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Lettres / [Monsieur de Voiture]


LETTRE 1 A M. DE BALZAC



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Monsieur,
s' il est vray que j' ay tousjours tenu dans vostre
memoire le rang que vous me dites, vous n' avez pas
eu, ce me semble, assez de soin de mon
contentement, d' avoir tant tardé à me donner une si
bonne nouvelle, et souffert si long-temps que je
fusse le plus heureux homme du monde sans le
sçavoir. Mais peut-estre que vous avez jugé, que
cette fortune

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estoit tellement au delà de ce que je devois
esperer, qu' il vous falloit avec loisir chercher des
termes pour me la rendre croyable, et qu' il estoit
besoin que toute la rhetorique fust employée, pour
me persuader que vous ne m' aviez pas oublié. Et
certes, en cela, au moins, estes-vous bien juste,
que ne voulant me donner pour toute l' affection que
vous me devez, que des paroles, vous les avez
choisies si riches et si belles, que sans mentir,
je suis en doute si les effets valent beaucoup
mieux. Je croy certainement que toute autre amitié
que la mienne, en seroit bien payée. Il me
desplaist seulement, que tant d' artifice et
d' éloquence ne me puissent desguiser la verité, et
qu' en cela je ressemble à vos bergeres, qui sont
trop grossieres, pour estre trompées par un habile
homme. Mais pardonnez-moy, si je me défie de cette
science, qui peut trouver des loüanges pour la
fiévre quarte et pour Neron, et que je connois
estre plus puissante en vous, qu' elle ne fut jamais
en personne. Toutes ces gentillesses que j' admire
dans vostre lettre, me sont des preuves de vostre
bon esprit, plûtost que de vostre bonne volonté.
Et de tant de belles choses que vous avez dites à
mon avantage, tout ce que j' en puis croire pour me
flater, c' est que la fortune m' ait donné quelque
part en vos songes. Encore je ne sçay si les
resveries d' une ame si relevée que la vostre, ne
sont pas trop serieuses, et trop raisonnables
pour descendre jusqu' à moy, et je m' estimeray trop
favorablement traitté de vous, si vous avez
seulement

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songé que vous m' aymiez. Car de m' imaginer que
vous m' ayez gardé quelque place parmy ces grandes
pensées, qui sont occupées à cette heure à faire les
partages de la gloire, et à donner recompense à
toutes les vertus du monde ; j' ay trop bonne opinion
de vostre esprit, pour m' en persuader cette
bassesse ; et je ne voudrois pas que vos ennemis
eussent cela à vous reprocher. Je sçay bien que la
seule affection que vous puissiez avoir justement,
est celle que vous-vous devez. Et ce precepte de
se connoistre soy-mesme, qui est pour tous les
autres une leçon d' humilité, doit avoir pour vostre
regard un effet tout contraire, et vous oblige de
mespriser tout ce qui est hors de vous. Aussi je
vous jure, que sans pretendre aucune part en vostre
amitié, je me fusse contenté que vous eussiez
voulu conserver avec quelque soin, celle que je vous
avois voüée, et que vous l' eussiez mise, sinon
entre les choses que vous estimiez, au moins entre
celles que vous ne voulez pas perdre. Mais pour
m' avoir icy laissé aupres de cette belle rivale,
dont vous me parlez, sans mentir, vous n' avez pas
esté assez jaloux, et vous luy donnez tant
d' avantage, que j' ay quelque raison de croire que
vous-vous estes entendu avec elle à me nuire. Et
en cela, ce me semble, je me dois plaindre avec plus
de raison que vous, de ce qu' elle s' est enrichie de
vos pertes, et que vous luy avez laissé gagner
ce que je pensois avoir sauvé de sa tyrannie,
en le mettant entre vos mains. Pour peu de defense
que vous eussiez voulu apporter, la meilleure
partie

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de moy-mesme nous resteroit encore ; et par vostre
negligence, vous l' avez renduë en son pouvoir, et
vous luy avez permis d' avancer tellement ses
conquestes sur moy, que quand je vous aurois donné
tout ce qui me reste, vous n' auriez pas la moitié
de ce que vous avez perdu. Je vous asseure,
neantmoins, que d' un autre costé, vous avez
regagné en mon estime la mesme place que l' on vous
a ostée en mon affection, et qu' au mesme temps
que j' ay commencé à vous aymer moins, j' ay esté
contraint de vous honorer davantage. Je n' ay rien
veu de vous depuis vostre depart, qui ne m' ait
semblé au dessus de ce que vous avez jamais fait :
et par ces derniers ouvrages, vous avez gagné
l' honneur d' avoir surmonté celuy qui a passé
tous les autres. Cependant, je trouve estrange,
qu' avec tant de raison que vous avez d' estre
content, vous ne le puissiez estre, et que tous les
grands-hommes estant satisfaits de vous, il n' y ait
que vous seul qui ne le soyez pas. Aujourd' huy
toute la France vous escoute, il n' y a plus
personne qui sçache lire, à qui vous soyez
indifferent. Tous ceux qui sont jaloux de l' honneur
de ce royaume, ne s' informent pas plus de ce que
fait Monsieur Le Mareschal De Crequy, que
de ce que vous faites ; et nous avons plus de
deux generaux d' armée, qui ne font pas tant de
bruit avec trente mille hommes, que vous en faites
dans vostre solitude. Ne vous estonnez donc point,
qu' aveque tant de gloire vous ayez beaucoup
d' envie ; et souffrez doucement que ces mesmes
juges,

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devant qui Scipion a esté criminel, et qui ont
condamné Aristide et Socrate, ne vous donnent pas
tout d' une voix ce que vous meritez. C' est de tout
temps que le peuple a cette coustume de haïr en
autruy les mesmes qualitez qu' il y admire, tout ce
qui est hors de sa regle l' offense : et il
souffriroit plus volontiers un vice commun, qu' une
vertu extraordinaire. De sorte que si nous avions
en usage cette loy, qui permetoit de bannir les
plus puissans en authorité ou en reputation, je
croy que l' envie publique se deschargeroit sur
vostre teste, et que Monsieur Le Cardinal De
Richelieu ne courroit pas tant de fortune que
vous. Mais gardez vous bien d' appeller vostre
malheur, ce qui n' est que le malheur du siecle ;
et ne vous plaignez plus de l' injustice des
hommes, puis que tous ceux qui ont quelque valeur,
sont de vostre costé, et que vous avez trouvé
entre eux un amy que peut-estre vous pourrez perdre
encore une fois. Au moins, je vous asseure que je
feray tout ce qui me sera possible pour vous
remettre en estat de le pouvoir faire, puis
qu' aujourd' huy il y a tant de vanité à estre des
vostres. J' en ay fait jusqu' icy une profession si
publique, que si d' avanture je ne me puis
empescher que je ne vous ayme moins que de
coustume, je vous jure que vous serez le seul à qui
je l' oseray dire, et que je tesmoigneray tousjours
à tout le monde, que je suis autant que jamais,
monsieur,
vostre, etc.

LETTRE 2 MARQ. RAMBOÜILLET 1627



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Monseigneur,
je n' eusse pas creu qu' il pûst arriver que je vous
donnasse jamais quelque sujet de plainte, ni que
l' on deust faire un jour des pasquins contre moy
dans Madrid. Et sans mentir, j' eusse eu bien de
la peine à me consoler de l' un et de l' autre, si
au mesme temps que j' ay receu ces nouvelles
fascheuses, je n' eusse appris celles de vostre
santé, et de la grande reputation que vous
aquerez tous les jours parmy des hommes, qui
devant que de vous avoir veu, ne sçavoient rien
admirer qu' eux-mesmes. Mais puis que je conte
toutes vos prosperitez entre les miennes, je croy
qu' il ne m' est pas permis d' estre triste, en un
temps où tout le monde parle si avantageusement de
vous : et je ne me puis empescher que je ne me
resjouïsse toutes les fois que j' entens dire icy,
que vous avez appris aux espagnols à estre
humbles, et qu' ils ne vous honorent pas moins que
si vous estiez de la maison des gusmans, ou de
celle des mendosses. Par là, monseigneur, vous

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pouvez juger que je n' ay pas l' ame si dure que
vous dites ; et qu' au moins, j' ay cela de commun
avec tous les honnestes gens, que je prens
beaucoup de part à tous les bons succés qui vous
arrivent. Il est vray que j' estois resolu de tenir
ce sentiment secret, sans vous en rien communiquer.
Car dans les grandes affaires que vous traittez
maintenant, je croyois que c' eust esté estre
perturbateur du repos public, que de vous divertir
par une mauvaise lettre, de la moindre de vos
pensées ; et quelque permission que j' en aurois euë
de vous, je n' aurois pas encore esté assez hardy
pour m' en servir, si je n' avois une autre aventure
extraordinaire à vous conter. Vous sçaurez donc,
monseigneur, que le dimanche vingt-uniéme du mois
passé environ sur les douze heures de la nuict, le
roy et la reine sa mere estant assemblez avec toute
la cour, on vid en l' un des bouts de la grande
sale du Louvre, où rien n' avoit paru auparavant,
éclater tout à coup une grande clarté, et paroistre
en mesme temps entre une infinité de lumieres, une
troupe de dames toutes couvertes d' or et de
pierreries, et qui sembloient ne faire que de
descendre du ciel. Mais particulierement l' une
d' elles estoit aussi aisée à remarquer entre les
autres, que si elle eust esté toute seule ; et je
croy certainement que les yeux des hommes n' ont
jamais rien veu de si beau. C' estoit celle-là
mesme, monseigneur, qui en une autre rencontre,
avoit esté tant admirée sous le nom et les habits
de Pyrame, et qui une autre fois s' apparut
dans les roches de Ramboüillet avec l' arc et le

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visage de Diane. Mais ne pensez pas vous imaginer
plus de la moitié de sa beauté, si vous ne vous
figurez que celle que vous luy avez veuë ; et
sçachez que cette nuit-là les fées avoient répandu
sur elle ces beautez et ces graces secrettes qui
mettent de la difference entre les femmes et les
deesses. Mais lors qu' elle eut pris le masque,
en mesme temps que les autres le prirent, pour
commencer le ballet qu' elles vouloient representer ;
et qu' ainsi elle eut perdu l' avantage que son
visage luy donnoit sur elles : sa taille et sa
bonne grace la rendirent aussi recommandable
qu' auparavant ; et en quelque lieu qu' elle tournast
ses pas, elle tiroit avec elle les yeux et les
coeurs de toute l' assemblée. De sorte qu' abjurant
l' erreur où j' estois, de croire qu' elle ne dansast
pas parfaitement bien, j' avoüe à cette heure
qu' il n' y a qu' elle seule qui sçache bien danser.
Et ce mesme jugement a esté donné si generalement de
tout le monde ; que ceux qui ne voudroient pas
encore entendre tous les jours ses loüanges,
seroient contrains de se bannir de la cour. C' est
pour vous dire, monseigneur, que pendant que vous
recevez de grands honneurs où vous estes, vous
perdez icy de grands contentemens, et que la
fortune, quelque grand employ qu' elle vous donne
ailleurs, vous fera tousjours beaucoup de tort
toutes les fois qu' elle vous tirera de vostre
maison. Car, enfin, apres avoir passé les
Pyrenées, quand vous passeriez encore cette
mer qui separe l' Europe et l' Afrique ; et qu' allant
plus avant, vous voulussiez voir cette autre partie
du monde,

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qu' il sembloit que la nature eust exprés esloignée
pour mettre en seureté les tresors et les richesses ;
vous n' y pourriez rien trouver de si rare que ce
que vous avez laissé icy ; et en tout le reste de
la terre il n' y a rien d' égal à ce que vous avez à
Paris. Cela me fait croire que vous n' en serez
absent que le moins qu' il vous sera possible ;
et qu' aussi-tost que les affaires du roy vous le
permettront, vous reviendrez icy posseder des biens,
dont il n' y a que vous seul qui soyez digne. Mais,
monseigneur, je ne sçay si l' on ne s' est pas trop
fié à une nation qui a desja usurpé tant de choses
sur nous, que de vous avoir mis en son pouvoir :
et je crains que les espagnols ne vous veüillent
non plus rendre que la Valteline. Et certes, cette
crainte me donneroit de la peine, si je ne sçavois
bien que ceux du conseil d' Espagne ne sont pas
maistres de leurs resolutions, depuis que vous estes
en ce païs là : et que vous y avez desja trop fait
de serviteurs, pour y recevoir quelque violence.
Nous devons donc esperer, qu' aussi-tost que le
soleil qui brûle les hommes, et qui tarit les
rivieres, commencera à s' eschauffer, vous reviendrez
icy retrouver le printemps que vous avez desja
passé delà, et y revoir des violettes, apres avoir
veu tomber de roses. Pour moy, je souhaitte cette
saison avec impatience : non pas tant à cause
qu' elle nous doit rendre des fleurs et les beaux
jours, que pource qu' elle vous doit ramener : et je
vous jure que je ne la trouverois pas belle, si
elle revenoit sans vous. Je pense que vous croirez
aisément ce que je

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vous dis ; car je sçay bien que vous m' estimez
assez bon, pour desirer avec passion un bon heur
qui regarde tant de personnes. Et de plus vous sçavez
que je suis particulierement,
monseigneur,
vostre, etc.
à Paris ce 8 Mars 1627.

LETTRE 3 A DUC DE BELLEGARDE



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Monseigneur,
en une saison où l' histoire est si broüillée, j' ay
creu que je vous pouvois envoyer des fables, et
qu' en un lieu où vous ne songez qu' à vous délasser
l' esprit, vous pourriez accorder à l' entretien
d' Amadis quelques-unes de ces heures que vous
donnez aux gentils-hommes de vostre province.
J' espere que dans la solitude où vous estes, il vous
divertira quelquefois agreablement, en vous
racontant ses avantures, qui seront sans doute les
plus belles du monde, tant que vous ne voudrez pas
qu' on sçache les vostres. Mais quoy que nous lisions
de luy, si faut-il advoüer que vos fortunes sont
aussi merveilleuses que les siennes, et que de tant
d' enchantemens qu' il a mis à fin, il n' y en a pas un
que vous n' eussiez pû achever, si ce n' est,
peut-estre, celuy de l' arc des loyaux amans. En
effet, monseigneur, vous avez fait voir à la France
un Roger plus aimable et plus accomply que celuy
de Grece, et que celuy de l' Arioste, et sans armes
enchantées,

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sans le secours d' Alquife, ni d' Urgande : et sans
autres charmes que ceux de vostre personne, vous
avez eu dans la guerre et dans l' amour, les plus
heureux succés qui s' y peuvent souhaiter. Aussi,
à considerer cette courtoisie si exacte, et qui ne
s' est jamais démentie, cette grace si charmante dont
vous gagnez les volontez de tous ceux qui vous
voyent, et cette grandeur et fermeté d' ame, qui ne
vous a jamais permis d' aller contre le devoir, ni
mesme contre la bien-seance : il est bien difficile
de ne se pas imaginer, que vous estes de la race
des amadis. Et je croy, sans mentir, que l' histoire
de vostre vie sera quelque jour adjoustée à
tant de livres que nous avons d' eux. Vous avez
esté l' ornement et le prix de trois cours
differentes, vous avez sceu avoir des roys pour
rivaux, sans les avoir pour ennemis, et posseder
en mesme temps leur faveur, et celle de leurs
maistresses, et en un siecle, où la discretion, la
civilité, et la vraye galanterie, estoient bannies
de cette cour, vous les avez retirées en vous,
comme dans un azyle, où elles ont esté admirées de
tout le monde, sans pouvoir estre imitées de
personne. Et certes, une des principales raisons
qui m' a persuadé de vous envoyer ce livre, a esté
de vous faire voir, quel avantage vous avez sur
eux-mesmes qui ont esté formez à plaisir, pour
estre l' exemple des autres : et combien il s' en
faut que l' invention des italiens et des espagnols
ait pû aller aussi haut que vostre vertu. Cependant,
je vous supplie tres-humblement de croire, qu' entre
tant d' affections qu' elle

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vous a acquises, elle n' a fait naistre en personne
tant d' admiration, ni de veritable passion qu' en
moy, et que je suis plus que je ne puis dire, et
avec toute sorte de respect,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 4 A MME DE SAINTOT



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Madame,
voicy, sans doute, la plus belle avanture que
Roland ait jamais euë, et lors qu' il défendoit
seul la couronne de Charlemagne, et qu' il
arrachoit les sceptres des mains des rois, il ne
faisoit rien de si glorieux pour luy, qu' à cette
heure qu' il a l' honneur de baiser les vostres. Le
tiltre de furieux, sous lequel il a couru jusques
icy toute la terre, ne doit pas empescher que vous
ne luy accordiez cette grace, ni vous faire craindre
sa rencontre ; car je suis asseuré qu' il deviendra
sage aupres de vous, et qu' il oubliera Angelique,
si tost qu' il vous aura veuë. Au moins, je sçay
par experience, que vous avez desja fait de plus
grands miracles que celuy-là, et que d' un seul mot
vous avez sçeu guerir autrefois une plus dangereuse
folie que la sienne. Et certes, elle seroit au delà
de tout ce qu' Arioste nous en a jamais dit, s' il ne
reconnoissoit l' avantage que vous avez sur cette
dame, et n' avoüoit que si elle estoit mise aupres
de vous, elle auroit

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recours, avec plus de besoin que jamais, à la force
de son anneau. Cette beauté qui de tous les
chevaliers du monde n' en trouva pas un armé à
l' espreuve, qui ne frappa jamais les yeux de
personne dont elle ne blessa le coeur, et qui
brusla de son amour autant de parties du monde,
que le soleil en esclaire, ne fut qu' un portrait
mal-tiré des merveilles que nous devions admirer
en vous. Toutes les couleurs, et le fard de la
poësie ne l' ont sceu peindre si belle que nous vous
voyons, et l' imagination mesme des poëtes n' a
pû monter jusques là. Aussi, à dire le vray, les
chambres de crystal, et les palais de diamant, sont
bien plus aisez à imaginer, et tous les
enchantemens des amadis, qui vous semblent si
incroyables, ne le sont pas tant, à beaucoup prés,
que les vostres. Dés la premiere veuë, arrester les
ames les plus resoluës, et les moins nées à la
servitude ; faire naistre en elles une sorte
d' amour qui connoisse la raison, et qui ne sçache
ce que c' est que du desir, ni de l' esperance ;
combler de plaisir et de gloire les esprits, à qui
vous ostez le repos et la liberté ; et rendre
parfaitement contens de vous, ceux à qui vous ne
faites point du tout de bien ; ce sont des effets
plus estranges et plus esloignez de la
vray-semblance, que les hippogryphes, et les
chariots volans, ni que tout ce que nos romans nous
content de plus merveilleux. Je ferois un livre
plus gros que celuy que je vous envoye, si je
voulois continuër ce discours : mais ce chevalier
qui n' a pas accoustumé de quitter le premier rang
à personne, se

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fasche de me laisser si long-temps aupres de vous,
et s' avance pour vous faire oüir l' histoire de ses
amours. C' est une faveur que vous m' avez beaucoup
de fois refusée ; et pourtant je souffriray sans
jalousie, qu' il soit en cela plus heureux que moy,
puis qu' il me promet, en recompense, de vous
presenter ce mot de ma part, et de vous le faire
lire avant toute autre chose. Il ne falloit pas un
coeur moins hardy que le sien pour cette entreprise,
et je ne sçay encore comme elle luy reüssira.
Neantmoins, il est, ce me semble, bien juste,
puisque je luy donne moyen de vous entretenir
de ses passions, qu' il vous raconte quelque chose des
miennes, et que parmy tant de fables, il vous die
quelques veritez. Je sçay bien que vous ne les
voulez pas tousjours entendre ; mais puisque vous
n' en pouvez estre touchée, et que cela est trop peu
de chose pour vous obliger à quelque ressentiment,
il n' y a pas de danger que vous sçachiez que je
vous estime seule plus que tout le reste du monde,
et que je tirerois moins de vanité de le commander,
que de vous obeïr, et d' estre,
madame,
vostre, etc.

LETTRE 5 A MARQUISE DE RAMB.



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Madame,
de tant de differentes imaginations que mon
esprit a produites, la plus raisonnable que j' ay
euë, est celle de vous presenter ce livre ; à vous,
madame, qui excellez sur toute autre, en cette
partie de l' ame, qui fait les peintres, les
architectes, et les statuaires, et qui la defendez
par vostre exemple, du blasme que l' on luy donne,
de ne se trouver jamais en éminence avec un parfait
jugement. Car outre cette grande lumiere d' esprit,
qui vous fait voir d' abord la verité des choses,
vous avez une imagination, qui mieux que toutes
celles du monde, en sçait discerner la beauté. Et
comme il n' y a personne aujourd' huy, qui ait tant
d' interest que les choses parfaites soient
estimées ; il n' y en a point aussi qui les sçache
loüer si bien que vous. C' est vous flatter bien
modestement, madame, que de dire que vous les sçavez
connoistre, puis

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que je pourrois assurer, que quand il vous plaist,
vous les sçavez faire en perfection. En effet, il
est arrivé beaucoup de fois, qu' en vous joüant vous
avez fait des desseins que Michel-Ange ne
desavoüeroit pas. Et de plus, on vous peut vanter
d' avoir mis au monde un ouvrage qui passe tout ce
que la Grece et l' Italie ont jamais veu de mieux
fait, et qui pourroit faire honte à la Minerve de
Phidias. Il n' est pas difficile d' entendre que
c' est de mademoiselle vostre fille que je veux
parler, en laquelle seule on peut dire, madame,
que vous avez fait plusieurs miracles. Mais il
faudroit une main plus hardie que la mienne, pour
entreprendre de representer ce qui est en vous et en
elle, et je ne le pourrois pas en un gros livre,
moy qui sçay mettre dans une feüille de papier des
armées toutes entieres, et y faire voir en leur
grandeur la mer et les montagnes. Je me contenteray
donc de dire avec beaucoup de respect et de verité,
que je suis,
madame,
vostre, etc.

LETTRE 6 A MARQUISE DE RAMB.



p21

Madame,
depuis que je n' ay eu l' honneur de vous voir,
j' ay eu des maux qui ne se peuvent dire ; mais je
n' ay pas laissé, avec tout cela, de me souvenir
de ce que vous m' aviez commandé en passant par
Espernay, je fus voir de vostre part Monsieur Le
Mareschal Strozzi ; et son tombeau me sembla si
magnifique, que voyant en quel estat j' estois, et
me trouvant là tout porté, j' eus envie de me faire
enterrer avec luy. Mais on en fit quelque
difficulté, pource que l' on trouva que j' avois
encore trop de chaleur. Je me resolus donc de
faire porter mon corps jusqu' à Nancy ; où enfin,
madame, il est arrivé si maigre et si défait, que
je vous asseure que l' on en met en terre beaucoup
qui ne le sont pas tant. Depuis huit jours que j' y
suis, je n' ay pû encore me remettre, et plus je m' y
repose plus je m' en trouve las. Aussi, il y a si
grande difference des quinze jours que j' ay eu
l' honneur d' estre avecque vous, aux quinze derniers
que j' ay passez, que je m' estonne comme je la puis
souffrir ; et il me semble que Monsieur Margone
qui est icy maistre d' école, et moy, sommes les deux
plus pitoyables exemples que

p22

l' on puisse voir du changement de la fortune. J' ay
des estouffemens et des foiblesses, qui me
prennent de jour à autre, sans que l' on puisse
trouver icy de Theriaque, et je suis plus malade
que je ne fus jamais, en un lieu où il n' y a point
de remedes pour moy. De sorte, madame, que je crains
fort que Nancy ne me soit aussi funeste qu' il le fut
au Duc De Bourgogne ; et qu' apres avoir
eschappé de grands perils, et resisté à de grands
ennemis, aussi bien que luy ; je ne sois destiné
à finir icy mes jours. J' y resisteray pourtant,
autant qu' il me sera possible ; car il est vray
que j' apprehende de ne plus vivre, quand je songe
que je n' aurois plus l' honneur de vous voir. Et
apres avoir failly à recevoir la mort par la main
d' une des plus aymable demoiselles du monde, et
manqué tant de belles occasions de mourir en vostre
presence, il me fascheroit fort de m' estre venu
faire enterrer à cent lieuës de vous, et de penser
que quelque jour, en ressuscitant, j' aurois le
déplaisir de me trouver encore une fois en Lorraine.
Je suis,
madame,
vostre, etc.
De Nancy ce 23 septembre.

LETTRE 7 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p23

Mademoiselle,
voicy le lyon du Nort, et ce conquerant dont le
nom a fait tant de bruit dans le monde ; qui vient
mettre à vos pieds les trophées de l' Allemagne ;
et qui apres avoir défait Tilly, et abbatu la
fortune d' Espagne, et les forces de l' empire, se
vient ranger sous le vostre. Parmy les cris de joye,
et les chants de victoire que j' entens depuis tant
de jours, je n' ay rien oüy de si agreable, que le
rapport qu' on m' a fait que vous me voulez du bien,
et dés lors que je l' ay sceu, j' ay changé tous mes
projets, et arresté en vous seule cette ambition qui
embrassoit toute la terre. Cela n' est pas tant avoir
retranché mes desseins, comme les avoir eslevez ;
car encore la terre a ses bornes, et le desir d' en
estre le maistre, est quelquefois tombé en d' autres
ames que la mienne. Mais cét esprit qu' on admire
en vous, et qui ne se peut mesurer ni comprendre,
ce coeur qui est si fort au dessus des sceptres
et des couronnes, et ces graces qui vous font regner

p24

sur toutes les volontez sont des biens infinis que
personne que moy n' a jamais osé pretendre : et ceux
qui desiroient plusieurs mondes, ont fait en cela
des souhaits plus moderez que moy. Que si les miens
peuvent reüssir, et si la fortune qui me fait vaincre
par tout, m' accompagne encore aupres de vous ; je
n' envieray pas à Alexandre toutes ses conquestes, et
je croiray que ceux qui ont commandé à tous les
hommes, n' ont pas eu un empire de si belle estenduë
que moy. Je vous en dirois davantage, mademoiselle,
mais je vay à ce moment donner la bataille à l' armée
imperiale, et prendre six heures apres Nuremberg.
Je suis,
mademoiselle,
vostre tres-passionné serviteur,
Gustave Adolphe.

LETTRE 8 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p25

Mademoiselle,
tous les moyens que vous m' aviez appris pour ne
me pas ennuyer, me sont inutiles en ce païs, et plus
vos conseils me semblent raisonnables, moins je
trouve de sujet de me consoler de ne plus oüir une
personne qui raisonne si parfaitement. Tous ceux
que je vois icy, m' asseurent que le sejour en est
fort agreable, et il n' y a pas un de la suite de
monsieur, qui n' aye une altesse à entretenir, ou
une princesse pour le moins. Mais quelque galante
que soit la cour de Lorraine, je m' y trouve aussi
seul que je faisois il y a huict mois dans les
voyages de la Beausse, et je me souviens d' avoir veu
quelquefois meilleure compagnie dans les ruisseaux
de Paris, que je n' en ay encore rencontré dans la
chambre de la duchesse. Je ne sçay si c' est un
effet de la rate dont je suis tourmenté depuis
quelque temps ; mais il me semble qu' il n' y a plus
dans le monde de personnes conversables, que celles
que j' ay veuës au dernier voyage que j' ay eu
l' honneur de faire avec vous, et je m' entretiendrois
beaucoup plus agreablement avec Monsieur que je
ne ferois avec Madame La Duchesse De . La
melancolie

p26

que j' ay dans le coeur et dans les yeux, me fait
paroistre tous les visages comme si je le voyois au
travers de la fumée de l' eau de vie, et je
n' apperçois rien icy qui ne me semble effroyable.
Ces heures, que monsieur le marquis appelle les
heures de la digestion, me durent depuis le matin
jusqu' au soir, et je suis de si mauvaise compagnie,
que Monsieur De Chaudebonne s' en fasche ; et je
voy bien, tout de bon, qu' il le trouve mauvais.
Mais j' ay fait ma paix avec luy, en luy promettant
qu' il m' entendra parler un de ces jours deux heures
de suite ; et que je luy conteray une histoire plus
agreable que celle d' Heliodore, et faite par une
personne plus belle que Cariclée. Vous jugez bien,
mademoiselle, que c' est celle de Zelide, et
d' Alcidalis que je luy ay promise ; car il n' y en a
point d' autre au monde, de qui cela se puisse dire.
Quelque stupide que je sois devenu, ne craignez
point qu' en la contant, je luy fasse rien perdre de
sa beauté ; car dans tous mes maux, je me suis
encore conservé ma memoire toute entiere, et je croy
qu' elle me servira fidelement, quand ce sera pour
vous, puis que vous y avez autant de part que
personne, et que je suis, plus que je ne vous le
puis dire,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 9 A MLLE DE BOURBON



p27

Mademoiselle,
je fus berné vendredy apres disné, pource que je
ne vous avois pas fait rire dans le temps que l' on
m' avoit donné pour cela, et Madame De
Ramboüillet en donna l' arrest, à la requeste de
mademoiselle sa fille, et de Madlle Paulet.
Elles en avoient remis l' execution au retour de
madame la princesse, et de vous, mais elles
s' aviserent depuis de ne pas differer plus
long-temps, et qu' il ne falloit pas remettre des
supplices à une saison qui devoit estre toute
destinée à la joye. J' eus beau crier et me
deffendre, la couverture fut apportée, et quatre
des plus forts hommes du monde furent choisis pour
cela. Ce que je vous puis dire, mademoiselle,
c' est que jamais personne ne fut si haut que moy,
et que je ne croyois pas que la fortune me deust
jamais tant eslever. à tous coups ils me perdoient
de veuë, et m' envoyoient plus haut que les aigles
ne peuvent monter ; je vis les montagnes abaissées
au dessous de moy, je vis les vents et les nuées
cheminer dessous mes pieds, je descouvris des païs
que je n' avois jamais veus, et des mers que je
n' avois

p28

point imaginées. Il n' y a rien de plus divertissant
que de voir tant de choses à la fois, et de
descouvrir d' une seule veuë la moitié de la terre.
Mais je vous asseure, mademoiselle, que l' on ne
voit tout cela qu' avec inquietude, lors que l' on
est en l' air, et que l' on est asseuré d' aller
retomber. Une des choses qui m' effrayoit autant,
estoit que lors que j' estois bien haut, et que je
regardois en bas, la couverture me paroissoit si
petite qu' il me sembloit impossible que je retombasse
dedans, et je vous avouë que cela me donnoit
qu' elque émotion. Mais parmy tant d' objets differens,
qui en mesme temps frapperent mes yeux, il ny en eut
un, qui pour quelques momens m' osta de crainte, et me
toucha d' un veritable plaisir. C' est, mademoiselle,
qu' ayant voulu regarder vers le Piedmont, pour voir
ce que l' on y faisoit, je vous vis dans Lyon que
vous passiez la Saone. Au moins, je vis sur l' eau
une grande lumiere et beaucoup de rayons à l' entour
du plus beau visage du monde. Je ne pûs pas bien
discerner qui estoit avec vous, pource qu' à cette
heure-là j' avois la teste en bas, et je croy que
vous ne me vistes point, car vous regardiez d' un
autre costé. Je vous fis signe tant que je pûs ;
mais comme vous commençastes à lever les yeux, je
retombois, et une des pointes de la montagne de
Tarare vous empescha de me voir. Dés que je fus
en bas je leur voulus dire de vos nouvelles, et les
asseuray que je vous avois veuë, mais ils se
prirent à rire, comme si j' eusse dit une chose
impossible, et recommencerent à me faire sauter
mieux

p29

que devant. Il arriva un accident estrange, et qui
semblera incroyable à ceux qui ne l' ont point veu ;
une fois qu' ils m' avoient eslevé fort haut, en
descendant je me trouvay dans un nuage, lequel
estant fort espais, et moy extrémement leger, je
fus un grand espace embarrassé dedans, sans
retomber ; de sorte qu' ils demeurerent long-temps
en bas, tendant la couverture et regardant en haut
sans se pouvoir imaginer ce que j' estois devenu.
De bonne fortune il ne faisoit point du tout de
vent ; car s' il y en eust eu, la nuée en cheminant
m' eust porté du costé ou d' autre, et ainsi, je
fusse tombé à terre ; ce qui ne pouvoit arriver sans
que je me blessasse bien fort. Mais il survint un
plus dangereux accident ; le dernier coup qu' ils
me jetterent en l' air, je me trouvay dans une troupe
de gruës, lesquelles d' abord furent estonnées de me
voir si haut ; mais quand elles m' eurent approché ;
elles me prirent pour un pigmée, avec lesquels vous
sçavez bien, mademoiselle, qu' elles ont guere de
tout temps, et creurent que je les estois venu
espier jusques dans la moyenne region de l' air.
Aussi tost elles vinrent fondre sur moy à grands
coups de bec, et d' une telle violence que je creus
estre percé de cent coups de poignard, et une
d' elles qui m' avoit pris par la jambe, me
poursuivit si opiniastrément qu' elle ne me laissa
point que je ne fusse dans la couverture. Cela fit
apprehender à ceux qui me tourmentoient de me
remettre encore à la mercy de mes ennemis, car elles
s' estoient amassées en grand nombre, et se tenoient

p30

suspenduës en l' air, attendant que l' on m' y
renvoyast. On me reporta donc en mon logis, dans la
mesme couverture, si abbatu qu' il n' est pas
possible de l' estre plus. Aussi, à dire le vray,
cét exercice est un peu violent pour un homme
aussi foible que je suis. Vous pouvez juger,
mademoiselle, combien cette action est tyrannique,
et par combien de raisons vous estes obligée de la
desapprouver ; et sans mentir, à vous qui estes
née avec tant de qualitez pour commander, il vous
importe extrémement de vous accoustumer de bonne
heure de haïr l' injustice, et de prendre ceux qu' on
opprime, en vostre protection. Je vous supplie
donc, mademoiselle, de declarer premierement cette
entreprise un attentat que vous des-avouëz, et
pour reparation de mon honneur et de mes forces,
d' ordonner qu' un grand pavillon de gaze me sera
dressé dans la chambre bleuë de l' hostel de
Ramboüillet, où je seray servy et traitté
magnifiquement huict jours durant par deux
demoiselles qui m' ont esté cause de ce malheur ;
qu' à un des coins de la chambre on fera à toute
heure des confitures ; qu' une d' elles soufflera le
fourneau, et l' autre ne fera autre chose que mettre
du syrop sur des assiettes pour le faire refroidir
et me l' apporter de temps en temps. Ainsi,
mademoiselle, vous ferez une action de justice, et
digne d' une aussi grande, et aussi belle princesse
que vous estes, et je seray obligé d' estre avec
plus de respect et de verité que personne du monde,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 10 A CARDINAL LA VALETTE



p31

Monseigneur,
je voy bien que les anciens cardinaux prennent
une grande authorité sur les derniers receus,
puisque vous ayant escrit beaucoup de fois sans
avoir receu une de vos lettres, vous vous plaignez
de ma paresse. Cependant je voy tant d' honnestes
gens qui m' asseurent que vous me faites trop
d' honneur de vous souvenir de moy, et que je suis
obligé de vous escrire pour vous en remercier
tres-humblement ; que je veux bien suivre leur
conseil, et passer par dessus ce qui peut estre
en cela de mon interest. Vous sçaurez donc,
monseigneur, que six jours apres l' éclipse, et
quinze jours apres ma mort, madame la princesse,
Mademoiselle De Bourbon, Madame Du Vigean,
Madame Aubry, Mademoiselle De Ramboüillet,
Mademoiselle Paulet, et Monsieur De
Chaudebonne, et moy, partismes de Paris, sur les
six heures du soir pour aller à la barre, où
Madame Du Vigean devoit donner la colation à
madame la princesse. Nous ne trouvasmes en chemin
aucune chose digne d' estre remarquée, si ce n' est
qu' à Ormesson nous vismes

p32

un grand chien qui vint à la portiere du carrosse
me faire feste. (vous serez, s' il vous plaist,
averty, monseigneur, que toutes les fois que je
diray nous trouvasmes, nous vismes, nous allasmes,
c' est en qualité de cardinal que je parle.) delà,
nous arrivasmes à la Barre, et entrasmes dans une
salle où l' on ne marchoit que sur des roses, et de
la fleur d' orange. Madame la princesse, apres avoir
admiré cette magnificence, voulut aller voir les
promenoirs, en attendant l' heure du souper ; le
soleil se couchoit dans une nuée d' or, et d' azur,
et ne donnoit de ses rayons qu' autant qu' il en
faut pour faire une lumiere douce, et agreable ;
l' air estoit sans vent et sans chaleur, et il
sembloit que la terre et le ciel, à l' envy de
Madame Du Vigean, vouloient festoyer la plus
belle princesse du monde. Apres avoir passé un
grand parterre, et de grands jardins tous pleins
d' orangers, elle arriva en un bois où il y avoit
plus de cent ans que le jour n' estoit entré qu' à
cette heure-là qu' il y entra avec elle. Au bout
d' une allée grande à perte de veuë, nous trouvasmes
une fontaine qui jettoit toute seule plus d' eau que
toutes celles de Tivoli ; à l' entour estoient
rangez vingt-quatre violons, qui avoient de la peine
à surmonter le bruit qu' elle faisoit en tombant.
Quand nous-nous en fusmes approchez, nous
descouvrismes dans une niche qui estoit dans une
palissade, une diane à l' âge d' onze ou douze ans,
et plus belle que les forests de Grece et de
Thessalie ne l' avoient jamais veuë : elle portoit
son arc et ses fléches dans ses yeux, et avoit

p33

tous les rayons de son frere à l' entour d' elle.
Dans une autre niche aupres, estoit une de ses
nymphes assez belle et assez gentille pour estre
de sa suite ; ceux qui ne croyent pas les fables,
creurent que c' estoit Mademoiselle De Bourbon,
et la pucelle Priande, et à la verité elles leur
ressembloient extrémement. Tout le monde estoit
sans proférer une parole, en admiration de tant
d' objets qui estonnoient en mesme temps les yeux
et les oreilles, quand tout à coup la deesse sauta
de sa niche, et avec une grace qui ne se peut
representer, commença un bal qui dura quelque
temps à l' entour de la fontaine. Cela est estrange,
monseigneur, qu' au milieu de tant de plaisirs, qui
devoient remplir entierement, et attacher l' esprit
de ceux qui en joüissoient, on ne laissa pas de
se souvenir de vous, et que tout le monde dit que
quelque chose manquoit à tant de contentemens,
puisque vous et Madame De Ramboüillet n' y estiez
pas. Alors je pris une harpe, et chantay (...).
Et continuay le reste si mélodieusement, et si
tristement, qu' il n' y eut personne en la compagnie
à qui les larmes n' en vinssent aux yeux, et qui ne
pleurast abondamment : et cela eust duré trop
long-temps : si les violons n' eussent vistement
sonné une sarabande si gaye, que tout le monde se
leva aussi joyeux que si de rien n' eust esté ; et
ainsi sautant, dansant,

p34

voltigeant, piroüettant, capriolant, nous
arrivasmes au logis, où nous trouvasmes une table qui
sembloit avoir esté servie par les fées. Cecy,
monseigneur, est un endroit de l' aventure qui ne
se peut descrire, et certes, il n' y a point de
couleurs ni de figures en la rhethorique, qui
puissent representer six potages, qui d' abord se
presenterent à nos yeux. Cela y fut particulierement
remarquable, que n' y ayant que des deesses à la
table, et deux demy-dieux, à sçavoir Monsieur De
Chaude-Bonne et moy, tout le monde y mangea, ne
plus ne moins que si c' eussent esté veritablement
des personnes mortelles. Aussi, à dire le vray,
jamais rien ne fut mieux servy, et entre autres
choses, il y eut douze sortes de viandes, et de
déguisemens, dont personne n' a encore jamais ouy
parler, et dont on ne sçait pas encore le nom. Cette
particularité, monseigneur, a esté rapportée par
mal-heur à Madame La Mareschalle De Saint ,
et quoy qu' on luy aye donné vingt dragmes d' opium
plus que d' ordinaire, elle n' a jamais pû dormir
depuis. Au commencement du souper, on ne beut point
à vostre santé, pource que l' on fut fort diverty, et
à la fin on n' en fit rien non-plus, pource qu' à mon
avis, on ne s' en avisa pas. Souffrez, s' il vous
plaist, monseigneur, que je ne vous flatte point,
et qu' en fidelle historien, je raconte nuëment les
choses comme elles sont ; car je ne voudrois pas
que la posterité prist une chose pour l' autre, et
que d' icy à deux mille ans, on creust que

p35

l' on eust beu à vous, cela n' ayant point esté. Il
est vray que je suis obligé de rendre le
tesmoignage à la verité, que ce ne fut pas manque
de souvenir, car durant le souper on parla fort de
vous, et les dames vous y souhaitterent, et
quelques-unes de fort bon-coeur, ou je ne m' y
connois pas. Au sortir de table, le bruit des
violons fit monter tout le monde en haut, où l' on
trouva une chambre si bien esclairée, qu' il sembloit
que le jour qui n' estoit plus dessus la terre, s' y
fust retiré tout entier. Là, le bal recommença,
en meilleur ordre et plus beau qu' il n' avoit esté
autour de la fontaine ; et la plus magnifique chose
qui y fust ; c' est, monseigneur, que j' y dansay.
Mademoiselle De Bourbon, jugea qu' à la verité
je dansois mal, mais que je tirois bien des armes,
pource qu' à la fin de toutes les cadences, il
sembloit que je me misse en garde. Le bal continuoit
avec beaucoup de plaisir, quand tout à coup un
grand bruit que l' on entendit dehors ; obligea
toutes les dames à mettre la teste à la fenestre,
et l' on vit sortir d' un grand bois qui estoit à
trois cens pas de la maison, un tel nombre de feux
d' artifices, qu' il sembloit que toutes les
branches et les troncs des arbres se convertissent
en fusées, que toutes les estoilles du ciel
tombassent, et que la sphere du feu voulût
prendre la place de la moyenne region de l' air.
Ce sont, monseigneur, trois hyperboles, lesquelles
appréciées, et reduites à la juste valeur des
choses, valent trois douzaines de fusées. Apres
s' estre remis de l' étonnement où

p36

cette surprise avoit mis un chacun, on se resolut
de partir, et on reprit le chemin de Paris à la
luëur de vingt flambeaux. Nous traversâmes tout
l' Ormessonnois, les grandes plaines d' Espinay,
et passasmes sans aucune resistance par le milieu
de Saint Denis. M' estant trouvé dans le carrosse
aupres de Madame , je luy dis de vostre part,
monseigneur, un miserere tout entier, auquel
elle respondit avec beaucoup de gentillesse et de
civilité. Nous chantasmes en chemin une infinité de
sçavans, de petis-dois, de bon-soirs, de
pon-bretons
. Nous estions environ une lieuë par
delà Saint Denis, et il estoit deux heures apres
minuit ; le travail du chemin, le veiller, l' exercice
du bal, et de la promenade, m' avoient extrémement
appesanty, quand il arriva un accident, que je creus
devoir estre cause de ma totale destruction. Il y a
une petite bourgade entre Paris et Sainct Denis,
que l' on nomme La Vilette, au sortir delà, nous
rencontrasmes trois carrosses, dans lesquels s' en
retournoient les violons que nous avions fait joüer
tout le jour. Voicy, monseigneur, qui est horrible !
Le diable alla mettre en l' esprit de Mademoiselle ,
de leur faire commander de nous suivre, et d' aller
donner des serenades toute la nuit. Cette
proposition me fit dresser les cheveux en la
teste ; cependant tout le monde l' approuva. On fit
arrester les carrosses, on leur alla dire le
commandement ; mais de bonne fortune les bonnes
gens avoient laissé leurs violons à la Barre ; et
Dieu les benie. Par là, monseigneur, vous pouvez
juger que Mademoiselle ,

p37

est une aussi dangereuse demoiselle pour la nuit,
qu' il y en ait au monde, et que j' avois grande
raison chez Madame , de dire qu' il falloit faire
sortir les violons, et qu' il ne falloit rien pour
se rembarquer tant qu' on les voyoit presens. Nous
continuasmes nostre chemin assez heureusement, si
ce n' est qu' en entrant dans le faux-bourg, nous
trouvasmes six grands plastriers tous nuds qui
passerent devant le carrosse où nous estions. Enfin,
nous arrivasmes à Paris, et ce que je m' en vay vous
dire, est plus épouvantable que tout le reste. Nous
vismes qu' une grande obscurité couvroit toute la
ville, et au lieu que nous l' avions laissée, il n' y
avoit que sept heures, pleine de bruit,
d' hommes, de chevaux, et de carrosses, nous
trouvasmes un grand silence, et une effroyable
solitude par tout ; et les ruës tellement
despeuplées, que nous n' y rencontrasmes pas un
homme, et vismes seulement quelques animaux, qui
à la luëur des flambeaux, se cachoient. Mais,
monseigneur, je vous diray le reste de cette
aventure une autrefois ; (...).

LETTRE 11 A MLLE PAULET



p38

Mademoiselle,
il n' y eut jamais de si beaux enchantemens que les
vostres, et tous les magiciens qui se sont servis
d' images de cire, n' en ont point fait de si
estranges effets que vous. Celle que vous avez
envoyée, a rempli d' estonnement tous ceux qui l' ont
veuë ; et, ce qui est beaucoup plus admirable, et
que je pense que toute la magie ne peut faire, elle
a donné de l' amour à Madame La Marquise De
Ramboüillet, et à moy de la joye, le mesme jour
que vous estes partie. Je ne comprens pas comme cela
vous est pû arriver. Mais la lettre et le present
qui vinrent de vostre part, me firent oublier tous
mes maux, et je receus la petite Europe avec
autant de contentement, que si l' on m' eust donné
celle qui fait une des trois parties du monde, et
que l' on divise en plusieurs royaumes. Aussi
vaut-elle davantage, puis qu' elle vous ressemble,
et madame la marquise, sous ce pretexte, me l' osta
par force, et jura Stix qu' elle ne sortiroit point
de son cabinet. Ainsi Europe a esté ravie pour la
seconde fois, et beaucoup plus glorieusement, ce
me semble, que lors qu' elle fut enlevée par Jupiter.
Il est vray, que pour

p39

m' appaiser, l' on m' a donné deux chiens, qui ont le
museau si long, qu' à mon advis ils valent bien une
demoiselle, et je ne sçay s' il y en a une dans
Paris, pour qui je les voulusse donner. Aussi
bien en l' humeur où je me trouve, je ne dois plus
converser avec les creatures raisonnables, et dans
le desespoir où je suis, je voudrois estre en un
desert, entre les griffes du plus cruel des lyons,
moy qui disois que l' on ne devoit aymer que les
chiens. Vous qui les avez rendus galans, faites,
s' il vous plaist, aussi qu' ils soient reconnoissans,
et qu' ils se souviennent quelques-fois de moy,
puis que je les honore plus que personne du monde ;
et que je suis,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 12 A MME DU VIGEAN



p40

Madame,
voila cette elegie que vous m' aviez beaucoup
trop demandée, et qui jusqu' icy avoit esté oüie de
quelques-uns ; mais qui n' avoit encore esté leuë de
personne. Je voudrois bien qu' il m' en arrivât
autant qu' à vous, qui apres avoir caché long-temps
la plus belle chose du monde, avez ébloüi, en la
monstrant, tous ceux qui l' ont veuë. Mais c' est
estre trop amoureux de mes vers, que de leur souhaitter
cét avantage, et je ne voudrois pas qu' ils fussent
meilleurs, puis-qu' ils n' ont pas esté faits pour
vous. Si vous les trouvez fort mauvais, vous m' en
devez sçavoir d' autant plus de gré, de ce que le
connoissant comme vous, je n' ay pas laissé de vous
les envoyer. Et sans mentir, pour m' obliger à cela,
il ne falloit pas avoir moins de puissance sur moy,
que celle que vous y avez acquise depuis quelques
jours : et sans vostre commandement, madame, ils
n' eussent jamais esté

p41

ailleurs que dans ma memoire. Mais il est temps
qu' ils en sortent pour laisser place à quelque
objet plus agreable, et ce que Mademoiselle me
fit voir l' autre jour, l' occupe tellement à cette
heure, que je ne sçay s' il y aura plus de lieu
pour pas une autre chose. Je voy bien, madame, que
je vous fais un poulet, en ne pensant faire qu' une
lettre d' excuse et de compliment, mais je voudrois
bien que les autres fautes que vous trouverez icy
fussent aussi excusables que celle-là. Cependant,
je vous jure qu' il y a bien long-temps
que je ne m' estois tant engagé, et qu' il y a
beaucoup de personnes à qui je n' en voudrois pas
dire autant, quand bien elles me tiendroient
l' espée sur la gorge. Mais puis qu' il n' y peut
avoir de scandale, vous devez, ce me semble,
madame, recevoir favorablement ce commencement
d' affection, pour voir comme je ferois si je
devenois amoureux, et ce qui en arriveroit, si
on me laissoit faire.

LETTRE 13 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p42

Mademoiselle,
n' ayant pas moins d' admiration de vostre courage,
et de vostre bon naturel, que de ressentiment de
vostre douleur, je suis si fort touché de l' un et
de l' autre, que si j' estois capable de vous donner
les loüanges qui vous sont deuës, et la consolation
dont vous avez besoin, j' avoüe que je serois bien
empesché par où commencer : car quelles obligations
peuvent estre esgalement plus pressantes, que de
rendre à une si éminente vertu les honneurs qu' elle
merite, et à une si violente affliction le
soulagement qu' elle desire ; mais j' ay tort de
des-unir ces deux choses, puisque vostre charité
les a si parfaitement unies, que l' assistance
incomparable que vous avez renduë à feu monsieur
vostre frere, vous doit estre maintenant une
consolation nompareille, et que Dieu vous donne
en cela par justice, ce que les autres luy
demandent

p43

par grace ; sa bonté infinie ne pouvant laisser
sans reconnoissance, une action si extraordinaire
de bonté, que celle qui vous a fait mespriser vostre
vie pour porter les devoirs de la meilleure soeur
du monde, au delà de vos obligations, et par une
constance admirable, demeurer ferme au milieu d' un
peril qui fait trembler les plus courageux. Cette
mesme raison ne me peut permettre de douter qu' il
ne vous en preserve, et qu' il ne verse sur vous
pour récompense de vostre vertu, les benedictions
que vous souhaite,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 14 A MARQUISE DE SABLE



p44

Madame,
pour vous consoler de la mauvaise nouvelle que
vous avez déja apprise, je ne sçay point de meilleur
moyen que de vous faire peur pour vous-mesme.
Sçachez donc que moy qui vous escris, ay esté trois
jours durant en une maison, où deux personnes
mouroient de la peste. Jamais vous ne fistes mieux
que de sortir de Paris, puis que c' estoit le temps
où les honnestes gens devoient estre affligez.
Madame De Ramboüillet a perdu son petit-fils,
qui est mort de la peste en trois jours, et elle
n' a pas voulu sortir de sa maison tant qu' il a esté
en vie. Vous pouvez juger, madame, que rien ne m' a
pû empescher d' estre tousjours parmy eux, puis que
vous n' estiez point icy. Mais j' ay peur que je ne
vous espouvante trop, et que le remede dont je veux
guerir vostre ennuy ne soit plus violent que le mal.
Sçachez donc que moy qui vous escris ne vous escris
point, et que j' ay envoyé cette lettre à vingt
lieuës d' icy, pour estre copiée par un homme que je
n' ay jamais veu. Je prens beaucoup de part,
madame, au déplaisir

p45

que vous avez, et je voy bien que ce malheur ne
pouvoit arriver en une plus malheureuse saison ; la
moderation que je connois en vostre esprit, et la
negligence que vous avez pour toutes les choses du
monde, me font esperer que vous aurez meilleur
marché de cette affliction qu' une autre, et que la
perte de cinquante mille livres de rente qui sortent
de vostre maison, par où une autre plus interressée
que vous seroit principalement touchée, ne vous
affligera que mediocrement. Mais, madame, je ne me
puis resoudre de respondre par une lettre de
consolation au plus obligeant poulet du monde ; car
la derniere partie de vostre lettre ne se peut
appeller qu' ainsi. Je vous supplie,
tres-humblement, madame, soyez bien aise de m' avoir
escrit aussi favorablement que vous avez fait,
car dans tous les ennuis que j' ay, j' ay reçeu cette
joye aussi sensiblement que si je n' avois point du
tout de desplaisir, et je ne me puis estimer
mal-heureux tant que j' auray l' honneur d' estre aymé
de vous. Je suis si heureux et si hardy que je n' en
doute point du tout, et mon bonheur est fort grand
en cela, que le bien du monde que j' estime le plus,
est celuy que je croy posseder le plus asseurément.
Vous doutez si peu de moy, madame, que je sçay bien
que vous recevrez de meilleur coeur les
asseurances que je vous tesmoigne avoir de
vostre affection, que celles que je vous pourrois
donner de la mienne, et vous qui souhaittez mon
bien en toutes choses, ne sçauriez rien desirer
davantage pour moy, sinon que je croye que vous
m' aymez.

p46

Ceux qui ont veu quel changement vostre absence a
fait en moy, et quelle part de mon esprit vous avez
emportée aveque vous, vous pourront tesmoigner
quelque jour que je me rends en quelque sorte digne
de cét honneur. Mais, madame, je ne puis m' empescher
de vous dire, que monsieur le maistre qui vit
avec quelle tendresse je vous dis adieu, se sera bien
confirmé en l' opinion qu' il avoit ; et qu' il croit
bien voir un jour nos chiffres gravez ensemble sur
les arbres de Bourgon ; au moins suis-je bien aise
de ce qu' il a veu, que vostre affection est bien
reconnuë, et qu' elle est reciproque. Pour moy,
madame, je vous dis encore ce dont je vous asseuray
en partant que je n' estimeray ni n' aymeray jamais
rien tant au monde que vous, et je seray tousjours
avec toute sorte de respect,
madame,
vostre, etc.
à Mademoiselle De Chalais.
Mademoiselle,
je n' aurois pas voulu vous mettre en hazard non
plus que madame, en vous faisant lire cette
lettre ; mais je croy que les personnes qui ont
pris de la teinture d' or, ne peuvent prendre de
mauvais air. Pour moy, je prens tous les matins
trente grains d' antimoine,

p47

et six yeux de ce poisson que vous sçavez.
Avec cela je puis aller par tout sans rien
craindre. Conservez-moy, s' il vous plaist,
tousjours l' honneur que vous me faites de m' aymer ;
car si cela vient à me manquer, je prendray mon
antimoine sans estre preparé. Je suis,
mademoiselle, de tout mon coeur,
vostre, etc.

LETTRE 15 A MARQUISE DE SABLE



p48

Madame,
j' ay receu avec vostre lettre la plus grande joye
que j' aye euë depuis que vous n' estes plus icy. Si
vous vous souvenez avec combien d' amitié et d' esprit
sont escrites toutes celles que vous me faites
l' honneur de m' envoyer, vous n' en douterez pas ;
et vous n' auriez pas l' opinion que vous avez de ma
negligence, si la fortune n' avoit fait perdre la
derniere que je vous ay escrite. C' est une perte
qui vous doit toucher, puis qu' il y en avoit une
aussi de Mademoiselle De Ramboüillet. Elle vous
supplie de sçavoir de Madame De Saint Amand, à
qui elle s' adressoit, ce qu' elle est devenuë, car
elle en est en peine pour beaucoup de choses qu' elle
vous mandoit. Pour moy, madame, je vous asseure que
je prens tant de plaisir à vous escrire, que je
n' en trouve gueres davantage à ne rien faire. Et
mes lettres se font avec une si veritable affection,
que si vous le jugez bien, vous les estimerez
davantage que celles que vous me redemandez.
Celles-là ne partoient que de mon esprit, celles-cy
partent de mon coeur ; celles-là m' estoient à
charge, et celles-cy me soulagent extrémement.
N' est-il pas vray, madame,

p49

que je vous aurois fait grand dépit, si j' avois
mis encore cinq ou six fois celles cy et celles-là,
et que vous-vous seriez estonnée de la nouveauté
de ce stile. Je l' ay pensé faire pour voir ce que
vous diriez, mais je n' ay plus envie de rire depuis
que vous n' estes plus icy, j' en serois parti il y
a long-temps, si le changement de quelques affaires
ne m' y avoit retenu. Ma paresse est née sous la
plus heureuse constellation qu' il est possible,
elle trouve tousjours quelque pretexte à toutes les
choses qu' elle ne veut pas faire, et j' ay remis
de huit en huit jours mon partement sans qu' il y
ait de ma faute d' estre demeuré jusqu' à cette
heure. Je croy, madame, que vous ne trouverez pas
cela estrange, vous qui y seriez encore, si le
chariot des pestiferez ne vous en eust chassée. Mais
je suis resolu de m' arracher de Paris dans dix
ou douze jours, et je croy que je n' y auray pas
beaucoup de peine. Au moins la plus forte racine
qui m' y tenoit fut ostée le jour que vous en
partistes ; et si quelque chose m' y pouvoit à cette
heure retenir ; ce seroit madame et Mademoiselle
De Ramboüillet, qui me disent tous les jours que
je m' en dois aller. Je vous puis asseurer,
madame, sans pecher contre la franchise que
je vous doy, que vous estes aymée de ces deux
personnes autant que vous le sçauriez desirer,
et je les entens tous les jours parler de vous avec
tant de tendresse, qu' une des choses que j' ayme
à cette heure autant en elles, est l' affection
qu' elles vous portent. Ne doutez donc non plus
d' elles que de moy, et ne mettez

p50

point leur amitié entre les biens que vous pouvez
perdre. Je suis extrémement aise de ce que vous
avez asseuré les autres qui ne sont pas de cette
nature, et que vous ayez mis l' ordre que vous
desiriez dans vos affaires. Je vous remercie
tres-humblement de ce que parmi les vostres, vous
ne laissiez pas d' avoir soin des miennes. Dans la
negligence que j' ay pour cela, il est necessaire
pour moy que je sçache ce qu' il faut faire de si
bonne part que je n' y ose desobeïr, et que je
reçoive les avis d' une personne qui commande en
conseillant. Ce qui me mettoit si en peine, et qui
m' avoit retenu, est en meilleur estat que je n' avois
esperé, et je croy que nous y donnerons ordre
moyennant quelque argent que nous contribuons pour
cela. Mais je croiray en estre sorti heureusement,
s' il ne m' en couste que cela : et puis, madame, je
me soucie moins que jamais d' avoir du bien, à cette
heure que je suis asseuré que vous en aurez. Au
pis aller, avec les secrets que j' ay dans la chymie,
et dans la medecine, vous me pourrez bien retirer
chez vous ; et vous me ferez habiller en
gentil-homme quand vous voudrez que je vous mene.
Vous avez bien jugé que j' aurois besoin de vostre
faveur aupres de Mademoiselle D' Atichi, et je
vous supplie tres-humblement, madame, de luy
escrire pour moy. Je ne l' ay veuë qu' une fois depuis
vostre partement. Cela, et ce que Monsieur Nerli
luy aura pû dire, luy feront bien croire, comme
j' espere, que vous luy recommanderez une personne
qui ne vous est pas indifferente,

p51

et qui vous est assez fidele pour meriter ce
soin-là de vous. Si elle le croit ainsi, je pense,
madame, qu' elle en jugera mieux que de beaucoup
d' autres choses ; car il est vray (et pardonnez-moy,
madame, si je ne vous le dis pas avec assez de
respect) que je n' ayme rien au monde tant que vous,
et que je suis de tout mon coeur,
madame,
vostre, etc.

LETTRE 16 A MARQUISE DE SABLE



p52

Madame,
j' ay admiré vostre jugement en voyant le
commencement de vostre lettre, car il est vray que
vous avez veu plustost que moy un sentiment qui
estoit caché dans mon coeur. Il me sembloit que
j' avois une extréme haste de partir, mais quelque
plaisir que j' aye d' avoir de vos nouvelles, j' avouë
que quand j' ay veu Robineau, j' ay eu quelque
frayeur de penser que je n' avois plus de pretexte
de demeurer icy, et je croy que j' eusse esté bien
aise d' attendre encore sept ou huit jours cette
joye. Cependant, madame, quelque déplaisir que je
pûsse avoir, j' en serois aisément consolé par le soin
que vous avez de moy, et je suis extrémement
content, de voir que vous avez plus escrit de
lettres pour moy en une nuit, que vous n' en avez
fait en quatre ans pour Madame Desloges, et pour
Madame D' Aubigni. C' est sans doute la plus
grande preuve d' affection que je pûsse tirer de vous,
principalement en le considerant avec la
circonstance que vous m' escrivez, et je ne dois
point douter que vous n' employassiez toutes choses
à l' avancement de ma fortune, puis que vous y
employez

p53

vostre peine. Je reconnois cela, madame, avec ce
coeur que vous sçavez que j' ay, et outre le
contentement que je reçois en cela pour mon regard,
j' en ay encore un extréme de voir que vous estes
aussi genereuse et aussi bonne amie que je l' ay
tousjours desiré. Aussi je vous jure que je suis si
satisfait en cela de ma fortune, que je croy que je
la negligeray aux autres choses, et que je
mespriseray l' amitié des reines toutes les fois
que je songeray que j' ay la vostre. Soyez donc,
s' il vous plaist, madame, extrémement satisfaite
de ce que vous avez fait pour moy, sans vous soucier
de ce qui en reüssira, ni du fruit que me produiront
vos lettres ; et si vous les avez escrites
pour me faire avoir du bien, ou des honneurs, soyez
asseurée qu' elles ont desja fait l' effet que vous
avez desiré. Je ne manqueray pas de les donner avec
l' ordre que vous me commandez. Vous avez bien fait
au reste d' en excuser le stile, car sans mentir ce
jargon de Marfise, de Merlin ; et d' Alexis, me
semble insupportable. Cependant je ne laisse pas de
remarquer parmi tout cela beaucoup d' esprit, et une
merveilleuse adresse, et sur tout une extréme envie
de faire quelque chose pour moy. Je trouve
extrémement plaisant ce que vous dittes à
Mademoiselle De Ramboüillet, que si on n' y prend
garde j' iray en Flandre comme j' irois à Vaugirard ;
et à mon avis, ce mot-là tout seul vaut une bonne
lettre. Il est vray, madame ; que sans le soin qu' on
a eu de m' en avertir, je fusse allé avec le
messager de Bruxelles.

p54

Et pour dire le vray, je fais ce voyage avec tant de
regret que je ne puis m' imaginer que je doive
craindre d' estre arresté ; et sans Madame , je
souhaitterois de passer le reste de l' hyver dans
une chambre de la Bastille, pourveu qu' on me la
donnast bien chaude. Le est tout à fait ruiné,
Monsieur De estoit depuis quatre mois dans une
estroite amitié avec luy, et avec Monsieur De
Bellegarde ; vous pouvez juger, madame, qu' il n' en
sera pas mieux, ni moy aussi. Mademoiselle
D' Atichi m' a promis des merveilles, et avec
autant d' affection que vous auriez pû faire ; je
vous asseure que je n' ay pas merité cela d' elle, et
que je ne sçay si je le pourray meriter jamais.
Soyez en seureté de Madame De Villeroy, et de
toute autre chose ; j' ay reçeu tous vos avis, et
je les garderay tous. Madame et Mademoiselle
De Ramboüillet vous ayment extrémement. Je vous
dis adieu, madame, les larmes aux yeux, et je vous
asseure que je vous ayme autant que vous le
meritez, et plus que vous ne sçauriez vous
l' imaginer.

LETTRE 17 A MARQUISE DE SABLE



p55

Madame,
sans mentir c' est une extréme ingratitude à vous
de n' avoir pas pris la peine de me faire response ;
et c' est estre paresseuse à un point qui ne se peut
souffrir, que de l' estre plus que moy. Quelque beau
pretexte que j' eusse d' estre six mois sans vous
escrire ; je n' ay pû laisser partir Robineau, sans
vous asseurer qu' apres tout cela je suis plus à
vous que jamais. Il est vray, madame, que vous ne
me sçauriez perdre, quelque negligence que vous
ayez pour moy. Je voudrois bien quelquefois, comme
Mademoiselle De Chalais, me pouvoir sauver de
vostre service, et il y a bien icy quelques personnes
qui se resoudroient à m' enlever, mais je n' y puis
consentir ; et il me semble que ce seroit me perdre,
que de me sauver de la sorte. Madame De
Ramboüillet m' a commandé de vous dire, que sur le
besoin qu' elle a creu que vous aviez d' une personne
habile et adroite pour estre en la place de celle
que vous aviez perduë, elle vous a envoyé
Mademoiselle , qui de bonne fortune n' avoit pas
encor trouvé de condition, elle croit que vous la
recevrez comme une personne qu' elle

p56

vous a choisie, et l' a fait partir il y a deux
jours. Je ne vous aurois pas escrit cette raillerie,
si on ne me l' avoit commandé : car en verité,
madame, j' ay le coeur trop outré du peu de soin
que vous avez de moy ; deschargez-le de cét ennuy,
s' il vous plaist, car je vous jure qu' il est tout à
vous. Je suis,
madame,
vostre, etc.

LETTRE 18 A MARQUISE DE SABLE



p57

Madame,
si vous ne vous souciez point de mon plaisir ny
de mon repos, au moins ayez soin de ma fortune.
Je suis sur le point de partir sans aucune remise,
que jusqu' à ce que j' aye eu de vos nouvelles ; je
crains que les lettres que vous m' aviez données ne
soient trop vieilles, si vous avez encore conservé
quelque intelligence en ce païs-là, je croy qu' il
seroit à desirer pour moy, que vous m' en donnassiez
d' autres ; où vous prendriez occasion de parler
en ma faveur, si vous le trouvez à propos. Mais si
vous ne le jugez pas ainsi, au moins sera-t' il bien
que vous parliez pour vous, et que par vos lettres
vous renouvelliez les asseurances de vostre
fidelité et de vostre service. Et cela, madame,
sera tousjours quelque sorte de recommandation pour
moy. Je vous supplie tres-humblement de me les
envoyer avec toute la diligence possible, car je
n' attens que cela pour partir. Je vous dis adieu,
madame, avec tant d' affection et de tendresse, qu' il
seroit encore plus dangereux que Nerli vit celuy-cy
que l' autre ; et je vous jure que j' ay plus de
regret de m' esloigner de vous,

p58

que de quitter celles que je laisse icy. Aussi,
madame, me serez-vous tousjours plus considerable
que tout le reste du monde ; et si vous sçaviez de
quelle sorte cela est, vous en seriez satisfaite,
vous qui ne sçauriez estre contente à moins d' avoir
les coeurs tous entiers. Je vous dis cecy avec la
mesme fidelité que les dernieres paroles que je
dirois en mourant : il n' y aura jamais personne
que j' ayme, que j' honore, ny que j' estime tant
que vous ; et je seray tousjours, madame, en
quelque temps, et en quelque lieu que ce soit,
vostre, etc.

LETTRE 19 A MLLE PAULET



p59

Mademoiselle,
je vous remercie tres-humblement de ce que vous
ne vous plaignez point de moy, et je vous asseure
aussi que vous en avez moins de raison que qui
que ce soit au monde. Je m' estonne de ce que vous
dites, que les personnes qui me font l' honneur de
m' aimer, me blasment de ma paresse, et qu' elles-mesmes
en ont tant, qu' elles me font reprocher cela par
une autre. En l' estat, où je suis, il seroit bien
plus raisonnable de m' envoyer des consolations que
des plaintes, et ce ne sont gueres ceux qui sont
affligez, qui sont bannis, et qui perdent leurs
biens, qui divertissent les autres. En disant cecy,
ne croyez pas, s' il vous plaist, que je me plaigne
de cette rare personne, que son merite et son peu
de santé mettent au dessus de toutes sortes de
devoirs. Mais celles qui escrivent de gayeté de
coeur, et seulement pour dire des gentillesses, ne
sont pas, ce me semble, excusables de ne m' avoir
pas fait cét honneur. Je vous asseure qu' il n' y eut
jamais une tristesse pareille à la mienne ; et si
j' osois écrire des lettres pitoyables, je dirois
des choses qui vous feroient fendre le coeur.

p60

Mais, pour vous dire le vray, je seray bien-aise
qu' il demeure entier, et je craindrois que s' il
estoit une fois en deux, il ne fust partagé en
mon absence. Vous voyez comme je me sçay bien servir
des jolies choses que j' entens dire : mais vous,
mademoiselle, de qui je tiens celle-cy, et dont je
n' oublie pas un bon mot, deux ans apres que je l' ay
oüy dire ; ayez soin de m' en mander quelques-uns,
puisque j' en sçay si bien profiter, et envoyez-moy
quelques paroles, dont je me doive souvenir aussi
long-temps que de celles-là : toutes celles que j' ay
veuës jusques icy de vostre part, sont si
indifferentes, qu' elles n' ont rien diminué de
mon ennuy ; et je vous supplie tres-humblement de
m' en envoyer qui ayent plus de vertu, vous qui
sçavez donner aux vostres toute celle qu' il vous
plaist. Sinon, je croiray que cette reconciliation
si precipitée, qui fut faite si peu de temps devant
mon depart, fut fausse ; et qu' il n' y a eu rien
de sincere en vous, que vostre froideur et vostre
indifference. Vous pouvez juger, s' il est possible
que je vive avec cette imagination, et si vous
n' estes pas la plus meschante personne du monde, si
vous me mettez en ce hazard. Je vous conjure d' avoir
plus de soin de moy, car vous y estes extrémement
obligée ; puis-qu' il est vray que je suis plus que
jamais,
mademoiselle,
apres avoir escrit cette lettre, il m' a semblé
qu' il

p61

y avoit cinq ou six dragmes d' amour, mais il y a
si long-temps que je n' en ay parlé, que je n' ay pû
m' en retenir ; et puis je suis si petit, que vous
sçavez bien qu' il n' y a pas de danger de moy. Au
reste, cét homme dont vous parlez est mort il y a
long-temps, il ne reste qu' à l' enterrer, mais on
le laisse-là par negligence,
vostre, etc.

LETTRE 20 A MLLE PAULET



p62

Mademoiselle,
ce fut un grand bon-heur pour moy, de recevoir
vostre lettre devant que de partir de Bruxelles ;
et de recevoir tant de consolation à la veille
d' avoir tant de peine. Depuis je n' ay eu aucun
déplaisir, quoy que j' aye eu beaucoup de mal : car
je ne veux pas qu' il soit dit, qu' un homme dont vous
avez soin, puisse estre mal-heureux, et j' aurois
honte que la fortune eust sur moy plus de pouvoir
que vous. J' ay cheminé douze jours sans m' arrester,
depuis le matin jusqu' au soir, j' ay passé par des
païs où le bled est une plante rare, et où l' on
conserve les pommes avec autant de soin, que les
orangers en France. Je me suis trouvé en des
lieux, où les plus vieilles personnes ne se
souviennent pas d' avoir jamais veu de lict ; et
pour me rafraischir, je me trouve à cette heure dans
une armée, où les plus robustes sont fatiguez.
Cependant, je vis encore, et je ne vois icy
personne qui se porte mieux que moy. Je ne sçay
pas à quoy attribuer une force si extraordinaire,
qu' à l' effet de vostre lettre : et il me semble
que je suis comme ces hommes qui font des choses
surnaturelles, apres avoir

p63

avalé un billet. En arrivant, je me suis fait
enroller, par la faveur de Monsieur De
Chaude-Bonne, dans une compagnie de cravates :
et je vous puis dire sans vanité, mademoiselle,
qu' il n' y a personne qui y fasse mieux que moy. Je
n' ay point pourtant encore enlevé de femme, ny
de fille, pource que je me suis trouvé un peu las
du voyage, et que je n' estois pas en trop bonne
consistance ; et tout ce que j' ay pû faire, a esté
de mettre le feu à trois ou quatre maisons :
mais je me fortifie tous les jours, et je suis
plus determiné qu' il n' est possible de croire. Tout
de bon, je suis tout autre que vous ne m' avez veu,
et telle personne s' est sauvée autresfois de mes
mains, qui ne m' eschaperoit pas à cette heure. Je
croy pourtant, quelque meschant, que je me fasse,
que vous ne croyez pas que je le sois tant, et que
vous ne pensez pas que l' on me doive beaucoup
craindre ; et mesmement vous, mademoiselle,
puis-que vous sçavez bien que vous avez toute sorte
de pouvoir sur moy, et que je suis de tout mon coeur,
mademoiselle,
en partant de Bruxelles ; j' envoyay quelques
tableaux à celuy qui vous doit donner cette lettre :
je le priay de vous les porter, et je vous supplie

p64

tres-humblement, mademoiselle, de les donner à la
personne, à qui vous jugez que je les envoye, et de
luy dire, que c' est une partie de mon pillage, et que
je luy donne cela en rabbattant, sur ce que je luy
dois de la mourre.
Le 27 Juin, du port d' Igoin sur la Loire,
que nous allons passer.
Vostre, etc.

LETTRE 21 A MLLE PAULET



p65

Mademoiselle,
vous auriez plus souvent de mes nouvelles, si je
pouvois : mais pour l' ordinaire, nous arrivons en
des lieux où l' on trouve plus aisément toute autre
chose, que de l' encre et du papier ; et puis il
faut escrire avec tant de retenuë, qu' estourdy
comme je suis, je ne prens jamais la plume que je
ne tremble de peur d' en trop dire, et que je ne fasse
d' estranges efforts pour m' en empescher. Mesmes à
cette heure, je meurs d' envie d' escrire des choses
qu' il est plus à propos de taire, et que peut-estre
vous-mesme ne trouveriez-vous pas trop bonnes. Car
il me souvient que par vostre derniere vous m' avez
défendu de parler d' amour, et il faut que je vous
obeïsse quelque peine que j' y aye. Et je ne puis
pourtant, mademoiselle, que je ne vous die que
quelque passion que j' aye pour la guerre, il y en a
quelque autre qui est bien plus forte en moy, et que
je connois que nos premieres inclinations sont
tousjours les maistresses. Nous ne trouvons rien qui
nous resiste, nous nous approchons tous les jours du
païs des melons, des figues, et des muscats, et nous
allons combattre en des lieux,

p66

où nous ne cueillerons point de palmes, qui ne
soient meslées de fleurs d' oranges et de grenades ;
mais je vous asseure que je quitterois volontiers
ma part de toutes nos victoires, pour avoir
l' honneur d' estre à cette heure à vos pieds, et
que j' estimeray tousjours moins le tiltre de
conquerant, que celuy de
vostre, etc.
Ce 10 juillet.

LETTRE 22 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p67

Mademoiselle,
je n' ay garde de trouver rien à redire à vostre
prudence, puis qu' elle est jointe avec tant de
bonté ; et qu' elle ne s' employe pas moins à
pourvoir aux biens des autres, qu' aux vostres
mesmes. J' avoüe que je me fusse estonné d' estre
le premier mal-heureux que vous eussiez abandonné,
et que vous eussiez fait sur moy l' aprentissage
de cette vertu impitoyable qui n' a encore pû
compatir avec vostre generosité. Aussi, puisque
les actions qui se font avec peril, sont plus
estimées que les autres, il ne faut pas tousjours
chercher toute sorte de seureté à bien-faire, et
vous estes, ce me semble, mademoiselle,
particulierement obligée d' avoir soin des
miserables, puis qu' avec des paroles seulement
vous pouvez changer leur condition. Celles que vous
m' avez fait l' honneur de m' envoyer, ont fait en moy
tout l' effet que vous pouvez imaginer, et je n' ay
esté depuis tourmenté de rien que du regret de
ne vous pouvoir tesmoigner le ressentiment que j' en
ay. Il est vray, mademoiselle, que lors que vous ne
voulez pas estre meschante, vous estes la plus
accomplie

p68

personne du monde ; et la bonté qui est si aymable
en tous les sujets où elle se trouve, est beaucoup
plus estimable en vous, en qui elle est mieux
accompagnée qu' elle ne fut jamais en personne. Je
n' eusse pas tant differé à vous remercier
tres-humblement de celle qu' il vous a plû avoir
pour moy, si j' en eusse trouvé l' occasion : et je
mets cette lettre entre les mains de la fortune,
sans voir comme elle pourra passer au travers de
tant de difficultez et de feux qui nous entourent.
Je croy pourtant qu' elle sera assez heureuse
pour ne se point perdre, puisque c' est à vous
qu' elle s' adresse, et que vous ne manquerez pas
de la recevoir par ce bon-heur que vous dites, que
vous avez en toutes les petites choses. J' en
aurois icy beaucoup à vous dire qui ne sont pas
petites, et que je voudrois bien que vous sçeussiez.
Mais je croy que vous voulez que je sois prudent
aussi bien que vous, et que je n' escrive rien qui
soit sujet à estre expliqué. Cependant, quoy que
nous soyons de party contraire, je croy que je puis
dire sans crime, qu' il n' y a personne dans le
nostre que je suivisse si volontiers que vous, et
que je seray toute ma vie avec toute sorte de
respect et de veritable estime,
vostre, etc.

LETTRE 23 A MLLE PAULET



p69

Mademoiselle,
j' avois beaucoup plus d' interest que vous, que les
richesses que vous m' aviez envoyées, ne tombassent
pas en d' autres mains que les miennes. De tous les
biens qui me sont restez, il n' y en a point que
j' aymasse moins perdre que ceux que vous me faites,
et je me passeray de tous les autres, tant que je
jouïray de ceux-là. Si les pierres que vous m' avez
données, ne peuvent rompre les miennes, elles
m' en feront au moins porter la douleur avec
patience ; et il me semble que je ne me dois jamais
plaindre de ma colique, puis qu' elle m' a procuré
ce bon heur. Je ne puis pourtant m' empescher de
vous dire, que cette generosité vous a pensé
couster bien cher, et qu' il ne s' en est gueres
fallu, que ces pierres n' ayent esté des pierres
de scandale pour vous. Celuy avec qui je demeure,
sçait que vous me faites l' honneur de m' escrire,
depuis que je luy fis voir le billet où vous luy
faisiez vos baise-mains. J' estois avec luy lors
que vos lettres me furent renduës, il reconnut ou
devina vostre escriture en voyant le dessus, et je
ne niay pas que ce n' en fust. J' eus la curiosité
de voir premierement un papier

p70

qui me sembloit plus pesant que les autres, et
l' ayant ouvert, j' en tiray en sa presence un
bracelet le plus brillant et le plus galant qui fut
jamais. Je ne vous puis dire combien je fus surpris,
de trouver une chose que j' attendois si peu de
vous, et de voir que j' eusse esté si peu discret
en la premiere faveur que vous m' aviez faite. Je
devins plus rouge que le ruban que vous
m' aviez envoyé, et celuy devant qui j' estois,
prit un visage aussi severe, que si c' eust esté
Mademoiselle qui me l' eust donné. Mais ayant leu
vostre lettre, je trouvay que ce qui paroissoit une
faveur, estoit un remede, et que le bracelet n' estoit
pas envoyé à un galant, mais à un malade. Quoy que
vous disiez, mademoiselle, il me semble que je suis
extrémement bon : car moy qui donnerois tout ce que
j' ay au monde, et que vous eussiez fait pour moy une
galanterie comme celle-là ; j' eus du contentement en
ce rencontre, que ce n' en fust pas une, et fus
bien-aise de me trouver moins heureux, et que vous
parussiez moins coupable. Ainsi pour ce coup,
l' Ejade a eu pour vous un effet que vous
n' attendiez pas d' elle, et sa vertu a défendu la
vostre qui estoit accusée, et preste, ce me semble,
d' estre jugée bien rigoureusement. Apres cela,
je ne la puis tenir que bien precieuse, et venant
de si bonne main, j' ay une grande foy en elle.
J' avois besoin de ce remede, en un païs où il n' y en
a point d' autre, et où l' on doit plustost attendre
secours des pierres, que des hommes. Que s' il vous
souvient d' une particularité que l' on nous a dite
autresfois

p71

de ce lieu, vous plaindrez bien davantage
ceux qui ont la colique. Quand vous ne sçaurez pas
ce que je veux dire, je n' en seray pas fasché : car
pour un homme qui a pû imaginer un moment que vous
l' aviez favorisé, ce discours n' est pas trop
galant. Je vous diray seulement, mademoiselle, que
vous estes extrémement obligée d' avoir soin de moy.
Car outre que vous avez eu le mesme mal, je vous
apprens que pour cette fois le mien vient de la
mesme cause, et que les medecins de Madrid me
donnent les mesmes conseils, que nous ont donné
autre-fois Monsieur De La Grange, et Monsieur
De Lorme. Dans vos plus sombres humeurs, vous
n' avez jamais esté plus solitaire, plus farouche,
ny plus inhumaine, que je le suis icy. Vous ne
sçauriez vous imaginer combien la vie que j' y fais,
est differente de la mienne passée, et vous-vous
estonnerez quelque jour, quand je vous diray que j' ay
passé huit mois sans parler à une femme, sans
gronder, sans disputer, sans joüer, et ce qui
est plus estrange, sans me chausser une seule fois.
Cela est espouvantable seulement à raconter. J' ay
souffert un hyver plus perçant que celuy de France,
en un lieu où l' on ne voit point de robes de chambre,
ny de cheminées, et où l' on ne fait jamais de feu,
sinon pour le gain d' une bataille, ou à la naissance
d' un prince. Dans cette misere, j' ay souhaitté
souvent le feu de l' hostel de Ramboüillet, et
regreté le temps que je refusois d' estre le cyclope
d' une plus aymable personne, que celle qui gouverne
leur maistre. Il faut estre

p72

bien sçavant pour entendre cecy. Mais si vous
devinez celle dont je veux parler, je vous supplie
tres-humblement, mademoiselle, de me permettre de
l' asseurer icy, que je l' honore avec plus de passion
que jamais, et que je me consolerois de mon absence,
si je croyois qu' elle eust fait en elle le mesme
effet qu' en moy : car, sans mentir, elle a redoublé
l' affection que j' ay euë de tout temps de la servir ;
et m' ayant fait oublier tous les dépits qu' elle
m' a faits, je ne me souviens plus que des
excellentes qualitez qui la rendent aymable et
admirable. Quelque mine que je fasse, il m' estoit
tousjours resté sur le coeur quelque chose contre
elle, et ce n' a esté qu' en ma derniere maladie
que je luy ay pû pardonner le tour qu' elle me fit
une fois en vostre presence, lors qu' elle me pensa
tüer avec une aiguierée d' eau. Mais à cette heure,
j' ay changé tous les desirs de vengeance, en souhaits
de la voir, de l' honorer, et de la servir ; et s' il
y a quelque personne au monde que j' ayme plus
qu' elle, c' en est seulement une, qu' elle ayme aussi
plus qu' elle-mesme. Pour celle-là, je luy garderay
tousjours dans mon esprit, et dans mon estime, un
rang tout particulier, elle n' aura jamais dans mon
affection, de compagnie, ny de pareille, non plus
qu' elle n' en a point dans le monde. Et si je ne vous
aymois que d' amitié, j' avouë que je ne vous
aymerois pas tant qu' elle. Ne froncez pas le
sourcil pour cela, et ne trouvez pas estrange, que
je n' évite pas dans mes lettres les choses qui vous
peuvent choquer, puisque vous n' avez pas cette
consideration

p73

pour moy dans les vostres. Car quel besoin
estoit-il de me dire de ces deux personnes, qu' elles
ont fait des connoissances nouvelles, qui leur
pourroient faire oublier leurs anciens amis ? Et à
quel propos mettre cela à la fin de la plus
obligeante lettre du monde ? Si mon mal se pouvoit
guerir, comme la fievre-quarte, par une grande
apprehension, cette malice pouvoit estre bonne à
quelque chose ; et encore vous serois-je peu
obligé, quand vous m' auriez guery de la colique, en
me donnant de la jalousie. Voyez-donc, s' il vous
plaist, à me mettre en repos là-dessus : car, sans
mentir, cela a troublé le mien, et j' en ay moins
bien dormy depuis. J' avois desja quelque disposition
à cette crainte ; non pas que je doute aucunement
de la bonté de ces dames ; mais je songe souvent,
quelle dangereuse chose c' est qu' un grand
esloignement. En un mot, mademoiselle, il n' y a
que vous dont je me doive asseurer. Car pour
resister à une si longue absence, ce n' est pas
assez d' estre constante, il faut encore estre
opiniastre. Mais puisque vous m' avez fait la
faveur de me mettre au nombre de vos amis, je sçay
bien que mon mal-heur ne vous en fera pas
desdire ; et que vous ne voudriez pas que la
fortune vint à bout d' une chose, qu' autrefois
tant de bons religieux, et tant de gens de bien
n' ont pû faire. Que s' il y a quelque autre personne
qui me fasse l' honneur de m' aymer, je jouys de ce
bon-heur avec crainte, et comme d' un bien que je
puis perdre, et dont le temps m' oste, peut-estre,
tous

p74

les jours quelque chose. Vous me dites, que la
maistresse de la vostre ne m' a pas oublié. Je ne sçay
si je pourray deschiffrer cela. Vostre maistresse,
n' est-ce pas une demoiselle qui a les yeux fort
esveillez, et le nez un peu retroussé, fine, fiere,
desdaigneuse, glorieuse, et civile, bonne, et
meschante, qui gronde souvent, et qui neantmoins
plaist tousjours, qui est fort honneste fille, et
qui a une mere qui l' estrangle, et que j' aimay une
fois depuis Baignolet jusqu' à Charonne ? Si
c' est celle-là, sa maistresse, sans mentir, merite
de l' estre de tout le monde, et j' ay soustenu huit
mois durant dans cette cour, qu' il n' y a rien sous
le ciel de si beau, ny de si bon qu' elle. Tous mes
desplaisirs ensemble, ne m' ont pas esté si sensibles
que le sien, et j' ay respandu beaucoup de larmes,
où elle a eu la plus grande part. Aussi faut-il
avoüer que cela est estrange, et bien digne de
pitié ; que sa naissance ait esté si heureuse, et que
sa vie le soit si peu, et qu' une personne ait eu
ensemble toutes les graces, et toutes les disgraces
du monde. Je reçois l' honneur qu' elle me fait, avec
tout le respect et toute la joïe que je dois,
et je prie Dieu qu' il la console, comme elle
console les autres. Cette bonté devroit faire
beaucoup de honte à cette dame, sur qui l' on trouva
une fois trois poux. Mais il me semble que vostre
maistresse vous est trop fidele de ne me rien dire,
et que sans me donner sujet de jalousie, elle me
pouvoit faire quelque compliment. Vous avez grand
soin de m' asseurer de l' amitié de vostre serviteur,
si ce n' est le mesme que je pense ;

p75

je ne trouverois guere bon que vous-vous en
souvinsiez tant : mais celuy-là merite toutes
choses, et il n' y a rien que je luy puisse envier.
Pour Madame De Clermont, quand vous ne m' en
diriez aucune chose, je ne laisserois pas d' estre
asseuré qu' elle me fait l' honneur de m' aymer ;
connoissant sa charité, comme je fais, je ne puis
douter de son affection, et c' est assez d' estre du
nombre des affligez, pour estre de celuy de ses
amis. Dans la joye que je reçois de l' honneur
que me font tant de rares personnes, j' ay une
extréme tristesse de voir que vous ne me dites
rien d' un homme, dont vous sçavez que le souvenir
m' apporteroit une grande consolation. Je sçay bien,
mademoiselle, que ce n' est pas vostre faute, et
que c' est à dire, que vous n' avez autre chose à
m' en faire sçavoir. Il n' y a rien dans mon
mal-heur qui me touche davantage que cela, ny que
j' aye tant de peine à souffrir. J' ay peur qu' il ne
trouve pas bon que je parle de luy : mais cette
consideration, ny pas une autre, ne me sçauroit
obliger à estre ingrat, ny empescher que je ne
publie par tout où je me trouveray, qu' il n' y a
point d' homme au monde qui merite plus que ses
amis l' ayment, et que ses ennemis l' estiment. Si
Monsieur Le Comte De Guiche est à la cour,
permettez-moy, s' il vous plaist, que je le supplie
tres-humblement de songer quelquesfois à moy, et de
donner un exemple de sa constance, en aymant une
personne si esloignée et si inutile. J' eus l' autre
jour du plaisir, en trouvant Mademoiselle De
Montausier dans la gazette : mais il

p76

me semble qu' il seroit plus raisonnable que le
damoiseau y fust, et selon que je le connois, je ne
croirois pas que la renommée de mademoiselle sa
soeur deust aller plus loin que la sienne. Je
voudrois bien qu' il sçeust que je suis tousjours son
tres-humble serviteur, et que je luy souhaitte tout
le bon heur, et toutes les belles avantures qu' il
merite. J' excepte pourtant une demoiselle, pour qui
je l' ay craint autresfois, et j' asseure icy
celle-là mesme, qu' elle sera la plus ingrate du
monde, si jamais elle m' oublie, pour qui que ce soit.
Car, sans mentir, la passion que j' ay pour elle, est
au delà de tout ce qu' elle en sçauroit penser. Que
si apres cela, elle la paye d' une trahison,
j' employeray quelque jour le fer et le poison pour
m' en venger. Vous ne sçauriez deviner, mademoiselle,
celle de qui je veux parler, et c' est un secret
trop important pour le confier à personne. Je vous
supplie seulement de faire voir cét endroit à
Mademoiselle Du Pin. Mais je m' accoustume à
faire de longues lettres, et j' ay peur de vous
lasser : cependant, il me reste encore mille choses,
et je me fais une extréme violence, de me contenter
de vous dire que je suis,
mademoiselle,
vostre, etc.
De Madrid.

LETTRE 24 A MLLE PAULET



p77

Mademoiselle,
vous devez croire plus que personne, que le
changement de pays n' en a point apporté en mon
esprit : car je vous asseure qu' il n' y en aura
jamais en moy pour ce qui vous regarde. Si vous
pensez que j' aye des affections à tout prix, croyez
aussi que ces prix-là sont justes, et proportionnez
à la valeur des personnes. Tant que je suivray
cette regle, vous devez estre asseurée, que je
n' auray point de passion plus violente que celle
de vous servir. Si cela est selon la raison, il
n' est pas moins selon mon inclination ; et vous
devez croire, que je ne m' empescheray jamais de
vous aymer, vous qui dites tant, que je ne me
sçaurois contraindre, et que je ne suis point
prudent en tout ce qui est de mon plaisir. Je n' en
ay point, je vous jure, de plus grand qu' à vous
honorer, et à m' imaginer souvent toutes les bontez,
et les beautez que je connois en vous. Quoy que
les presens que vous me faites, soient empoisonnez,
je les reçois de fort bon coeur, et je recevray
tousjours de mesme tout ce qui me viendra de vostre
part. J' ay esté bien-aise, mademoiselle, de trouver
ma justification dans les mesmes pieces,

p78

par lesquelles on me pensoit convaincre. Ces
deux arcs de couleur noire, dont il est parlé dans
les stances du garçon, montrent qu' elles n' estoient
pas pour la demoiselle. Elle merite ce nom-là, aussi
bien que Mademoiselle De Neuf-Vic, et je vous
asseure que les tablettes sont venuës en ses mains
de la mesme sorte. L' affaire de Mademoiselle
Mandat est encore plus innocente, et si vous en
avez ouvert des lettres, c' est une grande
meschanceté que de m' en faire tant la guerre. J' ay
leu, neantmoins, avec honte, les stances que vous
m' avez envoyées, et je me trouve bien plus coulpable
d' avoir fait de mauvais vers, que de mauvaises
galanteries. Cela m' a fait voir que depuis que
Monsieur De Chaudebonne m' a réengendré avec
madame, ou Mademoiselle De Ramboüillet, j' ay pris
d' eux un autre esprit, et que j' estois un sot
garçon en ce temps, ou Mademoiselle Duplessis dit,
que j' estois si joly. Mais, mademoiselle, quand on
me voudra faire de ces affrons, je vous supplie
de ne vous en point charger. On mande à vostre
mary , qu' il ait bien du soin de moy, et qu' il
m' enveloppe dans de la soye et dans du cotton ; et
on fait en mesme temps tout ce qu' on peut pour me
faire mourir. Je trouve l' avis de Mademoiselle
De Bourbon excellent, de me conserver dans du
succre : mais il en faudroit beaucoup pour adoucir
tant d' amertumes, et j' aurois apres cela le goust
des petits citrons confits. Avec mille graces
tres-humbles, je ne puis reconnoistre l' extréme
honneur qu' elle me fait de se souvenir de moy. Je

p79

souhaitte de tout mon coeur que cette Aurore (car
ce nom que vous luy donnez luy vient bien) soit
suivie d' un aussi beau jour qu' elle le merite, et
que tous ceux de sa vie soient exempts de nuages,
et aussi clairs et sereins que son visage et son
esprit. Je baise tres-humblement les mains, et avec
toute la passion que je dois à Madame De
Clermont, et à mesdemoiselles ses filles. Je
remercie tres-humblement Monsieur Godeau,
des vers qu' il m' a envoyez, je les ay trouvez
comme le reste de ses ouvrages, lesquels je relis
tous les jours, et je n' estudie quasi plus que
dans les choses qu' il a faites.

LETTRE 25 A MLLE PAULET



p80

Mademoiselle,
je reçeus, il y a un mois, une lettre que vous me
faisiez l' honneur de m' escrire, du 20 janvier ;
le dernier ordinaire m' en a apporté une autre du 26
du mois passé, et j' ay eu avec toutes les deux,
beaucoup de papiers qu' il vous a pleu m' envoyer.
Vous pouvez juger qu' il n' est pas raisonnable, quoy
que vous disiez que je reforme les loüanges que je
vous donne, ny que je commence à dire moins de bien
de vous, lors que j' en reçois le plus. Je ne pûs
pas respondre à la premiere, pource que j' estois
malade au temps que le courrier partit ; et comme
les joyes des miserables ne durent guere, le
lendemain que je l' eus reçeuë ma colique me reprit,
à laquelle je ne songeois plus, et je payay avec
dix-sept jours de douleur, un jour de contentement.
Madame De Clermon me fait un honneur que je ne
sçaurois meriter, et je ressens comme je dois,
l' extréme obligation que je luy ay. Mais je ne
croiray pas qu' elle n' ayme tant qu' elle dit, ni
que j' aye beaucoup de part en ses prieres, si je
continuë à avoir si peu de santé, et si peu de
fortune. C' en est une, au reste, pour moy, plus
grande que je ne sçaurois jamais esperer,

p81

que la dame que vous sçavez que je mets tousjours
au dessus de toutes les autres, veüille avoir
soin de ce qui me regarde. Il n' y a point d' oracle
que je tienne plus certain que sa prevoyance, et je
reçois ses conseils et ses commandemens, comme s' ils
me venoient du ciel. Quoy que je ne trouve point
dans mon esprit d' assez haute place pour elle, je
la puis asseurer, que je l' y ay tenuë tousjours
presente dans tout ce qui m' est arrivé. Elle m' a
souvent consolé dans mes plus sensibles desplaisirs,
et la partie de mon ame où elle estoit, a esté
exempte des troubles et des desordres où mes miseres
m' ont mis. Je la revere comme la plus noble, la plus
belle, et la plus parfaite chose que j' aye jamais
veuë. Mais tout le respect et toute la veneration
que j' ay pour elle, ne peuvent empescher qu' avec
cela je ne l' ayme tendrement, comme la meilleure
personne qui soit au monde. J' advouë que
mademoiselle sa fille n' est guere moins bonne, s' il
est vray, comme vous dites, mademoiselle, qu' elle
se souvienne de moy. Je voudrois bien payer en
quelque sorte cét honneur, mais il me semble que
ce n' est pas assez d' un coeur pour madame sa mere,
et pour elle, et que quand l' une y a pris sa part
il en reste trop peu pour l' autre. La faveur que
me font trois si excellentes personnes, me soulage
de toutes mes peines, et m' en donne quand et quand
une nouvelle de ne pouvoir jamais m' en rendre
digne, ni tesmoigner comme je voudrois, le
ressentiment que j' en ay. Puisque cela merite des
graces infinies, je vous supplie

p82

tres-humblement, mademoiselle, d' employer les
vostres, et cette eloquence qui vous est si
naturelle, pour les remercier ; et assistez-moy
en ce besoin, vous qui m' estes tousjours si
secourable. Quand je songe que vous et elles me
faites l' honneur de vous ressouvenir de moy, je
m' estonne qu' estant si heureux en cela, je sois
si mal-heureux d' ailleurs, et qu' il puisse arriver
tant de mal à un homme qui a tant d' anges tutelaires.
Je n' ay encore pû resoudre lequel est le plus grand,
du bon-heur d' en estre aymé, ou du mal-heur d' en
estre absent, et je trouve qu' il n' y a personne
que l' on puisse tant envier que moy, ny que l' on
doive tant plaindre. J' ay encore plus de raison de
dire cecy, si je ne me trompe point en lisant vostre
lettre ; et s' il est vray que la dame, dont vous
défendez tant la generosité, sans que l' on l' accuse,
m' ait fait l' honneur de m' escrire, je reçois
doucement toutes les reprimendes que vous me faites
sur ce sujet. Je vous supplie pourtant
de croire que mon dessein n' a pas esté de me
plaindre particulierement d' elle ; mais n' ayant
receu des recommandations que de deux ou trois
personnes, je me plaignois en general de toutes les
autres de qui je n' avois pas ouy un mot depuis que
je suis icy. Il est vray qu' elle auroit, ce me
semble, plus de tort que pas une, elle qui a la
plus grande memoire du monde, d' en manquer seulement
pour ses amis, et sa pensée ayant passé beaucoup
de fois les Pyrenées pour Alcidalis ; et pour
imaginer en Espagne des personnes qui n' y furent
jamais, j' aurois sujet de m' estonner qu' elle ne

p83

songeast pas à celles, qui y sont, et qui sont à
elle. Que si elle m' a fait l' honneur que vous dites,
elle a beaucoup passé mon esperance, et fait bien
davantage pour moy que je n' eusse osé demander. Mais
cela ayant esté, c' est une perte à laquelle je ne
me puis resoudre. Je sçay, mademoiselle, que sans
que je vous en die rien, vous imaginerez bien avec
quel regret je la souffre. Mais vous qui prenez la
peine de m' envoyer les lettres de Balzac, et la
copie de toutes les belles choses, vous ne devriez
pas, ce me semble, oublier celle là. J' ay veu avec
beaucoup de plaisir ce qu' on luy a envoyé sur la
mort du roy de Suede, et je suis bien aise de voir
que les beaux esprits luy rendent tousjours
l' hommage et la reconnoissance qu' ils luy doivent.
Le sonnet m' a semblé fort beau, et la lettre fort
galante. J' y ay remarqué que celuy qui l' a fait,
devoit bien connoistre l' humeur de la personne à
qui il escrivoit, puis qu' ayant perdu un amant,
il ne luy en dit pas un mot de consolation. De
bonne fortune pour nous, elle est plus tendre pour
ses amis, et puis-qu' elle se souvient de celuy qui
est le moindre des siens, et qui mesme ne sçauroit
jamais meriter ce nom, tous les autres sont en
seureté. Pour moy, quoy que j' aye oüy dire
quelquesfois à cét homme que vous dites qui est
si severe, et pour qui je n' ose rien mettre icy,
j' ay creu qu' il estoit impossible qu' une personne,
qui fait naistre de l' amitié en tous ceux qui la
voyent, n' en eust point en elle, et qu' ayant reçeu
tant d' excellentes qualitez de madame sa mere, elle
n' eust

p84

point une des plus belles, d' estre la meilleure
amie du monde. Vous voyez, mademoiselle, comme je
me sçay corriger des fautes dont vous me reprenez.
J' ay creu les avoir reparées par ce que je viens
de dire, et avoir satisfait aux reproches que vous
me faisiez de vous loüer à son prejudice. J' ay mieux
aymé me desdire de ce que j' avois pensé d' elle,
que de ce que j' avois dit de vous, et il m' a esté
plus aisé d' augmenter ses loüanges, que de
retrancher les vostres. J' ay reçeu vostre Judith
de fort bon coeur ; je dis de fort bon coeur,
pource qu' elle le merite, et aussi pour l' amour
de vous. Car je pense que vous aymez particulierement
cette histoire, et que vous estes bien-aise de
voir une action de sang, et de meurtre, approuvée
dans l' escriture. Je n' ay pû m' empescher en la
lisant, de m' imaginer que je vous voyois tenant une
espée dans une main, et la teste de Monsieur De
Saint B dans l' autre. Vous me dites que celuy qui
l' a faite, est le mesme qui a traduit les epistres
de S Paul. Vous ne songez pas, mademoiselle, qu' une
personne qui a eu tant de maladies, et de desplaisirs,
doit avoir perdu la memoire de beaucoup de choses,
principalement occupant tout ce qui luy reste en
des sujets où elle est si bien employée. Vous m' avez
mis en une pareille peine dans une autre lettre,
en me disant que vostre serviteur me fait ses
recommandations ; quel moyen de deviner cela ?
D' abord je me suis imaginé que c' estoit un cardinal ;
et puis un docteur en theologie ; apres j' ay pensé
que ce pourroit estre un

p85

marchand de la ruë Aubry Boucher, ou un
commandeur de malthe, un conseiller de la cour, un
poëte, ou un prevost de la ville, et il n' y a pas
une condition de gens, où je n' aye trouvé quelque
sujet de douter ; que si d' aventure c' est un jeune
gentil-homme fort blond, et fort blanc, et qui a
extrémement de l' esprit, rien ne me pouvoit arriver
qui me donnast plus de contentement, que le
tesmoignage qu' il me rend de se souvenir de moy,
et je tascheray toute ma vie à meriter son affection
par mes tres-humbles services. Dans quelque
pauvreté que je sois, je voudrois qu' il m' eust
cousté mille escus, et pouvoir joüer une partie à
la paume aveque luy cela : n' eust pas esté
impossible, si on m' eust laissé la liberté de suivre
mon advis ; car j' avois resolu asseurément de
retourner par Paris, et vous m' eussiez pû voir un
de ces jours de la religion de Monsieur
D' Aumont ; mais je me sousmets, et j' obeïs, quoy
qu' avec assez de peine. Je ne puis dire asseurément
quand je partiray d' icy, si dans un mois, dans deux,
ou dans trois. J' y ay dit à un homme l' obligation
qu' il vous avoit de vostre souvenir. Il vous
remercie tres-humblement, et m' a donné charge de vous
dire, qu' il est vostre tres-humble serviteur. Nous
tenons nostre mesnage ensemble, et vivons dans la
plus grande amitié qu' il est possible. J' en demande
pardon à la dame que vous sçavez, et je luy laisse
à juger, elle qui s' entend à l' advenir, ce que cela
me promet, et si je ne pourray pas estre quelque
jour en bonne subsistance, aussi bien

p86

que luy. Voicy, mademoiselle une grande lettre, à
laquelle vous n' avez que la moindre part, et où je
n' ay rien dit de ce qui me touche le plus. Voila
ce que c' est de ne point respondre aux galanteries
que je vous escris de m' envoyer des lettres, où
vous ne me parlez que de vos amies, et ne me dites
quasi rien de vous. Quelque dessein pourtant que
j' eusse de m' en venger, je ne puis m' empescher de
declarer icy, que je redis pour vous seule, toutes
les paroles d' estime et d' affection que j' ay dites
pour chacune d' elles, et que je suis tout d' une
autre sorte,
mademoiselle,
vostre, etc.
De Madrid.

LETTRE 26 A M. DE CHAUDEBONNE



p87

Monsieur,
je vous escrivis il y a dix ou douze jours, et vous
remerciois de deux lettres qu' enfin j' ay receuës
de vous ; si vous sçaviez le contentement qu' elles
m' ont apporté, vous auriez regret de ne m' en avoir
pas escrit davantage, et de ne m' avoir pas donné
cette consolation en un temps où j' en avois tant
de besoin. Madrid, qui est le plus agreable lieu
du monde pour les sains et les desbauchez, est le
plus ennuyeux pour les gens de bien, et pour les
malades ; et lors que le caresme empesche les
comedies, je ne sçache pas qu' il y ait un seul
plaisir dont on puisse jouyr en conscience. L' ennuy
et la solitude où je m' y suis trouvé, ont fait au
moins en moy un bon effet, car ils m' ont reconcilié
avec les livres que j' avois quittez depuis quelque
temps, et ne trouvant point icy d' autres plaisirs,
j' ay esté contraint de gouster celuy de la lecture.
Preparez-vous donc, monsieur, à me voir quasi aussi
philosophe que vous, et imaginez-vous combien doit
avoir profité un homme qui durant sept mois n' a
fait autre chose que d' estudier ou d' estre malade.

p88

Que s' il est vray qu' une des principales fins de la
philosophie, est le mespris de la vie, il n' y a
point de si bon maistre que la colique, et Socrate
ni Platon ne persuadent pas si puissamment. Elle
m' a donné depuis peu une leçon de dix sept jours,
dont il me souviendra long-temps, et m' a fait
considerer beaucoup de fois combien nous sommes
foibles, puis-qu' il ne faut que trois grains de
sable pour nous abbattre. Que si elle me fait estre
de quelque secte ; ce ne sera pas de celle qui
maintient, que la douleur n' est point mal, et que
le sage est tousjours heureux. Mais quoy qui
m' arrive, monsieur, je ne sçaurois estre ni l' un ni
l' autre, sans estre aupres de vous, et rien ne me
peut tant ayder pour tous les deux, que vostre
exemple, et vostre presence. Je ne sçaurois pourtant
dire quand je sortiray d' icy, et attendant de
l' argent et des hommes qui viennent par la mer, j' ay
peur d' y demeurer plus que je ne voudrois, car c e
sont deux choses qui ne viennent pas tousjours à
point-nommé. Je vous supplie donc tres-humblement,
de ne m' y pas oublier si long temps que vous avez
fait, et de me tesmoigner en me faisant l' honneur
de m' escrire, que vous reconnoissez la vraye
affection avec laquelle je suis,
monsieur,
vostre, etc.

ETTRE 27 A MLLE PAULET



p89

Mademoiselle,
puisque la faveur que vous m' avez faite de
m' écrire, ne pouvoit recevoir de prix, et qu' il
n' estoit pas en moy de la meriter, vous ne la
deviez pas discontinuër, quoy que j' aye tesmoigné
de manquer à la reconnoistre. L' estat où j' estois
il y a deux mois, me contraignit de laisser partir
l' ordinaire sans vous escrire, et si cela a esté
cause, comme il y a apparence, que celuy-cy ne m' ait
point apporté de vos lettres, je vous asseure que
c' est le plus grand mal que ma colique m' ait jamais
fait. Puis-qu' elles me sont si necessaires, ne
refusez pas, s' il vous plaist, mademoiselle, de me
donner secours, et vous qui estes si charitable
pour ceux qui sont en affliction, tesmoignez de
l' estre pour une personne qui en a de tant de
sortes. Vous y estes davantage obligée, puisque la
plus grande des miennes, et à laquelle je sçay
moins resister, est de me voir esloigné de vous.
Que si avec ce regret, j' en ay quelque autre
sensible, c' est pour des personnes que vous n' aymez
pas moins que vous-mesme. Je vous supplie
tres-humblement de leur dire souvent, que la passion
que j' ay pour elles, ne se peut dire, et

p90

conservez-moy tousjours quelque place dans leur
esprit, vous qui y en avez une si grande, afin
qu' aumoins nous puissions estre là ensemble, si nous
ne le pouvons ailleurs. Pour vous, mademoiselle,
je vous supplie encore une fois, de ne me point
abandonner ; l' honneur de recevoir de vos lettres,
est un bien que je n' eusse pû esperer, mais dont je
ne me sçaurois plus passer, à cette heure que j' y
suis accoustumé. Ne me l' ostez donc pas, apres me
l' avoir donné si genereusement, et n' allez pas
en cela contre deux vertus qui vous sont si
naturelles, la liberalité, et la constance ;
n' estant pas en mon pouvoir de payer cette
obligation, au moins je feray des souhaits pour
cela, et ne demanderay jamais rien de si bon coeur
à la fortune, que de vous pouvoir tesmoigner que je
suis beaucoup plus que je ne le dis,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 28 A MLLE PAULET



p91

Mademoiselle,
rien ne peut estre dans vos lettres plus agreable
qu' elles-mesmes : j' ay trouvé dés le commencement
de la vostre, ce que vous ne me vouliez faire
esperer qu' à la fin, et vous m' avez donné le
contentement que vous me promettiez d' ailleurs.
Il est à croire que vous n' avez pas leu ce qui y
estoit adjousté d' une autre main, et que vous qui ne
m' envoyez que de l' or, et des pierreries, ou des
paroles qui valent mieux que cela, n' auriez pas
voulu m' envoyer des injures. J' advouë pourtant, que
je merite en quelque sorte celle que l' on m' a
escrite, et que je ne suis guere galant, puisque
je n' ay pas la hardiesse de l' estre avec vous. C' est
une honte extréme, que je vous aye escrit tant de
longues lettres, sans qu' il y ait tien eu de ce
stile, dont une de vos amies dit, qu' il luy semble
que c' est toute poësie ; et qu' estant esloigné de
vous de tant de lieuës, je n' ose encore vous rien
dire de ce que je pense. Mais je ne veux plus me
deshonnorer pour l' amour de vous, et si vous ne me
faites faire des satisfactions de ce reproche ; je
suis resolu de vous escrire des lettres toutes pures
d' amour, pleines de

p92

feux, de fleches et de coeurs navrez, et je feray
tant de galanteries, que l' on se repentira de m' avoir
offencé. Dés cette heure mesme, j' ay toutes les
peines du monde de m' en empescher, et je ne trouve
point d' autre moyen pour me retenir, que de songer
à cette excellente personne, dont j' ay appris à
prévoir en chaque chose tous les inconveniens
qu' il y a à craindre, et dont le seul ressouvenir
m' oblige à estre respectueux et prudent. Vous,
mademoiselle, qui sçavez tout ce qui se passe en
mon esprit, je vous supplie tres-humblement de luy
dire de quelle sorte elle y est, et avec quel
ressentiment, et quelle veritable affection je
paye l' honneur qu' elle me fait. Vous pouvez, ce
me semble, estant aussi bonne que vous estes,
obliger de la mesme sorte Madame De Clermont, à
continuer de m' aymer, et de prier Dieu pour moy.
Je feray de mon costé tout ce qui me sera possible
pour me rendre digne des graces qu' elle me peut
obtenir, et il est difficile qu' un homme que vous
preschez, et pour qui elle prie, ne se convertisse
point. Mais qu' elle sçache, s' il vous plaist, que
je demande encore plus son affection que ses
prieres ; et quoy que je croye qu' elle me peut
rendre sainct, constant, et heureux, je ne desire
pas tant tout cela, que d' estre aymé d' elle. J' ay
leu avec des sentimens de joye qui ne se peuvent
exprimer ce que vous me dites de la divine
personne devant qui je fis une fois mon epitaphe.
Je la puis asseurer, que lors que j' avois deux
esventails dans la gorge, et que j' estois entre
les mains de mes plus grandes

p93

ennemies, je n' estois pas plus à plaindre que je le
suis, et qu' il est plus à souhaiter de mourir en sa
presence, que de vivre loin d' elle. Apres l' extréme
honneur qu' elle me fait, il ne me resteroit plus
rien à desirer pour ma gloire, si ce n' est que
j' eusse esté si heureux, que la demoiselle que l' on
voulut enlever une fois à Lima, se fust souvenuë
de moy. Mais le ciel veut que madame sa mere soit
tousjours au monde sans pareille, et que si
d' aventure il y a quelque chose d' aussi beau
qu' elle, il n' y ait au moins rien d' aussi bon.
Il me semble que celle pour qui je fis une fois
rire les driades, Madame De C (je croy qu' il n' y
auroit pas danger de mettre son nom tout du long)
ne devroit pas estre si animée contre les rebelles,
qu' elle ne me fist l' honneur de se souvenir
quelquesfois de moy. S' il est vray ce que l' on dit,
que nous l' ayons voulu enlever, ç' aura esté de la
mesme sorte que les grecs ravirent l' image de
Pallas du pouvoir de leurs ennemis, et sur la
creance que l' on a eu, que le bon-heur et la victoire
se trouveroient tousjours du party où elle seroit.
Mais enfin, je n' ay rien sçeu de ce dessein ; elle
sçait que si j' en ay eu pour elle, ç' a esté par la
bonne voye, et elle se peut souvenir que ma
recherche a esté tousjours pleine de respect et
d' honneur. Tout de bon, quelque passion que j' aye
pour nos affaires, je ne puis m' empescher d' en
avoir pour elle. Toutes les fois que je la
considere, j' arreste mes souhaits, et j' ay de la
peine à estre assez affectionné à mon party. J' ay
esté plus genereux à la loüer, qu' elle

p94

ne l' est à se souvenir de moy. Il n' y a pas huict
jours que je l' ay sceu icy representer si semblable
à elle-mesme, que je la fis aymer, ou au moins
estimer extrémement, à un homme qui ne doit pas
vouloir du bien à tous ses parens. Je suis
tres-humble serviteur de vostre serviteur, et je
l' asseure qu' il n' a pas plus de passion pour vous,
que j' en ay pour luy. Vous me dites, mademoiselle,
qu' il n' y en a un des vostres qui ne se soucie plus
de personne que de moy, et que cela merite bien
que je m' en tienne extrémement obligé : mais cela
meritoit bien aussi que vous me fissiez entendre
plus clairement quel il est. Pleust à Dieu que
ce fust celuy que je voudrois ; je serois consolé
de toutes choses. Vous devinerez bien pour qui je
fais ce souhait. Je ne sçay s' il y a du hazard à
luy parler de moy : mais je vous supplie
tres-humblement, mademoiselle, que cela ne vous
arreste pas. Quelque mine qu' il fasse, il ne le
faut pas tant craindre, il est meilleur que l' on ne
pense : au moins je connois cela de luy, qu' il luy
est impossible de n' aymer pas ceux qui l' ayment.
J' ay eu envie beaucoup de fois, de luy envoyer
demy-douzaine d' espagnoles, des plus belles, et
des plus brillantes. Ne vous scandalisez pas,
mademoiselle, ce sont des lames ; et si en passant
par Grenade, je puis trouver quelque jolie
sarazine, je ne manqueray pas de la luy faire
tenir. Je croy que je prendray ce chemin en
partant d' icy, et pour suivre les conseils, ou
plustost les commandemens que j' ay reçeus, je me
destourneray de deux cens lieuës, et en

p95

feray cinq cens de mer. Le peril et l' incommodité
qu' il y a, ne me fasche pas tant, que le regret
de ne pas passer par la France. Quoy que je me sois
engagé il y a long-temps à le promettre, j' auray
une peine extréme à le tenir, et jamais resolution
ne m' a tant cousté à prendre. Si on m' eust laissé
en ma liberté, j' eusse pris le grand chemin, avec
la mesme franchise et la mesme seureté que tousjours,
et je fusse allé d' icy droit au Bourg La Reine.
Au moins j' eusse eu le plaisir de passer encore une
nuict à Paris, et j' avois resolu de vous donner
en passant de la ravegarde , et de la
raoussette ; mais je vous dis fort fort, ma foy .
Je pense qu' en me dissuadant ce dessein, et en ayant
peur pour moy, on a eu peur de moy aussi, et que l' on
s' est imaginé que l' on le sçauroit au bureau
d' adresse, et que je me fourrerois estourdiment
parmy tout le monde. Mais j' avois resolu d' en user
plus discretement. Je me fusse contenté de donner
des serenades à trois ou quatre personnes, faire
cinq ou six hurlades, et puis passer ; mais il faut
obeïr, et croire que ce que l' on nous commande est
le meilleur. On me doit sçavoir gré pourtant de
cette sousmission, laquelle, ce me semble est tout
à la fois obeïssance et sacrifice. Au moins, on
ne me doit plus reprocher que je sois obstiné,
puisque je ne l' ay pas esté en cette occasion.
Cela, et prendre tant de plaisir à escrire, que je
ne puisse plus achever mes lettres, sont deux
notables changemens en moy. Pardonnez-moy l' un
pour l' amour de l' autre,

p96

et souvenez-vous quelquefois, je vous supplie,
que je suis de tout mon coeur,
mademoiselle,
vostre, etc.
De Madrid.
Je vous supplie tres-humblement, mademoiselle, de
me permettre de respondre deux ou trois mots, le
plus doucement que je pourray, à la personne qui m' a
attaqué dans vostre lettre. J' ay cherché long-temps
dans mon esprit, qui pouvoit estre ce petit homme,
de qui on me dit de si grandes choses, et que l' on
met si fort au dessus et au dessous de moy. Ce ne
peut pas estre Monsieur Du Vigean, car je ne suis
que de deux doigts plus grand que luy, et il n' est
que dix fois plus galant que moy. Apres y avoir
bien pensé, il m' a semblé que cela sent
extrémement sa fable, et qu' il n' est pas possible
qu' il y ait au monde un homme si petit, ni si
galant. Je vous supplie tres humblement, mademoiselle,
de m' en faire sçavoir la verité.

LETTRE 29 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p97

Mademoiselle,
si vostre autre lettre estoit de la sorte de celle
que j' ay reçeuë, ce n' a pas esté pour moy un si
grand mal-heur de la perdre ; et il eust esté à
souhaitter qu' encore à cette seconde fois, j' eusse
sçeu seulement, sans en voir autre chose, que vous
m' aviez fait l' honneur de m' escrire. Ayant leu ce
que vous me mandez, que vous aviez eu de la peine
à hazarder vos complimens, j' en attendois
quelques-uns, et en suite de cela je n' en ay
point trouvé d' autres, sinon que vous me faites
souvenir que je suis petit, et que vous m' asseurez
que je ne suis gueres galant. Si vous n' aviez,
mademoiselle, que ceux-là à me faire, il n' estoit
point besoin de les mettre sous la protection de la
plus vaillante fille de France ; encore qu' ils
eussent esté trouvez, on ne vous eust pas accusée
par là de favoriser les rebelles, et de la façon
que vostre lettre estoit escrite, vous ne deviez
rien craindre, sinon qu' elle me fust renduë. Apres
avoir eu tant d' envie d' en avoir une des vostres,
qu' il est vray que j' employois tous mes desirs en
cela, lors qu' il me restoit tant d' autres choses à
souhaiter ;

p98

vous prenez la peine d' escrire cinq ou six lignes où
vous-vous plaignez de ce que la fortune ose
s' attaquer aux choses qui sortent de vos mains. Et
pour ce qui est de moy ; il y a icy un homme plus
petit que vous d' une coudée, et je vous jure mille
fois plus galant
. Voila une belle lettre de
consolation, apres avoir esté tant attenduë, et des
paroles bien choisies pour me faire oublier tant de
sortes d' afflictions ! Je pense, mademoiselle, vous
l' avoir dit quelquesfois, vous estes beaucoup plus
propre à escrire un cartel qu' une lettre. Il ne vous
reste plus, apres cela, que d' adjouster, que vous
soustiendrez en la cour de Trebizonde, ce que
vous venez d' escrire, et signer Alastraxerée. Est-il
possible qu' ayant tant de merveilleuses qualitez, et
tant de pouvoir sur moy, vous ne vous serviez de
l' un ni de l' autre, que pour me faire du mal, et
que vous soyez de ces fées qui ne se plaisent qu' à
nuire, et à gaster le bien que font les autres :
apres que Mademoiselle Paulet m' a escrit une belle
et obligeante lettre ; que madame la marquise
m' asseure par elle de l' honneur de son amitié ; que
Madame De Clermont me promet des prieres ; et que
mesme la plus rare et la plus parfaite personne du
monde m' honore de son souvenir ; vous venez la
derniere troubler la joye de tout cela, et défaire
ce qu' elles ont fait en ma faveur. Cela est
estrange, que les Pyrenées, qui servent de bornes
à deux grands royaumes, ne me puissent défendre
de vous. Sans que mes malheurs vous puissent
adoucir, vous venez me persecuter au bout

p99

du monde, et me tourmenter mesme plus que ma
mauvaise fortune. En un temps où mes meilleurs
amis n' oseroient avoir commerce aveque moy, et
auquel c' est se mettre en peril que de m' escrire ;
vous passez par dessus toutes sortes de
considerations, pour me dire que vous ne me trouvez
gueres galant, et qu' il y a un nain qui vous plaist
mille fois plus que moy. Il me semble, mademoiselle,
que j' aurois sujet de gronder de cela, et de faire
toutes ces plaintes : mais pour ne pas confirmer
ce que vous dites de moy, et ne pas montrer que je
suis peu galant, de ne pas bien recevoir tout ce qui
vient d' une si bonne part ; je vous diray,
mademoiselle, que
je croyois que mes maux ne pouvoient recevoir de
soulagement, et ils ont esté appaisez dés que j' ay
leu ce que vous m' avez fait l' honneur de m' escrire.
Ce n' est pas que j' eusse mal-jugé de leur grandeur ;
mais c' est que rien ne vous est impossible, et que
vous pouvez donner remede aux choses qui n' en ont
point. Je m' estonne pourtant, qu' en ne disant que
du mal de moy, vous ayez pû me faire tant de bien :
et que, sans m' arrester à ce que vous me mandez, j' aye
esté content en voyant seulement vostre caractere.
Ceux de la magie ne font pas des effets plus
merveilleux : et cela fait voir, que vous sçavez,
aussi bien qu' elle, donner aux paroles une vertu
secrette, et une autre force que celle qu' elles ont
d' elles-mesmes. Qu' en me reprochant quelques
defauts, vous m' ayez osté tous

p100

mes desplaisirs, et que j' aye eu du contentement à
lire que vous en estimiez un autre plus que moy,
c' est une merveille que je ne puis comprendre ! Mais
il y a long-temps, mademoiselle, que je ne cherche
plus de cause naturelle en la pluspart de ce qui
est de vous. Je sçay qu' une personne qui est pleine
de miracles en peut bien-faire quelques-uns : mais
quelques grands que soient les vostres, le plus
estrange que vous ayez jamais fait, est d' avoir
donné de la joye à une personne qui est en l' estat
où je suis, et d' avoir rendu heureux un homme qui
est tout-ensemble, pauvre, banny, et malade. En
cela, vous faites voir que la fortune, qui a le
monde sous ses pieds, est dessous les vostres, et
que vous pouvez donner grace à ceux qu' elle
condamne à estre malheureux. Aussi, pourveu que je
vous aye favorable, il ne m' importe que les
estoilles me soient contraires ; et quoy qu' elles
soient toutes conjurées à ma ruine, si vous me
voulez défendre, je croiray que la meilleure partie
du ciel est pour moy. N' abandonnez pas, s' il vous
plaist, mademoiselle, une personne qui a tant de
confiance en vous. Il suffit, pour me rendre
heureux, que vous vouliez que je le sois ; et si
dans vostre coeur seulement vous me desirez du
bien, je sentiray dés icy des effets de vos
pensées et de vos souhaits. Vous estes obligée d' en
faire quelques-uns pour moy, car je vous jure que
tous les miens sont pour vous, et que les plus
passionnez que je fais, c' est que vous ayez tout ce
que vostre beauté et vostre vertu meritent. Il est
vray que mon interest se rencontre

p101

aussi là dedans : car si cela estoit, il n' y auroit
plus de party different, ni de division dans le
monde, tous les hommes n' auroient qu' une volonté, et
toute la terre vous obeïroit.
C' est pour vous apprendre, mademoiselle, à regarder
une autrefois comme vous parlez, et que je ne suis
pas si peu galant que vous dites. Que si vous voulez
que je vous croye, faites faire à vostre petit
homme une lettre mille fois plus galante que
celle-cy. Mais quand il auroit cét advantage sur
moy, il m' en resteroit un autre que je n' estime pas
moins ; c' est qu' asseurément je suis mille fois plus
que luy, et plus que tout autre,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 30 A MLLE PAULET



p102

Mademoiselle,
s' il ne m' est pas bien-seant d' avoir quelque
contentement en ne vous voyant pas, ce m' est au
moins quelque excuse, de ce que je n' en ay pas un
que vous ne me donniez. C' est vous qui faites icy
toutes mes joyes, et quoy que j' aye esté voir depuis
peu l' Escurial, et l' Aranjuez, et que je me sois
trouvé à des festes de taureaux et de cannas, je
n' aurois rien veu d' agreable en Espagne, si je n' y
avois receu de vos lettres. Vos soins m' ostent la
plus grande partie des miens, et j' oublie que je
sois mal-heureux, quand je songe que vous ne m' avez
pas oublié. Cette obligation est si grande, que
je doute qu' un autre que moy y pust satisfaire.
Mais s' il vous plaist d' y songer, vous trouverez
qu' il y a long-temps que j' ay payé tout cela par
advance ; et dés le moment que j' ay eu l' honneur
de vous connoistre, il ne s' est point passé de jour
que je n' aye merité tout le bien que vous me
sçauriez jamais faire. Je sçay bien, mademoiselle,
que vous n' attribuërez pas cecy à vanité, mais à
une estime extréme de la passion avec laquelle je
vous honore, et à une créance que j' ay, qu' une
affection parfaite vaut mieux que toutes choses.

p103

Celle que j' ay à vous servir est à un si haut
poinct, qu' il n' y a plus que la vostre qui la
puisse recompenser ; et quand vous m' auriez donné
cent fois la vie, et avec elle tous les biens du
monde, vous me devrez toûjours beaucoup de reste,
tant que vous ne m' aymerez pas. Et certes, en cela
au moins, estes-vous bien juste, que ne me pouvant
donner ce qui m' est deû, vous taschez à me
contenter d' ailleurs, et à couvrir une injustice
avec beaucoup de civilité. Mais toutes les belles
paroles ne valent pas un peu de volonté ; et s' il
y en avoit quelques-unes qui pûssent estre de ce
prix-là, ce seroient sans doute les vostres, et
vous n' auriez pas besoin d' employer celles des
autres pour cela. Je suis surpris toutes les fois
qu' en recevant de vous un gros paquet, je trouve
qu' il n' y a qu' une petite lettre, et que ce qui
est de vostre main, ne fait que la moindre partie
de ce qui vient de vostre part. Comme il me
souvient que je n' ay quasi jamais eu l' honneur de
vous voir chez vous, qu' il n' y ait eu cinq ou six
personnes dans vostre chambre, vous avez trouvé
moyen d' en mettre autant dans vos lettres, et de ne
me plus escrire qu' en public. Ne croyez pas
pourtant m' obliger par là à vous parler avec moins
de hardiesse ; je prendray pour confidens ceux qu' il
semble que vous me vouliez donner pour juges, et
j' aymerois mieux leur declarer mon secret, que de
vous le cacher. Mais pour parler serieusement (car
je sçay bien, mademoiselle, que vous ne voudriez
pas que j' eusse dit ainsi tout ce que vous venez
de lire) au lieu de me plaindre de cela,

p104

j' ay à vous en rendre mille graces tres humbles, et
à vous remercier de l' extréme honneur que vous me
faites recevoir de tant d' honnestes personnes, et
que je ne pourrois jamais meriter sans vous. Je vous
advoüe que je ne puis souhaitter de plus grand
contentement, que de voir de vos lettres : mais je
suis bien-aise qu' en cela vous passiez mes souhaits,
et que vous me fassiez plus de bien que je n' en
sçaurois desirer. Si je ne me trompe, j' ay reconnu
dans vostre derniere, quelques lignes de la
meilleure main du monde, et je les ay reçeuës avec
la mesme veneration que l' on recueilloit les
fueilles où la sybille escrivoit ses oracles.
J' estime plus ces quatre vers, que toutes les
oeuvres de Malherbe, et moy qui en ay veu autresfois
d' amour, et qui estoient à ma loüange, je vous
asseure que je n' ay jamais leu de poësie qui m' ait
esté si agreable. Je ne sçay de quelle sorte est
l' affection que j' ay pour cette personne, mais je
n' entens ni ne voy rien de sa part, qui ne me
touche jusqu' au fonds de l' âme, et je ne puis
comprendre comment il arrive, que l' estime et le
respect fassent en moy les mesmes effets qu' une
passion bien violente. Quoy que vous ne me disiez
rien de Madame De Clermont, je suis asseuré
qu' elle ne peut m' avoir oublié, et je vous supplie
tres-humblement, mademoiselle, de me faire la
faveur de luy dire, que pour me rendre digne de son
affection, je tasche tous les jours à devenir
meilleur. Les sermons que vous me faites, et les
livres que vous m' envoyez, ne me servent pas peu à
cela. Je vous remercie du

p105

pseaume ; mais pourquoy m' envoyer en l' estat où je
suis, des choses si tristes ? Et quelle meilleure
paraphrase peut-on voir du miserere , que
moy mesme ? J' ay eu enfin les epistres de Saint
Paul. Les deux livres, que vous m' avez envoyé
l' un au mois de decembre, et l' autre depuis six
semaines, me sont arrivez en un mesme jour ; et à
ce que je puis juger cette personne que vous m' avez
fait si petit, est un des plus grands hommes de
France. La preface, entre autres choses, m' a
semblé parfaitement belle, et j' ay eu un extréme
plaisir à la lire. J' en dirois davantage, mais je
ne puis rien admirer pour cette heure, que
Mademoiselle De Ramboüillet. Je vous l' avoüeray
franchement, mademoiselle, soit que ce soit
stupidité ou presomption ; j' avois veu sans jalousie,
toutes les belles choses que jusques icy vous aviez
eu soin de me faire voir : mais quand j' eus achevé
de lire la response de l' infante fortune à Messire
Lac, je fus en peine qui la pouvoit avoir faite,
et eus, sans mentir, un extréme dépit de ce que
c' estoit un autre que moy. Je cherchay long-temps
parmy les personnes plus galantes, qui en seroit
l' autheur, sans jamais pouvoir m' en imaginer pas
une : mais quand j' eus trouvé dans vostre lettre,
qui c' estoit (car je la garde tousjours pour la
derniere) je vous confesse que j' eus une des grandes
joyes que j' aye euë il y a long-temps. J' eus un
extréme soulagement, et fus consolé de sçavoir,
que cette gloire estoit deuë à une personne que
j' honorois déja tant, et à qui j' ay donné une si
grande partie de mon

p106

esprit, que je puis douter si c' est du sien ou du
mien, qu' elle s' est servie à faire une si jolie
lettre. Tout de bon, il semble qu' elle ait celuy
de tout le monde, à voir comme elle est née à
toute chose, et outre que personne n' en a tant
qu' elle, il n' y en a point qui ait tant de
differens lustres, ni qui soit si beau à toutes
sortes de jours, comme le sien. Peut-estre qu' elle
le trouvera mauvais, mais je ne puis m' empescher
de vous dire, que j' ay pensé demeurer dans cette
mesme incredulité où je fus une fois pour un autre
miracle de son esprit ; et je ne pouvois croire
qu' il fust possible, qu' elle eust rencontré à
escrire si bien de cette sorte, n' ayant jamais leu
de cette maniere de livres. Mais c' est par foy
qu' il la faut connoistre, et non pas par raison ;
et comme elle compose des histoires, où toutes les
passions sont representées, sans que jamais elle en
ait esprouvé pas une : qu' elle fait la description
de l' Italie et de l' Espagne, sans en avoir veu la
carte de sa vie : et qu' elle connoist toute la
terre, n' ayant jamais esté que jusqu' à Chartres,
de la mesme sorte, sans avoir veu de vieux romans,
elle parle le langage de Lancelot Du Lac, mieux
que n' eust sçeu faire la Reyne Geniévre ; et je
croy qu' elle parleroit arabe, si elle l' avoit
entrepris. Il faut advoüer que c' est une personne
bien difficile à comprendre, et que si Madame De
Ramboüillet est la plus parfaite chose du monde,
mademoiselle sa fille est la plus admirable.
Entendez tousjours, s' il vous plaist, mademoiselle,
les loüanges que je donne, avec la restriction que
je dois mettre, vous

p107

connoissant, comme je fais. C' a esté, au reste un
grand bon-heur pour moy, de n' avoir veu ce
tesmoignage de son esprit, qu' en un temps où j' en
ay un autre de sa civilité. Car ce m' eust esté une
extréme peine de ne pas aymer une personne qu' il
m' est force de tant estimer. Les cinq ou six lignes
qu' elle m' a fait l' honneur de m' escrire, ont esté
reçeuës de moy avec tout le respect, l' affection et
la joye qu' elle peut penser, et ont effacé le
ressentiment que j' avois de l' autre lettre. C' est
un des advantages que les meschantes personnes ont
sur celles qui ne le sont pas, que toutes les
bontez qu' elles font sont beaucoup mieux reçeuës,
et qu' il semble que la rareté donne encore quelque
prix à l' action. Quoy que je sçache qu' elle ne m' ait
fait cette faveur, que pour me faire mieux sentir
un dépit dans quelque temps, je ne puis pas
m' empescher de m' y laisser attraper, et je l' ayme,
pour cette heure, autant que si c' estoit la meilleure
personne du monde. Pour ce qui est des reproches
qu' elle reserve à me faire quelque jour, cette
menace ne me fait pas moins desirer d' avoir
l' honneur de la voir, et je me sçauray défendre
de sorte qu' elle connoistra que j' ay merité dans
les choses mesmes où elle croit que j' aye failly.
Parmy une infinité de choses qui m' ont donné
beaucoup de contentement dans vostre lettre, j' y
ay veu avec une joye tres-particuliere, ce que
vous me mandez ; que lors que vous m' escrivistes, un
honneste homme se faschoit de se retirer à une
heure apres minuict sans m' avoir veu. Il y a
long-temps que

p108

je desirois ardemment un tesmoignage de l' honneur
de son souvenir. Je ne craindray point de vous
dire, qu' il n' y a point d' homme au monde que je
respecte tant que luy : mais je n' oserois vous
avoüer combien je l' ayme, de peur que l' interest
de vostre mary , ne vous le fasse trouver
mauvais, et que vous ne me reprochiez de regler mal
mes affections. Vous qui tenez pour regle certaine,
que toutes les personnes de cette sorte ne peuvent
aymer, vous devez pourtant faire quelque exception
pour luy : et comme je vous ay oüy dire beaucoup
de fois, qu' il avoit plus de generosité que les
autres, vous pouvez croire qu' il a aussi plus
d' amitié. Mais quand cela ne seroit point, et qu' il
m' auroit entierement oublié, il est vray qu' il ne
seroit pas en ma puissance de retrancher rien de la
passion que j' ay pour luy. Je ne puis non plus
resister à cette inclination, qu' à celle que j' ay
pour vous ; et vous ne devriez pas trouver estrange,
que j' aymasse un ingrat, vous qui sçavez qu' il y a
si long-temps que j' ayme une ingrate. Sans mentir,
au temps mesme où je croyois qu' il ne se souvenoit
point du tout de moy, je n' ay passé pas une belle
nuict dans le Prade, que je ne l' y aye souhaitté.
Les gros-d' eau seroient aussi beaux à faire
dans Madrid que dans Paris, et si je le tenois
icy, je le menerois chanter devant des portes qui
s' ouvrent plus aisement que la vostre, et où nous
serions mieux reçeus que nous ne l' estions chez-vous.
Il y a en ce lieu certains animaux que ceux du païs
nomment morenistes , qui ont la forme du corps
fort agreable,

p109

et la peau extrémement douce ; souples, esveillées
et plaisantes, fort aisées à apprivoiser, et
naturellement amies des hommes. La fraischeur de
la nuict, dont elles ayment à jouïr, fait qu' en ce
temps on en trouve communément dans les ruës, et
selon qu' il est curieux de cette sorte de choses,
je sçay qu' il seroit bien-aise d' en voir. Je vous
supplie tres humblement, mademoiselle, vous qui me
procurez toutes sortes de biens, d' employer tout
le credit que vous avez auprés de luy, pour faire
qu' il me fasse l' honneur de se souvenir de moy ;
et si vous pouvez faire qu' il m' ayme, je vous
donne respit de six mois pour ce que vous me
devez. Je ne sçay si vostre serviteur m' a fait
l' honneur de m' escrire quelque chose, je suis
tousjours le sien tres-humble, avec autant de
passion que jamais, et il n' y a pas trois jours que
je m' enfermay dans une chambre, et qu' en souvenance
de luy, je chantay une demie-heure, Pere
Chambaut. Il y a au bas de vostre lettre trois
escritures differentes, que je n' ay pû reconnoistre,
et que je croy que je n' ay jamais connuës. J' avois
resolu d' y faire respondre par trois espagnols
de mes amis : mais je n' en ay pas eu le loisir,
estant à la veille de mon partement. J' espere sortir
d' icy dans trois ou quatre jours, pour commencer la
promenade, dont je vous avois escrit, et aller voir
le Portugal et l' Andalousie. Quelques-uns m' en
vouloient dissuader, pour les chaleurs qu' il y aura
en ce temps : mais afin de me desniaiser, je suis
resolu de voir un peu le monde, et pour me remettre
d' un hyver que j' ay esté

p110

icy sans me chauffer, je m' en vay chercher les jours
caniculaires en Afrique, et passer l' esté en un
païs, où les hyrondelles passent l' hyver. Les perils
que j' ay à courre en ce voyage, ne m' estonnent
point, et peut-estre que j' en trouverois de plus
grands aupres de vous. Il me fasche seulement que si
j' y meurs, Mademoiselle De Ramboüillet aura du
plaisir à dire, qu' il y avoit desja trois ans qu' elle
m' avoit predit que je mourrois dans quatre. Mais,
mademoiselle, une personne qui est dans vos prieres,
doit esperer un meilleur succez que cela. Je ne sçay
pas si j' ay encore beaucoup de temps à vivre, mais
il me semble qu' il me reste beaucoup d' années à vous
aymer, et mon affection estant si grande, et si
parfaite, je m' imagine qu' il n' est pas possible que
je cesse si-tost d' estre,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 31 A MLLE PAULET



p111

Mademoiselle,
il ne manque à vos fortunes que d' avoir esté
criminelle d' estat, et voicy que je vous en fais
naistre une belle occasion. La fortune qui n' a pas
accoustumé d' en perdre pas une de vous mettre en
jeu, ne manquera pas peut-estre à se servir de celle-cy.
Je voy bien que je vous mets en quelque peril en
vous escrivant, sans que cette consideration m' en
puisse empescher. Par-là vous pouvez juger qu' il n' y
a rien que je ne hazardasse pour vous faire souvenir
de moy, puisque je vous hazarde vous-mesme, vous
que je tiens chere et precieuse entre toutes les
choses du monde. Je vous dis cecy, mademoiselle, en
un temps où je ne voudrois pas mentir, mesme dans
un compliment. Car, afin que vous le sçachiez, j' ay
sçeu extrémement profiter de la maladie que l' on
vous aura dit que j' ay euë. Elle m' a fait prendre de
si bonnes resolutions, que si je ne les avois pas,
je les voudrois acheter de toute ma santé. Je voy
bien que vous-vous rirez de cecy, vous qui connoissez
ma foiblesse, et que vous ne croirez pas que je
garde de simples resolutions, moy qui ay rompu tant
de voeux. Il est vray pourtant

p112

que j' ay veu jusqu' icy toutes les espagnoles, comme
si c' estoit encore les flamandes de Bruxelles, et
que j' espere d' estre homme de bien, au lieu du
monde, où il y a de plus grandes tentations, et où
le diable se met sous de plus agreables formes. Dans
cette grande reformation, il ne me reste qu' un
scrupule, c' est qu' il me semble que je pense trop
souvent en vous, et que je desire avec trop
d' impatience d' avoir eu l' honneur de vous revoir.
En moderant toutes mes affections, je n' ay pû
encore reduire celle que je vous porte, au poinct où
il nous est permis d' aymer nostre prochain,
c' est à dire, autant que nous-mesmes ; et je crains
que vous n' ayez plus de part en mon ame, qu' il ne
faudroit en donner à une creature. Voyez, s' il vous
plaist, mademoiselle, quel remede il y a à cela, ou
plustost, quelle excuse il y a pour le défendre :
car de remede, je croy qu' il n' y en a point, et
qu' il est impossible que je ne sois pas tousjours
avec toute sorte de passion,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 32 A MLLE PAULET



p113

Mademoiselle,
à un si grand malheur que le mien, il ne falloit
pas une moindre consolation que celle que vous
m' avez donnée, et j' ay receu vostre lettre comme
une grace que le ciel m' envoyoit apres ma
condamnation. Je ne sçaurois pas appeller d' un autre
nom que celuy-là, la nouvelle qui m' a contraint de
revenir icy ; et je vous asseure qu' il y a beaucoup
d' arrests de mort qui sont moins rigoureux. Mais au
milieu de tous mes maux, il me sieroit mal de me
plaindre, puis que j' ay l' honneur d' estre dans vostre
souvenir ; et l' on se peut, ce me semble, passer
des faveurs de la fortune, quand on est si heureux
que d' avoir des vostres. Ce sera donc par cette
raison que je me consoleray de demeurer icy, et non
par celle que vous me dites ; qu' il vaut mieux estre
exilé en païs estranger, que d' estre captif en sa
patrie. Vous ne voyez que la moitié de mon
malheur, si vous ne considerez que je suis l' un et
l' autre tout ensemble ; et si vous y songez bien,
vous trouverez que deux choses qui semblent
incompatibles se rencontrent en moy, d' estre banny

p114

et prisonnier en mesme temps. Vous aurez de la peine,
mademoiselle, à entendre cét enigme, si vous ne
vous souvenez que j' ay accoustumé de parler un peu
d' amour en toutes mes lettres. Que si, comme vous
dites, je dois avoir icy quelque liberté que je
n' aurois pas en France, je vous supplie
tres-humblement que ce soit celle-là ; et trouvez
bon que je vous asseure, qu' il y a beaucoup de
passion dans l' affection que j' ay de vous servir.
Je serois trop ingrat, si pour une personne qui fait
des choses si extraordinaires pour moy, je n' avois
qu' une amitié ordinaire, et tout au moins je dois
estre amoureux de vostre generosité. L' on m' a mandé
l' obligation que j' avois à un gentil-homme, et à une
dame, à qui j' en ay desja beaucoup d' autres, et le
soin qu' ils ont d' envoyer quelques-fois sçavoir de
mes nouvelles. Pour tous les autres, ils sont
demeurez dans un si profond silence, qu' il y a six
mois que je ne les ay pas seulement oüy nommer. Je
ne sçay si c' est oubly, ou prudence, et pour dire
le vray, je ne voy gueres de chose en cela. Encore
me semble-t-il estre plus excusable, de ne rien dire
à une personne dont on ne se souvient point, que de
s' en souvenir, et ne luy en donner aucun tesmoignage.
Je vous laisse à juger, mademoiselle, quel lustre
cela donne à ce que vous avez fait pour moy, et
combien je vous suis obligé de m' avoir escrit une
grande lettre, en un temps où les autres ne m' oseroient
pas faire une recommandation. Aussi je vous jure,

p115

que si je ne puis reconnoistre cette bonté comme
je voudrois, je la louë, au moins, et l' estime
comme elle merite, et que je suis autant qu' il
m' est possible,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 33 A M. DE PUY-LAUR. 1633



p116

Monsieur,
j' ay receu la lettre que vous m' avez fait l' honneur
de m' écrire avec plus de joye, que je n' en
esperois jamais avoir icy, et moy, à qui il reste
tant d' autres choses à desirer, qui suis esloigné
de tant de chemin du lieu où je me souhaitte, qui me
vois icy languissant, et qui n' en puis sortir sans
de grandes difficultez ; j' ay esté en repos de tout,
quand j' ay veu que vous aviez soin de moy. Que si,
comme vous dites, j' ay quelque part dans vostre
amitié, je trouve que ce bon-heur me doit tenir
lieu de tous les autres, et que ceux à qui vous avez
donné des biens et des honneurs, n' ont pas esté si
bien partagez que moy. C' est, je vous asseure,
monsieur ; la seule consolation que j' aye receuë
en ce païs, auquel le peu de santé que j' ay
tousjours euë, ne m' a pas permis d' estre capable
d' aucun divertissement, et où je n' ay point veu de
femmes, que sur le prade ou sur le theatre. Ainsi,
sans me faire de violence, je pourray demeurer
d' accord avec vous de ce que vous dites au
prejudice des dames de Madrid, en faveur de celles
de Bruxelles ; et

p117

devant que leur presence ou la vostre semble m' y
obliger, je souscris dés cette heure, à tout ce que
vous sçauriez penser à leur avantage ; l' innocence,
la jeunesse et la beauté, pour lesquelles vous dites
que vous les estimez, sont des qualitez que l' on
n' a jamais icy veuës ensemble, et qui ne sont pas
mesmes si communes où vous estes, qu' elles ne me
laissent lieu de deviner le sujet pour qui vous
prenez ce party avec tant de passion. Que si
d' aventure c' est la mesme personne que j' imagine,
j' irois, monsieur, contre mon inclination et mon
jugement, si je n' estois pas de vostre avis, et je
vous avoüe que quand Xarife, Daraxe, et Galiane
reviendroient encore au monde, l' Espagne n' auroit
rien qu' elle luy pûst opposer. Les artifices dont
elles usent deçà, et les illusions avec lesquelles
elles se font paroistre ce qu' elles ne sont pas, ne
sçauroient representer rien de si beau ; et le blanc
mesme d' icy, n' est pas si blanc qu' elle. Les plus
parfaites beautez qui y soient, ne se peuvent non
plus comparer à la sienne, que la bronze, et l' ebene,
à l' or et à l' yvoire, et entre les beaux visages
d' icy, et le sien, il y a la mesme difference,
qu' entre une belle nuit et un beau jour. De sorte,
monsieur, que moy, qui ay dit beaucoup de fois qu' il
n' y avoit que les dames espagnolles qui meritassent
d' estre aymées ; je confesse qu' une seule de la
cour où vous estes, suffit pour les vaincre toutes,
et que l' unique avantage qu' elles ayent sur celles
de delà, c' est qu' elles sçavent estre plus
amoureuses : encore je doute que cecy soit bien
universellement

p118

vray, et si la mesme fortune que vous avez par tout
ailleurs, vous accompagne en Flandre, vous aurez
appris à quelques-unes à ne leur ceder pas mesme en
cela. Mais ce discours se doit reserver à la
confidence que vous me promettez, quand je seray
aupres de vous, l' esperance de laquelle redouble
l' impatience que j' avois de mon retour. Je vous
supplie donc tres-humblement, monsieur, de vous
souvenir de cette promesse, et prenez garde, s' il
vous plaist, que la multitude de vos aventures ne
vous en fasse oublier pas une circonstance. Pour moy,
au lieu que tous ceux qui vous approchent, songent
à leur fortune, et vous demandent des charges ou
des pensions ; je ne desireray jamais aucune chose
de vous avec tant d' affection que l' honneur de vostre
entretien, et je ne crois pas que vous me puissiez
rien donner qui vaille davantage. Je sçay que c' est
un bien dont vous estes moins liberal que de tous
les autres, et qu' il y a bien peu de personnes à
qui vous en fassiez part volontiers ; mais la
passion que j' ay pour toutes les vostres, me doit
faire estre de ce nombre, et l' extréme fidelité avec
laquelle je seray en toutes occasions,
monsieur,
de Madrid. Ce 13 Mars 1633.
Vostre, etc.

LETTRE 34 A M. DE PUY-LAUR. 1638



p119

Monsieur,
en cinq ou six lignes vous avez compris tout ce que
je pouvois ouïr de plus agreable au monde, et en me
promettant en la presence de mon maistre vostre
conversation et vostre amitié, vous avez touché tous
mes souhaits. Me proposant cette esperance, il n' y
a point de difficultez que je ne trouve supportables,
la mer me semblera aisée à passer pour aller jouir
de tant de biens, et tous les plus honnestes gens
de la terre s' embarquerent autres-fois pour un
moindre prix que celuy-là. Mais il faut rompre
premierement les enchantemens de Madrid, et
surmonter le destin de cette cour, qui veut que
chacun y soit arresté dix ou douze mois apres le
dernier jour qu' il pensoit y estre. Cela, monsieur,
est si vray, qu' ayant fait cét hyver un effort
pour en échaper devant ce terme, la force du
charme me ramena de quarante lieuës loin, et je m' y
trouve aujourd' huy aussi pris que jamais. J' attens
pourtant quelques effets de ce que vous dites que
vous avez escrit en ma faveur, et si cette aventure
doit estre achevée par un des plus honnestes
hommes du monde, j' espere que je vous devray ma
delivrance. Je sçay,

p120

monsieur, que ce ne sera pas la plus belle que vous
ayez mise à fin ; mais ce sera, je vous asseure, une
des plus difficiles et des plus justes. Car sans
mentir, vous avez quelque interest, d' avoir soin
d' une personne qui vous honore si veritablement que je
fais, et tenant le lieu où vous estes, il n' y a rien
que vous ne trouviez plus aisément, que des
affections aussi pures que la mienne. Ceux qui
occupent des places comme la vostre, sont d' ordinaire
traittez comme des dieux ; plusieurs les craignent,
tous leur sacrifient ; mais il y en a peu qui les
aiment, et ils trouvent plus aisément des
adorateurs, que des amis. Pour moy, monsieur, je
vous ay tousjours consideré vous mesme, separé de
tout ce qui n' en est pas ; je voy des choses en
vous, plus grandes et plus éclatantes que vostre
fortune, et des qualitez avec lesquelles vous ne
sçauriez jamais estre un homme ordinaire. Vous
jugerez que je dis cecy avec beaucoup de connoissance,
si vous-vous souvenez de l' entretien que j' eus
l' honneur d' avoir avec vous dans cette prairie de
Chirac, où m' ayant ouvert vostre coeur, j' y vis
tant de resolution, de force, et de generosité,
que vous achevastes de gaigner le mien. Je connus
alors que vous aviez de si saines opinions de
tout ce qui a accoustumé de tromper les hommes,
que les choses qu' ils consideroient le plus en vous
estoient celles que vous estimiez le moins, et que
personne ne juge d' un tiers avec moins de passion,
que vous jugiez de vous mesme. Je vous avouë,
monsieur ; qu' en ce temps-là, vous voyant tous les
jours marcher

p121

sur des precipices, avec une contenance gaye et
asseurée, et ne jugeant pas que la constance pûst
aller jusques-là ; je trouvois quelque sujet de
croire que vous ne les apperceviez pas tous. Mais
vous m' appristes qu' il n' y avoit rien en vostre
personne, ni à l' entour, que vous ne connussiez
avec une clarté merveilleuse ; et que voyant à deux
pas de vous la prison et la mort, et tant d' autres
accidens qui vous menaçoient ; et d' autre costé
les honneurs, la gloire, et les plus hautes
recompenses, vous regardiez tout cela sans
agitation, et voyez des raisons de ne pas trop
envier les uns, et de ne point craindre les autres.
Je fus estonné qu' un homme nourry toute sa vie
entre les bras de la fortune, sceût tous les secrets
de la philosophie, et que vous eussiez appris la
sagesse en un lieu, où tous les autres la perdent.
Dés ce moment, monsieur, je vous mis au nombre
de trois ou quatre personnes que j' ayme, et que
j' honore sur tout le reste du monde, et adjoustay
beaucoup de respect et d' estime à la passion que
j' avois tousjours euë pour vous. J' en formay une
autre affection beaucoup plus grande. C' est
celle-là que j' ay encore, et que je conserveray
toute ma vie, en un si haut point, qu' il est vray
que vous devez la reconnoistre, et tesmoigner que ce
vous est quelque contentement, que je sois, autant
que je le suis,
monsieur,
de Madrid. Ce 8 Juin 1638.
Vostre, etc.

LETTRE 35 A M. DU FARGIS 1633



p122

Monsieur,
à ce que je vois, vous estes aussi liberal de
loüanges comme de toute autre chose, et ne me
pouvant secourir autrement dans la necessité où
je suis, vous m' envoyez au moins les plus belles
paroles du monde. Je ne les sçaurois mieux
employer, qu' en vous les rendant à vous-mesme, et
si je ne me sers de celle-là, j' avouë que je n' en
trouve point pour reconnoistre l' honneur que vous
me faites. Aussi, monsieur, je crois que vous me les
avez escrites, prévoyant le besoin que j' en aurois,
et en me donnant tant de sujet de vous loüer, vous
avez eu soin de me donner aussi dequoy le pouvoir
faire. Cette faveur m' oblige à recevoir patiemment
les reproches que vous me faites, et comme je reçois
de vous des honneurs qui ne me sont pas deus, il
est raisonnable que j' en souffre des plaintes que
je n' ay pas meritées. Sans cela, je vous demanderois
raison de ce que vous m' accusez de l' extréme envie
de sortir de ce lieu, et pourquoy vous appellez
hayne, ce que vous pourriez attribuër à affection ?
Je connois aussi bien que personne les delices
d' Espagne ; mais je pense, monsieur, que vous
croyez qu' il

p123

n' y en a point de si grandes pour moy, que d' estre
aupres de mes amis, et si Paris mesme a pû me
desplaire par l' absence de mon maistre, vous ne
devez pas trouver estrange, que je me sois ennuyé
à Madrid, et que je n' aye point eu de plaisir en un
lieu où je n' ay pû avoir de santé. Mais quand cette
passion seroit aussi injuste que vous dites, vous ne
devriez pas me reprocher une injustice que je fais
pour l' amour de vous, ni trouver mauvais que j' aye
une trop grande passion de vous voir. Si je
rencontre au lieu où vous estes, les mesmes
incommoditez que je fais icy, elles ne me sembleront
pas les mesmes quand je les porteray en vostre
compagnie ; et je m' estonne que vous me dites
cela dans vostre lettre, où vous me mandez qu' il y
a delà des personnes avec qui ce que l' on esprouve
de plus amer dans la vie, vous sembleroit doux. Je
vous asseure, monsieur, que je suis capable aussi
de cette sorte de consolation, et quoy que vous
vouliez dire, je ne puis craindre, où vous serez,
le chagrin ni la necessité ; quand je songe que dans
les montagnes d' Auvergne, nous avons tousjours
trouvé avecque vous la gayeté et la bonne chere.
Il y a des tresors en vostre personne, dont je
sçauray jouïr en dépit de la mauvaise fortune, et
avec lesquels je ne sçaurois jamais estre pauvre,
ni triste. Voilà ce qui me donne tant d' impatience
de me voir hors de ce lieu, et si tous mes amis ne
me le défendoient, je prendrois au sortir d' icy le
plus court chemin pour vous aller trouver, et
j' eusse moy-mesme destaché en passant les tableaux
que vous dites

p124

que l' on a mis de vous sur la frontiere. Je crois,
monsieur, que vous n' avez pas l' imagination si
tendre, qu' il vous faille consoler de cela ; et vous,
à qui la mort mesme, de tant prés que vous l' ayez
veuë, n' a jamais pû faire peur, il est à croire que
vous n' aurez pas esté touché de sa peinture. Ce ne
sera pas sur celle-là, que la posterité jugera de
vous. La fortune qui n' est pas tousjours injuste,
en fera voir quelques autres plus à vostre
avantage, et pour ces tableaux, elle vous donnera
quelque jour des statuës. Tous les changemens qu' elle
a faits en vostre vie, me semblent comme ces pieces
de talc que l' on applique sur les portraits, qui
laissent voir tousjours le mesme visage, et ne
changent que ce qui est alentour de la personne. Elle
se jouë ainsi avec les grands-hommes, elle se plaist
de les voir sous diverses formes, et en moins de
rien elle met sous un dais ceux qu' elle a fait voir
sur un eschaffaut. Je souhaite, monsieur, que je
trouve ce changement à mon arrivée, et pour ce qui
est de moy, je desire seulement d' avoir bien-tost
l' honneur de vous voir, et que toutes mes fortunes
soient tellement jointes aux vostres, que je ne
sois jamais heureux ni mal-heureux qu' avec vous.
Je suis,
monsieur,
de Madrid. Ce 8 Juin 1633. Vostre, etc.

LETTRE 36 A MARQUISE DE RAMB.



p125

Madame,
quand mes liberalitez seroient, comme vous dites,
plus grandes que celles d' Alexandre, elles seroient
trop bien recompensées par les remercimens qu' il
vous a plû m' en escrire. Luy-mesme, quelque démesurée
que fust son ambition, il l' auroit bornée à une si
rare faveur. Il eust plus estimé cet honneur que le
diadesme des perses, et il n' eust pas envié à
Achille les loüanges d' Homere, s' il eust pû avoir
les vostres. Aussi, madame, dans la gloire où je me
trouve, si je porte envie à la sienne, ce n' est pas
tant à celle qu' il s' est acquise, qu' à celle que vous
luy avez donnée, et il n' a point receu d' honneurs
que je ne tienne au dessous des miens, si ce n' est
celuy que vous luy faites en le nommant vostre
galant. Sa vanité ni ses flatteurs, ne luy ont
jamais rien fait accroire de si avantageux, et la
qualité de fils de Juppiter Ammon n' estoit pas si
glorieuse que celle-là. Que si rien ne me console
dans la jalousie que j' en ay, c' est, madame, que
vous connoissant comme je fais, je sçay que si vous
luy faites cette faveur, ce n' est pas tant pource
qu' il est le plus grand

p126

de tous les hommes, que pource qu' il y a deux mille
ans qu' il n' est plus. Quoy que ce soit, on peut voir
en cela la grandeur de la fortune, laquelle ne le
pouvant encore abandonner tant d' années apres sa
mort, adjouste à ses conquestes une personne qui les
releve plus que la femme, et les filles de Darius,
et luy a fait gagner un esprit beaucoup plus grand
que le monde qu' il a dompté. Je devrois craindre,
par vostre exemple, d' escrire d' un stile trop
eslevé ; mais en peut-on prendre un trop haut, en
parlant de vous, et d' Alexandre ? Je vous
supplie tres-humblement de croire, madame, que j' ay
pour vous la mesme passion que vous avez pour luy,
et que l' admiration de vos vertus me fera tousjours
estre,
mademoiselle, vostre, etc.

LETTRE 37 A M. CHAUDE-BONNE 1633



p127

Monsieur,
en me loüant de mon eloquence, vous devriez
avoir soin de ma modestie, et craindre de me faire
perdre une bonne qualité que j' ay, en m' en voulant
donner une que je n' ay pas. J' ay receu pourtant vos
loüanges avec beaucoup de joye, non pas que je croye
de moy ce que vous m' en dites : mais pource que ce
m' est une grande marque de vostre amitié, et qu' il
faut que vous m' aimiez beaucoup, puis qu' en ma
faveur, vous-vous estes trompé en une chose, de
laquelle d' ailleurs vous estes si bon juge. Ainsi,
monsieur, je trouve qu' il est plus à mon avantage,
de croire que je ne suis pas digne de l' honneur
que vous me faites. Et ce qui me donne bonne opinion
de vostre amitié, me rend plus glorieux que ce qui
me la donneroit de moy-mesme. Aussi bien quand je
serois aussi eloquent que vous dites, je n' en
voudrois pas tirer de plus grand fruit, que de
gagner en vostre ame, la place que je connois par là
que j' y ay desja, et de vous persuader de m' aymer
autant que vous faites. Que si apres cela, je
desirois encore quelque chose, ce seroit

p128

de remercier avec les plus belles paroles du monde
les dames que vous dites qui me font l' honneur de
se souvenir de moy. Mais particulierement,
j' employerois pour l' une d' elles, toutes les fleurs
et toutes les graces de la rhetorique, et luy
escrirois dés cette heure une lettre d' amour, si
galante, qu' elle seroit disposée, de m' escouter à
mon retour. Puis qu' elles sont trois, il me semble
que pas une ne se doit offenser de cela. Elles
seroient bien rigoureuses, si elles vouloient
m' oster la liberté des souhaits, et m' empescher
de faire des chasteaux en Espagne, puis-que c' est
le seul contentement que j' y aye. Je commence d' avoir
plus d' esperance de mon retour, que je n' en avois
eu jusqu' icy. Le plaisir que j' auray d' en sortir,
me recompensera de l' ennuy que j' ay eu d' y demeurer,
et je jouïs desja par avance, de la joye que je
recevray en vous voyant. Ainsi, monsieur, toutes
choses sont meslées ; le bien et le mal se
rencontrent par tout : et quand l' un n' est pas
au commencement, il ne manque pas de se trouver
à la fin. Je suis encore incertain du chemin que je
prendray ; je croy pourtant que j' iray m' embarquer
à Lisbonne. Si on eust laissé cela à mon choix, je
fusse passé par la France, quelque danger qu' il y
pûst avoir. Ce n' est pas que j' ayme fort à
m' affermir l' ame, ni à prendre, comme vous, un
chemin perilleux, quand j' en puis tenir un autre :
mais le plus court me semble aisément le plus seur.
Et puis, pour vous dire le vray, je ne sçaurois
m' imaginer que je sois destiné à estre pendu.
Neantmoins, on me commande d' aller par ailleurs :

p129

et les personnes à qui vous avez donné toute
sorte de pouvoir sur moy, et qui en devroient avoir
sur tout le monde, me l' ordonnent si expressement,
qu' il ne m' est pas permis seulement de le mettre en
deliberation. Cependant, en me deffendant de me
hazarder, elles me font mettre à la mercy de la mer
et des pyrates. Je vous puis dire pourtant, que je
n' ay peur, ni de l' un ni de l' autre, et je crains
davantage les bonaces qui me peuvent retarder le
bon-heur de vous voir ; je me passeray de tous les
autres pourveu que je puisse avoir bien-tost
celuy-là, et le moyen de vous tesmoigner quelque
jour, en vous servant que vous avez rendu un autre
homme aussi genereux que vous, et que je suis autant
que je dois,
monsieur,
pour ne point mettre icy cette longue suitte de noms
que vous dites estre ennuyeux, je ne fais des
baise-mains à personne. Mais je ne puis m' empescher
de vous supplier tres-humblement, monsieur, de donner
ordre, que si Madame La Comtesse De Moret,
et monsieur son mary, et monsieur son frere, m' ont
oublié, au moins ils me reconnoissent à mon retour.
Je ne puis comprendre par quel malheur je n' ay
rien oüy dire de leur part, leur ayant escrit deux
lettres. Je suis pourtant asseuré qu' ils ne peuvent
manquer de bonté pour moy, eux qui en ont pour tout
le monde.
Vostre, etc.
De Madrid. Ce 8 Juin, 1633.

LETTRE 38 A MLLE PAULET



p130

Mademoiselle,
j' aurois à cette heure dequoy vous escrire un beau
poulet, et je pourrois dire sans mentir, que je
passe les jours sans lumiere, et les nuits sans
fermer les yeux. Au moins, j' ay tousjours vescu
de cette sorte depuis que je suis party de Madrid.
En dix nuits, j' ay fait dix journées, et je suis
arrivé à Grenade sans avoir veu le soleil, si ce
n' est aux heures qu' il se couche et qu' il se leve.
Il est icy si dangereux, que les yeux que Bordier
a quelques-fois comparez à luy, ne le sont pas
davantage. Aussi bien qu' eux, il brûle tout ce qu' il
void, et n' est gueres moins à craindre que le feu
du ciel. Je m' en suis sauvé dans les tenebres, et
mettant tousjours toute la terre entre luy et moy.
Je me repose à cette heure à l' ombre d' une montagne
de neige, dont cette ville est couverte. Il y a
trois jours que je vis dans la serra morena , le
lieu où Cardenio et Dom-Quichote se
rencontrerent ; et le mesme jour je souppay dans
la venta , où s' acheverent les aventures de
Dorotée. Ce matin j' ay veu El Alhambra, la place
de Vivarambla et le Zaccatin ; et la ruë où je
suis logé se nomme (...).

p131

J' ay beaucoup de plaisir à voir les choses que
j' avois imaginées, mais j' en ay bien davantage à
imaginer celles que j' ay autresfois veuës. Quelques
excellens que soient les objets qui se presentent à
mes yeux, mes pensées m' en font tousjours voir de
plus beaux, et je ne donnerois pas les images que
je garde dans ma memoire, pour tout ce que je voy
de plus réel et de plus précieux. Hier, en
considerant les allées et les fontaines de
Generalife, et souhaitant d' y voir Galiane, Zaïde,
et Daxare, en l' estat qu' elles y avoient esté
autrefois ; j' y desiray encore davantage une autre
personne ; aussi, à la verité, est-elle mille fois
plus galante et plus aimable, Xarife mise aupres
d' elle, perdroit son nom et sa beauté. Avec ces
enseignes, je pense que je donneray assez à
entendre qui elle est. Mais cela est cruel,
mademoiselle, qu' il m' en faille parler avec tant
d' artifice et de précaution, et que j' aye peine à
me résoudre de dire que c' est vous. Vous devez
pourtant me permettre d' estre galant à cette heure,
que je me trouve à la source de la galanterie, et
au lieu d' où elle s' est espanduë par le monde.
Au sortir d' icy, je me rendray, Dieu aidant, dans
quatre jours à Gibraltar, delà j' ay resolu de
passer à Ceuta, et d' aller voir le lieu de vostre
naissance, et vos parens qui regnent dans les
deserts de ce païs-là
. Comme je leur diray
de vos nouvelles, je vous supplie tres-humblement,
mademoiselle, d' en dire des miennes aux personnes
que vous sçavez, que j' honnore et que j' ayme le
plus, et de me faire la faveur d' asseurer
particulierement

p133

trois d' entre-elles, que quelque loin que me jette
ma fortune, la meilleure partie de moy-mesme
sera tousjours au lieu où elles seront. Pour ce qui
est de vous, vous ne sçauriez douter de la passion
que j' ay à vous honorer, et vous sçavez bien que je
ne suis que trop,
vostre, etc.

LETTRE 39 A M. DE CHAUDE-BONNE


Monsieur,
je vous escris à la veuë de la terre de Barbarie, et
il n' y a entre-elle et moy qu' un canal qui n' a au
plus que trois lieuës de largeur, quoy que ce soit
l' ocean, et la mer Mediterannée tout ensemble. Vous
serez estonné de voir si loin un homme qui prend si
peu de plaisir à courre, et qui avoit tant de haste
de se raprocher de vous. Mais l' avis que l' on m' a
donné, que cette saison n' estoit guere propre à la
navigation pour les grands calmes qu' il y a, et que
difficilement, je trouverois embarcacion devant
le mois de septembre, m' a fait naistre l' envie et
le loisir de faire cette promenade, et j' ay mieux
aymé souffrir le travail du chemin, que loisiveté
de Madrid. De sorte qu' apres avoir veu à Grenade
tout ce qui y reste de la magnificence des roys
mores, l' Alhambra, le Zacatin, et cette celebre
place de Vivarambla, où j' avois imaginé autrefois
tant de tournois et de combats ; je suis venu
jusqu' à la pointe de Gilbratar, d' où, aussi-tost
que l' on m' aura equipé une fregate, j' espere passer
le destroit, et voir Ceuta, et au retour de là,
prendre le chemin de

p134

Calis, San-Lucar, et Seville, et me rendre à
Lisbonne. Jusques icy, monsieur, je ne me suis
point repenty de cette entreprise, laquelle en
cette saison a semblé temeraire à tout le monde.
L' Andalousie m' a reconcilié avec tout le reste
de l' Espagne, et l' ayant passée en tant d' autres
endroits, je serois bien fasché de ne l' avoir point
veuë en celuy seul par où elle peut paroistre
belle. Vous ne trouverez pas estrange que je louë
un païs, où il ne fait jamais froid, et où naissent
les cannes de succre. Mais je vous asseure qu' il y
a icy tel melon, que l' on pourroit venir manger de
quatre cens lieuës ; et cette terre, pour laquelle
tout un peuple erra si long-temps dans les deserts,
ne pouvoit estre, à mon avis, gueres plus delicieuse
que celle-cy. J' y suis servy par des esclaves qui
pourroient estre mes maistresses, et sans peril,
j' y puis par tout cueillir des palmes. Cét arbre,
pour qui toute l' ancienne Grece a combattu, et qui
ne se trouve en France, que dans nos poëtes, n' est
pas icy plus rare que les oliviers, et il n' y a pas
un habitant de cette coste, qui n' en ait plus
que tous les Cesars. On y voit tout d' une veuë les
montagnes chargées de neiges, et les campagnes
couvertes de fruits. On y a de la glace en aoust, et
des raisins en janvier : l' hyver et l' esté y sont
tousjours meslez ensemble, et quand la vieillesse
de l' année blanchit la terre par tout ailleurs,
elle est icy tousjours verte de lauriers,
d' orangers et de myrthes. Je vous avouë, monsieur,
que je tasche à vous la faire sembler la plus
belle qu' il me sera possible, et vous ayant
exageré

p135

autrefois le mal que j' ay rencontré en Espagne,
si je ne m' en veux pas desdire, je croy au moins
estre obligé de vous descrire avantageusement ce
que j' y trouve de bon. Cependant, il y a dequoy
s' estonner qu' un homme aussi libertin que moy, se
haste de quitter tout cela pour aller trouver un
maistre. Mais, à la verité, le nostre est tel, qu' il
n' y a point de delices que l' on doive preferer à
l' honneur et au contentement de le servir. Et la
liberté, qui est estimée la plus aymable chose du
monde, ne l' est pas tant que son altesse. Vous
sçavez que je n' ay gueres d' inclination à la
flaterie, et une des plus remarquables singularitez
qui soient en monseigneur, est de ne la pouvoir
souffrir. Mais il faut avoüer qu' outre les hautes
vertus que la grandeur de sa naissance luy donne
sont affabilité et sa bonté, la beauté et la
vivacité de son esprit, le plaisir avec lequel il
escoute les bonnes choses, et la grace dont il les
dit luy-mesme ; sont des qualitez, qui à peine se
trouvent nulle part au point qu' elles paroissent
en luy, et si ce n' est que pour voir quelque chose
de rare que je cours le monde, je n' ay que faire de
passer plus loin, et je feray mieux de me ranger
aupres de sa personne. Je considere icy tout ce que
je voy avec plus de curiosité que je n' en ay de
moy-mesme, pour satisfaire quelque jour à celle de
son altesse ; et je sçay que quand j' auray eu
l' honneur de l' en entretenir une fois, il le sçaura
toute sa vie mieux que moy. La prodigieuse memoire
de ce prince, est une des considerations qui m' a
autant consolé durant cét esloignement,

p136

car je suis asseuré que j' y suis encore, puis que
j' ay eu l' honneur d' y estre autrefois ; et je ne seray
pas si mal-heureux que d' estre la seule chose qui
en soit jamais sortie. Son altesse, qui n' a jamais
oublié un tribun, ni un edile, ni mesme un soldat
legionnaire, qui ait esté une fois nommé dans
l' histoire, n' oubliera pas, que je croy, un de ses
serviteurs ; et tout le globe de la terre estant
en son imagination mieux que dans nulle carte du
monde, quelque loin que j' aille ; je ne dois pas
craindre pour cela de sortir de l' honneur de son
souvenir. Je vous supplie pourtant tres humblement,
monsieur, vous qui avec tant de bonté me procurez
toutes sortes d' honneurs et d' avantages, de me faire
la faveur de trouver occasion de tesmoigner à
monseigneur, l' extréme desir que j' ay d' avoir
l' honneur de me voir à ses pieds, et les voeux que
je fais tous les jours pour une santé si importante
à tout le monde que la sienne. Si apres cela je
desire encore quelque chose de vous, c' est seulement
que vous preniez garde, s' il vous plaist, que le
temps ne m' oste rien de la part que si liberalement
vous m' avez donnée en vostre affection. Mais voyez
où me porte l' excez de la mienne, qu' elle me fait
douter du plus constant et du plus genereux de tous
les hommes ; vous qui sçavez, monsieur, qu' en tous
ceux qui ayment beaucoup, il y a tousjours quelques
mouvemens qui ne sont pas de la raison ; pardonnez
moy, s' il vous plaist, cette crainte, et considerez
que je suis excusable, estant avec tant de passion,

p137

monsieur,
je voudrois bien que Madame La Comtesse De
Barlemont, et Madame La Princesse De Barbançon,
sçeussent que je me souviens extrémement d' elles,
à un des bouts de l' Europe, et que je vay passer
la mer, pour voir si l' Afrique que l' on dit
produire tousjours quelque chose de rare, a rien qui
le soit tant qu' elles.
Vostre, etc.

LETTRE 40 A MLLE PAULET 1633



p138

Mademoiselle,
enfin je suis sorty de l' Europe, et j' ay passé ce
destroit qui luy sert de bornes ; mais la mer qui
est entre vous et moy, ne peut rien esteindre de la
passion que j' ay pour vous, et quoy que tous les
esclaves de la chrestienté se trouvent libres en
abordant cette coste, je ne suis pas moins à vous
pour cela. Ne vous estonnez pas de m' oüir dire des
galanteries si ouvertement, l' air de ce païs m' a
desja donné je ne sçay quoy de felon, qui fait que
je vous crains moins, et quand je traitteray
desormais avec vous, faites estat que c' est de
turc à more. Il ne vous doit pas pourtant desplaire
que l' on vous parle d' amour de si loin, et quand
ce ne seroit que par curiosité, vous devez estre
bien aise de voir des poulets de barbarie ; il
manquoit à vos aventures d' avoir un amant au delà
de l' ocean, et comme vous en avez dans toutes les
conditions, il faut que vous en ayez dans toutes
les parties du monde. Je gravay hier vos chiffres
sur une montagne qui n' est guere plus basse que les
estoilles, et de laquelle on descouvre sept
royaumes ; et j' envoye demain des cartels au mores
de Marroc et de Fez, où je m' offre

p139

à soustenir, que l' Afrique n' a jamais rien produit
de plus rare, ni de plus cruel que vous. Apres
cela, mademoiselle, je n' auray plus rien à faire
icy, que d' aller voir vos parens , à qui je veux
parler de ce mariage, qui a fait autresfois tant de
bruit, et tascher d' avoir leur consentement, afin
que personne ne s' y oppose plus. à ce que j' entens,
ce sont gens peu accostables, j' auray de la peine à
les trouver ; on m' a dit qu' ils doivent estre au
fonds de la Lybie, et que les lions de cette
coste sont moins nobles, et moins grands. On en vend
icy de jeunes qui sont extrémement gentis ; j' ay
resolu de vous en envoyer une demy-douzaine, au lieu
de gands d' Espagne, car je sçay que vous les
estimerez davantage, et ils sont à meilleur marché.
Tout de bon, on en donne icy pour trois escus qui
sont les plus jolis du monde ; en se joüant, ils
emportent un bras ou une main à une personne, et
apres vous, je n' ay jamais rien veu de plus
agreable. Disposez, s' il vous plaist, Madame Anne
à s' accommoder avec eux, et à leur donner la
place de Dorinthe. Je vous les envoieray par le
premier vaisseau qui partira, et pleust à dieu
que je pûsse aller avec eux me mettre à vos pieds !
Ce sera là, mademoiselle, qu' ils auront sujet
d' estre les plus fiers animaux de la terre, et de
s' estimer les roys de tous les autres. Mais une
des plus grandes marques que je pusse donner que
l' air d' Afrique m' a inspiré quelque felonnie, c' est
que j' ay escrit desja trois pages, et que j' ay
pensé achever cette lettre sans parler de M D R.
Je vous asseure pourtant, qu' en

p140

quelque part que je sois, elle est tousjours dans mon
coeur, et dans mon souvenir, et mesme à ce moment
(...), et suis son tres-humble et tres-obeïssant
serviteur, (...). Tant que je seray hors de la
chrestienté, je n' oserois rien dire à Me De C
pour Mademoiselle De R. Je crois qu' elle ne me
voudra pas plus de mal pour cela ; j' espere luy
payer quelque jour le plaisir que j' ay eu d' ouïr
les aventures d' Alcidalis, en luy racontant les
miennes. Je luy feray entendre des choses estranges
et incroyables, et pour ses fables, je luy rendray
des histoires. Vostre serviteur a tousjours
dans mon esprit la place que son merite, et
l' affection qu' il me fait l' honneur d' avoir pour
moy, luy doivent donner. Il y a un de vos amis,
mademoiselle, que j' ayme avec tant de passion, que
j' en oublie mon devoir, et qu' il ne me souvient pas
de dire combien je le respecte, et je l' honore.
L' extréme envie que j' ay d' estre dans son souvenir,
m' a pensé obliger à faire une folie, car sans
considerer toutes les raisons qui me devoient
arrester, il ne s' en est guere fallu, que je ne luy
aye escrit, et j' avois resolu de commencer ainsi.
Monseigneur, je ne sçaurois m' empescher de vous
escrire, quand ce ne seroit que pour datter ma lettre
de Ceuta. Apres avoir veu les palais des rois de
Grenade, et la demeure des abencerrages, j' ay
voulu voir le païs de Rodomont, et d' Agramant,
et connoistre la terre d' où sortirent tous ces
grands hommes, (...).

p141

Je crois, mademoiselle, que ce commencement luy
eust donné envie de voir le reste que j' eusse
continué de cette sorte.
Si vos inclinations ne sont changées, je sçay,
monseigneur, que vous ne desaprouverez pas cette
curiosité, et que dans la felicité où vous estes, il
y aura quelques heures, où vous envierez la
condition d' un banny, et d' un miserable. Au cas
que j' obtienne un passeport que j' espere de Tetuan,
et que les alarbes qui couvrent cette campagne ne
rompent pas mon dessein ; j' auray le plaisir de voir
dans quelques jours, une ville toute pleine de
turbans, un peuple qui ne jure que par Ala, et des
africaines qui n' ont rien de barbare que le nom,
et lesquelles, malgré le soleil qui les brusle,
sont plus belles et plus brillantes que luy. C' est
un païs, monseigneur, où il n' y a point de sottes,
de froides, ni de cruelles ; elles sont toutes
amoureuses, pleines de feu et d' esprit, et (ce que
quelqu' un y estimera davantage) elles ne vont jamais
à confesse. Par le contentement que j' auray de voir
toutes ces choses, vous pouvez juger, monseigneur,
que ce n' est pas toûjours la fortune qui rend les
hommes heureux, et qu' il n' y en a point de si
mauvaise, qui n' aye quelques bons endroits,
pourveu que l' on les sçache trouver. Tandis que
vostre bon-heur vous occupe, et qu' il vous donne
au moins les soins de vous en servir, et de le
bien employer, je joüis du loisir, et de la liberté,
où mon mal-heur me laisse. Il me semble qu' en
m' ostant

p142

la France, on m' a donné le reste de la terre, et
je ne me dois non plus plaindre du destin qui m' en
a chassé, que les lethargiques de ceux qui les
pincent, et qui les frapent pour les resveiller. Au
lieu que je passois ma vie entre dix ou douze
personnes, en cinq ou six ruës, et deux ou trois
maisons ; changeant maintenant de lieu à toute
heure, je vois des montagnes, des deserts, et des
precipices, des fleurs et des fruits, que je n' avois
jamais oüy nommer, des peuples differens, et des
rivieres, et des mers qui m' estoient inconnuës. Je
change tous les jours de villes, toutes les semaines
de royaumes : je passe en un moment d' Europe en
Afrique, et j' irois plus aisément à la source du
Nil, que je n' eusse esté autresfois à celle de
Rongis. Si en cét estat de vie, monseigneur, je ne
gouste pas les delices dont vous joüissez, dans
l' entretien des seules aymables personnes du
monde, au moins n' ay-je pas aussi ces heures de
chagrin, et d' accablement qui empoisonnent jusques à
l' ame, et qui peuvent tuër en une heure le plus
fort homme du monde. Dans l' innocence où je vis, je
prie Dieu tous les jours qu' il vous en garde, et
qu' il conserve long-temps vostre personne, la
plus pure generosité de nostre siecle, et tant
d' autres belles qualitez qu' il vous a données. Si
apres cela, je fais quelques souhaits particuliers
pour moy, c' est qu' à la fin de tant d' erreurs je
puisse avoir l' honneur de vous en entretenir, et
vous tesmoigner, monseigneur, que je ressens, comme
je dois, les solides obligations que j' ay d' estre.

p143

Mais, mademoiselle, pour un homme qui vouloit vous
escrire un poulet, il me semble que je mets icy
beaucoup de choses qui n' y peuvent entrer. Voila ce
que c' est que de n' y estre pas accoustumé, et de
m' avoir tenu si long-temps en contrainte ; si vous
m' eussiez permis dés le commencement de vous en
envoyer, j' en sçaurois faire à cette heure de fert
jolis, et je ne finirois pas niaisement comme je
fais, en disant que je suis,
mademoiselle,
vostre tres-humble et tres-obeïssant serviteur,
voiture l' africain.
Ce 7 Aoust 1633.

LETTRE 41 A MLLE PAULET



p144

Mademoiselle,
ce lyon ayant esté contraint, pour quelques raisons
d' estat, de sortir de Libye avec toute sa famille,
et quelques uns de ses amis ; j' ay creu qu' il n' y
avoit point de lieu au monde où il se pust retirer
si dignement qu' aupres de vous, et que son mal-heur
luy sera heureux en quelque sorte, s' il luy donne
occasion de connoistre une si rare personne. Il
vient en droite ligne d' un lyon illustre, qui
commandoit il y a trois cens ans sur la montagne de
Caucause, et de l' un des petits-fils duquel on
tient ici qu' estoit descendu vostre bisayeul, celuy
qui le premier des lyons d' Afrique passa en
Europe. L' honneur qu' il a de vous appartenir,
me fait esperer que vous le recevrez avec plus de
douceur et de pitié que vous n' avez coustume d' en
avoir ; et je croy que vous ne trouverez pas indigne
de vous, d' estre le refuge des lyons affligez. Cela
augmentera vostre reputation dans toute la Barbarie,
où vous estes desja estimée plus que tout ce qui est
delà la mer, et où il ne se passe jour que je
n' entende loüer quelqu' une de vos actions. Si vous
leur voulez apprendre

p145

l' invention de se cacher sous une forme humaine,
vous leur ferez une faveur signalée ; car par ce
moyen ils pourroient faire beaucoup plus de mal,
et plus impunément. Mais si c' est un secret que
vous vouliez reserver pour vous seule, vous leur
ferez tousjours assez de bien, de leur donner place
aupres de vous, et de les assister de vos conseils.
Je vous asseure, mademoiselle, qu' ils sont estimez
les plus cruels et les plus sauvages de tout le
païs, et j' espere que vous en aurez toute sorte de
contentement. Il y a avec eux quelques lyonceaux,
qui pour leur jeunesse, n' ont encore pû estrangler
que des enfans et des moutons : mais je croy qu' avec
le temps, ils seront gens de bien, et qu' ils
pourront atteindre à la vertu de leurs peres. Au
moins sçay-je bien qu' ils ne verront rien aupres
de vous, qui leur puisse radoucir ou rabaisser le
coeur, et qu' ils y seront aussi bien nourris, que
s' ils estoient dans leur plus sombre forest
d' Afrique. Sur cette esperance, et l' asseurance
que j' ay que vous ne sçauriez manquer à tout ce
qui est de la generosité, je vous remercie desja
du bon accueil que vous leur ferez, et vous asseure
que je suis,
mademoiselle,
vostre tres-humble et tres-obeïssant serviteur,
Leonard, gouverneur des lyons du roy de Marroc.

LETTRE 42 A MLLE PAULET



p146

Mademoiselle,
depuis que je suis party de Madrid, j' ay fait,
devant que de venir icy, deux cens cinquante lieuës
d' Espagne, qui n' en valent gueres moins que cinq
cens de France : ce n' est pas mal aller pour un
homme qui avoit les jambes si roides, et à qui on
reprochoit qu' il ne pouvoit marcher. J' ay jugé
tout ce chemin bien employé, lors qu' en arrivant en
ce lieu, j' y ay trouvé les lettres qu' il vous a
plû me faire tenir, du troisiesme de juillet. Et
quoy que j' aye rencontré à Seville toute la
despoüille de la flotte des Indes, et que l' on
m' y ait fait voir six millions d' or dans une seule
chambre, je puis dire que je n' ay point veu de si
grands tresors, que celuy que vous m' avez envoyé.
Vous pouvez imaginer le contentement que j' ay eu
de recevoir tant de tesmoignages d' affection de tout
ce qu' il y a d' aymables personnes au monde. Et
certes, cette joye auroit esté plus grande, que ne
l' eust pû supporter un homme qui est si peu
accoustumé d' en avoir, si elle n' eust esté temperée
par la nouvelle que vous me donnez de vostre
indisposition. La colique n' avoit pû jusqu' icy venir
à bout de ma patience,

p147

mais elle a trouvé moyen de la vaincre en me prenant
par là, et la douleur me touche en la plus sensible
partie de moy-mesme, quand elle vous attaque. J' ay
une extréme tristesse de voir que mon ame soit
divisée en deux corps si foibles que le vostre et
le mien, et qu' il faille que je sois tousjours
malade de mes maux ou des vostres. Enfin,
mademoiselle, je voy bien qu' il me faudra chercher
des remedes plus solides que celuy de l' ejade ; nous
serons contraints de nous sousmettre à l' advis des
medecins, et nous devons plustost nous resoudre à
perdre une vertu, que deux vertueux. La charité qui
est la premiere de toutes, nous oblige à avoir pitié
de nous-mesmes, et puis que la douleur et la
maladie, sont des effets du peché, et une des
maledictions qu' il a causées, nous devons faire tout
ce qui nous sera possible pour les fuïr, et pour
avoir soin de nostre santé. Vous avez encore plus
d' interest que moy de suivre ce conseil ; car la
mienne est à cette heure en meilleur estat qu' elle
n' avoit accoustumé, et le travail et l' agitation du
chemin, m' ont mis au moins hors d' apprehension
pour quelque temps. Si vous voulez user de ce
regime, je vous attendray en Angleterre, et je
vous meneray par tout, par la coustume du royaume
de Logres. J' estois sorty de Madrid, contre
l' opinion de tout le monde, avec ce peu de
prudence que vous sçavez que les philosophes de la
secte de vostre mary ont en tout ce qui est
de leur plaisir ; et en une saison où les espagnols
osent à peine sortir de leur logis, j' avois
entrepris de traverser la

p148

plus grande partie de l' Espagne, et de venir passer
le mois d' aoust, au lieu le plus chaud de l' Europe.
Cependant je suis venu à bout, dieu-mercy, de mon
dessein, et à cette heure que je suis en Portugal,
je me moque de ceux qui disoient que j' allois
mourir en Andalousie. Sans mentir, mademoiselle,
ce ne vous est pas peu de gloire d' avoir pû
allumer le coeur d' un homme aussi froid que je suis.
Le soleil qui fend icy la terre, et qui brusle les
rochers, n' a pû à grand' peine que m' échauffer ; et
je n' ay point eu d' incommodité en ce voyage, qu' une
nuit que je ne m' estois pas assez couvert. Trois
hommes qui estoient partis avec moy, ont esté
contraints de demeurer en chemin. La chaleur, la
lassitude, ni la peine qu' il y a de voyager en ce
païs, n' ont pû m' arrester, et quoy que j' aye trouvé
beaucoup de lits plus mal garnis que ceux de
Villeroy, et beaucoup de chambres plus mauvaises
que celles de Panfou, et que je n' aye point dormy
(chose de consideration) depuis trois mois ; je suis
icy arrivé plus fort et plus sain que jamais. Ne
pensez donc pas que je sois encore cette foible
creature que vous avez veuë autresfois. Je suis tout
autre que vous ne sçauriez vous imaginer. Je suis
creu de six grands doigts dans ce voyage ; j' ay
le teint extrémement bruslé, le visage plus long que
je ne l' avois, les dents de devant fort serrées,
les yeux noirs, la barbe noire, et selon que je
me figure qu' est fait le baron de Ville-Neuve, je
luy ressemble plus à cette heure qu' à Monsieur De
Serisay. Cette mine entre douce et niaise est
passée en une autre

p149

toute contraire, et il ne m' est plus rien resté qui
ne soit changé ; sinon que j' ay encore les sourcils
joints, qui est la marque d' un fort méchant homme :
j' espere que dans trois ou quatre jours j' esprouveray
si je sçauray aussi bien resister au travail de la
mer, qu' aux autres, et dés qu' un vaisseau anglois
qui a desja les deux tiers de sa charge, l' aura
toute entiere, nous partirons, dieu aidant, au premier
vent. Il faut avoüer, mademoiselle, que ma fortune
a quelque chose de bien bizarre ; moy qui autrefois
n' ay pû me resoudre d' aller jusqu' au Pont Aux
Dames, en la meilleure compagnie du monde, j' ay
esté à cette heure plus loin qu' Hercule, et il y a
plus d' un mois que j' ay passé ses colonnes : et au
lieu que je ne pouvois souffrir un petit vent dans
le cabinet de Madame De Ramboüillet, je m' en vay
à cette heure en deffier trente-deux au milieu de
l' ocean et de l' hyver. Ce n' est pas là pourtant le
plus grand peril, trente vaisseaux de Barbarie qui
couvrent cette coste, donnent davantage de peur à
tous ceux qui partent d' icy, et se font plus
craindre que la tempeste. Je voudrois bien sçavoir
s' il y a quelque astrologue qui eust pû dire en me
voyant il y a deux ans, dans la ruë Saint Denis
avec ma rotonde, que je courrois bien-tost fortune
de ramer dans les galeres d' Alger, ou d' estre
mangé par les poissons de la mer Atlantique. Mais
au cas que je sois destiné à estre pris par les
pirates, je souhaite, au moins, que je tombe entre
les mains d' un celebre corsaire, que j' ay oüy
nommer autrefois à Mademoiselle De Ramboüillet,

p150

et dont le nom seul me fait avoir de l' inclination
pour luy. Si Mademoiselle De Ramboüillet le peut
deviner en quatre, et le dire apres sans rire, je
luy donneray un petit peigne, dont on me fit hier
present, qui avoit esté fait pour la reyne de la
Chine. Je n' ay pourtant pas trop de peur de payer
ma rançon, et d' estre reduit à racheter ma liberté ;
car le capitaine du navire m' a asseuré que je
pouvois dormir en repos pour ce qui est de cela,
et m' a juré qu' en tout cas, il mettroit le feu aux
poudres. Voyez le bon expedient, et s' il ne me
vaudroit pas mieux embarquer avec un anabatiste.
Mais ce qui est remarquable, et qui s' est
plaisamment rencontré ; c' est (et par ma foy je ne
ments pas) que je m' en vay dans un vaisseau qui ne
porte que moy, et huit cent caisses de succre, de
sorte que si je viens à bon port, j' arriveray
confit, et si d' aventure je fais naufrage avec
cela, ce me sera au moins quelque consolation, de
ce que je mourray en eau douce. Jugez si je pouvois
rencontrer une embarcacion qui me fust plus
convenable. Apres cela, il me semble que ce voyage
ne me peut estre qu' heureux. J' espere que les
zephirs qui sont du nombre des esprits doux, me
seront favorables, et que devant que cette lettre soit
en France, je pourray estre en Angleterre. Je
vous supplie tres-humblement, mademoiselle, de me
faire la faveur de témoigner à la premiere des deux
personnes dont je vous parlois à cette heure,
qu' encore que je change de tant de lieux, elle garde
tousjours celuy qu' elle a accoustumé d' avoir en ma
memoire. Tous

p151

les objets qui se presentent à moy, me font souvenir
d' elle, et toutes les fois que je voy un magnifique
bastiment, un païs agreable, et une belle ville, ou
quelque rare ouvrage de l' art ou de la nature : je
la souhaite, et je desirerois sçavoir le jugement
qu' elle en feroit. Celuy qu' elle a fait depuis peu
en ma faveur, me rend plus satis-fait de moy-mesme,
que je ne le fus de ma vie : et le prix qu' elle m' a
donné venant d' une si bonne part, me semble estre
hors de prix. Il ne me pouvoit rien arriver tant à
mon avantage, que de recevoir cét honneur d' une
personne, qui en peut estre si bon juge, et de qui
on peut dire avec verité, qu' il n' y a jamais eu
une dame qui ait si bien entendu la galanterie, ni
si mal entendu les galants. Je trouve seulement à
desirer qu' en me faisant cette grace, on me l' eust
signifiée en d' autres termes, qu' en disant qu' elle
donnoit, (...). C' estoit, ce me semble, assez de
dire, chico ; mais du stile de la demoiselle
qui l' a escrit, je m' estonne encore qu' elle n' a
mis chiquitico toutesfois cela peut avoir esté
fait à bon dessein, et dans une si grande gloire
que celle que je recevois, il estoit à propos de me
faire souvenir de ma petitesse. Je fais ce qu' il
m' est possible pour défendre sa bonté ; car j' avouë,
qu' à ce coup, je serois trop méconnoissant, si je me
plaignois d' elle, apres l' honneur qu' elle m' a fait
de m' escrire. Lors mesme qu' elle me reproche que
je suis petit, elle m' esleve par dessus tous les
autres ; et avec une fueille de papier, elle me rend
le plus grand homme de France. Celle que j' ay
receuë

p152

d' elle, est si excellente, et si pleine de
gentillesse, qu' apres cela, je ne sçay si j' aurois
assez de temps ni de hardiesse pour luy
escrire. Je ne me trouve jamais si glorieux
que quand je reçois de ses lettres, ni si humble
que lors que j' y veux respondre, et que je
considere combien mon esprit est bas au dessous du
sien. Je voudrois bien, mademoiselle, dire icy
quelque chose de cette personne qui sera tousjours
loüée, et ne le sera jamais assez ; et je
souhaitterois qu' il y eust des paroles aussi belles
et aussi bonnes qu' elle, pour en parler comme je
desirerois : mais il n' y a point de langage au
monde pour cela, et c' est tout ce que peut faire
le dernier effort de la pensée, que de concevoir
quelque chose digne d' elle. Je remercie Madame De
Clermont, de ce que les extrémes chaleurs
d' Andalousie ne m' ont point fait malade, et de ce
que j' ay eu le temps favorable les deux fois que
j' ay passé le destroit. Je la supplie de me
continuër ses faveurs, et de croire que je ne
sçaurois jamais oublier de si solides obligations.
J' acheveray de connoistre d' icy en Angleterre, à
quel point est l' affection qu' elle me fait
l' honneur d' avoir pour moy. On dit qu' il y a en
Norvegue, des personnes qui vendent le vent, mais
je croy qu' elle le peut donner, et si je ne l' ay
tousjours en pouppe, je me plaindray d' elle. Avec
sa permission, je baise tres-humblement les mains à
Mademoiselle Atalante, et quoy que sa legereté soit
une des premieres choses que j' ay loüées en elle, je
la supplie de n' en point avoir pour moy. Je luy
rends mille graces, et à

p153

mademoiselle sa soeur, de l' honneur qu' elles me
font de se souvenir de moy. Mais, mademoiselle,
voicy la cinquiesme page que je vous escris, sans
vous escrire, et quand vous lirez tant de choses
que je mets pour les autres, sans parler de vous,
il me semble que l' on vous pourroit demander, et
vous, pourquoy ne mangez vous point de gasteau ;

vous sçavez que c' est vostre faute plus que la
mienne. Si vous en voulez manger, il ne faut que le
dire, tout sera pour vous, je vous jure, et vous
aurez les parts de tous les autres ; je ne puis
pourtant m' empescher de vous dire icy l' extréme joye
que l' on m' a donnée en me mandant que j' estois tout
entier dans le coeur de cet homme que vous sçavez
qui est si fort selon le mien. Je sçay bien que
ce n' est pas un lieu de repos ; je croy qu' il n' y
a point d' endroit dans l' Afrique, si chaud, ni de
golphe en la mer qui soit plus agité. Mais cela ne
m' empesche pas que je ne me réjouïsse infiniment
d' y estre, et que je ne me tienne tres-heureux
d' avoir une si grande place dans le meilleur coeur
de France. Si du reste, il n' y a que des pieds et
des mains, je croy, au moins que ce sont de belles
mains et de beaux-pieds ; et il y en aura
quelques-uns que je baiserois de bon coeur. Mais
puis qu' il luy a pleu me faire un si grand honneur,
je le supplie tres-humblement, que pour achever
cette bonté, il vous permette d' y entrer plus
avant que les autres, et qu' au moins il vous y
laisse mettre la moitié du corps : car sans mentir,
mademoiselle, je ne puis estre bien entier en un
lieu où vous n' estes pas. S' il a encore la bonne

p154

inclination qu' il avoit à bien-faire, je sçay qu' il
m' accordera bien volontiers cette faveur, et qu' il
sera bien-aise de nous mettre là à part tous deux
ensemble. J' ay extrémement besoin d' une occasion
comme celle-là ; et de vous pouvoir entretenir en
particulier pour vous dire, sans que tant de personnes
l' entendent, ce que je sens pour vous, de quelle
sorte je vous ayme, et je vous honore, combien vostre
absence m' est insupportable, et vostre memoire m' est
douce, et avec quelle passion je suis,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 43 A M. CHAUDE-BONNE 1633



p155

Monsieur,
je croyois que je ne pourrois jamais sortir de ce
païs, et il sembloit que mon mal-heur eust bouché
les ports de San Lucar et de Lisbonne. J' estois
sorty de Madrid, sur l' avis qu' on m' avoit donné,
qu' un vaisseau anglois devoit partir de Seville
dans six semaines ; et pour ne pas attendre, et
arriver justement en ce temps-là, j' avois pris le
tour de Gilbratar, et par Grenade. Cependant,
il y en a six autres que celles-là sont passées,
et je ne croy pas qu' il parte encore d' un moins.
L' impatience d' estre si long-temps en un lieu
m' avoit fait venir delà, croyant y devoir retourner
seulement pour voir celuy-cy. Et quoy que l' on
m' eust escrit qu' il n' y avoit point d' embarcacion ,
je m' estois resolu de faire six vingts-lieuës, et de
passer deux fois la Sierra Morena, pour me
divertir. Mais le bon-heur a voulu, que tandis que
j' estois en chemin, il est arrivé un navire anglois,
dans lequel, dieu aidant, je m' embarqueray. Il y a
trois semaines que je l' attens, dans deux jours il
sera achevé de charger, et partira au premier vent.
La fortune dispose bien bizarrement

p156

de moy ; et apres m' avoir fait voyager en Espagne
au mois d' aoust, elle me fera naviger en novembre.
Le vaisseau est de vingt-cinq pieces, fort bon
et bien armé, je pense que nous aurons besoin de tout
car il y a beaucoup de turcs à la coste ; et en ce
temps-cy je croy que je ne seray pas si mal-heureux,
que je ne voye quelque tempeste que j' aye quelque
jour à vous décrire. Cette embarcation est sans
doute une des meilleures que je pouvois esperer ;
le voyage est beaucoup plus aisé d' icy que de
Seville, et je ne voudrois pour rien y estre
demeuré, et ne m' estre pas resolu de venir voir le
Portugal. Je vous asseure, monsieur, que Dom
Manüel, et la Sennora Osaria ont icy de beau bien,
et que s' ils y pouvoient r' entrer, ils y seroient
mieux accommodez qu' à Bruxelles. Lisbonne est,
à mon gré, une des plus belles villes du monde, et
qui merite autant d' estre veuë. Ce sont trois
montagnes couvertes de maisons et de jardins, qui
se mirent toutes dans une riviere large de trois
lieuës, et la ville qui se voit sous le Tage, ne
paroist pas moins belle, que celle qui est sur le
bord. Je ne laisse pas pourtant d' y estre avec
quelque ennuy, car je n' ay receu pas une lettre
depuis que j' y suis ; et je ne sçay rien d' aucune
chose. On ne connoist quasi point icy d' autre
France, que l' Antarctique. La pluspart de ceux
que j' y vois, sont des hommes de l' autre monde,
et on y sçait plus souvent des nouvelles de Cap
Vert, et du Bresil, que de Paris ou de Flandres.
De sorte qu' encore que ce me doive estre quelque
contentement d' estre au païs de la marmalade,

p157

et que j' aye icy une maistresse qui est encore plus
douce qu' elle, tout cela ne me touche point, et
je fais des voeux pour en sortir, comme si j' estois
en Norvegue. C' est une estrange chose, monsieur,
que des avantures d' Espagne : j' y ay esté tousjours
aussi chaste qu' une demoiselle que je croy que vous
voyez tous les soirs, et avec toute ma severité,
je ne laisseray pas de vous pouvoir monstrer
quelque jour des poulets en Castillan, en Portugais,
et en Andaluz : et si une more qui demeure devant
mes fenestres sçavoit écrire, je vous en pourrois
faire voir encore en guinois : mais j' espere que le
vent emportera bien-tost toutes ces affections, et
me mettra en lieu où j' en ay de plus solides, et de
mieux fondées. Vous qui faites tout seul une grande
partie de toutes les miennes, vous pouvez-vous
imaginer avec quelle impatience je desire ce
bon-heur. Je vous puis au moins asseurer, que je ne
laisseray jamais de maistresse avec tant de plaisir,
que quand je vous iray revoir ; et moy qui m' estois
deffendu toute ma vie des tristesses, des langueurs,
et des inquietudes de l' amour, je trouve à cette
heure tout cela dans l' amitié. Je pense, monsieur,
que vous me croirez, et que vous-vous persuaderez
aysément qu' un homme auquel vous avez fait tant de
biens, et à qui vous en avez enseigné encore
davantage, ne peut manquer d' en avoir le ressentiment
qu' il doit. La fermeté et la reconnoissance sont
deux vertus que vous m' avez apprises, que je ne
sçaurois mieux employer qu' en vous ; et quand, avec
toute

p158

sorte de generosité, je vous aurois payé au double
tout ce que je vous dois, apres cela je ne serois pas
encore quitte, et je vous devrois cette generosité
là-mesme, puisque ce seroit aupres de vous que je
l' aurois acquise. Aussi n' est-ce pas mon intention
de m' acquitter envers une personne à qui je prens
tant de plaisir d' estre redevable ; et outre que
mon inclination et ma raison me donnent à vous, je
suis bien-aise d' avoir encore des obligations
infinies d' estre tousjours,
monsieur,
vostre, etc.
à Lisbonne le 22 Octobre, 1633.

LETTRE 44 A M. 1633



p159

Monsieur,
pour vous monstrer que je trouve vostre excuse
fort bonne, c' est que je m' en veux servir ; elle
me sera beaucoup plus necessaire qu' à vous, et vous
ne devez pas trouver estrange que je l' allegue en
mon besoin moy qui ay tousjours moins d' esprit, et
qui ay à cette heure moins de temps. Vous le croirez
aysément quand vous sçaurez que l' on m' a dit
aujourd' huy, que nous partirons dans cinq jours ;
de sorte qu' il me faut acheter un lit, des matelats,
des couvertures, un petit troupeau de moutons,
vingt bestes à corne, cinquante poules, et quelques
chats de voliere , (car le capitaine ne veut pas
nourrir les passagers. Outre cela, il faut que
j' escrive à Seville, à Madrid, en Flandres, en
France, à mes amis, et à des marchands, à des
ministres, à mes amies et à des maistresses : et ce
qui est le plus embarrassant, il me faut tous les
jours respondre à un poulet portugais, que, par ma
foy, je ne puis lire ni entendre. Jugez si jamais
personne a eu tant d' affaires, et si je puis
esperer de vous envoyer une lettre qui puisse payer
la vostre, moy, qui dans tout mon loisir ne le
pourrois pas. Elle m' a apporté toute la consolation

p160

que vous pouvez imaginer qu' en doit recevoir
un homme de bon goust, et de bonne amitié, et a
fait, ce me semble, en moy un effet merveilleux,
m' ayant empesché d' estre triste de n' avoir point eu
de nouvelles de mon pere, et de mes amis de France.
Je m' estonne qu' il ne me soit point venu de lettres
par l' ordinaire. Quoy que je vous die de partir
dans cinq jours, ne laissez pas, je vous supplie,
de m' escrire toûjours, car comme vous sçavez les
jours de ces païs-cy ne sont pas de vingt-quatre
heures, et ceux d' Espagne ne durent guere moins
que ceux de Norvegue. Je voudrois bien que l' envie
de venir icy eust pris au paladin (car je ne le
sçaurois appeller plus magnifiquement, et il faut
advoüer que personne ne peut estre si ingenieux
que vous à luy trouver de beaux tiltres) et
certainement il ne sçauroit trouver de meilleure
occasion. Outre que les vaisseaux de San-Lucar
sont plus loin de quatre-vingts lieuës ; je crois
qu' ils partiront pour le moins quinze jours plus
tard, et puis il faut qu' il triomphe de plusieurs
nations, et qu' apres avoir bruslé tant de
castillanes, il fasse fondre quelques portugaises.
Certes, si j' estois assez sage pour n' aymer
personne, de ceux que je ne vois point, je n' aurois
guere eu de meilleur temps en ma vie, que celuy
que j' ay passé depuis trois mois, esloigné de
toutes sortes d' embarras et d' affaires, et
n' entendant de nouvelles que celles que de temps
en temps il vous plaisoit de m' apprendre. Le vray
secret pour avoir de la santé, et de la gayeté,
est que le corps soit agité, et que l' esprit se
repose,

p161

les voyages donnent cela. Pour l' ordinaire ; il nous
arrive tout au rebours, lors que nous pensons nous
reposer, nous-nous travaillons le plus : le trot
de la plus méchante mule, ne lasse pas tant que
d' attendre Carnero sur les bancs de la secretairerie,
et la moindre mauvaise affaire, tourmente davantage
que le plus mauvais temps, où le plus mauvais
chemin. Croyez donc que j' approuve extrémement le
dessein que vous faites de vous desabuser de la
fortune, et de la quitter comme une dangereuse
maistresse ; ses caresses et ses mespris sont
esgalement à craindre, d' une façon ou d' autre, elle
tuë tous ses amans ; et ceux qui estiment ses
faveurs pour des veritables biens, sont beaucoup
plus trompez que ceux qui prennent un chat pour
un pigeon
. Si je n' eusse finy par cette
boufonnerie, il me semble que j' estois trop serieux
pour un homme qui l' a si peu accoustumé, et qui a
tant de haste. Quand vous voudrez faire cette
retraite, je vous accompagneray, et nous irons en
quelque lieu, où nous appellerons chaque beste
comme il nous plaira ; aussi bien qu' Adam nous
donnerons de nouveaux noms aux choses, et quand nous
irons au contraire de tous les autres hommes, et
que nous nommerons mal ce qu' ils nomment bien,
peut-estre que nous rencontrerons. Mais jusqu' à ce
que cela arrive, et tant que je demeureray dans le
monde, je vous supplie de me conserver avec toute
sorte de soin, l' amitié de ces messieurs. Il n' y a
pas une recommandation de celles de Monsieur Le
Comte De Maure, que je n' estime

p162

un million ; contez les maravedis de la flotte, et
considerez quelle richesse vous m' avez envoyée. Si
Monsieur Le Comte Stufe, avoit avec vous la
fortune qu' il a avec moy, il y a long-temps qu' il
vous auroit ruiné, car je ne me puis deffendre de luy,
et il m' a gaigné jusqu' à l' ame. Il est vray que
vous avez interest en cette perte, et que cela
est gagner vostre bien, estant obligé d' estre tout
à vous, et plus que personne,
monsieur,
vostre, etc.
à Lisbonne le 15 Octobre, 1633.

LETTRE 45 A M. 1633



p163

Monsieur,
je ne sçay pas bien certainement qui vous estes,
mais je suis asseuré que la lettre que j' ay receuë
ne peut estre que d' un extrémement honneste homme ;
et je dois attendre quelque jour de grands secours
de vous, s' il est vray ce que vous dites que vous
me sçaurez mieux servir que vous ne sçavez escrire.
Que si vous estes celuy que j' imagine, ce bien ne
me pouvoit venir d' aucune part, dont il me fust
plus cher, et j' ay une extréme joye de voir tant de
bonté en une personne, en qui j' avois desja
remarqué toutes les autres excellentes qualitez.
Comme en cela vous m' avez fait plus d' honneur que
je n' en pouvois attendre, je vous asseure,
monsieur, que je le reconnois mieux que vous ne
sçauriez penser, et que je ne suis pas moins
genereux à ressentir cette faveur, que vous l' avez
esté à me la faire. Je pense que vous avez assez
bonne opinion de moy pour le croire, et vous, qui
en vous laissant seulement connoistre, gagnez le
coeur de tous ceux qui vous voyent, vous ne sçauriez
douter que vous ne soyez extrémement aymé de ceux
qui vous y obligez si particulierement. Mais je
vous puis jurer,

p164

monsieur, qu' entre tant d' affection que vous avez
acquises, il n' y en a pas une qui soit accompagnée
de tant de respect et d' estime, que la mienne, et
que je suis, comme je dois, plus que personne,
monsieur,
vostre, etc.
à Lisbonne, le 22 Octobre, 1633.

LETTRE 46 MARQ. MONTAUSIER 1633



p165

Monsieur,
j' ay leu vostre lettre avec tout le contentement et
la satisfaction que l' on doit recevoir cét honneur
d' un des plus paresseux, et des plus honnestes
hommes du monde. Il me semble qu' il n' y a plus rien
que je ne doive attendre de vostre amitié, puis-que
pour l' amour de moy vous avez pû prendre un peu de
peine, et vous ne me sçauriez faire voir de
meilleure preuve des paroles que vous me donnez, que
de les avoir escrites. Il me desplaist seulement de
penser qu' avec toute cette tendresse que vous me
tesmoignez, il y a quelque occasion pour laquelle
vous voudriez que je fusse pendu. à dire le vray,
monsieur, il me semble que c' est quelque deffaut,
dans l' affection que vous me portez, et je crois
que sans estre trop pointilleux je le pourrois
trouver mauvais. Toutefois j' en cours tant de
risque d' ailleurs, et je desire aussi avec tant de
passion que vous ayez tout ce que vous meritez, que
s' il ne tenoit qu' à cela, que vous eussiez un
royaume,

p166

sans mentir je crois que j' y consentirois aussi
bien que vous. Je pardonnerois plus aysément cét
outrage à la fortune, que celuy qu' elle vous fait
de ne vous pas accorder ce qui vous est deu, et de
vous refuser un tiltre qu' elle a donné à Monsieur
Du Bellay. Mais puis-que la chose ne dépend point
delà, et que je pourrois avoir cent couronnes de
martyr, sans que cela vous en donnast une de
souverain, il en faut chercher par un autre chemin,
et sans qu' il en couste la vie à pas un de vos
amis, ne devoir cét honneur qu' à vous-mesme. Je
vous asseure qu' en courant tant de differens
royaumes, je songe tousjours à vous, et je tasche à
former quelque dessein que vous puissiez un jour
executer. Il y a quelque temps que j' en vis sept
tout d' une veuë dont il y en avoit quatre en
Afrique, que je vous souhaitay, et lesquels c' est
dommage que vous laissiez entre les mains des
mores. Que si le séjour de Barbarie ne vous plaist
pas, l' on a eu icy avis que l' isle de Madere est
sur le point de se revolter, et qu' elle se veut
donner au premier qui la voudra défendre de la
domination d' Espagne. Imaginez-vous, je vous
supplie, le plaisir d' avoir un royaume de succre,
et si nous ne pourrions pas vivre là avec toute
sorte de douceur. Quelques grands que puissent
estre les charmes et les engagemens de Paris, selon
que je vous connois, je sçay qu' ils ne vous
arresteront pas en une occasion comme celle-là, et
si quelque chose vous peut retenir, ce sera
seulement l' incommodité du chemin, et la peine de
vous lever matin. Mais,

p167

monsieur, les conquerans ne peuvent pas tousjours
dormir jusques à onze heures ; les couronnes ne
s' acquierent pas sans travail, mesmes celles qui ne
sont que de lauriers ou de myrtes, s' achetent bien
cherement, et la gloire veut que ses amans souffrent
pour elle. Je vous avouë que je me suis estonné
que la renommée ne m' aye point appris de vos
nouvelles devant que vous me fissiez l' honneur de
m' en mander, et il me semble que je suis plus loin
que je n' avois jamais creu pouvoir aller, quand je
songe que je suis en un païs où l' on ne vous
connoist point. Ne souffrez pas qu' une reputation
si juste que la vostre soit si limitée, ni qu' elle
demeure aux pieds des Pirenées, par dessus lesquels
tant d' autres ont passé, venez vous-mesme luy ouvrir
passage, et si la gazette ne dit rien de vous, faites
que l' histoire en parle. Pour ce qui est de ce que
l' on vous a voulu faire trouver mauvais, que je vous
eusse donné la qualité de damoisel : je vous
asseure, monsieur, qu' il n' y eust guere de raison de
vous en offenser. Je vous feray voir qu' Amadis De
Gaule sous le tiltre de damoisel de la mer, mit à
fin ses plus belles aventures, et qu' Amadis De
Grece, lors qu' il estoit appellé, le damoisel de
l' ardente espée occit un grand lion, et delivra
le Roy Magadan ; mais ce sont des artifices de
la damoiselle que vous connoissez, laquelle ayant
juré ma ruine, est faschée de voir que je suis en
la protection d' un des plus braves hommes du monde.
Il luy sera pourtant difficile de m' oster la
vostre, car je vous jure, monsieur (et cecy je le

p168

dis plus serieusement que tout le reste) que je
tascheray tousjours par toutes sortes de devoirs et
de tres-humbles services, à meriter l' honneur de
vostre affection. Il me semble que ce seroit manquer
d' esprit, de generosité, et de vertu, que de ne pas
aymer parfaitement une personne, en qui toutes ces
choses se trouvent en un si haut point, et moy qui
estime avec passion ces qualitez, quelque part où
je les trouve, je n' ay garde que je ne les
cherisse tres-particulierement en vous, où elles
sont jointes à tant d' autres graces, et
accompagnées de tant de civilité. Croyez donc, je
vous supplie, que comme je vous sçay mieux
connoistre que personne, je vous sçauray aussi
tousjours mieux honorer, et que tant que je vaudray
quelque chose que je ne puis manquer d' estre,
monsieur,
vostre, etc.
à Lisbonne le 22 Octobre, 1633.

LETTRE 47 A MARQ. DE PISANY 1633



p169

Monsieur,
si j' estime en quelque chose les deux lettres que
vous avez loüées, c' est pour m' avoir procuré
l' honneur d' en recevoir une des vostres ; en la
voyant j' ay confirmé le jugement que j' avois fait
de vous il y a long-temps que vous nous pourriez
quelque jour donner de la jalousie, à mademoiselle
vostre soeur et à moy, et nous oster la gloire de
bien écrire, à laquelle, sans vous, nous pourrions
pretendre. Mais puis-qu' il vous reste tant d' autres
chemins d' en acquerir, permettez, s' il vous plaist,
que nous ayons celle-là, et ne vous mettez pas
en l' esprit une chose si difficile que de vouloir
imiter en tout monsieur vostre pere ; lequel non
content de l' estime d' estre un des plus braves
hommes de France, a voulu encore avoir celle
d' écrire, et de parler mieux que personne. Si vous
voulez, monsieur, vous pouvez, sans doute, esperer
d' y arriver aussi bien que luy ; mais outre que cela
vous coustera de la peine, vous perdrez une belle
occasion de nous obliger, et de nous donner une
extréme preuve de vostre affection, en laissant
pour nostre

p170

consideration une loüange à laquelle vous pourriez
prendre une si grande part. Il y en a d' autres plus
solides et plus dignes de vous ausquelles vous devez
aspirer. Si toutesfois il vous semble qu' il n' y en
ait point de si petite qu' un honneste homme doive
mépriser, et que c' est la seule chose dont il ne
doit point estre liberal ; j' avouë que je n' ay rien
à dire contre un si juste sentiment. Selon l' affection
que je sçay que mademoiselle vostre soeur a pour vous,
je suis asseuré qu' elle vous pardonnera aysément le
tort que vous luy pourrez faire en cela. De moy je
souffriray volontiers d' estre vaincu, puis-que ce
sera de vous ; pour la gloire que vous m' osterez,
je prendray part à la vostre, où je me contenteray
de celle d' estre,
monsieur,
vostre, etc.
à Lisbonne le 22 Octobre, 1633.

LETTRE 48 MLLE RAMBOÜILLET 1633



p171

Mademoiselle,
c' est dommage que vous ne prenez plaisir plus
souvent à faire du bien, puisque lors que vous
l' entreprenez, personne ne le sçait accompagner de
tant de graces que vous. J' ay receu comme je devois
les intentions que vous avez euës de me faire des
complimens, et vous ne m' avez pas seulement consolé
de ma mauvaise fortune, mais vous m' avez fait
douter si je la devois appeller ainsi, et en me
disant que la bonté que vous avez pour moy, ne
durera pas plus long-temps que mon mal-heur, vous
m' avez mis au point de desirer qu' il ne finisse
jamais. Voyez, mademoiselle, si vous n' estes pas
une grande enchanteresse, deux choses qui sont si
opposées, que vostre presence, et vostre absence,
et dont l' un est sans doute un des plus grands
biens, et l' autre un des plus grands maux du
monde, en proferant seulement trois paroles, vous
les avez tellement changées, que je ne connois
plus laquelle est la bonne ou la mauvaise, et
qu' en verité je ne sçay pas bien celle qui est le
plus à

p172

souhaiter pour moy. Toutefois, puisque j' ay à estre
tourmenté d' une façon ou de l' autre, j' aimerois
mieux encore l' estre aupres de vous, et quelque
méchante que vous puissiez estre, il me semble que
vous ne me sçauriez faire de plus grand mal, qu' est
celuy de ne vous point voir. Je vous avouë,
mademoiselle, que je vous crains au delà de ce que
vous sçauriez imaginer, et plus que toutes les
choses du monde. Mais (si le respect que je vous
dois me permet de parler ainsi) je vous ayme encore
plus que je ne vous crains. Quoy que vous me fassiez
peur quelquefois, je prens plaisir à vous voir sous
toutes les formes où vous-vous mettez, et quand
vous viendriez à vous changer une fois la semaine en
dragon, aussi bien qu' une de celles dont je
soupçonne que vous estes ; en cet estat j' aymerois
encore vos griffes et vos escailles. Selon les
prodiges que je vois en vostre personne, je crois
que ce changement pourra quelque jour arriver en
vous, et ce que vous me dites que trois fois le
mois vous n' estes plus conversable, me semble estre
desja quelque disposition à cela : aussi bien
que Monsieur De C j' ay en l' esprit que vous
finirez quelque jour par quelque chose
d' extraordinaire, et j' espere qu' enfin le temps
nous apprendra ce que nous devons croire de vous.
Cependant, quoy que vous soyez, il faut avoüer que
vous estes une aymable creature ; et tant que vous
paroistrez sous la forme de demoiselle, il n' y en
aura point au monde de si accomplie ni de si
estimable que vous, ni d' homme qui soit tant que
moy.

p173

Mademoiselle, je vous supplie tres-humblement de
faire que vostre nain se contente de recevoir icy
un compliment, au lieu d' une responce au défy qu' il
m' a envoyé. Je ne veux rien avoir à demesler avec
ceux qui vous appartiennent ; et pour l' amour de sa
maistresse et de luy-mesme, je l' estime
extrémement, et desire son amitié.
Vostre, etc.
à Lisbonne, ce 22 Octobre, 1633.

LETTRE 49 A M. GOURDON 1633



p174

Monsieur,
j' ay eu plus de loisir que je n' en voulois, de vous
envoyer ce que vous m' avez demandé en partant. Et
tant s' en faut que les vents ayent emporté ma
promesse, qu' ils m' ont donné lieu de la tenir. Il y
a desja huit jours qu' ils m' arrestent icy, où je
serois demeuré avec beaucoup d' ennuy, si je n' avois
apporté de Londres des pensées pour plus de temps
que cela. Je vous asseure que vous y avez eu part,
et que les meilleures que j' aye euës, ont esté
employées en vous, ou aux choses que j' ay veuës
par vostre moyen. Vous-vous douterez bien que par
cecy, je n' entens pas parler de la tour, ni des
lions que vous m' avez fait montrer. En une seule
personne vous m' avez fait voir plus de tresors,
qu' il n' y en a là, et quand et quand plus de lions
et de leopars. Il ne vous sera pas mal aisé apres
cela, de juger que c' est de Madame La Comtesse
De Carlile que je parle. Car il n' y en a point
d' autre de qui on puisse dire tout ce bien, et tout
ce mal. Quelque danger qu' il y ait à se souvenir
d' elle, je n' ay pû jusques icy

p175

m' en empescher, et sans mentir, je ne donnerois pas
le tableau qui m' est resté d' elle dans l' esprit,
pour tout ce que j' ay veu de plus beau dans le
monde. Il faut avouër que c' est une personne toute
pleine d' enchantemens : et il n' y en auroit pas
une sous le ciel si digne d' affection, si elle
connoissoit ce que c' est, et si elle avoit l' ame
sensitive, comme elle a la raisonnable. Mais avec
l' humeur dont nous la connoissons, l' on ne peut
rien dire d' elle, sinon que c' est la plus aymable
de toutes les choses qui ne sont pas bonnes, et le
plus agreable poison que la nature ait jamais fait.
La crainte que j' ay de son esprit, m' a pensé
destourner de vous envoyer ces vers, car je sçay
qu' elle connoist en toutes choses ce qu' il y a de bon
et de mauvais ; et toute la bonté qui devroit estre
dans sa volonté, est dans son jugement. Mais il ne
m' importe gueres qu' elle les condamne. Je ne
voudrois pas qu' ils fussent meilleurs, puisque je
les ay faits devant que d' avoir eu l' honneur de la
connoistre ; et je serois bien marry d' avoir
jusqu' à cette heure loüé ou blasmé personne
parfaitement ; car je reserve l' un et l' autre pour
elle. Pour ce qui est de vous, monsieur, je ne vous
fais point d' excuses, s' ils ne sont pas bons ;
au contraire je prétens que vous m' en estes plus
obligé, et que vous ne me devez pas sçavoir peu
de gré, d' avoir pû me resoudre à vous en envoyer de
mauvais. De quelque sorte qu' ils soient, je vous
puis asseurer que ce sont les seuls que j' aye
jamais escrits deux fois. Si vous sçaviez à quel
point je suis paresseux, vous jugeriez que
l' obeïssance

p176

que je vous ay renduë en cela n' est pas une petite
preuve du pouvoir que vous avez sur moy, et
de la passion avec laquelle je veux estre,
monsieur,
vostre, etc.
à Douvres, le 4 Decembre, 1633.

LETTRE 50 MLLE RAMBOÜILLET 1634



p177

Mademoiselle,
quelque menaçante que soit vostre lettre, je n' ay
pas laissé d' en considerer la beauté, et d' admirer
que vous puissiez joindre ensemble avec tant
d' artifice, le beau et l' effroyable. Comme on voit
l' or et l' azur sur la peau des serpents, vous
émaillez avec les plus vives couleurs de
l' eloquence, des paroles venimeuses ; et je ne puis
m' empescher en les lisant, que les mesmes choses
qui m' épouvantent ne me plaisent. Vous commencez
bien-tost à tenir ce que vous m' avez dit, que vous
ne me seriez bonne qu' aussi long-temps que la
fortune me seroit mauvaise. à cette heure qu' il
semble qu' elle me veüille donner un peu de repos,
vous me le venez troubler ; et me montrez que pour
estre échappé de la mer et des pirates, je ne suis
pas encore en seureté, et que vous estes plus à
craindre que tout cela. Je ne croyois pas pourtant,
mademoiselle, que pour avoir refusé une querelle
avec vostre nain, j' en deusse avoir avecque vous ;
ni que je fusse obligé de respondre à un deffy,
pour avoir fait response à des complimens. Si
toutesfois il vous semble

p178

que j' aye manqué en cela, vous devriez appeller
respect et crainte, ce que vous appellez mespris ;
et à croire que cette mesme creature, qui a osté
l' espée à Monsieur De M pouvoit bien m' avoir
fait tomber la plume des mains : quand mesme il
auroit quelque raison de se plaindre, vous n' en
aviez pas pour cela de prendre sa protection contre
moy, et si vous me voulez du mal pour l' amour de
luy, je pourray dire que vous m' avez querellé pour
le plus petit sujet du monde. Mais si vous avez
resolu de me persecuter, toutes mes excuses ne vous
en empescheront point, et je m' estonne seulement
que vous en ayez voulu chercher quelque pretexte.
Il ne me servira de rien d' estre venu de si loin
au travers de tant de perils Alger
sera tousjours pour moy par tout où vous serez ; et
quoy que je sois à Bruxelles, je ne fus jamais plus
prés de la captivité, ni du naufrage. Ne croyez pas
pourtant, mademoiselle, que les flames de ces
animaux, dont vous me menacez, soit ce qui me face
peur. Il y a long-temps que je me sçay garantir de
cette sorte de maux, et quoy que vous puissiez dire,
je crains bien plus de mourir par vos mains, que par
vos yeux. Entre tous les endroits de vostre lettre,
qui me semble admirable en toutes choses, j' ay
particulierement remarqué l' exclamation que vous
faites en parlant du plaisir que ce vous eust esté,
que les pirates m' eussent pris. C' est sans mentir
une grande bonté à vous, de souhaiter que j' eusse
esté deux ou trois ans aux galeres du turc, afin
qu' il y eust plus de diversité dans mes

p179

voyages. La belle curiosité de desirer d' avoir pû
apprendre de moy de quelle sorte j' eusse pensé les
chameaux de Barbarie, et avec quelle constance
j' eusse souffert les coups de latte ! De la sorte
que vous en parlez, je croy aussi que vous auriez
esté bien-aise que j' eusse esté empalé une
demy-heure, pour sçavoir comme cela se fait, et
comment l' on s' en trouve. Mais ce qui est
considerable, c' est que ces souhaits, vous les
faites apres avoir, ce dites-vous, repris la
forme de demoiselle, et vous estre de beaucoup
adoucie, et renduë plus humaine. Je ne trouve guere
plus juste que tout cela la querelle que vous me
voulez faire pour Alcidalis. Jugez-vous,
mademoiselle, que me trouvant embarqué dans les
mesmes mers, et dans les mesmes perils que luy, je
pûsse oublier les maux que je sentois, pour conter
ceux qu' il avoit passez ; et estant accablé de mes
infortunes, m' amuser à escrire les siennes ? Je n' ay
pas laissé pourtant, au milieu de tous mes
desplaisirs, j' ay escrit plus de cent fueilles de son
histoire, et j' ay eu soin de sa vie, en un temps où
je vous jure que je n' en avois point de la mienne.
Ne jugez pas pourtant par là, mademoiselle, de celuy
que j' ay de plaire à des amies. Quand je vous aurois
rendu tous les services imaginables, ces apparences
ne vous feroient voir que la moindre part de la
passion que j' ay pour ce qui est du vostre. Si vous
la voulez connoistre, considerez-en la cause,
plustost que les effets. Mais vostre imagination,
quelque merveilleuse qu' elle soit est trop petite
pour cela, et s' il y a

p180

quelque chose dans le monde de plus grand que
vostre esprit, et qu' il ne puisse comprendre, c' est
le respect, l' affection, et l' estime qu' il a fait
naistre dans le mien. N' estant guere moins sensible
à reconnoistre les obligations que j' ay aux autres
excellentes personnes ; vous croirez bien que la
lettre qui m' est venuë avec la vostre, m' aura
apporté une joye infinie, aussi-bien qu' un
honneur extréme. Vous sçavez mieux que personne,
l' inclination que j' ay tousjours euë a reverer
le merite de celuy qui l' a escrite, et il vous
peut souvenir que du temps des guerres civiles qui
ont esté entre vous deux, j' ay quelquesfois quitté
vostre party pour prendre le sien. Mais cette
derniere bonté a encore trouvé de nouveau quelque
chose à gagner dans mon coeur, et depuis que je l' ay
receuë, (pardonnez-moy s' il vous plaist) il y a
eu quelques momens où je l' ay aymé plus que personne
du monde. Mais afin que vous ne croyez pas,
mademoiselle, que c' est vous qui me procurez toutes
les faveurs qui me viennent de luy, je vous donne
avis qu' en une autre occasion il m' a fait depuis
peu du bien, sans que vous vous en soyez meslée.
Quoy que ce ne soit pas de ceux que je prens plus
de plaisir à recevoir, et que cela m' ait donné un
nouveau sujet de ressentir ma mauvaise fortune,
je tiens à grand honneur de luy avoir des
obligations que j' aurois honte d' avoir à tout
autre, et je suis bien-aise de recevoir toutes
sortes de preuves de sa generosité. Il vous jurera,
quand vous luy en parlerez, qu' il ne sçait ce que
vous luy

p181

voulez dire, et il me semble que je le voy ; mais
vous connoissez son humeur et son esprit qui
n' oublia jamais un bien-fait à faire, et ne s' en
peut souvenir quand il est fait. Puisque l' honneur
que vous me faites de m' aymer est la premiere
consideration qui m' a donné quelque part en ses
bonnes graces, je vous supplie tres-humblement,
mademoiselle, de m' ayder à luy rendre celles que je
luy dois, et à le payer au moins de la sorte que je
puis à cette heure. Je baise mille fois les pieds
de l' incomparable personne qui a voulu escrire de
sa main le dessus de la lettre que vous m' avez
envoyée, et avec quatre ou cinq paroles, mettre
hors de prix, un present qui estoit desja
tres-precieux. Vous avez bien raison de l' appeller
la plus belle et la meilleure du monde, puis que de
si loin, elle sçait relever ceux qui sont abbatus.
Je souhaitte que celle qui la sçait si bien conduire,
ait quelque jour tout le bon-heur qui est deu à tant
de bontez, de beautez et de vertus ensemble, quoy
que je voye que ce souhait va bien loin. On dit que
l' astre que j' appellois autrefois l' estoille du
jour, est plus grand et plus admirable que jamais,
et qu' il esclaire et brusle toute la France.
Quoy que ses rayons n' arrivent pas jusqu' aux
tenebres où nous sommes, sa reputation y est venuë,
et à ce que j' entens, le soleil n' est pas si beau
que luy. Je suis bien-aise que l' intelligence qui
l' anime, n' ait rien perdu de sa force ni de sa
lumiere, et qu' il n' y ait que l' esprit de
Mademoiselle De Bourbon, qui puisse faire douter
si sa beauté est la plus parfaite chose du

p182

monde. La sorte dont j' ay veu dans une de vos
lettres, qu' elle me plaint, m' a semblé admirablement
jolie : à la verité tant de traverses que j' ay
euës ; luy doivent faire pitié, à elle qui connoist
si bien ma foiblesse, et qui sçait que depuis le
maillot, je n' ay pas eu jusqu' à cette heure un jour
de repos. Le mien a esté troublé par le discours
qui s' adresse au bas de vostre lettre au Roy
Chiquito
. Dans l' enfer d' Anastarax, j' ay
trouvé le mien ; et j' y ay erré trois jours et trois
nuits, sans y voir goutte. J' en ay un extréme regret :
car sur toutes les choses du monde, je desirerois
avoir le peigne, del rey de georgia, et il y a
plus de deux ans que j' en ay envie. Ne croyez pas
non plus, s' il vous plaist, avoir gagné celuy que
j' avois proposé ; on n' a pas comme cela les peignes
de la reyne de la Chine ; il faut premierement,
s' il vous plaist, que vous m' escriviez le nom du
pirate, et que vous disiez sincerement si vous l' avez
nommé sans rire, car en cela consiste la plus grande
difficulté. Mais puis-que vous-vous meslez de
deviner, imaginez-vous, s' il vous plaist,
mademoiselle, tout ce que j' adjousterois icy, si
j' osois faire cette lettre plus longue, devinez
combien de fois je vous ayme plus que je ne faisois
il y a deux ans, et pensez avec quelle passion je
suis,
mademoiselle,
vostre, etc.
à Bruxelles, le 6 Janvier, 1634.

LETTRE 51 A CARDINAL LA VALLETTE



p183

Monseigneur,
je m' imagine que vous avez crû lors que vous avez
escrit la lettre dont vous avez voulu m' honorer,
que le cas qu' il m' a plû de tout temps faire de
vous, vous avoit acquis quelque approbation dans
le monde. Qu' en toutes sortes de rencontres, je vous
avois donné une infinité de preuves de l' honneur
de mon amitié ; et qu' en suitte de cela, je vous
avois presté deux mille escus dans une occasion
bien pressante, et en un temps, où d' ailleurs tout
vostre credit vous manquoit. Au moins ; de la façon
que vous me remerciez, et que vous parlez de vous
et de moy, j' ay raison de m' imaginer qu' en resvant
vous avez pris l' un pour l' autre, et que, sans y
penser, vous vous estes mis en ma place. Autrement,
monseigneur, vous n' auriez point escrit de la sorte
que vous faites, si ce n' est, peut-estre, que
n' estimant pas qu' il y ait de plus grand bien au
monde que d' en faire aux autres, vous croyez que
ceux-là vous obligent, qui vous donnent occasion
de les obliger, et pensez avoir receu les plaisirs
que vous avez faits. Certes, si cela est ainsi,
j' avouë qu' il

p184

n' y a point d' homme à qui vous ayez tant d' obligation
qu' à moy, et que je merite tous les remercimens
que vous me faites, puisque je vous ay donné plus
de moyens que personne d' exercer vostre generosité,
et de faire des actions de bonté, qui valent mieux,
sans doute, que tout le bien que vous m' avez fait,
et que tout celuy qui vous reste. Dans le grand
nombre de ceux que j' ay receus de vous, et entre
tant de graces qu' il vous a plû me départir ; je
vous asseure, monseigneur, qu' il n' y en a point
que j' estime tant que la lettre que vous m' avez
fait l' honneur de m' escrire. Que si parmi tant de
choses que j' y ay remarquées aveque joye, il y a
quelque endroit sur lequel je me sois arresté avec
plus de plaisir : trouvez bon, s' il vous plaist, que
je vous die que ç' a esté celuy où il me semble que
vous parlez de ces deux personnes, qui font
aujourd' huy la plus precieuse partie du monde, et
ausquelles si l' on ne compare l' une à l' autre,
il n' y a rien sous le ciel que l' on puisse comparer.
En verité, lors qu' il m' arrive de penser que je
suis dans leur souvenir, pour ce moment toutes mes
peines se suspendent ; toutes les fois que je me
represente le visage de l' une ou de l' autre, il
m' est avis que celuy de ma fortune se change, et
cette imagination chasse de mon esprit les tenebres
qui le couvrent, et le remplit de lumiere. Mais ce
qui est un plus grand bon-heur, c' est qu' estant si
loin de meriter jamais l' honneur de leurs bonnes
graces, je ne laisse pas de penser que j' y ay
quelque part ; et je suis si heureux que de croire
ce que vous m' en dites.

p185

Je connois bien quelqu' un, monseigneur, qui ne
seroit pas si aisé à persuader, s' il estoit en ma
place, et qui, apres deux ans d' esloignement, ne
vivroit pas avec tant de tranquillité, ny dans une
si grande confiance. Dans la satisfaction que cette
croyance me doit donner, jugez, s' il vous plaist,
si je suis fort à plaindre, et s' il n' y en a pas
beaucoup de ceux que le monde appelle heureux, qui
ne le sont pas tant que moy. Sans cela, certes, je
ne me pourrois pas défendre de l' ennuy qui se
presente icy de tous costez, ny resister au chagrin
de Monsieur De C, qu' il me faut tous les jours
combattre, et qui est, sans mentir, beaucoup au
dessus de tout ce qu' on s' en imagine. Outre qu' il
s' est mis en fantaisie de se laisser croistre une
barbe qui luy vient desja jusques à la ceinture ;
il a pris un ton de voix beaucoup plus severe que
jamais, et qui a à peu prés le son du cor d' Astolfe :
à moins que de traitter de l' immortalité de l' ame,
ou du souverain bien, et d' agiter quelqu' une des
plus importantes questions de la morale, on ne luy
sçauroit plus faire ouvrir la bouche. Si Democrite
revenoit, quelque philosophe qu' il fust, il ne le
pourroit pas souffrir, pource qu' il aymoit à rire ;
il a entrepris de reformer la doctrine de Zenon
comme trop douce, et il veut faire des stoïques
recolets. De sorte, monseigneur, que vous ne desirez
rien d' avantageux pour les peuples, à qui vous le
souhaitez pour gouverneur.

LETTRE 52 A M. GODEAU 1634



p186

Monsieur,
vous me deviez donner loisir de apprendre nostre
langue, devant que de m' obliger à vous escrire, et
il n' est guere à propos, qu' apres avoir esté si
long-temps estranger, et ne faisant que sortir
encore de la Barbarie, je fasse voir de mes lettres
à un des plus éloquens hommes de France. Cette
consideration m' avoit fait taire jusqu' à cette
heure : mais si je me suis gardé de faire response
à vos deffis, je ne me puis pas empescher de
respondre à vos civilitez ; et malgré toutes mes
fuites, vous avez trouvé un autre moyen de me
vaincre. En l' estat où je suis, il vous sera plus
avantageux de m' avoir surmonté de cette sorte que
si vous m' aviez gagné par force. Ce vous eust esté
peu de gloire de mener à outrance un homme desja
outré, et à qui la fortune a donné tant de coups,
que les moindres le peuvent abbatre, dans les
tenebres où elle nous a jettez, il n' y a point
d' art de se deffendre, ni d' escrime dont on se
puisse servir ; il en arriveroit peut-estre
autrement, et tout au contraire de ce que

p187

vous dites, si vous m' aviez mis devant les yeux le
soleil dont vous me parlez ; et quelque humble que
vous me voyez à cette heure, je pourrois estre
assez hardy pour vous combattre, si sa lumiere
estoit partagée entre nous deux. C' est plus de
l' avoir de vostre costé, que si le reste du ciel
estoit pour vous. Toutes les beautez qui brillent
dans tout ce que vous faites, ne viennent que de la
sienne, et ce sont ses rayons qui vous font
produire tant de fleurs. Sans mentir rien ne m' a
jamais semblé si agreable que celles qui naissent
de vostre esprit. J' en ay veu quelques-unes sur les
derniers bords de l' ocean, et en des lieux où la
nature ne sçauroit produire un brin d' herbe. J' en
ay receu des bouquets qui m' ont fait trouver dans
les deserts toutes les delices de l' Italie et de
la Grece ; quoy qu' elles fussent venuës de quatre
cens lieuës, le temps ni le chemin ne leur avoit
rien fait perdre de leur éclat ; aussi sont-elles
de celles que l' on nomme immortelles, et si
differentes de tout se qui ce forme de la terre, que
c' est avec beaucoup de justice que vous les avez
offertes au ciel, et il n' y a que les autels qui
en doivent estre parez. Croyez, monsieur, que je
vous dis mon sentiment comme il est ; lors que ma
curiosité m' avoit fait passer, comme vous dites,
les bornes de l' ancien monde, pour rencontrer
quelque chose de rare ; je n' ay rien veu qui le
fust tant que vos ouvrages. L' Afrique ne m' a
rien fait voir de plus nouveau, ni de plus
extraordinaire ! En les lisant à l' ombre de ses
palmes, je vous les ay toutes souhaitées, et en
mesme temps que je me

p188

considerois avoir esté plus avant qu' Hercule, je
me suis veu bien-loin derriere vous. Tout cela
qui pouvoit faire naistre de l' envie dans un
autre esprit, combla le mien d' estime et d' affection,
vous y pristes la place que vous me demandez à
cette heure, et achevastes deslors ce que vous
croyez encore avoir à commencer. Avec ces
connoissances que j' ay de vous, il est difficile
que je m' en forme une image comme celle que vous
m' en voulez donner, ni que je me figure que vous
soyez cette petite creature que vous dites. Je ne
puis comprendre que le ciel ait pû mettre tant de
choses dans un si petit espace. Quand j' en laisse
faire mon imagination, elle vous donne pour le
moins sept ou huit coudées, et vous represente de
la taille de ces hommes qui furent engendrez par
les anges. Je seray pourtant bien-aise, qu' il soit
comme vous voulez que je le croye ; entre les biens
que je pense tirer de vous j' espere que vous
mettrez nostre taille en honneur, ce sera elle
desormais qui sera estimée la riche, et vous nous
releverez par dessus ceux qui se croyent plus hauts
que nous. Comme c' est dans les plus petits vases
que l' on enferme les essences les plus exquises ;
il semble que la nature se plaise à mettre dans les
plus petits corps, les ames les plus précieuses, et
que selon qu' elles sont plus ou moins celestes, elle
y mesle plus ou moins de terre. Elle enchasse les
esprits les plus brillans de la mesme sorte que les
orfevres mettent en oeuvre les plus belles pierres,
lesquels n' y employent que le moins d' or qu' il se
peut, et que ce qu' il

p189

en faut pour les lier. Vous destromperez les
hommes de cette erreur grossiere, d' estimer
davantage ceux qui pesent le plus ; et ma petitesse
qui m' a esté reprochée tant de fois par
Mademoiselle De Ramboüillet, me tiendra lieu
de recommandation aupres d' elle. Je trouve, au reste,
bien juste l' affection que vous dites qu' elle a
pour vous, et qu' ont avec elle cinq ou six des
plus aymables personnes du monde. Mais je m' estonne
que vous vouliez me persuader par là de vous
donner la mienne, et que vous la pensiez gagner
avec les mesmes raisons qui vous la pourroient
faire perdre ; il faut que vous ayez une extréme
confiance en ma bonté de croire que je puisse
aymer un homme qui jouït de tout mon bien, et qui
a obtenu ma confiscation. Je suis pourtant si juste
que cela ne m' en empeschera point, et je croy
aussi que vous l' estes tant de vostre costé, que je
ne desespere pas de me pouvoir accorder de cela
avecque vous ; ils peuvent bien vous avoir donné
ma place, sans que pour cela vous m' en mettiez
dehors, et celle que j' avois dans leur esprit
n' estoit pas grande, si nous n' y pouvons pas bien
tenir tous deux. Pour ce qui est de moy, je feray
tout ce qui me sera possible, pour ne vous y estre
pas incommode, et je m' y rangeray de sorte, que
j' y demeureray sans vous choquer. Puis qu' un si
puissant interest n' est pas capable de me separer
des vostres, vous devez croire qu' il n' y aura
jamais rien qui le puisse faire, et que je suis à
toutes sortes d' espreuves,
monsieur,
vostre, etc.
à Bruxelles, ce 3 Février, 1634.

LETTRE 53 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p190

Mademoiselle,
car estant d' une si grande consideration dans
nostre langue, j' approuve extrémement le
ressentiment que vous avez du tort qu' on luy
veut faire ; et je ne puis bien esperer de
l' academie dont vous me parlez, voyant qu' elle se
veut establir par une si grande violence. En un
temps où la fortune jouë des tragedies par tous les
endroits de l' Europe, je ne voy rien si digne
de pitié que quand je voy que l' on est prest
de chasser et faire le procez à un mot qui a si
utilement servy cette monarchie, et qui dans toutes
les broüilleries du royaume, s' est tousjours
monstré bon françois. Pour moy, je ne puis
comprendre quelles raisons ils pourront alleguer
contre une diction qui marche tousjours à la teste
de la raison, et qui n' a point d' autre charge que
de l' introduire. Je ne sçay pour quel interest ils
taschent d' oster à car ce qui luy appartient,
pour le donner à pour-ce que , ni pourquoy ils
veulent dire avec trois mots ce qu' ils peuvent dire
avec trois lettres ? Ce qui est le plus à craindre,
mademoiselle, c' est qu' apres cette injustice, on
en entreprendra

p191

d' autres ; on ne fera point de difficulté d' attaquer
mais , et je ne sçay si si , demeurera en
seureté. De sorte qu' apres nous avoir osté toutes
les paroles qui lient les autres, les beaux esprits
nous voudront reduire au langage des anges ; ou si
cela ne se peut, ils nous obligeront au moins à ne
parler que par signes. Certes, j' avouë qu' il est
vray ce que vous dites qu' on ne peut mieux connoistre
par aucun autre exemple, l' incertitude des choses
humaines. Qui m' eust dit il y a quelques années que
j' eusse deu vivre plus long-temps que car ,
j' eusse creu qu' il m' eust promis une vie plus
longue que celle des patriarches. Cependant il se
trouve qu' apres avoir vescu onze cens ans plein
de force et de credit, apres avoir esté employé
dans les plus importans traittez, et assisté
tousjours honorablement dans le conseil de nos
roys ; il tombe tout d' un coup en disgrace, et est
menacé d' une fin violente. Je n' attens plus que
l' heure d' entendre en l' air des voix lamentables
qui diront le grand car est mort, et le trespas
du grand cam ni du grand pan , ne
sembleroit pas si important ni si estrange. Je sçay
que si l' on consulte là-dessus un des plus beaux
esprits de nostre siecle, et que j' ayme
extrémement, il dira qu' il faut condamner cette
nouveauté, qu' il faut user du car de nos peres,
aussi bien que de leur terre et de leur soleil ;
et que l' on ne doit point chasser un mot qui a
esté dans la bouche de Charlemagne, et de Saint
Louïs. Mais c' est vous principalement ;
mademoiselle, qui estes obligée d' en prendre la
protection, puis-que

p192

la plus grande force et la plus parfaite beauté de
nostre langue, est en la vostre, vous y devez avoir
une souveraine puissance, et faire vivre ou mourir
les paroles comme il vous plaist. Aussi crois-je
que vous avez desja sauvé celle-cy du hazard qu' elle
couroit, et qu' en l' enfermant dans vostre lettre,
vous l' avez mise comme dans un asyle, et dans un
lieu de gloire, où le temps ni l' envie ne la
sçauroient toucher. Parmy tout cela, je confesse
que j' ay esté estonné de voir combien vos bontez
sont bizarres, et que je trouve estrange, que vous,
mademoiselle, qui laisseriez perir cent hommes
sans en avoir pitié, ne puissiez voir mourir une
syllabe. Si vous eussiez eu autant de soin de moy,
que vous en avez de car , j' eusse esté
bien-heureux malgré ma mauvaise fortune ; la
pauvreté, l' exil, et la douleur, ne m' auroient qu' à
peine touché. Et si vous ne m' eussiez pû oster ces
maux, vous m' en eussiez au moins osté le sentiment.
Lors que j' esperois recevoir quelque consolation
dans vostre lettre, j' ay trouvé qu' elle estoit plus
pour car que pour moy, et que son banissement
vous mettoit plus en peine que le nostre. J' avouë,
mademoiselle, qu' il est juste de le deffendre, mais
vous deviez avoir soin de moy aussi bien que de
luy, afin que l' on ne vous reproche pas que vous
abandonnez vos amis pour un mot. Vous ne respondez
rien à tout ce que je vous avois escrit ; vous ne
parlez point des choses qui me regardent. En
trois ou quatre pages, à peine vous souvient-il une
fois de moy, et la raison en est car .
Considerez-moy

p193

davantage une autre fois, s' il vous plaist ; et
quand vous entreprendrez la deffense des affligez,
souvenez vous que je suis du nombre. Je me serviray
tousjours de luy-mesme pour vous obliger à
m' accorder cette grace, et je vous asseure que vous
me la devez, car je suis,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 54 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p194

Mademoiselle,
quand je vous aurois presenté autant de perles
que les poëtes en ont fait pleurer à l' aurore, et
qu' au lieu que je ne vous ay donné qu' un peu de
terre, je vous l' aurois donnée toute entiere,
vous n' auriez pû me faire un plus magnifique
remerciment. La vigne du grand Mogor seroit payée
de la moindre de vos paroles, et toutes les
pierreries dont elle est chargée n' ont pas tant
d' éclat, ni de si belles lumieres, que les choses
que vous écrivez. Voila, mademoiselle, un
commencement fort brillant : et ceux qui, à
quelque prix que ce soit, veulent écrire de beaux
mots, seroient bien-aises de commencer par là ce
qu' ils appellent une belle lettre. Mais le courrier
ne m' en donne pas le loisir, et de plus, apres
avoir bien leu celle de madame vostre mere, et les
vostres, je suis resolu de ne m' en plus mesler.
Sans mentir, il ne se peut rien voir de plus galant,
ni de plus beau que celle que j' ay receuë d' elle ;
et cela est merveilleux qu' une personne qui
n' écrit qu' en quatre ans une fois, le fasse de
sorte, quand elle l' entreprend, qu' il semble qu' elle
y ait tousjours estudié, et que durant tout ce
temps, elle

p195

n' ait pensé à autre chose. Je devrois estre tantost
accoustumé aux miracles de vostre maison ; mais
j' avouë que je ne puis pas m' empescher de m' en
estonner. J' admire de vous particulierement,
mademoiselle, que sçachant si bien danser, vous
sçachiez si bien escrire ; et que vous emportiez
le prix en mesme temps de trois choses, qui ne
marchent gueres ensemble, estant comme vous estes,
la meilleure danseuse, la meilleure dormeuse, et
la plus eloquente fille du monde. Au reste, vous
m' avez fait un extréme plaisir, de mettre Monsieur
Maighne de la partie des mattassins ; cette pensée
m' a plû autant qu' aucune des vostres, et je vous
donne ma parole, que nous ne les danserons point
qu' il n' en soit. Aussi bien à dire le vray,
Monsieur De Chaudebonne est fort chagrin à
cette heure pour bien battre les sonnettes, et je
croy que j' aurois peine moy-mesme à bien danser en
vostre absence, estant comme je suis,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 55 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p196

Mademoiselle,
à cette heure que vos lettres sont plus admirables
qu' elles ne furent jamais, j' avouë que j' aurois
beaucoup de peine à m' en passer. Ayant perdu
l' esperance depuis que j' ay veu vos dernieres, d' en
écrire jamais de bonnes, je serois au moins
bien-aise d' en recevoir : et il est juste que vous
me rendiez par là l' honneur que vous me faites
perdre d' ailleurs. La haute opinion que j' ay il y
a si long-temps de vostre esprit, m' avoit preparé
à en voir, sans estre surpris, toutes sortes de
merveilles ; et il me sembloit qu' il ne pouvoit
plus rien faire qui me pûst estonner, si ce n' est
qu' il vint à produire des choses ordinaires ou
mediocres. Mais certes je confesse qu' il est arrivé
à un point de perfection que je n' avois pas
conceuë, et que je n' ay rien pû imaginer de tout
ce que vous nous faites voir. Je vous asseure,
mademoiselle, que je vous parle sans flaterie, et
mon dépit n' est pas encore si bien passé, que je
sois en humeur de vous flater. Vous vous estes
haussée autant au dessus de vous-mesme, que vous
aviez accoustumé d' estre au dessus de toutes les
autres, et la moindre lettre que vous écrivez à
cette heure, vaut mieux

p197

que Zelide et Alcidalis, oüy mesme quand on
mettroit avec eux leurs deux royaumes. Dans le fort
de ma colere, je n' ay point fait de plaintes contre
vous qui ne fussent accompagnées de loüanges ; et
une des causes qui m' obligent à cette heure à me
reconcilier, c' est la crainte que si je vous
tesmoigne de la haine, on ne croye qu' elle vienne
d' envie, plustost que d' un juste ressentiment.
Cepandant vous sçavez en vostre coeur, si j' en ay
du sujet, et sans en parler davantage, c' est là que
je demande que vous m' en fassiez raison : aussi bien
apres avoir esté müet si long-temps, je ne veux
pas rompre mon silence par des cris. Je vous
supplieray seulement de penser quel je dois avoir
esté, ayant perdu en mesme temps l' esperance de
retourner en France, et la consolation de vostre
souvenir et de vos lettres. Un seul de ces malheurs
pouvoit m' accabler : mais cela est estrange, je
m' en suis sauvé, pource qu' ils sont venus
ensemble, et chacun d' eux m' a aydé
à supporter l' autre. Quand apres ce témoignage de
vostre mauvaise volonté, je me suis imaginé de
combien de maux la fortune me tiroit, en
m' empeschant de tomber en vos mains ; il m' a
semblé qu' au prix de cela, un exil perpetuel
estoit bien supportable, et qu' au moins je ne
mourrois pas ici d' une mort si cruelle. Cependant,
mademoiseille, cette consolation n' est pas si
bonne que je n' en aye besoin encor de quelque autre,
car je vous jure que Monsieur De mesme
n' est pas si triste que je le suis, et ces sombres
et noires melancolies, où vous m' avez veu
quelquefois, n' estoient

p198

que l' ombre de celles où je suis maintenant.
Dissipés-les, je vous supplie, et trouvez, si vous
pouvez, des paroles pour conjurer ces nüages. Mais
qui doute que vous ne le puissiez, et qui ne sçait
que pour vostre esprit il n' y a point d' impossible ;
c' est à luy à qui je me recommande, et puis que les
choses les moins imaginables et les plus
extraordinaires luy sont aysées, qu' il fasse que je
sois capable d' avoir quelque sorte de joye ici ;
et que je vive jusqu' à ce que je vous puisse dire
combien je suis au delà de ce que vous le croyez.
Mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 56 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p199

Mademoiselle,
je ne m' estonne pas que vous ayez ry tout vostre
saoul, en m' écrivant l' estrange bruit qui court
de moy, que je n' ay ni bonté ni amitié : car sans
mentir il ne s' est jamais rien dit de si ridicule,
et vous avez eu raison de recevoir cela de la mesme
sorte, que si l' on vous disoit que Monsieur De
Chaudebonne vole sur les grands chemins, ou qu' il
a espousé la fille du gentilhomme de Monsieur Des
. Pour moy j' admire qu' une si fausse opinion et
une calomnie si mal fondée, ait peu s' estendre si
loin, et infecter trois provinces, et qui que ce
soit qui luy ait donné cours, il faut que vous
m' avoüiez que ce doit estre la plus meschante, et
la plus dangereuse personne du monde. J' en feray
une exacte perquisition, et si j' en puis descouvrir
quelque chose, je vous jure que je m' en sçauray
venger, quand bien elle seroit aussi aymable et
aussi redoutable que vous. Certes, madame vostre
mere fait une action digne de son ordinaire bonté,
de ne vouloir pas souffrir que l' on profere une si
grande meschanceté sur ses terres, mais qu' elle
empesche seulement qu' on ne la die dans sa
chambre, et dans son cabinet : car je connois

p200

des personnes assez hardies et determinées pour
cela. La pauvre Mademoiselle De Chalais, que vous
exposez comme un mouton à ma colere, n' a point de
part à ce crime ; ce n' est que par simplicité
qu' elle a failli, et je me plaindrois davantage de
sa maistresse, si je pouvois me prendre à d' autres
qu' aux autheurs de cette imposture. Je trouve
estrange, sans mentir, qu' elle qui sçait ce que
c' est que des charmes de la paresse, et la douceur
qu' il y a à ne rien faire, m' appelle ingrat,
de ce que je la laisse en repos, et que je ne luy
écris point des lettres qu' elle voudroit de bon
coeur n' avoir pas receuës toutes les fois qu' il y
faudroit respondre. Quoy que je ne me mette pas en
peine d' en rien témoigner, elle a tousjours la
place qu' elle doit avoir dans mon esprit, sans
qu' elle luy couste rien à garder ; elle est comme
elle se demande au fond de mon coeur, au lieu le
plus retiré, en repos et sans bruit. En verité je
l' honore et l' aime aussi parfaitement qu' elle le
merite, et toutes les fois que je lis quelque chose
de joli, que je mange quelque chose de bon, ou que
je fais une digestion loüable, je me souviens
d' elle, et je luy en souhaite autant. Mais à propos,
mademoiselle, vous nous en mandastes une nouvelle
il y a quelque temps, à laquelle je ne respondis
point, pource que je grondois alors, et qui apres
ce que vous m' avez escrit du bruit qui court de
moy, m' a semblé aussi estrange que chose que j' aye
jamais oüy dire. Quoy que je connoisse aussi bien
que personne du monde, toutes les graces de Madame
La Marquise De , je ne me puis

p201

assez estonner, qu' en un temps où elle ne se soucie
d' homme vivant que de son medecin et de son
cuisinier, vestuë de cette ratine que nous luy
avons veuë, et coïffée de trois serviettes ; elle
ait pû gagner un coeur aussi difficile à prendre,
que je m' imagine que doit estre celuy du Marquis
De La , et envoyer un amant soupirer pour elle
dans les deserts de la Thebaïde. Le damoisel dont
vous me parlez, auroit bien fait d' y aller apres
luy, ou, s' il ne veut pas faire un si grand voyage,
au moins il se devoit rendre Hermite au Mont
Valerien. Tout de bon ; au lieu de faire les
demandes que vous me proposez de sa part, il feroit
fort bien de se taire, et de ne parler de sept ans.
Toutesfois, mademoiselle, j' y respondray, puis-que
vous le voulez. La premiere, pourquoy estant vestu
de bleu, il paroist tousjours vestu de vert, est une
des plus arduës questions que j' aye jamais oüi faire
en quelque science que ce soit, et pour moy, je ne
voy pas d' où cela peut venir, si ce n' est que le
damoisel qui avoit accoustumé il y a quelques
années, de ne se lever qu' à une heure, et n' estre
habillé qu' à trois, soit devenu à present un peu
plus paresseux, et ne se laisse plus voir qu' aux
flambeaux. Quoy qu' il en soit, je suis d' avis, qu' à
tout hazard il s' abille de vert, pour voir s' il ne
paroistra pas habillé de bleu. Pour la seconde,
de sçavoir lequel il doit choisir, de prendre la
mote, ou de me delivrer d' entre les mains des
sarrazins ; je trouve, sans considerer mon interest,
que cette derniere entreprise, outre qu' elle est
plus juste, est beaucoup

p202

plus difficile, et par consequent plus glorieuse.
Il y a vingt-cinq mille hommes de pied, et six mille
chevaux qui ont charge de me garder avec autant de
soin que Gueldres et Anvers ; cela pourtant ne le
doit point estonner. Hector Le Brun deffit une
fois luy seul trente-cinq mille hommes en
Northomberland, et je pense qu' il n' estoit pas si
vaillant que luy. Qu' il ne craigne pas au reste,
que les lauriers luy manquent icy ; les plus beaux
qui se voyent dans l' Europe, se cueillent en ce
païs. De mon costé, je luy promets de fournir le
soin de les agencer, et l' art d' en faire des
couronnes ; mais outre les sarrazins, il aura encore
quelques sarazines à combattre ; car il y en a qui
ne souffriront pas aysément que l' on m' enleve
d' icy : et ce bruit que vous dites qui court de moy
dans trois provinces, n' est pas encor arrivé en pas
une des dix-sept. L' on ne me tient pas si méchant
icy, qu' on fait au lieu où vous estes, et l' on croit
que quand mesme je ne sçaurois pas assez aymer, je ne
laisserois pas d' estre assez aymable. Mais,
mademoiselle, j' avouë que cela ne me console point ;
et je suis bien mal-heureux, si dans ce nombre de
personnes que je revere particulierement en France,
il n' y en a quelqu' une qui ait assez bonne opinion
de moy, pour croire que j' ay le coeur fait comme il
le faut avoir ; que je sçay constamment honorer ce
qui le merite, et aymer infiniment ce qui est
infiniment aymable. Je ne sçay pas pour vostre
particulier, ce que vous en pensez ; mais je vous
asseure qu' il n' y a personne qui ait moins de sujet
d' en

p203

douter, et que je suis aussi parfaitement que je le
dois, et que vous le sçauriez vouloir,
mademoiselle,
vostre, etc.
Madame vostre mere sera tousjours la meilleure et
la plus galante personne du monde ; elle ne me
pouvoit rien promettre qui me fist si aise que la
danse baladoire que vous dites qu' elle veut
instituer à mon retour. Mais c' est feste
baladoire
qu' il faut dire, vous corrompez le
texte ; cela m' a fait resouvenir du temps passé,
et considerer combien il estoit different de
celuy-cy. Alors estant couché sur la paille, je
croyois estre sur trois matelats, et à cette heure
j' aurois douze matelats qu' il me sembleroit estre
couché sur des espines. Voila, mademoiselle, l' estat
où se trouve le plus aise galant de Bruxelles.
Mais celuy qui m' a nommé ainsi en vous escrivant, ne
connoist pas tous mes maux, et ne conçoit pas quel
regret j' ay tousjours dans le coeur d' estre esloigné
de tout ce que j' ayme. Vous sçavez de quelle sorte
cecy se doit entendre, et quel rang tiennent en
cela ces deux adorables personnes, au rang
desquelles personne ne doit estre. Tous ceux
qui viennent icy de France, parlent d' elles avec
admiration, et content des miracles de leur bonté
et de leur beauté. Je vous supplie tres-humblement,

p204

mademoiselle, d' employer vostre credit pour me
conserver quelque place dans l' honneur de leur
souvenir. Cét homme à qui vous sçavez que j' ay tant
d' obligations, en adjouste tousjours de nouvelles aux
anciennes, et me fit l' autre jour l' honneur de se
souvenir de moy dans une lettre à Monsieur Le
Comte De Brion. Je reconnois cela, comme j' y suis
obligé ; et quand j' aurois aussi peu de bonté et
d' amitié que l' on dit, je ne manqueray jamais d' avoir
tout le ressentiment que je dois avoir des biens et
des honneurs qu' il luy a pleu me faire ; mais j' ay
peur qu' il ne devienne trop serieux, empeschez cela
je vous supplie.

LETTRE 57 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p205

Mademoiselle,
quoy que vous m' asseuriez que l' Isle De France n' a
point esté des trois provinces rebelles, je soupçonne
quelques insulaires, et il y en a quelqu' une que je
voudrois bien tenir pour en faire la justice qu' elle
merite. Quand elles n' auroient point fait d' autre
faute, que d' avoir incliné aisément, comme vous dites,
à croire du mal de moy, je les trouverois encore
assez coupables, et je serois bien fasché d' avoir
autant failly contre pas une d' elles. J' ay eu peine
à entendre ce que vous dites de la Corneille, et
du fils du roy d' Angleterre
; mais si je
l' entens bien, c' est une des plus grandes malices
du monde ; vous n' avez jamais rien fait contre moy
qui m' aye fait tant de dépit, et je ne l' oublieray
jamais que je ne m' en sois vengé. Mais à quel point
est montée la persecution, et que ne dois-je pas
attendre, puis-que madame vostre mere mesme, semble
s' estre declarée contre moy ? J' ay esté extrémement
estonné, quand j' ay reconnu son escriture, et que
j' ay veu qu' elle se mocquoit de moy, et de ma loyale
amie. Je ne crois pas pourtant qu' elle ait fait cela
de sa volonté, et il faut que vous luy ayez fait
escrire le poignard sur la gorge.

p206

Tout cela, mademoiselle, m' avoit mis en une extréme
colere, mais la douceur que vous m' avez envoyée,
m' a rappaisé. J' ay trouvé dans la lettre de Monsieur
De Chaudebonne, le succre que vous pensiez avoir
mis dans la mienne, et je l' ay gousté avec tout le
plaisir que je devois. Je vous avouë que nous n' en
avons pas de si bon chez nous ; envoyez-m' en
souvent, je vous en supplie, j' en feray un fort
bon suc, et contre la maxime de medecine, que toutes
les choses douces, se tournent en bile, cela
appaisera la mienne qui est fort émuë. Aussi, à
dire le vray, c' est une extréme meschanceté de se
mocquer d' une pauvre enfant qui n' a appris le
françois que pour l' amour de moy, et qui a eu au
moins l' esprit de me choisir entre tous ceux qui
sont icy. Cependant, je vous puis respondre qu' elle
escrira bien-tost d' une autre sorte, et que dans
trois mois elle sera en estat de se revancher. Du
temps que Madame De disoit gausser, et
pitoyable,
et qu' elle croyoit qu' il ne falloit
pas dire triste , elle n' escrivoit guere mieux
que cela ; et neantmoins, aujourd' huy on parle de
son esprit par-tout, et on fait voir jusques icy
des copies de ses lettres. Mais pour satisfaire à
la question à laquelle vous me conjurez de répondre
en verité et en sincerité de conscience ; je vous
dis, mademoiselle, qu' en verité et en sincerité,
je ne crois pas qu' il y ait eu une personne qui ait
crû que ç' ait esté pour ma gloire que j' ay envoyé
le poulet que vous avez veu ; et j' aymerois encore
mieux avoir fait une lettre de cette sorte, qu' un
jugement comme celuy-là.

p207

Mais je ne devrois plus donner si hardiment mon avis
de rien, sans sçavoir de qui je parle ; apres avoir
esté attrappé comme je l' ay esté, en ce que j' ay dit
de ceux qui ont memoire de ce qu' ils ont fait au
berceau. Je confesse que je croyois que l' on s' en
voulust moquer, et que mesme on le deust faire :
mais puis-que c' est vous et M Le C De La V
qui l' avez dit, je m' en desdis volontiers, et je
n' ay garde d' offenser des personnes qui se
souviennent de si loin.

LETTRE 58 MLLE RAMBOÜILLET 1634



p208

Mademoiselle,
si vous n' estiez la plus aymable personne du monde,
vous seriez la plus haïssable, et vous avez une
fierté qui seroit insupportable en toute autre
qu' en vous. Vous demandez la paix de la façon que
les autres la donnent, et pour terminer une
querelle, vous employez des paroles avec lesquelles
on pourroit commencer une guerre. je ne sçay pas
comme je me suis tant abaissée ; ne grondez-plus,
escrivez-moy toutes les semaines ;
voila, certes,
une parfaite humilité et une belle maniere d' exercer
les vertus chrestiennes. Vous m' ordonnez au reste
de ne me plus despiter, que de vingt-cinq ans, en
vingt-cinq ans, comme si vos gaces ne se donnoient
que lors que celles du ciel sont ouvertes, et qu' il
fallust un jubilé pour absoudre ceux qui se
faschent contre vous. Voicy, mademoiselle, où j' en
estois, quand j' ay receu vostre seconde lettre,
qui m' a fort adoucy, en m' apprenant que vous ne
desireriez pas que je fusse pendu sans que vous y
fussiez. Veritablement c' est une grande marque de

p209

bonne volonté, et une preuve qu' il vous reste
encore quelque tendresse pour moy, de ce que vous ne
voudriez pas que cét accident m' arrivast sans que
vous eussiez le plaisir de le voir. Apres avoir
tant imploré le secours de vostre esprit, afin qu' il
trouvast des paroles qui me rendissent moins
mal-heureux, il n' en pouvoit pas trouver de
meilleures. En effet, rien ne me peut tant consoler
de demeurer à Bruxelles, que de sçavoir que l' on
me veut faire pendre à Paris, et ce lieu que je
tenois pour une prison auparavant, je le considere
à cette heure comme un asyle contre vos persecutions.
J' ay grande peine à croire ce que vous me dittes de
Madame De , ni qu' elle ait pris vostre party
contre moy. Si cela est, la fortune a esté plus juste
que vous et qu' elle, d' avoir empesché ses lettres
de tomber entre mes mains. C' est, sans mentir,
grand dommage, si vous avez gasté une si bonne
personne, et j' auray plus de regret que vous ayez
corrompu son innocence, que de voir que vous avez
condamné la mienne. Quoy qu' il en soit, je vous
asseure que vous ne sçauriez, ni l' une ni l' autre,
avoir pris des resolutions contre moy, qui ne soient
injustes, et dont je ne vous fasse quelque jour
desdire toutes deux. Cecy, mademoiselle, n' est pas
dit par orgueil, mais par cette fierté que les gens
de bien ont accoustumé d' avoir, et que produit la
bonne conscience. Que si j' avois la moindre doute
d' avoir failly et de meriter vos menaces, je n' aurois
pas ces bons

p210

intervalles, dont vous voyez que je jouïs
quelquefois ; et au lieu que je gueris les autres
du mal de rate, j' en mourrois moy-mesme. Si j' ay
osté ce mal à madame vostre mere, je souffriray
plus volontiers tous ceux qui me restent. En
verité, l' asseurance que j' ay d' estre dans l' honneur
de son souvenir, et le regret que je sens de ne la
point voir, font la plus grande moitié de mes biens
et de mes maux ; et je ne m' estonne pas qu' elle
souhaite de me voir plus que personne, car je crois
qu' il n' y aura point d' homme au monde si plaisant
que moy, si jamais je me vois aupres d' elle. Ce
philosophe de nos amis, duquel vous vous estes
ressouvenuë si à propos, qu' il fait quelquefois les
petits yeux, a roüillé les yeux en la teste, quand
je luy ay leu cét endroit de vostre lettre. Aussi,
à dire le vray, l' ame de Zenon auroit esté
esbranlée en une pareille rencontre, et celle de
Monsieur Mignon contristée et affligée. La
philosophie qui a des remedes contre tous les
autres mal-heurs, n' a point de raison pour adoucir
la moindre perte que l' on peut faire dans l' esprit
de M De Ramboüillet. Quelque ennemie des
passions que soit cette science, elle ne sçauroit
desaprouver que l' on n' en ait pour une si rare
personne, ni trouver estrange que l' on fasse pour
son sujet, tout ce qu' elle ordonne de faire pour la
vertu. Je ne sçay, mademoiselle, si elle pourroit
enseigner plus aisément, à ne vous aymer pas ; mais
quelle apparence y a t' il qu' elle me puisse jamais
apprendre cela, puis-que

p211

c' est Monsieur De Chaudebonne qui me la monstre ?
Aussi je vous jure que je ne l' espere pas, et que
je suis bien resolu, quelque mal qui m' en puisse
arriver, d' estre tousjours,
mademoiselle,
vostre, etc.
De Bruxelles ce dernier juin 1634.

LETTRE 59 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p212

Mademoiselle,
je suis extrémement marri que vous ne me puissiez
donner de meilleurs signes de paix, et que vostre
esprit ne vous manque que pour me faire du bien. Le
connoissant comme je fais, capable de toutes choses,
je dois penser que le deffaut est plustost en vostre
volonté, et tant qu' elle ne me sera pas plus
favorable, j' auray sujet de croire que vous n' estes
pas aussi bonne que vous dites. Je crains que le
tesmoignage que monsieur vostre frere rend de vostre
justice, ne soit plustost une preuve de vostre
tyrannie ; laquelle s' estant accreuë ne laisse pas
la liberté de s' en plaindre. Peut-estre que s' il
estoit aussi loin de vous que moy, il en parleroit
comme je fais, et que j' en parlerois comme luy,
si j' estois en sa place. Cependant, mademoiselle,
que ce soit tréve ou paix que vous me donniez,
je ne refuse pas d' en joüir. J' ay desja executé
une des conditions ausquelles vous me l' accordez,
M D m' ayant fait offrir un autre moyen de luy
escrire, je n' ay pû ne m' en point servir ; quoy que
j' eusse bien desiré que ma lettre eust passé par
vos mains ; car j' esperois qu' elle en sortiroit
meilleure ;

p213

et j' avois resolu de vous supplier tres-humblement
de la corriger. Il n' y a que quatre jours qu' elle est
envoyée, et Monsieur Frotté qui est icy, s' en est
chargé apres l' avoir sollicité plus d' une fois. Pour
Alcidalis, je ne le quitteray point jusqu' à ce que
je l' aye mis en Affrique, j' espere que ce sera
bien-tost, et nous voyons desja terre. Mais,
mademoiselle, je ne sçaurois le rendre heureux,
que premierement je ne le devienne moy-mesme. Je ne
puis luy faire voir Zelide, devant que je voye
Monsieur Mandat : et il faut un autre esprit que
celuy que j' ay à cette heure pour escrire sa joye
et sa bonne fortune. Sans mentir, apres son histoire,
celle que vous me racontez de Marthe, m' a donné
autant de plaisir qu' aucune que j' aye jamais oüye :
mais ce n' en est que le commencement, sa fortune
n' en demeurera pas là ; et je ne voudrois pas jurer
que nous ne la vissions aussi quelque jour reyne
de Mauritanie. Toutesfois avec cela je ne desespere
pas qu' elle ne puisse estre penduë, mais ce ne sera
pas si tost. Je suis extrémement aise de ce qu' elle
vous a procuré aupres de Madame De Savoye, et de
ce qu' il vous vient des honneurs de tous les costez
du monde. J' eusse bien pû aussi vous faire avoir
une moustache du roy de Marroc, et une poignée de
la barbe et deux dents machelieres du roy de Fez.
Mais depuis la mort de celuy de Suede, j' avois
crû que vous ne vouliez plus mettre vostre amitié
en cette sorte de gens, et puis je suis plus retenu
à cette heure, car il me souvient que vous m' avez
reproché beaucoup de

p214

fois que je vous engage tousjours avec des amans,
dont vous ne voulez pas. Si je suis consideré pour
vous, mademoiselle, je ne le suis pas moins pour ce
qui est de moy ; quelque belle occasion que la
fortune me presente ; je me garderay bien de me
laisser attraper, et je vivray plus long-temps que
je ne pensois, si la prophetie de la sage enchanteresse
est veritable. Je la supplie tres-humblement de
croire qu' elle ne peut prendre ce titre avec
personne ; si justement qu' avecque moy : sans
mentir tout ce qu' elle fait m' enchante, et j' ay passé
un jour entier à lire les quatre lignes qu' elle m' a
escrites. Je suivray son conseil, et je me garderay
de Gradafilée, comme de Scille et de Caribde.
Permettez-moy, s' il vous plaist, de remercier
tres-humblement Monseigneur Le Cardinal De La
Valette, de l' honneur qu' il m' a fait de se
souvenir de moy dans une lettre qu' il a escrite
à Monsieur Le Comte De Brion, et de tesmoigner
ici la peine où je suis du mal de Mademoiselle
Paulet. Sa fievre que vous dites ne devoir durer
que vingt-quatre heures, sera de plusieurs jours
pour moy, et je n' en sortiray point que je n' en aye
eu d' autres nouvelles. M D' A ne me pardonneroit
point cette liberté que vous me pardonnerez, si
elle voyoit que je ne me corrige point pour ses
avis, et que je ne m' empesche pas de parler encore
d' autres personnes que de vous dans vos lettres.
Elle perdroit esperance de faire jamais rien de bon
de moy, et jugeroit avec plus de raison que jamais
que je ne suis pas assez galant : mais quoy qu' elle
vous

p215

mette au dessus de toutes les choses du monde, si
elle sçavoit de quelle sorte vous estes dans mon
esprit, je vous asseure, mademoiselle, qu' elle
trouveroit que je suis assez,
vostre, etc.
Le 3 de mars.

LETTRE 60 A MARQ. SOURDEAC 1634



p216

Monsieur,
quoy que ma mauvaise fortune me doive avoir
endurcy à toutes sortes de déplaisirs ; je ne me
puis accoustumer à celuy de ne recevoir plus de
vos nouvelles : et il me semble que la perte de vos
lettres, est un mal-heur qu' un honneste homme ne
doit pas souffrir constamment, j' attens avec
impatience, il y a beaucoup de jours, que vous me
fassiez l' honneur de faire response à la derniere
que je vous ay escrite, et que je mis entre les
mains de madame vostre femme. Mais enfin ma patience
s' est achevée, et je ne puis differer plus
long-temps à vous supplier tres-humblement de
me tirer de peine, et de m' apprendre par une des
vostres, quel accident m' a jusques icy retardé ce
bon-heur. Vous voyez, monsieur, quelle asseurance
j' ay en vos paroles, et quelle extréme confiance je
prens en vostre bonté, puis-que j' ose vous demander
si hardiment une faveur que je ne sçaurois jamais
meriter, si vous ne me l' aviez promise, et que je
vous presse de me payer exactement comme une dette
bien acquise, ce qui n' est qu' une grace, et une
pure liberalité.

p217

Puis-que vous avez tousjours tesmoigné d' avoir
tant d' inclination à cette vertu, je crois que vous
serez bien-aise de voir qu' en despit de la fortune,
vous la pouvez encore exercer, et qu' il est en
vostre pouvoir de faire du bien à une personne qui
vous en demande. Au moins, je vous asseure qu' il
sera bien employé, et bien reconnu, et que vous ne
sçauriez en rien mieux tesmoigner vostre bonté,
qu' en me faisant l' honneur de m' asseurer que vous
m' aymez, et que vous voulez bien que je me die
par tout,
monsieur,
vostre, etc.
à Bruxelles, le 25 Aoust, 1634.

LETTRE 61 MLLE RAMBOÜILLET 1634



p218

Mademoiselle,
j' ay leu à toutes les heures du jour la lettre que
vous m' avez escrite à minuit, et quoy que je n' aye
pas accoustumé de trouver fort agreables les biens
que l' on me fait à ces heures-là, j' ay receu
celuy cy avec plus de contentement que je ne le
puis dire. Apres l' avoir bien considerée, je n' ay
pas trouvé qu' elle fust d' une personne endormie,
et j' ay confirmé le jugement que j' avois fait de
vous autres-fois, que ce temps-là est celuy où
vostre esprit est le plus esveillé, et le plus
clair, et qu' il reprend de nouvelles forces. En
cherchant la cause de cela, je ne veux pas,
mademoiselle, soupçonner de vous, rien de mauvais,
ni remarquer que cela est assez estrange que
l' heure des lutins soit la vostre ; j' ayme mieux
croire que c' est qu' il ne peut y avoir de nuit
dans vostre esprit, et qu' estant comme il est, une
source de clarté, les tenebres qui appesantissent
les autres, ne luy peuvent nuire ; lors qu' elles
couvrent toute autre chose, on le voit briller avec
plus d' éclat, et l' ombre de la terre ne peut
monter jusqu' aux astres, ni jusqu' à luy. Quand

p219

j' en parlerois avec des termes beaucoup plus
magnifiques, je vous supplie, tres-humblement, de
croire que je ne dirois pas encore de luy autant
de bien que j' en ay receu. Le choix qu' il vous a
fait faire de trois ou quatre paroles, avec
lesquelles vostre derniere lettre m' a semblé plus
obligeante que les autres, a produit en moy des
contentemens inesperez, et m' a donné une joye que
je fais scrupule d' avoir, et dont je ne devrois
estre capable qu' en vostre presence. Mais voyez,
s' il vous plaist, mademoiselle, jusques où
s' estend vostre pouvoir ; au moment que vous eustes
escrit que vous souhaitiez la fin de nos mal-heurs,
les elbenes partirent pour y chercher du remede, le
ciel commença à se desbroüiller, et nous fit voir
de plus belles apparences que jamais. Puis-que cela
est ainsi, et que c' est en vous quasi la mesme chose
de desirer du bien, et d' en faire, continuëz, je
vous supplie tres-humblement à avoir de bons desirs
pour nous. Je m' imagine que cela suffira à faire
naistre quelque heureux effet ; vostre bonne fortune
vaincra la malignité de la nostre, et vous pourrez
contribuër plus que personne à cet accommodement
auquel tant de gens travaillent. Mais s' il vous
plaist, mademoiselle, que ce soit bien-tost ; car
en verité je meurs d' envie de voir les merveilles
qui sont à Paris. Je ne crois pas que ce soit la
demoiselle dont vous parlez à Monsieur De
Chaudebonne qui monstre les plus rares, quand le
singe à qui on a appris à jouër de la guiterre
sçauroit encor chanter avec cela. Je sçay où il y
a des choses plus

p220

extraordinaires, et où je pourray voir de plus
beaux miracles ; j' espere aussi que de mon costé je
vous en feray voir un merveilleux dans le changement
de mon humeur, qui sera, je vous promets, sinon
aussi belle, au moins aussi esgale que la vostre.
Ne craignez donc point, mademoiselle, qu' un chagrin
que vous dissipez de si loin puisse arriver jusques
à vous, et n' ayez point de regret de perdre mes
lettres en me retrouvant moy-mesme ; je vous feray
avouër que je vaux mieux qu' elles, et vous verrez
que je n' ay pas escrit mes meilleures pensées. Enfin,
je vous asseure que hors une grande quantité de
cheveux blancs qui me sont venus, il n' est point
arrivé en moy de changement qui ne soit en mieux ;
encore j' espere que ceux-là tomberont avec les
soins qui les ont fait naistre, et je deviendray,
sans doute, tout autre que je ne suis quand je vous
pourray dire moy-mesme avec quelle passion je vous
honore, et combien je suis,
mademoiselle,
vostre, etc.
à Bruxelles, le 15 Octobre, 1634.

LETTRE 62 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p221

Mademoiselle,
je ne sçay pas qui sont les abencerrages que vous
me preferez, mais je m' imagine qu' ils ne sont point
nez dans Grenade, non plus que moy. Peut-estre que
le seul avantage qu' ils ont sur moy, est d' estre
aupres de vous ; et que tout mon crime est d' en estre
esloigné. Certes vous avez sujet de croire que je
suis coupable d' une grande faute, puis-que le ciel
me donne un si grand chastiment, et je ne m' estonne
pas que vous me condamniez là dessus ; ni que vous
n' entendiez pas les raisons d' un homme qui se
deffend de si loin. Toutes les demoiselles, tant
les mores que les chrestiennes, ont accoustumé d' en
user ainsi. Je voudrois seulement, qu' en m' ostant
vostre amitié, vous ne voulussiez pas encore me
deshonnorer, et que vous ne vous missiez pas en
peine de m' accuser pour vous deffendre. Vous
pourriez avec plus de douceur, suivre l' exemple
de Madame , et de Mademoiselle , dont la
premiere sans alleguer aucune cause, rompit d' abord
tout commerce avec moy, jugeant qu' aussi bien avec
le temps, il en faudroit tousjours venir-là. Et
l' autre m' a laissé depuis peu honnestement,

p222

et sans bruit ; et se taisant de pure lassitude, ne
parle plus de moy, ni en bien ni en mal. Que si,
pourtant, mademoiselle, vous avez encore ce reste
de justice dans l' esprit de croire qu' il faille
quelque prétexte pour abandonner ses amis, je
m' estonne que vous n' en avez trouvé un meilleur que
celuy que vous prenez, vous qui inventez si
heureusement, et qui avez tousjours donné tant de
vray-semblance à vos fables. Il me semble, au
reste, mademoiselle, que vous ne jugez pas assez
favorablement des lettres que vous avez veuës de
moy, si vous croyez que Monsieur Mandat ait eu
les plus belles. Je fais un autre jugement des
vostres, et sans rien sçavoir des autres que vous
avez escrites, je jurerois que vous n' en fistes
jamais de meilleures. Il faut une bonté comme la
mienne pour en parler de la sorte, et il n' y a que
moy qui peut louër les satyres que l' on fait contre
luy. Sans mentir, un homme qui souffre si doucement
le mal, merite que l' on luy fasse du bien, et vous
devez avoir regret de traitter avec tant de
rigueur, une personne qui le souffre avec tant de
patience, et qui est si constamment,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 63 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p223

Mademoiselle,
j' aurois effacé cette lettre apres avoir receu la
vostre, si j' adjoustois assez de foy à ce que vous
me mandez : mais je suis si accoustumé à ne
recevoir de vous que du mal, que je n' en puis plus
attendre autre chose, et la paix mesme m' est
suspecte, quand vous me la presentez. Je voudrois
bien qu' il y eust quelque signe de reconciliation
entre vous et moy, comme il y en a entre le ciel et
les hommes ; et que vous eussiez un moyen de
m' asseurer autant de vos promesses que vous me faites
craindre vos menaces. Je tiens pourtant à bon
augure, de ce que Mademoiselle qui m' avoit
abandonné ces jours passez, a recommencé à
m' escrire ; il me semble qu' elle est vostre iris,
et que c' est comme un arc en ciel qui paroist
apres l' orage. Elle ne s' est point montrée lors
que le ciel estoit courroucé contre moy, et qu' il
tonnoit et esclairoit. à la verité, dans un temps
si orageux, il n' y avoit rien qui me pûst
secourir, et je m' estois abandonné moy-mesme. Apres
cela, mademoiselle, vous pouvez juger avec quelle
joye j' ay ouvert les yeux aux rayons que vous me
faites voir parmy tant de tenebres,

p224

mais j' avouë que je ne me puis encore r' asseurer.
Je sçay que souvent vous-vous accommodez pour avoir
le plaisir de rompre encore une fois. Je crains
que le jour que vous me montrez, ne soit un faux
jour, et que cette lumiere ne soit que celle d' un
esclair, et que la luëur du coup qui me frappera
peut-estre bien-tost. S' il en est autrement, et si
c' est une vraye paix que vous me voulez donner, je
la reçois, je vous asseure, avec le coeur que vous
pourriez desirer, et avec toutes les conditions
que vous y sçauriez mettre. Mais, mademoiselle, je
voudrois bien apres cela, que vous voulussiez
reconnoistre mon innocence, et avouër que vous ne
m' avez point soupçonné des crimes dont vous avez
fait semblant de m' accuser. Jusqu' à ce que cela
soit, et que vous m' ayez bien remis, je ne puis pas
respondre à ce que l' on me demande du chocolate, ni
parler des comedies, lors que je n' ay que des
tragedies en l' esprit. Je n' ay pû pourtant
m' empescher de rire, quand j' ay leu ce que vous
dites, que M De R fiert et frapper ainsi que
Monseigneur Amadis
. Quelque haut que soit
montée vostre eloquence, je n' en ay pas tant
d' estonnement, car je l' avois tousjours préveuë. Je
m' estonne bien plus de ce que vous estes devenuë
extrémement plaisante, et cela me surprend
davantage. Quoy que vous me disiez de Madame De
S je ne puis rien appréhender de sa fidelité. Ce
sont de grandes recommandations pour son amant
d' estre beau, jeune, et gascon ; mais avec tout
cela, vous verrez qu' elle sera assez

p225

niaise pour ne me point quitter pour luy. Il y a
dix ans que je sçay moy-mesme, comme elle traitte les
beaux et les jeunes, et pour Gascon, c' est une
qualité que vous ne mettriez point entre celles
qui se peuvent faire aymer d' elle, s' il vous
souvenoit que je vous ay conté autrefois qu' elle
m' avoit dit de quelqu' un, qu' il estoit gascon, ou
picard. Je ne m' estonne point qu' il y ait épris
en son anagramme, mais j' y trouve aussi prisé ,
et cela est plus fascheux. Au pis aller,
mademoiselle, je puis icy avoir quand je voudray une
maistresse, belle comme l' infante Briane,
amoureuse comme Mademoiselle Arlande, et forte et
membruë, comme Madame Gradafilée. Tout de bon,
une des plus puissantes filles qui soit dans toutes
les dix-sept provinces, a envie de faire amitié
avecque moy. Mais Monsieur De Chaudebonne ne me
conseille pas de m' y hazarder. Cependant, je fais
cette lettre trop longue, où je pensois ne vous dire
qu' un mot, et Mademoiselle D' A ne la trouveroit
gueres galante puisque j' y parle de tant d' autres
personnes que de vous. Mais mademoiselle, que vous
seriez bonne, si vous me vouliez faire une jolie
lettre pour elle ! Si vous me refusez cette grace,
au moins accordez moy l' autre que je vous demande,
de me faire entendre de quelle sorte je suis avecque
vous, et si vous avez prolongé les quatre ans que
vous m' aviez donnez à vivre. Vous en ordonnerez
comme il vous plaira ; mais sans mentir, vous devez
estre plus humaine pour moy, car je suis
infiniment,
vostre, etc.

p226

Ce pauvre diable se portera bien, et est tantost
guery. Je remercie tres-humblement la sage
enchanteresse qui m' a fait entendre l' aventure
d' Anastarax
; je ne croy pas qu' il y ait
jamais rien eu de si horrible, que doit estre son
enfer, et je m' imagine d' y voir Cerbere, les
trois Furies, et toutes leurs couleuvres en
une seule personne : mais quel personnage jouë la
pauvre parmy tous ces damnez ?

LETTRE 64 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p227

Mademoiselle,
ayant de si grandes obligations à Madame De
d' elle ; mais dans une lettre où je n' ay rien dit
de madame vostre mere, il me semble qu' il m' est
permis d' y oublier tout le monde. Je croy que c' est
elle qui a mis les quatre lignes espagnoles du
Roy Chiquito
. Je ne connois pas asseurément
son escriture : mais je reconnois l' air dont elle
a accoustumé d' écrire qui est si galant, et qui
luy est si particulier, que l' on n' y peut estre
trompé, et que personne ne le sçauroit imiter. Pour
ce qui est de vous, mademoiselle, je vous dis icy
tout bas, et d' un stile moins relevé que le
commencement de cette lettre, et ainsi plus
croyable ; que toutes celles que je voy à cette
heure de vous m' estonnent. Elles sont beaucoup
meilleures que celles pour lesquelles je vous
admirois tant autresfois, et que je croyois les
plus belles du monde ; et quoy que je ne sois guere
envieux, j' aurois beaucoup de dépit qu' il y eust un
homme en France qui sceust escrire aussi bien que
vous. Il n' a pas plû à Mademoiselle Paulet, me
faire l' honneur de m' écrire. Je voy bien que ces
grandes

p228

lettres que je luy escrivois d' Espagne, l' ont
lassée. Je me corrigeray facilement de cela, et il
me sera bien plus aysé de m' empescher de luy
escrire trop, que de l' aymer trop. Le seul homme
dont je n' ay jamais parlé, m' a semblé le seul dont
je ne devois jamais parler, et qu' il estoit plus
necessaire de luy donner des preuves de ma
discrétion, que de mon affection. Parlant si souvent
de tous ceux qui sont à l' entour de luy, j' ay crû
qu' il jugeroit bien que ce n' estoit pas oubly, que
le laisser seul sans luy rien dire ; et qu' il ne
sçauroit croire de moy que je pusse oublier une
personne que je dois respecter et servir sur toutes
celles du monde, pour tant de differentes raisons.
Mais je ne sçay pas pourquoy il dit que nous aurons
beaucoup de disputes sur l' espagnol, si ce n' est
qu' ayant tousjours eu l' avantage sur moy en toutes
celles que nous avons euës ensemble par le passé,
et sçachant quel plaisir c' est que de disputer et de
vaincre ; il me veüille preparer ce contentement
pour mon retour, en m' attaquant sur un sujet où
je ne puis avoir que toute sorte d' avantage. Je
croy, mademoiselle, que vous me pardonnerez
tout ce que j' ay adjousté dans cette lettre,
puis-que c' est pour des personnes que vous n' aymez
pas moins que vous-mesme. Permettez-moy, s' il vous
plaist de dire encore à monsieur vostre frere ;
que je l' ayme autant, que quand je luy dis adieu,
et que je suis son tres-humble et tres-obeïssant
serviteur. Encore une fois, mademoiselle, je vous
baise tres-humblement les mains de l' honneur que
vous m' avez fait de m' écrire.

p229

Je n' ay pas tant eu de joye de me trouver icy, que
d' y trouver vôtre lettre ; mais s' il vous plaist
avoir encore une fois cette bonté pour moy,
j' aymerois mieux qu' elles fussent un peu moins
eloquentes, et qu' elles fussent plus amiables. Tout
de bon, vous me faites peur, et quand je voy vostre
esprit si haut, il me semble qu' il n' est pas
possible que j' y puisse jamais atteindre, ny que j' y
aye place. Parmy tant de belles paroles qu' il y en
ait quelques-unes de bonnes. R' asseurez-moy de ma
crainte ; car sans mentir, j' en ay besoin, et je
merite en quelque sorte que vous ayez un peu de
soin de moy.

LETTRE 65 A DUC DE BELLE-GARDE



p230

Monseigneur,
c' est Monsieur De Chaudebonne qui me fait
prendre la hardiesse de vous escrire, et dans
l' ennuy dont il me voit icy accablé, il m' a voulu
donner cette consolation. Il est vray, monseigneur,
qu' entre les plus grands sujets d' affliction que
j' ay receus en ce païs, je mets le desplaisir de ne
vous y avoir point trouvé. Je m' estois preparé à
cet exil, sur l' esperance de le passer aupres de
vous, et je croyois que je trouverois tousjours
la France en quelque part où vous seriez. Mais
c' eust esté un trop grand soulagement pour un
homme qui estoit destiné à estre mal-heureux, et
la fortune n' a pas accoustumé de faire tant de
grace à ceux qu' elle persecute. Cependant,
monseigneur, je prens à bon augure, de ce qu' elle
nous r' aproche de lieu où vous estes, et je croiray
qu' elle se veut reconcilier avec nous, si elle nous
rend le bon-heur de vostre presence. Car pour dire
le vray, monseigneur, je ne puis penser qu' elle vous
ait entierement abandonné, et c' est assez qu' elle
soit femme, pour croire qu' elle ne vous peut haïr,
et qu' elle reviendra bien-tost à vous. Au moins,

p231

à son defaut, aurez-vous tousjours cette extréme
sagesse, et cette grandeur de courage qui vous ont
accompagné par tout ; et dont vous avez depuis
quelque temps donné de si bonnes preuves, que je
doute si ces années de mal-heurs ne vous ont pas
esté plus avantageuses que les autres. Je
continuërois icy, monseigneur, bien volontiers ce
discours, mais je crains de n' user pas assez
discrettement de la liberté que l' on m' a donnée.

LETTRE 66 CARD. LA VALLETTE 1635



p232

Monseigneur,
dites la verité, combien y a-t-il que vous n' avez
songé si les quatre derniers livres de l' Eneïde,
sont de Virgile ou non, et si le Phormion est de
Terence ? Je ne vous interrogerois pas si librement ;
mais vous sçavez que dans les triomphes, les
soldats ont accoustumé de railler avec leurs
empereurs, et que la joye de la victoire donne des
libertez, que sans cela l' on n' oseroit jamais
prendre. Avouëz-nous donc franchement, combien il y
a que vous n' avez pensé à la petite Erminie, aux
vers de Catule, et à ceux de Monsieur Godeau. Si
est-ce, monseigneur, que quand vous auriez oublié
tout le reste, vous devez vous souvenir tousjours de
son benedicite , car personne n' eut jamais
plus de raison de le dire que vous, et ne fust
tant obligé de rendre graces au dieu des armées. à
dire le vray, la conduite, et la fortune avec
laquelle vous avez sauvé la nostre, est un des plus
grands miracles qui se soient jamais veus dans la
guerre ; et toutes les circonstances en sont si
estranges, que je les mettrois au chapitre des
menteries claires , si nous n' en avions tant de
tesmoins,

p233

et si je ne sçavois qu' il n' y a point de merveille
que l' on ne doive croire de vous. La joye que cela
a donnée icy à tout ce que vous aymez, n' est pas une
chose qui se puisse representer. Mais vous
pouvez-vous imaginer, monseigneur, que les personnes
qui estoient autrefois ravies de vous ouïr chanter,
ou de vous faire voir des vers, doivent estre
infiniment contentes, à cette heure qu' elles
entendent dire, que vous faites lever des sieges,
que vous prenez des villes, que vous battés des
armées, et que la principale esperance du bon
succés de nos affaires, est fondée en vostre
personne. Je vous asseure que cela est escouté en
ce lieu avec tous les sentimens que vous sçauriez
desirer, et que sans que vous y pensiez, vos armes
font icy des conquestes qui sont plus à desirer que
toutes celles que vous pourriez faire delà le Rhin.
Quelque ambitieux que vous puissiez estre, cela
vous doit donner envie de revenir, car en verité,
monseigneur, ce n' est pas une bataille qui est
aujourd' huy la plus belle chose du monde à gagner,
et vous m' avouërez vous-mesme qu' il y a telle rose
de soulier, qui vaut mieux que neuf cornettes
imperiales. Je suis,
monseigneur,
vostre, etc.
à Paris, le 12 Octobre, 1635.

LETTRE 67 A CARDINAL LA VALLETTE



p234

Monseigneur,
j' ay fait voir à Monsieur De Sainct H à
Monsieur De S R et à Monsieur De S Q
l' endroit de vostre lettre, où vous parlez des
domestiques de monsieur : je vous respons qu' ils
ne l' ont trouvé nullement bien, et je sçais que
Monsieur Des Ouches, à qui je n' en ay pas encore
voulu parler, ne le trouveroit guere meilleur. De
sorte que si je me voulois preparer contre les
menaces que vous me faites, vous pouvez juger que
je ne manquerois pas d' amis, et que si je vous
escris à cette heure, ce n' est pas tant par crainte
que par une veritable affection, et une inclination
naturelle que j' ay à vous obeïr. Outre ceux que je
viens de nommer, il y a encore icy d' autres personnes
plus braves, et avec qui il seroit plus dangereux
d' avoir querelle, qui n' approuvent pas que je me
travaille pour vous donner du plaisir, et qui ne
trouvent pas raisonnable que vous en puissiez
recevoir quelqu' un en ne les voyant pas. à la
verité, monseigneur, puisque vostre absence
traverse toutes leurs joyes, il seroit

p235

assez juste que vous n' en souhaittassiez point
d' autre que celle de les revoir, et qu' en attendant
celle-là, vous ne fussiez point capable d' aucun
divertissement. Je suis tesmoin que tous ceux que
l' on reçoit icy en cette saison, ne les empeschent
pas de se souvenir de vous, et de souhaitter
continuellement vostre retour. Le froid et les
neiges des montagnes d' Alsace les transissent,
et les font trembler tous les jours dans les plus
grandes assemblées : et la crainte des embusches
des cravates, leur donne l' alarme à toute heure au
milieu de Paris. Mais ce qui est le plus estrange,
et qui peut-estre ne vous semblera pas croyable,
j' ay vû M De B et M De R estre tristes pour
l' amour de vous dans le bal, et soûpirer en
entendant des violons. Je ne sçay pas, monseigneur,
ce que vous jugerez de là, ni quel avantage vous
en tirerez : mais pour moy je suis asseuré que quoy
qu' elles puissent faire pour vous à l' avenir, elles
ne vous pourroient jamais donner une plus grande
preuve de leur affection. L' autre jour que je
monstrois la derniere lettre que vous m' avez fait
l' honneur de m' escrire, comme j' estois à l' endroit
où vous me mandiez que vous estiez prest de partir,
au lieu de dire en Alsace, je leus en Thrace.
bras de fer , qui n' a pas accoustumé, comme vous
sçavez, de s' émouvoir de rien, devint pasle comme
mon collet, et dit d' une voix estonnée ; en
Thrace, monsieur ! Et une autre personne qui estoit
proche, et qui sçait un peu mieux la carte, ne
laissa pas d' estre un peu esmeuë.

p236

Je voudrois bien, monseigneur, vous entretenir de
vostre espouse , mais je n' en sçaurois parler,
car on n' en peut dire que des choses incroyables,
et il n' y a plus rien en elle que l' on puisse
descrire. Ce que vous y avez veu d' aymable,
d' admirable, et de charmant, a toûjours augmenté
d' heure en heure, et on descouvre tous les jours
en elle de nouveaux thresors de beauté, de
generosité, et d' esprit. Au reste, je vous puis
jurer, qu' elle a eu en vostre absence toute la
conduite que vous sçauriez souhaiter. Je sçay
qu' il court un certain bruit, qui sans doute vous
aura donné quelque soupçon d' elle, car vous autres
afriquains je vous connois ; et il est vray qu' il y
a un galant de bonne maison, et qui peut avoir un
jour beaucoup de bien, qui la voit assez volontiers :
mais je vous asseure que parmy cela, elle a tous
les sentimens que doit avoir une femme tres-sage et
tres-prudente, et que vous luy auriez inspirez
vous-mesme. Sans mentir, monseigneur, si vous ne
vous estes bien endurcy le coeur parmy les suedois,
le souvenir de toutes ces personnes vous doit
donner une extréme envie de revenir ; et quelques
charmes qu' aye la gloire, vous ne devez pas trouver
qu' elle en aye tant quelle. Hastez donc vostre
retour les plus qu' il vous sera possible, et faites,
qu' au moins pour quelque temps, vostre ambition se
tourne de leur costé : aussi bien quand la fortune
vous meneroit victorieux jusques dedans Prague, je
ne m' imagine pas qu' elle vous puisse estre
veritablement favorable, en vous

p237

esloignant d' icy. Il n' y a point de conquestes delà
le Rhin, ni delà le Danube, qui vous deust
pleinement satisfaire, et toute l' Allemagne ne
vaut pas un faux-bourg de deça. Je suis,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 68 A CARDINAL LA VALLETTE



p238

Monseigneur,
il vous semble qu' il n' y a qu' à escrire, et vous en
parlez bien à vostre ayse, vous qui n' avez rien à faire
qu' à commander à douze mille hommes, et à resister
à trente mille autres : mais si vous aviez à voir et
à considerer trois ou quatre personnes qui sont icy,
vous trouveriez que l' on a bien d' autres choses à
penser. Si vous estiez en ma place, je suis asseuré qu' il
ne vous resteroit pas plus de loisir qu' à moy ; je
meurs d' envie que vous y soyez, pour voir comment
vous-vous en pourriez déméler avecque cette conduitte ;
dont on vous louë tant ; et cette merveilleuse
prudence qui vous a desia tiré de tant d' autres perils.
Car je vous avertis, monseigneur, qu' au retour de la
guerre qui vous occupe maintenant, vous aurez à en
faire icy une plus dangereuse, vous y trouverez des
ennemis beaucoup plus braves et plus fiers que les
allemands ; et vous, qui par vostre adresse venez de
sauver tant de millions d' ames, vous aurez bien de la
peine à eschapper vous mesme. Il n' y a point de
retraite à faire devant eux, et c' est assez de les
voir pour estre défait. Il y a, entre les autres, un
certain bras de fer , qui est

p239

la plus redoutable creature que le soleil voye
aujourd' huy. Il n' y a point d' armet qui puisse
resister à ses coups, il brise tout ce qu' il touche,
et toutes les cruautez des croates ne sont point
comparables aux siennes. Je sçay, monseigneur, que
vous connoissez ceux dont je vous parle, et que desja
en quelques occasions
vous-vous estes rencontré avec eux ; mais ne
vous imaginez pas de les trouver comme vous les
avez laissez. Leurs forces sont augmentées depuis
quelque temps, et leur puissance est venuë à un point
qu' il n' y a plus rien qui leur resiste : il ne se
passe jour qu' ils ne fassent des prises jusques dans
les portes de Paris ; ils prennent, ils tuënt, ils
saccagent tout ce qu' ils rencontrent, et tandis que
vous vous amusez à défendre la frontiere, ils mettent
en feu le coeur du royaume. Que ce que je vous dis
pourtant ne vous fasse pas apprehender de revenir ; et
n' ayant pas eu de peur en tant de rencontres, où tout
autre que vous en auroit eu, ne commencez pas à
craindre en celles-cy ; car encore qu' ils ne prennent
personne à mercy, je crois qu' il y aura quartier pour
vous, et que si vous tombez entre leurs mains, ils
vous traitteront avec toute la douceur que l' on doit
avoir pour un prisonnier de vostre merite. Selon que
je puis juger, ils esperent de vous monstrer en cet
estat ; et il me semble
qu' ils ne pourroient pas avoir tant de joye de vos
victoires comme je voy qu' ils en ont, s' ils ne croyent
qu' elles doivent honorer les leurs : mais ils seront
ravis de voir à leurs pieds le dompteur de galas, et
de

p240

faire connoistre que celuy qui a esté le bouclier de
toute la France n' aura pû se mettre à couvert de leurs
coups. Aussi connois-je en eux une incroyable
impatience pour vostre retour, et je suis asseuré
qu' il n' y a point d' homme en France qu' ils desirent
tant de tenir que vous. Je vous donne cet advis,
monseigneur, afin que là dessus vous preniez vos
mesures pour vous défendre, ou qu' au moins, vous ne
cherissiez pas si fort le titre de victorieux, que vous
ne vous resolviez de le perdre icy. Pour moy, quoy qu' il
vous puisse arriver, je vous avouëray que je souhaite
fort que vous y soyez ; car je n' auray point de joye
jusqu' à ce que j' aye l' honneur de vous voir, et de
vous dire au coin de vostre feu, les soins, les
inquietudes et les alarmes que vous avez données à
toutes les personnes qui vous ayment. Je suis,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 69 A CARDINAL LA VALLETTE



p241

Monseigneur,
encore faut-il que vous ayez quelque mortification
dans vos triomphes, et qu' ayant à toute heure le
plaisir d' entretenir des gens de guerre tout vostre
saoul, vous preniez pour un moment, en patience
l' entretien d' un homme de lettres. Nous ne sçaurions
souffrir à Paris, que vous soyez si aise à Mets, et
ne pouvant pas empescher vos joyes, nous voulons au
moins les interrompre. Je n' aurois pourtant pas esté
si hardy que de l' entreprendre, s' il ne m' avoit esté
commandé par une dame, à qui rien ne se peut refuser,
et à laquelle ceux mesmes à qui se sousmettent les
armées et leurs generaux, ne feroient pas de
difficulté d' obeïr. Il est vray, monseigneur, que
toutes les fois que je m' imagine de vous voir avec
huit ou dix mestres de camp à l' entour de vous, j' ay
pitié de Terence, de Virgile et de moy ; je plains
extremement ceux qui desirent icy que vous-vous
souveniez souvent d' eux. Et je suis asseuré qu' il n' y
a point de si petit bastion en vostre place qui ne
vous soit plus considerable, et que vous n' aymiez
beaucoup plus que moy. Toutefois, je n' osois pas en
murmurer ; je considerois qu' il y avoit quelques

p242

personnes qui avoient plus de droit de s' en plaindre,
et je ne voulois pas avoir de different avec un homme
que l' on dit qui peut disposer de toutes les trouppes
du mareschal de la force. Mais à cette heure que l' on
m' a donné la hardiesse de parler, et qu' il y a icy des
personnes qui m' avouëront de tout ce que j' écriray ;
je ne craindray point de vous dire, que c' est une
chose extrémement pitoyable, que vostre affection
qui estoit il y a peu de temps partagée entre les
plus aymables personnes du monde, soit maintenant
comme donnée au pillage aux gens-darmes. Je ne suis
pas bien maistre de moy, et tout mon esprit se
renverse ; quand je songe que la place qu' avoit en
vostre coeur la plus adorable creature, qui fût
jamais, est peut-estre à cette heure tenuë par le
Colonnel Ebron ; que Madame De C, et Mademoiselle
De Ramboüillet, ont quitté la leur à un ayde de
camp, ou à un sergent major ; et que vous aurez donné
la mienne à quelque miserable Anspesade. Cette
pensée, monseigneur, nous met tous icy dans une
tristesse qui ne se peut exprimer ; il n' y a qu' une
personne qui est plus constante que les autres, et
qui asseure que l' on ne doit pas croire de vous une
si grande injustice. Celle dont je vous parle, est
une Demoiselle , blonde, blanche et grasse, plus
gaye et plus belle que les plus beaux jours de cette
saison, et telle qu' à peine en trouveriez-vous trois
en tout le païs messin, si bien faites qu' elle. Elle
a des yeux dans lesquels il semble que toute la
lumiere du monde soit renfermée, un teint qui
obscurcit

p243

toutes choses, une bouche que toutes celles du
monde ne sçauroient assez louër ; pleine de traits et
de charmes, et qui ne s' ouvre et ne se ferme jamais
qu' avecque esprit, et avec jugement. Selon que je la
viens de dépeindre, vous jugerez bien que c' est une
beauté fort differente de celle de la Reyne Epicharis ;
mais si elle n' est pas si egyptienne qu' elle, elle ne
laisse pas d' estre pour le moins aussi voleuse. Dés
sa premiere enfance, elle vola la blancheur à la neige
et à l' yvoire ; et aux perles l' éclat et la netteté ;
elle prit la beauté et la lumiere des astres, et
encore il ne se passe guere de jours qu' elle ne dérobe
quelque rayon au soleil, et qu' elle ne s' en pare à la
veuë de tout le monde. Dernierement, en une assemblée
qui se fit au louvre, elle osta la grace et le lustre
à toutes les dames, et aux diamans qui les couvroient,
elle n' épargna pas mesme les pierreries de la
couronne sur la teste de la reyne, et elle en sçeut
enlever ce qui y estoit de plus brillant et de plus
beau. Cependant, quoy que tout le monde connoisse sa
violence, personne ne s' y oppose, elle fait avec
impunité ce qui luy plaist, et bien qu' il se trouve à
Paris des gens qui prennent les ducs et pairs dés le
lendemain de leurs nopces, il n' y a pas d' hommes assez
hardis pour entreprendre de l' arrester. Mais quoy
qu' elle soit cruelle pour tout le monde, elle me
semble assez douce pour ce qui vous regarde : elle
m' a commandé de vous dire qu' elle n' a point les
défiances que les autres ont de vous, et qu' en
reconnoissance de cela, elle vous prie de luy renvoyer
six arcs triomphaux

p244

du reste de vostre entrée ; quatre douzaines
d' exclamations publiques, et les oeuvres poëtiques du
landgrave de Hesse. Je vous conseille de faire
exactement tout ce qu' elle desire, et d' éviter, sur
toutes choses, de vous mettre mal avec elle ; car si
elle entreprend de vous faire du mal, vostre
compagnie de gendarmes, et celle de vos chevaux-legers,
ne vous enpescheront pas d' estre pris. Mets n' est
pas une assez bonne place pour vous défendre contre
son pouvoir. Mais, monseigneur, je ne considere pas
que je vous entretiens trop long-temps parmy tant
d' affaires que vous avez, et si je fais ma lettre plus
longue, je crains que vous remettiez à la lire quand
la paix sera faite. Je serois pourtant bien fasché
que vous n' en vissiez pas la fin, puis-que ce qui
m' importe le plus, est que vous n' y leussiez pas les
protestations tres-serieuses que je vous faits, que
de tant de personnes qui ont reçeu de vos bien-faits,
il n' y en a point qui soit avec plus de zele, et de
respect que moy,
vostre, etc.

LETTRE 70 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p245

Mademoiselle,
puis-que la discretion est une des principales parties
d' un galant, je croy qu' en vous en envoyant
douze je vous paye bien liberalement ce que je vous
dois. Ne craignez pas d' en prendre un si grand nombre,
vous qui jusques icy n' en avez voulu recevoir pas
un ; car je vous asseure que vous pouvez vous fier en
ceux-cy, et qu' ils se sçauront taire des faveurs que
vous leur ferez. Quelque gloire qu' il y ait à recevoir
des vostres, ce n' est pas peu de chose d' en avoir tant
trouvé de cette humeur, en un temps, où ils sont
tous si pleins de vanité : aussi a-t-il fallu les
aller querir bien-loin ; et les faire venir de delà la
mer. Vous sçavez bien, mademoiselle, que ce ne sont
pas les premiers de ce païs-là, qui ont esté bien
receus en France. Mais voicy, sans doute, les plus
heureux de tous ceux qui en sont venus, et si vous les
recevez, ils ne

p246

doivent pas envier ceux qui ont servy les princesses
et les reynes. Car, sans mentir mademoiselle, il n' y
a rien sur la terre au dessus de vous, et quiconque
auroit part en vostre esprit, se pourroit vanter
d' estre en la plus haute place du monde. Je parle
beaucoup pour un homme qui paye une discretion. Mais
considerez, s' il vous plaist, que ce n' est pas trop
qu' un poulet pour douze galans ; et que ceux pour qui
j' escris, au moins ceux de leur païs, ont une si
estrange façon de se faire entendre, qu' il semble
qu' ils parlent d' amour quand ils ne font que des
complimens. Ne trouvez pas estrange qu' estant leur
secretaire j' aye en quelque sorte imité leur stile, et
soyez asseurée que si je n' eusse eu à parler que pour
moy, je me fusse contenté de dire que je suis,
mademoiselle, avec toute sorte de respect,
vostre, etc.

LETTRE 71 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p247

Mademoiselle,
je ne croyois pas qu' il pust jamais arriver que je
fusse plus affligé pour avoir receu une de vos lettres,
ni que vous me pussiez donner de si mauvaises
nouvelles que vous ne m' en sçeussiez consoler en mesme
temps. Il me sembloit que mon mal-heur estoit en un
point qu' il ne pouvoit plus croistre, et que puis que
vous aviez pû quelquesfois me faire endurer
patiemment l' absence de madame vostre mere, et la
vostre, il n' y avoit point de mal que vous ne pussiez
m' apprendre à souffrir. Mais pardonnez-moy si je vous
dis, que j' ay trouvé le contraire de tout cela dans
l' affliction que j' ay euë de la mort de Madame
Aubry, laquelle, sans mentir, a esté assez grande
pour achever de m' accabler, et a pensé consommer les
restes de ma patience. Vous pouvez juger, mademoiselle,
quelle extréme douleur ce me doit estre d' avoir perdu
une amie si bonne, si estimable, et si parfaite que
celle-là, et qui m' ayant tousjours donné tant de
tesmoignages de bonne volonté, m' en a encore voulu
rendre dans les dernieres heures de sa vie. Mais quand
je ne considererois point mes interests, je ne me
pourrois empescher

p248

de regretter infiniment une personne de qui vous
estiez infiniment aymée, et laquelle, entre beaucoup
de dons particuliers, avoit celuy de vous sçavoir
connoistre autant que cela est possible, et de vous
estimer sur toutes les choses du monde. J' avouë
pourtant, que si je puis recevoir quelque soulagement
dans ce desplaisir, c' est de considerer la constance
qu' elle a tesmoignée, et avec quelle force elle a
souffert une chose dont le seul nom l' avoit tousjours
fait trembler. Ce m' est une extréme consolation
d' apprendre qu' elle a eu à sa mort les seules bonnes
qualitez qui luy avoient manqué durant sa vie, et
qu' elle a sçeu trouver si à propos de la resolution et
du courage. Certes, quand j' y songe bien, je fais
conscience de la regretter, et il me semble que c' est
l' aymer d' une affection trop interessée, que d' estre
triste de ce qu' elle nous a quittez pour estre mieux,
et qu' elle est allée trouver en l' autre monde le repos
qu' elle n' a jamais eu en celuy-cy. Je reçois de tout
mon coeur les exhortations que vous me faites là-dessus,
d' estudier souvent une leçon si utile, et si
necessaire, et de me préparer à en faire autant quelque
jour. Je sçay profiter de vos remonstrances, et ce ne
sera pas la premiere fois qu' elles m' auront fait
devenir homme de bien. Le mal-heur qui nous a tant
pressez jusques à cette heure ne nous prépare pas peu
à cela : il n' y a rien qui exhorte tant à sçavoir bien
mourir, que de n' avoir point de plaisir à vivre. Mais
si les esperances que la fortune nous monstre, doivent
reüssir ; si apres tant

p249

de mal-heureuses années, nous devons avoir quelques
beaux jours : souffrez, je vous supplie, mademoiselle,
que j' aye de plus gayes pensées que celles de la
mort ; et s' il est vray que nous devions bien-tost
vous revoir, permettez-moy de ne haïr pas encore la
vie. Lors que vous dites que vous jugez que je suis
destiné à de grandes choses, vous me donnez de si bons
augures de la mienne, et des aventures qui me doivent
arriver, que je seray bien-aise qu' elle ne s' acheve pas
encore si tost. Pour moy, je vous puis asseurer que si
le destin me promet quelque chose de bon, je ne luy
manqueray pas de mon costé. Je feray tout ce qui me
sera possible pour cooperer avec luy, et pour tascher à
me rendre digne de vos propheties. Cependant, je vous
supplie tres humblement de croire que de toutes les
faveurs que je puis demander à la fortune, celles que
je desire plus passionnément, c' est qu' elle fasse pour
vous ce qu' elle doit, et que pour moy, elle me donne
le moyen de vous faire connoistre la passion avec
laquelle je suis,
mademoiselle,
vostre, etc.
Mademoiselle, permettez-moy, s' il vous plaist, de
remercier icy madame vostre mere de l' honneur
qu' elle me fait de se souvenir de moy, en me faisant
dire qu' elle admire, en se taisant elle me veut
apprendre comme il faut que je la revere.

LETTRE 72 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p250

Madame,
il me semble que je vous dois pour le moins une lettre
pour un brevet, et quelques belles paroles que j' y
puisse mettre, elles ne seront pas si riches que celles
du parchemin que vous me venez de faire obtenir, puis
qu' il y en a pour dix mille escus. Monsieur De
Puy-Laurens me l' a fait expedier avec tout le soin
et l' affection qui se pouvoit desirer. Je me doutois
bien que luy qui a fait en sa vie tant de choses pour
les dames, ne manqueroit pas de servir en ce
rencontre-là, la plus parfaite de toutes ; et que la
plus belle bouche du monde n' auroit pas esté ouverte
inutilement en ma faveur. Ce bon-heur m' estant arrivé,
je m' imagine qu' il n' y en a point qui me puisse
manquer, et il me semble que le moindre bien qui me
puisse échoir est d' estre riche, puis-que vous desirez
que je sois heureux. Cependant, quoy que je n' aye pas
accoustumé d' estre fort sensible aux choses qui
regardent mon establissement, j' avoüe que j' ay receu
celle-cy avec une extréme joye, et je me serois trouvé
moy-mesme trop interessé en cette occasion, si je ne
connoissois

p251

que ce que je considere davantage en ce bien-fait, est,
de ce que c' est vous qui me l' avez procuré. Aussi, à
dire le vray, ceux qui mettent les richesses entre les
choses indifferentes, ne mettroient pas vostre
bien-veillance en ce rang-là, et pour moy, je pense
que je ne dois pas tenir entre les biens de la fortune,
un bien que la vertu m' a fait avoir. Je crois, madame,
que sans mal parler, je vous puis appeller ainsi, et si
je ne suis pas mal informé de tous vos succés, vous
pouvez prendre ce nom-là à meilleur titre que celuy que
vous portez. Au moins est-il vray, qu' elle ne s' est
jamais montrée au monde si aymable qu' elle le paroist
en vous, et ceux qui l' ont connuë autrefois, et qui
disoient qu' elle donneroit de l' amour à tous les
hommes, si elle se laissoit voir nuë, l' auroient
trouvé plus charmante estant revestuë de vostre
personne. Et certes, quand je considere les merveilles
qui s' y rencontrent, et tant de sortes de graces dont
le ciel vous a remplie, il me semble que celle dont je
vous remercie à cette heure, est la moindre que vous
m' ayez faite. Je trouve que la place que vous me
laissez prendre quelquefois dans vostre cabinet, vaut
mieux que celle que vous me venez de faire accorder,
et que vous ne me sçauriez jamais faire de bien, qui
vaille celuy de vous voir et de vous entretenir.
Toutefois, madame, il pourroit estre que le dernier
que vous m' avez procuré est plus estimable qu' il ne
paroist, et comme on ne sçait pas encore à qui vous
m' avez donné, et que cela est dans l' advenir ; possible
que la grace que

p252

vous m' avez faite se trouvera plus grande que vous ne
l' avez imaginée ; car peut-estre que vous m' avez donné
à une maistresse qui meritera de l' estre de tout le
monde, qui aura l' ame grande, belle et liberale, le
coeur noble et genereux, la personne accomplie, toute
pleine d' agrémens et de charmes ; et qui aura pour
tous les hommes ces attraits secrets, que chacun d' eux
trouve en celle qu' il ayme. Peut-estre qu' elle aura un
esprit au dessus de tout ce qui se peut imaginer, plein
de feu et de lumiere, beau et pur comme celuy des
anges ; qu' elle sera instruite de plusieurs belles
connoissances, qu' elle aura l' intelligence de trois ou
quatre langues ; qu' elle entendra la situation de toute
la terre, comme celle du petit Luxembourg ; qu' elle
sçaura les mouvemens des cieux, le nom et la place de
tous les astres, et qu' apres tout cela, elle n' en
connoistra pas un parmy eux si beau, si clair, ni si
brillant qu' elle. Permettez-moy, s' il vous plaist,
madame, de souhaiter qu' il en arrive de la sorte, et
trouvez bon que je fasse des voeux pour cela, puisque
j' en sçay faire de plus utiles que vous pour le bien
de la France : aussi j' espere que les miens seront
accomplis, et que quelques autres ne le seront pas.
N' entreprenez pas, je vous supplie, de me faire
jamais desirer autrement ; car je suis,
madame,
vostre, etc.
à Blois ce 5 Janvier.

LETTRE 73 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p253

Madame,
puis-que c' est à bon dessein que je vous recherche,
je croy qu' il n' y a point de galanterie que je ne
puisse faire, et qu' apres avoir fait des vers pour
vous, je puis bien vous envoyer des bouquets. C' est un
present que les dieux veulent bien recevoir des
hommes, et puis que les fleurs sont le plus pur et le
plus bel ouvrage de la terre, je pense qu' il n' y a
personne à qui elles doivent estre offertes à meilleur
titre qu' à vous ; au moins sçay-je bien que vous les
devez aymer de cela, qu' il n' y en a pas une qui
n' accompagne sa beauté de quelque vertu, et qu' elles ne
veulent pas estre touchées, non pas mesme des princes
ny des roys. Mais quoy qu' elles soient filles du
soleil et de l' aurore, et qu' elles disputent de l' éclat
avec les perles et les diamans, je suis asseuré
qu' elles perdront leur lustre aussi tost qu' elles
vous auront approchée, et que vous ferez voir que les
beautez de la terre ne sont point comparables aux
celestes. Je croy, madame, que vous souffrirez sans
scrupule que j' appelle ainsi la vostre, et que vous
qui r' apportez toutes choses au ciel, ne voudrez pas
luy oster l' honneur d' avoir fait tout seul une si rare
personne.

p254

Et certes, ce seroit donner trop d' avantage
aux choses d' icy bas, que de vous mettre de leur
nombre, et puis que l' on nous commande de les
mespriser, il y a grande apparance de croire que vous
n' en estes pas, vous madame, qui estes l' objet de
l' estime et de l' affection de tous ceux qui vous
voyent ; et qui n' avez jamais jetté les yeux sur pas
une ame raisonnable que vous n' ayez gagnée. Je voy
bien quelle consequence vous pouvez tirer de là, si
vous tenez la mienne capable de raison ; mais,
madame, je vous supplie tres-humblement de croire, que
le plus grand effect que vous ayez causé en elle, est
celuy de l' admiration, et que je suis, quoy que le
faune veüille dire, avec toute sorte de respect,
vostre, etc.

LETTRE 74 A M. 1636



p255

Monsieur,
je vous avouë que j' ayme à me venger, et qu' apres
avoir souffert durant deux mois, que vous vous soyez
moqué de la bonne esperance que j' avois de nos
affaires, vous en avoir oüy condamner la conduitte par
les evenemens, et vous avoir veu triompher des
victoires de nos ennemis, je suis bien-aise de vous
mander que nous avons repris Corbie. Cette nouvelle
vous estonnera, sans doute, aussi bien que toute
l' Europe, et vous trouverez étrange, que ces gens que
vous tenez si sages, et qui ont particulierement cét
avantage sur nous, de bien garder ce qu' ils ont
gaigné, ayent laissé reprendre une place, sur laquelle
on pouvoit juger que tomberoit tout l' effort de cette
guerre, et qui estant conservée ou estant reprise,
devoit donner pour cette année, le prix et l' honneur
des armes, à l' un ou à l' autre party. Cependant, nous
en sommes les maistres, ceux que l' on avoit jettez
dedans, ont esté bien-aises que le roy leur ait permis
d' en sortir, et ont

p256

quitté avecque joye ces bastions qu' ils avoient
eslevez, et sous lesquels il sembloit qu' ils se
voulussent enterrer. Considerez donc, je vous prie,
quelle a esté la fin de cette expedition qui a tant
fait de bruit. Il y avoit trois ans que nos ennemis
meditoient ce dessein, et qu' ils nous menaçoient de cét
orage. L' Espagne et l' Allemagne avoient fait pour
cela leurs derniers efforts ; l' empereur y avoit
envoyé ses meilleurs chefs, et sa meilleure cavalerie ;
l' armée de Flandres avoit donné toutes ses meilleures
troupes. Il se forme de cela une armée de vingt-cinq
mille chevaux, de quinze mille hommes de pied, et de
quarante canons. Cette nüée, grosse de foudres et
d' esclairs, vient fondre sur la Picardie, qu' elle
trouve à descouvert, toutes nos armes estant occupées
ailleurs. Ils prennent d' abord la Capelle et le
Castelet ; ils attaquent et prennent Corbie en neuf
jours. Les voila maistres de la riviere, ils la
passent, ils ravagent tout
ce qui est entre la Somme et l' Oise, et tant que
personne ne leur resiste, ils tiennent courageusement
la campagne, ils tuënt nos païsans, et bruslent nos
villages. Mais sur le premier bruit qui leur vient que
monsieur s' avance avecque une armée, et que le roy le
suit de prés ; ils se retirent, ils se retranchent
derriere Corbie, et quand ils apprennent que l' on ne
s' arreste point, et que l' on marche à eux teste
baissée, nos conquerans abandonnent leurs
retranchemens. Ces peuples si braves et si
belliqueux, et que vous dites qui sont nez pour
commander à tous les autres, fuyent

p257

devant une armée qu' ils disoient estre composée de
nos cochers et de nos laquais ; et ces gens si
determinez qui devoient percer la France jusques aux
Pyrenées, qui menaçoient de piller Paris, et d' y
venir reprendre jusques dans Nostre-Dame, les
drappeaux de la bataille d' Avein, nous permettent de
faire la circonvalation d' une place qui leur est si
importante, nous donnent le loisir d' y faire des forts,
et en suitte de cela nous la laissent attaquer et
prendre par force à leur veuë. Voila où se sont
terminées les bravades de Picolomini, qui nous
envoyoit dire par ses trompettes, tantost qu' il
souhaittoit que nous eussions de la poudre, tantost
qu' il nous vint de la cavalerie : et
quand nous avons eu l' un et l' autre, il s' est bien
gardé de nous attendre. De sorte, monsieur, que hors
la Capelle et le Castelet, qui sont de nulle
consideration, tout le fruit qu' a produit cette grande
et victorieuse armée, a esté de prendre Corbie pour
la rendre, et pour la remettre entre les mains du roy
avec une contrescarpe, trois bastions, et trois
demy-lunes qu' elle n' avoit point. S' ils avoient pris
encore dix autres de nos places avec un pareil succés,
nostre frontiere en seroit en meilleur estat, et ils
l' auroient mieux fortifiée que ceux qui jusques icy
en ont eu la commission. Vous semble-t' il que la
reprise d' Amiens, ait esté en rien plus importante ou
plus glorieuse que celle-cy ? Alors la puissance du
royaume n' estoit point divertie ailleurs, toutes nos
forces furent jointes ensemble pour cét effet, et
toute la France se trouva

p258

devant une place. Icy, au contraire, il nous a fallu
reprendre celle-cy dans le fort d' une infinité d' autres
affaires qui nous pressoient de tous costez, en un
temps où il sembloit que cét estat fust épuisé de
toutes choses, et en une saison, en laquelle outre les
hommes, nous avions encore le ciel à combatre.
Et au lieu que devant Amiens les espagnols n' eurent
une armée que cinq mois apres le siege pour nous le
faire lever, ils en avoient une de quarante mille
hommes à Corbie devant que celuy-cy fust commencé.
Je m' assure que si cét evenement ne vous fait pas
devenir bon françois, au moins il vous mettra en colere
contre les espagnols, et que vous aurez dépit de vous
estre affectionné à des gens qui ont si peu de
vigueur, et qui se sçavent si mal servir de leur
avantage. Cependant, ceux qui en haine de celuy qui
gouverne, haïssent leur propre païs, et qui pour perdre
un homme seul, voudroient que la France se perdist ; se
moquoient de tous les preparatifs que nous faisions
pour remedier à cette surprise. Quand les troupes
que nous avions icy levées prirent la route de
Picardie, ils disoient que c' estoit des victimes, que
l' on alloit immoler à nos ennemis : que cette armée se
fondroit aux premieres pluyes, et que ces soldats qui
n' estoient point aguerris, fuïroient au premier aspect
des troupes espagnoles. Puis, quand ces troupes dont
on nous menaçoit se furent retirées, et que l' on prit
dessein de bloquer Corbie, on condamna encore cette
resolution. On disoit qu' il estoit infaillible que les

p259

espagnols l' auroient pourveuë de toutes les choses
necessaires, ayant eu deux mois de loisir pour cela, et
que nous consommerions devant cette place, beaucoup
de millions d' or, et beaucoup de milliers d' hommes
pour l' avoir peut-estre dans trois ans. Mais quand on
se resolut de l' attaquer par force, bien avant dans le
mois de novembre, alors il n' y eut personne qui ne
criast. Les mieux intentionnez avoüoient qu' il y avoit
de l' aveuglement ; et les autres disoient, qu' on avoit
peur que nos soldats ne mourussent pas assez-tost de
misere et de faim, et que l' on les vouloit faire noyer
dans leurs propres tranchées. Pour moy, quoy que je
sceusse les incommoditez qui suivent necessairement
les sieges qui se font en cette saison, j' arrestay
mon jugement. Je pensay que ceux qui avoient presidé
à ce conseil, avoient veu les mesmes choses que je
voyois, et qu' ils en voyoient encore d' autres que je
ne voyois pas : qu' ils ne se seroient pas engagez
legerement au siege d' une place, sur laquelle toute la
chrestienté avoit les yeux, et dés que je fus asseuré
qu' elle estoit attaquée, je ne doutay quasi plus qu' elle
ne deust estre prise. Car, pour en parler sainement,
nous avons veu quelquefois monsieur le cardinal se
tromper dans les choses qu' il a fait faire par les
autres ; mais nous ne l' avons jamais veu encore
manquer dans les entreprises qu' il a voulu executer
luy-mesme et qu' il a soustenuës de sa presence. Je
creus donc qu' il surmonteroit toutes sortes de
difficultez, et que celuy qui avoit pris La Rochelle,
malgré l' ocean, prendroit

p260

encore bien Corbie ; en dépit des pluyes et de
l' hyver. Mais puis qu' il vient à propos de parler de
luy, et qu' il y a trois mois que je ne l' ay osé faire ;
permettez-le moy à cette heure, et trouvez bon que dans
l' abbatement où vous met cette nouvelle, je prenne mon
temps de dire ce que je pense.
Je ne suis pas de ceux qui ayant dessein, comme vous
dites, de convertir des eloges en brevets, font des
miracles de toutes les actions de monsieur le
cardinal ; portent ses loüanges au delà de ce que
peuvent et doivent aller celles des hommes, et à force
de vouloir trop faire croire de bien de luy, n' en
disent que des choses incroyables. Mais aussi n' ay je
pas cette basse malignité, de haïr un homme à cause
qu' il est au dessus des autres ; et je ne me laisse
pas, non plus, emporter aux affections ni aux haines
publiques, que je sçay estre quasi tousjours fort
injustes. Je le considere avec un jugement que la
passion ne fait pancher ny d' un costé ny d' autre, et
je le voy des mesmes yeux dont la posterité le verra.
Mais lors que dans deux cens ans, ceux qui viendront
apres nous, liront en nostre histoire, que le
Cardinal De Richelieu a démoly La Rochelle, abbatu
l' Heresie, et que par un seul traitté, comme par un
coup de rets, il a pris trente ou quarante de ses
villes pour une fois ; lors qu' ils apprendront que du
temps de son ministere, les anglois ont esté battus
et chassez, Pignerol conquis, Cazal secouru, toute
la Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande
partie de l' Alsace mise sous nostre

p261

pouvoir, les espagnols deffaits à Veillane et à
Avein ; et qu' ils verront que tant qu' il a presidé à
nos affaires, la France n' a pas un voisin sur lequel
elle n' ait gagné des places, ou des batailles ; s' ils
ont quelque goutte de sang françois dans les veines,
et quelque amour pour la gloire de leur païs,
pourront-ils lire ces choses sans s' affectionner à
luy, et à vostre advis l' aimeront-ils, ou
l' estimeront-ils moins, à cause que de son temps les
rentes sur l' hostel de ville se seront payées un peu
plus tard, ou que l' on aura mis quelques nouveaux
officiers dans la chambre des comptes ? Toutes les
grandes choses coustent beaucoup, les grands efforts
abbattent, et les puissans remedes affoiblissent ;
mais si l' on doit regarder les estats comme immortels,
et y considerer les commoditez à venir comme
presentes : contons combien cét homme que l' on dit qui
a ruiné la France, luy a espargné de millions, par la
seule prise de La Rochelle, laquelle, d' icy à deux
mille ans, dans toutes les minorïtez des roys, dans
tous les mécontentemens des grands, et toutes les
occasions de revoltes, n' eust pas manqué de se
rebeller, et nous eust obligez à une éternelle
despense. Ce royaume n' avoit que deux sortes d' ennemis
qu' il deust craindre, les huguenots et les espagnols.
Monsieur le cardinal entrant dans les affaires, se mit
en l' esprit de ruiner tous les deux. Pouvoit-il former
de plus glorieux ni de plus utiles desseins. Il est
venu à bout de l' un, et il n' a pas achevé l' autre ;
mais s' il eust manqué au premier, ceux qui crient à

p262

cette heure, que ç' a esté une resolution temeraire,
hors de temps, et au dessus de nos forces, que de
vouloir attaquer et abbatre celles d' Espagne, et que
l' experience l' a bien montré, n' auroient-ils pas
condamné de mesme le dessein de perdre les huguenots,
n' auroient-ils pas dit, qu' il ne falloit pas
recommencer une entreprise où trois de nos roys
avoient manqué, et à laquelle le feu roy n' avoit osé
penser ? Et n' eussent-ils pas conclu, aussi faussement
qu' ils font encore en cette autre affaire, que la
chose n' estoit pas faisable, à cause qu' elle n' auroit
pas esté faite ? Mais jugeons, je vous supplie, s' il
a tenu à luy ou à la fortune, qu' il ne soit venu à
bout de ce dessein. Considerons quel chemin il a pris
pour cela, et quels ressors il a fait joüer. Voyons
s' il s' en est fallu beaucoup qu' il n' ait renversé ce
grand arbre de la maison d' Austriche, et s' il n' a pas
esbranlé jusques aux racines, ce tronc qui de deux
branches couvre le septentrion et le couchant, et qui
donne de l' ombrage au reste de la terre. Il fut
chercher jusques sous le pole ce heros qui sembloit
estre destiné à y mettre le fer à l' abbatre. Il fut
l' esprit meslé à ce foudre, qui a remply l' Allemagne
de feu et d' éclairs, et dont le bruit a esté entendu
par tout le monde. Mais quand cét orage fut dissipé,
et que la fortune en eut destourné le coup,
s' arresta-t' il pour cela ? Et ne mit-il pas encore une
fois l' empire en plus grand hazard qu' il n' avoit esté
par les pertes de la bataille de Leipsic, et de celle
de Lutzen ? Son adresse et ses pratiques nous firent
avoir tout d' un coup une

p263

armée de quarante mille hommes, dans le coeur de
l' Allemagne, avec un chef qui avoit toutes les
qualitez qu' il faut pour faire un changement dans un
estat. Que si le roy de suëde s' est jetté dans le peril,
plus avant que ne devoit un homme de ses desseins et
de sa condition, et si le duc de Fridlandt, pour trop
differer son entreprise, l' a laissé descouvrir ;
pouvoit-il charmer la balle qui a tué celuy-là au
milieu de sa victoire, ou rendre celuy-cy impenetrable
aux coups de pertuisane ? Que si en suitte de tout
cela, pour achever de perdre toutes choses, les chefs
qui commandoient l' armée de nos alliez devant
Norlinghen, donnerent la bataille à contre-temps ;
estoit-il au pouvoir de monsieur le cardinal, estant
à deux cens lieuës de là, de changer ce conseil, et
d' arrester la precipitation de ceux, qui pour un
empire (car c' estoit le prix de cette victoire) ne
voulurent pas attendre trois jours. Vous voyez donc
que pour sauver la maison d' Austriche, et pour
destourner ses desseins, que l' on dit à cette heure
avoir esté si temeraires, il a fallu que la fortune
ait fait depuis trois miracles, c' est à dire trois
grands évenemens, qui, vray-semblablement, ne
devoient pas arriver ; la mort du roy de Suëde, celle
du duc de Fridlandt, et la perte de la bataille de
Norlinghen. Vous me direz qu' il ne se peut pas
plaindre de la fortune pour l' avoir traversé en cela,
puisqu' elle l' a servy si fidellement dans toutes les
autres choses ; que c' est elle qui luy a fait prendre
des places sans qu' il en eust jamais assiegé
auparavant, qui luy a

p264

fait commander heureusement des armées, sans aucune
experience ; qui l' a mené tousjours comme par la main,
et sauvé d' entre les precipices où il estoit jetté, et
en fin, qui l' a fait souvent paroistre hardy, sage, et
prevoyant. Voyons-le donc dans la mauvaise fortune, et
examinons s' il y a eu moins de hardiesse, de sagesse
et de prevoyance. Nos affaires n' alloient pas trop bien
en Italie, et comme c' est le destin de la France de
gagner des batailles, et de perdre des armées, la
nostre estoit fort déperie depuis la derniere victoire
qu' elle avoit emportée sur les espagnols. Nous
n' avions gueres plus de bon-heur devant Dole, où la
longueur du siege nous en faisoit attendre une mauvaise
issuë ; quand on sçeut que les ennemis estoient
entrez en Picardie, qu' ils avoient pris d' abord la
Capelle, le Castelet et Corbie, et que ces trois
places, qui les devoient arrester plusieurs mois, les
avoient à peine arrestez huit jours. Tout est en feu
jusques sur les bords de la riviere d' Oise ; nous
pouvons voir de nos faux-bourgs la fumée des villages
qu' ils nous bruslent ; tout le monde prend l' allarme,
et la capitale ville du royaume est en effroy. Sur
cela, on a advis de Bourgogne, que le siege de Dole
estoit levé ; et de Xaintonge, qu' il y a quinze mille
païsans revoltez, qui tiennent la campagne, et que
l' on craint que le Poictou et la Guyenne ne suivent
cét exemple. Les mauvaises nouvelles viennent en
foule, le ciel est couvert de tous costez, l' orage
nous bat de toutes parts ; et il ne nous luit pas de
quelque endroit que ce

p265

soit un rayon de bonne fortune. Dans ces tenebres,
monsieur le cardinal a-t-il veu moins clair, a-t-il
perdu la tramontane durant cette tempeste, n' a t-il pas
tousjours tenu le gouvernail d' une main, et la
boussole de l' autre, s' est-il jetté dedans l' esquif
pour se sauver ; et si le grand vaisseau qu' il
conduisoit, avoit à se perdre, n' a t-il pas tesmoigné
qu' il y vouloit mourir devant tous les autres ? Est-ce
la fortune qui l' a tiré de ce labirinthe, ou si ç' a
esté sa prudence, sa constance, et sa magnanimité ?
Nos ennemis sont à quinze lieuës de Paris, et les
siens sont dedans. Il y a tous les jours avis que l' on
y fait des pratiques pour le perdre. La France et
l' Espagne, par maniere de dire, sont conjurées
contre luy seul. Quelle contenance a tenu, parmy tout
cela, cét homme que l' on disoit qui s' estonneroit au
moindre mauvais succés, et qui avoit fait fortifier
Le Havre, pour s' y jetter à la premiere mauvaise
fortune ? Il n' a pas fait une démarche en arriere pour
cela, il a songé aux perils de l' estat, et non pas
aux siens ; et tout le changement que l' on a veu en
luy, durant ce temps-là, est, qu' au lieu qu' il n' avoit
accoustumé de sortir qu' accompagné de deux cens
gardes, il se promena tous les jours suivy seulement de
cinq ou six gentils-hommes. Il faut advoüer qu' une
adversité soustenuë de si bonne grace, et avec tant de
force, vaut mieux que beaucoup de prosperitez et de
victoires ; il ne me sembla pas si grand, ni si
victorieux, le jour qu' il entra dans La Rochelle,
qu' il me le parut

p266

alors, et les voyages qu' il fit de sa maison à
l' arcenal, me semblent plus glorieux pour luy, que
ceux qu' il a fait delà les monts, et desquels il est
revenu, avecque Pignerol et Suze. Ouvrez donc les
yeux, je vous supplie, à tant de lumiere, ne haïssez
pas plus long-temps un homme qui est si heureux à se
venger de ses ennemis, et cessez de vouloir du mal à
celuy qui le sçait tourner à sa gloire, et qui le
porte si courageusement. Quittez vostre party devant
qu' il vous quitte ; aussi bien une grande partie de
ceux qui haïssoient monsieur le cardinal, se sont
convertis par le dernier miracle qu' il vient de faire.
Et si la guerre peut finir, comme il y a apparence de
l' esperer, il trouvera moyen de gagner bien-tost tous
les autres. Estant si sage qu' il est, il a connu,
apres tant d' experiences, ce qui est de meilleur ; et
il tournera ses desseins à rendre cét estat le plus
florissant de tous, apres l' avoir rendu le plus
redoutable. Il s' avisera d' une sorte d' ambition qui
est plus belle que toutes les autres, et qui ne tombe
dans l' esprit de personne ; de se faire le meilleur et
le plus aymé d' un royaume, et non pas le plus grand et
le plus craint. Il connoist que les plus nobles, et
les plus anciennes conquestes, sont celles des coeurs
et des affections, que les lauriers sont des plantes
infertiles, qui ne donnent au plus que de l' ombre, et
qui ne valent pas les moissons, et les fruits dont la
paix est couronnée. Il voit qu' il n' y a pas tant de
sujet de loüange à estendre de cent lieuës les bornes
d' un royaume,

p267

qu' à diminuer un sol de la taille ; et qu' il y a moins
de grandeur, et de veritable gloire à défaire cent mil
hommes, qu' à en mettre vingt millions à leur aise et
en seureté. Aussi ce grand esprit qui n' a esté occupé
jusqu' à present, qu' à songer aux moyens de fournir
aux frais de la guerre, à lever de l' argent et des
hommes, à prendre des villes, et à gaigner des
batailles, ne s' occupera desormais qu' à restablir le
repos, la richesse et l' abondance. Cette mesme teste
qui nous a enfanté Pallas armée, nous la rendra avecque
son olive, paisible, douce et sçavante, et suivie de
tous les arts qui marchent d' ordinaire avec elle. Il
ne se fera plus de nouveaux edits, que pour regler le
luxe ; et pour restablir le commerce. Ces grands
vaisseaux qui avoient esté faits pour porter nos armes
au delà du destroit, ne serviront qu' à conduire nos
marchandises, et à tenir la mer libre, et nous n' aurons
plus la guerre qu' avecque les corsaires. Alors les
ennemis de monsieur le cardinal ne sçauront plus que
dire contre luy, comme ils n' ont sçeu que faire
jusqu' à cette heure. Alors les bourgeois de Paris
seront ses gardes, et il connoistra combien il est plus
doux d' entendre ses loüanges dans la bouche du peuple,
que dans celle des poëtes. Prevenez ce temps-là, je
vous conjure, et n' attendez pas à estre de ses amis,
jusques à ce que vous y soyez contraint. Que si vous
voulez demeurer dans vostre opinion, je n' entreprens
pas de vous l' arracher par force ; mais aussi ne soyez
pas si injuste,

p268

que de trouver mauvais que j' aye défendu la mienne ;
et je vous promets que je liray volontiers tout ce
que vous m' escrirez quand les espagnols auront repris
Corbie. Je suis,
monsieur,
vostre, etc.
De Paris, ce 24 Decembre, 1636.

LETTRE 75 A MME



p269

Madame,
puis que le jour d' hyer m' a plus duré que les trois
derniers mois que j' ay esté sans vous voir, et qu' il
n' y a icy personne qui prenne mes lettres, trouvez bon
que je vous escrive, et que je vous die que je ne fus
jamais si amoureux. Trois ou quatre choses de celles
que vous dites l' autre jour, me sont tellement
demeurées dans l' esprit que je n' ay pû depuis
apprendre pas une de celles que l' on m' a dites. De
plus ce que vous m' accordastes du bout des levres, et
que vous fistes pour m' obliger, est tout prest de me
perdre, et je trouve par experience que vous
m' emprisonnastes, lors que vous pensiez me secourir.
Cela fait un bien plus beau feu que ces bois
aromatiques que vous aviez preparé pour moy, et il
faut croire que la flamme en est bien agreable, puis
qu' elle me plaist, lors mesme qu' elle me devore. Aussi
je ne vous demande pas de secours en l' estat où je
suis, je ne voudrois pas des remedes qui la pourroient
esteindre ; et je me passeray bien de ceux qui la
pourroient soulager. Ce dont je vous supplie seulement,
c' est que je brusle en vostre presence, et puis-que
j' ay à estre consommé, que cela

p270

m' arrive chez-vous, afin qu' au moins les cendres vous
en demeurent ; celles d' un amant si respectueux, si
raisonnable, et si peu interessé, meritent bien d' estre
gardées, et vous ne devez pas refuser cette faveur à
un homme qui prend tant de plaisir à mourir pour vous.
Madame, quand j' ay pris la plume, je pensois vous
demander seulement, si vous iriez demain à la comedie
des petites Saintot : mais je n' ay pû m' empescher
de vous escrire cecy, qui ressemble, à mon avis
bien-fort à un poulet, quoy que vous n' ayez pas
accoustumé d' en recevoir de pas un de vos quarante
trois amans. Je vous supplie de lire celuy-cy de bon
coeur. Si vous pouvez vous empescher demain de sortir,
vous m' obligerez infiniment. Mais au cas que vous ne
vous puissiez defendre d' aller à la comedie, au moins
plaignez-moy, et en voyant tous les morts qui y seront
souvenez-vous de celles que je souffray au mesme temps
pour vous.

LETTRE 76 A MME DE SAINTOT



p271

Madame,
en ne pensant faire qu' une petite galanterie, vous
avez escrit la plus galante lettre du monde. Tout
grand jurisconsulte que je sois, je me trouve bien
empesché à y respondre, et je vous avouë que vous en
sçavez plus que moy. Je m' estois desja bien aperçeu
que vous aviez tousjours ce mesme esprit que j' ay toute
ma vie admiré, et que de toutes choses vous n' aviez
rien oublié que moy. Mais il est vray, que je ne me
fusse pas imaginé que vous eussiez appris à escrire,
depuis que je ne vous vois plus, et que je dûsse jamais
rien voir de vous qui fût plus beau, et qui me touchât
davantage que ce que j' en ay veu autrefois. Apres cela
ne doutez pas que je ne fasse tout ce qui me sera
possible pour faire differer le procez dont vous me
parlez, et quoy que vous m' en ayez autrefois fait un
bien brusquement, je vous asseure que je ne tascheray
pas à m' en venger en cette occasion. Mais n' estes-vous
pas une méchante femme d' estre venuë troubler mon
repos ? J' estois dans le plus doux sommeil du monde,
et je ne sçay pas s' il m' arrivera de ma vie de si bien
dormir.

p272

Je suis au desespoir de ce que vous ne viendrez pas
aujourd' huy à l' academie ; car vous pouvez juger pour
qui j' y estois allé. J' employeray tout mon credit pour
faire que l' on aille en corps vous supplier d' y venir.
Mais si vous vouliez que j' y monstrasse vostre lettre,
cela suffiroit pour vous y faire desirer de tout le
monde. Adieu, je vous jure que je suis à vous, etc.

LETTRE 77 A MME DE SAINTOT



p273

Faites-moy voir le plutost que vous pourrez ce
que j' ayme, car, sans mentir, j' en meurs d' impatience ;
et puis que vous m' avez obligé d' aimer, faites aussi
que je sois aymé. J' ay pensé toute la nuict aux deux
personnes que vous sçavez : j' escris ce poulet à l' une
d' elles ; donnez-le, je vous supplie, à celle des deux
que vous croirez que j' ayme le mieux. En reconnoissance
des bons offices que vous me rendrez, je vous asseure
que vous disposerez tousjours de mes affections, et
que je n' aymeray jamais personne autant que vous, que
lors que je croiray que vous le voudrez tout de bon.

LETTRE 78 A MAISTRESSE INCONNUË



p274

Il n' y eut jamais une inclination si extraordinaire ni
si estrange, que celle que j' ay pour vous. Je ne sçay
du tout qui vous estes, et de ma vie, que je sçache,
je ne vous ay seulement oüy nommer : cependant je vous
asseure que je vous ayme, et qu' il y a desja un jour
que vous me faites souffrir. Sans avoir jamais veu
vostre visage, je le trouve beau ; et vostre esprit
me semble agreable, quoy que je n' en aye jamais rien
oüy dire. Toutes vos actions me ravissent, et je
m' imagine en vous je ne sçay quoy, qui me fait aymer
passionnément, je ne sçay qui. Quelquesfois je me
figure que vous estes blonde, et d' autresfois que vous
estes brune ; tantost grande, tantost petite, avec un
nez aquilin, et avec un nez retroussé. Sous toutes ces
formes, où je vous mets, vous me paroissez tousjours
la plus aymable chose du monde : et sans sçavoir quelle
sorte de beauté vous avez, je jurerois que c' est la
plus aymable de toutes. Si vous me connoissez aussi
peu, que vous m' aymiez autant, j' en rends graces à
l' amour et aux estoilles. Mais afin que vous ne soyez
pas trompée, et qu' en cas que vous m' imaginiez

p275

un grand homme blond, vous ne soyez pas
surprise en me voyant ; je vous veux dire à peu prés
comme je suis. Ma taille est deux ou trois doigts au
dessous de la mediocre, j' ay la teste assez belle,
avec beaucoup de cheveux gris, les yeux doux, mais un
peu esgarez, et le visage assez niais. En recompense,
une de vos amies vous dira que je suis le meilleur
garçon du monde, et que pour aymer en cinq ou six
lieux à la fois, il n' y a personne qui le fasse si
fidellement que moy. Si vous pouvez vous accommoder de
tout cela, je vous l' offriray à la premiere veuë ; en
attendant je penseray en vous, sans sçavoir en qui je
pense ; et quand on me demandera pour qui je souspire,
n' ayez peur que je le declare, et soyez asseurée que
je ne diray jamais rien de vous.

LETTRE 79 A MME DE SAINTOT



p276

Je suis au desespoir de ne pouvoir me promener avec
vous : mais madame la princesse, et Madame De La
Trimoüille, me commanderent hier d' aller à Ruël avec
elles. Puisque vous vous promenez tous les jours,
faites-moy demain, ou apres demain, l' honneur que
vous m' offrez à cette heure ; en recompense je vous
laisseray disposer de moy comme il vous plaira. Vous
n' en sçauriez pas user plus librement que vous faites,
de me donner de la sorte à qui il vous plaist.
Il faut que vous gardiez quelque chose d' excellent
pour vous, puisque vous faites de ces presens à vos
amies : mais si elles sont belles, comme vous dites,
laissez-moy seul à l' une d' elles, et ne me mettez
point en deux. Si je m' y pouvois mettre, je le ferois
à cette heure pour aller à Ruël, et pour aller
avecque vous, et je vous asseure que vous auriez la
meilleure part. L' avis que vous m' avez donné, fera que
je m' ennuyeray avec Madame , Madame , et
Mademoiselle De . Faites, s' il vous plaist, des
complimens bien passionnez pour moy, aux dames à qui
vous m' avez donné. Je voudrois que Madame en fust
une : car sans mentir, je la trouvay l' autre jour bien
à

p277

mon gré. Mais voyez, je vous prie, le pouvoir que
vous avez sur moy. Quoy que je ne les connoisse point,
je sens desja quelque inclination pour elles, et bien
que je n' aye jamais aymé deux personnes à la fois, je
voy bien que je feray tout ce que vous voudrez.

LETTRE 80 A M. ARNAUD



p278

Monsieur,
quand je ne sçaurois pas que vous estes un grand
magicien, et que vous avez la science de commander aux
esprits, le pouvoir que vous avez sur le mien, et les
charmes que je trouve dans ce que vous m' avez escrit,
m' auroient fait juger qu' il y a en vous quelque chose
de surnaturel. Avec vos caracteres j' ay veu dans un
petit morceau de papier des temples et des deesses, et
vous m' avez fait voir dans vostre lettre comme dans un
miroir enchanté, toutes les personnes que j' ayme. Sur
tout j' ay remarqué avec beaucoup de plaisir, le
tableau où vous representez parmy des ombres les plus
belles lumieres de nôtre siecle, et me monstrez le
soin qu' a eu de moy une personne qui n' a point
aujourd' huy de pareille, et à qui vous n' en cognoissez
pas vous mesme, quoy que vous sçachiez le passé et
l' avenir. Mais vous, monsieur ; qui pouvez découvrir
les choses plus cachées, et qui n' avez qu' à dire ;
parlez demons ; jettez un sort, je vous supplie, pour
sçavoir ce que c' est que cette creature, et faites moy
la faveur de me dire ce que vous en aurez appris.
C' est

p279

sans mentir, une curiosité digne d' estre sçeuë, et je
vous promets que je ne reveleray pas le secret ; car
en cela, comme en toute autre chose, je suivray
tousjours vos commandemens, et vous témoigneray que je
suis,
vostre, etc.

LETTRE 81 A MARQUISE DE RAMB.



p280

Madame,
sans alleguer l' histoire sainte ni prophane, tout ce
que vous escrivez est tousjours excellent. Je recueille
les moindres billets qui échappent de vos mains, comme
les feüilles de la sybille, et j' y estudie cette haute
eloquence que tout le monde cherche, et qui seroit
necessaire pour parler dignement de vous. Que s' il est
vray, comme vous dites, que cela me soit arrivé, et
s' il est possible que je vous aye bien loüée, je me
puis vanter d' avoir fait la plus difficile chose du
monde, et celle, quand et quand, que je desire le plus.
Car je vous asseure, madame, que je n' ay point d' envie
plus passionnée, que de faire voir au monde les deux
plus grands exemples qui furent jamais, d' une vertu
accomplie, et d' une affection parfaite, en donnant à
connoistre combien vous estes estimable, et combien je
suis,
madame,
vostre, etc.

LETTRE 82 A CARDINAL LA VALETTE



p281

Monseigneur,
je voyois beaucoup de raisons de ne pas esperer sitost
de vos lettres, et je jugeois bien qu' une personne qui
faisoit tant de choses, n' en pouvoit pas beaucoup
escrire. Je me contentois d' entendre icy toutes les
semaines crier vostre nom et vos victoires, et de
pouvoir apprendre de vos nouvelles en les achettant.
Mais il est vray qu' il estoit temps que vous me fissiez
l' honneur que j' ay receu de vous, et l' insolence de
quelques gens commençoit à m' estre insupportable,
qui disoient tout haut, que le temps de leurs
propheties estoit arrivé ; et que je me verrois bien
tost avec eux comme une personne privée. Il y en a
mesme qui ont pris cette occasion de tenter ma
fidelité. Vous ne sçauriez croire, monseigneur, quels
avantages l' on m' a offerts, pour me faire promettre de
quitter vostre party cét hyver, et de préter mes
griffes contre vous deux fois la semaine. Cependant,
quoy que ces offres m' ayent esté presentées par la plus
charmante bouche du monde, j' y ay resisté avec toute
la constance que je suis obligé d' avoir pour un homme
à qui

p282

je dois toutes choses ; et que je trouve d' ailleurs si
à mon gré, que quand il m' auroit tousjours haï, je ne
me pourrois jamais empescher de le respecter, et de le
servir. De sorte qu' encore que j' aye à Paris ces
attachemens que ne manquent jamais d' y avoir ceux qui
ne songent pas à commander des armées, et qui ne sont
pas capables de ces hautes passions qui tiennent à
cette heure un peu plus de la moitié de vostre ame :
je suis prest d' en partir toutes les fois que vous me
l' ordonnerez, et je quitteray pour vous aller trouver
une personne jeune, gaye, et brune. Je n' attens pour
cela, que d' en avoir une honneste occasion, et si les
ennemis, comme je le croy, ne vous osent attendre que
derriere leurs murailles, et vous obligent à un siege,
je ne manqueray pas de me rendre aupres de vous : aussi
bien, pour dire le vray, j' ayme mieux estre assiegeant
qu' assiegé, et les espagnols sont si prés de Paris,
que quand je n' en sortirois pas pour l' amour de vous,
je le pourrois faire pour l' amour de moy. On rompt
tous les ponts d' alentour, on est prest à toute heure
de tendre icy les chaisnes, et lors que nous portons
la terreur jusques sur les bords du Rhin, nous ne
sommes pas bien asseurez sur ceux de la Seine. Dans
le desplaisir que me donne ce desordre, je vous avouë,
monseigneur, que je reçois quelque consolation, de
voir qu' en un temps, où nos affaires vont mal de tous
costez, elles prosperent du vostre ; et que tandis que
nostre armée de Picardie se retire dans les villes,
que celle que nous avons en Bourgogne

p283

languit dans les tranchées, et que nous ne faisons
gueres mieux en Italie ; vous arrestiez Galas dans
ses retranchemens, vous preniez des places à sa veuë,
et que vous soyez le seul conquerant, et le seul
victorieux. En effet sans faire passer les choses pour
autres qu' elles ne sont, les seuls progrés que nous
avons faits cette année nous sont venus par vostre
moyen ; (...).
Je vous supplie donc tres-humblement, monseigneur, de
me commander d' aller prendre part à vos prosperitez,
et d' aller voir nostre bonne fortune au seul lieu où
elle est maintenant. Aussi bien, sans faire le
vaillant, les exploits de Monsieur De Simpleserre
ne me laissent point dormir, et j' ay attaché au
pommeau de mon espée, trois lettres de la petite
flamande, que je veux mettre dans le corps d' un
allemand, (...). Je n' ay pas craint de mettre encore
celuy-cy, puis qu' il est de Ciceron, et je mettray
dans mes lettres le plus de latin qu' il me sera
possible, puis que vous me dites que vous n' en lisez
plus que là ; car, en verité, ce seroit dommage, que
vous oubliassiez le vostre. Au pis aller, si vous
l' oubliez, je m' offre de vous le raprendre cét hyver,
je vous monstreray les plus beaux passages de Virgile,
d' Horace et de Terence : je vous expliqueray les
plus

p284

difficiles, et je vous feray connoistre les graces
secrettes, et les beautez les plus cachées de ces
autheurs-là. En un mot, je vous rendray tout ce que
vous m' avez presté, etc.
Monseigneur,
depuis cette lettre escrite, il est venu un courrier,
qui a donné l' avis que vous estiez dans Colmar ; je
vous asseure que cette nouvelle a plus réjoüy la cour,
que tous les bals qui s' y donnent, et que tous les
balets qui s' y preparent ; particulierement sept ou
huit personnes en ont eu une joye et une satisfaction
infinie. à la verité, on se peut consoler de l' absence
de ses amis quand ils font les choses que vous faites,
et il n' y a personne de ceux qui vous ayment le mieux
qui pût desirer que vous eussiez esté icy plutost.
Sans mentir, monseigneur, cela est bien glorieux de
secourir les alliez du roy, en dépit de l' hyver, et
des ennemis, et que vous, qui ne participez point aux
réjouïssances publiques, vous soyez le seul qui les
justifiez, et qui nous donnez sujet d' en faire.

LETTRE 83 CARD. LA VALETTE 1634



p285

Monseigneur,
je ne sçay pas pourquoy vous vous plaignez de moy, si
ce n' est qu' à cette heure que vous avez les armes à la
main, vous voulez quereller tout le monde, et que
prévoyant que les espagnols ne dureront guere devant
vous, vous cherchez desja des matieres de nouveaux
differens. Il est difficile d' estre equitable et
conquerant en mesme temps, et je vois bien que la
vaillance et la justice sont deux vertus qui ne
marchent guere ensemble. Il n' y a pas beaucoup de jours
que je vous escrivis une lettre si longue, que je crûs
que vous n' auriez pas le loisir de la lire, et je ne me
sens pas coupable d' avoir laissé passer une occasion
de faire mon devoir. Quand je ne considererois pas,
monseigneur, les infinies obligations que je vous ay,
et que je ne me soucierois point de donner quelque
satisfaction de moy, au plus honneste homme que j' aye
connu de ma vie, tousjours ne laisserois-je pas de
vous escrire ; et je me garderois bien de donner aucun
sujet de mécontentement à un homme, qui est aujourd' huy
le plus redoutable de France. Mais sous ombre que
vous avez à cette heure une infinité d' affaires, que
vous faites

p286

le mestier de travailleur, de soldat, et de general
tout ensemble ; que vous soigniez à fortifier un camp,
et à prendre une ville ; à mettre l' ordre et la justice
dans une armée, et à rendre disciplinable une nation
qui ne l' avoit encore jamais esté ; il vous semble que
tous les autres ont du l' oisir, et qu' il n' y a que vous
qui travaille. Cependant je vous asseure que quand je
n' aurois icy autre affaire, qu' à escouter ceux qui
disent de vos nouvelles, et à en dire à ceux qui en
demandent, je ne serois guere moins occupé que vous, et
il ne me resteroit que fort peu de temps à vous
escrire. Telle personne qui se contentoit les autres
années de parler deux ou trois heures de vous, en
parle maintenant six heures sans se lasser. Ceux qui
ayment le gouvernement, et ceux qui le haïssent,
s' informent esgalement de ce que vous faites ; et il
n' y a plus personne à qui vous soyez indifferent, que
ceux à qui la France l' est aussi. Comme j' écrivois
cecy, monseigneur, j' ay appris que la composition de
Landrecis estoit faite, et que dimanche prochain vous
seriés dedans. Je louë Dieu, et me resjouïs avec
vous, de ce que vous avés appris aux estrangers, qu' il
n' est pas impossible que nous prenions de leurs
places, et de ce que vous avés rompu le charme qui
nous en avoit empeschés depuis tant d' années. Louvain,
Valence, et Dole, avoient persuadé à nos ennemis,
que nous ne gagnerions jamais rien sur eux, et que le
plus que nous pouvions faire, estoit de reprendre ce
que l' on nous avoit osté. Il sembloit que les plus
meschantes

p287

villes devenoient imprenables dés que nous les
attaquions, nos armées qui faisoient assez bien dans
toutes les autres rencontres, se ruinoient, et
perdoient courage, dés que l' on les employoit à un
siege, et quelque grande et victorieuse que fust vostre
fortune, il n' y avoit point de si petit fossé, ni de
si foible rempart qui ne l' arrestast. En fin,
monseigneur, vous avez changé ce mauvais destin, vous
avez monstré à ceux qui vous renvoyoient à Dole,
qu' ils vous prenoient pour un autre. Vous avez fait
oüir vostre canon, pour ainsi dire, jusques dans
Bruxelles, et ce bruit a fait reculer le Cardinal
Infant jusques à Gand, au lieu de le faire avancer au
secours d' une place, que vous luy alliez prendre. Mais
ce que je trouve en cét exploit de plus considerable,
c' est l' ordre, la diligence, et la certitude, avec
laquelle il s' est fait. Le jour que vous ouvristes vos
tranchées, on peut dire que Mandrecis estoit à nous,
et quand Picolomini et tous ces gens qui nous
effrayerent tant l' an passé, y fussent venus avec
toutes les forces de l' empire, ils n' eussent pas pû
vous l' oster des mains. Nous n' avions pas accoustumé
de nous prendre de la sorte à attaquer des places, et
l' on peut dire que le premier siege que vous avez
fait, a esté le premier siege regulier que l' on aye
veu en France.
M m' a fort pressé d' aller avec luy, et je m' en suis
excusé sur des affaires tres-importantes, que je luy
ay fait entendre que j' ay icy. Ces affaires
tres-importantes, c' est un siege que j' ay commencé
d' une place

p288

assez jolie, et fort bien située. J' en ay fait la
circonvallation à la mode de Hollande, et à la
vostre ; et Picolomini ne me sçauroit empescher de
la prendre. Les choses estant si avancées, il me
desplairoit extrémement de lever le siege, car entre
nous autres conquerans, cela est fascheux.
Ce 3 Juillet 1634.

LETTRE 84 A MARQ. DE PISANY 1637



p289

Monsieur,
je me resjouïs de ce que vous estes devenu le plus
fort homme du monde, et que le travail, les veilles,
les maladies, le plomb, ni le fer des espagnols ne vous
peuvent faire de mal ; je ne croyois pas qu' un homme
nourri de tisane et d' eau d' orge, pût avoir la peau si
dure, ni qu' il y eut des caracteres qui pussent faire
cét effect. Par quelque voye que cela arrive, je sçay
bien qu' elle ne peut estre naturelle, et je ne m' en
sçaurois formaliser, car j' ayme encore mieux que vous
soyez sorcier, que de vous voir en l' estat du pauvre
Attichy, ou de Grinville, quelque bien embaumé que
vous puissiez estre. à vous en parler franchement, pour
quelque cause que l' on meure, il me semble qu' il y a
tousjours quelque chose de bas à estre mort, et cela
n' est point de nostre corps . Empeschez-vous en
donc, monsieur, le plus que vous pourrez, et
hastez-vous, je vous supplie, de revenir, car je ne me
sçaurois plus passer de vous voir : et c' est en cela
principalement que je connois que vous usez de
charmes, que moy qui me passe assez aisément des
absens, je vous desire

p290

continuellement, et je vous trouve à dire en toutes
rencontres. Au moins, les occasions où je vous
souhaitte sont aussi agreables, et moins perilleuses
que celles où vous-vous trouvez tous les jours.
Mettez-vous donc, si vous me croyez, un bon cheval
entre les jambes, et soyez aussi aise de revenir à
Paris, que vous le fustes d' en sortir. Aussi-tost que
je sçauray que vous y serez, je vous promets que je
quitteray Blois, Tours et Richelieu, monsieur,
Madame De Combalet, et mademoiselle vostre soeur,
pour vous aller voir, et pour vous dire de tout mon
coeur, que je suis,
monsieur,
vostre, etc.
De Richelieu le 7 Octobre, 1637.

LETTRE 85 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p291

Mademoiselle,
nous sommes venus en ce lieu sans trouver aucune
aventure qui soit digne de vous estre mandée, et
l' autheur qui écrira nostre histoire, n' aura rien à
dire jusqu' icy sinon que nous arrivasmes le cinquiesme
jour à Saumur. Il est vray qu' hyer au passer d' une
riviere, nous aperceusmes venir droit à nous quatre
grands taureaux qui parurent enchantez à ceux avec qui
je cheminois ; mais pour moy je croy asseurément
qu' ils ne l' estoient pas, parce qu' ils nous laisserent
passer sans détourbier, et qu' ils ne jettoient point
de feu par les nazeaux. Le jour precedent nous
voulumes oster la bourse, et le cheval à un passant par
la coustume du royaume de Logres, toutesfois nous
n' en fismes rien ; car à ce que nous jugeasmes, il
creut que c' estoit luy faire outrage, et le trouva
aussi mauvais que si c' eust esté le voler. Enfin vous
ne sçauriez

p292

croire combien la chevalerie est ravilie maintenant,
nous avons passé plus de dix ponts qui n' estoient
gardez de personne, et par tout où nous avons hebergé
nos hostes n' ont point fait difficulté de prendre de
l' argent de nous. Messire Lac et moy en avons
beaucoup de regret. Nous ne faisons que dire par les
chemins, ha ! Ha ! Amours, et nous faisons tout ce qui
nous est possible pour r' amener le siecle
d' Uterpandragon ; mais le reste du monde y est fort
peu disposé, et je ne vous puis dire combien les
aventures sont rares. Les deux meilleures que j' ay
euës, c' est que j' ay trouvé depuis deux jours la lettre
de l' infante determinée, et que j' en ay ouvert une
autre qui me semble la plus belle que j' aye en ma vie
jamais leuë : c' est à mon jugement le plus parfait
ouvrage que la fortune aye jamais produit, et puis
que vous disposez d' elle en toutes choses, nous
aurons sujet de nous plaindre de vous, si nous ne
sommes pas quelque jour heureux ; car sans mentir, je
croy que cela est en vos mains, et
que vous n' avez seulement qu' à le vouloir. Nous avons
resolu d' estre vos chevaliers en toute cette guerre,
et d' y faire tant d' armes, que nous pourrons donner
de la jalousie à Dom Falanges D' Astre. En
attendant cela nous ne laisserons pas de vous envoyer
les geans que nous surmonterons par les chemins. Et
c' est par ceux-là que je veux vous faire entendre
combien je suis,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 86 MLLE RAMBOÜILLET 1638



p293

Mademoiselle,
j' ay tant fait par mes journées, que je suis arrivé en
un païs où l' on ne parle point de guerre, d' espagnols,
ni d' allemans ; d' edits, de subsides ni d' emprunts sur
le peuple, et où l' on ne s' entretient que d' amour, de
balets, et de comedies. Cela vous fera imaginer qu' il
faut que je sois allé bien loin ; vous croirez que je
suis au delà de Popocampesche, ou que la fortune m' a
conduit en l' isle invisible d' Alcidiane. Cependant,
le lieu où cela se trouve n' est pas tout à fait si
éloigné de vous ; c' est une ville assise sur les bords
de Loire, à l' endroit où le Cher se décharge dans
cette riviere : les habitans y parlent françois
tourangeau, et sont à peu prés de la stature, et du
teint des hommes de France. Mais pour vous parler
serieusement, je vous asseure, mademoiselle, que
depuis la ruine des mores de Grenade, il ne s' est
point fait de galanteries, ni de magnificences
pareilles à celles qui se voyent icy ; et Tours, que
l' on appelloit le jardin de la France, se doit à
cette heure nommer le paradis de la terre. Il ne se
passe point de jours, qu' il n' y ait bals, musiques, et
festins ; toutes sortes de delices y abondent,

p294

les citrons doux y viennent de tous costez, et les
poires de bon chrestien n' en sont point parties. Les
chemins, depuis Paris jusques icy, sont tous couverts
de violons, de musiciens, et de baladins, de toiles
d' argent, de broderies et de machines, qui viennent en
foule se rendre en cette ville. Hier sur les sept
heures du soir, il y arriva aux flambeaux six chariots
chargez d' amours, de ris, d' atraits, de charmes et
d' agréemens, qui s' estoient joints de tous les costez
de la terre, pour se trouver en cette assemblée. On
dit mesmes qu' il en est venu du fonds de la Norvege,
imaginez-vous, par le temps qu' il a fait : de sorte
qu' il y a icy beaucoup de gens qui croyent qu' il n' en
est resté pas un seul en tout le monde, et qu' ils sont
tous en ce lieu. Je crois pourtant, mademoiselle, que
ceux que vous avez accoustumé d' avoir, vous sont
demeurez, car dans un si grand nombre qu' il y en a icy,
je n' en ay reconnu pas un des vostres, et je n' en ay
point veu de cette maniere. Cette arrivée a fait de
merveilleux effets par toute la ville : l' air s' en est
rendu plus serain et plus doux, tous les hommes sont
devenus amoureux, toutes les femmes sont devenuës
belles, et madame la presidente, que vous vistes à
Richelieu, est à cette heure une des plus jolies
femmes de France. Mais, mademoiselle, ce qui est de
bien estrange, et que vous aurez peut-estre peine à
croire, c' est qu' au milieu de tant de delices je
m' ennuye tout du long du jour, et que depuis le matin
jusques au soir, je ne sçay que dire ni que faire de
tant d' amours. Il ne m' en est

p295

écheu pas un, et de tant de belles, il n' y en a une
seule que je pretende ; de sorte que tandis que les
galans sont icy, ravis de leur fortune, et font des
voeux pour y demeurer eternellement, je souhaitte dans
mon coeur d' estre aupres de vostre feu, avec
Mademoiselle D' Inton, et de vous voir, au moins au
travers des vitres, avec madame vostre mere. Je ne
sçay pas si ce sont les deux grains qu' elle me donna
en partant, qui font cét effet, ou si c' est quelque autre
chose : mais je n' ay de ma vie souhaitté avec tant de
passion, d' avoir l' honneur de vous voir toutes deux ;
et il me semble qu' il n' y a point de bien au monde,
qui puisse estre agreable sans celuy-là. Je vous
supplie tres-humblement, mademoiselle, de me le
souhaitter, et de croire qu' entre tous ceux qui le
desirent il n' y a personne qui soit tant que moy.
Vostre, etc.
à Tours le 8 Janvier 1638.

LETTRE 87 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p296

Mademoiselle,
vous ne sçauriez voir à cette heure de moy que des
lettres ennuyeuses, et neantmoins je ne me puis
empescher de vous escrire. Mais pardonnez-moy, si
je tasche à me desennuyer, et considerez que je n' en
puis avoir d' autre moyen que celuy-là ; car en
l' humeur où je suis, que je me peusse divertir avec
Mademoiselle Des Coudreaux, et avec Mademoiselle
Chesneau, je ne croy pas que vous-vous l' imaginiez,
ni que vous croyez qu' il y ait rien ici qui me puisse
empescher un moment d' estre le plus triste homme du
monde. Parmy beaucoup de sortes de déplaisirs que
j' ay, la peine où je suis de vostre santé me tourmente
extrémement, ce dernier mal-heur m' a rendu tellement
timide, qu' au lieu que je ne craignois rien,
j' apprehende à cette heure toutes choses, il me
semble que je ne dois jamais revoir tout ce que je
perds de veuë. D' autant plus qu' une personne m' est
chere, il me semble qu' il y a plus d' apparence que je
la dois perdre. Cela estant, mademoiselle, jugez s' il
vous plaist, combien je dois craindre pour vous, et si
je ne dois pas penser que si la fortune me veut faire
quelque chose

p297

de pis, que ce qu' elle vient de faire, ce n' est
peut-estre qu' à vous qu' elle se doit attaquer. J' ay
une extreme impatience de me voir bien-tost hors de ces
craintes, et hors d' icy, et de trouver auprés de vous
quelque sorte de joye aprés tant d' ennuis, ou du moins
quelque repos aprés tant d' inquietudes. Je suis,
vostre, etc.

LETTRE 88 A MARQUISE DE SABLE



p298

Madame,
je voudrois bien n' avoir pas veu si tost les lettres
que vous avez envoyées à Mademoiselle De
Ramboüillet et à . Car j' esperois en vous escrivant
le premier et en m' embarquant de ma franche volonté
dans ce commerce, vous donner une preuve de mon
affection aussi asseurée que celle que j' ay receuë de
vous. Mais ce que vous avez escrit de moy est si
obligeant que j' avouë que je ne puis pretendre aucun
merite à y respondre, et que le plus paresseux homme
du monde, estant en ma place en feroit autant que moy.
Sans mentir, madame, il faut que ceux qui taschent à
vous décrier du costé de la tendresse avoüent que si
vous n' estes la plus aymante personne du monde, vous
estes au moins la plus obligeante. La vraye amitié
ne sçauroit avoir plus de douceur qu' il y en a dans
vos paroles ; et toutes les apparences d' affection
sont si belles en vous qu' il n' y a point d' honneste
homme, qui ne s' en pût contenter. Je suis neantmoins
en quelque façon obligé de croire qu' il y a quelque
charme en cela pour moy, et quoy que je sçache que
vous

p299

avez pour contrefaire les amitiez, le secret que
Monsieur De a pour les rubis, et que quand il vous
plaist, vous sçavez donner à un peu de paste, l' éclat
d' une pierre precieuse, je suis tout persuadé, que
celle que vous m' avez donnée est tres-fine, et qu' il
n' y a rien de plus vray ny de plus ferme. Pour ce qui
est de moy, je puis dire avec verité, que je vous ay
tousjours honorée et aymée sur toutes les personnes du
monde, mais jamais à comparaison de ce que je fais à
cette heure ; et je n' oserois mettre icy tous les
sentimens que j' ay pour vous, de peur que si cette
lettre venoit à estre perduë, on ne la prist pour une
lettre d' amour. Je ne croy pas que cette passion aye
rien de plus sensible ny de plus tendre que ce que je
sens tous les jours pour vous. Je ne sçaurois pas
contrefaire les agitations des amans, ny tirer la
langue à l' Iscaron. Mais il est vray que depuis que
je vous ay quitté j' ay des melancolies qui me tirent
hors de moy-mesme, et qui estonnent tout le monde, et
il y a quelques heures au jour où le pere Tranquile,
et le petit jesuite, ne feroient point de difficulté
de m' exorciser, car si j' ay eu quelque sorte de
plaisir, ç' a esté de parler de vous à mille personnes.
On sçavoit que j' avois esté chez vous à Loudun, de
sorte que tout le monde a eu la curiosité de me voir,
et on m' a interrogé comme un homme qui venoit du ciel
et de l' enfer. J' ay dit, madame, que vous estiez aussi
belle que vous l' estiez il y a quarante ans. Mais
quand j' ay voulu dire que vous aviez plus d' esprit, on
a creu que je contois

p300

des choses incroyables, et en cét endroit-là, j' ay
perdu toute creance. Aussi est-il vray qu' il se fait
des miracles en vous, qui ne se firent jamais en
personne, et il n' y a jamais eu que vous au monde qui
soit sortie plus belle de la petite verole ; et qui
soit devenuë plus habile à la campagne. Mademoiselle
De Ramboüillet a esté ravie de vostre lettre, je
l' ay trouvée une des meilleures que vous ayez jamais
faites, et j' ay esté bien aise de voir si bien escrire
des choses qui me sont si advantageuses. Quelque
asseurance que j' eusse de vostre affection, j' ay eu
grand plaisir à voir celles que vous en donnez aux
autres, et j' avouë que cette vanité de femme que vous
dites que j' ay en a esté touchée. Adieu, madame, apres
cinq pages de papier, je vous quitte à regret, comme
estant,
madame, mandez-moy s' il vous plaist, si vous-vous
estes apperceuë, que ce comme estant dont j' ay
fini ma lettre, est une de ces fins dont nous avions
parlé.
Vostre, etc.

LETTRE 89 CARD. LA VALETTE 1638



p301

Monseigneur,
estes-vous encores faché de ce que vous n' avez pas
deviné que ceux de Verceil manquoient de poudre,
ou de ce que n' en ayant pas, ils n' ont pû se défendre,
ou de ce qu' avec huit ou neuf mille hommes, vous n' en
avez pas forcé vingt mille dans de fort bons
retranchements ; sans mentir, vous ne vous servez
gueres utilement de vostre raison, si ce déplaisir vous
a duré jusques à cette heure ; aurez-vous donc esperé
de faire l' impossible, que vous n' estes pas satisfait
d' avoir fait tout ce qui s' est pû ; pardonnez-moy,
monseigneur, si je vous le dis ; mais en verité il
n' est pas bien-seant à un homme sage d' avoir tant de
regret pour une chose où il n' a point failly, et c' est,
ce me semble, en quelque sorte ne faire pas assez de
cas de son devoir, que de n' estre pas content quand on
le fait. Vous estes accouru avec une poignée de gens au
secours d' une place, qui estoit assiegée par une
grande armée ; vous avez trouvé la circonvallation
achevée, et tous les retranchements en tel estat que
chacun jugeoit que vous ne pourriez pas seulement
envoyer

p302

un homme dans la ville, pour y dire de vos nouvelles,
et contre l' avis et l' esperance de tout le monde, vous
y en avez fait entrer dix-huict cens. Se peut-il rien
faire de plus resolu, de mieux entrepris, et de si
bien executé que cela ? C' est vous qui avez travaillé
jusques-là ; la fortune a fait le reste, et si elle
l' a mal fait, pourquoy vous en tourmentez-vous tant ?
Ne vous accoustumez pas, je vous supplie, à estre en
communauté avec elle, et aussi bien dans les bons
succés, que dans ceux qui ne le seront pas, distinguez
tousjours ce qui est d' elle, et ce qui sera de vous. Il
arrivera delà que vous ne vous esleverez, et que vous
ne vous r' abaisserez jamais trop. Si vous voulez vous
répondre des évenemens, et si vous ne pouvez estre
satisfait que lors que tout ce qui se pourroit
souhaitter vous arrive, vous faites, sans mentir, la
guerre à de fâcheuses conditions, et vous voulez que
la fortune fasse autant pour vous qu' elle faisoit
pour Alexandre, et un peu plus qu' elle n' a fait pour
Cesar. Encore estes-vous ingrat envers la vostre, si
vous vous pleignez d' elle pour cette derniere occasion,
et il y a de l' injustice à reputer comme un grand
mal-heur d' avoir manqué à avoir une grande prosperité.
Cependant, vous parlez comme si vous aviez perdu par
vostre faute dix batailles, et cent villes, et il
semble que vous soyez au desespoir, pour avoir veu
perdre une place, que dés le commencement tout le
monde a jugé que l' on ne pourroit sauver. Croyez-moy,
l' on ne repare jamais rien en perissant, et pour ce
qui vous regarde,

p303

vous n' avez rien à reparer. La prise de Verceil a fait
tort aux affaires du roy, mais point du tout à vostre
reputation. Si le secours que vous y aviez jetté n' a
pas esté heureux, il ne merite pas moins de loüange
pour cela, et dans toutes vos années de prosperité,
vous n' avez rien fait de si beau, de si hardy, ni de
si extraordinaire. Prenez donc, s' il vous plaist, des
resolutions plus moderées que celles que vous
témoignez d' avoir, et n' estant pas en estat de faire
peur à vos ennemis, n' en faites point à vos amis. Vous
qui m' avez appris tout ce que je sçay, vous sçavez bien
que la prudence est une vertu generale, qui se mesle
avec toutes les autres, et que là où elle n' est pas,
la valeur perd son nom et sa nature.
J' iray demain, ou apres demain, faire vos complimens
à la personne dont vous me parlez ; la derniere fois
que je la vis, elle me parla extrémement de vous, et
me jura que pour vostre consideration elle ne s' estoit
pas réjouïe de la prise de Verceil : pource qu' encore
que tout le monde sçeût qu' il n' y avoit pas de vostre
faute, elle cognoissoit bien que cela vous affligeroit,
et qu' elle vous aymoit trop pour avoir quelque joye
d' une chose qui vous donnoit du déplaisir. En verité,
elle vous ayme extrémement, ce me semble, et quelque
autre qu' elle vous ayme encore plus qu' extrémement.
à Paris, le 7 Aoust, 1638.

LETTRE 90 A M. COSTART 1639



p304

Monseigneur,
j' auray pour ce coup cette imperatoriam brevitatem ,
dont vous me parlez, car il faut que je parte
presentement pour aller à Sainct Germain, et cela
sera cause que je ne vous diray qu' un mot. Je ne seray
pas pour cela (...), selon vostre Theophraste : dans
les festins que nous faisons ensemble, ou plustost que
vous me faites, je ne dois parler que pour dire graces,
tantum laudare paratus .
De vous dire au vray quels peuples ont introduit la
polygamie, je vous jure ma foy que je n' en sçais rien,
et je ne m' en mets pas en peine.
En tout cas je vous en croiray bien plustost
qu' Herodote, qui dit qu' aux Indes, il y a des
fourmis, moindres, certes, que chiens, mais plus
grandes que renards : car voila le texte, au moins du
mien. Mais je ne sçay si l' Herodote que j' ay est
semblable au vostre.
à propos, vous m' avez esté mettre en scrupule de
Theocrite, et j' en estois si en repos que rien plus.
Mais pour revenir à l' autre dont nous parlions,
dites-moy ce qu' il veut dire, quand il dit que Venus
envoya la

p305

maladie des femmes aux scythes, qui avoient violé
son temple d' Ascalon.
Vostre vers d' Athenée, que le vin est le grand cheval
des poëtes, est fort plaisant : mais dites la verité,
n' avez-vous pas tasché d' en faire un vers alexandrin ?
Ce (...) avec (...) me plaist, et revient heureusement
à cette phrase françoise, monter sur ses grands
chevaux, comme vous l' avez ingenieusement remarqué.
Mais ce grand cheval jette souvent son homme par terre,
et on peut dire de luy, qu' il mord et qu' il ruë.
Pour l' edentulum de Plaute, je ne crois pas, non
plus que vous, qu' il veüille dire qu' il ne mordist
point, car ce seroit un defaut, mais que c' est une
façon de parler boufonne, pour dire qu' il estoit bien
vieux, qui estoit une perfection.
Que voulez-vous que je face à Ulpian qui appelle les
chrestiens imposteurs idem trebatio et papiniano
videbatur
. Nous perdrions nostre cause dans le
digeste ; mais le code nous est plus favorable.
Le mot de Pline me semble beau, rerum natura
nusquam, etc.
. Quand je vis l' elephant, je dis
qu' il sembloit que ce fust une figure qui n' estoit
qu' ébauchée par la nature, et qu' il y avoit plus de
façon en une mouche.
à propos, je crois que je m' en vais faire un assez
grand voyage, le roy m' a donné celuy de Florence,
pour aller porter la nouvelle au grand duc, de
l' accouchement de la reyne. Cela me doit estre en
quelque

p306

sorte avantageux et mesme agreable : mais je suis
fasché que cela m' ostera quelque temps le moyen de
voir de vos lettres, et de vous voir vous mesme, car
je crois que vous serez à Paris devant que je sois de
retour. Je ne sçay si je seray encore icy quand vous
me ferez réponse à cette lettre ; mais ne laissez pas
pourtant de m' écrire, car il peut arriver mille choses
qui retarderont, ou qui empescheront mon partement.
En tout cas je vous dis adieu, et je vous prie de croire
que je vous ayme de tout mon coeur ; et que je n' ay
jamais eu de bon-heur au monde que j' estime tant, ni
qui me donne tant de joye que vostre amitié.
Au reste, ostez je vous supplie, ces monsieur que vous
semez çà et là dans vos lettres, ad populum
phaleras,
ou bien je vous en mettray à chaque
ligne, et vous diray, (...).
C' est à dire, j' en seray moins,
vostre, etc.
à Paris, le 25 D' Aoust 1639.

LETTRE 91 A M. COSTART



p307

Tout de bon, monsieur, je n' ay eu de ma vie l' esprit
si agité qu' à cette heure ; cependant, vous m' écrivez
des folies, et vous estes aussi gay et aussi enjoüé
que si nous estions encore tous deux dans le cours, et
que nous n' eussions ni l' un ni l' autre aucune cause
d' ennuy. Au lieu de me parler du sujet de mon
déplaisir, et de me dire ce que vous jugez (car il y a
lieu d' exercer ses conjectures là dessus, aussi bien
que sur le plus obscur passage de Tacite) vous
m' alleguez Lampridius, et Athenée, quàm ineptè,
et en un temps où je dispute en moy-mesme, sçavoir si
Madame De m' ayme, ou si elle ne m' ayme pas, et que
cela est devenu une chose problematique, vous me venez
entretenir de pharaon. Lors que nous revenions ensemble
d' Arcueil, si je vous eusse esté discourir des roys
d' Egypte, songez le grand plaisir que je vous eusse
fait, et la belle attention que vous m' eussiez donnée.
Neantmoins, je vous avouë que je n' ay point esté
fasché de lire tout ce que vous m' escrivez. Ce que vous
me mandez que... m' a fait rire.

p308

Vostre patruissimè m' a semblé fort plaisant, aussi
Plaute a souvent de meschantes bouffonneries ; mais,
sans mentir, il dit aussi quelquefois de bons mots :
et voilà comme j' accorde Horace et Ciceron, dont
l' un dit qu' il est meschant bouffon, et l' autre qu' il
est passim refertus urbanis dictis . L' autre jour
j' y lisois d' un vieillard, qui ayant surpris quelqu' un
aupres du lieu où il avoit caché son thresor, le
foüilla, luy fit monstrer la main droite, et puis la
main gauche, et n' y trouvant rien, dit cedo tertiam .
Cela represente plaisamment un vieillard soupçonneux,
qui s' imagine qu' un homme a une troisiesme main pour
le voler. Je ne vous puis dire l' extréme plaisir que
vous me faites de m' écrire de la sorte que vous
m' écrivez. J' estudie mieux dans vos lettres que dans
tous les livres du monde, et j' y trouve de plus belles
choses.
Pour ces messieurs de quintus metellus celer , je ne
les connois point : vous me mandez qu' ils furent pris
pour indiens, pour moy je croy qu' ils furent pris pour
dupes. Au reste, vous parlez des vents comme feroit
Christofle Colomb ; vous avez bien la mine d' avoir
pris tout cela mot à mot dans un livre ; car je
jurerois que vous n' avez jamais sceu qu' à cette heure
ce que c' est qu' un rhomb de vent, et pour ce qui est du
destroit de Vegas, je ne voudrois pas asseurer que
vous le connussiez fort.
à ce que je voy (...) signifie bacciare et amare ,

p309

c' est que baiser et aymer, convertuntur . Mais je
m' asseure que desmentoit ce passage d' Aristenete.
Vostre pasteur, ses moutons ; et Hercule, m' ont bien
plû, et l' asne mesme est joly comme vous le faites
parler. Dites-moy si c' est dans les fables d' Esope
que vous l' avez trouvé. L' application de l' apologue,
me semble dangereuse, et allez-vous en un peu prescher
cela à Ruël. Mais revenons à nos moutons. Il est vray
qu' Hercule en mangeoit volontiers, et grande
quantité ; les argonautes en allant à Colchos, le
laisserent dans une isle : on en rend plusieurs
raisons, toutes assez belles, les uns disent que c' est
qu' il rompoit toutes les rames en ramant, les autres
qu' il pesoit trop, quelques-uns, que les argonautes
eurent peur qu' il remportast seul toute la gloire, et
d' autres que ce fut pource qu' il mangeoit trop. Il me
souvient d' avoir leu dans un poëte grec (c' est à dire
grec et latin) qu' il remüoit les oreilles en mangeant,
et pour ce que cela m' a semblé plaisant, j' en ay
retenu les vers que voicy, (...).
Je suis fasché que je ne pris garde à vous, quand vous
mangiez ce biscuit de canelle à Gentilly, car sans
doute les oreilles vous alloient.
Je trouve au reste vostre version du grec en vers

p310

françois fort heureuse : mais dite-le vray combien de
fois avez-vous invoqué Apollon pour cela ?
Le mot d' Achilles Tatius, que la queuë du paon est
une prairie de plumes, est joly : mais peut estre un
peu trop hardy, et il me semble que Tertullien a
mieux rencontré, qui dit, apres avoir dit beaucoup de
choses de la robbe du paon, (...).
Je consens que l' on chastre Ulpian, puisque vous le
voulez, et mesme Papinian ; aussi bien n' engendrent-ils
que des procez. Mais si vous m' en croyez, on
pardonnera à Trebatius, à cause du mot que vous
m' avez appris de luy, (...).
Adieu, monsieur, je suis en verité.
Vostre, etc.

LETTRE 92 A M. COSTART



p311

Monsieur,
lors que j' avois des moutons à acheter, et à escrire
des poulets en castillan et en portugais, je n' avois
gueres plus d' affaires que j' en ay à cette heure. Il
faut que je prenne congé du roy, et de monsieur ; que
je sollicite Monsieur De Bulion pour une
ordonnance, et que je me face payer à l' espargne : que
je die adieu à tous mes amis, et que tout cela soit
fait dans trois jours. Cependant je laisse tout cela,
pour prendre le loisir de vous escrire, car il me
semble qu' il n' y a rien qui me soit si important, et
que ce voyage ne me pourroit estre heureux, si je le
commençois si mal que de partir sans vous dire adieu.
Je ne sçay pas si cette embarquacion me sera
heureuse : mais jamais je ne sortis de France si
volontiers, et je prens plaisir à aller défier sur la
mer Mediteranée ces 32 vents que vous sçavez que je
defiay autrefois sur l' ocean. à propos, vous en mettez
trente-cinq, vous qui faites tant le grand marinier,
avec vostre rhomb , et vostre detroit de
Vegas.
heu quianam tanti turbarunt aethera venti
.
Ceux qui ont fait le tour du monde n' en connoissent
que trente-deux ; les trois de surplus sont de vostre

p312

reste ; je ne croyois pas qu' il y en eust tant. Mais
celuy qui me semble le plus insuportable en vous, est
le vent grec, et la suffisance que vous prenez pour
sçavoir mieux que moy où il faut mettre un grave, ou
un circonflexe. Il a bien esté dit, tu n' adjousteras ni
osteras un iota ; mais il n' est pas parlé des accens.
Et cependant, pource que j' en ay oublié un, vous
soufflez comme si vous aviez gagné une grande victoire :
ô ventum horribilem ! lors que vous accommodastes
si mal la pauvre Philomele, qu' apres Terée personne
ne l' a jamais traitée si mal que vous, je n' en fis pas
tant de bruit ; et cela vous estoit moins pardonnable
qu' à moy.
Mais mon dieu que vous m' avez dit à propos vostre
Duriter... et tout le reste de ce passage ! Sans
mentir, il faut que je vous aime bien pour lire sans
envie tout ce que vous m' écrivez, et pour prendre tant
de plaisir à connoistre que vous avez plus d' esprit
que moy. Pour vous dire le vray, ce que je regrette le
plus en partant d' icy, c' est que je n' auray plus de vos
nouvelles. Il me semble que les figues, les raisins,
et les melons d' Italie, et le present que me fera le
grand duc, ne me pourroient dédommager de la perte que
je fais de vos lettres. Mais je croy que vous aimez
mieux que je vous louë de vostre poësie, que de vostre
prose. Car Aristote dit, que sur tout ouvrier le
poëte est amoureux de son ouvrage. En verité, vos
oeuvres poëtiques sont admirables ; et je veux mourir
si vous ne faites des vers comme Ciceron.

LETTRE 93 MLLE RAMBOÜILLET 1638



p313

Mademoiselle,
je ne puis pas dire absolument que je sois arrivé à
Turin, car il n' y est arrivé que la moitié de moy-mesme.
Vous croyez que je veux dire que l' autre est demeurée
aupres de vous ; ce n' est pas cela, c' est que de cent
et quatre livres que je pesois en partant de Paris,
je n' en pese plus que cinquante-deux. Il ne se peut
rien voir de si maigre et de si décharné que je suis,
et selon que je suis changé, je crois que Monsieur Le
Marquis De Pisany et moy ne nous reconnoistrons plus
quand nous nous verrons. La fiévre me fit arrester un
jour à Roane ; je croyois tout de bon estre attrapé,
et que je serois long temps malade. Ce qui me faisoit
le plus de dépit, c' est que je m' imaginois que vous ne
croiriez pas que ce fut de regret de vous avoir
quittée, et que vous penseriez plustost que ce seroit
pour avoir couru la poste. En effet, cela n' estoit pas
hors de la vray-semblance, et ce qui sembloit
confirmer cette opinion, c' est qu' il est vray que les
trois derniers chevaux que j' avois montez, m' avoient
mis en un pitoyable estat cét endroit que vous sçavez

p314

que Brunel monstroit à Marphise ; et ce qui estoit
plus à craindre, j' avois une si grande chaleur, que
quand j' eusse esté fait gouverneur de Monsieur Le
Daufin, je n' eusse pas esté plus propre que je le fus
les quatre premiers jours. J' en parlay à un fort
honneste homme de Roane, que l' on m' a dit qui est
apoticaire, lequel me donna quelque chose qui me
soulagea fort. Je vous suplie de le dire à madame la
duchesse. Depuis, je n' ay eu aucun mal que celuy de ne
vous point voir ; mais à celuy-là, il n' y a point de
remede, et le sel mercurial n' y fait rien. Je suis dés
hier apres disner icy ; je n' ay encore pû voir madame,
pource qu' hier l' on croyoit que Monsieur De Savoye
allast mourir, aujourd' huy je la verray ; demain je
partiray pour aller à l' armée, et j' espere qu' apres
demain à midy je verray Monsieur Le Cardinal De La
Valette, et monsieur vostre frere. Permettez-moy s' il
vous plaist ; mademoiselle, d' estre bien ayse en cette
occasion, et ne trouvez pas mauvais que je sois
sensible à cette joye en vostre absence. Quand je dis en
vostre absence, j' y comprens aussi celle de madame la
princesse, de Mademoiselle De Bourbon, de Madame
La Duchesse D' Aiguillon, de Madame La Marquise
De Sablé, de Madame Du Vigean, et de madame vostre
mere que je devois nommer la premiere, quoy qu' il y ait
des princesses et des duchesses parmy cela. Vous ne
sçauriez croire combien je suis en peine de la maladie
de Madame De Liancourt ; si elle se porte mieux, et
si sa... est guerie, je vous supplie tres-humblement,
mademoiselle,

p315

de me faire l' honneur de me le faire sçavoir à Rome ;
car cela sera cause que j' y feray un voyage, et que j' y
verray toutes choses avec plus de repos et de plaisir.
Mais que ce m' en seroit un grand, si je vous pouvois
dire icy combien je suis,
mademoiselle,
vostre, etc.
à Turin le dernier septembre 1638.

LETTRE 94 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p316

Mademoiselle,
je voudrois que vous m' eussiez pû voir aujourd' huy
dans un miroir, en l' estat où j' estois ; vous m' eussiez
veu dans les plus effroyables montagnes du monde, au
milieu de douze ou quinze hommes les plus horribles
que lon puisse voir, dont le plus innocent en a tué
quinze ou vingt autres : qui sont tous noirs comme des
diables, des cheveux qui leur viennent jusques à la
moitié du corps, chacun deux ou trois balafres sur le
visage, une grande harquebuse sur l' espaule, et deux
pistolets et deux poignards à la ceinture. Ce sont les
bandis qui vivent dans les montagnes des confins de
Piedmont et de Genes ; vous eussiez eu peur sans
doute, mademoiselle, de me voir entre ces messieurs-là,
et vous eussiez creu qu' ils m' alloient couper la gorge.
De peur d' en estre volé, je m' en estois fait
accompagner, j' avois escrit dés le soir à leur
capitaine, de me venir accompagner, et de se trouver en
mon chemin ; ce qu' il a fait ; et j' en ay esté quitte
pour trois pistoles. Mais sur tout, je voudrois que
vous eussiez veu la mine de mon neveu, et de mon valet,
qui croyoient que je les avois menez

p317

à la boucherie. Au sortir de leurs mains, je suis passé
par deux lieux où il y avoit garnison espagnole, et là,
sans doute, j' ay couru plus de danger : on m' a
interrogé, j' ay dit que j' estois savoyard, et pour
passer pour cela, j' ay parlé le plus qu' il m' a esté
possible comme M De . Sur mon mauvais accent, ils
m' ont laissé passer. Regardez si je feray jamais de
beaux discours qui me vallent tant, et s' il n' eust pas
esté bien-mal à propos qu' en cette occasion, sous
ombre que je suis de l' academie, je me fusse allé
piquer de parler bon françois. Au sortir de là, je
suis arrivé à Savone, où j' ay trouvé la mer un peu
plus esmeuë qu' il ne falloit pour le petit vaisseau
que j' avois pris ; et neantmoins, je suis, dieu mercy,
arrivé icy à bon port. Voyez s' il vous plaist,
mademoiselle, combien de perils j' ay courus en un
jour. Enfin je suis eschapé des bandis, des espagnols,
et de la mer ; tout cela ne m' a point fait de mal, et
vous m' en faites, et c' est pour vous que je cours le
plus grand danger que je courray en ce voyage. Vous
croyez que je me mocque, mais je veux mourir si je
puis plus resister au déplaisir de ne point voir
madame vostre mere et vous. Je vous avouë franchement
qu' au commencement j' estois en doute, et que je ne
sçavois si c' estoit vous, ou les chevaux de poste qui
me tourmentiez ; mais il y a six jours que je ne cours
plus, et je ne suis pas moins fatigué. Cela me fait
voir que mon mal est d' estre esloigné de vous, et que
ma plus grande lassitude est que je suis las de ne vous
point voir ; et cela est si vray, que si je n' avois

p318

point d' autres affaires que celles de Florence, je
croy que je m' en retournerois d' icy ; et que je
n' aurois pas le courage de passer outre, si je n' avois
à solliciter vostre procés à Rome. Sçachez-moy gré,
s' il vous plaist, de cela ; car je vous asseure qu' il
en est encore plus que je n' en dis, et que je suis
autant que je dois,
vostre, etc.

LETTRE 95 MARQ. RAMBOÜILLET 1638



p319

Madame,
j' ay veu pour l' amour de vous le Valentin, avec plus
d' attention que je n' ay jamais fait aucune chose, et
puis que vous desirez que je vous en fasse la
description, je le feray le plus exactement qu' il me
sera possible. Mais vous considererez, s' il vous
plaist, que quand je me seray acquité de cette
commission, et de l' autre que vous m' avez donnée à
Rome, j' auray fait pour vous les deux choses du monde
qui me sont les plus difficiles, de parler de
bastiment et de parler d' affaires. Le Valentin,
madame, puis que Valentin y a, est une maison qui est
à un quart de lieuë de Turin, située dans une prairie
et sur le bord du Po. En arrivant, on trouve d' abord ;
je veux mourir si je sçay ce qu' on trouve d' abord : je
croy que c' est un perron ; non non, c' est un
portique ; je me trompe c' est un perron. Par ma foy, je
ne sçay si c' est un portique ou un perron. Il n' y a
pas une heure que je sçavois tout cela admirablement,
et ma memoire m' a manqué. à mon

p320

retour, je m' en informeray mieux ; et je ne manqueray
pas de vous en faire le rapport plus ponctuellement.
Je suis,
vostre, etc.
De Genes, le 7 Octobre, 1638.

LETTRE 96 A M. COSTART 1638



p321

Monsieur,
j' estois hier logé dans un des plus beaux palais du
monde, j' avois pour mon appartement une grande sale,
deux antichambres, et une chambre tapissée de
tapisseries relevées d' or, et j' estois servy par vingt
ou trente officiers ; et aujourd' huy je suis dans une
des plus méchantes hostelleries où j' aye jamais esté de
ma vie, et je n' ay plus qu' un valet pour me servir.
Pour me consoler d' un si grand changement de fortune,
et faire que je sois aujourd' huy aussi heureux que
j' estois hier, j' ay demandé de l' encre et du papier, et
je me suis mis à vous escrire. Que je meure si parmy
les honneurs que j' ay receus dans le personnage que je
viens de joüer, et les divertissemens que l' on m' a fait
avoir, j' ay eu tant de plaisir que j' en ay à cette
heure ! Outre la joye que j' ay de vous entretenir, je
suis bien-aise encore de vous faire voir que ce n' estoit
pas le grand profit que je faisois de changer mes
lettres avec les vostres, qui me faisoit entretenir ce
commerce : puisqu' à cette heure que je ne puis avoir
de réponse, je ne laisse pas de prendre plaisir à vous
escrire, et à vous asseurer de la passion que j' ay de
vous servir.

p322

Elle est, je vous jure, aussi grande que vous le
meritez, et que le merite l' affection que vous avez
pour moy. J' espere partir de Rome dans trois semaines,
et si je trouve un vaisseau, je m' embarqueray pour
Marseille. Vous qui connoissez si bien les vents, si
vous avez quelque authorité sur eux, je vous supplie
de les enfermer tous en ce temps-là (...). Mais
celuy-là, il n' y a pas de danger qu' il soit un peu
fort ; j' ayme mieux avoir la mer un peu grosse, et
aller plus viste, car j' ay haste de retourner à Paris,
et de vous y revoir. Je suis,
vostre, etc.
De Rome le 15 Novembre 1638.

LETTRE 97 MLLE RAMBOÜILLET 1638



p323

Mademoiselle,
j' en demande pardon à madame vostre mere ; mais jamais
je ne me suis tant ennuyé qu' à Rome. Il ne se passe
point de jour que je n' y voye quelque chose de
merveilleux, des chefs-d' oeuvres des plus grands
ouvriers qui ayent esté, des jardins où tout le
printemps se trouve à cette heure, des bastimens qui
n' en ont point de pareils au monde, et des ruines
encore plus belles que ces bastimens. Mais tout ce que
je vous dis là n' empesche pas que je n' y sois triste,
et qu' au mesme temps que je voy toutes ces choses je
ne souhaitte d' en sortir. Les plus excellans ouvrages
de peinture, de sculpture et de (...), d' Anelle, de
Praxitelle, et de Papardelle, ne sont point à mon
goust. Je m' estonnerois de cela, si je n' en connoissois
la cause, et si je ne sçavois qu' une personne qui est
accoustumée à vous voir ne sçauroit plus jamais estre
bien aise en ne vous voyant pas. Pour vous dire le
vray, mademoiselle, il m' en arrive de vous comme de la
santé. Je ne connois jamais si bien vostre prix que lors
que je vous ay perduë, et quoy qu' en presence je ne

p324

garde pas tousjours un fort bon regime pour me bien
tenir avecques vous, dés que je ne vous ay plus, je
vous souhaitte avec mille voeux. Je reconnois que vous
estes la plus précieuse chose du monde, et je trouve
par experience que toutes les delices de la terre sont
ameres et desagreables sans vous. J' eus plus de plaisir
il y a quelque temps à voir avecque vous deux ou trois
allées de Ruël, que je n' en ay eu à voir toutes les
vignes de Rome, et que je n' en aurois à voir le
Capitole, quand il seroit en l' estat où il a esté
autresfois, et que mesme Jupiter Capitolin s' y
trouveroit en personne. Mais afin que vous sçachiez
que ce n' est pas raillerie, et que je suis tout de bon,
aussi mal que je le dis ; il y a huict jours que me
promenant le matin avec le Chevalier De Jars, je
fusse tombé de mon haut s' il ne m' eust receu entre ses
bras, et le lendemain au soir je m' évanouïs encore une
fois dans la chambre de Madame La Mareschalle
D' Estrée. Les medecins disent que ce sont des
vapeurs melancoliques, et que ces accidens ne sont pas
à mépriser. Pour moy voyant que cela m' avoit repris
deux jours de suitte, et que j' estois menacé de quelque
chose de pis, je n' ay esté ni fou ni estourdi ; j' ay
pris de l' antimoine que Monsieur Nerli m' a donné.
En effet cela m' a fait du bien, j' en porteray quatre
prises avecque moy, que je veux faire prendre à Madame
La Duchesse D' Aiguillon, car il n' y a point de
ripopés qui fassent de si bons effets, et il se faut
servir de cela en attendant que celuy qui me l' a donné
aye trouvé la recepte de l' or potable,

p325

qu' il sçaura faire ce qu' il dit au plus tard dans un
an. J' espere partir d' ici d' aujourd' huy en huict jours.
Vous-vous estonnerez, mademoiselle, que je demeure si
long-temps en un lieu où je dis qu' il m' ennuye si
fort, j' y ay esté arresté jusqu' à cette heure par des
causes que je vous diray, et desquelles je n' ay pû me
deffaire. Mais je vous asseure encore une fois que de
ma vie je n' ay eu tant d' ennuy, ni tant d' envie de vous
voir. Je vous supplie tres-humblement de me faire
l' honneur de me croire, et d' estre asseurée que je suis
beaucoup plus que je ne le puis dire ici,
mademoiselle,
vostre, etc.
De Rome le 25 Novembre, 1638.

LETTRE 98 EVESQUE LISIEUX 1639



p326

Monseigneur,
j' eusse bien voulu vous porter la lettre qui est avec
celle-cy, et vous aller remercier moy-mesme de la
faveur que vous m' avez faite, de me recommander à
celuy qui vous l' envoye. Aussi bien n' estant pas
devenu plus homme de bien à Rome, je voudrois voir si
je ne profiterois pas davantage à Lisieux, et si vous
ne m' apprendriez pas comme il faut que je gagne les
pardons que j' ay receus du pape. Je croy que ce
voyage-là me seroit plus utile que celuy que je viens
de faire ; car il est vray, monseigneur, que je ne vous
voy jamais que je n' en sois meilleur pour quelques
jours, et toutes les fois que je vous approche, je sens
que mon bon ange reprend nouvelles forces, et qu' il me
conduit avec plus d' asseurance. Il y a long-temps que
j' ay dans l' esprit, que si Dieu veut jamais ma
conversion, il ne se servira point d' autres moyens que
de vos discours, et de vos exemples pour me faire cette
grace : et que s' il m' envoye une voix du ciel pour me
r' appeller, il me la fera entendre par vostre bouche.
Desja il me semble que la volonté que j' ay de vous
servir,

p327

me sanctifie en quelque sorte, et que je ne sçaurois
estre tout à fait profane, ayant tant de respect et
d' affection pour une personne si sainte. Au moins
estes-vous cause que j' ay quelque passion raisonnable,
parmy tant d' autres qui ne le sont pas, et que dans le
déreglement où je suis, il y a une partie de mon coeur
qui est saine. Quoy que j' aye accoustumé de l' employer
bien mal, et que j' en sois fort mauvais ménager : je
pense avoir mis à couvert pour tousjours ce que vous y
avez, et je ne sçaurois plus perdre ni engager la place
que je vous y ay donnée. Elle est assez grande,
monseigneur, pour sauver quelque jour tout le reste, et
je ne desespere pas, qu' il ne soit bien-tost tout à
vous. De temps en temps vous y acquerez quelque chose,
et il ne s' en faut plus gueres que vous n' y ayez
autant de pouvoir que tout le reste du monde. Achevez
je vous supplie, de le gagner tout entier, et
resjouïssez-vous de cette acquisition, comme d' une
conqueste que vous avez faite dans un païs infidele, et
duquel vous estes destiné à chasser les idoles. J' ay
quelque esperance que cela arrivera, et sçachant les
témoignages que vous avez rendus en ma faveur ; et
connoissant d' ailleurs que vous ne sçauriez vous
tromper, je prens pour une prophetie tout le bien que
vous avez dit de moy, et je croy que je seray tel à
l' advenir, que vous avez asseuré au Cardinal Barberin
que j' estois dés à cette heure. Je ne puis assez bien
vous exprimer le bon accueil qu' il m' a fait à vostre
recommendation, et l' affection qu' il témoigne

p328

avoir pour tout ce qui vous regarde. L' Italie,
monseigneur, ne vous connoist gueres moins que la
France, et sans mentir, je n' ay rien veu à Rome qui
m' ait tant edifié que l' estime et la passion que l' on
y a pour vous. Mais sur tous les autres, le Cardinal
Barberin m' a semblé estre parfaitement vostre amy ;
et avoir pour vostre vertu, cette affection, et ce
respect que vous jettez dans l' ame de tous ceux qui
vous pratiquent. Il m' a commandé de vous faire entendre
quelques particularitez de sa part, que je reserve à
vous dire, lors que j' auray l' honneur de vous voir, et
de vous pouvoir asseurer moy-mesme que je suis plus
que personne,
monseigneur,
vostre, etc.
à Paris, ce 13 Janvier, 1639.

LETTRE 99 A M. DE LYONNE 1639



p329

Monsieur,
quoy que vous m' ayez donné les plus mauvaises heures
que j' aye euës en tout mon voyage, et que personne ne
m' ait si mal traitté à Rome que vous, je vous asseure
que je n' y ay point veu d' homme que je desirasse tant
de revoir, ni que je servisse si volontiers. Il arrive
peu souvent qu' en ruinant une personne on acquiert son
amitié : mais vous avez eu cette fortune-là avecque
moy, et vostre genie est en toutes choses si puissant
dessus le mien, que je n' ay pû me défendre de vous
d' une façon ni de l' autre, et qu' en me gagnant mon
argent, vous avez encore gagné mon coeur, et vous estes
rendu maistre de ma volonté. Que si j' ay esté si
heureux que de trouver quelque place dans la vostre,
ce gain-là me dépique de toutes mes pertes, et je
pense avoir plus profité que vous dans le commerce
que nous avons eu ensemble. Quoy que j' aye achetté bien
cher vostre connoissance, je ne crois pas l' avoir payée
à beaucoup prés ce qu' elle vaut ; et j' en donnerois
bien volontiers encore autant, pour

p330

trouver dans Paris un autre homme comme vous.
Cela estant ainsi, monsieur, vous devez estre asseuré
que je feray tousjours tout ce qui pourra me conserver
un honneur que j' estime tant, et que je ne perdray pas
legerement un amy qui m' a tant cousté. J' ay fait tout
ce que vous avez desiré dans l' affaire dont vous
m' avez écrit, et je vous obeïray de la mesme sorte dans
toutes les choses que vous me commanderez ! Car je
suis de tout mon coeur, et avec toute l' affection que
je dois,
vostre, etc.
à Paris le 7 Fevrier, 1639.

LETTRE 100 A CARDINAL LA VALETTE



p331

Monseigneur,
si vous vous souvenez de la passion que vous m' avez
veuë autrefois pour Renaut et pour Roger, vous ne
douterez pas de celle que j' ay à cette heure pour ce
qui vous regarde, puis-que vous faites en pourpoint,
tout ce que ceux là faisoient avec des armes enchantées.
Quand vous auriez esté feé, vous ne vous seriez pas
jetté dans le peril plus hardiment que vous avez fait,
et vous avez porté la valeur, jusques aux dernieres
bornes où elle peut aller, et au plus haut point, où
la puissent mettre ceux qui n' ont point d' autre vertu
que celle-là. Je vous avouë, monseigneur, que si la
guerre avoit esté achevée par ce dernier exploit, dont
vous avez esté la principale cause, et qu' il ne vous
restast plus rien à faire, qu' à venir triompher, je
recevrois une extréme joye de tout ce que j' entens
dire icy de vous, et je me mettrois à escrire vostre
histoire avec beaucoup de repos et de plaisir. Mais
quand je songe qu' il y aura d' autres occasions où vous
pourrez courre la mesme fortune, et que je ne suis pas
asseuré de ce qui arrivera à la fin du livre, je ne
sçaurois jouïr qu' avec inquietude

p332

de la gloire que tout le monde vous donne, et la
crainte de l' avenir ne me laisse pas bien sentir le
contentement des choses presentes. Je laisse donc à
ceux qui n' ont pas tant d' affection que j' en ay, et à
qui vous n' estes pas si necessaire qu' à moy, la charge
de vous donner des loüanges. Pour moy tout ce que je
puis faire à cette heure, c' est de vous supplier
tres-humblement, monseigneur, de mesnager mieux la
plus illustre personne de nostre siecle, et ne donner
pas tant à la vaillance, que vous en violiez la
justice. Celle-cy veut que vous ne hazardiez pas si
librement le bien de tant de monde, et que vous
conserviez avec plus de soin, une vie où tous les
honnestes gens ont interest, et qui importe plus à la
France que tout le païs que vous defendez. Je suis,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 101 A MONSEIGNEUR



p333

Monseigneur,
quand vous seriez sorty de Paris pour une occasion
qui vous eust esté agreable, et qui eust importé à vos
plaisirs, ou à vostre gloire, je crois que je n' eusse
pas laissé d' en estre marry, et de m' opposer en cela à
vos interests ; mais vostre éloignement ayant eu une
cause si mal-heureuse, et si étrange que celle qu' il a,
je puis dire qu' il ne pouvoit rien arriver qui
m' affligeast davantage, et que la fortune ne pouvoit
rien faire qui me parust plus injuste, ni plus difficile
à souffrir. Puisque cela a icy troublé les plaisirs de
tout le monde, et que ce desastre a esté sensible à
tant de gens qui vous sont moins obligez que moy, je
pense, monseigneur, que vous me faites bien l' honneur
de ne douter pas que je n' en aye tout le ressentiment
que je dois, et qu' il n' estoit pas besoin que je vous
l' écrivisse pour vous le faire croire. Neantmoins, j' ay
creu qu' il estoit de mon devoir de vous en rendre ce
témoignage ; et il m' a semblé que je recevrois quelque
soulagement de vous asseurer, qu' il n' y a personne au
monde qui prenne plus de part à vos plaisirs, ni qui
soit plus veritablement que moy,
vostre, etc.

LETTRE 102 A MONSIEUR



p334

Monsieur,
il eût mieux valu danser une courante moins, et
m' envoyer une lettre, et vous eussiez mieux fait
d' employer une de vos boutades à m' écrire. On nous a
dit icy qu' en un mesme bal vous l' avez recommencée
trente fois ; c' est beaucoup dansé pour un grand
mareschal de camp, et pour un homme qui veut témoigner
d' avoir quelque sentiment pour ce qu' il a laissé à
Paris. Si vous continuez de la sorte, j' abandonne
icy le soin de vos affaires, et je trouve que les
dames de Lorraine seront plus obligées de vous envoyer
des fruits, que celles de la cour. Je ne sçay pas,
monsieur, comme vous l' entendez, ni quel advantage vous
voyez à cela ; mais pour moy, il me semble que ce n' est
pas danser en cadence que de danser à Mets, et je
jurerois qu' il n' y a pas là vingt personnes plus belles
et plus aymables que trois ou quatre qui parlent icy
quelquefois de vous, et qui ne trouvent pas bon, que
vous-vous puissiez si fort réjouïr en leur absence ;
que si vous estes devenu si grand danseur, et que vous
ne vous en puissiez tenir, elles vous prient, au
moins, de ne plus tant danser la boutade, et de
choisir quelque

p335

danse plus grave, comme les branles, ou la pavane.
J' ay creu, monsieur, que j' estois obligé à vous donner
cét advis, vous en ferez ce qu' il vous plaira, et
pour moy, je seray tousjours,
vostre, etc.

LETTRE 103 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p336

Mademoiselle,
la nouvelle de la levée du siege à Thurin a esté pour
moy la plus agreable que j' aye receuë de ma vie. J' ay
eu pourtant quelque déplaisir, de ce que cela m' ostoit
une occasion de donner à Monsieur Le Cardinal De
La Valette une preuve de la veritable affection que
j' ay pour luy : car j' avois resolu d' entrer dans la
ville, et de luy porter du rafraichissement en luy
disant de vos nouvelles. Monsieur Le Conte De
Guiche, à qui je m' en estois vanté, m' avoit dit, que
d' ordinaire l' on pendoit ceux que l' on surprenoit dans
ce dessein, mais cela ne m' estonnoit pas, et ayant eu
de Madame De La Trimoüille des raisons pour me
consoler, au cas que je fusse roüé en Italie ; je ne
me souciois pas trop d' y estre pendu. Mais cela eust
esté plaisant que Monsieur Le Cardinal De La
Valete se promenant sur la muraille m' eut reconneu
sur l' échelle. Tout de bon, je vous asseure que quand
on ne vous voit pas, on se feroit pendre pour un
double, et on se sent sur l' estomac une si

p337

grande pesanteur, qu' il vaudroit peut-estre mieux estre
estranglé tout d' un coup. Vous ne sçavez ce que c' est
que de mal, mademoiselle, vous qui n' avez jamais esté
sans vous, et qui n' avez pas esprouvé la douleur qu' il
y a de se separer de la plus aymable personne du
monde. Mais si vous voulez, je vous diray comme cela se
fait ; le premier jour on est tout endormy, le second
tout assoupi, le troisiesme tout estourdy, et puis
quand on commence à se reconnoistre, et que le
sentiment est revenu, on soûpire à dire d' où
venez-vous ; et souspir deça, et souspir delà, et vous
en aurez, c' est la plus pitoyable chose du monde. Ne
craignez point que cecy soit veu, les courriers vont à
cette heure en seureté. Mais au cas que ce paquet fut
surpris, je declare au Prince Thomas, et au Marquis
De Leganez, et à tous ceux qui ces presentes lettres
verront, qu' il ne faut pas prendre garde à moy, que
c' est par raillerie ce que j' en dis, et que j' ay
accoustumé d' écrire comme cela d' une façon
extravagante. Ils en croyront ce qui leur plaira. Il
est pourtant vray, mademoiselle, que je suis au delà
de tout ce qui se peut dire,
vostre, etc.
à Grenoble.

LETTRE 104 MME LA PRINCESSE 1639



p338

Madame,
à moins que d' estre cloüé à Paris, rien n' eust pû
m' empescher d' aller aujourd' huy à Poissy, car quelque
chose que j' aye dit d' une autre princesse, il n' y en
a point au monde que je voye si volontiers que vous.
Mais comme vous sçavez, madame, qu' un clou chasse
l' autre, il a fallu que la passion que j' ay pour vous,
ait cedé à une nouvelle, qui m' est survenuë ; et qui,
si elle n' est plus forte, est pour le moins à cette
heure plus pressante. Je ne sçay pas si vous entendrez
cecy qui semble n' estre dit qu' en enigme ; mais je vous
asseure que j' ay une raison fondamentale de ne bouger
d' icy, sur laquelle je n' ose appuyer, et qu' il n' est
pas à propos de vous expliquer davantage. J' ay deliberé
long-temps en moy-mesme si je devois aller et il y a
eu un grand combat entre mon coeur, et une autre partie
que je ne nomme pas : mais enfin, madame, je vous
avouë que celle qui raisonnablement doit estre dessous,
a eu le dessus, et que j' ay mis devant toutes choses,
ce qui naturellement doit estre derriere. Je

p339

vous jure pourtant qu' en l' assiette où je suis, je ne
pouvois pas faire autrement, et que vous qui estes la
plus considerée personne du monde, et qui faites tout
avec ordre, n' en eussiez pas fait moins que moy, si
vous eussiez esté en ma place. Je prie Dieu, madame,
que vous ne vous y voyez jamais, car en l' estat où je
me trouve, il n' y en a point de bonne pour moy, et je
suis par tout comme sur des espines. Je ne puis aller
à pied, je suis fort mal à cheval, le carrosse m' est
trop rude, et les chaises mesmes de Monsieur De
Souscarriere me sont incommodes ; je suis,
à Paris, le 5 D' Aoust 1639.

LETTRE 105 A M. CHAPELAIN 1639



p340

Monsieur,
je feray ce que vous desirez ; si c' est pour l' amour
de vous, ou pour l' amour de Monsieur De Balzac, je
ne sçaurois vous le dire, et je ne démeslerois pas
cela, quand j' y songerois jusqu' à demain. Vous avez
tous deux une si égale authorité sur moy, que si en
mesme temps l' un me commandoit de manger, et l' autre
de boire, je mourrois de faim et de soif, au moins
selon les philosophes, car je ne trouverois jamais de
raison de me déterminer plustost à l' un qu' à l' autre.
Mais de bonne fortune, vous vous entendez si bien
ensemble, que vous ne me ferez jamais de
commandemens contraires, et vous estes tellement
d' accord, que toutes les fois que je feray ce que l' on
me commandera, j' obeïray à tous les deux. Je suis
fasché de vostre clou, et je vous en plains : mais à ce
que je puis juger, ce n' est rien au prix de celuy que
j' ay ; le mien, (...).
Et si vous en aviez un pareil sur le nez, vous
l' auriez

p341

sur tout le visage : il me fait encore grand mal. Cela
me dispense de vous aller voir ; car, afin que vous le
sçachiez, il y a (...). Je suis,
monsieur,
vostre, etc.
Le 10 D' Aoust 1639.

LETTRE 106 A MADAME



p342

Madame,
la lettre que vous desirez de voir, ne vaut pas une
ligne de celle avec laquelle vous l' avez demandée.
Mais vous, qui fistes tant hier de la devote, ne
faites-vous point de scrupule d' écrire de ces
choses-là la semaine saincte, et n' en voyez-vous pas
la consequence et l' effet qu' elles peuvent faire ?
J' avois mis ma conscience en repos, et pour cela
j' avois resolu de ne vous revoir jamais : mais vostre
lettre m' a remis en desordre, et avec vos perles et
vos quatre mille francs, je me suis laissé regagner
aussi bien que l' autre. Je ne croyois pas que vous
deussiez jamais vous servir de ces moyens-là pour
regagner un amant, ni que cette sorte de chose pût
avoir du pouvoir sur moy ; et sans mentir, c' est la
premiere fois que je me suis laissé esbloüir aux
richesses, et que l' argent m' a tenté. Aussi, à dire
le vray, les perles ne furent jamais si bien mises
en oeuvre qu' elles le sont dans vostre lettre, et vos
quatre mille francs, de la sorte que vous les
employez, en valent plus de trois cens mille. Vous
estes une personne incomprehensible, et je ne puis
m' estonner assez que sans avoir leu Herodote, et sans
vous servir de

p343

saturnales, vous puissiez escrire de si jolies
lettres. Pour moy, madame, je commence à m' imaginer
que vous nous avez trompez ; je crois que vous sçavez
la source du Nil, et celle d' où vous tirez toutes les
choses que vous dites est beaucoup plus cachée et plus
inconnuë. Enfin, quoy que die vostre portier, ce n' est
pas Madame La Marquise De Sablé qui est la plus
charmante personne du monde, il y a plus de charmes
dans un coin de vos yeux, qu' il n' y en a en tout le
reste de la terre, et toutes les paroles de la magie
ne font pas tant d' effet que celles que vous escrivez.

LETTRE 107 A MADAME



p344

Madame,
quelqu' une des fées, à qui vous dites que vous
abandonnez vos lettres apres les avoir escrites, a
touché à celle que vous m' avez envoyée. Encore
faut-il que ce soit une des plus sçavantes de leur
troupe, et qui ait autant demeuré à la cour, que dans
les bois. Je ne croy pas qu' il y en ait beaucoup
entre-elles qui en sçeussent faire autant, et je pense
que la mesme qui vous inspire quand vous parlez, vous
a pour cette fois aydé à écrire. Outre les gentillesses
que j' y ay remarquées, et les beautez visibles qui y
sont, il y a encore quelque chose qui fait que le coeur
est touché autant que l' esprit, et une vertu secrette
qui produit des effets extraordinaires. Aussi tost que
j' ay eu achevé de la lire, je me suis trouvé guéry de
tous mes maux ; et comme s' il n' y eust plus eu
d' absence au monde, point de desirs, ni de craintes,
mon ame a esté dans une parfaite tranquilité. Cela,
madame, me semble n' avoir pû se faire que par féerie,
et vous aymer comme je fais, et estre content sans
vous voir, n' est pas une chose qui puisse arriver
naturellement. Quoy qu' il en soit, je vous suis obligé
de m' avoir mis en l' estat où je me

p345

trouve ; et puis que la raison ne me pouvoit consoler,
vous avés bien fait d' y employer les charmes. Je
crains seulement qu' ils ne durent pas assez, je me
défie d' une joye que je sens, et dont je ne voy pas la
cause ; et j' ay peur qu' il n' arrive de moy, comme de
ces corps que l' on évoque du tombeau, et qui n' estant
animez que par magie, n' agissent que pour peu de
temps, et tombent tout à coup, dés que l' enchantement
est finy. Ne souffrez pas que cela soit de la sorte ;
et puisque vos paroles me r' animent, et que vos
lettres sont des caracteres avec lesquels je ne sçaurois
mourir, ayez soin de les renouveller tousjours, et
faits-moy au moins subsister par artifice, jusqu' à ce
que je vous retrouve, et que vostre presence me
redonne une veritable vie. Il faut croire que la
description que vous me faites de vos aventures est
bien agreable, puis qu' elle m' a fait prendre plaisir à
tant d' incommoditez que vous avez euës. Je vous
supplie continuez à me rendre compte de toutes vos
fortunes ; et comme vous me dites celles que vous
avez euës dans le bois, mandez-moy celles que vous
aurez lors que vous coucherez à la ville. Au reste,
vous avez bien pris l' occasion de faire paroistre
que vous sçavez la .

LETTRE 108 A MARQUISE DE SABLE



p346

Madame,
quelques galantes que soient les lettres de Monsieur
De La Mesnardiere, nous n' avons pû nous contenter
Mademoiselle De Chalais et moy, de ne recevoir que
cela à ce voyage, mesmement ne nous ayant appris autre
chose, sinon que vous estiez fort enrumée. Mais cela
est estrange que moy qui vous ay tant fait la guerre
d' estre trop craintive en ce qui est de vostre santé,
ay pris à cette heure cette mesme humeur pour ce qui
vous regarde, et qu' un rume que vous avez me tourmente
plus qu' une fiévre continuë que j' aurois. Il est vray
que j' y ay maintenant assez d' interest pour m' en
mettre en peine, puisque de là dépend vostre voyage,
et de vostre voyage toute ma joye. Car je vous asseure,
madame, que je suis resolu à n' en avoir aucune si vous
ne venez pas, et que je dois estre le plus heureux ou
le plus mal-heureux homme du monde cét hyver, selon
la resolution que vous prendrez. Je vous puis dire
aussi que vous aurez vostre part du contentement que
vous nous donnerez, et que vous serez ici
indubitablement plus divertie

p347

et plus gaye, et par consequent plus saine. Mais en
attendant que vous veniez, que vous seriez bonne si
vous vouliez envoyer devant Mademoiselle et
Mademoiselle afin qu' au moins durant ce temps-là,
j' aye quelqu' un à qui parler de vous, et avec qui je
puisse tromper mon impatience.
Cela est bien hardy, madame, d' effacer quatre lignes
tout de suitte en écrivant à une marquise. Mais vous
sçavez mieux que personne combien il importe que cela
soit permis, et de quelle utilité est dans la societé
humaine la liberté des effaceures. Je n' escris point à
car je suis dépité, de ce qu' elle ne m' a point écrit
ce dernier voyage. J' envoye une bourriche , de
galans, que je vous supplie tres-humblement de faire
mettre entre les mains de sa confidente, elle en usera
comme elle verra plus à propos et les gardera pour
elle, si elle juge qu' elle ne les puisse presenter à
sans donner du soupçon à sa mere. Je la prie pourtant
de choisir les plus beaux, et de vous les presenter de
sa part, je dirois de la mienne si j' osois, et si je
ne sçavois bien que vous ne prenez gueres de plaisir
quand on vous donne. Je leur envoye aussi des images,
pource qu' il m' est souvenu que je leur en avois
promis. Je ne vous mande rien de vostre amie, la
pauvre fille comme je croy est en un déplorable estat.
Son mary

p348

ne part jamais un moment d' aupres d' elle, il l' estouffe
à toute heure, et sa mere ne l' estouffe pas moins ; en
fin jamais personne ne fut si peu mariée, et ne le fut
tant. Madame venez vistement voir cela.
Je suis,
vostre, etc.

LETTRE 109 A MADAME



p349

Madame,
quoy que je n' espere pas me pouvoir jamais acquiter
des obligations où me mettent vos civilitez, je serois
bien marry de vous estre moins obligé, et bien que je
me trouve indigne de tous les honneurs que vous me
faites, ils ne laissent pas de me donner une extreme
joye. Quand je ne sçaurois rien de vous que vostre
condition et vostre naissance, tousjours tiendrois-je
à grand honneur d' avoir receu de vos lettres, et de
me voir honnoré de vos commandemens. Mais la fortune
ayant fait, je ne sçay par quelles rencontres, qu' estant
fort éloigné de vous, j' ay l' honneur de vous connoistre
aussi particulierement que ceux qui en sont le plus
prés, je vous avouë, madame, que j' ay un contentement
qui ne se peut exprimer, et que je sens mesme quelque
vanité d' avoir receu tant de graces d' une personne que
je tiens il y a desja quelque temps, la plus accomplie
de son siecle, et en laquelle je sçais que se trouvent
toutes les qualitez qui peuvent donner de l' affection,
et de l' estime. Si j' estois si peu du monde, que je
n' eusse

p350

jamais rien ouy dire de cela, encore jugerois-je par
vos lettres, qu' il n' y a rien en France qui égale
vostre civilité et vostre esprit, et de si belles et
si obligeantes paroles que celles que vous me faites
l' honneur de m' écrire, me feroient imaginer de vous
quelque chose d' extraordinaire. Elles sont telles en
verité, madame, que de quelque part qu' elles me
vinssent, j' en serois extrémement touché : mais il est
vray que la personne dont elles partent me les rend
encore beaucoup plus considerables, et que la main qui
les a écrites leur donne une force et une vertu,
qu' elles ne pourroient avoir d' ailleurs. Si apres cela
je sers de tout mon coeur, et avecque tous mes soins
A ce ne sera pas une grande merveille, vous m' y avez
obligé de sorte, qu' il ne m' est pas possible de faire
autrement, et vous ne m' avez pas laissé de moyen d' y
acquerir aucun merite. Je voudrois, madame, qu' au lieu
de me recommander une personne que j' ayme, et que
j' estime déja beaucoup, vous m' eussiez commandé en
trois mots, quelque chose de bien difficile ; et à
laquelle j' eusse eu quelque repugnance, afin que vous
eussiez pû connoistre en quelque sorte, ce que vous
pouvez sur moy, et que ce ne sont point vos extrémes
bontez, ny cette façon d' escrire dont vous gagnez
d' abord le coeur de ceux qui lisent vos lettres, qui
m' obligent à vous obeïr : mais le respect que j' ay
pour tant de merveilleuses qualitez qui sont en vous,
et l' inclination avec laquelle je suis,
vostre, etc.

LETTRE 110 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p351

Mademoiselle,
personne n' est encore mort de vostre absence, horsmis
moy, et je ne crains point de vous le dire ainsi
cruëment, pource que je crois que vous ne vous en
soucierez gueres. Neantmoins, si vous en voulez
parler franchement, à cette heure que cela ne tire plus
à consequence, j' estois un assez joly garçon, et hors
que je disputois quelquefois volontiers, et que
j' estois aussi opiniastre que vous, je n' avois pas de
grands defauts. Vous sçaurez donc, mademoiselle, que
depuis mercredy dernier, qui fut le jour de vostre
partement, je ne mange plus, je ne parle plus, et je
ne vois plus ; et enfin il n' y manque rien, sinon que
je ne suis pas enterré. Je ne l' ay pas voulu estre si
tost, pource premierement que j' ay eu tousjours aversion
à cela ; et puis, je suis bien-aise que le bruit de ma
mort ne coure pas si tost, et je fais la meilleure mine
que je puis afin que l' on ne s' en doute pas : car si on
s' avise que cela m' est arrivé justement sur le point
que vous estes partie, l' on ne s' empeschera jamais de
nous mettre ensemble dans les couplets de l' année
est bonne
,

p352

qui courent maintenant par tout. En verité, si j' estois
encore dans le monde, une des choses qui m' y feroit
autant de dépit, seroit le peu de discretion qu' ont
certaines gens à faire courre toutes sortes de choses.
Les vivans ne font rien, à mon avis, de plus
impertinent que cela, et n' est pas jusques à nous
autres morts à qui cela ne déplaise. Je vous supplie,
au reste, mademoiselle, de ne point rire en lisant
cecy ; car sans mentir, c' est fort mal-fait de se
mocquer des trépassez, et si vous estiez en ma place,
vous ne seriez pas bien-aise qu' on en usast de la
sorte. Je vous conjure donc de me plaindre, et puis
que vous ne pouvez plus faire autre chose pour moy,
d' avoir soin de mon ame : car je vous asseure qu' elle
souffre extrémement. Lors qu' elle se separa de moy,
elle s' en alla sur le grand chemin de Chartres, et
de là droit à la Mothe, et mesme à l' heure que vous
lisez cecy, je vous donne avis qu' elle est aupres de
vous, et elle ira cette nuit en vostre chambre, faire
cinq ou six grands cris, si cela ne vous tourne point
à importunité. Je crois que vous y aurez du plaisir,
car elle fait un bruit de diable, et se tourmente, et
fait une tempeste si estrange, qu' il vous semblera que
le logis sera prest à se renverser. J' avois dessein de
vous envoyer le corps par le messager, aussi-bien que
celuy de la Mareschale De Fervaque, mais il est en
un si pitoyable estat, qu' il eust esté en pieces
devant que d' estre aupres de vous ; et puis j' ay eu
peur que par le chaud, il ne se gastast. Vous me ferez
un extrême honneur, s' il vous plaist de dire aux deux

p353

belles princesses aupres de qui vous estes, que je les
supplie tres-humblement de se souvenir, que tant que
j' ay vescu j' ay eu une affection sans pareille pour
leur service tres-humble, et que cette passion me
dure encore apres ma mort ; car en l' estat où je suis,
je vous jure que je les respecte et les honore autant
que j' ay jamais fait. Je n' oserois dire qu' il n' y a
point de mort qui soit tant leur serviteur que moy ;
mais j' asseureray bien, qu' il n' y a point de vivant
qui soit plus à elles que j' y suis, ni qui soit plus
que moy,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 111 A M. CHAPELAIN 1640



p354

Monsieur,
quand ce ne seroit que pour vostre honneur, et sans
dessein de m' en faire, vous me devriez souvent
escrire ; car vostre esprit qui est tousjours
admirable, ne reüssit, ce me semble, jamais si bien
que dans les lettres que je reçois de vous ; si vous
en vouliez faire une pour chacun de vos juges, comme
celle que l' on me vient de donner, il ne vous faudroit
point d' autre recommandation, et ils connoistroient
au moins que dans ce procez il s' agit de rendre
justice au plus honneste homme du monde. Je feray ce
que vous m' ordonnez, avec toute la passion que je vous
dois, et ne craignez point que je l' oublie ; ma
volonté ne se fie pas en ma memoire des choses de cette
importance-là, et elle me representera à toute heure
que j' ay cela à faire, jusques à ce qu' il soit fait.
Quelque affaire que je puisse avoir, je mets la vostre
au premier rang dans mon agenda, (...). Je suis,

p356

je vous supplie tres-humblement de rendre graces pour
moy à Monsieur De La Mote, mais avec une
eloquence digne de vous et de luy,
monsieur,
vostre, etc.
Le 3 Aoust, 1640.

LETTRE 112 MARQ. MONTAUSIER 1639


Monsieur,
puisque vous estes destiné à ranger ceux de nostre
famille en leur devoir, il est raisonnable que vous
m' y mettiez comme les autres, et que vous me rendiez
plus honneste homme que je n' estois, aussi bien que
mes neveux. Sans mentir, c' est ne l' avoir guere esté
que d' avoir differé jusqu' à cette heure à vous
remercier des biens que vous leur avez faits et à moy.
Mais en fin, monsieur, sans me mettre en prison, et
sans me faire jeusner, vous m' avez contraint, aussi
bien que l' autre, à faire ce que je dois, et vous vous
estes tellement opiniastré à m' obliger, quoy que je
m' en monstrasse indigne, que quelque negligent que je
sois, il est impossible que je me defende de vous
témoigner le ressentiment que j' en ay, et de vous rendre
les tres-humbles graces qui vous en sont deuës. Je
pense que vous me pardonnerez ma faute, puisque je la
reconnois avec tant de franchise. Et en verité,
monsieur, dans la reputation que vous avez d' estre
cruel, il vous importe de faire une action signalée de
clemence

p357

comme celle-là, et de pardonner à un homme aussi
coulpable que je le suis. Je vous le demande au nom
de Mademoiselle De Ramboüillet, et s' il est permis
d' adjouster quelque chose apres cela, je vous en
conjure par l' extreme passion avec laquelle je suis,
monsieur,
vostre, etc.
à Paris le 19 Juin, 1639.

LETTRE 113 A MARQUIS DE PISANY



p358

Monsieur,
vous m' aviez asseuré que je n' aurois pas esté en ce
lieu trois semaines, que j' y passerois bien le temps,
et il y en a plus de six que j' y suis, sans que je
voye l' effet de vostre prediction. Je vous supplie
tres-humblement de me tenir vostre parole, en me
donnant le contentement que vous m' avez promis, et de
m' en envoyer de là où vous estes, puisque je n' en puis
trouver icy. Je vous ay si bien servy à mon abord, que
vous estes obligé de ne me pas refuser ce secours :
car il faut que vous sçachiez que je vous y ay
ressuscité dans l' opinion de tout le monde, et que
vous n' aviez point icy de parens, ni d' amis, qui ne
vous creussent mort dés l' automne passé. S' il vous
semble, monsieur, que ce service soit important, et
qu' il merite d' estre reconnû, il ne tiendra qu' à vous
que vous n' en faciez autant pour moy, et que vous ne
me rendiez la vie, dont je puis dire que je ne jouïs
pas icy. Il ne faut pour faire ce miracle, qu' une de
vos lettres, et une asseurance que j' ay tousjours
l' honneur d' estre aymé de vous. Si l' affection que vous
me témoignastes

p359

à mon départ n' est pas tout à fait perduë, vous ne me
refuserez pas cette grace, mesmement ayant à vostre
besoin un si bon secretaire, que celuy dont vous avez
accoustumé de vous servir. J' ay sçeu que vous m' avez
fait l' honneur de boire à ma santé ; mais en l' estat
où elle est, il faut de plus forts remedes que celuy-là
pour la remettre, et il n' y a gueres que de vous que
j' en puisse attendre : mais selon que vous aymez tout
ce qui vous appartient, et qu' il me souvient de vous
avoir veu proteger autrefois vos subjets, je croy que
vous ne m' abandonnerez point, moy qui suis le vostre
autant que si j' estois né dans vostre bourg des
Essars, et qui fais profession d' estre
tres-particulierement,
monsieur,
vostre, etc.

LETTRE 114 MLLE RAMBOÜILLET 1640



p360

Mademoiselle,
il faut avoüer que je suis de bonne amitié : j' ay
regret de ne vous point voir, comme si j' y perdois
quelque grande chose, et je m' imagine que je ne passe
pas si bien le temps icy que lors que j' avois
l' honneur d' estre aupres de vous. Amiens en vostre
absence me semble moins aimable que Paris ; et
pouvant tous les jours voir des dames qui parlent
picard admirablement, je ne m' en tiens pas plus
heureux pour cela. La conversation de Monsieur Le
Duc de C, de Monsieur De T, et de Monsieur De
N que je rencontre icy par tout, n' a rien de charmant
pour moy. Il m' arrive mesme quelquefois de m' ennuyer
d' estre trois heures de suitte dans la chambre du roy,
et je ne prens pas plaisir de m' entretenir avec
Monsieur Libero, Monsieur Compiegne, et vingt
autres honnestes hommes, que je ne connois point, qui
m' asseurent que j' ay un bel esprit, et qu' ils ont veu
de mes oeuvres. J' ay veu aujourd' huy sa majesté joüer
au hoc toute l' apresdinée, et je n' en suis pas plus
gay ; et allant reglement trois fois la semaine à la
chasse du

p361

renard, je n' y ay pas une extréme joye, quoy qu' il y
ait tousjours cent chiens, et cent cors qui font un
bruit épouventable, et qui vous entre terriblement
dans les oreilles. En fin, mademoiselle, les plaisirs
du plus grand prince du monde ne me divertissent pas,
et quand je ne vous vois point les delices de la cour
n' ont rien qui me touche. Vous estes sans mentir,
ingrate, si vous ne me rendez la pareille : mais,
défiant comme je suis, j' ay peur que vous ne preniez
quelquefois plaisir avec madame la princesse, et
Mademoiselle De Bourbon ; et peut-estre que depuis
que vous estes à Grosbois, vous n' avez pas souhaitté
cinq ou six fois d' estre à Amiens. Si cela est, au
moins, pour me recompenser d' ailleurs ; faites s' il
vous-plaist, que leurs altesses me fassent l' honneur de
se souvenir quelquefois de moy, et que je ne sois pas
moins consideré d' elles, pour estre en un lieu où je
vois deux fois tous les jours le roy et monsieur le
cardinal. Je vous asseure pourtant, mademoiselle, que
je n' en sçais pas plus de nouvelles pour cela, et
c' est la cause que je ne vous en mande point.
Monsieur Fabert arriva icy hier au matin, et en
partit à une heure apres midy, avec ordre à nos
generaux de ce qu' ils ont à faire. Il m' a dit que
Monsieur Arnaut a fait rage des pieds de derriere
en un combat qu' il y a eu prés de Lille, et Monsieur
Le Mareschal De Brezé l' a escrit au roy, à ce que
m' a dit Monsieur De Chavigny. Le bruit court icy
que nos armées reviennent, et que nous ne reviendrons

p362

pas si tost ; soyez-en faschée je vous supplie, et
faites-moy l' honneur de croire que je suis de tout
mon coeur autant que je dois,
mademoiselle,
vostre, etc.
à Amiens le 10 Septembre 1640.

LETTRE 115 A CARDINAL MAZARIN



p363

Monseigneur,
j' ay appris par une lettre de M De V la grace qu' il
a plû à vostre eminence de me faire, et avec quelle
bonté, et quels témoignages de bien-veillance elle
m' a fait accorder... puis que je connois par là,
monseigneur, que dans les plus importantes affaires,
V E ne laisse pas de se souvenir de ses moindres
serviteurs, et qu' en faisant de plus grandes choses,
elle ne neglige pas les plus petites ; je croy qu' elle
n' aura pas des-agreable la hardiesse que je prens, de
luy rendre les tres-humbles graces que je luy dois,
et qu' elle daignera prendre la peine de lire la
protestation que je luy fais icy. Qu' outre le respect
et la veneration que nous devons tous à une personne,
qui a acquis et acquiert tous les jours tant de gloire
à cét estat, j' auray toûjours une passion
tres-particuliere de tesmoigner par toutes les actions
de ma vie, que je suis,
vostre, etc.

LETTRE 116 DUCH. DE SAVOYE 1640



p364

Madame,
apres tant de lettres de consolation qu' il y a eu
sujet d' écrire à vostre altesse royale, je n' ay garde
de perdre l' occasion de luy en escrire une de
resjouïssance. Elle est si peu accoustumée d' en
recevoir de cette sorte-là, que je pense qu' elle sera
bien-aise d' en voir : et quand il n' y auroit point
d' autre raison, la nouveauté toute seule les luy doit
rendre agreables. Il y a long-temps, madame, que
j' attendois ce que je voy qui va commencer à cette
heure, et que j' avois jugé que le mal-heur de la plus
parfaite et de la plus aymable princesse qui fut
jamais, estoit un trop grand desordre dans le monde,
pour croire qu' il pûst durer. Quelque malignité
et quelque envie que la fortune semblast avoir contre
elle, et quelque fatalité qui parust contre le bien de
ses affaires ; je m' imaginois tousjours que tant de
bonté, de generosité, de constance, et de divines
qualitez qu' il y a en V A R ne pourroient estre
long-temps mal-heureuses, et qu' en fin, le ciel ne
manqueroit pas de faire quelque miracle pour une
personne en qui il en avoit tant mis. Il

p365

y a beaucoup de raison d' esperer, madame, que celuy
de la prise de Turin sera suivy de beaucoup d' autres,
et que ce grand succez qui vient d' arriver dans vos
estats, est une crise qui y va changer toutes choses,
et les remettre en l' estat où naturellement elles
doivent estre. Mais ce qui vous doit donner plus de
joye dans ce bon-heur, c' est qu' il est vray que la
part que vous y avez, redouble icy la joye de tout le
monde, et que V A R est si aymée que tout ce qu' il
y a d' honnestes gens à la cour, se resjouïssent autant
pour l' interest qu' elle a dans cette prosperité, que
pour le bien qui en revient à la France, et pour la
gloire que les armes du roy y ont acquise. Je croy,
madame, que V A R est persuadée que dans cette
resjouïssance publique, j' en ay eu une bien
particuliere, et que personne n' en a esté touché plus
sensiblement que moy ; au mois si elle me fait
l' honneur de se souvenir de l' extréme passion que j' ay
pour tout ce qui la regarde, et de l' inclination et de
l' obligation avec laquelle je suis, de V A R
le tres-humble, etc.
à Paris ce 4 Octobre 1640.

LETTRE 117 A MLLE SERVANT



p366

Mademoiselle,
vous que j' ay tousjours trouvée si éloquente,
aydez-moy, je vous supplie, à rendre les remercimens
que je dois à la plus belle et à la plus genereuse
princesse du monde. Je suis, sans mentir, comblé de
ses bontez, et j' avouë qu' il n' y a rien sous le ciel
de si charmant, ni de si aymable, que la maistresse que
vous servez : j' ay pensé dire que nous servons, et en
verité, il n' y a rien que je ne donnasse volontiers
pour pouvoir parler ainsi. Dés la premiere fois que je
l' ouïs, je jugeay d' abord, que de tous les esprits du
monde, il n' y en avoit pas un si grand que le sien :
mais le soin qu' il luy a pleu avoir de moy, m' estonne
sur toutes choses ; et je ne puis assez admirer, qu' en
mesme temps qu' elle a de si grandes pensées, elle en
aye aussi de si petites, et qu' un esprit qui est
d' ordinaire si haut, puisse descendre si bas. Au
reste les pastilles que l' on m' a données ce matin, ont
fait en moy un effet merveilleux ; et si ce n' est
qu' elles ayent touché la main de son A R je ne vois
pas d' où peut venir ce miracle.

p367

Pour avoir baisé seulement le papier où elles estoient,
je me trouve beaucoup mieux ; ce me sera toute ma vie
un contrepoison contre toutes sortes de maux, et hors
un, je n' en sçache point dont un si agreable remede ne
me puisse guerir. De peur que vous cherchiez trop
curieusement celuy que j' entens, il vaut mieux que je
m' explique, et que je vous die que c' est le regret
de ne la voir pas assez, et d' estre destiné à vivre
loin de la seule personne qui merite d' estre servie. Si
vous le voulez bien considerer, ce mal là est plus
grand que tous les autres, et il est bien difficile
d' estre honneste homme, et de n' en pas mourir.

LETTRE 118 COMTE DE GUICHE 1640



p368

Monsieur,
quoy que l' on devroit estre accoustumé à vous voir
faire des actions glorieuses, et qu' il y ait plus de
quinze ans que vous faites parler de vous d' une mesme
sorte, je ne me puis empescher que je ne sois touché,
toutes les fois que j' entens que vous avez rendu
quelque nouveau témoignage de vostre valeur, et vostre
reputation m' estant aussi chere qu' elle me l' est, j' ay
une extréme joye, de voir que de temps en temps elle se
renouvelle, et qu' elle s' augmente tous les jours. Ceux
qui desirent le plus ardemment d' avoir de l' honneur, se
satisferoient de celuy que vous avez gagné dans ces
dernieres années, et seroient contens de l' estime, en
laquelle vous estes dans l' esprit de tout le monde.
Mais à ce que je voy, monsieur, il n' y a point pour
vous de bornes en cela, comme si vous estiez jaloux
de la gloire que vous avez acquise, et de ce que vous
avez fait par le passé, il semble que tous les ans
vous-vous efforciez de vous surpasser vous mesme, et de
faire quelque chose de plus, que tout ce que vous aviez
fait jusques-là. Pour moy, quelque passion que

p369

j' aye pour vos actions passées, je seray bien aise
qu' elles soient effacées par celles que vous avez à
faire, et que vos exploits de Flandre obscurcissent
tout ce que vous avez fait en France, en Allemagne,
et en Italie. Mais j' aprehende que l' ardeur de la
gloire ne vous emporte plus loin qu' il ne faudroit, et
ce que vous avez fait dans le dernier combat, où
Monsieur Le Mareschal De La Melleray a battu les
ennemis, me donne beaucoup de sujet de me resjouïr, et
en mesme temps beaucoup de sujet de craindre. Les
preuves que vous y avez données de vostre conduite, et
de vostre courage, sont icy admirées de tout le
monde : et sans mentir, monsieur, mesme dans les
romans on ne voit rien de plus beau, ni de plus digne
d' estre loüé. Mais permettez-moy de vous dire, qu' à
cette heure que l' invention des armes enchantées est
perduë, et que la coustume n' est plus, que les heros
soient invulnerables, il n' est pas permis de faire
ces actions-là beaucoup de fois en sa vie, et la
fortune, qui vous en a tiré pour ce coup, est un
mauvais garend pour l' advenir. Songez donc, s' il vous
plaist, que la vaillance a ses bornes, aussi bien que
les autres vertus, et que comme toutes les autres, elle
doit estre accompagnée de la prudence. Celle-cy, à
parler sainement, ne peut souffrir que d' un mareschal
de camp, et du mestre de camp du regiment des gardes,
vous en fassiez un volontaire, et un enfant perdu,
que vous exposiez si fort à toutes sortes de rencontres
une personne si utile que la vostre, et que vous
fassiez si grand marché

p370

d' une chose de si grand prix. Je ne sçay, monsieur, si
vous trouvez bon que je vous parle de la sorte ; mais,
au moins, vous ne pourrez pas dire que je me mesle
d' une chose où je n' ay point d' interest, et vous
trouverez que personne n' y en a plus que moy, s' il
vous plaist de vous souvenir de la passion, avec
laquelle j' ay tousjours esté,
monsieur,
vostre, etc.
à Paris, le 6 Octobre, 1640.

LETTRE 119 A MARQUIS DE PISANY



p371

Monsieur,
quand je serois si ingrat que de vous pouvoir oublier,
vous faites tant de bruit à cette heure qu' il seroit
difficile que je ne me souvinsse pas de vous, et que je
n' employasse pas tous mes soins à me conserver les
bonnes graces d' une personne de qui j' entens dire par
tout tant de bien. J' ay eu une extréme j' oye
d' apprendre combien vous-vous estes acquis d' honneur
à la derniere occasion qui s' est passée devant Arras,
et quoy que je connoisse, il y a long-temps, les
qualitez de vostre coeur et de vostre esprit, et que
j' aye tousjours eu l' opinion de vous que tous les
autres en ont à cette heure, je vous avouëray ma
foiblesse ; il me semble que l' estime generale en
laquelle vous estes, me donne un peu plus d' ardeur à
vous honorer, et je me sens touché de quelque vanité
d' avoir de la passion pour un homme qui a l' approbation
et les loüanges de tout le monde. Sans mentir, monsieur,
le contentement que j' en ay, seroit parfait, s' il
n' estoit troublé de la crainte que j' ay de vous
perdre. Mais je sçay combien la vaillance est une
vertu dangereuse :

p372

j' apprens par tout que vous n' estes pas meilleur
mesnager de vostre personne, que vous l' estes de toute
autre chose. Cela, monsieur, me tient dans des
alarmes continuelles, et le destin que j' ay de perdre
les meilleurs et les plus estimables de mes amis, fait
que j' apprehende encore pour vous davantage. Cependant,
parmy cela, j' ay quelque secrette confiance en vostre
bonne fortune ; le coeur me dit qu' elle a encore
beaucoup de chemin et beaucoup de choses à faire, et
que l' amitié que vous me faites l' honneur d' avoir pour
moy, me sera plus heureuse que n' ont esté quelques
autres. Je le souhaite pour vous, et pour moy, de
toute mon ame, et que je sois assez heureux pour vous
pouvoir tesmoigner quelque jour combien je suis, et
avec quelle passion,
vostre, etc.

LETTRE 120 M. DE SERISANTES 1640



p373

Monsieur,
vostre petite ode m' a semblé un grand ouvrage, et me
fait juger que quoy que vous disiez de vos débauches,
vous estes quelquesfois sobre à Stocolm. Les fruits
de la Grece et de l' Italie, ne sont pas plus beaux
que ceux que vous produisez sous le nord ; et
j' admire que les muses vous ayent pû suivre jusques
là. Vous pouvez vous vanter que vous les avez menées
plus loin que ne fit Ovide, et que jamais personne ne
leur a fait voir plus de pays que vous. Que si c' est
le vin qui vous donne ces entousiasmes, je vous
conseille de vous hazarder tousjours à boire de la
sorte, (...).
Je ne vous sçaurois dire, monsieur, combien j' ay eu

p374

de plaisir de voir l' huile de jasmin, les gans de
frangipane, et les rubans d' Angleterre dans des vers
latins. Sans mentir, depuis le commencement jusqu' à
la fin, tout y est merveilleusement agreable, (...).
Mais à moy qui n' entens gueres bien le latin,
expliquez moy, je vous supplie, ce que veut dire ce
mentis et acerbus dolor . Je vous jure que cela me
met en peine. Je ne veux pas prendre plus de part dans
vos secrets, qu' il ne vous plaist de m' y en donner ;
mais trouvez bon que j' en prenne dans vos interests,
puisque je suis de tout mon coeur,
vostre, etc.
à Paris le 15 Decembre 1640.

LETTRE 121 A M. DE MAISON-BLANC.



p375

Monsieur,
sans mentir, vous auriez tort de vous faire turc, car
je vous asseure que vous avez beaucoup d' amis dans la
chrestienté, et vostre reputation y est si grande, que
si j' estois en vostre place, j' aymerois mieux en venir
jouyr, que de commander à quarante-mille janissaires,
espouser la fille du grand seigneur, et estre estranglé
à quelque temps de là. Je ne sçay pas comme sont
faites vos beautez d' Asie, mais je vous asseure que
cinq ou six des plus belles personnes de l' Europe
sont devenuës amoureuses de vous ; et pourveu que vous
ne vous soyez rien fait couper, au lieu que vous
trouvez là des filles qui vous prient de les acheter,
vous vous vendrez icy aussi cherement qu' il vous
plaira. Tout de bon, vos lettres n' ont jamais fait
tant de bruit à Londres, qu' elles en font à Paris,
tout le monde en parle, chacun les desire, et si le
grand seigneur sçavoit combien vous estes considerable
parmy les chrestiens, il vous mettoit pour toute
vostre vie dans une des tours de la mer Noire. Madame
la princesse me demandoit l' autre jour, s' il estoit
donc vray

p376

que vous eussiez tant d' esprit que l' on disoit : il n' y
avoit que quatre jours, que Mademoiselle De Bourbon
m' avoit fait la mesme question, et il n' y a personne
qui ne s' estonne du bruit qui se fait à cette heure
de vous dans le monde. Car pour vous dire le vray,
vostre physionomie ne fait pas juger tout ce qu' il y
a de bon en vous, et c' est une merveille que sur vostre
mine, on vous ait pris une fois pour un ingenieur. On
ne jugeroit jamais à vostre nez ce que vous valez, et
pour vous estimer autant que vous le meritez, il faut
vous avoir pratiqué autant qui j' ay fait, ou ne vous
avoir jamais veu, et ne vous connoistre que par vos
lettres. En verité, elles sont extremement agreables,
et je ne le suis jamais tant à tous ceux qui m' ayment,
que quand je leur en porte quelqu' une :
particulierement Monsieur et Madame De Ramboüillet,
mademoiselle leur fille, et Monsieur Le Marquis De
Pisany en sont ravis, et ont pris de là une estime et
une affection tres-particuliere pour vous. Songez donc
à entretenir ce que vous avez icy acquis, en
m' écrivant le plus souvent et le plus agreablement que
vous pourrez : il ne faut point faire d' effort pour
cela, le lieu où vous estes vous fournira d' icy à dix
ans dequoy dire tousjours des choses nouvelles. Je
voudrois bien qu' il me fust aussi aisé de vous bien
entretenir, et qu' en vous descrivant nos habillemens,
nos façons de faire, de vivre, de manger, les
accoustremens et les beautez de nos femmes, je pusse
faire des lettres que vous prissiez plaisir de lire.
Mais hors les ceremonies

p377

de nostre religion, je crois que vous n' avez encore
rien oublié de ce qui se fait icy ; de sorte, monsieur,
qu' il ne me reste rien à vous dire, sinon que je vous
honore parfaitement, et que je vous ayme de tout mon
coeur ; et vous sçavez cela aussi bien que moy. Car de
vous raconter de quelle sorte nous avons secouru
Cazale, et comment nous avons pris Arras et Turin
quel plaisir cela vous donneroit-il, vous qui estes
accoustumé à vos armées de trois cens mille hommes, et
qui avez encore assez fraische dans l' esprit vostre
prise de Babylone ; je vous diray seulement une chose
qui vous doit estonner, monsieur le prince d' Orange
est battu à cette heure tous les ans cinq ou six fois,
et monsieur le comte d' Harcourt fait des choses que
le roy de Suede luy envieroit s' il estoit au monde.
Adieu, monsieur, quoy qu' il en arrive, aymez-moy
tousjours, et faites-moy l' honneur de croire que je
suis autant que je dois, et avec toute sorte de
passion,
vostre, etc.

LETTRE 122 A M. DE CHAVIGNY 1641



p378

Monsieur,
voyez jusqu' où va le bruit de ma faveur, et du credit
que j' ay aupres de vous. Monsieur Esprit qui va à la
cour avec une lettre de recommandation pour vous de
M , a creu avoir besoin que je le vous
recommandasse ; et moy qui suis vain, j' ay mieux aymé
me resoudre de l' entreprendre, que de luy dire que je
ne l' osois faire. C' est en verité, monsieur, un des
plus aymables hommes du monde, qui a l' ame et l' esprit
faits comme vous les aymez, fort bon, fort sage, fort
sçavant, grand theologien et grand philosophe. Il
n' est pas pourtant de ceux qui mesprisent les richesses ;
et pour ce qu' il est asseuré qu' il en sçaura bien
user, il ne sera pas fasché d' obtenir une abbaye,
pour laquelle Madame D' Aiguillon escrit pour luy à
monsieur le cardinal. Cela dépendra de son eminence :
mais il dépendra de vous de luy faire un bon accueil ;
et c' est tout ce qu' il en desire. Apres les choses que
je vous viens de dire de luy, je pense qu' il est bien
inutile d' adjouster la tres-humble supplication que
je vous fais icy en sa faveur, et je n' en use ainsi
qu' à cause qu' il le desire, et que j' ay accoustumé de
faire tout ce qu' il

p379

veut. Mais, monsieur, vous ayant parlé de ses interests,
je croy que les regles de l' amitié ne me deffendent
pas de songer aux miens, et de vous supplier
tres-humblement de me faire l' honneur de m' aymer
tousjours, et de croire que je suis,
vostre, etc.
à Paris, le 5 Juin 1641.

LETTRE 123 COMTE DE GUICHE 1641



p380

Monsieur,
apres avoir fait un grand siege et deux petits, et
avoir esté quinze jours en Flandres sans équipage,
n' est-il pas vray que c' est un grand rafraichissement
que d' aller assieger Bapaume, et de recommencer tout
de nouveau au mois de septembre, comme si l' on
n' avoit rien fait. Il me semble que les chevaliers du
temps passé, en avoient beaucoup meilleur marché que
ceux d' à cette heure, car ils en estoient quittes
pour rompre quatre ou cinq lances par semaine, et
pour faire de fois à d' autres un combat. Le reste du
temps ils cheminoient en liberté, par de belles
forests, et de belles prairies, le plus souvent avec
une demoiselle ou deux : et depuis le Roy Perion de
Gaule, jusqu' au dernier de la race des amadis, je ne
me souviens pas d' en avoir veu pas un, empesché à
faire une circonvallation, ou à ordonner une tranchée.
Sans mentir, monsieur, la fortune est une grande
trompeuse ! Bien souvent en donnant aux hommes des
charges et des honneurs, elle leur fait de mauvais
presens ; et pour l' ordinaire, elle nous vend bien
cherement les choses qu' il semble qu' elle

p381

nous donne. Car, en fin, sans considerer le hazard du
fer et du blomb (ce qui ne vaut pas la peine d' en
parler) et supposant que vous combattiez tousjours
sous des armes enchantées, vous ne sçauriez empescher
que la guerre ne vous retranche une grande partie de
vos plus beaux jours : elle vous oste six mois de
cette année, et à vous, qu' elle a laissé vivre, elle
vous a osté depuis quinze ans, prés de la moitié de
vostre vie. Et cependant, monsieur, il faut avoüer,
que ceux qui la font avec tant de gloire que vous, y
doivent trouver de grands charmes, et sans mentir, ce
consentement de tout un peuple avec tous les honnestes
gens, à mettre un homme au dessus de tous les autres,
est une chose si douce, qu' il n' y a point d' ame
bien-faite qui ne s' en laisse toucher, ni de travail
que cela ne rende supportable. Pour moy, monsieur (car
aussi bien que vous, je pretens avoir ma part des
incommoditez de la guerre) je vous avoüe que vostre
reputation m' a consolé de vostre absence, et quelque
plaisir qu' il y ait de vous oüir parler, je ne le
prefere pas à celuy d' ouïr parler de vous. Je souhaitte
pourtant que vous veniez bien-tost jouïr icy de la
gloire que vous avez acquise, et qu' apres tant de
courses que vous avez faites, vous ayez le plaisir
d' aller tout cét hyver, quelque temps qu' il fasse,
deux ou trois fois la semaine de Paris à Ruël, et
de Ruël à Paris. Alors, je vous diray à loisir, les
alarmes où j' ay esté pour l' amour de vous, et
l' affection avec laquelle je suis,
vostre, etc.
à Paris le 15 Octobre, 1641.

LETTRE 124 A COMTE DE GUICHE



p382

Monseigneur,
je me desdis de tout ce que je vous avois dit contre
la guerre, et puis-qu' elle est cause de l' honneur que
vous venez de recevoir, je ne luy sçaurois plus vouloir
de mal. Il y a long-temps que je jugeois que tant de
valeur et de services en un homme de vostre condition,
et une personne si agreable à tout le monde, ne
pouvoient n' estre pas bien tost recompensez.
Mais comme il y a tousjours une grande difference
entre les choses qui ont à estre, et celles qui sont
en effet, je n' ay pas laissé de recevoir une extréme
joye d' apprendre que l' on avoit fait pour vous, ce que
l' on ne pouvoit pas manquer de faire, et cette
nouvelle m' a autant touché, et m' a esté aussi
agreable que si je ne l' eusse pas attenduë. Il est
certain, monseigneur, que la principale recompense de
vos actions, est la reputation

p383

qu' elles vous ont acquise : mais ce ne vous doit pas
estre pourtant un mediocre contentement de vous voir
monté, à l' âge où vous estes, au dernier degré où la
fortune de la guerre peut conduire les hommes. Et si
vous songez au travers de combien de perils vous y
estes arrivé, quels hazards il vous a fallu passer, et
combien vous avez veu tomber de braves gens, qui
couroient dans le mesme chemin que vous ; vous sçaurez
quelque gré à la fortune de vous avoir laissé vivre
jusques-là, et de ne s' estre pas opposée à vostre
vertu. Parmy tant de sujets que j' ay de me réjouyr de
vostre bon-heur, j' ay une satisfaction particuliere
que vous ne sçauriez avoir, et qui, en verité, passe
dans mon esprit toutes les autres : de connoistre par
les jugemens libres et non suspects de tout le monde,
que vostre gloire est sans envie, et de voir qu' il n' y
a personne qui ne soit aussi aise de vostre
prosperité, que s' il y avoit quelque part. Cette joye
publique de vostre bonne fortune, m' est un augure
qu' elle sera suivie de toutes les autres qu' elle peut
produire, et j' espere que vous adjousterez bien-tost à
l' honneur que le roy vous a fait, des honneurs qu' il
n' y a que vous qui vous puissiez faire, et qui à parler
sainement sont plus solides et plus veritables. Je
pense que vous croirez bien que je le souhaite de bon
coeur, puisque vous sçavez combien par mille raisons
je suis obligé d' estre avec toute sorte de respect et
de passion,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 125 A M. COSTART



p384

Monsieur,
toute vostre lettre m' a extrémement plû : mais je n' ay
peu lire, sans jalousie, les contentemens que vous
avez eus sur les bords de la riviere de Charente ; et
moy, qui en toute autre occasion me resjoüis de vos
avantages plus que des miens propres, et qui ne vous
envie pas vostre reputation, vostre science, ni vostre
esprit ; je vous porte envie d' avoir esté huit jours
avec Monsieur De Balzac. Je sçay que vous aurez
bien sçeu profiter de ce bon-heur là, car sur tous les
hommes que je connois, vous estes celuy qui sçavez le
mieux jouïr d' une bonne fortune, (...).
Vous prendrez ce sapienter comme il vous plaira,
en sa propre signification, ou en la metaphorique ;
car si on fait de beaux discours à Balzac, on fait
aussi de bons disnez, et je ne doute pas que vous
n' ayez sçeu gouster admirablement l' un et l' autre.
Monsieur De Balzac n' est pas moins elegant dans ses
festins que dans ses livres. Il est magister dicendi
et coenandi
. Il a un certain art de faire bonne
chere, qui n' est gueres moins à estimer que sa
rhetorique ; et entre-autres

p385

choses, il a inventé une sorte de potage, que j' estime
plus que le panegirique de Pline, et que la plus
longue harangue d' Isocrate. Tout cela a esté
merveilleusement bien employé en vous, car ce n' est pas
assez de dire que vous estes sapiens , vous estes
sapientipotens , comme dit Ennius. Je ne dis pas
que vous ne le soyez aussi de l' autre, (...). C' est
Ciceron au moins, qui dit cela, afin que vous ne
croyez pas que ce palatus soit de moy. Sans mentir,
vostre goute vous est venuë là comme à souhait, et je
ne sçay si vostre santé vous rendra jamais un si grand
service ; ce tout-là tout seul merite que vous vous
reconciliez avec elle, ou qu' au moins, vous ne
l' appelliez plus une fluxion, et que vous ne feigniez
pas de la nommer par son nom. Mais avoüez-le,
n' avez-vous pas fait comme ce Coelius, (...). Car
pour vous dire le vray, une goutte qui vous prend si à
propos, et qui vous arreste huit jours à manger des
figues et des melons, m' est un peu suspecte. Au reste
je ne trouve nullement bon, que vous ayez fait une si
grande amitié avec le maistre du logis, et qu' il vous
ayme tant qu' il le témoigne par toutes les lettres
qu' il escrit icy. C' est tout ce que j' ay pû faire que
de ceder à Monsieur Chapelain, et de souffrir
d' estre nommé le second.
Mais je ne souffriray jamais d' estre le troisiesme.

p386

Voyez-vous, monsieur, ce quanquam, o ! Est dit dans
mon esprit avec plus d' indignation et d' amertume,
qu' il n' est dans Virgile. Prenez-y donc garde, et
vous et luy, et l' autre, et vous conduisez bien
delicatement. Car, en fin, je ne sçay si je pourray
souffrir tout cela, et si je ne perdray pas patience.
Tout de bon il n' y a rien dont je fusse si jaloux, que
de l' amitié de Monsieur De Balzac ; sans mentir il
est un des deux hommes du monde, avec qui j' aymerois le
mieux passer le reste de ma vie ; vous jugez bien qui
est l' autre. Sans parler de son esprit, qui est au
dessus de tout ce qu' on en peut dire ; il n' y a pas
sous le ciel un meilleur amy, un meilleur homme, plus
sociable, plus agreable, ni plus genereux ; vir
(car je le diray mieux, ce semble en latin) facillimis,
(...)
. L' amitié que nous conservons ensemble, sans
nous en rien escrire, et l' asseurance que nous avons
l' un de l' autre, est une chose rare et singuliere ;
mais sur tout, de tres bon exemple dans le monde, et
sur laquelle beaucoup d' honnestes gens, qui se tuent
d' escrire de mauvaises lettres, devroient apprendre
à se tenir en repos, et à y laisser les autres.
Ce que vous dites de bastir autour de Balzac, comme
autour de Chilly, m' a semblé fort bon, et seroit, en
verité, bien à propos : mais nous autres beaux esprits,
nous ne sommes pas grands edificateurs, et nous nous
fondons sur ces vers d' Horace,

p387

(...).
Au moins Monsieur De Gombaut, Monsieur De
L' Estoille et moy, avons resolu de ne point bastir
que quand le temps reviendra, que les pierres se
mettent d' elles-mesmes les unes sur les autres, au son
de la lyre. Je ne sçay si c' est qu' Apollon se soit
desgousté de ce mestier-là, depuis qu' il fut mal payé
des murailles de Troye ; mais il me semble que ses
favoris ne s' y adonnent point, et que leur genie les
porte à d' autres choses qu' à faire de grands
bastimens. Je vous remercie donc de vostre costau ; et
je serois bien fou de faire bastir en un lieu où j' ay
desja une si belle maison toute faite. Je me suis
imaginé que ce passage, (...) estoit du jeune Pline,
et j' ay trouvé plaisant que vous ne me l' osiez plus
nommer. Mais, à vostre advis, n' eust-il pas mieux dit,
(...) car, premierement, il y a plus d' opposition
entre loqui et facere , qu' entre loqui et
pingere
; ce qui donne quelque grace ; et puis,
c' est quelque chose de plus grand de dire, (...). Ne
m' avoüerez-vous pas que cela est d' un petit esprit, de
refuser un mot qui se presente, et qui est le
meilleur, pour en aller chercher avec soin un moins bon
et plus esloigné ? Il est de ces eloquens dont
Quintilien

p388

dit, (...). Et en un autre endroit, (...). Il a pensé
bien rafiner avec son pingere , et n' a rien fait
qui vaille, en vous escrivant cecy, je me suis avisé
que je serois bien attrappé, si ce passage estoit du
vieux Pline. Mais si cela est, à son dam, je ne m' en
desdiray point, pourquoy parle-t-il comme son neveu ?
non sapit patruum en cét endroit-là, luy qui à
l' esgard de l' autre a accoustumé d' estre patruus
patruissimus
, comme dit Plaute, ou Terence.
Lequel est-ce des deux ? Je croy que c' est le premier.
Dites moy, je vous supplie, qui est le rosier qui a
porté les roses que vous m' avez envoyées. Sans
m' entir, ni Poestum, ni l' Egypte, ni la Grece, ni
l' Italie, n' en ont jamais produit de si belles. Ce
pourroit bien estre vous, tu cinnamomum, tu rosa
(vous avez la mine de croire que cela est du cantique
des cantiques, et c' est de Plaute). J' ay de la peine
à m' imaginer que ces vers soient d' un moderne ; mais
s' ils en sont, je serois bien fasché que ce fust un
autre que vous, ou Monsieur De Balzac qui les eust
faits. Qui que ce soit il en doit estre bien glorieux,
et ces roses en verité, valent beaucoup de lauriers.
Mais dites-moy, je vous prie, de qui elles sont,
dic, mi anime, mea rosa, mea voluptas . Avec vos
roses, vous m' avez envoyé des espines en me proposant
les deux passages que vous me donnez à expliquer.
Premierement, pour celuy de Saluste, il faut
considerer que la chasse estoit un exercice

p389

loüable parmy les scythes, les numides, les grecs
mesmes, et particulierement les lacedemoniens ; mais
je ne me souviens pas d' avoir guere vû de marques, que
parmy les romains ce fut l' exercice des honnestes
gens. Pour l' agriculture, il faut distinguer les
temps. Dans la vieille Rome, les hommes consulaires,
et ceux qui avoient esté dictateurs, du maniement de
la republique retournoient à la charruë ; et c' estoit
le mestier des papiriens, des manliens et des
deciens. Mais ils le quitterent lors qu' ils eurent
gousté les delices de l' Asie et de la Grece ; et
vous pouvez bien juger que des gens qui se faisoient
pincer le poil des bras et des cuisses, qui se
frisoient, et qui se parfumoient, estoient bien
esloignez de piquer des boeufs. Il me semble que c' est
dans la vie des gracches que j' ay leu qu' une des
causes qui poussa l' un d' eux à mettre en avant la loy
Agraria ; fut, qu' ayant voyagé par l' Italie, il
n' avoit trouvé par les champs que des esclaves qui
labouroient les terres, au lieu qu' autrefois
c' estoient des citoyens romains. Or puis que cela
estoit ainsi dés ce temps-là, nous pouvons juger que
du temps de Saluste, il estoit encore plus ordinaire
que les serfs fussent employez au labourage : de
sorte que la chasse et l' agriculture, qui sont (...).
Pour l' autre, je pense que quand Ausone dit, (...) ;
il ne veut pas dire,

p390

que Seneque ait jamais incité Neron à estre cruel,
mais qu' au lieu de le loüer d' avoir appris à son
disciple assez de philosophie pour le rendre clement,
on le reprendra de luy avoir appris assez de subtilité
et de rhetorique pour défendre sa cruauté ; de sorte
qu' armare en cét endroit, ne s' entend pas des
armes offensives, mais deffensives. Et de fait, je
pense que Tacite dit, que quand cét honneste
homme-là eut tué sa mere (c' estoit une terrible
cycogne) Seneque l' aida à escrire au senat sur ce
sujet, et à trouver des pretextes pour pallier
l' horrible action qu' il avoit faite. Ce passage m' a
fait lire la harangue d' Ausone toute entiere : sans
cela je ne me fusse jamais advisé d' y mettre le nez ;
et tant que je sçache tous les bons autheurs par
coeur, je ne lirois pas une ligne de ces autres-là.
Mon dieu ! Quel jargon ils ont, de quelle sorte ils
escrivent, et qu' un homme, qui est accoustumé à
Ciceron, est estonné quand il se trouve parmy ces
gens-là !
De toutes les lettres que j' ay receuës de vous, il n' y
en a point qui m' ait semblé si belle, ni si agreable,
que la derniere ; mais l' endroit qui m' y a plû
davantage, c' est celuy où vous me parlez de monsieur
l' abbé de Lavardin. Les honnestetez qu' il veut bien
que vous me disiez de sa part, me font croire ou qu' il
est extrémement civil, ou qu' il a assez bonne opinion
de moy ; et lequel que ce soit des deux, je m' en
resjouïs extrémement, ou pour son interest, ou pour le
mien. Je vous supplie, monsieur, de me faire la grace
de luy dire de ma part, que je reçois l' honneur qu' il
me fait,

p391

avec tout le respect et toute la reconnoissance qui
est deuë à une personne de sa condition, et de son
merite ; mais que je ne me contente pas de recevoir
des civilitez de luy, que je pretens à bien davantage,
et que j' ay fait un grand dessein de gaigner quelque
jour l' honneur de son amitié.
Je ne fus pas plus estonné quand j' entendis les
religieuses de Loudun parler latin, que je l' ay esté
de vous voir dire tant d' italien. En verité, vous
l' alleguez comme si vous l' entendiez ! Mais j' espere
que je seray vengé à vous l' entendre prononcer ; car,
pour l' ordinaire l' italien appris en Poitou, n' a pas
l' accent extrémement romain, et quelque chose que vous
y puissiez faire (...).
Vostre quod mirere , dans le passage de Tacite,
parlant du jeu des allemans ; est bien remarqué, et
bien entendu. Mais il faut sçavoir ce que S Ambroise
dit là dessus (je ne sçay par quel hazard je sçay ce
que dit S Ambroise) (...).
Au reste j' approuve vostre ballismos , et mesme la
medaille de Vigenere. Mais croiriez-vous que
cordonniers , vienne de ce qu' ils donnent des
cors ? Je le fis l' autre jour croire à un bien
honneste homme.
J' oublierois bien plustost mille maistresses, que je
n' oublierois Monsieur De Chives, et Monsieur
Girard, par nobile fratrum ; et je vous oublierois
quasi aussi-tost, vous-mesme. Si vous avez quelque
commerce

p392

avec eux, je vous supplie de me faire la faveur de les
asseurer que je suis tousjours leur tres-humble
serviteur, avec autant de passion que jamais, et que
je les supplie de ne vous pas aymer mieux que moy, et
de ne me pas faire l' infidelité que m' a faite Monsieur
De Balzac, en me quittant pour de nouveaux venus.
Adieu, monsieur, et soyez tousjours asseuré, s' il vous
plaist, que je n' aymeray, et n' estimeray jamais rien
plus que vous. Je suis de tout mon coeur.
Vostre, etc.

LETTRE 126 A M. COSTART



p393

Monsieur,
je voulois rompre, pour quelque temps, le commerce
que j' ay avecque vous, et en une saison où l' on doit
faire penitence, je faisois scrupule de me trouver à
ces grands festins que vous me faites : mais apres
avoir beaucoup souffert, j' ay connu que je ne m' en
pouvois passer. J' ay demandé dispense de recevoir de
vos lettres, et l' on me l' a donnée. Pour vous, vous
pouvez sans scrupule recevoir ce que je vous envoye ;
à peine ay-je dequoy vous faire une legere collation.
Au lieu de ces mullos trilibres que vous me
presentez, je n' ay que des tiberinos catillones
qui ne font que lécher les bords du Tybre, et se
nourrissent du limon du païs latin.

LETTRE 127 A M. COSTART 1642



p395

Monsieur,
voilà ce que c' est de faire de si grands festins à vos
amis, cela est cause que l' on ne vous les peut rendre ;
encore pour me mettre plus en peine, vous m' amenez
Monsieur De Balzac, le plus friand et le plus
delicat homme du monde, quâ munditiâ, quâ elegantiâ
hominem
? Je m' estois accoustumé à vous, et
peut estre aussi l' estiez-vous à ma table ; mais elle
ne peut pas recevoir un survenant comme cela, (...).
Sans mentir, en vous voyant tous deux, vous m' avez
fait souvenir de Jupiter et de Mercure, quand ils
furent embarasser le pauvre Philemon (et cela soit dit
pourtant sans vous offenser ni l' un ni l' autre, car
toutes comparaisons sont odieuses) et en effet, ce
bon-homme n' avoit pas plus raison d' estre empesché que
moy. C' est, en verité, une cruauté de Neron, (...).

p398

Pour ce qui est de ce que vous-vous plaignez de ceux
qui ne font pas les graces assez grandes, je pense
qu' ils n' ont pas tant de tort, et la raison est que les
veritables graces, et qui touchent le plus, consistent
principalement en de petites choses, en certaines
actions, certains mouvemens du corps et du visage, dans
lesquels sans estre quasi apperceuës, elles font leur
effet, (...).
Ce furtim veut dire, ce me semble, cela, et ce que
les espagnols appellent el no se que , elles sont si
petites, que mesme on ne sçait ce que c' est. Et ne vous
mettez-pas, non plus en peine de leurs maris : de
quoy vous avisez-vous de vouloir rompre des mariages,
qu' il y a si long-temps qui sont faits ? Les dieux,
comme vous disiez sur un autre sujet, en font bien
d' autres.

p399

Le monde est plein de ces mariages-là. N' ont-ils pas
marié la peine au plaisir, le travail à la gloire, le
ciel à la terre, et Mademoiselle à monsieur son
mary.
Je ne sçay si je vous avois dit qu' il y a long-temps
que nous ne nous escrivions plus, et que l' on m' avoit
dit qu' elle se plaignoit fort de moy. Elle est en cette
ville, et je l' ay esté voir ; nostre entreveuë a esté
à peu prés comme celle de Didon et d' Enée, quand ils
se rencontrerent aux enfers. J' ay fait tout ce que j' ay
pû pour l' appaiser, je luy ay dit (...).
Le sommeil, au reste, n' est pas un si mauvais mary que
vous dites, et cette grace, je ne sçay comme elle
s' appelle, ne pouvoit pas estre mieux, pour estre en
repos et à son aise. Il est doux comme un mouton,
c' est le plus paisible de tous les dieux, (...).
Et hors qu' il n' y avoit point de portes à son logis,
c' estoit un fort bon party. Voyez un peu dans Lucien
la description de sa ville, et comme il estoit
accommodé. Quand il ne sçauroit autre chose, que de
racommoder

p400

le tint, remettre les yeux battus, et embellir les
dames, pensez-vous que ce ne soit pas assez pour estre
bien avec elles : c' est un grand distillateur de
pavots, et de mandragores, et il sçait faire des fards,
qui valent mieux, sans comparaison, que tout le blanc
et tout le rouge d' Espagne, (...). Apprenez un peu
l' espagnol, quand ce ne seroit que pour ne nous
rompre tant la teste avec vostre italien. Il n' est pas
non plus si pesant que vous pensez.
(...).
Contez-vous cela pour rien, et ne croyez-vous pas
qu' une honneste femme s' en pourroit contenter ? Quant
à ce que vous dites, que les graces ne doivent jamais
dormir, allez un peu voir nos dames le lendemain d' un
bal, quand elles ont veillé, et dites-moy

p401

apres vostre avis là dessus. Pour vostre (...) ; je
crois que vous n' avez entendu, ni le latin, ni
l' italien, car l' un veut dire propre pour dormir
dessus, et morbido , ne signifie autre chose que
poly, doux, lene, doüillet proprement.
Vostre empereur de Lampridius, me semble homme de
fort bon goust, et si Heliogabale avoit fait une
vingtaine d' ordonnances comme cela, je le mettrois à
costé de Tite, et de Trajan. Je m' estonne que vous
aiez oublié cét autre de Tibere, (...). C' estoient
des empereurs celà ? J' ay regret, sans mentir, que ce
dialogue se soit perdu, et n' eussiez-vous pas esté
bien-aise aussi de voir discourir une huistre avec un
champignon ? Cét Asellius devoit estre un galant
homme, et je luy eusse donné de bon coeur un chappeau
de castor.
Vous avez merveilleusement bien taillé, et admirablement
mis en oeuvre ces pierres que je vous avois envoyées
toutes brutes ; elles sont devenuës des pierres
precieuses entre vos mains, et vous en avez fait un
des meilleurs plats de vostre festin, (...). Sans avoir
l' estomach de Saturne, ny les dents de la lune, j' en
ay tres-bien mangé, et avec grand plaisir. C' est cette
viande-là, (...) : mais vous faites des sausses, avec
lesquelles on mangeroit des cailloux. Je ne croyois
pas que de si graves autheurs eussent rapporté

p402

cette histoire. Je ne fais pas de doute, apres cela,
que les pierres n' ayent ouy autrefois le son de la
lyre, et de fait encore aujourd' huy nous croyons que
les murailles ont des oreilles.
Je vous avouë que je fais plus de cas d' Ausone que je
n' en faisois, vous me l' avez fait voir en son lustre,
en me le monstrant dans sa poësie. C' estoit, sans
mentir, un fort honneste homme, et je crois que sa
harangue eust esté fort bonne s' il l' eust traduite en
vers. Ceux que vous m' avez fait voir de luy, me
semblent merveilleusement beaux. Je connois des hommes
comme cela qui vont fort mal à pied, et qui font des
merveilles à cheval ; mais je voudrois bien que ces
gens-là ne fissent que ce qu' ils sçavent faire, et que
Ciceron n' eust jamais escrit de vers, ny Ausone de
prose.
Si vous me demandez (pour parler à cette heure de cét
autre festin, dont vous m' aviez fait part) (...).
C' est à dire, comme je me trouve de la bonne chere de
Monsieur De Balzac ? Je vous répondray, (...).
L' Apollon de Luculle, ny l' Apollon mesme de
Delphes, ne pourroient rien faire de si magnifique ;
il n' y a point de si petit mets qui ne vaille mieux
que le dodecathée d' Auguste, (...).

p403

Cét homme, sans mentir, est admirable en tout ce qu' il
fait. Je vois de temps en temps des vers de luy, qui
sont, sans doute, beaucoup au dessus de ce que je
croyois que nostre siecle pût produire, et qui
donneroient de la jalousie, je ne dis pas à Lucain,
ni à Claudian, mais à Lucrece et à Virgile. Mais
demandez-luy, je vous prie, sur quoy il se fonde de
croire que j' aye tiré de ses entrailles, l' explication
du passage d' Ausonne, et pourquoy il me tient de
ceux, (...).
Il pense donc que je ne sçay rien que par reminiscence
des choses que mon ame a apprises autrefois dans sa
conversation. Son plat de vent, aussi bien que vostre
plat de pierres, m' a pleu extrémement, et ç' auroit
esté une excellente viande en l' isle de Ruac. (je ne
sçay, monsieur, si vous le sçavez.) c' estoit une isle
où les habitans ne vivoient que de vent, et on n' y
donnoit aux malades que des vents-coulis. Sans mentir
vous estes de merveilleux ouvriers, vous assaisonnez
les choses de sorte qu' il n' y a rien que l' on ne
mangeast quand vous l' avez appresté, et que vous ne
fissiez avaler avec plaisir. Vous sçavez donner (...).
C' est un vers de Louys De Gongora que vous ne
connoissez-pas. J' ay esté bien aise d' apprendre
l' alliance que les atheniens avoient avec Borée, et
de sçavoir

p404

qu' il y ait eu un norvegien qui ait esté citoyen
d' Athenes : celuy-là, ce me semble, se pouvoit dire
citoyen du monde avec autant de droit, que cét autre
des leurs qui s' en vantoit. Les atheniens au reste,
avoient là pris un bourgeois bien turbulent. Je ne
croyois pas, je vous l' avouë, que la mer fust une
larme semblable à celle de cét autre qui mangeoit des
pierres encore mieux que moy. Il la jetta, sans doute,
lors qu' il fut chassé et garrotté par son fils. Ne
vous semble-t-il pas (au moins si cela est vray) que
l' on peut dire de Saturne, aussi bien que du cheval
du pauvre Pallas, (...).
à la verité, on luy fit de mauvais tours, mais bien a
pris pour le genre humain, que comme il estoit fort
melancolique, il n' estoit pas grand pleureur, car s' il
eust jetté seulement trois larmes, où en serions-nous ?
(...), on peut dire en cette occasion qu' il pleura
amerement : mais dites-moy, je vous prie, si vous le
sçavez, pleura-t-il la mer et les poissons ? (...) :
si ce n' est qu' il voulust dire que la goutte tourne
quelquefois en dedans le pied gauche qui doit estre en
dehors, et qu' ainsi estant tourné du mesme costé que le
pied droit, il dit (...) :

p405

mais aussi ne pourroit-elle pas tourner le droit du
costé du gauche, et ce seroit utrosque sinistros .
Sans mentir, cela est bien difficile : si vous y voyez
quelque chose de mieux, (...).
J' ay appris vostre maladie avec beaucoup d' alarme,
quoy que je ne l' aye sceuë qu' apres qu' elle estoit
passée ; et j' ay esté estonné d' apprendre le peril où
j' ay esté sans en rien sçavoir. Je vous prie, mon cher
monsieur, de croire qu' il n' y a rien au monde qui me
soit plus cher que vous, ny que j' ayme et que j' estime
davantage. Je n' ay, que je meure, point de joye si
sensible, que lors que je pense (et je le pense
souvent) que la fortune nous donnera moyen quelque jour
de passer le reste de nostre vie l' un avec l' autre,
(...). Je vous jure qu' il n' y a rien que je souhaitte
tant, et que je suis et seray tousjours à vous avec
autant de passion que lors que je vous voyois tous les
matins. Je vous fais cette protestation à la veille
d' un voyage de six mois où je m' en vay, car je parts
avec le roy pour aller en Catalogne. Ne m' escrivez-donc
pas, s' il vous plaist, que lors que vous sçaurez qu' il
sera retourné. J' aurois plus d' impatience de retourner,
si je croyois vous retrouver icy cét esté. Je vous
exhorte à faire tout ce que vous pourrez pour cela.
(...), n' est pas un precepte qui vous regarde,
laissez-là,

p406

(...).
Vous-vous devez au public, et il faut que les hommes
comme vous soient connus de tout le monde, (...),
comme vous sçavez, est obscura . Hastez-donc vostre
retour, je vous en conjure encore une fois, et dés que
vostre terme sera expiré, revenez icy me revoir, (...).
Je vous envoye un livre de Mademoiselle De Gournay,
qu' elle m' a donné pour vous le faire tenir. Adieu,
monsieur, aymez-moy tousjours, je vous supplie,
souvenez-vous souvent de moy, et soyez asseuré que je
seray toute ma vie de tout mon coeur,
vostre infoelix theseus , m' a semblé merveilleusement
heureux, et Hercule, sans mentir, ne le tira pas des
enfers plus heureusement ni plus glorieusement que
vous.
Vostre, etc.
à Paris le 24 Janvier, 1642.

LETTRE 128 MLLE RAMBOÜILLET 1642



p407

Mademoiselle,
sans mon fourgon j' eusse eu, sans mentir, un extréme
regret de n' avoir plus l' honneur de vous voir, et je
croy que j' eusse pensé en vous de meilleur coeur que
je ne fis de ma vie ; car pour vous dire le vray, je
m' y sentois extrémement disposé, et je n' ay jamais eu
plus de déplaisir de me separer de vous. Mais vous ne
sçauriez croire, mademoiselle, combien les fourgons
sont une chose divertissante, et quel excellent remede
c' est contre une grande passion ; tantost il s' y
estropie un cheval, tantost il se rompt une rouë,
tantost ils demeurent toute une nuit embourbez au
milieu d' un chemin ; et c' est, je vous jure, tout ce
que l' on peut faire avec eux, que de songer deux ou
trois fois le jour en la meilleure de ses amies. à
cette heure que nous irons plus doucement, et que nous
allons nous embarquer sur le Rhosne, je feray mieux
mon devoir de penser en vous, et je suis trompé si je
n' arrive à Avignon le plus passionné homme du monde.
Pour vous, mademoiselle, qui ne faites de voyage que
de chez vous au faux-bourg Sainct Germain, et qui
n' allez

p408

pas par de si mauvais chemins que nous ; vous n' estes
pas, sans mentir excusable, si vous ne me faites
l' honneur de vous souvenir quelquefois de moy : au
moins sçay-je bien que vous y estes plus obligée que
jamais, et si je ne songe pas souvent en vous, c' est
de si bon coeur quand cela m' arrive, et avec de tels
sentimens, que je suis asseuré que vous en seriez
satisfaite. Et puis, que sçait-on si je n' y songe pas
souvent, et si je ne le dis pas de la sorte, pour
n' oser dire ce qui en est ? Dans ce doute, je vous
supplie, mademoiselle, d' en croire ce que vous en dira
Monsieur Arnaud, car je luy ay laissé charge de vous
expliquer mes intentions, et luy qui fait profession
de faire des orispianes , qu' il vous die, s' il luy
plaist, combien je suis, et de quelle sorte,
la resolution qu' avoit prise monsieur le cardinal
d' aller sur le Rhosne, a esté changée, sur ce qu' il
vit avant-hier, comme il se promenoit sur le port, un
batteau chargé de soldats, qui courut tres-grand
hazard de se perdre, et il y en eut mesme quelques-uns
qui se jetterent dedans l' eau et se noyerent ; et son
eminence ne se veut pas noyer, pource que cela nuiroit
aux desseins qu' il a sur le Roussillon.
Mademoiselle,
vostre, etc.
à Lyon le 23 Fevrier 1642.

LETTRE 129 MLLE RAMBOÜILLET 1642



p409

Mademoiselle,
je voudrois que vous m' eussiez veu l' autre jour, de
quelle sorte je fus depuis Vienne jusques à Valence.
Le jour ne commençoit qu' à poindre, et le soleil à
rayonner sur le sommet des montagnes, quand nous nous
mismes sur le Rhosne. Il faisoit une de ces belles
journées qu' Apollon prend quelquefois pour luy servir
de pannache, et que l' on ne voit jamais à Paris, que
dans le plus beau temps de l' esté. Ceux avec qui
j' estois, consideroient tantost les montagnes de
Daufiné, qui paroissoient à la main gauche, à dix ou
douze lieuës de nous, toutes chargées de neiges ;
tantost les collines du Rhosne, que l' on voyoit
couvertes de vignes, et des vallons à perte de veuë,
tous pleins d' arbres fleuris. Pour moy, dans cette
resjouïssance de tout le monde, je montay seul sur la
cabane qui couvroit nostre bateau, et tandis que les
autres admiroient ce qui estoit à l' entour de nous ;
je me mis à penser à ce que j' avois quitté. J' avois le
coude du bras droit appuyé sur la couverture de la
barque, la teste un peu panchée, et soustenuë sur la
main du mesme bras, et l' autre negligemment estendu,
dans la main duquel

p410

je tenois un livre qui m' avoit servy de pretexte à ma
retraite. Je regardois fixement la riviere que je ne
voyois pas. Il me tomboit de moment en moment de
grosses larmes des yeux, je faisois des soûpirs, avec
chacun desquels il sembloit que sortist une partie de
mon ame, et de temps en temps, je disois des paroles
confuses et mal formées, que les assistans ne peurent
pas bien ouyr, et que je vous diray quand vous
voudrez. Cecy, que je vous raconte, eust paru
davantage, et eust receu plus d' ornemens, si je vous
l' eusse escrit en vers, car je vous jure que les
nymphes des eaux furent touchées de ma douleur, que le
dieu du fleuve en fut esmû ; mais tout cela ne se peut
pas dire en prose. Tant y a que je demeuray sept heures
de cette sorte sans remuër ni pied ni patte. Je
voudrois, mademoiselle, que vous m' eussiez veu ainsi,
devant Dieu, cela vous eust donné devotion, et le
maistre de nostre batteau dit qu' il avoit mené en sa
vie plus de dix mille hommes depuis Lyon jusques à
Beaucaire, mais qu' il n' en avoit jamais veu un qui
parust avoir l' esprit si esgaré. Apres cette belle
description que je viens de faire, il me vient de
tomber dans l' esprit, que vous vous imaginerez que tout
cela est faux, et que ce que j' en ay dit, n' estoit que
pour trouver moyen de remplir une lettre. Quand cela
seroit, mademoiselle, je serois en verité excusable,
car pour vous parler franchement, on est souvent bien
empesché à trouver que dire : et je ne puis pas
comprendre, que sans quelques inventions comme cela, des
personnes

p411

qui n' ont ni amour ni affaires ensemble, se puissent
escrire souvent ; neantmoins, pour vous dire naïvement
ce qui en est, tout ce que je vous ay dit de ma
réverie, de mes souspirs, et de ma tristesse, est
vray. Pour ce qui est du ressentiment qu' en eurent les
nymphes et le dieu du Rhosne, je n' en suis pas
asseuré. Je passay toute une matinée sans quitter mes
pensées un moment. Dans cét espace de temps je songeay,
je vous l' avouë, trois ou quatre fois en Mademoiselle
; le reste je l' employay à penser en madame vostre
mere, et en vous. Je vous avois bien promis que si
nous allions sur l' eau, je m' acquiterois de ce que je
vous dois, je l' ay si bien fait, que si cela m' arrive
encore une fois de la sorte, je seray fou, au premier
soleil de Languedoc qui me donnera sur la teste. Il
est desja si chaud en Avignon, qu' à peine le
pouvons-nous souffrir. Le printemps est icy arrivé
quand et quand nous, nous y trouvons par tout des
puces, et des violettes : je vous les souhaite toutes
de bon coeur ; car je seray bien aise, mademoiselle,
que vous ne dormiez pas trop en mon absence, et je vous
desire tout ce que je vois de beau, et suis.
C' estoit, je vous asseure, une belle chose à regarder,
que de voir hier au soir les ruës d' Avignon pleines
de chandelles, de lanternes, de flambeaux par toutes
les fenestres, pour voir monsieur le cardinal qui y
arriva à sept heures du soir : il y faisoit clair
comme en plein jour, et si le pape arrivoit icy, on ne
le

p412

pourroit pas mieux recevoir. On luy donnoit par tout
mille benedictions, et à cause que c' est terre papale,
ils en sont liberaux en ce pays-cy. Les juifs
d' Avignon se portent bien : monsieur le vice-legat
gros et gras, Monsieur Le Comte D' Alais un peu
plus que luy.
Mademoiselle,
vostre, etc.
à Avignon le lundy gras 1642.

LETTRE 130 PRESID. MAISONS 1642



p413

Monsieur,
c' est une trop grande bonté à vous, de prendre la
peine de m' escrire, et de me traitter aussi civilement
que si je ne vous avois pas les infinies obligations
que je vous ay. Je vous supplie tres-humblement, et
tres-serieusement, de ne vous en plus donner la peine.
La pluspart du temps, vous n' avez rien à me mander ;
pour moy, outre que mon devoir m' oblige à vous escrire,
les nouvelles qu' il y a icy de temps en temps, me
fournissent de quoy le pouvoir faire. Je vous avouë,
pourtant, monsieur, que j' ay eu un extreme plaisir à
lire la derniere lettre qu' il vous a plû de m' escrire,
et toutes les fois que vous aurez à me dire d' aussi
agreables nouvelles, je ne refuse pas que vous me
fassiez l' honneur de me les faire sçavoir. Je suis
ravy de la grande amitié que je vois que vous avez
fait depuis mon depart avec Mademoiselle De
Ramboüillet ; je ne le connois pas plus par vos
lettres que par les siennes ; elle ne m' escrit jamais
sans me parler de vous, et avec toute l' affection et
toute l' estime qui vous est deuë. Ce m' est, sans
mentir, monsieur, une extréme

p414

consolation de ce que vous et Madame De Ramboüillet,
me plaignez de la folie que j' ay faite, et ce me sera
une raison pour n' en plus faire à l' avenir, outre que
j' en ay fait de nouveau une protestation solennelle
entre les mains de Monsieur De Chavigny. J' ay aussi
beaucoup de joye, que vous ayez eu le credit de tenir
quinze jours M et, ce qui est davantage, de faire
deffenses aux autres d' y aller ; il me déplaist
seulement de ce que vous n' en disposez que quand elle
se veut reformer, et qu' elle est en estat de penitence.
Je vous exhorte, neantmoins, à ne vous point rendre,
car le temps, la fortune, et l' adresse d' un honneste
homme, peuvent changer beaucoup de choses. Apres avoir
parlé de ces choses-là, il me semble, monsieur, que
vous n' aurez pas grand plaisir, que je vous entretienne
des nouvelles de deça : aussi pour ne vous pas ennuyer,
je vous les diray le plus succinctement que je
pourray
vostre, etc.
à Narbonne, le 10 May 1642.

LETTRE 131 PRESID. MAISONS 1642



p415

Monsieur,
c' est un excés de vostre bonté de me remercier de
quelque chose, moy qui ne sçaurois jamais assez faire
pour vous, et qui vous en devrois encore de reste quand
j' aurois cent fois hazardé ma vie pour vostre
tres-humble service. De cette bonté, monsieur, et de
l' offre qu' il vous plaist me faire, je vous rends
mille graces tres-humbles, et j' ay une extréme joye de
voir que dans les plus grandes, et les plus petites
choses, vous ne cessez de me donner des tesmoignages
de l' amitié que vous me faites l' honneur d' avoir pour
moy. Quoy que j' aye joüé fort étourdiment, je ne me
suis pas pourtant si fort emporté, que je ne me sois
reservé assez d' argent pour me tirer d' icy, et suis
seulement bien fasché de vous avoir mis en main une si
mauvaise assignation, et de vous avoir donné un
creancier qui n' est guere meilleur que moy. Au reste,
monsieur, je ne vous puis dire l' extréme joye que j' ay
de voir la grande amitié que vous avez faite avec tout
l' hostel de Ramboüillet ; Mademoiselle De
Ramboüillet ne m' écrit jamais sans me dire quelque
chose de vous, par où elle marque l' extréme cas qu' elle
en fait,

p416

et afin que vous connoissiez mieux les sentiments qu' a
pour vous Monsieur Le Marquis De Pisany, je vous
envoye un morceau de la derniere lettre qu' il m' a
escrite. Pour Monsieur De Chavigny, vous estes sans
m' entir obligé de l' aimer de tout vostre coeur ; à
toutes les occasions qui s' en presentent, il parle de
vous avec toute l' estime, et toute l' affection
imaginable : il se vante de vostre amitié à tous ses
amis, et la promet à ceux qui luy sont les plus chers,
et qu' il veut obliger le plus. Il me dit l' autre jour
que vous luy aviez escrit une lettre la plus jolie,
et la plus obligeante du monde, mais pource qu' il
estoit en compagnie, il n' eut pas le temps de me la
monstrer : il partit il y a trois jours pour aller à
l' armée, et assister à la ceremonie de l' ordre que le
roy donna hier au Prince De Mourgues, et revient
demain ; pour ce qui est du retour du roy, on n' en
sçait rien. J' auray en cela, monsieur, tout le soin
que je dois avoir des choses que vous me commandez.
On commence à r' alentir l' esperance que l' on avoit
d' avoir Perpignan si tost, on dit à cette heure vers
le quinziéme du mois qui vient. Monsieur De Turene
m' a dit qu' il gageroit bien deux cents pistolles que
l' on l' aura dans tout le moins de juin. Toutes les
fois que Monsieur De Chavigny va à l' armée, il loge
chez Monsieur Des Noyers, c' est à cette heure la
plus grande amitié du monde, mais vraye et sincere
tout de bon. Je suis,
monsieur,
vostre, etc.
à Narbonne le 22 May 1642.

LETTRE 132 A M. CHAPELAIN 1642



p417

Monsieur,
quelque hardy que je sois, je n' oserois retourner à
Paris sans vous faire response, et j' ay honte, sans
mentir, d' avoir tant tardé à vous rendre ce devoir :
mais je vous l' avouëray franchement, prévoyant que
j' aurois encore à vous écrire, pour vous faire sçavoir
le jugement que l' on auroit fait des vers que vous avez
envoyez, j' ay differé tant que j' ay pû, en dessein de
ménager une lettre. Si vous estes juste, vous ne devez
pas trouver estrange que l' on aye peur en escrivant à
un docteur comme vous estes ; et certes, quand il me
vient en la pensée que c' est au plus judicieux homme
de nostre siecle, à l' ouvrier de la couronne imperiale,
au metamorphoseur de la lionne, au pere de la pucelle,
que j' escris, les cheveux me dressent en la teste si
fort, qu' il semble d' un herisson ; mais d' ailleurs
quand je pense que cette lettre s' adresse au plus
indulgent de tous les hommes, à l' excuseur de toutes les
fautes, au louëur de tous les ouvrages, à une colombe,
à un agneau, à un mouton, mes cheveux s' applatissent
tout à coup plat comme d' une poule moüillée, et je ne
vous crains non plus que rien. Je vous diray donc
nuëment,

p418

et franchement, monsieur, comme à un mouton que vous
estes, que les vers de Monsieur De Balzac n' ont pas
encore esté veus de monsieur le cardinal.
(...) vous écrierez-vous. Est-celà l' estat que l' on
fait des enfans de Jupiter ? Et comme on traitte le
premier homme du monde ; (...). Vous avez raison de
dire tout cela ; mais vous ne sçauriez croire combien
on a eu d' autres choses à penser durant tout ce voyage,
et si Apollon, que bien connoissez, fust venu
luy-mesme à Narbonne, je dis avec tous ses rayons, il
n' y eust esté receu qu' en qualité de chirurgien. J' en
ay parlé cent fois à Monsieur De Chavigny, qui m' a
tousjours répondu que pour l' amour de Monsieur De
Balzac, il falloit reserver cela au temps où l' esprit
de son E fust plus tranquille, et plus en estat de
bien gouster cette sorte de choses. Il m' a donné charge,
au reste, de vous prier de sa part de faire des grands
remercimens à nostre amy, pour les epigrammes qu' il a
faites pour luy, desquelles il est merveilleusement
satisfait ; à dire le vray elles sont les plus belles
du monde. Pour ce qui est des vers pour monsieur le
cardinal, ils sont entierement de Virgile, avec un
peu plus d' enthousiasme qu' il n' a accoustumé d' en
avoir ; et pour moy, quand j' aurois les deux bras
rompus, je prendrois plaisir à les entendre ; s' il y
a de la honte que celuy pour qui ils ont esté faits, ne
les ait pas encore veus, la plus grande partie en
retombe sur Monsieur De La Victoire, qui en estoit

p419

principalement chargé. Pour moy, j' ay eu en cela tout
le soin et toute l' affection que je devois avoir, et
sans mettre en consideration le poids de vostre
recommandation, et la passion que j' ay à servir
Monsieur De Balzac, j' aurois, je vous jure, sollicité
aussi ardemment pour un homme du fond de la Suede,
qui auroit fait ce que vous avez envoyé icy. Toute la
faute que j' ay faite est de ne vous avoir pas écrit
plustost ; mais vous m' en avez bien pardonné d' autres,
et m' en pardonnerez encore, puisque je suis,
monsieur,
vostre, etc.
à Avignon le 11 Juin 1642.

LETTRE 133 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p420

Mademoiselle,
il faut avouër que je vous aimerois estrangement, si
je ne vous voyois jamais ; pour avoir esté seulement
deux mois sans estre aupres de vous, mon affection en
est augmentée de moitié, et s' accroist tellement de
jour en jour, que si je ne vous revoy bien-tost, je
sens bien qu' elle passera toutes sortes de bornes. à
dire vray, outre la satisfaction que j' ay d' avoir esté
quelque temps sans disputer avecque vous, et d' avoir
passé un caresme sans que nous ayons eu querelle sur
les laits d' amende ; je vous avouë, mademoiselle, que
vos lettres contribuent encor beaucoup à faire que je
juge de vous plus favorablement, et que je vous trouve
plus aymable. Les deux que vous m' avez fait l' honneur
de m' escrire, m' ont estonné de nouveau, comme si je
n' avois jamais connu vostre esprit, et quoy que l' on
ait (à parler franchement) quelque dépit de lire des
choses que l' on pourroit écrire, j' en ay receu, je
vous asseure, un extréme plaisir ; elles m' ont consolé
de tous mes déplaisirs ; elles m' ont presque guery
de tous mes maux, et m' ont donné une joye que je

p421

ne pouvois avoir icy, que par enchantement ou par
miracle. Il y a tant de l' un et de l' autre en tout ce
que vous écrivez, que je ne m' estonne pas,
mademoiselle, qu' elles ayent fait cét effet en moy ;
je m' estonne seulement de ce qu' elles m' ont donné une
extresme impatience d' avoir l' honneur de vous revoir,
puis qu' il est certain qu' il n' y a point d' homme qui
eût le goust des bonnes choses, et qui vous connust
aussi méchante que je vous connois, qui ne desirast
volontiers estre toûjours à deux cens lieuës de vous
pour recevoir de vos lettres. Vous devriez encore plus
souhaitter que je me contentasse de cét honneur, et que
je ne me r' approchasse pas de vous ; car sans doute en
estant esloigné, je vous sers beaucoup mieux, et vous
dois estre sans comparaison plus agreable. Et certes,
quand je songe à tous les services que je vous ay
rendus depuis que je suis hors de Paris ; à tout ce
que je dis de vostre part à M De Roussillon ; aux
asseurances que je donnay de vostre affection à
Monsieur Le Comte D' Alaix, aux protestations que
je fis à madame sa femme, qu' elle estoit une des
personnes du monde que vous honoriez, et que vous
aymiez le plus ; aux merveilles que je dis pour vous à
Madame De Saint Simon, et aux paroles avec
lesquelles j' asseuray messieurs les deputez de
Marseille, de la bonne volonté que vous aviez
toûjours euë pour eux et pour leur ville ; il me
semble que je ne vay par le monde que pour vous y
acquerir des serviteurs, pour y entretenir vos
amitiez, et pour estendre vostre reputation. Encore
hier, Monsieur Le

p422

President F que je trouvay dans la chambre du roy,
me vint parler de vostre bel esprit : je luy dis qu' il
estoit un des hommes du monde qui estoit autant à
vostre gré, et qu' il y avoit long-temps que je
connoissois que vous aviez une inclination particuliere
pour luy. Il est beau, et le creut : et je vous
asseure, mademoiselle, et Monsieur De Chavaroche
aussi, que si vous plaidez jamais à la cour de
parlement de Grenoble, le premier president sera pour
vous. J' ay eu un extréme plaisir à voir tout ce que
vous me mandez des maistresses de Monsieur Le
Marquis De Saint M. Sans mentir j' en ay une
extréme joye, et pour estre entierement honneste
homme, il luy manquoit d' avoir fait une fois cette
sorte de vie-là. à dire le vray, pour mettre quelque
chose dans son esprit qui peut tenir la place de la
personne qui y estoit, il falloit qu' il y en mist
sept à la fois ; et encor, il aura de la peine à trouver
en sept autres, toutes les choses qu' il aymoit en une
seule. Cependant, je trouve estrange, pour vous parler
franchement, et ne comprens pas comme il se peut faire
qu' un homme aime ainsi sept personnes à la fois ; car
pour moy, je n' en ay jamais aymé que six, lors que
j' en ay aymé le plus, et il faut estre bien infame
pour en aymer sept. Mais, mademoiselle, selon que je
voy qu' il est devenu coquet, et que je suis devenu
chagrin, je croy pour moy que nos deux ames se
changerent quand il m' embrassa la derniere fois, lors
que je luy dis adieu. Car depuis ce temps-là, j' ay
eu une perpetuelle inquietude, j' ay tousjours souhaité

p423

d' estre hors des lieux où j' estois, mesme il me semble
que j' ay mieux aymé Mademoiselle Du Vigean que de
coustume. Je ne sçay si cela vient, ou de l' honneur
qu' elle m' a fait de se souvenir de moy, ou bien de ce
qu' il faut qu' une affection si bien fondée s' augmente
et s' accroisse à toute heure ; mais je voudrois qu' au
lieu qu' il a aymé jusqu' icy la plus douce personne du
monde, il se fut adressé à cette autre que vous
sçavez, qui veut, quand une fois on s' est déclaré
estre dans son service, que l' on y demeure, et que
l' on y meure ; pour voir ce qui en fût arrivé. Et il
seroit expedient, sans mentir ; pour le bien de tout le
monde, que l' on vit une fois un infidele puny. Je
l' appelle infidelle, quoy qu' il n' ait fait que ce
qu' on desiroit de luy ; mais il ne devoit pas le
pouvoir faire, et pour son honneur et pour l' affection
que je luy porte, je voudrois qu' il en fust mort. Mais
nous verrons quelque jour ces galans-là terriblement
châtiez en l' autre monde. Pour moy, qui ay esté
pecheur comme les autres, je me suis admirablement
converty, et je puis dire que j' ay mis mon ame en
repos de ce costé là. Mais mademoiselle, qu' est-ce
que vous me contez du mariage de Mademoiselle De V
et du Comte De G ; et où est-ce que la fortune a
esté chercher ces deux personnes pour les joindre
ensemble ? Je me réjouïs de celuy de Mademoiselle De
C et du Comte De F il y a une de nos amies qui
sera bien flaniere à ces nopces-là, et je suis
bien fasché de n' y estre pas. Toutes les nouvelles sont

p424

que ceux de Colioure capitulent ; vous verrez par la
lettre que je vous envoye, que je n' ay pas oublié de
faire rendre, à Madame De Lesdiguieres celle que
vous luy écriviez. Il y a, mademoiselle, quatre heures
que j' escris ; n' est il pas temps, à vostre advis, que
je vous die, que je suis,
vostre, etc.

LETTRE 134 A M. ESPRIT 1642



p425

Monsieur,
on peut dire de vostre lettre, aussi bien que du
chariot du soleil (eussiez-vous pensé que le chariot
du soleil et vostre lettre eussent rien de commun
ensemble ? ) (...).
Je n' eusse pas creu, pour vous dire le vray, qu' il
peust arriver que Madame La Comtesse De T me
donnast tant de plaisir, que M La V D me deust
estre si agreable, ni que l' on peut rien faire de si
bon de Madame De C ; cependant, de la façon dont
vous les avez mises, j' ay pris un extréme plaisir de
les voir toutes, et vous avez si bien embausmé ces
corps, que les plus sains, et les plus jeunes ne
m' auroient pû plaire davantage. Cela fait voir,
monsieur, qu' un grand ouvrier fait des merveilles en
toutes sortes de matieres ; et celle-cy, qui apres la
matiere premiere, estoit la plus nuë, et la plus
pauvre de toutes, a receu de vous une forme si
excellente, que vous en avez fait un parfait composé.
Il n' appartient qu' à vous de faire mercure de tous
bois ; celuy-cy, dont tout autre que vous n' auroit pû
faire que des cendres, a esté si bien

p426

arrangé, et employé avec tant d' industrie, que le
cedre, le calambou, et le palo d' Aquila, ne sont rien
au prix. Vous avez, entre vous autres hyrondelles, une
proprieté merveilleuse de faire avec un peu de terre
et de paille (...) des ouvrages qui sont aussi
admirables que les plus beaux effets de la plus
parfaite architecture. Il n' y a, sans mentir, si beau
gratte-cu, qui ne devienne rose entre vos mains, (...),
et une hyrondelle comme vous peut faire le printemps.
Aussi, je vous honore, je vous jure, comme si vous
estiez un aigle, ou tout au moins une austruche, et
suis,
vostre, etc.
à Nismes le 17 Juin 1642.

LETTRE 135 A M. COSTART



p427

Monsieur,
voyez si je ne procede pas de bonne foy avecque vous,
puisqu' un si beau pretexte que celuy d' un si grand
voyage, qui se fait avec tant de diligence (car en
six jours, nous avons esté de Paris à Grenoble en
carrosse) ne m' empesche pas de vous faire response. Je
receus vostre derniere lettre un quart-d' heure devant
que de partir ; je prens part à vos prosperitez, comme
si c' estoient les miennes, et tandis que je suis
mal-heureux dans toutes les choses que je desire, je
me tiens heureux de vostre heur. En effet, je ne puis
pas dire que la fortune me soit tout à fait ennemie,
puis-qu' elle vous est favorable, et je luy pardonne
tout le mal qu' elle me fait, en reconnoissance du bien
que vous en recevez. Vous serez estonné de ce que vous
allez entendre ; et, sans mentir, j' ay honte de vous
le dire. M m' est plus cruelle que jamais, plus
fiere qu' elle ne l' estoit dans ses lettres, et ce qui
est pitoyable et honteux tout ensemble, cette
resistance me picque, et je suis plus amoureux d' elle
que vous ne me l' avez jamais veu.

p428

C' est une des raisons qui m' a fait entreprendre ce
voyage, ut defatiger ; mais j' ay peur qu' il
m' arrivera comme à celuy-là. Vous qui estes plus sage,
et qui la connoissez mieux, donnez-moy quelque conseil
là-dessus, et dites-moy si vous jugez qu' elle
demeurera opiniastre dans la resolution qu' elle semble
avoir prise. Mais parlez-m' en franchement, et en une
rencontre comme celle-là, ne vous servez point de vostre
complaisance ordinaire, ce me sera, peut-estre, un
remede de croire qu' il n' y en a point ; vous estes
plus obligé que personne, de me tirer de ce mal, car
outre que vous me devez plus aymer que personne ne
m' ayme, c' est vous qui, en quelque sorte, m' avez
causé tous les déplaisirs que j' ay à cette heure, et
qui me la fistes voir la premiere fois, (...).
Ce n' est pas tout de bon que je le dis, mais c' est
qu' il m' a semblé qu' il estoit assez à propos. Je ne
vois pas plus clair que vous dans le mot sur lequel
vous me consultez, quoy que j' y aye songé en chemin.
à la verité, ce n' a pas esté beaucoup, car je ne
sçaurois penser bien fort qu' en elle. Adieu, ostez-luy
vistement mon coeur, afin que vous l' ayez tout entier,
ou faites, au moins, qu' elle le possede avec justice.
Je suis,
monsieur,
vostre, etc.

LETTRE 136 A M. COSTART



p429

domine,
sans mentir avec tout vostre latin, vous estes un
grand niais, et vous faites bien voir que les plus
grands clercs ne sont pas les plus fins. Je fus
admirablement bien avec M dés le premier
demy-quart d' heure que je la vis ; à peine nous eusmes
nous fait chacun deux ou trois reproches, que nous
nous embrassasmes de meilleur coeur que jamais. L' amour
esternua plus de deux cens fois ce jour là, tantost à
droit, et tantost à gauche, et en a esté enrumé plus
de trois semaines ; elle m' en donna mille, deinde
centum, deinde mille altera, deinde seconda
centum
; voyez donc où vous en estes d' avoir
allegué si mal à propos ces deux epigrammes ; car
pour vous dire le vray, je trouve qu' elle a le nez
fort bien fait, et je suis de l' avis de sa province ;
sic meos amores ? il ne se faut pas laisser
attraper comme cela à ce que les amans disent dans
leur colere, et quoy que Phedria die en entrant sur le
theatre meretricum contumelias , à une scene de là,
il donneroit sur les aureilles à quiconque luy diroit
que Thaïs ne fut pas une fort honneste femme. Ne vous
souvenoit-il plus de vostre publius mimus amantium

p430

irae
, et de l' autre, qui mettant les choses en
leur ordre, dit, (...). Selon que nous vous connoissons
niais, et la croyance que je sçay que vous avez de cét
esprit fier et resolu, nous jugeasmes que vous y
seriez attrapé, et que vous escririez une lettre qui
nous donneroit du plaisir, mais afin que vous luy en
sçachiez gré, et que vous ayez regret de luy avoir
voulu arracher le coeur ; je vous asseure que j' eus de
la peine à la faire resoudre à vous faire cette
trahison. C' est cela qui a esté cause que vous n' avez
pas eu plus souvent de ses lettres, et elle s' en est
empeschée pour ne vous pas mentir plus d' une fois.
Mais il faut avoüer que si vous manquez de jugement,
en recompense vous avez bien de l' esprit, vostre
lettre m' a pleu admirablement. Il y a des appliquations
les plus heureuses du monde, et pour mieux dire les
plus ingenieuses, particulierement (...), de quel
endroit l' entendez-vous ? Pour vostre explication de
hem alterum , je ne l' approuve pas, car Gnaton
estant vray-semblablement plus vieux que Trason, ou
du moins de mesme âge, quelle apparence qu' il voulust
dire qu' il semblast que Thrason eut fait l' autre ;
(...). Je verray Monsieur De , puisque vous me le
commandez, car cela me le rend bien plus considerable
que d' estre evesque. Le mot de Monsieur Poquet me
semble admirable ; je vous ay tousjours

p431

bien dit qu' il avoit plus d' esprit que vous. Sans
mentir, je crois que c' est luy qui vous fait vos
lettres ; je voudrois bien qu' il voulust faire mes
responses. Mais, dites-moy d' où est cet hemistiche,
je ne l' ay jamais leu, et il ne me semble pas qu' il
puisse jamais avoir esté dit, que pour le bled des
bastions de la Rochelle.
Je suis,
monsieur,
vostre, etc.
à Paris le 4 D' Aoust.

LETTRE 137 A MARQUIS DE ROQUEL.



p432

Monsieur,
je ne sçay ce que me vaudra l' honneur de vostre
amitié, mais elle me couste desja bien cher ; il ne se
passe point de campagne que je ne voye, pour l' amour
de vous beaucoup de mauvais jours, et que les hazards
que vous courez ne me mettent en une extréme peine ;
cependant, j' ay beaucoup de joye de voir que par une
fortune assez bizarre, vous trouvez tousjours moyen
d' acquerir de la gloire dans des armées qui sont
battuës, et que dans des occasions qui sont
mal-heureuses presque pour tous les autres, vous ne
laissez pas de vous signaler. En effet, monsieur, vous
ne sçauriez pas, ce me semble, vous plaindre avec
justice de la fortune ; car si elle ne se met dans
vostre party, au moins elle vous met tousjours dans
celuy duquel elle est, et à la fin de tous les
combats, il se trouve que vous estes du costé des
victorieux. Pour moy, je suis moins jaloux de vostre
liberté que de vostre gloire, je vous avouë que je ne
me puis affliger de vostre prison, et apres ce qui est
arrivé, je vous ayme bien

p433

mieux parmy les espagnols, que si vous estiez parmy
les nostres. Je souhaite, monsieur, que vous receviez
d' eux tout le bon traittement que vous meritez, et je
ne doute pas que cela n' arrive, car outre ce qu' on doit
à vostre condition, il y a des qualitez en vostre
personne qui gagnent en trois jours le coeur de ceux
qui vous approchent, et je ne fais pas de difficulté
que les ennemis qui vous ont pris ne soient vos amis
à cette heure. J' irois volontiers, s' il m' estoit
permis, vous tenir compagnie avec eux, car il n' y a
rien, sans mentir, monsieur, que je ne fisse de bon
coeur, pour vous faire voir combien je suis
reconnoissant de l' honneur que vous me faites par tout,
en publiant que vous m' aymez, et Paris, ni la cour,
ne me sçauroient donner plus de plaisir, que j' en
aurois d' estre aupres de vous, et de vous tesmoigner
que je suis avec une extréme passion
vostre, etc.

LETTRE 138 A MARQUIS DE S. MAIG.



p434

Monsieur,
j' ay esté trois jours entiers en doute si vous estiez
mort ; vous pouvez vous imaginer avec quel déplaisir.
Dans cette alarme où j' estois, j' ay receu, comme une
bonne nouvelle, celle qui m' a appris que vous estiez
prisonnier ; et je n' ay pû m' affliger de la perte de
vostre liberté, apres avoir esté si en peine de vostre
vie. Aussi bien, monsieur, si vostre destinée eust
esté entre mes mains, je vous avouë que je ne vous en
eusse pas donné une autre que celle que vous avez
euë ; et comme j' apprehendois estrangement d' apprendre
que vous fussiez demeuré entre les morts, je n' eusse
pas esté bien aise non plus que vous fussiez
entierement eschappé. La fortune a trouvé le milieu
que je desirois, et je crois que je me rencontre en
cela dans vos sentimens ; et estant aussi brave, et
aussi chagrin que vous estes, je m' imagine que vous
n' eussiez pas joüy avec beaucoup de joye d' une liberté
que vous eussiez conservée en vous retirant. Si vous
voulez, monsieur, lors que je seray à Paris,
m' envoyer demander par un tambour, comme un de vos
domestiques,

p435

je ne dénieray pas d' estre à vous, et je vous iray
trouver de tout mon coeur, je meurs d' envie aussi bien
d' apprendre toutes vos aventures, et je pense que vous
auriez le loisir à cette heure de me les conter. Je
souhaite avec une extréme passion que vous en ayez
tousjours de bonnes, et si ayant à regretter six ou
sept maistresses, vous avez quelque temps de reste,
pour songer à moy, je vous supplie tres-humblement de
me faire l' honneur de vous souvenir quelquefois que
je suis,
vostre, etc.

LETTRE 139 A M. DE CHAVIGNY



p436

Monsieur,
je vous jure que c' est par pure force d' amitié que je
vous escris, et pour ne pouvoir m' empescher de vous
dire, que je languis icy d' y estre si long-temps sans
vous. Apres avoir tant souhaitté de sortir d' Italie,
je m' ennuye à Paris, plus que je ne faisois à
Thurin, et ayant un bel appartement dans l' hostel de
Crequy, il m' arrive souvent de souhaitter la chambre
de la Grave et celle de la Novalaise, et quelquefois
mesme mon lict de la Souchiere. Ce jour que le vent et
la pluye me firent le nez d' une si plaisante sorte,
j' eus plus de plaisir que je n' en ay icy dans les plus
belles journées ; et pour vous faire tout comprendre en
un mot, je consentirois d' entretenir quatre heures tous
les soirs M , pour avoir l' honneur de vous voir une
demy-heure tous les jours. Tout de bon, monsieur,
il me semble que je suis tombé dans une crevasse, d' où
il faudroit quarante-deux brasses de cordes pour me
tirer ; il n' y a que vous qui m' en puissiez oster, et
jusqu' à ce que vous soyez de retour, j' y demeureray
tousjours craint et heurlant horriblement. Il ne se
passe, sans mentir, point de jour que je n' adjouste
quelque

p437

chose à l' affection que j' ay pour vous ; et soit que
j' aye eu plus de loisir de me reconnoistre, et de
considerer les obligations que je vous ay, ou qu' estant
meslé avec les autres hommes, je connoisse mieux
l' extréme difference qu' il y a de vous à eux, je vous
ayme beaucoup davantage que je ne faisois dans le
voyage, lors que je vous aymois desja plus que
moy-mesme. Pardonnez-moy, monsieur, si je vous dis cecy
avec des termes si libres, et ne trouvez pas estrange,
que parlant avec beaucoup de passion, je parle un peu
inconsidérément : avec toute cette liberté, je vous
asseure que j' ay pour vous dans l' ame tout le respect
que je suis obligé d' avoir, et que vous honorant aussi
veritablement que vous le meritez, je suis plus que je
ne le puis dire, et autant que je le dois,
vostre, etc.

LETTRE 140 A PRESID. DE MAISONS



p438

Monsieur,
Madame De Marsilly s' est imaginée que j' avois
quelque credit aupres de vous, et moy qui suis vain,
je ne luy ay pas voulu dire le contraire. C' est une
personne qui est aymée et estimée de toute la cour, et
qui dispose de tout le parlement. Si elle a bon succés
d' une affaire, dont elle vous a choisi pour juge, et
qu' elle croye que j' y aye contribué quelque chose,
vous ne sçauriez croire l' honneur que cela me fera
dans le monde, et combien j' en seray plus agreable à
tous les honnestes gens. Je ne vous propose que mes
interests pour vous gagner ; car je sçay bien,
monsieur, que vous ne pouvez estre touché des vostres,
sans cela je vous promettrois son amitié. C' est un
bien par lequel les plus severes juges se pourroient
laisser corrompre, et dont un aussi honneste homme que
vous doit estre tenté : vous le pouvez acquerir
justement, car elle ne demande de vous que la justice.
Vous m' en ferez une que vous me devez, si vous me
faites l' honneur de m' aymer tousjours autant que vous
avez fait autrefois, si vous croyez que je suis,
vostre, etc.

LETTRE 141 A DUC D'ANGUIEN



p439

Monseigneur,
à cette heure que je suis loin de vostre altesse, et
qu' elle ne me peut pas faire de charge, je suis resolu
de luy dire tout ce que je pense d' elle il y a
long-temps, que je n' avois osé luy declarer pour ne pas
tomber dans les inconveniens où j' avois veu ceux qui
avoient pris avecque vous de pareilles libertez. Mais,
monseigneur, vous en faites trop pour le pouvoir
souffrir en silence, et vous seriez injuste si vous
pensiez faire les actions que vous faites sans qu' il
en fût autre chose, ni que l' on prit la liberté de vous
en parler. Si vous sçaviez de quelle sorte tout le
monde est déchaisné dans Paris à discourir de vous,
je suis asseuré que vous en auriez honte, et que vous
seriez estonné de voir, avec combien peu de respect et
peu de crainte de vous déplaire, tout le monde
s' entretient de ce que vous avez fait. à dire la
verité, monseigneur, je ne sçay à quoy vous avez pensé,
et ç' a esté, sans mentir, trop de hardiesse, et une
extréme violence

p440

à vous, d' avoir à vostre âge, choqué deux ou trois
vieux capitaines que vous deviez respecter, quand ce
n' eût esté que pour leur ancienneté ; fait tuer le
pauvre Comte De Fontaine qui estoit un des meilleurs
hommes de Flandres, et à qui le Prince D' Orange
n' avoit jamais osé toucher ; pris seize pieces de
canon, qui appartenoient à un prince qui est oncle du
roy, et frere de la reyne, avec qui vous n' aviez jamais
eu de differend ; et mis en desordre les meilleures
trouppes des espagnols, qui vous avoient laissé passer
avec tant de bonté. Je ne sçay pas ce qu' en dit le
pere Musnier, mais tout cela est contre les bonnes
moeurs, et il y a, ce me semble, grande matiere de
confession. J' avois bien ouy dire que vous estiez
opiniastre comme un diable, et qu' il ne faisoit pas bon
vous rien disputer ; mais j' avouë que je n' eusse pas
creû que vous-vous fussiez emporté à ce point là, et si
vous continués, vous-vous rendrez insuportable à toute
l' Europe, et l' empereur ni le roy d' Espagne ne
pourront durer avecques vous. Cependant, monseigneur,
laissant la conscience à part, et politiquement
parlant, je me resjouïs avec V A de ce que j' entends
dire qu' elle a gagné la plus belle victoire, et de la
plus grande importance que nous ayons veuë de nostre
siecle, et de ce que sans estre important , elle
sçait faire des actions qui le soient si fort. La
France que vous venez de mettre à couvert de tous les
orages qu' elle craignoit, s' estonne qu' à l' entrée de
vostre vie vous ayez fait une action dont Cesar eût
voulu couronner toutes

p441

les siennes, et qui redonne aux roys vos ancestres
autant de lustre que vous en avez receu d' eux. Vous
verifiez bien, monseigneur, ce qui a esté dit
autrefois, que la vertu vient aux Cesars devant le
temps ; car vous qui estes un vray Cesar en esprit et
en science, Cesar en diligence, en vigilance, en
courage Cesar, (...), vous avez trompé le jugement,
et passé l' esperance des hommes, vous avez fait voir
que l' experience n' est necessaire qu' aux ames
ordinaires, que la vertu des heros vient par d' autres
chemins, qu' elle ne monte pas par degrez, et que les
ouvrages du ciel sont en leur perfection dés leurs
commencemens. Apres cela, vous pouvez vous imaginer
comme vous serez bien receu et caressé des seigneurs
de la cour : et quelle joye les dames ont euë
d' apprendre que celuy qu' elles ont veu triompher dans
les bals, fasse la mesme chose dans les armées, et que
la plus belle teste de France soit aussi la meilleure
et la plus ferme. Il n' y a pas jusqu' à Monsieur De
Beaumont qui ne parle en vostre faveur ; tous ceux qui
estoient revoltez contre vous, et qui se plaignoient
que vous-vous mocquiez tousjours, avouënt que pour
cette fois-cy, vous ne vous estes pas mocqué, et
voyant le grand nombre d' ennemis que vous avez défaits,
il n' y a plus personne qui n' apprehende d' estre des
vostres. Trouvez bon, ô Cesar ! Que je vous parle
avec cette liberté, recevez les loüanges qui vous sont
deuës, et souffrez que l' on rende à Cesar ce qui
appartient à Cesar.

LETTRE 142 MARQ. MONTAUSIER



p442

Monsieur,
vous ne seriez pas fasché d' estre pris, si vous sçaviez
combien vous estes plaint. Il y a, sans mentir, moins
de plaisir d' estre à Paris, que d' y estre regretté
comme vous estes, et les plaintes que font pour vous
tant d' honnestes gens, valent mieux que la plus belle
liberté du monde. Si vous ne pouvez à cette heure
demeurer d' accord de cela (car en l' estat où vous estes,
vous avez bien la mine de ne pouvoir entendre raison)
je vous le feray comprendre icy quelque jour, et
avouër que vous ne devez pas mettre entre vos
mal-heurs, un accident qui vous a fait recevoir des
témoignages de l' affection de tout ce qu' il y a
d' aymables personnes en France. Dans ce sentiment
general de tout le monde, il n' est pas ce me semble à
propos, monsieur, que je vous die à cette heure les
miens ; car quelle apparence y a-t-il que vous me
deussiez considerer parmy des princesses, des princes,
des ministres, des dames, et parmy des demoiselles qui
valent mieux que les dames, les ministres, les
princes et les

p443

princesses ? Quand vous aurez songé assez long temps
à toutes ces personnes, je vous suppliray
tres-humblement de croire, qu' il n' y a qui que ce soit
au monde, qui prenne plus de part à toutes vos bonnes
et mauvaises fortunes que moy, ni qui soit avec plus
de passion,
vostre, etc.

LETTRE 143 MARQ. MONTAUSIER



p444

Monsieur,
quoy que je sois tres-asseuré de vostre amitié, et que
la franchise avec laquelle vous avez accoustumé de
proceder en toutes choses, ne laisse pas lieu de douter
de vostre affection à ceux à qui vous l' avez promise :
je ne laisse pas, neantmoins, d' avoir une extréme
joye toutes les fois que vous me dites que vous
m' aymez, et je ne sçaurois recevoir trop d' asseurances
d' une chose qui m' est si avantageuse et si agreable.
Le plaisir que j' ay eu à lire vostre lettre, est un
des plus grands que j' aye reçeus depuis que je suis
hors de Paris, et hors les remercimens que vous m' y
faites, je n' y ay rien veu qui ne m' ait touché
sensiblement le coeur. Sans mentir, monsieur, je reçois
de jour en jour de nouvelles satisfactions de m' estre
enfin laissé vaincre à vos bien-faits, et d' avoir
quitté la dureté de coeur qui m' a trop long-temps
separé de vous. Quoy que je face quelque scrupule de
tourner ma pensée vers ce temps-là, je vous avouë
pourtant que je prens quelque plaisir de m' en souvenir,
pour avoir plus de joye, en le comparant à celuy-cy :
et (si ce n' est pas trop dire) il y a mesme des fois
que je ne voudrois pas qu' il

p445

fut arrivé autrement. Car outre que l' on jouït avec
plus de contentement d' un bien que l' on croyoit avoir
perdu, et que les amitiez, qui apres avoir esté
interrompuës viennent à se renouër, ont quelque ardeur
que les constantes et les vieilles amitiez n' ont pas :
cette mauvaise intelligence m' a donné occasion de
recevoir un signalé tesmoignage de vostre bonté, en me
faisant voir avec quelle douceur et quelle affection
vous m' avez reçeu dés que je me suis r' approché de
vous. Au moins, monsieur, je sçay certainement que j' en
tireray ce bon effect, qu' ayant veu une fois quelle
faute j' avois faite de mal ménager l' honneur de vos
bonnes graces, et connu par experience, combien
difficilement je m' en puis passer, je ne seray plus
capable, à l' advenir, de faillir de la sorte, et que
rien ne me sçauroit jamais empescher d' estre tousjours,
monsieur,
vostre, etc.

LETTRE 144 A DUC D'ANGUIEN



p446

He bon jour, mon compere le brochet, bon jour mon
compere le brochet. Je m' estois tousjours bien douté
que les eaux du Rhin ne vous arresteroient pas, et
connoissant vostre force, et combien vous aymez à
nager en grande eau, j' avois bien creu que celles-là
ne vous feroient point de peur, et que vous les
passeriez aussi glorieusement que vous avez achevé
tant d' autres aventures ; je me réjouïs pourtant de ce
que cela s' est fait plus heureusement encore que nous
ne l' avions esperé, et que sans que vous ni les vostres
y ayent perdu une seule écaille ; le seul bruit de
vostre nom ait dissipé tout ce qui se devoit opposer
à vous.

p447

Quoy que vous ayez esté excellent, jusques icy, à
toutes les sausses où l' on vous a mis, il faut avouër
que la sausse d' Allemagne vous donne un grand goust,
et que les lauriers qui y entrent, vous relevent
merveilleusement. Les gens de l' empereur qui vous
pensoient frire, et vous manger avec un grain de sel,
en sont venus à bout comme j' ay le dos, et il y a du
plaisir de voir que ceux qui se vantoient de défendre
les bords du Rhin, ne sont pas à cette heure asseurez
de ceux du Danube. Teste d' un poisson comme vous y
allez ! Il n' y a point d' eau si trouble, si creuse, ni
si rapide, où vous ne vous jettiez à corps perdu. En
verité, mon compere, vous faites bien mentir le
proverbe qui dit, jeune chair et vieux poisson ; car
n' estant qu' un jeune brochet comme vous estes, vous
avez une fermeté que les plus vieux esturgeons n' ont
pas, et vous achevez des choses qu' ils n' oseroient
avoir commencées. Aussi vous ne sçauriez vous imaginer
jusques où s' estend vostre reputation, il n' y a point
d' estangs, de fontaines, de ruisseaux, de rivieres, ni
de mers, où vos victoires ne soient celebrées ; point
d' eau dormante où l' on ne songe à vous, point d' eau
bruyante où il ne soit bruit de vous, vostre nom
penetre jusques au centre des mers, et vole sur la
surface des eaux ; et l' ocean qui borne le monde, ne
borne pas vostre gloire. L' autre jour que mon compere
le turbot, et mon compere le grenaut, avec quelques
autres poissons d' eau douce, souppions ensemble chez
mon compere l' eperlan, on nous presenta, au second

p448

un vieux saumon qui avoit fait deux fois le tour du
monde, qui venoit fraischement des Indes Occidentales,
et avoit esté pris comme espion en France, en suivant
un batteau de sel. Il nous dit, qu' il n' y avoit point
d' abysmes si profonds sous les eaux, où vous ne
fussiez connû et redouté, et que les baleines de la
mer Atlantique, suoient à grosse goutte, et estoient
toutes en eau dés qu' elles vous entendoient seulement
nommer. Il nous en eust dit davantage, mais il estoit
au cour-boüillon, et cela estoit cause qu' il ne
parloit qu' avec beaucoup de difficulté. Pareilles
choses à peu prés, nous furent dites par une troupe de
harans frais qui venoient de vers les parties de
Norvege. Ceux-là nous asseurerent que la mer de ces
païs-là s' estoit glacée cette année deux mois plustost
que de coustume, par la peur que l' on y avoit euë, sur
les nouvelles que quelques macreuses y avoient
apportées que vous dressiez vos pas vers le nord, et
nous dirent, que les gros poissons, lesquels, comme
vous sçavez, mangent les petits, avoient peur que vous
fissiez d' eux comme ils font des autres ; que la
pluspart d' entre eux s' estoient retirez jusques sous
l' ourse, jugeans que vous n' iriez pas là ; que les
forts et les foibles, sont en allarme, et en trouble,
et particulierement certaines anguilles de mer qui
crient desja comme si vous les escorchiez, et font un
bruit qui fait retentir tout le rivage. à dire le
vray, mon compere, vous estes un terrible brochet, et
n' en déplaise aux hippopotames, aux loups marins, ni
aux

p449

daufins mesmes, les plus grands et les plus
considerables hostes de l' ocean, ne sont que de pauvres
cancres au prix de vous, et si vous continuëz comme
vous avez commencé, vous avallerez la mer et les
poissons. Cependant vostre gloire se trouvant à un
point qu' il est asseuré qu' elle ne peut aller plus
loin, ni plus haut ; il est, ce me semble, bien à
propos, qu' apres tant de fatigues, vous veniez vous
rafraichir dans l' eau de la Seine ; et vous recréer
joyeusement avec beaucoup de jolies tanches, de belles
perches, et d' honnestes truittes, qui vous attendent
icy avec impatience. Quelque grande pourtant que soit
la passion qu' elles ont de vous voir, elle n' esgale
pas la mienne, ni le desir que j' ay de vous pouvoir
témoigner combien je suis,
vostre tres-humble et tres-obeïssante
servante, et commere, la carpe.

LETTRE 145 A MARQUIS DE PISANY



p450

Monsieur,
à ce que j' ay appris, on auroit grand tort, si on vous
reprochoit que vous avez gardé le mulet au camp de
Thionville ; au diable le mulet que vous y avez
gardé. On m' a dit aussi, que considerant que plusieurs
armées se sont autrefois perduës par leur bagage,
vous-vous estes défait de tout le vostre : et qu' ayant
leu souvent dans les histoires romaines, (voila ce que
c' est que de tant lire) que les plus grands exploits
que leur cavalerie ait faits autrefois, elle les a
faits ayant mis pied à terre, et s' estant démontée
volontairement dans le fort des combats les plus
douteux ; vous-vous estes resolu d' éloigner tous vos
chevaux, et que vous avez si bien fait, qu' il ne vous
en est demeuré pas un seul.
il va de son pied l' eminent personnage.
peut-estre que vous en recevrez quelque incommodité :
mais aussi, cela est, sans mentir, bien honnorable,

p451

qu' aussi bien que Bias (Bias, vous le connoissez
tant ! ) vous puissiez dire que vous avez avec vous tout
ce qui est à vous. Non pas, à dire le vray, une
quantité de hardes inutiles, ni un grand accompagnement
de chevaux, ny une extréme abondance d' or et d' argent
monnoyé : mais probité, generosité, magnanimité,
fermeté dans les perils, opiniastreté dans les
disputes, mépris des langues estrangeres, ignorance
des faux dez, et une tranquillité inouïe dans la perte
des biens faux et perissables. Qualitez, monsieur, qui
vous sont propres et essencielles, et lesquelles ni le
temps ni la fortune ne sçauroient separer de vous. Or,
comme ainsi soit qu' Euripide, qui estoit, comme vous
sçavez, ou comme vous ne sçavez pas, un des plus graves
autheurs de la Grece ; écrive en l' une de ses
tragedies, que l' argent fut un des maux qui sortit de
la boiste de Pandore, et peut-estre le plus
pernicieux : j' admire, comme une qualité divine, en
vous l' incompatibilité que vous avez avec luy ; et il
me semble que c' est une excellente marque d' une ame
grande et extraordinaire, de ne pouvoir durer avec le
corrupteur de la raison, l' empoisonneur des ames, et
l' autheur de tant de desordres, d' injustices, et de
violences. Mais je voudrois, monsieur, que vostre
vertu ne fust pas tout à fait à un si haut point ; que
vous-vous puissiez accommoder en quelque sorte avec
cet ennemy du genre humain, et que vous fissiez quelque
paix avecque luy, comme nous en faisons avecque le
grand turc, pour des considerations politiques,

p452

et pour la raison du commerce. Considerant donc qu' il
est tres difficile de se passer de luy, et m' imaginant
que comme je joüay pour vous à Narbonne, vous avez
peut-estre joüé pour moy à Thionville, et que c' est
en mon nom que vous avez massé les mulets ? Je vous
envoye cent pistolles sur estant-moins de la perte que
vous pouvez avoir faite pour moy, et afin qu' il n' en
arrive pas de celles-cy comme des autres, je vous
supplie de n' en pas soüiller vos mains, et de les
mettre entre celles de françois, pour la consolation
duquel je les envoye principalement.

LETTRE 146 A MGR D'AVAUX 1643



p453

Monseigneur,
vous seriez ravy d' estre party d' icy, si vous sçaviez
combien vous y estes regretté. Il y a, sans mentir,
moins de plaisir d' estre à Paris, que d' y estre desiré
comme vous estes, et quand vous l' aymeriez autant que
vous avez fait autrefois, les plaintes que tant
d' honnestes gens y font pour vous, devroient faire que
vous fussiez bien-aise de n' y estre pas. Quand je jette
les yeux sur vostre vie, monseigneur, il me semble que
cét homme du temps passé, que son bon-heur fit
surnommer preneur de villes , ne meritoit pas ce
tiltre avec plus de raison que vous le meritez : car
s' il est vray qu' il n' y a pas de meilleur moyen de s' en
faire maistre, que de prendre le coeur des citoyens,
il n' y eut jamais au monde un poliorcetes comme vous ;
et l' on peut mettre Hambourg, Coppenhagen,
Stocolm, Paris, Venise, et Rome au nombre de vos
conquestes. Vous ne sçauriez croire le déplaisir qu' a
icy causé vostre esloignement. Pour moy, monseigneur,
je vous jure que j' en suis au desespoir, et que

p454

rien ne m' en peut consoler. à dire le vray, en quelle
autre personne sçaurois je rencontrer tant d' esprit,
tant de sçavoir, et tant de vertu ? Où pourrois-je
trouver au monde des entretiens si doux, des
conversations si utiles, et des potages si bien
conditionnez ? Depuis que vous estes hors d' icy, je
n' ay point trouvé de viande qui ne fust trop salée, ni
d' homme qui ne le fust trop peu. De ce sel d' attique,
dont j' ay mangé plus d' un minot avecque vous, et qui
comme dit Quintilien, (...).
Sans mentir, monseigneur, ce fut un grand mal-heur pour
moy, lors que je vous rencontray icy plus habile, plus
sçavant et plus honneste homme que jamais ; et en
puissance et en volonté de me faire du bien et de
l' honneur. J' achette maintenant bien cher les quatre
mille livres de rente que vous m' avez donnez : et si
vous estes-long-temps dehors, vostre absence me fera
plus de mal, que vostre presence ne m' a fait de bien.
Mais j' abuse un peu trop de vostre bonté, de vous
entretenir si long-temps. Il faut pourtant que je vous
die, devant que de finir, que la reyne receut
admirablement bien vostre cabinet, et le trouva comme
il est ; et me commanda de vous en remercier de sa
part.

p455

Les quatre ou cinq jours d' apres, pas une princesse ny
duchesse ne fut chez elle, à qui elle ne le fist voir.
Particulierement, elle le montra à madame la
princesse, à qui elle dit mille biens de vous. Il est
bien juste, monseigneur, que je vous die, à vous qui
avez commencé ma fortune, et qui m' avez mis en
bon-heur, qu' il a plû à la reyne me donner la pension
de mille escus qu' elle m' avoit promise dés que vous
estiez icy ; et qu' elle l' a fait mettre sur l' abbaïe
de Conches, dont elle a admis la resignation, que
l' abbé en a faite en faveur d' un des enfans de
Monsieur De Maisons. Je suis,
monseigneur,
vostre, etc.
De Paris le 13 Decembre 1643.

LETTRE 147 A M. COSTART



p456

Monsieur,
ce n' est pas que je trouve mauvais que vous soyez aussi
paresseux que moy ; mais pource que vous ne l' avez pas
accoustumé, et qu' il y a long-temps que je n' ay receu
de vos lettres, j' ay peur que vous n' ayez pas eu la
derniere que je vous ay escrite, dans laquelle je
vous répondois à tous vos mots de Poitou, et vous
disois mon avis sur les passages de Saluste et
d' Ausone. Si vous voulez doresnavant autant de temps
pour faire vos responses que j' ay accoustumé d' en
prendre, je n' ay rien à dire contre cela ; neantmoins,
il me semble qu' il n' est pas juste qu' il y ait une
mesme regle pour vous et pour moy, et nous ne sommes,
(...).
L' autre jour je dis à Monsieur De Chavigny le
passage de Terence, hem alterum, et que vous me
l' aviez proposé, et l' explication que vous y donniez,
et que pour moy je n' y en trouvois pas. Le lendemain
il me dit qu' il croyoit qu' il y falloit mettre un
interrogant, ex homine hunc natum dicas ?
croiriez vous que celuy-là soit né d' un homme, ne
prendriez vous pas ce brutal-là pour une beste ? Pour
moy, cela ne me déplaist

p457

pas, et je doute seulement si un homme qui parle tout
seul peut user d' interrogant, comme s' il parloit à une
troisiesme personne. Mandez moy, s' il vous plaist,
vostre advis là dessus, car je luy ay dit que je vous
escrirois le sien, et nous attendons vostre réponse.
Consultez aussi Monsieur De Balzac sur cela ; je
monstreray à Monsieur De Chavigny vostre réponse,
et la sienne, si vous me l' envoyez. Je luy dis l' autre
jour les vers que Monsieur De Balzac a faits pour
Monsieur Guyet, il les trouva admirablement beaux,
et me parla de luy avec une estime tres-haute, et une
affection extréme, me loüant son esprit, son humeur,
ses ouvrages, ses potages (car il dit aussi qu' il en a
mangé) comme j' ay accoustumé de les loüer moy-mesme,
et d' aussi bon coeur. C' est en verité, un homme de
tres rare esprit, et qui ayme passionnément tous ceux
qui en ont, et peut-estre qu' il témoignera à nostre
amy qu' il se souvient de luy, lors qu' il s' y attend le
moins. Adieu, monsieur, je suis,
vostre, etc.
à Paris ce 22 Novembre.

LETTRE 148 A M. DE CHAVEROCHE



p458

Monsieur,
sçachant combien vous aymez les procez, et combien
vous m' aymez aussi, je crois que je vous feray une
priere qui ne vous sera pas desagreable, en vous
suppliant de tout mon coeur de vouloir prendre la
peine de nous instruire de l' affaire de ma soeur, de
l' aider de vostre conseil, et de l' assister de vostre
credit ; je vous l' addresse comme à un des hommes du
monde en qui je me confie le plus, et qui la peut le
mieux conseiller en cette occasion. Je crois que
Mademoiselle De Ramboüillet ne vous refusera pas de
solliciter pour vous et pour elle (car je fais desja
vostre affaire de la sienne) et si vous la prenez à
coeur comme je l' espere, je ne doute pas qu' elle n' en
ait toute l' issuë qu' elle peut desirer. En récompense,
je vous promets que de ma vie je ne vous appelleray
pourceau , et que je vous donneray la premiere
chapelle qui sera à ma nomination. Car de vous dire que
cette obligation augmentera la passion que j' ay de
vous servir, ce seroit vous

p459

tromper, puis qu' il est vray qu' il y a desja long-temps
que je suis autant qu' il se peut,
encore une fois, monsieur, je vous supplie
tres-humblement de faire rage.
Monsieur,
vostre, etc.

LETTRE 149 A MARQUISE DE VARDES



p460

Madame,
en verité l' on est bien empesché, comme vous pouvez
voir icy, et l' on ne sçait pas où commencer à se
remettre à son devoir, quand on a failly si
long-temps, et mesmement contre une personne à qui
on a de si estroites obligations que je vous en ay,
et à laquelle on doit tant de respect, de soin et
d' affection. Il y a beaucoup de mois que je travaille
pour trouver une excuse à ma faute, et que je tasche à
vous faire une belle lettre, dans laquelle je vous
prouve par vingt ou trente raisons que je n' ay point
failly. Mais je vous avouë, que je n' en ay encore pû
trouver pas une : je crois mesme que toute l' eloquence
et tous les esprits de nostre academie n' en pourroient
venir à bout, et c' est tout ce que pourroit faire le
vostre, et celuy de monsieur le marquis ensemble. Aussi,
madame, c' est à vous deux que je m' addresse, pour vous
supplier de me mander franchement ce que peut dire un
homme qui est en ma place. Ma foy, je croy que vous y
seriez empeschez, aussi bien que moy. Mais si vous
n' avez pas assez d' invention pour couvrir ma

p461

faute, ayez au moins assez de bonté pour me la
pardonner. Vous ne sçauriez l' un et l' autre mieux
verifier par aucune autre chose ce que je dis icy de
vous tous les jours, qu' il n' y a point sous le ciel
deux autres personnes, si bonnes, si sociables, si
genereuses. Je vous supplie, pourtant, de croire,
qu' il y a fort long-temps que le repentir de mon crime
me presse, et que je ne cherche que les moyens d' en
sortir. De sorte qu' à le bien prendre, je ne suis
veritablement coupable que du premier mois ; car tout
le reste du temps, c' est la honte qui m' a retenu, et
la confusion où doit estre tout homme d' honneur,
d' avoir si vilainement failly. Que si tout cecy ne vous
adoucit point, je sçay, madame, un autre moyen de vous
satisfaire, c' est que dans trois jours je m' iray
mettre entre vos mains, pieds et poings liez, afin que
vous me le fassiez comparoir aussi cherement que je
l' ay deservy, et que vous donniez en moy un exemple qui
fasse à l' avenir trembler tous les ingrats ; car enfin,
madame, je ne veux pas vivre plus long temps dans vostre
mauvaise grace, et il n' y a point de peril, où je ne me
jette pour vous monstrer que je suis,
vostre, etc.

LETTRE 150 A MARQUISE DE RAMB.



p462

Madame,
j' avois raison de m' opiniastrer à mon chemin de
Valenton ; cét autre si droit par lequel on
m' asseuroit que je ne me pourrois perdre quand je le
voudrois, je m' y perdis hier trois fois en ne le
voulant pas. Comme je fus aux murailles de Brevane,
au lieu de prendre à droit je pris à gauche, et je m' en
allay droit comme un jonc à un village qui estoit à
deux grandes lieuës hors de mon chemin. Je ne sçaurois
pas dire comme cela se fit ; mais j' avois estrangement
dans l' imagination Mademoiselle D' Angennes, et
Mademoiselle De Sainct Megrin, et je les voyois
comme deux ardens qui marchoient tousjours devant
moy ; et qui m' éclairoient en me perdant. Je vous
supplie pourtant, madame, de ne leur en point faire de
reprimandes : car j' aurois peur qu' elles ne me fissent
pis une autrefois, et mon dessein est de n' avoir rien
à déméler avec cette sorte de personnes-là, et de
souffrir toutes choses, plûtost que d' estre mal avec
elles. Tant y-a que je suis icy arrivé aussi seurement
que si j' eusse eu vostre laquais avec moy. Je n' ay
point trouvé de

p463

loups en chemin ny aucun des hazards que vous craignez
pour moy : et je n' ay couru de fortune que par les
personnes que j' ay laissées aupres de vous. Je vous
asseure, madame, que ce jour-cy ne se passera pas, sans
que je souhaite beaucoup de fois de voir le cheval
griffon et vous, d' estre et de la promenade que vous
ferez, je suis,
vostre, etc.

LETTRE 151 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p464

Mademoiselle,
sans mentir on n' est jamais en repos quand on ayme
quelque chose autant que je vous ayme ; j' avois
tousjours fort aprehendé vostre voyage, mais je
croyois qu' il ne m' en arriveroit point d' autre mal que
le plus grand ennuy du monde, et comme j' estois desja
assez affligé de n' avoir pas l' honneur de vous voir,
la nouvelle qui nous est icy venuë de Merlou, m' a mis
en une bien plus grande peine. Quand cét accident ne
feroit point d' autre mal que d' avoir separé une si
belle compagnie, c' en seroit desja un assez grand, et
duquel j' aurois assez de peine à me consoler. Il me
semble qu' il y a long temps que la petite verolle n' a
rien fait de si insolent que cela, et que comme elle
n' a osé faire de mal au visage de madame, elle ne
devoit pas non plus toucher à ses plaisirs ny à ses
divertissemens. Je me consolois des ennuis que j' avois
icy, par les joyes que je sçavois que vous aviez de
delà, et je n' osois estre tout à fait triste, en un
temps où l' on me disoit que vous dansiez tous les jours.
à cette heure,

p465

il ne me reste pas une pensée qui me puisse plaire, et
je vous asseure que Mesdemoiselles Du Vigean ne se
sont jamais tant ennuyées dans leur grenier, ni
ailleurs, que je m' ennuye dans Paris. Mais voyez, je
vous supplie, mademoiselle, jusques où me porte mon
desespoir, je me resolus de m' en aller à cheval en
trois jours à Blois, et cela c' est presque comme si je
m' allois jetter la teste la premiere dans la riviere.
Je ne sçay si j' en reviendray ; en tout cas, faites-moy
tousjours l' honneur de m' aymer, mort ou vif, et
souvenez-vous que je fus, ou que je suis,
vostre, etc.

LETTRE 152 A MLLE DE RAMBOÜILLET



p466

Mademoiselle,
vous estes admirable de vous plaindre de la solitude,
apres avoir emmené avecque vous tout ce qu' il y avoit
de plus beau et de meilleur dans Paris ; et de
vouloir que nous vous consolions quand vous nous avez
osté toute sorte de consolation. Si j' estois aupres de
la belle princesse avec qui vous estes, je vous
envoyerois les lettres que vous me demandez, et de ses
moindres paroles, ou de ses plus petites actions je
dissiperois les plus grandes melancolies. Si vous-vous
divertissez avec elle aussi mal que vous dites, il
faut que l' accident qui est arrivé à Merlou, l' ait
renduë toute une autre personne qu' elle n' estoit, et
qu' elle soit bien plus changée de la petite verole de
madame sa belle-soeur, qu' elle ne l' a esté de la
sienne. Cependant, mademoiselle, je vous donne advis
que toutes les maisons de Paris sont à cette heure
des maisons des champs, aussi bien que la vostre ; et
en verité, il y en a beaucoup où il n' y a pas si bonne
compagnie. Toutesfois, si une personne qui s' ennuye
avec Mademoiselle De Bourbon, se peut divertir de
sçavoir des nouvelles de M De La G je vous en
diray tant que vous voudrez, car il n' y a plus

p467

quasi qu' elle que je connoisse icy, et je vous
rempliray deux grandes feüilles de papier des bonnes
choses que je luy ay ouy dire. C' est, sans mentir, une
jolie dame, et en verité une des plus charmantes et des
plus agreables qui soit à cette heure icy. Jugez,
mademoiselle, si je puis estre fort divertissant, en
un temps où je suis si mal diverty, et si vous ne devez
pas trouver bon que je m' en aille à Blois, le plus
viste que je pourray, et que je ne vous die autre
chose, sinon que je suis,
vostre, etc.

LETTRE 153 A M. DE B. M. DE B.



p468

Madame, et mesdemoiselles,
sans mentir, vous estes bien cruelles d' estre venuës
troubler mon repos si à contre-temps, et il faut que
vous soyez bien destinées à me tourmenter, puisque les
graces mesmes que vous me voulez faire, me nuisent,
et qu' il ne me vient jamais de bien de vous, qu' afin
que j' en aye apres plus de mal. Il n' y a pas fort
long-temps que j' eusse donné toutes choses pour
recevoir une lettre comme celle que l' on me vient
d' apporter, et elle est venuë en une saison, qu' il n' y
a rien que je ne donnasse pour ne l' avoir point
receuë. J' ay regret, madame, d' estre contraint de
respondre ainsi à l' honneur qu' il vous a pleu de me
faire : mais les demoiselles qui sont avecque vous,
sont si presomptueuses, que je sçay que si je mets
icy des douceurs, elles les prendront toutes pour
elles ; et la compagnie à laquelle vous vous estes
jointe, m' oblige à vous parler plus rudement que je
ne voudrois. Trouvez donc bon, s' il vous plaist, et
elles aussi, que je vous die, que les mécontentemens
que vous me laissastes en partant, avoient fait un si
bon effet dans mon esprit, que, sans mentir, vous n' y
estiez plus ; au moins

p469

vous n' y faisiez plus les desordres que vous aviez
accoustumé d' y faire. Je souffrois vostre éloignement,
avec beaucoup de patience, et j' attendois vostre
retour dans une parfaitte tranquillité ; je commençois
à croire qu' il y avoit dans le monde quelques autres
choses que vous, qui fussent aymables : il me sembloit
que quand vous seriez revenuës, je serois bien trois
ou quatre mois sans vous voir et sans en mourir, et
pour vous dire le vray, je vous haïssois un peu plus
que je ne vous aymois. Comme je me resjouïssois d' un
si grand amendement, vostre lettre est venuë renverser
en un moment tout ce que ma raison avoit fait en
beaucoup de temps, et avec beaucoup de peine. Vous
avez, comme par un effet de magie, changé mon esprit
avec un certain nombre de paroles, et le caractere
tout seul des choses que vous avez escrites, m' a rendu
tout autre que je n' estois. Je m' estonnerois davantage
de cette merveille, si je ne sçavois que des personnes
où il y en a tant, en peuvent bien faire quelques
unes : et si je n' avois connu par d' autres experiences
que dans tout ce qui vient de vostre part, il y a
certains poisons, et je ne sçay quels enchantemens
secrets dont on ne peut se garder. Cependant, il est
vray qu' il ne me pouvoit rien arriver de plus
dangereux que cette demy-faveur que vous m' avez
faite ; qui a assez de force pour m' oster de colere,
et qui n' en a pas assez pour me rendre content. De
sorte qu' en l' estat où je suis, je ne vois pas quel
party je dois prendre, et ne puis avoir ni la
satisfaction de

p470

vous haïr comme je devrois, ni le plaisir de vous aymer
comme je voudrois. Dans cét embarras où se trouve mon
esprit, je ne vous puis pas bien déméler ses sentimens,
ni juger dequel costé il se tournera ; ce que je vous
puis dire, c' est qu' il me semble que j' ay assez
d' envie de vous revoir, et que je crains que je ne sois
assez foible pour retomber entre vos mains. Si cela
arrive, traittez-moy mieux que vous n' avez fait ; car,
enfin, tant de dépits font un mauvais effet à la
longue ; et sans mentir, ce seroit dommage que je ne
fusse pas avec la mesme passion, et le mesme respect
que par le passé,
madame, et mes demoiselles,
vostre, etc.

LETTRE 154 A MME L'ABESSE



p471

Madame,
j' estois desja si fort à vous que je pensois que vous
deviez croire qu' il n' estoit pas besoin que vous me
gagnassiez par des presens, ni que vous fissiez dessein
de me prendre comme un rat, avec un chat. Neantmoins,
j' avouë que vostre liberalité n' a pas laissé de
produire en moy quelque nouvelle affection, et s' il
y avoit encore quelque chose dans mon esprit qui ne
fut pas à vous, le chat que vous m' avez envoyé a
achevé de le prendre, et vous l' a gagné entierement.
C' est, sans mentir, le plus beau et le plus agreable
qui fut jamais : les plus beaux chats d' Espagne ne
sont que des chats brûlez au prix de luy ; et
Rominagrobis mesme (vous sçavez bien, madame, que
Rominagrobis est prince des chats) ne sçauroit avoir
meilleure mine, et ne sentiroit pas mieux son bien.
J' y trouve seulement à dire, qu' il est de
tres-difficile garde, et que pour un chat nourry en
religion, il est fort mal disposé à garder la
closture. Il ne voit point de

p472

fenestre ouverte, qu' il ne s' y veüille jetter ; il
auroit desja vingt fois sauté les murailles si on
l' avoit laissé faire, et il n' y a point de chat
seculier qui soit plus libertin ni plus volontaire que
luy. J' espere pourtant que je l' arresteray par le bon
traittement que je luy fais ; je ne le nourris que de
fromages et de biscuits. Peut-estre, madame, qu' il
n' estoit pas si bien traitté chez-vous, car je pense
que les dames de ne laissent pas aller les chats
aux fromages, et que l' austerité du convent ne permet
pas que l' on leur fasse si bonne chere. Il commence
desja à s' apprivoiser ; il me pensa hier emporter une
main en se joüant. C' est, sans mentir, la plus jolie
beste du monde ; il n' y a personne en mon logis qui ne
porte de ses marques. Mais quelque aymable qu' il soit
de sa personne, ce sera tousjours en vostre
consideration que j' en feray cas, et je l' aymeray
tant, pour l' amour de vous, que j' espere que je feray
changer le proverbe, et que l' on dira d' oresnavant, qui
m' ayme, ayme mon chat. Si apres ce present, vous me
donnez encore le corbeau que vous m' avez promis, et si
vous voulez m' envoyer un de ces jours Poncette dans
un panier, vous vous pourrez vanter de m' avoir donné
toutes les bestes que j' ayme, et de m' avoir obligé
de tout point, d' estre toute ma vie,
vostre, etc.

LETTRE 155 A M. DE MAUVOY



p473

Monsieur,
voicy le premier hommage que je vous rends de la terre
que je tiens de vous, et je voudrois bien, en vous le
rendant, vous pouvoir témoigner combien je me sens
redevable aux soins et à l' affection avec laquelle il
vous a pleu de m' obliger. Sans mentir, vous verifiez
bien ce que l' on a accoustumé de dire, que tant vaut
l' homme tant vaut sa terre. Vous avez si bien fait
valloir celle que vous m' avez donnée, et vous me
l' avez envoyée avec tant de fleurs, et des paroles si
obligeantes, que vous l' avez renduë précieuse : et que
vous avez trouvé moyen de me faire un grand present, en
me donnant peu de chose. Cependant, monsieur, moy qui
n' avois pû de ma vie avoir un pouce de terre, je ne
vous suis pas peu obligé de ce que par vostre moyen
j' ay commencé à en avoir quelqu' une, et que vous avez
rompu le premier, le mauvais destin qui sembloit
vouloir que je n' en eusse jamais. Ce que je vous puis
dire, c' est que celle que

p474

vous avez mise entre mes mains, ne sera pas ingrate ;
elle a desja produit en moy toute la reconnoissance
qui est deuë à une civilité si accomplie que la vostre,
et cette obligation a adjousté quelque chose à la
passion avec laquelle j' estois desja,
vostre, etc.

LETTRE 156 A MARQUISE DE RAMB.



p475

Madame,
c' est une chose merveilleuse, qu' ayant tant de qualitez
qui vous devroient faire mépriser tout le monde, vous
soyez la plus civile personne qui y soit, et que vous
ayez autant de bonté pour moy, que si vous voyez dans
mon coeur toutes les pensées que j' ay de vous honorer,
et de vous servir. Je vous asseure, madame, que vostre
nom y est escrit d' une sorte qu' il ne s' y effacera
jamais, et quelque esloignée que vous soyez du monde,
rien n' est à present en ma memoire que vous. Je serois
au desespoir, madame, de ne vous pouvoir representer
avec quelle joye et quel respect j' ay receu l' honneur
qu' il vous a pleu de me faire, si je ne croyois qu' un
esprit aussi extraordinaire que le vostre, peut
deviner ce que je pense. Figurez-vous donc, s' il vous
plaist, madame, tout le ressentiment que peut avoir le
plus reconnoissant homme du monde, et qui a le plus
d' inclination à vous honorer. Ce sera à peu prés ce
que je sens, et une partie de la passion, avecque
laquelle je suis.
Vostre, etc.

LETTRE 157 A COMTE D'ALAIS



p476

Monseigneur,
si vostre affliction est une affliction publique, et si
elle touche generalement tout ce qu' il y a d' honnestes
gens en France, je pense que vous ne doutez pas que
je ne la ressente extrémement ; moy que vos bontez ont
obligé plus que personne, à prendre part à tout ce qui
vous regarde. Je sçay, monseigneur, combien
constamment vous la souffrirez : mais cela ne diminuë
en rien mon déplaisir, et ce qui m' en devroit consoler,
m' afflige davantage. Plus je considere avec quelle
force, quelle constance, et quelle grandeur d' ame, vous
porterez ce coup de la fortune, plus j' ay de regret
que nous ayons perdu un prince, en qui
vray-semblablement toutes ces qualitez-là devoient
revivre, et en la personne duquel j' esperois que nous
reverrions un jour les vertus que je crains que nous ne
trouverons plus desormais qu' en vous. Je souhaite,
monseigneur, que nous les y puissions voir long-temps ;
que la fortune, qui a si cruellement couppé cette
branche, espargne au moins le tronc,

p477

et qu' elle respecte une teste aussi chere et aussi
precieuse que la vostre. C' est, je vous asseure,
autant pour la France que je fais ce souhait-là, que
pour moy, qui suis avec toute sorte de respect et de
passion,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 158 A MARESCHAL DE GRAMM.



p478

Monseigneur,
il est arrivé une chose estrange sur le sujet de
vostre affliction ; qu' estant l' homme du monde qui
avez d' aussi veritables amis, je n' en ay veu pas un
qui vous ait plaint, et que tout ce qu' il y a
d' honnestes gens en France, ayant pris tant de part
dans la gloire que vous venez d' aquerir, il n' y ait
personne qui en ait pris dans vostre mauvaise fortune.
Je ne sçay pas quelle raison ils donneront pour cela,
ni quelle excuse ils pourront alleguer de ne vous pas
plaindre. Pour moy, monseigneur, qui vous connois
jusques dans l' ame, et qui sçay combien exactement
vous-vous acquittez de tous les devoirs de toutes
sortes d' amitiez ; je suis asseuré que vous avez receu
un extréme déplaisir, et sçachant combien vous estes
bon frere, bon parent, et bon amy, je ne doute point
que vous ne soyez aussi bon fils ; et qu' ayant perdu
un pere qui a esté regretté, mesme de tous ceux qui ne
le connoissoient pas, vous n' ayez esté touché d' une
tres-sensible affliction.

p479

Cela est d' autant plus à louër en vous, que les
hommes d' aujourd' huy sont tres-esloignez d' avoir de
pareils ressentimens. Cette tendresse d' ame n' est pas
moins estimable, que la fermeté que vous venez de
monstrer dans les plus extrémes perils, et qu' en un
siecle où les exemples de bon naturel sont si rares,
vous soyez affligé d' une perte qui vous rend un des
plus riches hommes de France. Cela, sans mentir, est
admirable, et au dessus de tous vos exploits. Mais
comme il peut y avoir de l' excez dans les meilleures
choses, vostre douleur qui a esté juste jusqu' à cette
heure, ne le seroit plus, si elle duroit davantage.
Il y auroit de la messéance qu' un homme que la France
tient pour un de ses heros, s' affligeast comme les
autres hommes, et vous tesmoigneriez de ne pas faire
assez de cas de la vertu et de la gloire, si vous
pouviez avoir une longue tristesse, en un temps où
vous faites de si glorieuses actions, et où vous
recevez des applaudissemens de tout le monde. Je vous
ay oüy louër tout haut avecque beaucoup d' affection
par la reine ; j' ay veu faire la mesme chose à un
homme qui a quelque credit aupres d' elle ; vostre
reputation augmente tous les jours, et vostre bien ne
diminuë pas. Car on dit qu' en argent et poulaille,
vous aurez d' oresnavant quelque chose d' assez
considerable. Si parmy tout cela, vous ne pouviez vous
consoler, je connois un de mes amis qui auroit plus de
raison que jamais de s' escrier, quelle... à dire le
vray, monseigneur, il y auroit du trop, et j' y
trouverois quelque chose à redire,

p481

moy, qui d' ailleurs, ne sçaurois rien desaprouver de
ce que vous faites, et qui suis passionnément, et
aveuglement,
vostre, etc.

LETTRE 159 MLLE RAMBOÜILLET 1644


Mademoiselle,
je ne sçavois gueres ce que je faisois, quand apres
avoir eu la force de gronder si long-temps, je
m' accommoday avec vous la veille de vostre départ : et
cela me fait bien voir ce que vous m' avez dit beaucoup
de fois que je n' ay gueres de jugement. Vous ne
sçauriez croire combien cette paix-là me couste de
trouble et de desordre, et quel bien me seroit, que
d' estre encore mal avecque vous. Jamais absence ne m' a
paru si longue que celle-cy qui ne fait que commencer.
Je sens à cette heure toutes les choses que je vous
escrivois autrefois, et il me semble que Paris et la
France, et tout le monde, sont allez à Roüen avec
vous. Considerez, je vous supplie, mademoiselle, vous
qui vous estes mocquée de moy toutes les fois que je
vous ay dit que rien ne m' estoit si contraire que de
veiller, combien d' inquietudes, de déplaisirs, et de
peines j' aurois evitées, si le vendredy septiesme
d' avril, je me fusse couché à minuit, et combien je
devrois souhaitter d' avoir esté bien endormy les deux
dernieres heures que j' ay passées avecque vous. C' est,

p482

sans mentir, une bizarre destinée, que celle qui veut,
que ni loin ni prés de vous, je ne sois jamais en
repos, (...).
Ayant pourtant essayé beaucoup de fois de l' un et de
l' autre je trouve que la douleur de ne vous point
voir, est la plus sensible de toutes, et que vous ne
me faites jamais tant de mal, que lors que vous n' y
estes pas.
Ce 16 May 1644.

LETTRE 160 MLLE RAMBOÜILLET 1644



p483

Mademoiselle,
quand bien ce que vous dites seroit vray, que vous
auriez acquis quelque bonté dans ce voyage ; ce seroit
tousjours une méchanceté à vous, de me le faire
sçavoir, et d' augmenter par là le déplaisir que j' ay
d' estre loin de vous : car si je vous regrette
méchante, quel ennuy aurois je de ne vous point voir
si je vous croyois devenuë bonne ? Puisque c' est la
seule qualité que j' aye jamais trouvée à desirer en
vous. Aussi me garderay-je bien de me le laisser
persuader, et la chose n' est pas si vray-semblable, que
l' on la doive croire d' abord sur vostre parole. Le
coup de griffe que vous me donnez en passant, me fait
bien voir que vous n' avez pas perdu toute vostre
fierté à Roüen, et qu' il vous reste encore
quelqu' une de vos humeurs, puisque vous prenez plaisir
à me tourmenter. à propos de cela, mademoiselle, j' ay
bien du regret, sans mentir, que je n' ay esté à vostre
entreveuë de vous et de la mer, pour voir quelle mine
vous fistes, ce que vous jugeastes l' un de l' autre, et
ce qui arriva le jour que les deux plus fieres choses
du monde se trouverent

p484

ensemble. Si la conformité doit faire naistre
l' affection, vous devez estre en grande amitié toutes
deux : car quand je considere ses calmes, ses bonaces,
ses tempestes, et ses courroux ; ses bancs, ses
escueils, et ses rochers ; les dommages et les utilitez
qu' elle apporte au monde ; combien elle est
admirable et incomprehensible ; belle à ceux qui la
voyent, et terrible à ceux qui se mettent à sa mercy ;
opiniastre, indomptable, amere, fiere et dépite : il
me semble que vous-vous ressemblez comme deux gouttes
d' eau, et que tout le bien et le mal que l' on peut dire
d' elle, on le peut aussi dire de vous. Il y a cette
difference, mademoiselle, que toute vaste et grande
qu' elle est, elle a ses bornes, et vous n' en avez
point, et tous ceux qui connoissent vostre esprit,
avoüent, qu' il n' y a en vous ni fond ni rive. Et je
vous supplie, de quel abysme avez-vous tiré ce deluge
de lettres que vous avez envoyées icy ; toutes belles,
toutes admirables ! Et telles que chacune d' elles
meriteroit pour la faire, autant de temps qu' il y en a
que vous estes absente. Quel autre esprit ne taritoit
pas, et pourroit suffire à gagner tant de gens, à
solliciter tant de juges, et escrire à tant de
personnes ? La mer, en verité, vous a fait un bon
tour, et c' est une marque de vostre bonne intelligence,
de vous avoir envoyé si à point-nommé Madame De
Guise à Rouën : et pour rendre ce roman plus
celebre, la fortune a bien fait d' y faire intervenir
une personne aussi considerable que vous. Ne
semble-t-il

p485

pas que toutes les aventures d' un païs attendent à y
arriver au temps que vous y estes ? Il y a bien en
cela quelque chose d' extraordinaire.
Et je ne doute pas à cette heure, que quand vous
mourrez, on ne mette vostre mort dans la gazette. Pour
la gargoüille, mademoiselle, je vous avouë que je ne
sçay ce que c' est. J' ay leu les relations de Fernand
Mendez Pinto, et celles des espagnols, et des
portugais, des Indes Occidentales et Orientales ;
mais il ne me souvient pas d' y avoir jamais veu ce
mot-là : je vous supplie tres-humblement de m' en
informer. C' est dommage, sans mentir, que vous ne
courez le monde, vous nous instruiriez tout autrement
que ne font les autres voyageurs. Je voudrois bien
avoir à vous mander des choses aussi agreables que
celles que vous nous escriviez : mais depuis que vous
estes hors d' icy, Paris ne nous fournit plus tant de
nouvelles que Rouën. Cela fait bien voir que tant vaut
l' homme tant vaut sa terre. Madame vostre mere se porte
bien, Monsieur A fait rage des pieds de derriere, à
cette heure qu' il a ses coudées franches avec Monsieur
De Saint Maigrin, du jour du départ de monsieur le
duc. Il est devenu si beau, si brillant que c' est une
merveille. Je vis hier monsieur vostre frere. Monsieur
De Chastenay est icy depuis deux jours. Voila, ce me
semble

p486

tout ce que j' ay à vous dire. Je vous baise
tres-humblement les mains, et suis avec plus de passion
que vous ne sçauriez croire,
mademoiselle,
vostre, etc.
à Paris le 30 May 1644.

LETTRE 161 A M. DE CHANTELOU



p487

Monsieur,
je ne me puis resoudre d' envoyer ce laquais à Paris,
sans vous remercier tres-humblement de l' honneur qu' il
vous a pleu de me faire, quoy que je n' aye ni assez de
temps, ni assez d' esprit pour respondre à une si
agreable lettre que la vostre. Elle est si belle
qu' elle m' auroit donné beaucoup de jalousie si elle
avoit esté escrite par un autre. Mais vous aymant
autant que moy-mesme, ou pour dire quelque chose de
plus, autant que j' ayme Mademoiselle et autant que
Mademoiselle vous ayme. Je suis bien aise de voir
que vous escriviez comme vous parlez, comme vous
chantez, comme vous dansez, comme vous voltigez, et
comme vous faites toutes choses. Je trouve seulement
à redire que vous ne m' ayez rien mandé de Mademoiselle
De Chantelou, ni de Mademoiselle De Mommor. Pour
un homme aussi judicieux que vous, c' est sans mentir

p489

une faute assez grossiere : trouvez bon, monsieur,
que je vous en parle ainsi franchement, et souffrez,
s' il vous plaist, cette liberté d' une personne qui
vous admire en tout le reste de ce que vous faites, et
qui est passionnément,
vostre, etc.

LETTRE 162 A MGR D'AVAUX 1645


Monseigneur,
quoy que je ne reçoive point de vos lettres, c' est
assez que je reçoive de vos bien-faits, pour estre
obligé à vous escrire : et il me semble que le moins
que je puisse faire est de vous rendre des paroles
pour de l' argent. S' il estoit à mon choix, je connois
si bien le prix des choses, que j' aymerois mieux vous
donner de l' argent pour avoir de vos paroles ; mais
puis-que vous voulez qu' il soit autrement, je croy
qu' il est mieux, pour vous et pour moy, qu' il soit
ainsi, (...).
Quand je vous auray rendu les tres-humbles graces que
je vous dois, je crois, monseigneur, qu' il me restera
peu de choses à vous dire : (...), et dans les soins
et les chagrins où vous estes, je ne croy pas qu' il y
ait lieu à cette sorte de lettres que j' avois
accoustumé de vous escrire. Or de vous parler de vostre
division, il me semble qu' il n' est pas non plus à
propos.

p490

Quand je sçauray que vous aurez plus de gayeté, que
vous m' aurez mandé que l' orage est passé, que le temps
est plus serein, et qu' il ne pleut pla, ple, pli, plo,
plus, alors je retourneray à cette façon d' escrire que
Ciceron appelle (...). Cependant, je vous diray une
chose qui ne doit pas estre de mediocre consolation
pour vous. C' est que dans les differens que vous avez
eus avec hors quelques personnes qui ont
attachement à luy, le reste du monde est de vostre
party, et que cette estoile de bien-veillance qui vous
a tousjours fait aymer par tout, vous donne encore en
cette rencontre toute la cour et toute la ville.
J' espere que par la presence de Monsieur De
Longueville, toutes choses changeront en mieux à
Munster. Au moins, la scene va changer, et il y va
monter de nouveaux personnages, et assez beaux, (...).
N' estoit que vous m' avez asseuré que je n' entens rien
en astrologie, et que je ne connois point les astres,
je vous ferois des predictions : car je voy une
estoile cheveluë, qui promet beaucoup de choses, et
qui doit causer de grands évenemens. Au moins,
monseigneur, vous ne vous plaindrez plus de la
Vestphalie, comme d' un païs barbare, et où les graces
et les muses ne peuvent aller. N' est-ce pas à cette
heure qu' il faut dire, (...)

p491

que ce furtim est beau, si vous le considerez
bien ! Mais comment vous accommodez-vous du pere De
Chavaroche, n' est-ce pas un vray bon homme et bon
religieux, de bonnes moeurs, de bon esprit, et de bon
sens ? Il escrit icy des merveilles de vous avec des
passions estranges, et le curé de Saint Nicolas ne
vous ayme pas plus qu' il fait. Cependant, je louë
Dieu, que parmy tant de sujets de déplaisir, vostre
santé ne vous ayt pas abandonné, ni mesme (à ce que
j' entens dire) tout à fait vostre bonne humeur. Je
souhaite de tout mon coeur que l' une et l' autre
augmente tous les jours, et que je puisse vous
témoigner combien je suis,
monseigneur,
vostre, etc.
à Paris le 1 Avril 1645.

LETTRE 163 MAR. SCHOMBERG 1645



p492

Monseigneur,
est-ce que vous aviez peur que ce que vous m' écririez
sentist l' huyle, que vous m' aviez envoyé la vostre
sans me faire l' honneur de m' écrire. Vostre lettre
pourtant, qui m' est venuë depuis, a fait, je vous
asseure, la meilleure partie de vostre present. Sans
elle, (...), et vous m' eussiez pû envoyer tous les
oliviers de Languedoc, que vous n' eussiez pas fait
vostre paix avecque moy. S' il vous semble,
monseigneur, que je sois trop interessé, au moins,
vous ne trouverez pas que ce soit pour de petits
interests, et si vous jugez bien de quel prix sont les
choses que vous escrivez, il ne vous semblera pas
estrange que je desire passionnément vos lettres, et
que je ne m' en puisse passer. La derniere que j' ay
receuë, m' a donné du repos, de la joye et de la santé.
Tout cela m' avoit manqué depuis que vous estiez party
d' icy : j' espere que vostre retour achevera de me
remettre, et me rendra mon esprit et mes forces qui
ne sçauroient revenir qu' avecque vous. En attendant
que ce bon-heur m' arrive, je me desennuye en

p493

parlant en tous lieux, en tout temps, et en toutes
occasions de vous. En quels termes, monseigneur, je
vous le laisse imaginer ; mais c' est tousjours devant
des personnes qui sont ravies de m' entendre ; et qui
vous pourront témoigner, si vous en doutiez, que dans
ce grand nombre de gens qui prennent plaisir à dire du
bien de vous, il n' y en a point qui le fasse de
meilleur coeur que moy, ni qui soit plus passionnément,
monseigneur,
vostre, etc.
à Paris le 7 D' Avril 1645.

LETTRE 164 MAR. SCHOMBERG 1645



p494

Monseigneur,
si vous eussiez esté icy, vous auriez retranché une
partie de ces vers, et vous m' auriez fait corriger
l' autre : aussi je ne vous les envoye, que pour vous
faire voir combien je suis destitué de tout bon
conseil, et mesme de tout bon esprit, quand je n' ay
pas l' honneur d' estre aupres de vous. Jugez sur cela,
je vous supplie, monseigneur, combien je souhaite
vostre retour, moy qui ne prens pas trop de plaisir à
estre sot, ni à le paroistre, et si je n' ay pas grand
interest de desirer que vous ne demeuriez pas plus
long-temps en Languedoc. Celles dont vous avez emporté
le coeur, ne perdent pas tant que moy à vostre
absence, et ne vous attendent pas avec plus
d' impatience que je fais. Je connois pourtant une
personne, qui en tous lieux, et en toutes rencontres,
me fait voir des preuves merveilleuses d' une extréme
amour pour vous. Mais, monseigneur, vous m' avez si
bien déniaisé, et m' avez rendu si deffiant, que
nonobstant

p495

toutes ces belles apparences, je crois que je suis la
personne du monde qui vous ayme le mieux, et (pour
corriger cette liberté de parler) qui suis avec plus de
respect et de zele,
monseigneur,
vostre, etc.
à Paris le 27 Avril, 1645.

LETTRE 165 A M. COSTART



p496

(...). Je ne veux pas dire le reste pour l' amour de
vous. Sans mentir, monsieur, j' aurois bien besoin de
vostre secours à cette heure, et que vous fussiez icy
pour me dire de temps en temps, hei noster, mais
vous n' estes pas assez courageux pour me donner un
conseil hardy, et il faut que je le prenne de
moy-mesme. Pour vous en parler franchement, cette
dame est trop colere, (...).
Peut-estre ne sera-t-elle pas si cruelle à Paris qu' à
elle est là plus considerable qu' icy, selon que je
vous ay ouy dire.
Au reste, jamais vous ne fistes mieux que de m' escrire
au temps que vous avez fait, car si vous eussiez tardé
seulement encore deux jours, j' allois estre tout aussi
en colere contre vous que j' ay esté contre elle, et je
me preparois à vous escrire des lettres de ce stile que
vous sçavez. Encore, pour vous dire le vray, ne
suis-je pas trop satisfait de celles que vous m' avez
escrites ;

p497

il ne s' en peut pas voir de plus courtes, ni de plus
froides. Hors que vous m' avez asseuré que vous vous
portiez bien, qu' y avez-vous mis que me pûst estre
agreable ; (...) ?
Ce qui m' en plaist, c' est que je juge que vous passez
fort bien vostre temps, puis-qu' il vous en reste si
peu pour moy : mais n' estes-vous pas le plus heureux
homme du monde, que lors que vous l' esperiez le moins,
la fortune vous ait esté donner trois semaines ou un
mois (...). Adieu, monsieur, je vous asseure que je
suis de tout mon coeur, et autant que vous le sçauriez
desirer,
vostre, etc.
à Paris le 3 Avril.

LETTRE 166 A MGR D'AVAUX



p498

Monseigneur,
vous ne sçauriez croire combien c' est une chose
embarrassante, que d' avoir à écrire de temps en temps
à une personne qui ne vous fait point de réponse :
j' aymerois autant parler à un sourd, ou à une
muraille ; encore, ce dit-on, les murailles ont des
oreilles, et quand on ne me respond rien, il me semble
qu' on ne m' a point entendu. Il y a plus de six
semaines que je tasche à vous faire une lettre, sans
en pouvoir venir à bout, et que je songe à vous
escrire, (...).

p499

Toutesfois, monseigneur, comme on dit que qui répond
paye, je croy aussi que qui paye répond ; et que c' est
à moy, de quelque façon que ce soit, à trouver moyen
de vous entretenir, puisque je suis payé pour cela.
Vous feriez pourtant une grande liberalité, vous qui
aymez à en faire, si, au bien que vous m' avez desja
fait, vous vouliez adjouster celuy de m' écrire
quelquefois. Car je vous avouë qu' il n' y a que vous
qui me puissiez donner de l' esprit, et il me semble
que j' en manque plus que jamais depuis que je n' ay plus
l' honneur de vous voir et de vous entendre. Que si
vous pretendez que la dignité de plenipotentiaire vous
dispense de répondre, Papinian avoit à sa charge
toutes les affaires de l' empire romain, et je vous
montreray en cent lieux dans de gros livres, (...).
Les oracles mesmes, quand vous en seriez un,
répondoient, et il n' est pas jusqu' aux choses
inanimées, qui ne se mettent quelquefois en devoir de
répondre, (...).
Trois paroles que vous me direz, me donneront matiere
de vous escrire plusieurs pages.
Il ne vous faut point de temps pour cela, ou s' il en
faut

p500

quelqu' un, il ne faut que ce temps, et cét esprit, que
vous employez les soirs à vous joüer avec vos gens.
Pardonnez, monseigneur, à mon importunité ; car, pour
vous dire le vray, j' ay un desir incroyable de sçavoir
de vos nouvelles, et si vos lettres se pouvoient
acheter à prix d' argent, il y auroit long-temps qu' il
ne me resteroit plus rien de vos quatre mille francs,
et que je vous aurois rendu tout ce que vous m' avez
donné. Nous avons eu cette année une grande difficulté
à estre payez, neantmoins, je l' ay esté. Selon que
Monsieur De Bailleul me parle de temps en temps, il
me semble qu' il attend quelque remerciment de vous.
Je vous supplie tres-humblement, quand vous luy
escrirez (aussi bien, peut-estre, vous ne sçavez
quelquefois que luy dire) de luy en toucher quelque
chose, et de luy témoigner qu' il vous a fait plaisir.
Monsieur De sera bien-tost aupres de vous ; sa
femme, qui est fort jolie et fort aymable, est
extraordinairement aymée de la reyne. Faites, je vous
supplie, qu' il die du bien de vous à son retour. Je
suis en quartier de maistre d' hostel chez le roy, et
pas trop mal chez la reyne. Mais je vous entretiens
trop long-temps, et c' est un hazard, si vous avez le
loisir d' en tant écouter. Je vous baise
tres-humblement les mains, et suis,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 167 A M. D'EMERY



p501

Monsieur,
quand vous ne voudriez pas que je parlasse de vos
autres lettres, vous me permettrez au moins de louër
celle que vous avez écrite à Monsieur D' Arses sur
mon sujet, et de vous dire, qu' il n' y a guere que
vous en France qui en puissiez écrire une pareille.
Particulierement l' endroit où vous dites, que pour
accourcir mon affaire, vous voulez avancer vostre
argent, me semble une des plus belles choses que j' aye
jamais leuë, et quelque modeste que vous soyez, vous
m' avouërez que c' est une noble façon de parler que
d' offrir vingt-huit mille francs pour un de ses amis,
et qu' il y a bien peu de gens qui se sçachent servir
de ce stile-là, et qui se puissent exprimer de la
sorte. Du moins, monsieur, je vous asseure qu' entre
tant que nous sommes de beaux esprits dans
l' academie, nous ne nous serions jamais avisez
d' écrire ainsi, et que parmy tant de belles pensées
que nous trouvons, il ne nous en vient point de
pareilles à celle-là. C' en est à parler serieusement,
une tres-belle et tres-haute.

LETTRE 168 A DUC D'ANGUIEN



p502

Monseigneur,
si je n' ay pas esté si prompt à me resjouïr avecque
vous d' un succez qui vous a cousté Monsieur Le
Marquis De Pisany, je pense que vous ne le
trouverez pas estrange, et que vostre altesse me
pardonnera, si en cette occasion j' ay esté plustost
sensible au déplaisir qu' à la joye. Je ne crois pas,
monseigneur, moy qui mettrois volontiers ma vie pour
vostre service, que ceux qui l' ont perduë en vous
servant, l' ayent mal employée : mais je voudrois de
bon coeur estre en leur place, pour ne me voir pas si
mal-heureux, que d' estre obligé de pleurer dans une
de vos victoires. Cependant, monseigneur, ayant receu
une des plus rudes afflictions dont je pouvois estre
touché, ce ne m' est pas une petite consolation que
vous soyez sorty si heureusement et si glorieusement
de tant de perils ; et que le ciel ait conservé une
personne, en laquelle je puis mettre tout le respect
et tout le zele, que je pourrois avoir voüé à toutes
celles que je sçaurois jamais

p503

perdre. Je prie Dieu, monseigneur, qu' il garde
vostre vie plus soigneusement que vous ne ferez,
et qu' il me donne le moyen de tesmoigner à V A
combien, et avec quelle passion je suis,
vostre, etc.

LETTRE 169 A MARESCHAL DE GRAMM.



p504

Monseigneur,
dans l' affliction de la mort de Monsieur Le
Marquis De Pisany, qui est la plus grande que j' aye
euë de ma vie ; je ne laissay pas de sentir celle de
vostre prison, et depuis, en un temps où je ne me
croyois pas capable de joye, j' en ay receu de la
nouvelle de vostre liberté. Encore, dans les
desplaisirs où je suis, est-ce quelque consolation
pour moy, de voir que toutes mes passions ne soient
pas infortunées, et que la fortune ne m' oste pas
generalement toutes les personnes qui me sont les
plus cheres. Je ne connoistrois pas, monseigneur,
une des meilleures qualitez qui soient en vous et
combien, sur tous les hommes du monde, vous estes
capable de la vraye et parfaite amitié, si je croyois
que ce mal heur-là ne vous eust pas touché autant
que moy. Et quoy que vous deviez estre endurcy,
il y a long-temps, à cette sorte d' accidens, et
accoustumé à perdre les amis que vous estimez le
plus ; je suis asseuré que la perte de celuy-cy, vous
a esté extraordinairement sensible, et que vous jugez
bien que vous n' en avez jamais fait, que vous deussiez
regretter

p505

davantage. Pour moy, qui connoissois les plus
secrets sentimens de son coeur, et qui sçais qu' il n' a
jamais au monde rien tant aimé ny tant estimé que
vous, je manquerois à ce que je dois à sa memoire ; et
à l' intention que j' ay de suivre tousjours toutes les
inclinations, et les volontez qu' il a euës ; si, en sa
consideration, je ne m' efferçois de me donner à vous
encore plus que jamais, et d' adjouster quelque chose à
l' affection dont je vous ay honoré toute ma vie. Je ne
croy pas, monseigneur, que ce soit une chose possible,
mais il est de mon devoir de faire tout ce que je
pourray pour cela, et de vous protester, que si la
passion que j' ay pour vous, ne peut augmenter, au
moins, elle ne diminuëra jamais, et que je seray
tousjours également,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 170 A M. DE CHANTELOU



p506

Monsieur,
c' est en effet beaucoup d' affaires à la fois qu' une
maistresse et un procés ; mais s' il vous eut pleu
prendre le soin du procés, et me laisser la maistresse
à servir, quoy que tous vos commandemens me soient
infiniment agreables, je vous avouë que j' eusse reçeu
celuy là plus volontiers. J' ay fait parler à vostre
rapporteur, et il a promis qu' il ne rapporteroit
point vostre affaire de ce parlement. Je pretens,
monsieur, vous avoir donné en cela la plus grande
marque que je vous sçaurois jamais rendre de mon
obeïssance ; car desirant passionnément d' avoir
l' honneur de vous revoir, et estant extrémement
jaloux de la dame qui vous retient, vous ne pouviez
rien desirer de moy où j' eusse tant de repugnance
que d' ordonner que je vous procurasse moy-mesme les
moyens d' estre plus long-temps esloigné d' ici, et de
demeurer encore deux mois aupres d' elle. Vous ayant
obeï en cela vous ne sçauriez jamais douter que je
ne sois en toutes rencontres,
monsieur,
vostre, etc.
Le 6 de juillet.

LETTRE 171 A M. DE CHANTELOU



p507

Monsieur,
si j' ay tant differé à vous faire response, j' en ay
une meilleure excuse que je ne voudrois ; la fiévre
et la goutte m' ont tenu long-temps chacune à leur
tour, et je n' en suis pas encore tout à fait dehors.
Par là, monsieur, vous pouvez juger que vous
choisissez les emplois qu' il me faut, bien mieux que
je ne ferois moy-mesme ; car n' estant plus bon à rien,
encore suis-je plus propre à solliciter un procez,
qu' à solliciter une maistresse. Je souhaite que vous
gagniez bien-tost l' un, et que vous ne perdiez
jamais l' autre. Et suis de tout mon coeur,
monsieur,
vostre, etc.
à Paris le 21 Aoust.

LETTRE 172 M. CHANTELOU 1645



p508

Monsieur,
moy qui vous donnerois ma vie, vous pouvez juger
si je vous presterois volontiers mon nom. Et si je
ne serois pas bien-aise de faire croire à Monsieur
que j' ay une terre. Mais Monsieur m' a dit que
vous luy aviez mandé vostre resolution trop tard, et
que la maison que vous desiriez achepter est venduë.
Je suis bien fasché, monsieur, que vos affaires vous
arrestent-là, plus que vous ne pensiez, car en verité
nous ne sçaurions nous passer plus long-temps de
vous. Une de nos plus belles voisines en est malade,
et moy je ne m' en porte pas trop bien. Vous devez ce
me semble pour l' amour d' elle haster vostre retour,
et pour l' amour de moy aussi qui suis,
monsieur,
vostre, etc.
à Paris le 15 Octobre 1645.

LETTRE 173 MAR. SCHOMBERG 1645



p509

Monseigneur,
vous m' avez fait l' honneur de m' écrire de si
obligeantes, et de si belles paroles, que je n' ay
pû jusques à cette heure me resoudre à y respondre,
de peur de me faire voir indigne de vos loüanges, ou
de vous en donner qui ne fussent pas dignes de vous.
Tout ce que je vous puis dire de vostre derniere
lettre, c' est que si j' avois tant soit peu moins de
passion pour vous, vous seriez l' homme du monde qui
me feriez le plus de despit : mais je prens tant de
part à tout ce qui vous regarde, que la vanité que
vous m' ostez de mes lettres, je la reprens des
vostres, et je me glorifie des choses que vous
escrivez comme si c' estoit moy qui les avois faites.
Au reste, monseigneur, quand vous doutez, si je me
souviendray de cricore , ou si j' approuveray vos
rouës , vous-vous deffiez trop de ma memoire,
et de mon jugement. Sans mentir, le proverbe que
toutes comparaisons sont odieuses, est bien faux en
vous, il n' y a rien de si ingénieux ni de si
agreable, que toutes celles que vous imaginez, et
vous qui

p510

en rencontrez sur toutes sortes de sujets, vous ne
sçauriez rien trouver que vous puissiez comparer aux
vostres. Mais comme les belles choses vous coustent
peu, vous ne les sçauriez estimer ce qu' elles valent.
Nous qui les faisons venir de loin, et qui ne les
trouvons qu' avec beaucoup de travail, nous les
sçaurions priser bien davantage, et nous-nous
tiendrions riches des biens, dont vous ne faites pas
de conte, et que vous estes prest de desavouër. En
verité, ç' a esté une bonne fortune pour nous autres,
qui faisons des beaux esprits, que le vostre ayt esté
employé jusqu' à cette heure à commander des armées,
et à conduire des provinces ; et que vostre naissance
vous destine à une plus haute gloire, qu' à celle de
bien escrire : vous nous auriez bien embarrassez, nous
qui ne sçavons faire autre chose, et qui ne pouvons
avoir de plus hautes visées. J' ay écouté avec
estonnement, avec peur, et avec joye, ce que vous avez
fait dans Montpellier ; il me sembloit que je voyois
Rodomont au milieu de Paris : car il vous souvient
bien, monseigneur, qu' il resista seul à tant de
peuple, (...).
Pour vous dire la verité, hors qu' il n' avoit pas les
pieds si bien-faits que vous, je vous trouve assez
de son air ; et quand vous avez l' espée à la main ;
je crois que vous

p511

luy ressemblez encore davantage. Mais, monseigneur,
peut-estre qu' à l' heure que vous lisez cecy,
vous avez encore quelque autre chose aussi importante
à faire, et je vous arreste icy par une trop longue
lettre. Je vous supplie tres-humblement de me faire
l' honneur de me mander, si, enfin, l' affaire du
Pont Saint Esprit, est achevée, ce qu' il faut que
mon neveu fasse, quand il partira, où il ira, à qui
il s' adressera. Doralice me cherche par tout, et
m' envoye querir tous les jours pour me parler de
vous. Je la nomme Doralice sans mauvais augure, et
sans imaginer aucun Mandricard. Je suis,
monseigneur,
vostre, etc.
à Paris le 5 D' Aoust, 1645.

LETTRE 174 A DUC D'ANGUIEN



p512

Monseigneur,
lors que je croyois avoir la plus grand affliction
du monde, et toute celle dont un esprit est capable,
l' apprehension que j' ay euë pour vostre altesse, m' a
fait voir que je pouvois estre plus malheureux que
je ne le suis, et que quoy que j' eusse extrémement
perdu, il me restoit encore infiniment à perdre. Je ne
vous puis dire, monseigneur, quel trouble ce fut en
mon ame, de penser le hazard où vous estiez, ny
quel desordre et quelles tenebres je m' imaginois qui
estoient prestes d' arriver dans le monde. J' avois bien
tousjours quelque esperance que le ciel, qui donne
beaucoup de signes de vouloir la prosperité de cét
estat, ne vous osteroit pas si tost à la France ; et
qu' il conserveroit une personne par qui il semble avoir
destiné de faire encore beaucoup de miracles. Mais,
monseigneur, cette malignité du destin, qui en veut
aux hommes qui s' élevent au dessus de leur nature, et
la necessité des choses humaines, de tomber quand
elles sont en leur plus haut point, me donnerent
beaucoup de sujet de crainte. Les courtes et
precepitées

p513

prosperitez de Gaston De Foix ; la mort du Duc
De Veimar au milieu de ses triomphes ; et celle du
roy de Suede, qui fut tué comme entre les bras de la
gloire et de la fortune ; me revenoient à toute
heure dans l' esprit, et ne presentoient à mon
imagination que de funestes presages. Enfin, Dieu
s' est contenté de menacer les hommes, et il ne semble
leur avoir donné cette alarme, que pour leur faire
mieux considerer quel present il leur a fait en vous,
et combien vous estes important à la terre. La plus
belle de vos victoires, ne vous a pas donné tant de
joye, que vous en auriez de sçavoir l' estonnement où
ont esté icy tous les esprits, à la nouvelle du peril
où vous estiez, et avec combien de larmes, et de quels
yeux vous avez esté pleuré. Je seray bien aise,
monseigneur, que vous le sçachiez, afin que si vous
ne pouvez rien apprehender pour vous, vous appreniez
au moins à craindre pour la consideration des
personnes qui vous ayment, et que vous deveniez
meilleur ménager d' une vie qui est la vie de tant
d' autres. Parmy tant de voeux qui ont esté faits
pour elle, je vous supplie tres-humblement de croire
qu' il n' y en a point eu de plus ardens que les
miens, et que de tant d' hommes qui reverent vostre
altesse, il n' y en a point qui soit plus que moy,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 175 A DUC DE TRIMOÜILLE



p514

Monseigneur,
vous ne vous contentez pas de me faire tousjours
de nouveaux bien faits, c' est tousjours avec de
nouvelles graces, et vous les accompagnez de
circonstances si obligeantes, qu' il faut avouër qu' il
n' y a que vous au monde qui le sçache faire de la
sorte. Je vous rends, monseigneur, mille tres-humbles
remercimens de toutes les bontez qu' il vous plaist
avoir pour moy : je voudrois bien avecque la demission
de mon neveu que je vous envoye, vous pouvoir
envoyer un acte public de ma reconnoissance, par
lequel je pusse tesmoigner à tout le monde et la grace
que vous m' avez faite, et le ressentiment avec lequel
je l' ay receuë. Mais cela ne se pouvant pas, je vous
supplie tres-humblement, monseigneur, de vous
contenter de l' asseurance que je vous donne icy que je
seray toute ma vie à vous avecque toute la fidelité
que je dois, et que rien ne sera jamais si avant
dans mon coeur ny dans mon esprit, que la memoire
de vos bien-faits. Quoy que je sçache, au reste, que
le jugement que vous faites des vers que je vous ay
envoyez est trop favorable

p515

pour moy : je vous avouë que je ne me puis
empescher d' en avoir beaucoup de vanité. Ce que
vous me faites l' honneur de m' en mander, et ce qu' il
vous a pleu escrire de moy à madame vostre femme,
me touche plus sensiblement que je ne le vous
sçaurois expliquer. à dire la verité, il n' y a rien
de plus obligeant : je suis si peu interessé, que je
prefere l' honneur de vostre approbation à tout le bien
que vous m' avez fait, et à tout celuy que vous me
sçauriez jamais faire. Cependant, vous me permettrez
de vous dire, monseigneur, que les loüanges que vous
me donnez sont telles, et escrites en tels termes, que
j' aymerois mieux sçavoir loüer ainsi, que d' estre
loüé de la sorte ; et que je serois plus glorieux de
les avoir données que de les avoir receuës. Je
tascheray à m' en rendre digne le plus qu' il me sera
possible, et si je ne le puis d' autre sorte, je
m' efforceray, au moins, de meriter l' honneur de vostre
bien-veillance, par la fidelité parfaite, et le
respect extréme avec lequel je seray toute ma vie,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 176 A MGR D'AVAUX



p516

Monseigneur,
y a-t-il rien de plus beau ny de plus grand que le
commencement de vostre lettre ? En verité, il n' y a
pas tant d' honneur à ne point faillir, qu' il y en a
à s' accuser de la sorte ; et cette franchise d' avoüer
en vous des deffauts que vous pourriez excuser, ne
peut partir que d' un admirablement bon fonds, et d' une
ame riche, liberale, et justement confiante. Je ne
sçay si c' est qu' un si honneste exorde m' ait
entierement gagné, mais je suis demeuré persuadé de
tout ce que vous dites en suite, et j' ay releu vostre
lettre trois fois avec grand plaisir. J' y ay
remarqué une beauté, une netteté, et un agrément qui
m' a fait ressouvenir de ce que dit Quintilien,
(...). Mais, avec vostre permission, vous ne vous
estes pas servy du mesme esprit pour m' accuser ; la
derniere partie de vostre lettre est bien plus
foible que l' autre, et au contraire de ce que dit
Ciceron (...). Premierement, si c' est sans cause, et

p517

sans mécontentement, que vous avez esté tant de
mois sans me rien répondre, et que vous m' avez
refusé un billet de trois lignes ; sans mentir,
monseigneur, vous n' avez pas usé en cela de vostre
bonté ordinaire, principalement en un temps où les
choses que vous aviez faites pour moy vous
obligeoient, ce me semble, à me traitter plus
civilement ; de peur qu' il semblast que vous vous
reposassiez trop sur le bien que vous m' aviez fait.
Car, enfin, quoy que j' estime vos bien-faits, j' aime
encore mieux vos caresses, et si l' on ne pouvoit
estre de vos commis et de vos amis en mesme temps,
je pense que vous me faites bien l' honneur de croire
que je ne delibererois guere sur ce choix. Que si
c' est à cause de quelque mauvaise satisfaction que
vous aviez de moy, que vous estes demeuré dans un si
long silence, j' ay encore plus de sujet de m' estonner
que vous ayez gardé cela si long-temps sur vostre
coeur contre moy, qui depuis mon enfance je vous ay
tousjours aymé honoré, estimé si constamment, si
parfaitement, si hautement, que nonobstant beaucoup
de grandes et importantes amitiez que j' ay faites
depuis, il n' y a eu pas un de mes amis qui n' ait jugé,
et qui n' ait veu que de tous les hommes du monde,
vous estiez celuy pour qui j' avois plus d' inclination,
et aupres duquel j' aymerois mieux passer le reste
de ma vie. Cependant, apres tout cela, et apres une
amitié de vingt cinq ans, s' il court un bruit qui
vous déplaise, vous jugez que

p518

c' est moy qui en suis l' autheur, parce qu' il s' est
trouvé conforme à l' interpretation que j' avois faite
de vostre enigme. Et cela vous paroist plus
vray-semblable, que non pas que tant de gens qui
sont de delà, ou qui sont icy, et qui inventent tous
les jours tant d' autres contes, ayent donné credit
à celuy-là. Vostre lettre me sembloit extrémement
jolie, ce zele que j' ay en toutes choses pour vous,
fit que je la leus à deux de mes amis, et que je leur
dis le sens que je donnois à la ligne que vous aviez
laissée en blanc. Ny eux ny moy ne creusmes pas que
cette explication vous fust desavantageuse, et ne le
croyons pas encore. Mais il ne faut point vous le
disputer davantage ; vous avez vostre honneur à
garder, et je louë cette modestie, pourveu que vous
ne me teniez pas capable d' une extravagance. Si vous
ne faites cas de moy, monseigneur, qu' à cause que
l' on dit que j' ay quelque sorte d' esprit, et que je
sçay faire quelquefois une belle lettre, vous ne
m' estimez que par la qualité que j' estime le moins.
Ceux qui me connoissent icy me loüent d' avoir
beaucoup d' amitié, de foy, de discretion, et de
probité. Toutes lesquelles choses, si vous n' avez
connuës en moy vous y en devez au moins avoir veu les
semences dés ma premiere jeunesse. Enfin, j' ay
beaucoup de raisons de me plaindre de ce que vous
m' avez creu assez inconsideré pour avoir donné lieu
à une médisance (puisque vous la nommez ainsi) et

p519

de ce qu' ayant creu que je l' avois fait, vous ne me
l' avez pas plustost pardonné. Car, sans mentir, vous
ne m' aymez pas la moitié de ce que vous devez, si
vous n' estes capable de m' en pardonner bien d' autres.
Je vous supplie de me défendre mieux une autre fois
devant vous mesme, et de me regarder comme une
personne qui a pour vous une passion sans exemple,
et qui est parfaitement,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 177 A MGR D'AVAUX



p520

Monseigneur,
quand j' aurois eu quelque colere contre vous, les
premieres lignes de vostre lettre m' auroient
appaisé, et m' auroient remis à la raison. Je suis si
amoureux de tout ce que vous faites, et les choses
que vous m' écrivez ont de si grands charmes pour moy,
que quand je me plaindrois de vostre humeur, ou de
vostre amitié, dés que je verrois quelque chose de
vous, vostre esprit me regagneroit, et je serois
contraint de revenir à vous, comme on l' est
quelquefois d' aymer une maistresse cruelle. Il est
vray, monseigneur, que lors que je vous fis toutes
ces reproches, et que j' écrivis (...) (comme dit
Ciceron en quelque lieu) j' estois extrémement irrité
contre vous ; et sans mentir, quelque obligation que
je vous aye, j' avois quelque droit de le faire,
au moins (...).
Et n' avois-je pas raison de trouver estrange, que
vous, le meilleur, et le mieux faisant de tous les
hommes, (...), me refusassiez cinq ou six lignes ? Et
qu' estant liberal de toutes autres choses, vous
fussiez seulement avare

p521

de vos paroles ? Cependant, apres y avoir bien pensé,
j' avouë que vous estes excusable d' en estre bon
ménager, si vous sçavez, aussi bien que moy, ce
qu' elles valent. Car, à qui s' y connoist bien, et qui
sçait le vray prix des choses, y a-t-il rien de si
beau, de si riche, et de si precieux ? Et vostre
derniere lettre seule ne vaut-elle pas tout ce que
vostre surintendance me sçauroit jamais donner ?
L' elegance attique dont vous me parlez, fut-elle
jamais plus pure à Athenes, ni l' urbanité plus
agreable et mieux entenduë à Rome ? Que vous m' avez
fait de plaisir, de m' alleguer cét endroit de
l' Arioste, dont je ne m' estois pas souvenu il y
avoit plus de vingt-ans. Et ce trait, (...), ne
vaut-il pas tout seul un livre de belles lettres ?
Avec quelle vigueur, au reste, quelle force, et quel
esprit, soustenez-vous vostre paradoxe, et tous ceux
de Ciceron ensemble, valent-ils le vostre ? Je ne
laisse pas de demeurer dans ma premiere opinion, et
de croire qu' un homme qui sçait escrire de si belles
choses, a grand tort de ne point escrire à un autre
qui les sçait si bien connoistre. Panurge dit en
une pareille rencontre à Epistemon, qui avec de
belles raisons, luy vouloit prouver une chose peu
croyable, (...). J' avouë pourtant

p522

que vos raisons m' ont esbranlé en quelque sorte ;
mais, plus ce que vous escrivez est fort, et
persuadant, et ingenieux, plus je trouve que je suis
excusable, de vous avoir pressé de me faire l' honneur
de m' escrire. Je sçay, monseigneur, que ce desir-là,
quoy qu' accompagné peut-estre de trop d' ardeur, ne
vous sçauroit déplaire ; et il est difficile que vous
ayez mauvaise opinion d' un homme, que vous ne
sçauriez contenter en luy donnant quatre mil livres
de rente, et qui est tout prest de rompre avec vous,
si vous ne luy envoyez de vos lettres. Il n' y a rien
pour vous dire le vray, dont je me passasse plus
volontiers, rien que je n' aymasse mieux qui me fust
retranché, (...).
J' en avois veu ces jours passez d' autres de vous :
une à Monsieur , une à madame la princesse, et une à
monsieur. Avec quelle force, quelle gentillesse, et
quelle beauté ! Je suis au desespoir, de n' estre
point à la source de toutes ces belles choses, de ne
pouvoir estre aupres de vous, et de ne pouvoir
ramasser ce que vous dites tous les jours. Vous en
croirez ce qu' il vous plaira ; mais quelque bien qui
me puisse arriver de vostre bonne fortune, je vous
jure que je vous aymerois mieux cent fois
marguillier à Sainct Nicolas, que surintendant
et plenipotentiaire. Combien de fois m' arrive-t-il
dans ces ruëlles dont vous me parlez, de dire en
moy-mesme ; (...).

p523

Car enfin quoy que vous disiez de la barbarie de ce
pays-là, il n' y a point de pays barbare quand vous y
estes. (...).
Les plus beaux, les plus agreables, les plus
delicieux fruits de la Grece et de l' Italie, vous
les faites naistre (...).
Mais pour parler de chose plus agreable, vostre
lettre a mis de la division entre deux dames, sur
l' explication de cét endroit, où vous me parlez des
inspirations qui me viennent dans la ruëlle de
madame la marquise. Madame De Ramboüillet, pretend
que c' est pour elle, et Madame De Sablé luy
dispute ; que vous avez d' obligation à cette derniere
de ce qu' elle vous ayme, et de ce qu' elle vous hayt ;
car l' un n' est pas moins obligeant que l' autre.
C' est une chose merveilleuse de l' impression que
vous faites dans l' esprit de toutes les personnes à
qui vous voulez plaire, (...).
Celle-cy est entierement irritée et revoltée contre
vous, du peu de soin que vous avez eu d' elle, et ne
se peut empescher de s' en plaindre en toute rencontre,

p524

ni de vous loüer en mesme temps ; mais de quelle
sorte louër ? (...).
Je ne suis pas pourtant d' avis que vous luy
escriviez pour vous racommoder ; car aussi bien
vous retomberiez, sans doute, dans le silence qui
vous est si cher ; mais mandez-moy, s' il vous plaist,
quelque chose pour elle. Je vous demande aussi un
mot de compliment pour Monsieur Tubeuf ; si vous
voulez vous passer de l' un et de l' autre, je le veux
bien. Je suis content de vostre derniere lettre, et
ne vous demanderay rien de six mois, conservez moy
seulement l' honneur de vostre souvenir, et me croyez
tousjours,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 178 A DUC D'ANGUIEN



p525

Monseigneur,
vostre altesse n' a rien fait en toute cette
campagne de si hardy que ce que je fais à cette
heure ; car sçachant à quel point vous estes
delicat, et combien il y a peu de lettres qui vous
plaisent, j' entreprens de vous en faire une sans avoir
rien de bon, ni de plaisant à vous dire. Que je meure
si je n' aymerois mieux estre obligé à tuër six
hommes de ma main, ou à me tenir aupres de vous à
repousser une sortie des ennemis : cette action,
pourtant, monseigneur, où il paroist tant de
hardiesse, ce n' est que la peur qui me la fait faire.
J' ay tasché tant que j' ay pû à m' en exempter, et
plûtost que de vous écrire une lettre ordinaire,
j' avois resolu de ne vous escrire point du tout, ce
qui eust esté sans doute le plus court, et le
meilleur : mais Madame De Montausier, que j' ay
consultée là dessus, m' a intimidé, et m' a dit que
je ne m' y joüasse point, que vous n' estiés pas un
homme à qui il faloit manquer, et que quelque mine
que vous en fissiez, vous m' en voudriez mal dans
vostre coeur. Or, monseigneur, d' estre mal dans ce
coeur, dont toute la terre parle, je vous avouë que
je

p526

n' ay osé m' y hazarder. Cette crainte a surmonté
l' autre qui me retenoit, et j' ayme mieux vous
laisser voir que j' ay moins d' esprit que vous n' avez
pensé, que de vous donner lieu de douter que je
manque de zele, et de respect pour vous. Et certes,
il seroit bien estrange, que moy qui ay tousjours
aymé Achille et Alexandre, que je n' ay jamais veus
ni connus, et pour les choses seulement que j' en ay
leuës, manquasse de passion pour vostre altesse, de
qui nous voyons tous les jours tant de merveilles,
et dont j' ay receu tant d' honneur et tant de graces.
Je vous asseure, monseigneur, que les sentimens que
j' ay pour elle, sont au point où ils doivent estre,
et que je ne puis exprimer ni le plaisir ni la
peine.

LETTRE 179 A REYNE DE POLOGNE



p527

Madame,
ce que je considere le plus du present que m' a
envoyé Madame La Marquise De Sablé, et de
l' adresse avec laquelle vostre majesté me l' a fait
prendre, et m' a fait desobeïr à la reyne, sans me
rendre coupable : c' est le pretexte qu' il me donne de
prendre la hardiesse de vous escrire, et le moyen
que j' ay par là de vous faire souvenir de moy, sous
ombre de rendre à vostre majesté les tres-humbles
remercimens que je luy dois. Je vous diray donc,
madame, que le plus avare homme du monde ne fut
jamais si ayse que l' on luy fist du bien, que je l' ay
esté de celuy que je viens de recevoir de V M
et que je me suis trouvé en cette occasion beaucoup
plus interessé que je n' eusse creu de le pouvoir
estre. à dire le vray, l' honneur de recevoir des
marques de la bien-veillance d' une des plus grandes
reynes du monde, et (ce que j' estime davantage)
de la plus accomplie personne que j' aye jamais veuë,
est un interest dont les ames les mieux faites
peuvent estre gagnées, et tous les roys de la terre
n' ont rien à donner qui soit de ce prix-là. Je
souhaitte, madame, que toutes les liberalitez que
vous ferez, soient tousjours

p528

aussi bien employées, je veux dire aussi-bien
reconnuës, et qu' entre tant de millions d' hommes
qui obeïssent à V M il s' en trouve quelques-uns
qui prennent autant de plaisir que moy à publier
ses loüanges, et à la bien faire connoistre à tous
les autres. Cela estant, V M aura bien-tost sur
tous ses subjets le mesme empire qu' elle a eu
jusqu' à cette heure sur toutes les ames raisonnables
qui l' ont aprochée. C' est cét empire, madame, qui
est né avec vous, que vous aviez devant que vous
eussiez de sceptre, ni de couronne ; et qui, si vous
me permettez de le dire, est beaucoup plus
estimable, et plus absolu, que celuy que la fortune
vous a donné. Je prie Dieu que V M jouïsse
long-temps de l' un et de l' autre, avec toutes les
prosperitez qu' elle merite, et que je sois assez
heureux, une fois en ma vie, pour vous voir dans
vostre gloire, et pour vous pouvoir dire moy-mesme,
avec combien de respect, de passion et de zele, je
suis,
madame, de vostre majesté,
le tres-humble, etc.

LETTRE 180 A DUC DE TRIMOÜILLE



p529

Monseigneur,
j' ay trouvé moyen de multiplier vos bien-faits,
et de faire que vous me pourrez donner encore une
chanoinie. Madame La Duchesse D' Aiguillon,
touchée peut-estre par vostre exemple, a voulu
m' obliger comme vous, et mon neveu que vous avez
fait chanoine de Laval, a esté fait par elle grand
vicaire de Nostre-Dame : moyennant quoy, il s' est
resolu de resigner son benefice de Laval à un autre
de mes neveux, s' il apprend que vous l' ayez
agreable. J' espere, monseigneur, qu' avec la mesme
bonté que vous m' avez fait la premiere grace, vous
m' accorderez cette seconde, et il vous a pleu
m' obliger si genereusement que j' espere que vous me
témoignerez en ce rencontre, la continuation de vostre
bonne volonté. Ce dernier neveu, en faveur duquel je
vous faits cette supplication tres-humble, est
bachelier de Sorbonne, assez sçavant et fort
studieux. De sorte que, selon que je connois vostre
goust, et que je sçay que vous faites cas des gens
de lettres, je croy que dans la solitude de
la campagne, celuy-cy pourra servir quelquefois à

p530

vostre entretien, quand vous voudrez relascher
vostre esprit. Pour moy, monseigneur, il n' y a rien
que je desire tant que d' avoir de nouvelles
obligations à une personne que j' honore et que je
respecte autant que vous. Et je souhaitterois de
bon coeur, que tous les biens que la fortune me
voudra faire, ne me vinssent jamais que par vos mains.
Si je suis reconnoissant ou non, de ceux que j' ay
desja receus de vous, je ne le diray pas, toute la
cour vous le pourra dire, n' y ayant plus personne qui
ne sçache la bonté et la liberalité avec laquelle il
vous a plû de m' obliger, et la profession publique
que je fais en toutes sortes d' occasions d' estre,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 181 A DUC DE TRIMOÜILLE



p531

Monseigneur,
je n' ay pas peur que vous-vous lassiez jamais de me
bien-faire, mais j' ay peur que vous-vous lassiez de
mes remercimens. J' en ay tant eu à vous faire depuis
quelque temps, qu' à moins que d' user de redites, je
ne vois pas qu' il me reste plus rien à dire sur un
sujet où vos bontez m' ont desja obligé de m' épuiser.
Je me contenteray donc de vous supplier
tres-humblement de vous souvenir des graces que vous
m' avez faites, de la facilité avec laquelle je les
ay obtenuës, des lettres obligeantes, dont il vous a
pleu les accompagner, et de la civilité avecque
laquelle, en me faisant du bien, vous n' avez pas
voulu perdre l' occasion de me faire encore tout
l' honneur que je pouvois recevoir. Vous ressouvenant,
monseigneur, de toutes ces choses, imaginez vous,
s' il vous plaist, ma reconnoissance là dessus, et
jugez, si joignant tant d' obligations à la passion
extreme que j' ay tousjours euë de vous honorer, je
puis jamais manquer d' estre, avec toute sorte de
fidelité et de respect,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 182 A DUC D'ANGUIEN



p532

Monseigneur,
je croy que vous prendriez la lune avec les dents,
si vous l' aviez entrepris. Je n' ay garde de
m' estonner que vous ayez pris Dunkerke ; rien ne
vous est impossible. Je suis seulement en peine de
ce que je diray à vostre altesse là dessus, et par
quels termes extraordinaires, je luy pourray faire
entendre ce que je conçois d' elle. Sans doute,
monseigneur, dans l' estat glorieux où vous estes,
c' est une chose tres-avantageuse, que d' avoir
l' honneur d' estre aymé de vous ; mais à nous autres
beaux esprits, qui sommes obligez de vous escrire
sur les bons succés qui vous arrivent, c' en est une
aussi bien embarassante, que d' avoir à trouver des
paroles qui répondent à vos actions, et de temps en
temps de nouvelles loüanges à vous donner. S' il vous
plaisoit vous laisser battre quelquefois, ou lever
seulement le siege de devant quelque place, nous
pourrions nous sauver par la diversité, et nous
trouverions quelque chose de beau à vous dire, sur
l' inconstance de la fortune, et sur l' honneur qu' il
y a à souffrir courageusement ses disgraces. Mais
dés vos

p533

premiers exploits, vous ayant mis avec raison du pair
avec Alexandre, et voyant que de jour en jour, vous
vous eslevez davantage ; en verité, monseigneur,
nous ne sçaurions où vous mettre, ni nous aussi, et
nous ne trouvons plus rien à dire, qui ne soit au
dessous de vous. L' éloquence, qui des plus petites
choses en sçait faire de grandes, ne peut, avec tous
ses encherissemens, égaler la hauteur de celles que
vous faites. Et ce que dans les autres sujets, elle
appelle hyperboles, n' est qu' une façon de parler
bien froide, pour exprimer ce que l' on pense de vous.
Et certes, cela est incomprehensible que V A trouve
moyen tous les estez d' accroistre de quelque chose,
cette gloire à laquelle tous les hyvers precedens,
il sembloit qu' il n' y eust rien à adjouster : et
qu' ayant débuté de si grands commencemens, et en
suite de plus grands progrés, les dernieres choses
que vous faites, se trouvent tousjours les plus
glorieuses. Pour moy, monseigneur, je me réjouïs de
vos prosperitez, comme je dois ; mais je prévoy que
ce qui augmente vostre reputation presente, nuira à
celle que vous devez attendre des autres siecles, et
que dans un si petit espace de temps, tant de grandes
et importantes actions, les unes sur les autres,
rendront à l' avenir vostre vie incroyable, et
feront que vostre histoire passera pour un romant
à la posterité. Mettez donc, s' il vous plaist,
monseigneur, quelques bornes à vos victoires,
quand ce ne seroit que pour vous accommoder à la
capacité de l' esprit des hommes, et pour ne

p534

pas passer plus avant que leur creance ne peut aller.
Tenez-vous, au moins, pour quelque temps en repos
et en seureté, et permettez que la France, qui
dans ses triomphes est tousjours en alarme pour
vostre vie, puisse jouïr quelques mois tranquillement
de la gloire que vous luy avez acquise. Cependant,
je vous supplie tres-humblement de croire que parmy
tant de millions d' hommes qui vous admirent, et qui
vous benissent, il n' y en a point qui le fasse avec
tant de joye, de zele, et de veneration, que moy, qui
suis de V A.
Monseigneur,
le tres, etc.

LETTRE 183 A MGR D'AVAUX



p535

Monseigneur,
si j' estois si honneste homme que l' on pust dire
de vous et de moy et cantare pares ; au moins
on ne dira pas et respondere parati . Je receus
hier vostre lettre, et j' y fais response aujourd' huy ;
les vostres ne vont pas si viste que cela, et comme
si vous estiez au bout des Indes Orientales, il se
passe des années devant que j' en reçoive, pour moy,
je vous admire (...).
Et je ne puis comprendre qu' une personne qui a tant
d' avantage à parler, ayt tant de plaisir à se taire.
Les trois premieres lignes de vostre lettre, et ce
que vous dites de ce mois extrémement passé, valent
mieux que tout ce que nostre academie sçauroit faire.
Mais de quel sel avez-vous assaisonné vostre fin du
repas ? Que je meure si jamais rien m' a tant plû ?
Le pauvre Monsieur Le Lievre, qui n' avoit esté
dans mon esprit il y a plus de vingt-ans, y a
repassé, luy, tous ses convives, et toute sa maison
avec une joye incroyable, et y a ramené toutes les
especes de ce temps-là. C' est, en verité, un grand
bon-heur pour les beaux esprits, de ce que vous avez
eu de meilleures affaires que nous, et

p536

que (...). Quel regret j' ay, monseigneur, quand je
lis les choses, que vous escrivez, de n' estre pas
aupres de vous, et quel mauvais tour je connois que
la fortune m' a fait de m' avoir destiné à passer ma
vie loin d' une personne si précieuse, et qui a une
sorte d' esprit si agreable ! Nonobstant tout l' éclat
et la pompe et les esperances de deça, celuy-là seul
me semble heureux. (...).
Madame La Marquise De Montausier m' a fait luy
lire plus d' une fois ce que vous m' avez escrit pour
elle, et de tant de lettres qui luy sont venuës de
tous costez, elle a dit qu' on ne luy a rien escrit
de si galant. Elle m' a commandé de vous dire qu' elle
est extrémement ayse que vous approuviez son mariage,
qu' elle ne l' eust pas tenu bien fait si vous n' y
eussiez adjousté vostre consentement, et qu' elle
vous l' eust demandé si vous eussiez esté icy : mais
que dans vostre absence, elle avoit jugé sur
beaucoup de témoignages d' affection qu' elle sçavoit
que Monsieur Le Marquis De Montausier avoir
receus de vous, que vous ne seriez pas contraire à
une chose qu' il desiroit. Elle, et monsieur son mary,
m' ont chargé de vous faire mille remercimens de
leur part, et de vous asseurer de leur tres-humble
service. Au reste, monseigneur, je suis bien aise
que vous avez un commis qui fasse parler de luy dans
le

p538

monde, et que l' on me connoisse un peu plus dans les
païs estrangers que Monsieur Filandre et Monsieur
Coiffier. Je vous aurois envoyé ces folies que l' on
vous à leuës, (...),
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 184 A MGR D'AVAUX


Monseigneur,
si je voulois recevoir tous les ans vos quatre mille
livres, sans faire jamais une pense d' a, ni oeuvre
quelconque de mes mains pour vostre service, vous
seriez l' homme du monde le plus propre à me laisser
faire ; et peut-estre mesme que vous y prendriez
plaisir, pource que cela vous dispenseroit de
quelques billets que vostre bonté vous oblige de
m' écrire de temps en temps. De mon costé, je le
trouverois aussi fort commode, s' il estoit un peu
moins deshonneste, et ce seroit pour moy un extréme
soulagement. Vous ne sçauriez croire, monseigneur,
quelle fatigue c' est que d' escrire à une personne qui
ne respond point. Il y a trois mois que je songe à
vous faire une lettre, sans en pouvoir venir à bout,
et quand apres beaucoup de peine, j' ay tant fait que
de continuër deux periodes, tout à l' heure je me
trouble, et je dis en moy-mesme, ha ! Par la vertu
bieu, me voyla demeuré, comme cét advocat dont vous
m' avez autrefois fait le conte. Si faut-il pourtant,
à quelque prix que ce soit, que je vous escrive ;
car j' ay honte, sans mentir de meriter si mal vostre
argent, et fais mesme quelque

p539

scrupule de m' enrichir d' un bien si mal acquis.
Cependant, je vous supplie tres-humblement de
croire, qu' avec tout le silence que je garde si
hardiment, et si confidamment, je conserve tousjours
pour vous, dans mon coeur, toute sorte de respect, de
passion et d' estime, et que de jour en jour je me
confirme dans le jugement que j' ay fait de vous dés
ma premiere jeunesse, qu' il y a peu de personnes au
monde qui vous vaillent, ni en qui la nature ayt joint
une si grande ame à un si grand esprit. Avec cette
opinion-là, imaginez-vous, s' il vous plaist, avec
quelle impatience je souhaite vostre retour, et si
je ne suis pas aussi interressé que personne en cette
paix que toute l' Europe desire. Dans les plus belles
assemblées, les plus grands festins, et les plus
agreables promenades, il m' arrive tous les jours de
desirer vostre entretien, vos souppers sur la
serviette, et ces tours d' allée que j' avois l' honneur
de faire avec vous dans vostre jardin. Mais
à propos, par quel enchantement, monseigneur, ou
par quelle machine avez-vous fait faire cette grande
maison, qui a paru en un matin dans la ruë sainte
Avoye ? Car une chose si prompte, semble plustost
avoir esté faite (...).
L' ouvrage des murailles de Thebes n' alloit pas si
viste, et si j' ay ouï dire que les pierres de
Citheron alloient courant et sautant s' y rendre
d' elles-mesmes, et se ranger chacune en sa place ;
c' estoit une grande

p540

commodité. En verité, il en faut tousjours revenir à
ce que disoit vostre postillon ; vous estes un homme
estrange, en trois jours vous faites abbatre une
maison, (...) : mais, mon dieu ! Avec quelle
beauté et quelle magnificence ! Tous les bastisseurs
(et il n' y a point au monde de nation plus jalouse
ni plus envieuse) avouënt qu' il ne se peut rien voir
de mieux ; mais ce qui m' en plaist, c' est que vous
faites faire cela à deux cens lieuës de vous, et par
vos commis. Au lieu que tous les autres qui bastissent
voudroient assoir eux-mesmes chaque pierre qui entre
dans leur bastiment, et l' on les voit à toute heure
pesle-mesle avec leurs maçons, arpentant, mesurant,
criant, ordonnant, sales et mal propres, (...).
Il n' appartient qu' à vous de faire ces choses-là par
procureur, et vous faites bien paroistre, sans mentir,
que le dessein de pacifier la chrestienté est le seul
aujourd' huy qui merite toute vostre attention,
puis-que la construction d' un palais ne peut pas
seulement vous amuser, et que les choses qui
remplissent toute l' ame des autres hommes ne trouvent
pas de place dans la vostre. Cependant, je me
resjouïs avecque vous, au nom des penates de Jean
Jacques De Mesmes, et de tant de grands hommes vos
ayeuls ; au nom de ces penates qui ont esté les dieux
tutelaires de Passerat, et de tous les sçavans de
ce siecle-là, et de celuy-cy, de ce que vous avez
renouvellé et embelly leur ancienne demeure, et que
(...).

p541

Je souhaite de tout mon coeur que vous ayez le
plaisir d' en jouïr bien tost, et de venir voir
vous mesme (...).
Mais, monseigneur, voicy la neufviesme page que
j' écris, et j' ay tant tiré le diable par la queuë,
qu' enfin j' ay fait une lettre d' une assez bonne
longueur. Vous ne sçauriez vous imaginer quel
soulagement c' est pour moy ; mais si ferez, vous
vous l' imaginerez bien ; me voila au moins en repos
pour trois ou quatre mois. Je vous baise
tres-humblement les mains ; je m' en vais à la foire ;
et suis,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 185 A M. COSTART



p542

Monsieur,
vous serez bien estonné que je vous sollicite de
m' ayder dans une affaire que j' ay delà les monts, et
que j' implore vostre secours contre les romains. Ce
n' est pas la premiere fois, comme vous sçavez, qu' ils
ont troublé le repos de ceux qui ne leur demandoient
rien ; mais il me semble qu' ils n' ont jamais esté si
injustes avec personne, qu' ils le sont avecque moy ;
et ils n' ont pas donné plus de peine à Annibal,
qu' ils m' en vont donner, si vous ne me secourez ;
(...) : je m' en vay vous le dire. Il y a parmy eux
une academie de certaines gens qui s' appellent
les humoristes , qui est, à peu prés, comme qui
diroit bizarres, et en effet, ils le sont tant,
qu' il leur a pris fantaisie de me recevoir dans leur
corps, et de m' en faire donner avis par une lettre
que m' a escrite un de leur compagnie. Il faut que je
leur en fasse une autre en latin, pour les remercier,
et voila ce qui me met en peine. J' en suis sorty
pourtant dés le moment que vous m' estes venu dans
l' esprit, car il me semble que voilà vostre vray fait,
et un homme qui est en Poitou, et qui escrit des
lettres latines de gayeté de coeur, ne me sçauroit
pas refuser cela.

p543

Ils ont pour devise, un soleil qui tire des vapeurs
de la mer qui retombent en pluye, avec ce mot de
Lucrece fluit agmine dulci . Voyez je vous
supplie, si vous trouverez quelque chose à leur dire,
sur cela, et sur l' honneur qu' ils m' ont fait, et
sur le peu que je le merite ; enfin, faites du mieux
que vous pourrez. En tout cas, Monsieur Pauquet
ne nous sçauroit manquer, qui en sçait plus que vous,
et que moy, je m' en remets entierement à vous deux ;
car je ne suis point du tout capable de cela, et
vous le ferez s' il vous plaist, (...).
Elle s' en est allée depuis huit jours, la pauvre
Lycimnia. Je l' ayme sans mentir plus que moy-mesme,
et je ne l' ayme pas plus que vous. Je suis,
monsieur,
vostre, etc.
à Paris le 14 d' aoust.

LETTRE 186 A M. COSTART



p544

Monsieur,
j' ay envie d' aller demeurer avec vous en Poitou,
car je trouve que vous et Monsieur Pauquet, avez
beaucoup plus d' esprit depuis que vous y estes. Pour
moy je viens au contraire, d' un païs où le mien s' est
enroüillé pour avoir esté quinze jours sans voir de
bons livres, ni de vos lettres, et n' avoir veu que des
dames qui ne sçavent pas un mot de Ciceron, de
Virgile, ny de Terence. Sans mentir, tout ce que
vous m' écrivez me ravit, et hors vostre absence, il
n' y a point de prix, auquel je ne voulusse acheter
vos lettres. Toutes les fois qu' il m' arrive de
rencontrer par hazard quelque chose à vous mander,
qui ne me déplaist pas, je ne me resjouïs pas tant
de ce que je vous escris, que de ce que je sçay que
vous m' y respondrez, et je dis en moy-mesme, (...).
Tout de bon, si je ne prenois autant de part à vostre
gloire qu' à la mienne, je serois extrémement jaloux
de vous ; mais je ne vois pas qu' il m' importe que ce
soit vous ou moy qui soyez sçavant, et qui ayez de
l' esprit,

p545

j' en seray tout autant estimé à Rome : et je mets
si peu de difference entre ce qui est à vous et ce
qui est à moy, que je me suis réjouy de vostre latin,
comme si je l' avois fait. Il me semble que par là je
suis digne de l' academie des humoristes, et qu' un
homme qui a un amy comme vous, merite d' estre receu
par tout. (...), j' ay cette esperance en vous ;
je crois que par vostre moyen je seray éloquent
toutes les fois que j' en auray besoin, et si je mets
peine à ne pas oublier le latin, ce n' est plus pour
m' en servir, mais seulement pour entendre ce que vous
m' escrivez, et ce que vous faites. J' attens avec
impatience la dépoüille de la recolte que vous avez
faite en Poitou, et que vous m' envoyez le plus beau,
et le meilleur de ce que vous avez appris. La
societé que nous avons ensemble, est extraordinaire,
(...) ; et moy, sans rien contribuër de mon costé,
j' ay part au profit. Les jurisconsultes appellent cela
societatem leoninam , et elle ne pourroit pas
subsister par les loix. Je ne sçay quel passage vous
voulez dire, sur lequel je n' ay rien répondu ;
mandez-le moy, s' il vous plaist, je pensois avoir
répondu à tout. Je demeure en quelque façon d' accord
de vostre explication de hem alterum ; mais ce
sens-là ne me semble guere digne de Terence :
j' eusse bien voulu, pour l' amour de luy, y en trouver
un autre. Mais à propos de ces dames que je vous
disois, qui ne sçavent pas un mot de Ciceron, que
vous semble de ce que dit Saluste De

p546

Sempronia, (...) ; encore d' une femme,
qui peut faire des fautes en sa langue, si elle n' y
a esté enseignée, je ne m' en estonne pas tant, mais
qu' il remarque cela en un homme, et en un grand
homme, je le trouve assez estrange : et
imaginez-vous, je vous supplie, quelle loüange ce
seroit au Duc De Veimar, qui diroit dans son
eloge qu' il estoit fort sçavant dans l' allemand.
Adieu, monsieur, je suis,
vostre, etc.
En relisant ma lettre, je viens de m' appercevoir
d' un équivoque qui est au commencement. Je viens
d' un païs, où le mien, car ce mien-là se pourroit
rapporter à païs, et je veux dire mon esprit ; quoy
que je sçache que vous ne prendrez pas l' un pour
l' autre, neantmoins ce ne laisse pas d' estre une
faute ; (...).
à Paris le 20 septembre.

LETTRE 187 A MGR D'AVAUX



p547

Monseigneur,
vous avez beau vous plaindre de mes plaintes, et
dire, (...).
La beauté de vos lettres excuse assez l' importunité
avec laquelle je les demande. Cette derniere, entre
toutes les autres, est admirable, j' avouë que je vous
en dois de reste : c' est bien en vous que le proverbe
est vray, que qui respond paye, et je m' estonne
seulement qu' une personne en qui il paroist tant de
richesse, et qui se peut acquitter si aisément, ait
tant de peine à s' y resoudre. Nous autres favoris
d' Apollon, sommes estonnez qu' un homme qui a passé
sa vie à faire des traitez, fasse de si belles
lettres ; et voudrions bien que vous autres gens
d' affaires ne vous mélassiez pas de nostre mestier.
Et certes, vous devriez, ce me semble, vous
contenter de l' honneur d' avoir achevé tant de
grandes negotiations, et de celuy qui vous va venir
encore de desarmer tous les peuples de l' Europe,
sans nous envier cette gloire telle quelle qui vient
de l' agencement

p548

des paroles, et de l' invention de quelques
pensées agreables. Il n' est pas honneste à un
personnage aussi grave et aussi important que vous
l' estes, d' estre plus eloquent que nous, ni que
tandis que l' on vous employe à accorder les suedois
et les imperiaux, et à balancer les interests de
toute la terre, vous songiez à accommoder des
consonnes qui se choquent, et à mesurer des periodes.
Que ne vous contentez-vous, de par dieu, de faire de
belles et bonnes dépesches, comme celles du Cardinal
D' Ossat ; ou si vous avez quelque ambition plus
grande, comme celles du Cardinal Du Perron, sans
vous aviser de ces autres-cy qui nous font enrager.
Pardonnez-moy, si je dis cecy avec quelque dépit :
sans mentir, vostre lettre m' en a fait, et il n' y a
amitié qui tienne, vous sçavez (...).
Mais moy, qui me contentois d' aller de quelques pas
aprés vous, il me fasche de voir que vous me laissiez
apres vous, il me fasche de voir que vous me laissiez
si loin derriere. Je la montray à un de mes amis,
fort entendu et fort sçavant, qui a connu
tres-familierement M et qui fait grande estime
de son merite. Mon dieu (ce dit-il) apres l' avoir
leuë, que cét homme-là est de brasses au dessus de
si j' avois veu cette lettre-là en d' autres mains
que les vostres, je jurerois que c' est vous qui
l' avez escrite. C' est pour vous mortifier,
monseigneur, que je rapporte ces derniers mots,
(...).

p549

Pour vous dire sincerement ce que j' en pense, vous
n' en avez jamais escrit une si belle, ni qui fist
mieux connoistre vostre force : et vous l' avez bien
senty, quand sur la fin vous me pressez d' avouër que
je vous en dois de reste. Que je meure si je n' ay
honte d' y faire response, car pour tant de belles et
agreables choses, que vous puis-je rendre (...).
Au moins, monseigneur, ces témoignages que je
vous donne de l' approbation d' autruy, et de la
confusion où vous m' avez mis, vont à vous de plus
droit fil, que les autres du precedent voyage. Vous
vous moquez tres-agreablement des loüanges que je
vous ay données sur le bastiment de Monsieur
Pepin ; ce que vous me dites que c' est dommage que
je n' ay veu aussi les carrosses qu' il vous a envoyez,
et que je vous trouverois bien honneste homme, est
dit, ce me semble, aussi plaisamment qu' une chose se
peut dire, et ce mot-là est tout à fait d' un
galant-homme, (...).
à ce que je vois, vous n' auriez pas volontiers
souffert cét autre plus flatteur que moy et plus
hyperbolique, (...).
Mais vous avez beau dire, ce n' est pas une chose si
peu

p550

considerable, que d' avoir une belle maison. (...).
Et vous voyez comme il crie luy-mesme pro domo
suâ
. J' avouë avecque vous, que cét edifice à
quoy vous travaillez à cette heure, ce grand temple
de la paix, dans lequel toutes les nations de la
chrestienté doivent entrer, est bien plus digne de
vos soins, et qu' un si grand dessein doit occuper
tout vostre esprit. Je me resjouïs, monseigneur,
des nouvelles qui en viennent, et de ce qu' il ne sera
pas de celuy-là comme de cét autre. (...). Les
ouvrages vont bien plus viste entre vos mains, aussi
estes vous bien un autre ouvrier. J' ay une grande
impatience de voir icy de retour Madame De
Longueville, apres la conclusion d' une bonne paix.
Ce que vous me dites de cette princesse est, en son
genre, aussi beau qu' elle, et je le garde pour luy
montrer quelque jour. Sans mentir, je juge bien plus
avantageusement de vous sur vos escris, que sur ceux
de Gronovius, et de Jacobus Balde, que je trouve,
au reste, fort beaux, et representans bien le
caractere de la meilleure antiquité ; mais je n' y
apperçois pas la gentillesse ni l' esprit de nostre
ancien autheur, et si vous avez découvert quelque
chose de plus, ce n' est qu' en vous que vous l' avez
trouvé. Voyez, monseigneur, si je ne suis pas
heureux d' avoir rencontré en vous, les delices que
vostre ayeul aymoit en Passerat,

p551

et la protection que Passerat trouvoit en vostre
ayeul. Madame De Sablé et Madame De Montausier
sont ravies de quelques morceaux que je leur ay
monstrez de vostre lettre, et vouloient que je leur
donnasse copie de l' endroit où vous parlez de
Madame De Longueville. Dittes le vray,
monseigneur, croyez-vous que l' on puisse trouver,
je ne dis pas dans une seule personne, mais dans tout
ce qu' il y a de beau et d' aymable répandu par le
monde ; croyez-vous, dis-je, que l' on puisse trouver
tant d' esprit, de graces et de charmes qu' il y
en a en cette princesse ? (...).
Cependant soyez sur vos gardes, elle escrit icy des
merveilles de vous, et de l' amitié qui est entre
vous deux ; le commerce est dangereux avec elle
(...).
Je vous asseure, au reste, qu' elle est aussi bonne
qu' elle est belle, et qu' il n' y a point d' ame au
monde plus haute, ni mieux faite, que la sienne.
J' avois resolu de vous faire une visite cét autonne,
et avois mesme demandé desja un voyage à la cour
(car à moins que d' un pelerinage comme celuy-là,
comment pourrois-je jamais vous témoigner ma
reconnoissance) mais j' ay esté retenu par une
fascheuse affaire qui m' est survenuë,

p552

et qui me tient en grand soin, et en alarme,
non pas proprement une affaire, mais (...).
Ne vous en mocquez pas, monseigneur, autant vous
en pend devant les yeux, mais je croy que voicy la
dixiesme page que je vous escris, (...).
Je n' y pensois pas, je vous en demande pardon, et
suis,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 188 A MGR D'AVAUX 1647



p553

(...).
Je m' en garderay bien, monseigneur, la partie est
trop mal-faite, je n' y trouverois pas mon conte.
Comme je voulois faire un effort pour cela, (...).
Je suivray son avis, et ne me feray pas tirer
l' oreille ; c' est un dieu de bon conseil. Et de fait,
quand j' ay bien consideré les dernieres choses que
vous m' avez fait l' honneur de m' écrire, je vous ay
veu plus grand et plus fort qu' à l' ordinaire, et je
n' ay pas regret que vous m' ayez surmonté, puis que
ç' a esté en vous surmontant vous mesme. Ma lettre,
et les deux que j' ay receuës de vous, me font
souvenir de ces trois lignes que protogenes et
apelles firent à l' envy l' un de l' autre. La premiere
que vous m' avez envoyée, estoit admirable et digne
d' un grand ouvrier, celle que j' ay faite dessus
n' estoit pas, non plus, de mauvaise main : mais
cette derniere que vous venez de tirer, (...) ;
elle est au delà de toutes choses, et pour moy, je
n' oserois

p554

plus jamais faire un trait apres cela. Que si je
prens la plume à cette heure, ce n' est que pour vous
donner par escrit la confession que je vous fais, que
je ne suis que vostre commis en matiere d' éloquence,
non plus qu' en matiere de finance, et pour vous faire
voir encore une fois l' avantage que vous avez sur
moy. Je suis touché, je vous l' avouë, des loüanges
qu' il vous plaist de me donner.
(...).
Mais elles sont telles, et si belles, et si
ingenieuses, que, sans mentir, je serois bien plus
glorieux de les avoir données, que de les avoir
receuës, et les mesmes paroles avec lesquelles vous
me mettez au dessus de tous les autres, me font voir
que je suis infiniment au dessous de vous. Je voudrois
bien avoir icy un escrieur aussi confident et aussi
judicieux que Monsieur De S Romain, car chaque
ligne de vostre lettre merite (...). Particulierement,
monseigneur, le tableau que vous faites de nostre
princesse est si beau et si riche, qu' en verité j' ay
eu plus de plaisir à le voir, que je n' en aurois eu
de la voir elle-mesme, et vous avez sceu adjouster
des graces aux graces infinies qui sont en elle,
(...). C' est ce que dit Pline des vers grecs qui
furent faits pour la venus d' Apellés, dont
l' ouvrage, sans doute estoit moins beau que vostre
peinture, comme sa deesse estoit moins belle que la
vostre. Vous l' avez representée avec tous ses
attraits et tous ses charmes, (...). Mais,

p555

pardonnez-moy si je vous le dis, il est difficile
que cette personne-là ne soit pas la maistresse
d' une ame où elle est si bien representée, et si
vous n' estes point amoureux d' elle, au moins le
devez-vous estre du portrait que vous en avez fait,
(...).
Vous me montrez par les plus belles raisons du
monde que cela n' est pas, et vous faites merveilles
qui vous voudroit croire. (...). Voilà qui est le
plus beau du monde : mais, voulez-vous que je vous
parle franchement, j' ay peur que vous me trompiez,
ou que vous-vous trompiez vous-mesme. (...).
Ce soleil de Suede, à qui vous la comparez, ne laisse
pas, à ce que je vous ay ouï dire, d' estre bien
chaud, (...).

p556

Cela, monseigneur, est fort bien dit, et cette
periode est peut-estre une des plus belles qui se
puissent jamais faire, et bien digne que l' on s' y
escrie, Munster est un lieu de seureté, mais
Madame De Longueville y est, (...).
Les feux et les neiges que jette cette princesse,
si vous y prenez garde, font l' application d' Etna
à elle assez bonne. Vous avez donc beau faire
l' asseuré et dire, (...).
La pluspart de ces chanteurs-là meurent de peur.
Vous voulez passer pour un arbrisseau, vous qui estes
un cedre du Liban : mais fussiez-vous une plus petite
plante, vous n' échapperiez pas pour cela. Les yeux
dont vous avez à vous garder bruslent tout, depuis le
cedre jusqu' à l' ysope. Cependant, pour parler de
chose plus serieuse, je suis asseuré que vous
travaillez diligemment à la conduite de ce grand
dessein que vous avez entre les mains, et qui regarde
le repos de tant de millions d' hommes. J' espere que
vous mettrez la derniere pierre à cét edifice, comme
vous y avez mis la premiere : vous, monseigneur,
(...).
Au reste, je suis entierement de vostre advis,
touchant ce que vous dites de Monsieur D' Ossat.
Il n' y a rien de si judicieux, ni de si parfait
que ses dépesches

p557

mais je voulu dire, que si vous ne vous contentiez
pas d' en faire comme les siennes, et que vous eussiez
l' ambition d' en escrire de fleuries et d' eloquentes,
vous-vous contentassiez d' imiter le Cardinal Du
Perron qui en a fait de ce genre-là, et qui, à mon
avis, n' y a pas extrémement reüssi. Je ne suis pas si
bien d' accord avec vous du jugement que vous faites
de nos deux poëtes. Vous avez bien deviné que j' aurois
peu leu le jesuite. Je n' en ay guere veu que les
lieux où il parle de vous. L' ode 26 du 8 m' a
semblé fort belle, la 5 et 3 du 9 m' ont plû aussi :
mais dans ce vers, (...), ce niobe là, et cette
façon de parler, ne vous semble-t-elle pas plus dure
que la niobe mesme petrifiée ? Approuvez-vous ce
(...), n' est-il pas trop hardy ? Je le trouve aussi
un peu plus obscur qu' il ne faut pour nous autres
gens de finances, qui ne sçavons guere de latin, et
je n' ay jamais pû entendre (...). Je croy que
c' est en la 3 du 9. Je l' ay demandé à Monsieur De
Bailleul, et à Monsieur D' Emery, par ma foy, ils
ne l' entendent pas eux-mesmes. Apres tout,
monseigneur, de ce que je dois juger de cét autheur,
et de tous les autres, je m' en rapporte à vous qui ne
pouvez errer, et au jugement de qui je regle toutes
mes opinions. J' ay aussi la mesme soumission à vous
croire touchant la faute que vous dites que je fais
de n' escrire point à Madame De Longueville. Le
respect m' en a empesché jusqu' icy ; mais vous me
faites bien

p558

plus de peur de cette princesse, en me la
representant si serieuse et si politique. Nous avons
icy du plaisir à nous l' imaginer entretenant
Monsieur Lampadius, (on m' a dit que d' ordinaire il
est vestu de satin violet) Monsieur Vulteius et
Monsieur Salvius, et sur tout ce gros hollandois
(...).
Je ne sçay pas de quoy elle peut entretenir ces
messieurs-là, ni si elle leur parle à propos : mais
je l' ay veuë icy souvent en beaucoup de compagnies,
qu' elle ne sçavoit pas dire trois mots, et qu' elle ne
desserroit pas les dents en une apresdinée. Celuy
qui luy conseille d' apprendre l' allemand, pour se
divertir, a bien fait rire Madame De Sablé, et
Madame De Montausier : si ce fut Monsieur
Vulteius qui luy fist cette proposition-là, ne vous
semble-t-il pas que ce vers d' Horace venoit bien
en cette occasion, (...).
Quant à ce que vous-vous plaignez que vous n' avez
que deux fois l' an de mes lettres, et que je n' ay
pas la force de vous escrire deux fois de suite, je
vous en remercie tres-humblement ; ces plaintes-là
ne me semblent pas moins obligeantes que vos
loüanges, (...). Mais vous sçavez mon défaut, et vous
m' avez pris sur ce pied-là.

p559

(...).
Et puis, vous connoissez mieux que personne quel
embarras c' est que ces lettres qui n' ont aucun sujet
réel, et où il faut discourir sur la pointe d' une
aiguille. Il reste à répondre à la fin de vostre
lettre, qui estant fort belle, et mesme flatteuse
au commencement et au milieu, a une fort vilaine
queuë, (...).
J' ay ry pourtant du rabaissement de Guillon, et il
reste vray que vous-vous en estes souvenu bien à
propos. Sans mentir, monseigneur, vous estes
tousjours admirable, (...).
Il n' y a rien de plus serieux, ni de plus grave, ni
de plus austere, que les reprimendes que vous me
faites, (...).
Vous me representez la messeance qu' il y a d' estre
vieux et amoureux. Vous me mettez dix lustres sur
la teste, et par dessus le marché une olympiade
courante (car vous confondez les nombres latins et
grecs pour faire paroistre la somme plus grande, et
vous ne faites pas mesme de conscience d' adjouster
quelque chose à la rapidité du temps) vous
m' alleguez mes lunettes, et il est vray que je m' en
sers depuis six mois, et que j' en ay en vous
escrivant cecy ; vous me reprochez ma barbe et mes
cheveux gris, et là dessus,

p560

(...).
Quand donc, me dittes-vous, sera-t-il temps de faire
retraite, (...).
Voulez-vous loger l' amour avec les rumes, la goute
et la gravelle, et mettre ensemble toutes les
maladies de la veillesse et de la jeunesse ? Quel
desordre, quelle honte ! (...), lors que je vous
entens faire des reprimendes si severes ; quand vous
auriez passé vostre vie sur le haut d' une colomne,
ou dans les deserts de la Thebaïde, renonçant au
monde et à ses pompes, vous ne parleriez pas d' une
autre sorte : mais vous que j' ay veu si galant,
comment, à moins que d' avoir fait devant des
miracles, avez-vous le courage de déclamer si
hautement et si severement ? J' avoüe qu' une partie
de ce que vous dites contre moy est veritable,
(...).
Peu s' en est fallu que je n' aye adjousté novimus
et qui te
. Mais quand bien vous seriez aussi
reformé que le Pere De Gondy, que vostre ame ne
seroit plus capable d' aucune sorte de passion, et
que l' effet de vos yeux s' arresteroit comme vous
dites à vostre imagination, sans passer jusqu' à
vostre jugement ; vous ne feriez

p561

que ce que vous estes obligé de faire, et cela ne
tireroit pas de consequence pour moy. Vous autres
grands hommes que la fortune a mis sur le theatre,
qui jouëz un roolle exemplaire, (...).
Vous particulierement, monseigneur, que la France,
l' Espagne, l' Italie, et l' Allemagne regardent ;
il est juste que vous viviez ainsi, (...).
Cependant, pour un mot qui m' est échappé, de dire
que j' avois icy quelque engagement, vous-vous
escriez, (...).
Et certes, si vous estiez en ma place, aussi peu en
veuë que je suis, et qu' il y eust aupres de vous
une personne bien faite qui vous fist bonne chere ;
avec toute vostre austerité, ma foy, monseigneur,
vous ne la querelleriez point. Aussi ne
m' effrayay-je pas de tout ce que vous sçauriez dire,
(...),

p562

que vous m' avez appris, comment l' entendez-vous ?
Qu' il faut que je jouë de la guittarre à soixante-ans ?
C' est bien à propos : Lambin l' explique, qu' il faut
estre amoureux aussi long-temps que l' on peut ; et il
est homme de bon sens. Mais voicy une lettre bien
longue, (...).
Il faut pourtant, devant que de la finir, que je vous
fasse mille complimens de la part de Madame De
Sablé, et de Madame De Montausieur : je ne leur
ay fait voir que les endroits de vostre lettre où
vous parlez de Madame De Longueville. Pour le
reste, qui que ce soit ne le verra ; quand il n' y
auroit que l' endroit des dix lustres, n' ayez peur
que je la monstre ; je n' ay icy que quarente-sept
ans, je vous supplie que je n' en aye pas davantage à
Munster, et mesme si vous voulez, (...). J' oubliois
à vous dire que ces dames m' ont commandé de vous
mander, que si vous parlez comme vous escrivez, elles
ne plaignent pas Madame De Longueville, et que l' on
peut estre en quelque lieu que ce soit agreablement
avecque vous. Je voudrois que vous entendissiez
combien elles vous estiment, elles jurent qu' il n' y
a que vous au monde qui ait assez d' esprit, et je
leur dis qu' il y a vingt-cinq ans que je le croy.
Mais c' est trop vous arrester, (...).
à Paris le 9 Janvier, 1647.

LETTRE 189 A DUCH. DE LONGUEV.



p563

Madame,
n' ayant osé, par respect, escrire jusqu' icy à vostre
altesse, j' ay un extréme regret d' y estre contraint
par une si funeste occasion que celle qui m' y oblige
à cette heure. Je ne doute pas, madame, qu' ayant
perdu monseigneur vostre pere dans le temps que vous
receviez le plus de preuves de son affection, cette
perte ne vous soit infiniment sensible, et que n' estant
pas accoustumée à recevoir de pareils coups de la
fortune, celuy-cy ne vous ait extrémement touchée.
Mais j' espere que cette justesse d' esprit qui ne vous
a jamais permis de rien faire, ni de rien dire que
dans la vraye mesure qu' il le falloit, vous servira
en ce rencontre, et que vous reglerez vostre douleur
et vos larmes, comme vous avez sçeu regler toutes
les actions de vostre vie. à dire le vray, madame,
il est bien juste qu' une personne aussi celeste que
vous, s' accommode aux volontez du ciel, et qu' ayant
tant receu de luy, vous souffriez qu' il vous oste
quelque chose. Encore semble-t-il qu' il ait voulu
prendre le temps de vostre absence pour cela, et qu' il
ait permis que ce mal-heur

p564

soit arrivé pendant que vous estiez éloignée, pour ne
faire pas voir à vos yeux le deüil qu' il vouloit
mettre dans vostre maison. Je prie dieu qu' il y
remette bien-tost la joye par vostre retour, et qu' il
nous rende la paix, et V A sans qui personne ne
sçauroit plus vivre, qui sont les deux choses du
monde les plus desirées, particulierement de moy,
qui suis,
madame,
vostre, etc.

LETTRE 190 A MGR LE PRINCE



p565

Monseigneur,
ce n' est que pour m' acquiter de mon devoir, et
non pas pour vous consoler, que j' entreprens de vous
escrire : je connois trop bien l' estenduë et les
lumieres de vostre esprit, pour m' imaginer que l' on
vous puisse dire aucune raison pour cela, que vous ne
voyez pas mieux que tout autre. Et puis, monseigneur,
je crois qu' un esprit qui est occupé à donner le
repos à toute l' Europe, ne se laissera pas mettre en
desordre pour la mort d' une personne, quelque
importante qu' elle puisse estre ; et que la fermeté
de vostre ame, éprouvée en toutes sortes d' occasions,
ne vous manquera pas en celle-cy. Mais la
bien-veillance que vous m' avez tousjours fait
l' honneur d' avoir pour moy, m' obligeant de
m' interesser dans tout ce qui vous regarde,
j' ay creû, monseigneur, qu' il estoit de mon
devoir de vous témoigner la part que je prens dans
vostre déplaisir, et de vous renouveler la
protestation que je vous ay faite beaucoup de fois,
d' estre avec toute sorte de respect,
monseigneur,
vostre, etc.

LETTRE 191 A M. COSTARD



p566

(...).

p568

Je vous supplie de corriger ce theme, et de me
dire franchement, si de la sixiesme où vous m' avez
veu ces jours passez, je puis monter à une plus haute
classe. Je suis,

LETTRE 192 A M. COSTARD


me voila desja au bout de mon latin :
aussi, monsieur, à dire le vray, je ne sçay pas
mesme assez de françois pour vous bien expliquer, et
vous faire entendre comme je voudrois les veritables
ressentimens que j' ay du soin que vous prenez de moy,
et de l' affection que vous me témoignez. Je n' ay rien
veu dans vostre lettre, qui ne m' ait touché le coeur,
et tout m' y plaist extremement, hors les loüanges
que vous m' y donnez : car, pour en parler franchement,
vous faites un peu trop valoir (...).
Quand mesme mon nardus vous auroit plû (c' est une

p569

belle question s' il faut dire mon nardus , ou ma
nardus ) quand, dis-je, il vous auroit plû, le
reste de la lettre, s' il m' en souvient bien, ne
valoit gueres, et elle avoit esté escrite à la haste.
(...).
Pour le passage de Terence que vous me reprochez
d' avoir passé, sans en rien dire, je pense que je l' ay
fait parce que je n' y voyois point de difficulté.
Caton veut faire entendre à Thrason ; qu' ayant ouï
dire plusieurs fois cette bonne repartie, sans que
l' on en dist l' autheur, il avoit crû alors, que
c' estoit un de ces bons mots qu' on choisit sur
plusieurs qui se sont dits dans la suite des temps,
et dont on se souvient pour estre excellens : et ne
veut pas dire que luy entendant raconter que c' estoit
luy qui l' avoit dit, il ne le crût pas, mais
qu' auparavant cela, il l' avoit crû un dit ancien,
(...). Je ne vois pas ce qui vous a là embarrassé.
Pour moy, j' ay peur que vous ne l' entendiez pas,
puis-que vous y faites tant de finesses, et que vous
ne soyez de ceux, (...).
Mais sans mentir, c' est une grande hardiesse, et
mesme une ingratitude, de parler ainsi à un homme qui
m' escrit tant de belles choses ; en verité ;
j' apprens plus dans vos lettres, que je n' ay appris
dans tous les livres que j' ay jamais leus, (...).

p570

Mais il n' en faut pas demeurer-là, car sparge
rosas
, vient encore bien, et ne pensez-pas vous
en excuser sur la poussiere et la sterilité de la
philosophie, et de la theologie. Ces sciences-là
deviendront fleuries entre vos mains, (...).
Vous faites florés par-tout : mais ne croyez pas me
contenter en m' envoyant de celles de Seneque, il
me semble que c' est comme si on m' en envoyoit des
halles, je les veux cueilliës plus à l' écart,
per devia rura, et un peu plus naturelles, (...).
Pour vous dire le vray, je n' ay pas grand goust pour
cét autheur-là. Vostre latin m' a plû davantage que le
sien, et j' ay pris plus de plaisir aux choses que
vous m' avez dites de vous-mesme, qu' à celles que vous
m' avez alleguées de luy. Mais dans le contentement
d' avoir de vos lettres, il arrive bien souvent que le
plaisir que j' ay à les lire, augmente le regret que
j' ay de ne vous point voir, et me fait mieux sentir
quelle perte c' est pour moy ; que d' estre loin d' un
homme qui escrit de ces choses-là, et qui m' en diroit
de pareilles tous les matins s' il estoit icy, (...).

p571

Pour ce qui est de Pline, je m' estonne de ce qu' il
fait tant de cas du bon mot de son senateur, et
m' estonne aussi de ce que vous loüez tant celuy de
Montagne, (...).
Pour l' amour de vous, je ne veux pas dire le reste ;
Monsieur Pauquet dit de meilleurs mots que ces
messieurs-là. Celuy que vous m' avez mandé de luy,
m' a fait rire de bon coeur. J' ay veu toutes les
lettres que vous avez escrites icy, et à
Angoulesme ; elles m' ont semblé admirables. Je ne
puis m' empescher de vous dire, que la demy page où
vous me parlez de Monsieur De P m' a semblé tout
comme si Petrone l' avoit escrite. Adieu, monsieur.
Je vous avois desja escrit cette lettre ; mais ayant
veu par celle que vous avez escrite à Madame La
Marquise De Sablé, que vous ne l' aviez pas receuë,
je m' en suis ressouvenu du mieux qu' il m' a esté
possible ; si vous la recevez deux fois, au moins,
je suis asseuré que vous ne la lirez qu' une. Je
suis,
vostre, etc.

LETTRE 193 A M. COSTARD



p572

Monsieur,
(...). Que vous me faites voir de païs, et que vous me
montrez de terres qui m' estoient inconnuës, et
lesquelles je n' eusse jamais découvertes ! (...).
Vostre grand facteur m' éveilla pour me donner vostre
lettre : et je ne vous puis dire l' estonnement que
j' eus de trouver tant de thresors à mon réveil, et de
voir tant de choses qui m' estoient nouvelles :
(...).
à dire le vray, cela est beau, apres avoir joüé une
partie de la nuit, et dormy l' autre, de se réveiller
sçavant : (...).

p573

Vous remarquerez, s' il vous plaist, en passant, ce
fatigatum somno, et vous m' en direz vostre avis.
Continuez donc, s' il vous plaist, à avoir soin de
moy, et ne soyez plus ménager que la derniere fois.
(...).
Mais parmy ces vins grecs, meslez y aussi quelque
chose du vostre. J' aymeray bien autant vos pensées,
que celles d' Eschile, et de Sophocle, et ne croyez
pas en estre quitte pour me faire transcrire par
Monsieur Pauquet trois ou quatre fuëillets de vos
recüeils. Il me semble que vous avez fait comme ce
caupo de Ravenne : vous me l' avez envoyé
merum , et je le demandois mixtum . Au reste,
vous avez admirablement bien trouvé ces devia
rura
que je demandois, et vous m' avez servy à
mon goust. Le vin d' Espagne est trop fort pour moy,
(...).
J' ay honte, apres cela, de vous rendre villum pro
vino
. Mais que voulez vous ?
(...).
Mais parmy la bonne chere que vous me faites, les

p574

difficultez que vous me proposez me surprennent, et
il me semble que c' est, (...).
Apres m' avoir bien traitté, vous me donnez la
question :
(...).
Ne sçavez-vous pas bien que c' est à vous à
m' instruire, et à m' éclaircir de mes doutes, au lieu
de m' en proposer ? Que vous estes le maistre, et que
(...). Mais je m' en tireray fort bien en n' y
respondant rien : et je vous montreray que je suis
de ceux de qui on disoit, (...). Je vous diray
seulement que dans mon Terence, pour rem si videas
censeas
, j' ay trouvé rerum . Au lieu donc
de satisfaire à vos questions, je vous en feray
d' autres ; et vous demande en demandant, comment
vous entendez ce mot de Quinte Curse, qui dit,
qu' Alexandre, en la seconde bataille, comme je
crois, qu' il donna contre Darius, attaqua le frere
de Darius dans la meslée, lequel, ce dit-il, (...).
Les uns disent, qu' armis veut là dire humeris ;
les autres, qu' il signifie armes, et qu' il veut dire
que par la richesse de ses armes, et la taille et
force de son corps, il se faisoit remarquer sur tous
les autres. Ceux qui soustiennent la premiere
opinion, disent, que l' autheur a eu visée à cét
hemistiche de Virgile, (...), ne revient pas à
l' autre sens ; que s' il eust

p575

voulu dire qu' il estoit remarquable par ses armes, il
n' eust pas mis simplement armis , mais fulgore
armorum
. Les autres respondent, que quoy que
eminere veuïlle dire proprement surpasser de
hauteur, il signifie aussi fort souvent, estre
remarquable, que si armis signifioit les
espaules, il faudroit que ce mot eminebat se
prist là en deux differentes significations : car en
la premiere, il ne revient pas bien à robore
corporis
; et on ne peut pas dire, qu' il estoit
par dessus les autres de toutes les espaules, et de la
force de son corps : mais qu' au reste armis est
un mot qui ne se dit proprement que de brutis ,
et ne se donne aux hommes que par les poëtes ; et
qu' il n' est pas raisonnable que Q Curse pouvant
mettre humeris , eust esté faire une équivoque si
fascheuse que celle là en mettant armis .
Songez-y, s' il vous plaist, et en dittes vostre
opinion, car cela a esté fort contesté icy, et on
en attend vostre avis.
J' ay trouvé parfaitement beau tout ce que vous me
mandez de Bacon. Mais ne vous semble-t-il pas
qu' Horace, qui disoit. (...),
seroit bien estonné d' entendre un barbare discourir
comme cela ?
Vostre aureae diei palpebrae , m' a extrémement
pleu, et il me semble qu' entre un grand nombre de
parrains qu' a eu l' aurore, il n' y en a point qui
l' ait nommée si agreablement qu' Euripide. Au reste
la loy du borgne Locrien, à mon avis estoit
extrémement juste ; et il avoit grand interest de
la proposer : et pour moy,

p576

quand je n' eusse esté que bigle, je m' y fusse
hazardé. Ne croyez-vous pas que bigle vient de
binus oculus , comme un oeil double, qui regarde
en deux endroits ?
Pour Lucius Neratius, s' il eût donné ses soufflets
avec un peu plus de choix il me semble que son argent
n' eust pas esté mal employé, et que ce seroit une des
plus agreables despenses que l' on pourroit faire.
Ce fut, sans doute, une grande et remarquable
saignée, que celle qui guerit de la fievre Fabius
Maximus. Croyez-vous qu' aprés cela, les allobroges
luy souhaitassent encore une fois ses fievres
quartes. Je vous veux envoyer pour la fievre qu' ils
appellent semitertiana , ou si j' ose parler grec
devant vous emitritaeus . (Monsieur Pauquet,
je vous prie ne dittes pas à vostre maistre, que j' ay
escrit emitriteus sans h ) je vous veux
dis-je apprendre pour cette fievre-là, une recette
cent fois plus aisée. (...).
C' est à dire, abracadabra, et dessous abracadabr, et
à la troisiesme ligne abracab, etc. Vous fussiez-vous
jamais avisé de cela ? Et ne faut-il pas bien sçavoir
la medecine, et la vertu des choses pour avoir
découvert la proprieté de ce mot-là ?
Sans mentir, les vers d' Alexandre Severe, m' ont
fait rire extrémement de bon coeur. Vous qui sçavez
le grec, n' avez vous pas bien du regret que
l' original en soit perdu ? Peut-estre que l' Iter de
Jules Cesar, et la

p577

Sicile d' Auguste, estoient de cette sorte-là. La
fortune n' est-elle pas bizarre d' avoir fait perir les
oeuvres de Cinna et de Varius, et d' avoir conservé
jusqu' à nous cette epigramme, dont son autheur, apres
l' avoir faite, pouvoit dire aussi bien qu' Horace,
(...).
L' équivoque d' Aurelian me plaist. Mais encore ne
laissay-je pas d' avoir pitié des pauvres chiens.
J' eusse mieux aymé qu' il eust juré de n' y laisser
pas un chat.
Pour ce qui est de vos estoilles de la terre, vous
n' estes pas le premier qui avez traduit cela en
françois, et qui vous estes avisé que l' on pouvoit
nommer les estoiles les fleurs du ciel. Car le romant
de la rose dit, (...).
C' est peut-estre là du grec pour vous ; le petit
ignorant. à propos de cela, monsieur, Lycimnius est
icy. Mais il n' y a pas amené sa femme. Elle me mande
qu' elle en est bien faschée, qu' il est en tres
mauvaise humeur, et qu' il ne l' a pas voulu. Je ne sçay
qu' en croire ; car afin que vous le sçachiez,
ma
al 1
Mademoiselle Lycimnia est plus coquette, et plus
trompeuse que nous. Si vous avez trouvé en Poitou
quelque belle et

p578

fidele maistresse, (...).
Sçachez, s' il vous plaist, que libertina veut là
dire, ce que nous disons en françois libertine ,
et ne vous y trompez pas.
Que le petit conte latin du bas de vostre lettre
m' a pleu, et m' a semblé admirablement escrit, si
vostre histoire, ou la mienne, estoient escrites
comme cela, on ne liroit plus Petrone. Adieu,
monsieur, je vous jure ma foy, que je meurs d' envie
de vous revoir, et que nous nous promenions au cours
ensemble.
Je suis de tout mon coeur,
vostre, etc.

LETTRE 194 A M. COSTARD



p579

Monsieur,
vous eussiez mieux fait de laisser passer Hebrus, et
vous verrez ce que c' est que d' arrester les rivieres,
et de s' opposer à leur cours. Celle-cy est douce et
tranquille, et coule paisiblement, sans faire tort à
personne ; cependant, vous déclamez contre elle,
comme si elle avoit emporté (...).
Vous jugerez bien à peu prés, monsieur, si dans mon
allegorie vous estes designé par le bestial, ou par
les montagnes. Mais pour revenir à ce que nous
disions, Hebrus est un fleuve delicieux, mais peu
hanté, et peu connu du vulgaire, ignotus pecori,
et aux habitans de Poitou : et vous ne sçaviez pas,
sans doute, (...).

p580

Regardez le grand tort que je vous faisois, vous
eussiez peut-estre ouy tout cela ; et s' il est vray
ce que dit Pausanias, que les rossignols qui
estoient vers le tombeau d' Orphée, chantoient plus
melodieusement que les autres ; imaginez-vous s' il
fait bon où je vous avois placé, et quelle musique
il doit y avoir. La plainte que vous faites de mes
neiges, ne me semble guere plus raisonnable, et vous
n' estes pas, à ce que je vois, de ces delicieux, dont
Pline dit, j' entens le vieux (...).

p581

Vous ne devriez, pas ce me semble, estre de plus
mauvaise humeur que Domitian ; et vostre Catulle
vous devoit apprendre que je ne vous avois pas si mal
logé, quand il dit, (...).
Ne sçavez-vous pas, dedit nivem sicut lanam, et
que c' est elle qui conserve les plus tendres fleurs
contre la rigueur de l' hyver ? Sans mentir (car il ne
vous faut pas trop effaroucher, ni vous faire
tousjours la guerre) vous m' en avez envoyé les plus
belles du monde, et de toutes les sortes, (...).
Je n' ay pas assez de nez pour tout cela, un nez de
rinocerot, celuy de Papilus, et celuy de Monsieur
n' y suffiroient pas. Un homme qui envoye tout cela,
ne devroit pas soupçonner que l' on peut mettre
pede barbaro pour luy, ni que cela vinst bien à
son pied. Un barbare auroit-il toute la dépouïlle de
la Grece et de l' Italie ?
Mais quand je vous aurois appellé ainsi, je veux
bien que vous sçachiez (car je ne me sçaurois tenir
de vous apprendre tousjours quelque chose) que cela
n' est pas si offensant que vous croiriez bien, et
sans vous alleguer

p582

que barbarico postes auro , est interpreté par
Servius, pour multo auro : je vous diray, que
barbarica lege jus meum persequar , dans Plaute,
est expliqué par les interpretes, romana lege,
et dans le mesme autheur, quid urbes barbaras
juras,
c' est à dire italas .
Selon que vous alleguez le furius d' Horace, entre
ces discours de neige dont vous parlez, je crois que
vous ne l' entendez pas ; car Horace ne veut pas dire
par là qu' il dit des choses froides, mais il se veut
moquer de ce vers qu' il avoit fait, (...).
Je suis trompé si Quintilien n' allegue aussi ce mesme
vers en un endroit, où il blasme les mauvaises
metaphores ; et Horace, pour dire quand il fait
froid, dit ingenieusement et satyriquement (...) ;
car je croy qu' un mot qui se rapporte à deux autres,
doit avoir une mesme signification pour tous les
deux, et pour moy, je prendrois là fatigatum somno
pour fatigatum somni inopia , comme sommeil se
prend en françois pour le somne en effet, et pour
l' envie de dormir. Je n' en puis plus de lassitude
et de sommeil. Prenez garde au reste, que tous les
passages que vous alleguez de fatigatus , où vous
luy donnez une autre signification que son ordinaire,
ont un plus beau sens, en

p583

le laissant en sa signification propre, et j' ayme
mieux, fatiguoit les dieux d' un autre empire, que
importunoit ; et ainsi des autres.
J' ay trouvé, aussi-bien qu' Aristote, que la
beatitude n' estoit pas dans le jeu, et de fait je ne
joüe plus, il y a sept mois que je n' ay joüé, qui
estoit une nouvelle assez importante, que j' avois
oublié à vous dire, (...).
Je suis de vostre avis en ce que vous reprenez de
Quintilien ; sa raison est bonne pour les cheutes des
enfans, mais non pas pour leurs jeux, et les courses.
La rigueur dont les thessaliens punissoient les
ciconicides, me semble assez raisonnable ; mais je ne
sçay si c' estoit à cause que les cicognes mangent
les serpens, ou pource qu' elles nourrissent leurs
peres en vieillesse, ou pour avoir esté les
inventrices des clisteres, qui est une loüable et
utile invention. Veritablement, hors qu' elles sont
mocqueuses, comme vous sçavez, (...) ce sont des
oiseaux de fort bonnes moeurs, et qui ont
d' excellentes qualitez. Je ne m' estonne pas, non
plus, de ce que dit Pline de l' estime en laquelle
les romains avoient le boeuf, et encore aujourd' huy
parmy beaucoup de peuples, le boeuf salé est en
veneration ; mais sçavez vous ce que dit Suetone
de cét honneste homme de Domitian, (...).

p584

Voyez le bon prince, qu' il avoit l' ame douce, et
vous y fiez.
Je crois que vous ne connoissiez pas trop bien
Sylla, de dire qu' il n' estoit pas coquet, et je
gagerois que vous ne l' avez jamais veu, (...),
regardez si là dessus on peut juger qu' il n' estoit
ni coquet ni galant.
Je vous supplie de dire à Monsieur L' Abbé De
Lavardin, que je le remercie tres humblement du
jugement qu' il a donné en ma faveur, sur le passage
de Quinte Curse, et que je ne me resjouïs pas plus
de ce qu' il a jugé pour moy, que de ce qu' il a bien
jugé ; car je prens desormais assez d' interest en
luy, pour estre fort aise de ce qu' il est bon juge de
ces choses-là.
Je me resjouïs de ce que vous taschez à rencontrer
aux etymologies, vous avez quasi trouvé celle de
besicles, et cela n' est pas mal pour un
commencement : mais il vient de bini circuli, ou
bis circuli
. Celle de Monsieur Crassot, dont
vous-vous moquez, ne me déplaist pas, et je ne me
recule pas trop, non plus, de celle de Vigenere,
mais je vous rendray des mules pour ses pantoufles,
et vous demeurerez bien d' accord que ce mot-là vient
de mulei , qui estoient calcei regum albanorum,
rubri coloris
.
Voila, monsieur, ce que je devois vous avoir escrit
il y a long-temps, mais j' ay eu tant d' affaires et
telles

p5831

que je sçay bien que vous me pardonnerez quand
je vous les diray, (...).
Au reste, soyez un peu plus hazardeux, et que Pegase
et Bellerophon ne vous fassent point de peur ; je
vous asseure que ce ne sont que fables que tout cela.
(...).
Au premier voyage, je vous envoyeray la decision sur
les mots de vostre noblesse ; je n' ay pas de temps à
cette heure.
Je suis,
j' oubliois à vous expliquer le passage de Q Curce,
au moins comme je l' entens, et veritablement il est
tres-difficile. Il n' y avoit pas (ce dit-il) de terre
sous la muraille pour appliquer des eschelles, et
Alexandre n' avoit pas de vaisseaux ; et puis, quand
il en eut eu, lors que l' on eust voulu planter des
eschelles dessus les vaisseaux, estant branslans et
flottans, cela n' eust pas pû se faire assez
diligemment, et ceux de la muraille eussent eu le
temps de repousser à coups de trait ceux qui eussent
voulu monter, et ceux qui estoient dedans les navires.
Monsieur,
vostre, etc.

LETTRE 195 A MGR D'AVAUX 1647



p5841

C' est un extréme plaisir à ceux qui vous ayment,
d' avoir veu revenir la maison de Madame De
Longueville si pleine et si chargée de vos
loüanges, qu' il semble qu' ils n' ayent veu que vous
en Allemagne, et qu' ils ne soient revenus à Paris
que pour parler de vous. Je trouve à tous propos des
gens que je ne connois pas, qui me viennent faire
des complimens et des offres de service en vostre
consideration : des femmes et des filles qui me
viennent sauter au cou pour l' amour de vous. Mais,
sur toutes, leur maistresse vous louë comme il vous
faut louër, et d' une sorte qu' il n' y a possible
qu' elle au monde qui le puisse faire. Il y a
long-temps, monseigneur, que vous m' avez ouï dire
que chacune a son goust, mais il n' y en a point qui
en ayt un si exquis que celle-là, et je suis ravy
qu' il soit entierement conforme au mien en ce qui
vous regarde. Tout le monde sçait que vous estes un
grand ambassadeur, un grand ministre, un grand
homme,
et pueri dicunt :
mais ce que l' on appelle un honneste-homme, et un
galant-homme, si je m' y connois un peu, personne
ne le fut jamais à plus haut point que vous l' estes ;
et

p585

cette verite-là n' est si bien connuë de personne,
que de Madame De Longueville et de moy. Elle
fait grande estime de vostre probité, de vostre
prudence, de vostre magnificence, et magnanimité ;
elle dit cette reputation admirable, et cette
creance que vous avez dans toute l' Allemagne :
mais sur toutes choses, elle parle avec plaisir de
la delicatesse et de la beauté de vostre esprit, du
goust que vous avez à juger des belles choses, de la
facilité à les produire, et de toutes les agreables
qualitez qui sont rares aux plenipotentiaires, et
qu' elle dit n' avoir jamais veuës en personne comme
en vous. Enfin, elle vous connoist comme si elle vous
avoit veu jusques dans le coeur, je ne sçay si elle
y a esté. Elle ne m' a dit pas un mot des lettres que
je vous ay escrites, quoy qu' elle me fasse l' honneur
de me parler avec beaucoup de confiance, et que je
l' aye mise souvent sur ce sujet-là. Tout ce que vous
lisez icy, monseigneur, est un peu trop doux, et
auroit besoin d' un correctif, mais ces lustres et ces
olympiades que vous m' avez autrefois si bien mises
devant les yeux, ne vous reviendront-elles pas
dans l' esprit en cette occasion ? Avouëz qu' il y a
des rencontres, où les plus grandes ames, et les plus
parfaites sagesses s' échappent.
De Paris ce 16 May 1647.

LETTRE 196 A MGR D'AVAUX



p586

à ce que je voy, (...) (car pourquoy ne vous puis-je
pas donner ce tiltre que Pline dans sa preface
donne à Trajan ? ) vous autres plenipotentiaires
vous-vous divertissez admirablement à Munster, il
vous y prend envie de rire en six mois une fois. Vous
faites bien de prendre le temps tandis que vous
l' avez, et de jouïr de la douceur de la vie que la
fortune vous donne. Vous estes-là comme rats en
paille, dans les papiers jusques aux oreilles,
tousjours lisant, escrivant, corrigeant, proposant,
conferant, haranguant, consultant dix ou douze heures
chaque jour, dans de bonnes chaises à bras, bien à
vostre aise ; pendant que nous autres pauvres
diables sommes icy, marchant, courant, tracassant,
joüant, causant, veillant, et tourmentant nostre
miserable vie. Mais, avec tout vostre bon temps,
dites le vray, monseigneur, ne fait-il pas plus
sombre à Munster depuis que Madame De Longueville
n' y est plus ? Au moins fait-il plus clair et plus
beau à Paris depuis qu' elle y est, (...).

p587

Le monde et la fortune vont ainsi, (...).
Vous nous l' avez renvoyée plus belle, plus aymable
et plus habile que nous ne vous l' avions donnée, et
toute grosse qu' elle est, elle met icy en feu plus
de la moitié du monde. (...). Je voudrois que vous
pussiez ouïr tout ce qu' elle dit de vous, et avec
quelle estime et quelle amitié elle en parle ;
quoy que vous ne soyez point sujet aux passions
(n' est-ce pas Monsieur Cornifice Vlfelt qui
soustient cette opinion-là ? ) en verité, vous seriez
en quelque hazard ; elle vous remercie de l' avis du
mariage, elle n' en sçavoit encore rien d' asseuré,
et m' a commandé de vous faire de sa part mille
complimens du meilleur coeur du monde. Vostre italien,
au reste, et son élegance, m' ont surprise : tout de
bon, monseigneur, vous m' effrayez, (...).
Il y a quelque chose de monstreux en cela ; cette
bouche de douze fontaines que l' on donnoit à Pindare,
ne vous la peut-on pas donner à plus juste titre ?
Mais dans quel abysme avez-vous esté chercher (...),
estoit ensevely

p588

dans ma memoire, sous le débris de mille autres
choses que le temps y a démolies : vous l' y avez
fait revenir (...), et je ne vous puis dire avec
mon valet me vit éclater de rire en lisant une
lettre qu' il avoit entenduë que l' on me donnoit de la
part de Monsieur D' Avaux ; ce Monsieur D' Avaux
si grave, si serieux, si important dans l' esprit de
tout le monde. (...) : mais pour vous, cela vous
est aysé, et vous en sçavez bien d' autres.

LETTRE 197 A MGR D'AVAUX



p589

Il faut avouër, monseigneur, que vous avez en
moy une estrange espece de commis ; il n' entend
pas un mot de finances, il ne va jamais à la
direction, et à peine mesme s' avise-t-il en six mois
une fois d' écrire à son maistre : mais, en
recompense, il jouë beau jeu, il fait des vers, il
escrit de belles lettres, et fait quelquefois des
combats aux flambeaux à minuit. Je me haste de
m' accuser moy-mesme, pour arrester vos reprimendes ;
car il me semble que je vous voy, avec vostre visage
de plenipotentiaire, me reprocher encore mes
olympiades, et dire (...).
Mais je croy qu' il n' y a pas de honte à moy de n' estre
pas plus sage dans mes vieux jours, que d' autres ne
le sont dans leur jeunesse, (...). Je vous
avouë, pourtant, que je n' ay pas laissé d' en estre
un peu honteux, et cela m' a arresté long-temps de
vous escrire ; outre que dans le chagrin où je
m' imagine que vous estes de voir que vostre ouvrage
ne s' avance point, j' ay creu que des lettres aussi
peu serieuses que

p590

les miennes, ne seroient pas de saison. Moy qui
connois, monseigneur, combien vous aymés vostre païs,
je ne doute pas que vous ne soyez affligé de voir les
difficultez qui naissent de jour en jour, et qui
s' opposent au succés de la negociation qui est entre
vos mains. Ce que je vous puis dire là dessus,
c' est que vous n' en devez estre touché que pour
l' interest public, et que le vostre particulier est
entierement à couvert. On est si bien persuadé de
vos bonnes intentions, que toutes les fois que l' on
se plaint icy du retardement de la paix, et de ceux
que l' on s' imagine (à tort peut-estre) qui n' y sont
pas tout ce qu' ils pourroient, cela donne occasion
de parler de vous, et en fait dire tout ce que vous
seriez bien ayse d' entendre. C' est une chose
merveilleuse que cette estoile qui vous a donné de
tout temps l' amour des peuples ; il n' y a icy pas un
bourgeois qui ne vous nomme, qui ne vous connoisse,
qui ne vous louë. La France a mis en vous seul ce
peu d' esperance qui luy reste : voyant bien que la
paix ne se peut plus faire que par miracle, on
croit que c' est vous qui fera ce miracle-là, et dans
la consternation publique, vous estes le reconfort
de tout le monde. Au reste, tout est icy tellement
changé, les coeurs y sont si abbatus, les plaisirs
si resserrez, que je ne voy plus guere de choix
entre le sejour de Munster et celuy de Paris ; on
n' y voit plus que des gens qui se plaignent, les uns
que l' on leur oste leurs gages, les autres que l' on
retranche leurs pensions, et il s' y trouve mesme des
commis de surintendans, qui

p591

disent, qu' ils ne sont guére mieux traittez que les
autres. (...).
C' est ce me semble, un fragment d' une piece de
nostre jeunesse. Afin que vous jugiez, monseigneur,
si j' ay profité depuis ce temps-là, je vous envoye
des vers que je fis il y a trois ans, sur la maladie
que monseigneur le prince eut en Allemagne.
Quelques considerations m' empescherent alors de les
monstrer, je ne les ay fait voir que depuis quelques
jours. Ils ont esté assez bien receus icy ; mais je
ne croiray rien de ce que l' on m' en dit jusqu' à ce
que je sçache le jugement que vous en ferez. Faites
moy l' honneur, s' il vous plaist, de me mander si
c' est rien qui vaille, afin que si je n' y reüssis
pas, je cesse d' estre poëte, et que je me mette tout
à fait à estre financier. Je ne puis finir cette
lettre, sans vous dire que Madame De Longueville en
receut dernierement une des vostres dont elle fit un
cas merveilleux, et qui a esté extrémement loüée de
tous ceux qui l' ont veuë. à dire le vray, elle le
meritoit, et il ne se peut rien voir de plus
beau, (...).
Vous sçavez si je me connois en ces sortes de beautez.
Il n' y a que vous en France qui puisse escrire de
la sorte.

LETTRE 198 A MGR D'AVAUX



p592

Vous ne me pouviez pas mieux témoigner la
bonne assiette où est vostre ame, qu' en m' escrivant
une lettre comme celle que je viens de recevoir ;
elle semble puisée medio de fonte lepôrum , tant
elle est agreable, et il est aysé de voir que cela
part d' un esprit serin et d' une source tranquille.
En verité, monseigneur, rien ne vous pouvoit faire
tant d' honneur dans mon esprit que de voir qu' en
l' estat où sont vos affaires, vous sçachiez rire
de la sorte. Cela s' appelle, (...). Vous souvient-il
du temps que vous luy bastissiez un temple en si
beaux vers ? Vous estes bien revenu de cette
idolatrie, et vous-vous sçavez bien mocquer d' elle à
cette heure. Je croy pourtant que pour ce-coup elle
ne vous fera que des menaces. Ceux qui connoissent la
cour disent, que l' on ne voudra pas s' exposer à
l' envie que l' on encourroit en traittant mal un
homme, qui, au jugement de tout le monde, a bien
merité de la France. Monseigneur De Longueville
m' a fait l' honneur de me monstrer la lettre que vous
luy avez escrite, je l' ay trouvé belle, belle
parfaitement. Sans mentir, monseigneur, de tous les
beaux esprits, de tous ceux

p593

qui artem tractant musicam , il n' y en a point
qui l' entende si bien que vous, je suis ravy que
mes vers ne vous ayent pas dépleu ; (...).
Je reçois, au reste, vostre deferbuisse , mon
Terence n' est pas si correct que le vostre, ni moy
si correct que vous. Mais pourquoy voulez-vous que
je vous escrive desormais une fois le mois ? Ne vous
suffit-il pas d' estre servy par quartier ?
Employez-moy donc à quelque chose pour vos affaires,
et me donnez matiere de vous entretenir. Autrement,
mes lettres n' auront que la peau et les os, elles
seront seiches et courtes. Je vous obeïray neantmoins,
et quand je ne le ferois pas pour tant d' obligations
que je vous ay, je le ferois pour vostre
parenthese de Monsieur Voiture d' Amiens ; (...).
Si je m' y connois bien, vous estes le meilleur et le
plus sage homme du monde, et chacun en demeure
d' accord : mais vous estes le plus plaisant homme
du monde aussi, et l' on ne s' en douteroit pas.

LETTRE 1



p597

Florice, quittons le noir, je vous
en prie ; ou s' il faut que nous soyons en
deüil, que ce ne soit que pour nostre
absence. J' ay receu vos excuses avant
que vous les eussiez faites, et vous devez penser,
que je ne croyois pas que vous eussiez failly,
puisque j' avois eu le courage de vous accuser. J' ay
cherché mieux que vous tout ce qui faisoit à vostre
descharge, et pour dire le vray, ma cause estoit
trop meslée avec la vostre, et j' avois trop
d' interest en vostre innocence, pour ne la pas bien
défendre. Car si vous eussiez esté trouvée
coulpable, j' en eusse eu la peine le premier,

p598

et personne n' en eust esté puny si cruellement
que moy. Mais de plus, j' ay une trop haute opinion
de ma fortune, et de vostre courage, pour douter que
l' un ou l' autre puisse tomber si bas. Il est
indigne de vous et de moy, de craindre qu' une
affection si bien jointe, se démente en quelque
sorte : et c' est un crime entre nous deux, d' imaginer
seulement qu' il soit possible. Si l' un de ses deux,
dont je vous ay fait des reproches, avoit attendu
le jour en vostre chambre, je croirois que vous
eussiez voulu prendre une nuict toute entiere pour
le quereller ; et quand je l' aurois veu entre vos
bras, je penserois que je vous aurois prise pour
une autre, ou que vous l' auriez pris pour moy.
Enfin, je me défierois plustost de la fidelité de
mes yeux, que de la vostre, et je me persuaderois
plus aisément d' avoir esté trompé d' eux, que de
vous. Non, l' entretien de ces deux hommes ne me fera
jamais resver : et quand ils auroient esté un
siecle entier avec vous, je ne croirois pas que vous
eussiez esté un quart d' heure avec eux. Mais
encore, dites-moy, apres que le premier s' en fut
allé, demeurastes-vous seule avec l' autre, et vostre
femme de chambre ne monta-t-elle pas aussi-tost ?
Sont-ils sortis à ce voyage d' aupres de vous, aussi
satisfaits que les autresfois : et leur avez-vous
encore laissé toutes ces belles esperances, avec
lesquelles seules je les tiens plus riches, que
s' ils possedoient tous les autres biens du monde ?
Je m' informe curieusement de ces particularitez, car
je sçay bien qu' elles ne me peuvent estre que bien
agreables ; et

p599

sans doute cette entreveuë me donneroit plus de sujet
de contentement que de plainte, si j' en avois une
parfaite connoissance. Mais cependant ils vous
virent, tandis que j' estois à trente lieuës de vous,
et au mesme temps que je me trouvois seul en ma
chambre à plaindre cette absence, ils estoient dans
la vostre, et vous entendoient parler : peut-estre
mesme qu' ils vous ont veu rire, et que vous
donnastes sujet à l' un deux d' avoir
cette nuit-là quelque agreable songe. Ha ! Florice,
que c' est une traistresse passion que la jalousie,
et qu' elle se glisse aisément en nous, au desceu de
nostre raison ! Je sçay bien que vos erreurs
passées vous obligent à de fascheuses consequences,
et que vous estes contrainte de faire beaucoup
d' actions contre vostre coeur et le mien, si vous ne
voulés faire courre fortune à une chose que vous
tenez bien chere. Mais si vous sçaviez quel coup
cela me donne, et combien ces pensées me touchent,
peut-estre qu' une autre fois vous mettriez toute
autre chose au hazard, plustost que ma vie : et
apres cela, vous me reprochez que je n' ay pas esté
assez diligent à vous envoyer mon portrait. En
verité, voudriez-vous que je fusse arrivé pour
faire un tiers avec ces deux ? Et que j' eusse esté
present, pour estre tesmoin des contentemens qu' ils
reçoivent auprés de vous ? Sans mentir, je ne croy
pas mesme que ma peinture l' eust pû souffrir, et
c' eust esté me faire mourir en effigie. Encore je
pense que j' en eusse senty quelque chose d' icy, et
sans doute j' en fusse tombé en langueur, comme ceux
que l' on tuë de

p600

cent lieuës loin, en ne piquant que leur image.
Mais quand cette consideration-là n' y seroit point,
vous ne devriez pas souhaitter de voir mon portrait,
en l' estat où les premiers jours de cette absence
m' avoient mis. Il n' y avoit pas d' assez mauvaises
couleurs dans toute la peinture, pour representer
celle que la tristesse m' avoit donnée : et je ne voy
pas qu' il y eust apparence de peindre au vif un
homme qui estoit plus que demy mort. Vous en eussiez
trouvé un autre que celuy que vous aviez veu si
content auprés de vous. Et si l' on m' eust bien
peint, vous ne m' eussiez pas reconnu ; car à
moy-mesme, je n' estois pas reconnoissable, et à
peine pouvois-je passer pour une mauvaise copie de
celuy que j' estois il y a quelque temps. Mais
j' espere que bien-tost vous me verrez plus riant
et plus gay, car je commence à me r' asserener le
visage ; et si le peintre n' y oublie rien, vous y
verrez une esperance de vous aller trouver bien-tost
apres mon portrait. Disposez-vous aussi de me
recevoir plus gayement, et que les recommandations
de la demoiselle au bon esprit, ne vous en empeschent
pas, si vous joüissez encore du vostre. Je ne luy
envoyay pas mes baise-mains, mais je luy renvoyay
ceux qu' elle m' avoit faits par trois differentes
personnes ; et je ne l' eusse pas entrepris si je
n' eusse craint de vous offencer en retenant quelque
chose d' elle. Encore en eussiez-vous esté advertie,
si je n' eusse eu peur de vous ennuyer un quart-d' heure,
par un fascheux ressouvenir comme celuy-là. Et la
mesme consideration qui vous a empesché de me dire

p601

cette autre nouvelle que j' ay sceuë d' ailleurs, m' a
fait taire de celle-cy. Mais puisque nous sçavons
tout l' un de l' autre, et que le mauvais demon qui
nous separe, veut encore nous rendre presentes
toutes celles de nos actions qui nous peuvent
offenser ; je vous prie trompons sa malice, et le
prevenons en cela, les choses auront tout un autre
visage, quand nous le sçaurons par nous-mesme ; et
pour moy, je vous jure, qu' il ne m' eschappera
jamais rien, qui en apparence vous puisse fascher,
dont aussi tost je ne me confesse à vous.
Promettez-moy le mesme, je vous prie, et me dites
comment vous avez pû sçavoir que j' eusse fait des
recommandations à personne, et par quel chemin vous
avez trouvé celuy qui m' avoit appris les nouvelles
dont je me suis plaint à vous : car sans mentir
j' en suis en peine, et pour moy, je croy que vous
avez quelque génie aupres de moy, qui vous donne
advis de ce qui s' y passe. Mais puis qu' il vous dit
tout, demandez-luy si je vous aime, et qu' il vous
die combien de fois je souspire tous les jours pour
vous.

LETTRE 2 A MADAME



p602

C' est sans doute une menace, qui estonneroit
un plus resolu que moy. Mais tant que vous
me menacerez de la sorte, j' advouë que je ne
sçaurois vous craindre, et je seray assez hardy
pour me trouver apres disner où vous me commandez,
quelque malheur qui m' en puisse arriver. Je sçay
bien que vostre logis n' est pas un lieu de seureté
pour moy, et que sous l' ombre de l' amitié que vous
me faites l' honneur de me promettre, il n' y a
personne aujourd' huy, de qui je doive craindre tant
de mal, que de vous. Mais au moins, souvenez-vous,
s' il vous plaist, de ne me laisser pas souffrir
trop long-temps : si vous-voulez devenir bonne,
comme vous dites, commencez à l' estre en cette
occasion. Et sans mentir, l' obeïssance aveugle
que je vous rends, vous y oblige en quelque sorte ;
et la franchise, avec laquelle vous voyez que je
me remets entre vos mains. Quoy que je connoisse
bien à quoy vous me destinez, je veux neantmoins,
rendre contente, tant qu' il me sera possible, la
personne que vous desirez qui le soit à mes
despens ; et je vous promets que je tiendray son
affection secrette, sans en tirer aucune vanité :
mais je ne sçay si je me pourray taire de vostre
confidence.

LETTRE 3 A MADAME



p603

C' est le vray moyen de redoubler mes peines,
que de me faire entendre, que vous en avez ; et
moy, qui jusqu' icy ay supporté les miennes avec tant
de patience, je doute si je pourray souffrir les
vostres. Mais de quelque sorte que ce soit, je ne
puis trop endurer, puisque c' est pour l' amour de
vous ; et les deux mots, que dans vostre billet
vous avez adjoustez hors du rang des autres, me
doivent tout rendre supportable ; et me feroient
courir gayement au martyre. Je croy que vous-mesme
n' en doutez pas, et que vous estes assez asseurée de
ma resolution ; puis qu' apres m' avoir adverty du
mal que vous me voulez faire, vous attendez que de
moy-mesme j' aille le recevoir : et qu' apres disner je
me rende volontairement en un lieu, où mes peines
doivent estre redoublées. Cette menace pourroit
donner de la crainte à un autre, et feroit songer
un plus sage que moy à se mettre en sauveté. Mais
quelque peril que j' y voye, il n' y a pas de moyen
de ne vous point obeïr, ni qu' ayant l' honneur de
vous connoistre si bien que je fais, je me puisse
empescher d' estre
vostre, etc.

LETTRE 4 A MADAME



p604

J' ay oublié tout ce que je devois dire à la
avec qui vous me vouliez accorder ; et si je vous
asseure, que ce n' est pas pour avoir dormy depuis.
Je suis fasché de n' avoir pas eu plus de soin d' une
personne qui m' avoit esté recommandée de si bonne
part : et que ne luy pouvant donner aucune place en
ma volonté, elle n' en ait pas eu davantage en ma
memoire. C' est la partie de mon ame, dont je luy
pouvois le plus justement faire part : car c' est
celle qui est la plus contraire au jugement, et qui
a le soin des choses passées. Mais si je luy dis
quelque chose d' obligeant apres disner, elle ne se
pourra pas plaindre, que je ne luy parle que par
coeur : et je sens le mien si esloigné de tout ce
que j' ay à luy dire, que si vous ne me secourez
tantost, vous verrez que je ne sçauray pas, non
plus que vous, ni les mots, ni les temps. Mais
pleust à dieu que vous ne sceussiez pas celuy de
vostre partement, et que vous ne m' en peussiez
encore aujourd' huy rien apprendre. Car sans mentir,
je n' ay pas l' esprit assez fort pour en souffrir
seulement l' imagination ; et cette pensée estouffe
en moy toutes les autres. Quand je songe que demain
vous ne serez plus icy, je trouve estrange
qu' aujourd' huy je sois au monde : et

p605

je suis prest d' avoüer avec vous, qu' il y a de la
fiction en cette amour que je fais paroistre, quand
je pense que je respire encore, et que ce déplaisir
n' acheve pas de me tuër. D' autres ont perdu la
parole, et se sont confinez aux solitudes de la
Thebaïde, pour de moindres mal-heurs que le mien.
Mais si j' avouë, que je ne pourrois pas m' aller
plaindre de mon mal si loin de vous : je suis, ce
me semble, excusable de n' aller pas chercher un
hermitage aux deserts d' Egypte, puisque j' espere
trouver place en celuy que vous allez bastir. Il
n' y a que cette esperance qui me puisse arrester au
monde, et ma vie ne tient plus qu' à cette pensée. Je
ne sçay pas si tout ce que je dis icy, est dans les
bornes de l' amitié passionnée ; mais vous ne pouvez
dire que je parle à vous trop clairement, veu que
vous pouvez tousjours donner deux sens à toutes
mes paroles : ny vous plaindre, si je ne vous escry
pas dans les termes que vous desirez ; puisque je
n' ay pas veu encore celuy qui me le doit apprendre.
Tandis qu' il m' est permis de faillir, et que je puis
dire quelque chose de mes sentimens, je vous jure
avec la mesme affection que je fis
hier, que la seule folie que je feray au monde, ce
sera d' aymer tousjours la plus aymable qui fut
jamais, et que je veux bien avoir vostre haine,
dés le jour que vous aurez mon amitié.

LETTRE 5 A MADAME



p606

Je sens bien que la fin de mes jours approche, et
que je suis à la veille du plus grand mal-heur qui
m' arrivera jamais. Cependant je trouve mon esprit
en un estat plus tranquille, que je n' eusse osé
l' esperer ; et au milieu de mille pensées qui
m' affligent, j' en trouve encore quelqu' une qui me
console. Dans l' estonnement où je suis, je ne puis
voir la cause d' un evenement si extraordinaire :
mais je connois bien que vous produisez en mon ame,
je ne sçay par quels moyens, des effets dont je ne
voy pas la cause, et que vous faites que mon coeur
se resjouïsse, sans que mon esprit sçache pourquoy.
Tant y a, que je suis aussi resolu de mourir, que
s' il me restoit quelque chose à esperer apres cela ;
et quelque cruelle que soit la mort que me va donner
vostre absence, je suis preparé à la souffrir, comme
si c' estoit un passage à une meilleure vie. Il me
desplaist seulement, que cette personne à qui vous
me prestez quelquefois, ne me permette pas d' achever
mes jours en repos : et que je sois contraint de
partager entre vous et elle, les dernieres heures
qui me restent. Cela me persuade, ce que je n' avois
pû encore bien croire que nous voyons tous, à l' heure
de la mort, nostre bon et mauvais ange, et

p607

que nous avons en ce moment, de bonnes et de
fascheuses visions. Mais je vous supplie
tres-humblement, si vous ne me haïssez pas encore,
de ne me pas delaisser en cette extremité, et de
prendre soin d' une ame, qui ne peut estre sauvée que
par vous, et qui seroit tourmentée à jamais, si
vous l' aviez abandonnée.

LETTRE 6 A MADAME



p608

Il estoit temps que je songeasse à ma conscience, et
ce fut heureusement pour moy, que je fis hier une
partie de ma confession : car je n' avois point encore
esté si malade qu' aujourd' huy, et mon mal augmente
de sorte, que si j' eusse differé davantage, je croy
que je fusse mort en mauvais estat. Au moins, dans
l' accés où se trouve mon esprit, et dans les
inquiétudes qui l' affligent, je voy bien que les
resveries le vont prendre, et je n' espere pas que je
puisse jouïr encore une heure de mon bon sens, ce
qui me le persuade le plus c' est que parmy les
desplaisirs et les ennuis qui me devroient accabler,
je ne puis estre extrémement triste ; et que je me
trouve moins affligé que de coustume, quoy que je
sois au pire estat, où je me vis jamais. Je perdis
l' autre jour ainsi un de mes amis, à qui l' excés
de son mal en osta le sentiment. Les songes le
faisoient rire dans les angoisses de la mort, et
ses imaginations luy donnoient du repos, pendant que
sa fiévre le tuoit. Je vous suplie de ne me point
envier une fin pareille à celle-là ; et puis qu' il
ne me reste pas encore huict jours à vivre,
souffrez que je les acheve en cette sorte. Cela
estant, j' advouë que vous estes plus pitoyable que
je ne croyois, et moy plus heureux que je

p609

n' avois esperé. Car une si folle entreprise que la
mienne, ne devoit pas avoir un succés si bon, et
apres avoir fait une si grande faute, je n' esperois
pas d' en mourir si tost, ny si doucement. Je vous
demande pardon ; je pensois ne vous escrire, que ce
qui touchoit vostre amie, et je viens de m' appercevoir
que je ne vous en ay pas dit un mot. Je vous
supplie tres-humblement d' ordonner d' elle et de moy,
ce qu' il vous plaist, et que je sçache quand
vous-voulez que j' en aille ouïr l' arrest. Je vous
supplierois que ce fust dés ce soir, mais j' ay
crainte de vous estre importun, et je ne sçay pas
où je vous trouverois apres disner.

LETTRE 7 A MADAME



p610

Si c' est aujourd' huy que je dois donner du
contentement à la personne que vous me recommandastes
hier, je vous supplie de m' envoyer ce que vous
voulez que je luy donne : ou de ne trouver pas
mauvais, que je ne fasse point de largesse aux
autres, d' un bien, dont les plus pauvres sont plus
riches que moy. Je n' avois pas eu encore de si
mauvaises heures, que les douze dernieres que j' ay
passées ; et depuis que je n' ay eu l' honneur de
vous voir, j' ay eu si peu de repos, que je vous
asseure qu' il y a eu des feüillans qui ont esté
mieux couchez que moy. Cét homme à qui vous
laissastes hier le poignard dans le coeur, a eu une
meilleure nuict ; la crainte, le regret, le
desplaisir, et tout ce qu' il y a de poisons froids
dans l' amour, n' ont cessé de me deschirer l' esprit :
et le sommeil, qui pour quelque temps m' en a voulu
divertir, a esté proprement pour moy l' image de la
mort, puis qu' il m' a tousjours fait voir celle de
vostre absence. En cét estat où je suis je ne croy
pas que vostre amie puisse estre fort contente
de mon entretien : si ce n' est que son amour
se soit tournée en haine, et qu' il ne luy reste
plus de passion, que celle de la vengeance. Si cela
est, elle trouvera en moy une satisfaction toute
entiere, et sera

p611

bien-aise de voir, qu' elle n' est pas encore la plus
miserable du monde je vous prie, pourtant, en
quelque humeur que vous la voyez, de ne me laisser
pas si seul avec elle, que quelqu' un ne nous puisse
separer ; et de considerer, qu' il n' y a point de
seureté pour moy, soit qu' elle m' ayme ou qu' elle
me haïsse. Je vous supplie tres-humblement, de ne
me point refuser cette faveur, afin qu' au moins, si
je l' ay (...) que ce ne soit pas une autre
que vous, qui me donne la mort, et qu' il n' y ait
que mes soûpirs, et l' ennuy de vostre absence, qui
m' estouffent. Je ne sçay pas si vous commencerez
par celle-cy, à luy monstrer les lettres que je vous
escris : mais je ne m' en plaindray pas pourveu que
vous me permettiez apres cela de partir à l' heure
mesme, et de me sauver en Espagne. Car c' est un
remede que je pense qui est propre à toutes sortes
de maux : et si vous avez permis à quelqu' un de s' y
retirer pour fuïr la fiévre, vous me devriez
excuser, s' y j' y allois pour éviter la mort. Mais
dans la misere où je suis, je m' estonne que je
puisse avoir cette pensée ; et cette imagination,
ce me semble, est trop gaye pour tomber en un
esprit si affligé que le mien. Toutesfois, puisque
vous sauvez tous les ans la vie à un homme, et que
vous m' asseuriez hier, que vous faisiez toutes les
bontez qui ne vous coustent rien ; pourquoy ne
puis-je pas esperer, que je seray peut-estre celuy
à qui vous ferez cette grace, et que vous ne me
laisserez pas mourir, puisque vous le pouvez
empescher si aisément.

LETTRE 8 A MADAME



p612

Je croyois qu' il n' y eust que vous qui me pûssiez
donner de mauvaises nuicts, mais je trouvay hier
une dame, qui m' a fait passer celle-cy sans dormir,
et qui me perça le coeur si sensiblement, que je n' ay
point eu de repos depuis que je l' ay veuë. Sans
dessein, comme je croy, de m' assassiner, elle me dit,
que vous deviez partir demain, et quelle avoit
appris cette nouvelle de vostre bouche. S' il est
ainsi, j' ay, ce me semble, quelque raison de me
plaindre de vous (m' ayant retranché la moitié de ma
vie) que sans l' avoir merité, vous abregiez mes
jours devant le temps. Vous treuverez, peut-estre,
estrange, qu' un homme si malheureux que moy, se
plaigne qu' on ne le laisse pas assez vivre : et que
je me tourmente, de ce que l' on me veut delivrer
trop tost de tous mes maux. Mais je voy bien,
qu' encore les plus miserables aiment la vie ; et
puisque je ne dois perdre la mienne qu' en me
separant de vous, je croy que ce n' est que la sorte
de mourir qui m' estonne, et que je suis excusable
d' avoir peur d' une si cruelle mort. Cette pensée
ne m' a pas laissé fermer l' oeil depuis hier : et si
ce jour me dure autant que la nuict que je viens de
passer, je ne devrois apprehender vostre abscence,
que comme un malheur,

p613

qui ne me peut venir que d' icy à cent ans. Mais
un si fascheux accident, se doit prévoir d' aussi
loin que cela : et s' il n' avoit à m' arriver qu' à la
fin du monde, je commencerois dés cette heure à le
craindre. Neantmoins, je vous supplie de ne laisser
pas de me dire ce qui en est : et puisque c' est
toute la grace que vous me pouvez faire,
advertissez-moy de l' heure et du jour de ma mort,
afin qu' au moins je me puisse reconnoistre
auparavant, et que j' aye loisir de m' y préparer.

LETTRE 9 A MADAME



p614

Je pensois que la lettre que je vous envoye avec
celle-cy, arriveroit aussi-tost que vous, et qu' elle
attendroit long-temps chez M devant qu' il vous
souvint d' elle. Mais j' ay esté contraint de la
garder jusques à cette heure : et je n' ay pû trouver
le logis de celuy à qui je la devois donner, que deux
heures apres qu' il fut party. Je croy que vous aurez
sçeu les nouveaux sujets d' affliction qui me sont
arrivez depuis, et qu' il n' est pas besoin que ce
soit moy qui vous donne toutes les mauvaises
nouvelles. Je vous diray seulement, que je ne suis
gueres plus heureux en mes amitiez, qu' en mes
passions, et que la fortune me frappe par tous
les endroits, où elle me peut blesser. Neantmoins,
pour me toucher vivement de ce malheur, il
ne falloit pas qu' elle me l' envoyast apres vostre
partement : et si elle vouloit que ce dernier coup
me fust sensible, elle me le devoit donner devant
que de m' avoir assommé. Et en cela, vous pouvez
voir combien peu de chose c' est que l' amitié,
quand elle n' est pas passionnée. Car cét accident,
qui en un autre temps m' auroit percé le coeur, et
que je voudrois encore avoir racheté de tout ce qui
me reste de bien au monde, n' a pû me rendre plus
triste que je l' estois : et de

p615

tant de larmes que j' ay respanduës depuis, je ne
sçay si mon amy en a eu pour luy une toute entiere.
Aussi, à dire le vray, puis qu' il devoit demeurer
icy, et qu' il n' avoit pas d' esperance d' aller où
vous estes, je ne puis m' imaginer que l' on luy ait
fait grand tort de luy avoir osté la liberté, et de
luy défendre la conversation du reste du monde, quand
il ne pouvoit plus avoir la vostre. Il me semble
bien plus injuste, que l' on me retienne icy
prisonnier comme les autres, et que je sois
arresté sans que personne m' accuse. Toutesfois,
j' advouë que les plus criminels ne le sont pas tant
que moy : et quand ceux-cy auroient conspiré contre
l' estat, et l' authorité du roy, j' ay fait encore une
entreprise plus hardie que celle-là, pour laquelle
je voy bien qu' il faut que je meure.

LETTRE 10 A MADAME



p616

Vous pouvez estre asseurée, que la tristesse, ni
l' amour, ne feront jamais mourir personne, puisque
l' un ou l' autre ne m' ont pas encore tué ; et
qu' ayant esté deux jours sans l' honneur de vous
voir, il me reste quelque apparence de vie. Si
quelque chose m' avoit fait resoudre à vostre
esloignement, c' estoit la créance que j' avois que
j' en serois quitte pour en mourir, et qu' une si
forte douleur que celle-là, ne me laisseroit pas
languir long-temps. Cependant je trouve, contre
mon esperance, que je dure beaucoup plus que je
ne l' avois imaginé : et quelques coups mortels que
j' aye, je croy que mon ame ne se peut destacher de
mon coeur pource qu' elle y void vostre image. C' est
le seul pretexte que je trouve pour la garentir de
lascheté : et je ne voy que cette raison qui la
doive retenir si long-temps en un lieu, où elle
souffre tant de peines. Depuis l' heure que vous me
vistes tirer à quatre chevaux, et deschirer en
pieces en me separant de vous, je vous jure, que je
n' ay pas eu encore le moyen d' essuyer mes yeux :
et bien qu' ils ne connoissent plus les couleurs, ni
la lumiere, ils ne me serviront pourtant jamais si
fidelement qu' ils font, puis qu' ils m' aydent à
pleurer vostre absence. Dans les tourmens et la
langueur

p617

où je suis, il me semble que je sois resté tout
seul sur la terre, ou que l' on m' ait transporté en
ce coin du monde, où l' on ne void gueres plus souvent
le soleil, que nous ne voyons icy les cometes, et
où la plus courte nuict dure trois mois. Encore le
mal-heur ne feroit pas tout ce qu' il peut de pis
contre moy, si celle où je suis maintenant ne duroit
pas davantage : et je doute, si apres ce temps-là,
je pourrois esperer de revoir le jour. Mais jugez,
je vous supplie, à quel poinct je suis reduit,
que n' estant encore qu' à l' entrée d' une si longue et
si fascheuse nuict, je commence desja à compter les
heures, et je sens passer chaque moment avec
impatience. Que si dans les tenebres qui me couvrent,
il y avoit au moins quelques intervalles de
repos, et que je pûsse quelquefois faire de beaux
songes. Mais tant extravagantes que soient mes
resveries, elles ne le sont jamais assez pour me
rien proposer d' agreable ; et mes pensées ne sont
raisonnables qu' en cela, qu' elles ne me promettent
jamais de bien. En cét estat, je pense que je vous
puis jurer, que le plus mal-heureux homme du monde
est aujourd' hui celuy qui vous honore le plus : et
sans mentir, il seroit impossible que je pûsse
tant vivre, si je n' esperois bien-tost d' en mourir.
Mais je voy bien qu' il ne me reste pas
encore quinze jours à plaindre vostre absence, et
que ma vie et mes maux ne peuvent durer que
jusques-là. Cette esperance me fait souffrir plus
patiemment l' un et l' autre, et je croy que vous
n' estes pas faschée que je l' aye, puisque vous
voulez bien que j' espere

p618

tout ce que je dois esperer. Au moins je ne puis
expliquer plus advantageusement pour moy, les
dernieres paroles que vous m' avez dites : et de
quelque costé que je tourne la veuë, je ne voy pas
que je puisse jamais attendre mieux. Neantmoins,
vous qui voyez bien plus clair, et beaucoup plus
loin que je ne fais ; je vous supplie, dittes-moy
si ma folie devoit avoir une fin plus heureuse que
celle-là, et ce qu' il fut arrivé de moy, si j' eusse
vescu davantage ?

LETTRE 11 A MADAME



p619

J' ay bien de la honte à vous le dire ; mais ce
mal-heureux, qui devroit estre mort il y a si
long-temps, est encore au monde. Et apres avoir
esté quinze jours sans ouïr de vos nouvelles, je suis
en estat de vous mander des miennes. Il est vray
qu' elles sont si mauvaises, et les desplaisirs qui
me pressent si insuportables, que si je ne m' en
tire par quelque sorte que ce soit, vous jugerez bien
que ce n' est pas manque de sentiment et de
resolution ; et que dans les tourmens
où je suis, il faudroit beaucoup moins de courage
pour endurer la mort, que pour souffrir la vie.
Et certes, celle que je meine est si mal-heureuse,
que desja mille fois je me serois resolu de la
perdre, si j' osois me donner quelque contentement
lors que je ne vous voy pas ; et si vous ne m' aviez
appris que ce n' est pas estre tout à fait
mal-heureux, que d' avoir le plaisir d' une
mort volontaire. Il faut donc que ce soient mes
douleurs toutes seules, qui achevent de me la
donner ; et je veux aller à ma fin pas à pas, sans
la haster d' un demy jour. Aussi bien, quoy que le
regret de ne vous plus voir me couste desja plus
de cent mille larmes, je n' ay pas encore assez
pleuré vostre absence ; et ayant tant de mal-heurs
à plaindre, je ne dois pas estre si tost prest
de jetter le dernier soûpir.

LETTRE 12 A MADAME



p620

Depuis que vous nous avez laissez, il n' a point
coulé de moment, qui n' aye adjousté quelques
nouveaux desplaisirs aux miens : et je n' ay point
passé d' heure, que je n' estimasse celle de ma mort.
Mais je voy bien que mon ame, sous la tristesse qui
l' accable, n' a pas seulement la force de sortir ;
et que si elle se tient encore dans mon corps,
c' est comme ces paresses des Indes, dont l' on vous
parloit il y a, ce me sembles, plus de cent ans,
qui ne se peuvent resoudre de quiter l' arbre où
il n' y a plus dequoy les nourrir, et qui ayment
mieux mourir en langueur, que d' avoir la peine
de changer de demeure. Je vous asseure que je
n' encheris rien dessus la verité ; et ce grand
esprit, qui vous fait imaginer si facilement toutes
choses, ne vous sçauroit faire comprendre la
moitié de mes ennuis. Je passe les jours entiers
sans ouvrir les yeux, et la plus grande part de la
nuit sans les fermer. Et ce qui vous doit estonner
davantage, ces mauvaises heures d' impatience et de
desespoir, et ces nuits que la crainte de vous avoir
déplû me faisoient veiller avec tant de mortelles
inquietudes ; je les regrette à cette heure, comme
des joyes perduës, et des douceurs de ma vie
passée. Voila le chastiment que meritoit la

p621

plus grande folie qui fut jamais, et les peines
qu' il faut que je souffre pour vous avoir sceu trop
bien connoistre. Mais au milieu de toutes ces
afflictions, quoy que je voye bien qu' il n' y a
autre issuë, que celle de ma vie, et que toutes
les faveurs du ciel, et de la fortune, sont trop
foibles pour m' en tirer ; je croy encore, sans
que je me puisse imaginer comment, qu' il ne vous
seroit pas impossible de me faire mourir
bien-heureux, et que tout ce que le reste du monde
ne pourroit pas, vous le pourriez toute seule.

LETTRE 13 A MADAME



p622

J' esperois tirer cét advantage de la solitude, où
vous m' aviez laissé, que je n' y serois diverty de
personne ; et qu' estant en un lieu, où je n' ay
point du tout de connoissance, j' aurois loisir de
vous mander quelqu' une de mes pensées. Mais voila
qu' à peine me donne-t-on le temps de vous rien dire,
pour m' emmener à Fontainebleau, et la fortune me
presente une occasion importante d' y aller, exprés
comme je croy, pour m' oster le contentement de
vous escrire. Au moins quelque beau-semblant qu' elle
me puisse faire, j' ay trop de sujet de me défier
d' elle apres en avoir reçeu de si mauvais offices :
et je ne pense pas qu' elle voulust plus se remettre
bien avec un homme, à qui elle a fait tant de mal.
Toutesfois, m' ayant conservé jusques icy au milieu
de tant de maux, je pourrois esperer, si je n' avois
perdu tout courage, qu' elle me reserve à quelque
chose de grand ; et que peut estre elle veut faire
voir en moy quelques-uns de ses miracles, puisque
desja elle y en a fait un si estrange, en me sauvant
la vie. Mais la derniere faveur qu' elle m' a faite,
est beaucoup plus grande que celle-là, et je luy
suis plus redevable, de m' avoir fait retrouver par
le plus

p623

grand bon-heur du monde, la premiere lettre qu' il
vous a pleu m' écrire, apres avoir esté deux jours
esgarée. Je ne sçay, si je vous le devois avoir
mandé : mais dés l' heure qu' elle fut entre mes mains,
je reconnus que je puis encore recevoir quelque
joye, lors que je ne vous vois point, et tant que
j' ay esté à la lire, je doute si j' ay esté affligé
de vostre absence. Ne croyez pas que cela soit
peu de temps ; car c' est presque tout celuy
qui a passé, depuis que je l' ay receuë : et c' est la
seule occasion où mes yeux m' ayent servy avec
plaisir, depuis que je ne vous vois plus. Je vous
jure que je vous dis cecy avec verité, quoy que
j' aye veu plus d' une fois vos deux bonnes amies,
et que je n' ay rien trouvé d' agreable dans le ton
de la voix de l' une, ny dans l' action de l' autre.
Toutes les fois que j' ay esté chez celle avec qui je
vous laissay, les vers du tasse que je la priay
de lire, ont fait la moitié de son discours,
et ses gestes l' autre. Et quoy que ce soient deux
choses excellentes en leurs especes, cela pourtant
n' a pû empescher, que je n' aye esté aussi triste
que la premiere fois que vous m' y avez veu ; et je
n' ay rien trouvé en elle, qui ne me doive consoler
de l' advis que vous me donnez, que je n' en sçaurois
jamais estre aymé. Toutesfois, son amitié me
pourroit estre plus utile que vous ne pensez, et
je la devrois rechercher avec plus de peine que je
ne fais pas, puis-qu' elle est assez resoluë pour
tuër ceux qu' elle aime, quand ils sont aussi
mal-heureux que moy. Mais je voy bien qu' elle ne
m' accorderoit pas cette faveur, sans connoissance de
cause,

p624

et que devant que de me faire mourir, elle me
voudroit mettre à la question. Au moins, elle
commença à me la donner le dernier jour que je l' ay
veuë, et me fit beaucoup de demandes touchant la
cause de mon transissement, qui dure encore. Mais
un homme qui sçait supporter vostre absence, sçaura
bien endurer la gesne, et il n' est pas à croire
que les tourmens me sç
al 1
que les tourmens me facent rien dire, puisque je
suis tant accoustumé à souffrir, et qu' ayant desja
confessé une fois, je n' ay pas veu que pour cela on
ait en rien diminué les miens. C' est à vous, à qui
je fais ce reproche, et de qui, ce me semble,
je me dois plaindre, que vous ayant advoüé
mon crime, vous ne soyez pas assez juste pour
me faire mourir, ni assez bonne pour me laisser
vivre. Je vous demande l' un ou l' autre de toute
mon affection ; et si je ne puis esperer de vous
faveur, au moins faites moy justice. Mais quoy que
vous ordonniez, je vous supplie que je l' entende
de vostre bouche ; et il m' importe peu, que ce soit
la vie ou la mort, pourveu que j' aye l' un des deux
en vostre presence. Il n' y a point d' entreprise
hazardeuse, dont je ne vienne à bout, ny de
chasteaux enchantez, où je n' entre sous vostre
conduite. Que si les enchantemens qui empeschent
qu' on ne vous voye, doivent estre achevez
par le plus fidele, ou le plus amoureux homme du
monde, je vous asseure que je les dois mettre à fin,
et que cette advanture ne peut estre deuë à un autre
qu' à moy. Mais, voila que M De B avec qui je
m' en vay, m' envoye dire, qu' il est prest de partir ;
et je n' oserois

p625

le faire attendre, car je l' honore beaucoup. Il a
une maison au M où il doit aller dans quinze
jours : il me faut plus de loisir que je n' en ay,
pour respondre à des lettres qui ont besoin de
commentaire. Vous me donnerez donc, s' il vous
plaist, du temps pour cela. Car jusques icy, à peine
en ay-je eu assez pour les bien entendre.

LETTRE 14 A DIANE



p626

Si le déplaisir de ne point voir ce que vous aymez,
vous est aussi sensible qu' à moi, et si vous
souffrez durant cette absence quelque chose
approchant de ce que j' endure, quelles considerations
y a-t-il, belle Diane, qui vous puissent obliger
d' estre deux jours sans me voir, et pourquoy ne
nous jettons nous pas plustost à toute autre
extremité qu' à celle où ce mal-heur nous reduit ?
Pour empescher que quatre ou cinq personnes ne
parlent, et quelles ne remarquent nos contentemens ;
est-il raisonnable que nous n' en ayons plus,
et pour éviter un peu de bruit, faut-il que nous
endurions tant de mal ? Non, non, ma chere Diane, le
plus grand mal qui nous puisse arriver, c' est
d' estre separez l' un de l' autre, et je n' en sçache
point que nous devions tant craindre que celuy-là.
Aussi bien pour tant de peine que nous-nous
donnons, ne croyez pas que nostre affection en soit
plus secrette. La tristesse qui est sur mon visage
toutes les fois que je ne vous vois point, la
découvre à tout le monde, et parle plus haut que
personne ne sçauroit faire. Quittons donc desormais
une discretion qui nous couste si cher, et
donnez-moy dés apresdiner quelque moyen de vous
voir, au moins si vous voulez que je vive.

LETTRE 15 A DIANE



p627

Apres vous avoir laissé passer le temps hier
jusques à minuit, il n' y a pas de danger, ce me
semble, belle Diane, que je vous face souvenir
aujourd' huy, que vous avez un serviteur qui ne vous
a point veuë il y a presque deux jours ; et à qui
on ne cessa hier de reprocher ses resveries,
cependant peut-estre que l' on vous loüoit
où vous estiez, de vostre belle humeur. J' ay
creu qu' il estoit à propos de vous faire songer à
luy ce matin, car possible vous n' y pensastes point
hier ; et je n' espere pas qu' en si bonne compagnie,
quelqu' une de vos pensées vous eust osé parler de
moy. Au moins j' en eus tant hier de toutes les
sortes, que j' ay raison de croire qu' il ne vous en
pouvoit rester ; et je m' imagine que vous trouvant
assez bien accompagnée, et jugeant que je serois
trop seul, vous m' envoyastes toutes les vostres
pour m' entretenir. Aussi elles vindrent en foule
par tout où je fus, et furent mesme si hardies,
qu' elles entrerent avec moy en une maison
où elles ne doivent pas estre trop bien reçeües.
C' est chez une dame, pour qui vous m' avez reproché
quelquesfois que je n' avois point de pitié, avec
laquelle trouvant un de vos cousins, qui ne vous en
fait point non plus, je ne pûs m' empescher que je
ne trouvasse

p628

occasion de parler de vous ; cela fut cause que j' y
demeuray deux heures plus que d' ordinaire, durant
lesquelles vostre nom fut repeté plus de vingt fois.
Je vis le feu, et la jalousie en l' esprit de l' un
et de l' autre, et nous fusmes vengez tous deux ; moy
de celuy qui avoit esté si hardy que d' aymer
Diane ; et vous de celle qui avoit osé entreprendre
d' aymer ce qui luy appartient. Je ne sçay si en cela
j' ay esté trop peu discret, ou trop malicieux ; mais
je vous asseure, que c' est le seul plaisir que j' eus
hier ; et le premier que je reçeus jamais en ce
lieu-là. Je vous prie de me le pardonner, à la charge
que je vous pardonneray aussi, si d' aventure vous
receustes hier quelque contentement sans moy.

LETTRE 16 A CLIMENE



p629

Puis-que je ne vous puis parler, non plus que si
j' estois absent, permettez-moi de vous escrire, et de
me servir du seul moyen qui me reste pour me
faire entendre. Je croyois, belle Climene, que le
plus grand mal que j' avois à craindre, estoit celuy
d' estre separé de vous : mais l' absence a-t-elle
rien de plus cruel, ni de peine plus insuportable,
que celle de me trouver aupres de vous, comme j' y
suis à cette heure ? Estre prés de toutes les graces,
de toutes les joyes, et de toutes les beautez du
monde, sans oser y tourner la veuë ; avoir son
coeur d' un costé, et regarder tousjours de
l' autre ; parler de toute autre chose que de ce que
l' on pense ; et tandis que l' on est dans les feux,
et dans les gehennes, estre obligé de conter des
histoires et des fables : ce sont des tourmens qui
passent toute imagination, et que nul homme ne
pourroit souffrir, s' il ne les souffroit pour
l' amour de vous. Je suis bien vengé maintenant
des maux que je disois que mes yeux m' avoient
faits ; ils ne sont pas plus libres que moy,
ils souffrent à leur tour toutes les peines qu' ils
m' ont causées, et sont punis à cette heure qu' ils
n' osent plus se tourner vers vous, et qu' ils ont
perdu cette joye, pour laquelle ils vous ont vendu
ma liberté.

p630

Voila, Climene, l' estat où je suis pour vous, et
les déplaisirs que je souffre, pour avoir connu
mieux que personne, combien vous estes aymable. Je
ne voy pas qu' ils puissent diminuer. J' en prevoy
d' autres qui me menacent, et je sçay que je seray
plus mal-heureux dans trois jours, lors que je ne
pourray, ni vous voir, ni vous entendre, ni vous
escrire. Cependant, au milieu de ces maux, je benis
à tous momens le jour que je vous rencontray la
premiere fois, et j' ayme mieux toutes ces peines,
que la tranquillité où j' estois devant que
de vous avoir veuë. Je vous demande seulement, que
vous me plaigniez un peu, et que vous me souhaitiez
quelquesfois en vous mesme une meilleure fortune,
puisque pour l' amour de vous, j' en sçay si bien
supporter une mauvaise.

LETTRE 17 A MLLE DE



p631

Mademoiselle,
je ne dors qu' avec beaucoup de peine, j' ay perdu
le goust de toutes choses, l' usage mesme de l' air
ne m' est pas libre, et je ne respire pas tant que je
soûpire ; voila l' estat où je suis depuis que je ne
vous ay veuë. Il est vray que je ne suis pas
asseuré d' où cela me vient, et que je ne sçay si
c' est un effet de mon rhume ou de mon amour ;
toutesfois, il y a apparence que c' est vous
qui faites mon plus grand mal, puis-que le plus
grand soulagement que j' y trouve est de vous
escrire. Sans mentir, je ne vous vis jamais si
aymable que vous l' estiez l' autre jour. Nonobstant
ce que vous sçavez, qui eût pû faire peur à un
autre, je vous trouvay la plus jolie chose du
monde, et quoy que vous me chassassiez de temps en
temps, et que vous eussiez changé vostre humeur
en celle de Mademoiselle De Saint Martin,
vostre entretien me sembla tres-agreable. Cela
me fait voir qu' outre les choses qui paroissent en
vous, il y a encore quelque enchantement secret qui
fait que l' on vous ayme, et que vous ne sçauriez
jamais, quoy qu' il vous arrive, n' estre pas belle
et n' estre pas

p632

douce. Au milieu de tous vos mépris, je ne vous
sçaurois trouver cruelle : lors que vous me
déchirez le coeur, et que vous le mettez en mille
pieces, il n' y en a pas une qui ne soit à vous ;
et un de vos soûris confit toutes les plus ameres
douleurs que vous me faites souffrir. Aimant toutes
les choses douces, je ne puis trouver mauvaises
celles que vous faites, et la mort mesme me
semblera bonne de la façon que vous l' apprestez.
Puis que je trouve tant de goust en vos défaveurs,
jugez combien vos faveurs me toucheroient, et
ayez le plaisir, au moins une fois, de voir l' effect
qu' elles feroient en moy. Vous sçavez qu' il ne
m' en faut pas tant pour me contenter, et que sans
qu' il vous en couste beaucoup vous me pouvez
accorder tout ce que je desire.

LETTRE 18 A M. D.



p633

Voicy la quatriesme lettre que je vous escris sans
avoir de vos nouvelles ; si c' est la faute de la
fortune, c' est le plus grand malheur du monde ; si
c' est vostre faute, c' est la plus grand cruauté
que vous fistes jamais. Cependant, je ne me puis
empescher de vous faire souvenir de moy, et sans
voir que cela puisse estre bon à rien, je vous
escris des lettres, sans y attendre de réponse, et
des plaintes ausquelles je n' espere pas de
satisfaction. La derniere fois que je vous escrivis,
je croyois m' estre mis en repos ; mais, à ce que je
vois, il n' en faut plus attendre, depuis qu' une fois
en sa vie on vous a veuë. Cette image, que je
croiois à demy effacée dans mon esprit, y est
revenuë avec toutes ses couleurs, et avec plus de
lumiere que jamais ; elle remplit tellement mon
ame, qu' il n' y a plus de place pour toutes
les autres choses, et celles qui sont icy, sont
plus loin de moy, que vous qui en estes à plus de
cent lieuës. C' est dommage, sans mentir, que la
plus belle personne du monde soit aussi la plus
ingrate, et la plus cruelle, et qu' avec tant de
raisons de ne vous aymer pas, il se trouve tant de
sujets, et mesme tant de necessité de vous aymer.
Voyant que vous ne me teniez pas ce que vous
m' aviez promis, j' avois fait tout ce

p634

que j' avois pû pour me remettre en liberté, et pour
me tirer de vos mains. Apres tout, m' y voila
retombé mieux que jamais, et tous mes efforts ne
m' ont de rien servy, qu' à m' apprendre de ne plus
tenter une autrefois une chose impossible, et de ne
pas adjouster à tant d' autres peines, celle de
chercher des remedes où il n' y en a point. Vous
pouvez donc me faire tel traittement qu' il vous
plaira, sans que je m' en puisse ressentir ; je n' ay
plus de coeur, ni de force, ni de resolution
contre vous. Mais il est, ce me semble, de vostre
generosité, de ne pas faire de mal à un homme qui
s' abandonne entierement à vostre mercy, et de ne
pas rendre mal-heureuse, la plus soûmise, la plus
des-intéressée, et la plus parfaite passion qui fut
jamais.

LETTRE 19



p635

Il fait un des plus beaux jours que l' on ait veus de
l' esté ; je suis à Liancourt, qui est un des
agreables lieux du monde ; je suis avec trois des
plus aymables personnes de France, et je m' enferme
tout seul pour vous écrire. Par là, vous jugerez
bien que je ne suis pas en si mauvaise humeur que la
derniere fois, et que cette lettre sera plus douce
que l' autre. Une heure apres vous l' avoir envoyée
je m' en repantis, et le mesme soir je reçeus la
vostre qui acheva entierement de m' appaiser ; non
pas que je changeasse d' opinion, et que je ne
jugeasse que mon ressentiment estoit juste : mais
je ne sçaurois plus avoir contre vous de colere
qui dure, et je vois bien que vous ne me sçauriez
faire de si grand déplaisir que vous ne me fassiez
oublier avec trois paroles. Car enfin, mon affection
est à cette heure au point où vous disiez une fois
à Saint Clou qu' elle devoit estre ; et quand je
vous aurois convaincuë d' une infidelité, non pas
d' une negligence, je ne pourrois pas m' empescher
de vous aymer. Puis que j' avois à estre si
absolument sous le pouvoir de quelqu' un ; au moins
c' est un grand bon-heur pour moy de ce que
je suis tombé entre les mains d' une personne
si bonne, si juste et si raisonnable, et qui dispose
de moy avecque plus de soin, de bonté et de raison
que je n' eusse pû faire moy-mesme. Je pourrois
pourtant

p636

vous reprocher à cette heure que vous n' avez pas
esté assez soigneuse de mon repos : car dites le
vray, à quoy avez-vous songé de me mander que la
fortune vous a fait d' estranges tours, sans me dire
ce que c' est, et me laisser le reste à deviner.
C' est la plus belle invention du monde pour me
faire imaginer, et ressentir tous les mal-heurs qui
peuvent vous estre arrivez ; au lieu que j' en
serois quitte pour quelques-uns, si vous m' aviez
mandé ce qui en est. Ostez-moy vistement de cette
peine : qui est, je vous jure, une des plus grandes
que j' aye euë de ma vie. Je vous écris avecque
beaucoup de haste et d' interruption ; car voila que
l' on m' appelle et que l' on heurte à la porte de ma
chambre. Mais je ne me puis pas resoudre à vous
écrire une courte lettre, et vous la trouveriez
peut-estre plus méchante que l' autre si elle n' estoit
pas assez longue. J' ay baisé la vostre mille fois,
et je ne l' ay guere moins leuë, elle est la plus
jolie et la plus obligeante du monde. Mais, au
nom de dieu, écrivez-moy sans soin, afin que vous
m' écriviez avecque plaisir, et parlez-moy dans
vos lettres avecque la mesme naïfveté
que vous me parliez dans vostre chambre. Je
ne connois que trop vostre esprit, ne vous en
mettez pas en peine, et faites-moy connoistre vostre
affection comme je souhaite. J' ay une extréme joye
de ce que vous estes avecque la personne que vous me
mandez : car sçachant combien vous l' aymez, et
combien elle est aymable, je sçay que ce vous est
un extréme soulagement que de l' avoir. Vous me
mandez qu' elle

p637

me connoist à cette heure aussi bien que vous.
Quoy ! Luy avez vous dit toutes mes mauvaises
humeurs, luy avez-vous conté combien je suis
méchant, et quelles peines je vous ay données ?
Sans mentir, vous estes une méchante femme,
si cela est, et je sçay bien ce que je luy diray
de vous, pour me vanger, quand je la
verray. Il n' estoit pas necessaire de me dépeindre
si bien, et il valloit mieux me faire un peu moins
ressemblant, et me faire plus aymable ; car elle qui
aime tant vostre repos, qui n' a point de jalousie
pour vous, et qui aime tant ce que vous aimez ; j' ay
peur qu' elle me veüille mal de ce que je vous ay
tant tourmentée, et qu' elle croye que je ne suis
guere honneste homme, quand elle sçaura que j' ay
esté si jaloux. Mais je vous prie, de quelque sorte
que ce soit, donnez-luy bonne opinion de moy, car
sur toutes choses, je desire estre bien avec elle,
et à cette heure que je croy estre aymé de vous,
il n' y a rien au monde que je desire tant que son
amitié. J' ay perdu depuis quatre jours Monsieur C,
et sans mentir avec beaucoup de regret : car je
l' aime et l' estime extrémement. Je luy ay dit
que je vous escrirois par la voye de . Vous m' avez
fait beaucoup de plaisir de me mander que vous
prenez plaisir à lire les livres que je vous ay
donnez ; mais mandez-moy lequel vous plaist le plus,
et dans celuy-là, ce que vous aimez davantage.
J' avois resolu de vous prier de m' en mander quelque
chose ; mais ne me dites pas seulement cela,
rendez-moy compte de tout ce que vous faites ; car
je seray extrémement aise de

p638

sçavoir les moins importantes de vos pensées et de
vos actions. Je m' en retourne à Paris, j' y
trouveray une de vos lettres, cela me donne une
extréme impatience d' y aller. Je croy que j' y seray
dans deux jours. Mais pource que le messager part
demain à midy, j' envoye cette lettre devant par un
laquais. Adieu, aimez-moy, je vous en conjure ;
pour moy, je ne puis pas dire combien je vous ayme,
le temps vous le fera voir.

LETTRE 20 A MADAME



p639

Madame,
enfin, je suis icy arrivé en vie, et j' ay honte de
vous le dire ; car il me semble qu' un honneste
homme ne devroit pas vivre apres avoir esté dix
jours sans vous voir. Je m' estonnerois davantage de
l' avoir pû faire, si je ne sçavois qu' il y a desja
quelque temps qu' il ne m' arrive que des choses
extraordinaires, et ausquelles je ne me suis
point attendu, et que depuis que je vous ay
veuë, il ne se fait plus rien en moy que par
miracle. En verité, c' en est un effet estrange,
que j' aye pû resister jusques icy à tant de
déplaisirs, et qu' un homme percé de tant de coups,
puisse durer si long-temps ! Il n' y a point
d' accablement, de tristesse ny de langueur
pareille à celle où je me trouve ; l' amour et la
crainte, le regret et l' impatience m' agitent
diversement à toutes heures : et ce coeur que je
vous avois donné entier, est maintenant déchiré en
mille pieces. Mais vous estes dans chacune
d' elles, et je ne voudrois pas avoir donné
la plus petite à tout ce que je vois icy. Cependant,
au milieu de tant et de si mortels ennuis, je
vous asseure que je ne suis pas à plaindre, car ce
n' est

p640

que dans la basse region de mon esprit, que les
orages se forment, et tandis que les nuages vont
et viennent, la plus haute partie de mon ame
demeure claire et sereine, et vous y estes tousjours
belle, gaye et éclatante, telle que vous estiez
dans les plus beaux jours où je vous ay veuë, et
avec ces rayons de lumiere et de beautez que l' on
voit quelquefois à l' entour de vous. Je vous
avouë qu' à toutes les fois que mon imagination
se tourne de ce costé-là, je perds le sentiment de
toutes mes peines. De sorte qu' il arrive souvent
que lors que mon coeur souffre des tourmens
extremes, mon ame gouste des felicitez infinies,
et au mesme temps que je pleure, et que je m' afflige,
que je me considere éloigné de vostre presence, et
peut-estre de vostre pensée ; je ne voudrois pas
changer ma fortune avec ceux qui voyent, qui sont
aimez, et qui jouïssent. Je ne sçay si vous pouvez
concevoir ces contrarietez, vous, madame, qui avez
l' ame si tranquille : c' est tout ce que je puis
faire que de les comprendre, moy qui les ressens ;
et je m' estonne souvent de me trouver si
heureux et si mal-heureux tout ensemble. Mais je
vous supplie que ce que je vous conte de mon
bon-heur, ne vous empesche pas d' avoir soin de
soulager mes maux, car ils sont tels qu' ils ne
laissent pas de me miner, lors mesme que je ne les
sens pas, et la seule agitation de deux sentimens si
differens, est capable de m' abatre. Si donc vous
avez quelques raisons pour me consoler, qui ne
soient point tirées de Seneque, je

p641

vous conjure de me les escrire ; et de m' envoyer en
cette occasion, quelques-unes de ces paroles
miraculeuses que vous sçavez dire, qui rendent en
un instant la force et la gayeté aux esprits les
plus malades, et qui m' ont desja deux autres fois
sauvé la vie. Sans mentir, vous estes obligée de
conserver la mienne, puis-qu' elle est à vous, et
que je vous l' ay donnée de si bon coeur. Pour moy,
je confesse qu' elle m' est plus chere depuis qu' elle
vous appartient, et que je serois fasché de sortir
du monde, si tost apres y avoir connu ce qui y est
de plus parfait, et de plus beau.

LETTRE 21



p642

Ma M
je vous demande pardon, et vous confesse qu' il me
semble que je ne vous ay pas aymée ces jours
passez, et que ce n' est que d' avant hier que je
vous ayme. Au moins, mon affection s' est tellement
accreuë depuis ce jour-là, et s' est eslevée, et a
monté si haut, que quand je regarde delà, celle
que j' avois auparavant, je la vois si basse qu' elle
ne paroist presque point, et cette amour que je
croyois il y a huit jours la plus grande du monde,
me passe à peine à cette heure pour quelque
chose. Comme je suis bien aise de me voir en cét
estat, il me déplaist qu' il ne soit pas arrivé
plustost, et je veux mal à mon coeur de vous avoir
caché si long-temps une si grande place. Estant
aussi aymable que vous estes, il me semble que je
vous ay fait tort de ne vous avoir pas aimée autant
que je fais, dés le premier moment que je vous ay
veuë, et je ne devois pas permettre aux obligations
que je vous ay, de contribuer quelque chose à cela.
Mais, sans doute, c' est que je ne vous ay pû
connoistre du premier coup, et à dire le vray tant
de differentes beautez que vous avez, tant
de graces et de charmes, tant d' esprit, de jugement,
de courage, de force et de generosité, ne se
peuvent pas voir d' une veuë, il faut du temps pour
cela, et il y a

p643

tant de choses en vous, qu' il est besoin de
plusieurs jours seulement pour vous bien voir. Je ne
sçay si je me trompe, mais il me semble qu' à cette
heure j' en suis venu à bout, et mon esprit en est
si remply, qu' il n' y a plus de place pour aucune
autre chose : mon ame est toute employée à vous
considerer et à vous comprendre, et cela, je le fais
avec tant de plaisir et tant d' attention, qu' estant
sur le bord du plus affreux precipice du monde,
je ne m' en apperçois quasi pas, et me voyant
à la veille de vous perdre, je ne fais que me
réjouïr de vous avoir trouvée. Je vous jure, ma
chere M que je ne vous escris que ce que je pense,
et que la moindre partie de ce que je pense, est-ce
que je vous escris. Il ne se trouve plus de paroles
pour exprimer l' affection que j' ay pour vous, elle
est au delà de ce qui se peut dire, et de ce qui
se peut penser. Il n' y a que vous seule au monde
qui la puissiez imaginer, et vostre, etc.

LETTRE 22



p644

Je ne sçay pas bien, ce voyage, comment je vous
dois escrire, car je suis extremement mal satisfait
de vous, et de ce que vous ne m' avez pas encore
fait sçavoir de vos nouvelles, en ayant eu tous les
jours occasion. Ce qui m' empesche, c' est ce que je
ne vous veux rien dire qui vous pûst affliger, ou
qui pûst troubler vostre repos ; car sans mentir,
il m' est plus cher que le mien propre. Mais aussi
je ne veux pas vous déguiser mon ressentiment, et
il n' est pas en ma puissance d' user d' artifice avec
vous, ny de vous escrire comme je ferois si
j' estois content. Pour vous dire le vray, je ne puis
comprendre comment une personne qui a tant fait de
choses pour conserver mon repos, n' a pû faire en
six semaines une lettre pour m' obliger ; et que vous
qui trouvez l' absence une chose si dangereuse,
et qui tesmoignez de craindre si fort qu' elle fist
quelque mauvais effet en moy : vous-vous y soyez
tellement abandonnée, et que vous ayez negligé
durant un si long-temps de vous servir du seul
remede qu' il y a contr' elle. Il y a tantost deux
mois que vous estes partie, vous aviez une addresse
seure pour m' escrire, il y avoit des messagers
par tous les lieux où vous avez
passé, et je n' ay pas eu encore une lettre de vous.
à vostre avis, que puis-je penser de cela,
voulez vous que

p645

je croye qu' à Orleans, à Blois, à Tours, à
Angers, et depuis, durant tout le temps que vous
avez esté à et à , vous n' avez pas eu le temps
de me faire une lettre ? Est-ce que vous n' avez
pas fort desiré de voir des miennes, et qu' ainsi
vous avez jugé que je n' aurois pas beaucoup de haste
de voir des vostres ? Il est vray que vous n' y
estiez pas obligée, et que je vous avois
tesmoigné en partant, que je ne m' attendois pas
d' avoir de vos lettres qu' apres que vous auriez eu
le loisir de recevoir des miennes. Mais en
deviez-vous moins faire pour cela ; et deviez-vous
pas prendre plaisir à me procurer un bien à quoy
je ne m' attendois pas ? Je vous avois laissé la
liberté de ne me point obliger, vous en avez usé,
et vous ne m' avez point escrit à cause que vous
avez pû vous en dispenser. Quoy donc ! Si vous
eussiez veu que je ne me fusse point attendu à
recevoir de vos lettres que dans quatre mois, vous
eussiez esté tout ce temps sans m' escrire ; car qui
s' en peut passer cinq semaines, s' en peut bien
passer vingt. Pour vous en parler franchement,
je ne sçay ce que je dois croire de cela ; si je
pouvois soupçonner de legereté le meilleur esprit
et le meilleur coeur du monde, je croirois que vous
auriez changé. Mais toutes autres choses me
paroissent plus vray-semblables que cela. Quoy
qu' il en soit, je vous asseure, ma M et je vous
appelle encore ainsi de bon coeur, que mon affection
n' en est point diminuée. Cela n' a diminué que la
secrette joye qui me restoit dans tous mes
déplaisirs, et la satisfaction que j' avois de
penser que depuis que je

p646

vous connois, vous aviez tousjours eu pour moy tout
le soin, la bonté, et la tendresse que je pouvois
souhaiter, et que vous n' aviez jamais laissé passer
une occasion de me donner tous les témoignages que
l' on doit attendre d' une vraye et parfaite amitié.
Quoy qu' il ne soit pas ainsi à cette heure, je ne
vous en ayme pas moins, et vous m' estes aussi chere
que vous l' estiez lors que vous-vous faisiez
seigner tous les jours pour l' amour de moy, et que
vous ne craigniez pas de diminuër vostre vie, pour
prolonger le temps que vous aviez à me voir. Je
souffre tous mes ennuis constamment ; et ce qui
me fasche le plus, c' est que vous m' avez donné
sujet d' imaginer une fois en ma vie, que je ne
serois pas le plus ingrat homme du monde, quand
je ne vous aymerois que mediocrement.

LETTRE 23



p647

M C M
dans quelles tenebres m' avez-vous laissé, et dans
quel abysme suis-je tombé depuis que je ne vous voy
plus ? J' ayme trop vostre repos pour oser vous dire
toute la peine que vous me causez ; et mes ennuis
sont en un point, que je souhaite quelquefois que
vous ne m' aymiez pas comme je vous ayme, de peur
que vous souffriez comme je souffre. Vous ne
trouverez pas estrange que mon esprit soit dans un
si grand desordre, si vous considerez le sujet que
j' en ay, et vous ne vous estonnerez pas que j' aye
de la peine à me relever apres estre tombé de si
haut. Mais, je vous prie, ma M representez-vous
tout ce qui m' est arrivé en fort peu de jours ; la
fortune m' a fait trouver la plus aymable personne
du monde, je l' ay veuë, je l' ay aymée, elle
m' a tesmoigné beaucoup de bonne volonté, je l' ay
perduë, et tout cela a passé si viste, et s' est
fait avec tant de precipitation, que je doute
souvent si j' ay esté aussi heureux que je me
l' imagine, et si je n' ay pas songé tout ce que je
crois qui m' est arrivé. Aussi, à en parler
sainement, tant d' amitié en une personne dont
je n' estois pas presque connu, tant de force et de
resolution en une femme, tant d' aymables qualitez
en un

p648

sujet, et tant de tresors découverts à la fois :
et d' ailleurs, un si grand nombre d' accidens les
uns sur les autres, une telle foule d' aventures
bonnes et mauvaises, sont des choses qui paroissent
plustost avoir esté songées, qu' avoir esté
veritablement : et il n' y a point de fable bien
faite, qui n' ayt un peu plus de vray-semblance.
Enfin, ma M un si beau songe a finy ; je ne
sçay ce que sont devenus tant de biens, mon repos a
esté troublé, et je me trouve à mon réveil dans la
plus noire et la plus effroyable nuit qui fut
jamais. Cependant, je tasche à la passer le plus
patiemment qu' il m' est possible, et en attendant
que le jour vienne, je m' entretiens des plus
agreables imaginations que je puis. Je considere
que ce m' est assez de joye pour tout le reste de ma
vie, que d' avoir seulement esté un moment
aymé de vous, et que le souvenir de ce bon-heur
me doit faire souffrir gayement toutes sortes de
tourmens. Il n' estoit pas raisonnable que la plus
precieuse chose du monde ne me coûtast rien. La
fortune a esté juste de me faire acheter le coeur
que vous m' avez donné, et je luy sçay bon gré de
ce qu' au moins elle ne m' a fait payer vostre
affection, qu' apres que vous me l' aviez
gratuitement accordée en un temps où vous ne me
deviez rien, et que je ne la pouvois tenir que
de vostre pure inclination. Je serois bien ingrat
si je plaignois à cette heure quelques larmes à une
personne qui a tant versé de sang pour moy. Il est
temps que je souffre à mon tour, et que je vous
donne des preuves de mon affection, apres en avoir
tant receu

p649

de la vostre. Mais vous m' estes si bonne, qu' il
estoit impossible que j' endurasse jamais aucun mal
en vostre presence ; et il a esté necessaire que
vous fussiez esloignée, afin que j' eusse lieu de
meriter et de souffrir. Enfin, voila, ma M les
pensées avec lesquelles je tasche d' adoucir les plus
amers ennuis du monde, et de supporter l' absence
de la plus accomplie et de la plus charmante
personne qui ayt jamais esté. Mais quoy que je
puisse faire, je vous avouë que souvent mon
courage et ma raison m' abandonnent, et je voy
bien que si vous ne me secourez, je ne pourray pas
resister long-temps. Hastez vous donc de me faire
sçavoir de vos nouvelles : asseurez-moy que vous vous

LETTRE 24 A M. D. B.



p650

madame,
la nuict est passée pour tous les autres hommes,
mais elle ne l' est pas encore pour moy ; puis que
je ne vois goute dans la chose du monde que je
desire le plus de connoistre. Il y a long temps
que mon esprit est couvert de nuages si épais,
que le jour n' y sçauroit entrer, et dans
l' obscurité qui y est, je n' y sçaurois rien voir
que des images confuses et mal formées, qui me
plaisent quelquefois, et qui le plus souvent
m' épouvantent. Dissipez ces tenebres, vous en qui
toutes les clartez du ciel semblent estre
renfermées, et ne souffrez pas plus long-temps que
je sois en doute, si je suis le plus heureux ou le
plus mal heureux homme de la terre. Tout ce qu' il y
a de plus cruels déplaisirs et de plus parfaites
joyes, sont tellement meslées ensemble, que l' un
n' y va jamais sans l' autre, et il arrive souvent
qu' en un mesme moment je sens des peines
incroyables et des gloires infinies. Separez cela,
je vous en conjure, ne permettez pas qu' il y ait
tant de desordre en un lieu où vous commandez ;
apres tant d' enygmes, dites-moy une parole
intelligible, et apprenez-moy mon bon ou mauvais
sort. Pour toute mon ame, que

p651

je vous ay donnée, je vous demande seulement que
vous laissiez voir dans la vostre, et que le plus
clair esprit du monde, ne soit pas tousjours le
plus obscur pour moy. Pensez quelle peine ce m' est
de ne vous parler que devant une personne qui seroit
ennemie mortelle de mon affection si elle venoit
à la connoistre, et quel tourment de mettre
tousjours en comedie une chose si serieuse, et de
se servir perpetuellement de mensonges, pour dire
de si pures veritez. Donnez-moy de la force pour
tout cela ; ayez la bonté de me rendre tousjours
heureux en disant un mot seulement ; ne permettez
pas que la plus juste passion du monde soit la plus
mal heureuse ; ny que je meure d' ennuy pour aymer
parfaitement la plus aymable personne qui fut
jamais.

LETTRE 25 A M. D. B.



p652

Il faut bien croire que vous m' enchantastes hier,
quand vous me fistes dire que j' estois content de
vous ; car à moins que d' un effet de magie, il
seroit impossible que par trois paroles qui
signifioient si peu, vous m' eussiez fait oublier le
plus cruel outrage que vous me pouviez faire.
Cependant, il est vray que vous trompastes ma
douleur ; et vous me renversastes si bien le
jugement, que dans le plus sensible déplaisir
que j' aye jamais receu, je sentis la plus grande
joye que j' ay jamais euë. Mais le charme finit
bien-tost ; et pour mon mal-heur, la connoissance
me revint aussi-tost que je vous eus laissée : et
apres avoir eu de la peine à retenir devant vous
les larmes de joye, j' en ay répandu toute cette
nuict les plus ameres du monde. Quoy que je
fasse pour me tromper, je connois que vous m' avez
fait une trahison qui ne peut estre oubliée qu' il
ne peut plus y avoir de commerce entre vous et moy ;
que la confiance ne peut jamais revenir ; et ce qui
est de plus cruel, voyant par toutes sortes de
raisons que je ne vous dois point aymer, je ne vois
aucune apparence de le pouvoir faire. Tous les
déplaisirs que vous arrestastes hier, sont revenus
en foule dans mon esprit, et ont mis tellement
toutes choses en desordre, que hors que je connois
mon mal, et qu' il me souvient

p653

encore que vous estes la plus aymable chose du
monde, il n' y a plus de raison, ni de connoissance,
ni aucun rayon de bonne lumiere. Voila l' estat où
je suis ; et en verité, il ne semble pas qu' il
puisse y avoir du remede. Mais voyez quelle foy
j' ay en vous ! Si je puis aujourdh' uy ouïr de
vostre bouche une parole obligeante, si vous me
faites voir une action, ou un regard favorable, ou
si vous dites seulement en vous mesme que
vous-voulez que je sois guery, je suis asseuré que
tous mes maux cesseront, et que j' oublieray tous
les déplaisirs que vous m' avez faits.

LETTRE 26 A M. D. B.



p654

Je vous en demande tres-humblement pardon,
mais je vous avouë qu' il y a douze heures que je
suis content de vous : je sçay bien qu' à vostre
égard, c' est le plus grand crime que je pouvois
commettre, et qu' il n' y a rien qui vous offense
tant de moy, que lors que vous croyez que j' ay
quelque joye secrette. Jugez par là de ma
reconnoissance, sçachant que vous m' en ferez
repentir, je ne puis m' empescher de vous en
rendre grace, et de vous dire qu' apres cela, il n' y
a point d' ennuis que je ne souffre volontiers pour
vous. Destruisez donc tantost si vous voulez toutes
mes imaginations, et mes confiances ; apprenez-moy
que j' ay mal entendu tout ce que j' ay expliqué en
ma faveur ; faites-moy voir que mon affection vous
est indifferente, ou mesme ennuyeuse. Ce m' est
assez de bon-heur pour toute ma vie, que d' avoir
pû croire un demy-jour que vous ne me haïssiez pas,
et ce contentement m' a donné de la force pour
souffrir toutes sortes de déplaisirs.

LETTRE 27 A M. D. B.



p655

N' estes-vous pas la plus fiere personne qui
nasquit jamais ? Vous ne vous contentez pas de ne
me point faire de bien, vous ne voulez pas mesme
que j' en imagine, et comme il y alloit de vostre
honneur que je fusse tousjours triste, vous vous
offensez dés que vous trouvez un peu de joye dans
quelque coin de mon esprit. Que vous couste-t-il,
je vous supplie, que je me persuade en moy-mesme
d' estre heureux ; et que je me forge des
contentemens, ausquels vous ne contribuez rien ?
Puisque j' ay eu tant d' aveuglement, que de mettre
mon affection en la plus ingrate personne du monde.
N' estes-vous pas bien injuste, apres cela, de
trouver mauvais que je manque de jugement en
quelque autre chose, et qu' un homme qui a sçeu
si mal se conduire, ne sçache pas fort bien juger ?
Trouvez bon, qu' au moins en cela, je jouïsse du
déréglement de ma raison, et que je profite en
quelque sorte du desordre que vous avez mis en
mon esprit. Si j' estois en mon bon sens, je ne
jugerois pas que vous m' aymez ; mais aussi si j' y
estois, je ne vous aymerois pas ; et en l' estat
où je suis, je ne puis plus rien penser qui vous
offense.

LETTRE 28 A M. D. B.



p656

Puisque vous avez tant de peur que je sois trop
heureux, et que vous vous mettez en peine de
tout ce que j' imagine, comme si vous estiez
responsable de mes pensées, encore faut-il que je
vous les ouvre, et que je vous explique une fois
ce que c' est que ces confiances dont vous me faites
tant la guerre. Que je meure, je vous en diray la
verité, et sçachant combien vostre esprit est
penetrant, et comme vous estes toute dans mon ame,
je n' oserois pretendre de vous y cacher quelque
chose. Je vous jure que je n' ay jamais esperé, ni
desiré, ni imaginé mesme par souhait d' estre
aimé de vous, comme je vous ayme : vous trouvant si
fort au dessus de tout ce qui est icy bas, je n' ay
point creu que vous fussiez capable de cette sorte
de passion qui lie deux ames de mesme nature,
(...) mais de la sorte que les esprits de là haut
s' affectionnent quelquefois aux hommes, et prennent
soin de leur conduite, j' ay creu que vous me
pouviez vouloir du bien ; et qu' il estoit
impossible que l' ame la plus genereuse du monde,
ne fût pas touchée de la plus pure affection qui fût
jamais. Cela estant ainsi, je vous avouë qu' il est
arrivé souvent qu' une de vos actions, un sousris,
un regard, une rougeur dans une favorable rencontre,

p657

m' ont fait quelquefois imaginer que vous ne me
haïssiez pas ; mais imaginer si facilement que cela
ne se peut pas appeller croyance, mais quelque
chose moindre que l' opinion, un soupçon, un doute,
qui nageant legerement dessus mon esprit, y laissoit
une trace de lumiere, et remplissoit le reste de
mon ame de contentement et de joye. Voila d' où
viennent ces gayetez et ces satisfactions qui vous
offensent si fort ; si apres vous les avoir
expliquées, vous les trouvez encore injustes, je
suis prest de les laisser, car quand je le
pourrois, je ferois, sans mentir, conscience d' estre
heureux, si vous ne le vouliez pas, et vous ayant
donné mon ame toute entiere, je vous en laisse la
conduite : c' est à vous à en disposer, et voir ce
que vous aymez mieux qu' elle soit, heureuse ou
mal-heureuse.

LETTRE 29 A M. D. B.



p658

Si tout ce qu' il y a de beau, de charmant, et
d' agreable dans le monde, estoit mis ensemble,
seroit-il rien de si aymable que vous l' estiez hier
au soir ? Et tout ce que les poëtes disent des ris,
des graces, des amours, ne se voyoit-il pas
visiblement à l' entour de vostre personne ? Apres
avoir eu tant de bon-heur, que d' avoir veu tout cela
de mes yeux, je fais une resolution de ne plus me
plaindre jamais de rien, (...).
Je sçay bien qu' il m' en coustera le reste de mon
ame ; mais que je meure si j' y ay regret ! Et si
j' avois toutes celles du monde, je les donnerois de
bon coeur pour un plaisir comme celuy que j' eus de
vous voir.

LETTRE 30 A M. D. B.



p659

Je voy bien que je ne sortiray jamais de vos mains,
et que tous les desseins que je fais de m' en tirer,
sont inutiles, comme vous me faites tous les jours
quelque nouveau dépit qui me donne envie de me
revolter, je découvre en vous de jour en jour
quelque nouvelle grace qui me retient : et à mesure
que mes déplaisirs s' accroissent, vos charmes
s' augmentent, et mes chaisnes se redoublent. Apres
avoir fait d' extrémes efforts pour resister à tout
ce que je connois de beau dans vostre personne et
dans vostre esprit, il arrive que quand je vous voy,
j' y trouve quelque beauté que je n' y avois
point connuë, et contre laquelle je ne m' estois pas
preparé ; et il y a en vous une si grande diversité
de choses aymables, qu' il s' en rencontre tousjours
quelqu' une contre laquelle je ne me puis defendre.

LETTRE 31 A M. DE V.



p660

Apres quatorze vers, vous me permettrez bien de
mettre quatorze lignes de prose ; et de vous dire
en un langage qui a accoustumé d' estre plus
veritable que celuy-là, que je meurs pour vous.
Cette beauté dont je viens de parler, est beaucoup
mieux écrite dans mon ame qu' elle n' est icy, et
l' image que j' en ay conçeuë est telle, qu' en vous
mettant au dessus de l' aurore et du soleil, je ne dis
rien qui ne me semble trop bas, et que je ne croye
au dessous de vous. Jugez, je vous supplie, en
quel repos doit estre un esprit où vous estes si
bien representée, qui considerant à toute heure la
plus belle chose du monde, parmy tant de raisons
de desirer, n' en voit aucune d' esperer de quelque
costé qu' il regarde. En cét estat, neantmoins le
mien ne laisse pas d' estre content : il est tellement
occupé à voir tant de merveilleuses qualitez qui
sont en vous, et à penser combien vous estes
aymable, qu' il ne me reste pas de temps pour songer
que je ne suis pas aymé, ni pour sentir que je me
meurs. L' idée que je me suis formée de vous, et que
je contemple sans cesse, m' attache de sorte, que
je ne m' apperçois pas de ce qui me manque, ni de ce
que je souffre ; et tandis que mon coeur brûle et
qu' il se consume, qu' il craint, qu' il desire,

p661

et qu' il s' agite ; mes pensées sont tranquilles,
et me donnent des joyes qui passent celles des
hommes. Cependant, je juge par raison, que ma vie
ne peut long-temps durer ainsi, et puis qu' elle vous
appartient et que vous en estes la maistresse, je
crois qu' il est de mon devoir de vous avertir du
peril où elle est. C' est à vous à en ordonner comme
il vous plaira ; car pour ce qui est de moy, je
n' ay rien à vous demander là dessus, et ma volonté
est tellement soûmise à la vostre, que je ne
luy permets pas de souhaiter le bien que vous ne
voulez pas que j' aye, ni de fuir le mal à quoy vous
me destinerez. Ce que je vous puis dire seulement,
c' est que toute mon ame estant également à vous,
il n' est pas raisonnable que tous mes biens ne
soient que dans mon imagination ; et qu' il est
juste, peut-estre, que vous donniez des contentemens
plus veritables et plus solides, à la plus solide
et la plus veritable passion qui fut jamais.

LETTRE 32 A MLLE



p662

Mademoiselle,
la plus grande joye que j' aye euë de ma vie est
celle de vous avoir veuë, et le plus grand déplaisir
celuy de ne vous voir plus. Que je meure, si mes
yeux ont pû rien trouver d' agreable depuis que je
vous ay quittée ! J' ay laissé à Blois tous les
plaisirs que j' avois accoustumé de trouver icy, et
j' ay à Paris plus d' ennuy que je n' en ay jamais eu
en lieu du monde. Je serois pourtant bien marry
d' estre moins affligé, et j' ayme ma tristesse quand
je songe qu' elle vous plairoit si vous la voyez.
Il est juste, sans mentir, qu' une si bonne fortune
que celle de vous avoir trouvée, me couste quelque
chose, et quand j' en devrois perdre le repos
de toute ma vie, je ne croirois pas l' avoir achetée
à trop haut prix. Le moindre souvenir, ou le
souvenir d' une de vos moindres actions, ou de
quelqu' une de vos paroles, me donne plus de
satisfaction, que toutes les sortes de mal-heurs
du monde ne me peuvent donner de peine, et au mesme
temps que je souffre, que je ne vous vois point,
et que je suis en doute si vous m' aymez ; je ne
voudrois pas avoir changé de place avec ceux qui
sont les plus heureux, et qui

p663

voyent et qui jouïssent. Une si grande resolution
dans un si grand sujet de m' affliger, fait que je
commence à croire tout de bon que vous ne mentiez
pas lors que vous me disiez que vous m' aviez donné
vostre coeur ; car si je n' avois que le mien, je ne
pourrois resister à tant de déplaisirs, et je sens
bien qu' une force si extraordinaire ne vient pas
de moy, et qu' il faut que ce soit de vous qu' elle
me vienne. à dire le vray, c' est une estrange
aventure que celle qui m' est arrivée, d' avoir
trouvé en une seule personne tout ce qu' il y a
d' aymable au monde, l' avoir aymée aussi-tost que
je l' ay veuë, et l' avoir perduë aussi-tost que je
l' ay aymée : que mon bon-heur se soit fait, et se
soit évanouy en un instant, et qu' en si peu de
temps, j' aye eu tant de sujet de me resjouyr et
de me plaindre. Quoy qu' il en soit, je ne puis que
tenir bien-heureuse l' heure en laquelle je vous ay
veuë, et je ne donnerois pas l' image seule qui me
reste de vous dans l' esprit, pour tout ce qu' il y
a de plus solides biens sur la terre. Je me
confirmeray davantage dans cette opinion, par la
response que vous me ferez, et si elle m' est aussi
favorable que les paroles que vous m' avez dites,
je tiendray pour bien employées toutes les peines
que je souffriray pour vous. Ne craignez donc
point, je vous supplie, le peril que vous me disiez
qu' il y avoit à escrire, et mettez-vous en quelque
hazard, pour me tirer de celuy où je seray, si
vous n' avez pas soin de moy. Considerez donc, je
vous supplie,

p664

en m' écrivant qu' il n' y a rien qui oblige tant une
ame bien faite, qu' une confiance entiere ; et qu' il
est raisonnable que vous donniez quelque
consolation à un homme qui n' en veut plus, et qui
n' en peut plus avoir que de vous.

LETTRE 33



p665

Apres avoir eu une des plus facheuses nuits du
monde, je ne me puis resoudre à passer une journée
de mesme, et je voy bien que celle-cy ne me sera
pas meilleure, si vous, qui faites mes bons et
mauvais jours, n' en ordonnez autrement. Je creus
hier, en vous disant adieu, que j' estois content,
et il me sembla que trois ou quatre paroles que je
vous avois arrachées, m' avoient entierement
appaisé : mais je ne fus pas à dix pas de chez-vous,
que tous mes maux recommencerent ; ce dépit, ces
craintes, ces soupçons, et ces défiances qui me
venoient de quitter, m' assallirent à la fois,
rentrerent dans mon esprit, et n' en sont point
sortis depuis. Soit que j' aye veillé, ou que j' aye
dormy, ils ont fait toutes mes pensées et tous mes
songes : ils m' ont representé tout ce qui me peut
le plus fascher, et que je dois le plus craindre,
et ont remply mon imagination de chimeres, et de
visions estranges. J' esperois que le jour feroit
disparoistre tout cela ; mais il est desja bien
avancé, et je voy tousjours les mesmes choses.
Vous qui estes maistresse absoluë de mon ame, ne
souffrez pas qu' il y ait tant de desordre en un lieu
où vous commandez ; chassez ces funestes images d' un
esprit où il ne doit avoir que la vostre, et ne
permettez pas qu' aupres de la plus belle chose du
monde, il y en

p666

ait de si effroyables. J' ay tant de foy en vous,
que si vous dites seulement trois paroles, apres
avoir leu cette lettre, je croy que j' en recevray
du soulagement tout à l' heure : je sentiray d' icy
ce que vous direz tout bas dans vostre chambre,
et j' aurai du repos dés le moment que vous m' en
souhaiterez. Si ce ne fut que l' estonnement qui
vous rendit hier muette, je vous supplie ne la
soyez pas aujourd' huy, et si vous ne pouvez dire
des choses bien obligeantes, que lors que vous le
voulez de vous-mesme, faites-le donc à cette heure
que je ne suis pas aupres de vous pour vous en
presser, que je ne vous en prie que de loin, et avec
soumission, et que je vous asseure que si vous
voulez mesme que je sois mal-heureux, j' ayme mieux
le vouloir avec vous, que d' avoir une volonté
contraire à la vostre.

LETTRE 34



p667

Lors que je ne pensois point du tout à vous, et
que j' estois en repos, quel besoin estoit-il de
m' écrire que vous desiriez que j' y fusse ? Je
jouïssois de la plus grande tranquillité du monde,
et je l' ay perduë dés que j' ay sçeu que vous me la
souhaitiez. C' est une chose estrange que la fatalité
que vous avez à troubler le repos de ma vie, je ne
me sçaurois accommoder de vostre indifference, ny
de vostre haine : et je ne sçaurois dire lequel
est plus à craindre pour moy, que vous me vouliez
du mal, ou que vous me vouliez du bien. Quand vous
m' aimez je ne puis avoir de repos ; quand je sçay
que vous ne m' aymez pas, je ne sçaurois avoir
de joye ; et de quelque sorte que je vous considere,
vous jettez tousjours du desordre dans mon esprit.
Le seul moyen que j' aye pour me garentir de vous,
est de ne point penser en vous, et d' effacer
entierement de ma memoire, tout ce qui m' y reste
d' une personne si aymable et si dangereuse. J' estois
à peu prés en cét estat, quand j' ay receu vostre
lettre, et vous estes venuë troubler tout cela en
me souhaitant la paix et la liberté. Puis que le
mal est fait, il le faut souffrir, et attendre
avec patience ce qui en reüssira : mais s' il peut
arriver encore une autrefois en ma vie que je ne me

p669

souvienne plus de vous, au nom de dieu, madame,
dispensez-vous du compliment de vous en résjouïr
avec moy, et si vous estes bien-aise de mon
bon-heur, que ce soit secrettement, et sans que j' en
puisse rien connoistre.

LETTRE 35


Je ne manqueray pas d' aller faire collation avec
vous, quoy que je sçache que j' y seray empoisonné ;
et j' ay desja trouvé un poison dans vostre lettre
qui me dispose à recevoir tous les vostres, et
mesme à les desirer. Il n' est pas besoin que vous
m' appreniez à quel point la devotion peut changer
les esprits, je le sçay assez par moy-mesme, puis que
c' est elle qui avoit fait en moy le changement de
pouvoir vivre sans vous voir. Vous venez d' y en faire
un autre avec trois lignes que vous m' avez escrites.
Vous deviez, ce me semble, avoir plus de
consideration à ne pas hazarder vostre prochain :
et, à ce que je puis voir, si vous estes devote,
au moins, vous n' estes pas scrupuleuse. Pour
vous en parler serieusement, c' est une horrible
méchanceté à vous, d' avoir réveillé en moy tous
les sentimens que j' avois endormis avec tant de
peine ; et je m' en plaindray aux carmes déchaussez
si ce n' est que vous me traittiez si bien, que je
n' aye pas sujet de m' en plaindre.

LETTRE 36 A MADAME



p670

Madame,
je n' esperois pas qu' il me resteroit encore un bon
jour en toute ma vie ; et peut-estre en fut-il
ainsi arrivé, si l' on ne me l' eust donné ce matin
de vostre part. S' il vous restoit encore quelque
chose à acquerir sur moy, vous avez achevé de tout
gagner par cette derniere faveur ; et je vous
advertis, que si desormais vous m' en faites
quelques autres, je n' auray plus rien dequoy les
reconnoistre. Je vous le dis de tout mon coeur ;
et s' il n' y a pas icy de danger de parler haut,
puis-que je ne suis écouté de personne, jamais rien
ne me toucha si sensiblement, et je ne sçaurois vous
rendre assez de graces pour celle que vous me venez
de faire. Je la puis bien appeller ainsi, puis
qu' elle me fait respirer nonobstant l' arrest que
vous prenonçastes l' autre jour ; et que parmy de
si mortels déplaisirs elle m' a redonné la vie. Il
est vray que celle que je traine est si mal heureuse,
que je ne voy pas que ce soit un present que je
deusse beaucoup estimer, s' il ne me venoit de vous.
Et ayant encore à passer quinze jours sans vous
voir, je ne sçay si ce n' est pas une cruauté que
de me faire vivre. Je le veux bien pourtant, puis-que
vous me le commandez, et que vous m' aymez encore.

LETTRE 37 A MLLE



p671

Mademoiselle,
à moins que de vous envoyer des fleurs de lys, il
n' y a point de fleurs au monde qui meritent de
vous estre presentées, et je vous envoye celles-cy
seulement pour estre jettées sous vos pieds. Encore
je vous asseure que je leur envie bien cette place ;
et je tiens qu' elles seront là plus glorieusement
que si elles estoient sur la teste des reynes.
Vous-vous estonnerez qu' un homme qui vous connoist
si bien ayt osé prendre la liberté de vous
escrire, et par là vous devez juger si ma passion
est violente, puis qu' à mon âge, et avec mon
visage, elle m' a donné la hardiesse de vous la
declarer, et qu' un si grand hazard comme est celuy
de vous déplaire ne m' en a pû retenir. Je sçay bien,
mademoiselle, qu' il n' y a point de fautes qui soient
moins pardonnées que celles qui se font contre
vous, et que je suis destiné à ne mourir par
d' autres mains que par les nostres. Mais je me laisse
emporter à mon destin, et quelque mal qui m' en
arrive, il est impossible que je m' empesche de me
laisser attraper. à l' heure que vous lisez cecy,
vous rougissez de dépit,

p672

et vous grincez les dents. Vous ne sçauriez pourtant
me faire repentir de rien, car je suis maintenant à
l' épreuve de tous les plus grands accidens, et au
peril de ma vie, j' ay resolu d' estre tousjours,
mademoiselle,
vostre, etc.

LETTRE 38



p673

Madame,
je n' oserois vous dire l' estat où je suis, et apres
vous avoir tant vanté ce coeur que je vous ay
donné, j' ay honte de vous faire voir sa foiblesse.
J' avois creu que l' asseurance que j' ay de vostre
affection, me deffendroit contre toute sorte de
déplaisirs, et qu' il estoit impossible que je fusse
aimé de vous et mal-heureux tout ensemble.
Cependant, je me trouve en un aussi grand desordre
que si j' avois perdu toutes choses en vous
perdant de veuë, et je me tourmente comme s' il
n' y avoit point d' autre bien ny d' autre mal au
monde que de vous voir ou de ne vous voir pas. Cela
me fait juger que nos deux ames ne sont encore guere
bien meslées, et je connois bien que vous ne m' avez
donné qu' une fort petite part de la vostre, puis
que je manque de courage à souffrir une affliction.
Il est vray, à le bien considerer, que celle que
j' ay n' est pas de cette sorte de mal-heurs que la
constance aprend à supporter doucement, la raison
la plus severe, ne sçauroit desapprouver un aussi
juste déplaisir que le mien ; et si elle ne me
permet pas de regretter la plus agreable, la plus
charmante, et la plus belle personne du monde ; elle
ne sçauroit au moins trouver mauvais

p674

que je regrette la plus habille, la plus genereuse
et la plus sage. Quand je ne devrois pas estre
affligé de ne vous plus voir, je le devrois tousjours
estre de ne vous plus ouïr, et ressentir extremement
d' avoir perdu une conversation qui m' éclairoit l' ame
de mesme qu' elle me l' embrasoit, et de laquelle je ne
sortois jamais que plus honneste homme, aussi bien
que plus amoureux. Que si parmy tant de causes
d' ennuis, je puis recevoir quelque consolation, il
faut qu' elle m' arrive sans que je l' espere, et il
sera bien plus seant que vous me la donniez, que si
je la trouvois de moy-mesme. Vous donc, madame, qui
voyez plus clair que moy en toutes choses, et
particulierement dans mon coeur et dans ma fortune,
apprenez-moy s' il n' est pas raisonnable que je
m' afflige infiniment de ne vous pas voir ; ou si vous
ne me pouvez montrer que cela ne doit pas estre,
dites-moy du moins que vous ne le voulez pas, et que
vous m' ordonnez de me conserver jusques à ce que
je vous revoye.

LETTRE 39



p675

Madame,
j' avois commencé à me mutiner de ce que vous ne
m' aviez point fait de réponse, mais un bruit qui
court icy que vous y devez arriver bien-tost, m' a
remis en meilleure humeur, et a fait que ce despit
n' a pas duré plus long-temps que les autres que j' ay
tasché autrefois d' avoir contre vous. à la verité,
moy qui fais profession de me resouvenir de toutes
les excellentes qualitez que vous avez, aussi bien
que si je les voyois encore, j' aurois bien oublié
vostre douceur et vostre civilité, si je croyois
que vous en peûssiez avoir manqué pour moy en cette
occasion, et que vous eussiez refusé cette
consolation à un homme que vous deviez penser
en avoir tant de besoin. Sans mentir, je ne crois
pas qu' il y ait jamais eu de déplaisirs pareils aux
miens, et quoy que je creusse asseurément, devant
que de vous laisser, que je mourrois de vostre
absence, je ne croyois pas qu' elle me deust faire
la moitié tant de mal qu' elle m' en a fait.
Bibille, Gambille, et Fanfan, n' ont de leur
vie tant pleuré de ne vous point voir, et Biquet
n' en a pas esté si affligé que moy, quoy que vous ne
m' ayez pas traitté de roses. Tout de bon, madame,
je me trouve dans Paris de la mesme sorte que
vous-vous estes

p676

autrefois trouvée à la Basme, hormis que je n' ay
pas le plaisir d' y acheter des moutons, et selon
que je connois vostre humeur, je jurerois que
vostre solitude de dix ans, ne vous a pas semblé
si longue que me l' a esté celle où je suis depuis
trois semaines. Je vois bien quelquefois des dames
assez aymables, mais croyez-vous que ces
personnes-là me pourroient faire parler ? Toutes
les femmes me le sont à cette heure comme vous
l' estoit cét homme que vous sçavez, et quand elles
auroient les ris et les graces prés d' elles, elle
ne pourroient pas arrester mon esprit un moment. Je
fais à cette heure la petite soûris dans les
campagnies, et apres avoir legerement tout
consideré, je me retire en moy-mesme, et je me mets
à part pour un autretemps. Faites, s' il vous plaist,
madame, que celuy que j' espere arrive bien-tost,
et qu' apres tant de peine, je me retrouve aupres
de vous, comme vous me l' avez predit autrefois.

LETTRE 40



p677

Le canon d' Arras n' a pas fait tant d' effets que les
paroles que vous m' avez escrites ; puis qu' en un
moment elles ont chassé les ennemis qui me tenoient
et qui estoient prests de m' oster la vie. Hier au
sortir de chez vous, je fus attrappé par une trouppe
de soupçons, de craintes, d' ennuis et de jalousies,
et vostre lettre a défait tout cela. Ils me
poursuivirent jusques dans mon logis, et ne m' ont
pas laissé cette nuict un moment de repos : sans
mentir, vous punissez ceux qui vous faschent, bien
mieux que ne feroit Madame La Marquise et en
me mettant dans la teste tout ce que vous m' y
mettez, vous vous vengez bien plus que si vous me la
fendiez en deux. Imaginez-vous que tout ce qu' il y
a de joye et de desplaisirs au monde, est à cette
heure ensemble dans la mienne, toutes sortes de
satisfactions et de mescontentemens, et la plus
grande amour qui fut jamais avec la plus extreme
deffiance. Desbroüillez, s' il vous plaist, tout
cela, madame, et puis que je n' ay plus que trois
jours à vivre, faites au moins que je les passe
en repos.

LETTRE 41



p678

Voyez, je vous supplie, quelle est la force de
vos enchantemens, puis qu' en l' estat où je suis,
ils font que je ne sens pas mon mal, et qu' estant
sur le point de recevoir le plus grand desplaisir
qui me puisse arriver, je ne laisse pas d' estre le
plus heureux homme du monde. Tout ce qu' il y a
sous le ciel de beauté, de grace, d' esprit, et de
gentillesse, me doit laisser dans trois jours, et
mesme tout ce qu' il y a de bonté, de douceur, et de
generosité. Je sçais que tout mon bien, et toute
ma joye, mon coeur et mon ame, s' en doivent aller
en mesme temps, et parmy cela, je ne laisse pas
d' avoir de bonnes heures, et si je n' ay bien dormy
cette nuict, je puis dire au moins que je l' ay bien
passée. à dire le vray, il suffit d' avoir eu un
moment en sa vie, comme j' eus hier toute une
apresdinée. Le seul resouvenir de la felicité où
je me suis veu, me doit consoler en toutes choses,
et quand je ne l' aurois que songée, ce seroit
assez pour me rendre tousjours heureux. Voila
la seule pensée à laquelle ma vie tient à cette
heure, et qui la deffend de tant de sortes de
desplaisirs qui la menacent, puis que tout ce qui
me reste de bon-heur, n' est fondé que sur la creance
que vous m' aymez un peu. Faites, je vous conjure,
qu' elle me dure quelque temps, et n' enviez pas ce
contentement à une personne qui doit avoir bien-tost
tant de maux.

LETTRE 42



p679

Vous verrez par la lettre que je vous avois
escrite dés ce matin, que je m' accomode à tout ce
que vous voulez : et je vous donne dés cette heure,
la plus grande marque que je vous puis jamais
rendre de mon obeïssance ; en vous renvoyant ce que
vous m' aviez envoyé. Je les trouve toutes deux
si belles, que je ne me puis resoudre au choix,
et je m' en remets à vous. La plus petite pourtant
me plaist bien autant que l' autre, et en ce qu' elle
est plus éveillée et plus affettée, elle vous
ressemble davantage. Que je meure, si je ne les ayme
desja l' une et l' autre plus que ma vie, mais pas
encore tant que vous. Voyez si vous estes meschante
pour avoir quelque jour une excuse d' aymer deux
personnes, vous trouvez moyen de m' en faire aymer
trois. Il n' est pas besoin pourtant de ces
inventions, et dans l' innocence où je suis depuis
aujourd' huy, vous ferez de moy tout ce qu' il vous
plaira. Mais vous ne me ferez pas croire pourtant
apres la lettre que je viens de recevoir de vous,
que vous ne soyez pas la plus jolie, la plus
aymable, et la plus galante personne du monde.

LETTRE 43



p680

J' ay eu depuis hier beaucoup de fois les yeux
comme vous me les veites ; mais aussi-tost que je
songe aux vostres, les miens se remettent, et ne
sçauroient estre troublez. Je ne me puis imaginer
qu' il y ait rien de caché dans une personne, qui
est si pleine de lumiere, ny croire que le ciel
ait fait une si belle chose seulement pour tromper
les hommes. Cette peinture que je remportay hier
de chez vous, me guerit de tous mes maux, et dés
que je porte la veuë dessus, mes mauvaises humeurs
s' en vont, toutes mes deffiances s' évanouïssent,
et mon esprit est remply de contentement et de
gloire ; c' est en cét estat que je vous escris, et
que je vous asseure qu' il n' y a point d' homme au
monde si content, si heureux, ny si amoureux que je
suis.

LETTRE 44



p681

Monsieur De Castelnaut se porte bien, Monsieur
De Mercure a esté legerement blessé, et le
Marquis De Faure l' est extremement.

je vous louë de la bonté que vous avez d' avoir soin
des morts et des blessez, et je vous en remercie
pour la part que j' y puis avoir. Je le fus de
nouveau la derniere fois que je vous ay veuë, mais
en un point que je voy bien que je n' en pourray
jamais guerir, et qu' à moins de ne bouger plus de
vostre ruëlle, et d' estre tousjours à deux pas de
vous, je ne croy pas que je puisse vivre. Sans
mentir, madame, c' est une grande imprudence à
vous, de vous faire connoistre aussi aymable que
vous estes à ceux à qui vous ne voulez pas de
mal ; lors que je ne voyois que la moitié de vos
charmes et de vostre esprit, vous en aviez desja
plus que je n' en pouvois supporter. Imaginez-vous
en quel estat je dois estre à cette heure : je
n' ay pas eu je vous jure un moment de repos depuis
que je vous ay laissée. Mais avec cela j' ay tant
de satisfaction et tant de joye, que quand j' en
devrois mourir dans une heure, je ne voudrois pas
me plaindre de vous, aussi bien puis que vous devez
vous en aller bien-tost, et que ma vie est menacée
d' estre si mal-heureuse, je ne dois pas craindre de
la perdre, et je seray bien aise que vous me
l' ostiez devant que de partir d' icy.

LETTRE 45



p682

il vous sied fort bien de rire,
vous estes en belle humeur ;
mais quoy que vous puissiez dire,
Voiture a bien du bon-heur.
qu' il ne sçait pas
tous vos esbas,
guillemette, la la la !
qu' il en auroit de mal.

sans mentir, vous faites des merveilles et en vers
et en prose, personne ne vous esgale ; pour moy,
j' en suis dans un estonnement le plus grand du
monde, et quand je songe quelle innocente vous estiez
cét hyver, que vous n' osiez dire les choses les plus
communes, et que vous pensiez que Sophiste fust
une injure : je ne puis comprendre comment vous
pouvez faire, tout ce que vous faites à cette heure,
et qu' une personne qui n' a jamais leu qu' une
commedie puisse estre devenuë si sçavante. C' est un
miracle que je n' entends point, et quand j' ay ouy
les religieuses de Loudun parler latin et grec, je
n' ay pas esté si estonné que je le suis de vous voir
escrire. Je vous supplie au moins, madame, de ne
vous pas servir à me tromper de cét esprit qui vous
est venu : car

p683

je voy bien que si vous l' entreprenez, je ne
l' empescheray pas. Je vous remets donc sur vostre
foy, et vous demande seulement que vous me soyez
fidelle, jusqu' à ce que vous en trouviez un autre
qui vous ayme, qui vous estime, qui vous admire
autant que je fais.

LETTRE 46



p684

Apres avoir bien songé à tout ce qui se passa hier,
je vous promets davantage que vous ne desiriez
de moy : car je vous asseure que je ne vous
demanderay jamais rien, et mesme que je ne vous
verray jamais. J' en viens de faire des sermens et
des resolutions si étranges, que si j' y manque
jamais apres cela, je ne vous pourray plus donner
qu' un coeur tres-lâche, et une ame la plus
parjure du monde. à la verité il faudra qu' il y ait
une extréme foiblesse en l' un et en l' autre, s' ils
retombent entre vos mains, apres tant de mauvais
traittemens qu' ils y ont receus, je meriteray bien
tous les maux que vous me sçauriez faire, si le
souvenir de ceux que vous m' avez faits, ne me
delivre pas de vous. Un rayon de lumiere
qui m' est comme venu des cieux, m' a esclairé dans
mon aveuglement, m' a fait voir la tromperie de vos
charmes, et connoistre que ce que je tenois hier,
la plus desirable personne de la terre, est celle
qui est la plus à craindre, et la plus à fuïr.
Trouvez donc bon que je cherche du repos ailleurs,
voyant que je n' en puis avoir aupres de vous, et
puis qu' il n' y a point de peine que vous
ne m' ayez fait souffrir, et qu' il ne vous reste plus
de nouveaux tourmens a exercer sur moy, n' ayez pas
de regret que je vous eschappe, aussi bien n' est-il
plus en vostre pouvoir de l' empécher, et a l' heure
que vous lisez cecy, je suis party de Paris, avec
resolution de n' y r' entrer jamais que vous n' en
soyez sortie.

LETTRE 47



p685

Il faut bien que vous soyez destinée à troubler ma
vie, puis que le bien et le mal que vous me faites,
m' oste esgalement le repos. La lettre que vous
m' écrivistes hier, l' affection que vous me fistes
paroistre, et le soin que vous eustes de parler à
moy, m' ont empesché de dormir cette nuict. Je l' ay
passée toute entiere à me resouvenir combien vous
eustes de grace, d' esprit, et de gentillesse, en
tout ce que vous disiez, et à considerer que ce qu' il
y a de plus agreable, de plus beau, et de plus
charmant dans le monde, n' esgale pas les moindre
choses que vous dites ou que vous faites. Je ne
sçay pas ce qui arrivera de moi, mais je crains sans
mentir que je ne puisse esviter de tomber dans
cét accident, dont je disois hier que vous seriez
ravie. Quand je pense que vous m' aymez, je ne dors
pas ; quand je croy que vous en aymez un autre, je
me desespere ; quand je suis esloigné de vous, je
ne sçay ce que je fais ; et quand je vous voy,
toutes vos actions, toutes vos façons, et toutes
vos paroles m' empoisonnent. Voiez, s' il vous
plaist, quelle vie doit estre la mienne et ce que
j' en dois attendre : il n' y en eut jamais en verité
une si traversée, et toute l' esperance que j' ay,
c' est que vostre absence la va finir bien-tost, et
me va delivrer de tous mes maux.

LETTRE 48



p686

Vous avez bien raison de vous moquer de moy,
et je vous avouë que je suis bien honteux
qu' apres avoir tant fait le brave, il faille que
je montre tant de foiblesse. à ce que je voy,
madame, quelque part que j' aille, je ne suis jamais
loin de vous. Je vous porte tousjours dans le coeur,
et vous me tenez aussi-bien quand je suis dans mon
logis, que quand je suis dans vostre carrosse. Mais
à le bien considerer, vous n' en devez pas avoir de
gloire, ni moy de honte, et puis que tout cela
se fait par charmes, et par sorceleries, il
n' y a rien dont vous deviez vous vanter, ni que
vous me puissiez reprocher avec raison. Il faut
bien que cela se fasse ainsi, car s' il n' y avoit
quelque chose de surnaturel, il ne pourroit pas
arriver, que connoissant si bien vos artifices, je
m' en defendisse si mal, et que la plus
meschante personne qui fut jamais, me parut
tousjours la plus aymable du monde. Contentez-vous,
je vous supplie, madame, des maux que vous
m' avez faits, rompez le sort que vous avez jetté sur
moy ; ou si vous ne voulez pas que je guerisse,
faites au moins, puis que rien ne vous est
impossible, que je croye que vous m' aymez, et je
souffriray gayement tous les maux que vous me
voudrez faire.

LETTRE 49




p687

Je ne me puis resoudre à laisser partir vostre
laquais sans un poulet, et il me semble que c' est
de la sorte qu' il faut payer une gantiere comme
vous. J' aurois dequoy vous en faire un le plus
amoureux du monde, si je voulois vous escrire la
moindre partie de ce que j' ay pour vous dans le
coeur. Mais sçachant combien vous estes
avantageuse, je n' oserois vous faire sçavoir
de quelle sorte vous y estes, ni monstrer tant de
facilité, que pour une paire de gants on me fasse
dire comme cela ce que je pense. Je vous asseureray
seulement que j' ay receu les vostres, comme je
recevrois un royaume. Il n' y en eut jamais de si
beaux, je les ay baisé plus de cent fois, et je
vous asseurerois que ç' a esté de meilleur coeur,
que je ne baiserois les plus belles mains du
monde, n' estoit que ce sont les vostres qui le sont.