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[Les] amants magnifiques / Molière ; [éd.] par M. Eugène Despois [et Paul Mesnard]



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AVANT - PROPOS .


Le roi, qui ne veut que des choses extraordinaires
dans tout ce qu' il entreprend, s' est proposé de donner
à sa cour un divertissement qui fût composé de tous
ceux que le théâtre peut fournir ; et pour embrasser
cette vaste idée, et enchaîner ensemble tant de choses
diverses, sa majesté a choisi pour sujet deux princes
rivaux, qui, dans le champêtre séjour de la vallée de
Tempé, où l' on doit célébrer la fête des jeux pythiens,
régalent à l' envi une jeune princesse et sa mère de toutes
les galanteries dont ils se peuvent aviser.

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LE DIVERTISSEMENT ROYAL , PREMIER INTERMEDE .


Le théâtre s' ouvre à l' agréable bruit de quantité d'
instruments,
et d' abord il offre aux yeux une vaste mer, bordée de chaque
côté de quatre grands rochers, dont le sommet porte chacun un
fleuve, accoudé sur les marques de ces sortes de déités. Au pied
de ces rochers sont douze tritons de chaque côté, et dans le
milieu de la mer quatre amours montés sur des dauphins, et
derrière
eux le dieu éole, élevé au-dessus des ondes sur un petit
nuage. éole commande aux vents de se retirer, et, tandis que les
amours, les tritons, et les fleuves lui répondent, la mer se
calme, et du milieu des ondes on voit s' élever une île. Huit
pêcheurs sortent du fond de la mer avec des nacres de perles et
des branches de corail, et, après une danse agréable, vont se
placer
chacun sur un rocher au-dessous d' un fleuve. Le choeur de la
musique annonce la venue de Neptune, et, tandis que ce dieu
danse avec sa suite, les pêcheurs, les tritons et les fleuves
accompagnent
ses pas de gestes différents et de bruit de conques de
perles. Tout ce spectacle est une magnifique galanterie, dont l'
un
des princes régale sur la mer la promenade des princesses.

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Récit d' éole.
Vents, qui troublez les plus beaux jours,
rentrez dans vos grottes profondes,

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et laissez régner sur les ondes
les zéphyres et les amours.
Un triton.
Quels beaux yeux ont percé nos demeures humides ?
Venez, venez, tritons ; cachez-vous, néréides.
Tous les tritons.
Allons tous au-devant de ces divinités,
et rendons par nos chants hommage à leurs beautés.
Un amour.
Ah ! Que ces princesses sont belles !
Un autre amour.
Quels sont les coeurs qui ne s' y rendroient pas ?
Un autre amour.
La plus belle des immortelles,
notre mère, a bien moins d' appas.

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Choeur.
Allons tous au-devant de ces divinités,
et rendons par nos chants hommage à leurs beautés.
Un triton.
Quel noble spectacle s' avance !
Neptune, le grand dieu, Neptune avec sa cour,
vient honorer ce beau jour
de son auguste présence.
Choeur.
Redoublons nos concerts,
et faisons retentir dans le vague des airs
notre réjouissance.
Pour le roi, représentant neptune.
Le ciel, entre les dieux les plus considérés,
me donne pour partage un rang considérable,

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et me faisant régner sur les flots azurés,
rend à tout l' univers mon pouvoir redoutable.
Il n' est aucune terre, à me bien regarder,
qui ne doive trembler que je ne m' y répande,
point d' états qu' à l' instant je ne pusse inonder
des flots impétueux que mon pouvoir commande.
Rien n' en peut arrêter le fier débordement,
et d' une triple digue à leur force opposée
on les verroit forcer le ferme empêchement,
et se faire en tous lieux une ouverture aisée.
Mais je sais retenir la fureur de ces flots
par la sage équité du pouvoir que j' exerce,
et laisser en tous lieux, au gré des matelots,
la douce liberté d' un paisible commerce.
On trouve des écueils parfois dans mes états,
on voit quelques vaisseaux y périr par l' orage ;
mais contre ma puissance on n' en murmure pas,
et chez moi la vertu ne fait jamais naufrage.
Pour monsieur le grand.
L' empire où nous vivons est fertile en trésors,
tous les mortels en foule accourent sur ses bords,
et pour faire bientôt une haute fortune,
il ne faut rien qu' avoir la faveur de Neptune.
Pour le marquis de villeroi.
Sur la foi de ce dieu de l' empire flottant
on peut bien s' embarquer avec toute assurance :

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les flots ont de l' inconstance ;
mais le Neptune est constant.
Pour le marquis de rassent.
Voguez sur cette mer d' un zèle inébranlable :
c' est le moyen d' avoir Neptune favorable.

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ACTE I , SCENE PREMIERE .


Clitidas.
Il est attaché à ses pensées ?
Sostrate.
Non, Sostrate, je ne vois rien où tu puisses avoir
recours, et tes maux sont d' une nature à ne te laisser
nulle espérance d' en sortir.
Clitidas.
Il raisonne tout seul.
Sostrate.
Hélas !
Clitidas.
Voilà des soupirs qui veulent dire quelque chose, et
ma conjecture se trouvera véritable.

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Sostrate.
Sur quelles chimères, dis-moi, pourrois-tu bâtir
quelque espoir ? Et que peux-tu envisager, que l' affreuse
longueur d' une vie malheureuse, et des ennuis
à ne finir que par la mort ?
Clitidas.
Cette tête-là est plus embarrassée que la mienne ?
Sostrate.
Ah ! Mon coeur, ah ! Mon coeur, où m' avez-vous
jeté ?
Clitidas.
Serviteur, seigneur Sostrate.
Sostrate.
Où vas-tu, Clitidas ?
Clitidas.
Mais vous plutôt, que faites-vous ici ? Et quelle secrète
mélancolie, quelle humeur sombre, s' il vous plaît,
vous peut retenir dans ces bois, tandis que tout le
monde a couru en foule à la magnificence de la fête
dont l' amour du prince Iphicrate vient de régaler sur
la mer la promenade des princesses, tandis qu' elles y
ont reçu des cadeaux merveilleux de musique et de

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danse, et qu' on a vu les rochers et les ondes se parer
de divinités pour faire honneur à leurs attraits ?
Sostrate.
Je me figure assez, sans la voir, cette magnificence,
et tant de gens d' ordinaire s' empressent à porter de la
confusion dans ces sortes de fêtes, que j' ai cru à propos
de ne pas augmenter le nombre des importuns.
Clitidas.
Vous savez que votre présence ne gâte jamais rien,
et que vous n' êtes point de trop, en quelque lieu que
vous soyez. Votre visage est bien venu partout, et il n' a
garde d' être de ces visages disgraciés qui ne sont jamais
bien reçus des regards souverains. Vous êtes également
bien auprès des deux princesses ; et la mère et
la fille vous font assez connoître l' estime qu' elles font
de vous, pour n' appréhender pas de fatiguer leurs yeux ;
et ce n' est pas cette crainte enfin qui vous a retenu.
Sostrate.
J' avoue que je n' ai pas naturellement grande curiosité
pour ces sortes de choses.
Clitidas.
Mon dieu ! Quand on n' auroit nulle curiosité pour
les choses, on en a toujours pour aller où l' on trouve
tout le monde, et quoi que vous puissiez dire, on ne
demeure point tout seul, pendant une fête, à rêver parmi
des arbres, comme vous faites, à moins d' avoir en tête
quelque chose qui embarrasse.
Sostrate.
Que voudrois-tu que j' y pusse avoir ?
Clitidas.
Ouais, je ne sais d' où cela vient, mais il sent ici l' amour :
ce n' est pas moi. Ah, par ma foi ! C' est vous.
Sostrate.
Que tu es fou, Clitidas !

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Clitidas.
Je ne suis point fou, vous êtes amoureux : j' ai le nez
délicat, et j' ai senti cela d' abord.
Sostrate.
Sur quoi prends-tu cette pensée ?
Clitidas.
Sur quoi ? Vous seriez bien étonné si je vous disois
encore de qui vous êtes amoureux.
Sostrate.
Moi ?
Clitidas.
Oui. Je gage que je vais deviner tout à l' heure celle
que vous aimez. J' ai mes secrets aussi bien que notre
astrologue, dont la princesse Aristione est entêtée ; et,
s' il a la science de lire dans les astres la fortune des
hommes, j' ai celle de lire dans les yeux le nom des personnes
qu' on aime. Tenez-vous un peu, et ouvrez les
yeux. é, par soi, é ; r, i, ri, éri ; p, h, i, phi, ériphi ;
l, e, le : ériphile. Vous êtes amoureux de la princesse
ériphile.
Sostrate.
Ah ! Clitidas, j' avoue que je ne puis cacher mon
trouble, et tu me frappes d' un coup de foudre.
Clitidas.
Vous voyez si je suis savant ?
Sostrate.
Hélas ! Si, par quelque aventure, tu as pu découvrir
le secret de mon coeur, je te conjure au moins de ne
le révéler à qui que ce soit, et surtout de le tenir caché
à la belle princesse dont tu viens de dire le nom.
Clitidas.
Et sérieusement parlant, si dans vos actions j' ai bien
pu connoître, depuis un temps, la passion que vous

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voulez tenir secrète, pensez-vous que la princesse ériphile
puisse avoir manqué de lumière pour s' en apercevoir ?
Les belles, croyez-moi, sont toujours les plus
clairvoyantes à découvrir les ardeurs qu' elles causent,
et le langage des yeux et des soupirs se fait entendre
mieux qu' à tout autre à celles à qui il s' adresse.
Sostrate.
Laissons-la, Clitidas, laissons-la voir, si elle peut,
dans mes soupirs et mes regards l' amour que ses
charmes m' inspirent ; mais gardons bien que, par nulle
autre voie, elle en apprenne jamais rien.
Clitidas.
Et qu' appréhendez-vous ? Est-il possible que ce même
Sostrate qui n' a pas craint ni Brennus, ni tous les Gaulois,
et dont le bras a si glorieusement contribué à
nous défaire de ce déluge de barbares qui ravageoit la
Grèce, est-il possible, dis-je, qu' un homme si assuré
dans la guerre soit si timide en amour, et que je le voie
trembler à dire seulement qu' il aime ?
Sostrate.
Ah ! Clitidas, je tremble avec raison, et tous les Gaulois
du monde ensemble sont bien moins redoutables
que deux beaux yeux pleins de charmes.
Clitidas.
Je ne suis pas de cet avis, et je sais bien pour moi
qu' un seul Gaulois, l' épée à la main, me feroit beaucoup
plus trembler que cinquante beaux yeux ensemble
les plus charmants du monde. Mais dites-moi un peu,
qu' espérez-vous faire ?

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Sostrate.
Mourir sans déclarer ma passion.
Clitidas.
L' espérance est belle. Allez, allez, vous vous moquez :
un peu de hardiesse réussit toujours aux amants ; il n' y
a en amour que les honteux qui perdent, et je dirois
ma passion à une déesse, moi, si j' en devenois
amoureux.
Sostrate.
Trop de choses, hélas ! Condamnent mes feux à un
éternel silence.
Clitidas.
Hé quoi ?
Sostrate.
La bassesse de ma fortune, dont il plaît au ciel de
rabattre l' ambition de mon amour ; le rang de la princesse,
qui met entre elle et mes desirs une distance si
fâcheuse ; la concurrence de deux princes appuyés de
tous les grands titres qui peuvent soutenir les prétentions
de leurs flammes, de deux princes qui, par mille
et mille magnificences, se disputent, à tous moments, la
gloire de sa conquête, et sur l' amour de qui on attend
tous les jours de voir son choix se déclarer ; mais plus
que tout, Clitidas, le respect inviolable où ses beaux
yeux assujettissent toute la violence de mon ardeur.
Clitidas.
Le respect bien souvent n' oblige pas tant que l' amour,
et je me trompe fort, ou la jeune princesse a connu
votre flamme, et n' y est pas insensible.
Sostrate.
Ah ! Ne t' avise point de vouloir flatter par pitié le
coeur d' un misérable.

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Clitidas.
Ma conjecture est fondée. Je lui vois reculer beaucoup
le choix de son époux, et je veux éclaircir un peu cette
petite affaire-là. Vous savez que je suis auprès d' elle
en quelque espèce de faveur, que j' y ai les accès ouverts,
et qu' à force de me tourmenter, je me suis acquis
le privilége de me mêler à la conversation et parler
à tort et à travers de toutes choses. Quelquefois
cela ne me réussit pas, mais quelquefois aussi cela me
réussit. Laissez-moi faire : je suis de vos amis, les gens
de mérite me touchent, et je veux prendre mon temps
pour entretenir la princesse de...
Sostrate.
Ah ! De grâce, quelque bonté que mon malheur
t' inspire, garde-toi bien de lui rien dire de ma flamme.
J' aimerois mieux mourir que de pouvoir être accusé par
elle de la moindre témérité, et ce profond respect où
ses charmes divins...
Clitidas.
Taisons-nous : voici tout le monde.

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ACTE I , SCENE II .


Aristione.
Prince, je ne puis me lasser de le dire, il n' est point
de spectacle au monde qui puisse le disputer en magnificence
à celui que vous venez de nous donner.
Cette fête a eu des ornements qui l' emportent sans
doute sur tout ce que l' on sauroit voir, et elle vient de
produire à nos yeux quelque chose de si noble, de si
grand et de si majestueux, que le ciel même ne sauroit
aller au delà, et je puis dire assurément qu' il n' y
a rien dans l' univers qui s' y puisse égaler.
Timoclès.
Ce sont des ornements dont on ne peut pas espérer
que toutes les fêtes soient embellies, et je dois fort
trembler, madame, pour la simplicité du petit divertissement
que je m' apprête à vous donner dans le bois
de Diane.
Aristione.
Je crois que nous n' y verrons rien que de fort agréable,
et certes il faut avouer que la campagne a lieu de
nous paroître belle, et que nous n' avons pas le temps
de nous ennuyer dans cet agréable séjour qu' ont célébré
tous les poëtes sous le nom de Tempé. Car enfin,
sans parler des plaisirs de la chasse que nous y prenons
à toute heure, et de la solennité des jeux pythiens que

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l' on y célèbre tantôt, vous prenez soin l' un et l' autre
de nous y combler de tous les divertissements qui peuvent
charmer les chagrins des plus mélancoliques. D' où
vient, Sostrate, qu' on ne vous a point vu dans notre
promenade ?
Sostrate.
Une petite indisposition, madame, m' a empêché de
m' y trouver.
Iphicrate.
Sostrate est de ces gens, madame, qui croient qu' il
ne sied pas bien d' être curieux comme les autres ; et il
est beau d' affecter de ne pas courir où tout le monde
court.
Sostrate.
Seigneur, l' affectation n' a guère de part à tout ce
que je fais, et, sans vous faire compliment, il y avoit
des choses à voir dans cette fête qui pouvoient m' attirer,
si quelque autre motif ne m' avoit retenu.
Aristione.
Et Clitidas a-t-il vu cela ?
Clitidas.
Oui, madame, mais du rivage.
Aristione.
Et pourquoi du rivage ?
Clitidas.
Ma foi ! Madame, j' ai craint quelqu' un des accidents
qui arrivent d' ordinaire dans ses confusions. Cette nuit,
j' ai songé de poisson mort, et d' oeufs cassés, et j' ai appris
du seigneur Anaxarque que les oeufs cassés et le
poisson mort signifient malencontre.

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Anaxarque.
Je remarque une chose : que Clitidas n' auroit rien à
dire s' il ne parloit de moi.
Clitidas.
C' est qu' il y a tant de choses à dire de vous, qu' on
n' en sauroit parler assez.
Anaxarque.
Vous pourriez prendre d' autres matières, puisque je
vous en ai prié.
Clitidas.
Le moyen ? Ne dites-vous pas que l' ascendant est plus
fort que tout ? Et s' il est écrit dans les astres que je sois
enclin à parler de vous, comment voulez-vous que je résiste
à ma destinée ?
Anaxarque.
Avec tout le respect, madame, que je vous dois, il y
a une chose qui est fâcheuse dans votre cour, que tout
le monde y prenne liberté de parler, et que le plus honnête
homme y soit exposé aux railleries du premier
méchant plaisant.
Clitidas.
Je vous rends grâce de l' honneur.
Aristione.
Que vous êtes fou de vous chagriner de ce qu' il
dit !
Clitidas.
Avec tout le respect que je dois à madame, il y a une
chose qui m' étonne dans l' astrologie : comment des gens

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qui savent tous les secrets des dieux, et qui possèdent
des connoissances à se mettre au-dessus de tous les
hommes, aient besoin de faire leur cour, et de demander
quelque chose.
Anaxarque.
Vous devriez gagner un peu mieux votre argent, et
donner à madame de meilleures plaisanteries.
Clitidas.
Ma foi ! On les donne telles qu' on peut. Vous en parlez
fort à votre aise, et le métier de plaisant n' est pas
comme celui d' astrologue. Bien mentir et bien plaisanter
sont deux choses fort différentes, et il est bien plus
facile de tromper les gens que de les faire rire.
Aristione.
Eh ! Qu' est-ce donc que cela veut dire ?
Clitidas, se parlant à lui-même.
Paix ! Impertinent que vous êtes. Ne savez-vous pas
bien que l' astrologie est une affaire d' état, et qu' il ne
faut point toucher à cette corde-là ? Je vous l' ai dit plusieurs
fois, vous vous émancipez trop, et vous prenez
de certaines libertés qui vous joueront un mauvais tour :
je vous en avertis ; vous verrez qu' un de ces jours on
vous donnera du pied au cul, et qu' on vous chassera
comme un faquin. Taisez-vous, si vous êtes sage.
Aristione.
Où est ma fille ?
Timoclès.
Madame, elle s' est écartée, et je lui ai présenté une
main qu' elle a refusé d' accepter.
Aristione.
Princes, puisque l' amour que vous avez pour ériphile
a bien voulu se soumettre aux lois que j' ai voulu
vous imposer, puisque j' ai su obtenir de vous que vous
fussiez rivaux sans devenir ennemis, et qu' avec pleine

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soumission aux sentiments de ma fille, vous attendez
un choix dont je l' ai faite seule maîtresse, ouvrez-moi
tous deux le fond de votre âme, et me dites sincèrement
quel progrès vous croyez l' un et l' autre avoir fait
sur son coeur.
Timoclès.
Madame, je ne suis point pour me flatter : j' ai fait ce
que j' ai pu pour toucher le coeur de la princesse ériphile,
et je m' y suis pris, que je crois, de toutes les
tendres manières dont un amant se peut servir, je lui
ai fait des hommages soumis de tous mes voeux, j' ai
montré des assiduités, j' ai rendu des soins chaque jour,
j' ai fait chanter ma passion aux voix les plus touchantes,
et l' ai fait exprimer en vers aux plumes les plus délicates,
je me suis plaint de mon martyre en des termes
passionnés, j' ai fait dire à mes yeux, aussi bien qu' à ma
bouche, le désespoir de mon amour, j' ai poussé, à ses
pieds, des soupirs languissants, j' ai même répandu des
larmes ; mais tout cela inutilement, et je n' ai point
connu qu' elle ait dans l' âme aucun ressentiment de
mon ardeur.

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Aristione.
Et vous, prince ?
Iphicrate.
Pour moi, madame, connoissant son indifférence et
le peu de cas qu' elle fait des devoirs qu' on lui rend, je
n' ai voulu perdre auprès d' elle ni plaintes, ni soupirs,
ni larmes. Je sais qu' elle est toute soumise à vos volontés,
et que ce n' est que de votre main seule qu' elle voudra
prendre un époux. Aussi n' est-ce qu' à vous que je
m' adresse pour l' obtenir, à vous plutôt qu' à elle que
je rends tous mes soins et tous mes hommages. Et plût
au ciel, madame, que vous eussiez pu vous résoudre à
tenir sa place, que vous eussiez voulu jouir des conquêtes
que vous lui faites, et recevoir pour vous les
voeux que vous lui renvoyez !
Aristione.
Prince, le compliment est d' un amant adroit, et vous
avez entendu dire qu' il falloit cajoler les mères pour
obtenir les filles ; mais ici, par malheur, tout cela devient
inutile, et je me suis engagée à laisser le choix
tout entier à l' inclination de ma fille.
Iphicrate.
Quelque pouvoir que vous lui donniez pour ce choix,
ce n' est point compliment, madame, que ce que je vous
dis : je ne recherche la princesse ériphile que parce
qu' elle est votre sang ; je la trouve charmante par tout
ce qu' elle tient de vous, et c' est vous que j' adore en elle.
Aristione.
Voilà qui est fort bien.
Iphicrate.
Oui, madame, toute la terre voit en vous des attraits
et des charmes que je...
Aristione.
De grâce, prince, ôtons ces charmes et ces attraits :

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vous savez que ce sont des mots que je retranche des
compliments qu' on me veut faire. Je souffre qu' on me
loue de ma sincérité, qu' on dise que je suis une bonne
princesse, que j' ai de la parole pour tout le monde, de
la chaleur pour mes amis, et de l' estime pour le mérite
et la vertu : je puis tâter de tout cela ; mais pour les
douceurs de charmes et d' attraits, je suis bien aise qu' on
ne m' en serve point ; et quelque vérité qui s' y pût rencontrer,
on doit faire quelque scrupule d' en goûter la
louange, quand on est mère d' une fille comme la mienne.
Iphicrate.
Ah ! Madame, c' est vous qui voulez être mère malgré
tout le monde ; il n' est point d' yeux qui ne s' y opposent ;
et si vous le vouliez, la princesse ériphile ne seroit que
votre soeur.
Aristione.
Mon dieu ! Prince, je ne donne point dans tous ces
galimatias où donnent la plupart des femmes ; je veux
être mère, parce que je la suis, et ce seroit en vain que
je ne la voudrois pas être. Ce titre n' a rien qui me

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choque, puisque, de mon consentement, je me suis exposée
à le recevoir. C' est un foible de notre sexe, dont,
grâce au ciel, je suis exempte ; et je ne m' embarrasse
point de ces grandes disputes d' âge, sur quoi nous voyons
tant de folles. Revenons à notre discours. Est-il possible
que jusqu' ici vous n' ayez pu connoître où penche
l' inclination d' ériphile ?
Iphicrate.
Ce sont obscurités pour moi.
Timoclès.
C' est pour moi un mystère impénétrable.
Aristione.
La pudeur peut-être l' empêche de s' expliquer à vous
et à moi : servons-nous de quelque autre pour découvrir
le secret de son coeur. Sostrate, prenez de ma part
cette commission, et rendez cet office à ces princes, de
savoir adroitement de ma fille vers qui des deux ses
sentiments peuvent tourner.
Sostrate.
Madame, vous avez cent personnes dans votre cour
sur qui vous pourriez mieux verser l' honneur d' un tel
emploi, et je me sens mal propre à bien exécuter ce
que vous souhaitez de moi.
Aristione.
Votre mérite, Sostrate, n' est point borné aux seuls

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emplois de la guerre : vous avez de l' esprit, de la conduite,
de l' adresse, et ma fille fait cas de vous.
Sostrate.
Quelque autre mieux que moi, madame,...
Aristione.
Non, non ; en vain vous vous en défendez.
Sostrate.
Puisque vous le voulez, madame, il vous faut obéir ;
mais je vous jure que, dans toute votre cour, vous ne
pouviez choisir personne qui ne fût en état de s' acquitter
beaucoup mieux que moi d' une telle commission.
Aristione.
C' est trop de modestie, et vous vous acquitterez toujours
bien de toutes les choses dont on vous chargera.
Découvrez doucement les sentiments d' ériphile, et
faites-la ressouvenir qu' il faut se rendre de bonne heure
dans le bois de Diane.

ACTE I , SCENE III .


Iphicrate.
Vous pouvez croire que je prends part à l' estime que
la princesse vous témoigne.
Timoclès.
Vous pouvez croire que je suis ravi du choix que l' on
a fait de vous.
Iphicrate.
Vous voilà en état de servir vos amis.

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Timoclès.
Vous avez de quoi rendre de bons offices aux gens
qu' il vous plaira.
Iphicrate.
Je ne vous recommande point mes intérêts.
Timoclès.
Je ne vous dis point de parler pour moi.
Sostrate.
Seigneurs, il seroit inutile : j' aurois tort de passer les
ordres de ma commission, et vous trouverez bon que
je ne parle ni pour l' un, ni pour l' autre.
Iphicrate.
Je vous laisse agir comme il vous plaira.
Timoclès.
Vous en userez comme vous voudrez.

ACTE I , SCENE IV .


Iphicrate.
Clitidas se ressouvient bien qu' il est de mes amis : je
lui recommande toujours de prendre mes intérêts auprès
de sa maîtresse, contre ceux de mon rival.
Clitidas.
Laissez-moi faire : il y a bien de la comparaison de
lui à vous, et c' est un prince bien bâti pour vous le
disputer.

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Iphicrate.
Je reconnoîtrai ce service.
Timoclès.
Mon rival fait sa cour à Clitidas ; mais Clitidas sait
bien qu' il m' a promis d' appuyer contre lui les prétentions
de mon amour.
Clitidas.
Assurément ; et il se moque de croire l' emporter
sur vous : voilà, auprès de vous, un beau petit morveux
de prince.
Timoclès.
Il n' y a rien que je ne fasse pour Clitidas.
Clitidas.
Belles paroles de tous côtés. Voici la princesse ; prenons
mon temps pour l' aborder.

ACTE I , SCENE V .


Cléonice.
On trouvera étrange, madame, que vous vous soyez
ainsi écartée de tout le monde.
ériphile.
Ah ! Qu' aux personnes comme nous, qui sommes

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toujours accablées de tant de gens, un peu de solitude
est parfois agréable, et qu' après mille impertinents entretiens
il est doux de s' entretenir avec ses pensées !
Qu' on me laisse ici promener toute seule.
Cléonice.
Ne voudriez-vous pas, madame, voir un petit essai
de la disposition de ces gens admirables qui veulent
se donner à vous ? Ce sont des personnes qui, par leurs
pas, leurs gestes et leurs mouvements, expriment aux
yeux toutes choses, et on appelle cela pantomimes.
J' ai tremblé à vous dire ce mot, et il y a des gens dans
votre cour qui ne me le pardonneroient pas.
ériphile.
Vous avez bien la mine, Cléonice, de me venir ici
régaler d' un mauvais divertissement ; car, grâce au
ciel, vous ne manquez pas de vouloir produire indifféremment
tout ce qui se présente à vous, et vous avez
une affabilité qui ne rejette rien. Aussi est-ce à vous
seule qu' on voit avoir recours toutes les muses nécessitantes ;
vous êtes la grande protectrice du mérite incommodé ;

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et tout ce qu' il y a de vertueux indigents au
monde va débarquer chez vous.
Cléonice.
Si vous n' avez pas envie de les voir, madame, il ne
faut que les laisser là.
ériphile.
Non, non ; voyons-les, faites-les venir.
Cléonice.
Mais peut-être, madame, que leur danse sera
méchante.
ériphile.
Méchante ou non, il la faut voir : ce ne seroit avec
vous que reculer la chose, et il vaut mieux en être
quitte.
Cléonice.
Ce ne sera ici, madame, qu' une danse ordinaire :
une autre fois...
ériphile.
Point de préambule, Cléonice ; qu' ils dansent.

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ACTE I , SECOND INTERMEDE .


La confidente de la jeune princesse lui produit trois danseurs,
sous le nom de pantomimes, c' est-à-dire qui expriment par leurs
gestes toutes sortes de choses. La princesse les voit danser, et
les
reçoit à son service.

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ACTE II , SCENE PREMIERE .


ériphile.
Voilà qui est admirable ! Je ne crois pas qu' on puisse
mieux danser qu' ils dansent, et je suis bien aise de les
avoir à moi.
Cléonice.
Et moi, madame, je suis bien aise que vous ayez vu
que je n' ai pas si méchant goût que vous avez pensé.
ériphile.
Ne triomphez point tant : vous ne tarderez guère à
me faire avoir ma revanche. Qu' on me laisse ici.
Cléonice.
Je vous avertis, Clitidas, que la princesse veut être
seule.
Clitidas.
Laissez-moi faire : je suis homme qui sais ma cour.

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ACTE II , SCENE II .


Clitidas fait semblant de chanter.
La, la, la, la, ah !
ériphile.
Clitidas.
Clitidas.
Je ne vous avois pas vue là, madame.
ériphile.
Approche. D' où viens-tu ?
Clitidas.
De laisser la princesse votre mère, qui s' en alloit vers
le temple d' Apollon, accompagnée de beaucoup de gens.
ériphile.
Ne trouves-tu pas ces lieux les plus charmants du
monde ?
Clitidas.
Assurément. Les princes, vos amants, y étoient.
ériphile.
Le fleuve Pénée fait ici d' agréables détours.
Clitidas.
Fort agréables. Sostrate y étoit aussi.
ériphile.
D' où vient qu' il n' est pas venu à la promenade ?
Clitidas.
Il a quelque chose dans la tête qui l' empêche de

p410

prendre plaisir à tous ces beaux régales. Il m' a voulu
entretenir ; mais vous m' avez défendu si expressément
de me charger d' aucune affaire auprès de vous, que
je n' ai point voulu lui prêter l' oreille, et je lui ai dit
nettement que je n' avois pas le loisir de l' entendre.
ériphile.
Tu as eu tort de lui dire cela, et tu devois
l' écouter.
Clitidas.
Je lui ai dit d' abord que je n' avois pas le loisir de
l' entendre ; mais après je lui ai donné audience.
ériphile.
Tu as bien fait.
Clitidas.
En vérité, c' est un homme qui me revient, un homme
fait comme je veux que les hommes soient faits : ne
prenant point des manières bruyantes et des tons de
voix assommants ; sage et posé en toutes choses ; ne parlant
jamais que bien à propos ; point prompt à décider ;
point du tout exagérateur incommode ; et, quelques
beaux vers que nos poëtes lui aient récités, je ne lui ai
jamais ouï dire : " voilà qui est plus beau que tout ce
qu' a jamais fait Homère. " enfin c' est un homme pour
qui je me sens de l' inclination ; et si j' étois princesse, il
ne seroit pas malheureux.

p411

ériphile.
C' est un homme d' un grand mérite assurément ; mais
de quoi t' a-t-il parlé ?
Clitidas.
Il m' a demandé si vous aviez témoigné grande joie au
magnifique régale que l' on vous a donné, m' a parlé de
votre personne avec des transports les plus grands du
monde, vous a mise au-dessus du ciel, et vous a donné
toutes les louanges qu' on peut donner à la princesse la
plus accomplie de la terre, entremêlant tout cela de
plusieurs soupirs, qui disoient plus qu' il ne vouloit. Enfin,
à force de le tourner de tous côtés, et de le presser
sur la cause de cette profonde mélancolie, dont
toute la cour s' aperçoit, il a été contraint de m' avouer
qu' il étoit amoureux.
ériphile.
Comment amoureux ? Quelle témérité est la sienne !
C' est un extravagant que je ne verrai de ma vie.
Clitidas.
De quoi vous plaignez-vous, madame ?
ériphile.
Avoir l' audace de m' aimer, et de plus avoir l' audace
de le dire ?
Clitidas.
Ce n' est pas vous, madame, dont il est amoureux.
ériphile.
Ce n' est pas moi ?
Clitidas.
Non, madame : il vous respecte trop pour cela, et est
trop sage pour y penser.
ériphile.
Et de qui donc, Clitidas ?

p412

Clitidas.
D' une de vos filles, la jeune Arsinoé.
ériphile.
A-t-elle tant d' appas, qu' il n' ait trouvé qu' elle digne
de son amour ?
Clitidas.
Il l' aime éperdument, et vous conjure d' honorer sa
flamme de votre protection.
ériphile.
Moi ?
Clitidas.
Non, non, madame : je vois que la chose ne vous
plaît pas. Votre colère m' a obligé à prendre ce détour,
et pour vous dire la vérité, c' est vous qu' il aime
éperdument.
ériphile.
Vous êtes un insolent de venir ainsi surprendre mes
sentiments. Allons, sortez d' ici ; vous vous mêlez de
vouloir lire dans les âmes, de vouloir pénétrer dans les
secrets du coeur d' une princesse. ôtez-vous de mes yeux,
et que je ne vous voye jamais, Clitidas.
Clitidas.
Madame.
ériphile.
Venez ici. Je vous pardonne cette affaire-là.
Clitidas.
Trop de bonté, madame.
ériphile.
Mais à condition, prenez bien garde à ce que je vous
dis, que vous n' en ouvrirez la bouche à personne du
monde, sur peine de la vie.
Clitidas.
Il suffit.

p413

ériphile.
Sostrate t' a donc dit qu' il m' aimoit ?
Clitidas.
Non, madame : il faut vous dire la vérité. J' ai tiré de
son coeur, par surprise, un secret qu' il veut cacher à tout
le monde, et avec lequel il est, dit-il, résolu de mourir ;
il a été au désespoir du vol subtil que je lui en ai
fait ; et bien loin de me charger de vous le découvrir,
il m' a conjuré, avec toutes les instantes prières qu' on
sauroit faire, de ne vous en rien révéler, et c' est trahison
contre lui que ce que je viens de vous dire.
ériphile.
Tant mieux : c' est par son seul respect qu' il peut
me plaire ; et s' il étoit si hardi que de me déclarer son
amour, il perdroit pour jamais et ma présence et mon
estime.
Clitidas.
Ne craignez point, madame,...
ériphile.
Le voici. Souvenez-vous au moins, si vous êtes sage,
de la défense que je vous ai faite.
Clitidas.
Cela est fait, madame : il ne faut pas être courtisan
indiscret.

p414

ACTE II , SCENE III .


Sostrate.
J' ai une excuse, madame, pour oser interrompre
votre solitude, et j' ai reçu de la princesse votre mère
une commission qui autorise la hardiesse que je prends
maintenant.
ériphile.
Quelle commission, Sostrate ?
Sostrate.
Celle, madame, de tâcher d' apprendre de vous vers
lequel des deux princes peut incliner votre coeur.
ériphile.
La princesse ma mère montre un esprit judicieux
dans le choix qu' elle a fait de vous pour un pareil emploi.
Cette commission, Sostrate, vous a été agréable
sans doute, et vous l' avez acceptée avec beaucoup de joie.
Sostrate.
Je l' ai acceptée, madame, par la nécessité que mon
devoir m' impose d' obéir ; et si la princesse avoit voulu
recevoir mes excuses, elle auroit honoré quelque autre
de cet emploi.
ériphile.
Quelle cause, Sostrate, vous obligeoit à le refuser ?
Sostrate.
La crainte, madame, de m' en acquitter mal.
ériphile.
Croyez-vous que je ne vous estime pas assez pour

p415

vous ouvrir mon coeur, et vous donner toutes les lumières
que vous pourrez desirer de moi sur le sujet de
ces deux princes ?
Sostrate.
Je ne desire rien pour moi là-dessus, madame, et je
ne vous demande que ce que vous croirez devoir donner
aux ordres qui m' amènent.
ériphile.
Jusques ici je me suis défendue de m' expliquer, et la
princesse ma mère a eu la bonté de souffrir que j' aye
reculé toujours ce choix qui me doit engager ; mais je
serai bien aise de témoigner à tout le monde que je
veux faire quelque chose pour l' amour de vous ; et si
vous m' en pressez, je rendrai cet arrêt qu' on attend depuis
si longtemps.
Sostrate.
C' est une chose, madame, dont vous ne serez point
importunée par moi, et je ne saurois me résoudre à
presser une princesse qui sait trop ce qu' elle a à faire.
ériphile.
Mais c' est ce que la princesse ma mère attend de
vous.
Sostrate.
Ne lui ai-je pas dit aussi que je m' acquitterois mal de
cette commission ?
ériphile.
ô çà, Sostrate, les gens comme vous ont toujours
les yeux pénétrants, et je pense qu' il ne doit y avoir
guère de choses qui échappent aux vôtres. N' ont-ils pu
découvrir, vos yeux, ce dont tout le monde est en peine,
et ne vous ont-ils point donné quelques petites lumières
du penchant de mon coeur ? Vous voyez les soins qu' on
me rend, l' empressement qu' on me témoigne : quel est

p416

celui de ces deux princes que vous croyez que je regarde
d' un oeil plus doux ?
Sostrate.
Les doutes que l' on forme sur ces sortes de choses
ne sont réglés d' ordinaire que par les intérêts qu' on
prend.
ériphile.
Pour qui, Sostrate, pencheriez-vous des deux ? Quel
est celui, dites-moi, que vous souhaiteriez que
j' épousasse ?
Sostrate.
Ah ! Madame, ce ne seront pas mes souhaits, mais
votre inclination qui décidera de la chose.
ériphile.
Mais si je me conseillois à vous pour ce choix ?
Sostrate.
Si vous vous conseilliez à moi, je serois fort
embarrassé.
ériphile.
Vous ne pourriez pas dire qui des deux vous semble
plus digne de cette préférence ?
Sostrate.
Si l' on s' en rapporte à mes yeux, il n' y aura personne
qui soit digne de cet honneur. Tous les princes
du monde seront trop peu de chose pour aspirer à vous ;
les dieux seuls y pourront prétendre, et vous ne souffrirez
des hommes que l' encens et les sacrifices.

p417

ériphile.
Cela est obligeant, et vous êtes de mes amis. Mais je
veux que vous me disiez pour qui des deux vous vous
sentez plus d' inclination, quel est celui que vous mettez
le plus au rang de vos amis.

ACTE II , SCENE IV .


Chorèbe.
Madame, voilà la princesse qui vient vous prendre
ici, pour aller au bois de Diane.
Sostrate.
Hélas ! Petit garçon, que tu es venu à propos !

ACTE II , SCENE V .


Aristione.
On vous a demandée, ma fille, et il y a des gens que
votre absence chagrine fort.

p418

ériphile.
Je pense, madame, qu' on m' a demandée par compliment,
et on ne s' inquiète pas tant qu' on vous dit.
Aristione.
On enchaîne pour nous ici tant de divertissements
les uns aux autres, que toutes nos heures sont retenues,
et nous n' avons aucun moment à perdre, si nous
voulons les goûter tous. Entrons vite dans le bois, et
voyons ce qui nous y attend ; ce lieu est le plus beau
du monde, prenons vite nos places.

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ACTE II , TROISIEME INTERMEDE .


Le théâtre est une forêt, où la princesse est invitée d' aller ;
une
nymphe lui en fait les honneurs en chantant, et, pour la divertir
,
on lui joue une petite comédie en musique, dont voici le sujet.
Un berger se plaint à deux bergers ses amis des froideurs de
celle
qu' il aime ; les deux amis le consolent ; et, comme la bergère
aimée
arrive, tous trois se retirent pour l' observer. Après quelque
plainte
amoureuse, elle se repose sur un gazon, et s' abandonne aux
douceurs
du sommeil. L' amant fait approcher ses amis pour contempler
les grâces de sa bergère, et invite toutes choses à contribuer à
son repos. La bergère, en s' éveillant, voit son berger à ses
pieds,
se plaint de sa poursuite ; mais, considérant sa constance, elle
lui
accorde sa demande, et consent d' en être aimée en présence des
deux bergers amis. Deux satyres arrivant se plaignent de son
changement
et, étant touchés de cette disgrâce, cherchent leur consolation
dans le vin.

p421

Prologue.
La nymphe de tempé.
Venez, grande princesse, avec tous vos appas,
venez prêter vos yeux aux innocents ébats
que notre désert vous présente ;
n' y cherchez point l' éclat des fêtes de la cour :
on ne sent ici que l' amour,
ce n' est que d' amour qu' on y chante.
Scène première.
Tircis.
Vous chantez sous ces feuillages,
doux rossignols pleins d' amour,
et de vos tendres ramages
vous réveillez tour à tour
les échos de ces bocages :
hélas ! Petits oiseaux, hélas !
Si vous aviez mes maux, vous ne chanteriez pas.

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Scène ii.
Lycaste.
Hé quoi ! Toujours languissant, sombre et triste ?
Ménandre.
Hé quoi ! Toujours aux pleurs abandonné ?
Tircis.
Toujours adorant Caliste,
et toujours infortuné.
Lycaste.
Dompte, dompte, berger, l' ennui qui te possède.
Tircis.
Eh ! Le moyen ? Hélas !
Ménandre.
Fais, fais-toi quelque effort.
Tircis.
Eh ! Le moyen, hélas ! Quand le mal est trop fort ?
Lycaste.
Ce mal trouvera son remède.
Tircis.
Je ne guérirai qu' à ma mort.
Lycaste et ménandre.
Ah ! Tircis !
Tircis.
Ah ! Bergers !
Lycaste et ménandre.
Prends sur toi plus d' empire.
Tircis.
Rien ne me peut plus secourir.

p423

Lycaste et ménandre.
C' est trop, c' est trop céder.
Tircis.
C' est trop, c' est trop souffrir.
Lycaste et ménandre.
Quelle foiblesse !
Tircis.
Quel martyre !
Lycaste et ménandre.
Il faut prendre courage.
Tircis.
Il faut plutôt mourir.
Lycaste.
Il n' est point de bergère
si froide et si sévère,
dont la pressante ardeur
d' un coeur qui persévère
ne vainque la froideur.
Ménandre.
Il est, dans les affaires
des amoureux mystères,
certains petits moments
qui changent les plus fières,
et font d' heureux amants.
Tircis.
Je la vois, la cruelle,
qui porte ici ses pas ;
gardons d' être vu d' elle.
L' ingrate, hélas !
N' y viendroit pas.

p424

Scène iii.
Caliste.
Ah ! Que sur notre coeur
la sévère loi de l' honneur
prend un cruel empire !
Je ne fais voir que rigueurs pour Tircis,
et cependant, sensible à ses cuisants soucis,
de sa langueur en secret je soupire,
et voudrois bien soulager son martyre.
C' est à vous seuls que je le dis :
arbres, n' allez pas le redire.
Puisque le ciel a voulu nous former
avec un coeur qu' amour peut enflammer,
quelle rigueur impitoyable
contre des traits si doux nous force à nous armer,
et pourquoi, sans être blâmable,
ne peut-on pas aimer
ce que l' on trouve aimable ?
Hélas ! Que vous êtes heureux,
innocents animaux, de vivre sans contrainte,
et de pouvoir suivre sans crainte
les doux emportements de vos coeurs amoureux !
Hélas ! Petits oiseaux, que vous êtes heureux
de ne sentir nulle contrainte,
et de pouvoir suivre sans crainte
les doux emportements de vos coeurs amoureux !

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Mais le sommeil sur ma paupière
verse de ses pavots l' agréable fraîcheur ;
donnons-nous à lui toute entière :
nous n' avons point de loi sévère
qui défende à nos sens d' en goûter la douceur.

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Scène iv.
Tircis.
Vers ma belle ennemie
portons sans bruit nos pas,
et ne réveillons pas
sa rigueur endormie.
Tous trois.
Dormez, dormez, beaux yeux, adorables vainqueurs,
et goûtez le repos que vous ôtez aux coeurs ;
dormez, dormez, beaux yeux.
Tircis.
Silence, petits oiseaux ;
vents, n' agitez nulle chose ;
coulez doucement, ruisseaux :
c' est Caliste qui repose.
Tous trois.
Dormez, dormez, beaux yeux, adorables vainqueurs,
et goûtez le repos que vous ôtez aux coeurs ;
dormez, dormez, beaux yeux.

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Caliste.
Ah ! Quelle peine extrême !
Suivre partout mes pas ?
Tircis.
Que voulez-vous qu' on suive, hélas !
Que ce qu' on aime ?
Caliste.
Berger, que voulez-vous ?
Tircis.
Mourir, belle bergère,
mourir à vos genoux,
et finir ma misère.
Puisque en vain à vos pieds on me voit soupirer,
il y faut expirer.
Caliste.
Ah ! Tircis, ôtez-vous, j' ai peur que dans ce jour
la pitié dans mon coeur n' introduise l' amour.
Lycaste et ménandre, l' un après l' autre.
Soit amour, soit pitié,
il sied bien d' être tendre ;
c' est par trop vous défendre :
bergère, il faut se rendre
à sa longue amitié :
soit amour, soit pitié,
il sied bien d' être tendre.
Caliste.
C' est trop, c' est trop de rigueur :
j' ai maltraité votre ardeur,
chérissant votre personne ;

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vengez-vous de mon coeur :
Tircis, je vous le donne.
Tircis.
ô ciel ! Bergers ! Caliste ! Ah ! Je suis hors de moi.
Si l' on meurt de plaisir, je dois perdre la vie.
Lycaste.
Digne prix de ta foi !
Ménandre.
ô sort digne d' envie !
Scène v.
Premier satyre.
Quoi ? Tu me fuis, ingrate, et je te vois ici
de ce berger à moi faire une préférence ?
Deuxième satyre.
Quoi ? Mes soins n' ont rien pu sur ton indifférence,
et pour ce langoureux ton coeur s' est adouci ?
Caliste.
Le destin le veut ainsi ;
prenez tous deux patience.
Premier satyre.
Aux amants qu' on pousse à bout
l' amour fait verser des larmes ;
mais ce n' est pas notre goût,

p429

et la bouteille a des charmes
qui nous consolent de tout.
Deuxième satyre.
Notre amour n' a pas toujours
tout le bonheur qu' il desire ;
mais nous avons un secours,
et le bon vin nous fait rire,
quand on rit de nos amours.
Tous.
Champêtres divinités,
faunes, dryades, sortez
de vos paisibles retraites ;
mêlez vos pas à nos sons,
et tracez sur les herbettes
l' image de nos chansons.
En même temps, six dryades et six faunes sortent de leurs
demeures,
et font ensemble une danse agréable, qui, s' ouvrant tout
d' un coup, laisse voir un berger et une bergère, qui font en
musique
une petite scène d' un dépit amoureux.

p430

Dépit amoureux.
Philinte.
Quand je plaisois à tes yeux,
j' étois content de ma vie,
et ne voyois roi ni dieux
dont le sort me fît envie.
Climène.
Lors qu' à toute autre personne
me préféroit ton ardeur,
j' aurois quitté la couronne
pour régner dessus ton coeur.

p431

Philinte.
Une autre a guéri mon âme
des feux que j' avois pour toi.
Climène.
Un autre a vengé ma flamme
des foiblesses de ta foi.
Philinte.
Cloris, qu' on vante si fort,
m' aime d' une ardeur fidèle ;
si ses yeux vouloient ma mort,
je mourrois content pour elle.
Climène.
Myrtil, si digne d' envie,
me chérit plus que le jour,
et moi je perdrois la vie
pour lui montrer mon amour.
Philinte.
Mais si d' une douce ardeur
quelque renaissante trace
chassoit Cloris de mon coeur
pour te remettre en sa place... ?
Climène.
Bien qu' avec pleine tendresse
Myrtil me puisse chérir,
avec toi, je le confesse,
je voudrois vivre et mourir.
Tous deux ensemble.
Ah ! Plus que jamais aimons-nous,

p432

et vivons et mourons en des liens si doux.
Tous les acteurs de la comédie chantent.
Amants, que vos querelles
sont aimables et belles !
Qu' on y voit succéder
de plaisirs, de tendresse !
Querellez-vous sans cesse
pour vous raccommoder.
Amants, que vos querelles
sont aimables et belles, etc...
Les faunes et les dryades recommencent leur danse, que les
bergères
et bergers musiciens entremêlent de leurs chansons, tandis
que trois petites dryades et trois petits faunes font paroître,
dans
l' enfoncement du théâtre, tout ce qui se passe sur le devant.
Les bergers et bergères.
Jouissons, jouissons des plaisirs innocents

p433

dont les feux de l' amour savent charmer nos sens.
Des grandeurs, qui voudra se soucie :
tous ces honneurs dont on a tant d' envie
ont des chagrins qui sont trop cuisants.
Jouissons, jouissons des plaisirs innocents
dont les feux de l' amour savent charmer nos sens.
En aimant, tout nous plaît dans la vie ;
deux coeurs unis de leur sort sont contents ;
cette ardeur, de plaisirs suivie,
de tous nos jours fait d' éternels printemps :
jouissons, jouissons des plaisirs innocents
dont les feux de l' amour savent charmer nos sens.

p434

ACTE III , SCENE PREMIERE .


Aristione.
Les mêmes paroles toujours se présentent à dire, il
faut toujours s' écrier : " voilà qui est admirable, il ne
se peut rien de plus beau, cela passe tout ce qu' on a
jamais vu. "
timoclès.
C' est donner de trop grandes paroles, madame, à de
petites bagatelles.
Aristione.
Des bagatelles comme celles-là peuvent occuper
agréablement les plus sérieuses personnes. En vérité,
ma fille, vous êtes bien obligée à ces princes, et vous
ne sauriez assez reconnoître tous les soins qu' ils prennent
pour vous.
ériphile.
J' en ai, madame, tout le ressentiment qu' il est
possible.

p435

Aristione.
Cependant vous les faites longtemps languir sur ce
qu' ils attendent de vous. J' ai promis de ne vous point
contraindre ; mais leur amour vous presse de vous
déclarer, et de ne plus traîner en longueur la récompense
de leurs services. J' ai chargé Sostrate d' apprendre
doucement de vous les sentiments de votre coeur,
et je ne sais pas s' il a commencé à s' acquitter de cette
commission.
ériphile.
Oui, madame. Mais il me semble que je ne puis assez
reculer ce choix dont on me presse, et que je ne
saurois le faire sans mériter quelque blâme. Je me sens
également obligée à l' amour, aux empressements, aux
services de ces deux princes, et je trouve une espèce
d' injustice bien grande à me montrer ingrate ou vers
l' un, ou vers l' autre, par le refus qu' il m' en faudra
faire dans la préférence de son rival.
Iphicrate.
Cela s' appelle, madame, un fort honnête compliment
pour nous refuser tous deux.
Aristione.
Ce scrupule, ma fille, ne doit point vous inquiéter,
et ces princes tous deux se sont soumis il y a longtemps
à la préférence que pourra faire votre
inclination.
ériphile.
L' inclination, madame, est fort sujette à se tromper,
et des yeux désintéressés sont beaucoup plus capables
de faire un juste choix.

p436

Aristione.
Vous savez que je suis engagée de parole à ne rien
prononcer là-dessus, et, parmi ces deux princes, votre
inclination ne peut point se tromper et faire un choix
qui soit mauvais.
ériphile.
Pour ne point violenter votre parole, ni mon scrupule,
agréez, madame, un moyen que j' ose proposer.
Aristione.
Quoi, ma fille ?
ériphile.
Que Sostrate décide de cette préférence. Vous l' avez
pris pour découvrir le secret de mon coeur : souffrez
que je le prenne pour me tirer de l' embarras où je
me trouve.
Aristione.
J' estime tant Sostrate que, soit que vous vouliez vous
servir de lui pour expliquer vos sentiments, ou soit que
vous vous en remettiez absolument à sa conduite, je
fais, dis-je, tant d' estime de sa vertu et de son jugement,
que je consens, de tout mon coeur, à la proposition que
vous me faites.
Iphicrate.
C' est à dire, madame, qu' il nous faut faire notre cour
à Sostrate ?
Sostrate.
Non, seigneur, vous n' aurez point de cour à me
faire, et, avec tout le respect que je dois aux princesses,
je renonce à la gloire où elles veulent m' élever.
Aristione.
D' où vient cela, Sostrate ?

p437

Sostrate.
J' ai des raisons, madame, qui ne permettent pas que
je reçoive l' honneur que vous me présentez.
Iphicrate.
Craignez-vous, Sostrate, de vous faire un ennemi ?
Sostrate.
Je craindrois peu, seigneur, les ennemis que je pourrois
me faire en obéissant à mes souveraines.
Timoclès.
Par quelle raison donc refusez-vous d' accepter le
pouvoir qu' on vous donne, et de vous acquérir l' amitié
d' un prince qui vous devroit tout son bonheur ?
Sostrate.
Par la raison que je ne suis pas en état d' accorder à
ce prince ce qu' il souhaiteroit de moi.
Iphicrate.
Quelle pourroit être cette raison ?
Sostrate.
Pourquoi me tant presser là-dessus ? Peut-être ai-je,
seigneur, quelque intérêt secret qui s' oppose aux prétentions
de votre amour. Peut-être ai-je un ami qui
brûle, sans oser le dire, d' une flamme respectueuse
pour les charmes divins dont vous êtes épris ; peut-être
cet ami me fait-il tous les jours confidence de son martyre,
qu' il se plaint à moi tous les jours des rigueurs
de sa destinée, et regarde l' hymen de la princesse
ainsi que l' arrêt redoutable qui le doit pousser au tombeau.
Et si cela étoit, seigneur, seroit-il raisonnable
que ce fût de ma main qu' il reçût le coup de sa mort ?
Iphicrate.
Vous auriez bien la mine, Sostrate, d' être vous-même
cet ami dont vous prenez les intérêts.

p438

Sostrate.
Ne cherchez point, de grâce, à me rendre odieux
aux personnes qui vous écoutent : je sais me connoître,
seigneur, et les malheureux comme moi n' ignorent pas
jusques où leur fortune leur permet d' aspirer.
Aristione.
Laissons cela : nous trouverons moyen de terminer
l' irrésolution de ma fille.
Anaxarque.
En est-il un meilleur, madame, pour terminer les
choses au contentement de tout le monde, que les lumières
que le ciel peut donner sur ce mariage ? J' ai
commencé, comme je vous ai dit, à jeter pour cela les
figures mystérieuses que notre art nous enseigne, et
j' espère vous faire voir tantôt ce que l' avenir garde à
cette union souhaitée. Après cela pourra-t-on balancer
encore ? La gloire et les prospérités que le ciel promettra
ou à l' un ou à l' autre choix ne seront-elles pas
suffisantes pour le déterminer, et celui qui sera exclus
pourra-t-il s' offenser quand ce sera le ciel qui décidera
cette préférence ?
Iphicrate.
Pour moi, je m' y soumets entièrement, et je déclare
que cette voie me semble la plus raisonnable.
Timoclès.
Je suis de même avis, et le ciel ne sauroit rien faire
où je ne souscrive sans répugnance.
ériphile.
Mais, seigneur Anaxarque, voyez-vous si clair dans
les destinées, que vous ne vous trompiez jamais, et ces
prospérités et cette gloire que vous dites que le ciel
nous promet, qui en sera caution, je vous prie ?

p439

Aristione.
Ma fille, vous avez une petite incrédulité qui ne vous
quitte point.
Anaxarque.
Les épreuves, madame, que tout le monde a vues de
l' infaillibilité de mes prédictions sont les cautions
suffisantes
des promesses que je puis faire. Mais enfin,
quand je vous aurai fait voir ce que le ciel vous marque,
vous vous réglerez là-dessus, à votre fantaisie, et
ce sera à vous à prendre la fortune de l' un ou de l' autre
choix.
ériphile.
Le ciel, Anaxarque, me marquera les deux fortunes
qui m' attendent ?
Anaxarque.
Oui, madame, les félicités qui vous suivront, si vous
épousez l' un, et les disgrâces qui vous accompagneront,
si vous épousez l' autre.
ériphile.
Mais comme il est impossible que je les épouse tous
deux, il faut donc qu' on trouve écrit dans le ciel, non-
seulement
ce qui doit arriver, mais aussi ce qui ne doit
pas arriver.
Clitidas.
Voilà mon astrologue embarrassé.
Anaxarque.
Il faudroit vous faire, madame, une longue discussion
des principes de l' astrologie pour vous faire comprendre
cela.
Clitidas.
Bien répondu. Madame, je ne dis point de mal de

p440

l' astrologie : l' astrologie est une belle chose, et le seigneur
Anaxarque est un grand homme.
Iphicrate.
La vérité de l' astrologie est une chose incontestable,
et il n' y a personne qui puisse disputer contre la certitude
de ses prédictions.
Clitidas.
Assurément.
Timoclès.
Je suis assez incrédule pour quantité de choses ; mais,
pour ce qui est de l' astrologie, il n' y a rien de plus sûr
et de plus constant que le succès des horoscopes qu' elle
tire.
Clitidas.
Ce sont des choses les plus claires du monde.
Iphicrate.
Cent aventures prédites arrivent tous les jours, qui
convainquent les plus opiniâtres.
Clitidas.
Il est vrai.
Timoclès.
Peut-on contester sur cette matière les incidents célèbres
dont les histoires nous font foi ?
Clitidas.
Il faut n' avoir pas le sens commun. Le moyen de
contester ce qui est moulé ?
Aristione.
Sostrate n' en dit mot : quel est son sentiment
là-dessus ?

p441

Sostrate.
Madame, tous les esprits ne sont pas nés avec les
qualités qu' il faut pour la délicatesse de ces belles
sciences qu' on nomme curieuses, et il y en a de si matériels,
qu' ils ne peuvent aucunement comprendre ce
que d' autres conçoivent le plus facilement du monde.
Il n' est rien de plus agréable, madame, que toutes les
grandes promesses de ces connoissances sublimes.
Transformer tout en or, faire vivre éternellement, guérir
par des paroles, se faire aimer de qui l' on veut, savoir
tous les secrets de l' avenir, faire descendre, comme
on veut, du ciel sur des métaux des impressions de
bonheur, commander aux démons, se faire des armées
invisibles et des soldats invulnérables : tout cela est
charmant, sans doute ; et il y a des gens qui n' ont aucune
peine à en comprendre la possibilité : cela leur est le
plus aisé du monde à concevoir. Mais pour moi, je vous

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avoue que mon esprit grossier a quelque peine à le comprendre
et à le croire, et j' ai toujours trouvé cela trop
beau pour être véritable. Toutes ces belles raisons de
sympathie, de force magnétique et de vertu occulte,
sont si subtiles et délicates, qu' elles échappent à mon
sens matériel, et, sans parler du reste, jamais il n' a été
en ma puissance de concevoir comme on trouve écrit
dans le ciel jusqu' aux plus petites particularités de la
fortune du moindre homme. Quel rapport, quel commerce,
quelle correspondance peut-il y avoir entre nous
et des globes éloignés de notre terre d' une distance si
effroyable ? Et d' où cette belle science enfin peut-elle
être venue aux hommes ? Quel dieu l' a révélée, ou
quelle expérience l' a pu former de l' observation de ce
grand nombre d' astres qu' on n' a pu voir encore deux
fois dans la même disposition ?

p443

Anaxarque.
Il ne sera pas difficile de vous le faire concevoir.
Sostrate.
Vous serez plus habile que tous les autres.
Clitidas.
Il vous fera une discussion de tout cela quand vous
voudrez.
Iphicrate.
Si vous ne comprenez pas les choses, au moins les
pouvez-vous croire, sur ce que l' on voit tous les jours.
Sostrate.
Comme mon sens est si grossier, qu' il n' a pu rien
comprendre, mes yeux aussi sont si malheureux, qu' ils
n' ont jamais rien vu.
Iphicrate.
Pour moi, j' ai vu, et des choses tout à fait
convaincantes.
Timoclès.
Et moi aussi.
Sostrate.
Comme vous avez vu, vous faites bien de croire,
et il faut que vos yeux soient faits autrement que les
miens.
Iphicrate.
Mais enfin la princesse croit à l' astrologie, et il me
semble qu' on y peut bien croire après elle. Est-ce que
madame, Sostrate, n' a pas de l' esprit et du sens ?
Sostrate.
Seigneur, la question est un peu violente. L' esprit de
la princesse n' est pas une règle pour le mien, et son
intelligence peut l' élever à des lumières où mon sens ne
peut pas atteindre.

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Aristione.
Non, Sostrate, je ne vous dirai rien sur quantité de
choses auxquelles je ne donne guère plus de créance
que vous. Mais pour l' astrologie, on m' a dit et fait
voir des choses si positives, que je ne la puis mettre en
doute.
Sostrate.
Madame, je n' ai rien à répondre à cela.
Aristione.
Quittons ce discours, et qu' on nous laisse un moment.
Dressons notre promenade, ma fille, vers cette
belle grotte où j' ai promis d' aller. Des galanteries à
chaque pas !

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ACTE III , QUATRIEME INTERMEDE .


Le théâtre représente une grotte, où les princesses vont se
promener,
et dans le temps qu' elles y entrent, huit statues, portant
chacune un flambeau à la main, font une danse variée de plusieurs
belles attitudes où elles demeurent par intervalles.

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ACTE IV , SCENE PREMIERE .


Aristione.
De qui que cela soit, on ne peut rien de plus galand
et de mieux entendu. Ma fille, j' ai voulu me séparer de
tout le monde pour vous entretenir, et je veux que vous
ne me cachiez rien de la vérité. N' auriez-vous point dans
l' âme quelque inclination secrète que vous ne voulez
pas nous dire ?
ériphile.
Moi, madame ?
Aristione.
Parlez à coeur ouvert, ma fille : ce que j' ai fait pour
vous mérite bien que vous usiez avec moi de franchise.
Tourner vers vous toutes mes pensées, vous préférer
à toutes choses, et fermer l' oreille, en l' état où je suis,
à toutes les propositions que cent princesses en ma
place écouteroient avec bienséance, tout cela vous doit
assez persuader que je suis une bonne mère, et que je
ne suis pas pour recevoir avec sévérité les ouvertures
que vous pourriez me faire de votre coeur.
ériphile.
Si j' avois si mal suivi votre exemple que de m' être

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laissée aller à quelques sentiments d' inclination que
j' eusse raison de cacher, j' aurois, madame, assez de
pouvoir sur moi-même pour imposer silence à cette
passion, et me mettre en état de ne rien faire voir qui
fût indigne de votre sang.
Aristione.
Non, non, ma fille : vous pouvez sans scrupule m' ouvrir
vos sentiments. Je n' ai point renfermé votre inclination
dans le choix de deux princes : vous pouvez
l' étendre où vous voudrez, et le mérite auprès de moi
tient un rang si considérable, que je l' égale à tout ; et,
si vous m' avouez franchement les choses, vous me verrez
souscrire sans répugnance au choix qu' aura fait votre
coeur.
ériphile.
Vous avez des bontés pour moi, madame, dont je ne
puis assez me louer ; mais je ne les mettrai point à l' épreuve
sur le sujet dont vous me parlez, et tout ce que
je leur demande, c' est de ne point presser un mariage
où je ne me sens pas encore bien résolue.
Aristione.
Jusqu' ici je vous ai laissée assez maîtresse de tout,
et l' impatience des princes vos amants... Mais quel
bruit est-ce que j' entends ? Ah ! Ma fille, quel spectacle
s' offre à nos yeux ? Quelque divinité descend ici, et
c' est la déesse Vénus qui semble nous vouloir parler.

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ACTE IV , SCENE II .


Vénus.
Princesse, dans tes soins brille un zèle exemplaire,
qui par les immortels doit être couronné,
et pour te voir un gendre illustre et fortuné,
leur main te veut marquer le choix que tu dois faire :
ils t' annoncent tous par ma voix
la gloire et les grandeurs, que, par ce digne choix,
ils feront pour jamais entrer dans ta famille.
De tes difficultés termine donc le cours,
et pense à donner ta fille
à qui sauvera tes jours.
Aristione.
Ma fille, les dieux imposent silence à tous nos raisonnements.
Après cela, nous n' avons plus rien à faire
qu' à recevoir ce qu' ils s' apprêtent à nous donner, et
vous venez d' entendre distinctement leur volonté. Allons
dans le premier temple les assurer de notre obéissance,
et leur rendre grâce de leurs bontés.

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ACTE IV , SCENE III .


Cléon.
Voilà la princesse qui s' en va : ne voulez-vous pas
lui parler ?
Anaxarque.
Attendons que sa fille soit séparée d' elle : c' est un
esprit que je redoute, et qui n' est pas de trempe à se
laisser mener, ainsi que celui de sa mère. Enfin, mon
fils, comme nous venons de voir par cette ouverture, le
stratagème a réussi. Notre Vénus a fait des merveilles ;
et l' admirable ingénieur qui s' est employé à cet artifice
a si bien disposé tout, a coupé avec tant d' adresse le
plancher de cette grotte, si bien caché ses fils de fer
et tous ses ressorts, si bien ajusté ses lumières et habillé
ses personnages, qu' il y a peu de gens qui n' y
eussent été trompés. Et comme la princesse Aristione
est fort superstitieuse, il ne faut point douter qu' elle
ne donne à pleine tête dans cette tromperie. Il y a
longtemps, mon fils, que je prépare cette machine, et
me voilà tantôt au but de mes prétentions.
Cléon.
Mais pour lequel des deux princes au moins dressez-vous
tout cet artifice ?
Anaxarque.
Tous deux ont recherché mon assistance, et je leur

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promets à tous deux la faveur de mon art ; mais les présents
du prince Iphicrate et les promesses qu' il m' a
faites l' emportent de beaucoup sur tout ce qu' a pu
faire l' autre. Ainsi ce sera lui qui recevra les effets
favorables
de tous les ressorts que je fais jouer ; et, comme
son ambition me devra toute chose, voilà, mon fils,
notre fortune faite. Je vais prendre mon temps pour affermir
dans son erreur l' esprit de la princesse, pour la
mieux prévenir encore par le rapport que je lui ferai
voir adroitement des paroles de Vénus avec les prédictions
des figures célestes que je lui dis que j' ai jetées.
Va-t' en tenir la main au reste de l' ouvrage, préparer
nos six hommes à se bien cacher dans leur barque derrière
le rocher, à posément attendre le temps que la
princesse Aristione vient tous les soirs se promener
seule sur le rivage, à se jeter bien à propos sur elle,
ainsi que des corsaires, et donner lieu au prince Iphicrate
de lui apporter ce secours qui, sur les paroles du
ciel, doit mettre entre ses mains la princesse ériphile.
Ce prince est averti par moi, et, sur la foi de ma prédiction,
il doit se tenir dans ce petit bois qui borde le
rivage. Mais sortons de cette grotte : je te dirai en marchant
toutes les choses qu' il faut bien observer. Voilà
la princesse ériphile : évitons sa rencontre.

ACTE IV , SCENE IV .


ériphile.
Hélas ! Quelle est ma destinée, et qu' ai-je fait aux

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dieux pour mériter les soins qu' ils veulent prendre de
moi ?
Cléonice.
Le voici, madame, que j' ai trouvé, et, à vos premiers
ordres, il n' a pas manqué de me suivre.
ériphile.
Qu' il approche, Cléonice, et qu' on nous laisse seuls
un moment. Sostrate, vous m' aimez ?
Sostrate.
Moi, madame ?
ériphile.
Laissons cela, Sostrate : je le sais, je l' approuve, et
vous permets de me le dire. Votre passion a paru à
mes yeux accompagnée de tout le mérite qui me la pouvoit
rendre agréable. Si ce n' étoit le rang où le ciel
m' a fait naître, je puis vous dire que cette passion n' auroit
pas été malheureuse, et que cent fois je lui ai souhaité
l' appui d' une fortune qui pût mettre pour elle en
pleine liberté les secrets sentiments de mon âme. Ce
n' est pas, Sostrate, que le mérite seul n' ait à mes yeux
tout le prix qu' il doit avoir, et que dans mon coeur je
ne préfère les vertus qui sont en vous à tous les titres
magnifiques dont les autres sont revêtus. Ce n' est pas
même que la princesse ma mère ne m' ait assez laissé
la disposition de mes voeux, et je ne doute point, je

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vous l' avoue, que mes prières n' eussent pu tourner son
consentement du côté que j' aurois voulu. Mais il est des
états, Sostrate, où il n' est pas honnête de vouloir tout
ce qu' on peut faire ; il y a des chagrins à se mettre au-dessus
de toutes choses, et les bruits fâcheux de la renommée
vous font trop acheter le plaisir que l' on trouve
à contenter son inclination. C' est à quoi, Sostrate, je ne
me serois jamais résolue, et j' ai cru faire assez de fuir
l' engagement dont j' étois sollicitée. Mais enfin les dieux
veulent prendre le soin eux-mêmes de me donner un
époux ; et tous ces longs délais avec lesquels j' ai reculé
mon mariage, et que les bontés de la princesse ma mère
ont accordés à mes desirs, ces délais, dis-je, ne me
sont plus permis, et il me faut résoudre à subir cet arrêt
du ciel. Soyez sûr, Sostrate, que c' est avec toutes
les répugnances du monde que je m' abandonne à cet
hyménée, et que, si j' avois pu être maîtresse de moi, ou
j' aurois été à vous, ou je n' aurois été à personne. Voilà,
Sostrate, ce que j' avois à vous dire, voilà ce que j' ai
cru devoir à votre mérite, et la consolation que toute
ma tendresse peut donner à votre flamme.
Sostrate.
Ah ! Madame, c' en est trop pour un malheureux : je
ne m' étois pas préparé à mourir avec tant de gloire, et
je cesse, dans ce moment, de me plaindre des destinées.
Si elles m' ont fait naître dans un rang beaucoup moins
élevé que mes desirs, elles m' ont fait naître assez heureux
pour attirer quelque pitié du coeur d' une grande
princesse ; et cette pitié glorieuse vaut des sceptres et
des couronnes, vaut la fortune des plus grands princes
de la terre. Oui, madame, dès que j' ai osé vous aimer,
c' est vous, madame, qui voulez bien que je me serve

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de ce mot téméraire, dès que j' ai, dis-je, osé vous aimer,
j' ai condamné d' abord l' orgueil de mes desirs, je
me suis fait moi-même la destinée que je devois attendre.
Le coup de mon trépas, madame, n' aura rien
qui me surprenne, puisque je m' y étois préparé ; mais
vos bontés le comblent d' un honneur que mon amour
jamais n' eût osé espérer, et je m' en vais mourir après
cela le plus content et le plus glorieux de tous les
hommes. Si je puis encore souhaiter quelque chose, ce
sont deux grâces, madame, que je prends la hardiesse
de vous demander à genoux : de vouloir souffrir ma
présence jusqu' à cet heureux hyménée, qui doit mettre
fin à ma vie ; et parmi cette grande gloire, et ces longues
prospérités que le ciel promet à votre union, de
vous souvenir quelquefois de l' amoureux Sostrate. Puis-je,
divine princesse, me promettre de vous cette précieuse
faveur ?
ériphile.
Allez, Sostrate, sortez d' ici : ce n' est pas aimer mon
repos, que de me demander que je me souvienne de
vous.
Sostrate.
Ah ! Madame, si votre repos...
ériphile.
ôtez-vous, vous dis-je, Sostrate ; épargnez ma foiblesse,
et ne m' exposez point à plus que je n' ai
résolu.

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ACTE IV , SCENE V .


Cléonice.
Madame, je vous vois l' esprit tout chagrin : vous
plaît-il que vos danseurs, qui expriment si bien toutes
les passions, vous donnent maintenant quelque épreuve
de leur adresse ?
ériphile.
Oui, Cléonice, qu' ils fassent tout ce qu' ils voudront,
pourvu qu' ils me laissent à mes pensées.

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ACTE IV , CINQUIEME INTERMEDE .


Quatre pantomimes, pour épreuve de leur adresse, ajustent leurs
gestes et leurs pas aux inquiétudes de la jeune princesse.

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ACTE V , SCENE PREMIERE .


Clitidas.
De quel côté porter mes pas ? Où m' aviserai-je d' aller,
et en quel lieu puis-je croire que je trouverai maintenant
la princesse ériphile ? Ce n' est pas un petit avantage
que d' être le premier à porter une nouvelle. Ah !
La voilà. Madame, je vous annonce que le ciel vient de
vous donner l' époux qu' il vous destinoit.
ériphile.
Eh ! Laisse-moi, Clitidas, dans ma sombre
mélancolie.
Clitidas.
Madame, je vous demande pardon, je pensois faire
bien de vous venir dire que le ciel vient de vous donner
Sostrate pour époux ; mais, puisque cela vous incommode,
je rengaine ma nouvelle, et m' en retourne droit
comme je suis venu.
ériphile.
Clitidas, holà, Clitidas !
Clitidas.
Je vous laisse, madame, dans votre sombre
mélancolie.

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ériphile.
Arrête, te dis-je, approche. Que viens-tu me dire ?
Clitidas.
Rien, madame : on a parfois des empressements de
venir dire aux grands de certaines choses dont ils ne se
soucient pas, et je vous prie de m' excuser.
ériphile.
Que tu es cruel !
Clitidas.
Une autre fois j' aurai la discrétion de ne vous pas venir
interrompre.
ériphile.
Ne me tiens point dans l' inquiétude : qu' est-ce que tu
viens m' annoncer ?
Clitidas.
C' est une bagatelle de Sostrate, madame, que je vous
dirai une autre fois, quand vous ne serez point
embarrassée.
ériphile.
Ne me fais point languir davantage, te dis-je, et
m' apprends cette nouvelle.
Clitidas.
Vous la voulez savoir, madame ?
ériphile.
Oui, dépêche. Qu' as-tu à me dire de Sostrate ?
Clitidas.
Une aventure merveilleuse, où personne ne
s' attendoit.
ériphile.
Dis-moi vite ce que c' est.
Clitidas.
Cela ne troublera-t-il point, madame, votre sombre
mélancolie ?

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ériphile.
Ah ! Parle promptement.
Clitidas.
J' ai donc à vous dire, madame, que la princesse votre
mère passoit presque seule dans la forêt, par ces petites
routes qui sont si agréables, lorsqu' un sanglier hideux
(ces vilains sangliers-là font toujours du désordre, et
l' on devroit les bannir des forêts bien policées), lors,
dis-je, qu' un sanglier hideux, poussé, je crois, par des
chasseurs, est venu traverser la route où nous étions.
Je devrois vous faire peut-être, pour orner mon récit,
une description étendue du sanglier dont je parle,
mais vous vous en passerez, s' il vous plaît, et je me
contenterai de vous dire que c' étoit un fort vilain animal.
Il passoit son chemin, et il étoit bon de ne lui
rien dire, de ne point chercher de noise avec lui ; mais la
princesse a voulu égayer sa dextérité, et de son dard,
qu' elle lui a lancé un peu mal à propos, ne lui en déplaise,
lui a fait au-dessus de l' oreille une assez petite
blessure. Le sanglier, mal moriginé, s' est impertinemment
détourné contre nous ; nous étions là deux ou
trois misérables qui avons pâli de frayeur ; chacun gagnoit
son arbre, et la princesse sans défense demeuroit
exposée à la furie de la bête, lorsque Sostrate a paru,
comme si les dieux l' eussent envoyé.
ériphile.
Hé bien ! Clitidas ?
Clitidas.
Si mon récit vous ennuie, madame, je remettrai le
reste à une autre fois.

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ériphile.
Achève promptement.
Clitidas.
Ma foi ! C' est promptement, de vrai, que j' achèverai ;
car un peu de poltronnerie m' a empêché de voir tout le
détail de ce combat, et tout ce que je puis vous dire,
c' est que, retournant sur la place, nous avons vu le sanglier
mort, tout vautré dans son sang, et la princesse
pleine de joie, nommant Sostrate son libérateur et l' époux
digne et fortuné que les dieux lui marquoient pour
vous. à ces paroles, j' ai cru que j' en avois assez entendu,
et je me suis hâté de vous en venir, avant tous,
apporter la nouvelle.
ériphile.
Ah ! Clitidas, pouvois-tu m' en donner une qui me pût
être plus agréable ?
Clitidas.
Voilà qu' on vient vous trouver.

ACTE V , SCENE II .


Aristione.
Je vois, ma fille, que vous savez déjà tout ce que
nous pourrions vous dire. Vous voyez que les dieux se
sont expliqués bien plus tôt que nous n' eussions pensé ;
mon péril n' a guère tardé à nous marquer leurs volontés,
et l' on connoît assez que ce sont eux qui se sont
mêlés de ce choix, puisque le mérite tout seul brille
dans cette préférence. Aurez-vous quelque répugnance
à récompenser de votre coeur celui à qui je dois la vie,
et refuserez-vous Sostrate pour époux ?

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ériphile.
Et de la main des dieux, et de la vôtre, madame, je
ne puis rien recevoir qui ne me soit fort agréable.
Sostrate.
Ciel ! N' est-ce point ici quelque songe, tout plein de
gloire, dont les dieux me veuillent flatter, et quelque
réveil malheureux ne me replongera-t-il point dans la
bassesse de ma fortune ?

ACTE V , SCENE III .


Cléonice.
Madame, je viens vous dire qu' Anaxarque a jusqu' ici
abusé l' un et l' autre prince par l' espérance de ce
choix qu' ils poursuivent depuis longtemps, et qu' au
bruit qui s' est répandu de votre aventure, ils ont fait
éclater tous deux leur ressentiment contre lui, jusque-là
que, de paroles en paroles, les choses se sont échauffées,
et il en a reçu quelques blessures dont on ne sait pas
bien ce qui arrivera. Mais les voici.

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ACTE V , SCENE IV .


Aristione.
Princes, vous agissez tous deux avec une violence
bien grande, et si Anaxarque a pu vous offenser, j' étois
pour vous en faire justice moi-même.
Iphicrate.
Et quelle justice, madame, auriez-vous pu nous faire
de lui, si vous la faites si peu à notre rang dans le
choix que vous embrassez ?
Aristione.
Ne vous êtes-vous pas soumis l' un et l' autre à ce que
pourroient décider ou les ordres du ciel, ou l' inclination
de ma fille ?
Timoclès.
Oui, madame, nous nous sommes soumis à ce qu' ils
pourroient décider entre le prince Iphicrate et moi, mais
non pas à nous voir rebutés tous deux.
Aristione.
Et si chacun de vous a bien pu se résoudre à souffrir
une préférence, que vous arrive-t-il à tous deux où vous

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ne soyez préparés, et que peuvent importer à l' un et
à l' autre les intérêts de son rival ?
Iphicrate.
Oui, madame, il importe. C' est quelque consolation
de se voir préférer un homme qui vous est égal, et votre
aveuglement est une chose épouvantable.
Aristione.
Prince, je ne veux pas me brouiller avec une personne
qui m' a fait tant de grâce que de me dire des douceurs ;
et je vous prie, avec toute l' honnêteté qu' il m' est
possible, de donner à votre chagrin un fondement plus
raisonnable, de vous souvenir, s' il vous plaît, que Sostrate
est revêtu d' un mérite qui s' est fait connoître à
toute la Grèce, et que le rang où le ciel l' élève aujourd' hui
va remplir toute la distance qui étoit entre lui et
vous.
Iphicrate.
Oui, oui, madame, nous nous en souviendrons ; mais
peut-être aussi vous souviendrez-vous que deux princes
outragés ne sont pas deux ennemis peu redoutables.
Timoclès.
Peut-être, madame, qu' on ne goûtera pas longtemps
la joie du mépris que l' on fait de nous.
Aristione.
Je pardonne toutes ces menaces aux chagrins d' un

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amour qui se croit offensé, et nous n' en verrons pas
avec moins de tranquillité la fête des jeux pythiens.
Allons-y de ce pas, et couronnons par ce pompeux
spectacle cette merveilleuse journée.

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ACTE V , SIXIEME INTERMEDE ,


QUI EST LA SOLENNITE DES


JEUX PYTHIENS .



Le théâtre est une grande salle, en manière d' amphithéâtre,
ouverte d' une grande arcade dans le fond, au-dessus de laquelle
est une tribune fermée d' un rideau ; et dans l' éloignement
paroît
un autel pour le sacrifice. Six hommes, presque nus, portant
chacun une hache sur l' épaule, comme ministres du sacrifice,
entrent par le portique, au son des violons, et sont suivis de
deux sacrificateurs musiciens, et d' une prêtresse musicienne.
La prêtresse.
Chantez, peuples, chantez, en mille et mille lieux,
du dieu que nous servons les brillantes merveilles ;

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parcourez la terre et les cieux :
vous ne sauriez chanter rien de plus précieux,
rien de plus doux pour les oreilles.
Une grecque.
à ce dieu plein de force, à ce dieu plein d' appas
il n' est rien qui résiste.
Autre grecque.
Il n' est rien ici-bas
qui par ses bienfaits ne subsiste.
Autre grecque.
Toute la terre est triste
quand on ne le voit pas.
Tous ensemble.
Poussons à sa mémoire
des concerts si touchants,
que du haut de sa gloire
il écoute nos chants.

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Les six hommes portant les haches font entre eux une danse
ornée de toutes les attitudes que peuvent exprimer des gens qui
étudient leur force, puis ils se retirent aux deux côtés du
théâtre
pour faire place à six voltigeurs, qui en cadence font paroître
leur
adresse sur des chevaux de bois, qui sont apportés par des
esclaves.
Quatre femmes et quatre hommes armés à la grecque font
ensemble une manière de jeu pour les armes.

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La tribune s' ouvre. Un héraut, six trompettes et un timbalier
se mêlant à tous les instruments, annonce, avec un grand
bruit, la venue d' Apollon.
Le choeur.
Ouvrons tous nos yeux
à l' éclat suprême
qui brille en ces lieux.
Quelle grâce extrême !
Quel port glorieux !
Où voit-on des dieux
qui soient faits de même ?

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Apollon, au bruit des trompettes et des violons, entre par le
portique, précédé de six jeunes gens, qui portent des lauriers
entrelacés
autour d' un bâton, et un soleil d' or au-dessus, avec la
devise royale en manière de trophée. Les six jeunes gens, pour
danser avec Apollon, donnent leur trophée à tenir aux six hommes
qui portent les haches, et commencent avec Apollon une danse
héroïque, à laquelle se joignent, en diverses manières, les six
hommes portant les trophées, les quatre femmes armées, avec
leurs timbres, et les quatre hommes armés, avec leurs tambours,

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tandis que les six trompettes, le timbalier, les sacrificateurs,
la
prêtresse, et le choeur de musique accompagnent tout cela, en s'
y
mêlant par diverses reprises : ce qui finit la fête des jeux
pythiens,
et tout le divertissement.
Pour le roi, représentant le soleil.
Je suis la source des clartés,
et les astres les plus vantés,
dont le beau cercle m' environne,
ne sont brillants et respectés
que par l' éclat que je leur donne.
Du char où je me puis asseoir,
je vois le desir de me voir
posséder la nature entière,
et le monde n' a son espoir
qu' aux seuls bienfaits de ma lumière.
Bienheureuses de toutes parts
et pleines d' exquises richesses

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les terres où de mes regards
j' arrête les douces caresses !
Pour monsieur le grand.
Bien qu' auprès du soleil tout autre éclat s' efface,
s' en éloigner pourtant n' est pas ce que l' on veut,
et vous voyez bien, quoi qu' il fasse,
que l' on s' en tient toujours le plus près que l' on peut.
Pour le marquis de villeroi.
De notre maître incomparable
vous me voyez inséparable,
et le zèle puissant qui m' attache à ses voeux
le suit parmi les eaux, le suit parmi les feux.
Pour le marquis de rassent.
Je ne serai pas vain quand je ne croirai pas
qu' un autre mieux que moi suive partout ses pas.