Jules Laforgue

 

Les Complaintes

 

Imitation de Notre Dame la Lune

Les Complaintes

 

             Préludes autobiographiques

             Complainte propitiatoire de l'Inconscient

             Complainte-placet de Faust fils

             Complainte à Notre-Dame des Soirs

             Complainte des voix sous le figuier bouddhique

             Complainte de cette bonne lune

             Complainte des pianos qu'on entend dans les quartiers aisés

             Complainte de la bonne défunte

             Complainte de l'orgue de barbarie

             Complainte d'un certain dimanche

             Complainte d'un autre dimanche

             Complainte du fœtus de poète

             Complainte des pubertés difficiles

             Complainte de la fin des journées

             Complainte de la vigie aux minuits polaires

             Complainte de la lune en province

             Complainte des printemps

             Complainte de l'automne monotone

             Complainte de l'ange incurable

             Complainte de nostalgies préhistoriques

             Autre complainte de l'orgue de barbarie

             Complainte du pauvre Chevalier-Errant

             Complainte des formalités nuptiales

             Complainte des blackboulés

             Complainte des consolations

             Complainte des bons ménages

             Complainte de Lord Pierrot

             Autre complainte de Lord Pierrot

             Complainte sur certains ennuis

             Complainte des noces de Pierrot

             Complainte du vent qui s'ennuie la nuit

             Complainte du pauvre corps humain

             Complainte du roi de Thulé

             Complainte du soir des comices agricoles

             Complainte des cloches

             Complainte des grands pins

             Complainte sur certains temps déplacés

             Complainte des condoléances au soleil

             Complainte de l'oubli des morts

             Complainte du pauvre jeune homme

             Complainte de l'époux outragé

             Complainte variations sur le mot " falot, falotte "

             Complainte du temps et de sa commère l'espace

             Grande complainte de Paris

             Complainte des Mounis du Mont-Martre

             Complainte-litanies de mon Sacré-Cœur

             Complainte des débats mélancoliques et littéraires

             Complainte d'une convalescence en mai

             Complainte du sage de Paris

             Complainte des complaintes

             Complainte-Épitaphe

 

Les complaintes

 

 

 

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Au petit bonheur de la fatalité

            Much ado about Nothing

            Shakespeare.

 

            à Paul Bourget

 

            En deuil d'un Moi-le-Magnifique

            Lançant de front les cent pur-sang

            De ses vingt ans tout hennissants,

            Je vague, à jamais Innocent,

            Par les blancs parcs ésotériques

            De l'Armide Métaphysique.

 

            Un brave bouddhiste en sa châsse,

            Albe, oxydé, sans but, pervers,

            Qui, du chalumeau de ses nerfs,

            Se souffle gravement des vers,

            En astres riches, dont la trace

            Ne trouble le Temps ni l'Espace.

 

            C'est tout. À mon temple d'ascète

            Votre Nom de Lac est piqué :

            Puissent mes feuilleteurs du quai,

            En rentrant, se r'intoxiquer

            De vos AVEUX, ô pur poète !

            C'est la grâce que j'me souhaite.

 

 

Préludes autobiographiques

 

            Soif d'infini martyre ? Extase en théorèmes ?

            Que la création est belle, tout de même !

 

            En voulant mettre un peu d'ordre dans ce tiroir,

            Je me suis perdu par mes grands vingt ans, ce soir

            De Noël gras.

            Ah ! Dérisoire créature !

            Fleuve à reflets, où les deuils d'Unique ne durent

            Pas plus que d'autres ! L'ai-je rêvé, ce Noël

            Où je brûlais de pleurs noirs un mouchoir réel,

            Parce que, débordant des chagrins de la Terre

            Et des frères Soleils, et ne pouvant me faire

            Aux monstruosités sans but et sans témoin

            Du cher Tout, et bien las de me meurtrir les poings

            Aux steppes du cobalt sourd, ivre-mort de doute,

            Je vivotais, altéré de Nihil de toutes

            Les citernes de mon Amour ?

            Seul, pur, songeur,

            Me croyant hypertrophique ! Comme un plongeur

            Aux mouvants bosquets des savanes sous-marines,

            J'avais roulé par les livres, bon misogyne.

            Cathédrale anonyme ! En ce Paris, jardin

            Obtus et chic, avec son bourgeois de Jourdain

            À rêveurs, ses vitraux fardés, ses vieux dimanches

            Dans les quartiers tannés où regardent des branches

            Par-dessus les murs des pensionnats, et ses

            Ciels trop poignants à qui l'Angélus fait : assez !

 

            Paris qui, du plus bon bébé de la Nature,

            Instaure un lexicon mal cousu de ratures.

 

            Bon Breton né sous les tropiques, chaque soir

            J'allais le long d'un quai bien nommé mon rêvoir,

            Et buvant les étoiles à même : " ô Mystère !

            Quel calme chez les astres ! Ce train-train sur terre !

            Est-il Quelqu'un, vers quand, à travers l'infini,

            Clamer l'universel lamasabaktani ?

            Voyons ; les cercles du Cercle, en effets et causes,

            Dans leurs incessants vortex de métamorphoses,

            Sentent pourtant, abstrait, ou, ma foi, quelque part,

            Battre un cœur ! Un cœur simple, ou veiller un Regard !

            Oh ! Qu'il n'y ait personne et que Tout continue !

            Alors géhenne à fous, sans raison, sans issue !

            Et depuis les Toujours, et vers l'Éternité !

            Comment donc quelque chose a-t-il jamais été ?

            Que Tout se sache seul au moins, pour qu'il se tue !

            Draguant les chantiers d'étoiles, qu'un Cri se rue,

            Mort ! Emballant en ses linceuls aux clapotis

            Irrévocables ces sols d'impôts abrutis !

            Que l'Espace ait un bon haut-le-cœur et vomisse

            Le Temps nul, et ce Vin aux geysers de justice !

            Lyres des nerfs, filles des Harpes d'Idéal

            Qui vibriez, aux soirs d'exil, sans songer à mal,

            Redevenez plasma ! Ni Témoin, ni spectacle !

            Chut, ultime vibration de la Débâcle,

            Et que Jamais soit Tout, bien intrinsèquement,

            Très hermétiquement, primordialement ! "

            Ah ! - le long des calvaires de la Conscience,

            La Passion des mondes studieux t'encense,

            Aux Orgues des Résignations, Idéal,

            Ô Galathée aux pommiers de l'Éden-Natal !

 

            Martyres, croix de l'Art, formules, fugues douces,

            Babels d'or où le vent soigne de bonnes mousses ;

            Mondes vivotant, vaguement étiquetés

            De livres, sous la céleste Éternullité :

            Vanité, vanité, vous dis-je ! - oh ! Moi, j'existe,

            Mais où sont, maintenant, les nerfs de ce Psalmiste ?

            Minuit un quart ; quels bords te voient passer, aux nuits

            Anonymes, ô Nébuleuse-Mère ? Et puis,

            Qu'il doit agoniser d'étoiles éprouvées,

            À cette heure où Christ naît, sans feu pour leurs couvées,

            Mais clamant : ô mon Dieu ! Tant que, vers leur ciel mort,

            Une flèche de cathédrale pointe encor

            Des polaires surplis ! - ces Terres se sont tues,

            Et la création fonctionne têtue !

            Sans issue, elle est Tout ; et nulle autre, elle est Tout.

            X en soi ? Soif à trucs ! Songe d'une nuit d'août ?

            Sans le mot, nous serons revannés, ô ma Terre !

            Puis tes sœurs. Et nunc et semper, amen. Se taire.

            Je veux parler au Temps ! Criais-je. Oh ! Quelque engrais

            Anonyme ! Moi ! Mon Sacré-Cœur ! - j'espérais

            Qu'à ma mort, tout frémirait, du cèdre à l'hysope ;

            Que ce Temps, déraillant, tomberait en syncope,

            Que, pour venir jeter sur mes lèvres des fleurs,

            Les Soleils très navrés détraqueraient leurs chœurs ;

            Qu'un soir, du moins, mon Cri me jaillissant des moelles,

            On verrait, mon Dieu, des signaux dans les étoiles ?

 

            Puis, fou devant ce ciel qui toujours nous bouda,

            Je rêvais de prêcher la fin, nom d'un Bouddha !

            Oh ! Pâle mutilé, d'un : qui m'aime me suive !

            Faisant de leurs cités une unique Ninive,

            Mener ces chers bourgeois, fouettés d'alléluias,

            Au Saint-Sépulcre maternel du Nirvâna !

 

            Maintenant, je m'en lave les mains (concurrence

            Vitale, l'argent, l'art, puis les lois de la France...)

 

            Vermis sum, pulvis es ! Où sont mes nerfs d'hier ?

            Mes muscles de demain ? Et le terreau si fier

            De Mon âme, où donc était-il, il y a mille

            Siècles ! Et comme, incessamment, il file, file ! ...

            Anonyme ! Et pour Quoi ? - Pardon, Quelconque Loi !

            L'être est forme, Brahma seul est Tout-Un en soi.

 

            Ô Robe aux cannelures à jamais doriques

            Où grimpent les Passions des grappes cosmiques ;

            Ô robe de Maïa, ô Jupe de Maman,

            Je baise vos ourlets tombals éperdument !

            Je sais ! La vie outrecuidante est une trêve

            D'un jour au Bon Repos qui pas plus ne s'achève

            Qu'il n'a commencé. Moi, ma trêve, confiant,

            Je la veux cuver au sein de l'Inconscient.

 

            Dernière crise. Deux semaines errabundes,

            En tout, sans que mon Ange Gardien me réponde.

            Dilemme à deux sentiers vers l'Éden des Élus :

            Me laisser éponger mon Moi par l'Absolu ?

            Ou bien, élixirer l'Absolu en moi-même ?

            C'est passé. J'aime tout, aimant mieux que Tout m'aime.

            Donc Je m'en vais flottant aux orgues sous-marins,

            Par les coraux, les œufs, les bras verts, les écrins,

            Dans la tourbillonnante éternelle agonie

            D'un Nirvâna des Danaïdes du génie !

            Lacs de syncopes esthétiques ! Tunnels d'or !

            Pastel défunt ! Fondant sur une langue ! Mort

            Mourante ivre-morte ! Et la conscience unique

            Que c'est dans la Sainte Piscine ésotérique

            D'un lucus à huis-clos, sans pape et sans laquais,

            Que j'ouvre ainsi mes riches veines à Jamais.

 

            En attendant la mort mortelle, sans mystère,

            Lors quoi l'usage veut qu'on nous cache sous terre.

 

            Maintenant, tu n'as pas cru devoir rester coi ;

            Eh bien, un cri humain ! S'il en reste un pour toi.

 

Complainte propitiatoire de l'Inconscient

 

            Ô Loi, qui êtes parce que Vous Êtes,

            Que Votre nom soit la Retraite !

 

            - elles ! Ramper vers elles d'adoration ?

            Ou que sur leur misère humaine je me vautre ?

            Elle m'aime, infiniment Non, d'occasion !

            Si non moi, ce serait infiniment un autre !

 

            Que votre inconsciente Volonté

            Soit faite dans l'Éternité !

 

            - dans l'orgue qui par déchirements se châtie.

            Croupir, des étés, sous les vitraux, en langueur ;

            Mourir d'un attouchement de l'Eucharistie,

            S'entrer un crucifix maigre et nu dans le cœur ?

 

            Que de votre communion nous vienne

            Notre sagesse quotidienne !

 

            - ô croisés de mon sang ! Transporter les cités !

            Bénir la Pâque universelle, sans salaires !

            Mourir sur la Montagne, et que l'Humanité,

            Aux âges d'or sans fin, me porte en scapulaires !

 

            Pardonnez-nous nos offenses, nos cris,

            Comme étant d'à jamais écrits !

 

            - crucifier l'infini dans des toiles comme

            Un mouchoir, et qu'on dise : " Oh ! L'Idéal s'est tu ! "

            Formuler Tout ! En fugues sans fin dire l'Homme !

            Être l'âme des arts à zones que veux-tu !

 

            Non, rien ; délivrez-nous de la Pensée,

            Lèpre originelle, ivresse insensée,

 

            Radeau du Mal et de l'Exil ;

            Ainsi soit-il.

 

Complainte-placet de Faust fils

 

            Si tu savais, maman Nature,

            Comme Je m'aime en tes ennuis,

            Tu m'enverrais une enfant pure,

            Chaste aux " et puis ? "

 

            Si tu savais quelles boulettes,

            Tes soleils de Panurge ! Dis,

            Tu mettrais le nôtre en miettes,

            En plein midi.

 

            Si tu savais, comme la Table

            De Tes Matières est mon fort !

            Tu me prendrais comme comptable,

            Comptable à mort !

 

            Si tu savais ! Les fantaisies !

            Dont Je puis être le ferment !

            Tu ferais de moi ton Sosie,

            Tout simplement.

 

Complainte à Notre-Dame des Soirs

 

            L'Extase du soleil, peuh ! La Nature, fade

            Usine de sève aux lymphatiques parfums.

            Mais les lacs éperdus des longs couchants défunts

            Dorlotent mon voilier dans leurs plus riches rades,

            Comme un ange malade...

            Ô Notre-Dame des Soirs,

            Que Je vous aime sans espoir !

 

            Lampes des mers ! Blancs bizarrants ! Mots à vertiges !

            Axiomes in articulo mortis déduits !

            Ciels vrais ! Lune aux échos dont communient les puits !

            Yeux des portraits ! Soleil qui, saignant son quadrige,

            Cabré, s'y crucifige !

            Ô Notre-Dame des Soirs,

            Certes, ils vont haut vos encensoirs !

 

            Eux sucent des plis dont le frou-frou les suffoque ;

            Pour un regard, ils battraient du front les pavés ;

            Puis s'affligent sur maint sein creux, mal abreuvés ;

            Puis retournent à ces vendanges sexciproques.

            Et moi, moi, Je m'en moque !

            Oui, Notre-Dame des Soirs,

            J'en fais, paraît-il, peine à voir.

 

            En voyage, sur les fugitives prairies,

            Vous me fuyez ; ou du ciel des eaux m'invitez ;

            Ou m'agacez au tournant d'une vérité ;

            Or vous ai-je encor dit votre fait, je vous prie ?

            Ah ! Coquette Marie,

            Ah ! Notre-Dame des Soirs,

            C'est trop pour vos seuls Reposoirs !

 

            Vos Rites, jalonnés de sales bibliothèques,

            Ont voûté mes vingt ans, m'ont tari de chers goûts.

            Verrai-je l'oasis fondant au rendez-vous,

            Où... Vos lèvres (dit-on ! ) à jamais nous dissèquent ?

            Ô Lune sur la Mecque !

            Notre-Dame, Notre-Dame des Soirs,

            De vrais yeux m'ont dit : au revoir !

 

Complainte des voix sous le figuier bouddhique

 

            Les communiantes

 

            Ah ! Ah !

            Il neige des hosties

            De soie, anéanties !

            Ah ! Ah !

            Alléluia !

 

            Les voluptantes

 

            La lune en son halo ravagé n'est qu'un œil

            Mangé de mouches, tout rayonnant des grands deuils,

 

            Vitraux mûrs, déshérités, flagellés d'aurore,

            Les Yeux Promis sont plus dans les grands deuils encore.

 

            Les paranymphes

 

            Les concetti du crépuscule

            Frisaient les bouquets de nos seins ;

            Son haleine encore y circule,

            Et, leur félinant le satin,

            Fait s'y pâmer deux renoncules.

 

            Devant ce Maître Hypnotiseur ;

            Expirent leurs frou-frou poseurs ;

            Elles crispent leurs étamines,

            Et se rinfiltrent leurs parfums

            Avec des mines

            D'œillets défunts.

 

            Les jeunes gens

 

            Des rêves engrappés se roulaient aux collines,

            Feuilles mortes portant du sang des mousselines,

 

            Cumulus, indolents roulis, qu'un vent tremblé

            Vint carder un beau soir de soifs de s'en aller !

 

            Les communiantes

 

            Ah ! Ah !

            Il neige des cœurs

            Noués de faveurs,

            Ah ! Ah !

            Alléluia !

 

            Les voluptantes

 

            Reviens, vagir parmi mes cheveux, mes cheveux

            Tièdes, je t'y ferai des bracelets d'aveux !

 

            Entends partout les Encensoirs les plus célestes,

            L'Univers te garde une note unique ! Reste...

 

            les paranymphes

 

            C'est le nid meublé

            Par l'homme idolâtre ;

            Les vents déclassés

            Des mois près de l'âtre ;

            Rien de passager,

            Presque pas de scènes ;

            La vie est si saine,

            Quand on sait s'arranger.

            Ô fiancé probe,

            Commandons ma robe !

            Hélas ! Le bonheur est là, mais lui se dérobe...

 

            les jeunes gens

 

            Bestiole à chignon, Nécessaire divin,

            Os de chatte, corps de lierre, chef-d'œuvre vain !

 

            Ô femme, mammifère à chignon, ô fétiche,

            On t'absout ; c'est un Dieu qui par tes yeux nous triche,

 

            Beau commis voyageur, d'une Maison là-haut,

            Tes yeux mentent ! Ils ne nous diront pas le Mot !

 

            Et tes pudeurs ne sont que des passes réflexes

            Dont joue un Dieu très fort (Ministère des sexes).

 

            Tu peux donc nous mener au Mirage béant,

            Feu-follet connu, vertugadin du Néant ;

 

            Mais, fausse sœur, fausse humaine, fausse mortelle,

            Nous t'écartèlerons de honte sensuelles !

 

            Et si ta dignité se cabre ? À deux genoux,

            Nous te fermerons la bouche avec des bijoux.

 

            - vie ou Néant ! Choisir. Ah ! Quelle discipline !

            Que n'est-il un Éden entre ces deux usines ?

 

            Bon ; que tes doigts sentimentals

            Aient pour nos fronts au teint d'épave

            Des condoléances qui lavent

            Et des trouvailles d'animal.

 

            Et qu'à jamais ainsi tu ailles,

            Le long des étouffants dortoirs,

            Égrenant les bonnes semailles,

            En inclinant ta chaste taille

            Sur les sujets de tes devoirs.

 

            Ah ! Pour une âme trop tanguée,

            Tes baisers sont des potions

            Qui la laissent là, bien droguée,

            Et s'oubliant à te voir gaie,

            Accomplissant tes fonctions

            En point narquoise Déléguée.

 

            Les communiantes

 

            Des ramiers

            Familiers

            Sous nos jupes palpitent !

            Doux Çakya, venez vite

            Les faire prisonniers !

 

            Le figuier

 

            Défaillantes, les Étoiles, que la lumière

            Épuise, battent plus faiblement des paupières.

 

            Le ver-luisant s'éteint à bout, l'Être pâmé

            Agonise à tâtons et se meurt à jamais.

 

            Et l'Idéal égrène en ses mains fugitives

            L'éternel chapelet des planètes plaintives.

 

            Pauvres fous, vraiment pauvres fous !

            Puis, quand on a fait la crapule,

            On revient geindre au crépuscule,

            Roulant son front dans les genoux

            Des Saintes Bouddhiques Nounous.

 

Complainte de cette bonne lune

 

            On entend les étoiles :

 

            Dans l'giron

            Du Patron,

            On y danse, on y danse,

            Dans l'giron

            Du Patron,

            On y danse tous en rond.

 

            - Là, voyons, mam'zelle la Lune,

            Ne gardons pas ainsi rancune ;

            Entrez en danse, et vous aurez

            Un collier de soleils dorés.

 

            - Mon Dieu, c'est à vous bien honnête,

            Pour une pauvre Cendrillon ;

            Mais, me suffit le médaillon

            Que m'a donné ma sœur planète.

 

            - Fi ! Votre Terre est un suppôt

            De la Pensée ! Entrez en fête ;

            Pour sûr vous tournerez la tête

            Aux astres les plus comme il faut.

 

            - Merci, merci, je n'ai que ma mie,

            Juste que je l'entends gémir !

 

            - Vous vous trompez, c'est le soupir

            Des universelles chimies !

 

            - Mauvaises langues, taisez-vous !

            Je dois veiller. Tas de traînées,

            Allez courir vos guilledous !

 

            - Va donc, rosière enfarinée !

            Hé ! Notre-Dame des gens saouls,

            Des filous et des loups-garous !

            Metteuse en rut des vieux matous !

            Coucou !

 

                Exeunt les étoiles. Silence et lune. On entend :

 

            Sous l'plafond

            Sans fond,

            On y danse, on y danse,

            Sous l'plafond

            Sans fond,

            On y danse tous en rond.

 

Complainte des pianos qu'on entend dans les quartiers aisés

 

            Menez l'âme que les Lettres ont bien nourrie,

            Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés !

            Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânerie,

            Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés.

 

            Ces enfants, à quoi rêvent-elles,

            Dans les ennuis des ritournelles ?

 

            - " Préaux des soirs,

            Christs des dortoirs !

 

            " Tu t'en vas et tu nous laisses,

            Tu nous laiss's et tu t'en vas,

            Défaire et refaire ses tresses,

            Broder d'éternels canevas. "

 

            Jolie ou vague ? Triste ou sage ? Encore pure ?

            Ô jours, tout m'est égal ? Ou, monde, moi je veux ?

            Et si vierge, du moins, de la bonne blessure,

            Sachant quels gras couchants ont les plus blancs aveux ?

 

            Mon dieu, à quoi donc rêvent-elles ?

            À des Roland, à des dentelles ?

 

            - " Cœurs en prison,

            Lentes saisons !

 

            " Tu t'en vas et tu nous quittes,

            Tu nous quitt's et tu t'en vas !

            Couvents gris, chœurs de Sulamites,

            Sur nos seins nuls croisons nos bras. "

 

            Fatales clés de l'être un beau jour apparues ;

            Psitt ! Aux hérédités en ponctuels ferments,

            Dans le bal incessant de nos étranges rues ;

            Ah ! Pensionnats, théâtres, journaux, romans !

 

            Allez, stériles ritournelles,

            La vie est vraie et criminelle.

 

            - " Rideaux tirés,

            Peut-on entrer ?

 

            " Tu t'en vas et tu nous laisses,

            Tu nous laiss's et tu t'en vas,

            La source des frais rosiers baisse,

            Vraiment ! Et lui qui ne vient pas... "

 

            Il viendra ! Vous serez les pauvres cœurs en faute,

            Fiancés au remords comme aux essais sans fond,

            Et les suffisants cœurs cossus, n'ayant d'autre hôte

            Qu'un train-train pavoisé d'estime et de chiffons.

 

            Mourir ? Peut-être brodent-elles,

            Pour un oncle à dot, des bretelles ?

 

            - " Jamais ! Jamais !

            Si tu savais !

 

            " Tu t'en vas et tu nous quittes,

            Tu nous quitt's et tu t'en vas,

            Mais tu nous reviendras bien vite

            Guérir mon beau mal, n'est-ce pas ? "

 

            Et c'est vrai ! L'Idéal les faits divaguer toutes,

            Vigne bohême, même en ces quartiers aisés.

            La vie est là ; le pur flacon des vives gouttes

            Sera, comme il convient, d'eau propre baptisé.

 

            Aussi, bientôt, se joueront-elles

            De plus exactes ritournelles.

 

            " - Seul oreiller !

            Mur familier !

 

            " Tu t'en vas et tu nous laisses,

            Tu nous laiss's et tu t'en vas.

            Que ne suis-je morte à la messe !

            Ô mois, ô linges, ô repas ! "

 

Complainte de la bonne défunte

 

            Elle fuyait par l'avenue ;

            Je la suivais illuminé,

            Ses yeux disaient : " j'ai deviné

            Hélas ! Que tu m'as reconnue ! "

 

            Je la suivis illuminé !

            Jeux désolés, bouche ingénue,

            Pourquoi l'avais-je reconnue,

            Elle, loyal rêve mort-né ?

 

            Jeux trop mûrs, mais bouche ingénue ;

            Œillet blanc, d'azur trop veiné ;

            Oh ! Oui, rien qu'un rêve mort-né,

            Car, défunte elle est devenue.

 

            Gis, œillet, d'azur trop veiné,

            La vie humaine continue

            Sans toi, défunte devenue.

            - Oh ! Je rentrerai sans dîner !

 

            Vrai, je ne l'ai jamais connue.

 

Complainte de l'orgue de barbarie

 

            Orgue, Orgue de Barbarie,

            Don Quichotte, Souffre-Douleur,

            Vidasse, vidasse ton cœur,

            Ma pauvre rosse endolorie.

 

            Hein, étés idiots,

            Octobres malades,

            Printemps, purges fades,

            Hivers tout vieillots ?

 

            - " Quel silence, dans la forêt d'automne,

            Quand le soleil en son sang s'abandonne ! "

 

            Gaz, haillons d'affiches,

            Feu les casinos,

            Cercueils des pianos,

            Ah ! Mortels postiches.

 

            - " Déjà la nuit, qu'on surveille à peine

            Le frou-frou de sa titubante traîne. "

 

            Romans pour les quais,

            Photos élégiaques,

            Escarpins, vieux claques,

            D'un coup de balai !

 

            - " Oh ! J'ai peur, nous avons perdu la route ;

            Paul, ce bois est mal famé ! Chut, écoute... "

 

            Végétal fidèle,

            Ève aime toujours

            LUI ! Jamais pour

            Nous, jamais pour elle.

 

            - " Ô ballets corrosifs ! Réel, le crime ?

            La lune me pardonnait dans les cimes. "

 

            Vêpres, Ostensoirs,

            Couchants ! Sulamites

            De province aux rites

            Exilants des soirs !

 

            - " Ils m'ont brûlée ; et depuis, vagabonde

            Au fond des bois frais, j'implore le monde. "

 

            Et les vents s'engueulent,

            Tout le long des nuits !

            Qu'est-c'que moi j'y puis,

            Qu'est-ce donc qu'ils veulent ?

 

            - " Je vais guérir, voyez la cicatrice,

            Oh ! Je ne veux pas aller à l'hospice ! "

 

            Des berceaux fienteux

            Aux bières de même,

            Bons couples sans gêne,

            Tournez deux à deux.

 

            Orgue, Orgue de Barbarie !

            Scie autant que Souffre-Douleur,

            Vidasse, vidasse ton cœur,

            Ma pauvre rosse endolorie.

 

Complainte d'un certain dimanche

 

            Elle ne concevait pas qu'aimer fut l'ennemi d'aimer.

            Sainte-Beuve, Volupté.

 

            L'homme n'est pas méchant, ni la femme éphémère.

            Ah ! Fous dont au casino battent les talons,

            Tout homme pleure un jour et toute femme est mère,

            Nous sommes tous filials, allons !

            Mais quoi ! Les Destins ont des partis pris si tristes,

            Qui font que, les uns loin des autres, l'on s'exile,

            Qu'on se traite à tort et à travers d'égoïstes,

            Et qu'on s'use à trouver quelque unique Évangile.

            Ah ! Jusqu'à ce que la nature soit bien bonne,

            Moi je veux vivre monotone.

 

            Dans ce village en falaises, loin, vers les cloches.

            Je redescends dévisagé par les enfants

            Qui s'en vont faire bénir de tièdes brioches ;

            Et rentré, mon sacré-cœur se fend !

            Les moineaux des vieux toits pépient à ma fenêtre.

            Ils me regardent dîner, sans faim, à la carte ;

            Des âmes d'amis morts les habitent peut-être ?

            Je leur jette du pain : comme blessés, ils partent !

            Ah ! Jusqu'à ce que la nature soit bien bonne,

            Moi je veux vivre monotone.

 

            Elle est partie hier. Suis-je pas triste d'elle ?

            Mais c'est vrai ! Voilà donc le fond de mon chagrin !

            Oh ! Ma vie est aux plis de ta jupe fidèle !

            Son mouchoir me flottait sur le Rhin...

            Seul. - Le Couchant retient un moment son Quadrige

            En rayons où le ballet des moucherons danse,

            Puis, vers les toits fumants de la soupe, il s'afflige...

            Et c'est le Soir, l'insaisissable confidence...

            Ah ! Jusqu'à ce que la nature soit bien bonne,

            Faudra-t-il vivre monotone ?

 

            Que d'yeux, en éventail, en ogive, ou d'inceste,

            Depuis que l'Être espère, ont réclamé leurs droits !

            Ô ciels, les yeux pourrissent-ils comme le reste ?

            Oh ! Qu'il fait seul ! Oh ! Fait-il froid !

            Oh ! Que d'après-midi d'automne à vivre encore !

            Le Spleen, eunuque à froid, sur nos rêves se vautre.

            Or, ne pouvant redevenir des madrépores,

            Ô mes humains, consolons-nous les uns les autres.

            Et jusqu'à ce que la nature soit bien bonne,

            Tâchons de vivre monotone.

 

Complainte d'un autre dimanche

 

            C'était un très-au vent d'octobre paysage,

            Que découpe, aujourd'hui dimanche, la fenêtre,

            Avec sa jalousie en travers, hors d'usage,

            Où sèche, depuis quand ! Une paire de guêtres

            Tachant de deux mals blancs ce glabre paysage.

 

            Un couchant mal bâti suppurant du livide ;

            Le coin d'une buanderie aux tuiles sales ;

            En plein, le Val-de-Grâce, comme un qui préside ;

            Cinq arbres en proie à de mesquines rafales

            Qui marbrent ce ciel crû de bandages livides.

 

            Puis les squelettes de glycines aux ficelles,

            En proie à des rafales encor plus mesquines !

            Ô lendemains de noce ! Ô brides de dentelles !

            Montrent-elles assez la corde, ces glycines

            Recroquevillant leur agonie aux ficelles !

 

            Ah ! Qu'est-ce que je fais, ici, dans cette chambre !

            Des vers. Et puis, après ! Ô sordide limace !

            Quoi ! La vie est unique, et toi, sous ce scaphandre,

            Tu te racontes sans fin, et tu te ressasses !

            Seras-tu donc toujours un qui garde la chambre ?

 

            Ce fut un bien au vent d'octobre paysage...

 

Complainte du fœtus de poète

 

            Blasé, dis-je ! En avant,

            Déchirer la nuit gluante des racines,

            À travers maman, amour tout d'albumine,

            Vers le plus clair ! Vers l'alme et riche étamine

            D'un soleil levant !

 

            - Chacun son tour, il est temps que je m'émancipe,

            Irradiant des Limbes mon inédit type !

 

            En avant !

            Sauvé des steppes du mucus, à la nage

            Têter soleil ! Et soûl de lait d'or, bavant,

            Dodo à les seins dorloteurs des nuages,

            Voyageurs savants !

 

            - À rêve que veux-tu, là-bas, je vivrai dupe

            D'une âme en coup de vent dans la fraîcheur des jupes !

 

            En avant !

            Dodo sur le lait caillé des bons nuages

            Dans la main de Dieu, bleue, aux mille yeux vivants

            Au pays du vin viril faire naufrage !

            Courage,

            Là, là, je me dégage...

 

            - Et je communierai, le front vers l'Orient,

            Sous les espèces des baisers inconscients !

 

            En avant !

            Cogne, glas des nuits ! Filtre, soleil solide !

            Adieu, forêts d'aquarium qui, me couvant,

            Avez mis ce levain dans ma chrysalide !

            Mais j'ai froid ! An avant !

            Ah ! Maman...

 

            Vous, Madame, allaitez le plus longtemps possible

            Et du plus Seul de vous ce pauvre enfant-terrible.

 

Complainte des pubertés difficiles

 

            Un éléphant de Jade, œil mi-clos souriant,

            Méditait sous la riche éternelle pendule,

            Bon bouddha d'exilé qui trouve ridicule

            Qu'on pleure vers les Nils des couchants d'Orient,

            Quand bave notre crépuscule.

 

            Mais, sot Éden de Florian,

            En un vase de Sèvres où de fins bergers fades

            S'offrent des bouquets bleus et des moutons frisés,

            Un œillet expirait ses pubères baisers

            Sous la trompe sans flair de l'éléphant de Jade.

 

            À ces bergers peints de pommade

            Dans le lait, à ce couple impuissant d'opéra

            Transi jusqu'au trépas en la pâte de Sèvres,

            Un gros petit dieu Pan venu de Tanagra

            Tendait ses bras tout inconscients et ses lèvres.

 

            Sourds aux vanités de Paris,

            Les lauriers fanés des tentures,

            Les mascarons d'or des lambris,

            Les bouquins aux pâles reliures

            Tournoyaient par la pièce obscure,

            Chantant, sans orgueil, sans mépris :

            " Tout est frais dès qu'on veut comprendre la Nature. "

 

            Mais lui, cabré devant ces soirs accoutumés,

            Où montait la gaîté des enfants de son âge,

            Seul au balcon, disait, les yeux brûlés de rages :

            " J'ai du génie, enfin : nulle ne veut m'aimer ! "

 

Complainte de la fin des journées

 

            Vous qui passez, oyez donc un pauvre être,

            Chassé des simples qu'on peut reconnaître

            Soignant, las, quelque œillet à leur fenêtre !

            Passants, hâtifs passants,

            Oh ! Qui veut visiter les palais de mes sens ?

 

            Maints ciboires

            De déboires

            Un encor !

 

            Ah ! L'enfant qui vit de ce nom, poète !

            Il se rêvait, seul, pansant Philoctète

            Aux nuits de Lemmos ; ou, loin, grêle ascète.

            Et des vers aux moineaux,

            Par le lycée en vacances, sous les préaux !

 

            Offertoire,

            En mémoire

            D'un consort.

 

            Mon dieu, que tout fait signe de se taire !

            Mon dieu, qu'on est follement solitaire !

            Où sont tes yeux, premier dieu de la Terre

            Qui ravala ce cri :

            " Têtue Éternité ! Je m'en vais incompris... ? "

 

            Pauvre histoire !

            Transitoire

            Passeport ?

 

            J'ai dit : mon Dieu. La terre est orpheline

            Aux ciels, parmi les séminaires des Routines.

            Va, suis quelque robe de mousseline...

            - Inconsciente Loi,

            Faites que ce crachoir s'éloigne un peu de moi !

 

            Vomitoire

            De la foire,

            C'est la mort.

 

Complainte de la vigie aux minuits polaires

 

            Le Globe, vers l'aimant,

            Chemine exactement,

            Teinté de mers si bleues

            De cités tout en toits,

            De réseaux de convois

            Qui grignotent des lieues.

 

            Ô ma côte en sanglots !

            Pas loin de Saint-Malo,

            Un bourg fumeux vivote,

            Qui tient sous son clocher,

            Où grince un coq perché,

            L'Ex-Voto d'un pilote !

 

            Aux cierges, au vitrail,

            D'un autel en corail,

            Une jeune Madone

            Tend d'un air ébaubi

            Un beau cœur de rubis

            Qui se meurt et rayonne !

 

            Un gros cœur tout en sang,

            Un bon cœur ruisselant,

            Qui, du soir à l'aurore,

            Et de l'aurore au soir,

            Se meurt, de ne pouvoir

            Saigner, ah ! Saigner encore !

 

Complainte de la lune en province

 

            Ah ! La belle pleine Lune,

            Grosse comme une fortune !

 

            La retraite sonne au loin,

            Un passant, monsieur l'adjoint ;

 

            Un clavecin joue en face,

            Un chat traverse la place :

 

            La province qui s'endort !

            Plaquant un dernier accord,

 

            Le piano clôt sa fenêtre.

            Quelle heure peut-il bien être ?

 

            Calme lune, quel exil !

            Faut-il dire : ainsi soit-il ?

 

            Lune, ô dilettante Lune,

            À tous les climats commune,

 

            Tu vis hier le Missouri,

            Et les remparts de Paris,

 

            Les fiords bleus de la Norvège,

            Les pôles, les mers, que sais-je ?

 

            Lune heureuse ! Ainsi tu vois,

            À cette heure, le convoi

 

            De son voyage de noce !

            Ils sont partis pour l'Écosse.

 

            Quel panneau, si, cet hiver,

            Elle eût pris au mot mes vers !

 

            Lune, vagabonde Lune,

            Faisons cause et mœurs communes ?

 

            Ô riches nuits ! Je me meurs,

            La province dans le cœur !

 

            Et la lune a, bonne vieille,

            Du coton dans les oreilles.

 

Complainte des printemps

 

            Permettez, ô sirène,

            Voici que votre haleine

            Embaume la verveine ;

            C'est l'printemps qui s'amène !

 

            - Ce système, en effet, ramène le printemps,

            Avec son impudent cortège d'excitants.

 

            Ôtez donc ces mitaines ;

            Et n'ayez, inhumaine,

            Que mes soupirs pour traîne :

            Ous'qu'il y a de la gêne...

 

            - Ah ! Yeux bleus méditant sur l'ennui de leur art !

            Et vous, jeunes divins, aux soirs crus de hasard !

 

            Du géant à la naine,

            Vois, tout bon sire entraîne

            Quelque contemporaine,

            Prendre l'air, par hygiène...

 

            - Mais vous saignez ainsi pour l'amour de l'exil !

            Pour l'amour de l'Amour ! D'ailleurs, ainsi soit-il...

 

            T'ai-je fait de la peine ?

            Oh ! Viens vers les fontaines

            Où tournent les phalènes

            Des Nuits Élyséennes !

 

            - Pimbèche aux yeux vaincus, bellâtre aux beaux jarrets,

            Donnez votre fumier à la fleur du Regret.

 

            Voilà que son haleine

            N'embaum'plus la verveine !

            Drôle de phénomène...

            Hein, à l'année prochaine ?

 

            - Vierges d'hier, ce soir traîneuses de fœtus,

            À genoux ! Voici l'heure où se plaint l'Angélus.

 

            Nous n'irons plus au bois,

            Les pins sont éternels,

            Les cors ont des appels ! ...

 

            Neiges des pâles mois,

            Vous serez mon missel !

            - Jusqu'au jour de dégel.

 

Complainte de l'automne monotone

 

            Automne, automne, adieux de l'Adieu !

            La tisane bout, noyant mon feu ;

            Le vent s'époumonne

            À reverdir la bûche où mon grand cœur tisonne.

            Est-il de vrais yeux ?

            Nulle ne songe à m'aimer un peu.

 

            Milieux aptères,

            Ou sans divans ;

            Regards levants,

            Deuils solitaires,

            Vers des Sectaires !

 

            Le vent, la pluie, oh ! Le vent, la pluie !

            Antigone, écartez mon rideau ;

            Cet ex-ciel tout suie,

            Fond-il decrescendo, statu quo, crescendo ?

            Le vent qui s'ennuie,

            Retourne-t-il bien les parapluies ?

 

            Amours, gibiers !

            Aux jours de givre,

            Rêver sans livre,

            Dans les terriers

            Chauds de fumiers !

 

            Plages, chemins de fer, ciels, bois morts,

            Bateaux croupis dans les feuilles d'or,

            Le quart aux étoiles,

            Paris grasseyant par chic aux prises de voiles :

            De trop poignants cors

            M'ont hallalisé ces chers décors.

 

            Meurtres, alertes,

            Rêves ingrats !

            En croix, les bras ;

            Roses ouvertes,

            Divines pertes !

 

            Le soleil mort, tout nous abandonne.

            Il se crut incompris. Qu'il est loin !

            Vent pauvre, aiguillonne

            Ces convois de martyrs se prenant à témoins !

            La terre, si bonne,

            S'en va, pour sûr, passer cet automne.

 

            Nuits sous-marines !

            Pourpres forêts,

            Torrents de frais,

            Bancs en gésines,

            Tout s'illumine !

 

            - Allons, fumons une pipette de tabac,

            En feuilletant un de ces si vieux almanachs,

 

            En rêvant de la petite qui unirait

            Aux charmes de œillet ceux du chardonneret.

 

Complainte de l'ange incurable

 

            Je t'expire mes Cœurs bien barbouillés de cendres ;

            Vent esquinté de toux des paysages tendres !

 

            Où vont les gants d'avril, et les rames d'antan ?

            L'âme des hérons fous sanglote sur l'étang.

 

            Et vous, tendres

            D'antan ?

 

            Le hoche-queue pépie aux écluses gelées ;

            L'amante va, fouettée aux plaintes des allées.

 

            Sais-tu bien, folle pure, où sans châle tu vas ?

            - Passant oublié des yeux gais, j'aime là-bas...

 

            - En allées

            Là-bas !

 

            Le long des marbriers (Encore un beau commerce ! )

            Patauge aux défoncés un convoi, sous l'averse.

 

            Un trou, qu'asperge un prêtre âgé qui se morfond,

            Bâille à ce libéré de l'être ; et voici qu'on

 

            Le déverse

            Au fond.

 

            Les moulins décharnés, ailes hier allègres,

            Vois, s'en font les grands bras du haut des coteaux maigres !

 

            Ci-gît n'importe qui. Seras-tu différent,

            Diaphane d'amour, ô Chevalier-Errant ?

 

            Claque, ô maigre

            Errant !

 

            Hurler avec les loups, aimer nos demoiselles,

            Serrer ces mains sauçant dans de vagues vaisselles !

 

            Mon pauvre vieux, il le faut pourtant ! Et puis, va,

            Vivre est encor le meilleur parti ici-bas.

 

            Non ! Vaisselles

            D'ici-bas !

 

            Au-delà plus sûr que la Vérité ! Des ailes

            D'Hostie ivre et ravie aux cités sensuelles !

 

            Quoi ! Ni Dieu, ni l'art, ni ma Sœur Fidèle ; mais

            Des ailes ! Par le blanc suffoquant ! À jamais,

 

            Ah ! Des ailes

            À jamais !

 

            - Tant il est vrai que la saison dite d'automne

            N'est aux cœurs mal fichus rien moins que folichonne.

 

Complainte de nostalgies préhistoriques

 

            La nuit bruine sur les villes.

            Mal repu des gains machinals,

            On dîne ; et, gonflé d'idéal,

            Chacun sirote son idylle,

            Ou furtive, ou facile.

 

            Échos des grands soirs primitifs !

            Couchants aux flambantes usines,

            Rude paix des sols en gésine,

            Cri jailli là-bas d'un massif,

            Violuptés à vif !

 

            Dégringolant une vallée,

            Heurter, dans des coquelicots,

            Une enfant bestiale et brûlée

            Qui suce, en blaguant les échos,

            De jûteux abricots

 

            Livrer aux langueurs des soirées

            Sa toison où du cristal luit,

            Pourlécher ses lèvres sucrées,

            Nous barbouiller le corps de fruits

            Et lutter comme essui !

 

            Un moment, béer, sans rien dire,

            Inquiets d'une étoile là-haut ;

            Puis, sans but, bien gentils satyres,

            Nous prendre aux premiers sanglots

            Fraternels des crapauds.

 

            Et, nous délèvrant de l'extase,

            Oh ! Devant la lune en son plein,

            Là-bas, comme un bloc de topaze,

            Fous, nous renverser sur les reins,

            Riant, battant des mains !

 

            La nuit bruine sur les villes :

            Se raser le masque, s'orner

            D'un frac deuil, avec art dîner,

            Puis, parmi des vierges débiles,

            Prendre un air imbécile.

 

Autre complainte de l'orgue de barbarie

 

            Prolixe et monocorde,

            Le vent dolent des nuits

            Rabâche ses ennuis,

            Veut se pendre à la corde

            Des puits ! Et puis ?

            Miséricorde !

 

            - Voyons, qu'est-ce que je veux ?

            Rien. Je suis-t-il malhûreux !

 

            Oui, les phares aspergent

            Les côtes en sanglots,

            Mais les volets sont clos

            Aux veilleuses des vierges,

            Orgue au galop,

            Larmes des cierges !

 

            - Après ? Qu'est-ce qu'on y peut ?

            - Rien. Je suis-t-il malhûreux !

 

            Vous, fidèle madone,

            Laissez ! Ai-je assisté,

            Moi, votre puberté ?

            Ô jours où Dieu tâtonne,

            Passants d'été,

            Pistes d'automne !

 

            - Eh bien ! Aimerais-tu mieux...

            - Rien. Je suis-t-il malhûreux !

 

            Cultes, Littératures,

            Yeux chauds, lointains ou gais,

            Infinis au rabais,

            Tout train-train, rien qui dure,

            Oh ! À jamais

            Des créatures !

 

            - Ah ! Ça qu'est-ce que je veux ?

            - Rien. Je suis-t-il malhûreux !

 

            Bagnes des pauvres bêtes,

            Tarifs d'alléluias,

            Mortes aux camélias,

            Oh ! Lendemain de fête

            Et paria,

            Vrai, des planètes !

 

            - Enfin ! Quels sont donc tes vœux ?

            - Nuls. Je suis-t-il malhûreux !

 

            La nuit monte, armistice

            Des cités, des labours.

            Mais il n'est pas, bon sourd,

            En ton digne exercice,

            De raison pour

            Que tu finisses ?

 

            - Bien sûr. C'est ce que je veux.

            Ah ! Je suis-t-il malhûreux !

 

Complainte du pauvre Chevalier-Errant

 

            Jupes des quinze ans, aurores de femmes,

            Qui veut, enfin, des palais de mon âme ?

            Perrons d'œillets blancs, escaliers de flamme,

            Labyrinthes alanguis,

            Édens qui

            Sonneront sous vos pas reconnus, des airs reconquis.

 

            Instincts-levants souriant par les fentes,

            Méditations un doigt à la tempe,

            Souvenirs clignotant comme des lampes,

            Et, battant les corridors,

            Vains essors,

            Les Dilettantismes chargés de colliers de remords.

 

            Oui, sans bruit, vous écarterez mes branches,

            Et verrez comme, à votre mine franche,

            Viendront à vous mes biches les plus blanches,

            Mes ibis sacrés, mes chats,

            Et, rachats !

            Ma Vipère de Lettres aux bien effaçables crachats.

 

            Puis, frêle mise au monde ! Ô Toute Fine,

            Ô ma Tout-universelle orpheline,

            Au fond de chapelles de mousseline

            Pâle, ou jonquille à poids noirs,

            Dans les soirs,

            Feu d'artificeront envers vous mes sens encensoirs !

 

            Nous organiserons de ces parties !

            Mes caresses, naïvement serties,

            Mourront, de ta gorge aux vierges hosties,

            Aux amandes de tes seins !

            Ô tocsins,

            Des cœurs dans le roulis des empilements de coussins.

 

            Tu t'abandonnes au Bon, moi j'abdique ;

            Nous nous comblons de nos deux Esthétiques ;

            Tu condimentes mes piments mystiques,

            J'assaisonne tes saisons ;

            Nous blasons,

            À force d'étapes sur nos collines, l'Horizon !

 

            Puis j'ai des tas d'éternelles histoires,

            Ô mers, ô volières de ma Mémoire !

            Sans compter les passes évocatoires !

            Et quand tu t'endormiras,

            Dans les draps

            D'un somme, je t'éventerai de lointains opéras.

 

            Orage en deux cœurs, ou jets d'eau des siestes,

            Tout sera Bien, contre ou selon ton geste,

            Afin qu'à peine un prétexte te reste

            De froncer tes chers sourcils,

            Ce souci :

            " Ah ! Suis-je née, infiniment, pour vivre par ici ? "

 

            - Mais j'ai beau parader, toutes s'en fichent !

            Et je repars avec ma folle affiche,

            Boniment incompris, piteux sandwiche :

            Au Bon Chevalier-Errant,

            Restaurant,

            Hôtel meublé, Cabinets de lecture, prix courants.

 

Complainte des formalités nuptiales

 

            Lui

 

            Allons, vous prendrez froid.

 

            Elle

 

            Non ; je suis un peu lasse.

            Je voudrais écouter toujours ce cor de chasse !

 

            Lui

 

            Dis, veux-tu te vêtir de mon Être éperdu ?

 

            Elle

 

            Tu le sais ; mais il fait si pur à la fenêtre...

 

            Lui

 

            Ah ! Tes yeux m'ont trahi l'Idéal à connaître ;

            Et je le veux, de tout l'univers de mon être !

            Dis, veux-tu ?

 

            Elle

 

            Devant cet univers, aussi, je me veux femme ;

            C'est pourquoi tu le sais. Mais quoi ! Ne m'as-tu pas

            Prise toute déjà ? Par tes yeux, sans combats !

            À la messe, au moment du grand Alléluia,

            N'as-tu pas eu mon âme ?

 

            Lui

 

            Oui ; mais l'Unique Loi veut que notre serment

            Soit baptisé des roses de ta croix nouvelle ;

            Tes yeux se font mortels, mais ton destin m'appelle,

            Car il sait que, pour naître aux moissons mutuelles,

            Je dois te caresser bien singulièrement :

 

            Vous verrez mon palais ! Vous verrez quelle vie !

            J'ai de gros lexicons et des photographies,

 

            De l'eau, des fruits, maints tabacs,

            Moi, plus naïf qu'hypocondre,

            Vibrant de tact à me fondre,

            Trempé dans les célibats.

            Bon et grand comme les bêtes,

            Pointilleux, mais emballé,

            Inconscient, mais esthète,

            Oh ! Veux-tu nous en aller

            Vers les pôles dont vous êtes ?

 

            Vous verrez mes voiliers ! Vous verrez mes jongleurs !

            Vous soignerez les fleurs de mon bateau de fleurs.

 

            Vous verrez qu'il y en a plus que je n'en étale.

            Et quels violets gros deuil sont ma couleur locale,

 

            Et que mes yeux sont ces vases d'Élection

            Des Danaïdes où sans fin nous puiserions !

 

            Des prairies adorables,

            Loin des mufles des gens ;

            Et, sous les ciels changeants,

            Maints hamacs incassables !

 

            Dans les jardins

            De nos instincts

            Allons cueillir

            De quoi guérir...

 

            Cuirassés des calus de mainte expérience,

            Ne mettant qu'en mes yeux leurs lettres de créance,

            Les orgues de mes sens se feront vos martyrs

            Vers des cieux sans échos étoilés à mourir !

 

            Elle

 

            Tu le sais ; mais tout est si décevant ! Ces choses

            Me poignent, après tout, d'un infaillible émoi !

            Raconte-moi ta vie, ou bien étourdis-moi.

            Car je me sens obscure, et, je ne sais pourquoi,

            Je me compare aux fleurs injustement écloses...

 

            Lui

 

            Tu verras, c'est un rêve. Et tu t'éveilleras

            Guérie enfin du mal de pousser solitaire.

            Puis, ma fine convalescente du Mystère,

            On vous soignera bien, nuit et jour, seuls sur terre.

            Tu verras ?

 

            Elle

 

            Tu le sais. Ah ! - si tu savais ! Car tu m'as prise !

            Bien au delà ! Avec tes yeux, qui me suffisent.

            Oui, tes yeux francs seront désormais mon église.

            Avec nos regards seulement,

            Alors, scellons notre serment ?

 

            Lui

 

            Allons, endormez-vous, mortelle fiancée.

            Là, dans mes bras loyaux, sur mon grand cœur bercée,

            Suffoquez aux parfums de l'unique pensée

            Que la vie est sincère et m'a fait le plus fort.

 

            Elle

 

            Tiens, on n'entend plus ce cor ; vous savez, ce cor...

 

            Lui

 

            L'Ange des Loyautés l'a baisée aux deux tempes ;

            Elle dort maintenant dans l'angle de ma lampe.

 

            Ô nuit,

            Fais-toi lointaine

            Avec ta traîne

            Qui bruit !

 

            Ô défaillance universelle !

            Mon unique va naître aux moissons mutuelles !

            Pour les fortes roses de l'amour

            Elle va perdre, lys pubère,

            Ses nuances si solitaires,

            Pour être, à son tour,

            Dame d'atour

            De Maïa !

 

            Alléluia !

 

Complainte des blackboulés

 

            " Ni vous, ni votre art, monsieur. " C'était un dimanche,

            Vous savez où.

            À vos genoux,

            Je suffoquai, suintant de longues larmes blanches.

 

            L'orchestre du jardin jouait ce " si tu m'aimes "

            Que vous savez ;

            Et je m'en vais

            Depuis, et pour toujours, m'exilant sur ce thème.

 

            Et toujours, ce refus si monstrueux m'effraie

            Et me confond

            Pour vous au fond,

            Si Regard-Incarné ! Si moi-même ! Si vraie !

 

            Bien. - Maintenant, voici ce que je vous souhaite,

            Puisque, après tout,

            En ce soir d'août,

            Vous avez craché vers l'Art, par-dessus ma tête.

 

            Vieille et chauve à vingt ans, sois prise pour une autre

            Et sans raison,

            Mise en prison,

            Très loin, et qu'un geôlier, sur toi, des ans, se vautre.

 

            Puis, passe à Charenton, parmi de vagues folles,

            Avec Paris

            Là-bas, fleuri,

            Ah ! Rêve trop beau ! Paris où je me console.

 

            Et demande à manger, et qu'alors on confonde !

            Qu'on croie à ton

            Refus ! Et qu'on

            Te nourrisse, horreur ! Horreur ! Horreur ! À la sonde.

 

            La sonde t'entre par le nez, Dieu vous bénisse !

            À bas, les mains !

            Et le bon vin,

            Le lait, les œufs te gavent par cet orifice.

 

            Et qu'après bien des ans de cette facétie,

            Un interne (aux

            Regards loyaux ! )

            Se trompe de conduit ! Et verse, et t'asphyxie.

 

            Et voilà ce que moi, guéri, je vous souhaite,

            Cœur rose, pour

            Avoir un jour

            Craché sur l'Art ! L'Art pur ! Sans compter le poète.

 

Complainte des consolations

 

            Quia voluit consolari.

 

            Ses yeux ne me voient pas, son corps serait jaloux ;

            Elle m'a dit : " monsieur... " en m'enterrant d'un geste ;

            Elle est Tout, l'univers moderne et le céleste.

            Soit ! Draguons donc Paris, et ravitaillons-nous,

            Tant bien que mal, du reste.

 

            Les Landes sans espoir de ses regards brûlés

            Semblaient parfois des paons prêts à mettre à la voile...

            Sans chercher à me consoler vers les étoiles,

            Ah ! Je trouverai bien deux yeux aussi sans clés,

            Au Louvre, en quelque toile !

 

            Oh ! Qu'incultes, ses airs, rêvant dans la prison

            D'un cant sur le qui-vive au travers de nos hontes !

            Mais, en m'appliquant bien, moi dont la foi démonte

            Les jours, les ciels, les nuits, dans les quatre saisons

            Je trouverai mon compte.

 

            Sa bouche ! À moi, ce pli pudiquement martyr

            Où s'aigrissent des nostalgies de nostalgies !

            Eh bien, j'irai parfois, très sincère vigie,

            Du haut de Notre-Dame aider l'aube au sortir

            De passables orgies.

 

            Mais, Tout va la reprendre ! - Alors Tout m'en absout.

            Mais, Elle est ton bonheur ! - Non ! Je suis trop immense,

            Trop chose. Comment donc ! Mais ma seule présence

            Ici-bas, vraie à s'y mirer, est l'air de Tout :

            De la Femme au Silence !

 

Complainte des bons ménages

 

            L'Art sans poitrine m'a trop longtemps bercé dupe.

            Si ses labours sont fiers, que ses blés décevants !

            Tiens, laisse-moi bêler tout aux plis de ta jupe

            Qui fleure le couvent.

 

            Le Génie avec moi, serf, a fait des manières ;

            Toi, jupe, fais frou-frou, sans t'inquiéter pourquoi,

            Sous œillet bleu de ciel de l'unique théière,

            Sois toi-même, à part moi.

 

            Je veux être pendu, si tu n'es pas discrète

            Et comme il faut, vraiment ! Et d'ailleurs tu m'es tout.

            Tiens, j'aimerai les plissés de ta collerette

            Sans en venir à bout.

 

            Mais l'Art, c'est l'Inconnu ! Qu'on y dorme et s'y vautre,

            On peut ne pas l'avoir constamment sur les bras !

            Eh bien, ménage au vent ! Soyons Lui, Elle et l'Autre.

            Et puis, n'insistons pas.

 

Complainte de Lord Pierrot

 

            Au clair de la lune,

            Mon ami Pierrot,

            Filons, en costume,

            Présider là-haut !

            Ma cervelle est morte.

            Que le Christ l'emporte !

            Béons à la Lune,

            La bouche en zéro.

 

            Inconscient, descendez en nous par réflexes :

            Brouillez les cartes, les dictionnaires, les sexes.

 

            Tournons d'abord sur nous-même, comme un fakir !

            (Agiter le pauvre être, avant de s'en servir.)

 

            J'ai le cœur chaste et vrai comme une bonne lampe ;

            Oui, je suis en taille-douce, comme une estampe.

 

            Vénus, énorme comme le Régent,

            Déjà se pâme à l'horizon des grèves ;

            Et c'est l'heure, ô gens nés casés, bonnes gens,

            De s'étourdir en longs trilles de rêves !

            Corybanthe, aux quatre vents tous les draps !

            Disloque tes pudeurs, à bas les lignes !

            En costume blanc, je ferai le cygne,

            Après nous le Déluge, ô ma Léda !

            Jusqu'à ce que tournent tes yeux vitreux,

            Que tu grelottes en rires affreux,

            Hop ! Enlevons sur les horizons fades

            Les menuets de nos pantalonnades !

            Tiens ! L'Univers

            Est à l'envers...

 

            - Tout cela vous honore,

            Lord Pierrot, mais encore ?

 

            - Ah ! Qu'une, d'elle-même, un beau soir sût venir,

            Ne voyant que boire à mes lèvres, ou mourir !

 

            Je serais, savez-vous, la plus noble conquête

            Que femme, au plus ravi du Rêve, eût jamais faite !

 

            D'ici-là, qu'il me soit permis

            De vivre de vieux compromis.

            Où commence, où finit l'humaine

            Ou la divine dignité ?

            Jonglons avec les entités,

            Pierrot s'agite et Tout le mène !

            Laissez faire, laissez passer ;

            Laissez passer, et laisser faire ;

            Le semblable, c'est le contraire,

            Et l'univers, c'est pas assez !

            Et je me sens, ayant pour cible

            Adopté la vie impossible,

            De moins en moins localisé !

            - Tout cela vous honore,

            Lord Pierrot, mais encore ?

 

            - Il faisait, ah ! Si chaud, si sec.

            Voici qu'il pleut, qu'il pleut, bergères !

            Les pauvres Vénus bocagères

            Ont la roupie à leur nez grec !

 

            - Oh ! De moins en moins drôle ;

            Pierrot sait mal son rôle ?

 

            - J'ai le cœur triste comme un lampion forain...

            Bah ! J'irai passer la nuit dans le premier train ;

 

            Sûr d'aller, ma vie entière,

            Malheureux comme les pierres. (bis.)

 

Autre complainte de Lord Pierrot

 

            Celle qui doit me mettre au courant de la Femme !

            Nous lui dirons d'abord, de mon air le moins froid :

            " La somme des angles d'un triangle, chère âme,

            " Est égale à deux droits. "

 

            Et si ce cri lui part : " Dieu de Dieu ! Que je t'aime ! "

            - " Dieu reconnaîtra les siens. " Ou piquée au vif :

            - " Mes claviers ont du cœur, tu seras mon seul thème. "

            Moi : " Tout est relatif. "

 

            De tous ses yeux, alors ! Se sentant trop banale :

            " Ah ! Tu ne m'aimes pas ; tant d'autres sont jaloux ! "

            Et moi, d'un œil qui vers l'Inconscient s'emballe :

            " Merci, pas mal ; et vous ? "

 

            - " Jouons au plus fidèle ! " - " À quoi bon, ô Nature ! "

            " Autant à qui perd gagne ! " Alors, autre couplet :

            - " Ah ! Tu te lasseras le premier, j'en suis sûre... "

            - " Après vous, s'il vous plaît. "

 

            Enfin, si, par un soir, elle meurt dans mes livres,

            Douce ; feignant de n'en pas croire encor mes yeux,

            J'aurai un : " Ah çà, mais, nous avions De Quoi vivre !

            " C'était donc sérieux ? "

 

Complainte sur certains ennuis

 

            Un couchant des Cosmogonies !

            Ah ! Que la Vie est quotidienne...

            Et, du plus vrai qu'on se souvienne,

            Comme on fut piètre et sans génie...

 

            On voudrait s'avouer des choses,

            Dont on s'étonnerait en route,

            Qui feraient, une fois pour toutes !

            Qu'on s'entendrait à travers poses.

 

            On voudrait saigner le Silence,

            Secouer l'exil des causeries ;

            Et non ! Ces dames sont aigries

            Par des questions de préséance.

 

            Elles boudent là, l'air capable.

            Et, sous le ciel, plus d'un s'explique,

            Par quels gâchis suresthétiques

            Ces êtres-là sont adorables.

 

            Justement, une nous appelle,

            Pour l'aider à chercher sa bague,

            Perdue (où dans ce terrain vague ? )

            Un souvenir d'amour, dit-elle !

 

            Ces êtres-là sont adorables !

 

Complainte des noces de Pierrot

 

            Où te flatter pour boire dieu,

            Ma provisoire corybante ?

            Je sauce mon âme en tes yeux,

            Je ceins ta beauté pénitente,

            Où donc vis-tu ? Moi si pieux,

            Que tu m'es lente, lente !

 

            Tes cils m'insinuent : c'en est trop ;

            Et leurs calices vont se clore,

            Sans me jeter leur dernier mot,

            Et refouler mes métaphores,

            De leur petit air comme il faut ?

            Isis, levez le store !

 

            Car cette fois, c'est pour de bon ;

            Trop d'avrils, quittant la partie

            Devant des charmes moribonds,

            J'ai bâclé notre eucharistie

            Sous les trépieds où ne répond

            Qu'une aveugle Pythie !

 

            Ton tabernacle est dévasté ?

            Sois sage, distraite égoïste !

            D'ailleurs, suppôt d'éternité,

            Le spleen de tout ce qui n'existe

            Veut qu'en ce blanc matin d'été,

            Je sois ton exorciste !

 

            Ainsi, fustigeons ces airs plats

            Et ces dolentes pantomimes

            Couvrant d'avance du vieux glas

            Mes toscins à l'hostie ultime !

            Ah ! Tu me comprends, n'est-ce pas,

            Toi, ma moins pauvre rime ?

 

            Introïbo, voici l'Époux !

            Hallali ! Songe au pôle, aspire ;

            Je t'achèterai des bijoux,

            Garde-moi ton ut de martyre...

            Quoi ! Bébé bercé, c'est donc tout ?

            Tu n'as plus rien à dire ?

 

            - Mon dieu, mon dieu ! Je n'ai rien eu,

            J'en suis encore aux poncifs thèmes !

            Son teint me redevient connu,

            Et, sur son front tout au baptême,

            Aube déjà l'air ingénu !

            L'air vrai ! L'air non mortel quand même !

 

            Ce qui fait que je l'aime,

 

            Et qu'elle est même, vraiment,

            La chapelle rose

            Où parfois j'expose

            Le Saint-Sacrement

            De mon humeur du moment.

 

Complainte du vent qui s'ennuie la nuit

 

            Ta fleur se fane, ô fiancée ?

            Oh ! Gardes-en encore un peu

            La corolle qu'a compulsée

            Un soir d'ennui trop studieux !

            Le vent des toits qui pleure et rage,

            Dans ses assauts et ses remords,

            Sied au nostalgique naufrage

            Où m'a jeté ta Toison-d'Or.

 

            Le vent assiège,

               Dans sa tour,

            Le sortilège

               De l'Amour ;

            Et, pris au piège,

               Le sacrilège

            Geint sans retour.

 

            Ainsi, mon Idéal sans bride

            T'ubiquitait de ses sanglots,

            Ô calice loyal mais vide

            Qui jouais à me rester clos ?

            Ainsi dans la nuit investie,

            Sur tes pétales décevants,

            L'Ange fileur d'eucharisties

            S'afflige tout le long du vent.

 

            Le vent assiège,

               Dans sa tour,

            Le sortilège

               De l'Amour,

            Et, pris au piège,

               Le sacrilège

            Geint sans retour.

 

            Ô toi qu'un remords fait si morte,

            Qu'il m'est incurable, en tes yeux,

            D'écouter se morfondre aux portes

            Le vent aux étendards de cieux !

            Rideaux verts de notre hypogée,

            Marbre banal du lavabo,

            Votre hébétude ravagée

            Est le miroir de mon tombeau.

 

            Ô vent, allège

               Ton discours

            Des vains cortèges

               De l'humour ;

            Je rentre au piège,

               Peut-être y vais-je

            Tuer l'Amour !

 

Complainte du pauvre corps humain

 

            L'homme et sa compagne sont serfs

            De corps, tourbillonnants cloaques

            Aux mailles de harpes de nerfs

            Serves de tout et que détraque

            Un fier répertoire d'attaques.

 

            Voyez l'homme, voyez !

            Si ça n'fait pas pitié !

 

            Propre et correct en ses ressorts,

            S'assaisonnant de modes vaines,

            Il s'admire, ce brave corps,

            Et s'endimanche pour sa peine,

            Quand il a bien sué la semaine.

 

            Et sa compagne ! Allons,

            Ma bell', nous nous valons.

 

            Faudrait le voir, touchant et nu

            Dans un décor d'oiseaux, de roses ;

            Ses tics réflexes d'ingénu,

            Ses plis pris de mondaines poses ;

            Bref, sur beau fond vert, sa chlorose.

 

            Voyez l'Homme, voyez !

            Si ça n'fait pas pitié !

 

            Les Vertus et les Voluptés

            Détraquant d'un rien sa machine,

            Il ne vit que pour disputer

            Ce domaine à rentes divines

            Aux lois de mort qui le taquinent.

 

            Et sa compagne ! Allons,

            Ma bell', nous nous valons.

 

            Il se soutient de mets pleins d'art,

            Se drogue, se tond, se parfume,

            Se truffe tant, qu'il meurt trop tard ;

            Et la cuisine se résume

            En mille infections posthumes.

 

            Oh ! Ce couple, voyez !

            Non, ça fait trop pitié.

 

            Mais ce microbe subversif

            Ne compte pas pour la Substance,

            Dont les déluges corrosifs

            Renoient vite pour l'Innocence

            Ces fols germes de conscience.

 

            Nature est sans pitié

            Pour son petit dernier.

 

Complainte du roi de Thulé

 

            Il était un roi de Thulé,

            Immaculé,

            Qui loin des jupes et des choses,

            Pleurait sur la métempsychose

            Des lys en roses,

            Et quel palais !

 

            Ses fleurs dormant, il s'en allait,

            Traînant des clés,

            Broder aux seuls yeux des étoiles,

            Sur une tour, un certain Voile.

            De vive toile,

            Aux nuits de lait !

 

            Quand le voile fut bien ourlé,

            Loin de Thulé,

            Il rama fort sur les mers grises,

            Vers le soleil qui s'agonise,

            Féerique Église !

            Il ululait :

 

            " Soleil-crevant, encore un jour,

            Vous avez tendu votre phare

            Aux holocaustes vivipares,

            Du culte qu'ils nomment l'Amour.

 

            " et comme, devant la nuit fauve,

            Vous vous sentez défaillir,

            D'un dernier flot d'un sang martyr

            Vous lavez le seuil de l'Alcôve !

 

            " Soleil ! Soleil ! Moi je descends

            Vers vos navrants palais polaires,

            Dorloter dans ce Saint-Suaire

            Votre cœur bien en sang,

            En le berçant ! "

 

            Il dit, et, le Voile étendu,

            Tout éperdu,

            Vers les coraux et les naufrages,

            Le roi raillé des doux corsages,

            Beau comme un Mage

            Est descendu !

 

            Braves amants ! Aux nuits de lait,

            Tournez vos clés !

            Une ombre, d'amour pur transie,

            Viendrait vous gémir cette scie :

            " Il était un roi de Thulé

            Immaculé... "

 

Complainte du soir des comices agricoles

 

            Deux royaux cors de chasse ont encore un duo

            Aux échos,

            Quelques fusées reniflent s'étouffer là-haut !

 

            Allez, allez, gens de la noce,

            Qu'on s'en donne une fière bosse !

 

            Et comme le jour naît, que bientôt il faudra,

            À deux bras,

            Peiner, se recrotter dans les labours ingrats,

 

            Allez, allez, gens que vous êtes,

            C'est pas tous les jours jour de fête !

 

            Ce violon incompris pleure au pays natal,

            Loin du bal,

            Et le piston risque un appel vers l'Idéal...

 

            Mais le flageolet les rappelle

            Et allez donc, mâl's et femelles !

 

            Un couple erre parmi les rêves des grillons,

            Aux sillons ;

            La fille écoute en tourmentant son médaillon.

 

            Laissez, laissez, ô cors de chasse,

            Puisque c'est le sort de la race.

 

            Les beaux cors se sont morts ; mais cependant qu'au loin,

            Dans les foins,

            Crèvent deux rêves niais, sans maire et sans adjoint.

 

            Pintez, dansez, gens de la Terre,

            Tout est un triste et vieux Mystère.

 

            - Ah ! Le Premier que prit ce besoin insensé

            De danser

            Sur ce monde enfantin dans l'Inconnu lancé !

 

            Ô Terre, ô terre, ô race humaine,

            Vous me faites bien de la peine.

 

Complainte des cloches

 

            Dimanche, à Liège.

 

            Bin bam, bin bam,

            Les cloches, les cloches,

            Chansons en l'air, pauvres reproches !

            Bin bam, bin bam,

            Les cloches en Brabant !

 

            Petits et gros, clochers en fête,

            De l'hôpital à l'Évêché,

            Dans ce bon ciel endimanché,

            Se carillonnent, et s'entêtent,

            À tue-tête ! À tue-tête !

 

            Bons vitraux, saignez impuissants

            Aux allégresses hosannahlles

            Des orgues lâchant leurs pédales,

            Les tuyaux bouchés par l'encens !

            Car il descend ! Il descend !

 

            Voici les lentes oriflammes

            Où flottent la Vierge et les Saints !

            Les cloches, leur battant des mains,

            S'étourdissent en jeunes gammes

            Hymniclames ! Hymniclames !

 

            Va, Globe aux studieux pourchas,

            Où Dieu à peine encor s'épelle !

            Bondis, Jérusalem nouvelle,

            Vers les nuits grosses de rachats,

            Où les lys ne filent pas !

 

            Édens mûrs, Unique Bohême !

            Nous, les beaux anges effrénés ;

            Elles, les Regards incarnés,

            Pouvant nous chanter, sans blasphème :

            Que je t'aime ! Pour moi-même !

 

            Oui, les cloches viennent de loin !

            Oui, oui, l'Idéal les fit fondre

            Pour rendre les gens hypocondres,

            Vêtus de noir, tendant le poing

            Vers un Témoin ! Un Témoin !

 

            Ah ! Cœur-battant, cogne à tue-tête

            Vers ce ciel niais endimanché !

            Calme, à jaillir de ton clocher,

            Et nous retombe à jamais BÊTE.

            Quelle fête ! Quelle fête !

 

            Bin bam, bin bam,

            Les cloches ! Les cloches !

            Chansons en l'air, pauvres reproches !

            Bin bam, bin bam,

            Les cloches en Brabant ! 1

 

            1. Et ailleurs.

 

Complainte des grands pins

 

            à Bade.

 

            Tout hier, le soleil a boudé dans ses brumes,

            Le vent jusqu'au matin n'a pas décoléré,

            Mais, nous point des coteaux là-bas, un œil sacré

            Qui va vous bousculer ces paquets de bitume !

 

            - Ah ! Vous m'avez trop, trop vanné,

            Bals de diamants, hanches roses ;

            Et, bien sûr, je n'étais pas né

            Pour ces choses.

 

            - Le vent jusqu'au matin n'a pas décoléré.

            Oh ! Ces quintes de toux d'un chaos bien posthume,

 

            - Prés et bois vendus ! Que de gens,

            Qui me tenaient mes gants, serviles,

            À cette heure, de mes argents,

            Font des piles !

 

            - Délayant en ciels bas ces paquets de bitume

            Qui grimpaient talonnés de noirs Misérérés !

 

            - Elles, coudes nus dans les fruits,

            Riant, changeant de doigts leurs bagues ;

            Comme nos plages et nos nuits

            Leur sont vagues !

 

            - Oh ! Ces quintes de toux d'un chaos bien posthume,

            Chantons comme Memnon, le soleil a filtré,

 

            - Et moi, je suis dans ce lit cru

            De chambre d'hôtel, fade chambre,

            Seul, battu dans les vents bourrus

            De novembre.

 

            - Qui, consolant des vents les noirs Misérérés,

            Des nuages en fuite éponge au loin l'écume.

 

            - Berthe aux sages yeux de lilas,

            Qui priais Dieu que je revinsse,

            Que fais-tu, mariée là-bas,

            En province ?

 

            - Memnons, ventriloquons ! Le cher astre a filtré

            Et le voilà qui tout authentique s'exhume !

 

            - Oh ! Quel vent ! Adieu tout sommeil ;

            Mon Dieu, que je suis bien malade !

            Oh ! Notre croisée au soleil

            Bon, à Bade.

 

            - Il rompt ses digues ! Vers les grands labours qui fument !

            Saint Sacrement ! Et labarum des nox irae !

 

            - Et bientôt, seul, je m'en irai,

            À Montmartre, en cinquième classe,

            Loin de père et mère, enterrés

            En Alsace.

 

Complainte sur certains temps déplacés

 

            Le couchant de sang est taché

            Comme un tablier de boucher ;

            Oh ! Qui veut aussi m'écorcher !

 

            - Maintenant c'est comme une rade !

            Ça vous fait le cœur tout nomade,

            À cingler vers mille Lusiades !

 

            Passez, ô nuptials appels,

            Vers les comptoirs, les Archipels

            Où l'on mastique le bétel !

 

            Je n'aurai jamais d'aventures ;

            Qu'il est petit, dans la Nature,

            Le chemin d'fer Paris-Ceinture !

 

            V'la l'fontainier ! Il siffle l'air

            (connu) du bon roi Dagobert ;

            Oh ! Ces matins d'avril en mer !

 

            - Le vent galope ventre à terre,

            En vain voudrait-on le fair'taire !

            Ah ! Nom de Dieu ! Quelle misère !

 

            - Le Soleil est mirobolant

            Comme un poitrail de chambellan,

            J'en demeure les bras ballants ;

 

            Mais jugez si ça m'importune,

            Je rêvais en plein de lagunes

            De Venise au clair de la lune !

 

            - Vrai ! La vie est pour les badauds.

            Quand on a du dieu sous la peau,

            On cuve ça sans dire mot.

 

            L'obélisque quadrangulaire,

            De mon spleen monte ; j'y digère,

            En stylite, ce gros Mystère.

 

Complainte des condoléances au soleil

 

            Décidément, bien Don Quichotte et pas peu sale,

            Ta Police, ô Soleil ! Malgré tes grands Levers,

            Et tes couchants des beaux Sept-Glaives abreuvés,

            Rosaces en sang d'une aveugle Cathédrale !

 

            Sans trêve, aux spleens d'amour sonner des hallalis !

            Car, depuis que, majeur, ton fils calcule et pose,

            Labarum des glaciers ! Fais-tu donc autre chose

            Que chasser devant toi des dupes de leurs lits ?

 

            Certes, dès qu'aux rideaux aubadent tes fanfares,

            Ces piteux d'infini, clignant de gluants deuils,

            Rhabillent leurs tombeaux, en se cachant de œil

            Qui cautérise les citernes les plus rares !

 

            Mais tu ne te dis pas que, là-bas, bon Soleil,

            L'autre moitié n'attendait que ta défaillance,

            Et déjà se remet à ses expériences,

            Alléguant quoi ! La nuit, l'usage, le sommeil...

 

            Or, à notre guichet, tu n'es pas mort encore,

            Pour aller fustiger de rayons ces mortels,

            Que nos bateaux sans fleurs rerâlent vers leurs ciels

            D'où pleurent des remparts brodés contre l'aurore !

 

            Alcôve des Danaïdes, triste astre ! - et puis,

            Ces jours où, tes fureurs ayant fait les nuages,

            Tu vas sans pouvoir les percer, blême de rage

            De savoir seul et tout à ses aises l'Ennui !

 

            Entre nous donc, bien don Quichotte, et pas moins sale,

            Ta Police, ô Soleil, malgré tes grands Levers,

            Et tes couchants des beaux Sept-Glaives abreuvés,

            Rosaces en sang d'une aveugle Cathédrale !

 

Complainte de l'oubli des morts

 

            Mesdames et Messieurs,

            Vous dont la mère est morte.

            C'est le bon fossoyeux

            Qui gratte à votre porte.

 

            Les morts

            C'est sous terre ;

            Ça n'en sort

            Guère.

 

            Vous fumez dans vos bocks,

            Vous soldez quelque idylle,

            Là-bas chante le coq,

            Pauvres morts hors des villes !

 

            Grand-papa se penchait,

            Là, le doigt sur la tempe,

            Sœur faisait du crochet,

            Mère montait la lampe.

 

            Les morts

            C'est discret,

            Ça dort

            Trop au frais.

 

            Vous avez bien dîné,

            Comment va cette affaire ?

            Ah ! Les petits mort-nés

            Ne se dorlotent guère !

 

            Notez, d'un trait égal,

            Au livre de la caisse,

            Entre deux frais de bal :

            Entretien tombe et messe.

 

            C'est gai,

            Cette vie ;

            Hein, ma mie,

            Ô gué ?

 

            Mesdames et Messieurs,

            Vous dont la sœur est morte,

            Ouvrez au fossoyeux

            Qui claque à votre porte ;

 

            Si vous n'avez pitié,

            Il viendra (sans rancune)

            Vous tirer par les pieds,

            Une nuit de grand'lune !

 

            Importun

            Vent qui rage !

            Les défunts ?

            Ça voyage...

 

Complainte du pauvre jeune homme

 

            Sur l'air populaire :

            " Quand le bonhomm' revint du bois. "

 

            Quand ce jeune homm' rentra chez lui,

            Quand ce jeune homm' rentra chez lui ;

            Il prit à deux mains son vieux crâne,

            Qui de science était un puits !

               Crâne,

            Riche crâne,

            Entends-tu la Folie qui plane ?

            Et qui demande le cordon,

            Digue dondaine, digue dondaine,

            Et qui demande le cordon,

            Digue dondaine, digue dondon ?

 

            Quand ce jeune homm' rentra chez lui,

            Quand ce jeune homm' rentra chez lui ;

            Il entendit de tristes gammes,

            Qu'un piano pleurait dans la nuit !

               Gammes,

            Vieilles gammes,

            Ensemble, enfants, nous vous cherchâmes ;

            Son mari m'a fermé sa maison,

            Digue dondaine, digue dondaine,

            Son mari m'a fermé sa maison,

            Digue dondaine, digue dondon !

 

            Quand ce jeune homm' rentra chez lui,

            Quand ce jeune homm' rentra chez lui ;

            Il mit le nez dans sa belle âme,

            Où fermentaient des tas d'ennuis !

               Âme,

            Ma belle âme,

            Leur huile est trop sal' pour ta flamme !

            Puis, nuit partout ! Lors, à quoi bon ?

            Digue dondaine, digue dondaine,

            Puis, nuit partout ! Lors, à quoi bon ?

            Digue dondaine, digue dondon !

 

            Quand ce jeune homm' rentra chez lui,

            Quand ce jeune homm' rentra chez lui ;

            Il vit que sa charmante femme,

            Avait déménagé sans lui !

               Dame,

            Notre-Dame,

            Je n'aurai pas un mot de blâme !

            Mais t'aurais pu m'laisser l'charbon,

            Digue dondaine, digue dondaine,

            Mais t'aurais pu m'laisser l'charbon,

            Digue dondaine, digue dondon.

 

            Lors, ce jeune homme aux tels ennuis,

            Lors, ce jeune homme aux tels ennuis ;

            Alla décrocher une lame,

            Qu'on lui avait fait cadeau avec l'étui !

               Lame,

            Fine lame,

            Soyez plus droite que la femme !

            Et vous, mon Dieu, pardon ! Pardon !

            Digue dondaine, digue dondaine,

            Et vous, mon dieu, pardon ! Pardon !

            Digue dondaine, digue dondon !

 

            Quand les croq'morts vinrent chez lui,

            Quand les croq'morts vinrent chez lui ;

            Ils virent qu'c'était un'belle âme,

            Comme on n'en fait plus aujourd'hui.

               Âme,

            Dors, belle âme !

            Quand on est mort, c'est pour de bon,

            Digue dondaine, digue dondaine,

            Quand on est mort, c'est pour de bon,

            Digue dondaine, digue dondon !

 

Complainte de l'époux outragé

 

            Sur l'air populaire :

            " Qu'allais-tu faire à la fontaine ? "

 

            - Qu'alliez-vous faire à la Mad'leine,

            Corbleu, ma moitié,

            - Qu'alliez-vous faire à la Mad'leine ?

 

            - J'allais prier pour qu'un fils nous vienne,

            Mon Dieu, mon ami ;

            J'allais prier pour qu'un fils nous vienne.

 

            - Vous vous teniez dans un coin, debout,

            Corbleu, ma moitié !

            Vous vous teniez dans un coin debout.

 

            - Pas d'chaise économis'trois sous,

            Mon Dieu, mon ami ;

            Pas d'chaise économis'trois sous.

 

            - D'un officier, j'ai vu la tournure,

            Corbleu, ma moitié !

            D'un officier, j'ai vu la tournure.

 

            - C'était ce Christ grandeur nature,

            Mon dieu, mon ami ;

            C'était ce Christ grandeur nature.

 

            - Les christs n'ont pas la croix d'honneur,

            Corbleu, ma moitié !

            Les Christs n'ont pas la croix d'honneur.

 

            - C'était la plaie du Calvaire, au cœur,

            Mon dieu, mon ami ;

            C'était la plaie du Calvaire au cœur.

 

            - Les christs n'ont qu'au flanc seul la plaie,

            Corbleu, ma moitié !

            Les christs n'ont qu'au flanc seul la plaie !

 

            - C'était une goutte envolée,

            Mon Dieu, mon ami ;

            C'était une goutte envolée.

 

            - Aux Crucifix on n'parl'jamais,

            Corbleu, ma moitié !

            Aux Crucifix on n'parl'jamais ?

 

            - C'était du trop d'amour qu'j'avais,

            Mon Dieu, mon ami,

            C'était du trop d'amour qu'j'avais !

 

            Et moi j'te brûl'rai la cervelle,

            Corbleu, ma moitié,

            Et moi j'te brûl'rai la cervelle !

 

            - Lui, il aura mon âme immortelle,

            Mon Dieu, mon ami,

            Lui, il aura mon âme immortelle !

 

Complainte variations sur le mot " falot, falotte "

 

            Falot, falotte !

            Sous l'aigre averse qui clapote.

            Un chien aboie aux feux-follets,

            Et puis se noie, taïaut, taïaut !

            La Lune, voyant ces ballets,

            Rit à Pierrot !

            Falot ! Falot !

 

            Falot, falotte !

            Un train perdu, dans la nuit, stoppe,

            Par les avalanches bloqué ;

            Il siffle au loin ! Et les petiots

            Croient ouïr les méchants hoquets

            D'un grand crapaud !

            Falot, falot !

 

            Falot, falotte !

            La danse du bateau-pilote,

            Sous œil d'or du phare, en péril

            Et sur les steamers, les galops

            Des vents filtrant leurs longs exils

            Par les hublots !

            Falot, falot !

 

            Falot, falotte !

            La petite vieille qui trotte,

            Par les bois aux temps pluvieux,

            Cassée en deux sous le fagot

            Qui réchauffera de son mieux

            Son vieux tricot !

            Falot, falot !

 

            Falot, falotte !

            Sous sa lanterne qui tremblote,

            Le fermier dans son potager

            S'en vient cueillir des escargots,

            Et c'est une étoile au berger

            Rêvant là-haut !

            Falot, falot !

 

            Falot, falotte !

            Le lumignon au vent toussotte,

            Dans son cornet de gras papier ;

            Mais le passant en son pal'tot,

            Ô mandarines des Janviers,

            File au galop !

            Falot, falot !

 

            Falot, falotte !

            Un chiffonnier va sous sa hotte ;

            Un réverbère près d'un mur

            Où se cogne un vague soulaud,

            Qui l'embrasse comme un pur,

            Avec des mots !

            Falot, falot !

 

            Falot, falotte !

            Et c'est ma belle âme en ribotte,

            Qui se sirote et se fait mal,

            Et fait avec ses grands sanglots,

            Sur les beaux lacs de l'Idéal

            Des ronds dans l'eau !

            Falot, falot !

 

Complainte du temps et de sa commère l'espace

 

            Je tends mes poignets universels dont aucun

            N'est le droit ou le gauche, et l'Espace, dans un

            Va-et-vient giratoire, y détrame les toiles

            D'azur pleines de cocons à fœtus d'Étoiles.

            Et nous nous blasons tant, je ne sais où, les deux

            Indissolubles nuits aux orgues vaniteux

            De nos pores à Soleils, où toute cellule

            Chante : Moi ! Moi ! Puis s'éparpille, ridicule !

 

            Elle est l'infini sans fin, je deviens le temps

            Infaillible. C'est pourquoi nous nous perdons tant.

            Où sommes-nous ? Pourquoi ? Pour que Dieu s'accomplisse ?

            Mais l'Éternité n'y a pas suffi ! Calice

            Inconscient, où tout cœur crevé se résout,

            Extrais-nous donc alors de ce néant trop tout !

            Que tu fisses de nous seulement une flamme,

            Un vrai sanglot mortel, la moindre goutte d'âme !

 

            Mais nous bâillons de toute la force de nos

            Touts, sûrs de la surdité des humains échos.

            Que ne suis-je indivisible ! Et toi, douce Espace,

            Où sont les steppes de tes seins, que j'y rêvasse ?

            Quand t'ai-je fécondée à jamais ? Oh ! Ce dut

            Être un spasme intéressant ! Mais quel fut mon but ?

            Je t'ai, tu m'as. Mais où ? Partout, toujours. Extase

            Sur laquelle, quand on est le Temps, on se blase.

 

            Or, voilà des spleens infinis que je suis en

            Voyage vers ta bouche, et pas plus à présent

            Que toujours, je ne sens la fleur triomphatrice

            Qui flotte, m'as-tu dit, au seuil de ta matrice.

            Abstraites amours ! Quel infini mitoyen

            Tourne entre nos deux Touts ? Sommes-nous deux ? Ou bien

            (tais-toi si tu ne peux me prouver à outrance,

            Illico, le fondement de la connaissance,

 

            Et, par ce chant : Pensée, Objet, Identité !

            Souffler le Doute, songe d'un siècle d'été)

            Suis-je à jamais un solitaire Hermaphrodite,

            Comme le Ver solitaire, ô ma Sulamite ?

            Ma complainte n'a pas eu de commencement,

            Que je sache, et n'aura nulle fin ; autrement,

            Je serais l'anachronisme absolu. Pullule

            Donc, azur possédé du mètre et du pendule !

 

            Ô Source du Possible, alimente à jamais

            Des pollens des soleils d'exil, et de l'engrais

            Des chaotiques hécatombes, l'automate

            Universel où pas une loi ne se hâte.

            Nuls à tout, sauf aux rares mystiques éclairs

            Des Élus, nous restons les deux miroirs d'éther

            Réfléchissant, jusqu'à la mort de ces Mystères,

            Leurs Nuits que l'Amour jonche de fleurs éphémères.

 

Grande complainte de Paris

 

            Prose blanche :

 

            Bonne gens qui m'écoutes, c'est Paris, Charenton compris. Maison fondée en... à louer. Médailles à toutes les expositions et des mentions. Bail immortel. Chantiers en gros et en détail de bonheurs sur mesure. Fournisseurs brevetés d'un tas de majestés. Maison recommandée. Prévient la chute des cheveux. En loteries ! Envoie en province. Pas de morte-saison. Abonnements. Dépôt, sans garantie de l'humanité, des ennuis les plus comme il faut et d'occasion. Facilités de paiement, mais de l'argent. De l'argent, bonne gens !

 

            Et ça se ravitaille, import et export, par vingt gares et douanes. Que tristes, sous la pluie, les trains de marchandises ! à vous, dieux, chasublerie, ameublements d'église, dragées pour baptêmes, le culte est au troisième, clientèle ineffable. Amour, à toi, des maisons d'or aux hospices dont les langes et loques feront le papier des billets doux à monogrammes, trousseaux et layettes, seules eaux alcalines reconstituantes, ô chlorose ! Bijoux de sérail, falbalas, tramways, miroirs de poches, romances ! Et à l'antipode, qu'y fait-on ? ça travaille, pour que Paris se ravitaille...

 

            D'ailleurs, des moindres pavés, monte le Lotus Tact. En bataille rangée, les deux sexes, toilettés à la mode des passants, mangeant dans le ruolz ! Aux commis, des Niobides ; des faunesses, aux Christs. Et sous les futaies seigneuriales des jardins très publics, martyrs niaisant et vestales minaudières faisant d'un clin œil l'article pour l'Idéale et Cie (Maison vague, là-haut), mais d'elles-mêmes absentes, pour sûr. Ah ! L'Homme est un singulier monsieur ; et elle, sa voix de fausset, quel front désert ! D'ailleurs avec du tact...

 

            Mais l'inextirpable élite, d'où ? Pour où ? Maisons de blanc : pompes voluptiales ; maisons de deuil : spleenuosités, rancœurs à la carte. Et les banlieues adoptives, humus teigneux, haridelles paissant bris de vaisselles, tessons, semelles, de profil sur l'horizon des remparts. Et la pluie ! Trois torchons à une claire-voie de mansarde. Un chien aboie à un ballon là-haut. Et des coins claustrals, cloches exilescentes des dies iraemissibles. Couchants d'aquarelliste distinguée, ou de lapidaire en liquidation. Génie au prix de fabrique, et ces jeunes gens s'entraînent en auto-litanies et formules vaines, par vaines cigarettes. Que les vingt-quatre heures vont vite à la discrète élite... !

 

            Mais les cris publics reprennent. Avis important ! L'Amortissable a fléchi, ferme le Panama. Enchères, experts. Avances sur titres cotés ou non cotés, achats de nues propriétés, de viagers, d'usufruits ; avances sur successions ouvertes et autres ; indicateurs, annuaires, étrennes. Voyages circulaires à prix réduits. Madame Ludovic prédit l'avenir de 2 à 4. Jouets Au Paradis des enfants et accessoires pour cotillons aux grandes personnes. Grand choix de principes à l'épreuve. Encore des cris ! Seul dépôt ! Soupers de centième ! Machines cylindriques Marinoni ! Tout garanti, tout pour rien ! Ah ! La rapidité de la vie aussi seul dépôt...

 

            Des mois, les ans, calendriers d'occasion. Et l'automne s'engrandeuille au bois de Boulogne, l'hiver gèle les fricots des pauvres aux assiettes sans fleurs peintes. Mai purge, la canicule aux brises frivoles des plages fane les toilettes coûteuses. Puis, comme nous existons dans l'existence où l'on paie comptant, s'amènent ces messieurs courtois des Pompes Funèbres, autopsies et convois salués sous la vieille Monotopaze du soleil. Et l'histoire va toujours dressant, raturant ses Tables criblées de piteux idem, - ô Bilan, va quelconque ! ô Bilan, va quelconque...

 

Complainte des Mounis du Mont-Martre

 

            Dire que, sans filtrer d'un divin Cœur,

            Un air divin, et qui veut que tout s'aime,

               S'in-Pan-filtre, et sème

            Ces vols d'oasis folles de blasphèmes

            Vivant pour toucher quelque part un Cœur...

 

            Un tic tac froid rit en nos poches,

            Chronomètres, réveils, coucous ;

            Faut remonter ces beaux joujoux,

            Œufs à heures, mouches du coche,

            Là-haut s'éparpillant en cloches...

 

            Voici le soir,

            Grince, musique

            Hypertrophique

            Des remontoirs !

 

            Dire que Tout est un Très Sourd Mystère ;

            Et que le Temps, qu'on ne sait où saisir,

               Oui, pour l'avertir !

            Sarcle à jamais les bons soleils martyrs,

            Ô laps sans digues des nuits du Mystère ! ...

 

            Allez, coucous, réveils, pendules ;

            Escadrons d'insectes d'acier,

            En un concert bien familier,

            Jouez sans fin des mandibules,

            L'Homme a besoin qu'on le stimule !

 

            Sûrs, chaque soir,

            De la musique

            Hypertrophique

            Des remontoirs !

 

            Moucherons, valseurs d'un soir de soleil,

            Vous, tout comme nous, nerfs de la nature,

               Vous n'avez point cure

            De ce que peut être cette aventure :

            Les mondes penseurs s'errant au Soleil !

 

            Triturant bien l'heure en secondes,

            En trois mil six cents coups de dents,

            De nos parts au gâteau du Temps

            Ne faites qu'un hachis immonde

            Devant lequel on se morfonde !

 

            Sûrs, chaque soir,

            De la musique

            Hypertrophique

            Des remontoirs !

 

            Où le trouver, ce Temps, pour lui tout dire,

            Lui mettre le nez dans son Œuvre, un peu !

               Et cesser ce jeu !

            C'est vrai, la Métaphysique de Dieu

            Et ses amours sont infinis ! - mais, dire...

 

            Ah ! Plus d'heure ? Fleurir sans âge ?

            Voir les tableaux lents des Saisons

            Régir l'écran des horizons,

            Comme autant de belles images

            D'un même Aujourd'hui qui voyage ?

 

            Voici le soir !

            Grince, musique

            Hypertrophique

            Des remontoirs !

 

Complainte-litanies de mon Sacré-Cœur

 

            Prométhée et Vautour, châtiment et blasphème,

            Mon Cœur, cancer sans cœur, se grignote lui-même.

 

            Mon Cœur est une urne où j'ai mis certains défunts,

            Oh ! Chut, refrains de leurs berceaux ! Et vous, parfums...

 

            Mon Cœur est un lexique où cent littératures

            Se lardent sans répit de divines ratures.

 

            Mon Cœur est un désert altéré, bien que soûl

            De ce vin revomi, l'universel dégoût.

 

            Mon Cœur est un Néron, enfant gâté d'Asie,

            Qui d'empires de rêve en vain se rassasie.

 

            Mon cœur est un noyé vidé d'âme et d'essors,

            Qu'étreint la pieuvre Spleen en ses ventouses d'or.

 

            C'est un feu d'artifice, hélas ! Qu'avant la fête,

            A noyé sans retour l'averse qui s'embête.

 

            Mon Cœur est le terrestre Histoire-Corbillard,

            Que traînent au néant l'instinct et le hasard.

 

            Mon Cœur est une horloge oubliée à demeure,

            Qui, me sachant défunt, s'obstine à sonner l'heure !

 

            Mon aimée était là, toute à me consoler ;

            Je l'ai trop fait souffrir, ça ne peut plus aller.

 

            Mon Cœur, plongé au Styx de nos arts danaïdes,

            Présente à tout baiser une armure de vide.

 

            Et toujours, mon Cœur, ayant ainsi déclamé,

            En revient à sa complainte : Aimer, être aimé !

 

Complainte des débats mélancoliques et littéraires

 

            On peut encore aimer, mais confier toute son âme est un bonheur qu'on ne retrouvera plus.

            Corinne ou l'Italie.

 

            Le long d'un ciel crépusculâtre,

            Une cloche angéluse en paix

            L'air exilescent et marâtre

            Qui ne pardonnera jamais.

 

            Paissant des débris de vaisselle,

            Là-bas, au talus des remparts,

            Se profile une haridelle

            Convalescente ; il se fait tard.

 

            Qui m'aima jamais ? Je m'entête

            Sur ce refrain bien impuissant,

            Sans songer que je suis bien bête

            De me faire du mauvais sang.

 

            Je possède un propre physique,

            Un cœur d'enfant bien élevé,

            Et pour un cerveau magnifique

            Le mien n'est pas mal, vous savez.

 

            Eh bien, ayant pleuré l'Histoire,

            J'ai voulu vivre un brin heureux ;

            C'était trop demander, faut croire ;

            J'avais l'air de parler hébreux.

 

            Ah ! Tiens, mon cœur, de grâce, laisse

            Lorsque j'y songe, en vérité,

            J'en ai des sueurs de faiblesse,

            À choir dans la malpropreté.

 

            Le cœur me piaffe de génie

            Éperdument pourtant, mon Dieu !

            Et si quelqu'une veut ma vie,

            Moi je ne demande pas mieux !

 

            Eh va, pauvre âme véhémente !

            Plonge, être, en leurs Jourdains blasés,

            Deux frictions de vie courante

            T'auront bien vite exorcisé.

 

            Hélas, qui peut m'en répondre !

            Tenez, peut-être savez-vous

            Ce que c'est qu'une âme hypocondre ?

            J'en suis une dans les prix doux.

 

            Ô Hélène, j'erre en ma chambre ;

            Et tandis que tu prends le thé,

            Là-bas dans l'or d'un fier septembre,

            Je frissonne de tous mes membres,

 

            En m'inquiétant de ta santé.

 

Complainte d'une convalescence en mai

 

            Nous n'avons su toutes ces choses qu'après sa mort.

            Vie de Pascal par Mme Perier.

 

            Convalescent au lit, ancré de courbatures,

            Je me plains aux dessins bleus de ma couverture,

 

            Las de reconstituer dans l'art du jour baissant

            Cette dame d'en face auscultant les passants :

 

            Si la Mort, de son van, avait chosé mon être,

            En serait-elle moins, ce soir, à sa fenêtre ? ...

 

            Oh ! Mort, tout mort ! Au plus jamais, au vrai néant

            Des nuits où piaule en longs regrets un chant-huant !

 

            Et voilà que mon Âme est tout hallucinée !

            Mais s'abat, sans avoir fixé sa destinée.

 

            Ah ! Que de soirs de mai pareils à celui-ci,

            Que la vie est égale ; et le cœur endurci !

 

            Je me sens fou d'un tas de petites misères.

            Mais maintenant, je sais ce qu'il me reste à faire.

 

            Qui m'a jamais rêvé ? Je voudrais le savoir !

            Elles vous sourient avec âme, et puis bonsoir,

 

            Ni vu ni connu. Et les voilà qui rebrodent

            Le canevas ingrat de leur âme à la mode ;

 

            Fraîches à tous, et puis reprenant leur air sec

            Pour les christs déclassés et autres gens suspects

 

            Et pourtant, le béni grand bol de lait de ferme

            Que me serait un baiser sur sa bouche ferme !

 

            Je ne veux accuser personne, bien qu'on eût

            Pu, ce me semble, mon bon cœur étant connu...

 

            N'est-ce pas ; nous savons ce qu'il nous reste à faire,

            Ô Cœur d'or pétri d'aromates littéraires,

 

            Et toi, cerveau confit dans l'alcool de l'Orgueil !

            Et qu'il faut procéder d'abord par demi-deuils...

 

            Primo : mes grandes angoisses métaphysiques

            Sont passées à l'état de chagrins domestiques ;

 

            Deux ou trois spleens locaux. - Ah ! Pitié, voyager

            Du moins, pendant un an ou deux à l'étranger...

 

            Plonger mon front dans l'eau des mers, aux matinées

            Torrides, m'en aller à petites journées,

 

            Compter les clochers, puis m'asseoir, ayant très chaud,

            Aveuglé des maisons peintes au lait de chaux...

 

            Dans les Indes du Rêve aux pacifiques Ganges,

            Que j'en ai des comptoirs, des hamacs de rechange !

 

            - Voici l'œuf à la coque et la lampe du soir.

            Convalescence bien folle, comme on peut voir.

 

Complainte du sage de Paris

 

            Aimer, uniquement, ces jupes éphémères ?

            Autant dire aux soleils : fêtez vos centenaires.

 

            Mais tu peux déguster, dans leurs jardins d'un jour,

            Comme à cette dînette unique Tout concourt ;

 

            Déguster, en menant les rites réciproques,

            Les trucs Inconscients dans leur œuf, à la coque.

 

            Soit en pontifiant, avec toute ta foi

            D'Exécuteur des hautes-œuvres de la Loi ;

 

            Soit en vivisectant ces claviers anonymes,

            Pour l'art, sans espérer leur ut d'hostie ultime.

 

            Car, crois pas que l'hostie où dort ton paradis

            Sera d'une farine aux levains inédits.

 

            Mais quoi, leurs yeux sont tout ! Et puis la nappe est mise,

            Et l'Orgue juvénile à l'aveugle improvise.

 

            Et, sans noce, voyage, curieux colis,

            Cancans, et fadeur d'hôpital du même lit,

 

            Mais pour avoir des vitraux fiers à domicile,

            Vivre à deux seuls est encore le moins imbécile.

 

            Vois-là donc, comme d'ailleurs, et loyalement,

            Les passants, les mots, les choses, les firmaments.

 

            Vendange chez les arts enfantins ; sois en fête

            D'une fugue, d'un mot, d'un ton, d'un air de tête.

 

            La science, outre qu'elle ne peut rien savoir,

            Trouve, tels les ballons, l'Irrespirable Noir.

 

            Ne force jamais tes pouvoirs de Créature,

            Tout est écrit et vrai, rien n'est contre-nature.

 

            Vivre et peser selon le Beau, le Bien, le Vrai ?

            Ô parfums, ô regards, ô fois ! Soit, j'essaierai ;

 

            Mais, tel Brennus avec son épée, et d'avance,

            Suis-je pas dans l'un des plateaux de la balance ?

 

            Des casiers de bureau, le Beau, le Vrai, le Bien ;

            Rime et sois grand, la Loi reconnaîtra les siens.

 

            Ah ! Démaillote-toi, mon enfant, de ces langes

            D'Occident ! Va faire une pleine eau dans le Gange.

 

            La logique, la morale, c'est vite dit ;

            Mais ! Gisements d'instincts, virtuels paradis,

 

            Nuit des hérédités et limbes des latences !

            Actif ? Passif ? Ô pelouses des Défaillances,

 

            Tamis de pores ! Et les bas-fonds sous-marins,

            Infini sans foyer, forêt vierge à tous crins !

 

            Pour voir, jetez la sonde, ou plongez sous la cloche ;

            Oh ! Les velléités, les anguilles sous roche,

 

            Les polypes sournois attendant l'hameçon,

            Les vœux sans état-civil, ni chair, ni poisson !

 

            Les guanos à Geysers, les astres en syncope,

            Et les métaux qui font loucher nos spectroscopes !

 

            Une capsule éclate, un monde de facteurs

            En prurit, s'éparpille assiéger les hauteurs ;

 

            D'autres titubent sous les butins génitoires,

            Ou font un feu d'enfer dans leurs laboratoires !

 

            Allez ! Laissez passer, laisser faire ; l'Amour

            Reconnaîtra les siens : il est aveugle et sourd.

 

            Car la vie innombrable va, vannant les germes

            Aux concurrences des êtres sans droits, sans terme.

 

            Vivotez et passez, à la grâce de Tout ;

            Et voilà la pitié, l'amour et le bon goût.

 

            L'inconscient, c'est l'Éden-Levant que tout saigne ;

            Si la Terre ne veut sécher, qu'elle s'y baigne !

 

            C'est la grande Nounou où nous nous aimerions

            À la grâce des divines sélections.

 

            C'est le Tout-Vrai, l'Omniversel Ombelliforme

            Mancenilier, sous qui, mes bébés, faut qu'on dorme !

 

            (Nos découvertes scientifiques étant

            Ses feuilles mortes, qui tombent de temps en temps.)

 

            Là, sur des oreillers d'étiquettes d'éthiques,

            Lévite félin aux égaux ronrons lyriques,

 

            Sans songer : " Suis-je moi ? Tout est si compliqué !

            " Où serais-je à présent, pour tel coche manqué ? "

 

            Sans colère, rire, ou pathos, d'une foi pâle,

            Aux riches flirtations des pompes argutiales,

 

            Mais sans rite emprunté, car c'est bien malséant,

            Sirote chaque jour ta tasse de néant ;

 

            Lavé comme une hostie, en quelconques costumes

            Blancs ou deuil, bref calice au vent qu'un rien parfume.

 

            - " Mais, tout est rire à la Justice ! Et d'où vient

            Mon cœur, ah ! Mon sacré-cœur, s'il ne rime à rien ? "

 

            - Du calme et des fleurs. Peu t'importe de connaître

            Ce que tu fus, dans l'à jamais, avant de naître ?

 

            Eh bien, que l'autre éternité qui, Très-Sans-Toi,

            Grouillera, te laisse aussi pieusement froid.

 

            Quant à ta mort, l'éclair aveugle en est en route

            Qui saura te choser, va, sans que tu t'en doutes.

 

            - " Il rit d'oiseaux, le pin dont mon cercueil viendra !

            - Mais ton cercueil sera sa mort ! Etc...

 

            Allons, tu m'as compris. Va, que ta seule étude

            Soit de vivre sans but, fou de mansuétude.

 

Complainte des complaintes

 

            Maintenant, pourquoi ces complaintes ?

            Gerbes d'ailleurs d'un défunt Moi

            Où l'ivraie art mange la foi ?

            Sot tabernacle où je m'éreinte

            À cultiver des roses peintes ?

            Pourtant ménage et sainte-table !

            Ah ! Ces complaintes incurables,

            Pourquoi ? Pourquoi ?

 

            Puis, Gens à qui les fugues vraies

            Que crie, au fond, ma riche voix

            - N'est-ce pas, qu'on les sent parfois ? -

            Attoucheraient sous leurs ivraies

            Les violettes d'une Foi,

            Vous passerez, imperméables

            À mes complaintes incurables ?

            Pourquoi ? Pourquoi ?

 

            Chut ! Tout est bien, rien ne s'étonne.

            Fleuris, ô Terre d'occasion,

            Vers les mirages des Sions !

            Et nous, sous l'Art qui nous bâtonne,

            Sisyphes par persuasion,

            Flûtant des christs les vaines fables,

            Au cabestan de l'incurable

            POURQUOI ! - pourquoi ?

 

Complainte-Épitaphe

 

            La femme,

            Mon âme :

            Ah ! Quels

            Appels !

 

            Pastels

            Mortels,

            Qu'on blâme

            Mes gammes !

 

            Un fou

            S'avance,

            Et danse.

 

            Silence...

            Lui, où ?

            Coucou.

 

Jules Laforgue

 

Imitation de Notre-Dame la Lune

 

 

 

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L'Imitation de Notre-Dame la Lune.

 

 

            Ah ! Quel juillet nous avons hiverné,

            Per amica silentia lunæ !

 

            Île de Mainau

            Lac de Constance

 

            à Gustave Kahn

            et aussi à la mémoire

            de la petite Salammbô, prêtresse de Tanit.

 

           

Imitation de Notre-Dame la Lune

 

             Un mot au soleil pour commencer

             Litanies des premiers quartiers de la lune

             Au large

             Clair de lune

             Climat, faune et flore de la lune

             Guitare

             Pierrots

             Locutions des Pierrots

             Dialogue avant lever de la lune

             Lunes en détresse

             Petits mystères

             Nuitamment

             États

             La lune est stérile

             Stérilités

             Les linges, le cygne

             Nobles et touchantes divagations sous la lune

             Jeux

             Litanies derniers quartiers de la lune

             Avis, je vous prie

             Le concile féerique

 

Un mot au soleil pour commencer

 

            Soleil ! Soudard plaqué d'ordres et de crachats,

            Planteur mal élevé, sache que les Vestales

            À qui la Lune, en son équivoque œil-de-chat,

            Est la rosace de l'Unique Cathédrale,

 

            Sache que les Pierrots, phalènes des dolmens

            Et des nymphéas blancs des lacs où dort Gomorrhe,

            Et tous les bienheureux qui pâturent l'Éden

            Toujours printanier des renoncements, - t'abhorrent.

 

            Et qu'ils gardent pour toi des mépris spéciaux,

            Bellâtre, Maquignon, Ruffian, Rastaqouère

            À breloques œufs d'or qui le prends de si haut

            Avec la terre et son Orpheline lunaire.

 

            Continue à fournir de couchants avinés

            Les lendemains vomis des fêtes nationales,

            À styler tes saisons, à nous bien déchaîner

            Les drames de l'Apothéose Ombilicale !

 

            Va, Phœbus ! Mais, Dèva, dieu des Réveils cabrés,

            Regarde un peu parfois ce Port-Royal d'esthètes

            Qui, dans leurs décamérons lunaires au frais,

            Ne parlent de rien moins que mettre à prix ta tête.

 

            Certes, tu as encor devant toi de beaux jours ;

            Mais la tribu s'accroît, de ces vieilles pratiques

            De l'À QUOI BON ? Qui vont rêvant l'art et l'amour

            Au seuil lointain de l'Agrégat inorganique.

 

            Pour aujourd'hui, vieux beau, nous nous contenterons

            De mettre sous le nez de Ta Badauderie

            Le mot dont l'Homme t'a déjà marqué au front ;

            Tu ne t'en étais jamais douté, je parie ?

 

            - sache qu'on va disant d'une belle phrase, os

            Sonore, mais très nul comme suc médullaire,

            De tout boniment creux enfin : c'est du pathos,

            C'est du PHŒBUS ! - ah ! Pas besoin de commentaires...

 

            Ô vision du temps où l'être trop puni,

            D'un : " Eh ! Va donc, Phœbus ! " te rentrera ton prêche

            De vieux Crescite et multiplicamini,

            Pour s'inoculer à jamais la Lune fraîche !

 

Litanies des premiers quartiers de la lune

 

            Lune bénie

            Des insomnies,

 

            Blanc médaillon

            Des Endymions,

 

            Astre fossile

            Que tout exile,

 

            Jaloux tombeau

            De Salammbô,

 

            Embarcadère

            Des grands Mystères,

 

            Madone et miss

            Diane-Artémis,

 

            Sainte Vigie

            De nos orgies,

 

            Jettatura

            Des baccarats,

 

            Dame très lasse

            De nos terrasses,

 

            Philtre attisant

            Les vers-luisants,

 

            Rosace et dôme

            Des derniers psaumes,

 

            Bel œil-de-chat

            De nos rachats,

 

            Sois l'Ambulance

            De nos croyances !

 

            Sois l'édredon

            Du Grand-Pardon !

 

Au large

 

            Comme la nuit est lointainement pleine

            De silencieuse infinité claire !

            Pas le moindre écho des gens de la terre,

            Sous la Lune méditerranéenne !

 

            Voilà le Néant dans sa pâle gangue,

            Voilà notre Hostie et sa Sainte-Table,

            Le seul bras d'ami par l'Inconnaissable,

            Le seul mot solvable en nos folles langues !

 

            Au delà des cris choisis des époques,

            Au delà des sens, des larmes, des vierges,

            Voilà quel astre indiscutable émerge,

            Voilà l'immortel et seul soliloque !

 

            Et toi, là-bas, pot-au-feu, pauvre Terre !

            Avec tes essais de mettre en rubriques

            Tes reflets perdus du Grand Dynamique !

            Tu fais un métier, ah ! Bien sédentaire !

 

Clair de lune

 

            Penser qu'on vivra jamais dans cet astre,

            Parfois me flanque un coup dans l'épigastre.

 

            Ah ! Tout pour toi, Lune, quand tu t'avances

            Aux soirs d'août par les féeries du silence !

 

            Et quand tu roules, démâtée, au large

            À travers les brisants noirs des nuages !

 

            Oh ! Monter, perdu, m'étancher à même

            Ta vasque de béatifiants baptêmes !

 

            Astre atteint de cécité, fatal phare

            Des vols migrateurs des plaintifs Icares !

 

            Œil stérile comme le suicide,

            Nous sommes le congrès des las, préside ;

 

            Crâne glacé, raille les calvities

            De nos incurables bureaucraties ;

 

            Ô pilule des léthargies finales,

            Infuse-toi dans nos durs encéphales !

 

            Ô Diane à la chlamyde très dorique,

            L'Amour cuve, prend ton carquois et pique

 

            Ah ! D'un trait inoculant l'être aptère,

            Les cœurs de bonne volonté sur terre !

 

            Astre lavé par d'inouïs déluges,

            Qu'un de tes chastes rayons fébrifuges,

 

            Ce soir, pour inonder mes draps, dévie,

            Que je m'y lave les mains de la vie !

 

Climat, faune et flore de la lune

 

            Des nuits, ô Lune d'Immaculée-Conception,

            Moi, vermine des nébuleuses d'occasion,

            J'aime, du frais des toits de notre Babylone,

            Concevoir ton climat et ta flore et ta faune.

 

            Ne sachant qu'inventer pour t'offrir mes ennuis,

            Ô Radeau du Nihil aux quais seuls de nos nuits !

 

            Ton atmosphère est fixe, et tu rêves, figée

            En climats de silence, écho de l'hypogée

            D'un ciel atone où nul nuage ne s'endort

            Par des vents chuchotant tout au plus qu'on est mort ?

            Des montagnes de nacre et des golfes d'ivoire

            Se renvoient leurs parois de mystiques ciboires,

            En anses où, sur maint pilotis, d'un air lent,

            Des Sirènes font leurs nattes, lèchent leurs flancs,

            Blêmes d'avoir gorgé de lunaires luxures

            Là-bas, ces gais dauphins aux geysers de mercure.

 

            Oui, c'est l'automne incantatoire et permanent

            Sans thermomètre, embaumant mers et continents,

            Étangs aveugles, lacs ophtalmiques, fontaines

            De Léthé, cendres d'air, déserts de porcelaine,

            Oasis, solfatares, cratères éteints,

            Arctiques sierras, cataractes l'air en zinc,

            Hauts-plateaux crayeux, carrières abandonnées,

            Nécropoles moins vieilles que leurs graminées,

            Et des dolmens par caravanes, - et tout très

            Ravi d'avoir fait son temps, de rêver au frais.

 

            Salut, lointains crapauds ridés, en sentinelles

            Sur les pics, claquant des dents à ces tourterelles

            Jeunes qu'intriguent vos airs ! Salut, cétacés

            Lumineux ! Et vous, beaux comme des cuirassés,

            Cygnes d'antan, nobles témoins des cataclysmes ;

            Et vous, paons blancs cabrés en aurores de prismes ;

            Et vous, Fœtus voûtés, glabres contemporains

            Des Sphinx brouteurs d'ennuis aux moustaches d'airain

            Qui, dans le clapotis des grottes basaltiques,

            Ruminez l'Enfin ! Comme une immortelle chique !

 

            Oui, rennes aux andouillers de cristal ; ours blancs

            Graves comme des Mages, vous déambulant,

            Les bras en croix vers les miels du divin silence !

            Porcs-épics fourbissant sans but vos blêmes lances ;

            Oui, papillons aux reins pavoisés de joyaux

            Ouvrant vos ailes à deux battants d'in-folios ;

            Oui, gélatines d'hippopotames en pâles

            Flottaisons de troupeaux éclaireurs d'encéphales ;

            Pythons en intestins de cerveaux morts d'abstrait,

            Bancs d'éléphas moisis qu'un souffle effriterait !

 

            Et vous, fleurs fixes ! Mandragores à visages,

            Cactus obéliscals aux fruits en sarcophages,

            Forêts de cierges massifs, parcs de polypiers,

            Palmiers de corail blanc aux résines d'acier !

            Lys marmoréens à sourires hystériques,

            Qui vous mettez à débiter d'albes musiques

            Tous les cent ans, quand vous allez avoir du lait !

            Champignons aménagés comme des palais !

 

            Ô Fixe ! On ne sait plus à qui donner la palme

            Du lunaire ; et surtout quelle leçon de calme !

            Tout a l'air émané d'un même acte de foi

            Au Néant Quotidien sans comment ni pourquoi !

            Et rien ne fait de l'ombre, et ne se désagrège ;

            Ne naît, ni ne mûrit ; tout vit d'un Sortilège

            Sans foyer qui n'induit guère à se mettre en frais

            Que pour des amours blancs, lunaires et distraits...

 

            Non, l'on finirait par en avoir mal de tête,

            Avec le rire idiot des marbres Égynètes

            Pour jamais tant tout ça stagne en un miroir mort !

            Et l'on oublierait vite comment on en sort.

 

            Et pourtant, ah ! C'est là qu'on en revient encore

            Et toujours, quand on a compris le Madrépore.

 

Guitare

 

            Astre sans cœur et sans reproche,

            Ô Maintenon de vieille roche !

 

            Très-Révérende Supérieure

            Du cloître où l'on ne sait plus l'heure,

 

            D'un Port-Royal port de Circée

            Où Pascal n'a d'autres Pensées

 

            Que celles du roseau qui jase

            Ne sait plus quoi, ivre de vase...

 

            Oh ! Qu'un Philippe De Champaigne,

            Mais ne pierrot, vienne et te peigne !

 

            Un rien, une miniature

            De la largeur d'une tonsure ;

 

            Ça nous ferait un scapulaire

            Dont le contact anti-solaire,

 

            Par exemple aux pieds de la femme,

            Ah ! Nous serait tout un programme !

 

Pierrots

 

             C'est, sur un cou …

             Le cœur blanc tatoué …

             Comme ils vont molester …

             Maquillés d'abandon …

             Blancs enfants de chœur …

             On a des principes

             Il me faut, vos yeux …

 

C'est, sur un cou …

 

            C'est, sur un cou qui, raide, émerge

            D'une fraise empesée idem,

            Une face imberbe au cold-cream,

            Un air d'hydrocéphale asperge.

 

            Les yeux sont noyés de l'opium

            De l'indulgence universelle,

            La bouche clownesque ensorcèle

            Comme un singulier géranium.

 

            Bouche qui va du trou sans bonde

            Glacialement désopilé,

            Au transcendantal en-allé

            Du souris vain de la Joconde.

 

            Campant leur cône enfariné

            Sur le noir serre-tête en soie,

            Ils font rire leur patte d'oie

            Et froncent en trèfle leur nez.

 

            Ils ont comme chaton de bague

            Le scarabée égyptien,

            À leur boutonnière fait bien

            Le pissenlit des terrains vagues.

 

            Ils vont, se sustentant d'azur,

            Et parfois aussi de légumes,

            De riz plus blanc que leur costume,

            De mandarines et œufs durs.

 

            Ils sont de la secte du Blême,

            Ils n'ont rien à voir avec Dieu,

            Et sifflent : " Tout est pour le mieux

            " Dans la meilleur'des mi-carême ! "

 

Le cœur blanc tatoué …

 

            Le cœur blanc tatoué

            De sentences lunaires,

            Ils ont : " Faut mourir, frères ! "

            Pour mot-d'ordre-Évohé.

 

            Quand trépasse une vierge,

            Ils suivent son convoi,

            Tenant leur cou tout droit

            Comme on porte un beau cierge.

 

            Rôle très fatigant,

            D'autant qu'ils n'ont personne

            Chez eux, qui les frictionne

            D'un conjugal onguent.

 

            Ces dandys de la Lune

            S'imposent, en effet,

            De chanter " s'il vous plaît ? "

            De la blonde à la brune.

 

            Car c'est des gens blasés ;

            Et s'ils vous semblent dupes,

            Çà et là, de la Jupe,

            Lange à cicatriser,

 

            Croyez qu'ils font la bête

            Afin d'avoir des seins,

            Pis-aller de coussins

            À leurs savantes têtes.

 

            Écarquillant le cou

            Et feignant de comprendre

            De travers, la voix tendre,

            Mais les yeux si filous !

 

            - D'ailleurs, de mœurs très fines,

            Et toujours fort corrects,

            (école des cromlechs

            Et des tuyaux d'usines).

 

Comme ils vont molester …

 

            Comme ils vont molester, la nuit,

            Au profond des parcs, les statues,

            Mais n'offrant qu'aux moins dévêtues

            Leur bras et tout ce qui s'ensuit,

 

            En tête à tête avec la femme

            Ils ont toujours l'air d'être un tiers,

            Confondent demain avec hier,

            Et demandent Rien avec âme !

 

            Jurent " je t'aime ! " l'air là-bas,

            D'une voix sans timbre, en extase,

            Et concluent aux plus folles phrases

            Par des : " Mon Dieu, n'insistons pas ? "

 

            Jusqu'à ce qu'ivre, elle s'oublie,

            Prise d'on ne sait quel besoin

            De lune ? Dans leurs bras, fort loin

            Des convenances établies.

 

Maquillés d'abandon …

 

            Maquillés d'abandon, les manches

            En saule, ils leur font des serments,

            Pour être vrais trop véhéments !

            Puis tumultuent en gigues blanches,

 

            Beuglant : Ange ! Tu m'as compris,

            À la vie, à la mort ! - et songent :

            Ah ! Passer là-dessus l'éponge ! ...

            Et c'est pas chez eux parti pris,

 

            Hélas ! Mais l'idée de la femme

            Se prenant au sérieux encor

            Dans ce siècle, voilà, les tord

            D'un rire aux déchirantes gammes !

 

            Ne leur jetez pas la pierre, ô

            Vous qu'affecte une jarretière !

            Allez, ne jetez pas la pierre

            Aux blancs parias, aux purs pierrots !

 

Blancs enfants de chœur …

 

            Blancs enfants de chœur de la Lune,

            Et lunologues éminents,

            Leur Église ouvre à tout venant,

            Claire d'ailleurs comme pas une.

 

            Ils disent, d'un œil faisandé,

            Les manches très sacerdotales,

            Que ce bas monde de scandale

            N'est qu'un des mille coups de dé

 

            Du jeu que l'Idée et l'Amour,

            Afin sans doute de connaître

            Aussi leur propre raison d'être,

            Ont jugé bon de mettre au jour.

 

            Que nul d'ailleurs ne vaut le nôtre,

            Qu'il faut pas le traiter d'hôtel

            Garni vers un plus immortel,

            Car nous sommes faits l'un pour l'autre ;

 

            Qu'enfin, et rien de moins subtil,

            Ces gratuites antinomies

            Au fond ne nous regardant mie,

            L'art de tout est l'Ainsi soit-il ;

 

            Et que, chers frères, le beau rôle

            Est de vivre de but en blanc

            Et, dût-on se battre les flancs,

            De hausser à tout les épaules.

 

On a des principes

 

            (On a des principes)

 

            Elle disait, de son air vain fondamental :

            " Je t'aime pour toi seul ! " - Oh ! Là, là, grêle histoire ;

            Oui, comme l'art ! Du calme, ô salaire illusoire

            Du capitaliste Idéal !

 

            Elle faisait : " J'attends, me voici, je sais pas... "

            Le regard pris de ces larges candeurs des lunes ;

            - Oh ! Là, là, ce n'est pas peut-être pour des prunes,

            Qu'on a fait ses classes ici-bas ?

 

            Mais voici qu'un beau soir, infortunée à point,

            Elle meurt ! - Oh ! Là, là ; bon, changement de thème !

            On sait que tu dois ressusciter le troisième

            Jour, sinon en personne, du moins

 

            Dans l'odeur, les verdures, les eaux des beaux mois !

            Et tu iras, levant encore bien plus de dupes

            Vers le Zaïmph de la Joconde, vers la Jupe !

            Il se pourra même que j'en sois.

 

Il me faut, vos yeux …

 

            (Scène courte, mais typique)

 

            Il me faut, vos yeux ! Dès que je perds leur étoile,

            Le mal des calmes plats s'engouffre dans ma voile,

            Le frisson du Vae soli ! Gargouille en mes moelles...

 

            Vous auriez dû me voir après cette querelle !

            J'errais dans l'agitation la plus cruelle,

            Criant aux murs : Mon Dieu ! Mon Dieu ! Que dira-t-elle ?

 

            Mais aussi, vrai, vous me blessâtes aux antennes

            De l'âme, avec les mensonges de votre traîne.

            Et votre tas de complications mondaines.

 

            Je voyais que vos yeux me lançaient sur des pistes,

            Je songeais : oui, divins, ces yeux ! Mais rien n'existe

            Derrière ! Son âme est affaire d'oculiste.

 

            Moi, je suis laminé d'esthétiques loyales !

            Je hais les trémolos, les phrases nationales ;

            Bref, le violet gros deuil est ma couleur locale.

 

            Je ne suis point " ce gaillard-là ! " ni Le Superbe !

            Mais mon âme, qu'un cri un peu cru exacerbe,

            Est au fond distinguée et franche comme une herbe.

 

            J'ai des nerfs encor sensibles au son des cloches,

            Et je vais en plein air sans peur et sans reproche,

            Sans jamais me sourire en un miroir de poche.

 

            C'est vrai, j'ai bien roulé ! J'ai râlé dans des gîtes

            Peu vous ; mais, n'en ai-je pas plus de mérite

            À en avoir sauvé la foi en vos yeux ? Dites...

 

            - Allons, faisons la paix, venez, que je vous berce,

            Enfant. Eh bien ?

            - C'est que, votre pardon me verse

            Un mélange (confus) d'impressions... Diverses...

 

            (Exit)

 

Locutions des Pierrots

 

             Les mares de vos yeux …

             Ah  ! Le divin attachement …

             Ah  ! Sans lune …

             Tu dis que mon cœur …

             T'occupe pas …

             Je te vas dire …

             Cœur de profil …

             Ah  ! Tout le long du cœur …

             Ton geste Houri …

             Que loin l'âme type …

             Et je me console avec …

             Encore un livre …

             Eh bien, oui …

             Les mains dans les poches …

             J'entends battre mon sacré-cœur …

             Je ne suis qu'un viveur lunaire …

 

Les mares de vos yeux …

 

            Les mares de vos yeux aux joncs de cils,

            Ô vaillante oisive femme,

            Quand donc me renverront-ils

            La Lune-levante de ma belle âme ?

 

            Voilà tantôt une heure qu'en langueur

            Mon cœur si simple s'abreuve

            De vos vilaines rigueurs,

            Avec le regard bon d'un terre-neuve.

 

            Ah ! Madame, ce n'est vraiment pas bien,

            Quand on n'est pas la Joconde,

            D'en adopter le maintien

            Pour induire en spleens tout bleus le pauv'monde.

 

Ah  ! Le divin attachement …

 

            Ah ! Le divin attachement

            Que je nourris pour Cydalise,

            Maintenant qu'elle échappe aux prises

            De mon lunaire entendement !

 

            Vrai, je me ronge en des détresses,

            Parmi les fleurs de son terroir

            À seule fin de bien savoir

            Quelle est sa faculté-maîtresse !

 

            - C'est d'être la mienne, dis-tu ?

            Hélas ! Tu sais bien que j'oppose

            Un démenti formel aux poses

            Qui sentent par trop l'impromptu.

 

Ah  ! Sans lune …

 

            Ah ! Sans lune, quelles nuits blanches,

            Quels cauchemars pleins de talent !

            Vois-je pas là nos cygnes blancs ?

            Vient-on pas de tourner la clanche ?

 

            Et c'est vers toi que j'en suis là.

            Que ma conscience voit double,

            Et que mon cœur pèche en eau trouble,

            Ève, Joconde et Dalida !

 

            Ah ! Par l'infini circonflexe

            De l'ogive où j'ahanne en croix,

            Vends-moi donc une bonne fois

            La raison d'être de Ton Sexe !

 

Tu dis que mon cœur …

 

            Tu dis que mon cœur est à jeun

            De quoi jouer tout seul son rôle,

            Et que mon regard ne t'enjôle

            Qu'avec des infinis d'emprunt !

 

            Et tu rêvais avoir affaire

            À quelque pauvre in-octavo...

            Hélas ! C'est vrai que mon cerveau

            S'est vu, des soirs, trois hémisphères.

 

            Mais va, œillet de tes vingt ans,

            Je l'arrose aux plus belles âmes

            Qui soient ! - Surtout, je n'en réclame

            Pas, sais-tu, de ta part autant !

 

T'occupe pas …

 

            T'occupe pas, sois Ton Regard,

            Et sois l'âme qui s'exécute ;

            Tu fournis la matière brute,

            Je me charge de l'œuvre d'art.

 

            Chef-d'œuvre d'art sans idée-mère

            Par exemple ! Oh ! Dis, n'est-ce pas,

            Faut pas nous mettre sur les bras

            Un cri des Limbes prolifères ?

 

            Allons, je sais que vous avez

            L'égoïsme solide au poste,

            Et même prêt aux holocaustes

            De l'ordre le plus élevé.

 

Je te vas dire …

 

            Je te vas dire : moi, quand j'aime,

            C'est d'un cœur, au fond sans apprêts,

            Mais dignement élaboré

            Dans nos plus singuliers problèmes.

 

            Ainsi, pour mes mœurs et mon art,

            C'est la période védique

            Qui seule a bon droit revendique

            Ce que j'en " attelle à ton char " .

 

            Comme c'est notre Bible hindoue

            Qui, tiens, m'amène à caresser,

            Avec ces yeux de cétacé,

            Ainsi, et bien sans but, ta joue.

 

Cœur de profil …

 

            Cœur de profil, petite âme douillette,

            Tu veux te tremper un matin en moi,

            Comme on trempe, en levant le petit doigt,

            Dans son café au lait une mouillette !

 

            Et mon amour, si blanc, si vert, si grand,

            Si tournoyant ! Ainsi ne te suggère

            Que pas-de-deux, silhouettes légères

            À enlever sur ce solide écran !

 

            Adieu. - qu'est-ce encor ? Allons bon, tu pleures !

            Aussi pourquoi ces grands airs de vouloir,

            Quand mon Étoile t'ouvre son peignoir,

            D'Hélas, chercher midi flambant à d'autres heures !

 

Ah  ! Tout le long du cœur …

 

            Ah ! Tout le long du cœur

            Un vieil ennui m'effleure...

            M'est avis qu'il est l'heure

            De renaître moqueur.

 

            Eh bien ? Je t'ai blessée ?

            Ai-je eu le sanglot faux,

            Que tu prends cet air sot

            De La Cruche Cassée ?

 

            Tout divague d'amour ;

            Tout, du cèdre à l'hysope,

            Sirote sa syncope ;

            J'ai fait un joli four.

 

Ton geste Houri …

 

            Ton geste,

            Houri,

            M'a l'air d'un memento mori

            Qui signifie au fond : va, reste...

 

            Mais, je te dirai ce que c'est,

            Et pourquoi je pars, foi d'honnête

            Poète

            Français.

 

            Ton cœur a la conscience nette,

            Le mien n'est qu'un individu

            Perdu

            De dettes.

 

Que loin l'âme type …

 

            Que loin l'âme type

            Qui m'a dit adieu

            Parce que mes yeux

            Manquaient de principes !

 

            Elle, en ce moment,

            Elle, si pain tendre,

            Oh ! Peut-être engendre

            Quelque garnement.

 

            Car on l'a unie,

            Avec un monsieur,

            Ce qu'il y a de mieux,

            Mais pauvre en génie.

 

Et je me console avec …

 

            Et je me console avec la

            Bonne fortune

            De l'alme Lune.

            Ô lune, Ave Paris Stella !

 

            Tu sais si la femme est cramponne ;

            Eh bien, déteins,

            Glace sans tain,

            Sur mon œil ! Qu'il soit tout atone,

 

            Qu'il déclare : ô folles d'essais,

            Je vous invite

            À prendre vite,

            Car c'est à prendre et à laisser.

 

Encore un livre …

 

            Encore un livre ; ô nostalgies

            Loin de ces très goujates gens,

            Loin des saluts et des argents,

            Loin de nos phraséologies !

 

            Encore un de mes pierrots mort ;

            Mort d'un chronique orphelinisme ;

            C'était un cœur plein de dandysme

            Lunaire, en un drôle de corps.

 

            Les dieux s'en vont ; plus que des hures ;

            Ah ! Ça devient tous les jours pis ;

            J'ai fait mon temps, je déguerpis

            Vers l'Inclusive Sinécure !

 

Eh bien, oui …

 

            Eh bien, oui, je l'ai chagrinée,

            Tout le long, le long de l'année ;

            Mais quoi ! S'en est-elle étonnée ?

 

            Absolus, drapés de layettes,

            Aux lunes de miel de l'Hymette,

            Nous avions par trop l'air vignette !

 

            Ma vitre pleure, adieu ! L'on bâille

            Vers les ciels couleur de limaille

            Où la Lune a ses funérailles.

 

            Je ne veux accuser nul être,

            Bien qu'au fond tout m'ait pris en traître.

            Ah ! Paître, sans but là-bas ! Paître...

 

Les mains dans les poches …

 

            Les mains dans les poches,

            Le long de la route,

            J'écoute

            Mille cloches

            Chantant : " les temps sont proches,

            " Sans que tu t'en doutes ! "

 

            Ah ! Dieu m'est égal !

            Et je suis chez moi !

            Mon toit

            Très-natal

            C'est Tout. Je marche droit,

            Je fais pas de mal.

 

            Je connais l'Histoire,

            Et puis la Nature,

            Ces foires

            Aux ratures ;

            Aussi je vous assure

            Que l'on peut me croire !

 

J'entends battre mon sacré-cœur …

 

            J'entends battre mon Sacré-Cœur

            Dans le crépuscule de l'heure,

            Comme il est méconnu, sans sœur,

            Et sans destin, et sans demeure !

 

            J'entends battre ma jeune chair

            Équivoquant par mes artères,

            Entre les Édens de mes vers

            Et la province de mes pères.

 

            Et j'entends la flûte de Pan

            Qui chante : " bats, bats la campagne !

            " Meurs, quand tout vit à tes dépens ;

            " Mais entre nous, va, qui perd gagne ! "

 

Je ne suis qu'un viveur lunaire …

 

            Je ne suis qu'un viveur lunaire

            Qui fait des ronds dans les bassins,

            Et cela, sans autre dessein

            Que devenir un légendaire.

 

            Retroussant d'un air de défi

            Mes manches de mandarin pâle,

            J'arrondis ma bouche et - j'exhale

            Des conseils doux de Crucifix.

 

            Ah ! Oui, devenir légendaire,

            Au seuil des siècles charlatans !

            Mais où sont les Lunes d'antan ?

            Et que Dieu n'est-il à refaire ?

 

Dialogue avant lever de la lune

 

            - Je veux bien vivre ; mais vraiment,

            L'Idéal est trop élastique !

 

            - C'est l'Idéal, son nom l'implique,

            Hors son non-sens, le verbe ment.

 

            - Mais, tout est conteste ; les livres

            S'accouchent, s'entretuent sans lois !

 

            - Certes ! L'Absolu perd ses droits,

            Là, où le Vrai consiste à vivre.

 

            - Et, si j'amène pavillon

            Et repasse au Néant ma charge ?

 

            - L'infini, qui souffle du large,

            Dit : " pas de bêtises, voyons ! "

 

            - Ces chantiers du Possible ululent

            À l'Inconcevable, pourtant !

 

            - Un degré, comme il en est tant

            Entre l'aube et le crépuscule.

 

            - Être actuel, est-ce, du moins,

            Être adéquat à Quelque Chose ?

 

            - Conséquemment, comme la rose

            Est Nécessaire à ses besoins.

 

            - Façon de dire peu commune

            Que Tout est cercles vicieux ?

 

            - Vicieux, mais Tout !

            - J'aime mieux

            Donc m'en aller selon la Lune.

 

Lunes en détresse

 

            Vous voyez, la Lune chevauche

            Les nuages noirs à tous crins,

            Cependant que le vent embouche

            Ses trente-six mille buccins !

 

            Adieu, petits cœurs benjamins

            Choyés comme Jésus en crèche,

            Qui vous vantiez d'être orphelins

            Pour avoir toute la brioche !

 

            Partez dans le vent qui se fâche,

            Sous la Lune sans lendemains,

            Cherchez la pâtée et la niche

            Et les douceurs d'un traversin.

 

            Et vous, nuages à tous crins,

            Rentrez ces profils de reproche,

            C'est les trente-six mille buccins

            Du vent qui m'ont rendu tout lâche.

 

            D'autant que je ne suis pas riche,

            Et que Ses yeux dans leurs écrins

            Ont déjà fait de fortes brèches

            Dans mon patrimoine enfantin.

 

            Partez, partez, jusqu'au matin !

            Ou, si ma misère vous touche,

            Eh bien, cachez aux traversins

            Vos têtes, naïves autruches,

 

            Éternelles, chères embûches

            Où la Chimère encor trébuche !

 

Petits mystères

 

            Chut ! Oh ! Ce soir, comme elle est près !

            Vrai, je ne sais ce qu'elle pense,

            Me ferait-elle des avances ?

            Est-ce là le rayon qui fiance

            Nos cœurs humains à son cœur frais ?

 

            Par quels ennuis kilométriques

            Mener ma silhouette encor,

            Avant de prendre mon essor

            Pour arrimer, veuf de tout corps,

            À ses dortoirs madréporiques.

 

            Mets de la Lune dans ton vin,

            M'a dit sa moue cadenassée ;

            Je ne bois que de l'eau glacée,

            Et de sa seule panacée

            Mes tissus qui stagnent ont faim.

 

            Lune, consomme mon baptême,

            Lave mes yeux de ton linceul ;

            Qu'aux hommes, je sois ton filleul ;

            Et pour nos compagnes, le seul

            Qui les délivre d'elles-mêmes.

 

            Lune, mise au ban du Progrès

            Des populaces des Étoiles.

            Volatilise-moi les moelles,

            Que je t'arrive à pleines voiles,

            Dolmen, Cyprès, Amen, au frais !

 

Nuitamment

 

            Ô Lune, coule dans mes veines

            Et que je me soutienne à peine,

 

            Et croie t'aplatir sur mon cœur !

            Mais, elle est pâle à faire peur !

 

            Et montre par son teint, sa mise,

            Combien elle en a vu de grises !

 

            Et ramène, se sentant mal,

            Son cachemire sidéral,

 

            Errante Delos, nécropole,

            Je veux que tu fasses école ;

 

            Je te promets en ex-voto

            Les Putiphars de mes manteaux !

 

            Et tiens, adieu ; je rentre en ville

            Mettre en train deux ou trois idylles,

 

            En m'annonçant par un Péan

            D'épithalame à ton Néant.

 

États

 

            Ah ! Ce soir, j'ai le cœur mal, le cœur à la Lune.

            Ô Nappes du silence, étalez vos lagunes ;

            Ô toits, terrasses, bassins, colliers dénoués

            De perles, tombes, lys, chats en peine, louez

            La Lune, notre Maîtresse à tous, dans sa gloire :

            Elle est l'Hostie ! Et le silence est son ciboire !

            Ah ! Qu'il fait bon, oh ! Bel et bon, dans le halo

            De deuil de ce diamant de la plus belle eau !

            Ô Lune, vous allez me trouver romanesque,

            Mais voyons, oh ! Seulement de temps en temps est-c'que

            Ce serait fol à moi de me dire, entre nous,

            Ton Christophe Colomb, ô Colombe, à genoux ?

            Allons, n'en parlons plus ; et déroulons l'office

            Des minuits, confits dans l'alcool de tes délices.

            Ralentendo vers nous, ô dolente Cité,

            Cellule en fibroïne aux organes ratés !

            Rappelle-toi les centaures, les villes mortes,

            Palmyre, et les sphinx camards des Thèbe aux cent portes ;

            Et quelle Gomorrhe a sous ton lac de Léthé

            Ses catacombes vers la stérile Astarté !

            Et combien l'homme, avec ses relatifs " Je t'aime " ,

            Est trop anthropomorphe au delà de lui-même,

            Et ne sait que vivoter comm'ça des bonjours

            Aux bonsoirs tout en s'arrangeant avec l'Amour.

            - Ah ! Je vous disais donc, et cent fois plutôt qu'une

            Que j'avais le cœur mal, le cœur bien à la Lune.

 

La lune est stérile

 

            Lune, Pape abortif à l'amiable, Pape

            Des Mormons pour l'art, dans la jalouse Paphos

            Où l'État tient gratis les fils de la soupape

            D'échappement des apoplectiques Cosmos !

 

            C'est toi, léger manuel d'instincts, toi qui circules,

            Glaçant, après les grandes averses, les œufs

            Obtus de ces myriades d'animalcules

            Dont les simouns mettraient nos muqueuses en feu !

 

            Tu ne sais que la fleur des sanglantes chimies ;

            Et perces nos rideaux, nous offrant le lotus

            Qui constipe les plus larges polygamies,

            Tout net, de l'excrément logique des fœtus.

 

            Carguez-lui vos rideaux, citoyens de mœurs lâches ;

            C'est l'Extase qui paie comptant, donne son Ut

            Des deux sexes et veut pas même que l'on sache

            S'il se peut qu'elle ait, hors de l'art pour l'art, un but.

 

            On allèche de vie humaine, à pleines voiles,

            Les Tantales virtuels, peu intéressants

            D'ailleurs, sauf leurs cordiaux, qui rêvent dans nos moelles.

            Et c'est un produit net qu'encaissent nos bons sens.

 

            Et puis, l'atteindrons-nous, l'Oasis aux citernes,

            Où nos cœurs toucheraient les payes qu'On leur doit ?

            Non, c'est la rosse aveugle aux cercles sempiternes

            Qui tourne pour autrui les bons chevaux de bois.

 

            Ne vous distrayez pas, avec vos grosses douanes ;

            Clefs de fa, clefs de sol, huit stades de claviers,

            Laissez faire, laissez passer la caravane

            Qui porte à l'Idéal ses plus riches dossiers !

 

            L'Art est tout, du droit divin de l'Inconscience ;

            Après lui, le déluge ! Et son moindre regard

            Est le cercle infini dont la circonférence

            Est partout, et le centre immoral nulle part.

 

            Pour moi, déboulonné du pôle de stylite

            Qui me sied, dès qu'un corps a trop de son secret,

            J'affiche : celles qui voient tout, je les invite

            À venir, à mon bras, des soirs, prendre le frais.

 

            Or voici : nos deux Cris, abaissant leurs visières,

            Passent mutuellement, après quiproquos,

            Aux chers peignes du cru leurs moelles épinières

            D'où lèvent débusqués tous les archets locaux.

 

            Et les ciels familiers liserés de folie

            Neigeant en charpie éblouissante, faut voir

            Comme le moindre appel : c'est pour nous seuls ! Rallie

            Les louables efforts menés à l'abattoir !

 

            Et la santé en deuil ronronne ses vertiges,

            Et chante, pour la forme : " Hélas ! Ce n'est pas bien,

            " Par ces pays, pays si tournoyants, vous dis-je,

            " Où la faim d'Infini justifie les moyens. "

 

            Lors, qu'ils sont beaux les flancs tirant leurs révérences

            Au sanglant capitaliste berné des nuits,

            En s'affalant cuver ces jeux sans conséquence !

            Oh ! N'avoir à songer qu'à ses propres ennuis !

 

            - Bons aïeux qui geigniez semaine sur semaine,

            Vers mon Cœur, baobab des védiques terroirs,

            Je m'agite aussi ! Mais l'Inconscient me mène ;

            Or, il sait ce qu'il fait, je n'ai rien à y voir.

 

Stérilités

 

            Cautérise et coagule

            En virgules

            Ses lagunes des cerises

            Des félines Ophélies

            Orphelines en folie.

 

            Tarentule de feintises

            La remise

            Sans rancune des ovules

            Aux félines Ophélies

            Orphelines en folie.

 

            Sourd aux brises des scrupules,

            Vers la bulle

            De la lune, adieu, nolise

            Ces félines Ophélies

            Orphelines en folie !

 

Les linges, le cygne

 

            Ce sont les linges, les linges,

            Hôpitaux consacrés aux cruors et aux fanges ;

            Ce sont les langes, les langes,

            Où l'on voudrait, ah ! Redorloter ses méninges !

 

            Vos linges pollués, Noëls de Bethléem !

            De la lessive des linceuls des requiems

            De nos touchantes personnalités, aux langes

            Des berceaux, vite à bas, sans doubles de rechange,

            Qui nous suivent, transfigurés (fatals vauriens

            Que nous sommes) ainsi que des Langes gardiens.

            C'est la guimpe qui dit, même aux trois quarts meurtrie :

            " Ah ! Pas de ces familiarités, je vous prie... "

            C'est la peine avalée aux édredons d'eider ;

            C'est le mouchoir laissé, parlant d'âme et de chair

            Et de scènes ! (Je vous pris la main sous la table,

            J'eus même des accents vraiment inimitables),

            Mais ces malentendus ! L'adieu noir ! - Je m'en vais !

            - Il fait nuit ! - Que m'importe ! À moi, chemins mauvais !

 

            Puis, comme Phèdre en ses illicites malaises :

            " Ah ! Que ces draps d'un lit d'occasion me pèsent ! "

            Linges adolescents, nuptiaux, maternels ;

            Nappe qui drape la Sainte-Table ou l'autel,

            Purificatoire au calice, manuterges,

            Refuges des baisers convolant vers les cierges.

            Ô langes invalides, linges aveuglants !

            Oreillers du bon cœur toujours convalescent

            Qui dit, même à la sœur, dont le toucher l'écœure :

            " Rien qu'une cuillerée, ah ! Toutes les deux heures... "

            Voie Lactée à charpie en surplis : lourds jupons

            À plis d'ordre dorique à lesquels nous rampons

            Rien que pour y râler, doux comme la tortue

            Qui grignote au soleil une vieille laitue.

            Linges des grandes maladies ; champs-clos des draps

            Fleurant : soulagez-vous, va, tant que ça ira !

            Et les cols rabattus des jeunes filles fières,

            Les bas blancs bien tirés, les chants des lavandières,

            Le peignoir sur la chair de poule après le bain,

            Les cornettes des sœurs, les voiles, les béguins,

            La province et ses armoires, les lingeries

            Du lycée et du cloître ; et les bonnes prairies

            Blanches des traversins rafraîchissant leurs creux

            De parfums de famille aux tempes sans aveux,

            Et la Mort ! Pavoisez les balcons de draps pâles,

            Les cloches ! Car voici que des rideaux s'exhale

            La procession du beau Cygne ambassadeur

            Qui mène Lohengrin au pays des candeurs !

 

            Ce sont les linges, les linges,

            Hôpitaux consacrés aux cruors et aux fanges !

            Ce sont les langes, les langes,

            Où l'on voudrait, ah ! Redorloter ses méninges.

 

Nobles et touchantes divagations sous la lune

 

            Un chien perdu grelotte en abois à la Lune...

            Oh ! Pourquoi ce sanglot quand nul ne l'a battu ?

            Et, nuits ! Que partout la même Âme ! En est-il une

            Qui n'aboie à l'Exil ainsi qu'un chien perdu ?

 

            Non, non ; pas un caillou qui ne rêve un ménage,

            Pas un soir qui ne pleure : encore un aujourd'hui !

            Pas un Moi qui n'écume aux barreaux de sa cage

            Et n'épluche ses jours en filaments d'ennui.

 

            Et les bons végétaux ! Des fossiles qui gisent

            En pliocènes tufs de squelettes parias,

            Aux printemps aspergés par les steppes kirghyses,

            Aux roses des contreforts de l'Himalaya !

 

            Et le vent qui beugle, apocalyptique Bête

            S'abattant sur des toits aux habitants pourris,

            Qui secoue en vain leur huis-clos, et puis s'arrête,

            Pleurant sur son cœur à Sept-Glaives d'incompris.

 

            Tout vient d'un seul impératif catégorique,

            Mais qu'il a le bras long, et la matrice loin !

            L'Amour, l'amour qui rêve, ascétise et fornique ;

            Que n'aimons-nous pour nous dans notre petit coin ?

 

            Infini, d'où sors-tu ? Pourquoi nos sens superbes

            Sont-ils fous d'au delà les claviers octroyés,

            Croient-ils à des miroirs plus heureux que le Verbe,

            Et se tuent ? Infini, montre un peu tes papiers !

 

            Motifs décoratifs, et non but de l'Histoire,

            Non le bonheur pour tous, mais de coquets moyens

            S'objectivant en nous, substratums sans pourboires,

            Trinité de Molochs, le Vrai, le Beau, le Bien.

 

            Nuages à profils de kaïns ? Vents d'automne

            Qui, dans l'antiquité des Pans soi-disant gais,

            Vous lamentiez aux toits des temples heptagones,

            Voyez, nous rebrodons les mêmes Anankès.

 

            Jadis les gants violets des Révérendissimes

            De la Théologie en conciles cités,

            Et l'évêque d'Hippone attelant ses victimes

            Au char du Jaggernaut Œcuménicité ;

 

            Aujourd'hui, microscope de télescope ! Encore,

            Nous voilà relançant l'Ogive au toujours Lui,

            Qu'il y tourne casaque, à neuf qu'il s'y redore

            Pour venir nous bercer un printemps notre ennui.

 

            Une place plus fraîche à l'oreiller des fièvres,

            Un mirage inédit au détour du chemin,

            Des rampements plus fous vers le bonheur des lèvres,

            Et des opiums plus longs à rêver. Mais demain ?

 

            Recommencer encore ? Ah ! Lâchons les écluses,

            À la fin ! Oublions tout ! Nous faut convoyer

            Vers ces ciels où, s'aimer et paître étant les Muses,

            Cuver sera le dieu pénate des foyers !

 

            Oh ! L'Éden immédiat des braves empirismes !

            Peigner ses fiers cheveux avec l'arête des

            Poissons qu'on lui offrit crus dans un paroxysme

            De dévouement ! S'aimer sans serments, ni rabais.

 

            Oui, vivre pur d'habitudes et de programmes,

            Pacageant mes milieux, à travers et à tort,

            Choyant comme un beau chat ma chère petite âme,

            N'arriver qu'ivre-mort de Moi-même à la mort !

 

            Oui, par delà nos arts, par delà nos époques

            Et nos hérédités, tes îles de candeur,

            Inconscience ! Et elle, au seuil, là, qui se moque

            De mes regards en arrière, et fait : n'aie pas peur.

 

            Que non, je n'ai plus peur ; je rechois en enfance ;

            Mon bateau de fleurs est prêt, j'y veux rêver à

            L'ombre de tes maternelles protubérances,

            En t'offrant le miroir de mes et caetera...

 

Jeux

 

            Ah ! La Lune, la Lune m'obsède...

            Croyez-vous qu'il y ait un remède ?

 

            Morte ? Se peut-il pas qu'elle dorme

            Grise de cosmiques chloroformes ?

 

            Rosace en tombale efflorescence

            De la Basilique du Silence.

 

            Tu persistes dans ton attitude,

            Quand je suffoque de solitude !

 

            Oui, oui, tu as la gorge bien faite ;

            Mais, si jamais je m'y allaite ? ...

 

            Encore un soir, et mes berquinades

            S'en iront rire à la débandade,

 

            Traitant mon platonisme si digne

            D'extase de pêcheur à la ligne !

 

            Salve, Regina des Lys ! Reine,

            Je te veux percer de mes phalènes !

 

            Je veux baiser ta patène triste,

            Plat veuf du chef de Saint Jean-Baptiste !

 

            Je veux trouver un lied ! Qui te touche

            À te faire émigrer vers ma bouche !

 

            - Mais, même plus de rimes à Lune...

            Ah ! Quelle regrettable lacune !

 

Litanies derniers quartiers de la lune

 

            Eucharistie

            De l'Arcadie,

 

            Qui fais de œil

            Aux cœurs en deuil,

 

            Ciel des idylles

            Qu'on veut stériles,

 

            Fonts baptismaux

            Des blancs pierrots.

 

            Dernier ciboire

            De notre histoire,

 

            Vortex-nombril

            Du Tout-Nihil,

 

            Miroir et Bible

            Des Impassibles,

 

            Hôtel garni

            De l'infini,

 

            Sphinx et Joconde

            Des défunts mondes,

 

            Ô Chanaan

            Du bon Néant,

 

            Néant, la Mecque

            Des bibliothèques,

 

            Léthé, Lotos,

            Exaudi nos !

 

Avis, je vous prie

 

            Hélas ! Des Lunes, des Lunes,

            Sur un petit air en bonne fortune...

            Hélas ! De choses en choses

            Sur la criarde corde des virtuoses ! ...

 

            Hélas ! Agacer d'un lys

            La violette d'Isis ! ...

            Hélas ! M'esquinter, sans trêve, encore,

            Mon encéphale anomaliflore

            En floraison de chair par guirlandes d'ennuis !

            Ô Mort, et puis ?

 

            Mais ! J'ai peur de la vie

            Comme d'un mariage !

            Oh ! Vrai, je n'ai pas l'âge

            Pour ce beau mariage ! ...

 

            Oh ! J'ai été frappé de CETTE VIE À MOI,

            L'autre dimanche, m'en allant par une plaine !

            Oh ! Laissez-moi seulement reprendre haleine,

            Et vous aurez un livre enfin de bonne foi.

 

            En attendant, ayez pitié de ma misère !

            Que je vous sois à tous un être bienvenu !

            Et que je sois absous pour mon âme sincère,

            Comme le fut Phryné pour son sincère nu.

 

Le concile féerique

 

            Dramatis personnæ

 

            Le Monsieur

            Le chœur

            La Dame

            Un écho

 

            (Nuit d'étoiles.)

 

            La dame

 

            Oh ! quelle nuit d'étoiles ! quelles saturnales !

            Oh ! mais des galas inconnus

            Dans les annales

            Sidérales !

 

            Le chœur

 

            Bref, un ciel absolument nu.

 

            Le monsieur

 

            Ô Loi du rythme sans appel,

            Le moindre astre te certifie,

            Par son humble chorégraphie !

            Mais, nul Spectateur éternel.....

            Ah ! la terre humanitaire

            N'en est pas moins terre-à-terre !

            Au contraire.

 

            Le chœur

 

            La terre, elle est ronde

            Comme un pot-au-feu ;

            C'est un bien pauv'monde

            Dans l'infini bleu.

 

            Le monsieur

 

            Cinq sens seulement, cinq ressorts pour nos essors

            Ah ! ce n'est pas un sort !

            Quand donc nos cœurs s'en iront-ils en huit ressorts ?

            Oh, le jour ! quelle turne...

            J'en suis tout taciturne.

 

            La dame

 

            Oh, ces nuits sur les toits !

            Je finirai bien par y prendre froid....

 

            Le monsieur

 

            Tiens la Terre,

            Va te faire

            Très lan laire.

 

            Le chœur

 

            Hé ! pas choisi

            D'y naître, et hommes ;

            Mais nous y sommes,

            Tenons-nous y !

            Écoutez mes enfants ! - " Ah ! mourir ! mais me tordre,

            Dans l'orbe d'un exécutant de premier ordre ! "

            Rêve la Terre, sous la vessie de saindoux

            De la lune laissant fuir un air par trop doux

            Vers les zéniths de brasiers de la voie lactée

            (Autrement beaux, ce soir, que des lois constatées !)

            Juillet a dégainé ! Touristes des beaux yeux,

            Quels jubés de bonheur échafaudent ces cieux,

            Semis de pollens d'étoiles, manne divine,

            Qu'éparpille le Bon Pasteur à ses gallines...

 

            Le monsieur

 

            Et puis le vent s'est tant surmené l'autre nuit...

 

            La dame

 

            Et demain est si loin.....

 

            Le monsieur

 

            Et ça souffre aujourd'hui.

            Ah ! pourrir !

 

            Le chœur

 

            Et la lune même (cette amie)

            Salive et larmoie en purulente ophtalmie.

            Et voici que des bleus sous-bois ont miaulé

            Les mille nymphes ; et (qu'est-ce que vous voulez)

            Aussitôt mille touristes des yeux las rôdent,

            Tremblants mais le cœur harnaché d'âpres méthodes !

            Et l'on va. Et les uns connaissent des sentiers,

            Qu'embaument de trois mois des fleurs d'abricotiers

            Et les autres, des parcs où la petite flûte

            De l'oiseau bleu promet de si frêles rechutes ;

 

            L'écho

 

            Oh ! ces lunaires oiseaux bleus dont la chanson

            Lunaire saura bien vous donner le frisson....

 

            Le chœur

 

            Et d'autres, les terrasses pâles où le triste

            Cor des paons réveillés fait que plus rien n'existe !

            Et d'autres, les joncs des mares où le sanglot

            Des rainettes vous tire maint sens mal éclos ;

            Et d'autres, les prés brûlés où l'on rampe ; et d'autres

            La Boue ! où, semble-t-il, tout, avec nous se vautre !

            Les capitales échauffantes, même au frais

            Des grands hôtels tendus de pâles cuirs gaufrés,

            Faussent ; ah ! mais ailleurs, aux grandes routes,

            Au coin d'un bois mal famé,

 

            L'écho

 

            Rien n'est aux écoutes...

 

            Le chœur

 

            Et celles dont le cœur gante six et demi,

 

            L'écho

 

            Et celles dort l'âme est gris perle,

 

            Le chœur

 

            En bons amis,

            Et d'un port panaché d'édénique opulence,

            Vous brûlent leurs vaisseaux mondains vers des Enfances !...

 

            Le monsieur

 

            Oh ! t'enchanter un peu la muqueuse du cœur !

 

            La dame

 

            Ah ! vas-y ; je n'ai plus rien à perdre à cet'heur' ;

            La Terre est en plein air, et ma vie est gâchée ;

            Ne songe qu'à la Nuit, je ne suis point fâchée.

 

            L'écho

 

            Et la Vie et la Nuit font patte de velours.

 

            Le chœur

 

            Se dépècent d'abord de grands quartiers d'amour

            Et lors, les chars de foin plein de bluets dévalent

            Par les vallons des moissons équinoxiales...

            Ô lointains balafrés de bleuâtres éclairs

            De chaleur ! puis ils regrimperont, tous leurs nerfs

            Tressés, vers l'hostie de la lune syrupeuse...

 

            L'écho

 

            Hélas ! tout ça, c'est des histoires de muqueuses.

 

            Le chœur

 

            Détraqué dites-vous ? Ah ! par rapport à quoi ?

 

            L'écho

 

            D'accord ; mais le spleen vient, qui dit que l'on déchoit

            Hors des fidélités noblement circonscrites.

 

            Le chœur

 

            Mais le divin, chez nous, confond si bien les rites !

 

            L'écho

 

            Soit, mais mon spleen dit vrai. Ô langes des pudeurs

            C'est bien dans vos blancs plis tels quels qu'est le bonheur !

 

            Le chœur

 

            Mais, au nom de Tout ! on ne peut pas ! la Nature

            Nous rue à dénouer, dès janvier, leurs ceintures

 

            L'écho

 

            Bon ; si le spleen t'en dit, saccage universel !

 

            Le chœur

 

            Vos êtres ont un sexe, et sont trop usuels,

            Saccagez !

 

            L'écho

 

            Ah ! saignons, tandis qu'elles déballent

            Leurs serres de beauté, pétale par pétale !..

 

            Le chœur

 

            Les vignes de vos nerfs bourdonnent d'alcools noirs

            Enfants ! ensanglantez la terre, ce pressoir

            Sans planteur de justice !

 

            Le monsieur et la dame

 

            Ah ! tu m'aimes, je t'aime !

            Que la mort ne nous ait qu'ivres-morts de nous-mêmes !

 

            Silence, nuit d'étoiles. - L'aube.

 

            Le monsieur, déclamant.

 

            La femme, mûre ou jeune fille,

            J'en ai frôlé toutes les sortes,

            Des faciles, des difficiles,

            C'est leur mot d'ordre que j'apporte !

            Des fleurs de chair, bien ou mal mises,

            Des airs fiers ou seuls, selon l'heure ;

            Nul cri sur elle n'a de prise ;

            Nous les aimons, elle demeure.

            Rien ne les tient, rien ne les fâche

            Elles veulent qu'on les trouve belles.

            Qu'on le leur râle et leur rabâche

            Et qu'on les use comme telles.

            Sans souci de serments, de bagues,

            Suçons le peu qu'elles nous donnent ;

            Notre respect peut être vague :

            Leurs yeux sont haut et monotones.

            Cueillons sans espoir et sans drames :

            La chair vieillit après les roses ;

            Ah ! parcourons le plus de gammes !

            Vrai, il n'y a pas autre chose.

 

            La dame, déclamant à son tour.

 

            Si mon air vous dit quelque chose,

            Vous auriez tort de vous gêner ;

            Je ne la fais pas à la pose,

            Je suis la Femme, on me connaît.

            Bandeaux plats ou crinière folle ?

            Dites ? quel front vous rendrait fous ?

            J'ai l'art de toutes les écoles

            J'ai des âmes pour tous les goûts.

            Cueillez a fleur de mes visages,

            Sucez ma bouche et non ma voix,

            Et n'en cherchez pas davantage,

            Nul n'y vit clair. pas même moi.

            Nos armes ne sont pas égales,

            Pour que je vous tende la main :

            Vous n'êtes que de braves mâles,

            Je suis l'Éternel Féminin !...

            Mon but se perd dans les étoiles !....

            C'est moi qui suis la grande Isis !....

            Nul ne m'a retroussé mon voile !....

            Ne songez qu'à mes oasis.

            Si mon air vous dit quelque chose,

            Vous auriez tort de vous gêner ;

            Je ne la fais pas à la pose

            Je suis la Femme ! on me connaît.

 

            Le chœur

 

            Touchant accord !

            Joli motif

            Décoratif,

            Avant la mort !

            Lui, nerveux,

            Qui se penche

            Vers sa compagne aux larges hanches,

            Aux longs caressables cheveux.

            Car, l'on a beau baver les plus fières salives,

            Leurs yeux sont tout ! Ils rêvent d'aumônes furtives !

            Ô chairs d'humains, ciboire de bonheur ! on peut

            Blaguer, la paire est là, comme un et un font deux.

            - Mais, ces yeux, plus on va, se fardent de mystère !

            - Eh bien, travaillez à les ramener sur terre !

            - Ah ! la chasteté n'est en fleur qu'en souvenir !

            - Mais ceux qui l'on cueillie en renaissent martyrs !

            Martyres mutuels ! de frère à sœur sans père !

            Comment ne voit-on pas que c'est là notre Terre ?

            Et qu'il n'y a que çà ! que le reste est impôts

            Dont vous n'avez pas même à chercher l'à-propos !

            Il faut répéter ces choses ! Il faut qu'on tette

            Ces choses ! Jusqu'à ce que la Terre se mette,

            Voyant enfin que tout vivote sans témoin,

            À vivre aussi pour elle, et dans son petit coin !

 

            La dame

 

            La pauvre Terre elle est si bonne !...

 

            Le monsieur

 

            Oh ! désormais, je m'y cramponne.

 

            La dame

 

            De tous nos bonheurs d'autochtonés !

 

            Le monsieur

 

            Tu te pâmes, moi je m'y vautre !

 

            Le chœur

 

            Consolez-vous les uns les autres.