MONTESQUIEU
(1689 -
1755)
LETTRES PERSANES
(1721)
Edition André Lefèvre
chez Alphonse Lemerre, Editeur
1873
(Orthographe modernisée)
N.B.: voir aussi l'édition commentée des Lettres Persanes
LETTRE PREMIERE.
USBEK A SON AMI RUSTAN.
A ISPAHAN.
Nous n'avons séjourné
qu'un jour à Com. Lorsque nous eûmes fait nos dévotions sur le tombeau de la
vierge qui a mis au monde douze prophètes, nous nous remîmes en chemin, et hier,
vingt-cinquième jour de notre départ d'Ispahan, nous arrivâmes à Tauris.
Rica et moi sommes peut-être les premiers, parmi les
Persans, que l'envie de savoir ait fait sortir de leur pays, et qui aient
renoncé aux douceurs d'une vie tranquille, pour aller chercher laborieusement la
sagesse.
Nous sommes nés dans un royaume florissant;
mais nous n'avons pas cru que ses bornes fussent celles de nos connaissances, et
que la lumière orientale dût seule nous éclairer.
Mande-moi ce que l'on dit de notre voyage; ne me
flatte point: je ne compte pas sur un grand nombre d'approbateurs. Adresse ta
lettre à Erzeron, où je séjournerai quelque temps. Adieu, mon cher Rustan. Sois
assuré qu'en quelque lieu du monde où je sois, tu as un ami fidèle.
De Tauris, le 15 de la lune de Saphar, 1711.
LETTRE II.
USBEK AU PREMIER EUNUQUE NOIR.
A son sérail d'Ispahan.
Tu es le
gardien fidèle des plus belles femmes de Perse; je t'ai confié ce que j'avais
dans le monde de plus cher: tu tiens en tes mains les clefs de ces portes
fatales, qui ne s'ouvrent que pour moi. Tandis que tu veilles sur ce dépôt
précieux de mon coeur, il se repose, et jouit d'une sécurité entière. Tu fais la
garde dans le silence de la nuit, comme dans le tumulte du jour. Tes soins
infatigables soutiennent la vertu lorsqu'elle chancelle. Si les femmes que tu
gardes voulaient sortir de leur devoir, tu leur en ferais perdre l'espérance. Tu
es le fléau du vice et la colonne de la fidélité.
Tu
leur commandes, et leur obéis. Tu exécutes aveuglément toutes leurs volontés, et
leur fais exécuter de même les lois du sérail; tu trouves de la gloire à leur
rendre les services les plus vils; tu te soumets avec respect et avec crainte à
leurs ordres légitimes; tu les sers comme l'esclave de leurs esclaves. Mais, par
un retour d'empire, tu commandes en maître comme moi-même, quand tu crains le
relâchement des lois de la pudeur et de la modestie.
Souviens-toi toujours du néant d'où je t'ai fait
sortir, lorsque tu étais le dernier de mes esclaves, pour te mettre en cette
place, et te confier les délices de mon coeur: tiens-toi dans un profond
abaissement auprès de celles qui partagent mon amour; mais fais-leur en même
temps sentir leur extrême dépendance. Procure-leur tous les plaisirs qui peuvent
être innocents; trompe leurs inquiétudes; amuse-les par la musique, les danses,
les boissons délicieuses; persuade-leur de s'assembler souvent. Si elles veulent
aller à la campagne, tu peux les y mener; mais fais faire main basse sur tous
les hommes qui se présenteront devant elles. Exhorte-les à la propreté, qui est
l'image de la netteté de l'âme; parle-leur quelquefois de moi. Je voudrais les
revoir dans ce lieu charmant qu'elles embellissent. Adieu.
De Tauris, le 18 de la lune de Saphar, 1711.
LETTRE III.
ZACHI A USBEK.
A Tauris.
Nous avons ordonné au chef
des eunuques de nous mener à la campagne; il te dira qu'aucun accident ne nous
est arrivé. Quand il fallut traverser la rivière et quitter nos litières, nous
nous mîmes, selon la coutume, dans des boîtes: deux esclaves nous portèrent sur
leurs épaules, et nous échappâmes à tous les regards.
Comment aurais-je pu vivre, cher Usbek, dans ton
sérail d'Ispahan; dans ces lieux qui, me rappelant sans cesse mes plaisirs
passés, irritaient tous les jours mes désirs avec une nouvelle violence?
J'errais d'appartements en appartements, te cherchant toujours et ne te trouvant
jamais, mais rencontrant partout un cruel souvenir de ma félicité passée. Tantôt
je me voyais en ce lieu où, pour la première fois de ma vie, je te reçus dans
mes bras; tantôt dans celui où tu décidas cette fameuse querelle entre tes
femmes. Chacune de nous se prétendait supérieure aux autres en beauté. Nous nous
présentâmes devant toi, après avoir épuisé tout ce que l'imagination peut
fournir de parures et d'ornements: tu vis avec plaisir les miracles de notre
art; tu admiras jusqu'où nous avait emportées l'ardeur de te plaire. Mais tu fis
bientôt céder ces charmes empruntés à des grâces plus naturelles, tu détruisis
tout notre ouvrage: il fallut nous dépouiller de ces ornements qui t'étaient
devenus incommodes; il fallut paraître à ta vue dans la simplicité de la nature.
Je comptai pour rien la pudeur, je ne pensai qu'à ma gloire. Heureux Usbek, que
de charmes furent étalés à tes yeux! Nous te vîmes longtemps errer
d'enchantements en enchantements: ton âme incertaine demeura longtemps sans se
fixer, chaque grâce nouvelle te demandait un tribut, nous fûmes en un moment
toutes couvertes de tes baisers; tu portas tes regards dans les lieux les plus
secrets; tu nous fis passer en un instant dans mille situations différentes;
toujours de nouveaux commandements, et une obéissance nouvelle. Je te l'avoue,
Usbek, une passion encore plus vive que l'ambition me fit souhaiter de te
plaire. Je me vis insensiblement devenir la maîtresse de ton coeur; tu me pris,
tu me quittas, tu revins à moi, et je sus te retenir: le triomphe fut tout pour
moi, et le désespoir pour mes rivales. Il nous sembla que nous fussions seuls
dans le monde: tout ce qui nous entourait ne fut plus digne de nous occuper.
Plût au ciel que mes rivales eussent eu le courage de rester témoins de toutes
les marques d'amour que je reçus de toi! Si elles avaient bien vu mes
transports, elles auraient senti la différence qu'il y a de mon amour au leur;
elles auraient vu que, si elles pouvaient disputer avec moi de mes charmes,
elles ne pouvaient disputer de sensibilité...
Mais
où suis-je? Où m'emmène ce vain récit? C'est un malheur de n'être point aimée;
mais c'est un affront de ne l'être plus. Tu nous quittes, Usbek, pour aller
errer dans des climats barbares. Quoi! Tu comptes pour rien l'avantage d'être
aimé? Hélas! Tu ne sais pas même ce que tu perds! Je pousse des soupirs qui ne
sont point entendus; mes larmes coulent, et tu n'en jouis pas; il semble que
l'amour respire dans le sérail, et ton insensibilité t'en éloigne sans cesse!
Ah! mon cher Usbek, si tu savais être heureux!
Du
sérail de Fatmé, le 21 de la lune de Maharram, 1711.
LETTRE IV.
ZEPHIS A USBEK.
A Erzeron.
Enfin ce monstre noir a
résolu de me désespérer. Il veut à toute force m'ôter mon esclave Zélide, Zélide
qui me sert avec tant d'affection, et dont les adroites mains portent partout
les ornements et les grâces; il ne lui suffit pas que cette séparation soit
douloureuse, il veut encore qu'elle soit déshonorante. Le traître veut regarder
comme criminels les motifs de ma confiance; et parce qu'il s'ennuie derrière la
porte, où je le renvoie toujours, il ose supposer qu'il a entendu ou vu des
choses, que je ne sais même pas imaginer. Je suis bien malheureuse! Ma retraite,
ni ma vertu, ne sauraient me mettre à l'abri de ses soupçons extravagants: un
vil esclave vient m'attaquer jusque dans ton coeur, il faut que je m'y défende!
Non, j'ai trop de respect pour moi-même pour descendre jusqu'à des
justifications: je ne veux d'autre garant de ma conduite que toi-même, que ton
amour, que le mien, et, s'il faut te le dire, cher Usbek, que mes larmes.
Du sérail de Fatmé, le 29 de la lune de Maharram,
1711.
LETTRE V.
RUSTAN A USBEK.
A Erzeron.
Tu es le sujet de toutes
les conversations d'Ispahan; on ne parle que de ton départ: les uns l'attribuent
à une légèreté d'esprit, les autres à quelque chagrin; tes amis seuls te
défendent, et ils ne persuadent personne. On ne peut comprendre que tu puisses
quitter tes femmes, tes parents, tes amis, ta patrie, pour aller dans des
climats inconnus aux Persans. La mère de Rica est inconsolable; elle te demande
son fils, que tu lui as, dit-elle, enlevé. Pour moi, mon cher Usbek, je me sens
naturellement porté à approuver tout ce que tu fais: mais je ne saurais te
pardonner ton absence; et, quelques raisons que tu m'en puisses donner, mon
coeur ne les goûtera jamais. Adieu. Aime-moi toujours.
D'Ispahan, le 28 de la lune de Rebiab 1, 1711.
LETTRE VI.
USBEK A SON AMI NESSIR.
A Ispahan.
A une journée d'Erivan
nous quittâmes la Perse pour entrer dans les terres de l'obéissance des Turcs.
Douze jours après, nous arrivâmes à Erzeron, où nous séjournerons trois ou
quatre mois.
Il faut que je te l'avoue, Nessir; j'ai
senti une douleur secrète quand j'ai perdu la Perse de vue, et que je me suis
trouvé au milieu des perfides Osmanlins. A mesure que j'entrais dans le pays de
ces profanes, il me semblait que je devenais profane moi-même.
Ma patrie, ma famille, mes amis, se sont présentés à
mon esprit; ma tendresse s'est réveillée; une certaine inquiétude a achevé de me
troubler, et m'a fait connaître que, pour mon repos, j'avais trop entrepris.
Mais ce qui afflige le plus mon coeur, ce sont mes
femmes. Je ne puis penser à elles que je ne sois dévoré de chagrins.
Ce n'est pas, Nessir, que je les aime: je me trouve
à cet égard dans une insensibilité qui ne me laisse point de désirs. Dans le
nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour, et l'ai détruit par
lui-même: mais, de ma froideur même, il sort une jalousie secrète qui me dévore.
Je vois une troupe de femmes laissées presque à elles-mêmes; je n'ai que des
âmes lâches qui m'en répondent. J'aurais peine à être en sûreté, si mes esclaves
étaient fidèles: que sera-ce, s'ils ne le sont pas? Quelles tristes nouvelles
peuvent m'en venir, dans les pays éloignés que je vais parcourir! C'est un mal
où mes amis ne peuvent porter de remède: c'est un lieu dont ils doivent ignorer
les tristes secrets; et qu'y pourraient-ils faire? N'aimerais-je pas mille fois
mieux une obscure impunité qu'une correction éclatante? Je dépose en ton coeur
tous mes chagrins, mon cher Nessir: c'est la seule consolation qui me reste dans
l'état où je suis.
D'Erzeron, le 10 de la lune de
Rebiab 2, 1711.
LETTRE VII.
FATME A USBEK.
A Erzeron.
Il y a deux mois que tu es
parti, mon cher Usbek; et, dans l'abattement où je suis, je ne puis pas me le
persuader encore. Je cours tout le sérail comme si tu y étais; je ne suis point
désabusée. Que veux-tu que devienne une femme qui t'aime; qui était accoutumée à
te tenir dans ses bras; qui n'était occupée que du soin de te donner des preuves
de sa tendresse; libre par l'avantage de sa naissance, esclave par la violence
de son amour?
Quand je t'épousai, mes yeux n'avaient
point encore vu le visage d'un homme: tu es le seul dont la vue m'ait été
permise (Note
1); car je ne compte point au rang des hommes ces
eunuques affreux dont la moindre imperfection est de n'être point des hommes.
Quand je compare la beauté de ton visage avec la difformité du leur, je ne puis
m'empêcher de m'estimer heureuse: mon imagination ne me fournit point d'idée
plus ravissante que les charmes enchanteurs de ta personne. Je te le jure,
Usbek, quand il me serait permis de sortir de ce lieu où je suis enfermée par la
nécessité de ma condition; quand je pourrais me dérober à la garde qui
m'environne; quand il me serait permis de choisir parmi tous les hommes qui
vivent dans cette capitale des nations; Usbek, je te le jure, je ne choisirais
que toi. Il ne peut y avoir que toi dans le monde qui mérites d'être aimé.
Ne pense pas que ton absence m'ait fait négliger une
beauté qui t'est chère: quoique je ne doive être vue de personne, et que les
ornements dont je me pare soient inutiles à ton bonheur, je cherche cependant à
m'entretenir dans l'habitude de plaire; je ne me couche point que je ne sois
parfumée des essences les plus délicieuses. Je me rappelle ce temps heureux où
tu venais dans mes bras; un songe flatteur, qui me séduit, me montre ce cher
objet de mon amour; mon imagination se perd dans ses désirs, comme elle se
flatte dans ses espérances: je pense quelquefois que, dégoûté d'un pénible
voyage, tu vas revenir à nous: la nuit se passe dans des songes qui
n'appartiennent ni à la veille ni au sommeil; je te cherche à mes côtés, et il
me semble que tu me fuis; enfin le feu qui me dévore dissipe lui-même ces
enchantements, et rappelle mes esprits. Je me trouve pour lors si animée... Tu
ne le croirais pas, Usbek; il est impossible de vivre dans cet état; le feu
coule dans mes veines: que ne puis-je t'exprimer ce que je sens si bien? Et
comment sens-je si bien ce que je ne puis t'exprimer? Dans ces moments, Usbek,
je donnerais l'empire du monde pour un seul de tes baisers. Qu'une femme est
malheureuse d'avoir des désirs si violents, lorsqu'elle est privée de celui qui
peut seul les satisfaire; que, livrée à elle-même, n'ayant rien qui puisse la
distraire, il faut qu'elle vive dans l'habitude des soupirs et dans la fureur
d'une passion irritée; que, bien loin d'être heureuse, elle n'a pas même
l'avantage de servir à la félicité d'un autre: ornement inutile d'un sérail,
gardée pour l'honneur et non pas pour le bonheur de son époux!
Vous êtes bien cruels, vous autres hommes! Vous êtes
charmés que nous ayons des désirs que nous ne puissions pas satisfaire: vous
nous traitez comme si nous étions insensibles, et vous seriez bien fâchés que
nous le fussions: vous croyez que nos désirs, si longtemps mortifiés seront
irrités à votre vue. Il y a de la peine à se faire aimer; il est plus court
d'obtenir de notre tempérament ce que vous n'osez espérer de votre mérite.
Adieu, mon cher Usbek, adieu. Compte que je ne vis
que pour t'adorer: mon âme est toute pleine de toi; et ton absence, bien loin de
te faire oublier, animerait mon amour s'il pouvait devenir plus violent.
Du sérail d'Ispahan, le 12 de la lune de Rebiab 1,
1711.
LETTRE VIII.
USBEK A SON AMI RUSTAN.
A Ispahan.
Ta lettre m'a été rendue à
Erzeron, où je suis. Je m'étais bien douté que mon départ ferait du bruit: je ne
m'en suis point mis en peine: que veux-tu que je suive, la prudence de mes
ennemis, ou la mienne?
Je parus à la cour dès ma
plus tendre jeunesse; je puis le dire, mon coeur ne s'y corrompit point: je
formai même un grand dessein, j'osai y être vertueux. Dès que je connus le vice,
je m'en éloignai; mais je m'en approchai ensuite pour le démasquer. Je portai la
vérité jusqu'au pied du trône: j'y parlai un langage jusqu'alors inconnu; je
déconcertai la flatterie, et j'étonnai en même temps les adorateurs et l'idole.
Mais quand je vis que ma sincérité m'avait fait des
ennemis; je m'étais attiré la jalousie des ministres sans avoir la faveur du
prince; que, dans une cour corrompue, je ne me soutenais plus que par une faible
vertu, je résolus de la quitter. Je feignis un grand attachement pour les
sciences; et, à force de feindre, il me vint réellement. Je ne me mêlai plus
d'aucunes affaires, et je me retirai dans une maison de campagne. Mais ce parti
même avait ses inconvénients: je restais toujours exposé à la malice de mes
ennemis, et je m'étais presque ôté les moyens de m'en garantir. Quelques avis
secrets me firent penser à moi sérieusement: je résolus de m'exiler de ma
patrie, et ma retraite même de la cour m'en fournit un motif plausible. J'allai
au roi; je lui marquai l'envie que j'avais de m'instruire dans les sciences de
l'Occident; je lui insinuai qu'il pourrait tirer de l'utilité de mes voyages: je
trouvai grâce devant ses yeux; je partis, et je dérobai une victime à mes
ennemis.
Voilà, Rustan, le véritable motif de mon
voyage. Laisse parler Ispahan; ne me défends que devant ceux qui m'aiment.
Laisse à mes ennemis leurs interprétations malignes: je suis trop heureux que ce
soit le seul mal qu'ils me puissent faire.
On parle
de moi à présent: peut-être ne serai-je que trop oublié, et que mes amis... Non,
Rustan, je ne veux point me livrer à cette triste pensée: je leur serai toujours
cher; je compte sur leur fidélité, comme sur la
tienne.
D'Erzeron, le 20 de la lune de Gemmadi 2,
1711.
LETTRE IX.
LE PREMIER EUNUQUE A IBBI.
A Erzeron.
Tu suis ton ancien maître
dans ses voyages; tu parcours les provinces et les royaumes; les chagrins ne
sauraient faire d'impression sur toi; chaque instant te montre des choses
nouvelles; tout ce que tu vois te récrée, et te fait passer le temps sans le
sentir.
Il n'en est pas de même de moi, qui, enfermé
dans une affreuse prison, suis toujours environné des mêmes objets et dévoré des
mêmes chagrins. Je gémis accablé sous le poids des soins et des inquiétudes de
cinquante années; et, dans le cours d'une longue vie, je ne puis pas dire avoir
eu un jour serein et un moment tranquille.
Lorsque
mon premier maître eut formé le cruel projet de me confier ses femmes, et m'eut
obligé, par des séductions soutenues de mille menaces, de me séparer pour jamais
de moi-même; las de servir dans les emplois les plus pénibles, je comptai
sacrifier mes passions à mon repos et à ma fortune. Malheureux que j'étais! Mon
esprit préoccupé me faisait voir le dédommagement, et non pas la perte:
j'espérais que je serais délivré des atteintes de l'amour par l'impuissance de
le satisfaire. Hélas! On éteignit en moi l'effet des passions, sans en éteindre
la cause; et, bien loin d'en être soulagé, je me trouvai environné d'objets qui
les irritaient sans cesse. J'entrai dans le sérail, où tout m'inspirait le
regret de ce que j'avais perdu: je me sentais animé à chaque instant; mille
grâces naturelles semblaient ne se découvrir à ma vue que pour me désoler; pour
comble de malheurs, j'avais toujours devant les yeux un homme heureux. Dans ce
temps de trouble, je n'ai jamais conduit une femme dans le lit de mon maître, je
ne l'ai jamais déshabillée, que je ne sois rentré chez moi la rage dans le
coeur, et un affreux désespoir dans l'âme.
Voilà
comment j'ai passé ma misérable jeunesse: je n'avais de confident que moi-même.
Chargé d'ennuis et de chagrins, il me les fallait dévorer; et ces mêmes femmes
que j'étais tenté de regarder avec des yeux si tendres, je ne les envisageais
qu'avec des regards sévères: j'étais perdu si elles m'avaient pénétré; quel
avantage n'en auraient-elles pas pris!
Je me
souviens qu'un jour que je mettais une femme dans le bain, je me sentis si
transporté que je perdis entièrement la raison, et que j'osai porter ma main
dans un lieu redoutable. Je crus, à la première réflexion, que ce jour était le
dernier de mes jours. Je fus pourtant assez heureux pour échapper à mille morts;
mais la beauté que j'avais faite confidente de ma faiblesse me vendit bien cher
son silence; je perdis entièrement mon autorité sur elle, et elle m'a obligé
depuis à des condescendances qui m'ont exposé mille fois à perdre la vie.
Enfin les feux de la jeunesse ont passé; je suis
vieux, et je me trouve, à cet égard, dans un état tranquille; je regarde les
femmes avec indifférence, et je leur rends bien tous leurs mépris, et tous les
tourments qu'elles m'ont fait souffrir. Je me souviens toujours que j'étais né
pour les commander; et il me semble que je redeviens homme dans les occasions où
je leur commande encore. Je les hais depuis que je les envisage de sang-froid,
et que ma raison me laisse voir toutes leurs faiblesses. Quoique je les garde
pour un autre, le plaisir de me faire obéir me donne une joie secrète; quand je
les prive de tout, il me semble que c'est pour moi, et il m'en revient toujours
une satisfaction indirecte: je me trouve dans le sérail comme dans un petit
empire; et mon ambition, la seule passion qui me reste, se satisfait un peu. Je
vois avec plaisir que tout roule sur moi, et qu'à tous les instants je suis
nécessaire; je me charge volontiers de la haine de toutes ces femmes, qui
m'affermit dans le poste où je suis. Aussi n'ont-elles pas affaire à un ingrat:
elles me trouvent au-devant de tous leurs plaisirs les plus innocents, je me
présente toujours à elles comme une barrière inébranlable; elles forment des
projets, et je les arrête soudain: je m'arme de refus, je me hérisse de
scrupules; je n'ai jamais dans la bouche que les mots de devoir, de vertu, de
pudeur, de modestie. Je les désespère, en leur parlant sans cesse de la
faiblesse de leur sexe, et de l'autorité du maître; je me plains ensuite d'être
obligé à tant de sévérité, et je semble vouloir leur faire entendre que je n'ai
d'autre motif que leur propre intérêt, et un grand attachement pour elles.
Ce n'est pas qu'à mon tour je n'aie un nombre infini
de désagréments, et que tous les jours ces femmes vindicatives ne cherchent à
renchérir sur ceux que je leur donne: elles ont des revers terribles. Il y a
entre nous comme un flux et un reflux d'empire et de soumission: elles font
toujours tomber sur moi les emplois les plus humiliants; elles affectent un
mépris qui n'a point d'exemple; et, sans égard pour ma vieillesse, elles me font
lever, la nuit, dix fois pour la moindre bagatelle; je suis accablé sans cesse
d'ordres, de commandements, d'emplois, de caprices; il semble qu'elles se
relayent pour m'exercer, et que leurs fantaisies se succèdent. Souvent elles se
plaisent à me faire redoubler de soins; elles me font faire de fausses
confidences: tantôt on vient me dire qu'il a paru un jeune homme autour de ces
murs, une autre fois qu'on a entendu du bruit, ou bien qu'on doit rendre une
lettre: tout ceci me trouble, et elles rient de ce trouble; elles sont charmées
de me voir ainsi me tourmenter moi-même. Une autre fois elles m'attachent
derrière leur porte, et m'y enchaînent nuit et jour. Elles savent bien feindre
des maladies, des défaillances, des frayeurs: elles ne manquent point de
prétexte pour me mener au point où elles veulent. Il faut, dans ces occasions,
une obéissance aveugle et une complaisance sans bornes: un refus dans la bouche
d'un homme comme moi serait une chose inouïe; et si je balançais à leur obéir,
elles seraient en droit de me châtier. J'aimerais autant perdre la vie, mon cher
Ibbi, que de descendre à cette humiliation.
Ce n'est
pas tout: je ne suis jamais sûr d'être un instant dans la faveur de mon maître;
j'ai autant d'ennemies dans son coeur, qui ne songent qu'à me perdre: elles ont
des quarts d'heure où je ne suis point écouté, des quarts d'heure où l'on ne
refuse rien, des quarts d'heure où j'ai toujours tort. Je mène dans le lit de
mon maître des femmes irritées: crois-tu que l'on y travaille pour moi, et que
mon parti soit le plus fort? J'ai tout à craindre de leurs larmes, de leurs
soupirs, de leurs embrassements, et de leurs plaisirs mêmes: elles sont dans le
lieu de leurs triomphes; leurs charmes me deviennent terribles: les services
présents effacent dans un moment tous mes services passés; et rien ne peut me
répondre d'un maître qui n'est plus à lui-même.
Combien de fois m'est-il arrivé de me coucher dans
la faveur, et de me lever dans la disgrâce! Le jour que je fus fouetté si
indignement autour du sérail, qu'avais-je fait? Je laisse une femme dans les
bras de mon maître: dès qu'elle le vit enflammé, elle versa un torrent de
larmes; elle se plaignit, et ménagea si bien ses plaintes, qu'elles augmentaient
à mesure de l'amour qu'elle faisait naître. Comment aurais-je pu me soutenir
dans un moment si critique? Je fus perdu lorsque je m'y attendais le moins; je
fus la victime d'une négociation amoureuse, et d'un traité que les soupirs
avaient fait. Voilà, cher Ibbi, l'état cruel dans lequel j'ai toujours vécu. Que
tu es heureux! Tes soins te bornent uniquement à la personne d'Usbek. Il t'est
facile de lui plaire et de te maintenir dans sa faveur jusqu'au dernier de tes
jours.
Du sérail d'Ispahan, le dernier de la lune de
Saphar, 1711.
LETTRE X.
MIRZA A SON AMI USBEK.
A Erzeron.
Tu étais le seul qui pût
me dédommager de l'absence de Rica; et il n'y avait que Rica qui pût me consoler
de la tienne. Tu nous manques, Usbek: tu étais l'âme de notre société. Qu'il
faut de violence pour rompre les engagements que le coeur et l'esprit ont
formés!
Nous disputons ici beaucoup; nos disputes
roulent ordinairement sur la morale. Hier on mit en question si les hommes
étaient heureux par les plaisirs et les satisfactions des sens, ou par la
pratique de la vertu. Je t'ai souvent ouï dire que les hommes étaient nés pour
être vertueux, et que la justice est une qualité qui leur est aussi propre que
l'existence. Explique-moi, je te prie, ce que tu veux dire.
J'ai parlé à des mollaks, qui me désespèrent avec
leurs passages de l'Alcoran: car je ne leur parle pas comme vrai croyant, mais
comme homme, comme citoyen, comme père de famille. Adieu.
D'Ispahan, le dernier de la lune de Saphar, 1711.
LETTRE XI.
USBEK A MIRZA.
A Ispahan.
Tu renonces à ta raison
pour essayer la mienne; tu descends jusqu'à me consulter; tu me crois capable de
t'instruire. Mon cher Mirza, il y a une chose qui me flatte encore plus que la
bonne opinion que tu as conçue de moi: c'est ton amitié, qui me la procure.
Pour remplir ce que tu me prescris, je n'ai pas cru
devoir employer des raisonnements fort abstraits. Il y a de certaines vérités
qu'il ne suffit pas de persuader, mais qu'il faut encore faire sentir: telles
sont les vérités de morales. Peut-être que ce morceau d'histoire te touchera
plus qu'une philosophie subtile.
Il y avait en
Arabie un petit peuple, appelé Troglodyte, qui descendait de ces anciens
Troglodytes qui, si nous en croyons les historiens, ressemblaient plus à des
bêtes qu'à des hommes. Ceux-ci n'étaient point si contrefaits, ils n'étaient
point velus comme des ours, ils ne sifflaient point, ils avaient des yeux; mais
ils étaient si méchants et si féroces, qu'il n'y avait parmi eux aucun principe
d'équité ni de justice.
Ils avaient un roi d'une
origine étrangère, qui, voulant corriger la méchanceté de leur naturel, les
traitait sévèrement; mais ils conjurèrent contre lui, le tuèrent, et
exterminèrent toute la famille royale.
Le coup étant
fait, ils s'assemblèrent pour choisir un gouvernement; et, après bien des
dissensions, ils créèrent des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus,
qu'ils leur devinrent insupportables; et ils les massacrèrent encore.
Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta
plus que son naturel sauvage. Tous les particuliers convinrent qu'ils
n'obéiraient plus à personne; que chacun veillerait uniquement à ses intérêts,
sans consulter ceux des autres.
Cette résolution
unanime flattait extrêmement tous les particuliers. Ils disaient: Qu'ai-je
affaire d'aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point?
Je penserai uniquement à moi. Je vivrai heureux: que m'importe que les autres le
soient? Je me procurerai tous mes besoins; et, pourvu que je les aie, je ne me
soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables.
On était dans le mois où l'on ensemence les terres;
chacun dit: je ne labourerai mon champ que pour qu'il me fournisse le blé qu'il
me faut pour me nourrir; une plus grande quantité me serait inutile: je ne
prendrai point de la peine pour rien.
Les terres de
ce petit royaume n'étaient pas de même nature: il y en avait d'arides et de
montagneuses, et d'autres qui, dans un terrain bas, étaient arrosées de
plusieurs ruisseaux. Cette année la sécheresse fut très grande; de manière que
les terres qui étaient dans les lieux élevés manquèrent absolument, tandis que
celles qui purent être arrosées furent très fertiles: ainsi les peuples des
montagne périrent presque tous de faim par la dureté des autres, qui leur
refusèrent de partager la récolte.
L'année d'ensuite
fut très pluvieuse: les lieux élevés se trouvèrent d'une fertilité
extraordinaire, et les terres basses furent submergées. La moitié du peuple cria
une seconde fois famine; mais ces misérables trouvèrent des gens aussi durs
qu'ils l'avaient été eux-mêmes.
Un des principaux
habitants avait une femme fort belle; son voisin en devint amoureux, et
l'enleva: il s'émut une grande querelle; et, après bien des injures et des
coups, ils convinrent de s'en remettre à la décision d'un Troglodyte qui,
pendant que la république subsistait, avait eu quelque crédit. Ils allèrent à
lui, et voulurent lui dire leurs raisons. Que m'importe, dit cet homme, que
cette femme soit à vous, ou à vous? J'ai mon champ à labourer; je n'irai
peut-être pas employer mon temps à terminer vos différends et à travailler à vos
affaires, tandis que je négligerai les miennes; je vous prie de me laisser en
repos, et de ne m'importuner plus de vos querelles. Là-dessus il les quitta, et
s'en alla travailler ses terres. Le ravisseur, qui était le plus fort, jura
qu'il mourrait plutôt que de rendre cette femme; et l'autre, pénétré de
l'injustice de son voisin et de la dureté du juge, s'en retournait désespéré,
lorsqu'il trouva dans son chemin une femme jeune et belle, qui revenait de la
fontaine. Il n'avait plus de femme, celle-là lui plut; et elle lui plut bien
davantage lorsqu'il apprit que c'était la femme de celui qu'il avait voulu
prendre pour juge, et qui avait été si peu sensible à son malheur: il l'enleva,
et l'emmena dans sa maison.
Il y avait un homme qui
possédait un champ assez fertile, qu'il cultivait avec grand soin: deux de ses
voisins s'unirent ensemble, le chassèrent de sa maison, occupèrent son champ;
ils firent entre eux une union pour se défendre contre tous ceux qui voudraient
l'usurper; et effectivement ils se soutinrent par là pendant plusieurs mois;
mais un des deux, ennuyé de partager ce qu'il pouvait avoir tout seul, tua
l'autre et devint seul maître du champ. Son empire ne fut pas long: deux autres
Troglodytes vinrent l'attaquer; il se trouva trop faible pour se défendre, et il
fut massacré.
Un Troglodyte presque tout nu vit de
la laine qui était à vendre: il en demanda le prix; le marchand dit en lui-même:
Naturellement je ne devrais espérer de ma laine qu'autant d'argent qu'il en faut
pour acheter deux mesures de blé; mais je la vais vendre quatre fois davantage,
afin d'avoir huit mesures. Il fallut en passer par là, et payer le prix demandé.
Je suis bien aise, dit le marchand; j'aurai du blé à présent. Que dites-vous?
reprit l'étranger; vous avez besoin de blé? J'en ai à vendre: il n'y a que le
prix qui vous étonnera peut-être; car vous saurez que le blé est extrêmement
cher, et que la famine règne presque partout: mais rendez-moi mon argent, et je
vous donnerai une mesure de blé; car je ne veux pas m'en défaire autrement,
dussiez-vous crever de faim.
Cependant une maladie
cruelle ravageait la contrée. Un médecin habile y arriva du pays voisin, et
donna ses remèdes si à propos, qu'il guérit tous ceux qui se mirent dans ses
mains. Quand la maladie eut cessé, il alla chez tous ceux qu'il avait traités
demander son salaire; mais il ne trouva que des refus: il retourna dans son
pays, et il y arriva accablé des fatigues d'un si long voyage. Mais bientôt
après il apprit que la même maladie se faisait sentir de nouveau, et affligeait
plus que jamais cette terre ingrate. Ils allèrent à lui cette fois, et
n'attendirent pas qu'il vînt chez eux. Allez, leur dit-il hommes injustes, vous
avez dans l'âme un poison plus mortel que celui dont vous voulez guérir; vous ne
méritez pas d'occuper une place sur la terre, parce que vous n'avez point
d'humanité, et que les règles de l'équité vous sont inconnues: je croirais
offenser les dieux, qui vous punissent, si je m'opposais à la justice de leur
colère.
A Erzeron, le 3 de la lune de Gemmadi 2,
1711.
LETTRE XII.
USBEK AU MEME.
A Ispahan.
Tu as vu, mon cher Mirza,
comment les Troglodytes périrent par leur méchanceté même, et furent les
victimes de leurs propres injustices. De tant de familles, il n'en resta que
deux qui échappèrent aux malheurs de la nation. Il y avait dans ce pays deux
hommes bien singuliers: ils avaient de l'humanité; ils connaissaient la justice;
ils aimaient la vertu; autant liés par la droiture de leur coeur que par la
corruption de celui des autres, ils voyaient la désolation générale, et ne la
ressentaient que par la pitié: c'était le motif d'une union nouvelle. Ils
travaillaient avec une sollicitude commune pour l'intérêt commun; ils n'avaient
de différends que ceux qu'une douce et tendre amitié faisait naître; et dans
l'endroit du pays le plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes de leur
présence, ils menaient une vie heureuse et tranquille: la terre semblait
produire d'elle-même, cultivée par ces vertueuses mains.
Ils aimaient leurs femmes, et ils en étaient
tendrement chéris. Toute leur attention était d'élever leurs enfants à la vertu.
Ils leur représentaient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur
mettaient devant les yeux cet exemple si touchant; ils leur faisaient surtout
sentir que l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans l'intérêt commun;
que vouloir s'en séparer, c'est vouloir se perdre; que la vertu n'est point une
chose qui doive nous coûter; qu'il ne faut point la regarder comme un exercice
pénible; et que la justice pour autrui est une charité pour nous.
Ils eurent bientôt la consolation des pères
vertueux, qui est d'avoir des enfants qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui
s'éleva sous leurs yeux s'accrut par d'heureux mariages: le nombre augmenta,
l'union fut toujours la même; et la vertu, bien loin de s'affaiblir dans la
multitude, fut fortifiée, au contraire, par un plus grand nombre d'exemples.
Qui pourrait représenter ici le bonheur de ces
Troglodytes? Un peuple si juste devait être chéri des dieux. Dès qu'il ouvrit
les yeux pour les connaître, il apprit à les craindre; et la religion vint
adoucir dans les moeurs ce que la nature y avait laissé de trop rude.
Ils instituèrent des fêtes en l'honneur des dieux.
Les jeunes filles, ornées de fleurs, et les jeunes garçons, les célébraient par
leurs danses, et par les accords d'une musique champêtre; on faisait ensuite des
festins, où la joie ne régnait pas moins que la frugalité. C'était dans ces
assemblées que parlait la nature naïve, c'est là qu'on apprenait à donner le
coeur et à le recevoir; c'est là que la pudeur virginale faisait en rougissant
un aveu surpris, mais bientôt confirmé par le consentement des pères; et c'est
là que les tendres mères se plaisaient à prévoir par avance une union douce et
fidèle.
On allait au temple pour demander les
faveurs des dieux: ce n'était pas les richesses et une onéreuse abondance; de
pareils souhaits étaient indignes des heureux Troglodytes; ils ne savaient les
désirer que pour leurs compatriotes. Ils n'étaient au pied des autels que pour
demander la santé de leurs pères, l'union de leurs frères, la tendresse de leurs
femmes, l'amour et l'obéissance de leurs enfants. Les filles y venaient apporter
le tendre sacrifice de leur coeur, et ne leur demandaient d'autre grâce que
celle de pouvoir rendre un Troglodyte heureux.
Le
soir, lorsque les troupeaux quittaient les prairies, et que les boeufs fatigués
avaient ramené la charrue, ils s'assemblaient; et, dans un repas frugal, ils
chantaient les injustices des premiers Troglodytes et leurs malheurs, la vertu
renaissante avec un nouveau peuple, et sa félicité: ils chantaient ensuite les
grandeurs des dieux, leurs faveurs toujours présentes aux hommes qui les
implorent, et leur colère inévitable à ceux qui ne les craignent pas; ils
décrivaient ensuite les délices de la vie champêtre, et le bonheur d'une
condition toujours parée de l'innocence. Bientôt ils s'abandonnaient à un
sommeil que les soins et les chagrins n'interrompaient jamais.
La nature ne fournissait pas moins à leurs désirs
qu'à leurs besoins. Dans ce pays heureux, la cupidité était étrangère: ils se
faisaient des présents, où celui qui donnait croyait toujours avoir l'avantage.
Le peuple troglodyte se regardait comme une seule famille; les troupeaux étaient
presque toujours confondus; la seule peine qu'on s'épargnait ordinairement,
c'était de les partager.
D'Erzeron, le 6 de la lune
de Gemmadi 2, 1711.
LETTRE XIII.
USBEK AU MEME.
Je ne saurais assez te
parler de la vertu des Troglodytes. Un d'eux disait un jour: Mon père doit
demain labourer son champ; je me lèverai deux heures avant lui, et quand il ira
à son champ, il le trouvera tout labouré.
Un autre
disait en lui-même: Il me semble que ma soeur a du goût pour un jeune Troglodyte
de nos parents; il faut que je parle à mon père, et que je le détermine à faire
ce mariage.
On vint dire à un autre que des voleurs
avaient enlevé son troupeau: J'en suis bien fâché, dit-il, car il y avait une
génisse toute blanche que je voulais offrir aux dieux.
On entendait dire à un autre: Il faut que j'aille au
temple remercier les dieux; car mon frère, que mon père aime tant et que je
chéris si fort, a recouvré la santé.
Ou bien: Il y a
un champ qui touche celui de mon père, et ceux qui le cultivent sont tous les
jours exposés aux ardeurs du soleil; il faut que j'aille y planter deux arbres,
afin que ces pauvres gens puissent aller quelquefois se reposer sous leur ombre.
Un jour que plusieurs Troglodytes étaient assemblés,
un vieillard parla d'un jeune homme qu'il soupçonnait d'avoir commis une
mauvaise action, et lui en fit des reproches. Nous ne croyons pas qu'il ait
commis ce crime, dirent les jeunes Troglodytes; mais, s'il l'a fait, puisse-t-il
mourir le dernier de sa famille!
On vint dire à un
Troglodyte que des étrangers avaient pillé sa maison, et avaient tout emporté.
S'ils n'étaient pas injustes, répondit-il, je souhaiterais que les dieux leur en
donnassent un plus long usage qu'à moi.
Tant de
prospérités ne furent pas regardées sans envie: les peuples voisins
s'assemblèrent; et, sous un vain prétexte, ils résolurent d'enlever leurs
troupeaux. Dès que cette résolution fut connue, les Troglodytes envoyèrent
au-devant d'eux des ambassadeurs, qui leur parlèrent ainsi:
"Que vous ont fait les Troglodytes? Ont-ils enlevé
vos femmes, dérobé vos bestiaux, ravagé vos campagnes? Non: nous sommes justes,
et nous craignons les dieux. Que voulez-vous donc de nous? Voulez-vous de la
laine pour vous faire des habits? Voulez-vous du lait de nos troupeaux, ou des
fruits de nos terres? Posez bas les armes; venez au milieu de nous, et nous vous
donnerons de tout cela. Mais nous jurons, par ce qu'il y a de plus sacré, que,
si vous entrez dans nos terres comme ennemis, nous vous regarderons comme un
peuple injuste, et que nous vous traiterons comme des bêtes farouches."
Ces paroles furent renvoyées avec mépris; ces
peuples sauvages entrèrent armés dans la terre des Troglodytes, qu'ils ne
croyaient défendus que par leur innocence.
Mais ils
étaient bien disposés à la défense. Ils avaient mis leurs femmes et leurs
enfants au milieu d'eux. Ils furent étonnés de l'injustice de leurs ennemis, et
non pas de leur nombre. Une ardeur nouvelle s'était emparée de leur coeur: l'un
voulait mourir pour son père, un autre pour sa femme et ses enfants, celui-ci
pour ses frères, celui-là pour ses amis, tous pour le peuple troglodyte; la
place de celui qui expirait était d'abord prise par un autre, qui, outre la
cause commune, avait encore une mort particulière à venger.
Tel fut le combat de l'injustice et de la vertu. Ces
peuples lâches, qui ne cherchaient que le butin, n'eurent pas honte de fuir; et
ils cédèrent à la vertu des Troglodytes, même sans en être touchés.
D'Erzeron, le 9 de la lune de Gemmadi 2, 1711.
LETTRE XIV.
USBEK AU MEME.
Comme le peuple
grossissait tous les jours, les Troglodytes crurent qu'il était à propos de se
choisir un roi: ils convinrent qu'il fallait déférer la couronne à celui qui
était le plus juste; et ils jetèrent tous les yeux sur un vieillard vénérable
par son âge et par une longue vertu. Il n'avait pas voulu se trouver à cette
assemblée; il s'était retiré dans sa maison, le coeur serré de tristesse.
Lorsqu'on lui envoya des députés pour lui apprendre
le choix qu'on avait fait de lui: A Dieu ne plaise, dit-il, que je fasse ce tort
aux Troglodytes, que l'on puisse croire qu'il n'y a personne parmi eux de plus
juste que moi! Vous me déférez la couronne, et, si vous le voulez absolument, il
faudra bien que je la prenne; mais comptez que je mourrai de douleur d'avoir vu
en naissant les Troglodytes libres, et de les voir aujourd'hui assujettis. A ces
mots, il se mit à répandre un torrent de larmes. Malheureux jour! disait-il; et
pourquoi ai-je tant vécu? Puis il s'écria d'une voix sévère: Je vois bien ce que
c'est, ô Troglodytes! votre vertu commence à vous peser. Dans l'état où vous
êtes, n'ayant point de chef, il faut que vous soyez vertueux malgré vous; sans
cela vous sauriez subsister, et vous tomberiez dans le malheur de vos premiers
pères. Mais ce joug vous paraît trop dur: vous aimez mieux être soumis à un
prince, et obéir à ses lois, moins rigides que vos moeurs. Vous savez que pour
lors vous pourrez contenter votre ambition, acquérir des richesses, et languir
dans une lâche volupté; et que, pourvu que vous évitiez de tomber dans les
grands crimes, vous n'aurez pas besoin de la vertu. Il s'arrêta un moment, et
ses larmes coulèrent plus que jamais. Et que prétendez-vous que je fasse?
Comment se peut-il que je commande quelque chose à un Troglodyte? Voulez-vous
qu'il fasse une action vertueuse parce que je la lui commande, lui qui la ferait
tout de même sans moi, et par le seul penchant de la nature? O Troglodytes! je
suis à la fin de mes jours, mon sang est glacé dans mes veines, je vais bientôt
revoir vos sacrés aïeux: pourquoi voulez-vous que je les afflige, et que je sois
obligé de leur dire que je vous ai laissés sous un autre joug que celui de la
vertu?
D'Erzeron, le 10 de la lune de Gemmadi 2,
1711.
LETTRE XV.
LE PREMIER EUNUQUE A JARON,
EUNUQUE NOIR.
A Erzeron.
Je prie le ciel qu'il te
ramène dans ces lieux, et te dérobe à tous les dangers.
Quoique je n'aie guère jamais connu cet engagement
qu'on appelle amitié, et que je me sois enveloppé tout entier dans moi-même, tu
m'as cependant fait sentir que j'avais encore un coeur; et, pendant que j'étais
de bronze pour tous ces esclaves qui vivaient sous mes lois, je voyais croître
ton enfance avec plaisir.
Le temps vint où mon
maître jeta sur toi les yeux. Il s'en fallait bien que la nature eût encore
parlé, lorsque le fer te sépara de la nature. Je ne te dirai point si je te
plaignis, ou si je sentis du plaisir à te voir élevé jusqu'à moi. J'apaisai tes
pleurs et tes cris. Je crus te voir prendre une seconde naissance, et sortir
d'une servitude où tu devais toujours obéir, pour entrer dans une servitude où
tu devais commander. Je pris soin de ton éducation. La sévérité, toujours
inséparable des instructions, te fit longtemps ignorer que tu m'étais cher. Tu
me l'étais pourtant; et je te dirai que je t'aimais comme un père aime son fils,
si ces noms de père et de fils pouvaient convenir à notre destinée.
Tu vas parcourir les pays habités par les chrétiens,
qui n'ont jamais cru. Il est impossible que tu n'y contractes bien des
souillures. Comment le prophète pourrait-il te regarder au milieu de tant de
millions de ses ennemis? Je voudrais que mon maître fît, à son retour, le
pèlerinage de la Mecque: vous vous purifieriez tous dans la terre des anges.
Du sérail d'Ispahan, le 10 de la lune de Gemmadi 2,
1711.
LETTRE XVI.
USBEK AU MOLLAK MEHEMET ALI,
GARDIEN DES TROIS TOMBEAUX.
A Com.
Pourquoi vis-tu dans les
tombeaux, divin mollak? Tu es bien plus fait pour le séjour des étoiles. Tu te
caches sans doute de peur d'obscurcir le soleil: tu n'as point de taches comme
cet astre; mais, comme lui, tu te couvres de nuages.
Ta science est un abîme plus profond que l'Océan;
ton esprit est plus perçant que Zufagar, cette épée d'Ali, qui avait deux
pointes; tu sais ce qui se passe dans les neuf choeurs des puissances célestes;
tu lis l'Alcoran sur la poitrine de notre divin prophète; et, lorsque tu trouves
quelque passage obscur, un ange, par son ordre, déploie ses ailes rapides, et
descend du trône pour t'en révéler le secret.
Je
pourrais par ton moyen avoir avec les séraphins une intime correspondance: car
enfin, treizième immaum, n'es-tu pas le centre où le ciel et la terre
aboutissent, et le point de communication entre l'abîme et l'empyrée?
Je suis au milieu d'un peuple profane: permets que
je me purifie avec toi; souffre que je tourne mon visage vers les lieux sacrés
que tu habites; distingue-moi des méchants, comme on distingue au lever de
l'aurore, le filet blanc d'avec le filet noir; aide-moi de tes conseils; prends
soin de mon âme; enivre-la de l'esprit des prophètes; nourris-la de la science
du paradis, et permets que je mette ses plaies à tes pieds. Adresse tes lettres
sacrées à Erzeron, où je resterai quelques mois.
D'Erzeron, le 11 de la lune de Gemmadi 2, 1711.
LETTRE XVII.
USBEK AU MEME.
Je ne puis, divin
mollak, calmer mon impatience: je ne saurais attendre ta sublime réponse. J'ai
des doutes, il faut les fixer: je sens que ma raison s'égare; ramène-la dans le
droit chemin; viens m'éclairer, source de lumière; foudroie avec ta plume divine
les difficultés que je vais te proposer; fais-moi pitié de moi-même, et rougir
de la question que je vais faire.
D'où vient que
notre législateur nous prive de la chair de pourceau, et de toutes les viandes
qu'il appelle immondes? D'où vient qu'il nous défend de toucher un corps mort,
et que, pour purifier notre âme, il nous ordonne de nous laver sans cesse le
corps? Il me semble que les choses ne sont en elles-mêmes ni pures ni impures:
je ne puis concevoir aucune qualité inhérente au sujet qui puisse les rendre
telles. La boue ne nous paraît sale que parce qu'elle blesse notre vue, ou
quelque autre de nos sens; mais, en elle-même, elle ne l'est pas plus que l'or
et les diamants. L'idée de souillure contractée par l'attouchement d'un cadavre
ne nous est venue que d'une certaine répugnance naturelle que nous en avons. Si
les corps de ceux qui ne se lavent point ne blessaient ni l'odorat ni la vue,
comment aurait-on pu s'imaginer qu'ils fussent impurs?
Les sens, divin mollak, doivent donc être les seuls
juges de la pureté ou de l'impureté des choses? Mais, comme les objets
n'affectent point les hommes de la même manière; que ce qui donne une sensation
agréable aux uns en produit une dégoûtante chez les autres, il suit que le
témoignage des sens ne peut servir ici de règle, à moins qu'on ne dise que
chacun peut à sa fantaisie décider ce point, et distinguer, pour ce qui le
concerne, les choses pures d'avec celles qui ne le sont pas.
Mais cela même, sacré mollak, ne renverserait-il pas
les distinctions établies par notre divin prophète, et les points fondamentaux
de la loi qui a été écrite de la main des anges?
D'Erzeron, le 20 de la lune de Gemmadi 2, 1711.
LETTRE XVIII.
MEHEMET ALI, SERVITEUR DES PROPHETES,
A
USBEK.
Vous nous faites toujours des questions qu'on
a faites mille fois à notre saint prophète. Que ne lisez-vous les traditions des
docteurs? que n'allez-vous à cette source pure de toute intelligence? vous
trouveriez tous vos doutes résolus.
Malheureux, qui,
toujours embarrassés des choses de la terre, n'avez jamais regardé d'un oeil
fixe celles du ciel, et qui révérez la condition des mollaks, sans oser ni
l'embrasser ni la suivre!
Profanes, qui n'entrez
jamais dans les secrets de l'Eternel, vos lumières ressemblent aux ténèbres de
l'abîme, et les raisonnements de votre esprit sont comme la poussière que vos
pieds font élever lorsque le soleil est dans son midi, dans le mois ardent de
Chahban.
Aussi le zénith de votre esprit ne va pas
au nadir de celui du moindre des immaums (Note 2). Votre vaine philosophie est cet éclair qui annonce l'orage
et l'obscurité: vous êtes au milieu de la tempête, et vous errez au gré des
vents.
Il est bien facile de répondre à votre
difficulté: il ne faut pour cela que vous raconter ce qui arriva un jour à notre
saint prophète, lorsque, tenté par les chrétiens, éprouvé par les juifs, il
confondit également et les uns et les autres.
Le
juif Abdias Ibesalon lui demanda pourquoi Dieu avait défendu de manger de la
chair de pourceau. Ce n'est pas sans raison, reprit le prophète: c'est un animal
immonde; et je vais vous en convaincre. Il fit sur sa main, avec de la boue, la
figure d'un homme; il le jeta à terre, et lui cria: Levez-vous! Sur-le-champ un
homme se leva, et dit: Je suis Japhet, fils de Noé. Avais-tu les cheveux aussi
blancs quand tu es mort? lui dit le saint prophète. Non, répondit-il: mais,
quand tu m'as réveillé, j'ai cru que le jour du jugement était venu: et j'ai eu
une si grande frayeur, que mes cheveux ont blanchi tout à coup.
Or çà, raconte-moi, dit l'envoyé de Dieu, toute
l'histoire de l'arche de Noé. Japhet obéit, et détailla exactement tout ce qui
s'était passé les premiers mois; après quoi il parla ainsi:
Nous mîmes les ordures de tous les animaux dans un
côté de l'arche; ce qui la fit si fort pencher, que nous en eûmes une peur
mortelle, surtout nos femmes, qui se lamentaient de la belle manière. Notre père
Noé ayant été au conseil de Dieu, il lui commanda de prendre l'éléphant, de lui
faire tourner la tête vers le côté qui penchait. Ce grand animal fit tant
d'ordures, qu'il en naquit un cochon. Croyez-vous, Usbek, que depuis ce temps-là
nous nous en soyons abstenus, et que nous l'ayons regardé comme un animal
immonde?
Mais comme le cochon remuait tous les jours
ces ordures, il s'éleva une telle puanteur dans l'arche, qu'il ne put lui-même
s'empêcher d'éternuer; et il sortit de son nez un rat, qui allait rongeant tout
ce qui se trouvait devant lui: ce qui devint si insupportable à Noé, qu'il crut
qu'il était à propos de consulter Dieu encore. Il lui ordonna de donner au lion
un grand coup sur le front, qui éternua aussi, et fit sortir de son nez un chat.
Croyez-vous que ces animaux soient encore immondes? Que vous en semble?
Quand donc vous n'apercevez pas la raison de
l'impureté de certaines choses, c'est que vous en ignorez beaucoup d'autres, et
que vous n'avez pas la connaissance de ce qui s'est passé entre Dieu, les anges
et les hommes. Vous ne savez pas l'histoire de l'éternité; vous n'avez point lu
les livres qui sont écrits au ciel; ce qui vous en a été révélé n'est qu'une
petite partie de la bibliothèque divine; et ceux qui, comme nous, en approchent
de plus près, tandis qu'ils sont en cette vie, sont encore dans l'obscurité et
les ténèbres. Adieu. Mahomet soit dans votre coeur.
A Com, le dernier de la lune de Chahban, 1711.
LETTRE XIX.
USBEK A SON AMI RUSTAN.
A Ispahan.
Nous n'avons séjourné que
huit jours à Tocat: après trente-cinq jours de marche, nous sommes arrivés à
Smyrne.
De Tocat à Smyrne, on ne trouve pas une
seule ville qui mérite qu'on la nomme. J'ai vu avec étonnement la faiblesse de
l'empire des Osmanlins. Ce corps malade ne se soutient pas par un régime doux et
tempéré, mais par des remèdes violents, qui l'épuisent et le minent sans cesse.
Les pachas, qui n'obtiennent leurs emplois qu'à
force d'argent, entrent ruinés dans les provinces, et les ravagent comme des
pays de conquête. Une milice insolente n'est soumise qu'à ses caprices. Les
places sont démantelées, les villes désertes, les campagnes désolées, la culture
des terres et le commerce entièrement abandonnés.
L'impunité règne dans ce gouvernement sévère: les
chrétiens qui cultivent les terres, les juifs qui lèvent les tributs, sont
exposés à mille violences.
La propriété des terres
est incertaine, et, par conséquent, l'ardeur de les faire valoir ralentie: il
n'y a ni titre, ni possession, qui vaillent contre le caprice de ceux qui
gouvernent.
Ces barbares ont tellement abandonné les
arts, qu'ils ont négligé jusques à l'art militaire. Pendant que les nations
d'Europe se raffinent tous les jours, ils restent dans leur ancienne ignorance,
et ils ne s'avisent de prendre leurs nouvelles inventions qu'après qu'elles s'en
sont servies mille fois contre eux.
Ils n'ont nulle
expérience sur la mer, nulle habileté dans la manoeuvre. On dit qu'une poignée
de chrétiens sortis d'un rocher (Note 3) font suer tous les Ottomans, et fatiguent leur empire.
Incapables de faire le commerce, ils souffrent
presque avec peine que les Européens, toujours laborieux et entreprenants,
viennent le faire: ils croient faire grâce à ces étrangers de permettre qu'ils
les enrichissent.
Dans toute cette vaste étendue de
pays que j'ai traversée, je n'ai trouvé que Smyrne qu'on puisse regarder comme
une ville riche et puissante. Ce sont les Européens qui la rendent telle, et il
ne tient pas aux Turcs qu'elle ne ressemble à toutes les autres.
Voilà, cher Rustan, une juste idée de cet empire,
qui, avant deux siècles, sera le théâtre des triomphes de quelque conquérant.
A Smyrne, le 2 de la lune de Rhamazan, 1711.
LETTRE XX.
USBEK A ZACHI, SA FEMME.
Au sérail d'Ispahan.
Vous m'avez offensé, Zachi; et je sens dans
mon coeur des mouvements que vous devriez craindre, si mon éloignement ne vous
laissait le temps de changer de conduite, et d'apaiser la violente jalousie dont
je suis tourmenté.
J'apprends qu'on vous a trouvée
seule avec Nadir, eunuque blanc, qui payera de sa tête son infidélité et sa
perfidie. Comment vous êtes-vous oubliée jusqu'à ne pas sentir qu'il ne vous est
pas permis de recevoir dans votre chambre un eunuque blanc, tandis que vous avez
de noirs destinés à vous servir? Vous avez beau me dire que des eunuques ne sont
pas des hommes, et que votre vertu vous met au-dessus des pensées que pourrait
faire naître en vous une ressemblance imparfaite; cela ne suffit ni pour vous ni
pour moi: pour vous, parce que vous faites une chose que les lois du sérail vous
défendent; pour moi, en ce que vous m'ôtez l'honneur, en vous exposant à des
regards; que dis-je, à des regards? peut-être aux entreprises d'un perfide qui
vous aura souillée par ses crimes et plus encore par ses regrets et le désespoir
de son impuissance.
Vous me direz peut-être que vous
m'avez été toujours fidèle. Eh! pouviez-vous ne l'être pas? Comment auriez-vous
trompé la vigilance des eunuques noirs, qui sont si surpris de la vie que vous
menez? Comment auriez-vous pu briser ces verrous et ces portes qui vous tiennent
enfermée? Vous vous vantez d'une vertu qui n'est pas libre: et peut-être que vos
désirs impurs vous ont ôté mille fois le mérite et le prix de cette fidélité que
vous vantez tant.
Je veux que vous n'ayez point fait
tout ce que j'ai lieu de soupçonner; que ce perfide n'ait point porté sur vous
ses mains sacrilèges; que vous ayez refusé de prodiguer à sa vue les délices de
son maître; que, couverte de vos habits, vous ayez laissé cette faible barrière
entre lui et vous; que, frappé lui-même d'un saint respect, il ait baissé les
yeux; que, manquant à sa hardiesse, il ait tremblé sur les châtiments qu'il se
prépare: quand tout cela serait vrai, il ne l'est pas moins que vous avez fait
une chose qui est contre votre devoir. Et, si vous l'avez violé gratuitement
sans remplir vos inclinations déréglées, qu'eussiez-vous fait pour les
satisfaire? Que feriez-vous encore si vous pouviez sortir de ce lieu sacré, qui
est pour vous une dure prison, comme il est pour vos compagnes un asile
favorable contre les atteintes du vice, un temple sacré où votre sexe perd sa
faiblesse, et se trouve invincible, malgré tous les désavantages de la nature?
Que feriez-vous si, laissée à vous même, vous n'aviez pour vous défendre que
votre amour pour moi, qui est si grièvement offensé, et votre devoir, que vous
avez si indignement trahi? Que les moeurs du pays où vous vivez sont saintes,
qui vous arrachent à l'attentat des plus vils esclaves! Vous devez me rendre
grâce de la gêne où je vous fais vivre, puisque ce n'est que par là que vous
méritez encore de vivre.
Vous ne pouvez souffrir le
chef des eunuques, parce qu'il a toujours les yeux sur votre conduite, et qu'il
vous donne ses sages conseils. Sa laideur, dites-vous, est si grande que vous ne
pouvez le voir sans peine: comme si, dans ces sorte de postes, on mettait de
plus beaux objets. Ce qui vous afflige est de n'avoir pas à sa place l'eunuque
blanc qui vous déshonore.
Mais que vous a fait votre
première esclave? Elle vous a dit que les familiarités que vous preniez avec la
jeune Zélide étaient contre la bienséance: voilà la raison de votre haine.
Je devrais être, Zachi, un juge sévère; je ne suis
qu'un époux qui cherche à vous trouver innocente. L'amour que j'ai pour Roxane,
ma nouvelle épouse, m'a laissé toute la tendresse que je dois avoir pour vous,
qui n'êtes pas moins belle. Je partage mon amour entre vous deux; et Roxane n'a
d'autre avantage que celui que la vertu peut ajouter à la
beauté.
A Smyrne, le 12 de la lune de Zilcadé, 1711.
LETTRE XXI.
USBEK AU PREMIER EUNUQUE BLANC.
Vous
devez trembler à l'ouverture de cette lettre, ou plutôt vous le deviez lorsque
vous souffrîtes la perfidie de Nadir. Vous qui, dans une vieillesse froide et
languissante, ne pouvez sans crime lever les yeux sur les redoutables objets de
mon amour; vous à qui il n'est jamais permis de mettre un pied sacrilège sur la
porte du lieu terrible qui les dérobe à tous les regards, vous souffrez que ceux
dont la conduite vous est confiée aient fait ce que vous n'auriez pas la
témérité de faire, et vous n'apercevez pas la foudre toute prête à tomber sur
eux et sur vous?
Et qui êtes-vous, que de vils
instruments que je puis briser à ma fantaisie; qui n'existez qu'autant que vous
savez obéir; qui n'êtes dans le monde que pour vivre sous mes lois, ou pour
mourir dès que je l'ordonne; qui ne respirez qu'autant que mon bonheur, mon
amour, ma jalousie même, ont besoin de votre bassesse; et enfin qui ne pouvez
avoir d'autre partage que la soumission, d'autre âme que mes volontés, d'autre
espérance que ma félicité?
Je sais que quelques-unes
de mes femmes souffrent impatiemment les lois austères du devoir: que la
présence continuelle d'un eunuque noir les ennuie; qu'elles sont fatiguée de ces
objets affreux, qui leurs sont donnés pour les ramener à leur époux; je le sais:
mais vous qui vous prêtez à ce désordre, vous serez puni d'une manière à faire
trembler tous ceux qui abusent de ma confiance.
Je
jure par tous les prophètes du ciel, et par Ali, le plus grand de tous, que, si
vous vous écartez de votre devoir, je regarderai votre vie comme celle des
insectes que je trouve sous mes pieds.
A Smyrne, le
13 de la lune de Zilcadé, 1711.
LETTRE XXII.
JARON AU PREMIER EUNUQUE.
A mesure
qu'Usbek s'éloigne du sérail, il tourne sa tête vers ses femmes sacrées; il
soupire, il verse des larmes; sa douleur s'aigrit, ses soupçons se fortifient.
Il veut augmenter le nombre de leurs gardiens. Il va me renvoyer, avec tous les
noirs qui l'accompagnent. Il ne craint plus pour lui; il craint pour ce qui lui
est mille fois plus cher que lui-même.
Je vais donc
vivre sous tes lois, et partager tes soins. Grand Dieu! qu'il faut de choses
pour rendre un seul homme heureux!
La nature
semblait avoir mis les femmes dans la dépendance, et les en avoir retirées: le
désordre naissait entre les deux sexes, parce que leurs droits étaient
réciproques. Nous sommes entrés dans le plan d'une nouvelle harmonie: nous avons
mis entre les femmes et nous la haine; et entre les hommes et les femmes,
l'amour.
Mon front va devenir sévère. Je laisserai
tomber des regards sombres. La joie fuira de mes lèvres. Le dehors sera
tranquille, et l'esprit inquiet. Je n'attendrai point les rides de la vieillesse
pour en montrer les chagrins.
J'aurais eu du plaisir
à suivre mon maître dans l'Occident; mais ma volonté est son bien. Il veut que
je garde ses femmes; je les garderai avec fidélité. Je sais comment je dois me
conduire avec ce sexe qui, quand on ne lui permet pas d'être vain, commence à
devenir superbe, et qu'il est moins aisé d'humilier que d'anéantir. Je tombe
sous tes regards.
De Smyrne, le 12 de la lune de
Zilcadé, 1711.
LETTRE XXIII.
USBEK A SON AMI IBBEN.
Nous sommes
arrivés à Livourne dans quarante jours de navigation. C'est une ville nouvelle;
elle est un témoignage du génie des ducs de Toscane, qui ont fait d'un village
marécageux la ville d'Italie la plus florissante.
Les femmes y jouissent d'une grande liberté: elles
peuvent voir les hommes à travers certaines fenêtres qu'on nomme jalousies,
elles peuvent sortir tous les jours avec quelques vieilles qui les accompagnent:
elles n'ont qu'un voile (Note 4). Leurs beaux-frères, leurs oncles, leurs neveux peuvent les
voir sans que le mari s'en formalise presque jamais.
C'est un grand spectacle pour un mahométan de voir
pour la première fois une ville chrétienne. Je ne parle pas des choses qui
frappent d'abord tous les yeux, comme la différence des édifices, des habits,
des principales coutumes: il y a, jusque dans les moindres bagatelles, quelque
chose de singulier que je sens et que je ne sais pas dire.
Nous partirons demain pour Marseille: notre séjour
n'y sera pas long. Le dessein de Rica et le mien est de nous rendre incessamment
à Paris, qui est le siège de l'empire d'Europe. Les voyageurs cherchent toujours
les grandes villes, qui sont une espèce de patrie commune à tous les étrangers.
Adieu. Sois persuadé que je t'aimerai toujours.
A
Livourne, le 12 de la lune de Saphar, 1712.
LETTRE XXIV.
RICA A IBBEN.
A Smyrne.
Nous sommes à Paris depuis
un mois, et nous avons toujours été dans un mouvement continuel. Il faut bien
des affaires avant qu'on soit logé, qu'on ait trouvé les gens à qui on est
adressé, et qu'on se soit pourvu des choses nécessaires, qui manquent toutes à
la fois.
Paris est aussi grand qu'Ispahan: les
maisons y sont si hautes, qu'on jugerait qu'elles ne sont habitées que par des
astrologues. Tu juges bien qu'une ville bâtie en l'air, qui a six ou sept
maisons les unes sur les autres, est extrêmement peuplée; et que, quand tout le
monde est descendu dans la rue, il s'y fait un bel embarras.
Tu ne le croirais pas peut-être, depuis un mois que
je suis ici, je n'y ai encore vu marcher personne. Il n'y a pas de gens au monde
qui tirent mieux partie de leur machine que les Français; ils courent, ils
volent: les voitures lentes d'Asie, le pas réglé de nos chameaux, les feraient
tomber en syncope. Pour moi, qui ne suis point fait à ce train, et qui vais
souvent à pied sans changer d'allure, j'enrage quelquefois comme un chrétien:
car encore passe qu'on m'éclabousse depuis les pieds jusqu'à la tête; mais je ne
puis pardonner les coups de coude que je reçois régulièrement et périodiquement.
Un homme qui vient après moi et qui me passe me fait faire un demi-tour; et un
autre qui me croise de l'autre côté me remet soudain où le premier m'avait pris;
et je n'ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que si j'avais fait dix
lieues.
Ne crois pas que je puisse, quant à présent,
te parler à fond des moeurs et des coutumes européennes: je n'en ai moi-même
qu'une légère idée, et je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner.
Le roi de France est le plus puissant prince de
l'Europe. Il n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne son voisin; mais il
a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets,
plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes
guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à vendre; et, par un
prodige de l'orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées, ses places
munies, et ses flottes équipées.
D'ailleurs ce roi
est un grand magicien: il exerce son empire sur l'esprit même de ses sujets; il
les fait penser comme il veut. S'il n'a qu'un million d'écus dans son trésor et
qu'il en ait besoin de deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut deux,
et il le croient. S'il a une guerre difficile à soutenir, et qu'il n'ait point
d'argent, il n'a qu'à leur mettre dans la tête qu'un morceau de papier est de
l'argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il va même jusqu'à leur faire
croire qu'il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant, tant est
grande la force et la puissance qu'il a sur les esprits.
Ce que je dis de ce prince ne doit pas t'étonner: il
y a un autre magicien plus fort que lui, qui n'est pas moins maître de son
esprit qu'il l'est lui-même de celui des autres. Ce magicien s'appelle le pape:
tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu'un; que le pain qu'on mange n'est
pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille autres choses
de cette espèce (Note 5).
Et, pour le tenir toujours en
haleine et ne point lui laisser perdre l'habitude de croire, il lui donne de
temps en temps, pour l'exercer, de certains articles de croyance. IL y a deux
ans qu'il lui envoya un grand écrit qu'il appela constitution, et voulut
obliger, sous de grandes peines, ce prince et ses sujets de croire tout ce qui y
était contenu. Il réussit à l'égard du prince, qui se soumit aussitôt, et donna
l'exemple à ses sujets; mais quelques-uns d'entre eux se révoltèrent, et dirent
qu'ils ne voulaient rien croire de tout ce qui était dans cet écrit. Ce sont les
femmes qui ont été les motrices de toute cette révolte qui divise toute la cour,
tout le royaume et toutes les familles. Cette constitution leur défend de
lire un livre que tous les chrétiens disent avoir été apporté du ciel: c'est
proprement leur Alcoran. Les femmes, indignées de l'outrage fait à leur sexe,
soulèvent tout contre la constitution: elles ont mis les hommes de leur
parti, qui, dans cette occasion, ne veulent point avoir de privilège. Il faut
pourtant avouer que ce moufti ne raisonne pas mal; et, par le grand Ali, il faut
qu'il ait été instruit des principes de notre sainte loi: car, puisque les
femmes sont d'une création inférieure à la nôtre, et que nos prophètes nous
disent qu'elles n'entreront point dans le paradis, pourquoi faut-il qu'elles se
mêlent de lire un livre qui n'est fait que pour apprendre le chemin du paradis?
J'ai ouï raconter du roi des choses qui tiennent du
prodige, et je ne doute pas que tu ne balances à les croire.
On dit que, pendant qu'il faisait la guerre à ses
voisins, qui s'étaient tous ligués contre lui, il avait dans son royaume un
nombre innombrable d'ennemis invisibles qui l'entouraient; on ajoute qu'il les a
cherchés pendant plus de trente ans, et que, malgré les soins infatigables de
certains dervis qui ont sa confiance, il n'en a pu trouver un seul. Ils vivent
avec lui: ils sont à sa cour, dans sa capitale, dans ses troupes, dans ses
tribunaux; et cependant on dit qu'il aura le chagrin de mourir sans les avoir
trouvés. On dirait qu'ils existent en général, et qu'ils ne sont plus rien en
particulier: c'est un corps; mais point de membres. Sans doute que le ciel veut
punir ce prince de n'avoir pas été assez modéré envers les ennemis qu'il a
vaincus, puisqu'il lui en donne d'invisibles, et dont le génie et le destin sont
au-dessus du sien.
Je continuerai à t'écrire, et je
t'apprendrai des choses bien éloignées du caractère et du génie persan. C'est
bien la même terre qui nous porte tous deux; mais les hommes du pays où je vis,
et ceux du pays où tu es, sont des hommes bien différents.
De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.
LETTRE XXV.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
J'ai reçu une lettre de ton
neveu Rhédi: il me mande qu'il quitte Smyrne, dans le dessein de voir l'Italie;
que l'unique but de son voyage est de s'instruire, et de se rendre par là plus
digne de toi. Je te félicite d'avoir un neveu qui sera quelque jour la
consolation de ta vieillesse.
Rica t'écrit une
longue lettre; il m'a dit qu'il te parlait beaucoup de ce pays-ci. La vivacité
de son esprit fait qu'il saisit tout avec promptitude: pour moi, qui pense plus
lentement, je ne suis pas en état de te rien dire.
Tu es le sujet de nos conversations les plus
tendres: nous ne pouvons assez parler du bon accueil que tu nous a fait à
Smyrne, et des services que ton amitié nous rend tous les jours. Puisses-tu,
généreux Ibben, trouver partout des amis aussi reconnaissants et aussi fidèles
que nous!
Puissé-je te revoir bientôt, et retrouver
avec toi ces jours heureux qui coulent si doucement entre deux amis! Adieu.
De Paris, le 4 de le lune de Rebiab 2, 1712.
LETTRE XXVI.
USBEK A ROXANE.
Au sérail d'Ispahan.
Que vous êtes
heureuse, Roxane, d'être dans le doux pays de Perse, et non pas dans ces climats
empoisonnés où l'on ne connaît ni la pudeur ni la vertu! Que vous êtes heureuse!
Vous vivez dans mon sérail comme dans le séjour de l'innocence, inaccessible aux
attentats de tous les humains; vous vous trouver avec joie dans une heureuse
impuissance de faillir; jamais homme ne vous a souillée de ses regards lascifs:
votre beau-père même, dans la liberté des festins, n'a jamais vu votre belle
bouche: vous n'avez jamais manqué de vous attacher un bandeau sacré pour la
couvrir. Heureuse Roxane, quand vous avez été à la campagne, vous avez toujours
eu des eunuques, qui ont marché devant vous, pour donner la mort à tous les
téméraires qui n'ont pas fui votre vue. Moi-même, à qui le ciel vous a donnée
pour faire mon bonheur, quelle peine n'ai-je pas eue pour me rendre maître de ce
trésor, que vous défendiez avec tant de constance! Quel chagrin pour moi, dans
les premiers jours de notre mariage, de ne pas vous voir! Et quelle impatience
quand je vous eus vue! Vous ne la satisfaisiez pourtant pas; vous l'irritiez, au
contraire, par les refus obstinés d'une pudeur alarmée: vous me confondiez avec
tous ces hommes à qui vous vous cachez sans cesse. Vous souvient-il de ce jour
où je vous perdis parmi vos esclaves, qui me trahirent, et vous dérobèrent à mes
recherches? Vous souvient-il de cet autre où, voyant vos larmes impuissantes,
vous employâtes l'autorité de votre mère pour arrêter les fureurs de mon amour?
Vous souvient-il, lorsque toutes les ressources vous manquèrent, de celles que
vous trouvâtes dans votre courage? Vous mîtes le poignard à la main, et
menaçâtes d'immoler un époux qui vous aimait, s'il continuait à exiger de vous
ce que vous chérissiez plus que votre époux même. Deux mois se passèrent dans ce
combat de l'amour et de la vertu. Vous poussâtes trop loin vos chastes
scrupules: vous ne vous rendîtes pas même après avoir été vaincue; vous
défendîtes jusqu'à la dernière extrémité une virginité mourante: vous me
regardâtes comme un ennemi qui vous avait fait un outrage; non pas comme un
époux qui vous avait aimée; vous fûtes plus de trois mois que vous n'osiez me
regarder sans rougir: votre air confus semblait me reprocher l'avantage que
j'avais pris. Je n'avais pas même une possession tranquille; vous me dérobiez
tout ce que vous pouviez de ces charmes et de ces grâces; et j'étais enivré des
plus grandes faveurs sans avoir obtenu les moindres.
Si vous aviez été élevée dans ce pays-ci, vous
n'auriez pas été si troublée: les femmes y ont perdu toute retenue: elles se
présentent devant les hommes à visage découvert, comme si elles voulaient
demander leur défaite; elles les cherchent de leurs regards; elles les voient
dans les mosquées, les promenades, chez elles même; l'usage de se faire servir
par des eunuques leur est inconnu. Au lieu de cette noble simplicité et de cette
aimable pudeur qui règne parmi vous, on voit une impudence brutale à laquelle il
est impossible de s'accoutumer.
Oui, Roxane, si vous
étiez ici, vous vous sentiriez outragée dans l'affreuse ignominie où votre sexe
est descendu; vous fuiriez ces abominables lieux, et vous soupireriez pour cette
douce retraite, où vous trouvez l'innocence, où vous êtes sûre de vous-même, où
nul péril ne vous fait trembler, où enfin vous pouvez m'aimer sans craindre de
perdre jamais l'amour que vous me devez.
Quand vous
relevez l'éclat de votre teint par les plus belles couleurs; quand vous vous
parfumez tout le corps des essences les plus précieuses; quand vous vous parez
de vos plus beaux habits; quand vous cherchez à vous distinguer de vos compagnes
par les grâces de la danse et par la douceur de votre chant; que vous combattez
gracieusement avec elles de charmes, de douceur et d'enjouement, je ne puis pas
m'imaginer que vous ayez d'autre objet que celui de me plaire; et quand je vous
vois rougir modestement, que vos regards cherchent les miens, que vous vous
insinuez dans mon coeur par des paroles douces et flatteuses, je ne saurais,
Roxane, douter de votre amour.
Mais que puis-je
penser des femmes d'Europe? L'art de composer leur teint, les ornements dont
elles se parent, les soins qu'elle prennent de leurs personne, le désir
continuel de plaire qui les occupe, sont autant de tâches faites à leur vertu et
d'outrages à leurs époux.
Ce n'est pas, Roxane, que
je pense qu'elles poussent l'attentat aussi loin qu'une pareille conduite
devrait le faire croire, et qu'elles portent la débauche à cet excès horrible,
qui fait frémir, de violer absolument la foi conjugale. Il y a bien peu de
femmes assez abandonnées pour porter le crime si loin: elles portent toutes dans
leur coeur un certain caractère de vertu qui y est gravé, que la naissance donne
et que l'éducation affaiblit, mais ne détruit pas. Elles peuvent bien se
relâcher des devoirs extérieurs que la pudeur exige; mais, quand il s'agit de
faire les derniers pas, la nature se révolte. Aussi, quand nous vous enfermons
si étroitement, que nous vous faisons garder par tant d'esclaves, que nous
gênons si fort vos désirs lorsqu'ils volent trop loin, ce n'est pas que nous
craignions la dernière infidélité, mais c'est que nous savons que la pureté ne
saurait être trop grande, et que la moindre tache peut la corrompre.
Je vous plains, Roxane. Votre chasteté, si
longtemps éprouvée, méritait un époux qui ne vous eût jamais quittée, et qui pût
lui-même réprimer les désirs que votre seule vertu sait soumettre.
De Paris, le 7 de la lune de Rhégeb,1712.
LETTRE XXVII.
USBEK A NESSIR.
A Ispahan.
Nous sommes à présent à
Paris, cette superbe rivale de la ville du soleil (Note 6).
Lorsque je partis de Smyrne, je
chargeai mon ami Ibben de te faire tenir une boîte où il y avait quelques
présents pour toi: tu recevras cette lettre par la même voie. Quoique éloigné de
lui de cinq où six cents lieues, je lui donne de mes nouvelles, et je reçois des
siennes aussi facilement que s'il était à Ispahan, et moi à Com. J'envoie mes
lettres à Marseille, d'où il part continuellement des vaisseaux pour Smyrne; de
là il envoie celles qui sont pour la Perse par les caravanes d'Arméniens qui
partent tous les jours pour Ispahan.
Rica jouit
d'une santé parfaite: la force de sa constitution, sa jeunesse et sa gaieté
naturelle, le mettent au-dessus de toutes les épreuves.
Mais, pour moi, je ne me porte pas bien: mon corps
et mon esprit sont abattus; je me livre à des réflexions qui deviennent tous les
jours plus tristes; ma santé, qui s'affaiblit, me tourne vers ma patrie, et me
rend ce pays-ci plus étranger.
Mais, cher Nessir, je
te conjure, fais en sorte que mes femmes ignorent l'état où je suis. Si elles
m'aiment, je veux épargner leurs larmes; et si elles ne m'aiment pas, je ne veux
point augmenter leur hardiesse.
Si mes eunuques me
croyaient en danger, s'ils pouvaient espérer l'impunité d'une lâche
complaisance, ils cesseraient bientôt d'être sourds à la voix flatteuse de ce
sexe qui se fait entendre aux rochers, et remue les choses inanimées.
Adieu, Nessir; j'ai du plaisir à te donner des
marques de ma confiance.
De Paris, le 5 de la lune
de Chahban,1712.
LETTRE XXVIII.
RICA A ***.
Je vis hier une chose
assez singulière, quoique elle se passe tous les jours à Paris.
Tout le peuple s'assemble sur la fin de
l'après-dînée, et va jouer une espèce de scène que j'ai entendu appeler comédie.
Le grand mouvement est sur une estrade, qu'on nomme le théâtre. Aux deux côtés
on voit, dans de petits réduits, qu'on nomme loges, des hommes et des femmes qui
jouent ensemble des scènes muettes, à peu près comme celles qui sont en usage en
notre Perse.
Tantôt c'est une amante affligée qui
exprime sa langueur; tantôt une autre, avec des yeux vifs et un air passionné,
dévore des yeux son amant, qui la regarde de même: toutes les passions sont
peintes sur les visages, et exprimées avec une éloquence qui n'en est que plus
vive pour être muette. Là les acteurs ne paraissent qu'à demi-corps, et ont
ordinairement un manchon, par modestie, pour cacher leurs bras. Il y a en bas
une troupe de gens debout qui se moquent de ceux qui sont en haut sur le
théâtre, et ces derniers rient à leur tour de ceux qui sont en bas.
Mais ceux qui prennent le plus de peine sont
quelques jeunes gens, qu'on prend pour cet effet dans un âge peu avancé pour
soutenir à la fatigue. Ils sont obligés d'être partout; ils passent par des
endroits qu'eux seuls connaissent, montent avec une adresse surprenante d'étage
en étage; ils sont en haut, en bas, dans toutes les loges; ils plongent pour
ainsi dire; on les perd, ils reparaissent; souvent ils quittent le lieu de la
scène, et vont jouer dans un autre. On en voit même qui, par un prodige qu'on
n'aurait osé espérer de leurs béquilles, marchent et vont comme les autres.
Enfin on se rend à des salles où l'on joue une comédie particulière: on commence
par des révérences, on continue par des embrassades. On dit que la connaissance
la plus légère met un homme en droit d'en étouffer un autre: il semble que le
lieu inspire de la tendresse. En effet, on dit que les princesses qui y règnent
ne sont point cruelles; et si on excepte deux ou trois heures par jour, où elles
sont assez sauvages, on peut dire que le reste du temps elles sont traitables,
et que c'est une ivresse qui les quitte aisément.
Tout ce que je te dis ici se passe à peu près de
même dans un autre endroit qu'on nomme l'Opéra: toute la différence est que l'on
parle à l'un, et chante à l'autre. Un de mes amis me mena l'autre jour dans la
loge où se déshabillait une des principales actrices. Nous fîmes si bien
connaissance, que le lendemain je reçus d'elle cette lettre:
"Monsieur,
Je suis la
plus malheureuse fille du monde; j'ai toujours été la plus vertueuse actrice de
l'Opéra. Il y a sept ou huit mois, que j'étais dans la loge où vous me vîtes
hier; comme je m'habillais en prêtresse de Diane, un jeune abbé vint m'y
trouver; et, sans respect pour mon habit blanc, mon voile et mon bandeau, il me
ravit mon innocence. J'ai beau exagérer le sacrifice que je lui ai fait, il se
met à rire, et me soutient qu'il m'a trouvée très profane. Cependant je suis si
grosse, que je n'ose plus me présenter sur le théâtre: car je suis, sur le
chapitre de l'honneur, d'une délicatesse inconcevable; et je soutiens toujours
qu'à une fille bien née il est plus facile de faire perdre la vertu que la
modestie. Avec cette délicatesse, vous jugez bien que ce jeune abbé n'eût jamais
réussi, s'il ne m'avait promis de se marier avec moi: un motif si légitime me
fit passer sur les petites formalités ordinaires, et commencer par où j'aurais
dû finir. Mais, puisque son infidélité m'a déshonorée, je ne veux plus vivre à
l'Opéra, où, entre vous et moi, l'on ne me donne guère de quoi vivre: car, à
présent que j'avance en âge, et que je perds du côté des charmes, ma pension,
qui est toujours la même, semble diminuer tous les jours. J'ai appris par un
homme de votre suite que l'on faisait un cas infini, dans votre pays, d'une
bonne danseuse, et que, si j'étais à Ispahan, ma fortune serait aussitôt faite.
Si vous vouliez m'accorder votre protection, et m'emmener avec vous dans ce
pays-là, vous auriez l'avantage de faire du bien à une fille qui, par sa vertu
et sa conduite, ne se rendrait pas indigne de vos bontés. Je suis..."
De Paris, le 2 de la lune de Chaval, 1712.
LETTRE XXIX.
RICA A IBBEN.
A Smyrne.
Le pape est le chef des
chrétiens. C'est une vielle idole qu'on encense par habitude. Il était autrefois
redoutable aux princes mêmes, car il les déposait aussi facilement que nos
magnifiques sultans déposent les rois d'Irimette et de Géorgie. Mais on ne le
craint plus. Il se dit successeur d'un des premiers chrétiens, qu'on appelle
saint Pierre: et c'est certainement une riche succession, car il a des trésors
immenses et un grand pays sous sa domination.
Les
évêques sont des gens de loi qui lui sont subordonnés, et ont sous son autorité
deux fonctions bien différentes. Quand ils sont assemblés, ils font, comme lui,
des articles de foi; quand ils sont en particulier, ils n'ont guère d'autre
fonction que de dispenser d'accomplir la loi. Car tu sauras que la religion
chrétienne est chargée d'une infinité de pratiques très difficiles; et, comme on
a jugé qu'il est moins aisé de remplir ses devoirs que d'avoir des évêques qui
en dispensent, on a pris ce dernier parti pour l'utilité publique: ainsi, si on
ne veut pas faire de rahmazan, si on ne veut pas s'assujettir aux formalités des
mariages, si on veut rompre ses voeux, si on veut se marier contre les défenses
de la loi, quelquefois même si on veut revenir contre son serment, on va à
l'évêque ou au pape, qui donne aussitôt la dispense.
Les évêques ne font pas des articles de foi de leur
propre mouvement. Il y a un nombre infini de docteurs, la plupart dervis, qui
soulèvent entre eux mille questions nouvelles sur la religion: on les laisse
disputer longtemps, et la guerre dure jusqu'à ce qu'une décision vienne la
terminer.
Aussi puis-je t'assurer qu'il n'y a jamais
eu de royaume où il y ait eu tant de guerres civiles que dans celui du Christ.
Ceux qui mettent au jour quelque proposition
nouvelle sont d'abord appelés hérétiques. Chaque hérésie a son nom, qui est,
pour ceux qui y sont engagés, comme le mot de ralliement. Mais n'est hérétique
qui ne veut: il n'y a qu'à partager le différend par la moitié, et donner une
distinction à ceux qui accusent d'hérésie; et, quelle que soit la distinction,
intelligible ou non, elle rend un homme blanc comme de la neige, et il peut se
faire appeler orthodoxe.
Ce que je te dis est bon
pour la France et l'Allemagne: car j'ai ouï dire qu'en Espagne et en Portugal il
y a de certains dervis qui n'entendent point raillerie, et qui font brûler un
homme comme de la paille. Quand on tombe entre les mains de ces gens-là, heureux
celui qui a toujours prié Dieu avec de petits grains de bois à la main, qui a
porté sur lui deux morceaux de drap attachés à deux rubans, et qui a été
quelquefois dans une province qu'on appelle la Galice! Sans cela un pauvre
diable est bien embarrassé. Quand il jurerait comme un païen qu'il est
orthodoxe, on pourrait bien ne pas demeurer d'accord des qualités, et le brûler
comme hérétique: il aurait beau donner sa distinction; point de distinction; il
serait en cendres avant que l'on eût seulement pensé à l'écouter.
Les autres juges présument qu'un accusé est
innocent: ceux-ci le présument toujours coupable. Dans le doute, ils tiennent
pour règle de se déterminer du côté de la rigueur: apparemment parce qu'ils
croient les hommes mauvais; mais, d'un autre côté, ils en ont si bonne opinion,
qu'ils ne les jugent jamais capables de mentir; car ils reçoivent le témoignage
des ennemis capitaux, des femmes de mauvaise vie, de ceux qui exercent une
profession infâme. Ils font dans leur sentence un petit compliment à ceux qui
sont revêtus d'une chemise de soufre, et leur disent qu'ils sont bien fâchés de
les voir si mal habillés, qu'ils sont doux et qu'ils abhorrent le sang, et sont
au désespoir de les avoir condamnés; mais, pour se consoler, ils confisquent
tous les biens de ces malheureux à leur profit.
Heureuse la terre qui est habitée par les enfants
des prophètes! Ces tristes spectacles y sont inconnus (Note 7). La sainte religion que les anges y ont apportée se défend
par sa vérité même; elle n'a point besoin de ces moyens violents pour se
maintenir.
A Paris, le 4 de la lune de Chalval,
1712.
LETTRE XXX.
RICA AU MEME.
A Smyrne.
Les habitants de Paris sont
d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé
comme si j'avais été envoyé du ciel: vieillards, hommes, femmes, enfants, tous
voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres; si
j'étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi; les
femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m'entourait.
Si j'étais aux spectacles, je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées contre ma
figure: enfin jamais homme n'a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois
d'entendre des gens qui n'étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui
disaient entre eux: Il faut avouer qu'il a l'air bien persan. Chose admirable!
Je trouvais de mes portraits partout; je me voyais multiplié dans toutes les
boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m'avoir pas assez
vu.
Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à la
charge: je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare; et quoique j'aie
très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler
le repos d'une grande ville où je n'étais point connu. Cela me fit résoudre à
quitter l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il
resterait encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable. Cet essai me fit
connaître ce que je valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je
me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui
m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique; car j'entrai
tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une
compagnie sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la
bouche; mais, si quelqu'un par hasard apprenait à la compagnie que j'étais
Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement: Ah! ah! monsieur
est Persan? C'est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être Persan?
A Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.
LETTRE XXXI.
RHEDI A USBEK.
A Paris.
Je suis à présent à Venise,
mon cher Usbek. On peut avoir vu toutes les villes du monde, et être surpris en
arrivant à Venise: on sera toujours étonné de voir une ville, des tours et des
mosquées sortir de dessous l'eau, et de trouver un peuple innombrable dans un
endroit où il ne devrait y avoir que des poissons.
Mais celle ville profane manque du trésor le plus
précieux qui soit au monde, c'est-à-dire d'eau vive: il est impossible d'y
accomplir une seule ablution légale. Elle est en abomination à notre saint
prophète, et il ne la regarde jamais du haut du ciel qu'avec colère.
Sans cela, mon cher Usbek, je serais charmé de vivre
dans une ville où mon esprit se forme tous les jours. Je m'instruis des secrets
du commerce, des intérêts des princes, de la forme de leur gouvernement; je ne
néglige pas même les superstitions européennes; je m'applique à la médecine, à
la physique, à l'astronomie; j'étudie les arts: enfin je sors des nuages qui
couvraient mes yeux dans le pays de ma naissance.
A
Venise, le 16 de la lune de Chalval, 1712.
LETTRE XXXII.
RICA A ***.
J'allai l'autre jour voir
une maison où l'on entretient environ trois cents personnes assez pauvrement.
J'eus bientôt fait, car l'église ni les bâtiments ne méritent pas d'être
regardés. Ceux qui sont dans cette maison étaient assez gais; plusieurs d'entre
eux jouaient aux cartes, ou à d'autres jeux que je ne connais point. Comme je
sortais, un de ces hommes sortait aussi; et, m'ayant entendu demander le chemin
du Marais, qui est le quartier le plus éloigné de Paris: J'y vais, me dit-il, et
je vous y conduirai; suivez-moi. Il me mena à merveille, me tira de tous les
embarras, et me sauva adroitement des carrosses et des voitures. Nous étions
près d'arriver, quand la curiosité me prit. Mon bon ami, lui dis-je, ne
pourrais-je point savoir qui vous êtes? Je suis aveugle, monsieur, me
répondit-il. Comment! lui dis-je, vous êtes aveugle! Et que ne priiez-vous cet
honnête homme qui jouait aux cartes avec vous de nous conduire? Il est aveugle
aussi, me répondit-il: il y a quatre cents ans que nous sommes trois cents
aveugles dans cette maison où vous m'avez trouvé. Mais il faut que je vous
quitte: voilà la rue que vous demandiez; je vais me mettre dans la foule;
j'entre dans cette église, où, je vous jure, j'embarrasserai plus les gens
qu'ils ne m'embarrasseront.
A Paris, le 17 de la
lune de Chalval, 1712.
LETTRE XXXIII.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Le vin est si cher à Paris,
par les impôts que l'on y met, qu'il semble qu'on ait entrepris d'y faire
exécuter les préceptes du divin Alcoran, qui défend d'en boire.
Lorsque je pense aux funestes effets de cette
liqueur, je ne puis m'empêcher de la regarder comme le présent le plus
redoutable que la nature ait fait aux hommes. Si quelque chose à flétri la vie
et la réputation de nos monarques, ç'a été leur intempérance; c'est la source la
plus empoisonnée de leurs injustices et de leur cruautés.
Je le dirai, à la honte des hommes: la loi interdit
à nos princes l'usage du vin, et ils en boivent avec un excès qui les dégrade de
l'humanité même; cet usage, au contraire, est permis aux princes chrétiens, et
on ne remarque pas qu'il leur fasse aucune faute. L'esprit humain est la
contradiction même: dans une débauche licencieuse, on se révolte avec fureur
contre les préceptes; et la loi faite pour nous rendre plus justes ne sert
souvent qu'à nous rendre plus coupables.
Mais quand
je désapprouve l'usage de cette liqueur qui fait perdre la raison, je ne
condamne pas de même ces boissons qui l'égayent. C'est la sagesse des Orientaux
de chercher des remèdes contre la tristesse avec autant de soin que contre les
maladies les plus dangereuses. Lorsqu'il arrive quelque malheur à un Européen,
il n'a d'autre ressource que la lecture d'un philosophe qu'on appelle Sénèque;
mais les Asiatiques, plus sensés qu'eux et meilleurs physiciens en cela,
prennent des breuvages capables de rendre l'homme gai, et de charmer le souvenir
de ses peines.
Il n'y a rien de si affligeant que
les consolations tirées de la nécessité du mal, de l'inutilité des remèdes, de
la fatalité du destin, de l'ordre de la Providence, et du malheur de la
condition humaine. C'est se moquer de vouloir adoucir un mal par la
considération que l'on est né misérable; il vaut bien mieux enlever l'esprit
hors de ses réflexions, et traiter l'homme comme sensible, au lieu de le traiter
comme raisonnable.
L'âme, unie avec le corps, en est
sans cesse tyrannisée. Si le mouvement du sang est trop lent, si les esprits ne
sont pas assez épurés, s'ils ne sont pas en quantité suffisante, nous tombons
dans l'accablement et dans la tristesse; mais, si nous prenons des breuvages qui
puissent changer cette disposition de notre corps, notre âme redevient capable
de recevoir des impressions qui l'égayent, et elle sent un plaisir secret de
voir sa machine reprendre, pour ainsi dire, son mouvement et sa vie.
A Paris, le 25 de la lune de Zilcadé, 1713.
LETTRE XXXIV.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
Les femmes de Perse sont
plus belles que celles de France; mais celles de France sont plus jolies. Il est
difficile de ne point aimer les premières, et de ne se point plaire avec les
secondes: les unes sont plus tendres et plus modestes, les autres sont plus
gaies et plus enjouées.
Ce qui rend le sang si beau
en Perse, c'est la vie réglée que les femmes y mènent: elles ne jouent ni ne
veillent, elles ne boivent point de vin, et ne s'exposent presque jamais à
l'air. Il faut avouer que le sérail est plutôt fait pour la santé que pour les
plaisirs: c'est une vie unie, qui ne pique point; tout s'y ressent de la
subordination et du devoir; les plaisirs mêmes y sont graves, et les joies
sévères; et on ne les goûte presque jamais que comme des marques d'autorité et
de dépendance.
Les hommes mêmes n'ont pas en Perse
la même gaieté que les Français: on ne leur voit point cette liberté d'esprit et
cet air content que je trouve ici dans tous les états et dans toutes les
conditions.
C'est bien pis en Turquie, où l'on
pourrait trouver des famille où, de père en fils, personne n'a ri depuis la
fondation de la monarchie.
Cette gravité des
Asiatiques vient du peu de commerce qu'il y a entre eux: ils ne se voient que
lorsqu'ils y sont forcés par la cérémonie; l'amitié, ce doux engagement du
coeur, qui fait ici la douceur de la vie, leur est presque inconnue: ils se
retirent dans leurs maisons, où ils trouvent toujours une compagnie qui les
attend; de manière que chaque famille est, pour ainsi dire, isolée des autres.
Un jour que je m'entretenais là-dessus avec un homme
de ce pays-ci, il me dit: Ce qui me choque le plus de vos moeurs, c'est que vous
êtes obligés de vivre avec des esclaves dont le coeur et l'esprit sec sentent
toujours de la bassesse de leur condition. Ces gens lâches affaiblissent en vous
les sentiments de la vertu, que l'on tient de la nature, et ils les ruinent
depuis l'enfance qu'ils vous obsèdent.
Car, enfin,
défaites-vous des préjugés: que peut-on attendre de l'éducation qu'on reçoit
d'un misérable qui fait consister son honneur à garder les femmes d'un autre, et
s'enorgueillit du plus vil emploi qui soit parmi les humains, qui est méprisable
par sa fidélité même, qui est la seule de ses vertus, parce qu'il y est porté
par envie, par jalousie et par désespoir; qui, brûlant de se venger des deux
sexes dont il est le rebut, consent à être tyrannisé par le plus fort, pourvu
qu'il puisse désoler le plus faible; qui, tirant de son imperfection, de sa
laideur et de sa difformité, tout l'éclat de sa condition, n'est estimé que
parce qu'il est indigne de l'être; qui enfin, rivé pour jamais à la porte où il
est attaché, plus dur que les gonds et les verrous qui la tiennent, se vante de
cinquante ans de vie dans ce poste indigne, où, chargé de la jalousie de son
maître, il a exercé toute sa bassesse?
A Paris, le
14 de la lune Zilhagé, 1713.
LETTRE XXXV.
USBEK A GEMCHID, SON COUSIN,
DERVIS DU BRILLANT MONASTERE DE
TAURIS.
Que penses-tu des chrétiens, sublime dervis?
Crois-tu qu'au jour du jugement ils seront comme les infidèles Turcs, qui
serviront d'ânes aux Juifs, et seront menés par eux au grand trot en enfer? Je
sais bien qu'ils n'iront point dans le séjour des prophètes, et que le grand Ali
n'est point venu pour eux. Mais, parce qu'ils n'ont pas été assez heureux pour
trouver des mosquées dans leur pays, crois-tu qu'ils soient condamnés à des
châtiments éternels, et que Dieu les punisse pour n'avoir pas pratiqué une
religion qu'il ne leur a pas fait connaître? Je puis te le dire: j'ai souvent
examiné ces chrétiens; je les ai interrogés pour voir s'ils avaient quelque idée
du grand Ali, qui était le plus beau de tous les hommes; j'ai trouvé qu'ils n'en
avaient jamais ouï parler.
Ils ne ressemblent point
à ces infidèles que nos saints prophètes faisaient passer au fil de l'épée,
parce qu'ils refusaient de croire aux miracles du ciel; ils sont plutôt comme
ces malheureux qui vivaient dans les ténèbres de l'idolâtrie avant que la divine
lumière vînt éclairer le visage de notre grand prophète.
D'ailleurs, si on examine de près leur religion, on
y trouvera comme une semence de nos dogmes. J'ai souvent admiré les secrets de
la Providence, qui semble les avoir voulu préparer par là à la conversion
générale. J'ai ouï parler d'un livre de leurs docteurs, intitulé la Polygamie
triomphante, dans lequel il est prouvé que la polygamie est ordonnée aux
chrétiens. Leur baptême est l'image de nos ablutions légales; et les chrétiens
n'errent que dans l'efficacité qu'ils donnent à cette première ablution, qu'ils
croient devoir suffire pour toutes les autres. Leurs prêtres et les moines
prient comme nous sept fois le jour. Ils espèrent de jouir d'un paradis où ils
goûteront mille délices par le moyen de la résurrection des corps. Ils ont,
comme nous, des jeûnes marqués, des mortifications avec lesquelles ils espèrent
fléchir la miséricorde divine. Ils rendent un culte aux bons anges, et se
méfient des mauvais. Ils ont une sainte crédulité pour les miracles que Dieu
opère par le ministère de ses serviteurs. Ils reconnaissent, comme nous,
l'insuffisance de leurs mérites, et les besoins qu'ils ont d'un intercesseur
auprès de Dieu. Je vois partout le mahométisme, quoique je n'y trouve point
Mahomet. On a beau faire, la vérité s'échappe, et perce toujours les ténèbres
qui l'environnent. Il viendra un jour où l'Eternel ne verra sur la terre que de
vrais croyants. Le temps, qui consume tout, détruira les erreurs mêmes. Tous les
hommes seront étonnés de se voir sous le même étendard: tout, jusqu'à la loi,
sera consommé; les divins exemplaires seront enlevés de la terre, et portés dans
les célestes archives.
A Paris, le 20 de la lune de
Zilhagé, 1713.
LETTRE XXXVI.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Le café est très en usage à
Paris: il y a un grand nombre de maisons publiques où on le distribue. Dans
quelques-unes de ces maisons, on dit des nouvelles; dans d'autres, on joue aux
échecs. Il y en a une où l'on apprête le café de telle manière qu'il donne de
l'esprit à ceux qui en prennent: au moins, de tous ceux qui en sortent, il n'y a
personne qui ne croie qu'il en a quatre fois plus que lorsqu'il y est entré.
Mais ce qui me choque de ces beaux esprits, c'est
qu'ils ne se rendent pas utiles à leur patrie, et qu'ils amusent leurs talents à
des choses puériles. Par exemple, lorsque j'arrivai à Paris, je les trouvai
échauffés sur une dispute la plus mince qu'il se puisse imaginer: il s'agissait
de la réputation d'un vieux poète grec dont, depuis deux mille ans, on ignore la
patrie, aussi bien que le temps de sa mort. Les deux partis avouaient que
c'était un poète excellent: il n'était question que du plus ou du moins de
mérite qu'il fallait lui attribuer. Chacun en voulait donner le taux; mais,
parmi ces distributeurs de réputation, les uns faisaient meilleur poids que les
autres: voilà la querelle. Elle était bien vive, car on se disait cordialement
de part et d'autre des injures si grossières, on faisait des plaisanteries si
amères, que je n'admirais pas moins la manière de disputer que le sujet de la
dispute. Si quelqu'un, disais-je en moi-même, était assez étourdi pour aller
devant l'un de ces défenseurs du poète grec attaquer la réputation de quelque
honnête citoyen, il ne serait pas mal relevé; et je crois que ce zèle si délicat
sur la réputation des morts s'embraserait bien pour défendre celle des vivants!
Mais, quoi qu'il en soit, ajoutais-je, Dieu me garde de m'attirer jamais
l'inimitié des censeurs de ce poète, que le séjour de deux mille ans dans le
tombeau n'a put garantir d'une haine si implacable! Ils frappent à présent des
coups en l'air: mais que serait-ce si leur fureur était animée par la présence
d'un ennemi?
Ceux dont je te viens de parler
disputent en langue vulgaire; et il faut les distinguer d'une autre sorte de
disputeurs qui se servent d'une langue barbare qui semble ajouter quelque chose
à la fureur et à l'opiniâtreté des combattants. Il y a des quartiers où l'on
voit comme une mêlée noire et épaisse de ces sortes de gens; ils se nourrissent
de distinctions, ils vivent de raisonnements obscurs et de fausses conséquences.
Ce métier, où l'on devrait mourir de faim, ne laisse pas de rendre. On a vu une
nation entière chassée de son pays, traverser les mers pour s'établir en France,
n'emportant avec elle, pour parer aux nécessités de la vie, qu'un redoutable
talent pour la dispute. Adieu.
A Paris, le dernier
de la lune de Zilhagé, 1713.
LETTRE XXXVII.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
Le roi de France est vieux.
Nous n'avons point d'exemple dans nos histoires d'un monarque qui ait si
longtemps régné. On dit qu'il possède à un très haut degré le talent de se faire
obéir: il gouverne avec le même génie sa famille, sa cour, son état. On lui a
souvent entendu dire que, de tous les gouvernements du monde, celui des Turcs,
ou celui de notre auguste sultan, lui plairait le mieux: tant il fait cas de la
politique orientale.
J'ai étudié son caractère, et
j'y ai trouvé des contradictions qu'il m'est impossible de résoudre: par
exemple, il a un ministre qui n'a que dix-huit ans, et une maîtresse qui en a
quatre-vingts; il aime sa religion, et il ne peut souffrir ceux qui disent qu'il
la faut observer à la rigueur; quoiqu'il fuie le tumulte des villes, et qu'il se
communique peu, il n'est occupé depuis le matin jusqu'au soir qu'à faire parler
de lui; il aime les trophées et les victoires, mais il craint autant de voir un
bon général à la tête de ses troupes qu'il aurait sujet de le craindre à la tête
d'une armée ennemie. Il n'est, je crois, jamais arrivé qu'à lui d'être en même
temps comblé de plus de richesses qu'un prince n'en saurait espérer, et accablé
d'une pauvreté qu'un particulier ne pourrait soutenir.
Il aime à gratifier ceux qui le servent; mais il
paie aussi libéralement les assiduités, ou plutôt l'oisiveté de ses courtisans,
que les campagnes laborieuses de ses capitaines: souvent il préfère un homme qui
le déshabille, ou qui lui donne la serviette lorsqu'il se met à table, à un
autre qui lui prend des villes ou lui gagne des batailles: il ne croit pas que
la grandeur souveraine doive être gênée dans la distribution des grâces; et,
sans examiner si celui qu'il comble de biens est homme de mérite, il croit que
son choix va le rendre tel; aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un
homme qui avait fui des lieues, et un beau gouvernement à un autre qui en avait
fui quatre.
Il est magnifique, surtout dans ses
bâtiments: il y a plus de statues dans les jardins de son palais que de citoyens
dans une grande ville. Sa garde est aussi forte que celle du prince devant qui
tous les trônes se renversent; ses armées sont aussi nombreuses, ses ressources
aussi grandes, et ses finances aussi inépuisables.
A
Paris, le 7 de la lune de Maharran, 1713.
LETTRE XXXVIII.
RICA A IBBEN.
A Smyrne.
C'est une grande question
parmi les hommes de savoir s'il est plus avantageux d'ôter aux femmes la liberté
que de la leur laisser. Il me semble qu'il y a bien des raisons pour et contre.
Si les Européens disent qu'il n'y a pas de générosité à rendre malheureuses les
personnes que l'on aime, nos Asiatiques répondent qu'il y a de la bassesse aux
hommes de renoncer à l'empire que la nature leur a donné sur les femmes. Si on
leur dit que le grand nombre des femmes enfermées est embarrassant, ils
répondent que dix femmes qui obéissent embarrassent moins qu'une qui n'obéit
pas. Que s'ils objectent à leur tour que les Européens ne sauraient être heureux
avec des femmes qui ne leur sont pas fidèles, on leur répond que cette fidélité
qu'ils vantent tant n'empêche pas le dégoût qui suit toujours les passions
satisfaites; que nos femmes sont trop à nous; qu'une possession si tranquille ne
nous laisse rien à désirer ni à craindre; qu'un peu de coquetterie est un sel
qui pique et prévient la corruption. Peut-être qu'un homme plus sage que moi
serait embarrassé de décider: car, si les Asiatiques font fort bien de chercher
des moyens propres à calmer leurs inquiétudes, les Européens font fort bien
aussi de n'en point avoir.
Après tout, disent-ils,
quand nous serions malheureux en qualité de maris, nous trouverions toujours
moyen de nous dédommager en qualité d'amants. Pour qu'un homme pût se plaindre
avec raison de l'infidélité de sa femme, il faudrait qu'il n'y eût que trois
personnes dans le monde; ils seront toujours à but quand il y en aura quatre.
C'est une autre question de savoir si la loi
naturelle soumet les femmes aux hommes. Non, me disait l'autre jour un
philosophe très galant: la nature n'a jamais dicté une telle loi; l'empire que
nous avons sur elles est une véritable tyrannie; elles ne nous l'ont laissé
prendre que parce qu'elles ont plus de douceur que nous, et par conséquent, plus
d'humanité et de raison: ces avantages, qui devaient sans doute leur donner la
supériorité si nous avions été raisonnables, la leur ont fait perdre, parce que
nous ne le sommes point.
Or, s'il est vrai que nous
n'avons sur les femmes qu'un pouvoir tyrannique, il ne l'est pas moins qu'elles
ont sur nous un empire naturel, celui de la beauté, à qui rien ne résiste. Le
nôtre n'est pas de tous les pays; mais celui de la beauté est universel.
Pourquoi aurions-nous donc un privilège? Est-ce parce que nous sommes les plus
forts? Mais c'est une véritable injustice. Nous employons toutes sortes de
moyens pour leur abattre le courage; le forces seraient égales, si l'éducation
l'était aussi; éprouvons-les dans les talents que l'éducation n'a point
affaiblis, et nous verrons si nous sommes si forts.
Il faut l'avouer, quoique cela choque nos moeurs:
chez les peuples les plus polis, les femmes ont toujours eu de l'autorité sur
leurs maris; elle fut établie par une loi chez les Egyptiens en l'honneur d'Isis
et chez les Babyloniens en l'honneur de Sémiramis. On disait des Romains qu'ils
commandaient à toutes les nations, mais qu'ils obéissaient à leurs femmes. Je ne
parle point des Sauromates, qui étaient véritablement dans la servitude du sexe;
ils étaient trop barbares pour que leur exemple puisse être cité.
Tu verras, mon cher Ibben, que j'ai pris le goût de
ce pays-ci, où l'on aime à soutenir des opinions extraordinaires et à réduire
tout en paradoxe. Le prophète a décidé la question, et a réglé les droits de
l'un et de l'autre sexe. Les femmes, dit-il, doivent honorer leurs maris: leurs
maris les doivent honorer; mais ils ont l'avantage d'un degré sur elles.
A Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 2, 1713.
LETTRE XXXIX.
HAGI (Note 8) IBBI AU JUIF BEN JOSUE,
PROSELYTE MAHOMETAN.
A Smyrne.
Il me semble, Ben Josué,
qu'il y a toujours des signes éclatants qui préparent à la naissance des hommes
extraordinaires; comme si la nature souffrait une espèce de crise, et que la
puissance céleste ne produisît qu'avec effort.
Il
n'y a rien de si merveilleux que la naissance de Mahomet. Dieu, qui par les
décrets de sa providence avait résolu dès le commencement d'envoyer aux hommes
ce grand prophète pour enchaîner Satan, créa une lumière deux mille ans avant
Adam, qui, passant d'élu en élu, d'ancêtre en ancêtre de Mahomet, parvint enfin
jusques à lui comme un témoignage authentique qu'il était descendu des
patriarches.
Ce fut aussi à cause de ce même
prophète que Dieu ne voulut pas qu'aucun enfant fût conçu, que la nature de la
femme ne cessât d'être immonde, et que le membre viril ne fût livré à la
circoncision.
Il vint au monde circoncis, et la joie
parut sur son visage dès sa naissance; la terre trembla trois fois, comme si
elle eût enfanté elle-même; toutes les idoles se prosternèrent; les trônes des
rois furent renversés; Lucifer fut jeté au fond de la mer; et ce ne fut qu'après
avoir nagé pendant quarante jours qu'il sortit de l'abîme, et s'enfuit sur le
mont Cabès, d'où, avec une voix terrible, il appela les anges.
Cette nuit, Dieu posa un terme entre l'homme et la
femme, qu'aucun d'eux ne pût passer. L'art des magiciens et nécromants se trouva
sans vertu. On entendit une voix du ciel qui disait ces paroles: J'ai envoyé au
monde mon ami fidèle.
Selon le témoignage d'Isben
Aben, historien arabe, les générations des oiseaux, des nuées, des vents, et
tous les escadrons des anges, se réunirent pour élever cet enfant, et se
disputèrent cet avantage. Les oiseaux disaient dans leurs gazouillements qu'il
était plus commode qu'ils l'élevassent, parce qu'ils pouvaient plus facilement
rassembler plusieurs fruits de divers lieux. Les vents murmuraient, et disaient:
C'est plutôt à nous, parce que nous pouvons lui apporter de tous les endroits
les odeurs les plus agréables. Non, non, disaient les nuées, non; c'est à nos
soins qu'il sera confié, parce que nous lui ferons part à tous les instants de
la fraîcheur des eaux. Là-dessus les anges indignés s'écriaient: Que nous
restera-t-il donc à faire? Mais une voix du ciel fut entendue, qui termina
toutes les disputes: Il ne sera point ôté d'entre les mains des mortels, parce
que heureuses les mamelles qui l'allaiteront, et les mains qui le toucheront, et
la maison qu'il habitera, et le lit où il reposera.
Après tant de témoignages si éclatants, mon cher
Josué, il faut avoir un coeur de pierre pour ne pas croire sa sainte loi. Que
pouvait faire davantage le ciel pour autoriser sa mission divine, à moins que de
renverser la nature, et de faire périr les hommes mêmes qu'il voulait
convaincre?
A Paris, le 20 de la lune de Rhégeb,
1713.
LETTRE XL.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
Dès qu'un grand est mort,
on s'assemble dans une mosquée, et l'on fait son oraison funèbre, qui est un
discours à sa louange, avec lequel on serait bien embarrassé de décider au juste
du mérite du défunt.
Je voudrais bannir les pompes
funèbres: il faut pleurer les hommes à leur naissance, et non pas à leur mort. A
quoi servent les cérémonies et tout l'attirail lugubre qu'on fait paraître à un
mourant dans ses derniers moments, les larmes mêmes de sa famille, et la douleur
de ses amis, qu'à lui exagérer la perte qu'il va faire?
Nous sommes si aveugles, que nous ne savons quand
nous devons nous affliger ou nous réjouir: nous n'avons presque jamais que de
fausses tristesses ou de fausses joies.
Quand je
vois le Mogol, qui toutes les années va sottement se mettre dans une balance et
se faire peser comme un boeuf, quand je vois les peuples se réjouir de ce que ce
prince est devenu plus matériel, c'est-à-dire moins capable de les gouverner,
j'ai pitié, Ibben, de l'extravagance humaine.
De
Paris, le 20 de la lune de Rhégeb, 1713.
LETTRE XLI.
LE PREMIER EUNUQUE NOIR A
USBEK.
Ismaël, un de tes eunuques noirs, vient de
mourir, magnifique seigneur; et je ne puis m'empêcher de le remplacer. Comme les
eunuques sont extrêmement rares à présent, j'avais pensé de me servir d'un
esclave noir que tu as à la campagne; mais je n'ai pu jusqu'ici le porter à
souffrir qu'on le consacrât à cet emploi. Comme je vois qu'au bout du compte
c'est son avantage, je voulus l'autre jour user à son égard d'un peu de rigueur;
et, de concert avec l'intendant de tes jardins, j'ordonnai que, malgré lui, on
le mît en état de te rendre les services qui flattent le plus ton coeur, et de
vivre comme moi dans ces redoutables lieux qu'il n'ose pas même regarder: mais
il se mit à hurler comme si on avait voulu l'écorcher, et fit tant qu'il échappa
de nos mains, et évita le fatal couteau. Je viens d'apprendre qu'il veut
t'écrire pour te demander grâce, soutenant que je n'ai conçu ce dessein que par
un désir insatiable de vengeance sur certaines railleries piquantes qu'il dit
avoir faites de moi. Cependant je te jure par les cent mille prophètes que je
n'ai agi que pour le bien de ton service, la seule chose qui me soit chère, et
hors laquelle je ne regarde rien. Je me prosterne à tes pieds.
Du sérail de Fatmé, le 7 de la lune de Maharram,
1713.
LETTRE XLII.
PHARAN A USBEK, SON SOUVERAIN
SEIGNEUR.
Si tu étais ici, magnifique seigneur, je
paraîtrais à ta vue tout couvert de papier blanc; et il n'y en aurait pas assez
encore pour écrire toutes les insultes que ton premier eunuque noir, le plus
méchant de tous les hommes, m'a faites depuis ton départ.
Sous prétexte de quelques railleries qu'il prétend
que j'ai faites sur le malheur de sa condition, il exerce sur ma tête une
vengeance inépuisable; il a animé contre moi le cruel intendant de tes jardins,
qui depuis ton départ m'oblige à des travaux insurmontables, dans lesquels j'ai
pensé mille fois laisser la vie sans perdre un moment l'ardeur de te servir.
Combien de fois ai-je dis en moi-même: J'ai un maître rempli de douceur, et je
suis le plus malheureux esclave qui soit sur la terre!
Je te l'avoue, magnifique seigneur, je ne me croyais
pas destiné à de plus grandes misères, mais ce traître d'eunuque a voulu mettre
le comble à sa méchanceté. Il y a quelques jours que, de son autorité privée, il
me destina à la garde de tes femmes sacrées, c'est-à-dire à une exécution qui
serait pour moi mille fois plus cruelle que la mort. Ceux qui en naissant ont eu
le malheur de recevoir de leurs parents un traitement pareil, se consolent
peut-être sur ce qu'ils n'ont jamais connu d'autre état que le leur; mais qu'on
me fasse descendre de l'humanité et qu'on m'en prive, je mourrais de douleur si
je ne mourais pas de cette barbarie.
J'embrasse tes
pieds, sublime seigneur, dans une humilité profonde: fais en sorte que je sente
les effets de cette vertu si respectée, et qu'il ne soit pas dit que par ton
ordre il y a sur la terre un malheureux de plus.
Des
jardins de Fatmé, le 7 de la lune de Maharram, 1713.
LETTRE XLIII.
USBEK A PHARAN.
Aux jardins de Fatmé.
Recevez la joie
dans votre coeur, et reconnaissez ces sacrés caractères; faites-les baiser au
grand eunuque et à l'intendant de mes jardins. Je leur défends de mettre la main
sur vous jusqu'à mon retour; dites-leur d'acheter l'eunuque qui manque.
Acquittez-vous de votre devoir comme si vous m'aviez toujours devant les yeux;
car sachez que plus mes bontés sont grandes, plus vous serez puni si vous en
abusez.
De Paris, le 25 de la lune de Rhégeb, 1713.
LETTRE XLIV.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Il y a en France trois
sortes d'état: l'Eglise, l'épée et la robe. Chacun a un mépris souverain pour
les deux autres: tel, par exemple, que l'on devrait mépriser parce qu'il est un
sot, ne l'est souvent que parce qu'il est un homme de robe.
Il n'y a pas jusqu'aux plus vils artisans qui ne
disputent sur l'excellence de l'art qu'ils ont choisi: chacun s'élève au-dessus
de celui qui est d'une profession différente, à proportion de l'idée qu'il s'est
faite de la supériorité de la sienne.
Les hommes
ressemblent tous, plus ou moins, à cette femme de la province d'Erivan qui,
ayant reçu quelque grâce d'un de nos monarques, lui souhaita mille fois, dans
les bénédictions qu'elle lui donna, que le ciel le fît gouverneur d'Erivan.
J'ai lu, dans une relation, qu'un vaisseau français
ayant relâché à la côte de Guinée, quelques hommes de l'équipage voulurent aller
à terre acheter quelques moutons. On les mena au roi, qui rendait la justice à
ses sujets sous un arbre. Il était sur son trône, c'est-à-dire sur un morceau de
bois, aussi fier que s'il eût été assis sur celui du grand Mogol; il avait trois
ou quatre gardes avec des piques de bois; un parasol en forme de dais le
couvrait de l'ardeur du soleil; tous ses ornements et ceux de la reine sa femme
consistaient en leur peau noire et quelques bagues. Ce prince, plus vain encore
que misérable, demanda à ces étrangers si l'on parlait beaucoup de lui en
France. Il croyait que son nom devait être porté d'un pôle à l'autre; et, à la
différence de ce conquérant de qui on dit qu'il avait fait taire toute la terre,
il croyait, lui, qu'il devait faire parler tout l'univers.
Quand le kan de Tartarie a dîné, un héraut crie que
tous les princes de la terre peuvent aller dîner, si bon leur semble; et ce
barbare, qui ne mange que du lait, qui n'a pas de maison, qui ne vit que de
brigandages, regarde tous les rois du monde comme ses esclaves, et les insulte
régulièrement deux fois par jour.
De Paris, le 28 de
la lune de Rhégeb, 1713.
LETTRE XLV.
RICA A USBEK.
A ***.
Hier matin, comme j'étais au lit, j'entendis
frapper rudement à ma porte, qui fut soudain ouverte ou enfoncée par un homme
avec qui j'avais lié quelque société, et qui me parut tout hors de lui-même.
Son habillement était beaucoup plus modeste, sa
perruque de travers n'avait pas même été peignée; il n'avait pas eu le temps de
faire recoudre son pourpoint noir, et il avait renoncé, pour ce jour-là, aux
sages précautions avec lesquelles il avait coutume de déguiser le délabrement de
son équipage.
Levez-vous, me dit-il; j'ai besoin de
vous tout aujourd'hui; j'ai mille emplettes à faire, et je serai bien aise que
ce soit avec vous: il faut premièrement que nous allions à la rue Saint-Honoré
parler à un notaire qui est chargé de vendre une terre de cinq cent mille
livres; je veux qu'il m'en donne la préférence. En venant ici, je me suis arrêté
un moment au faubourg Saint-Germain, où j'ai loué un hôtel deux mille écus, et
j'espère passer le contrat aujourd'hui.
Dès que je
fus habillé, ou peu s'en fallait, mon homme me fit précipitamment descendre:
Commençons par aller acheter un carrosse, et établissons d'abord l'équipage. En
effet, nous achetâmes non seulement un carrosse, mais encore pour cent mille
francs de marchandises, en moins d'une heure; tout cela se fit promptement,
parce que mon homme ne marchanda rien, et ne compta jamais: aussi ne
déplaça-t-il pas. Je rêvais sur tout ceci; et quand j'examinais cet homme, je
trouvais en lui une complication singulière de richesse et de pauvreté: de
manière que je ne savais que croire. Mais enfin je rompis le silence, et, le
tirant à quartier, je lui dis: Monsieur, qui est-ce qui payera tout cela? Moi,
me dit-il; venez dans ma chambre; je vous montrerai mes trésors immenses, et des
richesses enviées des plus grands monarques; mais elles ne le seront pas de
vous, qui les partagerez toujours avec moi. Je le suis. Nous grimpons à son
cinquième étage, et par une échelle nous nous guidons à un sixième, qui était un
cabinet ouvert au quatre vents, dans lequel il n'y avait que deux ou trois
douzaines de bassins de terre remplis de diverses liqueurs. Je me suis levé de
grand matin, me dit-il, et j'ai fait d'abord ce que je fais depuis vingt-cinq
ans, qui est d'aller visiter mon oeuvre: j'ai vu que le grand jour était venu
qui devait me rendre plus riche qu'homme qui soit sur la terre. Voyez-vous cette
liqueur vermeille? elle a à présent toutes les qualités que les philosophes
demandent pour faire la transmutation des métaux. J'en ai tiré ces grains que
vous voyez, qui sont de vrai or par la couleur, quoiqu'un peu imparfaits par
leur pesanteur. Ce secret, que Nicolas Flamel trouva, mais que Raimond Lulle et
un million d'autres cherchèrent toujours, est venu jusque à moi, et je me trouve
aujourd'hui un heureux adepte. Fasse le ciel que je me serve de tant de trésors
qu'il m'a communiqués, que pour sa gloire!
Je
sortis, et je descendis, ou plutôt je me précipitai par cet escalier, transporté
de colère, et laissai cet homme si riche dans son hôpital. Adieu, mon cher
Usbek. J'irai te voir demain, et, si tu veux, nous reviendrons ensemble à Paris.
A Paris, le dernier de la lune de Rhégeb, 1713.
LETTRE XLVI.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Je vois ici des gens qui
disputent sans fin sur la religion, mais il semble qu'ils combattent en même
temps à qui l'observera le moins.
Non seulement ils
ne sont pas meilleurs chrétiens, mais même meilleurs citoyens; et c'est ce qui
me touche: car, dans quelque religion qu'on vive, l'observation des lois,
l'amour pour les hommes, la piété envers les parents, sont toujours les premiers
actes de religion.
En effet, le premier objet d'un
homme religieux ne doit-il pas être de plaire à la divinité qui a établi la
religion qu'il professe? Mais le moyen le plus sûr pour y parvenir est sans
doute d'observer les règles de la société et les devoirs de l'humanité. Car, en
quelque religion qu'on vive, dès qu'on en suppose une, il faut bien que l'on
suppose aussi que Dieu aime les hommes, puisqu'il établit une religion pour les
rendre heureux; que s'il aime les hommes, on est sûr de lui plaire en les aimant
aussi, c'est-à-dire en exerçant envers eux tous les devoirs de la charité et de
l'humanité, en ne violant point les lois sous lesquelles ils vivent.
On est bien plus sûr par là de plaire à Dieu qu'en
observant telle ou telle cérémonie; car les cérémonies n'ont point un degré de
bonté par elles-mêmes; elles ne sont bonnes qu'avec égard, et dans la
supposition que Dieu les a commandées; mais c'est la matière d'une grande
discussion: on peut facilement s'y tromper, car il faut choisir les cérémonies
d'une religion entre celles de deux mille.
Un homme
faisait tous les jours à Dieu cette prière: Seigneur, je n'entends rien dans les
disputes que l'on fait sans cesse à votre sujet; je voudrais vous servir selon
votre volonté; mais chaque homme que je consulte veut que je vous serve à la
sienne. Lorsque je veux vous faire ma prière, je ne sais en quelle langue je
dois vous parler. Je ne sais non plus en quelle posture je dois me mettre: l'un
dit que je dois vous prier debout; l'autre veut que je sois assis; l'autre exige
que mon corps porte sur mes genoux. Ce n'est pas tout: il y en a qui prétendent
que je dois me laver tous les matins avec de l'eau froide; d'autres soutiennent
que vous me regarderez avec horreur, si je ne me fais pas couper un petit
morceau de chair. Il m'arriva l'autre jour de manger un lapin dans un
caravansérail: trois hommes qui étaient auprès de là me firent trembler; ils me
soutinrent tous trois que je vous avais grièvement offensé: l'un (un juif),
parce que cet animal était immonde; l'autre (un Turc), parce qu'il était
étouffé; l'autre enfin (un Arménien), parce qu'il n'était pas un poisson. Un
brachmane qui passait par là, et que je pris pour juge, me dit: Ils ont tort,
car apparemment vous n'avez pas tué vous-même cet animal. Si fait, lui dis-je.
Ah! vous avez commis une action abominable, et que Dieu ne vous pardonnera
jamais, me dit-il d'une voix sévère: que savez-vous si l'âme de votre père
n'était pas passée dans cette bête? Toutes ces choses, Seigneur, me jettent dans
un embarras inconcevable: je ne puis remuer la tête que je ne sois menacé de
vous offenser; cependant je voudrais vous plaire, et employer à cela ma vie que
je tiens de vous. Je ne sais si je me trompe; mais je crois que le meilleur
moyen pour y parvenir est de vivre en bon citoyen dans la société où vous m'avez
fait naître, et en bon père dans la famille que vous m'avez donnée.
A Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1713.
LETTRE XLVII.
ZACHI A USBEK.
A Paris.
J'ai une grande nouvelle à
t'apprendre: je me suis réconciliée avec Zéphis; le sérail, partagé entre nous,
s'est réuni. Il ne manque que toi dans ces lieux, où la paix règne: viens, mon
cher Usbek, viens y faire triompher l'amour.
Je
donnai à Zéphis un grand festin, où ta mère, tes femmes et tes principales
concubines furent invitées; tes tantes et plusieurs de tes cousines s'y
trouvèrent aussi; elles étaient venues à cheval, couvertes du sombre nuage de
leurs voiles et de leurs habits.
Le lendemain nous
partîmes pour la campagne, où nous espérions être plus libres; nous montâmes sur
nos chameaux, et nous nous mîmes quatre dans chaque loge. Comme la partie avait
été faite brusquement, nous n'eûmes pas le temps d'envoyer à la ronde annoncer
le courouc; mais le premier eunuque, toujours industrieux, prit une autre
précaution: car il joignit à la toile qui nous empêchait d'être vues un rideau
si épais, que nous ne pouvions absolument voir personne.
Quand nous fûmes arrivées à cette rivière qu'il faut
traverser, chacune de nous se mit, selon la coutume, dans une boîte, et se fit
porter dans le bateau; car on nous dit que la rivière était pleine de monde. Un
curieux, qui s'approcha trop près du lieu où nous étions enfermées, reçut un
coup mortel qui lui ôta pour jamais la lumière du jour; un autre, qu'on trouva
se baignant tout nu sur le rivage, eut le même sort; et tes fidèles eunuques
sacrifièrent à ton honneur et au nôtre ces deux infortunés.
Mais écoute le reste de nos aventures. Quand nous
fûmes au milieu du fleuve, un vent si impétueux s'éleva et un nuage si affreux
couvrit les airs, que nos matelots commencèrent à désespérer. Effrayées de ce
péril, nous nous évanouîmes presque toutes. Je me souviens que j'entendis la
voix et la dispute de nos eunuques, dont les uns disaient qu'il fallait nous
avertir du péril et nous tirer de notre prison; mais leur chef soutint toujours
qu'il mourrait plutôt que de souffrir que son maître fût ainsi déshonoré, et
qu'il enfoncerait un poignard dans le sein de celui qui ferait des propositions
si hardies. Une de mes esclaves, toute hors d'elle, courut vers moi déshabillée,
pour me secourir: mais un eunuque noir la prit brutalement, et la fit rentrer
dans l'endroit d'où elle était sortie. Pour lors je m'évanouis, et ne revins à
moi que lorsque le péril fut passé.
Que les voyages
sont embarrassants pour les femmes! Les hommes ne sont exposés qu'aux dangers
qui menacent leur vie, et nous sommes à tous les instants dans la crainte de
perdre notre vie ou notre vertu. Adieu, mon cher Usbek. Je t'adorerai toujours.
Du sérail de Fatmé, le 2 de la lune de Rhamazan,
1713.
LETTRE XLVIII.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Ceux qui aiment à
s'instruire ne sont jamais oisifs: quoique je ne sois chargé d'aucune affaire
importante, je suis cependant dans une occupation continuelle. Je passe ma vie à
examiner; j'écris le soir ce que j'ai remarqué, ce que j'ai vu, ce que j'ai
entendu dans la journée; tout m'intéresse, tout m'étonne: je suis comme un
enfant, dont les organes encore tendres sont vivement frappés par les moindres
objets.
Tu ne le croirais pas peut-être; nous sommes
reçus agréablement dans toutes les compagnies et dans toutes les sociétés: je
crois devoir beaucoup à l'esprit vif et à la gaieté naturelle de Rica, qui fait
qu'il recherche tout le monde, et qu'il en est également recherché. Notre air
étranger n'offense plus personne; nous jouissons même de la surprise où l'on est
de nous trouver quelque politesse: car les Français n'imaginent pas que notre
climat produise des hommes. Cependant, il faut l'avouer, ils valent la peine
qu'on les détrompe.
J'ai passé quelques jours dans
une maison de campagne auprès de Paris, chez un homme de considération, qui est
ravi d'avoir de la compagnie chez lui. Il a une femme fort aimable, et qui joint
à une grande modestie une gaieté que la vie retirée ôte toujours à nos dames de
Perse.
Etranger que j'étais, je n'avais rien de
mieux à faire que d'étudier, selon ma coutume, sur cette foule de gens qui y
abordait sans cesse, dont les caractères me présentaient toujours quelque chose
de nouveau. Je remarquai d'abord un homme dont la simplicité me plut: je
m'attachai à lui, il s'attacha à moi: de sorte que nous nous trouvions toujours
l'un auprès de l'autre.
Un jour que, dans un grand
cercle, nous nous entretenions en particulier, laissant les conversations
générales à elles-mêmes: Vous trouverez peut-être en moi, lui dis-je, plus de
curiosité que de politesse; mais je vous supplie d'agréer que je vous fasse
quelques questions; car je m'ennuie de n'être au fait de rien, et de vivre avec
des gens que je ne saurais démêler. Mon esprit travaille depuis deux jours: il
n'y a pas un seul de ces homme qui ne m'ait donné la torture plus de deux cent
fois; et cependant je ne les devinerais de mille ans: ils me sont plus
invisibles que les femmes de notre grand monarque. Vous n'avez qu'à dire, me
répondit-il, et je vous instruirai de tout ce que vous souhaiterez: d'autant
mieux que je vous crois homme discret, et que vous n'abuserez pas de ma
confiance,
Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a
tant parlé des repas qu'il a donnés aux grands, qui est si familier avec vos
ducs, et qui parle si souvent à vos ministres qu'on me dit être d'un accès si
difficile? Il faut bien que ce soit un homme de qualité: mais il a la
physionomie si basse, qu'il ne fait guère honneur aux gens de qualité; et
d'ailleurs je ne lui trouve point d'éducation. Je suis étranger; mais il me
semble qu'il y a en général une certaine politesse commune à toutes les nations;
je ne lui trouve point de celle-là: est-ce que vos gens de qualité sont plus mal
élevés que les autres? Cet homme, me répondit-il en riant, est un fermier: il
est autant au-dessus des autres par ses richesses qu'il est au-dessus de tout le
monde par sa naissance; il aurait la meilleure table de Paris, s'il pouvait se
résoudre à ne manger jamais chez lui. Il est bien impertinent, comme vous voyez,
mais il excelle par son cuisiner: aussi n'en est-il pas ingrat; car vous avez
entendu qu'il l'a loué tout aujourd'hui.
Et ce gros
homme vêtu de noir, lui dis-je, que cette dame a fait placé auprès d'elle,
comment a-t-il un habit si lugubre avec un air si gai et un teint si fleuri? Il
sourit gracieusement dès qu'on lui parle; sa parure est plus modeste, mais plus
arrangée que celle de vos femmes. C'est, me répondit-il, un prédicateur, et, qui
pis est, un directeur. Tel que vous le voyez, il en sait plus que les maris; il
connaît le faible des femmes: elles savent aussi qu'il a le sien. Comment,
dis-je, il parle toujours de quelque chose qu'il appelle la grâce? Non pas
toujours, me répondit-il: à l'oreille d'une jolie femme, il parle encore plus
volontiers de sa chute: il foudroie en public, mais il est doux comme un agneau
en particulier. Il me semble, dis-je pour lors, qu'on le distingue beaucoup, et
qu'on a de grands égards pour lui. Comment! si on le distingue! C'est un homme
nécessaire; il fait la douceur de la vie retirée; petits conseils, soins
vicieux, visites marquées; il dissipe un mal de tête mieux qu'un homme du monde;
c'est un homme excellent.
Mais, si je ne vous
importune pas, dites-moi qui est celui qui est vis-à-vis de nous, qui est si mal
habillé; qui fait quelquefois des grimaces, et a un langage différent des
autres; qui n'a pas d'esprit pour parler, mais parle pour avoir de l'esprit?
C'est, me répondit-il, un poète, et le grotesque du genre humain. Ces gens-là
disent qu'ils sont nés ce qu'ils sont; cela est vrai, et aussi ce qu'ils seront
toute leur vie, c'est-à-dire presque toujours les plus ridicules de tous les
hommes: aussi ne les épargne-t-on point; on verse sur eux le mépris à pleines
mains. La famine a fait entrer celui-ci dans cette maison; et il y est bien reçu
du maître et de la maîtresse, dont la bonté et la politesse ne se démentent à
l'égard de personne; il fit leur épithalame lorsqu'ils se marièrent: c'est ce
qu'il a fait de mieux dans sa vie; car il s'est trouvé que le mariage a été
aussi heureux qu'il l'a prédit.
Vous ne le croiriez
pas peut-être, ajouta-t-il, entêté comme vous êtes des préjugés de l'Orient: il
y a parmi nous des mariages heureux, et des femmes dont la vertu est un gardien
sévère. Les gens dont nous parlons goûtent entre eux une paix qui ne peut être
troublée; ils sont aimés et estimés de tout le monde: il n'y a qu'une chose;
c'est que leur bonté naturelle leur fait recevoir chez eux toute sorte de monde;
ce qu'il fait qu'il y a quelquefois mauvaise compagnie. Ce n'est pas que je les
désapprouve; il faut vivre avec les gens tels qu'ils sont: les gens qu'on dit
être de bonne compagnie ne sont souvent que ceux dont le vice est plus raffiné;
et peut-être qu'il en est comme les poisons, dont les plus subtils sont aussi
les plus dangereux.
Et ce vieux homme, lui dis-je
tout bas, qui a l'air si chagrin? je l'ai pris d'abord pour un étranger; car
outre qu'il est habillé autrement que les autres, il censure tout ce qui ce fait
en France, et n'approuve pas votre gouvernement. C 'est un vieux guerrier, me
dit-il, qui se rend mémorable à tous ses auditeurs par la longueur de ses
exploits. Il ne peut souffrir que la France ait gagné des batailles ou il ne se
soit pas trouvé, ou qu'on vente un siège ou il n'ait pas monté à la tranchée: il
se croit si nécessaire à notre histoire, qu'il s'imagine qu'elle finit où il a
fini; il regarde quelques blessures qu'il a reçues, comme la dissolution de la
monarchie; et, à la différence de ces philosophes qui disent qu'on ne jouit que
du présent, et que le passé n'est rien, il ne jouit, au contraire, que du passé,
et n'existe que dans les campagnes qu'il a faites: il respire dans les temps qui
se sont écoulés, comme les héros doivent vivre dans ceux qui passeront après
eux. Mais pourquoi, dis-je, a-t-il quitté le service? Il ne l'a point quitté, me
répondit-il; mais le service l'a quitté; on l'a employé dans une petite place où
il racontera le reste de ses jours, mais il n'ira jamais plus loin: le chemin
des honneurs lui est fermé. Et pourquoi cela? lui dis-je. Nous avons une maxime
en France, me répondit-il: c'est de n'élever jamais les officiers dont la
patience a langui dans les emplois subalternes; nous les regardons comme des
gens dont l'esprit s'est comme rétréci dans les détails, et qui, par une
habitude de petites choses, sont devenus incapables des plus grandes. Nous
croyons qu'un homme qui n'a pas les qualités d'un général à trente ans ne les
aura jamais; que celui qui n'a pas ce coup d'oeil qui montre tout d'un coup un
terrain de plusieurs lieues dans toutes ses situations différentes, cette
présence d'esprit qui fait que dans une victoire on se sert de tous ses
avantages, et dans un échec de toutes ses ressources, n'acquerra jamais ces
talents: c'est pour cela que nous avons des emplois brillants pour ces hommes
grands et sublimes que le ciel a partagés non seulement d'un coeur, mais aussi
d'un génie héroïque; et des emplois subalternes pour ceux dont les talents le
sont aussi. De ce nombre sont ces gens qui ont vieilli dans une guerre obscure;
ils ne réussissent tout au plus qu'à faire ce qu'ils ont fait; et il ne faut
point commencer à les charger dans le temps qu'ils s'affaiblissent.
Un moment après, la curiosité me reprit, et je lui
dis: Je m'engage à ne plus vous faire de questions, si vous voulez encore
souffrir celle-ci. Qui est ce grand jeune homme qui a des cheveux, peu d'esprit
et tant d'impertinence? D où vient qu'il parle plus haut que les autres, et se
sait si bon gré d'être au monde? C'est un homme à bonnes fortunes, me
répondit-il. A ces mots, des gens entrèrent, d'autres sortirent, on se leva,
quelqu'un vint parler à mon gentilhomme, et je restai aussi peu instruit
qu'auparavant. Mais un moment après, je ne sais par quel hasard ce jeune homme
se trouva auprès de moi, et, m'adressant la parole: Il fait beau; voudriez-vous,
monsieur, faire un tour de parterre? Je lui répondit le plus civilement qu'il me
fut possible, et nous sortîmes ensemble. Je suis venu à la campagne, me dit-il,
pour faire plaisir à la maîtresse de la maison, avec laquelle je ne suis pas
mal: il y a bien certaine femme dans le monde qui pestera un peu, mais qu'y
faire? Je vois les plus jolies femmes de Paris; mais je ne me fixe pas à une, et
je leur en donne bien à garder: car, entre vous et moi, je ne vaux pas grand
chose. Apparemment, monsieur, lui dis-je, que vous avez quelque charge ou
quelque emploi, qui vous empêche d'être plus assidu auprès d'elles. Non,
monsieur, je n'ai d'autre emploi que de faire enrager un mari, ou désespérer un
père; j'aime à alarmer une femme qui croit me tenir, et la mettre à deux doigts
de ma perte. Nous sommes quelques jeunes gens qui partageons ainsi tout Paris,
et l'intéressons à nos moindres démarches. A ce que je comprends, lui dis-je,
vous faites plus de bruit que le guerrier le plus valeureux, et vous êtes plus
considéré qu'un grave magistrat. Si vous étiez en Perse, vous ne jouiriez pas de
tous ces avantages; vous deviendriez plus propre à garder nos dames qu'à leur
plaire. Le feu me monta au visage; et je crois que, pour peu que j'eusse parlé,
je n'aurais pu m'empêcher de le brusquer.
Que dis-tu
d'un pays où l'on tolère de pareilles gens, et où l'on laisse vivre un homme qui
un tel métier? où l'infidélité, la trahison, le rapt, la perfidie et l'injustice
conduisent à la considération? où l'on estime un homme parce qu'il ôte une fille
à son père, une femme à son mari, et trouble les sociétés les plus douces et les
plus saintes? Heureux les enfants d'Ali, qui défendent leurs familles de
l'opprobre et de la séduction! La lumière du jour n'est pas plus pure que le feu
qui brûle dans le coeur de nos femmes: nos filles ne pensent qu'en tremblant au
jour qui doit les priver de cette vertu, qui les rend semblables aux anges et
aux puissances incorporelles. Terre natale et chérie, sur qui le soleil jette
ses premiers regards, tu n'es point souillée par les crimes horribles qui
obligent cet astre à se cacher dès qu'il paraît dans le noir Occident.
A Paris, le 5 de la lune de Rhamazan, 1713.
LETTRE XLIX.
RICA A USBEK.
A ***.
Etant
l'autre jour dans ma chambre, je vis entrer un dervis extraordinairement
habillé: sa barbe descendait jusqu'à sa ceinture de corde; il avait les pieds
nus; son habit était gris, grossier, et en quelques endroits pointus. Le tout me
parut si bizarre, que ma première idée fut d'envoyer chercher un peintre pour en
faire une fantaisie.
Il me fit d'abord un grand
compliment, dans lequel il m'apprit qu'il était homme de mérite, et de plus
capucin. On m'a dit, ajouta-t-il, monsieur, que vous retournez bientôt à la cour
de Perse, où vous tenez un rang distingué: je viens vous demander protection, et
vous prier de nous obtenir du roi une petite habitation, auprès de Casbin, pour
deux ou trois religieux. Mon père, lui dis-je, vous voulez donc aller en Perse?
Moi, monsieur! me dit-il; je m'en donnerai bien de garde. Je suis ici
provincial, et je ne troquerais pas ma condition contre celle de tous les
capucins de ce monde. Et que diable me demandez-vous donc? C'est, me
répondit-il, que si nous avions cet hospice, nos pères d'Italie y enverraient
deux ou trois de leurs religieux: Vous les connaissez apparemment, lui dis-je,
ces religieux? Non monsieur, je ne les connais pas. Eh morbleu! que vous importe
donc qu'ils aillent en Perse? C'est un beau projet de faire respirer l'air de
Casbin à deux capucins: cela sera très utile et à l'Europe et à l'Asie; il est
fort nécessaire d'intéresser là-dedans des monarques: voilà ce qui s'appelle de
bonnes colonies! Allez, vous et vos semblables n'êtes point faits pour être
transplantés, et vous ferez bien de continuer à ramper dans les endroits où vous
vous êtes engendrés.
A Paris, le 15 de la lune de
Rhamazan, 1713.
LETTRE L.
RICA A ***
J'ai vu des gens chez qui
la vertu était si naturelle, qu'elle ne se faisait pas même sentir: ils
s'attachaient à leur devoir sans s'y plier, et s'y portaient comme par instinct;
bien loin de relever par leurs discours leurs rares qualités, il semblait
qu'elles n'avaient pas percé jusqu'à eux. Voilà les gens que j'aime; non pas ces
gens vertueux qui semblent être étonnés de l'être, et qui regardent une bonne
action comme un prodige dont le récit doit surprendre.
Si la modestie est une vertu nécessaire à ceux à qui
le ciel a donné de grands talents, que peut-on dire de ces insectes qui osent
faire paraître un orgueil qui déshonorerait les plus grands hommes?
Je vois de tous côtés des gens qui parlent sans
cesse d'eux-mêmes: leurs conversations sont un miroir qui présente toujours leur
impertinente figure; ils vous parleront des moindres choses qui leur sont
arrivées, et ils veulent que l'intérêt qu'ils y prennent les grossisse à vos
yeux; ils ont tout fait, tout vu, tout dit, tout pensé: ils sont un modèle
universel, un sujet de comparaison inépuisable, une source d'exemples qui ne
tarit jamais. Oh! que la louange est fade lorsqu'elle réfléchit vers le lieu
d'où elle part!
Il y a quelques jours qu'un homme de
ce caractère nous accabla pendant deux heures de lui, de son mérite et de ses
talents; mais comme il n'y a point de mouvement perpétuel dans le monde, il
cessa de parler; la conversation nous revint donc, et nous la prîmes.
Un homme qui paraissait assez chagrin commença par
se plaindre de l'ennui répandu dans les conversations. Quoi! toujours des sots
qui se peignent eux-mêmes, et qui ramènent tout à eux? Vous avez raison, reprit
brusquement notre discoureur: il n'y a qu'à faire comme moi; je ne me loue
jamais; j'ai du bien, de la naissance, je fais de la dépense, mes amis disent
que j'aie quelque esprit; mais je ne parle jamais de tout cela: si j'ai quelques
bonnes qualités, celle dont je fais le plus de cas, c'est ma modestie.
J'admirais cet impertinent; et pendant qu'il parlait
tout haut, je disais tout bas: Heureux celui qui a assez de vanité pour ne dire
jamais de bien de lui; qui craint ceux qui l'écoutent; et ne compromet point son
mérite avec l'orgueil des autres!
A Paris, le 20 de
la lune de Rhamazan, 1713.
LETTRE LI.
NARGUM, ENVOYE DE PERSE EN MOSCOVIE,
A USBEK
A Paris.
On m'a écrit d'Ispahan que
tu avais quitté la Perse, et que tu étais actuellement à Paris. Pourquoi faut-il
que j'apprenne de tes nouvelles par d'autres que par toi?
Les ordres du roi des rois me retiennent depuis cinq
ans dans ce pays-ci, où j'ai terminé plusieurs négociations importantes.
Tu sais que le czar est le seul des princes
chrétiens dont les intérêts soient mêlés avec ceux de la Perse, parce qu'il est
ennemi des Turcs comme nous.
Son empire est plus
grand que le nôtre: car on compte deux mille lieues depuis Moscou jusqu'à la
dernière place de ses Etats du côté de la Chine.
Il
est le maître absolu de la vie et des biens de ses sujets, qui sont tous
esclaves, à la réserve de quatre familles. Le lieutenant des prophètes, le roi
des rois, qui a le ciel pour marchepied, ne fait pas un exercice plus redoutable
de sa puissance.
A voir le climat affreux de la
Moscovie, on ne croirait jamais que ce fût une peine d'en être exilé: cependant,
dès qu'un grand est disgracié, on le relègue en Sibérie.
Comme la loi de notre prophète nous défend de boire
du vin, celle du prince le défend aux Moscovites.
Ils ont une manière de recevoir leurs hôtes, qui
n'est point du tout persane. Dès qu'un étranger entre dans une maison, le mari
lui présente sa femme; l'étranger la baise; et cela passe pour une politesse
faite au mari.
Quoique les pères, au contrat de
mariage de leurs filles, stipulent ordinairement que le mari ne les fouettera
pas, cependant on ne saurait croire combien les femmes moscovites aiment à être
battues: elles ne peuvent comprendre qu'elles possèdent le coeur de leur mari,
s'il ne les bat comme il faut; une conduite opposée, de sa part, est une marque
d'indifférence impardonnable. Voici une lettre qu'une d'elles écrivit
dernièrement à sa mère:
"Ma chère mère,
Je suis
la plus malheureuse femme du monde; il n'y a rien que je n'aie fait pour me
faire aimer de mon mari, et je n'ai jamais pu y réussir. Hier, j'avais mille
affaires dans la maison; je sortis, et je demeurais tout le jour dehors: je
crus, à mon retour, qu'il me battrait bien fort; mais il ne me dit pas un seul
mot. Ma soeur est bien autrement traitée: son mari la roue de coups tous les
jours; elle ne peut pas regarder un homme, sans qu'il ne l'assomme soudain: ils
s'aiment beaucoup aussi, et ils vivent de la meilleure intelligence du monde.
C'est ce qui la rend si fière; mais je ne lui
donnerai pas longtemps sujet de me mépriser. J'ai résolu de me faire aimer de
mon mari, à quelque prix que ce soit: je le ferai si bien enrager, qu'il faudra
bien qu'il me donne des marques d'amitié. Il ne sera pas dit que je ne serai pas
battue, et que je vivrai dans la maison sans que l'on pense à moi. La moindre
chiquenaude qu'il me donnera, je crierai de toute ma force, afin qu'on s'imagine
qu'il y va tout de tout bon; et je crois que, si quelque voisin venait au
secours, je l'étranglerais. Je vous supplie, ma chère mère, de vouloir bien
représenter à mon mari qu'il me traite d'une manière indigne. Mon père, qui est
un si honnête homme, n'agissait pas de même; et il me souvient, lorsque j'étais
petite fille, qu'il me semblait quelquefois qu'il vous aimait trop. Je vous
embrasse, ma chère mère."
Les Moscovites ne peuvent point sortir de l'empire,
quand ce serait pour voyager. Ainsi, séparés des autres nations par les lois du
pays, ils ont conservé leurs anciennes coutumes avec d'autant plus
d'attachements qu'ils ne croyaient pas qu'il fût possible qu'on en pût avoir
d'autres.
Mais le prince qui règne à présent a voulu
tout changer; il y a eu de grands démêlés avec eux au sujet de leur barbe: le
clergé et les moines n'ont pas moins combattu en faveur de leur ignorance.
Il s'attache à faire fleurir les arts, et ne néglige
rien pour porter dans l'Europe et l'Asie la gloire de sa nation, oubliée
jusqu'ici, et presque uniquement connue d'elle-même.
Inquiet et sans cesse agité, il erre dans ses vastes
Etats, laissant partout des marques de sa sévérité
naturelle.
Il les quitte,
comme s'ils ne pouvaient le contenir, et va chercher dans l'Europe d'autres
provinces et de nouveaux royaumes.
Je t'embrasse,
mon cher Usbek: donne-moi de tes nouvelles, je te conjure.
De Moscou, le 2 de la lune de Chalval, 1713.
LETTRE LII.
RICA A USBEK.
A ***.
J'étais l'autre jour dans une
société où je me divertis assez bien. Il y avait là des femmes de tous les âges:
une de quatre-vingts ans, une de soixante, une de quarante, laquelle avait une
nièce qui pouvait en avoir vingt ou vingt-deux. Un certain instinct me fit
approcher de cette dernière, et elle me dit à l'oreille: Que dites-vous de ma
tante, qui à son âge veut avoir des amants, et fait la jolie? Elle a tort, lui
dis-je: c'est un dessein qui ne convient qu'à vous. Un moment après, je me
trouvai auprès de sa tante, qui me dit: Que dites-vous de cette femme qui a pour
le moins soixante ans, qui a passé aujourd'hui plus d'une heure à sa toilette?
C'est du temps perdu, lui dis-je; et il faut avoir vos charmes pour devoir y
songer. J'allai à cette malheureuse femme de soixante ans, et la plaignais dans
mon âme, lorsqu'elle me dit à l'oreille: Y a-t-il rien de si ridicule?
Voyez-vous cette femme qui a quatre-vingts ans, et qui met des rubans couleur de
feu; elle veut faire la jeune, et elle y réussit: car cela approche de
l'enfance. Ah! bon Dieu, dis-je en moi-même, ne sentirons-nous jamais que le
ridicule des autres? C'est peut-être un bonheur, disais-je ensuite, que nous
trouvions de la consolation dans les faiblesses d'autrui. Cependant j'étais en
train de me divertir, et je dis: Nous avons assez monté, descendons à présent,
et commençons par la vieille qui est au sommet. Madame, vous vous ressemblez si
fort, cette dame à qui je viens de parler et vous, qu'il semble que vous soyez
deux soeurs; et je ne crois pas que vous soyez plus âgées l'une que l'autre. Eh!
vraiment, monsieur, me dit-elle, lorsque l'une mourra, l'autre devra avoir
grand'peur: je ne crois pas qu'il y ait d'elle à moi deux jours de différence.
Quand je tins cette femme décrépite, j'allai à celle de soixante ans: Il faut,
madame, que vous décidiez un pari que j'ai fait; j'ai gagé que cette femme et
vous (lui montrant la femme de quarante ans) étiez de même âge. Ma foi,
dit-elle, je ne crois pas qu'il y ait six mois de différence. Bon, m'y voilà;
continuons. Je descendis encore, et j'allai à la femme de quarante ans. Madame,
faites-moi la grâce de me dire si c'est pour rire que vous appelez cette
demoiselle, qui est à l'autre table, votre nièce? Vous êtes aussi jeune qu'elle;
elle a même quelque chose dans le visage de passé, que vous n'avez certainement
pas; et ces couleurs vives qui paraissent sur votre teint... Attendez, me
dit-elle: je suis sa tante, mais sa mère avait pour le moins vingt-cinq ans plus
que moi: nous n'étions pas de même lit; j'ai ouï dire à feu ma soeur que sa
fille et moi naquîmes la même année. Je le disais bien, madame, et je n'avais
pas tort d'être étonné.
Mon cher Usbek, les femmes
qui se sentent finir d'avance par la perte de leurs agréments voudraient reculer
vers la jeunesse. Eh! comment ne chercheraient-elles pas à tromper les autres?
elles font tous leurs efforts pour se tromper elles-mêmes, et pour se dérober à
la plus affligeante de toutes les idées.
A Paris, le
3 de la lune de Chalval, 1713.
LETTRE LIII.
ZELIS A USBEK.
A Paris.
Jamais passion n'a été plus
forte et plus vive que celle de Cosrou, eunuque blanc, pour mon esclave Zélide;
il la demande en mariage avec tant de fureur, que je ne puis la lui refuser. Et
pourquoi ferais-je de la résistance, lorsque sa mère n'en fait pas, et que
Zélide elle-même paraît satisfaite de l'idée de ce mariage imposteur, et de
l'ombre vaine qu'on lui présente?
Que veut-elle
faire de cet infortuné, qui n'aura d'un mari que la jalousie; qui ne sortira de
sa froideur que pour entrer dans un désespoir inutile; qui se rappellera
toujours la mémoire de ce qu'il a été, pour la faire souvenir de ce qu'il n'est
plus; qui, toujours prêt à se donner, et ne se donnant jamais, se trompera, la
trompera sans cesse, et lui fera essuyer à chaque instant tous les malheurs de
sa condition?
Hé quoi! être toujours dans les images
et dans les fantômes? ne vivre que pour imaginer? se trouver toujours auprès des
plaisirs et jamais dans les plaisirs? languissante dans les bras d'un
malheureux, au lieu de répondre à ses soupirs, ne répondre qu'à ses regrets?
Quel mépris ne doit-on pas avoir pour un homme de
cette espèce, fait uniquement pour garder, et jamais pour posséder? Je cherche
l'amour, et je ne le vois pas.
Je te parle
librement, parce que tu aimes ma naïveté, et que tu préfères mon air libre et ma
sensibilité pour les plaisirs à la pudeur feinte de mes compagnes.
Je t'ai ouï dire mille fois que les eunuques goûtent
avec les femmes une sorte de volupté qui nous est inconnue; que la nature se
dédommage de ses pertes; qu'elle a des ressources qui réparent le désavantage de
leur condition; qu'on peut bien cesser d'être homme, mais non pas d'être
sensible; et que, dans cet état, on est comme dans un troisième sens, où l'on ne
fait, pour ainsi dire, que changer de plaisirs.
Si
cela était, je trouverais Zélide moins à plaindre; c'est quelque chose de vivre
avec des gens moins malheureux.
Donne-moi tes ordres
là-dessus, et fais-moi savoir si tu veux que le mariage s'accomplisse dans le
sérail. Adieu.
Du sérail d'Ispahan, le 5 de la lune
de Chalval, 1713.
LETTRE LIV.
RICA A USBEK.
A ***.
J'étais ce matin dans ma
chambre, laquelle, comme tu sais, n'est séparée des autres que par une cloison
fort mince, et percée en plusieurs endroits; de manière qu'on entend tout ce qui
se dit dans la chambre voisine. Un homme, qui se promenait à grand pas, disait à
un autre: Je ne sais ce que c'est, mais tout se tourne contre moi; il y a plus
de trois jours que je n'ai rien dit qui m'ait fait honneur; et je me suis trouvé
confondu pêle-mêle dans toutes les conversations, sans qu'on ait fait la moindre
attention à moi, et qu'on m'ait deux fois adressé la parole. J'avais préparé
quelques saillies pour relever mon discours; jamais on n'a voulu souffrir que je
les fisse venir: j'avais un conte fort joli à faire; mais à mesure que j'ai
voulu l'approcher, on l'a esquivé comme si on l'avait fait exprès: j'ai quelques
bons mots, qui depuis quatre jours vieillissent dans ma tête, sans que j'en aie
pu faire le moindre usage. Si cela continue, je crois qu'à la fin je serai un
sot: il semble que ce soit mon étoile, et que je ne puisse m'en dispenser. Hier,
j'avais espéré de briller avec trois ou quatre vieilles femmes qui certainement
ne m'imposent point, et je devais dire les plus jolies choses du monde: je fus
plus d'un quart d'heure à diriger ma conversation; mais elles ne tinrent jamais
un propos suivi, et elles coupèrent, comme des parques fatales, le fil de tous
mes discours. Veux-tu que je te dise? La réputation de bel esprit coûte bien à
soutenir. Je ne sais comment tu as fait pour y parvenir. Il me vient dans l'idée
une chose, reprit l'autre: travaillons de concert à nous donner de l'esprit;
associons-nous pour cela. Nous nous dirons chacun tous les jours de quoi nous
devons parler; et nous nous secourrons si bien que, si quelqu'un vient nous
interrompre au milieu de nos idées, nous l'attirerons nous-mêmes; et s'il ne
veut pas venir de bon gré, nous lui ferons violence. Nous conviendrons des
endroits où il faudra approuver, de ceux où il faudra sourire, des autres où il
faudra rire tout à fait, et à gorge déployée. Tu verras que nous donnerons le
ton à toutes les conversations, et qu'on admirera la vivacité de notre esprit et
le bonheur de nos reparties. Nous nous protégerons par des signes de tête
mutuels. Tu brilleras aujourd'hui, demain tu seras mon second. J'entrerai avec
toi dans une maison, et je m'écrierai en te montrant: Il faut que je vous dise
une réponse bien plaisante que monsieur vient de faire à un homme que nous avons
trouvé dans la rue; et je me tournerai vers toi; il ne s'y attendait pas; il a
été bien étonné. Je réciterai quelques-uns de mes vers, et tu diras: J'y étais
quand il les fit; c'était dans un souper, et il ne rêva pas un moment. Souvent
même nous nous raillerons toi et moi; et l'on dira: Voyez comme ils s'attaquent,
comme ils se défendent; ils ne s'épargnent pas; voyons comme il sortira de là; à
merveille! quelle présence d'esprit! voilà une véritable bataille. Mais on ne
dira pas que nous nous étions escarmouchés dès la veille. Il faudra acheter de
certains livres qui sont des recueils de bons mots composés à l'usage de ceux
qui n'ont pas d'esprit et qui en veulent contrefaire: tout dépend d'avoir des
modèles. Je veux qu'avant six mois nous soyons en état de tenir une conversation
d'une heure toute remplie de bons mots. Mais il faudra avoir une attention;
c'est de soutenir leur fortune: ce n'est pas tout que de dire un bon mot, il
faut le répandre et le semer partout; sans cela, autant de perdu; et je t'avoue
qu'il n'y a rien de si désolant que de voir une jolie chose qu'on dite mourir
dans l'oreille d'un sot qui l'entend. Il est vrai que souvent il y a une
compensation, et que nous disons aussi bien des sottises qui passent
incognito; et c'est la seule chose qui peut nous consoler dans cette
occasion. Voilà, mon cher, le parti qu'il nous faut prendre. Fais ce que je te
dirai, et je te promets avant six mois une place à l'Académie: c'est pour te
dire que le travail ne sera pas long, car pour lors tu pourras renoncer à ton
art; tu seras homme d'esprit, malgré que tu en aies. On remarque en France que,
dès qu'un homme entre dans une compagnie, il prend d'abord ce qu'on appelle
l'esprit du corps: tu en seras de même; et je ne crains pour toi que l'embarras
des applaudissements.
A Paris, le 6 de la lune de
Zilcadé, 1714.
LETTRE LV.
RICA A IBBEN.
A Smyrne.
Chez les peuples d'Europe,
le premier quart d'heure du mariage aplanit toutes les difficultés; les
dernières faveurs sont toujours de même date que la bénédiction nuptiale: les
femmes n'y font point comme nos Persanes, qui disputent le terrain quelquefois
des mois entiers; il n'y a rien de si plénier: si elles ne perdent rien, c'est
qu'elles n'ont rien à perdre; mais on sait toujours, chose honteuse! le moment
de leur défaite; et, sans consulter les astres, on peut prédire au juste l'heure
de la naissance de leurs enfants.
Les Français ne
parlent presque jamais de leurs femmes: c'est qu'ils ont peur d'en parler devant
des gens qui les connaissent mieux qu'eux.
Il y a
parmi eux des hommes très malheureux que personne ne console: ce sont les maris
jaloux; il y en a que tout le monde hait: ce sont les maris jaloux; il y en a
que tous les hommes méprisent: ce sont encore les maris jaloux.
Aussi n'y a-t-il point de pays où ils soient en si
petit nombre que chez les Français. Leur tranquillité n'est pas fondée sur la
confiance qu'ils ont en leurs femmes; c'est au contraire sur la mauvaise opinion
qu'ils en ont: toutes les sages précautions des Asiatiques, les voiles qui les
couvrent, les prisons où elles sont détenues, la vigilance des eunuques, leur
paraissent des moyens plus propres à exercer l'industrie du sexe qu'à la lasser.
Ici les maris prennent leur parti de bonne grâce, et regardent les infidélités
comme des coups d'une étoile inévitable. Un mari qui voudrait seul posséder sa
femme serait regardé comme perturbateur de la joie publique, et comme un insensé
qui voudrait jouir de la lumière du soleil à l'exclusion des autres hommes.
Ici un mari qui aime sa femme est un homme qui n'a
pas assez de mérite pour se faire aimer d'une autre; qui abuse de la nécessité
de la loi, pour suppléer aux agréments qui lui manquent; qui se sert de tous ses
avantages au préjudice d'une société entière; qui s'approprie ce qui ne lui
avait été donné qu'en engagement, et qui agit autant qu'il est en lui pour
renverser une convention tacite qui fait le bonheur de l'un et de l'autre sexe.
Ce titre de mari d'une jolie femme, qui se cache en Asie avec tant de soin, se
porte ici sans inquiétude: on se sent en état de faire diversion partout. Un
prince se console de la perte d'une place par la prise d'une autre: dans le
temps que le Turc nous prenait Bagdad, n'enlevions-nous pas au Mogol la
forteresse de Candahar?
Un homme qui, en général,
souffre les infidélités de sa femme n'est point désapprouvé; au contraire, on le
loue de sa prudence: il n'y a que les cas particuliers qui déshonorent.
Ce n'est pas qu'il n'y ait des dames vertueuses, et
on peut dire qu'elles sont distinguées; mon conducteur me les faisait toujours
remarquer: mais elles étaient toutes si laides, qu'il faut être un saint pour ne
pas haïr la vertu.
Après ce que je t'ai dit des
moeurs de ce pays-ci, tu t'imagines facilement que les Français ne s'y piquent
guère de constance: ils croient qu'il est aussi ridicule de jurer à une femme
qu'on l'aimera toujours, que de soutenir qu'on se portera toujours bien, ou
qu'on sera toujours heureux. Quand ils promettent à une femme qu'il l'aimeront
toujours, ils supposent qu'elle, de son côté, leur promet d'être toujours
aimable; et si elle manque à sa parole, ils ne se croient plus engagés à la
leur.
A Paris, le 7 de la lune de Zilcadé, 1714.
LETTRE LVI.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
Le jeu est très en usage en
Europe: c'est un état que d'être joueur; ce seul titre tient lieu de naissance,
de bien, de probité: il met tout homme qui le porte au rang des honnêtes gens,
sans examen; quoiqu'il n'y ait personne qui ne sache qu'en jugeant ainsi il
s'est trompé très souvent: mais on est convenu d'être incorrigible.
Les femmes y sont surtout très adonnées; il est vrai
qu'elles ne s'y livrent guère dans leur jeunesse que pour favoriser une passion
plus chère; mais, à mesure qu'elles vieillissent, leur passion pour le jeu
semble rajeunir, et cette passion remplit tout le vide des autres.
Elles veulent ruiner leurs maris; et pour y
parvenir, elles ont des moyens pour tous les âges, depuis leur plus tendre
jeunesse jusqu'à la vieillesse la plus décrépite: les habits et les équipages
commencent le dérangement, la coquetterie l'augmente, le jeu l'achève.
J'ai vu souvent neuf ou dix femmes, ou plutôt neuf
ou dix siècles, rangées autour d'une table; je les ai vues dans leurs
espérances, dans leurs craintes, dans leurs joies, surtout dans leurs fureurs:
tu aurais dit qu'elles n'auraient jamais le temps de s'apaiser, et que la vie
allait les quitter avant leur désespoir; tu aurais été en doute si ceux qu'elles
payaient étaient leurs créanciers, ou leurs légataires.
Il semble que notre saint prophète ait eu
principalement en vue de nous priver de tout ce qui peut troubler notre raison:
il nous a interdit l'usage du vin, qui la tient ensevelie; il nous a, par un
précepte exprès, défendu les jeux de hasard; et quand il lui a été impossible
d'ôter la cause des passions, il les a amorties. L'amour parmi nous ne porte ni
trouble ni fureur: c'est une passion languissante qui lasse notre âme dans le
calme; la pluralité des femmes nous sauve de leur empire; elle tempère la
violence de nos désirs.
A Paris, le 10 de la lune de
Zilhagé, 1714.
LETTRE LVII.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Les libertins entretiennent
ici un nombre infini de filles de joie; et les dévots un nombre innombrable de
dervis. Ces dervis font trois voeux, d'obéissance, de pauvreté, et de chasteté.
On dit que le premier est le mieux observé de tous; quant au second, je te
réponds qu'il ne l'est point: je te laisse à juger du troisième.
Mais, quelque riches que soient ces dervis, ils ne
quittent jamais la qualité des pauvres; notre glorieux sultan renoncerait plutôt
à ses magnifiques et sublimes titres: ils ont raison; car ce titre de pauvreté
les empêche de l'être.
Les médecins, et quelques-uns
de ces dervis, qu'on appelle confesseurs, sont toujours ici ou trop estimés ou
trop méprisés; cependant on dit que les héritiers s'accommodent mieux des
médecins que des confesseurs.
Je fus l'autre jour
dans un couvent de ces dervis; un d'entre eux, vénérable par ses cheveux blancs,
m'accueillit fort honnêtement; et après m'avoir fait voir toute la maison, il me
mena dans le jardin, où nous nous mîmes à discourir. Mon père, lui dis-je, quel
emploi avez vous dans la communauté? Monsieur, me répondit-il avec un air très
content de ma question, je suis casuiste. Casuiste? repris-je: depuis que je
suis en France, je n'ai pas ouï parler de cette charge. Quoi! vous ne savez pas
ce que c'est qu'un casuiste? Eh bien! écoutez, je vais vous en donner une idée
qui ne vous laissera rien à désirer. Il y a deux sortes de péchés: de mortels,
qui excluent absolument du paradis; de véniels, qui offensent Dieu à la vérité,
mais ne l'irritent pas au point de nous priver de la béatitude. Or tout notre
art consiste à bien distinguer ces deux sortes de péchés: car, à la réserve de
quelques libertins, tous les chrétiens veulent gagner le paradis; mais il n'y a
guères personne qui ne le veuille gagner à meilleur marché qu'il est possible.
Quand on connaît bien les péchés mortels, on tâche de ne pas commettre de
ceux-là, et l'on fait son affaire. Il y a des hommes qui n'aspirent pas à une si
grande perfection; et comme ils n'ont point d'ambition, ils ne se soucient pas
des premières places: aussi ils entrent en paradis le plus juste qu'ils peuvent;
pourvu qu'ils y soient, cela leur suffit: leur but est de n'en faire ni plus ni
moins. Ce sont des gens qui ravissent le ciel plutôt qu'ils ne l'obtiennent, et
qui disent à Dieu: Seigneur, j'ai accompli les conditions à la rigueur; vous ne
pouvez vous empêcher de tenir vos promesses: comme je n'en ai pas fait plus que
vous n'en avez demandé, je vous dispense de m'en accorder plus que vous n'en
avez promis.
Nous sommes donc des gens nécessaires,
monsieur. Ce n'est pas tout pourtant; vous allez bien voir autre chose. L'action
ne fait pas le crime, c'est la connaissance de celui qui la commet, celui qui
fait un mal, tandis qu'il peut croire que ce n'en est pas un, est en sûreté de
conscience; et comme il y a un nombre infini d'actions équivoques, un casuiste
peut leur donner un degré de bonté qu'elles n'ont point, en les qualifiant
telles; et pourvu qu'il puisse persuader qu'elles n'ont pas de venin, il le leur
ôte tout entier.
Je vous dis ici le secret d'un
métier où j'ai vieilli; je vous en fais voir les raffinements: il y a un tour à
donner à tout, même aux choses qui en paraissent le moins susceptibles. Mon
père, lui dis-je, cela est fort bon; mais comment vous accommodez-vous avec le
ciel? Si le grand sophi avait à sa cour un homme qui fît à son égard ce que vous
faites contre votre Dieu, qui mît de la différence entre ses ordres, et qui
apprît à ses sujets dans quel cas ils doivent les exécuter, et dans quel autre
ils peuvent les violer, il le ferait empaler sur l'heure. Là-dessus, je saluai
mon dervis, et le quittai sans attendre sa réponse.
A Paris, le 23 de la lune de Maharram, 1714.
LETTRE LVIII.
RICA A RHEDI.
A Venise.
A Paris, mon cher Rhédi, il
y a bien des métiers. Là un homme obligeant vient, pour un peu d'argent, vous
offrir le secret de faire de l'or.
Un autre vous
promet de vous faire coucher avec les esprit aériens, pourvu que vous soyez
seulement trente ans sans voir de femmes.
Vous
trouverez ensuite des devins si habiles, qu'ils vous diront toute votre vie,
pourvu qu'ils aient eu un quart d'heure de conversation avec vos domestiques.
Des femmes adroites font de la virginité une fleur
qui périt et renaît tous les jours, et se cueille la centième fois plus
douloureusement que la première.
Il y en a d'autres
qui, réparant par la force de leur art toutes les injures du temps, savent
rétablir sur un visage une beauté qui chancelle, et même rappeler une femme du
sommet de la vieillesse pour la faire redescendre jusqu'à la jeunesse la plus
tendre.
Tous ces gens-là vivent ou cherchent à vivre
dans une ville qui est la mère de l'invention.
Les
revenus des citoyens ne s'y afferment point: ils ne consistent qu'en esprit et
en industrie; chacun a la sienne, qu'il fait valoir de son mieux.
Qui voudrait nombrer tous les gens de loi qui
poursuivent le revenu de quelque mosquée, aurait aussitôt compté les sables de
la mer, et les esclaves de notre monarque.
Un nombre
infini de maître de langues, d'arts et de sciences, enseignent ce qu'ils ne
savent pas; et ce talent est bien considérable: car il ne faut pas beaucoup
d'esprit pour montrer ce qu'on sait; mais il en faut infiniment pour enseigner
ce qu'on ignore.
On ne peut mourir ici que
subitement; la mort ne saurait autrement exercer son empire: car il y a dans
tous les coins des gens qui ont des remèdes infaillibles contre toutes les
maladies imaginables.
Toutes les boutiques sont
tendues de filets invisibles où se vont prendre tous les acheteurs. L'on en sort
pourtant quelquefois à bon marché: une jeune marchande cajole un homme une heure
entière, pour lui faire acheter un paquet de cure-dents.
Il n'y a personne qui sorte de cette ville plus
précautionné qu'il n'y est entré: à force de faire part de son bien aux autres,
on apprend à le conserver; seul avantage des étrangers dans cette ville
enchanteresse.
De Paris, le 10 de la lune de Saphar,
1714.
LETTRE LIX.
RICA A USBEK.
A ***.
J'étais l'autre jour dans une
maison où il y avait un cercle de gens de toute espèce: je trouvai la
conversation occupée par deux vieilles femmes, qui avaient en vain travaillé
tout le matin à se rajeunir. Il faut avouer, disait une d'entre elles, que les
hommes d'aujourd'hui sont bien différents de ceux que nous voyions dans notre
jeunesse: ils étaient polis, gracieux, complaisants; mais à présent je les
trouve d'une brutalité insupportable. Tout est changé, dit pour lors un homme
qui paraissait accablé de goutte, le temps n'est plus comme il était: il y a
quarante ans, tout le monde se portait bien, on marchait, on était gai, on ne
demandait qu'à rire et à danser; à présent tout le monde est d'une tristesse
insupportable. Un moment après, la conversation tourna du côté de la politique.
Morbleu! dit un vieux seigneur, l'Etat n'est plus gouverné, trouvez-moi à
présent un ministre comme Monsieur Colbert. Je le connaissais beaucoup ce
Monsieur Colbert; il était de mes amis, il me faisait toujours payer de mes
pensions avant qui que ce fût: le bel ordre qu'il y avait dans les finances!
tout le monde était à son aise; mais aujourd'hui je suis ruiné. Monsieur, dit
pour lors un ecclésiastique, vous parlez là du temps le plus miraculeux de notre
invincible monarque; y a-t-il rien de si grand que ce qu'il faisait alors pour
détruire l'hérésie? Et comptez-vous pour rien l'abolition des duels? dit d'un
air content un autre homme qui n'avait point encore parlé. La remarque est
judicieuse, me dit quelqu'un à l'oreille: cet homme est charmé de l'édit, et il
l'observe si bien, qu'il y a six mois il reçut cent coups de bâton pour ne le
pas violer.
Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons
jamais des choses que par un retour secret que nous faisons sur nous-mêmes. Je
ne suis pas surpris que les Nègres peignent le diable d'une blancheur
éblouissante, et leurs dieux noirs comme du charbon; que la Vénus de certains
peuples ait des mamelles qui lui pendent jusqu'aux cuisses; et qu'enfin tous les
idolâtres aient représenté leurs dieux avec une figure humaine, et leur aient
fait part de toutes leurs inclinations. On a dit fort bien que si les triangles
faisaient un dieu, ils lui donneraient trois côtés.
Mon cher Usbek, quand je vois des hommes qui rampent
sur un atome, c'est-à-dire la terre, qui n'est qu'un point de l'univers, se
proposer directement pour modèles de la Providence, je ne sais comment accorder
tant d'extravagance avec tant de petitesse.
De
Paris, le 14 de la lune de Saphar, 1714.
LETTRE LX.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
Tu me demandes s'il y a des
Juifs en France? Sache que, partout où il y a de l'argent, il y a des Juifs. Tu
me demandes ce qu'ils y font? précisément ce qu'ils font en Perse: rien ne
ressemble plus à un Juif d'Asie qu'un Juif européen.
Ils font paraître chez les chrétiens, comme parmi
nous, une obstination invincible pour leur religion qui va jusqu'à la folie.
La religion juive est un vieux tronc qui a produit
deux branches qui ont couvert toute la terre, je veux dire le mahométisme et le
christianisme; ou plutôt c'est une mère qui a engendré deux filles qui l'ont
accablée de mille plaies: car, en fait de religion, les plus proches sont les
plus grandes ennemies. Mais, quelques mauvais traitements qu'elle en ait reçus,
elle ne laisse pas de se glorifier de les avoir mises au monde; elle se sert de
l'une et de l'autre pour embrasser le monde entier, tandis que d'un autre côté
sa vieillesse vénérable embrasse tous les temps.
Les
Juifs se regardent donc comme source de toute sainteté et l'origine de toute
religion; ils nous regardent au contraire comme des hérétiques qui ont changé la
loi, ou plutôt comme des Juifs rebelles.
Si le
changement s'était fait insensiblement, ils croient qu'ils auraient été
facilement séduits: mais comme il s'est fait tout à coup et d'une manière
violente, comme ils peuvent marquer le jour et l'heure de l'une et de l'autre
naissance, ils se scandalisent de trouver en nous des âges, et se tiennent
fermes à une religion que le monde même n'a pas précédée.
Ils n'ont jamais eu dans l'Europe un calme pareil à
celui dont ils jouissent. On commence à se défaire parmi les chrétiens de cet
esprit d'intolérance qui les animait: on s'est mal trouvé en Espagne de les
avoir chassés, et en France d'avoir fatigué des chrétiens dont la croyance
différait un peu de celle du prince. On s'est aperçu que le zèle pour les
progrès de la religion est différent de l'attachement qu'on doit avoir pour
elle; et que, pour l'aimer et pour l'observer, il n'est pas nécessaire de haïr
et de persécuter ceux qui ne l'observent pas.
Il
serait à souhaiter que nos musulmans pensassent aussi sensément sur cet article
que les chrétiens; que l'on pût une bonne fois faire la paix entre Ali et
Abubeker, et laisser à Dieu le soin de décider des mérites de ces saints
prophètes: je voudrais qu'on les honorât par des actes de vénération et de
respect, et non pas par de vaines préférences; et qu'on cherchât à mériter leur
faveur, quelque place que Dieu leur ait marquée, soit à sa droite, ou bien sous
le marchepied de son trône.
A Paris, le 18 de la
lune de Saphar, 1714.
LETTRE LXI.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
J'entrai l'autre jour dans
une église fameuse qu'on appelle Notre-Dame: pendant que j'admirais ce superbe
édifice, j'eus occasion de m'entretenir avec un ecclésiastique que la curiosité
y avait attiré comme moi. La conversation tomba sur la tranquillité de sa
profession. La plupart des gens, me dit-il, envient le bonheur de notre état, et
ils ont raison: cependant il a ses désagréments; nous ne sommes point si séparés
du monde, que nous n'y soyons appelés en mille occasions: là, nous avons un rôle
très difficile à soutenir.
Les gens du monde sont
étonnants; ils ne peuvent souffrir notre approbation, ni nos censures; si nous
les voulons corriger, ils nous trouvent ridicules; si nous les approuvons, ils
nous regardent comme des gens au-dessous de notre caractère. Il n'y a rien de si
humiliant de penser qu'on a scandalisé les impies mêmes: nous sommes donc
obligés de tenir une conduite équivoque, et d'imposer aux libertins, non pas par
un caractère décidé, mais par l'incertitude où nous les mettons de la manière
dont nous recevons leurs discours. Il faut avoir beaucoup d'esprit pour cela;
cet état de neutralité est difficile: les gens du monde, qui hasardent tout, qui
se livrent à toutes leurs saillies, qui, selon le succès, les poussent ou les
abandonnent, réussissent bien mieux.
Ce n'est pas
tout: cet état si heureux et si tranquille, que l'on vante tant, nous ne le
conservons pas dans le monde. Dès que nous y paraissons, on nous fait disputer;
on nous fait entreprendre, par exemple, de prouver l'utilité de la prière à un
homme qui ne croit pas en Dieu, la nécessité du jeûne à un autre qui a nié toute
sa vie l'immortalité de l'âme: l'entreprise est laborieuse, et les rieurs ne
sont pas pour nous. Il y a plus: une certaine envie d'attirer les autres dans
nos opinions nous tourmente sans cesse, et est pour ainsi dire attachée à notre
profession. Cela est aussi ridicule que si on voyait les Européens travailler,
en faveur de la nature humaine, à blanchir le visage des Africains. Nous
troublons l'Etat, nous nous tourmentons nous-mêmes, pour faire recevoir des
points de religion qui ne sont point fondamentaux; et nous ressemblons à ce
conquérant de la Chine, qui poussa ses sujets à une révolte générale pour les
avoir voulu obliger à se rogner les cheveux ou les ongles.
Le zèle même que nous avons pour faire remplir à
ceux dont nous sommes chargés les devoirs de notre sainte religion est souvent
dangereux, et ne saurait être accompagné de trop de prudence. Un empereur nommé
Théodose fit passer au fil de l'épée tous les habitants d'une ville, même les
femmes et les petits enfants: s'étant ensuite présenté pour entrer dans une
église, un évêque nommé Ambroise lui fit fermer les portes, comme à un meurtrier
et un sacrilège; et en cela il fit une action héroïque. Cet empereur ayant
ensuite fait la pénitence qu'un tel crime exigeait, ayant été admis dans
l'église s'alla placer parmi les prêtres; le même évêque l'en fit sortir; et en
cela il commit l'action d'un fanatique et d'un fou: tant il est vrai que l'on
doit se défier de son zèle. Qu'importait à la religion ou à l'Etat que ce prince
eût, ou n'eût pas, une place parmi les prêtres?
De
Paris, le 1er de la lune de Rebiab, 1714.
LETTRE LXII.
ZELIS A USBEK.
A Paris.
Ta fille ayant atteint sa
septième année, j'ai cru qu'il était temps de la faire passer dans les
appartements intérieurs du sérail, et de ne point attendre qu'elle ait dix ans
pour la confier aux eunuques noirs. On ne saurait de trop bonne heure priver une
jeune personne des libertés de l'enfance, et lui donner une éducation sainte
dans les sacrés murs où la pudeur habite.
Car je ne
puis être de l'avis de ces mères qui ne renferment leurs filles que lorsqu'elles
sont sur le point de leur donner un époux; qui, les condamnant au sérail plutôt
qu'elles ne les y consacrent, leur font embrasser violemment une manière de vie
qu'elles auraient dû leur inspirer. Faut-il tout attendre de la force de la
raison, et rien de la douceur de l'habitude?
C'est
en vain que l'on nous parle de la subordination où la nature nous a mises: ce
n'est pas assez de nous la faire sentir; il faut nous la faire pratiquer, afin
qu'elle nous soutienne dans ce temps critique où les passions commencent à
naître, et à nous encourager à l'indépendance.
Si
nous étions attachées à vous que par le devoir, nous pourrions quelques fois
l'oublier; si nous n'y étions entraînées que par le penchant, peut-être un
penchant plus fort pourrait l'affaiblir. Mais quand les lois nous donnent à un
homme, elles nous dérobent à tous les autres, et nous mettent aussi loin d'eux
que si nous en étions à cent mille lieux.
La nature,
industrieuse en faveur des hommes, ne s'est pas bornée à leur donner des désirs;
elle a voulu que nous en eussions nous-mêmes, et que nous fussions des
instruments animés de leur félicité: elle nous a mises dans le feu des passions,
pour les faire vivre tranquilles; s'ils sortent de leur insensibilité, elle nous
a destinées à les y faire rentrer, sans que nous puissions jamais goûter cet
heureux état où nous les mettons.
Cependant, Usbek,
ne t'imagine pas que ta situation soit plus heureuse que la mienne: j'ai goûté
ici mille plaisirs que tu ne connais pas: notre imagination a travaillé sans
cesse à m'en faire connaître le prix: j'ai vécu, et tu n'as fait que languir.
Dans la prison même où tu me retiens, je suis plus
libre que toi: tu ne saurais redoubler tes attentions pour me faire garder, que
je ne jouisse de tes inquiétudes; et tes soupçons, ta jalousie, tes chagrins,
sont autant de marques de ta dépendance.
Continue,
cher Usbek: fais veiller sur moi nuit et jour; ne te fie pas même aux
précautions ordinaires; augmente mon bonheur en assurant le tien; et sache que
je ne redoute rien, que ton indifférence.
Du sérail
d'Ispahan, le 2 de la lune de Rebiab, 1714.
LETTRE LXIII.
RICA A USBEK.
A ***.
Je crois que tu veux passer ta
vie à la campagne. Je ne te perdais au commencement que pour deux ou trois
jours; et en voilà quinze que je ne t'ai vu: il est vrai que tu es dans une
maison charmante, que tu y trouves une société qui te convient, que tu y
raisonnes tout à ton aise: il n'en faut pas davantage pour te faire oublier tout
l'univers.
Pour moi je mène à peu près la même vie
que tu m'as vu mener; je me répands dans le monde, et je cherche à le connaître:
mon esprit perd insensiblement tout ce qui lui reste d'asiatique, et se plie
sans effort aux moeurs européennes. Je ne suis plus si étonné de voir dans une
maison cinq ou six femmes avec cinq ou six hommes: et je trouve que cela n'est
pas mal imaginé.
Je le puis dire, je ne connais les
femmes que depuis que je suis ici; j'en ai plus appris dans un mois que je
n'aurais fait en trente ans dans un sérail.
Chez
nous les caractères sont tous uniformes, parce qu'ils sont forcés: on ne voit
pas les gens tels qu'ils sont, mais tels qu'on les oblige d'être; dans cette
servitude du coeur et de l'esprit on entend parler que la crainte, qui n'a qu'un
langage, et non pas la nature, qui s'exprime si différemment, et qui paraît sous
tant de formes.
La dissimulation, cet art parmi nous
si pratiqué et si nécessaire, est ici inconnue: tout parle, tout se voit, tout
s'entend; le coeur se montre comme le visage; dans les moeurs, dans la vertu,
dans le vice même, on aperçoit toujours quelque chose de naïf.
Il faut, pour plaire aux femmes, un certain talent
différent de celui qui lui plaît encore davantage: il consiste dans une espèce
de badinage dans l'esprit, qui les amuse en ce qu'il semble leur promettre à
chaque instant ce qu'on ne peut tenir que dans de trop longs intervalles.
Ce badinage, naturellement fait pour les toilettes,
semble être venu à former le caractère général de la nation: on badine au
conseil, on badine à la tête d'une armée, on badine avec un ambassadeur; les
professions ne paraissent ridicules qu'à proportion du sérieux qu'on y met: un
médecin ne le serait plus, si ses habits étaient moins lugubres, et s'il tuait
ses malades en badinant.
A Paris, le 10 de la lune
de Rebiab, 1714.
LETTRE LXIV.
LE CHEF DES EUNUQUES NOIRS
A USBEK.
A Paris.
Je suis dans un embarras que
je ne saurais t'exprimer, magnifique seigneur: le sérail est dans un désordre et
une confusion épouvantable; la guerre règne entre tes femmes; tes eunuques sont
partagés; on n'entend que plaintes, que murmures, que reproches; mes
remontrances sont méprisées; tout semble permis dans ce temps de licence, et je
n'ai plus qu'un vain titre dans le sérail.
Il n'y a
aucune de tes femmes qui ne se juge au-dessus des autres par sa naissance, par
sa beauté, par ses richesses, par son esprit, par ton amour; et qui ne fasse
valoir quelques-uns de ces titres-là pour avoir toutes les préférences: je perds
à chaque instant cette longue patience, avec laquelle néanmoins j'ai eu le
malheur de les mécontenter toutes; ma prudence, ma complaisance même, vertu si
rare et si étrangère dans le poste que j'occupe, ont été inutiles.
Veux-tu que je te découvre, magnifique seigneur, la
cause de tous ces désordres? Elle est toute dans ton coeur, et dans les tendres
égards que tu as pour elles. Si tu ne me retenais par la main; si, au lieu de la
voie des remontrances, tu me laissais celle des châtiments; si, sans te laisser
attendrir à leurs plaintes et à leurs larmes, tu les envoyais pleurer devant
moi, qui ne m'attendris jamais, je les façonnerais bientôt au joug qu'elles
doivent porter, et je laisserais leur humeur impérieuse et indépendante.
Enlevé dès l'âge de quinze ans du fond de l'Afrique,
ma patrie, je fus d'abord vendu à un maître qui avait plus de vingt femmes, ou
concubines. Ayant jugé à mon air grave et taciturne que j'étais propre au
sérail, il ordonna qu'on achevât de me rendre tel; et me fit faire une opération
pénible dans les commencements, mais qui me fut heureuse dans la suite, parce
qu'elle m'approcha de l'oreille et de la confiance de mes maîtres. J'entrai dans
ce sérail, qui fut pour moi un nouveau monde. Le premier eunuque, l'homme le
plus sévère que j'ai vu de ma vie, y gouvernait avec un empire absolu. On y
entendait parler ni de divisions, ni de querelles: un silence profond régnait
partout; toutes ces femmes étaient couchées à la même heure d'un bout de l'année
à l'autre, et levées à la même heure; elles entraient dans le bain tour à tour,
elles en sortaient au moindre signe que nous leur en faisions; le reste du temps
elles étaient presque toujours enfermées dans leurs chambres. Il avait une
règle, qui était de les faire tenir dans une grande propreté, et il avait pour
cela des attentions inexprimables: le moindre refus d'obéir était puni sans
miséricorde. Je suis, disait-il, esclave; mais je le suis d'un homme qui est
votre maître, et le mien; et j'use du pouvoir qu'il m'a donné sur vous: c'est
lui qui vous châtie, et non moi qui ne fait que prêter ma main. Ces femmes
n'entraient jamais dans la chambre de mon maître qu'elles n'y fussent appelées;
elles recevaient cette grâce avec joie, et s'en voyaient privées sans se
plaindre. Enfin moi, qui étais le dernier des noirs dans ce sérail tranquille,
j'étais mille fois plus respecté que je ne le suis dans le tien, où je les
commande tous.
Dès que ce grand eunuque eut connu
mon grand génie, il tourna les yeux de mon côté; il parla de moi à mon maître,
comme un homme capable de travailler selon ses vues, et de lui succéder dans le
poste qu'il remplissait; il ne fut point étonné de ma grande jeunesse, il crut
que mon attention me tiendrait lieu d'expérience. Que te dirai-je? Je fis tant
de progrès dans ma confiance, qu'il ne faisait plus de difficulté de me confier
les clefs des lieux terribles qu'il gardait depuis si longtemps. C'est sous ce
grand maître que j'appris l'art de commander, et que je me formais aux maximes
d'un gouvernement inflexible: j'étudiai sous lui le coeur des femmes; il
m'apprit à profiter de leurs faiblesses et à ne point m'étonner de leurs
hauteurs. Souvent il me plaisait de me les faire exercer même, et de les
conduire jusqu'au dernier retranchement de l'obéissance; il les faisait ensuite
revenir insensiblement, et voulu que je parusse pour quelques temps plier
moi-même. Mais il fallait le voir dans ces moments, où il les trouvait tout près
du désespoir, entre les prières et les reproches: il soutenait leurs larmes sans
s'émouvoir. Voilà, disait-il d'un air content, comment il faut gouverner les
femmes: leur nombre ne m'embarrasse pas; je conduirais de même toutes celles de
notre grand monarque. Comment un homme peut-il espérer de captiver leur coeur,
si ses fidèles eunuques n'ont commencé par soumettre leur esprit?
Il avait non seulement de la fermeté, mais aussi de
la pénétration: il lisait leurs pensées et leurs dissimulations; leurs gestes
étudiés, leur visage feint ne lui dérobaient rien; il savait toutes leurs
actions les plus cachées et leurs paroles les plus secrètes; il se servait des
unes pour connaître les autres, et il se plaisait à récompenser la moindre
confidence. Comme elles n'abordaient leur mari que lorsqu'elles étaient
averties, l'eunuque y appelait qui il voulait, et tournait les yeux de son
maître sur celles qu'il avait en vu; et cette distinction était la récompense de
quelque secret révélé: il avait persuadé à son maître qu'il était du bon ordre
qu'il lui laissât ce choix, afin de lui donner une autorité plus grande. Voilà
comme on gouvernait, magnifique seigneur, dans un sérail qui était, je crois, le
mieux réglé qu'il n'y eût en Perse.
Laisse-moi les
mains libres: permets que je me fasse obéir; huit jours remettront l'ordre dans
le sein de la confusion; c'est ce que ta gloire demande, et que ta sûreté exige.
De ton sérail d'Ispahan, le 9 de la lune de Rebiab
I, 1714.
LETTRE LXV.
USBEK A SES FEMMES.
Au sérail d'Ispahan.
J'apprends que
le sérail est dans le désordre, et qu'il est rempli de querelles et de divisions
intestines. Que vous recommandai-je en partant, que la paix et la bonne
intelligence? Vous me le promîtes; était-ce pour me tromper?
C'est vous qui seriez trompées, si je voulais suivre
les conseils que me donne le grand eunuque, si je voulais employer mon autorité
pour vous faire vivre comme mes exhortations le demandaient de vous.
Je ne sais me servir de ces moyens violents que
lorsque j'ai tenté tous les autres: faites donc en votre considération ce que
vous n'avez pas voulu faire à la mienne.
Le premier
eunuque a grand sujet de se plaindre: il dit que vous n'avez aucun égard pour
lui. Comment pouvez-vous accorder cette conduite avec la modestie de votre état?
N'est-ce pas à lui que, pendant mon absence, votre vertu est confiée? C'est un
trésor sacré, dont il est le dépositaire. Mais ces mépris que vous lui témoignez
sont une marque que ceux qui sont chargés de vous faire vivre dans les lois de
l'honneur vous sont à charge.
Changez donc de
conduite, je vous prie; et faites en sorte que je puisse une autre fois rejeter
les propositions que l'on me fait contre votre liberté et votre repos.
Car je voudrais vous faire oublier que je suis votre
maître, pour me souvenir seulement que je suis votre époux.
A Paris, le 5 de la lune de Chahban, 1714.
LETTRE LXVI.
RICA A ***.
On s'attache ici beaucoup
aux sciences, mais je ne sais si on est fort savant. Celui qui doute de tout
comme un philosophe n'ose rien nier comme théologien; cet homme contradictoire
est toujours content de lui, pourvu qu'on convienne des qualités.
La fureur de la plupart des Français, c'est d'avoir
de l'esprit; et la fureur de ceux qui veulent avoir de l'esprit, c'est de faire
des livres.
Cependant il n'y a rien de si mal
imaginé: la nature semblait avoir sagement pourvu à ce que les sottises des
hommes fussent passagères, et les livres les immortalisent. Un sot devrait être
content d'avoir ennuyé tous ceux qui ont vécu avec lui: il veut encore
tourmenter les races futures; il veut que sa sottise triomphe de l'oubli dont il
aurait pu jouir comme du tombeau; il veut que la postérité soit informée qu'il a
vécu, et qu'elle sache à jamais qu'il a été un sot.
De tous les auteurs, il n'y en a point que je
méprise plus que les compilateurs, qui vont de tous côtés, chercher des lambeaux
des ouvrages des autres, qu'ils plaquent dans les leurs, comme des pièces de
gazon dans un parterre: ils ne sont point au-dessus de ces ouvriers d'imprimerie
qui rangent des caractères, qui, combinés ensemble, font un livre où ils n'ont
fourni que la main. Je voudrais qu'on respectât les livres originaux; et il me
semble que c'est une espèce de profanation de tirer les pièces qui les composent
du sanctuaire où elles sont, pour les exposer à un mépris qu'elles ne méritent
point.
Quand un homme n'a rien à dire de nouveau,
que ne se tait-il? Qu'a-t-on affaire de ces doubles emplois? Mais je veux donner
un nouvel ordre. Vous êtes un habile homme: c'est-à-dire que vous venez dans ma
bibliothèque et vous mettez en bas les livres qui sont en haut, et en haut ceux
qui sont en bas: vous avez fait un chef d'oeuvre.
Je
t'écris sur ce sujet, ***, parce que je suis outré d'un livre que je viens de
quitter, qui est si gros qu'il semblait contenir la science universelle; mais il
m'a rompu la tête sans m'avoir rien appris. Adieu.
A
Paris, le 8 de la lune de Chahban 1714.
LETTRE LXVII.
IBBEN A USBEK.
A Paris.
Trois vaisseaux sont arrivés
ici sans m'avoir apporté aucune de tes nouvelles. Es-tu malade? ou te plais-tu à
m'inquiéter?
Si tu ne m'aimes pas dans un pays où tu
n'es lié à rien, que sera-ce au milieu de la Perse, et dans le sein de ta
famille? Mais peut-être que je me trompe: tu es assez aimable pour trouver
partout des amis; le coeur est citoyen de tous les pays: comment une âme bien
faite peut-elle s'empêcher de former des engagements? Je te l'avoue, je respecte
les anciennes amitiés; mais je ne suis pas fâché d'en faire partout de
nouvelles.
En quelque pays que j'aie été, j'y ai
vécu comme si j'avais dû y passer ma vie; j'ai eu le même empressement pour les
gens vertueux, la même compassion ou plutôt la même tendresse pour les
malheureux, la même estime pour ceux que la prospérité n'a point aveuglés. C'est
mon caractère, Usbek; partout où je trouverai des hommes, je me choisirai des
amis.
Il y a ici un Guèbre qui, après toi, a, je
crois, la première place dans mon coeur: c'est l'âme de la probité même. Des
raisons particulières l'ont obligé de se retirer dans cette ville, où il vit
tranquille du produit d'un trafic honnête avec une femme qu'il aime. Sa vie est
toute marquée d'actions généreuse; et, quoiqu'il cherche la vie obscure, il y a
plus d'héroïsme dans son coeur que dans celui des plus grands monarques.
Je lui ai parlé mille fois de toi, je lui montre
toutes tes lettres; je remarque que cela lui fait plaisir, et je vois déjà que
tu as un ami qui t'est inconnu.
Tu trouveras ici ses
principales aventures; quelques répugnances qu'il eût à les écrire, il n'a pu
les refuser à mon amitié, et je les confie à la tienne.
HISTOIRE
D'APHERIDON ET
D'ASTARTE.
Je suis né parmi les Guèbres, d'une
religion qui est peut-être la plus ancienne qui soit au monde. Je fus si
malheureux que l'amour me vint avant la raison. J'avais à peine six ans, que je
ne pouvais vivre qu'avec ma soeur; mes yeux s'attachaient toujours sur elle; et
lorsqu'elle me quittait un moment, elle les retrouvait baignés de larmes: chaque
jour n'augmentait pas plus mon âge que mon amour. Mon père, étonné d'une si
forte sympathie, aurait bien souhaité de nous marier ensemble, selon l'ancien
usage des Guèbres introduit par Cambyse; mais la crainte des mahométans, sous le
joug desquels nous vivons, empêche ceux de notre nation de penser à ces
alliances saintes, que notre religion ordonne plutôt qu'elle ne permet, et qui
sont des images si naïves de l'union déjà formée par la nature.
Mon père, voyant donc qu'il aurait été dangereux de
suivre mon inclination et la sienne, résolut d'éteindre une flamme qu'il croyait
naissante, mais qui était déjà à son dernier période; il prétexta un voyage et
m'emmena avec lui, laissant ma soeur entre les mains d'une de ses parentes; car
ma mère était morte depuis deux ans. Je ne vous dirai point quel fut le
désespoir de cette séparation: j'embrassai ma soeur toute baignée de larmes;
mais je n'en versai point, car la douleur m'avait rendu comme insensible. Nous
arrivâmes à Tefflis; et mon père, ayant confié mon éducation à un de nos
parents, m'y laissa et s'en retourna chez lui.
Quelques temps après j'appris qu'il avait, par le
crédit d'un de ses amis, fait entrer ma soeur dans le beiram du roi, où elle
était au service d'une sultane. Si l'on m'avait appris sa mort, je n'en aurais
pas été plus frappé: car, outre que je n'espérais plus de la revoir, son entrée
dans le beiram l'avait rendu mahométane; et elle ne pouvait plus, suivant le
préjugé de cette religion, me regarder qu'avec horreur. Cependant, ne pouvant
plus vivre à Tefflis, las de moi-même et de la vie, je retournai à Ispahan. Mes
premières paroles furent amères à mon père; je lui reprochai d'avoir mis sa
fille en un lieu où l'on ne peut entrer qu'en changeant de religion. Vous avez
attiré sur votre famille, lui dis-je, la colère de Dieu et du Soleil qui vous
éclaire; vous avez plus fait que si vous aviez souillé les Eléments, puisque
vous avez souillé l'âme de votre fille, qui n'est pas moins pure: j'en mourrai
de douleur et d'amour; mais puisse ma mort être la seule peine que Dieu vous
fasse sentir! A ces mots, je sortis; et pendant deux ans je passai ma vie à
aller regarder les murailles du beiram, et considérer le lieu où ma soeur
pouvait être, m'exposant tous les jours mille fois à être égorgé par les
eunuques qui font la ronde autour de ces redoutables lieux.
Enfin mon père mourut; et la sultane que ma soeur
servait, la voyant tous les jours croître en beauté, en devint jalouse, et la
maria à un eunuque qui la souhaitait avec passion. Par ce moyen, ma soeur sortit
du sérail, et prit avec son eunuque une maison à Ispahan.
Je fus plus de trois mois sans pouvoir lui parler;
l'eunuque, le plus jaloux de tous les hommes, me remettant toujours, sous divers
prétextes,. Enfin j'entrai dans son beiram, et il me lui fit parler au travers
d'une jalousie: des yeux de lynx ne l'auraient pas pu découvrir, tant elle était
enveloppée d'habits et de voiles; et je ne la pus reconnaître qu'au son de sa
voix. Quelle fut mon émotion quand je me vis si près et si éloigné d'elle! Je me
contraignis, car j'étais examiné. Quant à elle, il me parut qu'elle versa
quelques larmes. Son mari voulut me faire quelques mauvaises excuses; mais je le
traitai comme le dernier des esclaves. Il fut bien embarrassé quand il vit que
je parlai à ma soeur une langue qui lui était inconnu; c'était l'ancien persan,
qui est notre langue sacrée. Quoi! ma soeur, lui dis-je, est-il vrai que vous
avez quitté la religion de vos pères? Je sais qu'en entrant au beiram, vous avez
dû faire profession du mahométisme; mais, dites-moi, votre coeur a-t-il pu
consentir, comme votre bouche, à quitter une religion qui me permet de vous
aimer? Et pour qui la quittez-vous, cette religion, qui doit nous être si cher?
pour un misérable encore flétri de fers qu'il a portés; qui, s'il était homme,
serait le dernier de tous! Mon frère, dit-elle, cet homme dont vous parlez est
mon mari; il faut que je l'honore, tout indigne qu'il vous paraît; et je serais
aussi la dernière des femmes si... Ah! ma soeur, lui dis-je, vous êtes guèbre;
il n'est ni votre époux, ni ne peut l'être: si vous êtes fidèle comme vos pères,
vous ne devez le regarder que comme un monstre. Hélas! dit-elle, que cette
religion se montre à moi de loin! A peine en savais-je les préceptes, qu'il
fallut oublier. Vous voyez que cette langue que je vous parle ne m'est plus
familière, et que j'ai toutes les peines du monde à m'exprimer: mais comptez que
le souvenir de notre enfance me charme toujours; que depuis ce temps-là, je n'ai
eu que de fausses joies; qu'il ne s'est pas passé de jour que je n'aie pas
pensez à vous; que vous avez eu plus de part que vous ne croyez à mon mariage,
et que je n'y ai été déterminée que par l'espérance de vous revoir. Mais que ce
jour qui m'a tant coûté va me coûter encore. Je vous vois tout hors de vous
même: mon mari frémit de rage et de jalousie: je ne vous verrai plus; je vous
parle sans doute pour la dernière fois de ma vie: si cela était, mon frère, elle
ne serait pas longue. A ces mots, elle s'attendrit; et, se voyant hors d'état de
tenir la conversation, elle me quitta le plus désolé des hommes.
Trois ou quatre jours après je demandai à voir ma
soeur: le barbare eunuque aurait bien voulu m'en empêcher; mais, outre que ces
sortes de maris n'ont pas sur leurs femmes la même autorité que les autres, il
aimait si éperdument ma soeur, qu'il ne savait lui rien refuser. Je la vis
encore dans le même lieu et dans le même équipage, accompagnée de deux esclaves;
ce qui me fit avoir recours à notre langue particulière. Ma soeur, lui dis-je,
d'où vient que je ne puis vous voir sans me trouver dans une situation affreuse?
Les murailles qui vous tiennent enfermée, ces verrous et ces grilles, ces
misérables gardiens qui vous observent, me mettent en fureur. Comment avez-vous
perdu la douce liberté dont jouissaient nos ancêtres? Votre mère, qui était si
chaste, ne donnait à son mari, pour garant de vertu, que sa vertu même: ils
vivaient heureux l'un et l'autre dans une confiance mutuelle; et la simplicité
de leurs moeurs était pour eux une richesse plus précieuse mille fois que le
faux éclat dont vous semblez jouir dans cette maison somptueuse. En perdant
votre religion, vous avez perdu votre liberté, votre bonheur, et cette précieuse
égalité qui fait l'honneur de votre sexe. Mais ce qu'il y a de pis encore, c'est
que vous êtes, non pas la femme, car vous ne pouvez pas l'être; mais l'esclave
d'un esclave, qui a été dégradé de l'humanité. Ah! mon frère, dit-elle,
respectez mon époux, respectez la religion que j'ai embrassée: selon cette
religion, je n'ai pu vous entendre ni vous parler sans crime. Quoi! ma soeur,
lui dis-je tout transporté, vous la croyez donc véritable, cette religion? Ah!
dit-elle, qu'il me serait avantageux qu'elle ne le fût pas! Je fais pour elle un
trop grand sacrifice, pour que je puisse ne pas la croire; et si mes doutes... A
ces mots elle se tut. Oui, vos doutes, ma soeur, sont bien fondés, quels qu'ils
soient. Qu'attendez-vous d'une religion qui vous rend malheureuse dans ce
monde-ci, et ne vous laisse point d'espérance pour l'autre? Songez que la nôtre
est la plus ancienne qui soit au monde; qu'elle a toujours fleuri dans la Perse;
et n'a pas d'autre origine que cet empire, dont les commencements ne sont point
connus; que ce n'est que le hasard qui y a introduit le mahométisme; que cette
secte y a été établie, non par la voie de la persuasion, mais de la conquête. Si
nos princes naturels n'avaient pas été faibles, vous verriez régner encore le
culte de ces anciens mages. Transportez-vous dans ces siècles reculés: tout vous
parlera du magisme, et rien de la secte mahométane, qui, plusieurs milliers
d'années après, n'était pas même pas dans son enfance. Mais, dit-elle, quand ma
religion serait plus moderne que la vôtre, elle est au moins plus pure,
puisqu'elle n'adore que Dieu; au lieu que vous adorez encore le Soleil, les
Etoiles, le Feu, et même les Eléments. Je vois ma soeur, que vous avez appris
parmi les musulmans à calomnier notre sainte religion. Nous n'adorons ni les
Astres ni les Eléments, et nos pères ne les ont jamais adorés: jamais ils ne
leur ont élevé des temples, jamais ils ne leur ont offert des sacrifices; ils
leur ont seulement rendu un culte religieux, mais inférieur, comme à des
ouvrages et des manifestations de la Divinité. Mais, ma soeur, au nom de Dieu
qui nous éclaire, recevez ce livre sacré que je vous porte; c'est le livre de
notre législateur Zoroastre; lisez-le sans prévention: recevez dans votre coeur
les rayons de lumière qui vous éclaireront en le lisant; souvenez-vous de vos
pères, qui ont si longtemps honoré le Soleil dans la ville sainte de Balk; et
enfin souvenez-vous de moi, qui n'espère de repos, de fortune, de vie, que de
votre changement. Je la quittai tout transporté, et la laissai seule décider la
plus grande affaire que je pusse avoir de ma vie.
J'y retournai deux jours après: je ne lui parlai
point: j'attendis dans le silence l'arrêt de ma vie ou de ma mort. Vous êtes
aimé, mon frère, me dit-elle, et par une Guèbre. J'ai longtemps combattu: mais
dieux! que l'amour lève de difficultés! que je suis soulagée! Je ne crains plus
de vous trop aimer, je puis ne mettre point de bornes à mon amour; l'excès même
en est légitime. Ah! que ceci convient bien à l'état de mon coeur! Mais vous,
qui avez su rompre les chaînes que mon esprit s'était forgées, quand
romprez-vous celles qui me lient les mains? Dès ce moment je me donne à vous:
faites voir, par la promptitude avec laquelle vous m'accepterez, combien ce
présent vous est cher. Mon frère, la première fois que je pourrai vous
embrasser, je crois que je mourrai dans vos bras. Je n'exprimerais jamais bien
la joie que je sentis à ces douces paroles, je me crus et je me vis en effet, en
un instant, le plus heureux de tous les hommes; je vis presque accomplir tous
les désirs que j'avais formés en vingt-cinq ans de vie, et évanouir tous les
chagrins qui me l'avaient rendue si laborieuse. Mais, quand je me fus un peu
accoutumé à ces douces idées, je trouvai que je n'étais pas si près de mon
bonheur que je m'étais figuré tout à coup, quoique j'eusse surmonté le plus
grand de tous les obstacles. Il fallait surprendre la vigilance des gardiens; je
n'osais confier à personne le secret de ma vie: il fallait que nous fissions
tout, elle et moi: si je manquais mon coup, je courais risque d'être empalé;
mais je ne voyais pas de peine plus cruelle que de le manquer. Nous convînmes
qu'elle m'enverrait demander une horloge, que son père lui avait laissée, et que
j'y mettrais une lime, pour scier les jalousies de sa fenêtre qui donnaient dans
la rue, et une corde nouée pour descendre; que je ne la verrais plus dorénavant,
mais que j'irais toutes les nuits sous cette fenêtre attendre qu'elle pût
exécuter son dessein. Je passai quinze nuits entières sans voir personne, parce
qu'elle n'avait pas trouvé le temps favorable. Enfin, la seizième, j'entendis
une scie qui travaillait; de temps en temps, l'ouvrage était interrompu, et dans
ces intervalles ma frayeur était inexprimable. Enfin, après une heure de
travail, je la vis qui attachait la corde; elle se laissa aller, et glissa dans
mes bras. Je ne connus plus le danger, et je restai longtemps sans bouger de là;
je la conduisis hors de la ville, où j'avais un cheval tout prêt; je la mis en
croupe derrière moi, et m'éloignai, avec toute la promptitude imaginable, d'un
lieu qui pouvait nous être si funeste. Nous arrivâmes avant le jour chez un
Guèbre, dans un lieu désert où il était retiré, vivant frugalement du travail de
ses mains: nous ne jugeâmes pas à propos de rester chez lui; et, par son
conseil, nous entrâmes dans une épaisse forêt, et nous nous mîmes dans le creux
d'un vieux chêne, jusqu'à ce que le bruit de notre évasion se fût dissipé. Nous
vivions tous deux dans ce séjour écarté, sans témoins, nous répétant sans cesse
que nous nous aimerions toujours, attendant l'occasion que quelque prêtre guèbre
pût faire la cérémonie du mariage prescrite par nos livres sacrés. Ma soeur, lui
dis-je, que cette union est sainte! La nature nous avait unis, notre sainte loi
va nous unir encore. Enfin un prêtre vint calmer notre impatience amoureuse. Il
fit dans la maison du paysan toutes les cérémonies du mariage; il nous bénit, et
nous souhaita mille fois toute la vigueur de Gustaspe et la sainteté de
l'Hohoraspe. Bientôt après nous quittâmes la Perse, où nous n'étions pas en
sûreté, et nous nous retirâmes en Géorgie. Nous y vécûmes un an, tous les jours
plus charmés l'un de l'autre: mais comme mon argent allait finir, et que je
craignais la misère pour ma soeur, non pas pour moi, je la quittai pour aller
chercher quelque secours chez nos parents. Jamais adieu ne fut plus tendre. Mais
mon voyage me fut non seulement inutile, mais funeste: car, ayant trouvé d'un
côté tous nos biens confisqués, de l'autre mes parents presque dans
l'impuissance de me secourir, je ne rapportai d'argent précisément ce qu'il
fallait pour mon retour. Mais quel fut mon désespoir! Je ne trouvai plus ma
soeur. Quelques jours avant mon arrivée, des Tartares avaient fait une excursion
dans la ville où elle était; et, comme ils la trouvèrent belle, ils la prirent,
et la vendirent à des Juifs qui allaient en Turquie, et ne laissèrent qu'une
petite fille dont elle était accouchée quelques mois auparavant. Je suivis ces
Juifs, et je les joignis à trois lieues de là: mes prières, mes larmes furent
vaines; ils me demandèrent toujours trente tomans, et ne se relâchèrent jamais
d'un seul. Après m'être adressé à tout le monde, avoir imploré la protection des
prêtres trucs et chrétiens, je m'adressai à un marchand arménien; je lui vendis
ma fille, et me vendis aussi pour trente-cinq tomans; et j'allai aux Juifs, je
leur donnai trente tomans, et portai les cinq autres à ma soeur, que je n'avais
pas encore vue. Vous êtes libre, lui dis-je, ma soeur, et je puis vous
embrasser: voilà cinq tomans que je vous porte; j'ai du regret qu'on ne m'ait
pas acheté davantage. Quoi! dit-elle, vous vous êtes vendu? Oui, lui dis-je. Ah!
malheureux, qu'avez vous fait? n'étais-je pas assez infortunée, sans que vous
travaillassiez à me la rendre davantage? Votre liberté me consolait, et votre
esclavage va me mettre au tombeau. Ah! mon frère, que votre amour est cruel! Et
ma fille? je ne la vois point. Je l'ai vendu aussi, lui, dis-je. Nous fondîmes
tous deux en larmes, et n'eûmes pas la force de nous rien dire. Enfin j'allai
trouver mon maître, et ma soeur y arriva presque aussitôt que moi; elle se jeta
à ses genoux. Je vous demande, dit-elle, la servitude comme les autres vous
demandent la liberté: prenez-moi, vous me vendrez plus cher que mon mari. Ce fut
alors qu'il se fit un combat qui arracha des larmes des yeux de mon maître.
Malheureux! dit-elle, as-tu pensé que je pusse accepter ma liberté aux dépens de
la tienne? Seigneur, vous voyez deux infortunés qui mourront si vous nous
séparez: je me donne à vous, payez-moi; peut-être que cet argent et mes services
pourront quelque jour obtenir de vous ce que je n'ose vous demander: il est de
votre intérêt de ne nous point séparer; comptez que je dispose de sa vie.
L'Arménien était un homme doux, qui fut touché de nos malheurs. Servez-moi l'un
et l'autre avec fidélité et avec zèle, et je vous promets que dans un an je vous
donnerai votre liberté: je vois que vous ne méritez, ni l'un ni l'autre, les
malheurs de votre condition; si, lorsque vous serez libres, vous êtes aussi
heureux que vous le méritez, si la fortune vous rit, je suis certain que vous me
satisferez de la perte que je souffrirai. Nous embrassâmes tous deux ses genoux,
et le suivîmes dans son voyage. Nous nous soulagions l'un et l'autre dans les
travaux de la servitude, et j'étais charmé lorsque j'avais pu faire l'ouvrage
qui était tombé à ma soeur.
La fin de l'année
arriva: notre maître tint sa parole, et nous délivra. Nous retournâmes à
Tefflis: là je trouvai un ancien ami de mon père, qui exerçait avec succès la
médecine dans cette ville; il me prêta quelque argent avec lequel je fis quelque
négoce. Quelques affaires m'appelèrent ensuite à Smyrne, où je m'établis. J'y
vis depuis six ans, et j'y jouis de la plus aimable et de la plus douce société
du monde: l'union règne dans ma famille, et je ne changerais pas ma condition
pour celle de tous les rois du monde. J'ai été assez heureux pour retrouver le
marchand arménien à qui je dois tout, et lui ai rendu des services signalés.
A Smyrne, le 27 de la lune de Gemmadi 2, 1714.
LETTRE LXVIII.
RICA A USBEK.
A ***.
J'allai l'autre jour dîner
chez un homme de robe, qui m'en avait prié plusieurs fois. Après avoir parlé de
bien des choses, je lui dis: Monsieur, il me paraît que votre métier est bien
pénible. Pas tant que vous vous imaginez, répondit-il: de la manière dont nous
le faisons, ce n'est qu'un amusement. Mais comment! n'avez vous pas toujours la
tête remplie d'affaires d'autrui? n'êtes-vous pas toujours occupé de choses qui
ne sont point intéressantes? Vous avez raison: ces choses ne sont point
intéressantes, car nous nous y intéressons si peu que rien; et cela même fait
que le métier n'est pas si fatigant que vous dites. Quand je vis qu'il prenait
la chose d'une manière si dégagée, je continuai, et lui dis: Monsieur, je n'ai
point vu votre cabinet. Je le crois, car je n'en ai point. Quand je pris cette
charge, j'eus besoin d'argent pour payer mes provisions; je vendis ma
bibliothèque; et le libraire qui la prit, d'un nombre prodigieux de volumes, ne
me laissa que mon livre de raison. Ce n'est pas que je les regrette: nous autres
juges ne nous enflons point d'une vaine science. Qu'avons-nous affaire de tous
ces volumes de loi? Presque tous les cas sont hypothétiques et sortent de la
règle générale. Mais ne serait-ce pas, monsieur, lui dis-je, parce que vous les
en faites sortir? Car enfin pourquoi chez tous les peuples du monde y aurait-il
des lois si elles n'avaient pas leur application? et comment peut-on les
appliquer si on ne les sait pas? Si vous connaissiez le Palais, reprit le
magistrat, vous ne parleriez pas comme vous faites: nous avons des livres
vivants, qui sont les avocats; ils travaillent pour nous, et se chargent de nous
instruire. Et ne se chargent-ils pas aussi quelquefois de vous tromper? lui
repartis-je. Vous ne feriez donc pas mal de vous garantir de leurs embûches; ils
ont des armes avec lesquelles ils attaquent votre équité; il serait bon que vous
en eussiez aussi pour la défendre, et que vous n'allassiez pas vous mettre dans
la mêlée, habillés à la légère, parmi des gens cuirassés jusqu'aux dents.
A Paris, le 13 de la lune de Chahban, 1714.
LETTRE LXIX.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Tu ne te serais jamais
imaginé que je fusse devenu plus métaphysicien que je ne l'étais: cela est
pourtant, et tu en seras convaincu quand tu auras essuyé ce débordement de ma
philosophie.
Les philosophes les plus sensés qui ont
réfléchi sur la nature de Dieu ont dit qu'il était un être souverainement
parfait; mais ils ont extrêmement abusé de cette idée: ils ont fait une
énumération de toutes les perfections différentes que l'homme est capable
d'avoir et d'imaginer, et en ont chargé l'idée de la divinité, sans songer que
souvent ces attributs s'entr'empêchent, et qu'ils ne peuvent subsister dans un
même sujet sans se détruire.
Les poètes d'Occident
disent qu'un peintre ayant voulu faire le portrait de la déesse de la beauté,
assembla les plus belles Grecques, et prit de chacune ce qu'elle avait de plus
gracieux, dont il fit un tout pour ressembler à la plus belle de toutes les
déesses. Si un homme en avait conclu qu'elle était blonde ou brune, qu'elle
avait les yeux noirs ou bleus, qu'elle était douce et fière, il aurait passé
pour ridicule.
Souvent Dieu manque d'une perfection
qui pourrait lui donner une grande imperfection: mais il n'est jamais limité que
par lui-même: il est lui-même sa nécessité: ainsi, quoique Dieu soit
tout-puissant, il ne peut pas violer ses promesses, ni tromper les hommes.
Souvent même l'impuissance n'est pas dans lui, mais dans les choses relatives;
et c'est la raison pourquoi il ne peut pas changer les essences.
Ainsi il n'y a point sujet de s'étonner que
quelques-uns de nos docteurs aient osé nier la prescience infinie de Dieu, sur
ce fondement qu'elle est incompatible avec sa justice.
Quelque hardie que soit cette idée, la métaphysique
s'y prête merveilleusement. Selon ses principes, il n'est pas possible que Dieu
prévoie les choses qui dépendent de la détermination des causes libres, parce
que ce qui n'est point arrivé n'est point, et par conséquent ne peut être connu;
car le rien, qui n'a point de propriétés, ne peut être aperçu: Dieu ne peut
point lire dans une volonté qui n'est point, et voir dans l'âme une chose qui
n'existe point en elle; car, jusqu'à ce qu'elle se soit déterminée, cette action
qui la détermine n'est point en elle.
L'âme est
l'ouvrière de sa détermination; mais il y a des occasions où elle est tellement
indéterminée qu'elle ne sait pas même de quel côté se déterminer. Souvent même
elle ne le fait que pour faire usage de sa liberté; de manière que Dieu ne peut
voir cette détermination par avance ni dans l'action de l'âme, ni dans l'action
que les objets font sur elle.
Comment Dieu
pourrait-il prévoir les choses qui dépendent de la détermination des causes
libres? Il ne pourrait les voir que de deux manières: par conjecture, ce qui est
contradictoire avec la prescience infinie; ou bien il les verrait comme des
effets nécessaires qui suivraient infailliblement d'une cause qui les produirait
de même, ce qui est encore plus contradictoire: car l'âme serait libre par la
supposition; et, dans le fait, elle ne le serait pas plus qu'une boule de
billard n'est libre de se remuer, lorsqu'elle est poussée par une autre.
Ne crois pas pourtant que je veuille borner la
science de Dieu. Comme il fait agir les créatures à sa fantaisie, il connaît
tout ce qu'il veut connaître. Mais, quoiqu'il puisse voir tout, il ne se sert
pas toujours de cette faculté; il laisse ordinairement à la créature la faculté
d'agir ou de ne pas agir, pour lui laisser celle de mériter ou de démériter:
c'est pour lors qu'il renonce au droit qu'il a d'agir sur elle, et de la
déterminer. Mais quand il veut savoir quelque chose, il le sait toujours, parce
qu'il n'a qu'à vouloir qu'elle arrive comme il la voit, et déterminer les
créatures conformément à sa volonté. C'est ainsi qu'il tire ce qui doit arriver
du nombre des choses purement possibles, en fixant par ses décrets les
déterminations futures des esprits, et les privants de la puissance qu'il leur a
donnée d'agir ou de ne pas agir.
Si l'on peut se
servir d'une comparaison dans une chose qui est au-dessus des comparaisons: un
monarque ignore ce que son ambassadeur fera dans une affaire importante: s'il le
veut savoir, il n'a qu'à lui ordonner de se comporter d'une telle manière, et il
pourra assurer que la chose arrivera comme il la projette.
L'Alcoran et les livres des Juifs s'élèvent sans
cesse contre le dogme de la prescience absolue: Dieu y paraît partout ignorer la
détermination future des esprits; et il semble que ce soit la première vérité
que Moïse ait enseignée aux hommes.
Dieu met Adam
dans le paradis terrestre, à condition qu'il ne mangera pas d'un certain fruit:
précepte absurde dans un être qui connaîtrait les déterminations futures des
âmes; car enfin un tel être peut-il mettre des conditions à ses grâces, sans les
rendre dérisoires? C'est comme si un homme qui aurait su la prise de Bagdad
avait dit à un autre: Je vous donne mille écus si Bagdad n'est pas pris. Ne
ferait-il pas là une mauvaise plaisanterie?
Mon cher
Rhédi, pourquoi tant de philosophie? Dieu est si haut, que nous n'apercevons pas
même ses nuages. Nous ne le connaissons bien que dans ses préceptes. Il est
immense, spirituel, infini. Que sa grandeur nous ramène à notre faiblesse.
S'humilier toujours, c'est l'adorer toujours.
A
Paris, le dernier de la lune de Chahban, 1714.
LETTRE LXX.
ZELIS A USBEK.
A Paris.
Soliman, que tu aimes, est
désespéré d'un affront qu'il vient de recevoir. Un jeune étourdi, nommé Suphis,
recherchait depuis trois mois sa fille en mariage: il paraissait content de la
figure de la fille, sur le rapport et la peinture que lui en avaient faits les
femmes qui l'avaient vue dans son enfance; on était convenu de la dot, et tout
s'était passé sans aucun incident. Hier, après les premières cérémonies, la
fille sortit à cheval, accompagnée de son eunuque, et couverte, selon la
coutume, depuis la tête jusqu'aux pieds. Mais, dès qu'elle fut arrivée devant la
maison de son mari prétendu, il lui fit fermer la porte, et il jura qu'il ne la
recevrait jamais si on n'augmentait la dot. Les parents accoururent, de côté et
d'autre, pour accommoder l'affaire; et après bien de la résistance, ils firent
convenir Soliman de faire un petit présent à son gendre. Enfin, les cérémonies
du mariage accomplies, on conduisit la fille dans le lit avec assez de violence;
mais, une heure après, cet étourdi se leva furieux, lui coupa le visage en
plusieurs endroits, soutenant qu'elle n'était pas vierge, et la renvoya à son
père. On ne peut pas être plus frappé qu'il l'est de cette injure. Il y a des
personnes qui soutiennent que cette fille est innocente. Les pères sont bien
malheureux d'être exposés à de tels affronts: si pareil traitement arrivait à ma
fille, je crois que j'en mourrais de douleur. Adieu.
Du sérail de Fatmé, le 9 de la lune de Gemmadi I,
1714.
LETTRE LXXI.
USBEK A ZELIS.
Je plains Soliman,
d'autant plus que le mal est sans remède, et que son gendre n'a fait que se
servir de la liberté de la loi. Je trouve cette loi bien dure, d'exposer ainsi
l'honneur d'une famille aux caprices d'un fou. On a beau dire que l'on a des
indices certains pour connaître la vérité, c'est une vieille erreur dont on est
aujourd'hui revenu parmi nous; et nos médecins donnent des raisons invincibles
de l'incertitude de nos preuves. Il n'y a pas jusqu'aux chrétiens qui ne les
regardent comme chimériques, quoiqu'elles soient clairement établies par leurs
livres sacrés, et que leur ancien législateur en ait fait dépendre l'innocence
ou la condamnation de toutes les filles.
J'apprends
avec plaisir le soin que tu te donnes de l'éducation de la tienne. Dieu veuille
que son mari la trouve aussi belle et aussi pure que Fatima; qu'elle ait dix
eunuques pour la garder; qu'elle soit l'honneur et l'ornement du sérail où elle
est destinée; qu'elle n'ait sur sa tête que des lambris dorés, et ne marche que
sur des tapis superbes; et, pour comble de souhaits. Puissent mes yeux la voir
dans toute sa gloire!
A Paris, le 5 de la lune de
Chalval, 1714.
LETTRE LXXII.
RICA A USBEK.
A***.
Je me trouvai l'autre jour dans
une compagnie où je vis un homme bien content de lui. Dans un quart d'heure, il
décida trois questions de morale, quatre problèmes historiques, et cinq points
de physique: je n'ai jamais vu un décisionnaire si universel; son esprit ne fut
jamais suspendu par le moindre doute. On laissa les sciences; on parla des
nouvelles du temps: il décida sur les nouvelles du temps. Je voulus l'attraper,
et je dis en moi-même: il faut que je me mette dans mon fort; je vais me
réfugier dans mon pays. Je lui parlai de la Perse; mais à peine lui eus-je dis
quatre mots, qu'il me donna deux démentis, fondés sur l'autorité de messieurs
Tavernier et Chardin. Ah! bon Dieu! dis-je en moi-même, quel homme est-ce là? Il
connaîtra tout à l'heure les rues d'Ispahan mieux que moi! Mon parti fut bientôt
pris: je me tus, je le laissai parler, et il décide encore.
A Paris, le 8 de la lune de Zilcadé, 1715.
LETTRE LXXIII.
RICA A ***.
J'ai ouï parler d'une
espèce de tribunal qu'on appelle l'Académie française: il n'y en a point de
moins respecté dans le monde; car on dit qu'aussitôt qu'il a décidé, le peuple
casse ses arrêts, et lui impose des lois qu'il est obligé de suivre.
Il y a quelques temps que, pour fixer son autorité,
il donna un code de ses jugements. Cet enfant de tant de pères était presque
vieux quand il naquit; et quoiqu'il fût légitime, un bâtard, qui avait déjà
paru, l'avait presque étouffé dans sa naissance.
Ceux qui le composent n'ont d'autre fonction que de
jaser sans cesse: l'éloge va se placer comme de lui-même dans leur babil
éternel; et sitôt qu'ils sont initiés dans ses mystères, la fureur du
panégyrique vient les saisir, et ne les quitte plus.
Ce corps a quarante têtes, toutes remplies de
figures, de métaphores et d'antithèse; tant de bouches ne parlent presque que
par exclamation; ses oreilles veulent toujours être frappées par la cadence et
l'harmonie. Pour les yeux, il n'en est pas question: il semble qu'il soit fait
pour parler, et non pas pour voir. Il n'est point ferme sur ses pieds; car le
temps, qui est son fléau, l'ébranle à tous les instants, et détruit tout ce
qu'il a fait. On a dit autrefois que ses mains étaient avides; je ne t'en dirai
rien, et je laisse décider cela à ceux qui le savent mieux que moi.
Voilà des bizarreries, ***, que l'on ne voit point
dans notre Perse. Nous n'avons point l'esprit porté à ces établissements
singuliers et bizarres; nous cherchons toujours la nature dans nos coutumes
simples et nos manières naïves.
A Paris, le 27 de la
lune de Zilhagé, 1715.
LETTRE LXXIV.
RICA A USBEK.
A ***.
Il y a quelques jours qu'un
homme de ma connaissance me dit: Je vous ai promis de vous produire dans les
bonnes maisons de Paris; je vous mène à présent chez un grand seigneur qui est
un des hommes du royaume qui représentent le mieux.
Que cela veut-il dire, monsieur? est-ce qu'il est
plus poli, plus affable qu'un autre? Ce n'est pas cela, me dit-il. Ah!
J'entends; il fait sentir à tous les instants la supériorité qu'il a sur tous
ceux qui l'approchent; si cela est, je n'ai faire d'y aller; je prends déjà
condamnation, et je la lui passe tout entière.
Il
fallut pourtant marcher; et je vis un petit homme si fier, il prit une prise de
tabac avec tant de hauteur, il se moucha si impitoyablement, il cracha avec tant
de flegme, il caressa ses chiens d'une manière si offensante pour les hommes,
que je ne pouvais me laisser de l'admirer. Ah! bon Dieu! dis-je en moi-même, si
lorsque j'étais à la course de la Perse, je représentais ainsi, je représentais
un grand sot! Il aurait fallu, Usbek, que nous eussions eu un bien mauvais
naturel pour aller faire cent petites insultes à des gens qui venaient tous les
jours chez nous nous témoigner leur bienveillance; ils savaient bien que nous
étions au-dessus d'eux; et s'ils l'avaient ignoré, nos bienfaits le leur
auraient appris chaque jour. N'ayant rien à faire pour nous faire respecter,
nous faisions tout pour nous rendre aimables: nous nous communiquions aux plus
petits; au milieu des grandeurs, qui endurcissent toujours, ils nous trouvaient
sensibles; ils ne voyaient que notre coeur au-dessus d'eux; nous descendions
jusqu'à leurs besoins. Mais lorsqu'il fallait soutenir la majesté du prince dans
les cérémonies publiques; lorsqu'il fallait faire respecter la nation aux
étrangers; lorsque enfin, dans les occasions périlleuses, il fallait animer les
soldats, nous remontions cent fois plus haut que nous n'étions descendus; nous
ramenions la fierté sur notre visage; et l'on trouvait quelquefois que nous
représentions assez bien.
De Paris, le 10 de la lune
de Saphar, 1715.
LETTRE LXXV.
USBEK A RHEDI
A Venise.
Il faut que je te l'avoue,
je n'ai point remarqué chez les chrétiens cette persuasion vive de leur religion
qui se trouve parmi les musulmans; il y a bien loin chez eux de la profession à
la croyance, de la croyance à la conviction, de la conviction à la pratique. La
religion est moins un sujet de sanctification qu'un sujet de disputes qui
appartient à tout le monde: les gens de cour, les gens de guerre, les femmes
même, s'élèvent contre les ecclésiastiques, et leur demandent de leur prouver ce
qu'ils sont résolus de ne pas croire. Ce n'est pas qu'ils se soient déterminés
par raison, et qu'ils aient pris la peine d'examiner la vérité ou la fausseté de
cette religion qu'ils rejettent: ce sont des rebelles qui ont senti le joug, et
l'ont secoué avant de l'avoir connu. Aussi ne sont-ils pas plus fermes dans leur
incrédulité que dans leur foi: ils vivent dans un flux et reflux qui les porte
sans cesse de l'un à l'autre. Un d'eux me disait un jour: Je crois l'immortalité
de l'âme par semestre; mes opinions dépendent absolument de la constitution de
mon corps; selon que j'ai plus ou moins d'esprits animaux, que mon estomac
digère bien ou mal, que l'air que je respire est subtil ou grossier, que les
viandes dont je me nourris sont légères ou solides, je suis spinoziste,
socinien, catholique, impie ou dévot. Quand le médecin est auprès de mon lit, le
confesseur me trouve à son avantage. Je sais bien empêcher la religion de
m'affliger quand je me porte bien; mais je lui permets de me consoler quand je
suis malade: lorsque je n'ai plus rien à espérer d'un côté, la religion se
présente et me gagne par ses promesses; je veux bien m'y livrer, et mourir du
côté de l'espérance.
Il y a longtemps que les princes
chrétiens affranchirent tous les esclaves de leurs Etats, parce, disaient-ils,
que le christianisme rend tous les hommes égaux. Il est vrai que cet acte de
religion leur était très utile: ils abaissaient par là les seigneurs, de la
puissance desquels ils retiraient le bas peuple. Ils ont ensuite fait des
conquêtes dans des pays où ils ont vu qu'il leur était avantageux d'avoir des
esclaves; et ils ont permis d'en acheter et d'en vendre, oubliant ce principe de
religion qui les touchait tant. Que veux-tu que je te dise? vérité dans un
temps, erreur dans un autre. Que ne faisons-nous comme les chrétiens? Nous
sommes bien simples de refuser des établissements et des conquêtes faciles dans
des climats heureux (Note 9), parce que l'eau n'y est pas assez pure pour nous laver
selon les principes du saint Alcoran!
Je rends grâce
au Dieu tout-puissant, qui a envoyé Ali son grand prophète, de ce que je
professe une religion qui se fait préférer à tous les intérêts humains, et qui
est pure comme le ciel, dont elle est descendue.
De
Paris, le 13 de la lune de Saphar, 1715.
LETTRE LXXVI.
USBEK A SON AMI IBBEN
A Smyrne.
Les lois sont furieuses en
Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes: on les fait mourir, pour ainsi dire,
une seconde fois; ils sont traînés indignement par les rues; on les note
d'infamie; on confisque leurs biens.
Il me paraît,
Ibben, que ces lois sont bien injustes. Quand je suis accablé de douleur, de
misère, de mépris, pourquoi veut-on m'empêcher de mettre fin à mes peines, et me
priver cruellement d'un remède qui est en mes mains?
Pourquoi veut-on que je travaille pour une société,
dont je consens de n'être plus? que je tienne, malgré moi, une convention qui
s'est faite sans moi? La société est fondée sur un avantage mutuel: mais
lorsqu'elle me devient onéreuse, qui m'empêche d'y renoncer? La vie m'a été
donnée comme une faveur; je puis donc la rendre lorsqu'elle ne l'est plus: la
cause cesse, l'effet doit donc cesser aussi.
Le
prince veut-il que je sois son sujet quand je ne retire point les avantages de
la sujétion? Mes concitoyens peuvent-ils demander ce partage inique de leur
utilité et de mon désespoir? Dieu, différent de tous les bienfaiteurs, veut-il
me condamner à recevoir des grâces qui m'accablent?
Je suis obligé de suivre les lois quand je vis sous
les lois: mais quand je n'y vis plus, peuvent-elles me lier encore?
Mais, dira-t-on, vous troublez l'ordre de la
providence. Dieu a uni votre âme avec votre corps; et vous l'en séparez: vous
vous opposez donc à ses desseins, et vous lui résistez.
Que veut dire cela? Troublé-je l'ordre de la
providence, lorsque je change les modifications de la matière, et que je rends
carrée une boule que les premières lois du mouvement, c'est-à-dire les lois de
la création et de la conservation, avaient faite ronde? Non, sans doute: je ne
fais qu'user du droit qui m'a été donné; et, en ce sens, je puis troubler à ma
fantaisie toute la nature, sans que l'on puisse dire que je m'oppose à la
providence.
Lorsque mon âme sera séparée de mon
corps, y aura-t-il moins d'ordre et moins d'arrangement dans l'univers?
croyez-vous que cette nouvelle combinaison soit moins parfaite, et moins
dépendante des lois générales? que le monde y ait perdu quelque chose? et que
les ouvrages de Dieu soient moins grands, ou plutôt moins immenses?
Croyez-vous que mon corps, devenu un épi de blé, un
ver, un gazon, soit changé en un ouvrage de la nature moins digne d'elle, et que
mon âme, dégagée de tout ce qu'elle avait de terrestre, soit devenue moins
sublime?
Toutes ces idées, mon cher Ibben, n'ont
d'autre source que notre orgueil: nous ne sentons point notre petitesse; et,
malgré qu'on en ait, nous voulons être comptés dans l'univers, y figurer, et y
être un objet important. Nous nous imaginons que l'anéantissement d'un être
aussi parfait que nous dégraderait toute la nature; et nous ne concevons pas
qu'un homme de plus ou de moins dans le monde, que dis-je? tous les hommes
ensemble, cent millions de têtes comme la nôtre, ne sont qu'un atome subtil et
délié que Dieu n'aperçoit qu'à cause de l'immensité de ses connaissances.
A Paris, le 15 de la lune de Saphar, 1715.
LETTRE LXXVII.
IBBEN A USBEK.
A Paris.
Mon cher Usbek, il me semble
que, pour un vrai musulman, les malheurs sont moins des châtiments que des
menaces. Ce sont des jours bien précieux que ceux qui nous portent à expier les
offenses. C'est le temps des prospérités qu'il faudrait abréger. Que servent
toutes ces impatiences, qu'à faire voir que nous voudrions être heureux,
indépendamment de celui qui donne les félicités, parce qu'il est la félicité
même?
Si un être est composé de deux êtres, et que
la nécessité de conserver l'union marque plus la soumission aux ordres du
Créateur, on en a pu faire une loi religieuse; si cette nécessité de conserver
l'union est un meilleur garant des actions des hommes, on en a pu faire une loi
civile.
De Smyrne, le dernier jour de la lune de
Saphar, 1715.
LETTRE LXXVIII.
RICA A USBEK
A ***.
Je t'envoie la copie d'une
lettre qu'un Français qui est en Espagne a écrite ici; je crois que tu seras
bien aise de la voir.
Je parcours depuis six mois
l'Espagne et le Portugal, et je vis parmi des peuples qui, méprisant tous les
autres, font aux seuls Français l'honneur de les haïr.
La gravité est le caractère brillant des deux
nations: elles se manifeste principalement de deux manières; par les lunettes,
et par la moustache.
Les lunettes font voir
démonstrativement que celui qui les porte est un homme consommé dans les
sciences et enseveli dans de profondes lectures, à tel point que sa vue s'en est
affaiblie; et tout nez qui en est orné ou chargé peut passer, sans contredit,
pour le nez d'un savant.
Pour la moustache, elle est
respectable par elle-même, et indépendamment des conséquences; quoique pourtant
on ne laisse pas d'en tirer souvent de grandes utilités pour le service du
prince et l'honneur de la nation, comme le fit bien voir un fameux général
portugais dans les Indes (Note 10): car, se trouvant avoir besoin d'argent, il se coupa une de
ses moustaches, et envoya demander aux habitants de Goa vingt mille pistoles sur
ce gage; elles lui furent prêtées d'abord, et dans la suite il retira sa
moustache avec honneur.
On conçoit aisément que des
peuples graves et flegmatiques comme ceux-là peuvent avoir de la vanité: aussi
en ont-ils. Ils la fondent ordinairement sur deux choses bien considérables.
Ceux qui vivent dans le continent de l'Espagne et du Portugal se sentent le
coeur extrêmement élevé, lorsqu'ils sont ce qu'ils appellent de vieux chrétiens;
c'est-à-dire, qu'ils ne sont pas originaires de ceux à qui l'inquisition a
persuadé dans ces derniers siècles d'embrasser la religion chrétienne. Ceux qui
sont dans les Indes ne sont pas moins flattés lorsqu'ils considèrent qu'ils ont
le sublime mérite d'être, comme ils le disent, hommes de chair blanche. Il n'y a
jamais eu dans le sérail du Grand Seigneur de sultane si orgueilleuse de sa
beauté que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l'est de la blancheur
olivâtre de son teint, lorsqu'il est dans une ville du Mexique, assis sur sa
porte, les bras croisés. Un homme de cette conséquence, une créature si
parfaite, ne travaillerait pas pour tous les trésors du monde, et ne se
résoudrait jamais, par une vile et mécanique industrie, de compromettre
l'honneur et la dignité de sa peau.
Car il faut
savoir que lorsqu'un homme a un certain mérite en Espagne, comme, par exemple,
quand il peut ajouter aux qualités dont je viens de parler celle d'être le
propriétaire d'une grande épée, ou d'avoir appris de son père l'art de faire
jurer une discordante guitare, il ne travaille plus: son honneur s'intéresse au
repos de ses membres. Celui qui reste assis dix heures par jour obtient
précisément la moitié plus de considération qu'un autre qui n'en reste que cinq,
parce que c'est sur les chaises que la noblesse s'acquiert.
Mais quoique ces invincibles ennemis du travail
fassent parade d'une tranquillité philosophique, ils ne l'ont pourtant pas dans
le coeur; car ils sont toujours amoureux. Ils sont les premiers hommes du monde
pour mourir de langueur sous la fenêtre de leurs maîtresses; et tout Espagnol
qui n'est pas enrhumé ne saurait passer pour galant.
Ils sont premièrement dévots, et secondement jaloux.
Ils se garderont bien d'exposer leurs femmes aux entreprises d'un soldat criblé
de coups, ou d'un magistrat décrépit; mais ils les enfermeront avec un novice
fervent qui baisse les yeux, ou un robuste franciscain qui les élève.
Ils connaissent mieux que les autres le faible des
femmes; ils ne veulent pas qu'on leur voie le talon, et qu'on les surprenne par
le bout des pieds: ils savent que l'imagination va toujours, que rien ne l'amuse
en chemin; elle arrive, et là on était quelquefois averti d'avance.
On dit partout que les rigueurs de l'amour sont
cruelles, elles le sont encore plus pour les Espagnols; les femmes les
guérissent de leurs peines; mais elles ne font que leur en faire changer, et il
leur reste toujours un long et fâcheux souvenir d'une passion éteinte.
Ils ont de petites politesses qui en France
paraîtraient mal placées: par exemple, un capitaine ne bat jamais son soldat
sans lui en demander la permission; et l'inquisition ne fait jamais brûler un
Juif sans lui faire ses excuses.
Les Espagnols qu'on
ne brûle pas paraissent si attachés à l'inquisition, qu'il y aurait de la
mauvaise humeur de la leur ôter: je voudrais seulement qu'on en établit une
autre; non pas contre les hérétiques, mais contre les hérésiarques qui
attribuent à de petites pratiques monacales la même efficacité qu'aux sept
sacrements; qui adorent tout ce qu'ils vénèrent; et qui sont si dévots qu'ils
sont à peine chrétiens.
Vous pourrez trouver de
l'esprit et du bon sens chez les Espagnols; mais n'en cherchez point dans leurs
livres: voyez une de leurs bibliothèques, les romans d'un côté, et les
scolastiques de l'autre: vous diriez que les parties en ont été faites, et le
tout rassemblé, par quelque ennemi secret de la raison humaine.
Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui a
fait voir le ridicule de tous les autres.
Ils ont
fait des découvertes immenses dans le nouveau monde, et ils ne connaissent pas
encore leur propre continent: il y a sur leurs rivières tel port qui n'a pas
encore été découvert, et dans leurs montagnes des nations qui leur sont
inconnues.
Ils disent que le soleil se lève et se
couche dans leur pays: mais il faut dire aussi qu'en faisant sa course il ne
rencontre que des campagnes ruinées et des contrées désertes.
Je ne serais pas fâché, Usbek, de voir une lettre
écrite à Madrid par un Espagnol qui voyagerait en France; je crois qu'il
vengerait bien sa nation. Quel vaste champ pour un homme flegmatique et pensif!
Je m'imagine qu'il commencerait ainsi la description de Paris.
Il y a ici une maison où l'on met les fous: on
croirait d'abord qu'elle est la plus grande de la ville; non: le remède est bien
petit pour le mal. Sans doute que les Français, extrêmement décriés chez leurs
voisins, enferment quelques fous dans une maison, pour persuader que ceux qui
sont dehors ne le sont pas.
Je laisse là mon
Espagnol. Adieu, mon cher Usbek.
De Paris, le 17 de
la lune de Saphar, 1715.
LETTRE LXXIX.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
La plupart des législateurs
ont été des hommes bornés, que le hasard a mis à la tête des autres et qui n'ont
presque consulté que leurs préjugés et leurs fantaisies.
Il semble qu'ils
aient méconnu la grandeur et la dignité même de leur ouvrage: ils se sont amusés
à faire des institutions puériles, avec lesquelles ils se sont à la vérité
conformés aux petits esprits, mais décrédités auprès des gens de bon sens.
Ils se sont jetés dans des détails inutiles; ils ont
donné dans les cas particuliers: ce qui marque un génie étroit qui ne voit les
choses que par parties, et n'embrasse rien d'une vue générale.
Quelques-uns ont affecté de se servir d'une autre
langue que la vulgaire; chose absurde pour un faiseur de lois: comment peut-on
les observer, si elles ne sont pas connues?
Ils ont
souvent aboli sans nécessité celles qu'ils ont trouvées établies; c'est-à-dire
qu'ils ont jeté les peuples dans les désordres inséparables des changements.
Il est vrai que, par une bizarrerie qui vient plutôt
de la nature que de l'esprit des hommes, il est quelquefois nécessaire de
changer certaines lois. Mais le cas est rare, et lorsqu'il arrive, il n'y faut
toucher que d'une main tremblante: on y doit observer tant de solennités, et
apporter tant de précautions, que le peuple en conclue naturellement que les
lois sont bien saintes, puisqu'il faut tant de formalités pour les abroger.
Souvent ils les ont faites trop subtiles, et ont
suivi des idées logiciennes plutôt que l'équité naturelle. Dans la suite, elles
ont été trouvées trop dures; et par un esprit d'équité, on a cru devoir s'en
écarter: mais ce remède était un nouveau mal. Quelles que soient ces lois, il
faut toujours les suivre, et les regarder comme la conscience publique, à
laquelle celle des particuliers doit se conformer toujours.
Il faut pourtant avouer que quelques-uns d'entre eux
ont eu une attention qui marque beaucoup de sagesse; c'est qu'ils ont donné aux
pères une grande autorité sur leurs enfants: rien ne soulage plus les
magistrats; rien ne dégarnit plus de tranquillité dans un Etat, où les moeurs
font toujours de meilleurs citoyens que les lois.
C'est de toutes les puissances celle dont on abuse
le moins; c'est la plus sacrée de toutes les magistratures; c'est la seule qui
ne dépend pas des conventions, et qui les a même précédées.
On remarque que, où l'on met dans les mains
paternelles plus de récompenses et de punitions, les familles sont mieux
réglées: les pères sont l'image du créateur de l'univers, qui, quoiqu'il puisse
conduire les hommes par son amour, ne laisse pas de se les attacher encore par
les motifs de l'espérance et de la crainte.
Je ne
finirai pas cette lettre sans te faire remarquer la bizarrerie de l'esprit des
Français. On dit qu'ils ont retenu des lois romaines un nombre infini de choses
inutiles, et même pis; et ils n'ont pas pris d'elle la puissance paternelle,
qu'elles ont établie comme la première autorité légitime.
A Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1715.
LETTRE LXXX.
LE GRAND EUNUQUE A USBEK.
A Paris.
Hier des Arméniens menèrent
au sérail une jeune esclave de Circassie, qu'ils voulaient vendre. Je la fis
entrer dans les appartements secrets, je la déshabillai, je l'examinai avec les
regards d'un juge; et plus je l'examinai, plus je lui trouvait des grâces. Une
pudeur virginale semblait vouloir les dérober à ma vue; je vis tout ce qu'il lui
en coûtait pour obéir: elle rougissait de se voir nue, même devant moi, qui,
exempt des passions qui peuvent alarmer la pudeur, suis inanimé sous l'empire de
ce sexe, et qui, ministre de la modestie dans les actions les plus libres, ne
porte que de chastes regards, et ne puis inspirer que l'innocence.
Dès que je l'eus jugée digne de toi, je baissai les
yeux: je lui jetai un manteau d'écarlate, je lui mis au doigt un anneau d'or; je
me prosternai à ses pieds, je l'adorai comme la reine de ton coeur; je payai les
Arméniens; je la dérobai à tous les yeux. Heureux Usbek! tu possède plus de
beautés que n'en enferment tous les palais d'Orient. Quel plaisir pour toi de
trouver, à ton retour, tout ce que la Perse a de plus ravissant, et de voir dans
ton sérail renaître les grâces, à mesure que le temps et la possession
travaillent à les détruire!
Du sérail de Fatmé, le
1er de la lune de Rebiab 1, 1715.
LETTRE LXXXI.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Depuis que je suis en
Europe, mon cher Rhédi, j'ai vu bien des gouvernements: ce n'est pas comme en
Asie, où les règles de la politique se trouvent partout les mêmes.
J'ai souvent pensé en moi-même, pour savoir quel de
tous les gouvernements était le plus conforme à la raison. Il m'a semblé que le
plus parfait est celui qui va à son but à moins de frais; et qu'ainsi celui qui
conduit les hommes de la manière qui convient le plus à leur penchant et à leur
inclination est le plus parfait.
Si, dans un
gouvernement doux, le peuple est aussi soumis que dans un gouvernement sévère,
le premier est préférable, puisqu'il est plus conforme à la raison, et que la
sévérité est un motif étranger.
Compte, mon cher
Rhédi, que dans un Etat les peines plus ou moins cruelles ne font pas que l'on
obéisse plus aux lois. Dans les pays où les châtiments sont modérés, on les
craint comme dans ceux où ils sont tyranniques et affreux.
Soit que le gouvernement soit doux, soit qu'il soit
cruel, on punit toujours par degrés; on inflige un châtiment plus ou moins grand
à un crime plus ou moins grand. L'imagination se plie d'elle-même aux moeurs du
pays où l'on vit: huit jours de prison, ou une légère amende, frappent autant
l'esprit d'un Européen nourri dans un pays de douceur, que la perte d'un bras
intimide un Asiatique. Ils attachent un certain degré de crainte à un certain
degré de peine, et chacun la partage à sa façon: le désespoir de l'infamie vient
désoler un Français qu'on vient de condamner à une peine qui n'ôterait pas un
quart d'heure de sommeil à un Turc.
D'ailleurs je ne
vois pas que la police, la justice et l'équité soient mieux observées en
Turquie, en Perse, chez le Mogol, que dans les républiques de Hollande, de
Venise, et dans l'Angleterre même; je ne vois pas qu'on y commette moins de
crimes; et que les hommes, intimidés par la grandeur des châtiments, y soient
plus soumis aux lois.
Je remarque au contraire une
source d'injustice et de vexations au milieu de ces mêmes Etats.
Je trouve même le prince, qui est la loi même, moins
maître que partout ailleurs.
Je vois que, dans ces
moments rigoureux, il y a toujours des mouvements tumultueux, où personne n'est
le chef; et que, quand une fois l'autorité violente est méprisée, il n'en reste
plus assez à personne pour la faire revenir;
Que le
désespoir même de l'impunité confirme le désordre, et le rend plus grand;
Que, dans ces Etats, il ne se forme point de petite
révolte, et qu'il n'y a jamais d'intervalle entre le murmure et la sédition;
Qu'il ne faut point que les grands événements y
soient préparés par de grandes causes; au contraire, le moindre accident produit
une grande révolution, souvent aussi imprévue de ceux qui la font que de ceux
qui la souffrent.
Lorsqu'Osman, empereur des Turcs,
fut déposé, aucun de ceux qui commirent cet attentat ne songeaient à le
commettre; ils demandaient seulement en suppliants qu'on leur fit justice sur
quelques grief: une voix, qu'on a jamais connue, sortit de la foule par hasard;
le nom de Mustapha fut prononcé, et soudain Mustapha fut empereur.
De Paris, le 2 de la lune de Rebiab I, 1715.
LETTRE LXXXII.
NARGUM, ENVOYE DE PERSE EN MOSCOVIE,
A USBEK.
A Paris.
De toutes les nations du
monde, mon cher Usbek, il n'y en a pas qui ait surpassé celle des Tartares, ni
en gloire, ni dans la grandeur des conquêtes. Ce peuple est le vrai dominateur
de l'univers; tous les autres sembles être faits pour le servir: il est
également le fondateur et le destructeur des empires; dans tous les temps il a
donné sur la terre des marques de sa puissance; dans tous les âges, il a été le
fléau des nations.
Les Tartares ont conquis deux
fois la Chine, et ils la tiennent encore sous leur obéissance.
Ils dominent sur les vastes pays qui forment
l'empire du Mogol.
Maîtres de la Perse, ils sont
assis sur le trône de Cyrus et de Gustape. Ils ont soumis la Moscovie. Sous le
nom de Turcs, ils ont fait des conquêtes immenses dans l'Europe, l'Asie et
l'Afrique; et ils dominent sur ces trois parties de l'univers.
Et, pour parler de temps plus reculés, c'est d'eux
que sont sortis presque tous les peuples qui ont renversé l'empire romain.
Qu'est-ce que les conquêtes d'Alexandre, en
comparaison de celles de Genghiscan. Il n'a manqué à cette victorieuse nation
que des historiens, pour célébrer la mémoire de ses merveilles.
Que d'actions immortelles ont été ensevelies dans
l'oubli! que d'empires par eux fondés, dont nous ignorons l'origine! Cette
belliqueuse nation, uniquement occupée de sa gloire présente, sûre de vaincre
dans tous les temps, ne songeait point à se signaler dans l'avenir par la
mémoire de ses conquêtes passées.
De Moscou, le 4 de
la lune de Rebiab1, 1715.
LETTRE LXXXIII.
RICA A IBBEN.
A Smyrne.
Quoique les Français
parlent beaucoup, il y a cependant parmi eux une espèce de dervis taciturnes
qu'on appelle chartreux: on dit qu'ils se coupent la langue en entrant dans le
couvent; et on souhaiterait fort que tous les autres dervis se retranchassent de
même tout ce que leur profession leur rend inutile.
A propos de gens taciturnes, il y en a de bien plus
singuliers que ceux-là, et qui ont un talent bien extraordinaire. Ce sont ceux
qui savent parler sans rien dire, et qui amusent une conversation pendant deux
heures de temps sans qu'il soit possible de les déceler, d'être leur plagiaire,
ni de retenir un mot de ce qu'ils ont dit.
Ces
sortes de gens sont adorés des femmes: mais ils ne le sont pourtant pas tant que
d'autres, qui ont reçu de la nature l'aimable talent de sourire à propos,
c'est-à-dire à chaque instant, et qui portent la grâce d'une gracieuse
approbation sur tout ce qu'elles disent.
Mais ils
sont au comble de l'esprit lorsqu'ils savent entendre finesse à tout, et trouver
milles petits traits ingénieux dans les choses les plus communes.
J'en connais d'autres qui s'en sont bien trouvés
d'introduire dans les conversations les choses inanimées, et d'y faire parler
leur habit brodé, leur perruque blonde, leur tabatière, leur canne et leurs
gants. Il est bon de commencer de la rue à se faire écouter par le bruit du
carrosse, et du marteau qui frappe rudement la porte: cet avant-propos prévient
pour le reste du discours; et quand l'exorde est beau, il rend supportables
toutes les sottises qui viennent ensuite, mais qui par bonheur arrivent trop
tard.
Je te promets que ces petits talents, dont on
ne fait aucun cas chez nous, servent bien ici ceux qui sont assez heureux pour
les avoir, et qu'un homme de bons sens ne brille guère devant ces sortes de
gens.
De Paris, le 6 de la lune de Rebiab 2, 1715.
LETTRE LXXXIV.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
S'il y a un Dieu, mon cher
Rhédi, il faut nécessairement qu'il soit juste: car, s'il ne l'était pas, il
serait le plus mauvais et le plus imparfait de tous les êtres.
La justice est un rapport de convenance, qui se
trouve réellement entre deux choses: ce rapport est toujours le même, quelque
être qui le considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un ange, ou enfin
que ce soit un homme.
Il est vrai que les hommes ne
voient pas toujours ces rapports; souvent même lorsqu'ils les voient, ils s'en
éloignent; et leur intérêt est toujours ce qu'ils voient le mieux. La justice
élève sa voix; mais elle a peine à se faire entendre dans le tumulte des
passions.
Les hommes peuvent faire des injustices,
parce qu'ils ont intérêt à les commettre, et qu'ils aiment mieux se satisfaire
que les autres. C'est toujours par un retour sur eux-mêmes qu'ils agissent: nul
n'est mauvais gratuitement; il faut qu'il y ait une raison qui détermine, et
cette raison est toujours une raison d'intérêt.
Mais
il n'est pas possible que Dieu fasse jamais rien d'injuste: dès qu'on suppose
qu'il voit la justice, il faut nécessairement qu'il la suive; car, comme il n'a
besoin de rien, et qu'il se suffit à lui-même, il serait le plus méchant de tous
les êtres, puisqu'il le serait sans intérêt.
Ainsi,
quand il n'y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la justice;
c'est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet être dont nous avons une si
belle idée, et qui, s'il existait, serait nécessairement juste. Libres que nous
serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de celui de
l'équité.
Voilà, Rhédi, ce qui m'a fait penser que
la justice est éternelle, et ne dépend point des conventions humaines; et quand
elle en dépendrait, ce serait une vérité terrible qu'il faudrait se dérober à
soi-même.
Nous sommes entourés d'hommes plus forts
que nous; ils peuvent nous nuire de mille manières différentes, les trois quarts
du temps ils peuvent le faire impunément: quel repos pour nous de savoir qu'il y
a dans le coeur de tous ces hommes un principe intérieur qui combat en notre
faveur, et nous met à couvert de leurs entreprises!
Sans cela nous devrions être dans une frayeur
continuelle; nous passerions devant les hommes comme devant les lions; et nous
ne serions jamais assurés un moment de notre vie, de notre bien, ni de notre
honneur.
Toutes ces pensées m'animent contre ces
docteurs qui représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de
sa puissance; qui le font agir d'une manière dont nous ne voudrions pas agir
nous-mêmes, de peur de l'offenser; qui le chargent de toutes les imperfections
qu'il punit en nous; et, dans leurs opinions contradictoires, le représentent
tantôt comme un être mauvais, tantôt comme un être qui hait le mal et le
punit.
Quand un homme s'examine, quelle satisfaction
pour lui de trouver qu'il a le coeur juste! Ce plaisir, tout sévère qu'il est,
doit le ravir: il voit son être autant au-dessus de ceux qui ne l'ont pas qu'il
se voit au-dessus des tigres et des ours. Oui, Rhédi, si j'étais sûr de suivre
toujours inviolablement cette équité que j'ai devant les yeux, je me croirais le
premier des hommes.
A Paris, le 1er de la lune de
Gemmadi 1, 1715.
LETTRE LXXXV.
RICA A ***.
Je fus hier aux
Invalides: j'aimerais autant avoir fait cet établissement, si j'étais prince,
que d'avoir gagné trois batailles. On y trouve partout la main d'un grand
monarque. Je crois que c'est le lieu le plus respectable de la terre.
Quel spectacle que de voir dans un même lieu
rassemblées toutes ces victimes de la patrie, qui ne respirent que pour la
défendre; et qui, se sentant le même coeur, et non pas la même force, ne se
plaignent que de l'impuissance où elles sont de se sacrifier encore pour elle!
Quoi de plus admirable que de voir ces guerriers
débiles, dans cette retraite, observer une discipline aussi exacte que s'ils
étaient contraints par la présence d'un ennemi, chercher leur dernière
satisfaction dans cette image de la guerre, et partager leur coeur et leur
esprit entre les devoirs de la religion et ceux de l'art militaire!
Je voudrais que les noms de ceux qui meurent pour la
patrie fussent écrits et conservés dans les temples, dans des registres qui
fussent comme la source de la gloire et de la noblesse.
A Paris le 15 de la lune de Gemmadi 1, 1715.
LETTRE LXXXVI.
USBEK A MIRZA.
A Ispahan.
Tu sais Mirza, que
quelques ministres de Cha-Soliman avaient formé le dessein d'obliger tous les
Arméniens de Perse de quitter le royaume, ou de se faire mahométans, dans la
pensée que notre empire serait toujours pollué, tandis qu'il garderait dans son
sein ces infidèles.
C'était fait de la grandeur
persane, si dans cette occasion l'aveugle dévotion avait été écoutée.
On ne sait comment la chose manqua; ni ceux qui
firent la proposition, ni ceux qui la rejetèrent, n'en connurent les
conséquences: le hasard fit l'office de la raison et de la politique, et sauva
l'empire d'un péril plus grand que celui qu'il aurait pu courir de la perte de
trois batailles et de la prise de deux villes.
En
proscrivant les Arméniens, on pensa détruire en un seul jour tous les
négociants, et presque tous les artisans du royaume. Je suis sûr que le grand
Cha-Abas aurait mieux aimé se faire couper les deux bras que de signer un ordre
pareil, et qu'en envoyant au Mogol et aux autres rois des Indes ses sujets les
plus industrieux, il aurait cru leur donner la moitié de ses Etats.
Les persécutions que nos mahométans zélés ont faites
aux Guèbres les ont obligés de passer en foule dans les Indes; et ont privé la
Perse de cette laborieuse nation, si appliquée au labourage, qui seule, par son
travail, était en état de vaincre la stérilité de nos terres.
Il ne restait à la dévotion qu'un second coup à
faire: c'était de ruiner l'industrie; moyennant quoi l'empire tombait de
lui-même, et avec lui, par une suite nécessaire, cette même religion qu'on
voulait rendre si florissante.
S'il faut résonner
sans prévention, je ne sais, Mirza, s'il n'est pas bon que dans un Etat il y ait
plusieurs religions.
On remarque que ceux qui vivent
dans des religions tolérées, se rende ordinairement plus utiles à leur patrie
que ceux qui vivent dans la religion dominante; parce que, éloignés des
honneurs, ne pouvant se distinguer que par leur opulence et leur richesses, ils
sont portés à en acquérir par leur travail, et à embrasser les emplois de la
société les plus pénibles.
D'ailleurs, comme toutes
les religions contiennent des préceptes utiles à la société, il est bon qu'elles
soient observées avec zèle. Or qu'y a-t-il de plus capable d'animer ce zèle que
leur multiplicité?
Ce sont des rivales qui ne se
pardonnent rien. La jalousie descend jusque aux particuliers: chacun se tient
sur ces gardes, et craint de faire des choses qui déshonoreraient son parti, et
l'exposeraient aux mépris et aux censures impardonnables du parti contraire.
Aussi a-t-on toujours remarqué qu'une secte nouvelle
introduite dans un Etat était le moyen le plus sûr pour corriger les abus de
l'ancienne.
On a beau dire qu'il n'est pas dans
l'intérêt du prince de souffrir plusieurs religions dans son Etat. Quand toutes
les sectes du monde viendraient s'y rassembler, cela ne lui porterait aucun
préjudice; parce qu'il n'y en a aucune qui ne prescrive l'obéissance et ne
prêche la soumission.
J'avoue que les histoires sont
remplies de guerres de religion: mais qu'on y prenne bien garde, ce n'est point
la multiplicité des religions qui a produit ces guerres, c'est l'esprit
d'intolérance qui animait celle qui se croyait la dominante.
C'est cet esprit de prosélytisme, que les Juifs ont
pris aux Egyptiens, et qui d'eux est passé, comme une maladie épidémique et
populaire, aux mahométans et aux chrétiens.
C'est
enfin cet esprit de vertige, dont les progrès ne peuvent être regardés que comme
une éclipse entière de la raison humaine.
Car enfin,
quand il n'y aurait pas de l'inhumanité à affliger la conscience des autres,
quand il n'en résulterait aucun des mauvais effets qui en germent à milliers, il
faudrait être fou pour s'en aviser. Celui qui veut me faire changer de religion
ne le fait sans doute que parce qu'il ne changerait pas la sienne quand on
voudrait l'y forcer: il trouve donc étrange que je ne fasse pas une chose qu'il
ferait lui-même, peut-être pour l'empire du monde.
A
Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 1, 1715.
LETTRE LXXXVII.
RICA A ***.
Il semble ici que les
familles se gouvernent toutes seules: le mari n'a qu'une ombre d'autorité sur sa
femme, le père sur ces enfants, le maître sur ces esclaves; la justice se mêle
de tout leurs différends; et sois sûr qu'elle est toujours contre le mari
jaloux, le père chagrin, le maître incommode.
J'allai l'autre jour dans le lieu où se rend la
justice. Avant que d'y d'arriver, il faut passer sous les armes d'un nombre
infini de jeunes marchandes, qui vous appellent d'une voix trompeuse. Ce
spectacle d'abord est assez riant; mais il devient lugubre lorsqu'on entre dans
les grandes salles, où l'on ne voit que des gens dont l'habit est encore plus
grave que la figure. Enfin on entre dans le lieu sacré où se révèlent tous les
secrets des familles, et où les actions les plus cachées sont misent au grand
jour.
Là, une fille modeste vient avouer les
tourments d'une virginité trop longtemps gardée, ses combats, et sa douloureuse
résistance: elle est si peu fière de sa victoire, qu'elle menace toujours d'une
défaite prochaine; et pour que son père n'ignore plus ses besoins, elle les
expose à tout le peuple.
Une femme effrontée vient
ensuite exposer les outrages qu'elle a faits à son époux, comme une raison d'en
être séparée.
Avec une modestie pareille, une autre
vient dire qu'elle est lasse de porter le titre de femme sans en jouir: elle
vient révéler les mystères cachés dans la nuit du mariage; elle veut qu'on la
livre aux regards des experts les plus habiles, et qu'une sentence la rétablisse
dans tous les droits de la virginité. Il y en a même qui osent défier leurs
maris, et leur demander en public un combat que les témoins rendent si
difficile: épreuve aussi flétrissante pour la femme qui la soutient que pour le
mari qui y succombe.
Un nombre infini de filles
ravies ou séduites font les hommes beaucoup plus mauvais qu'ils ne le sont.
L'amour fait retentir ce tribunal: on y entend parler que des pères irrités, des
filles abusées, d'amants infidèles, et de maris chagrins.
Par la loi qui y est observée, tout enfant né
pendant le mariage est censé être au mari: il a beau avoir de bonnes raisons
pour ne le pas croire; la loi le croit pour lui, et le soulage de l'examen et
des scrupules.
Dans ce tribunal, on prend les voix à
la majeure; mais on a reconnu par expérience qu'il vaudrait mieux les recueillir
à la mineure: et cela est bien naturel; car il y a très peu d'esprits justes, et
tout le monde convient qu'il y en a une infinité de faux.
A Paris, le 1er de la lune de Gemmadi 2, 1715.
LETTRE LXXXVIII.
RICA A ***.
On dit que l'homme est un
animal sociable. Sur ce pied-là, il me paraît que le Français est plus homme
qu'un autre, c'est l'homme par excellence, car il semble fait uniquement pour la
société.
Mais j'ai remarqué des gens parmi eux qui
non seulement sont sociables, mais sont eux-mêmes la société universelle. Ils se
multiplient dans tous les coins, et peuplent en un instant les quatre quartiers
d'une ville: cent hommes de cette espèce abondent plus que deux mille citoyens;
ils pourraient réparer aux yeux des étrangers les ravages de la peste ou de la
famine. On demande dans les écoles si un corps peut être en un instant en
plusieurs lieux; ils sont une preuve de ce que les philosophes mettent en
question.
Ils sont toujours empressés, parce qu'ils
ont l'affaire importante de demander à tous ceux qu'ils rencontrent où ils vont
et d'où ils viennent.
On ne leur ôterait jamais de
la tête qu'il est de la bienséance de visiter chaque jour le public en détail,
sans compter les visites qu'ils font en gros dans les lieux où l'on s'assemble;
mais, comme la vie en est trop abrégée, elles sont comptées pour rien dans les
règles de leur cérémonial.
Ils fatiguent plus les
portes des maisons à coups de marteau, que les vents et les tempêtes. Si l'on
allait examiner la liste des portiers, on y trouverait chaque jour leur nom
estropié de mille manières en caractères suisses. Ils passent leur vie à la
suite d'un enterrement, dans des compliments de condoléance, ou dans des
sollicitations de mariage. Le roi ne fait point de gratification à quelqu'un de
ses sujets, qu'il ne lui en coûte une voiture pour lui en témoigner leur joie.
Enfin, ils reviennent chez eux, bien fatigués, se reposer, pour pouvoir
reprendre le lendemain leurs pénibles fonctions.
Un
d'eux mourut l'autre jour de lassitude, et on mit cette épitaphe sur son
tombeau: "C'est ici que repose celui qui ne s'est jamais reposé. Il s'est
promené à cinq cent trente enterrements. Il s'est réjoui de la naissance de deux
mille six cent quatre-vingts enfants. Les pensions dont il a félicité ses amis,
toujours en des termes différents, montent à deux millions six cent mille
livres; le chemin qu'il a fait sur le pavé, à neuf mille six cent stades; celui
qu'il a fait dans la campagne, à trente six. Sa conversation était amusante; il
avait un fonds tout fait de trois cent soixante cinq contes: il possédait
d'ailleurs, depuis son jeune âge, cent dix huit apophtegmes tirés des anciens,
qu'il employait dans les occasions brillantes. Il est mort enfin à la
soixantième année de son âge. Je me tais, voyageur; car comment pourrais-je
achever de te dire ce qu'il a fait et ce qu'il a vu?"
A Paris, le 3 de la lune de Gemmadi 2, 1715.
LETTRE LXXXIX.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
A Paris règnent la liberté
et l'égalité. La naissance, la vertu, le mérite même de la guerre, quelque
brillant qu'il soit, ne sauve pas un homme de la foule dans laquelle il est
confondu. La jalousie des rangs y est inconnue. On dit que le premier de Paris
est celui qui a les meilleurs chevaux à son carrosse.
Un grand seigneur est un homme qui voit le roi, qui
parle aux ministres, qui a des ancêtres, des dettes et des pensions. S'il peut
avec cela cacher son oisiveté par un air empressé, ou par un feint attachement
pour les plaisirs, il croit être le plus heureux de tous les hommes.
En Perse, il n'y a de grands que ceux à qui le
monarque donne quelque part au gouvernement. Ici, il y a des gens qui sont
grands par leur naissance; mais ils sont sans crédit. Les rois font comme ces
ouvriers habiles qui, pour exécuter leurs ouvrages, se servent toujours des
machines les plus simples.
La faveur est la grande
divinité des Français. Le ministre est le grand prêtre, qui lui offre bien des
victimes. Ceux qui l'entourent ne sont point habillés de blanc: tantôt
sacrificateurs, et tantôt sacrifiés, ils se dévouent eux-mêmes à leur idole avec
tout le peuple.
A Paris, le 9 de la lune de Gemmadi
2, 1715.
LETTRE XC.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
Le désir de la gloire n'est
point différent de cet instinct que toutes les créatures ont pour leur
conservation. Il semble que nous augmentons notre être, lorsque nous pouvons le
porter dans la mémoire des autres: c'est une nouvelle vie que nous acquérons, et
qui nous devient aussi précieuse que celle que nous avons reçue du ciel.
Mais comme tous les hommes ne sont pas également
attachés à la vie, ils ne sont pas aussi également sensibles à la gloire. Cette
noble passion est bien toujours gravée dans leur coeur; mais l'imagination et
l'éducation la modifient de mille manières.
Cette
différence, qui se trouve d'homme à homme, se fait encore plus sentir de peuple
à peuple.
On peut poser pour maxime que, dans chaque
Etat, le désir de la gloire croît avec la liberté des sujets, et diminue avec
elle: la gloire n'est jamais compagne de la servitude.
Un homme de bon sens me disait l'autre jour: On est
en France, à bien des égards, plus libre qu'en Perse; aussi y aime-t-on plus la
gloire. Cette heureuse fantaisie fait faire à un Français, avec plaisir et avec
goût, ce que votre sultan n'obtient de ses sujets qu'en leur mettant sans cesse
devant les yeux les supplices et les récompenses.
Aussi, parmi nous, le prince est-il jaloux de
l'honneur du dernier de ses sujet. Il y a pour le maintenir des tribunaux
respectables: c'est le trésor sacré de la nation, et le seul dont le souverain
n'est pas le maître, parce qu'il ne peut l'être sans choquer ses intérêts.
Ainsi, si un sujet se trouve blessé dans son honneur par son prince, soit par
quelque préférence, soit par la moindre marque de mépris, il quitte sur-le-champ
sa cour, son emploi, son service, et se retire chez lui.
La différence qu'il y a des troupes françaises aux
vôtres, c'est que les unes, composées d'esclaves naturellement lâches, ne
surmontent la crainte de la mort que par celle du châtiment; ce qui produit dans
l'âme un nouveau genre de terreur qui la rend comme stupide: au lieu que les
autres se présentent aux coups avec délice, et bannissent la crainte par une
satisfaction qui lui est supérieur.
Mais le
sanctuaire de l'honneur, de la réputation et de la vertu, semble être établi
dans les républiques, et dans les pays où l'on peut prononcer le mot de patrie.
A Rome, à Athènes, à Lacédémone, l'honneur payait seul les services les plus
signalés. Une couronne de chêne ou de laurier, une statue, un éloge, était une
récompense immense pour une bataille gagnée ou une ville prise.
Là, un homme qui avait fait une belle action se
trouvait suffisamment récompensé par cette action même. Il ne pouvait voir un de
ses compatriotes qu'il ne ressentît le plaisir d'être son bienfaiteur; il
comptait le nombre de ses services par celui de ses concitoyens. Tout homme est
capable de faire du bien à un homme: mais c'est ressembler aux dieux que de
contribuer au bonheur d'une société entière.
Mais
cette noble émulation ne doit-elle point être entièrement éteinte dans le coeur
de vos Persans, chez qui les emplois et les dignités ne sont que des attributs
de la fantaisie du souverain? La réputation et la vertu y sont regardées comme
imaginaires, si elles ne sont accompagnées de la faveur du prince, avec laquelle
elles naissent et meurent de même. Un homme qui a pour lui l'estime publique
n'est jamais sûr de ne pas être déshonoré demain: le voilà aujourd'hui général
d'armée; peut-être que le prince le va faire son cuisinier, et qu'il n'aura plus
à espérer d'autre éloge que celui d'avoir fait un bon ragoût.
A Paris, le 15 de la lune de Gemmadi 2, 1715.
LETTRE XCI.
USBEK AU MEME.
A Smyrne.
De cette passion générale
que le nation française a pour la gloire, il s'est formé dans l'esprit des
particuliers un certain je ne sais quoi qu'on appelle point d'honneur: c'est
proprement le caractère de chaque profession; mais il est plus marqué chez les
gens de guerre, et c'est le point d'honneur par excellence. Il me serait bien
difficile de te faire sentir ce que c'est; car nous n'en avons point précisément
d'idée.
Autrefois les Français, surtout les nobles,
ne suivaient guère d'autres lois que celles de ce point d'honneur: elles
réglaient toute la conduite de leur vie; et elles étaient si sévères qu'on ne
pouvait, sans une peine plus cruelle que la mort, je ne dis pas les enfreindre,
mais en éluder la plus petite disposition.
Quand il
s'agissait de régler les différends, elles ne prescrivaient guère qu'une manière
de décision, qui tranchait toutes les difficultés; mais ce qu'il avait de mal,
c'est que souvent le jugement se rendait entre d'autres parties que celles qui y
étaient intéressées.
Pour peu qu'un homme fût connu
d'un autre, il fallait qu'il entrât dans la dispute, et qu'il payât de sa
personne, comme s'il avait été lui-même en colère. Il se sentait toujours honoré
d'un tel choix et d'une préférence si flatteuse; et tel qui n'aurait pas voulu
donner quatre pistoles à un homme pour le sauver de la potence, lui et toute sa
famille, ne faisait aucune difficulté d'aller risquer pour lui mille fois sa
vie.
Cette manière de décider était assez mal
imaginée, car de ce qu'un homme était plus adroit ou plus fort qu'un autre, il
ne s'ensuivait pas qu'il eût de meilleures raisons.
Aussi les roi l'ont-ils défendue sous des peines
très sévères; mais c'est en vain: l'honneur, qui veut toujours régner, se
révolte, et il ne reconnaît point de lois.
Ainsi les
Français sont dans un état bien violent: car les mêmes lois de l'honneur
obligent un honnête homme de se venger quand il a été offensé; mais, d'un autre
côté, la justice le punit des plus cruelles peines lorsqu'il se venge. Si l'on
suit les lois de l'honneur, on périt sur un échafaud: si l'on suit celles de la
justice, on est banni pour jamais de la société des hommes: il n'y a donc que
cette cruelle alternative, ou de mourir, ou d'être indigne de vivre.
A Paris, le 18 de la lune de Gemmadi 2, 1715.
LETTRE XCII.
USBEK A RUSTAN.
A Ispahan.
Il paraît ici un
personnage travesti en ambassadeur de Perse, qui se joue insolemment des deux
plus grands rois du monde. Il apporte au monarque des Français des présents que
le nôtre ne saurait donner à un roi d'Irimette ou de Géorgie; et, par sa lâche
avarice, il a flétri la majesté des deux empires.
Il
s'est rendu ridicule devant un peuple qui prétend être le plus poli de l'Europe,
et il a fait dire en Occident que le roi des rois ne domine que sur des
barbares.
Il a reçu des honneurs qu'il semblait
avoir voulu se faire refuser lui-même: et, comme si la cour de France avait eu
plus à coeur la grandeur persane que lui, elle l'a fait paraître avec dignité
devant un peuple dont il est le
mépris.
Ne dis point ceci à
Ispahan: épargne la tête d'un malheureux. Je ne veux pas que nos ministres le
punissent de leur propre imprudence, et de l'indigne choix qu'ils ont fait.
De Paris, le dernier de le lune de Gemmadi 2, 1715.
LETTRE XCIII.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Le monarque qui a si
longtemps régné n'est plus (Note 11). Il a bien fait parler des gens pendant sa vie; tout le
monde s'est tu à sa mort. Ferme et courageux dans ce dernier moment, il a paru
ne céder qu'au destin. Ainsi mourut le grand Cha-Abas, après avoir rempli toute
la terre de son nom.
Ne crois pas que ce grand
événement n'ait fait faire ici que des réflexions morales. Chacun a pensé à ses
affaires, et à prendre ses avantages dans ce changement. Le roi,
arrière-petit-fils du monarque défunt, n'ayant que cinq ans, un prince son oncle
a été déclaré régent du royaume.
Le feu roi avait
fait un testament qui bornait l'autorité du régent. Ce prince habile a été au
parlement: et, y exposant tous les droits de sa naissance, il a fait casser la
disposition du monarque, qui voulant se survivre à lui-même, semblait avoir
prétendu régner encore après sa mort.
Les parlements
ressemblent à ces ruines que l'on foule aux pieds, mais qui rappellent toujours
l'idée de quelque temple fameux par l'ancienne religion des peuples. Ils ne se
mêlent guère plus que de rendre la justice; et leur autorité est toujours
languissante, à moins que quelque conjoncture imprévue ne vienne lui rendre la
force et la vie. Ces grands corps ont suivi le destin des choses humaines: ils
ont cédé au temps, qui détruit tout; à la corruption des moeurs, qui a tout
affaibli; à l'autorité suprême, qui a tout abattu.
Mais le régent, qui a voulu se rendre agréable au
peuple, a paru d'abord respecter cette image de la liberté publique; et, comme
s'il avait pensé à relever de terre le temple et l'idole, il a voulu qu'on les
regardât comme l'appui de la monarchie et le fondement de toute autorité
légitime.
A Paris, le 4 de la lune de Rhégeb, 1715.
LETTRE XCIV.
USBEK A SON FRERE,
SANTON AU MONASTERE DE
CASBIN.
Je m'humilie devant toi, sacré santon, et je
me prosterne: je regarde les vestiges de tes pieds comme la prunelle de mes
yeux. Ta sainteté est si grande, qu'il semble que tu aies le coeur de notre
saint prophète; tes austérités étonnent le ciel même; les anges t'ont regardé du
sommet de la gloire, et on dit: Comment est-il encore sur la terre, puisque son
esprit est avec nous, et vole autour du trône qui est soutenu par les nuées?
Et comment ne t'honorerais-je pas, moi qui ai appris
de nos docteurs que les dervis, même infidèles, ont toujours un caractère de
sainteté qui les rend respectables aux vrais croyants: et que Dieu s'est choisi
dans tous les coins de la terre des âmes plus pures que les autres, qu'il a
séparées du monde impie, afin que leurs mortifications et leurs prières
ferventes suspendissent sa colère prête à tomber sur tant de peuples rebelles?
Les chrétiens disent des merveilles de leurs
premiers santons, qui se réfugièrent à milliers dans les déserts affreux de la
Thébaïde, et eurent pour chefs Paul, Antoine et Pacôme. Si ce qu'ils en disent
est vrai, leurs vies sont aussi pleines de prodiges que celles de nos plus
sacrés immaums. Ils passaient quelquefois dix ans entiers sans voir un seul
homme: mais ils habitaient la nuit et le jour avec des démons; ils étaient sans
cesse tourmentés par ces esprits malins; ils les trouvaient au lit, ils les
trouvaient à table; jamais d'asile contre eux. Si tout ceci est vrai, santon
vénérable, il faudrait avouer que personne n'aurait jamais vécu en plus mauvaise
compagnie.
Les chrétiens sensés regardent toutes ces
histoires comme une allégorie bien naturelle, qui nous peut servir à nous faire
sentir le malheur de la condition humaine. En vain cherchons-nous dans le désert
un état tranquille; les tentations nous suivent toujours: nos passions, figurées
par les démons, ne nous quittent point encore; ces monstres du coeur, ces
illusions de l'esprit, ces vains fantômes de l'erreur et du mensonge, se
montrent toujours à nous pour nous séduire, et nous attaquent jusque dans les
jeûnes et les cilices, c'est-à-dire jusque dans notre force même.
Pour moi, santon vénérable, je sais que l'envoyé de
Dieu a enchaîné Satan, et l'a précipité dans les abîmes: il a purifié la terre,
autrefois pleine de son empire, et l'a rendue digne du séjour des anges et des
prophètes.
A Paris, le 9 de la lune de Chahban,
1715.
LETTRE XCV.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Je n'ai jamais ouï parler
du droit public, qu'on n'ait commencé par rechercher soigneusement quelle est
l'origine des sociétés; ce qui me paraît ridicule. Si les hommes n'en formaient
point, s'ils se quittaient et se fuyaient les uns les autres, il faudrait en
demander la raison, et chercher pourquoi ils se tiennent séparés: mais ils
naissent tous liés les uns aux autres; un fils est né auprès de son père, et il
s'y tient: voilà la société, et la cause ce la société.
Le droit public est plus connu en Europe qu'en Asie:
cependant on peut dire que les passions des princes, la patience des peuples, la
flatterie des écrivains, en ont corrompu tous les principes.
Ce droit, tel qu'il est aujourd'hui, est une science
qui apprend aux princes jusqu'à quel point ils peuvent violer la justice sans
choquer leurs intérêts. Quel dessein, Rhédi, de vouloir, pour endurcir leur
conscience, mettre l'iniquité en système, d'en donner des règles, d'en former
des principes, et d'en tirer des conséquences!
La
puissance illimitée de nos sublimes sultans, qui n'a d'autre règle qu'elle-même,
ne produit pas plus de monstres que cet art indigne qui veut faire plier la
justice, tout inflexible qu'elle est.
On dirait,
Rhédi, qu'il y a deux justices toutes différentes: l'une qui règle les affaires
des particuliers, qui règne dans le droit civil; l'autre qui règle les
différends qui surviennent de peuple à peuple, qui tyrannise dans le droit
public: comme si le droit public n'était pas lui-même un droit civil, non pas à
la vérité d'un pays particulier, mais du monde.
Je
t'expliquerai dans une autre lettre mes pensées là-dessus.
A Paris, le 1er de la lune de Zilhagé, 1716.
LETTRE XCVI.
USBEK AU MEME.
Les magistrats doivent
rendre la justice de citoyen à citoyen: chaque peuple la doit rendre lui-même de
lui à un autre peuple. Dans cette seconde distribution de justice, on ne peut
employer d'autres maximes que dans la première.
De
peuple à peuple, il est rarement besoin de tiers pour juger, parce que les
sujets de disputes sont presque toujours clairs et faciles à terminer. Les
intérêts de deux nations sont ordinairement si séparés, qu'il ne faut qu'aimer
la justice pour la trouver: on ne peut guère se prévenir dans sa propre cause.
Il n'en est pas de même des différends qui arrivent
entre particuliers. Comme ils vivent en société, leurs intérêts sont si mêlés et
si confondus, il y en a tant de sortes différentes, qu'il est nécessaire qu'un
tiers débrouille ce que la cupidité des parties cherche à obscurcir.
Il n'y a que deux sortes de guerres justes: les unes
qui se font pour repousser un ennemi qui attaque; les autres pour secourir un
allié qui est attaqué.
Il n'y aurait point de
justice de faire la guerre pour des querelles particulières du prince, à moins
que le cas ne fût si grave qu'il méritât la mort du prince, ou du peuple qui l'a
commis. Ainsi un prince ne peut fait la guerre parce qu'on lui aura refusé un
honneur qui lui est dû, ou parce qu'on aura eu quelque procédé peu convenable à
l'égard de ses ambassadeurs, et autres choses pareilles; non plus qu'un
particulier ne peut tuer celui qui lui refuse le pas. La raison en est que,
comme la déclaration de guerre doit être un acte de justice, dans lequel il faut
toujours que la peine soit proportionnée à la faute, il faut voir si celui à qui
on déclare la guerre mérite la mort. Car faire la guerre à quelqu'un, c'est
vouloir le punir de mort.
Dans le droit public,
l'acte de justice le plus sévère c'est la guerre: puisque son but est la
destruction de la société.
Les représailles sont du
second degré. C'est une loi que les tribunaux n'ont pu s'empêcher d'observer, de
mesurer la peine par le crime.
Un troisième acte de
justice est de priver un prince des avantages qu'il peut tirer de nous,
proportionnant toujours la peine à l'offense.
Le
quatrième acte de justice, qui doit être le plus fréquent, est la renonciation à
l'alliance du peuple dont on a à se plaindre. Cette peine répond à celle du
bannissement établie dans les tribunaux, qui retranche les coupables de la
société. Ainsi un prince à l'alliance duquel nous renonçons est retranché par là
de notre société, et n'est plus un de nos membres.
On ne peut pas faire de plus grand affront à un
prince que de renoncer à son alliance, ni lui faire de plus grand honneur que de
la contracter. Il n'y a rien parmi les hommes qui leur soit plus glorieux, et
même plus utile, que d'en voir d'autres toujours attentifs à leur conservation.
Mais pour que l'alliance nous lie, il faut qu'elle
soit juste: ainsi une alliance faite entre deux nations pour en opprimer une
troisième n'est pas légitime, et on peut la violer sans crime.
Il n'est pas même de l'honneur et de la dignité du
prince de s'allier avec un tyran. On dit qu'un monarque d'Egypte fit avertir le
roi de Samos de sa cruauté et de sa tyrannie, et le somma de s'en corriger:
comme il ne le fit pas, il lui envoya dire qu'il renonçait à son amitié et à son
alliance.
La conquête ne donne point un droit par
elle-même. Lorsque le peuple subsiste, elle est un gage de la paix et de la
réparation du tort; et, si le peuple est détruit ou dispersé, elle est le
monument d'une tyrannie.
Les traités de paix sont si
sacrés parmi les hommes, qu'il semble qu'ils soient la voix de la nature, qui
réclame ses droits. Ils sont tous légitimes, lorsque les conditions en sont
telles que les deux peuples peuvent se conserver: sans quoi, celle des deux
sociétés qui doit périr, privée de sa défense naturelle par la paix, la peut
chercher dans la guerre.
Car la nature, qui a établi
les différents degrés de force et de faiblesse parmi les hommes, a encore
souvent égalé la faiblesse à la force par le désespoir.
A Paris, le 4 de la lune de Zilhagé, 1716.
LETTRE XCVII.
LE PREMIER EUNUQUE A USBEK.
A Paris.
Il est arrivé ici beaucoup
de femmes jaunes du royaume de Visapour: j'en ai acheté une pour ton frère le
gouverneur de Mazenderan, qui m'envoya il y a un mois son commandement sublime
et cent tomans.
Je me connais en femmes, d'autant
mieux qu'elles ne me surprennent pas, et qu'en moi les yeux ne sont point
troublés par les mouvements du coeur.
Je n'ai jamais
vu de beauté si régulière et si parfaite: ses yeux brillants portent la vie sur
son visage, et relèvent l'éclat d'une couleur qui pourrait effacer tous les
charmes de la Circassie.
Le premier eunuque d'un
négociant d'Ispahan la marchandait avec moi; mais elle se dérobait
dédaigneusement à ses regards, et semblait chercher les miens, comme si elle
avait voulu me dire qu'un vil marchand n'était pas digne d'elle, et qu'elle
était destinée à un plus illustre époux.
Je te
l'avoue, je sens dans moi-même une joie secrète quand je pense aux charmes de
cette belle personne: il me semble que je la vois entrer dans le sérail de ton
frère; je me plais à prévoir l'étonnement de toutes ses femmes; la douleur
impérieuse des unes; l'affliction muette, mais plus douloureuse, des autres; la
consolation maligne de celles qui n'espèrent plus rien, et l'ambition irritée de
celles qui espèrent encore.
Je vais d'un bout du
royaume à l'autre faire changer tout un sérail de face. Que de passions je vais
émouvoir! Que de craintes et de peines je prépare!
Cependant, dans le trouble de dedans, le dehors ne
sera pas moins tranquille: les grandes révolutions seront cachées dans le fond
du coeur; les chagrins seront dévorés, et les joies contenues; l'obéissance ne
sera pas moins exacte, et les règles moins inflexibles; la douleur, toujours
contrainte de paraître, sortira du fond même de désespoir.
Nous remarquons que, plus nous avons de femmes sous
nos yeux, moins elles nous donnent d'embarras. Une plus grande nécessité de
plaire, moins de facilité de s'unir, plus d'exemples de soumission, tout cela
leur forme des chaînes. Les unes sont sans cesse attentives sur les démarches
des autres: il semble que, de concert avec nous, elles travaillent à se rendre
plus dépendantes; elles font presque la moitié de notre office, et nous ouvrent
les yeux quand nous les fermons. Que dis-je? elles irritent sans cesse le maître
contre leurs rivales; et elles ne voient pas combien elles se trouvent près de
celles qu'on punit.
Mais tous cela, magnifique
seigneur, tout cela n'est rien sans la présence du maître. Que pouvons-nous
faire avec ce vain fantôme d'une autorité qui ne se communique jamais tout
entière? Nous ne représentons que faiblement la moitié de toi-même: nous ne
pouvons que leur montrer une odieuse sévérité. Toi, tu tempères la crainte par
les espérances: plus absolu quand tu caresses, que tu ne l'es quand tu menaces.
Reviens donc, magnifique seigneur, reviens dans ces
lieux porter partout les marques de ton empire. Viens adoucir des passions
désespérées: viens ôter tout prétexte de faillir; viens apaiser l'amour qui
murmure, et rendre le devoir même aimable; viens enfin soulager tes fidèles
eunuques d'un fardeau qui s'appesantit chaque
jour.
Du sérail d'Ispahan, le 8 de la lune de
Zilhagé, 1716.
LETTRE XCVIII.
USBEK A HASSEIN,
DERVIS DE LA MONTAGNE DE
JARON.
O toi, sage dervis, dont l'esprit curieux
brille de tant de connaissances, écoute ce que je vais te dire.
Il y a ici des philosophes qui, à la vérité n'ont
point atteint jusqu'au faîte de la sagesse orientale: ils n'ont point été ravis
jusqu'au trône lumineux; ils n'ont, ni entendu les paroles ineffables dont les
concerts des anges retentissent, ni senti les formidables accès d'une fureur
divine: mais, laissés à eux-mêmes, privés de saintes merveilles, ils suivent
dans le silence les traces de la raison humaine.
Tu
ne saurais croire jusqu'où ce guide les a conduits. Ils ont débrouillé le chaos;
et ont expliqué, par une mécanique simple, l'ordre de l'architecture divine.
L'auteur de la nature a donné du mouvement à la matière: il n'en a pas fallu
davantage pour produire cette prodigieuse variété d'effets, que nous voyons dans
l'univers.
Que les législateurs ordinaires nous
proposent des lois pour régler les sociétés des hommes; des lois aussi sujettes
au changement que l'esprit de ceux qui les proposent et des peuples qui les
observent: ceux-ci ne nous parlent que de lois générales, immuables, éternelles,
qui s'observent sans aucune exception, avec un ordre, une régularité, et une
promptitude infinie, dans l'immensité des espaces.
Et que crois-tu, homme divin, que soient ces lois?
Tu t'imagines peut-être qu'entrant dans le conseil de l'Eternel, tu vas être
étonné par la sublimité des mystères: tu renonces par avance à comprendre; tu ne
te proposes que d'admirer.
Mais tu changeras bientôt
de pensée: elles n'éblouissent point par un faux respect; leur simplicité les a
fait longtemps méconnaître, et ce n'est qu'après bien des réflexions qu'on en a
connu toute la fécondité et toute l'étendue.
La
première est que tout corps tend à décrire une ligne droite, à moins qu'il ne
rencontre quelque obstacle qui l'en détourne; et la seconde, qui n'en est qu'une
suite, c'est que tout corps qui tourne autour d'un centre tend à s'en éloigner,
parce que, plus il en est loin, plus la ligne qu'il décrit approche de la ligne
droite.
Voilà, sublime dervis, la clef de la nature:
voilà des principes féconds, dont on tire des conséquences à perte de vue, comme
je te le ferai voir dans une lettre particulière.
La
connaissance de cinq ou six vérités a rendu leur philosophie pleine de miracles,
et leur a fait faire plus de prodiges et de merveilles que tout ce qu'on nous
raconte de nos saints prophètes.
Car enfin je suis
persuadé qu'il n'y a aucun de nos docteurs qui n'eût été embarrassé, si on lui
eût dit de peser dans une balance tout l'air qui est autour de la terre, ou de
mesurer toute l'eau qui tombe chaque année sur sa surface; et qui n'eût pensé
plus de quatre fois, avant de dire combien de lieues le son fait dans une heure;
quel temps un rayon de lumière emploie à venir du soleil à nous; combien de
toises il y a d'ici à Saturne; quelle est la courbe selon laquelle un vaisseau
doit être taillé, pour être le meilleur voilier qu'il soit possible.
Peut-être que si quelque homme divin avait orné les
ouvrages de ces philosophes de paroles hautes et sublimes; s'il y avait mêlé des
figures hardies et des allégories mystérieuses, il aurait fait un bel ouvrage
qui n'aurait cédé qu'au saint Alcoran.
Cependant,
s'il te faut dire ce que je pense, je ne m'accommode guères du style figuré. Il
y a dans notre Alcoran un grand nombre de choses puériles, qui me paraissent
toujours telles, quoiqu'elles soient relevées par la force et la vie de
l'expression. Il semble d'abord que les livres inspirés ne sont que les idées
divines rendues en langage humain: au contraire, dans nos livres saints, on
trouve le langage de Dieu, et les idées des hommes; comme si, par un admirable
caprice, Dieu y avait dicté les paroles, et que l'homme eût fourni les pensées.
Tu diras peut-être que je parle trop librement de ce
qu'il y a de plus saint parmi nous; tu croiras que c'est le fruit de
l'indépendance où l'on vit dans ce pays. Non, grâces au ciel, l'esprit n'a pas
corrompu le coeur; et, tandis que je vivrai, Ali sera mon prophète.
A Paris, le 15 de la lune de Chahban, 1716.
LETTRE XCIX.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
Il n'y a point de pays au
monde où la fortune soit si inconstante que dans celui-ci. Il arrive tous les
dix ans des révolutions qui précipitent le riche dans la misère, et enlèvent le
pauvre avec des ailes rapides au comble des richesses. Celui-ci est étonné de sa
pauvreté; celui-là l'est de son abondance. Le nouveau riche admire la sagesse de
la providence; le pauvre, l'aveugle fatalité du destin.
Ceux qui lèvent les tributs nagent au milieu des
trésors: parmi eux il y a peu de Tantales. Ils commencent pourtant ce métier par
la dernière misère: ils sont méprisés comme de la boue pendant qu'ils sont
pauvres; quand ils sont riches, on les estime assez: aussi ne négligent-ils rien
pour acquérir de l'estime.
Ils sont à présent dans
une situation bien terrible. On vient d'établir une chambre qu'on appelle de
justice, parce qu'elle va leur ravir tout leur bien. Ils ne peuvent ni détourner
ni cacher leurs effets; car on les oblige de les déclarer au juste, sous peine
de la vie: ainsi on les fait passer par un défilé bien étroit, je veux dire
entre la vie et leur argent. Pour comble d'infortune, il y a un ministre connu
par son esprit, qui les honore de ses plaisanteries, et badine sur toutes les
délibérations du conseil. On ne trouve pas tous les jours des ministres disposés
à faire rire le peuple; et l'on doit savoir bon gré à celui-ci de l'avoir
entrepris.
Le corps des laquais est plus respectable
en France qu'ailleurs: c'est un séminaire de grands seigneurs; il remplit le
vide des autres états. Ceux qui le composent prennent la place des grands
malheureux, des magistrats ruinés, des gentilshommes tués dans les fureurs de la
guerre; et quand ils ne peuvent pas suppléer par eux-mêmes, ils relèvent toutes
les grandes maisons par le moyen de leurs filles, qui sont comme une espèce de
fumier qui engraisse les terres montagneuses et arides.
Je trouve, Ibben, la providence admirable dans la
manière dont elle a distribué les richesses: si elle ne les avait accordées
qu'aux gens de bien, on ne les aurait pas assez distinguées de la vertu, et on
n'en aurait plus senti tout le néant. Mais quand on examine qui sont les gens
qui en sont les plus chargés, à force de mépriser les riches, on en vient enfin
à mépriser les richesses.
A Paris, le 26 de la lune
de Maharram, 1717.
LETTRE C.
RICA A RHEDI.
A Venise.
Je trouve les caprices de
la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient
habillés cet été; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver: mais
surtout on ne saurait croire combien il en coûte à un mari, pour mettre sa femme
à la mode.
Que me servirait de te faire une
description exacte de leur habillement et de leurs parures? une mode nouvelle
viendrait détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers; et, avant
que tu eusses reçu ma lettre, tout serait changé.
Une femme qui quitte Paris pour aller passer six
mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s'y était oubliée trente
ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l'habit avec lequel elle est
peinte lui parait étranger; il s'imagine que c'est quelque Américaine qui y est
représentée, ou que le peintre a voulu exprimer quelqu'une de ses fantaisies.
Quelquefois les coiffures montent insensiblement; et
une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur
hauteur immense mettait le visage d'une femme au milieu d'elle-même: dans un
autre, c'était les pieds qui occupaient cette place; les talons faisaient un
piédestal, qui les tenait en l'air. Qui pourrait le croire? les architectes ont
été souvent obligés de hausser, de baisser et d'élargir leurs portes, selon que
les parures des femmes exigeaient d'eux ce changement; et les règles de leur art
ont été asservies à ces fantaisies. On voit quelquefois sur un visage une
quantité prodigieuse de mouches, et elles disparaissent toutes le lendemain.
Autrefois les femmes avaient de la taille, et des dents; aujourd'hui il n'en est
pas question. Dans cette changeante nation, quoi qu'en dise le critique, les
filles se trouvent autrement faites que leurs mères.
Il en est des manières et de la façon de vivre comme
des modes: les Français changent de moeurs selon l'âge de leur roi. Le monarque
pourrait même parvenir à rendre la nation grave, s'il l'avait entrepris. Le
prince imprime le caractère de son esprit à la cour, la cour à la ville, la
ville aux provinces. L'âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes
les autres.
De Paris, le 8 de la lune de Saphar,
1717.
LETTRE CI.
RICA AU MEME.
Je te parlais l'autre
jour de l'inconstance prodigieuse des Français sur leurs modes. Cependant il est
inconcevable à quel point ils en sont entêtés: c'est la règle avec laquelle ils
jugent de tout ce qui se fait chez les autres nations; ils y rappellent tout; ce
qui est étranger leur parait toujours ridicule. Je t'avoue que je ne saurais
guères ajuster cette fureur pour leurs costumes avec l'inconstance avec laquelle
ils en changent tous les jours.
Quand je te dis
qu'ils méprisent tout ce qui est étranger, je ne te parle que des bagatelles;
car, sur les choses importantes, ils semblent s'être méfiés d'eux-mêmes jusqu'à
se dégrader. Ils avouent de bon coeur que les autres peuples sont plus sages,
pourvu qu'on convienne qu'ils sont mieux vêtus: ils veulent bien s'assujettir
aux lois d'une nation rivale, pourvu que les perruquiers français décident en
législateurs sur la forme des perruques étrangères. Rien ne leur parait si beau
que de voir le goût de leurs cuisiniers régner du septentrion au midi, et les
ordonnances de leurs coiffeuses portées dans toutes les toilettes de l'Europe.
Avec ces nobles avantages, que leur importe que le
bon sens leur vienne d'ailleurs, et qu'ils aient pris de leurs voisins tout ce
qui concerne le gouvernement politique et civil?
Qui
peut penser qu'un royaume, le plus ancien et le plus puissant de l'Europe, soit
gouverné, depuis plus de dix siècles, par des lois qui ne sont pas faites pour
lui? Si les Français avaient été conquis, ceci ne serait pas difficile à
comprendre: mais ils sont les conquérants.
Ils ont
abandonné les lois anciennes, faites par leurs premiers rois dans les assemblées
générales de la nation: et ce qu'il y a de singulier, c'est que les lois
romaines, qu'ils ont prises à la place, étaient en partie faites et en partie
rédigées par des empereurs contemporains de leurs législateurs.
Et afin que l'acquisition fût entière, et que tout
le bon sens leur vînt d'ailleurs, ils ont adopté toutes les constitutions des
papes, et en ont fait une nouvelle partie de leur droit: nouveau genre de
servitude.
Il est vrai que, dans les derniers temps,
on a rédigé par écrit quelques statuts des villes et des provinces: mais ils
sont presque tous pris du droit romain.
Cette
abondance de lois adoptées, et pour ainsi dire naturalisées, est si grande
qu'elle accable également la justice et les juges. Mais ces volumes de lois ne
sont rien en comparaison de cette armée effroyable de glossateurs, de
commentateurs, de compilateurs; gens aussi faibles par le peu de justesse de
leur esprit qu'ils sont forts par leur nombre prodigieux.
Ce n'est pas tout: ces lois étrangères ont introduit
des formalités qui sont la honte de la raison humaine. Il serait assez difficile
de décider si la forme s'est rendue plus pernicieuse, lorsqu'elle est entrée
dans la jurisprudence, ou lorsqu'elle s'est logée dans la médecine; si elle a
fait plus de ravages sous la robe d'un jurisconsulte que sous le large chapeau
d'un médecin; et si dans l'une elle a plus ruiné de gens qu'elle n'en a tué dans
l'autre.
De Paris, le 17 de la lune de Saphar, 1717.
LETTRE CII.
USBEK A ***.
On parle toujours ici de
la constitution. J'entrai l'autre jour dans une maison où je vis d'abord un gros
homme avec un teint vermeil, qui disait d'une voix forte: J'ai donné mon
mandement; je n'irai point répondre à tout ce que vous dites; mais lisez-le, ce
mandement; et vous verrez que j'y ai résolu tous vos doutes. Il m'a fallu bien
suer pour le faire, dit-il en portant la main sur le front; j'ai eu besoin de
toute ma doctrine; et il m'a fallu lire bien des auteurs latins. Je le crois,
dit un homme qui se trouva là, car c'est un bel ouvrage; et je défie ce jésuite
qui vient si souvent vous voir d'en faire un meilleur. Eh bien, lisez-le donc,
reprit-il, et vous serez plus instruit sur ces matières dans un quart d'heure,
que si je vous en avais parlé deux heures. Voilà comme il évitait d'entrer en
conversation, et de commettre sa suffisance. Mais, comme il se vit pressé, il
fut obligé de sortir de ses retranchements; et il commença à dire
théologiquement force sottises, soutenu d'un dervis qui les lui rendait très
respectueusement. Quand deux hommes qui étaient là lui niaient quelque principe,
il disait d'abord: Cela est certain, nous l'avons jugé ainsi; et nous sommes des
juges infaillibles. Et comment, lui dis-je pour lors, êtes-vous des juges
infaillibles? Ne voyez-vous pas, reprit-il, que le Saint-Esprit nous éclaire?
Cela est heureux, lui répondis-je; car, de la manière dont vous avez parlé tout
aujourd'hui, je reconnais que vous avez grand besoin d'être éclairé.
De Paris, le 18 de la lune de Rebiab I, 1717.
LETTRE CIII.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
Les plus puissants Etats de
l'Europe sont ceux de l'empereur, des rois de France, d'Espagne et d'Angleterre.
L'Italie et une grande partie de l'Allemagne sont partagées en un nombre infini
de petits Etats, dont les princes sont, à proprement parler, les martyrs de la
souveraineté. Nos glorieux sultans ont plus de femmes que la plupart de ces
princes n'ont de sujets. Ceux d'Italie, qui ne sont pas si unis, sont plus à
plaindre: leurs Etats sont ouverts comme des caravansérails, où ils sont obligés
de loger les premiers qui viennent: il faut donc qu'ils s'attachent aux grands
princes, et leur fassent part de leur frayeur, plutôt que de leur amitié.
La plupart des gouvernements d'Europe sont
monarchiques, ou plutôt sont ainsi appelés: car je ne sais pas s'il y en a
jamais eu véritablement de tels, au moins est-il impossible qu'ils aient
subsisté longtemps dans leur pureté. C'est un état violent, qui dégénère
toujours en despotisme, ou en république: la puissance ne peut jamais être
également partagée entre le peuple et le prince; l'équilibre est trop difficile
à garder: il faut que le pouvoir diminue d'un coté pendant qu'il augmente de
l'autre; mais l'avantage est ordinairement du côté du prince, qui est à la tête
des armées.
Aussi le pouvoir des rois d'Europe
est-il bien grand, et on peut dire qu'ils l'ont tel qu'ils le veulent: mais ils
ne l'exercent point avec tant d'étendue que nos sultans; premièrement, parce
qu'ils ne veulent point choquer les moeurs et la religion des peuples;
secondement, parce qu'il n'est pas de leur intérêt de le porter si loin.
Rien ne rapproche plus les princes de la condition
de leurs sujets, que cet immense pouvoir qu'ils exercent sur eux; rien ne les
soumet plus aux revers, et aux caprices de la fortune.
L'usage où ils sont de faire mourir tous ceux qui
leur déplaisent, au moindre signe qu'ils font, renverse la proportion qui doit
être entre les fautes et les peines, qui est comme l'âme des Etats et l'harmonie
des empires; et cette proportion, scrupuleusement gardée par les princes
chrétiens, leur donne un avantage infini sur nos sultans.
Un Persan qui, par imprudence ou par malheur, s'est
attiré la disgrâce du prince, est sûr de mourir: la moindre faute ou le moindre
caprice le met dans cette nécessité. Mais s'il avait attenté à la vie de son
souverain, s'il avait voulu livrer ses places aux ennemis, il en serait aussi
quitte pour perdre la vie: il ne court donc pas plus de risque dans ce dernier
cas que dans le premier.
Aussi, dans la moindre
disgrâce, voyant la mort certaine, et ne voyant rien de pis, il se porte
naturellement à troubler l'Etat, et à conspirer contre le souverain; seule
ressource qui lui reste.
Il n'en est pas de même des
grands d'Europe, à qui la disgrâce n'ôte rien que la bienveillance et la faveur.
Ils se retirent de la cour, et ne songent qu'à jouir d'une vie tranquille et des
avantages de leur naissance. Comme on ne les fait guères périr que pour le crime
de lèse-majesté, ils craignent d'y tomber, par la considération de ce qu'ils ont
à perdre, et du peu qu'ils ont à gagner: ce qui fait qu'on voit peu de révoltes,
et peu de princes morts d'une mort violente.
Si, dans
cette autorité illimitée qu'ont nos princes, ils n'apportaient pas tant de
précautions pour mettre leur vie en sûreté, ils ne vivraient pas un jour; et
s'ils n'avaient à leur solde un nombre innombrable de troupes, pour tyranniser
le reste de leurs sujets, leur empire ne subsisterait pas un mois.
Il n'y a que quatre ou cinq siècles qu'un roi de
France prit des gardes, contre l'usage de ces temps-là, pour se garantir des
assassins qu'un petit prince d'Asie avait envoyés pour le faire périr: jusque-là
les rois avaient vécu tranquilles au milieu de leurs sujets, comme des pères au
milieu de leurs enfants.
Bien loin que les rois de
France puissent de leur propre mouvement ôter la vie à un de leurs sujets, comme
nos sultans, ils portent au contraire toujours avec eux la grâce de tous les
criminels; il suffit qu'un homme ait été assez heureux pour voir l'auguste
visage de son prince, pour qu'il cesse d'être indigne de vivre. Ces monarques
sont comme le soleil, qui porte partout la chaleur et la vie.
De Paris, le 8 de la lune de Rebiab 2, 1717.
LETTRE CIV.
USBEK AU MEME.
Pour suivre l'idée de
ma dernière lettre, voici à peu près ce que me disait l'autre jour un Européen
assez sensé:
Le plus mauvais parti que les princes
d'Asie aient pu prendre, c'est de se cacher comme ils font. Ils veulent se
rendre plus respectables: mais ils font respecter la royauté, et non pas le roi;
et attachent l'esprit des sujets à un certain trône, et non pas à une certaine
personne.
Cette puissance invisible qui gouverne est
toujours la même pour le peuple. Quoique dix rois, qu'il ne connaît que de nom,
se soient égorgés l'un après l'autre, il ne sent aucune différence: c'est comme
s'il avait été gouverné successivement par des esprits.
Si le détestable parricide de notre grand roi Henri
IV avait porté ce coup sur un roi des Indes; maître du sceau royal et d'un
trésor immense, qui aurait semblé amassé pour lui, il aurait pris tranquillement
les rênes de l'empire, sans qu'un seul homme eût pensé à réclamer son roi, sa
famille et ses enfants.
On s'étonne de ce qu'il n'y
a presque jamais de changement dans le gouvernement des princes d'Orient; et
d'où vient cela, si ce n'est de ce qu'il est tyrannique et affreux?
Les changements ne peuvent être faits que par le
prince, ou par le peuple; mais là, les princes n'ont garde d'en faire, parce
que, dans un si haut degré de puissance, ils ont tout ce qu'ils peuvent avoir;
s'il changeaient quelque chose, ce ne pourrait être qu'à leur préjudice.
Quant aux sujets, si quelqu'un d'eux forme quelque
résolution, il ne saurait l'exécuter sur l'Etat; il faudrait qu'il
contrebalançât tout à coup une puissance redoutable et toujours unique; le temps
lui manque comme les moyens: mais il n'a qu'à aller à la source de ce pouvoir;
et il ne lui faut qu'un bras et qu'un instant.
Le
meurtrier monte sur le trône pendant que le monarque en descend, tombe, et va
expirer à ses pieds.
Un mécontent en Europe songe à
entretenir quelque intelligence secrète, à se jeter chez les ennemis, à se
saisir de quelque place, à exciter quelques vains murmures parmi les sujets. Un
mécontent en Asie va droit au prince, étonne, frappe, renverse: il en efface
jusqu'à l'idée; dans un instant l'esclave et le maître; dans un instant
usurpateur et légitime.
Malheureux le roi qui n'a
qu'une tête! il semble ne réunir sur elle toute sa puissance, que pour indiquer
au premier ambitieux l'endroit où il la trouvera tout entière.
De Paris, le 17 de la lune de Rebiab 2, 1717.
LETTRE CV.
USBEK AU MEME.
Tous les peuples
d'Europe ne sont pas également soumis à leurs princes: par exemple, l'humeur
impatiente des Anglais ne laisse guère à leur roi le temps d'appesantir son
autorité; la soumission et l'obéissance sont les vertus dont ils se piquent le
moins. Ils disent là-dessus des choses bien extraordinaires. Selon eux, il n'y a
qu'un lien qui puisse attacher les hommes, qui est celui de la gratitude: un
mari, une femme, un père et un fils, ne sont liés entre eux que par l'amour
qu'ils se portent, ou par les bienfaits qu'ils se procurent; et ces motifs
divers de reconnaissance sont l'origine de tous les royaumes, et de toutes les
sociétés.
Mais si un prince, bien loin de faire
vivre ses sujets heureux, veut les accabler et les détruire, le fondement de
l'obéissance cesse; rien ne les lie, rien ne les attache à lui; et ils rentrent
dans leur liberté naturelle. Ils soutiennent que tout pouvoir sans bornes ne
saurait être légitime, parce qu'il n'a jamais pu avoir d'origine légitime. Car
nous ne pouvons pas, disent-ils, donner à un autre plus de pouvoir sur nous que
nous n'en avons nous-mêmes: or nous n'avons pas sur nous-mêmes un pouvoir sans
bornes; par exemple, nous ne pouvons pas nous ôter la vie: personne n'a donc,
concluent-ils, sur la terre un tel pouvoir.
Le crime
de lèse-majesté n'est autre chose, selon eux, que le crime que le plus faible
commet contre le plus fort, en lui désobéissant, de quelque manière qu'il lui
désobéisse. Aussi le peuple d'Angleterre, qui se trouva le plus fort contre un
de leurs rois, déclara-t-il que c'était un crime de lèse-majesté à un prince de
faire la guerre à ses sujets. Ils ont donc grande raison, quand ils disent que
le précepte de leur Alcoran, qui ordonne de se soumettre aux puissances, n'est
pas bien difficile à suivre, puisqu'il leur est impossible de ne le pas
observer; d'autant que ce n'est pas au plus vertueux qu'on les oblige de se
soumettre, mais à celui qui est le plus fort.
Les
Anglais disent qu'un de leurs rois, qui avait vaincu et pris prisonnier un
prince qui s'était révolté et lui disputait la couronne; ayant voulu lui
reprocher son infidélité et sa perfidie: Il n'y a qu'un moment, dit le prince
infortuné, qu'il vient d'être décidé lequel de nous deux est le traître.
Un usurpateur déclare rebelles tous ceux qui n'ont
point opprimé la patrie comme lui: et, croyant qu'il n'y a pas de loi là où il
ne voit point de juges, il fait révérer, comme des arrêts du ciel, les caprices
du hasard et de la fortune.
De Paris, le 20 de la
lune de Rebiab 2, 1717.
LETTRE CVI.
RHEDI A USBEK.
A Paris.
Tu m'as beaucoup parlé, dans
une de tes lettres, des sciences et des arts cultivés en Occident. Tu me vas
regarder comme un barbare; mais je ne sais si l'utilité que l'on en retire
dédommage les hommes du mauvais usage que l'on en fait tous les jours.
J'ai ouï dire que la seule invention des bombes
avait ôté la liberté à tous les peuples d'Europe. Les princes ne pouvant plus
confier la garde des places aux bourgeois, qui, à la première bombe, se seraient
rendus, ont eu un prétexte pour entretenir de gros corps de troupes réglées,
avec lesquelles ils ont dans la suite opprimé leurs sujets.
Tu sais que, depuis l'invention de la poudre, il n'y
a plus de places imprenables; c'est-à-dire, Usbek, qu'il n'y a plus d'asile sur
la terre contre l'injustice et la violence.
Je
tremble toujours qu'on ne parvienne à la fin à découvrir quelque secret qui
fournisse une voie plus abrégée pour faire périr les hommes, détruire les
peuples et les nations entières.
Tu as lu les
historiens; fais-y bien attention: presque toutes les monarchies n'ont été
fondées que sur l'ignorance des arts, et n'ont été détruites que parce qu'on les
a trop cultivés. L'ancien empire de Perse peut nous en fournir un exemple
domestique.
Il n'y a pas longtemps que je suis en
Europe; mais j'ai ouï parler à des gens sensés des ravages de la chimie: il
semble que ce soit un quatrième fléau qui ruine les hommes et les détruit en
détail, mais continuellement; tandis que la guerre, la peste, la famine, les
détruisent en gros, mais par intervalles.
Que nous a
servi l'invention de la boussole, et la découverte de tant de peuples, qu'à nous
communiquer leurs maladies plutôt que leurs richesses? L'or et l'argent avaient
été établis, par une convention générale, pour être le prix de toutes les
marchandises et un gage de leur valeur, par la raison que ces métaux étaient
rares, et inutiles à tout autre usage: que nous importait-il donc qu'ils
devinssent plus communs, et que, pour marquer la valeur d'une denrée, nous
eussions deux ou trois signes au lieu d'un? Cela n'en était que plus incommode.
Mais, d'un autre côté, cette invention a été bien
pernicieuse aux pays qui ont été découverts. Les nations entières ont été
détruites; et les hommes qui ont échappé à la mort ont été réduits à une
servitude si rude, que le récit en a fait frémir les musulmans.
Heureuse l'ignorance des enfants de Mahomet! Aimable
simplicité, si chérie de notre saint prophète, vous me rappeler toujours la
naïveté des anciens temps, et la tranquillité qui régnait dans le coeur de nos
premiers pères.
De Venise, le 2 de la lune de
Rhamazan, 1717.
LETTRE CVII.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Ou tu ne penses pas ce que
tu dis, ou bien tu fais mieux que tu ne penses. Tu as quitté ta patrie pour
t'instruire, et tu méprises toute instruction: tu viens pour te former dans un
pays où l'on cultive les beaux-arts, et tu les regardes comme pernicieux. Te le
dirai-je, Rhédi? je suis plus d'accord avec toi que tu ne l'es avec toi-même.
As-tu bien réfléchi à l'état barbare et malheureux
où nous entraînerait la perte des arts? Il n'est pas nécessaire de se
l'imaginer, on peut le voir. Il y a encore des peuples sur la terre chez
lesquels un singe passablement instruit pourrait vivre avec honneur; il s'y
trouverait à peu près à la portée des autres habitants: on ne lui trouverait
point l'esprit singulier, ni le caractère bizarre; il passerait tout comme un
autre, et serait distingué même par sa gentillesse.
Tu dis que les fondateurs des empires ont presque
tous ignoré les arts. Je ne te nie pas que des peuples barbares n'aient pu,
comme des torrents impétueux, se répandre sur la terre, et couvrir de leurs
armées féroces les royaumes les mieux policés. Mais, prends-y garde, ils ont
appris les arts pu les ont fait exercer aux peuples vaincus; sans leur puissance
aurait passé comme le bruit du tonnerre et des tempêtes.
Tu crains, dis-tu, que l'on n'invente quelque
manière de destruction plus cruelle que celle qui est en usage. Non: si une
fatale invention venait à se découvrir, elle serait bientôt prohibée par le
droit des gens; et le consentement unanime des nations ensevelirait cette
découvert. Il n'est point de l'intérêt des princes de faire des conquêtes par de
pareilles voies: ils doivent chercher des sujets, et non pas des terres.
Tu te plains de l'invention de la poudre et des
bombes: tu trouves étrange qu'il n'y ait plus de place imprenable: c'est-à-dire
que tu trouves étrange que les guerres soient aujourd'hui terminées plus tôt
qu'elles ne l'étaient autrefois.
Tu dois avoir
remarqué, en lisant les histoires, que, depuis l'invention de la poudre, les
batailles sont beaucoup moins sanglantes qu'elles ne l'étaient, parce qu'il n'y
a presque plus de mêlée.
Et quand il se serait
trouvé quelque cas particulier où un art aurait été préjudiciable, doit-on pour
cela le rejeter? Penses-tu, Rhédi, que la religion que notre saint prophète a
apportée du ciel soit pernicieuse, parce qu'elle servira quelques jour à
confondre les perfides chrétiens?
Tu croit que les
arts amollissent les peuples, et par là sont cause de la chute des empires. Tu
parles de la ruine de celui des anciens Perses, qui fut l'effet de leur
mollesse; mais il s'en faut bien que cet exemple décide, puisque les Grecs, qui
les subjuguèrent, cultivaient les arts avec infiniment plus de soin qu'eux.
Quand on dit que les arts rendent les hommes
efféminés, on ne parle pas du moins des gens qui s'y appliquent, puisqu'ils ne
sont jamais dans l'oisiveté, qui, de tous les vices, est celui qui amollit le
plus le courage.
Il n'est donc question que de ceux
qui en jouissent. Mais comme dans un pays policé ceux qui jouissent des
commodités d'un art sont obligés d'en cultiver un autre, à moins que de se voir
réduits à une pauvreté honteuse, il s'ensuit que l'oisiveté et la mollesse sont
incompatibles avec les arts.
Paris est peut-être la
ville du monde la plus sensuelle, et où l'on raffine le plus sur les plaisirs;
mais c'est peut-être celle où l'on mène une vie plus dure. Pour qu'un homme vive
délicieusement, il faut que cent autres travaillent sans relâche. Une femme
s'est mis dans la tête qu'elle devait paraître à une assemblée avec une certaine
parure; il faut que dès ce moment cinquante artisans ne dorment plus, et n'aient
plus le loisir de boire et de manger: elle commande, et elle est obéie plus
promptement que ne serait notre monarque; parce que l'intérêt est le plus grand
monarque de la terre.
Cette ardeur pour le travail,
cette passion de s'enrichir, passe de condition en condition, depuis les
artisans jusqu'aux grands. Personne n'aime à être plus pauvre que celui qu'ils
vient de voir immédiatement au-dessous de lui. Vous voyez à Paris un homme qui a
de quoi vivre jusqu'au jour du jugement, qui travail sans cesse, et court le
risque d'accourcir ses jours pour amasser, dit-il, de quoi vivre.
Le même esprit gagne la nation; on n'y voit que
travail et qu'industrie: où est donc ce peuple efféminé dont tu parles tant?
Je suppose, Rhédi, qu'on ne souffrît dans un royaume
que les arts absolument nécessaires à la culture des terres, qui sont pourtant
en grand nombre, et qu'on en bannît tous ceux qui ne servent qu'à la volupté ou
à la fantaisie, je le soutiens, cet Etat serait le plus misérable qu'ils y eût
au monde.
Quand les habitants auraient assez de
courage pour se passer de tant de choses qu'ils doivent à leurs besoins, le
peuple dépérirait tous les jours; et l'Etat deviendrait si faible, qu'il n'y
aurait si petite puissance qui ne fût en état de le conquérir.
Je pourrais entrer ici dans un long détail, et te
faire voir que les revenus des particuliers cesseraient presque absolument, et
par conséquent ceux du prince. Il n'y aurait presque plus de relation de
facultés entre les citoyens; cette circulation de richesses et cette progression
de revenus, qui vient de la dépendance où sont les arts les uns des autres,
cesseraient absolument; chacun ne tirerait de revenu que de sa terre, et n'en
tirerait précisément que ce qu'il lui faut pour ne pas mourir de faim. Mais,
comme ce n'est pas la centième partie du revenu d'un royaume, il faudrait que le
nombre des habitants diminuât à proportion, et qu'il n'en restât que la centième
partie.
Fais bien attention jusqu'où vont les
revenus de l'industrie. Un fonds ne produit annuellement à son maître que la
vingtième partie de sa valeur; mais, avec une pistole de couleur, un peintre
fera un tableau qui lui en vaudra cinquante. On en peut dire de même des
orfèvres, des ouvriers en laine, en soie, et de toutes sortes d'artisans.
De tout ceci il faut conclure, Rhédi, que pour qu'un
prince soit puissant, il faut que ses sujets vivent dans les délices; il faut
qu'il travaille à leur procurer toutes sortes de superfluités avec autant
d'attention que les nécessités de la vie.
De Paris,
le 14 de la lune de Chalval, 1717.
LETTRE CVIII.
RICA A IBBEN
A Smyrne.
J'ai vu le jeune monarque:
sa vie est bien précieuse à ses sujets; elle ne l'est pas moins à toute
l'Europe, par les grands troubles que sa mort pourrait produire. Mais les rois
sont comme les dieux; et, pendant qu'ils vivent, on doit les croire immortels.
Sa physionomie est majestueuse, mais charmante: une belle éducation semble
concourir avec un heureux naturel, et promet déjà un grand prince.
On dit que l'on ne peut jamais connaître le
caractère des rois d'Occident jusqu'à se qu'ils aient passé par les deux grandes
épreuves, de leur maîtresse, et de leur confesseur. On verra bientôt l'un et
l'autre travailler à se saisir de l'esprit de celui-ci; et il se livrera pour
cela de grands combats. Car, sous un jeune prince, ces deux puissances sont
toujours rivales; mais elles se concilient et se réunissent sous un vieux. Sous
un jeune prince, le dervis a un rôle bien difficile à soutenir: la force du roi
fait sa faiblesse; mais l'autre triomphe également de sa faiblesse et de sa
force.
Lorsque j'arrivai en France, je trouvai le
feu roi absolument gouverné par les femmes; et cependant, dans l'âge où il
était, je crois que c'était, le monarque de la terre qui en avait le moins de
besoin. J'entendis un jour une femme qui disait: Il faut que l'on fasse quelque
chose pour ce jeune colonel, sa valeur m'est connue; j'en parlerai au ministre.
Une autre disait; Il est surprenant que ce jeune abbé ait été oublié; il faut
qu'il soit évêque; il est homme de naissance, et je pourrais répondre de ses
moeurs. Il ne faut pas pourtant que tu t'imagines que celles qui tenaient ces
discours fussent des favorites du prince; elles ne lui avaient peut-être pas
parlé deux fois en leur vie: chose pourtant très facile à faire chez les princes
européens. Mais c'est qu'il n'y a personne qui ait quelque emploi à la cour,
dans Paris ou dans les provinces, qui n'ait une femme par les mains de laquelle
passent toutes les grâces et quelquefois les injustices qu'il peut faire. Ces
femmes ont toutes des relations les unes avec les autres, et forment une espèce
de république, dont les membres toujours actifs se secourent et se servent
mutuellement: c'est comme un nouvel Etat dans l'Etat; et celui qui est à la
cour, à Paris, dans les provinces, qui voit agir des ministres, des magistrats,
des prélats, s'il ne connaît les femmes qui les gouvernent, est comme un homme
qui voit bien une machine qui joue, mais qui n'en connaît point les ressorts.
Crois-tu, Ibben, qu'une femme s'avise d'être la
maîtresse d'un ministre pour coucher avec lui? Quelle idée! c'est pour lui
présenter cinq ou six placets tous les matins; et la bonté de leur naturel
paraît dans l'empressement qu'elles ont de faire du bien à une infinité de gens
malheureux, qui leur procurent cent mille livres de rente.
On se plaint en Perse de ce que le royaume est
gouverné par deux ou trois femmes: c'est bien pis en France, où les femmes en
général gouvernent, et prennent non seulement en gros, mais même se partagent en
détail, toute l'autorité.
De Paris, le dernier de la
lune de Chalval, 1717.
LETTRE CIX
USBEK A ***.
Il y a une espèce de
livres que nous ne connaissons point en Perse, et qui me paraissent ici fort à
la mode: ce sont les journaux. La paresse se sent flattée en les lisant: on est
ravi de pouvoir parcourir trente volumes en un quart d'heure.
Dans la plupart des livres, l'auteur n'a pas fait
les compliments ordinaires, que les lecteurs sont aux abois: il les fait entrer
à demi morts dans une matière noyée au milieu d'une mer de paroles. Celui-ci
veut s'immortaliser par un in-douze; celui-là, par un in-quarto; un autre, qui a
de plus belles inclinations, vise à l'in- folio; il faut donc qu'il étende son
sujet à proportion; ce qu'il fait sans pitié, comptant pour rien la peine du
pauvre lecteur, qui se tue à réduire ce que l'auteur a pris tant de peine à
amplifier.
Je ne sais, ***, quel mérite il y a à
faire pareils ouvrages: j'en ferais bien autant si je voulais ruiner ma santé et
un libraire.
Le grand tort qu'on les journalistes,
c'est qu'ils ne parlent que des livres nouveaux: comme si la vérité était jamais
nouvelle. Il me semble que, jusqu'à ce qu'un homme ait lu tous les livres
anciens, il n'a aucune raison de leur préférer les nouveaux.
Mais lorsqu'ils s'imposent la loi de ne parler que
des ouvrages encore tout chauds de la forge, ils s'en imposent un autre, qui est
d'être très ennuyeux. Ils n'ont garde de critiquer les livres dont ils font les
extraits, quelque raison qu'ils en aient; et, en effet, quel est l'homme assez
hardi pour vouloir se faire dix ou douze ennemis dans les mois?
La plupart des auteurs ressemblent aux poètes, qui
souffriront une volée de coups de bâton sans se plaindre; mais qui, peu jaloux
de leurs épaules, le sont si fort de leurs ouvrages, qu'ils ne sauraient
soutenir la moindre critique. Il faut donc bien se donner de garde de les
attaquer par un endroit si sensible; et les journalistes le savent bien. Ils
font donc tout le contraire; ils commencent par louer la matière qui est
traitée. première fadeur, de là ils passent aux louanges de l'auteur; louanges
forcées: car ils ont affaire à des gens qui sont encore en haleine, tout prêts à
se faire faire raison, et à foudroyer à coup de plume un téméraire journaliste.
De Paris, le 5 de la lune de Zilcadé, 1718.
LETTRE CX.
RICA A ***.
L'université de Paris est
la fille aînée des rois de France, et très aînée; car elle a plus de neuf cents
ans: aussi rêve-t-elle quelquefois.
On m'a compté
qu'elle eut, il y a quelque temps, un grand démêlé avec quelques docteurs à
l'occasion de la lettre Q (Note 12), qu'elle voulait que l'on prononçât comme un K. La dispute
s'échauffa si fort, que quelques-uns furent dépouillés de leurs biens: il fallut
que le parlement terminât le différend; et il accorda permission, par un arrêt
solennel, à tous les sujets du roi de France de prononcer cette lettre à leur
fantaisie. Il faisait beau de voir les deux corps de l'Europe les plus
respectables occupés à décider du sort d'une lettre de l'alphabet.
Il semble, mon cher ***, que les têtes des plus
grands hommes s'étrécissent lorsqu'elles sont assemblées; et que, là où il y a
plus de sages, il y ait aussi moins de sagesses. Les grands corps s'attachent
toujours si fort aux minuties, aux formalités, aux vains usages, que l'essentiel
ne va jamais qu'après. J'ai ouï dire qu'un roi d'Aragon (Note 13) ayant assemblé les états d'Aragon et de Catalogne, les
premières séances s'employèrent à décider en quelle langue les délibérations
seraient conçues: la dispute était vive, et les états se seraient rompus mille
fois, si l'on n'avait imaginé un expédient, qui était que la demande serait
faite en langage catalan, et la réponse en aragonais.
De Paris, le 25 de la lune de Zilhagé, 1718.
LETTRE CXI.
RICA A ***.
Le rôle d'une jolie femme
est beaucoup plus grave que l'on ne pense. Il n'y a rien de plus sérieux que ce
qui se passe le matin à sa toilette, au milieu de ses domestiques; un général
d'armée n'emploie pas plus d'attention à placer sa droite ou son corps de
réserve, qu'elle en met à poster une mouche qui peu manquer, mais dont elle
espère ou prévoit le succès.
Quelle gêne d'esprit,
quelle attention, pour concilier sans cesse les intérêts de deux rivaux, pour
paraître neutre à tous les deux, pendant qu'elle est livrée à l'un et à l'autre,
et se rendre médiatrice sur tous les sujets de plainte qu'elle leur donne!
Quelle occupation pour faire venir parties de
plaisir sur parties, les faire succéder et renaître sans cesse, et prévenir tous
les accidents qui pourraient les rompre!
Avec tout
cela, la plus grande peine n'est pas de se divertir; c'est de la paraître:
ennuyez-les tant que vous voudrez, elle vous le pardonneront pourvu que l'on
puisse croire qu'elles se sont bien réjouies.
Je
fus, il y a quelques jours, d'un souper que des femmes firent à la campagne.
Dans le chemin elles disaient sans cesse: Au moins, il faudra bien rire et bien
nous divertir.
Nous nous retrouvâmes assez mal
assortis, et par conséquent assez sérieux. Il faut avouer, dit une de ces
femmes, que nous nous divertissons bien: il n'y a pas aujourd'hui dans Paris une
partie aussi gaie que la nôtre. Comme l'ennui me gagnait, une femme me secoua,
et me dit: Eh bien! ne sommes-nous pas de bonne humeur? Oui, lui répondis-je en
bâillant; je crois que je crèverai à force de rire. Cependant la tristesse
triomphait toujours des réflexions; et, quant à moi, je me sentis conduit de
bâillement en bâillement dans un sommeil léthargique, qui finit tous mes
plaisirs.
De Paris, le 11 de la lune de Maharram,
1718.
LETTRE CXII.
USBEK A ***.
Le règne du feu roi a
été si long, que la fin en avait fait oublier le commencement. C'est aujourd'hui
la mode de ne s'occuper que des événements arrivés dans sa minorité; et on ne
lit plus que les mémoires de ces temps-là.
Voici le
discours qu'un des généraux de la ville de Paris prononça dans un conseil de
guerre: et j'avoue que j'y comprends pas grand'chose.
"Messieurs, quoique nos troupes aient été repoussées
avec perte, je crois qu'il nous sera facile de réparer cet échec. J'ai six
couplets de chanson tout prêts à mettre au jour, qui, je m'assure, remettrons
toutes choses dans l'équilibre. J'ai fait choix de quelques voix très nettes,
qui, sortant de la cavité de certaines poitrines très fortes, émouvront
merveilleusement le peuple. Ils sont sur un air qui a fait, jusqu'à présent, un
effet tout particulier.
Si cela ne suffit pas, nous
ferons paraître une estampe qui fera voir Mazarin pendu.
Par bonheur pour nous, il ne parle pas bien
français; et il l'écorche tellement, qu'il n'est pas possible que ses affaires
ne déclinent. Nous ne manquons pas de faire bien remarquer au peuple le ton
ridicule dont il prononce. Nous relevâmes, il y a quelques jours, une faute de
grammaire si grossière, qu'on en fit des farces par tous les carrefours.
J'espère qu'avant qu'il soit huit jours, le peuple
fera du nom de Mazarin un mot générique pour exprimer toutes les bêtes de somme,
et celles qui servent à tirer.
Depuis notre défaite,
notre musique l'a si furieusement vexé sur le péché originel, que, pour ne pas
voir ses partisans réduits à la moitié, il a été obligé de renvoyer tous ses
pages.
Ranimez-vous donc; reprenez courage, et soyez
sûrs que nous lui ferons repasser les monts à coups de sifflets." (Note 14)
De Paris, le 4 de la lune de
Chahban, 1718.
LETTRE CXIII.
RHEDI A USBEK.
A Paris.
Pendant le séjour que je
fais en Europe, je lis les historiens anciens et modernes: je compare tous les
temps; j'ai du plaisir à les voir passer, pour ainsi dire, devant moi; et
j'arrête surtout mon esprit à ces grands changements qui ont rendu les âges si
différents des âges, et la terre si peu semblable à elle-même.
Tu n'as peut-être pas fait attention à une chose qui
cause tous les jours ma surprise. Comment le monde est-il si peu peuplé, en
comparaison de ce qu'il était autrefois? Comment la nature a-t-elle pu perdre
cette prodigieuse fécondité des premiers temps? serait-elle déjà dans sa
vieillesse, et tomberait-elle de langueur?
J'ai
resté plus d'un an en Italie, où je n'ai vu que le débris de cette ancienne
Italie si fameuse autrefois. Quoique tout le monde habite les villes, elles sont
entièrement désertes et dépeuplées: il semble qu'elles ne subsistent encore, que
pour marquer le lieu où étaient ces cités puissantes dont l'histoire a tant
parlé.
Il y a des gens qui prétendent que la seule
ville de Rome contenait autrefois plus de peuple que le plus grand royaume de
l'Europe n'en a aujourd'hui. Il y a eu tel citoyen romain, qui avait dix, et
même vingt mille esclaves, sans compter ceux qui travaillaient dans les maisons
de campagne; et, comme on y comptait quatre ou cinq cent mille citoyens, on ne
peut fixer le nombre de ses habitants sans que l'imagination ne se révolte.
Il y avait autrefois dans la Sicile de puissants
royaumes, et des peuples nombreux, qui en ont disparu depuis: cette île n'a plus
rien de considérable que ses volcans.
La Grèce est
si déserte, qu'elle ne contient pas la centième partie de ses anciens habitants.
L'Espagne, autrefois si remplie, ne fait voir
aujourd'hui que des campagnes inhabitées; et la France n'est rien, en
comparaison de cette ancienne Gaule dont parle César.
Les pays du Nord sont fort dégarnis; et ils s'en
faut bien que les peuples y soient, comme autrefois, obligés de se partager et
d'envoyer dehors, comme des essaims, des colonies et des nations entières
chercher de nouvelles demeures.
La Pologne et la
Turquie en Europe n'ont presque plus de peuples.
On
ne saurait trouver dans l'Amérique la deux-centième partie des hommes qui y
formaient de si grands empires.
L'Asie n'est guères
en meilleur état. Cette Asie mineure, qui contenait tant de puissantes
monarchies, et un nombre si prodigieux de grandes villes, n'en a plus que deux
ou trois. Quant à la grande Asie, celle qui est soumise au Turc n'est pas plus
pleine, et pour celle qui est sous la domination de nos rois, si on la compare à
l'état florissant où elle était autrefois, on verra qu'elle n'a qu'une très
petite partie des habitants qui y étaient sans nombre du temps des Xerxès et des
Darius.
Quant aux petits Etats, qui sont autour de
ces grands empires, ils sont réellement déserts: tels sont les royaumes
d'Irimette, de Circassie et de Guriel. Tous ces princes, avec de vastes Etats,
comptent à peine cinquante mille sujets.
L'Egypte
n'a pas moins manqué que les autres pays.
Enfin je
parcours la terre, et je n'y trouve que délabrement: je crois la voir sortir des
ravages de la peste et de la famine.
L'Afrique a
toujours été si inconnue, qu'on ne peut en parler si précisément que des autres
parties du monde: mais, à ne faire attention qu'aux côtes de la Méditerranée
connues de tout temps, on voit qu'elle a extrêmement déchu de ce qu'elle était,
lorsqu'elle était province romaine. Aujourd'hui ses princes sont si faibles, que
ce sont les plus petites puissances du monde.
Après
un calcul aussi exact qu'il peut l'être dans ces sortes de choses, j'ai trouvé
qu'il y a à peine sur la terre la cinquantième partie des hommes qui y étaient
du temps de César. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'elle se dépeuple tous les
jours; et si cela continue, dans dix siècles, elle ne sera qu'un désert.
Voilà, mon cher Usbek, la plus terrible catastrophe
qui soit jamais arrivée dans le monde; mais à peine s'en est-on aperçu, parce
qu'elle est arrivée insensiblement, et dans le cours d'un grand nombre de
siècle; ce qui marque un vice intérieur, un venin secret et caché, une maladie
de langueur, qui afflige la nature humaine.
De
Venise, le 10 de la lune de Rhégeb, 1718.
LETTRE CXIV.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Le monde, mon cher Rhédi,
n'est point incorruptible; les cieux mêmes ne le sont pas: les astronomes sont
des témoins oculaires de tous leurs changements, qui sont les effets bien
naturels du mouvement universel de la matière.
La
terre est soumise, comme les autres planètes, aux mêmes lois des mouvements;
elle souffre au dedans d'elle un combat perpétuel de ses principes: la mer et le
continent semblent être dans une guerre éternelle; chaque instant produit de
nouvelles combinaisons.
Les hommes, dans une demeure
si sujette aux changements, sont dans un état aussi incertain: cent mille causes
peuvent agir, dont la plus petite peut les détruire, et à plus forte raison
augmenter ou diminuer leur nombre.
Je ne te parlerai
pas de ces catastrophes particulières, si communes chez les historiens, qui ont
détruit des villes et des royaumes entiers: il y en a de générales, qui ont mis
bien des fois le genre humain à deux doigts de sa perte.
Les histoires sont pleines de ces pestes
universelles, qui ont tour à tour désolé l'univers. Elles parlent d'une,
entr'autres, qui fut si violente qu'elle brûla jusqu'à la racine des plantes, et
se fit sentir dans tout le monde connu, jusqu'à l'empire du Catay: un degré de
plus de corruption aurait peut-être, dans un seul jour, détruit toute la nature
humaine.
Il n'y a pas deux siècles que la plus
honteuse de toutes les maladies se fit sentir en Europe, en Asie et en Afrique;
elle fit dans très peu de temps des effets prodigieux: c'était fait des hommes,
si elle avait continué ses progrès avec la même furie. Accablés de maux dès leur
naissance, incapables de soutenir le poids des charges de la société, ils
auraient péri misérablement.
Qu'aurait-ce été si le
venin eût été un peu plus exalté? et il le serait devenu sans doute, si l'on
n'avait été assez heureux pour trouver un remède aussi puissant que celui qu'on
a découvert. Peut-être que cette maladie, attaquant les parties de la
génération, aurait attaqué la génération même.
Mais
pourquoi parler de la destruction qui aurait pu arriver au genre humain?
N'est-elle pas arrivée en effet, et le déluge ne le réduisit-il pas à une seule
famille?
Ceux qui connaissent la nature, et qui ont
de Dieu une idée raisonnable, peuvent-ils comprendre que la matière et les
choses créées n'aient que six mille ans? que Dieu ait différé pendant toute
l'éternité ses ouvrages, et n'ai usé que hier de sa puissance créatrice?
Serait-ce parce qu'il ne l'aurait pas pu, ou parce qu'il ne l'aurait pas voulu?
Mais s'il ne l'a pas pu dans un temps, il ne l'a pas pu dans l'autre. C'est donc
parce qu'il ne l'a pas voulu. Mais, comme il n'y a pas de succession dans Dieu,
si l'on admet qu'il ait voulu quelque chose une fois, il l'a voulu toujours, et
dès le commencement.
Il ne faut donc pas compter les
années du monde; le nombre des grains de sable de la mer ne leur est pas plus
comparable qu'un instant.
Cependant tous les
historiens nous parlent d'un premier père: ils nous font voir la nature humaine
naissante. N'est-il pas naturel de penser qu'Adam fut sauvé d'un malheur commun,
comme Noé le fut du déluge: et que ces grands événements ont été fréquents sur
la terre, depuis la création du monde?
Mais toutes
les destructions ne sont pas violentes. Nous voyons plusieurs parties de la
terre se lasser de fournir à la subsistance des hommes: que savons-nous si la
terre entière n'a pas des causes générales, lentes, et imperceptibles, de
lassitude?
J'ai été bien aise de te donner ces idées
générales, avant de répondre plus particulièrement à ta lettre sur la diminution
des peuples, arrivée depuis dix-sept à dix-huit siècles. Je te ferai voir dans
une lettre suivante, qu'indépendamment des causes physiques, il y en a de
morales qui ont produit cet effet.
De Paris, le 8 de
la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CXV.
USBEK AU MEME.
Tu cherches la raison
pourquoi la terre est moins peuplée qu'elle ne l'était autrefois: et si tu y
fais bien attention, tu verras que la grande différence vient de celle qui est
arrivée dans les moeurs.
Depuis que la religion
chrétienne et la mahométane ont partagé le monde romain, les choses sont bien
changées: il s'en faut bien que ces deux religions soient aussi favorables à la
propagation de l'espèce que celle de ces maîtres de l'univers.
Dans cette dernière, la polygamie était défendue: et
en cela elle avait un très grand avantage sur la religion mahométane; le divorce
y était permis: ce qui lui en donnait un autre, non moins considérable, sur la
chrétienne.
Je ne trouve rien de si contradictoire
que cette pluralité des femmes permise par le saint Alcoran, et l'ordre de les
satisfaire ordonné par le même livre. Voyez vos femmes, dit le prophète, parce
que vous leur êtes nécessaire comme leurs vêtements, et qu'elles vous sont
nécessaires comme vos vêtements. Voilà un précepte qui rend la vie d'un
véritable musulman bien laborieuse. Celui qui a les quatre femmes établies par
la loi, et seulement autant de concubines et d'esclaves, ne doit-il pas être
accablé de tant de vêtements?
Vos femmes sont vos
labourages, dit encore le prophète; approchez-vous donc de vos labourages:
faites du bien pour vos âmes; et vous le trouverez un jour.
Je regarde un bon musulman comme un athlète, destiné
à combattre sans relâche; mais qui bientôt, faible et accablé de ses premières
fatigues, languit dans le champ même de la victoire; et se trouve, pour ainsi
dire, enseveli sous ses propres triomphes.
La nature
agit toujours avec lenteur, et pour ainsi dire avec épargne: ses opérations ne
sont jamais violentes; jusque dans ses productions elle veut de la tempérance;
elle ne va jamais qu'avec règle et mesure; si on la précipite, elle tombe
bientôt dans la langueur: elle emploie toute la force qui lui reste à se
conserver, perdant absolument sa vertu productrice et sa puissance
générative.
C'est dans cet état de défaillance que
nous met toujours ce grand nombre de femmes, plus propres à nous épuiser qu'à
nous satisfaire. Il est très ordinaire parmi nous de voir un homme dans un
sérail prodigieux avec un très petit nombre d'enfants: ces enfants mêmes sont la
plupart du temps faibles et malsains, et se sentent de la langueur de leur père.
Ce n'est pas tout: ces femmes, obligées à une
continence forcée, on besoin d'avoir des gens pour les garder, qui ne peuvent
être que des eunuques: la religion, la jalousie, et la raison même, ne
permettent pas dans laisser approcher d'autres; ces gardiens doivent être en
grand nombre, soit afin de maintenir la tranquillité au dedans parmi les guerres
que ces femmes se font sans cesse, soit enfin pour empêcher les entreprises du
dehors. Ainsi un homme qui a dix femmes ou concubines n'a pas trop d'autant
d'eunuques pour les garder. Mais quelle perte pour la société que ce grand
nombre d'hommes morts dès leur naissance! quelle dépopulation ne doit-il pas
s'ensuivre!
Les filles esclaves qui sont dans le
sérail pour servir avec les eunuques ce grand nombre de femmes, y vieillissent
presque toujours dans une affligeante virginité: elles ne peuvent pas se marier
pendant qu'elles y restent; et leurs maîtresses, une fois accoutumée à elles, ne
s'en défont presque jamais.
Voilà comme un seul
homme occupe lui seul tant de sujets de l'un et l'autre sexe à ses plaisirs, les
fait mourir pour l'Etat, et les rend inutiles à la propagation de l'espèce.
Constantinople et Ispahan sont les capitales des
deux plus grands empires du monde: c'est là que tout doit aboutir, et que les
peuples, attirés de mille manières, se rendent de toutes parts. Cependant elles
périssent d'elles mêmes, et elles seraient bientôt détruites, si les souverains
n'y faisaient venir, presque à chaque siècle, des nations entières pour les
repeupler. J'épuiserai ce sujet dans une autre lettre.
De Paris, le 13 de la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CXVI.
USBEK AU MEME.
Les Romains n'avaient
pas moins d'esclaves que nous; ils en avaient mêmes plus: mais ils en faisaient
un meilleur usage.
Bien loin d'empêcher, par des
voies forcées, la multiplication de ces esclaves, ils la favorisaient au
contraire de tout leur pouvoir; ils les associaient le plus qu'ils pouvaient par
des espèces de mariages: par ce moyen, ils remplissaient leurs maisons de
domestiques de tout les sexes, de tous les âges, et l'Etat d'un peuple
innombrable.
Ces enfants, qui faisaient à la longue
la richesse d'un maître, naissaient sans nombre autour de lui: il était seul
chargé de leur nourriture et de leur éducation; les pères, libres de ce fardeau,
suivaient uniquement le penchant de la nature, et multipliaient sans craindre
une trop nombreuse famille.
Je t'ai dit que, parmi
nous, tous les esclaves sont occupés à garder nos femmes, et à rien de plus;
qu'ils sont, à l'égard de l'Etat, dans une perpétuelle léthargie: de manière
qu'il faut restreindre à quelques hommes libres, à quelques chefs de familles,
la culture des arts et des terres, lesquels même s'y donnent le moins qu'ils
peuvent.
Il n'en était pas de même chez les Romains:
la république se servait avec un avantage infini de ce peuple d'esclaves. Chacun
d'eux avait son pécule, qu'il possédait aux conditions que son maître lui
imposait; avec ce pécule il travaillait et se tournait du côté où le portait son
industrie. Celui-ci faisait la banque: celui-là se donnait au commerce de la
mer; l'un vendait des marchandises en détail; l'autre s'appliquait à quelque art
mécanique, ou bien affermait et faisait valoir des terres: mais il n'y en avait
aucun qui ne s'attachât de tout son pouvoir à faire profiter son pécule, qui lui
procurait en même temps l'aisance dans la servitude présente, et l'espérance
d'une liberté future: cela faisait un peuple laborieux, animait les arts et
l'industrie.
Ces esclaves, devenus riches par leurs
soins et leur travail, se faisaient affranchir, et devenaient citoyens. La
république se réparait sans cesse, et recevait dans son sein de nouvelles
familles, à mesure que les anciennes se détruisaient.
J'aurai peut-être, dans mes lettres suivantes,
occasion de te prouver que plus il y a des hommes dans un Etat, plus le commerce
y fleurit; je prouverai aussi facilement que plus le commerce y fleurit, plus le
nombres des hommes y augmente: ces deux choses s'entraident, et se favorisent
nécessairement.
Si cela est, combien ce nombre
prodigieux d'esclaves, toujours laborieux, devait-il s'accroître et s'augmenter!
L'industrie et l'abondance les faisaient naître; et eux, de leur côté, faisaient
naître l'abondance et l'industrie.
De Paris, le 16
de la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CXVII.
USBEK AU MEME.
Nous avons jusqu'ici
parlé des pays mahométans, et cherché la raison pourquoi ils étaient moins
peuplés que ceux qui étaient soumis à la domination des Romains: examinons à
présent ce qui à produit cet effet chez les
chrétiens.
Le divorce était permis dans la religion
païenne, et il fut défendu aux chrétiens. Ce changement, qui parut d'abord de si
petite conséquence, eut insensiblement des suites terribles, et telles qu'on
peut à peine les croire.
On ôta non seulement toute
la douceur du mariage, mais aussi l'on donna atteinte à sa fin: en voulant
resserrer ses noeuds, on les relâcha; et au lieu d'unir les coeurs, comme on le
prétendait, on les sépara pour jamais.
Dans une
action si libre, et où le coeurs doit avoir tant de part, on mit la gêne, la
nécessité, et la fatalité du destin même. On compta pour rien les dégoûts, les
caprices, et l'insociabilité des humeurs; on voulut fixer le coeur, c'est-à-dire
ce qu'il y a de plus variable et de plus inconstant dans la nature: on attacha
sans retour et sans espérance des gens accablés l'un de l'autre, et presque
toujours mal assortis; et l'on fit comme ces tyrans qui faisaient lier des
hommes vivants à des corps morts.
Rien ne
contribuait plus à l'attachement mutuel que la faculté du divorce: un mari et
une femmes étaient portés à soutenir patiemment les peines domestiques, sachant
qu'ils étaient maîtres de les faire finir: et ils gardaient souvent ce pouvoir
en main toute leur vie sans en user, par cette seule considération qu'ils
étaient libres de le faire.
Il n'en est pas de même
des chrétiens, que leurs peines présentes désespèrent pour l'avenir: ils ne
voient, dans les désagréments du mariage, que leur durée et, pour ainsi dire,
leur éternité: de là viennent les dégoûts, les discordes, les mépris; et c'est
autant de perdu pour la postérité. A peine a-t-on trois ans de mariage, qu'on en
néglige l'essentiel; on passe ensemble trente ans de froideur: il se forme des
séparations intestines aussi fortes, et peut-être plus pernicieuses, que si
elles étaient publiques: chacun vit et reste de son côté; et tout cela au
préjudice des races futures. Bientôt un homme dégoûté d'une femme éternelle, se
livrera aux filles de joie: commerce honteux et si contraire à la société;
lequel, sans remplir l'objet du mariage, n'en représente tout au plus que les
plaisirs.
Si, de deux personnes ainsi liées, il y en
a une qui n'est pas propre au dessein de la nature et à la propagation de
l'espèce, soit par son tempérament, soit par son âge, elle ensevelit l'autre
avec elle, et la rend aussi inutile qu'elle l'est elle-même.
Il ne faut donc pas s'étonner si l'on voit chez les
chrétiens tant de mariages fournir un si petit nombre de citoyens. Le divorce
est aboli: les mariages mal assortis ne se raccommodent plus; les femmes ne
passent plus, comme chez les Romains, successivement dans les mains de plusieurs
maris, qui en tiraient, dans le chemin, le meilleur parti qu'il était possible.
J'ose le dire: si, dans une république comme
Lacédémone, où les citoyens étaient sans cesse gênés par des lois singulières et
subtiles, et dans laquelle il n'y avait qu'une famille, qui était la république,
il avait été établi que les maris changeassent de femme tous les ans, il en
serait né un peuple innombrable.
Il est assez
difficile de faire bien comprendre la raison qui a porté les chrétiens à abolir
le divorce. Le mariage, chez toutes les nations du monde, est un contrat
susceptible de toutes les conventions, et on n'en a dû bannir que celles qui
auraient pu en affaiblir l'objet; mais les chrétiens ne le regardent pas dans ce
point de vue: aussi ont-ils bien de la peine à dire ce que c'est. Ils ne le font
pas consister dans le plaisir des sens; au contraire, comme je te l'ai déjà dit,
il semble qu'ils veulent l'en bannir autant qu'ils le peuvent: mais c'est une
image, une figure, et quelque chose de mystérieux, que je ne comprend point.
De Paris, le 19 de la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CXVIII.
USBEK AU MEME.
La prohibition du
divorce n'est pas la seule cause de la dépopulation des pays chrétiens: le grand
nombre d'eunuques qu'ils ont parmi eux n'en est pas une moins considérable.
Je parle des prêtres et des dervis de l'un et de
l'autre sexe, qui se vouent à une continence éternelle: c'est chez les chrétiens
la vertu par excellence; en quoi je ne les comprends pas, ne sachant ce que
c'est qu'une vertu dont il ne résulte rien.
Je
trouve que leurs docteurs se contredisent manifestement quand ils disent que le
mariage est saint, et que le célibat, qui lui est opposé, l'est encore
d'avantage, sans compter qu'en fait de préceptes et de dogmes fondamentaux, le
bien est toujours le mieux.
Le nombre de ces gens
faisaient profession de célibat est prodigieux. Les pères y condamnaient
autrefois les enfants dès le berceau; aujourd'hui ils s'y vouent eux-mêmes dès
l'âge de quatorze ans: ce qui revient à peu près à la même chose.
Ce métier de continence a anéanti plus d'hommes que
les pestes et les guerres les plus sanglantes n'ont jamais fait. On voit dans
chaque maison religieuse une famille éternelle, où il ne naît personne, et qui
s'entretient aux dépens de toutes les autres. Ces maisons sont toujours
ouvertes, comme autant de gouffres où s'ensevelissent les races futures.
Cette politique est bien différente de celle des
Romains, qui établissaient des lois pénales contre ceux qui se refusaient aux
lois du mariage, et voulaient jouir d'une liberté si contraire à l'utilité
publique.
Je ne te parle ici que des pays
catholiques. Dans la religion protestante, tout le monde est en droit de faire
des enfants: elle ne souffre ni prêtres ni dervis; et si, dans l'établissement
de cette religion qui ramenait tout aux premiers temps, ses fondateurs n'avaient
été accusés sans cesse d'intempérance, il ne faut pas douter qu'après avoir
rendu la pratique du mariage universelle, ils n'en eussent encore adouci le
joug, et achevé d'ôter toute la barrière qui sépare, en ce point, le Nazaréen et
Mahomet.
Mais, quoi qu'il en soit, il est certain
que la religion donne aux protestants un avantage infini sur les catholiques.
J'ose le dire: dans l'état présent où est l'Europe,
il n'est pas possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans.
Avant l'abaissement de la puissance d'Espagne, les
catholiques étaient beaucoup plus forts que les protestants. Ces derniers sont
peu à peu parvenus à un équilibre, et aujourd'hui la balance commence à
l'emporter de leur côté. Cette supériorité augmentera tous les jours: les
protestants deviendront plus riches et plus puissants, et les catholiques plus
faibles.
Les pays protestants doivent être, et sont
réellement, plus peuplés que les catholiques: d'où il suit, premièrement, que
les tribus y sont plus considérables, parce qu'ils augmentent à proportion de
ceux qui les payent; secondement, que les terres y sont mieux cultivées; enfin
que le commerce y fleurit davantage, parce qu'il y a plus de gens qui ont une
fortune à faire, et qu'avec plus de besoins on y a plus de ressources pour les
remplir. Quand il n'y a que le nombre de gens suffisants pour la culture des
terres, il faut que le commerce périsse; et lorsqu'il n'y a que celui qui est
nécessaire pour entretenir le commerce, il faut que la culture des terres
manque, c'est-à-dire il faut que tous les deux tombent en même temps, parce que
l'on ne s'attache jamais à l'un, que ce ne soit aux dépens de l'autre.
Quant aux pays catholiques, non seulement la culture
des terres y est abandonnée, mais même l'industrie y est pernicieuse; elle ne
consiste qu'à apprendre cinq ou six mots d'une langue morte. Dès qu'un homme a
cette provision par devers lui, il ne doit plus s'embarrasser de sa fortune: il
trouve dans le cloître une vie tranquille, qui dans le monde lui aurait coûté
des sueurs et des peines.
Ce n'est pas tout: les
dervis ont en leurs mains presque toutes les richesses de l'Etat; c'est une
société de gens avares, qui prennent toujours, et ne rendent jamais: ils
accumulent sans cesse des revenus pour acquérir des capitaux. Tant de richesses
tombent, pour ainsi dire, en paralysie, plus de circulation, plus de commerce,
plus d'arts, plus de manufactures.
Il n'y a point de
prince protestant qui ne lève sur ses peuples dix fois plus d'impôts que le pape
n'en lève sur ses sujets; cependant ces derniers sont misérables, pendant que
les autres vivent dans l'opulence. Le commerce ranime tout chez les uns, et le
monachisme porte la mort partout chez les autres.
De
Paris, le 26 de la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CXIX.
USBEK AU MEME.
Nous n'avons plus rien
à dire de l'Asie et de l'Europe: passons à l'Afrique. On ne peut guère parler
que de ses côtes, parce qu'on n'en connaît pas l'intérieur.
Celles de Barbarie, où la religion mahométane est
établie, ne sont plus si peuplées qu'elles étaient du temps des Romains, par les
raisons que nous avons déjà dites. Quant aux côtes de la Guinée, elles doivent
être furieusement dégarnies depuis deux cents ans que les petits rois, ou chefs
de villages, vendent leurs sujets aux princes d'Europe, pour les porter dans
leurs colonies en Amérique.
Ce qu'il y a de
singulier, c'est que cette Amérique qui reçoit tous les ans tant de nouveaux
habitants, est elle-même déserte, et ne profite point des pertes continuelles de
l'Afrique. Ces esclaves, qu'on transporte dans un autre climat, y périssent par
milliers; et les travaux des mines, où l'on occupe sans cesse et les naturels du
pays et les étrangers, les exhalaisons malignes qui en sortent, le vif-argent
dont il faut faire un continuel usage, les détruisent sans ressource.
Il n'y a rien de si extravagant que de faire périr
un nombre innombrable d'hommes pour tirer du fond de la terre l'or et l'argent,
ces métaux d'eux-mêmes absolument inutiles, et qui ne sont des richesses que
parce qu'on les a choisis pour en être les signes.
De Paris, le dernier de la lune de Chahban, 1718.
LETTRE CXX.
USBEK AU MEME.
La fécondité d'un
peuple dépend quelquefois des plus petites circonstances du monde: de manière
qu'il ne faut souvent qu'un nouveau tour dans son imagination pour le rendre
beaucoup plus nombreux qu'il n'était.
Les Juifs,
toujours exterminés et toujours renaissants, ont réparé leurs pertes et leurs
destructions continuelles, par cette seule espérance qu'on parmi eux toutes les
familles, d'y voir naître un roi puissant qui sera le maître de la terre.
Les anciens rois de Perse n'avaient tant de milliers
de sujets qu'à cause de ce dogme de la religion des mages, que les actes les
plus agréables à Dieu que les hommes puissent faire, c'était de faire un enfant,
labourer un champ, et planter un arbre.
Si la Chine
a dans son sein un peuple si prodigieux, cela ne vient que d'une certaine
manière de penser: car, comme les enfants regardent leurs pères comme des dieux,
qu'ils les respectent comme tels dès cette vie, qu'ils les honorent après leur
mort par des sacrifices dans lesquels ils croient que leurs âmes, anéanties dans
le Tyen, reprennent une nouvelle vie, chacun est porté à augmenter une famille
si soumise dans cette vie, et si nécessaire dans l'autre.
D'un autre côté, les pays des mahométans deviennent
tous les jours déserts, à cause d'une opinion qui, toute sainte qu'elle est, ne
laisse pas d'avoir des effets très pernicieux lorsqu'elle est enracinée dans les
esprits. Nous nous regardons comme des voyageurs qui ne doivent penser qu'à une
autre patrie; les travaux utiles et durables, les soins pour assurer la fortune
de nos enfants, les projets qui tendent au delà d'une vie courte et passagère,
nous paraissent quelque chose d'extravagant. Tranquilles pour le présent, sans
inquiétude pour l'avenir, nous ne prenons la peine ni de réparer les édifices
publics, ni de défricher les terres incultes, ni de cultiver celles qui sont en
état de recevoir nos soins: nous vivons dans une insensibilité générale, et nous
laissons tout faire à la providence.
C'est un esprit
de vanité qui a établi chez les Européens l'injuste droit d'aînesse, si
défavorable à la propagation, en ce qu'il porte l'attention d'un père sur un
seul de ses enfants, et détourne ses yeux de tous les autres; en ce qu'il
l'oblige, pour rendre solide la fortune d'un seul, de s'opposer à
l'établissement de plusieurs; enfin en ce qu'il détruit l'égalité des citoyens,
qui en fait toute l'opulence.
De Paris, le 4 de la
lune de Rhamazan, 1718.
LETTRE CXXI.
USBEK AU MEME.
Les pays habités par
les sauvages sont ordinairement peu peuplés, par l'éloignement qu'ils ont
presque tous pour le travail et la culture de la terre. Cette malheureuse
aversion est si forte que, lorsqu'ils font quelque imprécation contre quelqu'un
de leurs ennemis, ils ne lui souhaitent autre chose que d'être réduit à labourer
un champ, croyant qu'il n'y a que la chasse et la pêche qui soit un exercice
noble et digne d'eux.
Mais, comme il y a souvent des
années où la chasse et la pêche rendent très peu, ils sont désolés par des
famines fréquentes; sans compter qu'il n'y a pas de pays si abondant en gibier
et en poisson qui puisse donner la subsistance à un grand peuple, parce que les
animaux fuient toujours les endroits trop habités.
D'ailleurs, les bourgades de sauvages, au nombre de
deux ou trois cents habitants, isolées les unes des autres, ayant des intérêts
aussi séparés que ceux de deux empires, ne peuvent pas se soutenir, parce
qu'elles n'ont pas la ressource des grands Etats, dont toutes les parties se
répondent et se secourent mutuellement.
Il y a chez
les sauvages une autre coutume qui n'est pas moins pernicieuse que la première:
c'est la cruelle habitude où sont les femmes de se faire avorter, afin que leur
grossesse ne les rende pas désagréables à leurs maris.
Il y a ici des lois terribles contre ce désordre;
elles vont jusqu'à la fureur. Toute fille qui n'a point été déclarer sa
grossesse au magistrat est punie de mort si son fruit périt: la pudeur et la
honte, les accidents même, ne l'excusent jamais.
De
Paris, le 9 de la lune de Rhamazan, 1718.
LETTRE CXXII.
USBEK AU MEME.
L'effet ordinaire des
colonies est d'affaiblir les pays d'où on les tire, sans peupler ceux où on les
envoie.
Il faut que les hommes restent où ils sont:
il y a des maladies qui viennent de ce qu'on change un bon air contre un
mauvais; d'autres qui viennent précisément de ce qu'on en change.
L'air se charge, comme les plantes, des particules
de la terre de chaque pays. Il agit tellement sur nous que notre tempérament en
est fixé. Lorsque nous sommes transportés dans un autre pays, nous devenons
malades. Les liquides étant accoutumés à une certaine consistance, les solides à
une certaine disposition, tous les deux, à un certain degré de mouvement, n'en
peuvent plus souffrir d'autres, et ils résistent à un nouveau pli.
Quand un pays est désert, c'est un préjugé de
quelque vice particulier de la nature du climat: ainsi, quand on ôte les hommes
d'un ciel heureux pour les envoyer dans un tel pays, on fait précisément le
contraire de ce qu'on se propose.
Les Romains
savaient cela par expérience; ils reléguaient tous les criminels en Sardaigne,
et ils y faisaient passer des Juifs. Il fallut se consoler de leur perte; chose
que le mépris qu'ils avaient pour ces misérables rendait très
facile.
Le grand Cha-Abas, voulant ôter aux Turcs, le
moyen d'entretenir de grosses armées sur les frontières, transporta presque tous
les Arméniens hors de leur pays, et en envoya plus de vingt mille familles dans
la province de Guilan, qui périrent presque toutes en très peu de temps.
Tous les transports de peuples faits à
Constantinople n'ont jamais réussi.
Ce nombre
prodigieux de nègres dont nous avons parlé n'a point rempli l'Amérique.
Depuis la destruction des Juifs sous Adrien, la
Palestine est sans habitants.
Il faut donc avouer
que les grandes destructions sont presque irréparables, parce qu'un peuple qui
manque à un certain point reste dans le même état; et si, par hasard il se
rétablit, il faut des siècles pour cela.
Que si,
dans un état de défaillance, la moindre des circonstances dont nous avons parlé
vient à concourir, non seulement il ne se répare pas, mais il dépérit tous les
jours, et tend à son anéantissement.
L'expulsion des
Maures d'Espagne se fait encore sentir comme le premier jour: bien loin que ce
vide se remplisse, il devient tous les jours plus grand.
Depuis la dévastation de l'Amérique, les Espagnols,
qui ont pris la place de ses anciens habitants, n'ont pu la repeupler; au
contraire, par une fatalité que je ferais mieux de nommer une justice divine,
les destructeurs se détruisent eux-mêmes, et se consument tous les jours.
Les princes ne doivent donc point songer à peupler
de grands pays par des colonies. Je ne dis pas qu'elles ne réussissent
quelquefois, il y a des climats si heureux, que l'espèce s'y multiplie toujours:
témoin ces îles (Note 15) qui ont été peuplées par des malades que quelques vaisseaux
y avaient abandonnés, et qui y recouvraient aussitôt la santé.
Mais quand ces colonies réussiraient, au lieu
d'augmenter la puissance, elles ne feraient que la partager, à moins qu'elles
n'eussent très peu d'étendue, comme sont celles que l'on envoie pour occuper
quelque place pour le commerce.
Les Carthaginois
avaient, comme les Espagnols, découvert l'Amérique, ou au moins de grandes îles
dans lesquelles ils faisaient un commerce prodigieux: mais quand ils virent le
nombre de leurs habitants diminuer, cette sage république défendit à ses sujets
ce commerce et cette navigation.
J'ose le dire: au
lieu de faire passer les Espagnols dans les Indes, il faudrait faire repasser
les Indiens et les métifs en Espagne; il faudrait rendre à cette monarchie tous
ses peuples dispersés; et, si la moitié seulement de ces grandes colonies se
conservait, l'Espagne deviendrait la puissance de l'Europe la plus redoutable.
On peut comparer les empires à un arbre dont les
branches trop étendues ôtent tout le suc du tronc, et ne servent qu'à faire de
l'ombrage.
Rien ne devrait corriger les princes de
la fureur des conquêtes lointaines que l'exemple des Portugais et des Espagnols.
Ces deux nations ayant conquis, avec une rapidité
inconcevable, des royaumes immenses, plus étonnées de leurs victoires que les
peuples vaincus de leur défaite, songèrent aux moyens de les conserver, et
prirent chacune pour cela une voie différente.
Les
Espagnols, désespérant de retenir les nations vaincues dans la fidélité, prirent
le parti de les exterminer, et d'y envoyer d'Espagne des peuples fidèles: jamais
dessein horrible ne fut plus ponctuellement exécuté. On vit un peuple, aussi
nombreux que tous ceux de l'Europe ensemble, disparaître de la terre à l'arrivée
de ces barbares, qui semblèrent, en découvrant les Indes, avoir voulu en même
temps découvrir aux hommes quel était le dernier période de la cruauté.
Par cette barbarie, ils conservèrent ce pays sous
leur domination. Juge par là combien les conquêtes sont funestes, puisque les
effets en sont tels: car enfin ce remède affreux était unique. Comment
auraient-ils pu retenir tant de millions d'hommes dans l'obéissance? Comment
soutenir une guerre civile de si loin? Que seraient-ils devenus, s'ils avaient
donné le temps à ces peuples de revenir de l'admiration où ils étaient de
l'arrivée de ces nouveaux dieux et de la crainte de leurs foudres?
Quant aux Portugais, ils prirent une voie tout
opposée; ils n'employèrent pas les cruautés: aussi furent-ils bientôt chassés de
tous les pays qu'ils avaient découverts. Les Hollandais favorisèrent la
rébellion de ces peuples, et en profitèrent.
Quel
prince envierait le sort de ces conquérants? Qui voudrait de ces conquêtes à ces
conditions? Les uns en furent aussitôt chassés; les autres en firent des
déserts, et rendirent de même leur propre pays.
C'est le destin des héros de se ruiner à conquérir
des pays qu'ils perdent soudain, ou à soumettre des nations qu'ils sont obligés
eux-mêmes de détruire; comme cet insensé qui se consumait à acheter des statues
qu'il jetait dans la mer, et des glaces qu'il brisait aussitôt.
De Paris, le 18 de la lune de Rhamazan, 1718.
LETTRE CXXIII.
USBEK AU MEME.
La douceur du
gouvernement contribue merveilleusement à la propagation de l'espèce. Toutes les
républiques en sont une preuve constante; et, plus que toutes, la Suisse et la
Hollande, qui sont les deux plus mauvais pays de l'Europe, si l'on considère la
nature du terrain, et qui cependant sont les plus peuplés.
Rien n'attire plus les étrangers que la liberté, et
l'opulence qui la suit toujours: l'une se fait rechercher par elle-même, et les
besoins attirent dans les pays où l'on trouve l'autre.
L'espèce se multiplie dans un pays où l'abondance
fournit aux enfants, sans rien diminuer de la subsistance des pères.
L'égalité même des citoyens, qui produit
ordinairement de l'égalité dans les fortunes, porte l'abondance et la vie dans
toutes les parties du corps politique, et la répand partout.
Il n'en est pas de même des pays soumis au pouvoir
arbitraire: le prince, les courtisans, et quelques particuliers, possèdent
toutes les richesses, pendant que tous les autres gémissent dans une pauvreté
extrême.
Si un homme est mal à son aise, et qu'il
sente qu'il fera des enfants plus pauvres que lui, il ne se mariera pas; ou s'il
se marie, il craindra d'avoir un trop grand nombre d'enfants, qui pourraient
achever de déranger sa fortune, et qui descendraient de la condition de leur
père.
J'avoue que le rustique ou paysan, étant une
fois marié, peuplera indifféremment, soit qu'il soit riche, soit qu'il soit
pauvre: cette considération ne le touche pas: il a toujours un héritage sûr à
laisser à ses enfants, qui est son hoyau; et rien ne l'empêche jamais de suivre
aveuglément l'instinct de la nature.
Mais à quoi
sert dans un Etat ce nombre d'enfants qui languissent dans la misère? Ils
périssent presque tous à mesure qu'ils naissent; ils ne prospèrent jamais:
faibles et débiles, ils meurent en détail de mille manières, tandis qu'ils sont
emportés en gros par les fréquentes maladies populaires, que la misère et la
mauvaise nourriture produisent toujours; ceux qui en échappent atteignent l'âge
viril sans en avoir la force, et languissent tout le reste de leur vie.
Les hommes sont comme les plantes, qui ne croissent
jamais heureusement si elles ne sont bien cultivées: chez les peuples
misérables, l'espèce perd, et même quelquefois dégénère.
La France peut fournir un grand exemple de tout
ceci. Dans les guerres passées, la crainte où étaient tous les enfants de
famille qu'on ne les enrôlât dans la milice les obligeait de se marier, et cela
dans un âge trop tendre, et dans le sein de la pauvreté. De tant de mariages il
naissait bien des enfants, que l'on cherche encore en France, et que la misère,
la famine et les maladies en ont fait disparaître.
Que si, dans un ciel aussi heureux, dans un royaume
aussi policé que la France, on fait de pareilles remarques, que sera-ce dans les
autres Etats?
De Paris, le 23 de la lune de
Rhamazan, 1718.
LETTRE CXXIV.
USBEK AU MOLLAK MEHEMET ALI,
GARDIEN DES TROIS TOMBEAUX.
A Com.
Que nous servent les jeûnes
des immaums et les cilices des mollaks? La main de Dieu s'est deux fois
appesantie sur les enfants de la loi, le soleil s'obscurcit, et semble
n'éclairer plus que leurs défaites; leurs armées s'assemblent, et elles sont
dissipées comme la poussière.
L'empire des Osmanlins
est ébranlé par les deux plus grands échecs qu'il ait jamais reçus: un moufti
chrétien ne le soutient qu'avec peine; le grand vizir d'Allemagne est le fléau
de Dieu, envoyé pour châtier les sectateurs d'Omar; il porte partout la colère
du ciel, irrité contre leur rébellion et leur perfidie.
Esprit sacré des immaums, tu pleures nuit et jour
sur les enfants du prophète que le détestable Omar a dévoyés; tes entrailles
s'émeuvent à la vue de leurs malheurs; tu désires leur conversion, et non pas
leur perte; tu voudrais les voir réunis sous l'étendard d'Ali, par les larmes
des saints; et non pas dispersés dans les montagnes et dans les déserts par la
terreur des infidèles.
De Paris, le 1er de la lune
de Chalval, 1718.
LETTRE CXXV.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Quel peut être le motif de
ces libéralités immenses que les princes versent sur leurs courtisans?
veulent-ils se les attacher? ils leur sont déjà acquis autant qu'ils peuvent
l'être. Et d'ailleurs, s'ils acquièrent quelques-uns de leurs sujets en les
achetant, il faut bien, par la même raison, qu'ils en perdent une infinité
d'autres en les appauvrissant.
Quand je pense à la
situation des princes, toujours entourés d'hommes avides et insatiables, je ne
puis que les plaindre: et je les plains encore davantage lorsqu'ils n'ont pas la
force de résister à des demandes toujours onéreuses à ceux qui ne demandent
rien.
Je n'entends jamais parler de leurs
libéralités, des grâces et des pensions qu'ils accordent, que je ne me livre à
mille réflexions: une foule d'idées se présente à mon esprit; il me semble que
j'entends publier cette ordonnance:
"Le courage
infatigable de quelques-uns de nos sujets à nous demander des pensions ayant
exercé sans relâche notre magnificence royale, nous avons enfin cédé à la
multitude des requêtes qu'ils nous ont présentées, lesquelles ont fait jusqu'ici
la plus grande sollicitude du trône. Ils nous ont représenté qu'ils n'ont point
manqué, depuis notre avènement à la couronne, de se trouver à notre lever; que
nous les avons toujours vus sur notre passage immobiles comme des bornes; et
qu'ils se sont extrêmement élevés pour regarder, sur les épaules les plus
hautes, notre sérénité. Nous avons même reçu plusieurs requêtes de la part de
quelques personnes du beau sexe, qui nous ont supplié de faire attention qu'il
était notoire qu'elles sont d'un entretien très difficile; quelques-unes même
très surannées nous ont prié, branlant la tête, de faire attention qu'elles ont
fait l'ornement de la cour des rois nos prédécesseurs; et que, si les généraux
de leurs armées ont rendu l'Etat redoutable par leurs faits militaires, elles
n'ont point rendu la cour moins célèbre par leurs intrigues. Ainsi, désirant
traiter les suppliants avec bonté, et leur accorder toutes leurs prière, nous
avons ordonné ce qui suit:
Que tout laboureur ayant
cinq enfants retranchera journellement la cinquième partie du pain qu'il leur
donne. Enjoignons aux pères de famille de faire la diminution, sur chacun d'eux,
aussi juste que faire se pourra.
Défendons
expressément à tous ceux qui s'appliquent à la culture de leurs héritages, ou
qui les ont donnés à titre de ferme, d'y faire aucune réparation, de quelque
espèce qu'elle soit.
Ordonnons que toutes personnes
qui s'exercent à des travaux vils et mécaniques, lesquelles n'ont jamais été au
lever de notre majesté, n'achètent désormais d'habits, à eux, à leurs femmes et
à leurs enfants, que de quatre ans en quatre ans; leur interdisons en outre très
étroitement ces petites réjouissances qu'ils avaient coutume de faire, dans
leurs familles, les principales fêtes de l'année.
Et, d'autant que nous demeurons averti que la
plupart des bourgeois de nos bonnes villes sont entièrement occupés à pourvoir à
l'établissement de leurs filles, lesquelles ne se sont rendues recommandables,
dans notre Etat, que par une triste et ennuyeuse modestie, nous ordonnons qu'ils
attendront à les marier, jusqu'à ce qu'ayant atteint l'âge limité par les
ordonnances, elles viennent à les y contraindre. Défendons à nos magistrats de
pourvoir à l'éducation de leurs enfants."
De Paris,
le 1er de la lune de Chalval, 1718.
LETTRE CXXVI.
RICA A ***.
On est bien embrassé dans
toutes les religions, quand il s'agit de donner une idée des plaisirs qui sont
destinés à ceux qui ont bien vécu. On épouvante facilement les méchants par une
longue suite de peines, dont on les menace: mais, pour les gens vertueux, on ne
sait que leur promettre. Il semble que la nature des plaisirs soit d'être d'une
courte durée; l'imagination a peine à en représenter d'autres.
J'ai vu des descriptions du paradis, capables d'y
faire renoncer tous les gens de bon sens: les uns font jouer sans cesse de la
flûte ces ombres heureuses; d'autres les condamnent au supplice de se promener
éternellement; d'autres enfin, qui les font rêver là-haut aux maîtresses
d'ici-bas, n'ont pas cru que cent millions d'années fussent un terme assez long
pour leur ôter le goût de ces inquiétudes amoureuses.
Je me souviens à ce propos d'une histoire que j'ai
ouï raconter à un homme qui avait été dans le pays du Mogol; elle fait voir que
les prêtres indiens ne sont pas moins stériles que les autres dans les idées
qu'ils ont des plaisirs du paradis.
Une femme qui
venait de perdre son mari vint en cérémonie chez le gouverneur de la ville lui
demander permission de se brûler: mais, comme, dans les pays soumis aux
mahométans, on abolit tant qu'on peut cette cruelle coutume, il la refusa
absolument.
Lorsqu'elle vit ses prières
impuissantes, elle se jeta dans un furieux emportement. Voyez, disait-elle,
comme ont est gêné! Il ne sera seulement pas permis à une pauvre femme de se
brûler quand elle en a envie! A-t-on jamais vu rien de pareil? Ma mère, ma
tante, mes soeurs, se sont bien brûlées? Et, quand je vais demander permission à
ce maudit gouverneur, il se fâche, et se met à crier comme un enragé.
Il se trouva là, par hasard, un jeune bonze: Homme
infidèle, lui dit le gouverneur, est-ce toi qui a mis dans l'esprit de cette
femme cette fureur? Non, dit-il, je ne lui ai jamais parlé: mais, si elle m'en
croit, elle consommera son sacrifice; elle fera une action agréable au dieu
Brama: aussi en sera-t-elle bien récompensée; car elle retrouvera dans l'autre
monde son mari, et elle recommencera avec lui un second mariage. Que dites-vous?
dit la femme surprise. Je retrouverai mon mari? Ah! je ne me brûle pas. Il était
jaloux, chagrin, et d'ailleurs si vieux, que, si le dieu Brama n'a point fait
sur lui quelque réforme, sûrement il n'a pas besoin de moi. Me brûler pour
lui!... pas seulement le bout du doigt pour le retirer du fond des enfers. Deux
vieux bonzes, qui me séduisaient, et qui savaient de quelle manière je vivais
avec lui, n'avaient garde de me tout dire: mais si le dieu Brama n'a que ce
présent à me faire, je renonce à cette béatitude. Monsieur le gouverneur, je me
fais mahométane. Et pour vous, dit-elle en regardant le bonze, vous pouvez, si
vous voulez, aller dire à mon mari que je me porte fort bien.
De Paris, le 2 de la lune de Chalval, 1718.
LETTRE CXXVII.
RICA A USBEK.
A ***.
Je t'attends ici demain:
cependant je t'envoie tes lettres d'Ispahan. Les miennes portent que
l'ambassadeur du Grand Mogol a reçu ordre de sortir du royaume. On ajoute qu'on
a fait arrêter le prince, oncle du roi, qui est chargé de son éducation; qu'on
l'a fait conduire dans un château, où il est très étroitement gardé, et qu'on
l'a privé de tous ses honneurs. Je suis touché du sort de ce prince, et je le
plains.
Je te l'avoue, Usbek, je n'ai jamais vu
couler les larmes de personne sans en être attendri: je sens de l'humanité pour
les malheureux, comme s'il n'y avait qu'eux qui fussent hommes; et les grands
même, pour lesquels je trouve dans mon coeur de la dureté quand ils sont élevés,
je les aime sitôt qu'ils tombent.
En effet,
qu'ont-ils à faire, dans la prospérité, d'une inutile tendresse? elle approche
trop de l'égalité: ils aiment bien mieux du respect, qui ne demande point de
retour. Mais, sitôt qu'ils sont déchus de leur grandeur, il n'y a que nos
plaintes qui puissent leur en rappeler l'idée.
Je
trouve quelque chose de bien naïf, et même de bien grand, dans les paroles d'un
prince qui, près de tomber entre les mains de ses ennemis, voyant ses courtisans
autour de lui qui pleuraient: Je sens, leur dit-il, à vos larmes que je suis
encore votre roi.
De Paris, le 3 de la lune de
Chalval, 1718.
LETTRE CXXVIII.
RICA A IBBEN.
A Smyrne.
Tu as ouï parler mille fois
du fameux roi de Suède: il assiégeait une place dans un royaume qu'on nomme la
Norvège; comme il visitait la tranchée, seul avec un ingénieur, il a reçu un
coup dans la tête, dont il est mort. On a fait sur-le-champ arrêter son premier
ministre: les états se sont assemblés, et l'ont condamné à perdre la tête.
Il était accusé d'un grand crime: c'était d'avoir
calomnié la nation, et de lui avoir fait perdre la confiance de son roi: forfait
qui, selon moi, mérite mille morts.
Car enfin, si
c'est une mauvaise action de noircir dans l'esprit du prince le dernier de ses
sujets, qu'est-ce, lorsque l'on noircit la nation entière, et qu'on lui ôte la
bienveillance de celui que la providence a établi pour faire son bonheur?
Je voudrais que les hommes parlassent aux rois comme
les anges parlent à notre saint prophète.
Tu sais
que, dans les banquets sacrés où le seigneur des seigneurs descend du plus
sublime trône du monde pour se communiquer à ses esclaves, je me suis fait une
loi sévère de captiver une langue indocile; on ne m'a jamais vu abandonner une
seule parole qui pût être amère au dernier de ses sujets. Quand il m'a fallu
cesser d'être sobre, je n'ai point cessé d'être un honnête homme; et, dans cette
épreuve de notre fidélité, j'ai risqué ma vie, et jamais ma vertu.
Je ne sais comment il arrive qu'il n'y a presque
jamais de prince si méchant, que son ministre ne le soit encore davantage; s'il
fait quelque action mauvaise, elle a presque toujours été suggérée; de manière
que l'ambition des princes n'est jamais si dangereuse que la bassesse d'âme de
ses conseillers. Mais comprends-tu qu'un homme, qui n'est que d'hier dans le
ministère, qui peut-être n'y sera pas demain, puisse devenir dans un moment
l'ennemi de lui-même, de sa famille, de sa patrie, et du peuple qui naîtra à
jamais de celui qu'il va faire opprimer?
Un prince a
des passions; le ministre les remue: c'est de ce côté-là qu'il dirige son
ministère; il n'a point d'autre but, ni n'en veut connaître. Les courtisans le
séduisent par leurs louanges; et lui le flatte plus dangereusement par ses
conseils, par les desseins qu'il lui inspire, et par les maximes qu'il lui
propose.
De Paris, le 25 de la lune de Saphar, 1719.
LETTRE CXXIX.
RICA A USBEK.
A ***.
Je passais l'autre jour sur le
Pont-Neuf avec un de mes amis: il rencontra un homme de sa connaissance, qu'il
me dit être un géomètre; et il n'y avait rien qui n'y parût, car il était d'une
rêverie profonde; il fallut que mon ami le tirât longtemps par la manche, et le
secouât pour le faire descendre jusqu'à lui; tant il était occupé d'une courbe
qui le tourmentait peut-être depuis plus de huit jours. Ils se firent tous deux
beaucoup d'honnêtetés, et s'apprirent réciproquement quelques nouvelles
littéraires. Ces discours les menèrent jusque sur la porte d'un café où j'entrai
avec eux.
Je remarquai que notre géomètre y fut reçu
de tout le monde avec empressement, et que les garçons du café en faisaient
beaucoup plus de cas que de deux mousquetaires qui étaient dans un coin. Pour
lui, il parut qu'il se trouvait dans un lieu agréable: car il dérida un peu son
visage, et se mit à rire comme s'il n'avait pas eu la moindre teinture de
géométrie.
Cependant son esprit régulier toisait
tout ce qui se disait dans la conversation. Il ressemblait à celui qui, dans un
jardin, coupait avec son épée la tête des fleurs qui s'élevaient au-dessus des
autres: martyr de sa justesse, il était offensé d'une saillie, comme une vue
délicate est offensée par une lumière trop vive. Rien pour lui n'était
indifférent, pourvu qu'il fût vrai: aussi sa conversation était-elle singulière.
Il était arrivé ce jour-là de la campagne avec un homme qui avait vu un château
superbe et des jardins magnifiques; et il n'avait vu, lui, qu'un bâtiment de
soixante pieds de long sur trente-cinq de large, et un bosquet barlong de dix
arpents: il aurait fort souhaité que les règles de la perspective eussent été
tellement observées, que les allées des avenues eussent paru partout de même
largeur; et il aurait donné pour cela une méthode infaillible. Il parut fort
satisfait d'un cadran qu'il y avait démêlé, d'une structure fort singulière; et
il s'échauffa fort contre un savant qui était auprès de moi, qui lui demanda si
ce cadran marquait les heures babyloniennes. Un nouvelliste parla du
bombardement du château de Fontarabie; et il nous donna soudain les propriétés
de la ligne que les bombes avaient décrite en l'air; et, charmé de savoir cela,
il voulut en ignorer entièrement le succès. Un homme se plaignait d'avoir été
ruiné l'hiver d'auparavant par une inondation. Ce que vous me dites là m'est
fort agréable, dit alors le géomètre: je vois que je ne me suis pas trompé dans
l'observation que j'ai faite, et qu'il est au moins tombé sur la terre deux
pouces d'eau plus que l'année passée.
Un moment
après il sortit, et nous le suivîmes. Comme il allait assez vite, et qu'il
négligeait de regarder devant lui, il fut rencontré directement par un autre
homme: ils se choquèrent rudement; et de ce coup ils rejaillirent, chacun de son
côté, en raison réciproque de leur vitesse et de leurs masses. Quand ils furent
un peu revenus de leur étourdissement, cet homme, portant la main sur le front,
dit au géomètre: Je suis bien aise que vous m'ayez heurté; car j'ai une grande
nouvelle à vous apprendre: je viens de donner mon Horace au public. Comment! dit
le géomètre, il y a deux mille ans qu'il y est. Vous ne m'entendez pas, reprit
l'autre: c'est une traduction de cet ancien auteur, que je viens de mettre au
jour; il y a vingt ans que je m'occupe à faire des traductions.
Quoi! monsieur, dit le géomètre, il y a vingt ans
que vous ne pensez pas! Vous parlez pour les autres, et ils pensent pour vous!
Monsieur, dit le savant, croyez-vous que je n'aie pas rendu un grand service au
public, de lui rendre la lecture des bons auteurs familière? Je ne dis pas tout
à fait cela: j'estime autant qu'un autre les sublimes génies que vous
travestissez; mais vous ne leur ressemblerez point; car si vous traduisez
toujours, on ne vous traduira jamais.
Les
traductions sont comme ces monnaies de cuivre qui ont bien la même valeur qu'une
pièce d'or, et même sont d'un plus grand usage pour le peuple; mais elles sont
toujours faibles et d'un mauvais aloi.
Vous voulez,
dites-vous, faire renaître parmi nous ces illustres morts; et j'avoue que vous
leur donnez bien un corps: mais vous ne leur rendez pas la vie; il y manque
toujours un esprit pour les animer.
Que ne vous
appliquez-vous plutôt à la recherche de tant de belles vérités qu'un calcul
facile nous fait découvrir tous les jours? Après ce petit conseil, ils se
séparèrent, je crois, très mécontents l'un de l'autre.
De Paris, le dernier de la lune de Rebiab 2, 1719.
LETTRES CXXX.
RICA A ***.
Je te parlerai dans cette
lettre d'une certaine nation qu'on appelle les nouvellistes, qui s'assemblent
dans un jardin magnifique, où leur oisiveté est toujours occupée. Ils sont très
inutiles à l'Etat, et leurs discours de cinquante ans n'ont pas un effet
différent de celui qu'aurait pu produire un silence aussi long: cependant ils se
croient considérables, parce qu'ils s'entretiennent de projets magnifiques, et
traitent de grands intérêts.
La base de leurs
conversations est une curiosité frivole et ridicule: il n'y a point de cabinet
si mystérieux qu'ils ne prétendent pénétrer; ils ne sauraient consentir à
ignorer quelque chose; ils savent combien notre auguste sultan a de femmes,
combien il fait d'enfants toutes les années; et quoiqu'ils ne fassent aucune
dépense en espions, ils sont instruits des mesures qu'il prend pour humilier
l'empereur des Turcs et celui des Mogols.
A peine
ont-ils épuisé le présent, qu'ils se précipitent dans l'avenir; et, marchant
au-devant de la providence, la préviennent sur toutes les démarches des hommes.
Ils conduisent un général par la main; et, après l'avoir loué de mille sottises
qu'il n'a pas faites, ils lui en préparent mille autres qu'il ne fera pas.
Ils font voler les armées comme les grues, et tomber
les murailles comme des cartons; ils ont des ponts sur toutes les rivières, des
routes secrètes dans toutes les montagnes, des magasins immenses dans les sables
brûlants: il ne leur manque que le bon sens.
Il y a
un homme avec qui je loge, qui reçut cette lettre d'un nouvelliste; comme elle
m'a paru singulière, je la gardai; la voici:
"Monsieur,
Je me trompe
rarement dans mes conjectures sur les affaires du temps. Le 1er janvier 1711, je
prédis que l'empereur Joseph mourrait dans le cours de l'année: il est vrai que,
comme il se portait fort bien, je crus que je me ferais moquer de moi si je
m'expliquais d'une manière bien claire; ce qui fit que je me servis de termes un
peu énigmatiques; mais les gens qui savent raisonner m'entendirent bien. Le 17
avril de la même année, il mourut de la petite
vérole.
Dès que la guerre fut déclarée entre
l'empereur et les Turcs, j'allai chercher nos messieurs dans tous les coins des
Tuileries; je les assemblai près du bassin, et leur prédis qu'on ferait le siège
de Belgrade, et qu'il serait pris. J'ai été assez heureux pour que ma prédiction
ait été accomplie. Il est vrai que, vers le milieu du siège, je pariai cent
pistoles qu'il serait pris le 18 août (Note 16); il ne fut pris que le lendemain: peut-on perdre à si beau
jeu?
Lorsque je vis que la flotte d'Espagne
débarquait en Sardaigne, je jugeai qu'elle en ferait la conquête: je le dis, et
cela se trouva vrai. Enflé de ce succès, j'ajoutai que cette flotte victorieuse
irait débarquer à Final pour faire la conquête du Milanais. Comme je trouvai de
la résistance à faire recevoir cette idée, je voulus la soutenir glorieusement:
je pariai cinquante pistoles, et je les perdis encore; car ce diable d'Alberoni,
malgré la foi des traités, envoya sa flotte en Sicile, et trompa tout à la fois
deux grands politiques, le duc de Savoie et moi.
Tout cela, monsieur, me déroute si fort, que j'ai
résolu de prédire toujours et de ne parier jamais. Autrefois nous ne
connaissions point aux Tuileries l'usage des paris, et feu M. le comte de L. ne
les souffrait guère; mais, depuis qu'une troupe de petits-maîtres s'est mêlée
parmi nous, nous ne savons plus où nous en sommes. A peine ouvrons-nous la
bouche pour dire une nouvelle, qu'un de ces jeunes gens propose de parier
contre.
L'autre jour, comme j'ouvrais mon manuscrit,
et accommodais mes lunettes sur mon nez, un de ces fanfarons, saisissant
justement l'intervalle du premier mot au second, me dit: Je parie cent pistoles
que non. Je fis semblant de n'avoir pas fait d'attention à cette extravagance;
et, reprenant la parole d'une voix plus forte, je dis: M. le maréchal de ***
ayant appris... Cela est faux, me dit-il, vous avez toujours des nouvelles
extravagantes; il n'y a pas le sens commun à tout cela. Je vous prie, monsieur,
de me faire le plaisir de me prêter trente pistoles; car je vous avoue que ces
paris m'ont fort dérangé. Je vous envoie la copie de deux lettres que j'ai
écrites au ministre. Je suis, etc."
LETTRE D'UN NOUVELLISTE AU
MINISTRE.
"MONSEIGNEUR,
Je suis le sujet le plus zélé que le roi ait jamais
eu: c'est moi qui obligeai un de mes amis d'exécuter le projet que j'avais formé
d'un livre pour démontrer que Louis le Grand était le plus grand de tous les
princes qui ont mérité le nom de Grand. Je travaille depuis longtemps à un autre
ouvrage qui fera encore plus d'honneur à notre nation, si Votre Grandeur veut
m'accorder un privilège: mon dessein est de prouver que, depuis le commencement
de la monarchie, les Français n'ont jamais été battus, et que ce que les
historiens ont dit jusqu'ici de nos désavantages sont de véritables impostures.
Je suis obligé de les redresser en bien des occasions; et j'ose me flatter que
je brille surtout dans la critique. Je suis, monseigneur, etc."
"MONSEIGNEUR,
Depuis la
perte que nous avons faite de M. le comte de L., nous vous supplions d'avoir la
bonté de nous permettre d'élire un président. Le désordre se met dans nos
conférences, et les affaires d'Etat n'y sont pas traitées avec la même
discussion que par le passé; nos jeunes gens vivent absolument sans égard pour
les anciens, et entre eux sans discipline: c'est le véritable conseil de Roboam,
où les jeunes imposent aux vieillards. Nous avons beau leur représenter que nous
étions paisibles possesseurs des Tuileries vingt ans avant qu'ils fussent au
monde; je crois qu'ils nous en chasseront à la fin, et qu'obligés de quitter ces
lieux où nous avons tant de fois évoqué les ombres de nos héros français, il
faudra que nous allions tenir nos conférences au Jardin du Roi ou dans quelque
lieu plus écarté. Je suis..."
De Paris, le 7 de la
lune de Gemmadi 2, 1719.
LETTRE CXXXI.
RHEDI A RICA.
A Paris.
Une des choses qui a le plus
exercé ma curiosité en arrivant en Europe, c'est l'histoire et l'origine des
républiques. Tu sais que la plupart des Asiatiques n'ont pas seulement d'idée de
cette sorte de gouvernement, et que l'imagination ne les a pas servis jusqu'à
leur faire comprendre qu'il puisse y en avoir sur la terre d'autre que le
despotique.
Les premiers gouvernements du monde
furent monarchiques: ce ne fut que par hasard et par la succession des siècles
que les républiques se formèrent.
La Grèce ayant été
abîmée par un déluge, de nouveaux habitants vinrent la peupler: elle tira
presque toutes ses colonies d'Egypte et des contrées de l'Asie les plus
voisines; et, comme ces pays étaient gouvernés par des rois, les peuples qui en
sortirent furent gouvernés de même. Mais la tyrannie de ces princes devenant
trop pesante, on secoua le joug; et du débris de tant de royaumes s'élevèrent
ces républiques qui firent si fort fleurir la Grèce, seule polie au milieu des
barbares.
L'amour de la liberté, la haine des rois,
conserva longtemps la Grèce dans l'indépendance, et étendit au loin le
gouvernement républicain. Les villes grecques trouvèrent des alliées dans l'Asie
mineure: elles y envoyèrent des colonies aussi libres qu'elles, qui leur
servirent de remparts contre les entreprises des rois de Perse. Ce n'est pas
tout: la Grèce peupla l'Italie; l'Italie, l'Espagne, et peut-être les Gaules. On
sait que cette grande Hespérie, si fameuse chez les anciens, était au
commencement la Grèce, que ses voisins regardaient comme un séjour de félicité:
les Grecs qui ne trouvaient point chez eux ce pays heureux, l'allèrent chercher
en Italie; ceux de l'Italie, en Espagne; ceux d'Espagne, dans la Bétique ou le
Portugal: de manière que toutes ces régions portèrent ce nom chez les anciens.
Ces colonies grecques apportèrent avec elles un esprit de liberté qu'elles
avaient pris dans ce doux pays. Ainsi, on ne voit guère, dans ces temps reculés,
de monarchies dans l'Italie, l'Espagne, les Gaules. On verra bientôt que les
peuples du Nord et d'Allemagne n'étaient pas moins libres: et, si l'on trouve
des vestiges de quelque royauté parmi eux, c'est qu'on a pris pour des rois les
chefs des armées ou des républiques.
Tout ceci se
passait en Europe: car, pour l'Asie et l'Afrique, elles ont toujours été
accablées sous le despotisme, si vous en exceptez quelques villes de l'Asie
mineure dont nous avons parlé, et la république de Carthage en Afrique.
Le monde fut partagé entre deux puissantes
républiques: celle de Rome et celle de Carthage. Il n'y a rien de si connu que
les commencements de la république romaine, et rien qui le soit si peu que
l'origine de celle de Carthage. On ignore absolument la suite des princes
africains depuis Didon, et comment ils perdirent leurs puissance. C'eût été un
grand bonheur pour le monde que l'agrandissement prodigieux de la république
romaine, s'il n'y avait pas eu cette différence injuste entre les citoyens
romains et les peuples vaincus; si l'on avait donné au gouverneur des provinces
une autorité moins grande; si les lois si saintes pour empêcher leur tyrannie
avaient été observées, et s'ils ne s'étaient pas servis, pour les faire taire,
des mêmes trésors que leur injustice avait amassés.
Il semble que la liberté soit faite pour le génie
des peuples d'Europe, et la servitude pour celui des peuples d'Asie. C'est en
vain que les Romains offrirent aux Cappadociens ce précieux trésor: cette nation
lâche la refusa, et elle courut à la servitude avec le même empressement que les
autres peuples courait à la liberté.
César opprima
la république romaine, et la soumit à un pouvoir arbitraire.
L'Europe gémit longtemps sous un gouvernement
militaire et violent, et la douceur romaine fut changée en une cruelle
oppression.
Cependant une infinité de nations
inconnues sortirent du Nord, se répandirent comme des torrents dans les
provinces romaines; et, trouvant autant de facilité à faire des conquêtes qu'à
exercer leurs pirateries, les démembrèrent et firent des royaumes. Ces peuples
étaient libres et ils bornaient si fort l'autorité de leurs rois, qu'ils
n'étaient proprement que des chefs ou des généraux. Ainsi ces royaumes, quoique
fondés par la force, ne sentirent point le joug du vainqueur. Lorsque les
peuples d'Asie, comme les Turcs et les Tartares, firent des conquêtes, soumis à
la volonté d'un seul, ils ne songèrent qu'à lui donner de nouveaux sujets, et à
établir par les armes son autorité violente: mais les peuples du Nord, libres
dans leur pays, s'emparant des provinces romaines, ne donnaient point à leur
chefs une grande autorité. Quelques-uns même de ces peuples, comme les vandales
en Afrique, les Goths en Espagne, déposaient leurs rois des qu'ils n'en étaient
pas satisfaits; et, chez les autres, l'autorité du prince était bornée de mille
manières différentes: un grand nombre de seigneurs la partageaient avec lui; les
guerres n'étaient entreprises que de leur consentement; les dépouilles étaient
partagées entre le chef et les soldats; aucun impôt en faveur du prince; les
lois étaient faites dans les assemblés de la nation. Voilà le principe
fondamental de tous ces Etats, qui se formèrent des débris de l'empire romain.
De Venise, le 20 de la lune de Rhégeb, 1719.
LETTRE CXXXII.
RICA A ***.
Je fus, il y a cinq ou
six mois, dans un café; j'y remarquai un gentilhomme assez bien mis qui se
faisait écouter: il parlait du plaisir qu'il y avait à vivre à Paris; il
déplorait sa situation d'être obligé de vivre dans la province. J'ai, dit-il,
quinze mille livres de rente en fonds de terre, et je me croirais plus heureux
si j'avais le quart de ce bien-là en argent et en effets portables partout. J'ai
beau presser mes fermiers, et les accabler de frais de justice, je ne fais que
les rendre plus insolvables: je n'ai jamais pu voir cent pistoles à la fois. Si
je devais dix mille francs, on me ferait saisir toutes mes terres, et je serais
à l'hôpital.
Je sortis sans avoir fait grande
attention à tout ce discours; mais, me trouvant hier dans ce quartier, j'entrai
dans la même maison, et j'y vis un homme grave, d'un visage pâle et allongé,
qui, au milieu de cinq ou six discoureurs, paraissait morne et pensif, jusques à
ce que, prenant brusquement la parole: Oui, messieurs, dit-il en haussant la
voix, je suis ruiné; je n'ai plus de quoi vivre; car j'ai actuellement chez moi
deux cent mille livres en billets de banque, et cent mille écus d'argent: je me
trouve dans une situation affreuse; je me suis cru riche; et me voilà à
l'hôpital: au moins si j'avais seulement une petite terre où je pusse me
retirer, je serais sur d'avoir de quoi vivre; mais je n'ai pas grand comme ce
chapeau en fonds de terre.
Je tournai par hasard la
tête d'un autre côté, et je vis un autre homme qui faisait des grimaces de
possédé. A qui se fier désormais? s'écriait-il. Il y a un traître que je croyais
si fort de mes amis que je lui avais prêté mon argent: et il me l'a rendu!
quelle perfidie horrible! Il a beau faire; dans mon esprit il sera toujours
déshonoré.
Tout près de là était un homme très mal
vêtu, qui, élevant les yeux au ciel, disait: Dieu bénisse les projets de nos
ministres! puissé-je voir les actions à deux mille, et tous les laquais de Paris
plus riches que leurs maîtres! J'eus la curiosité de demander son nom. C'est un
homme extrêmement pauvre, me dit-on; aussi a-t-il un pauvre métier: il est
généalogiste, et il espère que son art rendra, si les fortunes continuent; et
que tous ces nouveaux riches auront besoin de lui pour réformer leur nom,
décrasser leurs ancêtres, et orner leurs carrosses; il s'imagine qu'il va faire
autant de gens de qualité qu'il voudra; il tressaille de joie de voir multiplier
ses pratiques.
Enfin, je vis entrer un vieillard
pâle et sec, que je reconnus pour nouvelliste avant qu'il se fût assis; il
n'était pas du nombre de ceux qui ont une assurance victorieuse contre tous les
revers, et présagent toujours les victoires et les trophées: c'était au
contraire un de ces trembleurs qui n'ont que des nouvelles tristes. Les affaires
vont bien mal du côté de l'Espagne, dit-il: nous n'avons point de cavalerie sur
la frontière, et il est à craindre que le prince Pio, qui en a un gros corps, ne
fasse contribuer tout le Languedoc. Il y avait vis-à-vis de moi un philosophe
assez mal en ordre qui prenait le nouvelliste en pitié, et haussait les épaules
à mesure que l'autre haussait la voix; je m'approchai de lui, et il me dit à
l'oreille: Vous voyez que ce fat nous entretient, il y a une heure, de sa
frayeur pour le Languedoc; et moi, j'aperçus hier au soir une tache dans le
soleil, qui, si elle augmentait, pourrait faire tomber toute la nature en
engourdissement; et je n'ai pas dit un seul mot.
De
Paris, le 17 de la lune de Rhamazan, 1719.
LETTRE CXXXIII.
RICA A ***.
J'allai l'autre jour voir
une grande bibliothèque dans un couvent de dervis, qui en sont comme les
dépositaires, mais qui sont obligés d'y laisser entrer tout le monde à certaines
heures.
En entrant, je vis un homme grave qui se
promenait au milieu d'un nombre innombrable de volumes qui l'entouraient.
J'allai à lui, et le priai de me dire quels étaient quelques-uns de ces livres
que je voyais mieux reliés que les autres. Monsieur, me dit-il, j'habite ici une
terre étrangère: je n'y connais personne: bien des gens me font de pareilles
questions; mais vous voyez bien que je n'irai pas lire tous ces livres pour les
satisfaire; mais j'ai mon bibliothécaire qui vous donnera satisfaction, car il
s'occupe nuit et jour à déchiffrer tout ce que vous voyez là; c'est un homme qui
n'est bon à rien, et qui nous est très à charge, parce qu'il ne travaille point
pour le couvent. Mais j'entends l'heure du réfectoire qui sonne. Ceux qui comme
moi sont à la tête d'une communauté doivent être les premiers à tous les
exercices. En disant cela, le moine me poussa dehors, ferma la porte, et, comme
s'il eût volé, disparut à mes yeux.
De Paris le 21
de la lune de Rhamazan 1719.
LETTRE CXXXIV.
RICA AU MEME.
Je retournai le
lendemain à cette bibliothèque, où je trouvai tout un autre homme que celui que
j'avais vu la première fois: son air était simple, sa physionomie spirituelle,
et son abord très affable. Dès que je lui eus fait connaître ma curiosité, il se
mit en devoir de la satisfaire, et même en qualité d'étranger, de m'instruire.
Mon père, lui dis-je, quels sont ces gros volumes
qui tiennent tout ce côté de bibliothèque? Ce sont, me dit-il, les interprètes
de l'Ecriture. Il y en a un grand nombre! lui repartis-je; il faut que
l'Ecriture fût bien obscure autrefois, et bien claire à présent; reste-t-il
encore quelques doutes? peut-il y avoir des points contestés? S'il y en a, bon
Dieu! s'il y en a! me répondit-il; il y en a presque autant que de lignes. Oui,
lui dis-je! Et qu'ont donc fait tous ces auteurs! Ces auteurs, me repartit-il,
n'ont point cherché dans l'Ecriture ce qu'il faut croire, mais ce qu'ils croient
eux-mêmes; ils ne l'ont point regardée comme un livre où étaient contenus les
dogmes qu'ils devaient recevoir, mais comme un ouvrage qui pourrait donner de
l'autorité à leurs propres idées: c'est pour cela qu'ils en ont corrompu tous
les sens, et ont donné la torture à tous les passages. C'est un pays où les
hommes de toutes les sectes font des descentes, et vont comme au pillage; c'est
un champ de bataille où les nations ennemies qui se rencontrent livrent bien des
combats, où l'on s'attaque, où l'on s'escarmouche de bien des manières.
Tout près de là vous voyez les livres ascétiques ou
de dévotion; ensuite les livres de morale, bien plus utiles; ceux de théologie,
doublement inintelligibles, et par la matière qui y est traitée, et par la
manière de la traiter; les ouvrages des mystiques, c'est-à-dire des dévots qui
ont le coeur tendre. Ah! mon père, lui dis-je, un moment; n'allez pas si vite;
parlez-moi de ces mystiques. Monsieur, dit-il, la dévotion échauffe un coeur
disposé à la tendresse, et lui fait envoyer des esprits au cerveau qui
l'échauffent de même, d'où naissent les extases et les ravissements. Cet état
est le délire de la dévotion; souvent il se perfectionne, ou plutôt dégénère en
quiétisme: vous savez qu'un quiétiste n'est autre chose qu'un homme fou, dévot
et libertin.
Voyez les casuistes, qui mettent au
jour les secrets de la nuit; qui forment dans leur imagination tous les monstres
que le démon d'amour peut produire, les rassemblent, les comparent, et en font
l'objet éternel de leurs pensées: heureux si leur coeur ne se met pas de la
partie, et ne devient pas lui-même complice de tant d'égarements si naïvement
décrits et si nuement peints!
Vous voyez, monsieur,
que je pense librement, et que je vous dis tout ce que je pense. Je suis
naturellement naïf, et plus encore avec vous, qui êtes un étranger, qui voulez
savoir les choses, et les savoir telles qu'elles sont. Si je voulais, je vous
parlerais de tout ceci qu'avec admiration; je vous dirais sans cesse: Cela et
divin, cela est respectable; il y a du merveilleux. Et il en arriverait de deux
choses l'une, ou que je vous tromperais, ou que je me déshonorerais dans votre
esprit.
Nous en restâmes là; une affaire qui survint
au dervis rompit notre conversation jusqu'au lendemain.
De Paris, le 23 de la lune de Rhamazan, 1719.
LETTRE CXXXV.
RICA AU MEME.
Je revins à l'heure
marquée, et mon homme me mena précisément dans l'endroit ou nous nous étions
quittés. Voici, me dit-il, les grammairiens, les glossateurs, et les
commentateurs. Mon père, lui dis-je, tous ces gens-là ne peuvent-ils pas se
dispenser d'avoir du bon sens? Oui, dit-il, ils le peuvent; et même il n'y
paraît pas, leurs ouvrages n'en sont pas plus mauvais; ce qui est très commode
pour eux. Cela est vrai, lui dis-je; et je connais bien des philosophes qui
feraient bien de s'appliquer à ces sortes de sciences-là.
Voilà, poursuivit-il, les orateurs, qui ont le
talent de persuader indépendamment des raisons; et les géomètres, qui obligent
un homme malgré lui d'être persuadé, et le convainquent avec tyrannie.
Voici les livres de métaphysique, qui traitent de si
grands intérêts, et dans lesquels l'infini se rencontre partout: les livres de
physique, qui ne trouvent pas plus de merveilleux dans l'économie du vaste
univers que dans la machine la plus simple de nos artisans; les livres de
médecine, ces monuments de la fragilité de la nature et de la puissance de
l'art; qui font trembler quand ils traitent des maladies même les plus légères,
tant ils nous rendent la mort présente; mais qui nous mettent dans une sécurité
entière quand ils parlent de la vertu des remèdes, comme si nous étions devenus
immortels.
Tout près de là sont les livres
d'anatomie, qui contiennent bien moins la description des parties du corps
humain que les noms barbares qu'on leur a donnés: chose qui ne guérit ni le
malade de son mal, ni le médecin de son ignorance
Voici la chimie, qui habite tantôt l'hôpital et
tantôt les petites maisons, comme des demeures qui lui sont également propres.
Voici les livres de science, ou plutôt d'ignorance
occulte: tels sont ceux qui contiennent quelque espèce de diablerie; exécrables
selon la plupart des gens; pitoyables selon moi. Tels sont encore les livres
d'astrologie judiciaire. Que dites-vous, mon père? Les livres d'astrologie
judiciaire, repartis-je avec feu! Et ce sont ceux dont nous faisons plus de cas
en Perse: ils règlent toutes les actions de notre vie, et nous déterminent dans
toutes nos entreprises; les astrologues sont proprement nos directeurs; ils font
plus, ils entrent dans le gouvernement de l'Etat. Si cela est, me dit-il, vous
vivez sous un joug bien plus dur que celui de la raison: voilà ce qui s'appelle
le plus étrange de tous les empires; je plains bien une famille, et encore plus
une nation, qui se laisse si fort dominer par les planètes. Nous nous servons,
lui repartis-je, de l'astrologie, comme vous vous servez de l'algèbre. Chaque
nation a sa science, selon laquelle elle règle sa politique: tous les
astrologues ensemble n ont jamais fait tant de sottises en notre Perse qu'un
seul de vos algébristes en a fait ici. Croyez-vous que le concours fortuit des
astres ne soit pas une règle aussi sûre que les beaux raisonnements de votre
faiseur de système? Si l'on comptait les voix là-dessus en France et en Perse,
ce serait un beau sujet de triomphe pour l'astrologie; vous verriez les
mathématiciens bien humiliés: quel accablant corollaire en pourrait-on tirer
contre eux!
Notre dispute fut interrompue, et il
fallut nous quitter.
De Paris, le 6 de la lune de
Rhamazan, 1719.
LETTRE CXXXVI.
RICA AU MEME.
Dans l'entrevue
suivante, mon savant me mena dans un cabinet particulier. Voici les livres
d'histoire moderne, me dit-il. Voyez premièrement les historiens de l'Eglise et
des papes; livres que je lis pour m'édifier, et qui font souvent en moi un effet
tout contraire.
Là, ce sont ceux qui ont écrit de la
décadence du formidable empire romain, qui s'était formé du débris de tant de
monarchies, et sur la chute duquel il s'en forma tant de nouvelles. Un nombre
infini de peuples barbares, aussi inconnus que les pays qu'ils habitaient,
parurent tout à coup, l'inondèrent, le ravagèrent, le dépecèrent, et fondèrent
tous les royaumes que vous voyez à présent en Europe. Ces peuples n'étaient
point proprement barbares, puisqu'ils étaient libres: mais ils le sont devenus
depuis que, soumis pour la plupart à une puissance absolue, ils ont perdu cette
douce liberté si conforme à la raison, à l'humanité, et à la nature.
Vous voyez ici les historiens de l'Allemagne,
laquelle n'est qu'une ombre du premier empire, mais qui est, je crois, la seule
puissance qui soit sur la terre, que la division n'a point affaiblie; la seule,
je crois encore, qui se fortifie à mesure de ses pertes; et qui, lente à
profiter des succès, devient indomptable par ses défaites.
Voici les historiens de France, où l'on voit d'abord
la puissance des rois se former, mourir deux fois, renaître de même, languir
ensuite pendant plusieurs siècles; mais, prenant insensiblement des forces,
accrue de toutes parts, monter à son dernier période: semblable à ces fleuves
qui dans leur course perdent leurs eaux, ou se cachent sous terre; puis
reparaissant de nouveau, grossis par les rivières qui s'y jettent, entraînent
avec rapidité tout ce qui s'oppose à leur passage.
Là, vous voyez la nation espagnole sortir de
quelques montagnes: les princes mahométans subjugués aussi insensiblement qu'ils
avaient rapidement conquis; tant de royaumes réunis dans une vaste monarchie,
qui devint presque la seule; jusqu'à ce qu'accablé de sa fausse opulence, elle
perdit sa force et sa réputation même, et ne conserva que l'orgueil de sa
première puissance.
Ce sont ici les historiens
d'Angleterre, où l'on voit la liberté sortir sans cesse des feux de la discorde
et de la sédition; le prince toujours chancelant sur un trône inébranlable; une
nation impatiente, sage dans sa fureur même; et qui, maîtresse de la mer (chose
inouïe jusqu'alors), mêle le commerce avec l'empire.
Tout près de là sont les historiens de cette autre
reine de la mer, la république de Hollande, si respectée en Europe, et si
formidable en Asie, où ses négociants voient tant de rois prosternés devant eux.
Les historiens d'Italie vous représentent une nation
autrefois maîtresse du monde, aujourd'hui esclave de toutes les autres; ses
princes divisés et faibles, et sans autre attribut de souveraineté qu'une vaine
politique.
Voilà les historiens des républiques: de
la Suisse, qui est l'image de sa liberté; de Venise, qui n'a de ressources qu'en
son économie; et de Gênes, qui n'est superbe que par ses bâtiments.
Voici ceux du nord, et entre autres de la Pologne,
qui use si mal de sa liberté et du droit qu'elle a d'élire ses rois, qu'il
semble qu'elle veuille consoler par là les peuples ses voisins, qui ont perdu
l'un et l'autre.
Là-dessus, nous nous séparâmes
jusqu'au lendemain.
De Paris, le 2 de la lune de
Chalval, 1719.
LETTRE CXXXVII.
RICA AU MEME.
Le lendemain, il me
mena dans un autre cabinet. Ce sont ici les poète, me dit-il; c'est-à-dire ces
auteurs dont le métier est de mettre des entraves au bon sens, et d'accabler la
raison sous les agréments comme on ensevelissait autrefois les femmes sous leurs
parures et leurs ornements. Vous les connaissiez; ils ne sont pas rares chez les
Orientaux, où le soleil, plus ardent, semble échauffer les imaginations mêmes.
Voilà les poèmes épiques? Hé! Qu'est-ce que les
poèmes épiques? En vérité, me dit-il, je n'en sais rien; les connaisseurs disent
qu'on n'en a jamais fait que deux, et que les autres qu'on donne sous ce nom ne
le sont point; c'est aussi ce que je ne sais pas. Ils disent de plus qu'il est
impossible d'en faire de nouveaux; et cela est encore plus surprenant.
Voici les poètes dramatiques, qui, selon moi, sont
les poètes par excellence, et les maîtres des passions. Il y en a de deux
sortes: les comiques, qui nous remuent si doucement; et les tragiques, qui nous
troublent et nous agitent avec tant de violence.
Voici les lyriques, que je méprise autant que je
fais cas des autres, et qui font de leur art une harmonieuse extravagance.
On voit ensuite les auteurs des idylles et des
églogues, qui plaisent même aux gens de cour, par l'idée qu'ils leur donnent
d'une certaine tranquillité qu'ils n'ont pas, et qu'ils leur montrent dans la
condition des bergers.
De tous les auteurs que nous
avons vus, voici les plus dangereux: ce sont ceux qui aiguisent les épigrammes,
qui sont de petites flèches déliées qui font une plaie profonde et inaccessible
aux remèdes.
Vous voyez ici les romans, qui sont des
espèces de poètes, et qui outrent également le langage de l'esprit et celui du
coeur; qui passent leur vie à chercher la nature, et la manquent toujours; et
qui font des héros, qui y sont aussi étrangers que les dragons ailés et les
hippocentaures.
J'ai vu, lui dis-je, quelques-uns de
vos romans: et, si vous voyiez les nôtres, vous en seriez encore plus choqué. Il
sont aussi peu naturels, et d'ailleurs extrêmement gênés par nos moeurs: il faut
dix années de passion avant qu'un amant ait pu voir seulement le visage de la
maîtresse. Cependant les auteurs sont forcés de faire passer les lecteurs dans
ces ennuyeux préliminaires. Or, il est impossible que les incidents soient
variés; on a recours à un artifice pire que le mal même qu'on veut guérir: c'est
aux prodiges. Je suis sûr que vous ne trouverez pas bon qu'une magicienne fasse
sortir une armée de dessous terre; qu'un héros lui seul en détruise une de cent
mille hommes. Cependant voilà nos romans: ces aventures froides et souvent
répétées nous font languir, et ces prodiges extravagants nous révoltent.
De Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1719.
LETTRE CXXXVIII.
RICA A IBBEN.
A Smyrne.
Les ministres se succèdent
et se détruisent ici comme les saisons: depuis trois ans j'ai vu changer quatre
fois de système sur les finances. On lève aujourd'hui, en Perse et en Turquie,
les subsides de la même manière que les fondateurs de ces monarchies les
levaient: il s'en faut bien qu'il en soit ici de même. Il est vrai que nous n'y
mettons pas tant d'esprit que les Occidentaux: nous croyons qu'il n'y a pas plus
de différence entre l'administration des revenus du prince et de ceux d'un
particulier qu'il y en a entre compter cent mille tomans ou en compter cent.
Mais il y a ici bien plus de finesse et de mystère. Il faut que de grands génies
travaillent nuit et jour; qu'ils enfantent sans cesse, et avec douleur, de
nouveaux projets; qu'ils écoutent les avis d'une infinité de gens qui
travaillent pour eux sans en être priés; qu'ils se retirent et vivent dans le
fond d'un cabinet impénétrable aux grands et sacré aux petits; qu'ils aient
toujours la tête remplie de secrets importants, de dessins miraculeux, de
systèmes nouveaux; et qu'absorbés dans des méditations, ils soient privés non
seulement de l'usage de la parole, mais même quelquefois de la politesse.
Dès que le feu roi eut fermé les yeux, on pensa à
établir une nouvelle administration. On sentait qu'on était mal, mais ne savait
comment faire pour être mieux. On s'était mal trouvé de l'autorité sans bornes
des ministres précédents: on la voulut partager. On créa pour cet effet six ou
sept conseils; et ce ministère est peut-être celui de tous qui a gouverné la
France avec plus de sens: la durée en fut courte, aussi bien que celle du bien
qu'il produisit.
La France, à la mort du feu roi,
était un corps accablé de mille maux: N*** prit le fer à la main, retrancha les
chairs inutiles, et appliqua quelques remèdes topiques; mais il restait toujours
un vice intérieur à guérir. Un étranger est venu, qui a entrepris cette cure.
Après bien des remèdes violents, il a cru lui avoir rendu son embonpoint; et il
l'a seulement rendue bouffie.
Tout ceux qui étaient
riches il y a six mois sont à présent dans la pauvreté, et ceux qui n'avaient
pas de pain regorgent de richesses. Jamais ces deux extrémités ne se sont
touchées de si près. L'étranger a tourné l'Etat comme un fripier tourne un
habit: il fait paraître dessus ce qui était dessous; et ce qui était dessus, il
le met à l'envers. Quelles fortunes inespérées, incroyables même à ceux qui les
ont faites! Dieu ne tire pas plus rapidement les hommes du néant. Que de valets
servis par leurs camarades, et peut-être demain par leurs maîtres!
Tout ceci produit souvent des choses bizarres. Les
laquais qui avaient fait fortune sous le règne passé vantent aujourd'hui leur
naissance: ils rendent à ceux qui viennent de quitter leur livrée dans une
certaine rue tout le mépris qu'on avait pour eux il y a six mois; il crient de
toute leur force: La noblesse est ruinée, quel désordre dans l'Etat! quelle
confusion dans les rangs! On ne voit que des inconnus faire fortune! Je te
promets que ceux-ci prendront bien leur revanche sur ceux qui viendront après
eux, et que, dans trente ans, ces gens de qualité feront bien du
bruit.
De Paris, le 1er de la lune de Zilcadé, 1720.
LETTRE CXXXIX.
RICA AU MEME.
Voici un grand exemple
de la tendresse conjugale, non seulement dans femme, mais dans une reine. La
reine de Suède, voulant à toute force associer le prince son époux à la
couronne, pour aplanir toutes les difficultés, a envoyé aux états une
déclaration par laquelle elle se désiste de la régence, en cas qu'il soit élu.
Il y a soixante et quelques années qu'une autre
reine, nommée Christine, abdiqua la couronne pour se donner tout entière à la
philosophie. Je ne sais lequel de ces deux exemples nous devons admirer
davantage.
Quoique j'approuve assez que chacun se
tienne ferme dans le poste où la nature l'a mis; et que je ne puisse louer la
faiblesse de ceux qui, se trouvant au-dessous de leur état, le quittent comme
par une espèce de désertion; je suis cependant frappé de la grandeur d'âme de
ces deux princesses, et de voir l'esprit de l'une et le coeur de l'autre
supérieurs à leur fortune. Christine a songé à connaître dans le temps que les
autres ne songent qu'a jouir; et l'autre ne veut jouir que pour mettre tout son
bonheur entre les mains de son auguste époux.
De
Paris, le 27 de la lune de Maharram, 1720.
LETTRE CXL.
RICA A USBEK.
A ***.
Le parlement de Paris vient
d'être relégué dans une petite ville qu'on appelle Pontoise. Le conseil lui a
envoyé enregistrer ou approuver une déclaration qui le déshonore; et il l'a
enregistrée d'une manière qui déshonore le conseil.
On menace d'un pareil traitement quelques parlements
du royaume.
Ces compagnies sont toujours odieuses:
elles n'approchent des rois que pour leur dire de tristes vérités; et pendant
qu'une foule de courtisans leur représentent sans cesse un peuple heureux sous
leur gouvernement, elles viennent démentir la flatterie, et apporter au pied du
trône les gémissements et les larmes dont elles sont dépositaires.
C'est un pesant fardeau, mon cher Usbek, que celui
de la vérité, lorsqu'il faut la porter jusqu'aux princes: ils doivent bien
penser que ceux qui le font y sont contraints, et qu'ils ne se résoudraient
jamais à faire des démarches si tristes et si affligeantes pour ceux qui les
font, s'ils n'y étaient forcés par leur devoir, leur respect, et même leur
amour.
De Paris, le 21 de la lune de Gemmadi I,
1720.
LETTRE CXLI.
RICA AU MEME.
A ***.
J'irai te voir sur la fin de
la semaine: que les jours couleront agréablement avec toi!
Je fus présenté, il y a quelques jours, à une dame
de la cour, qui avait quelque envie de voir ma figure étrangère. Je la trouvai
belle, digne des regards de notre monarque, et d'un rang auguste dans le lieu
sacré où son coeur repose.
Elle me fit mille
questions sur les moeurs des Persans, et sur la manière de vivre des Persanes:
il me parut que la vie du sérail n'était pas de son goût, et qu'elle trouvait de
la répugnance à voir un homme partagé entre dix ou douze femmes. Elle ne put
voir sans envie le bonheur de l'un, et sans pitié la condition des autres. Comme
elle aime la lecture, surtout celle des poètes et des romans, elle souhaita que
je lui parlasse des nôtres: ce que je lui en dis redoubla sa curiosité; elle me
pria de lui faire traduire un fragment de quelques-uns de ceux que j'ai
apportés. Je le fis, et je lui envoyai, quelques jours après, un conte persan:
peut-être seras-tu bien aise de le voir travesti.
Du
temps de Cheik-Ali-Can, il y avait en Perse une femme nommée Zuléma: elle savait
par coeur tout le saint Alcoran; il n'y avait point de dervis qui entendît mieux
qu'elle les traditions des saints prophètes; les docteurs arabes n'avaient rien
dit de si mystérieux qu'elle n'en comprît tous les sens; et elle joignait à tant
de connaissances un certain caractère d'esprit enjoué, qui laissait à peine
deviner si elle voulait amuser ceux à qui elle parlait, ou les instruire.
Un jour qu'elle était avec ses compagnes dans une
des salles du sérail, une d'elles lui demanda ce qu'elle pensait de l'autre vie,
et si elle ajoutait foi à cette ancienne tradition de nos docteurs, que le
paradis n'est fait que pour les hommes.
C'est le
sentiment commun, leur dit-elle; il n'y a rien que l'on n'ait fait pour dégrader
notre sexe. Il y a même une nation répandue par toute la Perse, qu'on appelle la
nation juive, qui soutient, par l'autorité de ses livres sacrés, que nous
n'avons point d'âme.
Ces opinions si injurieuses
n'ont d'autre origine que l'orgueil des hommes, qui veulent porter leur
supériorité au delà même de leur vie; et ne pensent pas que, dans le grand jour,
toutes les créatures paraîtront devant Dieu comme le néant, sans qu'il y ait
entre elles de prérogatives que celles que la vertu y aura mises.
Dieu ne se bornera point dans ses récompenses: et
comme les hommes qui auront bien vécu, et bien usé de l'empire qu'ils ont
ici-bas sur nous, seront dans un paradis plein de beautés célestes et
ravissantes, et telles que, si un mortel les avait vues, il se donnerait
aussitôt la mort, dans l'impatience d'en jouir; aussi les femmes vertueuses
iront dans un lieu de délices, où elles seront enivrées d'un torrent de
voluptés, avec des hommes divins qui leur seront soumis: chacune d'elles aura un
sérail, dans lequel ils seront enfermés; et des eunuques, encore plus fidèles
que les nôtres, pour les garder.
J'ai lu,
ajouta-t-elle, dans un livre arabe, qu'un homme, nommé Ibrahim, était d'une
jalousie insupportable. Il avait douze femmes extrêmement belles, qu'il traitait
d'une manière très dure: il ne se fiait plus à ses eunuques, ni aux murs de son
sérail; il les tenait presque toujours sous la clef, enfermées dans leur
chambre, sans qu'elles pussent se voir ni se parler; car il était même jaloux
d'une amitié innocente: toutes ses actions prenaient la teinture de sa brutalité
naturelle; jamais une douce parole ne sortit de sa bouche; et jamais il ne fit
un moindre signe qui n'ajoutât quelque chose à la rigueur de leur esclavage.
Un jour qu'il les avait toutes assemblées dans une
salle de son sérail, une d'entre elles, plus hardie que les autres, lui reprocha
son mauvais naturel. Quand on cherche si fort les moyens de se faire craindre,
lui dit-elle, on trouve toujours auparavant ceux de se faire haïr. Nous sommes
si malheureuses, que nous ne pouvons nous empêcher de désirer un changement:
d'autres, à ma place, souhaiteraient votre mort; je ne souhaite que la mienne:
et, ne pouvant espérer d'être séparée de vous que par là, il me sera encore bien
doux d'en être séparée. Ce discours, qui aurait dû le toucher, le fit entrer
dans une furieuse colère; il tira son poignard, et le lui plongea dans le sein.
Mes chères compagnes, dit-elle d'une voix mourante, si le ciel a pitié de ma
vertu, vous serez vengées. A ces mots, elle quitta cette vie infortunée, pour
aller dans le séjour des délices, où les femmes qui ont bien vécu jouissent d'un
bonheur qui se renouvelle toujours.
D'abord elle vit
une prairie riante, dont la verdure était relevée par les peintures des fleurs
les plus vives: un ruisseau, dont les eaux étaient plus pures que le cristal, y
faisait un nombre infini de détours. Elle entra ensuite dans des bocages
charmants, dont le silence n'était interrompu que par le doux chant des oiseaux;
de magnifiques jardins se présentèrent ensuite; la nature les avait ornés avec
sa simplicité, et toute sa magnificence. Elle trouva enfin un palais superbe
préparé pour elle et rempli d'hommes célestes destinés à ses plaisirs.
Deux d'entre eux se présentèrent aussitôt pour la
déshabiller; d'autres la mirent dans le bain, et la parfumèrent des plus
délicieuses essences; on lui donna ensuite des habits infiniment plus riches que
les siens; après quoi on la mena dans une grande salle, où elle trouva un feu
fait avec des bois odoriférants, et une table couverte des mets les plus exquis.
Tout semblait concourir au ravissement de ses sens: elle entendait d'un côté une
musique d'autant plus divine qu'elle était plus tendre; de l'autre, elle ne
voyait que des danses de ces hommes divins, uniquement occupés à lui plaire.
Cependant tant de plaisirs ne devaient servir qu'à la conduire insensiblement à
des plaisirs plus grands. On la mena dans sa chambre; et, après l'avoir encore
une fois déshabillée, on la porta dans un lit superbe, où deux hommes d'une
beauté charmante la reçurent dans leurs bras. C'est pour lors qu'elle fut
enivrée, et que ses ravissements passèrent même ses désirs. Je suis toute hors
de moi, leur disait-elle; je croirais mourir, si je n'étais sûre de mon
immortalité. C'en est trop, laissez-moi; je succombe sous la violence des
plaisirs. Oui, vous rendez un peu le calme à mes sens; je commence à respirer et
à revenir à moi-même. D'où vient que l'on a ôté les flambeaux? Que ne puis-je à
présent considérer votre beauté divine? Que ne puis-je voir... Mais pourquoi
voir? Vous me faites rentrer dans mes premiers transports. O dieux! que ces
ténèbres sont aimables! Quoi! je serai immortelle, et immortelle avec vous! je
serai... Non, je vous demande grâce, car je vois bien que vous êtes gens à n'en
demander jamais.
Après plusieurs commandements
réitérés, elle fut obéie: mais elle ne le fut que lorsqu'elle voulut l'être bien
sérieusement. Elle se reposa languissamment, et s'endormit dans leurs bras. Deux
moments de sommeil réparèrent sa lassitude: elle reçut deux baisers qui
l'enflammèrent soudain, et lui firent ouvrir les yeux. Je suis inquiète,
dit-elle; je crains que vous ne m'aimiez plus. C'était un doute dans lequel elle
ne voulait pas rester longtemps: aussi eut-elle avec eux tous les
éclaircissements qu'elle pouvait désirer. Je suis désabusée, s'écria-t-elle;
pardon, pardon; je suis sûre de vous. Vous ne me dites rien, mais vous prouvez
mieux que tout ce que vous me pourriez dire: oui, oui, je vous le confesse, on
n'a jamais tant aimé. Mais quoi! vous vous disputez tous deux l'honneur de me
persuader! Ah! si vous vous disputez, si vous joignez l'ambition au plaisir de
ma défaite, je suis perdue; vous serez tous deux vainqueurs, il n'y aura que moi
de vaincue; mais je vous vendrai bien cher la victoire.
Tout ceci ne fut interrompu que par le jour. Ses
fidèles et aimables domestiques entrèrent dans sa chambre, et firent lever ces
deux jeunes hommes, que deux vieillards ramenèrent dans les lieux où ils étaient
gardés pour ses plaisirs. Elle se leva ensuite, et parut d'abord à cette cour
idolâtre dans les charmes d'un déshabillé simple, et ensuite couverte des plus
somptueux ornements. Cette nuit l'avait embellie; elle avait donné de la vie à
son teint, et de l'expression à ses grâces. Ce ne fut pendant tout le jour que
danses, que concerts, que festins, que jeux, que promenades; et l'on remarquait
qu'Anaïs se dérobait de temps en temps, et volait vers ses deux jeunes héros;
après quelques précieux instants d'entrevue, elle revenait vers la troupe
qu'elle avait quittée, toujours avec un visage serein. Enfin, sur le soir, on la
perdit tout à fait: elle alla s'enfermer dans le sérail, où elle voulait,
disait-elle, faire connaissance avec ces captifs immortels qui devaient à jamais
vivre avec elle. Elle visita donc les appartements de ces lieux les plus reculés
et les plus charmants où elle compta cinquante esclaves d'une beauté
miraculeuse: elle erra toute la nuit de chambre en chambre, recevant partout des
hommages toujours différents, et toujours les mêmes.
Voilà comment l'immortelle Anaïs passait sa vie,
tantôt dans des plaisirs éclatants, tantôt dans des plaisirs solitaires; admirée
d'une troupe brillante, ou bien aimée d'un amant éperdu: souvent elle quittait
un palais enchanté pour aller dans une grotte champêtre; les fleures semblaient
naître sous ses pas, et les jeux se présentaient en foule au-devant d'elle.
Il y avait plus de huit jours qu'elle était dans
cette demeure heureuse, que, toujours hors d'elle-même; elle n'avait pas fait
une seule réflexion: elle avait joui de son bonheur sans le connaître, et sans
avoir eu un seul de ces moments tranquilles, où l'âme se rend, pour ainsi dire,
compte à elle-même, et s'écoute dans le silence des passions.
Les bienheureux ont des plaisirs si vifs, qu'ils
peuvent rarement jouir de cette liberté d'esprit: c'est pour cela qu'attachés
invinciblement aux objets présents, ils perdent entièrement la mémoire des
choses passées, et n'ont plus aucun souci de ce qu'ils ont connu ou aimé dans
l'autre vie.
Mais Anaïs, dont l'esprit était
vraiment philosophe, avait passé presque toute sa vie à méditer: elle avait
poussé ses réflexions beaucoup plus loin qu'on n'aurait dû l'attendre d'une
femme laissée à elle-même. La retraite austère que son mari lui avait fait
garder ne lui avait laissé que cet avantage. C'est cette force d'esprit qui lui
avait fait mépriser la crainte dont ses compagnes étaient frappées, et la mort,
qui devait être la fin de ses peines et le commencement de sa félicité.
Ainsi elle sortit peu à peu de l'ivresse des
plaisirs, et s'enferma seule dans un appartement de son palais. Elle se laissa
aller à des réflexions bien douces sur sa condition passée, et sur sa félicité
présente; elle ne put s'empêcher de s'attendrir sur le malheur de ses compagnes:
on est sensible à des tourments que l'on a partagés. Anaïs ne se tint pas dans
les simples bornes de la compassion: plus tendre envers ces infortunées, elle se
sentit portée à les secourir.
Elle donna ordre à un
de ces jeunes hommes qui étaient auprès d'elle de prendre la figure de son mari;
d'aller dans son sérail de s'en rendre maître; de l'en chasser, et d'y rester à
sa place jusqu'à ce qu'elle le rappelât.
L'exécution
fut prompte: il fendit les airs, arriva à la porte du sérail d'Ibrahim, qui n'y
était pas. Il frappe, tout lui est ouvert; les eunuques tombent à ses pieds: il
vole vers les appartements où les femmes d'Ibrahim étaient enfermées. Il avait,
en passant, pris les clefs dans la poche de ce jaloux, à qui il s'était rendu
invisible. Il entre, et les surprend d'abord par son air doux et affable; et,
bientôt après, il les surprend davantage par ses empressements et par la
rapidité de ses entreprises. Toutes eurent leur part de l'étonnement; et elles
l'auraient pris pour un songe, s'il y eût eu moins de réalité.
Pendant que ces nouvelles scènes se jouent dans le
sérail, Ibrahim heurte, se nomme, tempête, et crie. Après avoir essuyé bien des
difficultés, il entre, et jette les eunuques dans un désordre extrême. Il marche
à grands pas; mais il recule en arrière, et tombe comme des nues, quand il voit
le faux Ibrahim, sa véritable image, dans toutes les libertés d'un maître. Il
crie au secours; il veut que les eunuques lui aident à tuer cet imposteur; mais
il n'est pas obéi. Il n'a plus qu'une faible ressource, c'est de s'en rapporter
au jugement de ses femmes. Dans une heure le faux Ibrahim avait séduit tous ses
juges. Il est chassé et traîné indignement hors du sérail, et il aurait reçu la
mort mille fois, si son rival n'avait ordonné qu'on lui sauvât la vie. Enfin, le
nouvel Ibrahim, resté maître du champ de bataille, se montra de plus en plus
digne d'un tel choix, et se signala par des miracles jusqu'alors inconnus. Vous
ne ressemblez pas à Ibrahim, disaient ces femmes. Dites, dites plutôt que cet
imposteur ne me ressemble pas, disait le triomphant Ibrahim: comment faut-il
faire pour être votre époux, si ce que je fais ne suffit pas?
Ah! nous n'avons garde de douter, dirent les femmes.
Si vous n'êtes pas Ibrahim, il nous suffit que vous ayez si bien mérité de
l'être: vous êtes plus Ibrahim en un jour qu'il ne l'a été dans le cours de dix
années. Vous me promettez donc, reprit-il, que vous vous déclarerez en ma faveur
contre cet imposteur? N'en doutez pas, dirent-elles d'une commune voix; nous
vous jurons une fidélité éternelle: nous n'avons été que trop longtemps abusées:
le traître ne soupçonnait point notre vertu, il ne soupçonnait que sa faiblesse;
nous voyons bien que les hommes ne sont point faits comme lui; c'est à vous sans
doute qu'ils ressemblent: si vous saviez combien vous nous le faites haïr! Ah!
je vous donnerai souvent de nouveaux sujets de haine, reprit le faux Ibrahim:
vous ne connaissez point encore tout le tort qu'il vous a fait. Nous jugeons de
son injustice par la grandeur de votre vengeance, reprirent-elles. Oui, vous
avez raison, dit l'homme divin; j'ai mesuré l'expiation au crime: je suis bien
aise que vous soyez contentes de ma manière de punir. Mais, dirent ces femmes,
si cet imposteur revient, que ferons-nous? Il lui serait, je crois, difficile de
vous tromper, répondit-il: dans la place que j'occupe auprès de vous, on ne se
soutient guère par la ruse; et d'ailleurs je l'enverrai si loin, que vous
n'entendrez plus parler de lui, pour lors je prendrai sur moi le soin de votre
bonheur. Je ne serai point jaloux; je saurai m'assurer de vous, sans vous gêner;
j'ai assez bonne opinion de mon mérite pour croire que vous me serez fidèles: si
vous n'étiez pas vertueuses avec moi, avec qui le seriez-vous? Cette
conversation dura longtemps entre lui et ces femmes, qui, plus frappées de la
différence des deux Ibrahims que de leur ressemblance, ne songeaient pas même à
se faire éclaircir de tant de merveilles. Enfin le mari désespéré revint encore
les troubler; il trouva toute sa maison dans la joie, et les femmes plus
incrédules que jamais. La place n'était pas tenable pour un jaloux; il sortit
furieux; et un instant après le faux Ibrahim le suivit, le prit, le transporta
dans les airs, et le laissa à quatre cents lieues de là.
O dieux! dans quelle désolation se trouvèrent ces
femmes dans l'absence de leur cher Ibrahim! Déjà leurs eunuques avaient repris
leur sévérité naturelle; toute la maison était en larmes; elles s'imaginaient
quelquefois que tout ce qu'il leur était arrivé n'était qu'un songe; elles se
regardaient toutes les unes les autres, et se rappelaient les moindres
circonstances de ces étranges aventures. Enfin, Ibrahim revint, toujours plus
aimable; il leur parut que son voyage n'avait pas été pénible. Le nouveau maître
prit une conduite si opposée à celle de l'autre qu'elle surprit tous les
voisins. Il congédia tous les eunuques, rendit sa maison accessible à tout le
monde: il ne voulut pas même souffrir que ses femmes se voilassent. C'était une
chose singulière de les voir dans les festins, parmi des hommes, aussi libres
qu'eux. Ibrahim crut avec raison que les coutumes du pays n'étaient pas faites
pour des citoyens comme lui. Cependant il ne se refusait aucune dépense: il
dissipa avec une immense profusion les biens du jaloux, qui, de retour trois ans
après des pays lointains où il avait été transporté, ne trouva plus que ses
femmes et trente-six enfants.
De Paris, le 26 de la
lune de Gemmadi I, 1720.
LETTRE CXLII.
RICA A USBEK.
A ***.
Voici une lettre que je reçus
hier d'un savant: elle te paraîtra singulière.
"MONSIEUR.
Il y a six
mois que j'ai recueilli la succession d'un oncle très riche, qui m'a laissé cinq
ou six cent mille livres, et une maison superbement meublée. Il y a plaisir
d'avoir du bien lorsqu'on en sait faire un bon usage. Je n'ai point d'ambition
ni de goût pour les plaisirs: je suis presque toujours enfermé dans un cabinet,
où je mène la vie d'un savant. C'est dans ce lieu que l'on trouve un curieux
amateur de la vénérable antiquité.
Lorsque mon oncle
eut fermé les yeux, j'aurais fort souhaité de le faire enterrer avec les
cérémonies observées par les anciens Grecs et Romains: mais je n'avais pour lors
ni lacrymatoires, ni urnes, ni lampes antiques.
Mais
depuis je me suis bien pourvu de ces précieuses raretés. Il y a quelques jours
que je vendis ma vaisselle d'argent pour acheter une lampe de terre qui avait
servi à un philosophe stoïcien. Je me suis défait de toutes les glaces dont mon
oncle avait couvert presque tous les murs de ses appartements, pour avoir un
petit miroir un peu fêlé, qui fut autrefois à l'usage de Virgile: je suis charmé
d'y voir ma figure représentée, au lieu de celle du cygne de Mantoue. Ce n'est
pas tout: j'ai acheté cent louis d'or cinq ou six pièces de monnaie de cuivre
qui avait cours il y a deux mille ans. Je ne sache pas avoir à présent dans ma
maison un seul meuble qui n'ait été fait avant la décadence de l'empire. J'ai un
petit cabinet de manuscrits fort précieux et fort chers: quoique je me tue la
vue à les lire, j'aime beaucoup mieux m'en servir que des exemplaires imprimés,
qui ne sont pas si corrects, et que tout le monde a entre les mains. Quoique je
ne sorte presque jamais, je ne laisse pas d'avoir une passion démesurée de
connaître tous les anciens chemins qui étaient du temps des Romains. Il y en a
un qui est près de chez moi, qu'un proconsul des Gaules fit faire il y a environ
douze cents ans: lorsque je vais à ma maison de campagne, je ne manque jamais
d'y passer, quoiqu'il soit très incommode, et qu'il m'allonge de plus d'une
lieue; mais ce qui me fait enrager, c'est qu'on y a mis des poteaux de bois de
distance en distance, pour marquer l'éloignement des villes voisines; je suis
désespéré de voir ces misérables indices, au lieu des colonnes milliaires qui y
étaient autrefois: je ne doute pas que je ne les fasse rétablir par mes
héritiers, et que je ne les engage à cette dépense par mon testament. Si vous
avez, monsieur, quelque manuscrit persan, vous me ferez plaisir de m'en
accommoder: je vous le payerai tout ce que vous voudrez; et je vous donnerai
par-dessus le marché quelques ouvrages de ma façon, par lesquels vous verrez que
je ne suis point un membre inutile de la république des lettres. Vous y
remarquerez entre autres une dissertation, où je prouve que la couronne dont on
se servait autrefois dans les triomphes était de chêne, et non pas de laurier:
vous en admirerez une autre, où je prouve, par de doctes conjectures tirées des
plus graves auteurs grecs, que Cambyses fut blessé à la jambe gauche, et non pas
à la droite; une autre, où je prouve qu'un petit front était une beauté
recherchée par les Romains. Je vous enverrai encore un volume in-quarto, en
forme d'explication d'un vers du sixième livre de l'Enéide de Virgile. Vous ne
recevrez tout ceci que dans quelques jours; et quant à présent, je me contente
de vous envoyer ce fragment d'un ancien mythologiste grec, qui n'avait point
paru jusques ici, et que j'ai découvert dans la poussière d'une bibliothèque. Je
vous quitte pour une affaire importante que j'ai sur les bras: il s'agit de
restituer un beau passage de Pline le naturaliste, que les copistes du cinquième
siècle ont étrangement défiguré. Je suis, etc."
FRAGMENT D'UN ANCIEN
MYTHOLOGISTE.
"Dans une île près des Orcades, il
naquit un enfant qui avait pour père Eole, dieu des vents, et pour mère une
nymphe de Calédonie. On dit de lui qu'il apprit tout seul à compter avec ses
doigts; et que, dès l'âge de quatre ans, il distinguait si parfaitement les
métaux, que sa mère ayant voulu lui donner une bague de laiton au lieu d'une
d'or, il reconnut la tromperie, et la jeta par terre.
Dès qu'il fut grand, son père lui apprit le secret
d'enfermer les vents dans une outre, qu'il vendait ensuite à tous les voyageurs;
mais comme la marchandise n'était pas fort prisée dans son pays, il le quitta,
et se mit à courir le monde en compagnie de l'aveugle dieu du hasard.
Il apprit dans ses voyages que dans la Bétique l'or
reluisait de toutes parts: cela fit qu'il y précipita ses pas. Il y fut fort mal
reçu de Saturne, qui régnait pour lors; mais ce dieu ayant quitté la terre, il
s'avisa aller dans tous les carrefours, où il criait sans cesse d'une voix
rauque: Peuples de Bétique, vous croyez être riches parce que vous avez de l'or
et de l'argent; votre erreur me fait pitié: croyez-moi, quittez le pays des vils
métaux; venez dans l'empire de l'imagination; et je vous promets des richesses
qui vous étonneront vous-mêmes. Aussitôt il ouvrit une grande partie des outres
qu'il avait apportées, et il distribua de sa marchandise à qui en voulut.
Le lendemain il revint dans les mêmes carrefours, et
il s'écria: Peuples de Bétique, voulez-vous être riches? Imaginez-vous que je le
suis beaucoup, et que vous l'êtes beaucoup aussi; mettez-vous tous les matins
dans l'esprit que votre fortune a doublé pendant la nuit; levez-vous ensuite;
et, si vous avez des créanciers, allez les payer de ce que vous aurez imaginé;
et dites-leur d'imaginer à leur tour.
Il reparut
quelques jours après, et il parla ainsi: Peuples de Bétique, je vois bien que
votre imagination n'est pas si vive que les premiers jours; laissez-vous
conduire à la mienne; je mettrai tous les matins devant vos yeux un écriteau qui
sera pour vous la source des richesses: vous n'y verrez que quatre paroles; mais
elles seront bien significatives, car elles régleront la dot de vos femmes, la
légitime de vos enfants, le nombre de vos domestiques. Et quant à vous, dit-il à
ceux de la troupe qui étaient le plus près de lui; quant à vous, mes chers
enfants (je puis vous appeler de ce nom, car vous avez reçu de moi une seconde
naissance), mon écriteau décidera de la magnificence de vos équipages, de la
somptuosité de vos festins, du nombre et de la pension de vos maîtresses.
A quelques jours de là il arriva dans le carrefour,
tout essoufflé; et, transporté de colère, il s'écria: Peuples de Bétique, je
vous avais conseillé d'imaginer, et je vois que vous ne le faites pas: eh bien!
à présent je vous l'ordonne. Là-dessus, il les quitta brusquement; mais la
réflexion le rappela sur ses pas. J'apprends que quelques-uns de vous sont assez
détestables pour conserver leur or et leur argent. Encore passe pour l'argent;
mais pour de l'or... pour de l'or... Ah! cela me met dans une indignation... Je
jure par mes outres sacrées que, s'ils ne viennent me l'apporter, je les punirai
sévèrement. Puis il ajouta d'un air tout à fait persuasif: Croyez-vous que ce
soit pour garder ces misérables métaux que je vous les demande? Une marque de ma
candeur, c'est que, lorsque vous me les apportâtes il y a quelques jours, je
vous en rendis sur-le-champ la moitié.
Le lendemain
on l'aperçut de loin, et on le vit s'insinuer avec une voix douce et flatteuse:
Peuples de Bétique, j'apprends que vous avez une partie de vos trésors dans les
pays étrangers; je vous prie, faites-les-moi venir; vous me ferez plaisir, et je
vous en aurai une reconnaissance éternelle.
Le fils
d'Eole parlait à des gens qui n'avaient pas grande envie de rire; ils ne purent
pourtant s'en empêcher: ce qui fit qu'il s'en retourna bien confus. Mais,
reprenant courage, il hasarda encore une petite prière: je sais que vous avez
des pierres précieuses; au nom de Jupiter, défaites-vous-en: rien ne vous
appauvrit comme ces sortes de choses; défaites-vous-en, vous dis-je: si vous ne
le pouvez pas par vous-mêmes, je vous donnerai des hommes d'affaires excellents.
Que de richesse vont couler chez vous, si vous faites ce que je vous conseille!
Oui, je vous promets tout ce qu'il y aura de plus pur dans mes outres.
Enfin il monta sur un tréteau, et, prenant une voix
plus assurée, il dit: Peuples de Bétique, j'ai comparé l'heureux état dans
lequel vous êtes, avec celui où je vous trouvai lorsque j'arrivai ici; je vous
vois le plus riche peuple de la terre: mais, pour achever votre fortune,
souffrez que je vous ôte la moitié de vos biens. A ces mots, d'une aile légère
le fils d'Eole disparut, et laissa ses auditeurs dans une consternation
inexprimable; ce qui fit qu'il revint le lendemain, et parla ainsi: Je m'aperçus
hier que mon discours vous déplut extrêmement. Eh bien! prenez que je ne vous
aie rien dit. Il n'y a qu'à prendre d'autres expédients pour arriver au but que
je me suis proposé. Assemblons nos richesses dans un même endroit; nous le
pouvons facilement, car elles ne tiennent pas un gros volume. Aussitôt il en
disparut les trois quarts."
De Paris, le 9 de la
lune de Chahban, 1720.
LETTRE CXLIII.
RICA A NATHANAEL LEVI, MEDECIN JUIF.
A Livourne.
Tu me demandes ce que je
pense de la vertu des amulettes, et de la puissance des talismans. Pourquoi
t'adresses-tu à moi? tu es Juif, et je suis mahométan: c'est-à-dire que nous
sommes tous deux bien crédules.
Je porte toujours
sur moi plus de deux mille passages du saint Alcoran; j'attache à mes bras un
petit paquet, où sont écrits les noms de plus de deux cents dervis: ceux d'Ali,
de Fatmé, et de tous les Purs, sont cachés en plus de vingt endroits de mes
habits.
Cependant je ne désapprouve point ceux qui
rejettent cette vertu que l'on attribue à de certaines paroles: il nous est bien
plus difficile de répondre à leurs raisonnements, qu'à eux de répondre à nos
expériences.
Je porte tous ces chiffons sacrés par
une longue habitude, pour me conformer à une pratique universelle: je crois que,
s'ils n'ont pas plus de vertu que les bagues et les autres ornements dont on se
pare, ils n'en ont pas moins. Mais toi, tu mets toute ta confiance sur quelques
lettres mystérieuses, et, sans cette sauvegarde, tu serais dans un effroi
continuel.
Les hommes sont bien malheureux! ils
flottent sans cesse entre de fausses espérances et des craintes ridicules: et,
au lieu de s'appuyer sur la raison, ils se font des monstres qui les intimident,
ou des fantômes qui les séduisent.
Quel effet
veux-tu que produise l'arrangement de certaines lettres? Quel effet veux-tu que
leur dérangement puisse troubler? quelle relation ont-elles avec les vents, pour
apaiser les tempêtes; avec la poudre à canon, pour en vaincre l'effort; avec ce
que les médecins appellent l'humeur peccante et la cause morbifique des
maladies, pour les guérir?
Ce qu'il y a
d'extraordinaire, c'est que ceux qui fatiguent leur raison pour lui faire
rapporter de certains événements à des vertus occultes, n'ont pas un moindre
effort à faire pour s'empêcher d'en voir la véritable cause.
Tu me diras que de certains prestiges ont fait
gagner une bataille: et moi je te dirai qu'il faut que tu t'aveugles, pour ne
pas trouver dans la situation du terrain, dans le nombre ou dans le courage des
soldats, dans l'expérience des capitaines, des causes suffisantes pour produire
cet effet dont tu veux ignorer la cause.
Je te passe
pour un moment qu'il y ait des prestiges: passe-moi à mon tour, pour un moment,
qu'il n'y en ait point; car cela n'est pas impossible. Cette concession que tu
me fais n'empêche pas que deux armées ne puissent se battre: veux-tu que, dans
ce cas-là, aucune des deux ne puisse remporter la victoire?
Crois-tu que leur sort restera incertain jusqu'à ce
que quelque puissance invisible vienne le déterminer? que tous les coups seront
perdus, toute la prudence vaine, et tout le courage inutile?
Penses-tu que la mort, dans ces occasions, rendue
présente de mille manières, ne puisse pas produire dans les esprits ces terreurs
paniques que tu as tant de peine à expliquer? Veux-tu que, dans une armée de
cent mille hommes, il ne puisse pas y avoir un seul homme timide? Crois-tu que
le découragement de celui-ci ne puisse pas produire le découragement d'un autre?
que le second, qui quitte un troisième, ne lui fasse pas bientôt abandonner un
quatrième? Il n'en faut pas davantage pour que le désespoir de vaincre saisisse
soudain toute une armé, et la saisisse d'autant plus facilement qu'elle se
trouve plus nombreuse.
Tout le monde sait, et tout
le monde sent, que les hommes, comme toutes les créatures qui tendent à
conserver leur être, aiment passionnément la vie; on sait cela en général: et on
cherche pourquoi, dans une certaine occasion particulière, ils ont craint de la
perdre?
Quoique les livres sacrés de toutes les
nations soient remplis de ces terreurs paniques ou surnaturelles, je n'imagine
rien de si frivole, parce que, pour s'assurer qu'un effet qui peut être produit
par cent mille causes naturelles est surnaturel, il faut avoir auparavant
examiné si aucune de ces causes n'a agi; ce qui est
impossible.
Je ne t'en dirai pas davantage Nathanaël:
il me semble que la matière ne mérite pas d'être si sérieusement traitée.
De Paris, le 20 de la lune de Chahban, 1720.
P. S. Comme je finissais, j'ai entendu crier
dans la rue une lettre d'un médecin de province à un médecin de Paris (car ici
toutes les bagatelles s'impriment, se publient, et s'achètent): j'ai cru que je
ferais bien de te l'envoyer, parce qu'elle a du rapport à notre sujet. Il y a
bien des choses que je n'entends pas: mais toi, qui es médecin, tu dois entendre
le langage de tes confrères.
LETTRE D'UN MEDECIN DE PROVINCE
A UN MEDECIN DE
PARIS.
Il y avait dans notre ville un malade qui
ne dormait point depuis trente-cinq jours: son médecin lui ordonna l'opium; mais
il ne pouvait se résoudre à le prendre; et il avait la coupe à la main, qu'il
était plus indéterminé que jamais. Enfin il dit à son médecin: Monsieur, je vous
demande quartier seulement jusqu'à demain: je connais un homme qui n'exerce pas
la médecine, mais qui a chez lui un nombre innombrable de remèdes contre
l'insomnie; souffrez que je l'envoie quérir: et, si je ne dors pas cette nuit,
je vous promets que je reviendrai à vous. Le médecin congédié, le malade fit
fermer les rideaux, et dit à un petit laquais: Tiens, va-t'en chez M. Anis, et
dis-lui qu'il vienne me parler. M. Anis arrive. Mon cher monsieur Anis, je me
meurs, je ne puis dormir: n'auriez-vous point, dans votre boutique, la C. du G.
, ou bien quelque livre de dévotion composé par un révérend père jésuite, que
vous n'ayez pas pu vendre? car souvent les remèdes les plus gardés sont les
meilleurs. Monsieur, dit le libraire, j'ai chez moi la Cour sainte du P.
Caussin, en six volumes, à votre service: je vais vous l'envoyer; je souhaite
que vous vous en trouviez bien. Si vous voulez les oeuvres du révérend père
Rodriguez, jésuite espagnol, ne vous en faites faute. Mais, croyez-moi,
tenons-nous-en au père Caussin; j'espère, avec l'aide de Dieu, qu'une période du
père Caussin vous fera autant d'effet qu'un feuillet tout entier de la C. du G.
Là-dessus M. Anis sortit, et courut chercher le remède à sa boutique. La Cour
sainte arrive: on en secoue la poudre; le fils du malade, jeune écolier,
commence à la lire: il en sentit le premier l'effet, à la seconde page il ne
prononçait plus que d'une voix mal articulée, et déjà toute la compagnie se
sentait affaiblie: un instant après tout ronfla, excepté le malade, qui après
avoir été longtemps éprouvé, s'assoupit à la fin.
Le
médecin arrive de grand matin. Hé bien! a-t-on pris mon opium? On ne lui répond
rien: la femme, la fille, le petit garçon, tous transportés de joie, lui
montrent le père Caussin. Il demande ce que c'est; on lui dit: Vive le père
Caussin! il faut l'envoyer relier. Qui l'eût dit? qui l'eût cru? c'est un
miracle! Tenez, monsieur, voyez donc le père Caussin: c'est ce volume-là qui a
fait dormir mon père. Et là-dessus on lui expliqua la chose, comme elle s'était
passée.
Le médecin était un homme subtil, rempli des
mystères de la cabale, et de la puissance des paroles et des esprits: cela le
frappa; et, après plusieurs réflexions, il résolut de changer absolument sa
pratique. Voilà un fait bien singulier, disait-il. Je tiens une expérience; il
faut la pousser plus loin. Hé pourquoi un esprit ne pourrait-il pas transmettre
à son ouvrage les mêmes qualités qu'il a lui-même? ne le voyons-nous pas tous
les jours? Au moins cela vaut-il bien la peine de l'essayer. Je suis las des
apothicaires; leurs sirops, leurs juleps, et toutes les drogues galéniques
ruinent les malades et leur santé: changeons de méthode; éprouvons la vertu des
esprits. Sur cette idée il dressa une nouvelle pharmacie, comme vous allez voir
par la description que je vous vais faire des principaux remèdes qu'il mit en
pratique.
Tisane purgative.
Prenez trois
feuilles de la logique d'Aristote en grec; deux feuilles d'un traité de
théologie scolastique le plus aigu, comme, par exemple, du subtil Scot; quatre
de Paracelse; une d'Avicenne; six d'Averroès; trois de Porphyre; autant de
Plotin; autant de Jamblique: faites infuser le tout pendant vingt-quatre heures,
et prenez-en quatre prises par jour.
Purgatif plus violent.
Prenez dix
A*** du C*** concernant la B*** et la C*** des I***; faites-les distiller
au bain-marie; mortifiez une goutte de l'humeur âcre et piquante qui en viendra,
dans un verre d'eau commune: avalez le tout avec confiance.
Vomitif.
Prenez six harangues;
une douzaine d'oraisons funèbres indifféremment, prenant garde pourtant de ne
point se servir de celles de M. de N. ; un recueil de nouveaux opéras; cinquante
romans; trente mémoires nouveaux: mettez le tout dans un matras; laissez-le en
digestion pendant deux jours; puis faites-le distiller au feu de sable. Et si
tout cela ne suffit pas,
Autre plus puissant.
Prenez une
feuille de papier marbré, qui ait servit à couvrir un recueil des pièces des J.
F. ; faites-la infuser l'espace de trois minutes; faites chauffer une cuillerée
de cette infusion; et avalez.
Remède très simple pour guérir de
l'asthme.
Lisez tous les ouvrages du révérend
père Maimbourg, ci-devant jésuite, prenant garde de ne vous arrêter qu'à la fin
de chaque période: et vous sentirez la faculté de respirer vous revenir peu à
peu, sans qu'il soit besoin de réitérer le remède.
Pour préserver de la gale, gratelle, teigne, farcin des
chevaux.
Prenez trois catégories d'Aristote, deux
degrés métaphysiques, une distinction, six vers de Chapelain, une phrase tirée
des lettres de M. l'abbé de Saint-Cyran: écrivez le tout sur un morceau de
papier, que vous plierez, attacherez à un ruban, et porterez au col.
Miraculum chymicum, de violenta fermentatione cum fumo, igne et
flammâ.
Misce Quesnellianam infusionem, cum
infusione Lallemaniana; fiat fermentatio cum magna vi, impetu et tonitru, acidis
pugnantibus, et invicem penetrantibus alcalinos sales: fiet evaporatio ardentium
spirituum. Pone liquorem fermentatum in alembico: nihil inde extrahes, et nihil
invenies, nisi caput mortuum.
Lenitivum.
Recipe Molinae anodyni
chartas duas; Escobaris relaxativi paginas sex; Vasquii emollientis folium unum:
infunde in aquae communis libras iiij. Ad consumptionem dimidiae partis colentur
et exprimantur; et in expressione dissolve Bauni detersivi et Tamburini
abluentis folia iij.
Fiat clyster.
In chlorosim, quam vulgus pallidos-colores, aut
febrim-amatoriam, appellat.
Recipe Aretini
figuras quatuor; R. Thomae Sanchii de matrimonio folia ij. Infundantur in aquae
communis libras quinque.
Fiat ptisana aperiens.
Voilà les drogues que notre médecin mit en pratique,
avec un succès imaginable. Il ne voulait pas, disait-il, pour ne pas ruiner ses
malades, employer des remèdes rares, et qui ne se trouvent presque point: comme,
par exemple, une épître dédicatoire qui n'ait fait bâiller personne; une préface
trop courte; un mandement fait par un évêque; et l'ouvrage d'un janséniste
méprisé par un janséniste, ou bien admiré par un jésuite. Il disait que ces
sortes de remèdes ne sont propres qu'à entretenir la charlatanerie, contre
laquelle il avait une antipathie insurmontable.
LETTRE CXLIV.
USBEK A RICA.
Je trouvai, il y a
quelques jours, dans une maison de campagne où j'étais allé, deux savants qui
ont ici une grande célébrité. Leur caractère me parut admirable. La conversation
du premier, bien appréciée, se réduisait a ceci: Ce que j'ai dit est vrai, parce
que je l'ai dit. La conversation du second portait sur autre chose: Ce que je
n'ai pas dit n'est pas vrai, parce que je ne l'ai pas dit.
J'aimais assez le premier: car qu'un homme soit
opiniâtre, cela ne me fait absolument rien; mais qu'il soit impertinent, cela me
fait beaucoup. Le premier défend ses opinions; et c'est son bien; le second
attaque les opinions des autres; et c'est le bien de tout le monde.
Oh, mon cher Usbek, que la vanité sert mal ceux qui
en ont une dose plus forte que celle qui est nécessaire pour la conservation de
la nature! Ces gens-là veulent être admirés à force de déplaire. Ils cherchent à
être supérieurs; et ils ne sont pas seulement égaux.
Hommes modestes, venez, que je vous embrasse. Vous
faites la douceur et le charme de la vie. Vous croyez que vous n'avez rien; et
moi je vous dis que vous avez tout. Vous pensez que vous n'humiliez personne; et
vous humiliez tout le monde. Et, quand je vous compare dans mon idée avec ces
hommes absolus que je vois partout, je les précipite de leur tribunal, et je les
mets à vos pieds.
De Paris, le 22 de la lune de
Chahban, 1720.
LETTRE CXLV.
USBEK A ***.
Un homme d'esprit est
ordinairement difficile dans les sociétés. Il choisit peu de personnes; il
s'ennuie avec tout ce grand nombre de gens qu'il lui plaît appeler mauvaise
compagnie; il est impossible qu'il ne fasse un peu sentir son dégoût: autant
d'ennemis.
Sûr de plaire quand il voudra, il néglige
très souvent de le faire.
Il est porté à la
critique, parce qu'il voit plus de choses qu'un autre, et les sent mieux.
Il ruine presque toujours sa fortune, parce que son
esprit lui fournit pour cela un plus grand nombre de moyens.
Il échoue dans ses entreprises, parce qu'il hasarde
beaucoup. Sa vue, qui se porte toujours loin, lui fait voir des objets qui sont
à de trop grandes distances. Sans compter que, dans la naissance d'un projet, il
est moins frappé des difficultés qui viennent de la chose, que des remèdes qui
sont de lui, et qu'il tire de son propre fonds.
Il
néglige les menus détails, dont dépend cependant la réussite de presque toutes
les grandes affaires.
L'homme médiocre, au
contraire, cherche à tirer parti de tout: il sent bien qu'il n'a rien à perdre
en négligences.
L'approbation universelle est plus
ordinairement pour l'homme médiocre. On est charmé de donner à celui-ci, on est
enchanté d'ôter à celui-là. Pendant que l'envie fond sur l'un, et qu'on ne lui
pardonne rien, on supplée tout en faveur de l'autre: la vanité se déclare pour
lui.
Mais, si un homme d'esprit a tant de
désavantages, que dirions-nous de la dure condition des savants?
Je n'y pense jamais que je ne me rappelle une lettre
d'un d'eux à un de ses amis. La voici:
"MONSIEUR,
Je suis un
homme qui m'occupe, toutes les nuits, à regarder, avec des lunettes de trente
pieds, ces grands corps qui roulent sur nos têtes; et quand je veux me délasser,
je prends mes petits microscopes, et j'observe un ciron ou une mite.
Je ne suis point riche, et je n'ai qu'une seule
chambre: je n'ose même y faire du feu, parce que j'y tiens mon thermomètre, et
que la chaleur étrangère le ferait hausser. L'hiver dernier, je pensai mourir de
froid; et quoique mon thermomètre, qui était au plus bas degré, m'avertît que
mes mains allaient se geler, je ne me dérangeai point; et j'ai la consolation
d'être instruit exactement des changements de temps les plus insensibles de
toute l'année passée.
Je me communique fort peu: et,
de tous les gens que je vois, je n'en connais aucun. Mais il y a un homme à
Stockholm, un autre à Leipsick, un autre à Londres, que je n'ai jamais vus, et
que je ne verrai sans doute jamais, avec lesquels j'entretiens une
correspondance si exacte, que je ne laisse pas passer un courrier sans leur
écrire.
Mais, quoique je ne connaisse personne dans
mon quartier, je suis dans une si mauvaise réputation, que je serai, à la fin,
obligé de le quitter. Il y a cinq ans que je fus rudement insulté par une de mes
voisines, pour avoir fait la dissection d'un chien qu'elle prétendait lui
appartenir. La femme d'un boucher, qui se trouva là, se mit de la partie; et,
pendant que celle-là m'accablait d'injures, celle-ci m'assommait à coups de
pierres, conjointement avec le docteur ***, qui était avec moi, et qui reçut un
coup terrible sur l'os frontal et occipital, dont le siège de sa raison fut très
ébranlé.
Depuis ce temps-là, dès qu'il s'écarte
quelque chien au bout de la rue, il est aussitôt décidé qu'il a passé par mes
mains. Une bonne bourgeoise qui en avait perdu un petit, qu'elle aimait,
disait-elle, plus que ses enfants, vint l'autre jour s'évanouir dans ma chambre;
et, ne le trouvant pas, elle me cita devant le magistrat. Je crois que je ne
serai jamais délivré de la malice importune de ces femmes qui, avec leurs voix
glapissantes, m'étourdissent sans cesse de l'oraison funèbre de tous les
automates qui sont morts depuis dix ans.
Je suis,
etc."
Tous les savants étaient autrefois accusés de
magie. Je n'en suis point étonné. Chacun disait en lui-même: j'ai porté les
talents naturels aussi loin qu'ils peuvent aller; cependant un certain savant a
des avantages sur moi: il faut bien qu'il y ait là quelque diablerie.
A présent que ces sortes d'accusations sont tombées
dans le décri, on a pris un autre tour; et un savant ne saurait guère éviter le
reproche d'irréligion ou d'hérésie. Il a beau être absous par le peuple: la
plaie est faite; elle ne se fermera jamais bien. C'est toujours pour lui un
endroit malade. Un adversaire viendra, trente ans après, lui dire modestement: A
Dieu ne plaise que je dise que ce dont on vous accuse soit vrai! mais vous avez
été obligé de vous défendre. C'est ainsi qu'on tourne contre lui sa
justification même.
S'il écrit quelque histoire, et
qu'il ait de la noblesse dans l'esprit, et quelque droiture dans le coeur, on
lui suscite mille persécutions. On ira contre lui soulever le magistrat sur un
fait qui s'est passé il y a mille ans. Et on voudra que sa plume soit captive,
si elle n'est pas vénale.
Plus heureux cependant que
ces hommes lâches, qui abandonnent leur foi pour une médiocre pension; qui, à
prendre toutes leurs impostures en détail, ne les vendent pas seulement une
obole; qui renversent la constitution de l'empire, diminuent les droits d'une
puissance, augmentent ceux d'une autre, donnent aux princes, ôtent aux peuples,
font revivre des droits surannés, flattent les passions qui sont en crédit de
leur temps, et les vices qui sont sur le trône, imposant à la postérité,
d'autant plus indignement qu'elle a moins de moyens de détruire leur témoignage.
Mais ce n'est point assez, pour un auteur, d'avoir
essuyé toutes ces insultes; ce n'est point assez pour lui d'avoir été dans une
inquiétude continuelle sur le succès de son ouvrage. Il voit le jour enfin, cet
ouvrage qui lui a tant coûté. Il lui attire des querelles de toutes parts. Et
comment les éviter? Il avait un sentiment; il l'a soutenu par ses écrits: il ne
savait pas qu'un homme, à deux cents lieues de lui, avait dit tout le contraire.
Voilà cependant la guerre qui se déclare.
Encore
s'il pouvait espérer d'obtenir quelque considération! Non. Il n'est tout au plus
estimé que de ceux qui se sont appliqués au même genre de science que lui. Un
philosophe a un mépris souverain pour un homme qui a la tête chargée de faits;
et il est, à son tour, regardé comme un visionnaire par celui qui a une bonne
mémoire.
Quant à ceux qui font profession d'une
orgueilleuse ignorance, ils voudraient que tout le genre humain fût enseveli
dans l'oubli où ils seront eux-mêmes.
Un homme à qui
il manque un talent se dédommage en le méprisant: il ôte cet obstacle qu'il
rencontrait entre le mérite et lui; et, par là, se trouve au niveau de celui
dont il redoute les travaux.
Enfin, il faut joindre,
à une réputation équivoque, la privation des plaisirs et la perte de la santé.
De Paris, le 20 de la lune de Chahban 1720.
LETTRE CXLVI.
USBEK A RHEDI.
A Venise.
Il y a longtemps que l'on a
dit que la bonne foi était l'âme d'un grand ministre.
Un particulier peut jouir de l'obscurité où il se
trouve; il ne se décrédite que devant quelques gens; il se tient couvert devant
les autres: mais un ministre qui manque à la probité a autant de témoins, autant
de juges, qu'il y a de gens qu'il gouverne.
Oserai-je le dire? le plus grand mal que fait un
ministre sans probité n'est pas de desservir son prince et de ruiner son peuple:
il y en a un autre, à mon avis, mille fois plus dangereux; c'est le mauvais
exemple qu'il donne.
Tu sais que j'ai longtemps
voyagé dans les Indes. J'y ai vu une nation, naturellement généreuse, pervertie
en un instant, depuis le dernier des sujets jusqu'aux plus grands, par le
mauvais exemple d'un ministre: j'y ai vu tout un peuple, chez qui la générosité,
la probité, la candeur et la bonne foi ont passé de tout temps pour les qualités
naturelles, devenir tout à coup le dernier des peuples; le mal se communiquer,
et n'épargner pas même les membres les plus sains; les hommes les plus vertueux
faire des choses indignes; et violer, dans toutes les occasions de leur vie, les
premiers principes de la justice, sur ce vain prétexte qu'on la leur avait
violée.
Ils appelaient des lois odieuses en garantie
des actions les plus lâches; et nommaient nécessité l'injustice et la perfidie.
J'ai vu la foi des contrats bannie, les plus saintes
conventions anéanties, toutes les lois des familles renversées. J'ai vu des
débiteurs avares, fiers d'une insolente pauvreté, instruments indignes de la
fureur des lois et de la rigueur des temps, feindre un payement au lieu de le
faire, et porter le couteau dans le sein de leurs bienfaiteurs.
J'en ai vu d'autres, plus indignes encore, acheter
presque pour rien, ou plutôt ramasser de terre des feuilles de chêne, pour les
mettre à la place de la substance des veuves et des orphelins.
J'ai vu naître soudain, dans tous les coeurs, une
soif insatiable des richesses. J'ai vu se former en un moment une détestable
conjuration de s'enrichir, non par un honnête travail et une généreuse
industrie, mais par la ruine du prince, de l'Etat et des concitoyens.
J'ai vu un honnête citoyen, dans ces temps
malheureux, ne se coucher qu'en disant: J'ai ruiné une famille aujourd'hui; j'en
ruinerai une autre demain.
Je vais, disait un autre,
avec un homme noir qui porte une écritoire à la main et un fer pointu à
l'oreille, assassiner tous ceux à qui j'ai de l'obligation.
Un autre disait: Je vois que j'accommode mes
affaires il est vrai que, lorsque j'allai, il y a trois jours, faire un certain
payement, je laissai toute une famille en larmes, que je dissipai la dot de deux
honnêtes filles, que j'ôtai l'éducation à un petit garçon; le père en mourra de
douleur, la mère périt de tristesse: mais je n'ai fait que ce qui est permis par
la loi.
Quel plus grand crime que celui que commet
un ministre, lorsqu'il corrompt les moeurs de toute une nation, dégrade les âmes
les plus généreuses, ternit l'éclat des dignités, obscurcit la vertu même, et
confond la plus haute naissance dans le mépris universel?
Que dira la postérité, lorsqu'il lui faudra rougir
de la honte de ses pères? Que dira le peuple naissant, lorsqu'il comparera le
fer de ses aïeux avec l'or de ceux à qui il doit immédiatement le jour? Je ne
doute pas que les nobles ne retranchent de leurs quartiers un indigne degré de
noblesse qui les déshonore, et ne laissent la génération présente dans l'affreux
néant où elle s'est mise.
De Paris, le 11 de la lune
de Rhamazan, 1720.
LETTRE CXLVII.
LE GRAND EUNUQUE A USBEK.
A Paris.
Les choses sont venues à un
état qui ne se peut plus soutenir: tes femmes se sont imaginé que ton départ
leur laissait une impunité entière; il se passe ici des choses horribles: je
tremble moi-même au cruel récit que je vais te faire.
Zélis, allant il y a quelques jours à la mosquée,
laissa tomber son voile, et parut presque à visage découvert devant tout le
peuple.
J'ai trouvé Zachi couchée avec une de ses
esclave; chose si défendue par les lois du sérail.
J'ai surpris, par le plus grand hasard du monde, une
lettre que je t'envoie: je n'ai jamais pu découvrir à qui elle était adressée.
Hier au soir, un jeune garçon fut trouvé dans le
jardin du sérail, et il se sauva par-dessus les murailles.
Ajoute à cela ce qui n'est pas parvenu à ma
connaissance; car sûrement tu es trahi. J'attends tes ordres: et, jusqu'à
l'heureux moment que je les recevrai, je vais être dans une situation mortelle.
Mais, si tu ne mets toutes ces femmes à ma discrétion, je ne te réponds d'aucune
d'elles, et j'aurai tous les jours des nouvelles aussi tristes à te mander.
Du sérail d'Ispahan, le 1er de la lune de Rhégeb,
1717.
LETTRE CXLVIII.
USBEK AU PREMIER EUNUQUE.
Au sérail d'Ispahan.
Recevez par
cette lettre un pouvoir sans bornes sur tout le sérail: commandez avec autant
d'autorité que moi-même; que la crainte et la terreur marchent avec vous; courez
d'appartements en appartements porter les punitions et les châtiments; que tout
vive dans la consternation, que tout fonde en larmes devant vous; interrogez
tout le sérail; commencez par les esclaves; n'épargnez pas mon amour; que tout
subisse votre tribunal redoutable; mettez au jour les secrets les plus cachés;
purifiez ce lieu infâme; et faites-y rentrer la vertu bannie. Car, dès ce
moment, je mets sur votre tête les moindres fautes qui se commettront. Je
soupçonne Zélis d'être celle à qui la lettre que vous avez surprise s'adressait:
examinez cela avec des yeux de lynx.
De ***, le 11
de la lune de Zilhagé, 1718.
LETTRE CXLIX.
NARSIT A USBEK.
A Paris.
Le grand eunuque vient de
mourir, magnifique seigneur: comme je suis le plus vieux de tes esclaves, j'ai
pris sa place, jusques à ce que tu aies fait connaître sur qui tu veux jeter les
yeux.
Deux jours après sa mort, on m'apporta une de
tes lettres qui lui était adressée: je me suis bien gardé de l'ouvrir; je l'ai
enveloppée avec respect, et l'ai serrée, jusques à ce que tu m'aies fait
connaître tes sacrées volontés.
Hier, un esclave
vint, au milieu de la nuit, me dire qu'il avait trouvé un jeune homme dans le
sérail: je me levai, j'examinai la chose, et je trouvai que c'était une vision.
Je te baise les pieds, sublime seigneur; et je te
prie de compter sur mon zèle, mon expérience et ma vieillesse.
Du sérail d'Ispahan, le 5 de la lune de Gemmadi I,
1718.
LETTRE CL.
USBEK A NARSIT.
Au sérail d'Ispahan.
Malheureux que
vous êtes, vous avez dans vos mains des lettres qui contiennent des ordres
prompts et violents; le moindre retardement peut me désespérer: et vous demeurez
tranquille sous un vain prétexte!
Il se passe des
choses horribles: j'ai peut-être la moitié de mes esclaves qui méritent la mort.
Je vous envoie la lettre que le premier eunuque m'écrivit là-dessus avant de
mourir. Si vous aviez ouvert le paquet qui lui est adressé, vous y auriez trouvé
des ordres sanglants. Lisez-les donc ces ordres: et vous périrez, si vous ne les
exécutez pas.
De ***, les 25 de la lune de Chalval,
1718.
LETTRE CLI.
SOLIM A USBEK.
A Paris.
Si je gardais plus longtemps
le silence, je serais aussi coupable que tous ces criminels que tu as dans le
sérail.
J'étais le confident du grand eunuque, le
plus fidèle des tes esclaves. Lorsqu'il se vit près de sa fin, il me fit
appeler, et me dit ces paroles: Je me meurs; mais le seul chagrin que j'aie en
quittant la vie, c'est que mes derniers regards aient trouvé les femmes de mon
maître criminelles. Le ciel puisse le garantir de tous les malheurs que je
prévois! puisse, après ma mort, mon ombre menaçante venir avertir ces perfides
de leur devoir, et les intimider encore! Voilà les clefs de ces redoutables
lieux; va les porter au plus vieux des noirs. Mais si, après ma mort, il manque
de vigilance, songe à en avertir ton maître. En achevant ces mots, il expira
dans mes bras.
Je sais ce qu'il t'écrivit, quelque
temps avant sa mort, sur la conduite de tes femmes: il y a dans le sérail une
lettre qui aurait porté la terreur avec elle, si elle avait été ouverte; celle
que tu as écrite depuis a été surprise à trois lieues d'ici: je ne sais ce que
c'est, tout se tourne malheureusement.
Cependant tes
femmes ne gardent plus aucune retenue: depuis la mort du grand eunuque, il
semble que tout leur soit permis; la seule Roxane est restée dans le devoir, et
conserve de la modestie. On voit les moeurs se corrompre tous les jours. On ne
trouve plus sur le visage de tes femmes cette vertu mâle et sévère qui y régnait
autrefois: une joie nouvelle, répandue dans ces lieux, est un témoignage
infaillible, selon moi, de quelque satisfaction nouvelle; dans les plus petites
choses, je remarque des libertés jusqu'alors inconnues. Il règne, même parmi tes
esclaves, une certaine indolence pour leur devoir et pour l'observation des
règles, qui me surprend; ils n'ont plus ce zèle ardent pour ton service, qui
semblait animer tout le sérail.
Tes femmes ont été
huit jours à la campagne, à une de tes maisons les plus abandonnées. On dit que
l'esclave qui en a soin a été gagné; et qu'un jours avant qu'elles arrivassent,
il avait fait cacher deux hommes dans un réduit de pierre qui est dans le
muraille de la principale chambre, d'où ils sortaient le soir lorsque nous
étions retirés. Le vieux eunuque, qui est à présent à notre tête, est un
imbécile, à qui l'on fait croire tout ce qu'on veut.
Je suis agité d'une colère vengeresse contre tant de
perfidies: et si le ciel voulait, pour le bien de ton service, que tu me
jugeasses capable de gouverner, je te promets que, si tes femmes n'étaient pas
vertueuses, au moins elles seraient fidèles.
Du
sérail d'Ispahan, le 6 de la lune de Rebiab I, 1719.
LETTRE CLII.
NARSIT A USBEK.
A Paris.
Roxane et Zélis ont souhaité
d'aller à la campagne; je n'ai pas cru devoir le leur refuser. Heureux Usbek! tu
as des femmes fidèles et des esclaves vigilants: je commande en des lieux où la
vertu semble s'être choisi un asile. Compte qu'il ne s'y passera rien que tes
yeux ne puissent soutenir.
Il est arrivé un malheur
qui me met en grande peine. Quelques marchands arméniens, nouvellement arrivés à
Ispahan, avaient apporté une de tes lettres pour moi; j'ai envoyé un esclave
pour la chercher; il a été volé à son retour, de manière que la lettre est
perdue. Ecris-moi donc promptement; car je m'imagine que, dans ce changement, tu
dois avoir des choses de conséquence à me mander.
Du
sérail de Fatmé, le 6 de la lune de Rebiab 1, 1719.
LETTRE CLIII.
USBEK A SOLIM.
Au sérail d'Ispahan.
Je te mets le
fer à la main. Je te confie ce que j'ai à présent dans le monde de plus cher,
qui est ma vengeance. Entre dans ce nouvel emploi: mais n'y porte ni coeur ni
pitié. J'écris à mes femmes de t'obéir aveuglément: dans la confusion de tant de
crimes, elles tomberont devant tes regards. Il faut que je te doive mon bonheur
et mon repos: rends-moi mon sérail comme je l'ai laissé. Mais commence par
l'expier; extermine les coupables, et fais trembler ceux qui se proposaient de
le devenir. Que ne peux-tu pas espérer de ton maître pour des services si
signalés? Il ne tiendra qu'à toi de mettre au-dessus de ta condition même, et de
toutes les récompenses que tu as jamais désirées.
De
Paris, le 4 de la lune de Chahban, 1719.
LETTRE CLIV.
USBEK A SES FEMMES.
Au sérail d'Ispahan.
Puisse cette
lettre être comme la foudre qui tombe au milieu des éclairs et des tempêtes!
Solim est votre premier eunuque, non pas pour vous garder, mais pour vous punir.
Que tout le sérail s'abaisse devant lui. Il doit juger vos actions passées: et,
pour l'avenir, il vous fera vivre sous un joug si rigoureux, que regretterez
votre liberté, si vous ne regrettez pas votre vertu.
De Paris, le 4 de la lune de Chahban, 1719.
LETTRE CLV.
USBEK A NESSIR.
Heureux celui qui,
connaissant tout le prix d'une vie douce et tranquille, repose son coeur au
milieu de sa famille, et ne connaît d'autre terre que celle qui lui a donné le
jour.
Je vis dans un climat barbare, présent à tout
ce qui m'intéresse. Une tristesse sombre me saisit; je tombe dans un accablement
affreux: il me semble que je m'anéantis; et je ne me retrouve moi même que
lorsqu'une sombre jalousie vient s'allumer, et enfanter dans mon âme la crainte,
les soupçons, la haine et les regrets.
Tu me
connais, Nessir; tu as toujours vu dans mon coeur comme dans le tien: je te
ferais pitié, si tu savais mon état déplorable. J'attends quelquefois six mois
entiers des nouvelles du sérail; je compte tous les instants qui s'écoulent; mon
impatience me les allonge toujours; me les allonge toujours; et lorsque celui
qui a été tant attendu est près d'arriver, il se fait dans mon coeur une
révolution soudaine; ma main tremble d'ouvrir un lettre fatale; cette inquiétude
qui me désespérait, je la trouve l'état le plus heureux où je puisse être, et je
crains d'en sortir par un coup plus cruel que moi que mille morts.
Mais, quelque raison que j'aie eue de sortir de ma
patrie, quoique je doive ma vie à ma retraite, je ne puis plus, Nessir, rester
dans cet affreux exil. et ne mourrais-je pas tout de même en proie à mes
chagrins? J'ai pressé mille fois Rica de quitter cette terre étrangère; mais il
s'oppose à toutes mes résolutions; il m'attache ici par mille prétextes: il
semble qu'il ait oublié sa patrie; ou plutôt il semble qu'il m'ait oublié
moi-même, tant il est insensible à mes déplaisirs.
Malheureux que je suis! je souhaite de revoir ma
patrie, peut-être pour devenir plus malheureux encore! Eh! qu'y ferai-je? Je
vais rapporter ma tête à mes ennemis. Ce n'est pas tout: j'entrerai dans le
sérail; il faut que j'y demande compte du temps funeste de mon absence: et si
j'y trouve des coupables, que deviendrai-je? Et si la seule idée m'accable de si
loin, que sera-ce, lorsque ma présence la rendra plus vive? que sera-ce, s'il
faut que je voie, s'il faut que j'entende ce que je n'ose imaginer sans frémir?
que je sera-ce enfin, s'il faut que des châtiments que je prononcerai moi-même
soient des marques éternelles de ma confusion et de mon
désespoir?
J'irai m'enfermer dans des murs plus
terribles pour moi que pour les femmes qui y sont gardées; j'y porterai tous mes
soupçons; leurs empressements ne m'en déroberont rien; dans mon lit, dans leurs
bras, je ne jouirai que de mes inquiétudes; dans un temps si peu propre aux
réflexions, ma jalousie trouvera à en faire . Rebut indigne de la nature
humaine, esclaves vils dont le coeur a été fermé pour jamais à tous les
sentiments de l'amour, vous ne gémiriez plus sur votre condition, si vous
connaissiez le malheur de la mienne.
De Paris, le 4
de la lune de Chahban, 1719.
LETTRE CLVI.
ROXANE A USBEK.
A Paris.
L'horreur, la nuit et
l'épouvante règnent dans le sérail; un deuil affreux l'environne: un tigre y
exerce à chaque instant toute sa rage; il a mis dans les supplices deux eunuques
blancs, qui n'ont avoué que leur innocence; il a vendu une partie de nos
esclaves, et nous a obligées de changer entre nous celles qui nous restaient.
Zachi et Zélis ont reçu dans leur chambre, dans l'obscurité de la nuit un
traitement indigne; le sacrilège n'a pas craint de porter sur elles ses viles
mains. Il nous tient enfermées chacune dans notre appartement; et, quoique nous
y soyons seules, il nous y fait vivre sous le voile: il ne nous est plus permis
de nous parler; ce serait un crime de nous écrire: nous n'avons plus rien de
libre que les pleurs.
Une troupe de nouveaux
eunuques est entrée dans le sérail, où ils nous assiègent nuit et jour: notre
sommeil est sans cesse interrompu par leurs méfiances feintes ou véritables. Ce
qui me console, c'est que tout ceci ne durera pas longtemps, et que ces peines
finiront avec ma vie: elle ne sera pas longue, cruel Usbek! je ne te donnerai
pas le temps de faire cesser tous ces outrages.
Du
sérail d'Ispahan, le 2 de la lune de Maharram, 1720.
LETTRE CLVII.
ZACHI A USBEK.
A Paris.
O ciel! Un barbare m'a
outragée jusque dans la manière de me punir! Il m'a infligé ce châtiment qui
commence par alarmer la pudeur; ce châtiment qui met dans l'humiliation extrême;
ce châtiment qui ramène, pour ainsi dire, à l'enfance.
Mon âme, d'abord anéantie sous la honte, reprenait
le sentiment d'elle-même, et commençait à s'indigner, lorsque mes cris firent
retentir les voûtes de mes appartements. On m'entendit demander grâce au plus
vil de tous les humains, et tenter sa pitié, à mesure qu'il était
inexorable.
Depuis ce temps, son âme insolente et
servile s'est élevée sur la mienne. Sa présence, ses regards, ses paroles, tous
les malheurs viennent m'accabler. Quand je suis seule, j'ai du moins la
consolation de verser des larmes; mais lorsqu'il s'offre à ma vue, la fureur me
saisit; je la trouve impuissante: et je tombe dans le désespoir.
Le tigre ose me dire que tu es l'auteur de toutes
ces barbaries. Il voudrait m'ôter mon amour, et profaner jusques aux sentiments
de mon coeur. Quand il me prononce le nom de celui que j'aime, je ne sais plus
me plaindre: je ne puis plus que mourir.
J'ai
soutenu ton absence, et j'ai conserver mon amour, par la force de mon amour. Les
nuits, les jours, les moments tout a été pour toi. J'étais superbe de mon amour
même; et le tien me faisait respecter ici. Mais à présent... Non, je ne puis
plus soutenir l'humiliation où je suis descendue. Si je suis innocente, reviens
pour m'aimer; reviens, si je suis coupable, pour que j'expire à tes pieds.
Du sérail d'Ispahan, le 2 de la lune de Maharram,
1720.
LETTRE CLVIII.
ZELIS A USBEK.
A Paris.
A mille lieues de moi, vous
me jugez coupable: à mille lieues de moi, vous me punissez.
Qu'un eunuque barbare porte sur moi ses viles mains,
il agit par votre ordre: c'est le tyran qui m'outrage, et non pas celui qui
exerce la tyrannie.
Vous pouvez, à votre fantaisie,
redoubler vos mauvais traitements. Mon coeur est tranquille, depuis qu'il ne
peut plus vous aimer. Votre âme se dégrade, et vous devenez cruel. Soyez sûr que
vous n'êtes point heureux. Adieu.
Du sérail
d'Ispahan, le 2 de la lune de Maharram, 1720.
LETTRE CLIX.
SOLIM A USBEK.
A Paris.
Je me plains, magnifique
seigneur, et je te plains: jamais serviteur fidèle n'est descendu dans l'affreux
désespoir où je suis. Voici tes malheurs et les miens; je ne t'en écris qu'en
tremblant.
Je jure, par tous les prophètes du ciel,
que, depuis que tu m'as confié tes femmes, j'ai veillé nuit et jour sur elles;
que je n'ai jamais suspendu un moment le cours de mes inquiétudes. J'ai commencé
mon ministère par les châtiments; et je les ai suspendus, sans sortir de mon
austérité naturelle.
Mais que dis-je? pourquoi te
vanter ici une fidélité qui t'a été inutile? Oublie tous mes services passés;
regarde-moi comme un traître; et punis-moi de tous les crimes que je n'ai pu
empêcher.
Roxane, la superbe Roxane, ô ciel! à qui
se fier désormais? Tu soupçonnais Zachi, et tu avais pour Roxane une sécurité
entière; mais sa vertu farouche était une cruelle imposture; c'était le voile de
sa perfidie. Je l'ai surprise dans les bras d'un jeune homme, qui, dès qu'il
s'est vu découvert, est venu sur moi; il m'a donné deux coups de poignard; les
eunuques, accourus au bruit, l'ont entouré: il s'est défendu longtemps, en a
blessé plusieurs; il voulait même rentrer dans la chambre, pour mourir,
disait-il, aux yeux de Roxane. Mais enfin il a cédé au nombre, et il est tombé à
nos pieds.
Je ne sais si j'attendrai, sublime
seigneur, tes ordres sévères: tu as mis ta vengeance en mes mains; je ne dois
pas la faire languir.
Du sérail d'Ispahan, le 8 de
la lune de Rebiab 1, 1720.
LETTRE CLX.
SOLIM A USBEK.
A Paris.
J'ai pris mon parti: tes
malheurs vont disparaître; je vais punir.
Je sens
déjà une joie secrète; mon âme et la tienne vont s'apaiser: nous allons
exterminer le crime, et l'innocence va pâlir.
O
vous, qui semblez n'être faites que pour ignorer tous vos sens et être indignées
de vos désirs mêmes; éternelles victimes de la honte et de la pudeur, que ne
puis-je vous faire à grands flots dans ce sérail malheureux, pour vous voir
étonnées de tout le sang que j'y vais répandre!
Du
sérail d'Ispahan, le 8 de la lune de Rebiab I, 1720.
LETTRE CLXI.
ROXANE A USBEK.
A Paris.
Oui, je t'ai trompé; j'ai
séduit tes eunuques; je me suis jouée de ta jalousie; et j'ai su de ton affreux
sérail faire un lieu de délices et de plaisirs.
Je
vais mourir; le poison va couler dans mes veines: car que ferais-je ici, puisque
le seul homme qui me retenait à la vie n'est plus? Je meurs; mais mon ombre
s'envole bien accompagnée: je viens d'envoyer devant moi ces gardiens
sacrilèges, qui ont répandu le plus beau sang du monde.
Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule, pour
m'imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices? que,
pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d'affliger tous mes désirs?
Non: j'ai pu vivre dans la servitude; mais j'ai toujours été libre: j'ai réformé
tes lois sur celles de la nature; et mon esprit s'est toujours tenu dans
l'indépendance.
Tu devrais me rendre grâces encore
du sacrifice que je t'ai fait; de ce que je me suis abaissée jusqu'à te paraître
fidèle; de ce que j'ai lâchement gardé dans mon coeur ce que j'aurais dû faire
paraître à toute la terre; enfin de ce que j'ai profané la vertu en souffrant
qu'on appelât de ce nom ma soumission à tes fantaisies.
Tu étais étonné de ne point trouver en moi les
transports de l'amour: si tu m'avais bien connue, tu y aurais trouvé toute la
violence de la haine.
Mais tu as eu longtemps
l'avantage de croire qu'un coeur comme le mien t'était soumis. Nous étions tous
deux heureux; tu me croyais trompée, et je te trompais.
Ce langage, sans doute, te paraît nouveau. Serait-il
possible qu'après t'avoir accablé de douleurs, je te forçasse encore d'admirer
mon courage? Mais c'en est fait, le poison me consume, ma force m'abandonne; la
plume me tombe des mains; je sens affaiblir jusqu'à ma haine; je me meurs.
Du sérail d'Ispahan, le 8 de la lune de Rebiab 1,
1720.
NOTES
Note 1.
Les femmes persanes sont beaucoup plus étroitement gardées que les femmes
turques et les femmes indiennes.
Note 2.
Ce mot est plus en usage chez les Turcs que chez les Persans.
Note 3.
Ce sont apparemment les chevaliers de Malte.
Note 4.
(Les Persanes en ont quatre.)
Note 5.
Il faut qu'un Turc voie, parle et pense en Turc: c'est à quoi des gens ne font
point attention en lisant les Lettres Persanes. (Mont., Lettre à
l'abbé de Guasco, du 4 octobre 1752.)
Note 6.
Ispahan (c'est ville des cheveux qu'il eût fallu dire).
Note 7.
Les Persans sont les plus tolérants de tous les mahométans.
Note 8.
Hagi est un homme qui a fait le pèlerinage de la Mecque.
Note 9.
Les mahométans ne se soucient point de prendre Venise, parce qu'ils n'y
trouveraient point d'eau pour leurs purifications.
Note
10. Jean de Castro.
Note
11. Il mourut le 1er septembre 1715.
Note
12. Il veut parler de la querelle de Ramus.
Note
13. C'était en 1610.
Note
14. (Note de l'auteur, extraite de l'édition de 1721 2e, Cologne,
Pierre Marteau) Le cardinal Mazarin, voulant prononcer l'arrêt d'Union,
dit devant les députés du parlement: l'Arrêt d'Ognon, de quoi le peuple
fit force plaisanteries.
Note
15. L'auteur parle peut-être de l'île Bourbon.
Note
16. 1717.
This e-text has been typed and corrected thanks to the help of: / Ce
texte a été (patiemment!) dactylographié et révisé grâce à l'aide
de: Alberton Christelle, Anderegg Andreas, Badertscher Nicolas,
Bischoff Vanessa, Bonenfant Julien, Bravin Patrick, Gamboa Ivy, Garcia
José, Gigon Noémie, Gonzalez Manuel, Hakizimana Eliane, Jimenez Orozco
Maria Christina, Kralik Adam-Sebastien, Kusumawidjaja Andhika, Lago Gomez
Alejandro, Manusia Alessandra, Matteo Alessandro, Monteiro-Pais Tiago,
Muller Nicolas Séverin, Nuñez Samuel, Rosselet-Petitjaques Sébastien,
Royuela Maria-Luisa, Sanchez Jésus, Schindhelm Sibylle, Stoyanovitch
Nicolas, Velardi Pierre, Vilarino Raquel, Yassin Hashim.
|
[
ATHENA at un2sg4] [ ATHENA at
hypo] [ ATHENA at
cptic]
[Home]
[Books]
[Littérature
française] [Swiss authors]
[Arts
and Sciences]
[Science texts and
software] [Mineral databases]
[Tools and shareware]
[Search]
Send comments to perroud@sc2a.unige.ch
Copyright © 1997, 1998 ATHENA - Pierre Perroud. All Rights
Reserved.