La Thébaïde

 

Tragédie

 

De Jean Racine.

 

Dédiée au Duc de Saint-Aignan

 

Voir la préface.

 

Personnages

 

            ÉTÉOCLE, roi de Thèbes.

            POLYNICE, frère d'Étéocle.

            JOCASTE, mère des deux princes et d'Antigone.

            ANTIGONE, sœur d'Étéocle et de Polynice.

            CRÉON, oncle des princes et de la princesse.

            HÉMON, fils de Créon, amant d'Antigone.

            OLYMPE, confidente de Jocaste.

            ATTALE, confident de Créon.

            Un SOLDAT de l'armée de Polynice.

            GARDES.

 

La scène est à Thèbes, dans une salle du palais royal.

 

À MONSEIGNEUR LE DUC DE SAINT-AIGNAN

 

PAIR DE FRANCE,

 

MONSEIGNEUR,

 

Je vous présente un ouvrage qui n'a peut-être rien de considérable que l'honneur de vous avoir plu. Mais véritablement cet honneur est quelque chose de si grand pour moi que quand ma pièce ne m'aurait produit que cet avantage, je pourrais dire que son succès aurait passé mes espérances. Et que pouvais-je espérer de plus glorieux que l'approbation d'une personne qui sait donner aux choses un si juste prix, et qui est lui-même l'admiration de tout le monde ? Aussi, MONSEIGNEUR, si la Thébaïde a reçu quelques applaudissements, c'est sans doute qu'on n'a pas osé démentir le jugement que vous avez donné en sa faveur ; et il semble que vous lui ayez communiqué ce don de plaire qui accompagne toutes vos actions. J'espère qu'étant dépouillée des ornements du théâtre, vous ne laisserez pas de la regarder encore favorablement. Si cela est, quelques ennemis qu'elle puisse avoir, je n'appréhende rien pour elle, puisqu'elle sera assurée d'un Protecteur que le nombre des ennemis n'a pas accoutumé d'ébranler. On sait, MONSEIGNEUR, que si vous avez une parfaite connaissance des belles choses, vous n'entreprenez pas les grandes avec un courage moins élevé, et que vous avez réuni en vous ces deux excellentes qualités qui ont fait séparément tant de grands hommes. Mais je dois craindre que mes louanges ne vous soient aussi importunes que les vôtres m'ont été avantageuses : aussi bien je ne vous dirais que des choses qui sont connues de tout le monde, et que vous seul voulez ignorer. Il suffit que vous me permettiez de vous dire avec un profond respect que je suis,

 

                                   MONSEIGNEUR,

 

                                               Votre très humble et très obéissant serviteur,

 

                                                                       RACINE.

 

 

PRÉFACE

 

Le lecteur me permettra de lui demander un peu plus d'indulgence pour cette pièce que pour les autres qui la suivent. J'étais fort jeune quand je la fis. Quelques vers que j'avais faits alors tombèrent par hasard entre les mains de quelques personnes d'esprit. Ils m'excitèrent à faire une tragédie, et me proposèrent le sujet de la Thébaïde. Ce sujet avait été autrefois traité par Rotrou sous le nom d'Antigone. Mais il faisait mourir les deux frères dès le commencement de son troisième acte. Le rate était en quelque sorte le commencement d'une autre tragédie, où l'on entrait dans des intérêts tout nouveaux. Et il avait réuni en une seule pièce deux actions différentes, dont l'une sert de matière aux Phéniciennes d'Euripide , et l'autre à l'Antigone de Sophocle. Je compris que cette duplicité d'actions avait pu nuire à sa pièce, qui d'ailleurs était remplie de quantité de beaux endroits. Je dressai à peu près mon plan sur Les Phéniciennes d'Euripide. Car pour la Thébaïde qui est dans Sénèque, je suis un peu de l'opinion d'Heinsius, et je tiens, comme lui, que non seulement ce n'est point une tragédie de Sénèque, mais que c'est plutôt l'ouvrage d'un déclamateur qui ne savait ce que c'était que tragédie.

 

La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu trop sanglante. En effet, il n'y paraît presque pas un acteur qui ne meure à la fin. Mais aussi c'est la Thébaïde. C'est-à-dire le sujet le plus tragique de l'antiquité.

 

L'amour, qui a d'ordinaire tant de part dans les tragédies, n'en a presque point ici. Et je doute que je lui en donnasse davantage si c'était à recommencer. Car il faudrait ou que l'un des deux frères fût amoureux, ou tous

 

les deux ensemble. Et quelle apparence de leur donner d'autres intérêts que ceux de cette fameuse haine qui les occupait tout entiers ? Ou bien il faut jeter l'amour sur un des seconds personnages, comme j'ai fait. Et alors cette passion qui devient comme étrangère au sujet, ne peut produire que de médiocres effets. En un mot, je suis persuadé que les tendresses ou les jalousies des amants ne sauraient trouver que fort peu de place parmi les incestes, les parricides et toutes les autres horreurs qui composent l'histoire d'Œdipe et de sa malheureuse famille.

 

 

ACTE PREMIER

 

SCÈNE PREMIÈRE

 

JOCASTE, OLYMPE

 

JOCASTE

 

Ils sont sortis ; Olympe ? Ah mortelles douleurs !

Qu'un moment de repos me va coûter de pleurs !

Mes yeux depuis six mois étaient ouverts aux larmes,

Et le sommeil les ferme en de telles alarmes ?

Puisse plutôt la mort les fermer pour jamais,

Et m'empêcher de voir le plus noir des forfaits !

Mais en sont-ils aux mains ?

 

OLYMPE

 

                                               Du haut de la muraille

Je les ai vus déjà tous rangés en bataille ;

J'ai vu déjà le fer briller de toutes parts ;

Et pour vous avertir j'ai quitté les remparts.

J'ai vu, le fer en main, Étéocle lui-même ;

Il marche des premiers, et d'une ardeur extrême

Il montre aux plus hardis à braver le danger.

 

JOCASTE

 

N'en doutons plus, Olympe, ils se vont égorger.

Que l'on coure avertir et hâter la Princesse ;

Je l'attends. Juste Ciel, soutenez ma faiblesse !

Il faut courir, Olympe, après ces inhumains ;

Il les faut séparer, ou mourir par leurs mains.

Nous voici donc, hélas ! à ce jour détestable

Dont la seule frayeur me rendait misérable !

Ni prières ni pleurs ne m'ont de rien servi,

Et le courroux du sort voulait être assouvi.

Ô toi, Soleil, ô toi qui rends le jour au monde,

Que ne l'as-tu laissé dans une nuit profonde !

À de si noirs forfaits prêtes-tu tes rayons,

Et peux-tu sans horreur voir ce que nous voyons ?

Mais ces monstres, hélas ! ne t'épouvantent guères :

La race de Laïus les a rendus vulgaires,

Tu peux voir sans frayeur les crimes de mes fils,

Après ceux que le père et la mère ont commis.

Tu ne t'étonnes pas si mes fils sont perfides,

S'ils sont tous deux méchants, et s'ils sont parricides :

Tu sais qu'ils sont sortis d'un sang incestueux,

Et tu t'étonnerais s'ils étaient vertueux.

 

SCÈNE II

 

JOCASTE, ANTIGONE, OLYMPE

 

JOCASTE

 

Ma fille, avez-vous su l'excès de nos misères ?

 

ANTIGONE

 

Oui, Madame : on m'a dit la fureur de mes frères.

 

JOCASTE

 

Allons, chère Antigone, et courons de ce pas

Arrêter, s'il se peut, leur parricide bras.

Allons leur faire voir ce qu'ils ont de plus tendre ;

Voyons si contre nous ils pourront se défendre,

Ou s'ils oseront bien, dans leur noire fureur,

Répandre notre sang pour attaquer le leur.

 

ANTIGONE

 

Madame, c'en est fait, voici le Roi lui-même.

 

SCÈNE III

 

JOCASTE, ANTIGONE, ÉTÉOCLE, OLYMPE

 

JOCASTE

 

Olympe, soutiens-moi : ma douleur est extrême.

 

ÉTÉOCLE

 

Madame, qu'avez-vous ? et quel trouble...

 

JOCASTE

 

                                                           Ah ! mon fils,

Quelles traces de sang vois-je sur vos habits ?

Est-ce du sang d'un frère ? ou n'est-ce point du vôtre ?

 

ÉTÉOCLE

 

Non, Madame, ce n'est ni de l'un ni de l'autre.

Dans son camp jusqu'ici Polynice arrêté,

Pour combattre à mes yeux ne s'est point présenté

D'Argiens seulement une troupe hardie

M'a voulu de nos murs disputer la sortie :

J'ai fait mordre la poudre à ces audacieux ;

Et leur sang est celui qui parait à vos yeux.

 

JOCASTE

 

Mais que prétendiez-vous ? et quelle ardeur soudaine

Vous a fait tout à coup descendre dans la plaine ?

 

ÉTÉOCLE

 

Madame, il était temps que j'en usasse ainsi,

Et je perdais ma gloire à demeurer ici.

Le peuple, à qui la faim se faisait déjà craindre,

De mon peu de vigueur commençait à se plaindre,

Me reprochant déjà qu'il m'avait couronné,

Et que j'occupais mal le rang qu'il m'a donné.

Il le faut satisfaire et quoi qu'il en arrive,

Thèbes dès aujourd'hui ne sera plus captive.

Je veux, en n'y laissant aucun de mes soldats,

Qu'elle soit seulement juge de nos combats.

J'ai des forces assez pour tenir la campagne,

Et si quelque bonheur nos armes accompagne,

L'insolent Polynice et ses fiers alliés

Laisseront Thèbes libre, ou mourront à mes pieds.

 

JOCASTE

 

Vous pourriez d'un tel sang, ô ciel ! souiller vos armes ?

La couronne pour vous a-t-elle tant de charmes ?

Si par un parricide il la fallait gagner,

Ah ! mon fils, à ce prix voudriez-vous régner ?

Mais il ne tient qu'à vous, si l'honneur vous anime,

De nous donner la paix sans le secours d'un crime,

Et de votre courroux triomphant aujourd'hui,

Contenter votre frère, et régner avec lui.

 

ÉTÉOCLE

 

Appelez-vous régner partager ma couronne,

Et céder lâchement ce que mon droit me donne ?

 

JOCASTE

 

Vous le savez, mon fils, la justice et le sang

Lui donnent, comme à vous, sa part à ce haut rang.

Œdipe, en achevant sa triste destinée,

Ordonna que chacun régnerait son année ;

Et n'ayant qu'un État à mettre sous vos lois,

Voulut que tour à tour vous fussiez tous deux rois.

À ces conditions vous daignâtes souscrire.

Le sort vous appela le premier à l'empire,

Vous montâtes au trône ; il n'en fut point jaloux :

Et vous ne voulez pas qu'il y monte après vous ?

 

ÉTÉOCLE

 

Non, Madame, à l'empire il ne doit plus prétendre ;

Thèbes à cet arrêt n'a point voulu se rendre ;

Et lorsque sur le trône il s'est voulu placer,

C'est elle, et non pas moi, qui l'en a su chasser.

Thèbes doit-elle moins redouter sa puissance,

Après avoir six mois senti sa violence ?

Voudrait-elle obéir à ce prince inhumain,

Qui vient d'armer contre elle et le fer et la faim ?

Prendrait-elle pour roi l'esclave de Mycène,

Qui pour tous les Thébains n'a plus que de la haine,

Qui s'est au roi d'Argos indignement soumis,

Et que l'hymen attache à nos fiers ennemis ?

Lorsque le roi d'Argos l'a choisi pour son gendre,

Il espérait par lui de voir Thèbes en cendre ;

L'amour eut peu de part à cet hymen honteux,

Et la seule fureur en alluma les feux.

Thèbes m'a couronné pour éviter ses chaînes ;

Elle s'attend par moi de voir finir ses peines :

Il la faut accuser si je manque de foi ;

Et je suis son captif, je ne suis pas son roi.

 

JOCASTE

 

Dites, dites plutôt, cœur ingrat et farouche,

Qu'auprès du diadème il n'est rien qui vous touche.

Mais je me trompe encor : ce rang ne vous plaît pas,

Et le crime tout seul a pour vous des appas.

Hé bien ! puisqu'à ce point vous en êtes avide,

Je vous offre à commettre un double parricide :

Versez le sang d'un frère ; et si c'est peu du sien,

Je vous invite encore à répandre le mien.

Vous n'aurez plus alors d'ennemis à soumettre,

D'obstacle à surmonter, ni de crime à commettre ;

Et n'ayant plus au trône un fâcheux concurrent,

De tous les criminels vous serez le plus grand.

 

ÉTÉOCLE

 

Hé bien, Madame, hé bien, il faut vous satisfaire :

Il faut sortir du trône et couronner mon frère ;

Il faut, pour seconder votre injuste projet,

De son roi que j'étais devenir son sujet ;

Et pour vous élever au comble de la joie,

Il faut à sa fureur que je me livre en proie ;

Il faut par mon trépas...

 

JOCASTE

 

                                   Ah ciel ! quelle rigueur !

Que vous pénétrez mal dans le fond de mon cœur !

Je ne demande pas que vous quittiez l'empire :

Régnez toujours, mon fils, c'est ce que je désire.

Mais si tant de malheurs vous touchent de pitié,

Si pour moi votre cœur garde quelque amitié,

Et si vous prenez soin de votre gloire même,

Associez un frère à ca honneur suprême.

Ce n'est qu'un vain éclat qu'il recevra de vous ;

Votre règne en sera plus puissant et plus doux.

Les peuples, admirant cette vertu sublime,

Voudront toujours pour prince un roi si magnanime ;

Et ca illustre effort, loin d'affaiblir vos droits,

Vous rendra le plus juste et le plus grand des rois.

Ou s'il faut que mes vœux vous trouvent inflexible,

Si la paix à ce prix vous paraît impossible,

Et si le diadème a pour vous tant d'attraits,

Au moins consolez-moi de quelque heure de paix.

Accordez cette grâce aux larmes d'une mère.

Et cependant, mon fils, j'irai voir votre frère ;

La pitié dans son âme aura peut-être lieu,

Ou du moins pour jamais j'irai lui dire adieu.

Dès ce même moment permettez que je sorte :

J'irai jusqu'à sa tente, et j'irai sans escorte ;

Par mes justes soupirs j'espère l'émouvoir.