
l'eut saisi, il le lança plus loin que tous, de l'espace entier
que franchit le bâton recourbé d'un bouvier, que celui-ci
fait voler à travers les vaches vagabondes. Et les Akhaiens poussèrent
des acclamations, et les compagnons du brave Polypoitès emportèrent
dans les nefs creuses le prix de leur roi.Puis, le Pèléide
déposa, pour les archers habiles, dix grandes haches à deux
tranchants et dix petites haches, toutes en fer. Et il fit dresser dans
l'enceinte le mât noir d'une nef éperonnée; et, au
sommet du mât, il fit lier par un lien léger une colombe tremblante,
but des flèches :- Celui qui atteindra la colombe emportera les
haches à deux tranchants dans sa tente; et celui qui, moins adroit,
et manquant l'oiseau, aura coupé le lien, emportera les petites
haches.Il parla ainsi, et le prince Teukros se leva aussitôt; et
après lui, Mèrionès, brave compagnon d'Idoméneus,
se leva aussi. Et les sorts ayant été remués dans
un casque d'airain, celui de Teukros parut le premier. Et, aussitôt,
il lança une flèche avec vigueur, oubliant de vouer à
l'Archer Apollôn une illustre hécatombe d'agneaux premiers-nés.
Et il manqua l'oiseau car Apollôn lui envia cette gloire; mais il
atteignit, auprès du pied, le lien qui retenait l'oiseau; et la
flèche amère trancha le lien, et la colombe s'envola dans
l'Ouranos, tandis que le lien retombait. Et les Akhaiens poussèrent
des acclamations. Mais, aussitôt, Mèrionès, saisissant
l'arc de la main de Teukros, car il tenait la flèche prête,
voua à l'Archer Apollôn une illustre hécatombe d'agneaux
premiers-nés, et, tandis que la colombe montait en tournoyant vers
les hautes nuées, il l'atteignit sous l'aile. Le trait la traversa
et revint s'enfoncer en terre aux pieds de Mèrionès; et l'oiseau
tomba le long du mât noir de la nef éperonnée, le cou
pendant, et les plumes éparses, et son âme s'envola de son
corps. Et tous furent saisis d'admiration. Et Mèrionés prit
les dix haches à deux tranchants, et Teukros emporta les petites
haches dans sa tente.Puis, le Pèléide déposa une
longue lance et un vase neuf et orné, du prix d'un bœuf; et ceux
qui devaient lancer la pique se levèrent. Et l'Atréide Agamemnôn
qui commande au loin se leva; et Mèrionès, brave compagnon
d'Idoméneus, se leva aussi. Mais le divin et rapide Akhilleus leur
dit :- Atréide, nous savons combien tu l'emportes sur tous par
ta force et ton habileté à la lance. Emporte donc ce prix
dans tes nefs creuses. Mais, si tu le veux, et tel est mon désir,
donne cette lance au héros Mèrionès.Il parla ainsi,
et le roi des hommes Agamemnôn y consentit. Et Akhilleus donna la
lance d'airain à Mèrionés, et le roi Atréide
remit le vase magnifique au héraut Talthybios.Chant 24 :Et les
luttes ayant pris fin, les peuples se dispersèrent, rentrant dans
les nefs, afin de prendre leur repas et de jouir du doux sommeil. Mais
Akhilleus pleurait, se souvenant de son cher compagnon; et le sommeil qui
dompte tout ne le saisissait pas. Et il se tournait çà et
là, regrettant la force de Patroklos et son cœur héroïque.
Et il se souvenait des choses accomplies et des maux soufferts ensemble,
et de tous leurs combats en traversant la mer dangereuse. Et, à
ce souvenir, il versait des larmes, tantôt couché sur le côté,
tantôt sur le dos, tantôt le visage contre terre. Puis, il
se leva brusquement, et, plein de tristesse, il erra sur le rivage de la
mer. Et les premières lueurs d'Eôs s'étant répandues
sur les flots et sur les plages, il attela ses chevaux rapides, et, liant
Hector derrière le char, il le traîna trois fois autour du
tombeau du Ménoitiade. Puis, il rentra de nouveau dans sa tente
pour s'y reposer, et il laissa Hector étendu, la face dans la poussière.Mais
Apollôn, plein de pitié pour le guerrier sans vie, éloignait
du corps toute souillure et le couvrait tout entier de l'Aigide d'or, afin
que le Pèléide, en le traînant, ne le déchirât
point. C'est ainsi que, furieux, Akhilleus outrageait Hector; et les Dieux
heureux qui le regardaient en avaient pitié, et ils excitaient le
vigilant tueur d'Argos à l'enlever. Et ceci plaisait à tous
les Dieux, sauf à Hère, à Poséidon et à
la Vierge aux yeux clairs, qui, tous trois, gardaient leur ancienne haine
pour la sainte Ilios, pour Priame et son peuple, à cause de l'injure
d'Alexandre qui méprisa les Déesses quand elles vinrent dans
sa cabane, où il couronna Celle qui le remplit d'un désir
funeste.Et quand Eôs se leva pour la douzième fois, Phoibos
Apollôn parla ainsi au milieu des Immortels :- Ô Dieux !
vous êtes injustes et cruels. Pour vous, naguère, Hector ne
brûlait-il pas les cuisses des bœufs et des meilleures chèvres
? Et, maintenant, vous ne voulez pas même rendre son cadavre à
sa femme, à sa mère, à son fils, à son père
Priame et à ses peuples, pour qu'ils le revoient et qu'ils le brûlent,
et qu'ils accomplissent ses funérailles. Ô Dieux ! vous ne
voulez protéger que le féroce Akhilleus dont les desseins
sont haïssables, dont le cœur est inflexible dans sa poitrine, et
qui est tel qu'un lion excité par sa grande force et par sa rage,
qui se jette sur les troupeaux des hommes pour les dévorer. Ainsi
Akhilleus a perdu toute compassion, et cette honte qui perd ou qui aide
les hommes. D'autres aussi peuvent perdre quelqu'un qui leur est très
cher, soit un frère, soit un fils; et ils pleurent et gémissent,
puis ils se consolent, car les Moires ont donné aux hommes un esprit
patient. Mais lui, après avoir privé le divin Hector de sa
chère âme, l'attachant à son char, il le traîne
autour du tombeau de son compagnon. Cela n'est ni bon, ni juste. Qu'il
craigne, bien que très brave, que nous nous irritions contre lui,
car, dans sa fureur, il outrage une poussière insensible.Et, pleine
de colère, Hèrè aux bras blancs lui répondit
: - Tu parles bien, Archer, si on accorde des honneurs égaux à
Akhilleus et à Hector. Mais le Priamide a sucé la mamelle
d'une femme mortelle, tandis qu'Akhilleus est né d'une Déesse
que j'ai nourrie moi-même et élevée avec tendresse,
et que j'ai unie au guerrier Pèleus cher aux Immortels. Vous avez
tous assisté à leurs noces, ô Dieux ! et tu as pris
part au festin, tenant ta kithare, toi, protecteur des mauvais, et toujours
perfide.Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla
ainsi :- Hèrè, ne t'irrite point contre les Dieux. Un honneur
égal ne sera point fait à ces deux héros; mais Hector
était le plus cher aux Dieux parmi les hommes qui sont dans Ilios.
Et il m'était cher à moi-même, car il n'oublia jamais
les dons qui me sont agréables, et jamais il n'a laissé mon
autel manquer d'un repas abondant, de libations et de parfums, car nous
avons ces honneurs en partage. Mais, certes, nous ne ferons point enlever
furtivement le brave Hector, ce qui serait honteux, car Akhilleus serait
averti par sa mère qui est auprès de lui nuit et jour. Qu'un
des Dieux appelle Thétis auprès de moi, et je lui dirai de
sages paroles, afin qu'Akhilleus reçoive les présents de
Priame et rende Hector.Il parla ainsi, et la messagère Iris aux
pieds tourbillonnants partit. Entre Samos et Imbros, elle sauta dans la
noire mer qui retentit. Et elle s'enfonça dans les profondeurs comme
le plomb qui, attaché à la corne d'un bœuf sauvage, descend,
portant la mort aux poissons voraces. Et elle trouva 'Métis dans
sa grotte creuse; et autour d'elle les Déesses de la mer étaient
assises en foule. Et là, Thétis pleurait la destinée
de son fils irréprochable qui devait mourir devant la riche Troie,
loin de sa patrie. Et, s'approchant, la rapide Iris lui dit :- Lève-toi,
Thétis. Zeus aux desseins éternels t'appelle.Et la Déesse
Thétis aux pieds d'argent lui répondit :- Pourquoi le grand
Dieu m'appelle-t-il ? Je crains de me mêler aux Immortels, car je
subis d'innombrables douleurs. J'irai cependant, et, quoi qu'il ait dit,
il n'aura point parlé en vain.Ayant ainsi parlé, la noble
Déesse prit un voile bleu, le plus sombre de tous, et se hâta
de partir. Et la rapide Iris aux pieds aériens allait devant. Et
l'eau de la mer s'entrouvrit devant elles; et, montant sur le rivage, elles
s'élancèrent dans l'Ouranos. Et elles trouvèrent là
le Kronide au large regard, et, autour de lui, les éternels Dieux
heureux, assis et rassemblés. Et Thétis s'assit auprès
du Père Zeus, Athéna lui ayant cédé sa place.
Hèrè lui mit en main une belle coupe d'or, en la consolant;
et Thétis, ayant bu, la lui rendit. Et le Père des Dieux
et des hommes parla le premier :- Déesse Thétis, tu es
venue dans l'Olympes malgré ta tristesse, car je sais que tu as
dans le cœur une douleur insupportable. Cependant, je te dirai pourquoi
je t'ai appelée. Depuis neuf jours une dissension s'est élevée
entre les Immortels à cause du cadavre de Hector, et d'Akhilleus
destructeur de citadelles. Les Dieux excitaient le vigilant Tueur d'Argos
à enlever le corps du Priamide; mais je protège la gloire
d'Akhilleus, car j'ai gardé mon respect et mon amitié pour
toi. Va donc promptement à l'armée des Argiens, et donne
des ordres à ton fils. Dis-lui que les Dieux sont irrités,
et que moi-même, plus que tous, je suis irrité contre lui,
parce que, dans sa fureur, il retient Hector auprès des nefs aux
poupes recourbées. S'il me redoute, qu'il le rende. Cependant, j'enverrai
Iris au magnanime Priame afin que, se rendant aux nefs des Akhaiens, il
rachète son fils bien-aimé, et qu'il porte des présents
qui fléchissent le cœur d'Akhilleus.Il parla ainsi, et la Déesse
Thétis aux pieds d'argent obéit. Et, descendant à
la hâte du faîte de l'Olympes, elle parvint à la tente
de son fils, et elle l'y trouva gémissant. Et, autour de lui, ses
compagnons préparaient activement le repas. Et une grande brebis
laineuse avait été tuée sous la tente. Et, auprès
d'Akhilleus, s'assit la mère vénérable. Et, le caressant
de la main, elle lui dit :- Mon enfant, jusque à quand, pleurant
et gémissant, consumeras-tu ton cœur, oubliant de manger et de dormir
? Cependant il est doux de s'unir par l'amour à une femme. Je ne
te verrai pas longtemps vivant; voici venir la mort et la Moire toute-puissante.
Mais écoute, car je te suis envoyée par Zeus. Il dit que
tous les Dieux sont irrités contre toi, et que, plus que tous les
Immortels, il est irrité aussi, parce que, dans ta fureur, tu retiens
Hector auprès des nefs éperonnées, et que tu ne le
renvoies point. Rends-le donc, et reçois le prix de son cadavre.Et
Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi :- Qu'on
apporte donc des présents et qu'on emporte ce cadavre, puisque l'Olympien
lui-même le veut.Et, auprès des nefs, la mère et
le fils se parlaient ainsi en paroles rapides. Et le Kronide envoya bis
vers la sainte Ilios :- Va, rapide Iris. Quitte ton siège dans
l'Olympes, et ordonne, dans Ilios, au magnanime Priame qu'il aille aux
nefs des Akhaiens afin de racheter son fils bienaimé, et qu'il porte
à Akhilleus des présents qui fléchissent son cœur.
Qu'aucun autre Troyen ne le suive, sauf un héraut vénérable
qui conduise les mulets et le char rapide, et ramène vers la Ville
le cadavre de Hector que le divin Akhilleus a tué. Et qu'il n'ait
ni inquiétude, ni terreur. Nous lui donnerons pour guide le Tueur
d'Argos qui le conduira jusqu'à Akhilleus. Et quand il sera entré
dans la tente d'Akhilleus, celui-ci ne le tuera point, et même il
le défendra contre tous, car il n'est ni violent, ni insensé,
ni impie, et il respectera un suppliant.Il parla ainsi, et la messagère
Iris aux pieds tourbillonnants s'élança et parvint aux demeures
de Priame, pleines de gémissements et de deuil. Et les fils étaient
assis dans la cour autour de leur père, et ils trempaient de larmes
leurs vêtements. Et, au milieu d'eux, le vieillard s'enveloppait
dans son manteau, et sa tête blanche et ses épaules étaient
souillées de la cendre qu'il y avait répandue de ses mains,
en se roulant sur la terre. Et ses filles et ses belles-filles se lamentaient
par les demeures, se souvenant de tant de braves guerriers tombés
morts sous les mains des Argiens. Et la messagère de Zeus, s'approchant
de Priame, lui parla à voix basse, car le tremblement agitait les
membres du vieillard :- Rassure-toi, Priame Dardanide, et ne tremble
pas. Je ne viens point t'annoncer de malheur, mais une heureuse nouvelle.
Je suis envoyée par Zeus qui, de loin, prend souci de toi et te
plaint. L'Olympien t'ordonne de racheter le divin Hector, et de porter
à Akhilleus des présents qui fléchissent son cœur.
Qu'aucun autre Troyen ne te suive, sauf un héraut vénérable
qui conduise les mulets et le char rapide, et ramène vers la Ville
le cadavre de Hector que le divin Akhilleus a tué. N'aie ni inquiétude,
ni terreur. Le Tueur d'Argos sera ton guide et il te conduira jusqu'à
Akhilleus. Et quand il t'aura mené dans la tente d'Akhilleus, celui-ci
ne te tuera point, et même il te défendra contre tous, car
il n'est ni violent, ni insensé, ni impie, et il respectera un suppliant.Ayant
ainsi parlé, la rapide Iris partit. Et Priame ordonna à ses
fils d'atteler les mulets au char, et d'y attacher une corbeille. Et il
se rendit dans la chambre nuptiale, parfumée, en bois de cèdre,
et haute, et qui contenait beaucoup de choses admirables. Et il appela
sa femme Hékabè, et il lui dit :- Ô chère
! un messager Olympien m'est venu de Zeus, afin qu'allant aux nefs des
Akhaiens, je rachète mon fils bien-aimé, et que je porte
à Akhilleus des présents qui fléchissent son cœur.
Dis-moi ce que tu penses dans ton esprit. Pour moi, mon courage et mon
cœur me poussent vers les nefs et la grande armée des Akhaiens.Il
parla ainsi, et la femme se lamenta et répondit :- Malheur à
moi ! Tu as perdu cette prudence qui t'a illustré parmi les étrangers
et ceux auxquels tu commandes. Tu veux aller seul vers les nefs des Akhaiens,
et rencontrer cet homme qui t'a tué tant de braves enfants ! Sans
doute ton cœur est de fer. Dès qu'il t'aura vu et saisi, cet homme
féroce et sans foi n'aura point pitié de toi et ne te respectera
point, et nous te pleurerons seuls dans nos demeures. Lorsque la Moire
puissante reçut Hector naissant dans ses langes, après que
je l'eus enfanté, elle le destina à rassasier les chiens
rapides, loin de ses parents, sous les yeux d'un guerrier féroce.
Que ne puis-je, attachée à cet homme, lui manger le cœur
! Alors seraient expiés les maux de mon fils qui, cependant, n'est
point mort en lâche, et qui, sans rien craindre et sans fuir, a combattu
jusqu'à la fin pour les Troyens et les Troyen nes.Et le divin
vieillard Priame lui répondit :- Ne tente point de me retenir,
et ne sois point dans nos demeures un oiseau de mauvais augure. Si quelque
homme terrestre m'avait parlé, soit un divinateur, soit un hiérophante,
je croirais qu'il a menti, et je ne l'écouterais point; mais j'ai
vu et entendu une Déesse, et je pars, car sa parole s'accomplira.
Si ma destinée est de périr auprès des nefs des Akhaiens
aux tuniques d'airain, soit ! Aklilleus me tuera; tandis que je me rassasierai
de sanglots en embrassant mon fils.Il parla ainsi, et il ouvrit les beaux
couvercles de ses coffres. Et il prit douze péplos magnifiques,
douze couvertures simples, autant de tapis, autant de beaux manteaux et
autant de tuniques. Il prit dix talents pesant d'or, deux trépieds
éclatants, quatre vases et une coupe magnifique que les guerriers
Thrèkiens lui avaient donnée, présent merveilleux,
quand il était allé en envoyé chez eux. Mais le vieillard
en priva ses demeures, désirant dans son cœur racheter son fils.
Et il chassa loin du portique tous les Troyens, en leur adressant ces paroles
injurieuses :- Allez, misérables couverts d'opprobre ! N'avez-vous
point de deuil dans vos demeures ? Pourquoi vous occupez-vous de moi ?
Vous réjouissez-vous des maux dont le Kronide Zeus m'accable, et
de ce que j'ai perdu mon fils excellent ? Vous en sentirez aussi la perte,
car, maintenant qu'il est mort, vous serez une proie plus facile pour les
Akhaiens. Pour moi avant de voir de mes yeux la Ville renversée
et saccagée, je descendrai dans les demeures d'Aidès !Il
parla ainsi, et de son sceptre il repoussait les hommes, et ceux-ci se
retiraient devant le vieillard qui les chassait. Et il appelait ses fils
avec menace, injuriant Hélénos et Pâris, et le divin
Agathôn, et Pammôn, et Antiphôn, et le brave Politès,
et Dèiphobos, et Hippothoos, et le divin Aganos. Et le vieillard,
les appelant tous les neuf, leur commandait rudement :- Hâtez-vous,
misérables et infâmes enfants ! Plût aux Dieux que tous
ensemble, au lieu de Hector, vous fussiez tombés devant les nefs
rapides ! Malheureux que je suis ! J'avais engendré, dans la grande
Troie, des fils excellents, et pas un d'entre eux ne m'est resté,
ni l'illustre Mèstôr, ni Trôilos dompteur de chevaux,
ni Hector qui était comme un Dieu parmi les hommes, et qui ne semblait
pas être le fils d'un homme, mais d'un Dieu. Arès me les a
tous enlevés, et il ne me reste que des lâches, des menteurs,
des sauteurs qui ne sont habiles qu'aux danses, des voleurs publics d'agneaux
et de chevreaux ! Ne vous hâterez-vous point de me préparer
ce char ? N'y placerez-vous point toutes ces choses, afin que je parte
?Il parla ainsi, et, redoutant les menaces de leur père, ils amenèrent
le beau char neuf, aux roues solides, attelé de mulets, et ils y
attachèrent une corbeille. Et ils prirent contre la muraille le
joug de buis, bossué et garni d'anneaux; et ils prirent aussi les
courroies du timon, longues de neuf coudées, qu'ils attachèrent
au bout du timon poli en les passant dans l'anneau. Et ils les lièrent
trois fois autour du bouton; puis, les réunissant, ils les fixèrent
par un nœud. Et ils apportèrent de la chambre nuptiale les présents
infinis destinés au rachat de Hector, et ils les amassèrent
sur le char. Puis, ils mirent sous le joug les mulets aux sabots solides
que les Mysiens avaient autrefois donnés à Priame. Et ils
amenèrent aussi à Priainos les chevaux que le vieillard nourrissait
lui-même à la crèche polie. Et, sous les'hauts portiques,
le héraut et Priame, tous deux pleins de prudence, les attelèrent.Puis,
Hékabè, le cœur triste, s'approcha d'eux, portant de sa main
droite un doux vin dans une coupe d'or, afin qu'ils fissent des libations.
Et, debout devant les chevaux, elle dit à Priame :- Prends, et
fais des libations au père Zeus, et prie-le, afin de revenir dans
tes demeures du milieu des ennemis, puisque ton cœur te pousse vers les
nefs, malgré moi. Supplie le Kroniôn Idaien qui amasse les
noires nuées et qui voit toute la terre d'Ilios. Demande-lui d'envoyer
à ta droite celui des oiseaux qu'il aime le mieux, et dont la force
est la plus grande; et, le voyant de tes yeux, tu marcheras, rassuré,
vers les nefs des cavaliers Danaens. Mais si Zeus qui tonne au loin ne
t'envoie point ce signe, je ne te conseille point d'aller vers les nefs
des Argiens, malgré ton désir.Et Priame semblable à
un Dieu, lui répondant, parla ainsi :- Ô femme, je ne repousserai
point ton conseil. Il est bon d'élever ses mains vers Zeus, afin
qu'il ait pitié de nous.Le vieillard parla ainsi, et il ordonna
à une servante de verser une eau pure sur ses mains. Et la servante
apporta le bassin et le vase. Et Priame, s'étant lavé les
mains, reçut la coupe de Hékabè; et, priant, debout
au milieu de la cour, il répandit le vin, regardant l'Ouranos et
disant :- Père Zeus, qui règnes sur l'Ida, très
glorieux, très grand, accorde-moi de trouver grâce devant
Akhilleus et de lui inspirer de la compassion. Envoie à ma droite
celui de tous les oiseaux que tu aimes le mieux, et dont la force est la
plus grande, afin que, le voyant de mes yeux, je marche, rassuré,
vers les nefs des cavaliers Danaens.Il parla ainsi en priant, et le sage
Zeus l'entendit, et il envoya le plus véridique des oiseaux, l'aigle
noir, le chasseur, celui qu'on nomme le tacheté. Autant s'ouvrent
les portes de la demeure d'un homme riche, autant s'ouvraient ses deux
ailes. Et il apparut, volant à droite au-dessus de la Ville; et
tous se réjouirent de le voir, et leur cœur fût joyeux dans
leurs poitrines.Et le vieillard monta aussitôt sur le beau char,
et il le poussa hors du vestibule et du portique sonore. Et les mulets
traînaient d'abord le char aux quatre roues, et le sage Idaios les
conduisait. Puis, venaient les chevaux que Priame excitait du fouet, et
tous l'accompagnaient par la ville, en gémissant, comme s'il allait
à la mort. Et quand il fut descendu d'Dios dans la plaine, tous
revinrent dans la Ville, ses fils et ses gendres.Et Zeus au large regard,
les voyant dans la plaine, eut pitié du vieux Priame, et, aussitôt,
il dit à son fils bien-aimé Herrnéias :- Hennéias,
puisque tu te plais avec les hommes et que tu peux exaucer qui tu veux,
va ! conduis Priame aux nefs creuses des Akhaiens, et fais qu'aucun des
Danaens ne l'aperçoive avant qu'il parvienne au Pèléide.Il
parla ainsi, et le Messager tueur d'Argos obéit. Et aussitôt
il attacha à ses talons de belles ailes immortelles et d'or qui
le portaient sur la mer et sur la terre immense comme le souffle du vent.
Et il prit la verge qui, selon qu'il le veut, ferme les paupières
des hommes ou les éveille. Et, la tenant à la main, l'illustre
Tueur d'Argos s'envola et parvint aussitôt à Troie et au Hellespontos.
Et il s'approcha, semblable à un jeune homme royal dans la fleur
de sa belle jeunesse.Et les deux vieillards, ayant dépassé
la grande tombe d'Ilos, arrêtèrent les mulets et les chevaux
pour les faire boire au fleuve. Et déjà l'ombre du soir se
répandait sur la terre. Et le héraut aperçut Herméias,
non loin, et il dit à Priame :- Prends garde, Dardanide ! Ceci
demande de la prudence. Je vois un homme, et je pense que nous allons périr.
Fuyons promptement avec les chevaux, ou supplions-le en embrassant ses
genoux. Peut-être aura-t-il pitié de nous.Il parla ainsi
et l'esprit de Priame fut troublé, et il eut peur, et ses cheveux
se tinrent droits sur sa tête courbée, et il resta stupéfait.
Mais Herméias, s'approchant, lui prit la main et l'interrogea ainsi
:- Père, où mènes-tu ces chevaux et ces mulets,
dans la nuit solitaire, tandis que tous les autres hommes dorment ? Ne
crains-tu pas les Akhaiens pleins de force, ces ennemis redoutables qui
sont près de toi ? Si quelqu'un d'entre eux te rencontrait par la
nuit noire et rapide, emmenant tant de richesses, que ferais-tu ? C'est
un vieillard qui te suit, et tu n'es plus assez jeune pour repousser un
guerrier qui vous attaquerait. Mais, loin de te nuire, je te préserverai
de tout mal, car tu me sembles mon père bien-aimé.Et le
vieux et divin Priame lui répondit :- Mon cher fils, tu as dit
la vérité. Mais un des Dieux me protège encore, puisqu'il
envoie heureusement sur mon chemin un guide tel que toi. Ton corps et ton
visage sont beaux, ton esprit est sage, et tu es né de parents heureux.Et
le Messager, tueur d'Argos, lui répondit :- Vieillard, tu n'as
point parlé au hasard. Mais réponds, et dis la vérité.
Envoies-tu ces trésors nombreux et précieux à des
hommes étrangers, afin qu'on te les conserve ? ou, dans votre terreur,
abandonnez-vous tous la sainte Ilios, car un guerrier illustre est mort,
ton fils, qui, dans le combat, ne le cédait point aux Akhaiens ?Et
le vieux et divin Priame lui répondit :- Qui donc es-tu, ô
excellent ! Et de quels parents es-tu né, toi qui parles si bien
de la destinée de mon fils malheureux ?Et le Messager, tueur d'Argos,
lui répondit :- Tu m'interroges, vieillard, sur le divin Hector.
Je l'ai vu souvent de mes yeux dans la mêlée glorieuse, quand,
repoussant vers les nefs les Argiens dispersés, il les tuait de
l'airain aigu. Immobiles, nous l'admirions; car Akhilleus, irrité
contre l'Atréide, ne nous permettait point de combattre. Je suis
son serviteur, et la même nef bien construite nous a portés.
Je suis un des Myrmidones et mon père est Polyktôr. Il est
riche et vieux comme toi. E a sept fils et je suis le septième.
Ayant tiré au sort avec eux, je fus désigné pour suivre
Akhilleus. J'allais maintenant des nefs dans la plaine. Demain matin les
Akhaiens aux sourcils arqués porteront le combat autour de la Ville.
Ils se plaignent du repos, et les Rois des Akhaiens ne peuvent retenir
les guerriers avides de combattre.Et le vieux et divin Priame lui répondit
:- Si tu es le serviteur du Pèlèiade Akhilleus, dis-moi
toute la vérité. Mon fils est-il encore auprès des
nefs, ou déjà Akhilleus a-t-il tranché tous ses membres,
pour les livrer à ses chiens ?Et le Messager, tueur d'Argos, lui
répondit :- Ô vieillard, les chiens ne l'ont point encore
mangé, ni les oiseaux, mais il est couché devant la nef d'Akhilleus,
sous la tente. Voici douze jours et le corps n'est point corrompu, et les
vers, qui dévorent les guerriers tombés dans le combat, ne
l'ont point mangé. Mais Akhilleus le traîne sans pitié
autour du tombeau de son cher compagnon, dès que la divine Eôs
reparaît, et il ne le flétrit point. Tu admirerais, si tu
le voyais, combien il est frais. Le sang est lavé, il est sans aucune
souillure, et toutes les blessures sont fermées que beaucoup de
guerriers lui ont faites. Ainsi les Dieux heureux prennent soin de ton
fils, tout mort qu'il est, parce qu'il leur était cher.Il parla
ainsi, et le vieillard, plein de joie, lui répondit :- Ô
mon enfant, certes, il est bon d'offrir aux Immortels les présents
qui leur sont dus. Jamais mon fils, quand il vivait, n'a oublié,
dans ses demeures, les Dieux qui habitent l'Olympes, et voici qu'ils se
souviennent de lui dans la mort. Reçois cette belle coupe de ma
main, fais qu'on me rende Hector, et conduis-moi, à l'aide des Dieux,
jusqu'à la tente du Pèléide.Et le Messager, tueur
d'Argos, lui répondit :- Vieillard, tu veux tenter ma jeunesse,
mais tu ne me persuaderas point de prendre tes dons à l'insu d'Akhilleus.
Je le crains, en effet, et je le vénère trop dans mon cœur
pour le dépouiller, et il m'en arriverait malheur. Mais je t'accompagnerais
jusque dans l'illustre Argos, sur une nef rapide, ou à pied; et
aucun, si je te conduis, ne me bravera en t'attaquant.Herméias,
ayant ainsi parlé, sauta sur le char, saisit le fouet et les rênes
et inspira une grande force aux chevaux et aux mulets. Et ils arrivèrent
au fossé et aux tours des nefs, là où les gardes achevaient
de prendre leur repas. Et le Messager, tueur d'Argos, répandit le
sommeil sur eux tous; et, soulevant les barres, il ouvrit les portes, et
il fit entrer Priame et ses présents splendides dans le camp, et
ils parvinrent à la grande tente du Pèlèiade. Et les
Myrmidones l'avaient faite pour leur Roi avec des planches de sapin, et
ils l'avaient couverte d'un toit de joncs coupés dans la prairie.
Et tout autour ils avaient fait une grande enceinte de pieux; et la porte
en était fermée par un seul tronc de sapin, barre énorme
que trois hommes, les Akhaiens, ouvraient et fermaient avec peine, et que
le Pèléide soulevait seul. Le bienveillant Herméias
la retira pour Priame, et il conduisit le vieillard dans l'intérieur
de la cour, avec les illustres présents destinés à
Akhilleus aux pieds rapides. Et il sauta du char sur la terre, et il dit
:- Ô vieillard, je suis Herméias, un Dieu immortel, et Zeus
m'a envoyé pour te conduire. Mais je vais te quitter, et je ne me
montrerai point aux yeux d'Akhilleus, car il n'est point digne d'un Immortel
de protéger ainsi ouvertement les mortels. Toi, entre, saisis les
genoux du Pèléiôn et supplie-le au nom de son père,
de sa mère vénérable et de son fils, afin de toucher
son cœur.Ayant ainsi parlé, Herméias monta vers le haut
Olympes; et Priainos sauta du char sur la terre, et il laissa Idaios pour
garder les chevaux et les mulets, et il entra dans la tente où Akhilleus
cher à Zeus était assis. Et il le trouva. Ses compagnons
étaient assis à l'écart; et seuls, le héros
Automédôn et le nourrisson d'Arès Alkimos le servaient.
Déjà il avait cessé de manger et de boire, et la table
était encore devant lui. Et le grand Priame entra sans être
vu d'eux, et, s'approchant, il entoura de ses bras les genoux d'Akhilleus,
et il baisa les mains terribles et meurtrières qui lui avaient tué
tant de fils.Quand un homme a encouru une grande peine, ayant tué
quelqu'un dans sa patrie, et quand, exilé chez un peuple étranger,
il entre dans une riche demeure, tous ceux qui le voient restent stupéfaits.
Ainsi Akhilleus fut troublé en voyant le divin Priame; et les autres,
pleins d'étonnement, se regardaient entre eux. Et Priainos dit ces
paroles suppliantes :- Souviens-toi de ton père, ô Akhilleus
égal aux Dieux ! Il est de mon âge et sur le seuil fatal de
la vieillesse. Ses voisins l'oppriment peut-être en ton absence,
et il n'a personne qui écarte loin de lui l'outrage et le malheur;
mais, au moins, il sait que tu es vivant, et il s'en réjouit dans
son cœur, et il espère tous les jours qu'il verra son fils bien-aimé
de retour d'Ilios. Mais, moi, malheureux ! qui ai engendré des fils
irréprochables dans la grande Troie, je ne sais s'il m'en reste
un seul. J'en avais cinquante quand les Akhaiens arrivèrent. Dix-neuf
étaient sortis du même sein, et plusieurs femmes avaient enfanté
les autres dans mes demeures. L'impétueux Arès a rompu les
genoux du plus grand nombre. Un seul défendait ma ville et mes peuples,
Hector, que tu viens de tuer tandis qu'il combattait pour sa patrie. Et
c'est pour lui que je viens aux nefs des Akhaiens; et je t'apporte, afin
de le racheter, des présents infinis. Respecte les Dieux, Akhilleus,
et, te souvenant de ton père, aie pitié de moi qui suis plus
malheureux que lui, car j'ai pu, ce qu'aucun homme n'a encore fait sur
la terre, approcher de ma bouche les mains de celui qui a tué mes
enfants !Il parla ainsi, et il remplit Akhilleus du regret de son père.
Et le Pèlèiade, prenant le vieillard par la main, le repoussa
doucement. Et ils se souvenaient tous deux; et Priame, prosterné
aux pieds d'Akhilleus, pleurait de toutes ses larmes le tueur d'hommes
Hector; et Akhilleus pleurait son père et Patroklos, et leurs gémissements
retentissaient sous la tente. Puis, le divin Akhilleus, s'étant
rassasié de larmes, sentit sa douleur s'apaiser dans sa poitrine,
et il se leva de son siège; et plein de pitié pour cette
tête et cette barbe blanche, il releva le vieillard de sa main et
lui dit ces paroles ailées :- Ah ! malheureux ! Certes, tu as
subi des peines sans nombre dans ton cœur. Comment as-tu osé venir
seul vers les nefs des Akhaiens et soutenir la vue de l'homme qui t'a tué
tant de braves enfants ? Ton cœur est de fer. Mais prends ce siège,
et, bien qu'affligés, laissons nos douleurs s'apaiser, car le deuil
ne nous rend rien. Les Dieux ont destiné les misérables mortels
à vivre pleins de tristesse, et, seuls, ils n'ont point de soucis.
Deux tonneaux sont au seuil de Zeus, et l'un contient les maux, et l'autre
les biens. Et le foudroyant Zeus, mêlant ce qu'il donne, envoie tantôt
le mal et tantôt le bien. Et celui qui n'a reçu que des dons
malheureux est en proie à l'outrage, et la mauvaise faim le ronge
sur la terre féconde, et il va çà et là, non
honoré des Dieux ni des hommes. Ainsi les Dieux firent à
Pèleus des dons illustres dès sa naissance, et plus que tous
les autres hommes il fut comblé de félicités et de
richesses, et il commanda aux Myrmidones, et, mortel, il fut uni à
une Déesse. Mais les Dieux le frappèrent d'un mal : il fut
privé d'une postérité héritière de sa
puissance, et il n'engendra qu'un fils qui doit bientôt mourir et
qui ne soignera point sa vieillesse; car, loin de ma patrie, je reste devant
Troie, pour ton affliction et celle de tes enfants. Et toi-même,
vieillard, nous avons appris que tu étais heureux autrefois, et
que sur toute 1a terre qui va jusqu'à Lesbos de Makar, et, vers
le nord, jusqu'à la Phrygiè et le large Hellespontos, tu
étais illustre ô vieillard, par tes richesses et par tes enfants.
Et voici que les Dieux t'ont frappé d'une calamité, et, depuis
la guerre et le carnage, des guerriers environnent ta ville. Sois ferme,
et ne te lamente point dans ton cœur sur l'inévitable destinée.
Tu ne feras point revivre ton fils par tes gémissements. Crains
plutôt de subir d'autres maux. Et le vieux et divin Priame lui
répondit : - Ne me dis point de me reposer, ô nourrisson
de Zeus, tant que Hector est couché sans sépulture devant
tes tentes. Rends-le-moi promptement, afin je le voie de mes yeux, et reçois
les présents nombreux que nous te portons. Puisses-tu en jouir et
retourner dans la terre de ta patrie, puisque tu m'as laissé vivre
et voir la lumière de Hélios. Et Akhilleus aux pied rapides,
le regardant d'un œil sombre, lui répondit : - Vieillard, ne m'irrite
pas davantage. Je sais que je dois te rendre Hector. La mère qui
m'a enfanté, la fille du Vieillard de la mer, m'a été
envoyée par Zeus. Et je sais aussi, Priame, et tu n'as pu me cacher,
qu'un des Dieux l'a conduit aux nefs rapides des Akhaiens. Aucun homme,
bien que jeune et brave, n'eût osé venir jusqu'au camp. Il
n'eût point échappé aux gardes, ni soulevé aisément
les barrières de nos portes. Ne réveille donc point les douleurs
de mon âme. Bien que je t'aie reçu, vieillard, comme un suppliant
sous mes tentes, crains que je viole les ordres de Zeus et que je te tue.
Il parla ainsi, et le vieillard trembla et obéit. Et le Pèléide
sauta comme un lion hors de la tente. Et il n' était point seul,
et deux serviteurs le suivirent, le héros Automédôn
et Alkimos. Et Akhilleus les honorait entre tous ses compagnons depuis
la mort de Patroklos. Et ils dételèrent les chevaux et les
mulets, et ils firent entrer le héraut Priame et lui donnèrent
un siège. Puis ils enlevèrent lu beau char les présents
infinis qui rachetaient Hector; mais ils y laissèrent deux manteaux
et une riche tunique pour envelopper le cadavre qu'on allait emporter dans
Ilios. Et Akhilleus, appelant les femmes, leur ordonna de laver le cadavre
et de le parfumer à l'écart, afin que Priame ne vît
point son fils, et de peur qu'en le voyant, le père ne pût
contenir sa colère dans son cœur irrité, et qu' Akhilleus,
furieux, le tuât, en violant les ordres de Zeus. Et après
que les femmes, ayant lavé et parfumé le cadavre, l'eurent
enveloppé du beau manteau et de la tunique, Akhilleus le souleva
lui-même du lit funèbre, et, avec l'aide de ses compagnons,
il le plaça sur le beau char. Puis, il appela en gémissant
son cher compagnon :- Ne t'irrite point contre moi, Patroklos, si tu
apprends, chez Aidès, que j'ai rendu le divin Hector à son
père bien-aimé; car il m'a fait des présents honorables,
dont je te réserve, comme il est juste, une part égale. Le
divin Akhilleus, ayant ainsi parlé, rentra dans sa tente. Et il
reprit le siège poli qu'il occupait en face de Priame, et il lui
dit :- Ton fils t'est rendu, vieillard, comme tu l'as désiré.
Il est couché sur un lit. Tu le verras et tu l'emporteras au retour
d'Eôs. Maintenant, songeons au repas. Niobè aux beaux cheveux
elle-même se souvint de manger après que es douze enfants
eurent péri dans ses demeures, six filles et autant de fils florissants
de jeunesse. Apollôn, irrité contre Niobè, tua ceux-ci
de son arc d'argent; et Artémis qui se réjouit de ses flèches
tua celles-là, parce que Niobè s'était égalée
à Lètô aux belles joues, disant que la Déesse
n'avait conçu que deux enfants, tandis qu'elle en avait conçu
de nombreux. Elle le disait, mais les deux enfants de Lètô
tuèrent tous les siens. Et depuis neuf jours ils étaient
couchés dans le sang, et nul ne les ensevelissait, le Kroniôn
avait changé ces peuples en pierres; mais, le dixième jour,
les Dieux les ensevelirent. Et, cependant, Niobè se souvenait de
manger lorsqu'elle était fatiguée de pleurer. Et maintenant,
au milieu des rochers et des montagnes désertes, sur le Sipylos,
où sont les retraites des nymphes divines qui dansent autour de
l'Akhélôios, bien que changée en pierre par les Dieux,
elle souffre encore. Allons, divin vieillard, mangeons. Tu pleureras ensuite
ton fils bien-aimé, quand tu l'auras conduit dans Ilios. Là,
il te fera répandre des larmes.Le rapide Akhilleus parla ainsi,
et, se levant, il tua une brebis blanche. Et ses compagnons, l'ayant écorchée,
la préparèrent avec soin. Et, la coupant en morceaux, ils
les fixèrent à des broches, les rôtirent et les retirèrent
à temps. Et Automédôn, prenant le pain, le distribua
sur la table dans de belles corbeilles. Et Akhilleus distribua lui-même
les chairs. Tous étendirent les mains sur les mets qui étaient
devant eux. Et quand ils n'eurent plus le désir de boire et de manger,
le Dardanide Priainos admira combien Akhilleus était grand et beau
et semblable aux Dieux. Et Akhilleus admirait aussi le Dardanide Priame,
son aspect vénérable et ses sages paroles. Et, quand ils
se furent admirés longtemps, le vieux et divin Priame parla ainsi
:- Fais que je puisse me coucher promptement, nourrisson de Zeus, afîn
que je jouisse du doux sommeil; car mes yeux ne se sont point fermés
sous mes paupières depuis que mon fils a rendu l'âme sous
tes mains. Je n'ai fait que me lamenter et subir des douleurs infinies,
prosterné sur le fumier, dans l'enceinte de ma cour. Et je n'ai
pris quelque nourriture, et je n'ai bu de vin qu'ici. Auparavant, je n'avais
rien mangé.Il parla ainsi, et Akhilleus ordonna à ses compagnons
et aux femmes de préparer des lits sous le portique, et d'y étendre
de belles étoffes pourprées, puis des tapis, et, par-dessus,
des tuniques de laine. Et les femmes, sortant de la tente avec des torches
aux mains, préparèrent aussitôt deux lits. Et alors
Akhilleus aux pieds rapides dit avec bienveillance :Tu dormiras hors
de la tente, cher vieillard, de peur qu'un des Akhaiens, venant me consulter,
comme ils en ont coutume, ne t'aperçoive dans la nuit noire et rapide.
Et aussitôt il en avertirait le prince des peuples Agamemnôn,
et peut-être que le rachat du cadavre serait retardé. Mais
réponds-moi, et dis la vérité. Combien de jours désires-tu
pour ensevelir le divin Hector, afin que je reste en repos pendant ce temps,
et que je retienne les peuples ?Et le vieux et divin Priainos lui répondit
:- Si tu veux que je rende de justes honneurs au divin Hector, en faisant
cela, Akhilleus, tu exauceras mon vœu le plus cher. Tu sais que nous sommes
renfermés dans la Ville, et loin de la montagne où le bois
doit être coupé, et que les Troyens sont saisis de terreur.
Pendant neuf jours nous pleurerons Hector dans nos demeures; le dixième,
nous l'ensevelirons, et le peuple fera le repas funèbre; le onzième,
nous le placerons dans le tombeau, et, le douzième, nous combattrons
de nouveau, s'il le faut.Et le divin Akhilleus aux pieds rapides lui
répondit : - Vieillard Priame, il en sera ainsi, selon ton désir;
et pendant ce temps, j'arrêterai la guerre.Ayant ainsi parlé,
il serra la main droite du vieillard afin qu'il cessât de craindre
dans son cœur. Et le héraut et Priame, tous deux pleins de sagesse,
s'endormirent sous le portique de la tente. Et Akhilleus s'endormit dans
le fond de sa tente bien construite, et Breisèis aux belles joues
coucha auprès de lui.Et tous les Dieux et les hommes qui combattent
à cheval dormaient dans la nuit, domptés par le doux sommeil
mais le sommeil ne saisit point le bienveillant Herméias, qui songeait
à emmener le roi Priame du milieu des nefs, sans être vu des
gardes sacrés des portes. Et il s' approcha de sa tête et
il lui dit : - ô vieillard ! ne crains-tu donc aucun malheur, que
tu donnes ainsi au milieu d'hommes ennemis, après qu'Akhilleus t'a
épargné ? Maintenant que tu as racheté ton fils bien-aimé
par de nombreux présents, les fils qui te restent en donneront trois
fois autant pour te racheter vivant, si l'Atréide Agamemnôn
te découvre, et si tous les Akhajens l'apprennent. Il parla ainsi,
et le vieillard trembla; et il ordonna au héraut de se lever. Et
Herméias attela leurs mulets et leurs chevaux, et il les conduisit
rapidement à travers le camp, et nul ne les vit. Et quand ils furent
arrivés au gué du fleuve au beau cours, du Xanthos tourbillonnant
que l'immortel Zeus engendra, Herméias remonta vers le haut Olympes.Et
déjà Eôs au péplos couleur de safran se répandait
sur toute la terre, et les deux vieillards poussaient les chevaux vers
la Ville, en pleurant et en se lamentant, et les mulets portaient le cadavre.
Et nul ne les aperçut, parmi les hommes et les femmes aux belles
ceintures, avant Kassandrè semblable à Aphrodite d'or. Et,
du haut de Pergamos, elle vit son père bien-aimé, debout
sur le char, et le héraut, et le corps que les mulets amenaient
sur le lit funèbre. Et aussitôt elle pleura, et elle cria,
par toute la ville : - Voyez, Troyens et Troyen nes ! Si vous alliez
autrefois au-devant de Hector, le cœur plein de joie, quand il revenait
vivant du combat, voyez celui qui était l'orgueil de la ville et
de tout un peuple ! Elle parla ainsi, et nul, parmi les hommes et les femmes
ne resta dans la Ville, tant un deuil irrésistible les entraînait
tous. Et ils coururent, au-delà des portes, au-devant du cadavre.
Et, les premières, l'épouse bien-aimée et la mère
vénérable, arrachant leurs cheveux, se jetèrent sur
le char en embrassant la tête de Hector. Et tout autour la foule
pleurait. Et certes, tout le jour, jusqu'à la chute de Hélios,
ils eussent gémi et pleuré devant les portes, si Priame,
du haut de son char, n'eût dit à ses peuples : - Retirez-vous,
afin que je passe avec les mulets. Nous nous rassasierons de larmes quand
j'aurai conduit ce corps dans ma demeure. Il parla ainsi, et, se séparant,
ils laissèrent le char passer. Puis, ayant conduit Hector dans les
riches demeures, ils le déposèrent sur un lit sculpté,
et ils appelèrent les chanteurs funèbres, et ceux-ci gémirent
un chant lamentable auquel succédaient les plaintes des femmes.
Et, parmi celles-ci, Andromakhè aux bras blancs commença
le deuil, tenant dans ses mains la tête du tueur d'hommes Hector
: - Ô homme ! tu es mort jeune, et tu m'as laissée veuve
dans mes demeures, et je ne pense pas qu'il parvienne à la puberté,
ce fils enfant que nous avons engendré tous deux, ô malheureux
que nous sommes ! Avant cela, cette ville sera renversée de son
faîte, puisque son défenseur a péri, toi qui la protégeais,
et ses femmes fidèles et ses petits enfants. Elles seront enlevées
sur les nefs creuses, et moi avec elles. Et toi, mon enfant, tu me suivras
et tu me subiras de honteux travaux, te fatiguant pour un maître
féroce ! ou bien un Akhaien, te faisant tourner de la main, te jettera
du haut d'une tour pour une mort affreuse, furieux que Hector ait tué
ou son frère, ou son père, ou son fils; car de nombreux Akhaiens
sont tombés, mordant la terre, sous ses mains. Et ton père
n'était pas doux dans le combat, et c'est pour cela que les peuples
le pleurent par la ville. Ô Hector ! tu accables tes parents d'un
deuil inconsolable, et tu me laisses surtout en proie à d'affreuses
douleurs, car, en mourant, tu ne m'auras point tendu les bras de ton lit,
et tu ne m'auras point dit quelque sage parole dont je puisse me souvenir,
les jours et les nuits, en versant des larmes. Elle parla ainsi en pleurant,
et les femmes gémirent avec elle; et, au milieu de celles-ci, Hékabè
continua le deuil désespéré : - Hector, le plus
cher de tous mes enfants, certes, les Dieux t'aimaient pendant ta vie,
car ils ont veillé sur toi dans la mort. Akhilleus aux pieds rapides
a vendu tous ceux de mes fils qu'il a pu saisir, par-delà la mer
stérile, à Samos, à Imbros, et dans la barbare Lemnos.
Et il t'a arraché l'âme avec l'airain aigu, et il t'a traîné
autour du tombeau de son compagnon Patroklos que tu as tué et qu'il
n'a point fait revivre; et, maintenant, te voici couché comme si
tu venais de mourir dans nos demeures, frais et semblable à un homme
que l'Archer Apollôn vient de frapper de ses divines flèches.Elle
parla ainsi en pleurant, et elle excita les gémissements des femmes;
et, au milieu de celles-ci, Hélène continua le deuil :-
Hector, tu étais le plus cher de tous mes frères, car Alexandre,
plein de beauté, est mon époux, lui qui m'a conduite dans
Troie. Plût aux Dieux que j'eusse péri auparavant ! Voici
déjà la vingtième année depuis que je suis
venue, abandonnant ma patrie, et jamais tu ne m'as dit une parole injurieuse
ou dure, et si l'un de mes frères, ou l'une des mes sœurs, ou ma
belle-mère, - car Priame me fut toujours un père plein de
douceur, - me blâmait dans nos demeures, tu les avertissais et tu
les apaisais par ta douceur et par tes paroles bienveillantes. C'est pour
cela que je te pleure en gémissant, moi, malheureuse, qui n'aurai
plus jamais un protecteur ni un ana dans la grande Troie, car tous m'ont
en horreur.Elle parla ainsi en pleurant, et tout le peuple gémit.Mais
le vieux Priame leur dit :- Troyens, amenez maintenant le bois dans la
Ville, et ne craignez point les embûches profondes des Argiens, car
Akhilleus, en me renvoyant des nefs noires, m'a promis de ne point nous
attaquer avant qu'Eôs ne soit revenue pour la douzième fois.Il
parla ainsi, et tous, attelant aux chars les bœufs et les mulets, aussitôt
se rassemblèrent devant la Ville. Et, pendant neuf jours, ils amenèrent
des monceaux de bois. Et quand Eôs reparut pour la dixième
fois éclairant les mortels, ils placèrent, en versant des
larmes, le brave Hector sur le faite du bûcher, et ils y mirent le
feu. Et quand Eôs aux doigts rosés, née au matin, reparut
encore, tout le peuple se rassembla autour du bûcher de l'illustre
Hector. Et, après s'être rassemblés, ils éteignirent
d'abord le bûcher où la force du feu avait brûlé,
avec du vin noir. Puis, ses frères et ses compagnons recueillirent
en gémissant ses os blancs; et les larmes coulaient sur leurs joues.
Et ils déposèrent dans une urne d'or ses os fumants, et ils
l'enveloppèrent de péplos pourprés. Puis, ils la mirent
dans une fosse creuse recouverte de grandes pierres, et, au-dessus, ils
élevèrent le tombeau. Et des sentinelles veillaient de tous
côtés de peur que les Akhaiens aux belles knèmides
ne se jetassent sur la Ville. Puis, le tombeau étant achevé,
ils se retirèrent et se réunirent en foule, afin de prendre
part à un repas solennel, dans les demeures du roi Priame, nourrisson
de Zeus.Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles de
Hector dompteur de chevaux.