François de La Rochefoucauld
Réflexions
ou sentences et maximes morales
Nos vertus ne sont, le plus
souvent, que des vices déguisés.
Maximes
Réflexions morales de l'édition de
1678
Maximes supprimées
Maximes écartées
Réflexions
morales
1.
Ce que
nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions
et de divers intérêts, que la fortune ou notre industrie savent arranger; et ce
n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants, et
que les femmes sont chastes.
2.
L'amour-propre
est le plus grand de tous les flatteurs.
3.
Quelque
découverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre, il y reste encore
bien des terres inconnues.
4.
L'amour-propre
est plus habile que le plus habile homme du monde.
5.
La
durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée de notre vie.
6.
La
passion fait souvent un fou du plus habile homme, et rend souvent les plus sots
habiles.
7.
Ces
grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont représentées par
les politiques comme les effets des grands desseins, au lieu que ce sont
d'ordinaire les effets de l'humeur et des passions Ainsi la guerre d'Auguste et
d'Antoine, qu'on rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du
monde, n'était peut-être qu'un effet de jalousie.
8.
Les
passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours. Elles sont comme un
art de la nature dont les règles sont infaillibles; et l'homme le plus simple
qui a de la passion persuade mieux que le plus éloquent qui n'en a point.
9.
Les
passions ont une injustice et un propre intérêt qui fait qu'il est dangereux de
les suivre, et qu'on s'en doit défier lors même qu'elles paraissent les plus
raisonnables.
10.
Il y a
dans le cœur humain une génération perpétuelle de passions, en sorte que la
ruine de l'une est presque toujours l'établissement d'une autre.
11.
Les
passions en engendrent souvent qui leur sont contraires. L'avarice produit quelquefois
la prodigalité, et la prodigalité l'avarice; on est souvent ferme par
faiblesse, et audacieux par timidité.
12.
Quelque
soin que l'on prenne de couvrir ses passions par des apparences de piété et
d'honneur, elles paraissent toujours au travers de ces voiles.
13.
Notre
amour-propre souffre plus impatiemment la condamnation de nos goûts que de nos
opinions.
14.
Les
hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le souvenir des bienfaits et des
injures; ils haïssent même ceux qui les ont obligés, et cessent de haïr ceux
qui leur ont fait des outrages. L'application à récompenser le bien, et à se
venger du mal, leur paraît une servitude à laquelle ils ont peine de se
soumettre.
15.
La
clémence des princes n'est souvent qu'une politique pour gagner l'affection des
peuples.
16.
Cette
clémence dont on fait une vertu se pratique tantôt par vanité, quelquefois par
paresse, souvent par crainte, et presque toujours par tous les trois ensemble.
17.
La
modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne fortune donne à
leur humeur.
18.
La
modération est une crainte de tomber dans l'envie et dans le mépris que
méritent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine ostentation de la
force de notre esprit; et enfin la modération des hommes dans leur plus haute
élévation est un désir de paraître plus grands que leur fortune.
19.
Nous
avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui.
20.
La
constance des sages n'est que l'art de renfermer leur agitation dans le cœur.
21.
Ceux
qu'on condamne au supplice affectent quelquefois une constance et un mépris de
la mort qui n'est en effet que la crainte de l'envisager. De sorte qu'on peut
dire que cette constance et ce mépris sont à leur esprit ce que le bandeau est
à leurs yeux.
22.
La
philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir. Mais les
maux présents triomphent d'elle.
23.
Peu de
gens connaissent la mort. On ne la souffre pas ordinairement par résolution,
mais par stupidité et par coutume; et la plupart des hommes meurent parce qu'on
ne peut s'empêcher de mourir.
24.
Lorsque
les grands hommes se laissent abattre par la longueur de leurs infortunes, ils
font voir qu'ils ne les soutenaient que par la force de leur ambition, et non
par celle de leur âme, et qu'à une grande vanité près les héros sont faits
comme les autres hommes.
25.
Il faut
de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que la mauvaise.
26.
Le
soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.
27.
On fait
souvent vanité des passions même les plus criminelles; mais l'envie est une
passion timide et honteuse que l'on n'ose jamais avouer.
28.
La
jalousie est en quelque manière juste et raisonnable, puisqu'elle ne tend qu'à
conserver un bien qui nous appartient, ou que nous croyons nous appartenir; au
lieu que l'envie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres.
29.
Le mal
que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine que nos bonnes
qualités.
30.
Nous
avons plus de force que de volonté; et c'est souvent pour nous excuser à
nous-mêmes que nous nous imaginons que les choses sont impossibles.
31.
Si nous
n'avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à en
remarquer dans les autres.
32.
La
jalousie se nourrit dans les doutes, et elle devient fureur, ou elle finit,
sitôt qu'on passe du doute à la certitude.
33.
L'orgueil
se dédommage toujours et ne perd rien lors même qu'il renonce à la vanité.
34.
Si nous
n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres.
35.
L'orgueil
est égal dans tous les hommes, et il n'y a de différence qu'aux moyens et à la
manière de le mettre au jour.
36.
Il
semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de notre corps pour
nous rendre heureux, nous ait aussi donné l'orgueil pour nous épargner la
douleur de connaître nos imperfections.
37.
L'orgueil
a plus de part que la bonté aux remontrances que nous faisons à ceux qui
commettent des fautes; et nous ne les reprenons pas tant pour les en corriger
que pour leur persuader que nous en sommes exempts.
38.
Nous
promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes.
39.
L'intérêt
parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même
celui de désintéressé.
40.
L'intérêt,
qui aveugle les uns, fait la lumière des autres.
41.
Ceux
qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent ordinairement incapables
des grandes.
42.
Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison.
43.
L'homme
croit souvent se conduire lorsqu'il est conduit; et pendant que par son esprit
il tend à un but, son cœur l'entraîne insensiblement à un autre.
44.
La
force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommées; elles ne sont en effet que
la bonne ou la mauvaise disposition des organes du corps.
45.
Le
caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune.
46.
L'attachement
ou l'indifférence que les philosophes avaient pour la vie n'était qu'un goût de
leur amour-propre, dont on ne doit non plus disputer que du goût de la langue
ou du choix des couleurs.
47.
Notre
humeur met le prix à tout ce qui nous vient de la fortune.
48.
La
félicité est dans le goût et non pas dans les choses; et c'est par avoir ce
qu'on aime qu'on est heureux, et non par avoir ce que les autres trouvent
aimable.
49.
On
n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on s'imagine.
50.
Ceux
qui croient avoir du mérite se font un honneur d'être malheureux, pour
persuader aux autres et à eux-mêmes qu'ils sont dignes d'être en butte à la
fortune.
51.
Rien ne
doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de nous-mêmes, que de voir
que nous désapprouvons dans un temps ce que nous approuvions dans un autre.
52.
Quelque
différence qui paraisse entre les fortunes, il y a néanmoins une certaine
compensation de biens et de maux qui les rend égales.
53.
Quelques
grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle seule, mais la fortune
avec elle qui fait les héros.
54.
Le
mépris des richesses était dans les philosophes un désir caché de venger leur
mérite de l'injustice de la fortune par le mépris des mêmes biens dont elle les
privait; c'était un secret pour se garantir de l'avilissement de la pauvreté;
c'était un chemin détourné pour aller à la considération qu'ils ne pouvaient
avoir par les richesses.
55.
La
haine pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la faveur. Le dépit de
ne la pas posséder se console et s'adoucit par le mépris que l'on témoigne de
ceux qui la possèdent; et nous leur refusons nos hommages, ne pouvant pas leur
ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde.
56.
Pour
s'établir dans le monde, on fait tout ce que l'on peut pour y paraître établi.
57.
Quoique
les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles ne sont pas souvent les
effets d'un grand dessein, mais des effets du hasard.
58.
Il
semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou malheureuses à qui elles
doivent une grande partie de la louange et du blâme qu'on leur donne.
59.
Il n'y
a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne tirent quelque
avantage, ni de si heureux que les imprudents ne puissent tourner à leur
préjudice.
60.
La
fortune tourne tout à l'avantage de ceux qu'elle favorise.
61.
Le
bonheur et le malheur des hommes ne dépend pas moins de leur humeur que de la
fortune.
62.
La
sincérité est une ouverture de cœur. On la trouve en fort peu de gens; et celle
que l'on voit d'ordinaire n'est qu'une fine dissimulation pour attirer la
confiance des autres.
63.
L'aversion
du mensonge est souvent une imperceptible ambition de rendre nos témoignages
considérables, et d'attirer a nos paroles un respect de religion.
64.
La
vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que ses apparences y font de mal.
65.
Il n'y
a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence. Cependant elle ne saurait nous
assurer du moindre événement.
66.
Un
habile homme doit régler le rang de ses intérêts et les conduire chacun dans
son ordre. Notre avidité le trouble souvent en nous faisant courir à tant de
choses à la fois que, pour désirer trop les moins importantes, on manque les
plus considérables.
67.
La
bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l'esprit.
68.
Il est
difficile de définir l'amour. Ce qu'on en peut dire est que dans l'âme c'est
une passion de régner, dans les esprits c'est une sympathie, et dans le corps
ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce que l'on aime après
beaucoup de mystères.
69.
S'il y
a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, c'est celui qui est
caché au fond du cœur, et que nous ignorons nous-mêmes.
70.
Il n'y
a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour où il est, ni le
feindre où il n'est pas.
71.
Il n'y
a guère de gens qui ne soient honteux de s'être aimés quand ils ne s'aiment
plus.
72.
Si on
juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus a la haine qu'à
l'amitié.
73.
On peut
trouver des femmes qui n'ont jamais eu de galanterie; mais il est rare d'en
trouver qui n'en aient jamais eu qu'une.
74.
Il n'y
a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille différentes copies
75.
L'amour
aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement continuel; et il
cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de craindre.
76.
Il est
du véritable amour comme de l'apparition des esprits tout le monde en parle,
mais peu de gens en ont vu.
77.
L'amour
prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui attribue, et où il n'a
non plus de part que le Doge à ce qui se fait à Venise.
78.
L'amour
de la justice n'est en la plupart des hommes que la crainte de souffrir
l'injustice.
79.
Le
silence est le parti le plus sûr de celui qui se défie de soi-même.
80.
Ce qui
nous rend si changeants dans nos amitiés, c'est qu'il est difficile de
connaître les qualités de l'âme, et facile de connaître celles de l'esprit.
81.
Nous ne
pouvons rien aimer que par rapport à nous, et nous ne faisons que suivre notre
goût et notre plaisir quand nous préférons nos amis à nous- mêmes; c'est
néanmoins par cette préférence seule que l'amitié peut être vraie et parfaite.
82.
La
réconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir de rendre notre condition
meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais
événement.
83.
Ce que
les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société, qu'un ménagement réciproque
d'intérêts, et qu'un échange de bons offices; ce n'est enfin qu'un commerce où
l'amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner.
84.
Il est
plus honteux de se défier de ses amis que d'en être trompé.
85.
Nous
nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants que nous; et néanmoins
c'est l'intérêt seul qui produit notre amitié. Nous ne nous donnons pas à eux
pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celui que nous en voulons
recevoir.
86.
Notre
défiance justifie la tromperie d'autrui.
87.
Les
hommes ne vivraient pas longtemps en société s'ils n'étaient les dupes les uns
des autres.
88.
L'amour-propre
nous augmente ou nous diminue les bonnes qualités de nos amis à proportion de
la satisfaction que nous avons d'eux; et nous jugeons de leur mérite par la
manière dont ils vivent avec nous.
89.
Tout le
monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de son jugement.
90.
Nous
plaisons plus souvent dans le commerce de la vie par nos défauts que par nos
bonnes qualités.
91.
La plus
grande ambition n'en a pas la moindre apparence lorsqu'elle se rencontre dans
une impossibilité absolue d'arriver où elle aspire
92.
Détromper
un homme préoccupé de son mérite est lui rendre un aussi mauvais office que
celui que l'on rendit à ce fou d'Athènes, qui croyait que tous les vaisseaux
qui arrivaient dans le port étaient à lui.
93.
Les
vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n'être plus
en état de donner de mauvais exemples.
94.
Les
grands noms abaissent, au lieu d'élever, ceux qui ne les savent pas soutenir.
95.
La
marque d'un mérite extraordinaire est de voir que ceux qui l'envient le plus
sont contraints de le louer.
96.
Tel
homme est ingrat, qui est moins coupable de son ingratitude que celui qui lui a
fait du bien.
97.
On
s'est trompé lorsqu'on a cru que l'esprit et le jugement étaient deux choses
différentes. Le jugement n'est que la grandeur de la lumière de l'esprit; cette
lumière pénètre le fond des choses; elle y remarque tout ce qu'il faut
remarquer et aperçoit celles qui semblent imperceptibles. Ainsi il faut
demeurer d'accord que c'est l'étendue de la lumière de l'esprit qui produit
tous les effets qu'on attribue au jugement.
98.
Chacun
dit du bien de son cœur, et personne n'en ose dire de son esprit.
99.
La
politesse de l'esprit consiste à penser des choses honnêtes et délicates.
100.
La
galanterie de l'esprit est de dire des choses flatteuses d'une manière
agréable.
101.
Il
arrive souvent que des choses se présentent plus achevées à notre esprit qu'il
ne les pourrait faire avec beaucoup d'art.
102.
L'esprit
est toujours la dupe du cœur.
103.
Tous
ceux qui connaissent leur esprit ne connaissent pas leur cœur.
104.
Les
hommes et les affaires ont leur point de perspective. Il y en a qu'il faut voir
de près pour en bien juger, et d'autres dont on ne juge jamais si bien que
quand on en est éloigné.
105.
Celui-là
n'est pas raisonnable à qui le hasard fait trouver la raison, mais celui qui la
connaît, qui la discerne, et qui la goûte.
106.
Pour
bien savoir les choses, il en faut savoir le détail; et comme il est presque
infini, nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites.
107.
C'est
une espèce de coquetterie de faire remarquer qu'on n'en fait jamais.
108.
L'esprit
ne saurait jouer longtemps le personnage du cœur.
109.
La
jeunesse change ses goûts par l'ardeur du sang, et la vieillesse conserve les
siens par l'accoutumance.
110.
On ne
donne rien si libéralement que ses conseils.
111.
Plus on
aime une maîtresse, et plus on est près de la haïr.
112.
Les
défauts de l'esprit augmentent en vieillissant comme ceux du visage.
113.
Il y a
de bons mariages, mais il n'y en a point de délicieux.
114.
On ne
se peut consoler d'être trompé par ses ennemis, et trahi par ses amis; et l'on
est souvent satisfait de l'être par soi-même.
115.
Il est
aussi facile de se tromper soi-même sans s'en apercevoir qu'il est difficile de
tromper les autres sans qu'ils s'en aperçoivent.
116.
Rien
n'est moins sincère que la manière de demander et de donner des conseils. Celui
qui en demande paraît avoir une déférence respectueuse pour les sentiments de
son ami, bien qu'il ne pense qu'à lui faire approuver les siens, et à le rendre
garant de sa conduite. Et celui qui conseille paye la confiance qu'on lui
témoigne d'un zèle ardent et désintéressé, quoiqu'il ne cherche le plus souvent
dans les conseils qu'il donne que son propre intérêt ou sa gloire.
117.
La plus
subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre de tomber dans les
pièges que l'on nous tend, et on n'est jamais si aisément trompé que quand on
songe à tromper les autres.
118.
L'intention
de ne jamais tromper nous expose à être souvent trompés.
119.
Nous
sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu'enfin nous nous déguisons à
nous-mêmes.
120.
L'on
fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un dessein formé de
trahir.
121.
On fait
souvent du bien pour pouvoir impunément faire du mal.
122.
Si nous
résistons à nos passions, c'est plus par leur faiblesse que par notre force.
123.
On
n'aurait guère de plaisir si on ne se flattait jamais.
124.
Les
plus habiles affectent toute leur vie de blâmer les finesses pour s'en servir
en quelque grande occasion et pour quelque grand intérêt.
125.
L'usage
ordinaire de la finesse est la marque d'un petit esprit, et il arrive presque
toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un endroit, se découvre en
un autre.
126.
Les
finesses et les trahisons ne viennent que de manque d'habileté.
127.
Le vrai
moyen d'être trompé, c'est de se croire plus fin que les autres.
128.
La trop
grande subtilité est une fausse délicatesse, et la véritable délicatesse est
une solide subtilité.
129.
Il
suffit quelquefois d'être grossier pour n'être pas trompé par un habile homme.
130.
La faiblesse
est le seul défaut que l'on ne saurait corriger.
131.
Le
moindre défaut des femmes qui se sont abandonnées à faire l'amour, c'est de
faire l'amour.
132.
Il est
plus aisé d'être sage pour les autres que de l'être pour soi-même.
133.
Les
seules bonnes copies sont celles qui nous font voir le ridicule des méchants
originaux.
134.
On
n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que par celles que l'on
affecte d'avoir.
135.
On est
quelquefois aussi différent de soi-même que des autres.
136.
Il y a
des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu
parler de l'amour.
137.
On
parle peu quand la vanité ne fait pas parler.
138.
On aime
mieux dire du mal de soi-même que de n'en point parler.
139.
Une des
choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui paraissent raisonnables et
agréables dans la conversation, c'est qu'il n'y a presque personne qui ne pense
plutôt à ce qu'il veut dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit. Les
plus habiles et les plus complaisants se contentent de montrer seulement une
mine attentive, au même temps que l'on voit dans leurs yeux et dans leur esprit
un égarement pour ce qu'on leur dit, et une précipitation pour retourner à ce
qu'ils veulent dire; au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire
aux autres ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à soi-même,
et que bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on
puisse avoir dans la conversation.
140.
Un
homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie des sots.
141.
Nous
nous vantons souvent de ne nous point ennuyer; et nous sommes si glorieux que
nous ne voulons pas nous trouver de mauvaise compagnie.
142.
Comme
c'est le caractère des grands esprits de faire entendre en peu de paroles
beaucoup de choses, les petits esprits au contraire ont le don de beaucoup
parler, et de ne rien dire.
143.
C'est
plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous exagérons les bonnes
qualités des autres, que par l'estime de leur mérite; et nous voulons nous
attirer des louanges, lorsqu'il semble que nous leur en donnons.
144.
On
n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans intérêt. La louange
est une flatterie habile, cachée, et délicate, qui satisfait différemment celui
qui la donne, et celui qui la reçoit. L'un la prend comme une récompense de son
mérite; l'autre la donne pour faire remarquer son équité et son discernement.
145.
Nous
choisissons souvent des louanges empoisonnées qui font voir par contrecoup en
ceux que nous louons des défauts que nous n'osons découvrir d'une autre sorte.
146.
On ne
loue d'ordinaire que pour être loué.
147.
Peu de
gens sont assez sages pour préférer le blâme qui leur est utile à la louange
qui les trahit.
148.
Il y a
des reproches qui louent, et des louanges qui médisent.
149.
Le
refus des louanges est un désir d'être loué deux fois.
150.
Le
désir de mériter les louanges qu'on nous donne fortifie notre vertu; et celles
que l'on donne à l'esprit, à la valeur, et à la beauté contribuent à les
augmenter.
151.
Il est
plus difficile de s'empêcher d'être gouverné que de gouverner les autres.
152.
Si nous
ne nous flattions point nous-mêmes, la flatterie des autres ne nous pourrait
nuire.
153.
La
nature fait le mérite, et la fortune le met en œuvre.
154.
La
fortune nous corrige de plusieurs défauts que la raison ne saurait corriger.
155.
Il y a
des gens dégoûtants avec du mérite, et d'autres qui plaisent avec des défauts.
156.
Il y a
des gens dont tout le mérite consiste à dire et à faire des sottises utilement,
et qui gâteraient tout s'ils changeaient de conduite.
157.
La
gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens dont ils se sont
servis pour l'acquérir.
158.
La
flatterie est une fausse monnaie qui n'a de cours que par notre vanité.
159.
Ce
n'est pas assez d'avoir de grandes qualités; il en faut avoir l'économie.
160.
Quelque
éclatante que soit une action, elle ne doit pas passer pour grande lorsqu'elle
n'est pas l'effet d'un grand dessein.
161.
Il doit
y avoir une certaine proportion entre les actions et les desseins si on en veut
tirer tous les effets qu'elles peuvent produire.
162.
L'art
de savoir bien mettre en œuvre de médiocres qualités dérobe l'estime et donne
souvent plus de réputation que le véritable mérite.
163.
Il y a
une infinité de conduites qui paraissent ridicules, et dont les raisons cachées
sont très sages et très solides.
164.
Il est
plus facile de paraître digne des emplois qu'on n'a pas que de ceux que l'on
exerce.
165.
Notre
mérite nous attire l'estime des honnêtes gens, et notre étoile celle du public.
166.
Le
monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le mérite même.
167.
L'avarice
est plus opposée à l'économie que la libéralité.
168.
L'espérance,
toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par
un chemin agréable.
169.
Pendant
que la paresse et la timidité nous retiennent dans notre devoir, notre vertu en
a souvent tout l'honneur.
170.
Il est
difficile de juger si un procédé net, sincère et honnête est un effet de
probité ou d'habileté.
171.
Les
vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer.
172.
Si on
examine bien les divers effets de l'ennui, on trouvera qu'il fait manquer à
plus de devoirs que l'intérêt.
173.
Il y a
diverses sortes de curiosité: l'une d'intérêt, qui nous porte à désirer
d'apprendre ce qui nous peut être utile, et l'autre d'orgueil, qui vient du
désir de savoir ce que les autres ignorent.
174.
Il vaut
mieux employer notre esprit à supporter les infortunes qui nous arrivent qu'à
prévoir celles qui nous peuvent arriver.
175.
La
constance en amour est une inconstance perpétuelle, qui fait que notre cœur
s'attache successivement à toutes les qualités de la personne que nous aimons,
donnant tantôt la préférence à l'une, tantôt à l'autre; de sorte que cette
constance n'est qu'une inconstance arrêtée et renfermée dans un même sujet.
176.
Il y a
deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce que l'on trouve sans cesse
dans la personne que l'on aime de nouveaux sujets d'aimer, et l'autre vient de
ce que l'on se fait un honneur d'être constant.
177.
La
persévérance n'est digne ni de blâme ni de louange, parce qu'elle n'est que la
durée des goûts et des sentiments, qu'on ne s'ôte et qu'on ne se donne point.
178.
Ce qui
nous fait aimer les nouvelles connaissances n'est pas tant la lassitude que
nous avons des vieilles ou le plaisir de changer, que le dégoût de n'être pas
assez admirés de ceux qui nous connaissent trop, et l'espérance de l'être
davantage de ceux qui ne nous connaissent pas tant.
179.
Nous
nous plaignons quelquefois légèrement de nos amis pour justifier par avance
notre légèreté.
180.
Notre
repentir n'est pas tant un regret du mal que nous avons fait, qu'une crainte de
celui qui nous en peut arriver.
181.
Il y a
une inconstance qui vient de la légèreté de l'esprit ou de sa faiblesse, qui
lui fait recevoir toutes les opinions d'autrui, et il y en a une autre, qui est
plus excusable, qui vient du dégoût des choses.
182.
Les
vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons entrent dans la
composition des remèdes. La prudence les assemble et les tempère, et elle s'en
sert utilement contre les maux de la vie.
183.
Il faut
demeurer d'accord à l'honneur de la vertu que les plus grands malheurs des
hommes sont ceux où ils tombent par les crimes.
184.
Nous
avouons nos défauts pour réparer par notre sincérité le tort qu'ils nous font
dans l'esprit des autres.
185.
Il y a
des héros en mal comme en bien.
186.
On ne
méprise pas tous ceux qui ont des vices; mais on méprise tous ceux qui n'ont
aucune vertu.
187.
Le nom
de la vertu sert à l'intérêt aussi utilement que les vices.
188.
La
santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps; et quoique l'on
paraisse éloigné des passions, on n'est pas moins en danger de s'y laisser
emporter que de tomber malade quand on se porte bien.
189.
Il
semble que la nature ait prescrit à chaque homme dès sa naissance des bornes
pour les vertus et pour les vices.
190.
Il
n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts.
191.
On peut
dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie comme des hôtes chez
qui il faut successivement loger; et je doute que l'expérience nous les fit
éviter s'il nous était permis de faire deux fois le même chemin.
192.
Quand
les vices nous quittent, nous nous flattons de la créance que c'est nous qui
les quittons.
193.
Il y a
des rechutes dans les maladies de l'âme, comme dans celles du corps. Ce que
nous prenons pour notre guérison n'est le plus souvent qu'un relâche ou un
changement de mal.
194.
Les
défauts de l'âme sont comme les blessures du corps: quelque soin qu'on prenne
de les guérir, la cicatrice paraît toujours, et elles sont à tout moment en
danger de se rouvrir.
195.
Ce qui
nous empêche souvent de nous abandonner à un seul vice est que nous en avons
plusieurs.
196.
Nous
oublions aisément nos fautes lorsqu'elles ne sont sues que de nous.
197.
Il y a
des gens de qui l'on peut ne jamais croire du mal sans l'avoir vu; mais il n'y
en a point en qui il nous doive surprendre en le voyant.
198.
Nous
élevons la gloire des uns pour abaisser celle des autres. Et quelquefois on
louerait moins Monsieur le Prince et M. de Turenne si on ne les voulait point
blâmer tous deux.
199.
Le
désir de paraître habile empêche souvent de le devenir.
200.
La
vertu n'irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie.
201.
Celui
qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de tout le monde se
trompe fort; mais celui qui croit qu'on ne peut se passer de lui se trompe
encore davantage.
202.
Les
faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent leurs défauts aux autres et à
eux-mêmes. Les vrais honnêtes gens sont ceux qui les connaissent parfaitement
et les confessent.
203.
Le vrai
honnête homme est celui qui ne se pique de rien.
204.
La
sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu'elles ajoutent à leur
beauté.
205.
L'honnêteté
des femmes est souvent l'amour de leur réputation et de leur repos.
206.
C'est
être véritablement honnête homme que de vouloir être toujours exposé à la vue
des honnêtes gens.
207.
La
folie nous suit dans tous les temps de la vie. Si quelqu'un paraît sage, c'est
seulement parce que ses folies sont proportionnées à son âge et à sa fortune.
208.
Il y a
des gens niais qui se connaissent, et qui emploient habilement leur niaiserie.
209.
Qui vit
sans folie n'est pas si sage qu'il croit 3h
210.
En
vieillissant on devient plus fou, et plus sage.
211.
Il y a
des gens qui ressemblent aux vaudevilles, qu'on ne chante qu'un certain temps.
212.
La
plupart des gens ne jugent des hommes que par la vogue qu'ils ont, ou par leur
fortune.
213.
L'amour
de la gloire, la crainte de la honte, le dessein de faire fortune, le désir de
rendre notre vie commode et agréable, et l'envie d'abaisser les autres, sont
souvent les causes de cette valeur si célèbre parmi les hommes.
214.
La
valeur est dans les simples soldats un métier périlleux qu'ils ont pris pour
gagner leur vie.
215.
La
parfaite valeur et la poltronnerie complète sont deux extrémités où l'on arrive
rarement. L'espace qui est entre-deux est vaste, et contient toutes les autres
espèces de courage: il n'y a pas moins de différence entre elles qu'entre les
visages et les humeurs. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au
commencement d'une action, et qui se relâchent et se rebutent aisément par sa
durée. Il y en a qui sont contents quand ils ont satisfait à l'honneur du
monde, et qui font fort peu de chose au delà. On en voit qui ne sont pas
toujours également maîtres de leur peur. D'autres se laissent quelquefois
entraîner à des terreurs générales. D'autres vont à la charge parce qu'ils
n'osent demeurer dans leurs postes. Il s'en trouve à qui l'habitude des
moindres périls affermit le courage et les prépare à s'exposer à de plus
grands. Il y en a qui sont braves à coups d'épée, et qui craignent les coups de
mousquet; d'autres sont assurés aux coups de mousquet, et appréhendent de se
battre à coups d'épée. Tous ces courages de différentes espèces conviennent en
ce que la nuit augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises
actions, elle donne la liberté de se ménager. Il y a encore un autre ménagement
plus général; car on ne voit point d'homme qui fasse tout ce qu'il serait
capable de faire dans une occasion s'il était assuré d'en revenir. De sorte
qu'il est visible que la crainte de la mort ôte quelque chose de la valeur.
216.
La
parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu'on serait capable de faire
devant tout le monde.
217.
L'intrépidité
est une force extraordinaire de l'âme qui l'élève au-dessus des troubles, des
désordres et des émotions que la vue des grands périls pourrait exciter en
elle; et c'est par cette force que les héros se maintiennent en un état
paisible, et conservent l'usage libre de leur raison dans les accidents les
plus surprenants et les plus terribles.
218.
L'hypocrisie
est un hommage que le vice rend à la vertu.
219.
La
plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver leur honneur.
Mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il est nécessaire pour faire
réussir le dessein pour lequel ils s'exposent.
220.
La
vanité, la honte, et surtout le tempérament, font souvent la valeur des hommes,
et la vertu des femmes.
221.
On ne
veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la gloire; ce qui fait que les
braves ont plus d'adresse et d'esprit pour éviter la mort que les gens de
chicane n'en ont pour conserver leur bien.
222.
Il n'y
a guère de personnes qui dans le premier penchant de l'âge ne fassent connaître
par où leur corps et leur esprit doivent défaillir.
223.
Il est
de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands: elle entretient le
commerce; et nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter, mais
pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent.
224.
Tous
ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne peuvent pas pour cela
se flatter d'être reconnaissants.
225.
Ce qui
fait le mécompte dans la reconnaissance qu'on attend des grâces que l'on a
faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne, et l'orgueil de celui qui
reçoit, ne peuvent convenir du prix du bienfait.
226.
Le trop
grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation est une espèce
d'ingratitude.
227.
Les
gens heureux ne se corrigent guère; ils croient toujours avoir raison quand la
fortune soutient leur mauvaise conduite.
228.
L'orgueil
ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer.
229.
Le bien
que nous avons reçu de quelqu'un veut que nous respections le mal qu'il nous
fait.
230.
Rien
n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais de grands biens ni
de grands maux qui n'en produisent de semblables. Nous imitons les bonnes
actions par émulation, et les mauvaises par la malignité de notre nature que la
honte retenait prisonnière, et que l'exemple met en liberté.
231.
C'est
une grande folie de vouloir être sage tout seul
232.
Quelque
prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce n'est souvent que l'intérêt et
la vanité qui les causent.
233.
Il y a
dans les afflictions diverses sortes d'hypocrisie. Dans l'une, sous prétexte de
pleurer la perte d'une personne qui nous est chère, nous nous pleurons
nous-mêmes; nous regrettons la bonne opinion qu'il avait de nous; nous pleurons
la diminution de notre bien, de notre plaisir, de notre considération. Ainsi
les morts ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour les vivants. Je dis
que c'est une espèce d'hypocrisie, à cause que dans ces sortes d'afflictions on
se trompe soi-même. Il y a une autre hypocrisie qui n'est pas si innocente,
parce qu'elle impose à tout le monde: c'est l'affliction de certaines personnes
qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur. Après que le temps
qui consume tout a fait cesser celle qu'elles avaient en effet, elles ne
laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes, et leurs soupirs; elles
prennent un personnage lugubre, et travaillent à persuader par toutes leurs
actions que leur déplaisir ne finira qu'avec leur vie. Cette triste et
fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans les femmes ambitieuses. Comme leur
sexe leur ferme tous les chemins qui mènent à la gloire, elles s'efforcent de
se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable affliction. Il y a encore
une autre espèce de larmes qui n'ont que de petites sources qui coulent et se
tarissent facilement: on pleure pour avoir la réputation d'être tendre, on
pleure pour être plaint, on pleure pour être pleuré; enfin on pleure pour
éviter la honte de ne pleurer pas.
234.
C'est
plus souvent par orgueil que par défaut de lumières qu'on s'oppose avec tant
d'opiniâtreté aux opinions les plus suivies: on trouve les premières places
prises dans le bon parti, et on ne veut point des dernières.
235.
Nous
nous consolons aisément des disgrâces de nos amis lorsqu'elles servent à signaler
notre tendresse pour eux.
236.
Il
semble que l'amour-propre soit la dupe de la bonté, et qu'il s'oublie lui-même
lorsque nous travaillons pour l'avantage des autres. Cependant c'est prendre le
chemin le plus assuré pour arriver à ses fins; c'est prêter à usure sous
prétexte de donner; c'est enfin s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et
délicat.
237.
Nul ne
mérite d'être loué de bonté, s'il n'a pas la force d'être méchant: toute autre
bonté n'est le plus souvent qu'une paresse ou une impuissance de la volonté.
238.
Il
n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes que de leur
faire trop de bien.
239.
Rien ne
flatte plus notre orgueil que la confiance des grands, parce que nous la
regardons comme un effet de notre mérite, sans considérer qu'elle ne vient le
plus souvent que de vanité, ou d'impuissance de garder le secret.
240.
On peut
dire de l'agrément séparé de la beauté que c'est une symétrie dont on ne sait
point les règles, et un rapport secret des traits ensemble, et des traits avec
les couleurs et avec l'air de la personne.
241.
La
coquetterie est le fond de l'humeur des femmes. Mais toutes ne la mettent pas
en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes est retenue par la
crainte ou par la raison.
242.
On
incommode souvent les autres quand on croit ne les pouvoir jamais incommoder.
243.
Il y a
peu de choses impossibles d'elles-mêmes; et l'application pour les faire
réussir nous manque plus que les moyens.
244.
La
souveraine habileté consiste à bien connaître le prix des choses.
245.
C'est
une grande habileté que de savoir cacher son habileté.
246.
Ce qui
paraît générosité n'est souvent qu'une ambition déguisée qui méprise de petits
intérêts, pour aller à de plus grands.
247.
La
fidélité qui paraît en la plupart des hommes n'est qu'une invention de
l'amour-propre pour attirer la confiance. C'est un moyen de nous élever
au-dessus des autres, et de nous rendre dépositaires des choses les plus
importantes.
248.
La
magnanimité méprise tout pour avoir tout.
249.
Il n'y
a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix, dans les yeux et dans l'air de
la personne, que dans le choix des paroles.
250.
La
véritable éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut, et à ne dire que ce
qu'il faut.
251.
Il y a
des personnes à qui les défauts siéent bien, et d'autres qui sont disgraciées
avec leurs bonnes qualités.
252.
Il est
aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est extraordinaire de voir
changer les inclinations.
253.
L'intérêt
met en œuvre toutes sortes de vertus et de vices.
254.
L'humilité
n'est souvent qu'une feinte soumission, dont on se sert pour soumettre les
autres; c'est un artifice de l'orgueil qui s'abaisse pour s'élever; et bien
qu'il se transforme en mille manières, il n'est jamais mieux déguisé et plus
capable de tromper que lorsqu'il se cache sous la figure de l'humilité.
255.
Tous
les sentiments ont chacun un ton de voix, des gestes et des mines qui leur sont
propres. Et ce rapport bon ou mauvais, agréable ou désagréable. est ce qui fait
que les personnes plaisent ou déplaisent.
256.
Dans
toutes les professions chacun affecte une mine et un extérieur pour paraître ce
qu'il veut qu'on le croie. Ainsi on peut dire que le monde n'est composé que de
mines.
257.
La
gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts de l'esprit.
258.
Le bon
goût vient plus du jugement que de l'esprit.
259.
Le
plaisir de l'amour est d'aimer; et l'on est plus heureux par la passion que
l'on a que par celle que l'on donne.
260.
La
civilité est un désir d'en recevoir, et d'être estimé poli.
261.
L'éducation
que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens est un second amour-propre qu'on
leur inspire.
262.
Il n'y
a point de passion où l'amour de soi-même règne si puissamment que dans
l'amour; et on est toujours plus disposé à sacrifier le repos de ce qu'on aime
qu'à perdre le sien.
263.
Ce
qu'on nomme libéralité n'est le plus souvent que la vanité de donner, que nous
aimons mieux que ce que nous donnons.
264.
La
pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d'autrui.
C'est une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber; nous donnons
du secours aux autres pour les engager à nous en donner en de semblables
occasions; et ces services que nous leur rendons sont à proprement parler des
biens que nous nous faisons à nous-mêmes par avance.
265.
La
petitesse de l'esprit fait l'opiniâtreté; et nous ne croyons pas aisément ce
qui est au-delà de ce que nous voyons.
266.
C'est
se tromper que de croire qu'il n'y ait que les violentes passions, comme
l'ambition et l'amour, qui puissent triompher des autres. La paresse, toute
languissante qu'elle est, ne laisse pas d'en être souvent la maîtresse; elle
usurpe sur tous les desseins et sur toutes les actions de la vie; elle y
détruit et y consume insensiblement les passions et les vertus.
267.
La
promptitude à croire le mal sans l'avoir assez examiné est un effet de
l'orgueil et de la paresse. On veut trouver des coupables; et on ne veut pas se
donner la peine d'examiner les crimes.
268.
Nous
récusons des juges pour les plus petits intérêts, et nous voulons bien que
notre réputation et notre gloire dépendent du jugement des hommes, qui nous
sont tout contraires, ou par leur jalousie, ou par leur préoccupation, ou par
leur peu de lumière; et ce n'est que pour les faire prononcer en notre faveur
que nous exposons en tant de manières notre repos et notre vie.
269.
Il n'y
a guère d'homme assez habile pour connaître tout le mal qu'il fait.
270.
L'honneur
acquis est caution de celui qu'on doit acquérir.
271.
La
jeunesse est une ivresse continuelle: c'est la fièvre de la raison.
272.
Rien ne
devrait plus humilier les hommes qui ont mérité de grandes louanges, que le
soin qu'ils prennent encore de se faire valoir par de petites choses.
273.
Il y a
des gens qu'on approuve dans le monde, qui n'ont pour tout mérite que les vices
qui servent au commerce de la vie.
274.
La
grâce de la nouveauté est à l'amour ce que la fleur est sur les fruits; elle y
donne un lustre qui s'efface aisément, et qui ne revient jamais.
275.
Le bon
naturel, qui se vante d'être si sensible, est souvent étouffé par le moindre
intérêt.
276.
L'absence
diminue les médiocres passions, et augmente les grandes, comme le vent éteint
les bougies et allume le feu.
277.
Les
femmes croient souvent aimer encore qu'elles n'aiment pas. L'occupation d'une
intrigue, l'émotion d'esprit que donne la galanterie, la pente naturelle au
plaisir d'être aimées, et la peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de
la passion lorsqu'elles n'ont que de la coquetterie.
278.
Ce qui
fait que l'on est souvent mécontent de ceux qui négocient, est qu'ils
abandonnent presque toujours l'intérêt de leurs amis pour l'intérêt du succès
de la négociation, qui devient le leur par l'honneur d'avoir réussi à ce qu'ils
avaient entrepris.
279.
Quand
nous exagérons la tendresse que nos amis ont pour nous, c'est souvent moins par
reconnaissance que par le désir de faire juger de notre mérite.
280.
L'approbation
que l'on donne à ceux qui entrent dans le monde vient souvent de l'envie
secrète que l'on porte à ceux qui y sont établis.
281.
L'orgueil
qui nous inspire tant d'envie nous sert souvent aussi à la modérer.
282.
Il y a
des faussetés déguisées qui représentent si bien la vérité que ce serait mal
juger que de ne s'y pas laisser tromper.
283.
Il n'y
a pas quelquefois moins d'habileté à savoir profiter d'un bon conseil qu'à se
bien conseiller soi-même.
284.
Il y a
des méchants qui seraient moins dangereux s'ils n'avaient aucune bonté.
285.
La
magnanimité est assez définie par son nom; néanmoins on pourrait dire que c'est
le bon sens de l'orgueil, et la voie la plus noble pour recevoir des louanges.
286.
Il est
impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a véritablement cessé d'aimer.
287.
Ce
n'est pas tant la fertilité de l'esprit qui nous fait trouver plusieurs
expédients sur une même affaire, que c'est le défaut de lumière qui nous fait
arrêter à tout ce qui se présente à notre imagination, et qui nous empêche de
discerner d'abord ce qui est le meilleur.
288.
Il y a
des affaires et des maladies que les remèdes aigrissent en certains temps; et
la grande habileté consiste à connaître quand il est dangereux d'en user.
289.
La
simplicité affectée est une imposture délicate.
290.
Il y a
plus de défauts dans l'humeur que dans l'esprit.
291.
Le
mérite des hommes a sa saison aussi bien que les fruits.
292.
On peut
dire de l'humeur des hommes, comme de la plupart des bâtiments, qu'elle a
diverses faces, les unes agréables, et les autres désagréables.
293.
La
modération ne peut avoir le mérite de combattre l'ambition et de la soumettre:
elles ne se trouvent jamais ensemble. La modération est la langueur et la
paresse de l'âme, comme l'ambition en est l'activité et l'ardeur.
294.
Nous
aimons toujours ceux qui nous admirent; et nous n'aimons pas toujours ceux que
nous admirons.
295.
Il s'en
faut bien que nous ne connaissions toutes nos volontés.
296.
Il est
difficile d'aimer ceux que nous n'estimons point; mais il ne l'est pas moins
d'aimer ceux que nous estimons beaucoup plus que nous.
297.
Les
humeurs du corps ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et qui tourne
imperceptiblement notre volonté; elles roulent ensemble et exercent
successivement un empire secret en nous: de sorte qu'elles ont une part
considérable à toutes nos actions, sans que nous le puissions connaître.
298.
La
reconnaissance de la plupart des hommes n'est qu'une secrète envie de recevoir
de plus grands bienfaits.
299.
Presque
tout le monde prend plaisir à s'acquitter des petites obligations; beaucoup de
gens ont de la reconnaissance pour les médiocres; mais il n'y a quasi personne
qui n'ait de l'ingratitude pour les grandes.
300.
Il y a
des folies qui se prennent comme les maladies contagieuses.
301.
Assez
de gens méprisent le bien, mais peu savent le donner.
302.
Ce
n'est d'ordinaire que dans de petits intérêts où nous prenons le hasard de ne
pas croire aux apparences.
303.
Quelque
bien qu'on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de nouveau.
304.
Nous
pardonnons souvent à ceux qui nous ennuient, mais nous ne pouvons pardonner à
ceux que nous ennuyons.
305.
L'intérêt
que l'on accuse de tous nos crimes mérite souvent d'être loué de nos bonnes
actions.
306.
On ne
trouve guère d'ingrats tant qu'on est en état de faire du bien.
307.
Il est
aussi honnête d'être glorieux avec soi-même qu'il est ridicule de l'être avec
les autres.
308.
On a
fait une vertu de la modération pour borner l'ambition des grands hommes, et
pour consoler les gens médiocres de leur peu de fortune, et de leur peu de
mérite.
309.
Il y a
des gens destinés à être sots, qui ne font pas seulement des sottises par leur
choix, mais que la fortune même contraint d'en faire.
310.
Il
arrive quelquefois des accidents dans la vie, d'où il faut être un peu fou pour
se bien tirer.
311.
S'il y
a des hommes dont le ridicule n'ait jamais paru, c'est qu'on ne l'a pas bien
cherché.
312.
Ce qui
fait que les amants et les maîtresses ne s'ennuient point d'être ensemble,
c'est qu'ils parlent toujours d'eux-mêmes.
313.
Pourquoi
faut-il que nous ayons assez de mémoire pour retenir jusqu'aux moindres
particularités de ce qui nous est arrivé, et que nous n'en ayons pas assez pour
nous souvenir combien de fois nous les avons contées à une même personne ?
314.
L'extrême
plaisir que nous prenons à parler de nous-mêmes nous doit faire craindre de
n'en donner guère à ceux qui nous écoutent.
315.
Ce qui
nous empêche d'ordinaire de faire voir le fond de notre cœur à nos amis, n'est
pas tant la défiance que nous avons d'eux, que celle que nous avons de
nous-mêmes.
316.
Les
personnes faibles ne peuvent être sincères.
317.
Ce
n'est pas un grand malheur d'obliger des ingrats, mais c'en est un
insupportable d'être obligé à un malhonnête homme.
318.
On
trouve des moyens pour guérir de la folie, mais on n'en trouve point pour
redresser un esprit de travers.
319.
On ne
saurait conserver longtemps les sentiments qu'on doit avoir pour ses amis et
pour ses bienfaiteurs, si on se laisse la liberté de parler souvent de leurs
défauts.
320.
Louer
les princes des vertus qu'ils n'ont pas, c'est leur dire impunément des
injures.
321.
Nous
sommes plus près d'aimer ceux qui nous haïssent que ceux qui nous aiment plus
que nous ne voulons.
322.
Il n'y
a que ceux qui sont méprisables qui craignent d'être méprisés.
323.
Notre
sagesse n'est pas moins à la merci de la fortune que nos biens.
324.
Il y a
dans la jalousie plus d'amour-propre que d'amour.
325.
Nous
nous consolons souvent par faiblesse des maux dont la raison n'a pas la force
de nous consoler.
326.
Le
ridicule déshonore plus que le déshonneur.
327.
Nous
n'avouons de petits défauts que pour persuader que nous n'en avons pas de
grands.
328.
L'envie
est plus irréconciliable que la haine.
329.
On
croit quelquefois haïr la flatterie, mais on ne hait que la manière de flatter.
330.
On
pardonne tant que l'on aime.
331.
Il est
plus difficile d'être fidèle à sa maîtresse quand on est heureux que quand on
en est maltraité.
332.
Les
femmes ne connaissent pas toute leur coquetterie.
333.
Les
femmes n'ont point de sévérité complète sans aversion.
334.
Les
femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur passion.
335.
Dans
l'amour la tromperie va presque toujours plus loin que la méfiance.
336.
Il y a
une certaine sorte d'amour dont l'excès empêche la jalousie.
337.
Il est
de certaines bonnes qualités comme des sens: ceux qui en sont entièrement
privés ne les peuvent apercevoir ni les comprendre.
338.
Lorsque
notre haine est trop vive, elle nous met au-dessous de ceux que nous haïssons.
339.
Nous ne
ressentons nos biens et nos maux qu'à proportion de notre amour-propre.
340.
L'esprit
de la plupart des femmes sert plus à fortifier leur folie que leur raison.
341.
Les
passions de la jeunesse ne sont guère plus opposées au salut que la tiédeur des
vieilles gens.
342.
L'accent
du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le cœur, comme dans le
langage.
343.
Pour
être un grand homme, il faut savoir profiter de toute sa fortune.
344.
La
plupart des hommes ont comme les plantes des propriétés cachées, que le hasard
fait découvrir.
345.
Les
occasions nous font connaître aux autres, et encore plus à nous-mêmes.
346.
Il ne
peut y avoir de règle dans l'esprit ni dans le cœur des femmes, si le
tempérament n'en est d'accord.
347.
Nous ne
trouvons guère de gens de bon sens, que ceux qui sont de notre avis.
348.
Quand
on aime, on doute souvent de ce qu'on croit le plus.
349.
Le plus
grand miracle de l'amour, c'est de guérir de la coquetterie.
350.
Ce qui
nous donne tant d'aigreur contre ceux qui nous font des finesses, c'est qu'ils
croient être plus habiles que nous.
351.
On a
bien de la peine à rompre, quand on ne s'aime plus.
352.
On
s'ennuie presque toujours avec les gens avec qui il n'est pas permis de
s'ennuyer.
353.
Un
honnête homme peut être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot.
354.
Il y a
de certains défauts qui, bien mis en œuvre, brillent plus que la vertu même.
355.
On perd
quelquefois des personnes qu'on regrette plus qu'on n'en est affligé; et d
autres dont on est affligé, et qu'on ne regrette guère.
356.
Nous ne
louons d'ordinaire de bon cœur que ceux qui nous admirent.
357.
Les
petits esprits sont trop blessés des petites choses; les grands esprits les
voient toutes, et n en sont point blessés.
358.
L'humilité
est la véritable preuve des vertus chrétiennes: sans elle nous conservons tous
nos défauts, et ils sont seulement couverts par l'orgueil qui les cache aux
autres, et souvent à nous-mêmes.
359.
Les
infidélités devraient éteindre l'amour, et il ne faudrait point être jaloux
quand on a sujet de l'être. Il n'y a que les personnes qui évitent de donner de
la jalousie qui soient dignes qu'on en ait pour elles.
360.
On se
décrie beaucoup plus auprès de nous par les moindres infidélités qu'on nous
fait, que par les plus grandes qu'on fait aux autres.
361.
La
jalousie naît toujours avec l'amour, mais elle ne meurt pas toujours avec lui.
362.
La
plupart des femmes ne pleurent pas tant la mort de leurs amants pour les avoir
aimés, que pour paraître plus dignes d'être aimées.
363.
Les
violences qu'on nous fait nous font souvent moins de peine que celles que nous
nous faisons à nous-mêmes.
364.
On sait
assez qu'il ne faut guère parler de sa femme; mais on ne sait pas assez qu'on
devrait encore moins parler de soi.
365.
Il y a
de bonnes qualités qui dégénèrent en défauts quand elles sont naturelles, et
d'autres qui ne sont jamais parfaites quand elles sont acquises. Il faut, par
exemple, que la raison nous fasse ménagers de notre bien et de notre confiance;
et il faut, au contraire, que la nature nous donne la bonté et la valeur.
366.
Quelque
défiance que nous ayons de la sincérité de ceux qui nous parlent, nous croyons
toujours qu'ils nous disent plus vrai qu'aux autres.
367.
Il y a
peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier.
368.
La
plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne sont en sûreté que
parce qu'on ne les cherche pas.
369.
Les
violences qu'on se fait pour s'empêcher d'aimer sont souvent plus cruelles que
les rigueurs de ce qu'on aime.
370.
Il n'y
a guère de poltrons qui connaissent toujours toute leur peur.
371.
C'est
presque toujours la faute de celui qui aime de ne pas connaître quand on cesse
de l'aimer.
372.
La
plupart des jeunes gens croient être naturels, lorsqu'ils ne sont que mal polis
et grossiers.
373.
Il y a
de certaines larmes qui nous trompent souvent nous-mêmes après avoir trompé les
autres.
374.
Si on
croit aimer sa maîtresse pour l'amour d'elle, on est bien trompé.
375.
Les
esprits médiocres condamnent d'ordinaire tout ce qui passe leur portée.
376.
L'envie
est détruite par la véritable amitié, et la coquetterie par le véritable amour.
377.
Le plus
grand défaut de la pénétration n'est pas de n'aller point jusqu'au but, c'est
de le passer.
378.
On
donne des conseils mais on n'inspire point de conduite.
379.
Quand
notre mérite baisse, notre goût baisse aussi.
380.
La
fortune fait paraître nos vertus et nos vices, comme la lumière fait paraître
les objets.
381.
La
violence qu'on se fait pour demeurer fidèle à ce qu'on aime ne vaut guère mieux
qu'une infidélité.
382.
Nos
actions sont comme les bouts-rimés, que chacun fait rapporter à ce qu'il lui
plaît.
383.
L'envie
de parler de nous, et de faire voir nos défauts du côté que nous voulons bien
les montrer, fait une grande partie de notre sincérité.
384.
On ne
devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner.
385.
On est
presque également difficile à contenter quand on a beaucoup d'amour et quand on
n'en a plus guère.
386.
Il n'y
a point de gens qui aient plus souvent tort que ceux qui ne peuvent souffrir
d'en avoir.
387.
Un sot
n'a pas assez d'étoffe pour être bon.
388.
Si la
vanité ne renverse pas entièrement les vertus, du moins elle les ébranle
toutes.
389.
Ce qui
nous rend la vanité des autres insupportable, c'est qu'elle blesse la nôtre.
390.
On
renonce plus aisément à son intérêt qu'à son goût.
391.
La
fortune ne paraît jamais si aveugle qu'à ceux à qui elle ne fait pas de bien.
392.
Il faut
gouverner la fortune comme la santé: en jouir quand elle est bonne, prendre
patience quand elle est mauvaise, et ne faire jamais de grands remèdes sans un
extrême besoin.
393.
L'air
bourgeois se perd quelquefois à l'armée; mais il ne se perd jamais à la cour.
394.
On peut
être plus fin qu'un autre, mais non pas plus fin que tous les autres.
395.
On est
quelquefois moins malheureux d'être trompé de ce qu'on aime, que d'en être
détrompé.
396.
On
garde longtemps son premier amant, quand on n'en prend point de second.
397.
Nous
n'avons pas le courage de dire en général que nous n'avons point de défauts, et
que nos ennemis n'ont point de bonnes qualités; mais en détail nous ne sommes
pas trop éloignés de le croire.
398.
De tous
nos défauts, celui dont nous demeurons le plus aisément d'accord, c'est de la
paresse; nous nous persuadons qu'elle tient à toutes les vertus paisibles et
que, sans détruire entièrement les autres, elle en suspend seulement les
fonctions.
399.
Il y a
une élévation qui ne dépend point de la fortune: c'est un certain air qui nous
distingue et qui semble nous destiner aux grandes choses; c'est un prix que
nous nous donnons imperceptiblement à nous-mêmes; c'est par cette qualité que
nous usurpons les déférences des autres hommes, et c'est elle d'ordinaire qui
nous met plus au-dessus d'eux que la naissance, les dignités, et le mérite
même.
400.
Il y a
du mérite sans élévation, mais il n'y a point d'élévation sans quelque mérite.
401.
L'élévation
est au mérite ce que la parure est aux belles personnes.
402.
Ce qui
se trouve le moins dans la galanterie, c'est de l'amour.
403.
La
fortune se sert quelquefois de nos défauts pour nous élever, et il y a des gens
incommodes dont le mérite serait mal récompensé si on ne voulait acheter leur
absence.
404.
Il
semble que la nature ait caché dans le fond de notre esprit des talents et une
habileté que nous ne connaissons pas; les passions seules ont le droit de les
mettre au jour, et de nous donner quelquefois des vues plus certaines et plus
achevées que l'art ne saurait faire.
405.
Nous
arrivons tout nouveaux aux divers âges de la vie, et nous y manquons souvent
d'expérience malgré le nombre des années.
406.
Les
coquettes se font honneur d'être jalouses de leurs amants, pour cacher qu'elles
sont envieuses des autres femmes.
407.
Il s'en
faut bien que ceux qui s'attrapent à nos finesses ne nous paraissent aussi
ridicules que nous nous le paraissons à nous-mêmes quand les finesses des
autres nous ont attrapés.
408.
Le plus
dangereux ridicule des vieilles personnes qui ont été aimables, c'est d'oublier
qu'elles ne le sont plus.
409.
Nous
aurions souvent honte de nos plus belles actions si le monde voyait tous les
motifs qui les produisent.
410.
Le plus
grand effort de l'amitié n'est pas de montrer nos défauts à un ami; c'est de
lui faire voir les siens.
411.
On n'a
guère de défauts qui ne soient plus pardonnables que les moyens dont on se sert
pour les cacher
412.
Quelque
honte que nous ayons méritée, il est presque toujours en notre pouvoir de
rétablir notre réputation.
413.
On ne
plaît pas longtemps quand on n'a que d'une sorte d'esprit.
414.
Les
fous et les sottes gens ne voient que par leur humeur.
415.
L'esprit
nous sert quelquefois à faire hardiment des sottises.
416.
La
vivacité qui augmente en vieillissant ne va pas loin de la folie.
417.
En
amour celui qui est guéri le premier est toujours le mieux guéri.
418.
Les
jeunes femmes qui ne veulent point paraître coquettes, et les hommes d'un âge
avancé qui ne veulent pas être ridicules, ne doivent jamais parler de l'amour
comme d'une chose où ils puissent avoir part.
419.
Nous
pouvons paraître grands dans un emploi au-dessous de notre mérite, mais nous paraissons
souvent petits dans un emploi plus grand que nous.
420.
Nous
croyons souvent avoir de la constance dans les malheurs, lorsque nous n'avons
que de l'abattement, et nous les souffrons sans oser les regarder comme les
poltrons se laissent tuer de peur de se défendre.
421.
La
confiance fournit plus à la conversation que I 'esprit.
422.
Toutes
les passions nous font faire des fautes, mais l'amour nous en fait faire de
plus ridicules.
423.
Peu de
gens savent être vieux.
424.
Nous
nous faisons honneur des défauts opposés à ceux que nous avons: quand nous
sommes faibles, nous nous vantons d'être opiniâtres.
425.
La
pénétration a un air de deviner qui flatte plus notre vanité que toutes les
autres qualités de l'esprit.
426.
La
grâce de la nouveauté et la longue habitude, quelque opposées qu'elles soient,
nous empêchent également de sentir les défauts de nos amis.
427.
La
plupart des amis dégoûtent de l'amitié, et la plupart des dévots dégoûtent de
la dévotion.
428.
Nous
pardonnons aisément à nos amis les défauts qui ne nous regardent pas
429.
Les
femmes qui aiment pardonnent plus aisément les grandes indiscrétions que les
petites infidélités.
430.
Dans la
vieillesse de l'amour comme dans celle de l'âge on vit encore pour les maux,
mais on ne vit plus pour les plaisirs.
431.
Rien
n'empêche tant d'être naturel que l'envie de le paraître.
432.
C'est
en quelque sorte se donner part aux belles actions, que de les louer de bon
cœur.
433.
La plus
véritable marque d'être né avec de grandes qualités, c'est d'être né sans
envie.
434.
Quand
nos amis nous ont trompés, on ne doit que de l'indifférence aux marques de leur
amitié, mais on doit toujours de la sensibilité à leurs malheurs.
435.
La
fortune et l'humeur gouvernent le monde.
436.
Il est
plus aisé de connaître l'homme en général que de connaître un homme en
particulier.
437.
On ne
doit pas juger du mérite d'un homme par ses grandes qualités, mais par l'usage
qu'il en sait faire.
438.
Il y a
une certaine reconnaissance vive qui ne nous acquitte pas seulement des
bienfaits que nous avons reçus, mais qui fait même que nos amis nous doivent en
leur payant ce que nous leur devons.
439.
Nous ne
désirerions guère de choses avec ardeur, si nous connaissions parfaitement ce
que nous désirons.
440.
Ce qui
fait que la plupart des femmes sont peu touchées de l'amitié, c'est qu'elle est
fade quand on a senti de l'amour.
441.
Dans
l'amitié comme dans l'amour on est souvent plus heureux par les choses qu'on
ignore que par celles que l'on sait.
442.
Nous
essayons de nous faire honneur des défauts que nous ne voulons pas corriger.
443.
Les
passions les plus violentes nous laissent quelquefois du relâche, mais la
vanité nous agite toujours.
444.
Les
vieux fous sont plus fous que les jeunes.
445.
La
faiblesse est plus opposée à la vertu que le vice.
446.
Ce qui
rend les douleurs de la honte et de la jalousie si aiguës, c'est que la vanité
ne peut servir à les supporter.
447.
La
bienséance est la moindre de toutes les lois, et la plus suivie.
448.
Un
esprit droit a moins de peine de se soumettre aux esprits de travers que de les
conduire.
449.
Lorsque
la fortune nous surprend en nous donnant une grande place sans nous y avoir
conduits par degrés, ou sans que nous nous y soyons élevés par nos espérances,
il est presque impossible de s'y bien soutenir, et de paraître digne de
l'occuper.
450.
Notre
orgueil s'augmente souvent de ce que nous retranchons de nos autres défauts.
451.
Il n'y
a point de sots si incommodes que ceux qui ont de l'esprit.
452.
Il n'y
a point d'homme qui se croie en chacune de ses qualités au-dessous de l'homme
du monde qu'il estime le plus.
453.
Dans
les grandes affaires on doit moins s'appliquer à faire naître des occasions
qu'à profiter de celles qui se présentent.
454.
Il n'y
a guère d'occasion où l'on fit un méchant marche de renoncer au bien qu'on dit
de nous, à condition de n'en dire point de mal.
455.
Quelque
disposition qu'ait le monde à mal juger, il fait encore plus souvent grâce au
faux mérite qu'il ne fait injustice au véritable.
456.
On est
quelquefois un sot avec de l'esprit, mais on ne l'est jamais avec du jugement.
457.
Nous
gagnerions plus de nous laisser voir tels que nous sommes, que d'essayer de
paraître ce que nous ne sommes pas.
458.
Nos
ennemis approchent plus de la vérité dans les jugements qu'ils font de nous que
nous n'en approchons nous-mêmes.
459.
Il y a
plusieurs remèdes qui guérissent de l'amour, mais il n'y en a point
d'infaillibles.
460.
Il s'en
faut bien que nous connaissions tout ce que nos passions nous font faire.
461.
La
vieillesse est un tyran qui défend sur peine de la vie tous les plaisirs de la
jeunesse.
462.
Le même
orgueil qui nous fait blâmer les défauts dont nous nous croyons exempts, nous
porte à mépriser les bonnes qualités que nous n'avons pas.
463.
Il y a
souvent plus d'orgueil que de bonté à plaindre les malheurs de nos ennemis;
c'est pour leur faire sentir que nous sommes au-dessus d'eux que nous leur
donnons des marques de compassion.
464.
Il y a
un excès de biens et de maux qui passe notre sensibilité.
465.
Il s'en
faut bien que l'innocence ne trouve autant de protection que le crime.
466.
De
toutes les passions violentes, celle qui sied le moins mal aux femmes, c'est
l'amour.
467.
La
vanité nous fait faire plus de choses contre notre goût que la raison.
468.
Il y a
de méchantes qualités qui font de grands talents.
469.
On ne
souhaite jamais ardemment ce qu'on ne souhaite que par raison.
470.
Toutes
nos qualités sont incertaines et douteuses en bien comme en mal, et elles sont
presque toutes à la merci des occasions.
471.
Dans
les premières passions les femmes aiment l'amant, et dans les autres elles
aiment l'amour.
472.
L'orgueil
a ses bizarreries, comme les autres passions; on a honte d'avouer que l'on ait
de la jalousie, et on se fait honneur d'en avoir eu, et d'être capable d'en
avoir.
473.
Quelque
rare que soit le véritable amour, il l'est encore moins que la véritable
amitié.
474.
Il y a
peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté.
475.
L'envie
d'être plaint, ou d'être admire, fait souvent la plus grande partie de notre
confiance.
476.
Notre
envie dure toujours plus longtemps que le bonheur de ceux que nous envions.
477.
La même
fermeté qui sert à résister à l'amour sert aussi a le rendre violent et
durable, et les personnes faibles qui sont toujours agitées des passions n'en
sont presque jamais véritablement remplies.
478.
L'imagination
ne saurait inventer tant de diverses contrariétés qu'il y en a naturellement
dans le cœur de chaque personne.
479.
Il n'y
a que les personnes qui ont de la fermeté qui puissent avoir une véritable
douceur; celles qui paraissent douces n'ont d'ordinaire que de la faiblesse,
qui se convertit aisément en aigreur.
480.
La
timidité est un défaut dont il est dangereux de reprendre les personnes qu'on
en veut corriger.
481.
Rien
n'est plus rare que la véritable bonté; ceux mêmes qui croient en avoir n'ont
d'ordinaire que de la complaisance ou de la faiblesse.
482.
L'esprit
s'attache par paresse et par constance à ce qui lui est facile ou agréable;
cette habitude met toujours des bornes à nos connaissances, et jamais personne
ne s'est donné la peine d'étendre et de conduire son esprit aussi loin qu'il
pourrait aller.
483.
On est
d'ordinaire plus médisant par vanité que par malice.
484.
Quand
on a le cœur encore agité par les restes d'une passion, on est plus près d'en
prendre une nouvelle que quand on est entièrement guéri.
485.
Ceux
qui ont eu de grandes passions se trouvent toute leur vie heureux, et
malheureux, d'en être guéris.
486.
Il y a
encore plus de gens sans intérêt que sans envie.
487.
Nous
avons plus de paresse dans l'esprit que dans le corps.
488.
Le
calme ou l'agitation de notre humeur ne dépend pas tant de ce qui nous arrive
de plus considérable dans la vie, que d'un arrangement commode ou désagréable
de petites choses qui arrivent tous les jours.
489.
Quelque
méchants que soient les hommes, ils n'oseraient paraître ennemis de la vertu,
et lorsqu'ils la veulent persécuter, ils feignent de croire qu'elle est fausse
ou ils lui supposent des crimes.
490.
On
passe souvent de l'amour à l'ambition, mais on ne revient guère de l'ambition à
l'amour.
491.
L'extrême
avarice se méprend presque toujours; il n'y a point de passion qui s'éloigne
plus souvent de son but, ni sur qui le présent ait tant de pouvoir au préjudice
de l'avenir.
492.
L'avarice
produit souvent des effets contraires; il y a un nombre infini de gens qui
sacrifient tout leur bien à des espérances douteuses et éloignées, d'autres
méprisent de grands avantages à venir pour de petits intérêts présents.
493.
Il
semble que les hommes ne se trouvent pas assez de défauts; ils en augmentent
encore le nombre par de certaines qualités singulières dont ils affectent de se
parer, et ils les cultivent avec tant de soin qu'elles deviennent à la fin des
défauts naturels, qu'il ne dépend plus d'eux de corriger.
494.
Ce qui
fait voir que les hommes connaissent mieux leurs fautes qu'on ne pense, c'est
qu'ils n'ont jamais tort quand on les entend parler de leur conduite: le même
amour-propre qui les aveugle d'ordinaire les éclaire alors, et leur donne des
vues si justes qu'il leur fait supprimer ou déguiser les moindres choses qui
peuvent être condamnées
495.
Il faut
que les jeunes gens qui entrent dans le monde soient honteux ou étourdis: un
air capable et composé se tourne d'ordinaire en impertinence.
496.
Les
querelles ne dureraient pas longtemps, si le tort n'était que d'un côté.
497.
Il ne
sert de rien d'être jeune sans être belle, ni d'être belle sans être jeune.
498.
Il y a
des personnes si légères et si frivoles qu'elles sont aussi éloignées d'avoir
de véritables défauts que des qualités solides.
499.
On ne
compte d'ordinaire la première galanterie des femmes que lorsqu'elles en ont
une seconde.
500.
Il y a
des gens si remplis d'eux-mêmes que, lorsqu'ils sont amoureux, ils trouvent
moyen d'être occupés de leur passion sans l'être de la personne qu'ils aiment.
501.
L'amour,
tout agréable qu'il est, plaît encore plus par les manières dont il se montre
que par lui-même.
502.
Peu
d'esprit avec de la droiture ennuie moins, à la longue, que beaucoup d'esprit
avec du travers.
503.
La
jalousie est le plus grand de tous les maux, et celui qui fait le moins de
pitié aux personnes qui le causent.
504.
Après
avoir parlé de la fausseté de tant de vertus apparentes, il est raisonnable de
dire quelque chose de la fausseté du mépris de la mort. J'entends parler de ce
mépris de la mort que les païens se vantent de tirer de leurs propres forces,
sans l'espérance d'une meilleure vie. Il y a différence entre souffrir la mort
constamment, et la mépriser Le premier est assez ordinaire; mais je crois que
l'autre n'est jamais sincère. On a écrit néanmoins tout ce qui peut le plus
persuader que la mort n'est point un mal; et les hommes les plus faibles aussi
bien que les héros ont donné mille exemples célèbres pour établir cette
opinion. Cependant je doute que personne de bon sens l'ait jamais cru; et la
peine que l'on prend pour le persuader aux autres et à soi-même fait assez voir
que cette entreprise n'est pas aisée. On peut avoir divers sujets de dégoût
dans la vie, mais on n'a jamais raison de mépriser la mort; ceux mêmes qui se
la donnent volontairement ne la comptent pas pour si peu de chose, et ils s'en
étonnent et la rejettent comme les autres, lorsqu'elle vient à eux par une
autre voie que celle qu'ils ont choisie. L'inégalité que l'on remarque dans le
courage d'un nombre infini de vaillants hommes vient de ce que la mort se
découvre différemment à leur imagination, et y paraît plus présente en un temps
qu'en un autre. Ainsi il arrive qu'après avoir méprisé ce qu'ils ne connaissent
pas, ils craignent enfin ce qu'ils connaissent. Il faut éviter de l'envisager
avec toutes ses circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le plus
grand de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves sont ceux qui
prennent de plus honnêtes prétextes pour s'empêcher de la considérer. Mais tout
homme qui la sait voir telle qu'elle est, trouve que c'est une chose
épouvantable. La nécessité de mourir faisait toute la constance des
philosophes. Ils croyaient qu'il fallait aller de bonne grâce où l'on ne
saurait s'empêcher d'aller; et, ne pouvant éterniser leur vie, il n'y avait
rien qu'ils ne fissent pour éterniser leur réputation, et sauver du naufrage ce
qui n'en peut être garanti. Contentons-nous pour faire bonne mine de ne nous pas
dire à nous-mêmes tout ce que nous en pensons, et espérons plus de notre
tempérament que de ces faibles raisonnements qui nous font croire que nous
pouvons approcher de la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec
fermeté, l'espérance d'être regretté, le désir de laisser une belle réputation,
l'assurance d'être affranchi des misères de la vie, et de ne dépendre plus des
caprices de la fortune, sont des remèdes qu'on ne doit pas rejeter. Mais on ne
doit pas croire aussi qu'ils soient infaillibles. Ils font pour nous assurer ce
qu'une simple haie fait souvent à la guerre pour assurer ceux qui doivent
approcher d'un lieu d'où l'on tire. Quand on en est éloigné, on s'imagine
qu'elle peut mettre à couvert; mais quand on en est proche, on trouve que c'est
un faible secours. C'est nous flatter, de croire que la mort nous paraisse de
près ce que nous en avons jugé de loin, et que nos sentiments, qui ne sont que
faiblesse, soient d'une trempe assez forte pour ne point souffrir d'atteinte
par la plus rude de toutes les épreuves. C'est aussi mal connaître les effets
de l'amour-propre, que de penser qu'il puisse nous aider à compter pour rien ce
qui le doit nécessairement détruire, et la raison, dans laquelle on croit
trouver tant de ressources, est trop faible en cette rencontre pour nous
persuader ce que nous voulons. C'est elle au contraire qui nous trahit le plus
souvent, et qui, au lieu de nous inspirer le mépris de la mort, sert à nous
découvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout ce qu'elle peut faire
pour nous est de nous conseiller d'en détourner les yeux pour les arrêter sur
d'autres objets. Caton et Brutus en choisirent d'illustres. Un laquais se
contenta il y a quelque temps de danser sur l'échafaud où il allait être roué.
Ainsi, bien que les motifs soient différents, ils produisent les mêmes effets
De sorte qu'il est vrai que, quelque disproportion qu'il y ait entre les grands
hommes et les gens du commun, on a vu mille fois les uns et les autres recevoir
la mort d'un même visage; mais ç'a toujours été avec cette différence que, dans
le mépris que les grands hommes font paraître pour la mort, c'est l'amour de la
gloire qui leur en ôte la vue, et dans les gens du commun ce n'est qu'un effet
de leur peu de lumière qui les empêche de connaître la grandeur de leur mal et
leur laisse la liberté de penser à autre chose.
Maximes
supprimées
Maximes retranchées après la première édition
Maximes retranchées après la deuxième édition
Maximes retranchées après la quatrième édition
Maximes
retranchées après la première édition
1.
L'amour-propre
est l'amour de soi-même, et de toutes choses pour soi ; il rend les hommes
idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur
en donnait les moyens ; il ne se repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans
les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce
qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien de si caché
que ses desseins, rien de si habile que ses conduites ; ses souplesses ne se
peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses, et
ses raffinements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer
les ténèbres de ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants ;
il y fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent invisible à
lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève, sans le savoir, un grand
nombre d'affections et de haines ; il en forme de si monstrueuses que,
lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à
les avouer. De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions
qu'il a de lui-même ; de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses
grossièretés et ses niaiseries sur son sujet ; de là vient qu'il croit que ses
sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir
plus envie de courir dès qu'il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les
goûts qu'il a rassasiés. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même,
n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est
semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour
eux-mêmes. En effet dans ses plus grands intérêts, et dans ses plus importantes
affaires, où la violence de ses souhaits appelle toute son attention, il voit,
il sent, il entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout ; de
sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une espèce de
magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si fort que ses attachements,
qu'il essaye de rompre inutilement à la vue des malheurs extrêmes qui le
menacent. Cependant il fait quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort,
ce qu'il n'a pu faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs
années ; d'où l'on pourrait conclure assez vraisemblablement que c'est par
lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite
de ses objets ; que son goût est le prix qui les relève, et le fard qui les
embellit ; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son gré,
lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les contraires : il
est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et cruel,
timide et audacieux. Il a de différentes inclinations selon la diversité des
tempéraments qui le tournent, et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux
richesses, et tantôt aux plaisirs ; il en change selon le changement de nos
âges, de nos fortunes et de nos expériences ; mais il lui est indifférent d'en
avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en plusieurs et
se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui plaît. Il est inconstant,
et outre les changements qui viennent des causes étrangères, il y en a une
infinité qui naissent de lui, et de son propre fonds ; il est inconstant
d'inconstance, de légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût ;
il est capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier
empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des choses qui ne lui
sont point avantageuses, et qui même lui sont nuisibles, mais qu'il poursuit
parce qu'il les veut. Il est bizarre, et met souvent toute son application dans
les emplois les plus frivoles ; il trouve tout son plaisir dans les plus fades,
et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les
états de la vie, et dans toutes les conditions ; il vit partout, et il vit de
tout, il vit de rien ; il s'accommode des choses et de leur privation ; il
passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre, il entre dans leurs
desseins ; et ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa
perte, il travaille même à sa ruine. Enfin il ne se soucie que d'être, et
pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc pas s'étonner
s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité, et s'il entre si hardiment
en société avec elle pour se détruire, parce que, dans le même temps qu'il se
ruine en un endroit, il se rétablit en un autre ; quand on pense qu'il quitte
son plaisir, il ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu'il est
vaincu et qu'on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe dans sa
propre défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre, dont toute la vie n'est
qu'une grande et longue agitation ; la mer en est une image sensible, et
l'amour-propre trouve dans le flux et le reflux de ses vagues continuelles une
fidèle expression de la succession turbulente de ses pensées, et de ses
éternels mouvements.
2.
Toutes
les passions ne sont autre chose que les divers degrés de la chaleur, et de la
froideur, du sang.
3.
La
modération dans la bonne fortune n'est que l'appréhension de la honte qui suit
l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on a.
4.
La
modération est comme la sobriété : on voudrait bien manger davantage, mais on
craint de se faire mal.
5.
Tout le
monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à redire en lui.
6.
L'orgueil,
comme lassé de ses artifices et de ses différentes métamorphoses, après avoir
joué tout seul tous les personnages de la comédie humaine, se montre avec un
visage naturel, et se découvre par la fierté ; de sorte qu'à proprement parler
la fierté est l'éclat et la déclaration de l'orgueil.
7.
La
complexion qui fait le talent pour les petites choses est contraire à celle
qu'il faut pour le talent des grandes.
8.
C'est
une espèce de bonheur, de connaître jusques à quel point on doit être
malheureux.
9.
On
n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on avait espéré.
10.
On se
consolé souvent d'être malheureux par un certain plaisir qu'on trouve à le
paraître.
11.
Il
faudrait pouvoir répondre de sa fortune, pour pouvoir répondre de ce que l'on
fera.
12.
Comment
peut-on répondre de ce qu'on voudra à l'avenir, puisque l'on ne sait pas
précisément ce que l'on veut dans le temps présent ?
13.
L'amour
est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au corps qu'elle anime.
14.
La
justice n'est qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte ce qui nous appartient
; de là vient cette considération et ce respect pour tous les intérêts du
prochain, et cette scrupuleuse application à ne lui faire aucun préjudice ;
cette crainte retient l'homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la
fortune, lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses
continuelles sur les autres.
15.
La
justice, dans les juges qui sont modérés, n'est que l'amour de leur élévation.
16.
On
blâme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle, mais pour le
préjudice que l'on en reçoit.
17.
Le
premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis ne vient ni de
la bonté de notre naturel, ni de l'amitié que nous avons pour eux ; c'est un
effet de l'amour-propre qui nous flatte de l'espérance d'être heureux à notre
tour, ou de retirer quelque utilité de leur bonne fortune.
18.
Dans
l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne
nous déplaît pas.
19.
L'aveuglement
des hommes est le plus dangereux effet de leur orgueil : il sert à le nourrir
et à l'augmenter, et nous ôte la connaissance des remèdes qui pourraient
soulager nos misères et nous guérir de nos défauts.
20.
On n'a
plus de raison, quand on n'espère plus d'en trouver aux autres.
21.
Les
philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les crimes par leurs préceptes
:`ils n'ont fait que les employer au bâtiment de l'orgueil.
22.
Les
plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne le sont presque
jamais dans leurs plus sérieuses affaires.
23.
La plus
subtile folie se fait de la plus subtile sagesse.
24.
La
sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de manger beaucoup.
25.
Chaque
talent dans les hommes, de même que chaque arbre, a ses propriétés et ses
effets qui lui sont tous particuliers.
26.
On
n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lassé d'en parler.
27.
La
modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet qu'un désir d'en avoir
de plus délicates.
28.
On ne
blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt.
29.
L'amour-propre
empêche bien que celui qui nous flatte ne soit jamais celui qui nous flatte le
plus.
30.
On ne
fait point de distinction dans les espèces de colères, bien qu'il y en ait une
légère et quasi innocente, qui vient de l'ardeur de la complexion, et une autre
très criminelle, qui est à proprement parler la fureur de l'orgueil.
31.
Les
grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et plus de vertu que
les âmes communes, mais celles seulement qui ont de plus grands desseins.
32.
La
férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre.
33.
On peut
dire de toutes nos vertus ce qu'un poète italien a dit de l'honnêteté des
femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art de paraître honnête.
34.
Ce que
le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé par nos passions, à
qui on donne un nom honnête, pour faire impunément ce qu'on veut.
35.
Nous
n'avouons jamais nos défauts que par vanité.
36.
On ne
trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'excès.
37.
Ceux
qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en soupçonnent pas
facilement les autres.
38.
La
pompe des enterrements regarde plus la vanité des vivants que l'honneur des
morts.
39.
Quelque
incertitude et quelque variété qui paraissent dans le monde, on y remarque
néanmoins un certain enchaînement secret, et un ordre réglé de tout temps par
la Providence, qui fait que chaque chose marche en son rang, et suit le cours
de sa destinée.
40.
L'intrépidité
doit soutenir le cœur dans les conjurations, au lieu que la seule valeur lui
fournit toute la fermeté qui lui est nécessaire dans les périls de la guerre.
41.
Ceux
qui voudraient définir la victoire par sa naissance seraient tentés comme les
poètes de l'appeler la fille du Ciel, puisqu'on ne trouve point son origine sur
la terre. En effet elle est produite par une infinité d'actions qui, au lieu de
l'avoir pour but, regardent seulement les intérêts particuliers de ceux qui les
font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur propre gloire et
à leur élévation, procurent un bien si grand et si général.
42.
On ne
peut répondre de son courage quand on n'a jamais été dans le péril.
43.
L'imitation
est toujours malheureuse, et tout ce qui est contrefait déplaît avec les mêmes
choses qui charment lorsqu'elles sont naturelles.
44.
Il est
bien malaisé de distinguer la bonté générale, et répandue sur tout le monde, de
la grande habileté.
45.
Pour
pouvoir être toujours bon, il faut que les autres croient qu'ils ne peuvent
jamais nous être impunément méchants.
46.
La
confiance de plaire est souvent un moyen de déplaire infailliblement.
47.
La
confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande partie de celle que l'on
a aux autres.
48.
Il y a
une révolution générale qui change le goût des esprits, aussi bien que les
fortunes du monde.
49.
La
vérité est le fondement et la raison de la perfection, et de la beauté ; une
chose, de quelque nature qu'elle soit, ne saurait être belle, et parfaite, si
elle n'est véritablement tout ce qu'elle doit être, et si elle n'a tout ce
qu'elle doit avoir.
50.
Il y a
de belles choses qui ont plus d'éclat quand elles demeurent imparfaites que
quand elles sont trop achevées.
51.
La
magnanimité est un noble effort de l'orgueil par lequel il rend l'homme maître
de lui-même pour le rendre maître de toutes choses.
52.
Le luxe
et la trop grande politesse dans les États sont le présage assuré de leur
décadence parce que, tous les particuliers s'attachant à leurs intérêts
propres, ils se détournent du bien public.
53.
Rien ne
prouve tant que les philosophes ne sont pas si persuadés qu'ils disent que la
mort n'est pas un mal, que le tourment qu'ils se donnent pour établir
l'immortalité de leur nom par la perte de la vie.
54.
De
toutes les passions celle qui est la plus inconnue à nous-mêmes, c'est la paresse
; elle est la plus ardente et la plus maligne de toutes, quoique sa violence
soit insensible, et que les dommages qu'elle cause soient très cachés ; si nous
considérons attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes
rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos plaisirs ;
c'est la rémore qui a la force d'arrêter les plus grands vaisseaux, c'est une
bonace plus dangereuse aux plus importantes affaires que les écueils, et que
les plus grandes tempêtes ; le repos de la paresse est un charme secret de
l'âme qui suspend soudainement les plus ardentes poursuites et les plus
opiniâtres résolutions ; pour donner enfin la véritable idée de cette passion,
il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l'âme, qui la console de
toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les biens.
55.
Il est
plus facile de prendre de l'amour quand on n'en a pas, que de s'en défaire
quand on en a.
56.
La
plupart des femmes se rendent plutôt par faiblesse que par passion ; de là
vient que pour l'ordinaire les hommes entreprenants réussissent mieux que les
autres, quoiqu'ils ne soient pas plus aimables.
57.
N'aimer
guère en amour est un moyen assuré pour être aimé.
58.
La
sincérité que se demandent les amants et les maîtresses, pour savoir l'un et
l'autre quand ils cesseront de s'aimer, est bien moins pour vouloir être
avertis quand on ne les aimera plus que pour être mieux assurés qu'on les aime
lorsque l'on ne dit point le contraire.
59.
La plus
juste comparaison qu'on puisse faire de l'amour, c'est celle de la fièvre ;
nous n'avons non plus de pouvoir sur l'un que sur l'autre, soit pour sa
violence ou pour sa durée.
60.
La plus
grande habileté des moins habiles est de se savoir soumettre à la bonne
conduite d'autrui.
Maximes
retranchées après la deuxième édition
61.
Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le chercher
ailleurs.
61.
Maximes
retranchées après la quatrième édition
62.
Comme
on n'est jamais en liberté d'aimer, ou de cesser d'aimer, l'amant ne peut se
plaindre avec justice de l'inconstance de sa maîtresse, ni elle de la légèreté
de son amant.
63.
Quand
nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises qu'on nous devienne infidèle,
pour nous dégager de notre fidélité.
64.
Comment
prétendons-nous qu'un autre garde notre secret si nous ne pouvons le garder
nous-mêmes ?
65.
Il n'y
en a point qui pressent tant les autres que les paresseux lorsqu'ils ont
satisfait à leur paresse, afin de paraître diligents.
66.
C'est
une preuve de peu d'amitié de ne s'apercevoir pas du refroidissement de celle
de nos amis.
67.
Les
rois font des hommes comme des pièces de monnaie ; ils les font valoir ce
qu'ils veulent, et l'on est forcé de les recevoir selon leur cours, et non pas
selon leur véritable prix.
68.
Il y a
des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par leur éclat, leur
nombre et leur excès. De là vient que les voleries publiques sont des
habiletés, et que prendre des provinces injustement s'appelle faire des
conquêtes.
69.
On
donne plus aisément les bornes à sa reconnaissance qu'à ses espérances et qu'à
ses désirs.
70.
Nous ne
regrettons pas toujours la perte de nos amis par la considération de leur mérite,
mais par celle de nos besoins et de la bonne opinion qu'ils avaient de nous.
71.
On aime
à deviner les autres ; mais l'on n'aime pas à être deviné.
72.
C'est
une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop grand régime.
73.
On
craint toujours de voir ce qu'on aime, quand on vient de faire des coquetteries
ailleurs.
74.
On doit
se consoler de ses fautes, quand on a la force de les avouer.
Maximes
écartées
Maximes antérieures à la première édition
Maximes composées entre la deuxième (1666) et la troisième édition
(1671)
Maximes composées entre la troisième (1671) et la quatrième
édition (1675)
Maximes
antérieures à la première édition
1.
Comme
la plus heureuse personne du monde est celle à qui peu de choses suffit, les
grands et les ambitieux sont en ce point les plus misérables qu'il leur faut
l'assemblage d'une infinité de biens pour les rendre heureux.
2.
La
finesse n'est qu'une pauvre habileté.
3.
Les
philosophes ne condamnent les richesses que par le mauvais usage que nous en
faisons ; il dépend de nous de les acquérir et de nous en servir sans crime et,
au lieu qu'elles nourrissent et accroissent les vices, comme le bois entretient
et augmente le feu, nous pouvons les consacrer à toutes les vertus et les
rendre même par là plus agréables et plus éclatantes.
4.
La
ruine du prochain plaît aux amis et aux ennemis.
5.
On ne
saurait compter toutes les espèces de vanité.
6.
Ce qui
nous empêche souvent de bien juger des sentences qui prouvent la fausseté des
vertus, c'est que nous croyons trop aisément qu'elles sont véritables en nous.
7.
Nous
craignons toutes choses comme mortels, et nous désirons toutes choses comme si
nous étions immortels.
8.
Une
preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme il est, c'est que plus
il devient raisonnable et plus il rougit en soi-même de l'extravagance, de la
bassesse et de la corruption de ses sentiments et de ses inclinations.
9.
Il ne
faut pas s'offenser que les autres nous cachent la vérité puisque nous nous la
cachons si souvent nous-mêmes.
10.
Il
semble que c'est le diable qui a tout exprès placé la paresse sur la frontière
de plusieurs vertus.
11.
La fin
du bien est un mal ; la fin du mal est un bien.
12.
On
blâme aisément les défauts des autres, mais on s'en sert rarement à corriger
les siens.
13.
Les
biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas selon leur grandeur,
mais selon notre sensibilité.
14.
Ceux
qui prisent trop leur noblesse ne prisent d'ordinaire pas assez ce qui en est
l'origine.
15.
Le
remède de la jalousie est la certitude de ce qu'on craint, parce qu'elle cause
la fin de la vie ou la fin de l'amour ; c'est un cruel remède, mais il est plus
doux que les doutes et les soupçons.
16.
Il est
difficile de comprendre combien est grande la ressemblance et la différence
qu'il y a entre tous les hommes.
17.
Ce qui
fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le cœur de l'homme, c'est
que l'on craint d'y être découvert.
18.
On peut
toujours ce qu'on veut, pourvu qu'on le veuille bien.
19.
L'homme
est si misérable que, tournant toutes ses conduites à satisfaire ses passions,
il gémit incessamment sous leur tyrannie ; il ne peut supporter ni leur
violence ni celle qu'il faut qu'il se fasse pour s'affranchir de leur joug ; il
trouve du dégoût non seulement dans ses vices, mais encore dans leurs remèdes,
et ne peut s'accommoder ni des chagrins de ses maladies ni du travail de sa
guérison.
20.
Dieu a
permis, pour punir l'homme du péché original, qu'il se fît un dieu de son
amour-propre pour en être tourmenté dans toutes les actions de sa vie.
21.
L'espérance
et la crainte sont inséparables, et il n'y a point de crainte sans espérance ni
d'espérance sans crainte.
22.
Le
pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est presque toujours
plus grand que celui que nous y avons nous-mêmes.
23.
Ce qui
nous fait croire si facilement que les autres ont des défauts, c'est la
facilité que l'on a de croire ce qu'on souhaite.
24.
L'intérêt
est l'âme de l'amour-propre, de sorte que, comme le corps, privé de son âme,
est sans vue, sans ouïe, sans connaissance, sans sentiment et sans mouvement,
de même l'amour-propre séparé, s'il le faut dire aussi, de son intérêt, ne
voit, n'entend, ne sent et ne se remue plus ; de là vient qu'un même homme qui
court la terre et les mers pour son intérêt devient soudainement paralytique
pour l'intérêt des autres ; de là vient le soudain assoupissement et cette mort
que nous causons à tous ceux à qui nous contons nos affaires ; de là vient leur
prompte résurrection lorsque dans notre narration nous y mêlons quelque chose
qui les regarde ; de sorte que nous voyons dans nos conversations et dans nos
traités que dans un même moment un homme perd connaissance et revient à soi,
selon que son propre intérêt s'approche de lui ou qu'il s'en retire.
25.
Si on
avait ôté de ce que l'on appelle force le désir de conserver, et la crainte de
perdre, il ne lui resterait pas grand-chose.
26.
La
familiarité est un relâchement presque de toutes les règles de la vie civile,
que le libertinage a introduit dans la société pour nous faire parvenir à celle
qu'on appelle commode. C'est un effet de l'amour-propre qui, voulant tout
accommoder à notre faiblesse, nous soustrait à l'honnête sujétion que nous
imposent les bonnes mœurs et, pour chercher trop les moyens de nous les rendre
commodes, les fait dégénérer en vices. Les femmes, ayant naturellement plus de
mollesse que les hommes, tombent plutôt dans ce relâchement, et y perdent
davantage : l'autorité du sexe ne se maintient pas, le respect qu'on lui doit
diminue, et l'on peut dire que l'honnête y perd la plus grande partie de ses
droits.
27.
La
raillerie est une gaieté agréable de l'esprit, qui enjoue la conversation, et
qui lie la société si elle est obligeante, ou qui la trouble si elle ne l'est
pas. Elle est plus pour celui qui la fait que pour celui qui la souffre. C'est
toujours un combat de bel esprit, que produit la vanité ; d'où vient que ceux
qui en manquent pour la soutenir, et ceux qu'un défaut reproché fait rougir,
s'en offensent également, comme d'une défaite injurieuse qu'ils ne sauraient
pardonner. C'est un poison qui tout pur éteint l'amitié et excite la haine,
mais qui corrigé par l'agrément de l'esprit, et la flatterie de la louange,
l'acquiert ou la conserve ; et il en faut user sobrement avec ses amis et avec
les faibles.
Maximes
composées entre la deuxième (1666) et la troisième édition (1671)
28.
Les
passions ne sont que les divers goûts de l'amour-propre.
29.
L'extrême
ennui sert à nous désennuyer.
30.
On loue
et on blâme la plupart des choses parce que c'est la mode de les louer ou de
les blâmer.
31.
Nos
actions paraissent moins par ce qu'elles sont que par le jour qu'il plaît à la
fortune de leur donner.
32.
On se
venge quelquefois mieux de ses ennemis en leur faisant du bien qu'en leur
faisant du mal.
Maximes
composées entre la troisième (1671) et la quatrième édition (1675)
33.
Il
n'est jamais plus difficile de bien parler que lorsqu'on ne parle que de peur
de se taire.
34.
Force
gens veulent être dévots, mais personne ne veut être humble.
35.
Le
travail du corps délivre des peines de l'esprit, et c'est ce qui rend les
pauvres heureux.
36.
Les
véritables mortifications sont celles qui ne sont point connues ; la vanité
rend les autres faciles.
37.
L'humilité
est l'autel sur lequel Dieu veut qu'on lui offre des sacrifices.
38.
Il faut
peu de choses pour rendre le sage heureux ; rien ne peut rendre un fol content
; c'est pourquoi presque tous les hommes sont misérables.
39.
Nous
nous tourmentons moins pour devenir heureux que pour faire croire que nous le
sommes.
40.
Il est
bien plus aisé d'éteindre un premier désir que de satisfaire tous ceux qui le
suivent.
41.
La
sagesse est à l'âme ce que la santé est pour le corps.
42.
Les
grands de la terre ne pouvant donner la santé du corps ni le repos d'esprit, on
achète toujours trop cher tous les biens qu'ils peuvent faire.
43.
Avant
que de désirer fortement une chose, il faut examiner quel est le bonheur de
celui qui la possède.
44.
Un
véritable ami est le plus grand de tous les biens et celui de tous qu'on songe
le moins à acquérir.
45.
Les
amants ne voient les défauts de leurs maîtresses que lorsque leur enchantement
est fini.
46.
La
prudence et l'amour ne sont pas faits l'un pour l'autre : à mesure que l'amour
croît, la prudence diminue.
47.
Il est
quelquefois agréable à un mari d'avoir une femme jalouse : il entend toujours
parler de ce qu'il aime.
48.
Qu'une
femme est à plaindre, quand elle a tout ensemble de l'amour et de la vertu.
49.
Le sage
trouve mieux son compte à ne point s'engager qu'à vaincre.
50.
Il est
plus nécessaire d'étudier les hommes que les livres.
51.
Le
bonheur ou le malheur vont d'ordinaire à ceux qui ont le plus de l'un ou de
l'autre.
52.
On ne
se blâme que pour être loué.
53.
Il
n'est rien de plus naturel ni de plus trompeur que de croire qu'on est aimé.
54.
Nous
aimons mieux voir ceux à qui nous faisons du bien que ceux qui nous en font.
55.
Il est
plus difficile de dissimuler les sentiments que l'on a que de feindre ceux que
l'on n'a pas.
56.
Les
amitiés renouées demandent plus de soins que celles qui n'ont jamais été
rompues.
57.
Un
homme à qui personne ne plaît est bien plus malheureux que celui qui ne plaît à
personne.
Réflexions
diverses
Du vrai
De la société
De l'air et des manières
De la conversation
De la confiance
De l'amour et de la mer
Des exemples
De l'incertitude de la jalousie
De l'amour et de la vie
Des goûts
Du rapport des hommes avec les animaux
De l'origine des maladies
Du faux
Des modèles de la nature et de la fortune
Des coquettes et des vieillards
De la différence des esprits
De l'inconstance
De la retraite
Des événements de ce siècle
Du vrai
Le
vrai, dans quelque sujet qu'il se trouve, ne peut être effacé par aucune
comparaison d'un autre vrai, et quelque différence qui puisse être entre deux
sujets, ce qui est vrai dans l'un n'efface point ce qui est vrai dans l'autre :
ils peuvent avoir plus ou moins d'étendue et être plus ou moins éclatants, mais
ils sont toujours égaux par leur vérité, qui n'est pas plus vérité dans le plus
grand que dans le plus petit. L'art de la guerre est plus étendu, plus noble et
plus brillant que celui de la poésie ; mais le poète et le conquérant sont
comparables l'un à l'autre ; comme aussi, en tant qu'ils sont véritablement ce
qu'ils sont, le législateur et le peintre, etc.
Deux
sujets de même nature peuvent être différents, et même opposés, comme le sont
Scipion et Annibal, Fabius Maximus et Marcellus ; cependant, parce que leurs
qualités sont vraies, elles subsistent en présence l'une de l'autre, et ne
s'effacent point par la comparaison. Alexandre et César donnent des royaumes ; la
veuve donne une pite : quelque différents que soient ces présents, la
libéralité est vraie et égale en chacun d'eux, et chacun donne à proportion de
ce qu'il est.
Un
sujet peut avoir plusieurs vérités, et un autre sujet peut n'en avoir qu'une :
le sujet qui a plusieurs vérités est d'un plus grand prix, et peut briller par
des endroits où l'autre ne brille pas ; mais dans l'endroit où l'un et l'autre
est vrai, ils brillent également. Épaminondas était grand capitaine, bon
citoyen, grand philosophe ; il était plus estimable que Virgile, parce qu'il
avait plus de vérités que lui ; mais comme grand capitaine, Épaminondus n'était
pas plus excellent que Virgile comme grand poète, parce que, par cet endroit,
il n'était pas plus vrai que lui. La cruauté de cet enfant qu'un consul fit
mourir pour avoir crevé les yeux d'une corneille était moins importante que
celle de Philippe second, qui fit mourir son fils, et elle était peut-être
mêlée avec moins d'autres vices ; mais le degré de cruauté exercée sur un
simple animal ne laisse pas de tenir son rang avec la cruauté des princes les
plus cruels, parce que leurs différents degrés de cruauté ont une vérité égale.
Quelque
disproportion qu'il y ait entre deux maisons qui ont les beautés qui leur
conviennent, elles ne s'effacent point l'une l'autre : ce qui fait que
Chantilly n'efface point Liancourt, bien qu'il ait infiniment plus de diverses
beautés, et que Liancourt n'efface pas aussi Chantilly, c'est que Chantilly a
les beautés qui conviennent à la grandeur de Monsieur le Prince, et que
Liancourt a les beautés qui conviennent à un particulier, et qu'ils ont chacun
de vrais beautés. On voit néanmoins des femmes d'une beauté, éclatante, mais
irrégulière, qui en effacent souvent de plus véritablement belles ; mais comme le
goût, qui se prévient aisément, est le juge de la beauté, et que la beauté des
plus belles personnes n'est pas toujours égale, s'il arrive que les moins
belles effacent les autres, ce sera seulement durant quelques moments ; ce sera
que la différence de la lumière et du jour fera plus ou moins discerner la
vérité qui est dans les traits ou dans les couleurs qu'elle fera paraître ce
que la moins belle aura dé beau, et empêchera de paraître ce qui est de vrai et
de beau dans l'autre.
De la
société
Mon
dessein n'est pas de parler de l'amitié en parlant de la société ; bien
qu'elles aient quelque rapport, elles sont néanmoins très différentes : la
première a plus d'élévation et de dignité, et le plus grand mérite de l'autre,
c'est de lui ressembler. Je ne parlerai donc présentement que du commerce
particulier que les honnêtes gens doivent avoir ensemble.
Il
serait inutile de dire combien la société est nécessaire aux hommes : tous la
désirent et tous la cherchent, mais peu se servent des moyens de la rendre
agréable et de la faire durer. Chacun veut trouver son plaisir et ses avantages
aux dépens des autres ; on se préfère toujours à ceux avec qui on se propose de
vivre, et on leur fait presque toujours sentir cette préférence ; c'est ce qui
trouble et qui détruit la société. Il faudrait du moins savoir cacher ce désir
de préférence, puisqu'il est trop naturel en nous pour nous en pouvoir défaire
; il faudrait faire son plaisir et celui des autres, ménager leur amour-propre,
et ne le blesser jamais.
L'esprit
a beaucoup de part à un si grand ouvrage mais il ne suffit pas seul pour nous
conduire dans les divers chemins qu'il faut tenir. Le rapport qui se rencontre
entre les esprits ne maintiendrait pas longtemps la société, si elle n'était
réglée et soutenue par le bon sens, par l'humeur, et par des égards qui
doivent
être entre les personnes qui veulent vivre ensemble. S'il arrive quelquefois
que des gens opposés d'humeur et d'esprit paraissent unis, ils tiennent sans
doute par des liaisons étrangères, qui ne durent pas longtemps. On peut être
aussi en société avec des personnes sur qui nous avons de la supériorité par la
naissance ou par des qualités personnelles ; mais ceux qui ont cet avantage
n'en doivent pas abuser ; ils doivent rarement le faire sentir, et ne s'en
servir que pour instruire les autres ; ils doivent les faire apercevoir qu'ils
ont besoin d'être conduits, et les mener par raison, en s'accommodant au tant
qu'il est possible à leurs sentiments et à leurs intérêts.
Pour
rendre la société commode, il faut que chacun conserve sa liberté : il faut se
voir, ou ne se voir point, sans sujétion, se divertir ensemble, et même
s'ennuyer ensemble ; il faut se pouvoir séparer, sans que cette séparation
apporte de changement ; il faut se pouvoir passer les uns des autres, si on ne
veut pas s'exposer à embarrasser quelquefois, et on doit se souvenir qu'on
incommode souvent, quand on croit ne pouvoir jamais incommoder. Il faut
contribuer, autant qu'on le peut, au divertissement des personnes avec qui on veut
vivre ; mais il ne faut pas être toujours chargé du soin d'y contribuer. La
complaisance est nécessaire dans la société, mais elle doit avoir des bornes :
elle devient une servitude quand elle est excessive ; il faut du moins qu'elle
paraisse libre, et qu'en suivant le sentiment de nos amis, ils soient persuadés
que c'est le nôtre aussi que nous suivons.
Il faut
être facile à excuser nos amis, quand leurs défauts sont nés avec eux, et
qu'ils sont moindres que leurs bonnes qualités ; il faut souvent éviter de leur
faire voir qu'on les ait remarqués et qu'on en soit choqué, et on doit essayer
de faire en sorte qu'ils puissent s'en apercevoir eux-mêmes, pour leur laisser
le mérite de s'en corriger.
Il y a
une sorte de politesse qui est nécessaire dans le commerce des honnêtes gens ;
elle leur fait entendre raillerie, et elle les empêche d'être choqués et de
choquer les autres par de certaines façons de parler trop sèches et trop dures,
qui échappent souvent sans y penser, quand on soutient son opinion avec chaleur.
Le
commerce des honnêtes gens ne peut subsister sans une certaine sorte de
confiance ; elle doit être commune entre eux ; il faut que chacun ait un air de
sûreté et de discrétion qui ne donne jamais lieu de craindre qu'on puisse rien
dire par imprudence.
Il faut
de la variété dans l'esprit : ceux qui n'ont que d'une sorte d'esprit ne
peuvent plaire longtemps. On peut prendre des routes diverses, n'avoir pas les
mêmes vues ni les mêmes talents, pourvu qu'on aide au plaisir de la société, et
qu'on y observe la même justesse que les différentes voix et les divers
instruments doivent observer dans la musique.
Comme
il est malaisé que plusieurs personnes puissent avoir les mêmes intérêts, il
est nécessaire au moins, pour la douceur de la société, qu'ils n'en aient pas
de contraires. On doit aller au-devant de ce qui peut plaire à ses amis,
chercher les moyens de leur être utile, leur épargner des chagrins, leur faire
voir qu'on les partage avec eux quand on ne peut les détourner, les effacer
insensiblement sans prétendre de les arracher tout d'un coup, et mettre en la
place des objets agréables, ou du moins qui les occupent. On peut leur parler
des choses qui les regardent, mais ce n'est qu'autant qu'ils le permettent, et
on y doit garder beaucoup de mesure ; il y a de la politesse, et quelquefois
même de l'humanité, à ne pas entrer trop avant dans les replis de leur cœur ;
ils ont souvent de la peine à laisser voir tout ce qu'ils en connaissent, et
ils en ont encore davantage quand on pénètre ce qu'ils ne connaissent pas. Bien
que le commerce que les honnêtes gens ont ensemble leur donne de la
familiarité, et leur fournisse un nombre infini de sujets de se parler
sincèrement, personne presque n'a assez de docilité et de bon sens pour bien
recevoir plusieurs avis qui sont nécessaires pour maintenir la société : on
veut être averti jusqu'à un certain point, mais on ne veut pas l'être en toutes
choses, et on craint de savoir toutes sortes de vérités.
Comme
on doit garder des distances pour voir les objets, il en faut garder aussi pour
la société : chacun a son point de vue, d'où il veut être regardé ; on a
raison, le plus souvent, de ne vouloir pas être éclairé de trop près, et il n'y
a presque point d'homme qui veuille, en toutes choses, se laisser voir tel
qu'il est.
De
l'air et des manières
Il y a
un air qui convient à la figure et aux talents de chaque personne ; on perd
toujours quand on le quitte pour en prendre un autre. Il faut essayer de
connaître celui qui nous est naturel, n'en point sortir, et le perfectionner
autant qu'il nous est possible.
Ce qui
fait que la plupart des petits enfants plaisent, c'est qu'ils sont encore
renfermés dans cet air et dans ces manières que la nature leur a donnés, et
qu'ils n'en connaissent point d'autres. Ils les changent et les corrompent
quand ils sortent de l'enfance : ils croient qu'il faut imiter ce qu'ils voient
faire aux autres, et ils ne le peuvent parfaitement imiter ; il y a toujours
quelque chose de faux et d'incertain dans cette imitation. Ils n'ont rien de
fixe dans leur manières ni dans leurs sentiments ; au lieu d'être en effet ce
qu'ils veulent paraître, ils cherchent à paraître ce qu'ils ne sont pas. Chacun
veut être un autre, et n'être plus ce qu'il est : ils cherchent une contenance
hors d'eux-mêmes, et un autre esprit que le leur ; ils prennent des tons et des
manières au hasard ; ils en font l'expérience sur eux, sans considérer que ce
qui convient à quelques-uns ne convient pas à tout le monde, qu'il n'y a point
de règle générale pour les tons et pour les manières, et qu'il n'y a point de
bonnes copies. Deux hommes néanmoins peuvent avoir du rapport en plusieurs
choses sans être copie l'un de l'autre, si chacun suit son naturel ; mais
personne presque ne le suit entièrement. On aime à imiter ; on imite souvent,
même sans s'en apercevoir, et on néglige ses propres biens pour des biens
étrangers, qui d'ordinaire ne nous conviennent pas.
Je ne
prétends pas, par ce que je dis, nous renfermer tellement en nous-mêmes que
nous n'ayons pas la liberté de suivre des exemples, et de joindre à nous des
qualités utiles ou nécessaires que la nature ne nous a pas données : les arts
et les sciences conviennent à la plupart de ceux qui s'en rendent capables, la
bonne grâce et la politesse conviennent à tout le monde ; mais ces qualités
acquises doivent avoir un certain rapport et une certaine union avec nos
propres qualités, qui les étendent et les augmentent imperceptiblement.
Nous
sommes quelquefois élevés à un rang et à des dignités au-dessus de nous, nous
sommes souvent engagés dans une profession nouvelle où la nature ne nous avait
pas destinés ; tous ces états ont chacun un air qui leur convient, mais qui ne
convient pas toujours avec notre air naturel ; ce changement de notre fortune
change souvent notre air et nos manières, et y ajoute l'air de la dignité, qui
est toujours faux quand il est trop marqué et qu'il n'est pas joint et confondu
avec l'air que la nature nous a donné : il faut les unir et les mêler ensemble
et qu'ils ne paraissent jamais séparés.
On ne
parle pas de toutes choses sur un même ton et avec les mêmes manières ; on ne
marche pas à la tête d'un régiment comme on marche en se promenant. Mais il
faut qu'un même air nous fasse dire naturellement des choses différentes, et
qu'il nous fasse marcher différemment, mais toujours naturellement, et comme il
convient de marcher à la tête d'un régiment et à une promenade.
Il y en
a qui ne se contentent pas de renoncer à leur air propre et naturel, pour
suivre celui du rang et des dignités où ils sont parvenus ; il y en a même qui
prennent par avance l'air des dignités et du rang où ils aspirent. Combien de
lieutenants généraux apprennent à paraître maréchaux de France ! Combien de
gens de robe répètent inutilement l'air de chancelier et combien de bourgeoises
se donnent l'air de duchesses !
Ce qui
fait qu'on déplaît souvent, c'est que personne ne sait accorder son air et ses
manières avec sa figure, ni ses tons et ses paroles avec ses pensées et ses
sentiments ; on trouble leur harmonie par quelque chose de faux et d'étranger ;
on s'oublie soi-même, et on s'en éloigne insensiblement. Tout le monde presque
tombe, par quelque endroit, dans ce défaut ; personne n'a l'oreille assez juste
pour entendre parfaitement cette sorte de cadence. Mille gens déplaisent avec
des qualités aimables, mille gens plaisent avec de moindres talents : c'est que
les uns veulent paraître ce qu'ils ne sont pas, les autres sont ce qu'ils
paraissent ; et enfin, quelques avantages ou quelques désavantages que nous
ayons reçus de la nature, on plaît à proportion de ce qu'on suit l'air, les
tons, les manières et les sentiments qui conviennent à notre état et à notre
figure, et on déplaît à proportion de ce qu'on s'en éloigne.
De la
conversation
Ce qui
fait si peu de personnes sont agréables dans la conversation, c'est que chacun
songe plus à ce qu'il veut dire qu'à ce que les autres disent. Il faut écouter
ceux qui parlent, si on en veut être écouté, il faut leur laisser la liberté de
se faire entendre, et même de dire des choses inutiles. Au lieu de les
contredire ou de les interrompre, comme on fait souvent, on doit, au contraire,
entrer dans leur esprit et dans leur goût, montrer qu'on les entend, leur
parler de ce qui les touche, louer ce qu'ils disent autant qu'il mérite d'être
loué, et faire voir que c'est plus par choix qu'on le loue que par
complaisance. Il faut éviter de contester sur des choses indifférentes, faire
rarement des questions inutiles, ne laisser jamais croire qu'on prétend avoir
plus de raison que les autres, et céder aisément l'avantage de décider.
On doit
dire des choses naturelles, faciles et plus ou moins sérieuses, selon l'humeur
et l'inclinaison des personnes que l'on entretient, ne les presser pas
d'approuver ce qu'on dit, ni même d'y répondre. Quand on a satisfait de cette
sorte aux devoirs de la politesse, on peut dire ses sentiments, sans prévention
et sans opiniâtreté, en faisant paraître qu'on cherche à les appuyer de l'avis
de ceux qui écoutent.
Il faut
éviter de parler longtemps de soi-même, et de se donner souvent pour exemple.
On ne saurait avoir trop d'application à connaître la pente et la portée de
ceux à qui on parle, pour se joindre à l'esprit de celui qui en a le plus, et
pour ajouter ses pensées aux siennes, en lui faisant croire, autant qu'il est
possible, que c'est de lui qu'on les prend. Il y a de l'habileté à n'épuiser
pas les sujets qu'on traite, et à laisser toujours aux autres quelque chose à
penser et à dire.
On ne
doit jamais parler avec des airs d'autorité, ni se servir de paroles et de
termes plus grands que les choses. On peut conserver ses opinions, si elles
sont raisonnables ; mais en les conservant, il ne faut jamais blesser les
sentiments des autres, ni paraître choqué de ce qu'ils ont dit. Il est
dangereux de vouloir être toujours le maître de la conversation, et de parler
trop souvent d'une même chose ; on doit entrer indifféremment sur tous les
sujets agréables qui se présentent, et ne faire jamais voir qu'on veut
entraîner la conversation sur ce qu'on a envie de dire.
Il est
nécessaire d'observer que toute sorte de conversation, quelque honnête et
quelque spirituelle qu'elle soit, n'est pas également propre à toute sorte
d'honnêtes gens : il faut choisir ce qui convient à chacun, et choisir même le
temps de le dire ; mais s'il y a beaucoup d'art à parler, il n'y en a pas moins
à se taire. Il y a un silence éloquent : il sert quelquefois à approuver et à
condamner ; il y a un silence moqueur ; il y a un silence respectueux ; il y a
des airs, des tours et des manières qui font souvent ce qu'il y a d'agréable ou
de désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation. Le secret de
s'en bien servir est donné à peu de personnes ; ceux mêmes qui en font des
règles s'y méprennent quelquefois ; la plus sûre, à mon avis, c'est de n'en
point avoir qu'on ne puisse changer, de laisser plutôt voir des négligences
dans ce qu'on dit que de l'affectation, d'écouter, de ne parler guère, et de ne
se forcer jamais a parler.
De la
confiance
Bien
que la sincérité et la confiance aient du rapport, elles sont néanmoins
différentes en plusieurs choses : la sincérité est une ouverture de cœur, qui
nous montre tels que nous sommes c'est un amour de la vérité, une répugnance à
se déguiser, un désir de se dédommager de ses défauts, et de les diminuer même
par le mérite de les avouer. La confiance ne nous laisse pas tant de liberté,
ses règles sont plus étroites, elle demande plus de prudence et de retenue, et
nous ne sommes pas toujours libres d'en disposer : il ne s'agit pas de nous uniquement
et nos intérêts sont mêlés d'ordinaire avec les intérêts des autres. Elle a
besoin d'une grande justesse pour ne livrer pas nos amis en nous livrant
nous-mêmes, et pour ne faire pas des présents de leur bien dans la vue
d'augmenter le prix de ce que nous donnons.
La
confiance plaît toujours à celui qui la reçoit : c'est un tribut que nous
payons à son mérite ; c'est un dépôt que l'on commet à sa foi ; ce sont des
gages qui lui donnent un droit sur nous, et une sorte de dépendance où nous
nous assujettissons volontairement. Je ne prétends pas détruire par ce que je
dis la confiance, si nécessaire entre les hommes puisqu'elle est le lien de la
société et de l'amitié ; je prétends seulement y mettre des bornes, et la
rendre honnête et fidèle. Je veux qu'elle soit toujours vraie et toujours
prudente, et qu'elle n'ait ni faiblesse ni intérêt ; je sais bien qu'il est
malaisé de donner de justes limites à la manière de recevoir toute sorte de
confiance de nos amis, et de leur faire part de la nôtre.
On se confie
le plus souvent par vanité, par envie de parler, par le désir de s'attirer la
confiance des autres, et pour faire un échange de secrets. Il y a des personnes
qui peuvent avoir raison de se fier en nous, vers qui nous n'aurions pas raison
d'avoir la même conduite, et on s'acquitte envers ceux-ci en leur gardant le
secret, et en les payant de légères confidences. Il y en a d'autres dont la
fidélité nous est connue, qui ne ménagent rien avec nous, et à qui on peut se
confier par choix et par estime. On doit ne leur rien cacher de ce qui ne
regarde que nous, se montrer à eux toujours vrais dans nos bonnes qualités et
dans nos défauts même, sans exagérer les unes et sans diminuer les autres, se
faire une loi de ne leur faire jamais de demi-confidences ; elles embarrassent
toujours ceux qui les font, et ne contentent presque jamais ceux qui les
reçoivent : on leur donne des lumières confuses de ce qu'on veut cacher, on
augmente leur curiosité, on les met en droit d'en vouloir savoir davantage, et
ils se croient en liberté de disposer de ce qu'ils ont pénétré. Il est plus sûr
et plus honnête de ne leur rien dire que de se taire quand on a commencé de
parler.
Il y a
d'autres règles à suivre pour les choses qui nous ont été confiées. Plus elles
sont importantes, et plus la prudence et la fidélité y sont nécessaires. Tout
le monde convient que le secret doit être inviolable, mais on ne convient pas
toujours de la nature et de l'importance du secret ; nous ne consultons le plus
souvent que nous-mêmes sur ce que nous devons dire et sur ce que nous devons
taire, il y a peu de secrets de tous les temps, et le scrupule de les révéler
ne dure pas toujours.
On a
des liaisons étroites avec des amis dont on connaît la fidélité ; ils nous ont
toujours parlé sans réserve, et nous avons toujours gardé les mêmes mesures
avec eux ; ils savent nos habitudes et nos commerces, et ils nous voient de
trop près pour ne s'apercevoir pas du moindre changement ; ils peuvent savoir
par ailleurs ce que nous sommes engagés de ne dire jamais à personne ; il n'a
pas été en notre pouvoir de les faire entrer dans ce qu'on nous a confié ; ils
ont peut-être même quelque intérêt de le savoir ; on est assuré d'eux comme de
soi, et on se voit réduit à la cruelle nécessité de perdre leur amitié, qui nous
est précieuse, ou de manquer à la foi du secret. Cet état est sans doute la
plus rude épreuve de la fidélité ; mais il ne doit pas ébranler un honnête
homme : c'est alors qu'il lui est permis de se préférer aux autres ; son
premier devoir est de conserver indispensablement ce dépôt en son entier, sans
en peser les suites ; il doit non seulement ménager ses paroles et ses tons, il
doit encore ménager ses conjectures, et ne laisser jamais rien voir, dans ses
discours ni dans son air, qui puisse tourner l'esprit des autres vers ce qu'il
ne veut pas dire.
On a
souvent besoin de force et de prudence pour opposer à la tyrannie de la plupart
de nos amis, qui se font un droit sur notre confiance, et qui veulent tout
savoir de nous. On ne doit jamais leur laisser établir ce droit sans exception
: il y a des rencontres et des circonstances qui ne sont pas de leur
juridiction ; s'ils s'en plaignent, on doit souffrir leurs plaintes, et s'en
justifier avec douceur, mais s'ils demeurent injustes, on doit sacrifier leur
amitié à son devoir, et choisir entre deux maux inévitables, dont l'un se peut
réparer, et l'autre est sans remède.
De
l'amour et de la mer
Ceux
qui ont voulu nous représenter l'amour et ses caprices l'ont comparé en tant de
sortes à la mer qu'il est malaisé de rien ajouter à ce qu'ils en ont dit. Ils
nous ont fait voir que l'un et l'autre ont une inconstance et une infidélité
égales, que leurs biens et leurs maux sont sans nombre, que les navigations les
plus heureuses sont exposées à mille dangers, que les tempêtes et les écueils
sont toujours à craindre, et que souvent même on fait naufrage dans le port.
Mais en nous exprimant tant d'espérances et tant de craintes, ils ne nous ont
pas assez montré, ce me semble, le rapport qu'il y a d'un amour usé,
languissant et sur sa fin, à ces longues bonaces, à ces calmes ennuyeux, que
l'on rencontre sous la ligne : on est fatigué d'un grand voyage, on souhaite de
l'achever ; on voit la terre, mais on manque de vent pour y arriver ; on se
voit exposé aux injures des saisons ; les maladies et les langueurs empêchent
d'agir ; l'eau et les vivres manquent ou changent de goût ; on a recours
inutilement aux secours étrangers ; on essaie de pêcher, et on prend quelques
poissons, sans en tirer de soulagement ni de nourriture ; on est las de tout ce
qu'on voit, on est toujours avec ses mêmes pensées, et on est toujours ennuyé ;
on vit encore, et on a regret à vivre ; on attend des désirs pour sortir d'un
état pénible et languissant, mais on n'en forme que de faibles et d'inutiles.
Des
exemples
Quelque
différence qu'il y ait entre les bons et les mauvais exemples, on trouvera que
les uns et les autres ont presque également produit de méchants effets. Je ne
sais même si les crimes de Tibère et de Néron ne nous éloignent pas plus du
vice que les exemples estimables des plus grands hommes ne nous approchent de
la vertu. Combien la valeur d'Alexandre a-t-elle fait de fanfarons ! Combien la
gloire de César a-t-elle autorisé d'entreprises contre la patrie ! Combien Rome
et Sparte ont-elles loué de vertus farouches ! Combien Diogène a-t-il fait de
philosophes importuns, Cicéron de babillards, Pomponius Atticus de gens neutres
et paresseux, Marius et Sylla de vindicatifs, Lucullus de voluptueux, Alcibiade
et Antoine de débauchés, Caton d'opiniâtres ! Tous ces grands originaux ont
produit un nombre infini de mauvaises copies. Les vertus sont frontières des
vices ; les exemples sont des guides qui nous égarent souvent, et nous sommes
si remplis de fausseté que nous ne nous en servons pas moins pour nous éloigner
du chemin de la vertu que pour le suivre.
De
l'incertitude de la jalousie
Plus on
parle de sa jalousie, et plus les endroits qui ont déplu paraissent de
différents côtés ; les moindres circonstances les changent, et font toujours
découvrir quelque chose de nouveau. Ces nouveautés font revoir sous d'autres
apparences ce qu'on croyait avoir assez vu et assez pesé ; on cherche à
s'attacher à une opinion, et on ne s'attache à rien ; tout ce qui est de plus
opposé et de plus effacé se présente en même temps ; on veut haïr et on veut
aimer, mais on aime encore quand on hait, et on hait encore quand on aime ; on
croit tout, et on doute de tout ; on a de la honte et du dépit d'avoir cru et
d'avoir douté ; on se travaille incessamment pour arrêter son opinion, et on ne
la conduit jamais à un lieu fixe.
Les
poètes devraient comparer cette opinion à la peine de Sisyphe, puisqu'on roule
aussi inutilement que lui un rocher, par un chemin pénible et périlleux : on
voit le sommet de la montagne et on s'efforce d'y arriver, on l'espère
quelquefois, mais on n'y arrive jamais. On n'est pas assez heureux pour oser
croire ce qu'on souhaite, ni même assez heureux aussi pour être assuré de ce
qu'on craint le plus. On est assujetti à une incertitude éternelle, qui nous
présente successivement des biens et des maux qui nous échappent toujours.
De
l'amour et de la vie
L'amour
est une image de notre vie : l'un et l'autre sont sujets aux mêmes révolutions
et aux mêmes changements. Leur jeunesse est pleine de joie et d'espérance : on
se trouve heureux d'être jeune, comme on se trouve heureux d'aimer. Cet état si
agréable nous conduit à désirer d'autres biens, et on en veut de plus solides,
on ne se contente pas de subsister, on veut faire des progrès, on est occupé
des moyens de s'avancer et d'assurer sa fortune ; on cherche la protection des
ministres, on se rend utile à leurs intérêts ; on ne peut souffrir que
quelqu'un prétende ce que nous prétendons. Cette émulation est traversée de
mille soins et de mille peines, qui s'effacent par le plaisir de se voir établi
: toutes les passions sont alors satisfaites, et on ne prévoit pas qu'on puisse
cesser d'être heureux.
Cette
félicité néanmoins est rarement de longue durée, et elle ne peut conserver
longtemps la grâce de la nouveauté. Pour avoir ce que nous avons souhaité, nous
ne laissons pas de souhaiter encore. Nous nous accoutumons à tout ce qui est à
nous ; les mêmes biens ne conservent pas leur même prix, et ils ne touchent pas
toujours également notre goût ; nous changeons imperceptiblement, sans
remarquer notre changement ; ce que nous avons obtenu devient une partie de
nous-mêmes : nous serions cruellement touchés de le perdre, mais nous ne sommes
plus sensibles au plaisir de le conserver ; la joie n'est plus vive, on en
cherche ailleurs que dans ce qu'on a tant désiré. Cette inconstance
involontaire est un effet du temps, qui prend malgré nous sur l'amour comme sur
notre vie ; il en efface insensiblement chaque jour un certain air de jeunesse
et de gaieté, et en détruit les plus véritables charmes ; on prend des manières
plus sérieuses, on joint des affaires à la passion ; l'amour ne subsiste plus
par lui-même, et il emprunte des secours étrangers. Cet état de l'amour
représente le penchant de l'âge, où on commence à voir par où on doit finir ;
mais on n'a pas la force de finir volontairement, et dans le déclin de l'amour
comme dans le déclin de la vie personne ne se peut résoudre de prévenir les
dégoûts qui restent à éprouver ; on vit encore pour les maux, mais on ne vit
plus pour les plaisirs. La jalousie, la méfiance, la crainte de lasser, la
crainte d'être quitté, sont des peines attachées à la vieillesse de l'amour,
comme les maladies sont attachées à la trop longue durée de la vie : on ne sent
plus qu'on est vivant que parce qu'on sent qu'on est malade, et on ne sent
aussi qu'on est amoureux que par sentir toutes les peines de l'amour. On ne
sort de l'assoupissement des trop longs attachements que par le dépit et le
chagrin de se voir toujours attaché ; enfin, de toutes les décrépitudes, celle
de l'amour est la plus insupportable.
Des
goûts
Il y a
des personnes qui ont plus d'esprit que de goût, et d'autres qui ont plus de
goût que d'esprit ; il y a plus de variété et de caprice dans le goût que dans
l'esprit.
Ce
terme de goût a diverses significations, et il est aisé de s'y méprendre. Il y
a différence entre le goût qui nous porte vers les choses, et le goût qui nous
en fait connaître et discerner les qualités, en s'attachant aux règles : on
peut aimer la comédie sans avoir le goût assez fin et assez délicat pour en
bien juger, et on peut avoir le goût assez bon pour bien juger de la comédie
sans l'aimer. Il y a des goûts qui nous approchent imperceptiblement de ce qui
se montre à nous ; d'autres nous entraînent par leur force ou par leur durée.
Il y a
des gens qui ont le goût faux en tout ; d'autres ne l'ont faux qu'en de
certaines choses, et ils l'ont droit et juste dans ce qui est de leur portée.
D'autres ont des goûts particuliers, qu'ils connaissent mauvais, et ne laissent
pas de les suivre. Il y en a qui ont le goût incertain ; le hasard en décide ;
ils changent par légèreté, et sont touchés de plaisir ou d'ennui sur la parole
de leurs amis. D'autres sont toujours prévenus ; ils sont esclaves de tous
leurs goûts, et les respectent en toutes choses. Il y en a qui sont sensibles à
ce qui est bon, et choqués de ce qui ne l'est pas ; leurs vues sont nettes et
justes, et ils trouvent la raison de leur goût dans leur esprit et dans leur
discernement.
Il y en
a qui, par une sorte d'instinct dont ils ignorent la cause, décident de ce qui
se présente à eux, et prennent toujours le bon parti. Ceux-ci font paraître
plus de goût que d'esprit, parce que leur amour-propre et leur humeur ne prévalent
point sur leurs lumières naturelles ; tout agit de concert en eux, tout y est
sur un même ton. Cet accord les fait juger sainement des objets, et leur en
forme une idée véritable ; mais, à parler généralement, il y a peu de gens qui
aient le goût fixe et indépendant de celui des autres ; ils suivent l'exemple
et la coutume, et ils en empruntent presque tout ce qu'ils ont de goût.
Dans
toutes ces différences de goûts que l'on vient de marquer, il est très rare, et
presque impossible, de rencontrer cette sorte de bon goût qui sait donner le
prix à chaque chose, qui en connaît toute la valeur, et qui se porte
généralement sur tout : nos connaissances sont trop bornées, et cette juste
disposition des qualités qui font bien juger ne se maintient d'ordinaire que
sur ce qui ne nous regarde pas directement. Quand il s'agit de nous, notre goût
n'a plus cette justesse si nécessaire, la préoccupation la trouble, tout ce qui
a du rapport à nous nous paraît sous une autre figure. Personne ne voit des
mêmes yeux ce qui le touche et ce qui ne le touche pas ; notre goût est conduit
alors par la pente de l'amour-propre et de l'humeur, qui nous fournissent des
vues nouvelles, et nous assujettissent à un nombre fini de changements et
d'incertitudes ; notre goût n'est plus à nous, nous n'en disposons plus, il
change sans notre consentement, et les mêmes objets nous paraissent par tant de
côtés différents que nous méconnaissons enfin ce que nous avons vu et ce que
nous avons senti.
Du
rapport des hommes avec les animaux
Il y a
autant de diverses espèces d'hommes qu'il y a de diverses espèces d'animaux, et
les hommes sont, à l'égard des autres hommes, ce que les différentes espèces
d'animaux sont entre elles et à l'égard les unes des autres. Combien y-a-t-il
d'hommes qui vivent du sang et de la vie des innocents, les uns comme des
tigres, toujours farouches et toujours cruels, d'autres comme des lions, en
gardant quelque apparence de générosité, d'autres comme des ours, grossiers et
avides, d'autres comme des loups, ravissants et impitoyables, d'autres comme
des renards, qui vivent d'industrie, et dont le métier est de tromper !
Combien
y a-t-il d'hommes qui ont du rapport aux chiens ! Ils détruisent leur espèce ;
ils chassent pour le plaisir de celui qui les nourrit ; les uns suivent
toujours leur maître, les autres gardent sa maison. Il y a des lévriers
d'attache, qui vivent de leur valeur, qui se destinent à la guerre, et qui ont
de la noblesse dans leur courage ; il y a des dogues acharnés, qui n'ont de
qualités que la fureur ; il y a des chiens, plus ou moins inutiles, qui aboient
souvent, et qui mordent quelquefois, et il y a même des chiens de jardinier. Il
y a des singes et des guenons qui plaisent par leurs manières, qui ont de
l'esprit, et qui font toujours du mal. Il y a des paons qui n'ont que de la
beauté, qui déplaisent par leur chant, et qui détruisent les lieux qu'ils
habitent.
Il y a
des oiseaux qui ne sont recommandables que par leur ramage ou par leurs
couleurs. Combien de perroquets, qui parlent sans cesse, et qui n'entendent
jamais ce qu'ils disent ; combien de pies et de corneilles, qui ne
s'apprivoisent que pour dérober ; combien d'oiseaux de proie, qui ne vivent que
de rapine ; combien d'espèces d'animaux paisibles et tranquilles, qui ne
servent qu'à nourrir d'autres animaux !
Il y a
des chats, toujours au guet, malicieux et infidèles, et qui font patte de
velours ; il y a des vipères dont la langue est venimeuse, et dont le reste est
utile ; il y a des araignées, des mouches, des punaises et des puces, qui sont
toujours incommodes et insupportables ; il y a des crapauds, qui font horreur,
et qui n'ont que du venin ; il y a des hiboux, qui craignent la lumière.
Combien d'animaux qui vivent sous terre pour se conserver ! Combien de chevaux,
qu'on emploie à tant d'usages, et qu'on abandonne quand ils ne servent plus ;
combien de bœufs, qui travaillent toute leur vie pour enrichir celui qui leur
impose le joug ; de cigales, qui passent leur vie à chanter ; de lièvres, qui
ont peur de tout ; de lapins, qui s'épouvantent et rassurent en un moment ; de
pourceaux, qui vivent dans la crapule et dans l'ordure ; de canards privés, qui
trahissent leurs semblables, et les attirent dans les filets, de corbeaux et de
vautours, qui ne vivent que de pourriture et de corps morts ! Combien d'oiseaux
passagers, qui vont si souvent d'un bout du monde à l'autre, et qui s'exposent
à tant de périls, pour chercher à vivre ! Combien d'hirondelles, qui suivent
toujours le beau temps ; de hannetons, inconsidérés et sans dessein ; de
papillons, qui cherchent le feu qui les brûle ! Combien d'abeilles, qui
respectent leur chef, et qui se maintiennent avec tant de règle et d'industrie
! Combien de frelons, vagabonds et fainéants, qui cherchent à s'établir aux
dépens des abeilles ! Combien de fourmis, dont la prévoyance et l'économie
soulagent tous leurs besoins ! Combien de crocodiles, qui feignent de se
plaindre pour dévorer ceux qui sont touchés de leur plainte ! Et combien
d'animaux qui sont assujettis parce qu'ils ignorent leur force !
Toutes
ces qualités se trouvent dans l'homme, et il exerce, à l'égard des autres
hommes, tout ce que les animaux dont on vient de parler exercent entre eux.
De
l'origine des maladies
Si on
examine la nature des maladies, on trouvera qu'elles tirent leur origine des
passions et des peines de l'esprit. L'âge d'or, qui en était exempt, était
exempt de maladies. L'âge d'argent, qui le suivit, conserva encore sa pureté.
L'âge d'airain donna la naissance aux passions et aux peines de l'esprit elles
commencèrent à se former, et elles avaient encore la faiblesse de l'enfance et
sa légèreté. Mais elles parurent avec toute leur force et toute leur malignité
dans l'âge de fer, et répandirent dans le monde, par la suite de leur
corruption, les diverses maladies qui ont affligé les hommes depuis tant de
siècles. L'ambition a produit les fièvres aiguës et frénétiques ; l'envie a
produit la jaunisse et l'insomnie ; c'est de la paresse que viennent les
léthargies, les paralysies et les langueurs ; la colère a fait les
étouffements, les ébullitions de sang, et les inflammations de poitrine ; la
peur a fait les battements de cœur et les syncopes ; la vanité a fait les
folies ; l'avarice, la teigne et la gale ; la tristesse a fait le scorbut ; la
cruauté, la pierre ; la calomnie et les faux rapports ont répandu la rougeole,
la petite vérole, et le pourpre, et on doit à la jalousie la gangrène, la
peste, et la rage. Les disgrâces imprévues ont fait l'apoplexie ; les procès
ont fait la migraine et le transport au cerveau ; les dettes ont fait les
fièvres étiques ; l'ennui du mariage a produit la fièvre quarte, et la
lassitude des amants qui n'osent se quitter a causé les vapeurs. L'amour, lui
seul, a fait plus de maux que tout le reste ensemble, et personne ne doit entreprendre
de les exprimer ; mais comme il fait aussi les plus grands biens de la vie, au
lieu de médire de lui, on doit se taire ; on doit le craindre et le respecter
toujours.
Du faux
On est
faux en différentes manières. Il y a des hommes faux qui veulent toujours
paraître ce qu'ils ne sont pas. Il y en a d'autres, de meilleure foi, qui sont
nés faux, qui se trompent eux-mêmes, et qui ne voient jamais les choses comme
elles sont. Il y en a dont l'esprit est droit, et le goût faux. D'autres ont
l'esprit faux, et ont quelque droiture dans le goût. Et il y en a qui n'ont
rien de faux dans le goût, ni dans l'esprit. Ceux-ci sont très rares, puisque,
à parler généralement, il n'y a presque personne qui n'ait de la fausseté dans
quelque endroit de l'esprit ou du goût.
Ce qui
fait cette fausseté si universelle, c'est que nos qualités sont incertaines et
confuses, et que nos vues le sont aussi ; on ne voit point les choses
précisément comme elles sont, on les estime plus ou moins qu'elles ne valent,
et on ne les fait point rapporter à nous en la manière qui leur convient, et
qui convient à notre état et à nos qualités. Ce mécompte met un nombre infini
de faussetés dans le goût et dans l'esprit : notre amour-propre est flatté de
tout ce qui se présente à nous sous les apparences du bien ; mais comme il y a
plusieurs sortes de biens qui touchent notre vanité ou notre tempérament, on
les suit souvent par coutume, ou par commodité ; on les suit parce que les
autres les suivent, sans considérer qu'un même sentiment ne doit pas être
également embrassé par toute sorte de personnes, et qu'on s'y doit attacher
plus ou moins fortement selon qu'il convient plus ou moins à ceux qui le
suivent.
On
craint encore plus de se montrer faux par le goût que par l'esprit. Les
honnêtes gens doivent approuver sans prévention ce qui mérite d'être approuvé,
suivre ce qui mérite d'être suivi, et ne se piquer de rien. Mais il y faut une
grande proportion et une grande justesse ; il faut savoir discerner ce qui est
bon en général, et ce qui nous est propre, et suivre alors avec raison la pente
naturelle qui nous porte vers les choses qui nous plaisent. Si les hommes ne
voulaient exceller que par leurs propres talents et en suivant leurs devoirs,
il n'y aurait rien de faux dans leur goût et dans leur conduite ; ils se
montreraient tels qu'ils sont ; ils jugeraient des choses par leurs lumières,
et s'y attacheraient par raison ; il y aurait de la proportion dans leurs vues
et dans leurs sentiments ; leur goût serait vrai, il viendrait d'eux et non pas
des autres, et ils le suivraient par choix, et non pas par coutume ou par
hasard.
Si on
est faux en approuvant ce qui ne doit pas être approuvé, on ne l'est pas moins,
le plus souvent, par l'envie de se faire valoir par des qualités qui sont
bonnes de soi, mais qui ne nous conviennent pas : un magistrat est faux quand
il se pique d'être brave, bien qu'il puisse être hardi dans de certaines
rencontres ; il doit paraître ferme et assuré dans une sédition qu'il a le
droit d'apaiser, sans craindre d'être faux, et il serait faux et ridicule de se
battre en duel. Une femme peut aimer les sciences, mais toutes les sciences ne
lui conviennent pas toujours, et l'entêtement de certaines sciences ne lui
convient jamais, et est toujours faux.
Il faut
que la raison et le bon sens mettent le prix aux choses, et qu'elles
déterminent notre goût à leur donner le rang qu'elles méritent et qu'il nous
convient de leur donner ; mais presque tous les hommes se trompent dans ce prix
et dans ce rang, et il y a toujours de la fausseté dans ce mécompte.
Les
plus grands rois sont ceux qui s'y méprennent le plus souvent : ils veulent
surpasser les autres hommes en valeur, en savoir, en galanterie, et dans mille
autres qualités où tout le monde a droit de prétendre ; mais ce goût d'y
surpasser les autres peut être faux en eux, quand il va trop loin. Leur
émulation doit avoir un autre objet : ils doivent imiter Alexandre, qui ne
voulut disputer du prix de la course que contre des rois, et se souvenir que ce
n'est que des qualités particulières à la royauté qu'ils doivent disputer.
Quelque vaillant que puisse être un roi, quelque savant et agréable qu'il
puisse être, il trouvera un nombre infini de gens qui auront ces mêmes qualités
aussi avantageusement que lui, et le désir de les surpasser paraîtra toujours
faux, et souvent même il lui sera impossible d'y réussir ; mais s'il s'attache
à ses devoirs véritables, s'il est magnanime, s'il est grand capitaine et grand
politique, s'il est juste, clément et libéral, s'il soulage ses sujets, s'il
aime la gloire et le repos de son État, il ne trouvera que des rois à vaincre
dans une si noble carrière ; il n'y aura rien que de vrai et de grand dans un
si juste dessein, le désir d'y surpasser les autres n'aura rien de faux. Cette
émulation est digne d'un roi, et c'est la véritable gloire où il doit
prétendre.
Des
modèles de la nature et de la fortune
Il
semble que la fortune, toute changeante et capricieuse qu'elle est, renonce à
ses changements et à ses caprices pour agir de concert avec la nature, et que
l'une et l'autre concourent de temps en temps à faire des hommes
extraordinaires et singuliers, pour servir de modèles à la postérité. Le soin
de la nature est de fournir les qualités ; celui de la fortune est de les
mettre en œuvre, et de les faire voir dans le jour et avec les proportions qui
conviennent à leur dessein ; on dirait alors qu'elles imitent les règles des
grands peintres, pour nous donner des tableaux parfaits de ce qu'elles veulent
représenter. Elles choisissent un sujet, et s'attachent au plan qu'elles se
sont proposé ; elles disposent de la naissance, de l'éducation, des qualités
naturelles et acquises, des temps, des conjonctures, des amis, des ennemis ;
elles font remarquer des vertus et des vices, des actions heureuses et
malheureuses ; elles joignent même de petites circonstances aux plus grandes,
et les savent placer avec tant d'art que les actions des hommes et leurs motifs
nous paraissent toujours sous la figure et avec les couleurs qu'il plaît à la
nature et à la fortune d'y donner.
Quel
concours de qualités éclatantes n'ont-elles pas assemblé dans la personne
d'Alexandre, pour le montrer au monde comme un modèle d'élévation d'âme et de
grandeur de courage ! Si on examine sa naissance illustre, son éducation, sa
jeunesse, sa beauté, sa complexion heureuse, l'étendue et la capacité de son
esprit pour la guerre et pour les sciences, ses vertus, ses défauts même, le
petit nombre de ses troupes, la puissance formidable de ses ennemis, la courte
durée d'une si belle vie, sa mort et ses successeurs, ne verra-t-on pas
l'industrie et l'application de la fortune et de la nature à renfermer dans un
même sujet ce nombre infini de diverses circonstances ? Ne verra-t-on pas le
soin particulier qu'elles ont pris d'arranger tant d'événements
extraordinaires, et de les mettre chacun dans son jour, pour composer un modèle
d'un jeune conquérant, plus grand encore par ses qualités personnelles que par
l'étendue de ses conquêtes ?
Si on
considère de quelle sorte la nature et la fortune nous montrent César, ne
verra-t-on pas qu'elles ont suivi un autre plan, qu'elles n'ont renfermé dans
sa personne tant de valeur, de clémence, de libéralité, tant de qualités
militaires tant de pénétration, tant de facilité d'esprit et dé mœurs, tant
d'éloquence, tant de grâces du corps, tant de supériorité de génie pour la paix
et pour la guerre, ne verra-t-on pas, dis-je, qu'elles ne se sont assujetties
si longtemps à arranger et à mettre en œuvre tant de talents extraordinaires,
et qu'elles n'ont contraint César de s'en servir contre sa patrie, que pour
nous laisser un modèle du plus grand homme du monde, et du plus célèbre
usurpateur ? Elle le fait naître particulier dans une république maîtresse de
l'univers, affermie et soutenue par les plus grands hommes qu'elle eût jamais
produits ; la fortune choisit parmi eux ce qu'il y avait de plus illustre, de
plus puissant et de plus redoutable pour les rendre ses ennemis ; elle le
réconcilie pour un temps avec les plus considérables pour les faire servir à
son élévation ; elle les éblouit et les aveugle ensuite, pour lui faire une
guerre qui le conduit à la souveraine puissance. Combien d'obstacles ne lui
a-t-elle pas fait surmonter ! De combien de périls sur terre et sur mer ne
l'a-t-elle pas garanti, sans jamais avoir été blessé ! Avec quelle persévérance
la fortune n'a-t-elle pas soutenu les desseins de César et détruit ceux de
Pompée ! Par quelle industrie n'a-t-elle pas disposé ce peuple romain, si
puissant, si fier et si jaloux de sa liberté à la soumettre à la puissance d'un
seul homme ! Ne s'est-elle pas même servie des circonstances de la mort de
César pour la rendre convenable à sa vie ? Tant d'avertissements des devins,
tant de prodiges, tant d'avis de sa femme et de ses amis ne peuvent le
garantir, et la fortune choisit le propre jour qu'il doit être couronné dans le
Sénat pour le faire assassiner par ceux mêmes qu'il a sauvés, et par un homme
qui lui doit la naissance.
Cet
accord de la nature et de la fortune n'a jamais été plus marqué que dans la
personne de Caton, et il semble qu'elles se soient efforcées l'une et l'autre
de renfermer dans un seul homme non seulement les vertus de l'ancienne Rome,
mais encore de l'opposer directement aux vertus de César, pour montrer qu'avec
une pareille étendue d'esprit et de courage, le désir de gloire conduit l'un à
être usurpateur et l'autre à servir de modèle d'un parfait citoyen ? Mon
dessein n'est pas de faire ici le parallèle de ces deux grands hommes, après
tout ce qui eu est écrit ; je dirai seulement que, quelque grands et illustres
qu'ils nous paraissent, la nature et la fortune n'auraient pu mettre toutes
leurs qualités dans le jour qui convenait pour les faire éclater, si elles
n'eussent opposé Caton à César. Il fallait les faire naître en même temps dans une
même république, différents par leurs mœurs et par leurs talents, ennemis par
les intérêts de la patrie et par des intérêts domestiques, l'un vaste dans ses
desseins et sans bornes dans son ambition, l'autre austère, renfermé dans les
lois de Rome et idolâtre de la liberté, tous deux célèbres par des vertus qui
les montraient par de si différents côtés, et plus célèbres encore, si on l'ose
dire, par l'opposition que la fortune et la nature ont pris soin de mettre
entre eux. Quel arrangement, quelle suite, quelle économie de circonstances
dans la vie de Caton, et dans sa mort ! La destinée même de la république a
servi au tableau que la fortune nous a voulu donner de ce grand homme, et elle
finit sa vie avec la liberté de son pays.
Si nous
laissons les exemples des siècles passés pour venir aux exemples du siècle
présent, on trouvera que la nature et la fortune ont conservé cette même union
dont j'ai parlé, pour nous montrer de différents modèles en deux hommes
consommés en l'art de commander. Nous verrons Monsieur le Prince et M. de
Turenne disputer de la gloire des armes, et mériter par un nombre infini
d'actions éclatantes la réputation qu'ils ont acquise. Ils paraîtront avec une
valeur et une expérience égales ; infatigables de corps et d'esprit, on les
verra agir ensemble, agir séparément, et quelquefois opposés l'un à l'autre ;
nous les verrons, heureux et malheureux dans diverses occasions de la guerre,
devoir les bons succès à leur conduite et à leur courage, et se montrer même
toujours plus grands par leurs disgrâces ; tous deux sauver l'État ; tous deux
contribuer à le détruire, et se servir des mêmes talents par des voies
différentes, M. de Turenne suivant ses desseins avec plus de règle et moins de
vivacité, d'une valeur plus retenue et toujours proportionnée au besoin de la
faire paraître, Monsieur le Prince inimitable en la manière de voir et
d'exécuter les plus grandes choses, entraîné par la supériorité de son génie
qui semble lui soumettre les événements et les faire servir à sa gloire. La faiblesse
des armées qu'ils ont commandées dans les dernières campagnes, et la puissance
des ennemis qui leur étaient opposés, ont donné de nouveaux sujets à l'un et à
l'autre de montrer toute leur vertu et de réparer par leur mérite
tout ce
qui leur manquait pour soutenir la guerre. La mort même de M. de Turenne, si
convenable à une si belle vie, accompagnée de tant de circonstances singulières
et arrivée dans un moment si important, ne nous paraît-elle pas comme un effet
de la crainte et de l'incertitude de la fortune, qui n'a osé décider de la
destinée de la France et de l'Empire ? Cette même fortune, qui retire Monsieur
le Prince du commandement des armées sous le prétexte de sa santé et dans un
temps où il devait achever de si grandes choses, ne se joint-elle pas à la
nature pour nous montrer présentement ce grand homme dans une vie privée,
exerçant des vertus paisibles soutenu de sa propre gloire ? Et brille-t-il
moins dans sa retraite qu'au milieu de ses victoires ?
Des
coquettes et des vieillards
S'il
est malaisé de rendre raison des goûts en général, il le doit être encore
davantage de rendre raison du goût des femmes coquettes. On peut dire néanmoins
que l'envie de plaire se répand généralement sur tout ce qui peut flatter leur
vanité, et qu'elles ne trouvent rien d'indigne de leurs conquêtes. Mais le plus
incompréhensible de tous leurs goûts est, à mon sens, celui qu'elles ont pour
les vieillards qui ont été galants. Ce goût paraît trop bizarre, et il y en a
trop d'exemples, pour ne chercher pas la cause d'un sentiment tout à la fois si
commun et si contraire à l'opinion que l'on a des femmes. Je laisse aux
philosophes à décider si c'est un soin charitable de la nature, qui veut
consoler les vieillards dans leur misère, et qui leur fournit le secours des
coquettes par la même prévoyance qui lui fait donner des ailes aux chenilles,
dans le déclin de leur vie, pour les rendre papillons ; mais, sans pénétrer
dans les secrets de la physique, on peut, ce me semble, chercher des causes
plus sensibles de ce goût dépravé des coquettes pour les vieilles gens. Ce qui
est plus apparent, c'est qu'elles aiment les prodiges, et qu'il n'y en a point
qui doive plus toucher leur vanité que de ressusciter un mort. Elles ont le
plaisir de l'attacher à leur char, et d'en parer leur triomphe, sans que leur
réputation en soit blessée ; au contraire, un vieillard est un ornement à la
suite d'une coquette, et il est aussi nécessaire dans son train que les nains
l'étaient autrefois dans Amadis. Elles n'ont point d'esclaves si commodes et si
utiles. Elles paraissent bonnes et solides en conservant un ami sans
conséquence. Il publie leurs louanges, il gagne croyance vers les maris et leur
répond de la conduite de leurs femmes. S'il a du crédit, elles en retirent
mille secours ; il entre dans tous les intérêts et dans tous les besoins de la
maison. S'il sait les bruits qui courent des véritables galanteries, il n'a
garde de les croire ; il les étouffe, et assure que le monde est médisant ; il
juge par sa propre expérience des difficultés qu'il y a de toucher le cœur
d'une si bonne femme ; plus on lui fait acheter des grâces et des faveurs et
plus il est discret et fidèle ; son propre intérêt l'engage assez au silence ;
il craint toujours d'être quitté, et il se trouve trop heureux d'être souffert.
Il se persuade aisément qu'il est aimé, puisqu'on le choisit contre tant
d'apparences ; il croit que c'est un privilège de son vieux mérite, et remercie
l'amour de se souvenir de lui dans tous les temps.
Elle,
de son côté, ne voudrait pas manquer à ce qu'elle lui a promis ; elle lui fait
remarquer qu'il a toujours touché son inclination, et qu'elle n'aurait jamais
aimé si elle ne l'avait jamais connu ; elle le prie surtout de n'être pas
jaloux et de se fier en elle ; elle lui avoue qu'elle aime un peu le monde et
le commerce des honnêtes gens, qu'elle a même intérêt d'en ménager plusieurs à
la fois, pour ne laisser pas voir qu'elle le traite différemment des autres ;
que si elle fait quelques railleries de lui avec ceux dont on s'est avisé de
parler, c'est seulement pour avoir le plaisir de le nommer souvent, ou pour
mieux cacher ses sentiments ; qu'après tout il est le maître de sa conduite, et
que, pourvu qu'il en soit content et qu'il l'aime toujours, elle se met
aisément en repos du reste. Quel vieillard ne se rassure pas par des raisons si
convaincantes, qui l'ont souvent trompé quand il était jeune et aimable ? Mais,
pour son malheur, il oublie trop aisément qu'il n'est plus ni l'un ni l'autre,
et cette faiblesse est, de toutes, la plus ordinaire aux vieilles gens qui ont
été aimés. Je ne sais même si cette tromperie ne leur vaut pas mieux encore que
de connaître la vérité : on les souffre du moins, on les amuse, ils sont
détournés de la vue de leurs propres misères, et le ridicule où ils tombent est
souvent un moindre mal pour eux que les ennuis et l'anéantissement d'une vie
pénible et languissante.
De la
différence des esprits
Bien
que toutes les qualités de l'esprit se puissent rencontrer dans un grand
esprit, il y en a néanmoins qui lui sont propres et particulières : ses
lumières n'ont point de bornes, il agit toujours également et avec la même
activité, il discerne les objets éloignés comme s'ils étaient présents, il
comprend, il imagine les plus grandes choses, il voit et connaît les plus
petites ; ses pensées sont relevées, étendues, justes et intelligibles ; rien
n'échappe à sa pénétration, et elle lui fait toujours découvrir la vérité au
travers des obscurités qui la cachent aux autres. Mais toutes ces grandes
qualités ne peuvent souvent empêcher que l'esprit ne paraisse petit et faible,
quand l'humeur s'en est rendue la maîtresse.
Un bel
esprit pense toujours noblement, il produit avec facilité des choses claires,
agréables et naturelles ; il les fait voir dans leur plus beau jour, et il les
pare de tous les ornements qui leur conviennent ; il entre dans le goût des
autres, et retranche de ses pensées ce qui est inutile ou ce qui peut déplaire.
Un esprit adroit, facile, insinuant, sait éviter et surmonter les difficultés ;
il se plie aisément à ce qu'il veut ; il sait connaître et suivre l'esprit et
l'humeur de ceux avec qui il traite ; et en ménageant leurs intérêts il avance
et établit les siens. Un bon esprit voit toutes choses comme elles doivent être
vues ; il leur donne le prix qu'elles méritent, il les sait tourner du côté qui
lui est le plus avantageux, et il s'attache avec fermeté à ses pensées parce
qu'il en connaît toute la force et toute la raison.
Il y a
de la différence entre un esprit utile et un esprit d'affaires : on peut
entendre les affaires sans s'appliquer à son intérêt particulier ; il y a des
gens habiles dans tout ce qui ne les regarde pas et très malhabiles dans ce qui
les regarde, et il y en a d'autres, au contraire, qui ont une habileté bornée à
ce qui les touche et qui savent trouver leur avantage en toutes choses.
On peut
avoir tout ensemble un air sérieux dans l'esprit et dire souvent des choses
agréables et enjouées ; cette sorte d'esprit convient à toutes personnes, et à
tous les âges de la vie. Les jeunes gens ont d'ordinaire l'esprit enjoué et
moqueur, sans l'avoir sérieux, et c'est ce qui les rend souvent incommodes.
Rien n'est plus malaisé à soutenir que le dessein d'être toujours plaisant, et
les applaudissements qu'on reçoit quelquefois en divertissant les autres ne
valent pas que l'on s'expose à la honte de les ennuyer souvent, quand ils sont
de méchante humeur. La moquerie est une des plus agréables et des plus
dangereuses qualités de l'esprit : elle plaît toujours, quand elle est délicate
; mais on craint toujours aussi ceux qui s'en servent trop souvent. La moquerie
peut néanmoins être permise, quand elle n'est mêlée d'aucune malignité et quand
on y fait entrer les personnes mêmes dont on parle.
Il est
malaisé d'avoir un esprit de raillerie sans affecter d'être plaisant, ou sans
aimer à se moquer ; il faut une grande justesse pour railler longtemps sans
tomber dans l'une ou l'autre de ces extrémités. La raillerie est un air de
gaieté qui remplit l'imagination, et qui lui fait voir en ridicule les objets
qui se présentent ; l'humeur y mêle plus ou moins de douceur ou d'âpreté ; il y
a une manière de railler délicate et flatteuse qui touche seulement les défauts
que les personnes dont on parle veulent bien avouer, qui sait déguiser les louanges
qu'on leur donne sous des apparences de blâme, et qui découvre ce qu'elles ont
d'aimable en feignant de le vouloir cacher.
Un
esprit fin et un esprit de finesse sont très différents. Le premier plaît
toujours ; il est délié, il pense des choses délicates et voit les plus
imperceptibles. Un esprit de finesse ne va jamais droit, il cherche des biais
et des détours pour faire réussir ses desseins ; cette conduite est bientôt
découverte, elle se fait toujours craindre et ne mène presque jamais aux grandes
choses.
Il y a
quelque différence entre un esprit de feu et un esprit brillant. Un esprit de
feu va plus loin et avec plus de rapidité ; un esprit brillant a de la
vivacité, de l'agrément et de la justesse.
La
douceur de l'esprit, c'est un air facile et accommodant, qui plaît toujours
quand il n'est point fade.
Un
esprit de détail s'applique avec de l'ordre et de la règle à toutes les
particularités des sujets qu'on lui présente. Cette application le renferme
d'ordinaire à de petites choses ; elle n'est pas néanmoins toujours
incompatible avec de grandes vues, et quand ces deux qualités se trouvent
ensemble dans un même esprit, elles l'élèvent infiniment au-dessus des autres.
On a
abusé du terme de bel esprit, et bien que tout ce qu'on vient de dire des
différentes qualités de l'esprit puisse convenir à un bel esprit, néanmoins,
comme ce titre a été donné à un nombre infini de mauvais poètes et d'auteurs
ennuyeux, on s'en sert plus souvent pour tourner les gens en ridicule que pour
les louer.
Bien
qu'il y ait plusieurs épithètes pour l'esprit qui paraissent une même chose, le
ton et la manière de les prononcer y mettent de la différence ; mais comme les
tons et les manières ne se peuvent écrire je n'entrerai point dans un détail
qu'il serait impossible de bien expliquer. L'usage ordinaire le fait assez
entendre, et en disant qu'un homme a de l'esprit, qu'il a bien de l'esprit,
qu'il a beaucoup d'esprit, et qu'il a bon esprit, il n'y a que les tons et les
manières qui puissent mettre de la différence entre ces expressions qui
paraissent semblables sur le papier, et qui expriment néanmoins de très
différentes sortes d'esprit.
On dit
encore qu'un homme n'a que d'une sorte d'esprit, qu'il a de plusieurs sortes
d'esprit, et qu'il a de toutes sortes d'esprit. On peut être sot avec beaucoup
d'esprit et on peut n'être pas sot avec peu d'esprit.
Avoir
beaucoup d'esprit est un terme équivoque : il peut comprendre toutes les sortes
d'esprit dont on vient de parler, mais il peut aussi n'en marquer aucune
distinctement. On peut quelquefois faire paraître de l'esprit dans ce qu'on dit
sans en avoir dans sa conduite, on peut avoir de l'esprit et l'avoir borné ; un
esprit peut être propre à de certaines choses et ne l'être pas à d'autres, on
peut avoir beaucoup d'esprit et n'être propre à rien, et avec beaucoup d'esprit
on est souvent fort incommode. Il semble néanmoins que le plus grand mérite de
cette sorte d'esprit est de plaire quelquefois dans la conversation.
Bien
que les productions d'esprit soient infinies, on peut, ce me semble, les
distinguer de cette sorte : il y a des choses si belles que tout le monde est
capable d'en voir et d'en sentir la beauté, il y en a qui ont de la beauté et
qui ennuient, il y en a qui sont belles, que tout le monde sent et admire bien
que tous n'en sachent pas la raison, il y en a qui sont si fines et si
délicates que peu de gens sont capables d'en remarquer toutes les beautés, il y
en a d'autres qui ne sont pas parfaites, mais qui sont dites avec tant d'art et
qui sont soutenues et conduites avec tant de raison et tant de grâce qu'elles
méritent d'être admirées.
De
l'inconstance
Je ne
prétends pas justifier ici l'inconstance en général, et moins encore celle qui
vient de la seule légèreté ; mais il n'est pas juste aussi de lui imputer tous
les autres changements de l'amour. Il y a une première fleur d'agrément et de
vivacité dans l'amour qui passe insensiblement, comme celle des fruits ; ce
n'est la faute de personne, c'est seulement la faute du temps. Dans les
commencements, la figure est aimable, les sentiments ont du rapport, on cherche
de la douceur et du plaisir, on veut plaire parce qu'on nous plaît, et on
cherche à faire voir qu'on sait donner un prix infini à ce qu'on aime ; mais
dans la suite on ne sent plus ce qu'on croyait sentir toujours, le feu n'y est
plus, le mérite de la nouveauté s'efface, la beauté, qui a tant de part à
l'amour, ou diminue ou ne fait plus la même impression ; le nom d'amour se
conserve, mais on ne se retrouve plus les mêmes personnes, ni les mêmes sentiments
; on suit encore ses engagements par honneur, par accoutumance et pour n'être
pas assez assuré de son propre changement.
Quelles
personnes auraient commencé de s'aimer, si elles s'étaient vues d'abord comme
on se voit dans la suite des années ? Mais quelles personnes aussi se
pourraient séparer, si elles se revoyaient comme on s'est vu la première fois ?
L'orgueil, qui est presque toujours le maître de nos goûts, et qui ne se
rassasie jamais, serait flatté sans cesse par quelque nouveau plaisir ; la
constance perdrait son mérite : elle n'aurait plus de part à une si agréable
liaison, les faveurs présentes auraient la même grâce que les premières faveurs
et le souvenir n'y mettrait point de différence ; l'inconstance serait même
inconnue, et on s'aimerait toujours avec le même plaisir parce qu'on aurait
toujours les mêmes sujets de s'aimer. Les changements qui arrivent dans
l'amitié ont à peu près des causes pareilles à ceux qui arrivent dans l'amour :
leurs règles ont beaucoup de rapport. Si l'un a plus d'enjouement et de
plaisir, l'autre doit être plus égale et plus sévère, elle ne pardonne rien ;
mais le temps, qui change l'humeur et les intérêts, les détruit presque
également tous deux. Les hommes sont trop faibles et trop changeants pour soutenir
longtemps le poids de l'amitié. L'antiquité en a fourni des exemples ; mais
dans le temps où nous vivons, on peut dire qu'il est encore moins impossible de
trouver un véritable amour qu'une véritable amitié.
De la
retraite
Je
m'engagerais à un trop long discours si je rapportais ici en particulier toutes
les raisons naturelles qui portent les vieilles gens à se retirer du commerce
du monde : le changement de leur humeur, de leur figure et l'affaiblissement
des organes les conduisent insensiblement, comme la plupart des autres animaux,
à s'éloigner de la fréquentation de leurs semblables. L'orgueil, qui est
inséparable de l'amour-propre, leur tient alors lieu de raison : il ne peut
plus être flatté de plusieurs choses qui flattent les autres, l'expérience leur
a fait connaître le prix de ce que tous les hommes désirent dans la jeunesse et
l'impossibilité d'en jouir plus longtemps ; les diverses voies qui paraissent
ouvertes aux jeunes gens pour parvenir aux grandeurs, aux plaisirs, à la
réputation et à tout ce qui élève les hommes leur sont fermées, ou par la
fortune, ou par leur conduite, ou par l'envie et l'injustice des autres ; le
chemin pour y rentrer est trop long et trop pénible quand on s'est une fois
égaré ; les difficultés leur en paraissent insurmontables, et l'âge ne leur
permet plus d'y prétendre. Ils deviennent insensibles à l'amitié, non seulement
parce qu'ils n'en ont peut-être jamais trouvé de véritable, mais parce qu'ils
ont vu mourir un grand nombre de leurs amis qui n'avaient pas encore eu le
temps ni les occasions de manquer à l'amitié et ils se persuadent aisément
qu'ils auraient été plus fidèles que ceux qui leur restent. Ils n'ont plus de
part aux premiers biens qui ont d'abord rempli leur imagination ; ils n'ont
même presque plus de part à la gloire : celle qu'ils ont acquise est déjà
flétrie par le temps, et souvent les hommes en perdent plus en vieillissant
qu'ils n'en acquièrent. Chaque jour leur ôte une portion d'eux-mêmes ; ils
n'ont plus assez de vie pour jouir de ce qu'ils ont, et bien moins encore pour
arriver à ce qu'ils désirent ; ils ne voient plus devant eux que des chagrins,
des maladies et de l'abaissement ; tout est vu, et rien ne peut avoir pour eux
la grâce de la nouveauté ; le temps les éloigne imperceptiblement du point de
vue d'où il leur convient de voir les objets, et d'où ils doivent être vus. Les
plus heureux sont encore soufferts, les autres sont méprisés ; le seul bon
parti qu'il leur reste, c'est de cacher au monde ce qu'ils ne lui ont peut-être
que trop montré. Leur goût, détrompé des désirs inutiles, se tourne alors vers
des objets muets et insensibles, les bâtiments, l'agriculture, l'économie,
l'étude, toutes ces choses sont soumises à leurs volontés ; ils s'en approchent
ou s'en éloignent comme il leur plaît ; ils sont maîtres de leurs desseins et
de leurs occupations ; tout ce qu'ils désirent est en leur pouvoir et, s'étant
affranchis de la dépendance du monde, ils font tout dépendre d'eux. Les plus
sages savent employer à leur salut le temps qu'il leur reste et, n'ayant qu'une
si petite part à cette vie, ils se rendent dignes d'une meilleure. Les autres
n'ont au moins qu'eux-mêmes pour témoins de leur misère ; leurs propres
infirmités les amusent ; le moindre relâche leur tient lieu de bonheur ; la nature,
défaillante et plus sage qu'eux, leur ôte souvent la peine de désirer ; enfin
ils oublient le monde, qui est si disposé à les oublier ; leur vanité même est
consolée par leur retraite, et avec beaucoup d'ennuis, d'incertitudes et de
faiblesses, tantôt par pitié, tantôt par raison, et le plus souvent par
accoutumance, ils soutiennent le poids d'une vie insipide et languissante.
Des
événements de ce siècle
L'histoire,
qui nous apprend ce qui arrive dans le monde, nous montre également les grands
événements et les médiocres ; cette confusion d'objets nous empêche souvent de
discerner avec assez d'attention les choses extraordinaires qui sont renfermées
dans le cours de chaque siècle. Celui où nous vivons en a produit, à mon sens,
de plus singuliers que les précédents. J'ai voulu en écrire quelques-uns, pour
les rendre plus remarquables aux personnes qui voudront y faire réflexion.
Marie
de Médicis, reine de France, femme de Henri le Grand, fut mère du roi Louis
XIII, de Gaston, fils de France, de la reine d'Espagne, de la duchesse de
Savoie, et de la reine d'Angleterre ; elle fut régente en France, et gouverna
le roi son fils, et son royaume, plusieurs années. Elle éleva Armand de
Richelieu à la dignité de cardinal ; elle le fit premier ministre, maître de
l'État et de l'esprit du Roi. Elle avait peu de vertus et peu de défauts qui la
dussent faire craindre, et néanmoins, après tant d'éclat et de grandeurs, cette
princesse, veuve de Henri IV et mère de tant de rois, a été arrêtée prisonnière
par le Roi son fils, et par la haine du cardinal de Richelieu qui lui devait sa
fortune. Elle a été délaissée des autres rois ses enfants, qui n'ont osé même
la recevoir dans leurs États, et elle est morte de misère, et presque de faim,
à Cologne, après une persécution de dix années.
Ange de
Joyeuse, duc et pair, maréchal de France et amiral, jeune, riche, galant et
heureux, abandonna tant d'avantages pour se faire capucin. Après quelques
années les besoins de l'État le rappelèrent au monde ; le Pape le dispensa de ses
vœux, et lui ordonna d'accepter le commandement des armées du Roi contre les
huguenots ; il demeura quatre ans dans cet emploi, et se laissa entraîner
pendant ce temps aux mêmes passions qui l'avaient agité pendant sa jeunesse. La
guerre étant finie, il renonça une seconde fois au monde, et reprit l'habit de
capucin. Il vécut longtemps dans une vie sainte et religieuse ; mais la vanité,
dont il avait triomphé dans le milieu des grandeurs, triompha de lui dans le
cloître ; il fut élu gardien du couvent de Paris, et son élection étant
contestée par quelques religieux, il s'exposa non seulement à aller à Rome dans
un âge avancé, à pied et malgré les autres incommodités d'un si pénible voyage,
mais la même opposition des religieux s'étant renouvelée à son retour, il
partit une seconde fois pour retourner à Rome soutenir un intérêt si peu digne
de lui, et il mourut en chemin de fatigue, de chagrin, et de vieillesse.
Trois
hommes de qualité, Portugais, suivis de dix-sept de leurs amis, entreprirent la
révolte de Portugal et des Indes qui en dépendent, sans concert avec les
peuples ni avec les étrangers, et sans intelligence dans les places. Ce petit
nombre de conjurés se rendit maître du palais de Lisbonne, en chassa la
douairière de Mantoue, régente pour le roi d'Espagne, et fit soulever tout le
royaume ; il ne périt dans ce désordre que Vasconcellos, ministre d'Espagne, et
deux de ses domestiques. Un si grand changement se fit en faveur du duc de
Bragance, et sans sa participation : il fut déclaré roi contre sa propre
volonté, et se trouva le seul homme de Portugal qui résistât à son élection ;
il a possédé ensuite cette couronne pendant quatorze années, n'ayant ni
élévation, ni mérite ; il est mort dans son lit, et a laissé son royaume
paisible à ses enfants.
Le
cardinal de Richelieu a été maître absolu du royaume de France pendant le règne
d'un roi qui lui laissait le gouvernement de son État, lorsqu'il n'osait lui
confier sa propre personne ; le Cardinal avait aussi les mêmes défiances du Roi
; et il évitait d'aller chez lui, craignant d'exposer sa vie ou sa liberté ; le
Roi néanmoins sacrifie Cinq-Mars, son favori, à la vengeance du Cardinal, et
consent qu'il périsse sur un échafaud. Ensuite le Cardinal meurt dans son lit ;
il dispose par son testament des charges et des dignités de l'État, et oblige
le Roi, dans le plus fort de ses soupçons et de sa haine, à suivre aussi
aveuglément ses volontés après sa mort qu'il avait fait pendant sa vie.
On doit
sans doute trouver extraordinaire que Anne-Marie-Louise d'Orléans, petite-fille
de France, la plus riche sujette de l'Europe, destinée pour les plus grands
rois, avare, rude et orgueilleuse, ait pu former le dessein, à quarante-cinq
ans, d'épouser Puyguilhem, cadet de la maison de Lauzon, assez mal fait de sa
personne, d'un esprit médiocre, et qui n'a, pour toute bonne qualité, que
d'être hardi et insinuant. Mais on doit être encore plus surpris que
Mademoiselle ait pris cette chimérique résolution par un esprit de servitude et
parce que Puyguilhem était bien auprès du Roi ; l'envie d'être femme d'un
favori lui tint lieu de passion, elle oublia son âge et sa naissance, et, sans
avoir d'amour, elle fit des avances à Puyguilhem qu'un amour véritable ferait à
peine excuser dans une jeune personne et d'une moindre condition. Elle lui dit
un jour qu'il n'y avait qu'un seul homme qu'elle pût choisir pour épouser. Il
la pressa de lui apprendre son choix ; mais n'ayant pas la force de prononcer
son nom, elle voulut l'écrire avec un diamant sur les vitres d'une fenêtre. Puyguilhem
jugea sans doute ce qu'elle allait faire, et espérant peut-être qu'elle lui
donnerait cette déclaration par écrit, dont il pourrait faire quelque usage, il
feignit une délicatesse de passion qui pût plaire à Mademoiselle, et il lui fit
un scrupule d'écrire sur du verre un sentiment qui devait durer éternellement.
Son dessein réussit comme il désirait, et Mademoiselle écrivit le soir dans du
papier : " C'est vous. " Elle le cacheta elle-même ; mais, comme
cette aventure se passait un jeudi et que minuit sonna avant que Mademoiselle
pût donner son billet à Puyguilhem, elle ne voulut pas paraître moins
scrupuleuse que lui, et craignant que le vendredi ne fût un jour malheureux,
elle lui fit promettre d'attendre au samedi à ouvrir le billet qui lui devait apprendre
cette grande nouvelle. L'excessive fortune que cette déclaration faisait
envisager à Puyguilhem ne lui parut point au-dessus de son ambition. Il songea
à profiter du caprice de Mademoiselle, et il eut la hardiesse d'en rendre
compte au Roi. Personne n'ignore qu'avec si grandes et éclatantes qualités nul
prince au monde n'a jamais eu plus de hauteur, ni plus de fierté. Cependant, au
lieu de perdre Puyguilhem d'avoir osé lui découvrir ses espérances, il lui
permit non seulement de les conserver, mais il consentit que quatre officiers
de la Couronne lui vinssent demander son approbation pour un mariage si
surprenant, et sans que Monsieur ni Monsieur le Prince en eussent entendu
parler. Cette nouvelle se répandit dans le monde, et le remplit d'étonnement et
d'indignation. Le Roi ne sentit pas alors ce qu'il venait de faire contre sa
gloire et contre sa dignité. Il trouva seulement qu'il était de sa grandeur
d'élever en un jour Puyguilhem au-dessus des plus grands du royaume et, malgré
tant de disproportion, il le jugea digne d'être son cousin germain, le premier
pair de France et maître de cinq cent mille livres de rente ; mais ce qui le
flatta le plus encore, dans un si extraordinaire dessein, ce fut le plaisir
secret de surprendre le monde, et de faire pour un homme qu'il aimait ce que
personne n'avait encore imaginé. Il fut au pouvoir de Puyguilhem de profiter
durant trois jours de tant de prodiges que la fortune avait faits en sa faveur,
et d'épouser Mademoiselle ; mais, par un prodige plus grand encore, sa vanité
ne put être satisfaite s'il ne l'épousait avec les mêmes cérémonies que s'il
eût été de sa qualité : il voulut que le Roi et la Reine fussent témoins de ses
noces, et qu'elles eussent tout l'éclat que leur présence y pouvait donner.
Cette présomption sans exemple lui fit employer à de vains préparatifs, et à
passer son contrat, tout le temps qui pouvait assurer son bonheur. Mme de
Montespan, qui le haïssait, avait suivi néanmoins le penchant du Roi et ne
s'était point opposée à ce mariage. Mais le bruit du monde la réveilla ; elle
fit voir au Roi ce que lui seul ne voyait pas encore ; elle lui fit écouter la
voix publique ; il connut l'étonnement des ambassadeurs, il reçut les plaintes
et les remontrances respectueuses de Madame douairière et de toute la maison
royale. Tant de raisons firent longtemps balancer le Roi, et ce fut avec une
extrême peine qu'il déclara à Puyguilhem qu'il ne pouvait consentir ouvertement
à son mariage. Il l'assura néanmoins que ce changement en apparence ne changerait
rien en effet ; qu'il était forcé, malgré lui, de céder à l'opinion générale,
et de lui défendre d'épouser Mademoiselle, mais qu'il ne prétendait pas que
cette défense empêchât son bonheur. Il le pressa de se marier en secret, et il
lui promit que la disgrâce qui devait suivre une telle faute ne durerait que
huit jours. Quelque sentiment que ce discours pût donner à Puyguilhem, il dit
au Roi qu'il renonçait avec joie à tout ce qui lui avait permis d'espérer,
puisque sa gloire en pouvait être blessée, et qu'il n'y avait point de fortune
qui le pût consoler d'être huit jours séparé de lui. Le Roi fut véritablement
touché de cette soumission ; il n'oublia rien pour obliger Puyguilhem à
profiter de la faiblesse de Mademoiselle, et Puyguilhem n'oublia rien aussi, de
son côté, pour faire voir au Roi qu'il lui sacrifiait toutes choses. Le
désintéressement seul ne fit pas prendre néanmoins cette conduite à Puyguilhem
: il crut qu'elle l'assurait pour toujours de l'esprit du Roi, et que rien ne
pourrait à l'avenir diminuer sa faveur. Son caprice et sa vanité le portèrent
même si loin que ce mariage si grand et si disproportionné lui parut
insupportable parce qu'il ne lui était plus permis de le faire avec tout le
faste et tout l'éclat qu'il s'était proposé. Mais ce qui le détermina le plus
puissamment à le rompre, ce fut l'aversion insurmontable qu'il avait pour la
personne de Mademoiselle, et le dégoût d'être son mari. Il espéra même de tirer
des avantages solides de l'emportement de Mademoiselle, et que, sans l'épouser,
elle lui donnerait la souveraineté de Dombes et le duché de Montpensier. Ce fut
dans cette vue qu'il refusa d'abord toutes les grâces dont le Roi voulut le
combler ; mais l'humeur avare et inégale de Mademoiselle, et les difficultés
qui se rencontrèrent à assurer de si grands biens à Puyguilhem, rendirent ce
dessein inutile, et l'obligèrent à recevoir les bienfaits du Roi. Il lui donna
le gouvernement de Berry et cinq cent mille livres. Des avantages si
considérables ne répondirent pas toutefois aux espérances que Puyguilhem avait
formées. Son chagrin fournit bientôt à ses ennemis, et particulièrement à Mme
de Montespan, tous les prétextes qu'ils souhaitaient pour le ruiner. Il connut
son état et sa décadence et, au lieu de se ménager auprès du Roi avec de la
douceur, de la patience et de l'habileté, rien ne fut plus capable de retenir
son esprit âpre et fier. Il fit enfin des reproches au Roi ; il lui dit même
des choses rudes et piquantes, jusqu'à casser son épée en sa présence en disant
qu'il ne la tirerait plus pour son service ; il lui parla avec mépris de Mme de
Montespan, et s'emporta contre elle avec tant de violence qu'elle douta de sa
sûreté et n'en trouva plus qu'à le perdre. Il fut arrêté bientôt après, et on
le mena à Pignerol, où il éprouva par une longue et dure prison la douleur
d'avoir perdu les bonnes grâces du Roi, et d'avoir laissé échapper par une
fausse vanité tant de grandeurs et tant d'avantages que la condescendance de
son maître et la bassesse de Mademoiselle lui avaient présentés.
Alphonse,
roi de Portugal, fils du duc de Bragance dont je viens de parler, s'est marié
en France à la fille du duc de Nemours, jeune, sans biens et sans protection.
Peu de temps après, cette princesse a formé le dessein de quitter le Roi son
mari ; elle l'a fait arrêter dans Lisbonne, et les mêmes troupes, qui un jour
auparavant le gardaient comme leur roi, l'ont gardé le lendemain comme
prisonnier il a été confiné dans une île de ses propres États, et on lui a
laissé la vie et le titre de roi. Le prince de Portugal, son frère, a épousé la
Reine ; elle conserve sa dignité, et elle a revêtu le prince son mari de toute
l'autorité du gouvernement, sans lui donner le nom de roi ; elle jouit
tranquillement du succès d'une entreprise si extraordinaire, en paix avec les
Espagnols, et sans guerre civile dans le royaume.
Un
vendeur d'herbes, nommé Masaniel, fit soulever le menu peuple de Naples, et
malgré la puissance des Espagnols il usurpa l'autorité royale ; il disposa
souverainement de la vie, de la liberté et des biens de tout ce qui lui fut
suspect ; il se rendit maître des douanes ; il dépouilla les partisans de tout
leur argent et de leurs meubles, et fit brûler publiquement toutes ces
richesses immenses dans le milieu de la ville, sans qu'un seul de cette foule
confuse de révoltés voulût profiter d'un bien qu'on croyait mal acquis. Ce
prodige ne dura que quinze jours, et finit par un autre prodige : ce même
Masaniel, qui achevait de si grandes choses avec tant de bonheur, de gloire, et
de conduite, perdit subitement l'esprit, et mourut frénétique en vingt-quatre
heures.
La
reine de Suède, en paix dans ses États et avec ses voisins, aimée de ses
sujets, respectée des étrangers, jeune et sans dévotion, a quitté
volontairement son royaume, et s'est réduite à une vie privée. Le roi de
Pologne, de la même maison que la reine de Suède, s'est démis aussi de la
royauté, par la seule lassitude d'être roi.
Un
lieutenant d'infanterie sans nom et sans crédit a commencé, à l'âge de
quarante-cinq ans, de se faire connaître dans les désordres d'Angleterre. Il a
dépossédé son roi légitime, bon, juste, doux, vaillant et libéral ; il lui a
fait trancher la tête, par un arrêt de son Parlement ; il a changé la royauté
en république ; il a été dix ans maître de l'Angleterre, plus craint de ses
voisins et plus absolu dans son pays que tous les rois qui y ont régné. Il est
mort paisible, et en pleine possession de toute la puissance du royaume.
Les
Hollandais ont secoué le joug de la domination d'Espagne ; ils ont formé une
puissante république, et ils ont soutenu cent ans la guerre contre leurs rois
légitimes pour conserver leur liberté. Ils doivent tant de grandes choses à la
conduite et à la valeur des princes d'Orange, dont ils ont néanmoins toujours
redouté l'ambition et limité le pouvoir. Présentement cette république, si
jalouse de sa puissance, accorde au prince d'Orange d'aujourd'hui, malgré son
peu d'expérience et ses malheureux succès dans la guerre, ce qu'elle a refusé à
ses pères : elle ne se contente pas de relever sa fortune abattue, elle le met
en état de se faire souverain de Hollande, et elle a souffert qu'il ait fait
déchirer par le peuple un homme qui maintenait seul la liberté publique.
Cette
puissance d'Espagne, si étendue et si formidable à tous les rois du monde,
trouve aujourd'hui son principal appui dans ses sujets rebelles, et se soutient
par la protection des Hollandais.
Un
empereur, jeune, faible, simple, gouverné par des ministres incapables, et
pendant le plus grand abaissement de la maison d'Autriche, se trouve en un
moment chef de tous les princes d'Allemagne, qui craignent son autorité et
méprisent sa personne, et il est plus absolu que n'a jamais été Charles Quint.
Le roi
d'Angleterre, faible, paresseux, et plongé dans les plaisirs, oubliant les intérêts
de son royaume et ses exemples domestiques, s'est exposé avec fermeté depuis
six ans à la fureur de ses peuples et à la haine de son Parlement pour
conserver une liaison étroite avec le roi de France, au lieu d'arrêter les
conquêtes de ce prince dans les Pays-Bas, il y a même contribué en lui
fournissant des troupes. Cet attachement l'a empêché d'être maître absolu
d'Angleterre et d'en étendre les frontières en Flandre et en Hollande par des
places et par des ports, qu'il a toujours refusés ; mais dans le temps qu'il
reçoit des sommes considérables du Roi, et qu'il a le plus de besoin d'en être
soutenu contre ses propres sujets, il renonce, sans prétexte, à tant
d'engagements, et il se déclare contre la France, précisément quand il lui est
utile et honnête d'y être attaché ; par une mauvaise politique précipitée, il
perd, en un moment, le seul avantage qu'il pouvait retirer d'une mauvaise
politique de six années, et ayant pu donner la paix comme médiateur, il est
réduit à la demander comme suppliant, quand le Roi l'accorde à l'Espagne, à
l'Allemagne et à la Hollande.
Les
propositions qui avaient été faites au roi d'Angleterre de marier sa nièce, la
princesse d'York, au prince d'Orange, ne lui étaient pas agréables ; le duc
d'York en paraissait aussi éloigné que le Roi son frère, et le prince d'Orange
même, rebuté par les difficultés de ce dessein, ne pensait plus à le faire
réussir. Le roi d'Angleterre, étroitement lié au roi de France, consentait à
ses conquêtes, lorsque les intérêts du grand trésorier d'Angleterre et la
crainte d'être attaqué par le Parlement lui ont fait chercher sa sûreté
particulière, en disposant le Roi son maître à s'unir avec le prince d'Orange
par le mariage de la princesse d'York, et à faire déclarer l'Angleterre contre
la France pour la protection des Pays-Bas. Ce changement du roi d'Angleterre a
été si prompt et si secret que le duc d'York l'ignorait encore deux jours
devant le mariage de sa fille, et personne ne se pouvait persuader que le roi
d'Angleterre, qui avait hasardé dix ans sa vie et sa couronne pour demeurer
attaché à la France, pût renoncer en un moment à tout ce qu'il en espérait pour
suivre le sentiment de son ministre. Le prince d'Orange, de son côté, qui avait
tant d'intérêt de se faire un chemin pour être un jour roi d'Angleterre,
négligeait ce mariage qui le rendait héritier présomptif du royaume ; il
bornait ses desseins à affermir son autorité en Hollande, malgré les mauvais
succès de ses dernières campagnes, et il s'appliquait à se rendre aussi absolu
dans les autres provinces de cet État qu'il le croyait être dans la Zélande ;
mais il s'aperçut bientôt qu'il devait prendre d'autres mesures, et une
aventure ridicule lui fit mieux connaître l'état où il était dans son pays
qu'il ne le voyait par ses propres lumières. Un crieur public vendait des
meubles à un encan où beaucoup de monde s'assembla ; il mit en vente un atlas,
et voyant que personne ne l'enchérissait, il dit au peuple que ce livre était
néanmoins plus rare qu'on ne pensait, et que les cartes en étaient si exactes
que la rivière dont M. le prince d'Orange n'avait eu aucune connaissance
lorsqu'il perdit la bataille de Cassel y était fidèlement marquée. Cette
raillerie, qui fut reçue avec un applaudissement universel, a été un des plus
puissants motifs qui ont obligé le prince d'Orange à rechercher de nouveau
l'alliance d'Angleterre, pour contenir la Hollande, et pour joindre tant de
puissances contre nous. Il semble néanmoins que ceux qui ont désiré ce mariage,
et ceux qui y ont été contraires, n'ont pas connu leurs intérêts : le grand
trésorier d'Angleterre a voulu adoucir le Parlement et se garantir d'en être
attaqué, en portant le Roi son maître à donner sa nièce au prince d'Orange, et
à se déclarer contre la France ; le roi d'Angleterre a cru affermir son
autorité dans son royaume par l'appui du prince d'Orange, et il a prétendu
engager ses peuples à lui fournir de l'argent pour ses plaisirs, sous prétexte
de faire la guerre au roi de France et de le contraindre à recevoir la paix ;
le prince d'Orange a eu dessein de soumettre la Hollande par la protection
d'Angleterre ; la France a appréhendé qu'un mariage si opposé à ses intérêts
n'emportât la balance en joignant l'Angleterre à tous nos ennemis. L'événement
a fait voir, en six semaines, la fausseté de tant de raisonnements : ce mariage
met une défiance éternelle entre l'Angleterre et la Hollande, et toutes deux le
regardent comme un dessein d'opprimer leur liberté ; le Parlement d'Angleterre
attaque les ministres du Roi, pour attaquer ensuite sa propre personne ; les
États de Hollande, lassés de la guerre et jaloux de leur liberté, se repentent
d'avoir mis leur autorité entre les mains d'un jeune homme ambitieux, et
héritier présomptif de la couronne d'Angleterre ; le roi de France, qui a
d'abord regardé ce mariage comme une nouvelle ligue qui se formait contre lui,
a su s'en servir pour diviser ses ennemis et pour se mettre en état de prendre
la Flandre, s'il n'avait préféré la gloire de faire la paix à la gloire de
faire nouvelles conquêtes.
Si le siècle
présent n'a pas moins produit d'événements extraordinaires que les siècles
passés, on conviendra sans doute qu'il a le malheureux avantage de les
surpasser dans l'excès des crimes. La France même, qui les a toujours détestés,
qui y est opposée par l'humeur de la nation, par la religion, et qui est
soutenue par les exemples du prince qui règne, se trouve néanmoins aujourd'hui
le théâtre où l'on voit paraître tout ce que l'histoire et la fable nous ont
dit des crimes de l'antiquité. Les vices sont de tous les temps, les hommes
sont nés avec de l'intérêt, de la cruauté et de la débauche ; mais si des
personnes que tout le monde connaît avaient paru dans les premiers siècles,
parlerait-on présentement des prostitutions d'Héliogabale, de la foi des Grecs et
des poisons et des parricides de Médée ?
Appendice
Portrait de Mme de Montespan
Portrait du cardinal de Retz
Remarques sur les commencements de la vie du cardinal de Richelieu
Le comte d'Harcourt
Portrait
de Mme de Montespan
Diane
de Rochechouart est fille du duc de Mortemart et femme du marquis de Montespan.
Sa beauté est surprenante ; son esprit et sa conversation ont encore plus de
charme que sa beauté. Elle fit dessein de plaire au Roi et de l'ôter à La
Vallière dont il était amoureux. Il négligea longtemps cette conquête, et il en
fit même des railleries. Deux ou trois années se passèrent sans qu'elle fit
d'autres progrès que d'être dame du palais attachée particulièrement à la
Reine, et dans une étroite familiarité avec le Roi et La Vallière. Elle ne se
rebuta pas néanmoins, et se confiant à sa beauté, à son esprit, et aux offices
de Mme de Montausier, dame d'honneur de la Reine, elle suivit son projet sans
douter de l'événement. Elle ne s'y est pas trompée : ses charmes et le temps
détachèrent le Roi de La Vallière, et elle se vit maîtresse déclarée. Le
marquis de Montespan sentit son malheur avec toute la violence d'un homme
jaloux. Il s'emporta contre sa femme ; il reprocha publiquement à Mme de
Montausier qu'elle l'avait entraînée dans la honte où elle était plongée. Sa
douleur et son désespoir firent tant d'éclat qu'il fut contraint de sortir du
royaume pour conserver sa liberté. Mme de Montespan eut alors toute la facilité
qu'elle désirait et son crédit n'eut plus de bornes. Elle eut un logement
particulier dans toutes les maisons du Roi ; les conseils secrets se tenaient
chez elle. La Reine céda à sa faveur comme tout le reste de la cour, et non
seulement il ne lui fut plus permis d'ignorer un amour si public, mais elle fut
obligée d'en voir toutes les suites sans oser se plaindre, et elle dut à Mme de
Montespan les marques d'amitié et de douceur qu'elle recevait du Roi. Mme de
Montespan voulut encore que La Vallière fût témoin de son triomphe, qu'elle fût
présente et auprès d'elle à tous les divertissements publics et particuliers ;
elle la fit entrer dans le secret de la naissance de ses enfants dans les temps
où elle cachait son état à ses propres domestiques. Elle se lassa enfin de la
présence de La Vallière malgré ses soumissions et ses souffrances, et cette
fille simple et crédule fut réduite à prendre l'habit de carmélite, moins par
dévotion que par faiblesse, et on peut dire qu'elle ne quitta le monde que pour
faire sa cour.
Portrait
du cardinal de Retz
Paul de
Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation, d'étendue d'esprit, et plus
d'ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire
extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses paroles, l'humeur
facile, de la docilité et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les
reproches de ses amis, peu de piété, quelques apparences de religion. Il paraît
ambitieux sans l'être ; la vanité, et ceux qui l'ont conduit, lui ont fait
entreprendre de grandes choses presque toutes opposées à sa profession ; il a
suscité les plus grands désordres de l'État sans avoir un dessein formé de s'en
prévaloir, et bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper
sa place, il n'a pensé qu'à lui paraître redoutable, et à se flatter de la
fausse vanité de lui être opposé. Il a su profiter néanmoins avec habileté des
malheurs publics pour se faire cardinal ; il a souffert la prison avec fermeté,
et n'a dû sa liberté qu'à sa hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire,
durant plusieurs années, dans l'obscurité d'une vie errante et cachée. Il a
conservé l'archevêché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin, mais
après la mort de ce ministre il s'en est démis sans connaître ce qu'il faisait,
et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les
siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours
augmenté sa réputation. Sa pente naturelle est l'oisiveté ; il travaille
néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec
nonchalance quand elles sont finies. Il a une présence d'esprit, et il sait
tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre qu'il
semble qu'il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter ; il veut éblouir
indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des aventures extraordinaires, et
souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la
plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation, c'est
de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à
l'amitié, quelque soin qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de l'autre
; il est incapable d'envie ni d'avarice, soit par vertu ou par inapplication.
Il a plus emprunté de ses amis qu'un particulier ne devait espérer de leur
pouvoir rendre ; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et à
entreprendre de s'acquitter. Il n'a point de goût ni de délicatesse ; il
s'amuse à tout et ne se plaît à rien ; il évite avec adresse de laisser
pénétrer qu'il n'a qu'une légère connaissance de toutes choses. La retraite
qu'il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ;
c'est un sacrifice qu'il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion : il
quitte la cour, où il ne peut s'attacher, et il s'éloigne du monde, qui
s'éloigne de lui.
Remarques
sur les commencements de la vie du cardinal de Richelieu
Monsieur
de Luçon, qui depuis a été cardinal de Richelieu, s'étant attaché entièrement
aux intérêts du maréchal d'Ancre, lui conseilla de faire la guerre ; mais après
lui avoir donné cette pensée et que la proposition en fut faite au Conseil,
Monsieur de Luçon témoigna de la désapprouver et s'y opposa pour ce que M. de
Nevers, qui croyait que la paix fût avantageuse pour ses desseins, lui avait
fait offrir le prieuré de La Charité par le P. Joseph, pourvu qu'il la fît
résoudre au Conseil. Ce changement d'opinion de Monsieur de Luçon surprit le
maréchal d'Ancre, et l'obligea de lui dire avec quelque aigreur qu'il
s'étonnait de le voir passer si promptement d'un sentiment à une autre tout
contraire, à quoi Monsieur de Luçon répondit ces propres paroles, que les
nouvelles rencontres demandent de nouveaux conseils. Mais jugeant bien par là
qu'il avait déplu au maréchal, il résolut de chercher les moyens de le perdre ;
et un jour que Déageant l'était allé trouver pour lui faire signer quelques
expéditions, il lui dit qu'il avait une affaire importante à communiquer à M.
de Luynes, et qu'il souhaitait de l'entretenir. Le lendemain, M. de Luynes et
lui se virent, où Monsieur de Luçon lui dit que le maréchal d'Ancre était
résolu de le perdre, et que le seul moyen de se garantir d'être opprimé par un
si puissant ennemi était de le prévenir. Ce discours surprit beaucoup M. de
Luynes, qui avait déjà pris cette résolution, ne sachant si ce conseil, qui lui
était donné par une créature du maréchal, n'était point un piège pour le
surprendre et pour lui faire découvrir ses sentiments. Néanmoins Monsieur de
Luçon lui fit paraître tant de zèle pour le service du Roi et un si grand
attachement à la ruine du maréchal, qu'il disait être le plus grand ennemi de
l'État, que M. de Luynes, persuadé de sa sincérité, fut sur le point de lui
découvrir son dessein, et de lui communiquer le projet qu'il avait fait de tuer
le maréchal ; mais s'étant retenu alors de lui en parler, il dit à Déageant la
conversation qu'ils avaient eue ensemble et l'envie qu'il avait de lui faire
part de son secret ; ce que Déageant désapprouva entièrement, et lui fit voir
que ce serait donner un moyen infaillible à Monsieur de Luçon de se réconcilier
à ses dépens avec le maréchal, et de se joindre plus étroitement que jamais
avec lui, en lui découvrant une affaire de cette conséquence : de sorte que la
chose s'exécuta, et le maréchal d'Ancre fut tué sans que Monsieur de Luçon en
eût connaissance. Mais les conseils qu'il avait donnés à M. de Luynes et
l'animosité qu'il lui avait témoigné d'avoir contré le maréchal le
conservèrent, et firent que le Roi lui commanda de continuer d'assister au
Conseil, et d'exercer sa charge de secrétaire d'État comme il avait accoutumé,
si bien qu'il demeura encore quelque temps à la cour, sans que la chute du
maréchal qui l'avait avancé nuisît à sa fortune. Mais, comme il n'avait pas
pris les mêmes précautions envers les vieux ministres qu'il avait fait auprès
de M. de Luynes, M. de Villeroy et M. le président Jeannin, qui virent par quel
biais il entrait dans les affaires, firent connaître à M. de Luynes qu'il ne
devait pas attendre plus de fidélité de lui qu'il en avait témoigné pour le
maréchal d'Ancre, et qu'il était nécessaire de l'éloigner comme une personne
dangereuse et qui voulait s'établir par quelques voies que ce pût être : ce qui
fit résoudre M. de Luynes à lui commander de se retirer à Avignon. Cependant la
Reine mère du Roi alla à Blois, et Monsieur de Luçon, qui ne pouvait souffrir
de se voir privé de toutes ses espérances, essaya de renouer avec M. de Luynes
et lui fit offrir que, s'il lui permettait de retourner auprès de la Reine,
qu'il (sic) se servirait du pouvoir qu'il avait sur son esprit pour lui faire
chasser tous ceux qui lui étaient désagréables et pour lui faire faire toutes
les choses que M. de Luynes lui prescrirait. Cette proposition fut reçue, et
Monsieur de Luçon, retournant, produisit l'affaire du Pont-de-Cé, en suite de
quoi il fut fait cardinal, et commença d'établir les fondements de la grandeur
où il est parvenu.
Le
comte d'Harcourt
Le soin
que la fortune a pris d'élever et d'abattre le mérite des hommes est connu dans
tous les temps, et il y a mille exemples du droit qu'elle s'est donné de mettre
le prix à leurs qualités, comme les souverains mettent le prix à la monnaie,
pour faire voir que sa marque leur donne le cours qu'il lui plaît. Si elle
s'est servie des talents extraordinaires de Monsieur le Prince et de M. de
Turenne pour les faire admirer, il paraît qu'elle a respecté leur vertu et que,
tout injuste qu'elle est, elle n'a pu se dispenser de leur faire justice. Mais
on peut dire qu'elle veut montrer toute l'étendue de son pouvoir lorsqu'elle
choisit des sujets médiocres pour les égaler aux plus grands hommes. Ceux qui
ont connu le comte d'Harcourt conviendront de ce que je dis, et ils le
regarderont comme un chef-d'œuvre de la fortune, qui a voulu que la postérité
le jugeât digne d'être comparé dans la gloire des armes aux plus célèbres
capitaines. Ils lui verront exécuter heureusement les plus difficiles et les
plus glorieuses entreprises. Les succès des îles Sainte-Marguerite, de Casal,
le combat de la Route, le siège de Turin, les batailles gagnées en Catalogne,
une si longue suite de victoires étonneront les siècles à venir. La gloire du
comte d'Harcourt sera en balance avec celle de Monsieur le Prince et de M. de
Turenne, malgré les distances que la nature a mises entre eux ; elle aura un
même rang dans l'histoire, et on n'osera refuser à son mérite ce que l'on sait
présentement qui n'est dû qu'à sa seule fortune.