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Abrégé de l’histoire de Port-Royal / Jean Racine ; [éd. par Paul Mesnard]


PARTIE 1



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L' abbaye de Port-Royal, près de Chevreuse, est
une des plus anciennes abbayes de l' ordre de
Cîteaux. Elle fut fondée, en l' année 1204,
par un saint évêque de Paris, nommé Eudes De
Sully, de la maison des comtes

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de Champagne, proche parent de Philippe-Auguste.
C' est lui dont on voit la tombe en cuivre,
élevée de deux pieds, à l' entrée du choeur de
Notre-Dame de Paris. La fondation n' étoit
que pour douze religieuses ; ainsi ce
monastère ne possédoit pas de fort grands biens.
Ses principaux bienfaiteurs furent les
seigneurs de Montmorency et les comtes de
Montfort. Ils lui firent successivement
plusieurs donations, dont les plus considérables
ont été confirmées par le roi saint Louis,
qui donna aux religieuses sur son domaine
une rente en forme d' aumône, dont elles jouissent
encore aujourd' hui : si bien qu' elles
reconnoissent avec raison ce saint roi pour un de
leurs fondateurs. Le pape Honoré Iii accorda
à cette abbaye de grands priviléges, comme,
entre autres, celui d' y célébrer l' office
divin, quand même tout le pays seroit en
interdit. Il permettoit aussi aux religieuses
de donner retraite à des séculières qui,
étant dégoûtées du monde, et pouvant disposer
de leurs personnes, voudroient se réfugier
dans leur couvent pour y faire pénitence,
sans néanmoins se lier par des voeux. Cette
bulle est de l' année 1223, un peu après le
quatrième concile général de Latran.

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Sur la fin du dernier siècle, ce monastère, comme
beaucoup d' autres, étoit tombé dans un grand
relâchement : la règle de Saint-Benoît
n' y étoit presque plus connue, la clôture même
n' y étoit plus observée, et
l' esprit du siècle en avoit entièrement
banni la régularité. Marie-Angélique
Arnauld, par un usage qui n' étoit que
trop commun en ces temps-là, en fut faite
abbesse, n' ayant pas encore onze ans
accomplis. Elle n' en avoit que huit
lorsqu' elle prit l' habit, et elle fit
profession à neuf ans entre les mains
du général de Cîteaux, qui la bénit
dix-huit mois après. Il y avoit peu
d' apparence qu' une fille faite abbesse
à cet âge, et d' une manière si peu régulière,
eût été choisie de Dieu pour rétablir la
règle dans cette abbaye. Cependant elle
étoit à peine dans sa dix-septième année,
que Dieu, qui avoit de grands desseins
sur elle, se servit, pour la toucher, d' une
voie assez extraordinaire. Un capucin, qui
étoit sorti de son couvent par libertinage,
et qui alloit se faire apostat dans les
pays étrangers, passant par hasard à
Port-Royal,

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fut prié par l' abbesse et par les religieuses de
prêcher dans leur église. Il le fit ; et ce
misérable parla avec tant de force sur le
bonheur de la vie religieuse, sur la beauté
et sur la sainteté de la règle de Saint-Benoît,
que la jeune abbesse en fut vivement émue.
Elle forma dès lors la résolution
non-seulement de pratiquer sa règle dans
toute sa rigueur, mais d' employer même
tous ses efforts pour la faire aussi observer à
ses religieuses. Elle commença par un
renouvellement de ses voeux, et fit une
seconde profession, n' étant pas satisfaite
de la première. Elle réforma tout ce qu' il
y avoit de mondain et de sensuel dans ses
habits, ne porta plus qu' une chemise de
serge, ne coucha plus que sur une simple
paillasse, s' abstint de manger de la viande,
et fit fermer de bonnes murailles son abbaye,
qui ne l' étoit auparavant que d' une méchante
clôture de terre, éboulée presque partout.
Elle eut grand soin de ne point alarmer ses
religieuses par trop d' empressement à leur
vouloir faire embrasser la règle. Elle se
contentoit de donner l' exemple, leur
parlant peu, priant beaucoup pour elles,
et accompagnant de torrents de larmes le
peu d' exhortations qu' elle leur faisoit
quelquefois. Dieu bénit si bien cette
conduite, qu' elle les gagna toutes les unes
après les autres, et qu' en moins de cinq
ans la communauté de biens, le jeûne,
l' abstinence de viande, le silence, la
veille de la nuit, et enfin toutes les
austérités de la règle de Saint-Benoît

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furent établies à Port-Royal de la même
manière qu' elles le sont encore aujourd' hui.
Cette réforme est la première qui ait été
introduite dans l' ordre de Cîteaux : aussi
y fit-elle un fort grand bruit, et elle eut
la destinée que les plus saintes choses
ont toujours eue, c' est-à-dire qu' elle fut
occasion de scandale aux uns, et d' édification
aux autres. Elle fut extrêmement désapprouvée
par un fort grand nombre de moines et d' abbés
même, qui regardoient la bonne chère, l' oisiveté,
la mollesse, et, en un mot, le libertinage,
comme d' anciennes coutumes de l' ordre, où il
n' étoit pas permis de toucher. Toutes ces
sortes de gens déclamèrent avec beaucoup
d' emportements contre les religieuses de
Port-Royal, les traitant de folles,
d' embéguinées, de novatrices, de schismatiques
même, et ils parloient de les faire
excommunier. Ils avoient pour eux l' assistant
du général, grand chasseur, et d' une si
profonde ignorance, qu' il n' entendoit pas
même le latin de son pater . Mais
heureusement le général, nommé Dom
Boucherat, se trouva un homme très-sage
et très-équitable, et ne se laissa point
entraîner à leurs sentiments.
Plusieurs maisons non-seulement admirèrent cette
réforme, mais résolurent même de l' embrasser.
Mais on crut partout qu' on ne pouvoit réussir
dans une si sainte entreprise sans le secours de
l' abbesse de Port-Royal. Elle eut ordre
du général de se transporter dans la plupart
de ces maisons, et d' envoyer de ses religieuses
dans tous les couvents où elle ne pourroit
aller elle-même. Elle alla à Maubuisson,
au Lys, à Saint-Aubin, pendant

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que la mère Agnès Arnauld sa soeur, et d' autres
de ses religieuses, alloient à Saint-Cyr,
à Gomer-Fontaine, à Tard, aux îles d' Auxerre,
et ailleurs. Toutes ces maisons regardoient
l' abbesse et les religieuses de Port-Royal
comme des anges envoyés du ciel pour le
rétablissement de la discipline. Plusieurs
abbesses vinrent passer des années entières
à Port-Royal, pour s' y instruire à loisir
des saintes maximes qui s' y pratiquoient. Il
y eut aussi un grand nombre d' abbayes d' hommes
qui se réformèrent sur ce modèle. Ainsi l' on
peut dire avec vérité que la maison de
Port-Royal fut une source de bénédictions
pour tout l' ordre de Cîteaux, où l' on
commença de voir revivre l' esprit de saint
Benoît et de saint Bernard, qui y étoit
presque entièrement éteint.
De tous les monastères que je viens de nommer, il
n' y en eut point où la mère Angélique trouvât
plus à travailler que dans celui de Maubuisson,
dont l' abbesse, soeur de

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Mme Gabrielle D' Estrées, après plusieurs
années d' une vie toute scandaleuse, avoit été
interdite, et renfermée à Paris dans les
filles pénitentes. à peine la mère Angélique
commençoit à faire connoître Dieu dans cette
maison, que Mme D' Estrées, s' étant échappée
des filles pénitentes, revint à Maubuisson
avec une escorte de plusieurs jeunes
gentilshommes, accoutumés à y venir passer
leur temps ; et une des portes lui en fut
ouverte par une des anciennes religieuses.
Aussitôt le confesseur de l' abbaye, qui étoit
un moine, grand ennemi de la réforme, voulut
persuader à la mère Angélique de se retirer.
Il y eut même un de ces gentilshommes qui lui
appuya le pistolet sur la gorge pour la faire
sortir. Mais tout cela ne l' étonnant point,
l' abbesse, le confesseur, et ces jeunes gens,
la prirent par force, et la mirent hors du
couvent avec les religieuses qu' elle y avoit
amenées, et avec toutes les novices à qui elle
avoit donné l' habit. Cette troupe de religieuses,
destituée de tout secours, et ne sachant où
se retirer, s' achemina en silence vers Pontoise,
et en traversa tout le faubourg et une partie
de la ville, les mains jointes et leur voile
sur le visage, jusqu' à ce qu' enfin quelques
habitants du lieu, touchés de compassion,

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leur offrirent de leur donner retraite chez eux.
Mais elles n' y furent pas longtemps ; car, au
bout de deux ou trois jours, le parlement, à la
requête de l' abbé de Cîteaux, ayant donné
un arrêt pour renfermer de nouveau Mme
D' Estrées, le prévôt de l' Isle fut envoyé
avec main-forte pour se saisir de l' abbesse,
du confesseur, et de la religieuse ancienne
qui étoit de leur cabale. L' abbesse s' enfuit
de bonne heure par une porte du jardin ; la
religieuse fut trouvée dans une grande armoire
pleine de hardes, où elle s' étoit cachée ;
et le confesseur, ayant sauté par-dessus les
murs, s' alla réfugier chez les jésuites de
Pontoise. Ainsi la mère Angélique demeura
paisible dans Maubuisson, et y continua sa
sainte mission pendant cinq années.
Ce fut là qu' elle vit pour la première fois
saint François

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De Sales, et qu' il se lia entre eux une
amitié qui a duré toute la vie du saint évêque,
qui voulut même que la mère De Chantail
fût associée à cette union. L' on voit dans
les lettres de l' un et de l' autre la grande
idée qu' ils avoient de cette merveilleuse fille.
De son côté, la mère Angélique procura aussi
à M. Arnauld, son père, et à toute sa famille,
la connoissance de ce saint prélat. Il fit
un voyage à Port-Royal, pour y voir la mère
Agnès De Saint-Paul, soeur de cette
abbesse ; il alloit voir très-souvent
M. Arnauld, son père, et M. D' Andilly,
son frère, et à Paris et à une maison qu' ils
avoient à la campagne, charmé de se trouver
dans une famille si pleine

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de vertu et de piété. La dernière fois qu' il
les vit, il donna sa bénédiction à tous leurs
enfants, et entre autres au célèbre M. Arnauld,
docteur de Sorbonne, qui n' avoit alors que
six ans. La bienheureuse mère De Chantail
vécut encore vingt ans depuis qu' elle eut connu
la mère Angélique. Elle ne faisoit point de
voyage à Paris qu' elle ne vînt passer plusieurs
jours de suite avec elle, versant dans son sein
ses plus secrètes pensées, et desirant avec
ardeur que les filles de la visitation et celles
de Port-Royal fussent unies du même lien
d' amitié qui avoit si étroitement uni leurs
deux mères.
Après cinq ans de travail à Maubuisson, la mère
Angélique se trouvant déchargée du soin de
cette abbaye par la nomination que le roi avoit
faite d' une autre abbesse en la place de Mme
D' Estrées, elle se résolut d' aller trouver sa
chère communauté de Port-Royal. Elle ne l' avoit
pas laissée néanmoins orpheline, l' ayant
mise, en partant, sous la conduite de la mère
Agnès dont j' ai parlé : elle étoit plus jeune
de deux ans que la mère Angélique, et avoit
été faite abbesse aussi jeune qu' elle ; mais
Dieu l' ayant aussi éclairée de fort bonne
heure, elle avoit remis au roi l' abbaye de
Saint-Cyr, dont elle étoit pourvue, pour venir
vivre simple religieuse dans

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le couvent de sa soeur. Mais la mère Angélique,
pleine d' admiration de sa vertu, avoit obtenu
qu' on la fît sa coadjutrice. C' est cette mère
Agnès qui a depuis dressé les constitutions
de Port-Royal, qui furent approuvées par
M. De Gondy, archevêque de Paris. On a aussi
d' elle plusieurs traités très-édifiants, et qui
font connoître tout ensemble l' élévation et la
solidité de son esprit.
Lorsque la mère Angélique se préparoit à partir
de Maubuisson, trente religieuses qui y avoient
fait profession entre ses mains se jetèrent
à ses pieds, et la conjurèrent de les emmener
avec elle. L' abbaye de Port-Royal étoit fort
pauvre, n' ayant été fondée, comme j' ai dit, que
pour douze religieuses. Le nombre en étoit
alors considérablement augmenté ; et ces
trente filles de Maubuisson n' avoient à elles
toutes que cinq cents livres de pension
viagère. Cependant la mère Angélique ne
balança pas un moment à leur accorder leur
demande. Elle se contenta d' en écrire à la
mère Agnès ; et sur sa réponse, elle les
fit même partir quelques jours devant elle.
Ces pauvres filles n' abordoient qu' en tremblant
une maison qu' elles venoient, pour ainsi dire,
affamer ; mais elles y furent reçues avec une
joie qui leur fit bien voir que la charité
de la mère s' étoit aussi communiquée à toute la
communauté.
Il étoit resté à Maubuisson quelques esprits qui
n' avoient pu entièrement s' assujettir à la
réforme. D' ailleurs

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Mme De Soissons, qui avoit succédé à Mme
D' Estrées, n' avoit pas pris un fort grand
soin d' y entretenir la régularité que la mère
Angélique y avoit établie : si bien que cette
sainte fille ne cessoit de demander à Dieu
qu' il regardât cette maison avec des yeux
de miséricorde. Sa prière fut exaucée. Cette
abbaye étant venue encore à vaquer au bout
de quatre ans, par la mort de Mme De Soissons,
le roi Louis Xiii fit demander à la mère
Angélique une de ses religieuses pour l' en faire
abbesse. Elle lui en proposa une qu' on appeloit
soeur Marie Des Anges, à qui le roi donna
aussitôt son brevet. La plupart des personnes
qui connoissoient cette fille lui trouvoient,
à la vérité, une grande douceur et une profonde
humilité ; mais elles doutoient qu' elle eût
toute la fermeté nécessaire pour remplir une place
de cette importance. Le succès fit voir combien
la mère Angélique avoit de discernement ; car
cette fille si humble et si douce sut

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réduire en très-peu de temps les esprits qui
étoient demeurés les plus rebelles, rangea les
anciennes sous le même joug que les jeunes,
ne s' étonna point des persécutions de certains
moines, et même de certains visiteurs de
l' ordre, accoutumés au faste et à la dépense,
et qui ne pouvoient souffrir le saint usage
qu' elle faisoit des revenus de cette abbaye.
Ce fut de son temps que deux fameuses religieuses
de Montdidier furent introduites à Maubuisson
par un de ces visiteurs, pour y enseigner,
disoit-il, les secrets de la plus sublime
oraison. La mère des Anges et la mère
Angélique n' étoient point assez intérieures
au gré de ces pères, et ils leur reprochoient
souvent de ne connoître d' autre perfection
que celle qui s' acquiert par la mortification
des sens et par la pratique des bonnes oeuvres.
La mère des Anges, qui avoit appris à
Port-Royal à se défier de toute nouveauté,
fit observer de près ces deux filles ; et il
se trouva que, sous un jargon de pur amour,
d' anéantissement, et de parfaite nudité, elles
cachoient toutes les illusions et toutes les
horreurs que l' église a condamnées de nos jours
dans Molinos. Elles étoient en effet de la
secte de ces illuminés de Roye, qu' on nommoit
les guerinets , dont le cardinal De Richelieu fit

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faire une si exacte perquisition. La mère Des
Anges ayant donné avis du péril où étoit son
monastère, ces deux religieuses furent
renfermées très-étroitement par ordre de
la cour ; et le visiteur qui les protégeoit
eut bien de la peine lui-même à se tirer
d' affaire. En un mot, la mère Des Anges,
malgré toutes les traverses qu' on lui suscitoit,
rétablit entièrement dans Maubuisson le
véritable esprit de saint Bernard, qui s' y
maintient encore aujourd' hui par les soins de
l' illustre princesse que la providence en
a faite abbesse ; et après avoir gouverné pendant
vingt-deux ans ce célèbre monastère avec une
sainteté dont la mémoire s' y conservera
éternellement, elle en donna sa démission
au roi, et vint reprendre à Port-Royal son
rang de simple religieuse. Elle demandoit même
à y recommencer son noviciat, de peur,
disoit-elle, qu' ayant si longtemps commandé,
elle n' eût appris à désobéir.
Cependant la communauté de Port-Royal s' étant

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accrue jusqu' au nombre de quatre-vingts
religieuses, elles étoient fort serrées dans
ce monastère, situé dans un lieu fort humide,
et dont les bâtiments étoient extrêmement
bas et enfoncés. Ainsi les maladies y devinrent
fort fréquentes, et le couvent ne fut bientôt
plus qu' une infirmerie. Mais la providence
n' abandonna point la mère Angélique dans ce
besoin ; elle lui fit trouver des ressources
dans sa propre famille. Mme Arnauld, sa
mère, qui étoit fille du cèlèbre M. Marion,
avocat général, étoit demeurée veuve depuis
quelques années, et avoit conçu la résolution
non-seulement de se retirer du monde, mais même,
ce qui est assez particulier, de se faire
religieuse sous la conduite de sa fille. Comme
elle sut l' extrémité où la communauté étoit
réduite, elle acheta de son argent, au faubourg
Saint-Jacques, une maison, et la donna pour
en faire comme un hospice. On ne vouloit y
transporter d' abord qu' une partie des religieuses ;
mais le monastère des champs devenant plus
malsain de jour en jour, on fut obligé de
l' abandonner entièrement, et de transférer à
Paris toute la communauté, après en avoir
obtenu le consentement du roi et de l' archevêque.
On se logea comme on put dans

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cette nouvelle maison. L' on fit un dortoir d' une
galerie ; on lambrissa les greniers pour y
pratiquer des cellules, et la salle fut changée
en une chapelle.
La réputation de la mère Angélique, et les
merveilles qu' on racontoit de la vie toute
sainte de ses religieuses, lui attirèrent
bientôt l' amitié de beaucoup de personnes
de piété. La reine Marie De Médicis les
honora d' une bienveillance particulière ; et
par des lettres patentes enregistrées au
parlement, prit le titre de fondatrice et
de bienfaitrice de ce nouveau monastère. Elle
ne fut pas vraisemblablement en état de leur
donner des marques de sa libéralité, mais elle
leur procura un bien qu' elles n' eussent jamais
osé espérer sans une protection si puissante.
Plus la mère Angélique avoit sujet de louer
Dieu des bénédictions qu' il avoit répandues
sur sa communauté, plus elle avoit lieu de
craindre qu' après sa mort, et après celle de
la mère Agnès, sa coadjutrice, on n' introduisît
en leur place quelque abbesse qui, n' ayant point
été élevée dans la maison, détruiroit peut-être
en six mois tout le bon ordre qu' elle avoit tant
travaillé à y établir. La reine Marie De
Médicis entra avec bonté dans ses sentiments ;
elle parla au roi son fils, dans le temps qu' il
revenoit triomphant après la prise de La
Rochelle, et lui représentant tout ce qu' elle
connoissoit de la sainteté de ces filles, elle
toucha tellement sa piété, qu' il crut lui-même
rendre un grand service à Dieu, en consentant
que cette abbaye fût élective et triennale. La
chose fut

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confirmée par le pape Urbain Viii. Aussitôt
la mère Angélique et la mère Agnès se démirent,
l' une de sa qualité d' abbesse, et l' autre de
celle de coadjutrice ; et la communauté élut
pour trois ans une des religieuses de la maison.
La mère Angélique venoit d' obtenir du même pape
une autre grâce qui ne lui parut pas moins
considérable. Elle avoit toujours eu au fond
de son coeur un fort grand amour pour la
hiérarchie ecclésiastique, et souhaitoit aussi
ardemment d' être soumise à l' autorité épiscopale,
que les autres abbesses desirent d' en être
soustraites. Son souhait sur cela étoit
d' autant plus raisonnable, que l' abbaye de
Port-Royal, fondée par un évêque de Paris,
avoit longtemps dépendu immédiatement de lui
et de ses successeurs ; mais dans la suite un
de ces évêques avoit consenti qu' elle reconnût
la jurisdiction de l' abbé de Cîteaux. Elle
avoit donc fait représenter ces raisons au
pape, qui, les ayant approuvées, remit en effet
cette abbaye sous la jurisdiction de l' ordinaire,
et l' affranchit entièrement de la dépendance
de Cîteaux, en y conservant néanmoins tous
les priviléges attachés aux maisons de cet ordre.
M. De Gondy en prit donc en main le
gouvernement, en examina et approuva les
constitutions, et en fit faire la visite par
M., qui fut le premier supérieur qu' il donna
à ce monastère.

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Ce fut vers ce temps-là que Louise De Bourbon,
première femme du duc de Longueville, princesse
d' une éminente vertu, forma avec M. Zamet,
évêque de Langres, le dessein d' instituer un
ordre de religieuses particulièrement consacrées
à l' adoration du mystère de l' eucharistie, et
qui, par leur assistance continuelle devant
le saint-sacrement, réparassent en quelque sorte
les outrages que lui font tous les jours et les
blasphèmes des protestants et les communions
sacriléges des mauvais catholiques. Ils
communiquèrent tous deux leur pensée à la
mère Angélique, et la prièrent non-seulement
de les aider à former cet institut, mais d' en
vouloir même accepter la direction, et de
donner quelques-unes de ses religieuses pour
en commencer avec elle l' établissement. Cette
proposition fut d' autant plus de son goût, qu' il
y avoit déjà plus de quinze ans que cette même
assistance continuelle devant le saint-sacrement
avoit été établie à Port-Royal, d' abord pendant
le jour seulement, et ensuite pendant la nuit même.
Toutes les religieuses de ce monastère, ayant
appris un si louable dessein, furent touchées d' une
sainte jalousie de ce qu' on fondoit pour

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cela un nouvel ordre, au lieu de l' établir dans
Port-Royal même. Elles demandèrent avec
instance que, sans chercher d' autre maison
que la leur, on leur permît d' ajouter
les pratiques de cet institut aux autres
pratiques de leur règle, et de joindre en elles
le nom glorieux des filles du saint-sacrement
à celui de filles de Saint-Bernard. La
princesse étoit d' avis de leur accorder leur
demande ; mais l' évêque persista à vouloir un
ordre et un habit particulier.
Ce prélat étoit un homme plein de bonnes
intentions, et fort zélé, mais d' un esprit
fort variable et fort borné. Il avoit plusieurs
fois changé le dessein de son institut. Il
vouloit d' abord en faire un ordre de religieux
plus retirés et encore plus austères que les
chartreux ; puis il jugea plus à propos que ce
fût un ordre de filles. Sa première vue pour
ces filles étoit qu' elles fussent extrêmement
pauvres, et que, pour mieux honorer le profond
abaissement de Jésus-Christ dans l' eucharistie,
elles portassent sur leur habit toutes les
marques d' une extrême pauvreté. Ensuite il
imagina qu' il falloit attirer la vénération
du peuple par un habit qui eût quelque chose
d' auguste et de magnifique ; mais la mère
Angélique desira que tout se ressentît de
la simplicité religieuse. Il avoit fait divers
autres règlements, dont la plupart eurent
besoin d' être rectifiés. La mère Angélique,
voyant ces incertitudes, eut un secret
pressentiment que cet ordre ne seroit pas de
longue durée. Mais la bulle étant arrivée,
où elle étoit nommée supérieure, et où il
étoit ordonné que ce seroit des religieuses
tirées de Port-Royal qui en commenceroient
l' établissement, elle se mit en

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devoir d' obéir. La bulle nommoit aussi trois
supérieurs, savoir : M. De Gondy,
archevêque de Paris ; M. De Bellegarde,
archevêque de Sens ; et l' évêque de Langres.
Mais ce dernier, comme fondateur, et d' ailleurs
étant grand directeur de religieuses, eut la
principale conduite de ce monastère. La mère
Angélique entra donc avec trois de ses
religieuses et quatre postulantes, dans la
maison destinée pour cet institut. Cette maison
étoit dans la rue Coquillière, qui est de la
paroisse de Saint-Eustache ; et le
saint-sacrement y fut mis avec beaucoup de
solennité. Bientôt après on y reçut des
novices ; et ce fut l' archevêque de Paris
qui leur donna le voile.
La nouveauté de cet institut donna beaucoup
occasion au monde de parler ; et, dans ces
commencements, la mère Angélique eut à
essuyer bien des peines et des contradictions.
Son principal chagrin étoit de voir l' évêque
de Langres presque toujours en différend avec
l' archevêque de Sens, qui ne pouvoit compatir
avec lui. Leur

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désunion éclata surtout à l' occasion du
chapelet secret du saint-sacrement. Comme
cette affaire fit alors un fort grand bruit,
et que les ennemis de Port-Royal s' en sont
voulu prévaloir dans la suite contre ce
monastère, il est bon d' expliquer en peu de
mots ce que c' étoit que cette querelle.
Ce chapelet secret étoit un petit écrit
de trois ou quatre pages, contenant des pensées
affectueuses sur le mystère de l' eucharistie,
ou, pour mieux dire, c' étoient comme des
élans d' une âme toute pénétrée de l' amour de
Dieu dans la contemplation de sa charité
infinie pour les hommes dans ce mystère.
La mère Agnès, de qui étoient ces pensées,
n' avoit guère songé à les rendre publiques ;
elle en avoit simplement rendu compte au P.
De Condren, son confesseur, depuis général
de l' oratoire, qui, pour sa propre édification,
lui avoit ordonné de les mettre par écrit.
Il en tomba une copie entre les mains d' une
sainte carmélite, nommée la mère Marie De
Jésus. Cette mère étant morte un mois après,
on fit courir sous son nom cet écrit, qui
avoit été trouvé sur elle ; mais on sut
bientôt qu' il étoit de la mère Agnès. L' évêque
de Langres le trouva merveilleux, et en parla
avec de grands sentiments d' admiration.
L' archevêque de Sens, qui en

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avoit été fort touché d' abord, commença tout
à coup à s' en dégoûter ; il le donna même à
examiner à M. Duval, supérieur des carmélites,
et à quelques autres docteurs, à qui on ne dit
point qui l' avoit composé. Ces docteurs,
jugeant à la rigueur de certaines expressions
abstraites et relevées, telles que sont à peu
près celles des mystiques, le condamnèrent.
D' autres docteurs, consultés par l' évêque de
Langres, l' approuvèrent au contraire avec
éloge : tellement que les esprits venant à
s' échauffer, et chacun écrivant pour soutenir son
avis, la chose fut portée à Rome. Le pape
ne trouva dans l' écrit aucune proposition digne
de censure ; mais, pour le bien de la paix,
et parce que ces matières n' étoient pas de la
portée de tout le monde, il jugea à propos
de le supprimer ; et il le fut en effet.
Entre les théologiens qui avoient écrit pour le
soutenir, Jean Du Vergier De Hauranne,
abbé de Saint-Cyran, avoit fait admirer
la pénétration de son esprit et la profondeur
de sa doctrine. Il ne connoissoit point alors
la mère Agnès, et avoit même été préoccupé contre
le chapelet secret , à cause des différends
qu' il avoit causés ; mais l' ayant trouvé
très-bon, il avoit pris lui-même la plume pour
défendre la vérité, qui lui sembloit opprimée.
Il n' avoit point mis son nom à son ouvrage, non

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plus qu' à ses autres livres ; mais l' évêque de
Langres ayant su que c' étoit de lui, l' alla
chercher pour le remercier. à mesure qu' il le
connut plus particulièrement, il fut épris de
sa rare piété et de ses grandes lumières ; et
comme il n' avoit rien plus à coeur que de porter
les filles du saint-sacrement à la plus haute
perfection, il jugea que personne au monde
ne pouvoit mieux l' aider dans ce dessein que
ce grand serviteur de Dieu. Il le conjura
donc de venir faire des exhortations à ces
filles, et même de les vouloir confesser. L' abbé
lui résista assez longtemps, fuyant naturellement
ces sortes d' emplois, et se tenant le plus
renfermé qu' il pouvoit dans son cabinet, où
il passoit, pour ainsi dire, les jours et les
nuits, partie dans la prière, et partie à
composer des ouvrages qui pussent être
utiles à l' église. Enfin néanmoins les instances
réitérées de l' évêque lui paroissant comme un
ordre de Dieu de servir ces filles, il s' y
résolut.
Dès que la mère Angélique l' eut entendu parler
des choses de Dieu, et qu' elle eut connu par
quel chemin sûr il conduisoit les âmes, elle
crut retrouver en lui le saint évêque de
Genève, par qui elle avoit été autrefois
conduite ; et les autres religieuses prirent
aussi en lui la même confiance. En effet, pour
me servir ici du témoignage public que lui a
rendu un prélat non moins considérable par
sa piété que par sa naissance, " ce savant
homme n' avoit point d' autres sentiments que
ceux qu' il avoit puisés dans l' écriture sainte
et dans la tradition de l' église. Sa science
n' étoit que celle des saints pères. Il ne
parloit point d' autre langage que celui de la
parole de Dieu ; et bien loin de conduire les
âmes par des voies

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particulières et écartées, il ne savoit point
d' autre chemin pour les mener à Dieu que celui
de la pénitence et de la charité. " toutes
ces filles firent en peu de temps un tel
progrès dans la perfection sous sa conduite,
que l' évêque de Langres ne cessoit de
remercier Dieu du confesseur qu' il lui avoit
inspiré de leur donner.
Dans le ravissement où étoit ce prélat, il
proposa plusieurs fois à l' abbé de souffrir
qu' il travaillât pour le faire nommer son
coadjuteur à l' évêché de Langres ; et sur
son refus, il le pressa au moins de vouloir
être son directeur. Mais l' abbé le pria de
l' en dispenser, lui faisant entendre qu' il y
auroit peut-être plusieurs choses sur lesquelles
ils ne seroient point d' accord ; et avec la
sincérité qui lui étoit naturelle, il ne put
s' empêcher de lui toucher quelque chose de la
résidence et de l' obligation où il étoit de ne
pas faire de si longs séjours hors de son
diocèse. L' évêque étoit de ces gens qui, bien
qu' au fond ils aient de la piété, n' entendent
pas volontiers des vérités qu' ils ne se sentent
pas disposés à pratiquer. Cela commença un peu
à le refroidir pour l' abbé de Saint-Cyran.
Bientôt après il crut s' apercevoir que les filles
du saint-sacrement n' avoient point pour ses
avis la même déférence qu' elles avoient pour cet
abbé. Sa mauvaise humeur étoit encore fomentée
par une certaine dame, sa pénitente, qu' il
avoit fait entrer au saint-sacrement, et dont
il faisoit lui seul un cas merveilleux. En un
mot, ayant, comme j' ai dit, l' esprit fort foible,
il entra contre

p411

l' abbé dans une si furieuse jalousie, qu' il ne
le pouvoit plus souffrir. L' abbé de Saint-Cyran
fit d' abord ce qu' il put pour le guérir de ses
défiances ; et même, voyant qu' il s' aigrissoit
de plus en plus, cessa d' aller au monastère
du Saint-Sacrement. Mais cette discrétion ne
servit qu' à irriter cet esprit malade, honteux
qu' on se fût aperçu de sa foiblesse, tellement
qu' il vint à se dégoûter même de son institut ;
et non content de rompre avec ces filles,
il se ligua avec les ennemis de cet abbé, et
ce qu' on aura peine à comprendre, donna même
au cardinal De Richelieu des mémoires contre lui.
Ce ne fut pas là la seule querelle que lui attira
la jalousie de la direction. Le fameux P. Joseph
étoit, comme on sait, fondateur des religieuses
du Calvaire. Quoique plongé fort avant dans les
affaires du siècle, il se piquoit d' être un fort
grand maître en la vie spirituelle, et ne vouloit
point que ses religieuses eussent d' autre
directeur que lui. Un jour néanmoins, se voyant
sur le point d' entreprendre un long voyage pour
les affaires du roi, il alla trouver l' abbé
de Saint-Cyran, pour lui recommander ses chères
filles du Calvaire, et obtint de lui qu' il
les confesseroit en son absence. à son retour, il
fut charmé du progrès qu' elles avoient fait dans
la perfection ; mais il crut s' apercevoir
bientôt qu' elles avoient senti l' extrême
différence qu' il y a d' un directeur partagé
entre Dieu et la cour, à un directeur
uniquement occupé du salut des

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âmes. Il en conçut contre l' abbé un fort grand
dépit, et ne lui pardonna, non plus que l' évêque
de Langres, cette diminution de son crédit sur
l' esprit de ses pénitentes, tellement qu' il ne fut
pas des moins ardents depuis ce temps-là à lui rendre
de mauvais offices auprès du premier ministre.
Le cardinal De Richelieu, lorsqu' il n' étoit
qu' évêque de Luçon, avoit connu à Poitiers
l' abbé de Saint-Cyran ; et ayant conçu pour
ses grands talents et pour sa vertu l' estime
que tous ceux qui le connoissoient ne pouvoient
lui refuser, il ne fut pas plus tôt en faveur,
qu' il songea à l' élever aux premières dignités
de l' église. Il le fit pressentir sur l' évêché
de Bayonne, qu' il lui destinoit, et qui étoit
le pays de sa naissance. Mais son extrême
humilité, et cette espèce de sainte horreur
qu' il eut toute sa vie pour les sublimes
fonctions de l' épiscopat, l' empêchèrent
d' accepter cette offre. Ce fut le premier sujet
de mécontentement que ce ministre eut contre lui.
Son second crime à son égard fut de passer pour
n' approuver pas la doctrine que ce cardinal
avoit enseignée dans son catéchisme de Luçon,
touchant l' attrition, formée par la seule crainte
des peines, qu' il prétendoit suffire pour la
justification dans le sacrement. Ce n' est pas
que l' abbé de Saint-Cyran fût jamais entré
dans aucune discussion sur cette matière, mais
il ne laissoit pas ignorer qu' il étoit persuadé
que, sans aimer Dieu, le pécheur ne pouvoit
être justifié. Outre que le cardinal se piquoit
encore plus d' être grand théologien que grand
politique, il étoit si dangereux de le contredire
sur ce point particulier de l' attrition, que le
P. Seguenot, de

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l' oratoire, fut mis à La Bastille, pour avoir
soutenu la nécessité de l' amour de Dieu dans
la pénitence ; et que ce fut aussi, à ce qu' on
prétend, pour le même sujet que le P. Caussin,
confesseur du roi, fut disgracié.
Mais ce qui acheva de perdre l' abbé de
Saint-Cyran dans l' esprit du cardinal, ce
fut une offense d' une autre nature que les deux
premières, mais qui le touchoit beaucoup plus
au vif. On sait avec quelle chaleur ce premier
ministre avoit entrepris de faire casser le
mariage du duc d' Orléans avec la princesse de
Lorraine, sa seconde femme. Pour s' autoriser
dans ce dessein, et pour rassurer la conscience
timorée de Louis Xiii, il fit consulter
l' assemblée générale du clergé, et tout ce
qu' il y avoit de plus célèbres théologiens,
tant réguliers que séculiers. L' assemblée, et
presque tous ces théologiens, jusqu' au
P. Condren, général de l' oratoire, et
jusqu' au P. Vincent, supérieur des
missionnaires, furent d' avis de la nullité
du mariage ; mais quand on vint à l' abbé
de Saint-Cyran, il ne cacha point qu' il
croyoit que le mariage ne pouvoit être cassé.

p414

Venons maintenant à la querelle qu' il eut avec
les jésuites : elle prit naissance en
Angleterre. Les jésuites de ce pays-là
n' ayant pu se résoudre à reconnoître la
jurisdiction de l' évêque que le pape y avoit
envoyé, non-seulement obligèrent cet évêque
à s' enfuir de ce royaume, mais écrivirent
des livres fort injurieux contre l' autorité
épiscopale, et contre la nécessité même du
sacrement de la confirmation. Le clergé
d' Angleterre envoya ces livres en France,
et ils y furent aussitôt censurés par
l' archevêque de Paris, puis par la Sorbonne,
et enfin par une grande assemblée d' archevêques
et d' évêques. Les jésuites de France
n' abandonnèrent pas leurs confrères dans une
cause que leur conduite dans tous les pays
du monde fait bien voir qu' ils ont résolu de
soutenir. Ils publièrent contre toutes ces
censures des réponses, où ils croyoient avoir
terrassé La Sorbonne et les évêques.

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Tous les gens de bien frémissoient de voir ainsi
fouler aux pieds la hiérarchie que Dieu a
établie dans son église, lorsqu' on vit paroître,
sous le nom de Petrus Aurelius , un excellent
livre qui mettoit en poudre toutes les réponses
des jésuites. Ce livre fut reçu avec un
applaudissement incroyable. Le clergé de
France le fit imprimer plusieurs fois à
ses dépens, s' efforça de découvrir qui étoit
le défenseur de l' épiscopat ; et ne pouvant
percer l' obscurité où sa modestie le tenoit
caché, fit composer en l' honneur de son livre,
par le célèbre M. Godeau, évêque de Grasse,
un éloge magnifique, qui fut imprimé à la tête
du livre même.
Les jésuites n' étoient pas moins en peine que
les évêques de savoir qui étoit cet inconnu ;
et comme la vengeance a des yeux plus perçants
que la reconnoissance, ils démêlèrent que si
l' abbé de Saint-Cyran n' étoit l' auteur de
cet ouvrage, il y avoit du moins la principale
part. On jugera sans peine jusqu' où alla contre
lui leur ressentiment, par la colère qu' ils
témoignèrent contre M. Godeau, pour avoir fait
l' éloge que je viens de dire.

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Ils publièrent contre ce prélat si illustre
deux satires en latin, dont l' une avoit pour
titre : Godellus An Poeta ? et c' étoit
leur P. Vavasseur qui étoit auteur de ces
satires. L' abbé devint à leur égard,
non-seulement un hérétique, mais un hérésiarque
abominable, qui vouloit faire une nouvelle
église, et renverser la religion de
Jésus-Christ. C' est l' idée qu' ils
s' efforcèrent alors de donner de lui, et
qu' ils en veulent donner encore dans tous
leurs livres.
Le cardinal De Richelieu, excité par leurs
clameurs et par ses ressentiments particuliers,
le fit arrêter et mettre au bois de Vincennes.
Il fit aussi saisir tous ses papiers, dont il
y avoit plusieurs coffres pleins. Mais comme on
n' y trouva que des extraits des pères et des
conciles, et des matériaux d' un grand ouvrage
qu' il préparoit pour défendre l' eucharistie
contre les ministres huguenots, tous ses papiers
lui furent aussitôt renvoyés au bois de
Vincennes. On abandonna aussi une procédure fort
irrégulière que l' on avoit commencée contre lui ;
mais la liberté ne lui fut rendue que cinq ans
après, c' est-à-dire à la mort du cardinal De
Richelieu, Dieu ayant permis

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cette longue prison pour faire mieux connoître
la piété extraordinaire de cet abbé, à laquelle
le fameux Jean De Verth, qui, avec d' autres
officiers étrangers, étoit aussi alors prisonnier
au bois de Vincennes, rendit un témoignage
très-particulier ; car le cardinal De
Richelieu ayant voulu qu' il fût spectateur
d' un ballet fort magnifique qui étoit de sa
composition, et ce général ayant vu à ce
ballet un certain évêque qui s' empressoit pour
en faire les honneurs, il dit publiquement
que le spectacle qui l' avoit le plus surpris
en France, c' étoit d' y voir les saints en
prison, et les évêques à la comédie
.
Ce fut aussi dans cette prison que l' abbé
de Saint-Cyran écrivit ces belles lettres
chrétiennes et spirituelles
dont il s' est
fait tant d' éditions avec l' approbation d' un
fort grand nombre de cardinaux, d' archevêques
et d' évêques, qui les ont considérées comme
l' ouvrage de nos jours qui donne la plus haute
et la plus parfaite idée de la vie chrétienne.
Il mourut le 11 octobre 1643, huit mois après
qu' il fut sorti du bois de Vincennes ; et ses
funérailles furent honorées de la présence de
tout ce qu' il y avoit alors à Paris de prélats
plus considérables. à peine il eut les
yeux fermés, que les jésuites se débordèrent
en une infinité de nouvelles invectives contre
sa mémoire, faisant imprimer, entre autres,
de prétendus interrogatoires qu' ils avoient
tronqués et falsifiés. Et quoiqu' il eût reçu
avec une extrême piété le viatique des mains
du curé de Saint-Jacques Du Haut-Pas, et
que la gazette même en

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eût informé tout le public, ils n' en furent pas
moins hardis à publier qu' il étoit mort sans
vouloir recevoir ses sacrements. J' ai cru devoir
rapporter tout de suite ces événements, pour
faire mieux connoître ce grand personnage,
contre qui la calomnie s' est déchaînée avec
tant de licence, et qui a tant contribué par
ses instructions et par ses exemples à la
sainteté du monastère de Port-Royal.
La rupture de l' évêque de Langres avec les
filles du Saint-Sacrement, et l' emprisonnement
de l' abbé de Saint-Cyran, ne furent pas les
seules disgrâces dont elles furent alors
affligées : elles perdirent aussi la duchesse
de Longueville, leur fondatrice, qui mourut
avant que d' avoir pu laisser aucun fonds
pour leur subsistance : tellement que se voyant
dénuées de toute protection, et d' ailleurs
étant fort incommodées dans la maison où elles
étoient, sans aucune espérance de s' y pouvoir
agrandir, elles se retirèrent en 1638 à
Port-Royal, où il y avoit déjà quelques années
que la mère Angélique étoit retournée.

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Ce fut alors que les religieuses de ce
monastère renouvelèrent leurs instances, et
demandèrent à relever un institut qui étoit
abandonné, et qu' il sembloit que Dieu même
eût voulu leur réserver. Henry Arnauld,
abbé de Saint-Nicolas, depuis évêque d' Angers,
étoit alors à Rome pour les affaires du roi :
elles s' adressèrent à lui, et le prièrent de
s' entremettre pour elles auprès du pape, qui
leur accorda volontiers par un bref le
changement qu' elles demandoient. Mais l' affaire
souffrit à Paris de grandes difficultés, à
cause de quelques intérêts temporels qu' il
falloit accommoder. Enfin le parlement ayant
terminé ces difficultés, le roi donna ses lettres,
et l' archevêque de Paris son consentement. Elles
se dévouèrent donc avec une joie incroyable à
l' adoration perpétuelle du mystère auguste de
l' eucharistie, et prirent le nom de filles du
Saint-Sacrement ; mais elles ne quittèrent pas
l' habit de Saint-Bernard : elles changèrent
seulement leur scapulaire noir en un scapulaire
blanc, où il y avoit une croix d' écarlate attachée
par devant, pour

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désigner par ces deux couleurs le pain et le
vin, qui sont les voiles sous lesquels
Jésus-Christ est caché dans ce mystère.
M. Du Saussay, leur supérieur, alors official
de Paris, et depuis évêque de Toul, célébra
cette cérémonie (en 1647) avec un grand
concours de peuple. L' année suivante, M. De
Gondy bénit leur église, dont le bâtiment ne
faisoit que d' être achevé, et la dédia aussi
sous le nom du saint-sacrement.
Pendant cet état florissant de la maison de
Paris, les religieuses n' avoient pas perdu
le souvenir de leur monastère des champs. On
n' y avoit laissé qu' un chapelain, pour y dire
la messe et y administrer les sacrements aux
domestiques. Bientôt après, M. Le Maître,
neveu de la mère Angélique, ayant à l' âge
de vingt-neuf ans renoncé au barreau et à tous
les avantages que sa grande éloquence lui
pouvoit procurer, s' étoit retiré dans ce
désert pour y achever sa vie dans le silence
et dans la retraite. Il y fut suivi par un de
ses frères, qui avoit été jusqu' alors dans la
profession des armes. Quelque temps après,
M. De Sacy, son autre frère, si célèbre par
les livres de

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piété dont il a enrichi l' église, s' y retira
aussi avec eux pour se préparer dans la solitude
à recevoir l' ordre de la prêtrise. Leur
exemple y attira encore cinq ou six autres
tant séculiers qu' ecclésiastiques, qui, étant
comme eux dégoûtés du monde, se vinrent rendre
les compagnons de leur pénitence. Mais ce n' étoit
point une pénitence oisive : pendant que les uns
prenoient connoissance du temporel de cette
abbaye, et travailloient à en rétablir les
affaires, les autres ne dédaignoient pas de
cultiver la terre comme de simples gens de
journée ; ils réparèrent même une partie
des bâtiments qui y tomboient en ruine, et
rehaussant ceux qui étoient trop bas et trop
enfoncés, rendirent l' habitation de ce désert
beaucoup plus saine et plus commode qu' elle
n' étoit. M. D' Andilly, frère aîné de la
mère Angélique, ne tarda guère à y suivre ses
neveux, et s' y consacra, comme eux, à des
exercices de piété qui ont duré autant que sa vie.
Comme les religieuses se trouvoient alors au
nombre de plus de cent, la même raison qui les
avoit obligées vingt-cinq ans auparavant de
partager leur communauté, les obligeant encore
de se partager, elles obtinrent de M. De Gondy
la permission de renvoyer une partie des soeurs
dans leur premier monastère, en telle sorte que
les deux maisons ne formassent qu' une même
abbaye et une même communauté, sous les ordres
d' une même abbesse. La mère Angélique, qui
l' étoit alors par élection

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(en 1648), y alla en personne avec un certain
nombre de religieuses, qu' elle y établit. M.
Vialart, évêque de Châlons, en rebénit l' église,
qui avoit été rehaussée de plus de six pieds,
et y administra le sacrement de confirmation
à quantité de gens des environs. Ce fut vers ce
temps-là que la duchesse de Luynes, mère de
M. Le duc de Chevreuse, persuada au duc son
mari de quitter la cour, et de choisir à la
campagne une retraite où ils pussent ne s' occuper
tous deux que du soin de leur salut. Ils
firent bâtir pour cela un petit château dans
le voisinage et sur le fonds même de Port-Royal
des champs ; ils firent aussi bâtir à leurs
dépens un fort beau dortoir pour les religieuses.
Mais la duchesse ne vit achever ni l' un ni
l' autre de ces édifices, Dieu l' ayant appelée
à lui dans une fort grande jeunesse.
Les religieuses des champs étoient à peine
établies, que la guerre civile s' étant allumée
en France, et les soldats des deux partis courant
et ravageant la campagne, elles furent obligées
(en 1652) de chercher leur sûreté dans
leur maison de Paris. Plusieurs religieuses de
divers monastères de la campagne s' y venoient
aussi réfugier tous les jours, et y étoient toutes
traitées avec le même soin que celles de la
maison. Mais la guerre finie (en 1653),

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on retourna dans le monastère des champs, qui n' a
plus été abandonné depuis ce temps-là. Plusieurs
personnes de qualité s' y venoient retirer de
temps en temps pour y chercher Dieu dans le
repos de la solitude, et pour participer aux
prières de ces saintes filles. De ce nombre
étoient le duc et la duchesse de Liancourt,
si célèbres par leur vertu et par leur grande
charité envers les pauvres : ils contribuèrent
même à faire bâtir dans la cour du dehors
un corps de logis, qui est celui qu' on voit
encore vis-à-vis de la porte de l' église. La
princesse de Guimené, la marquise de Sablé,
et d' autres dames considérables par leur naissance
et par leur mérite, firent aussi bâtir dans

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les dehors de la maison de Paris, résolues d' y
passer leur vie dans la retraite, et attirées
par la piété solide qu' elles voyoient pratiquer
dans ce monastère.
En effet, il n' y avoit point de maison religieuse
qui fût en meilleure odeur que Port-Royal. Tout
ce qu' on en voyoit au dehors inspiroit de la
piété. On admiroit la manière grave et touchante
dont les louanges de Dieu y étoient chantées,
la simplicité et en même temps la propreté
de leur église, la modestie des domestiques, la
solitude des parloirs, le peu d' empressement
des religieuses à y soutenir la conversation,
leur peu de curiosité pour savoir les choses
du monde, et même les affaires de leurs proches ;
en un mot, une entière indifférence pour tout ce
qui ne regardoit point Dieu. Mais combien les
personnes qui connoissoient l' intérieur de ce
monastère y trouvoient-elles de nouveaux sujets
d' édification ! Quelle paix ! Quel silence !
Quelle charité ! Quel amour pour la pauvreté et
pour la mortification ! Un travail sans relâche,
une prière continuelle, point d' ambition que
pour les emplois les plus vils et les plus
humiliants, aucune impatience dans les soeurs,
nulle bizarrerie dans les mères, l' obéissance
toujours prompte, et le commandement toujours
raisonnable.
Mais rien n' approchoit du parfait désintéressement
qui régnoit dans cette maison. Pendant plus de
soixante ans qu' on y a reçu des religieuses, on
n' y a jamais entendu parler ni de contrat ni de
convention tacite pour la dot de celle qu' on
recevoit. On y éprouvoit les novices pendant
deux ans. Si on leur trouvoit une vocation
véritable, les parents étoient avertis que leur
fille étoit admise à la profession, et l' on
convenoit avec eux du jour de la cérémonie. La
profession faite, s' ils étoient riches, on
recevoit comme une aumône ce qu' ils donnoient,
et on mettoit toujours à part une portion de cette
aumône pour en assister de pauvres familles, et
surtout de pauvres

p425

communautés religieuses. Il y a eu telle de ces
communautés à qui on transporta tout à coup une
somme de vingt mille francs, qui avoit été léguée
à la maison ; et ce qu' il y a de particulier,
c' est que dans le même temps qu' on dressoit chez
un notaire l' acte de cette donation, le
pourvoyeur de Port-Royal, qui ne savoit rien
de la chose, vint demander à ce même notaire de
l' argent à emprunter pour les nécessités
pressantes du monastère.
Jamais les grands biens ni l' extrême pauvreté
d' une fille n' ont entré dans les motifs qui
la faisoient ou admettre ou refuser. Une
dame de grande qualité avoit donné à
Port-Royal, comme bienfaitrice, une somme
de quatre-vingt mille francs. Cette somme fut
aussitôt employée, partie en charités, partie
à acquitter des dettes, et le reste à faire
des bâtiments que cette dame elle-même avoit
jugés nécessaires. Elle n' avoit eu d' abord
d' autre dessein que de vivre le reste de ses
jours dans la maison, sans faire de voeux ;
ensuite elle souhaita d' y être religieuse. On
la mit donc au noviciat ; et on l' éprouva
pendant deux ans avec la même exactitude que
les autres novices. Ce temps expiré, elle
pressa pour être reçue professe. On prévit tous
les inconvénients où l' on s' exposeroit en la
refusant ; mais comme on ne lui trouvoit
point assez de vocation, elle fut refusée tout
d' une voix. Elle sortit du couvent, outrée de
dépit, et songea aussitôt à revenir contre la
donation qu' elle avoit faite. Les religieuses
avoient plus d' un moyen pour s' empêcher en
justice de lui rien rendre ; mais elles ne
voulurent point de procès. On vendit des rentes,
on s' endetta ; en un mot, on trouva moyen de
ramasser cette grosse somme, qui fut rendue à cette
dame par un notaire en présence de M. Le Nain,
maître des requêtes, et de M. Palluau,

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conseiller au parlement, aussi charmés tous deux
du courage et du désintéressement de ces filles,
que peu édifiés du procédé vindicatif et
intéressé de la fausse bienfaitrice.
Un des plus grands soins de la mère Angélique,
dans les urgentes nécessités où la maison se
trouvoit quelquefois, c' étoit de dérober la
connoissance de ces nécessités à certaines
personnes qui n' auroient pas mieux demandé
que de l' assister. " mes filles, disoit-elle
souvent à ses religieuses, nous avons fait
voeu de pauvreté : est-ce être pauvres que
d' avoir des amis toujours prêts à vous faire
part de leurs richesses ? "
il n' est pas croyable combien de pauvres familles,
et à Paris et à la campagne, subsistoient des
charités que l' une et l' autre maison leur
faisoient. Celle des champs a eu longtemps un
médecin et un chirurgien, qui n' avoient presque
d' autre occupation que de traiter les pauvres
malades des environs, et d' aller dans tous les
villages leur porter les remèdes et les autres
soulagements nécessaires. Et depuis que ce
monastère s' est vu hors d' état d' entretenir
ni médecin ni chirurgien, les religieuses ne
laissent pas de fournir les mêmes remèdes. Il
y a au dedans du couvent une espèce d' infirmerie
où les pauvres femmes du voisinage sont saignées
et traitées par des soeurs dressées à cet emploi,
et qui s' en acquittent avec une adresse et une
charité incroyables. Au lieu de tous ces ouvrages
frivoles, où l' industrie de la plupart des autres
religieuses s' occupe pour amuser la curiosité
des personnes du siècle, on seroit surpris de
voir avec quelle industrie les religieuses de
Port-Royal savent rassembler jusqu' aux plus
petites rognures d' étoffes pour en revêtir des
enfants et des femmes qui n' ont pas de quoi se
couvrir, et en combien de manières leur charité
les rend ingénieuses pour assister les

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pauvres, toutes pauvres qu' elles sont elles-mêmes.
Dieu, qui les voit agir dans le secret, sait
combien de fois elles ont donné, pour ainsi
dire, de leur propre substance, et se sont ôté
le pain des mains pour en fournir à ceux qui
en manquoient ; et il sait aussi les ressources
inespérées qu' elles ont plus d' une fois
trouvées dans sa miséricorde, et qu' elles ont
eu grand soin de tenir secrètes.
Une des choses qui rendoit cette maison plus
recommandable, et qui peut-être aussi lui a
attiré plus de jalousie, c' est l' excellente
éducation qu' on y donnoit à la jeunesse. Il
n' y eut jamais d' asile où l' innocence et la
pureté fussent plus à couvert de l' air
contagieux du siècle, ni d' école où les vérités
du christianisme fussent plus solidement
enseignées. Les leçons de piété qu' on y
donnoit aux jeunes filles faisoient d' autant
plus d' impression sur leur esprit, qu' elles les
voyoient appuyées, non-seulement de l' exemple
de leurs maîtresses, mais encore de l' exemple
de toute une grande communauté, uniquement
occupée à louer et à servir Dieu. Mais on
ne se contentoit pas de les élever à la piété,
on prenoit aussi un très-grand soin de leur
former l' esprit et la raison ; et on travailloit
à les rendre également capables d' être un jour
ou de parfaites religieuses, ou d' excellentes
mères de familles. On pourroit citer un grand
nombre de filles élevées dans ce monastère, qui
ont depuis édifié le monde par leur sagesse et
par leur vertu. On sait avec quels sentiments
d' admiration et de reconnoissance elles ont
toujours parlé de l' éducation qu' elles

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y avoient reçue ; et il y en a encore qui
conservent, au milieu du monde et de la cour,
pour les restes de cette maison affligée, le
même amour que les anciens juifs conservoient,
dans leur captivité, pour les ruines de
Jérusalem. Cependant, quelque sainte que fût
cette maison, une prospérité plus longue y auroit
peut-être à la fin introduit le relâchement ;
et Dieu, qui vouloit non-seulement l' affermir
dans le bien, mais la porter encore à un plus
haut degré de sainteté, a permis qu' elle fût
exercée par les plus grandes tribulations qui
aient jamais exercé aucune maison religieuse.
En voici l' origine.
Tout le monde sait cette espèce de guerre qu' il
y a toujours eu entre l' université de Paris
et les jésuites. Dès la naissance de leur
compagnie, la Sorbonne condamna leur institut
par une censure, où elle déclaroit, entre autres
choses, que cette société étoit bien plus née
pour la destruction que pour l' édification.
L' université s' opposa de tout son pouvoir à son
établissement en France ; et n' ayant pu
l' empêcher, elle tint toujours ferme à ne pas
souffrir qu' ils fussent admis dans son corps.
Il y eut même diverses occasions, dont on ne veut
point rappeler ici la mémoire, où elle demanda
avec instance au parlement qu' ils fussent chassés
du royaume ; et ce fut dans une de ces occasions
qu' elle prit pour son avocat Antoine Arnauld,
père de la mère Angélique,

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l' un des plus éloquents hommes de son siècle. Il
étoit d' une famille d' Auvergne, très-distinguée
par le zèle ardent qu' elle avoit toujours montré
pour la royauté pendant toutes les fureurs de
la ligue. Antoine Arnauld passoit aussi pour un
des plus zélés royalistes qu' il y eût dans le
parlement ; et ce fut principalement pour cette
raison que l' université remit sa cause entre ses
mains. Il plaida cette cause avec une véhémence
et un éclat que les jésuites ne lui ont jamais
pardonné. Quoiqu' il eût toujours été très-bon
catholique, né de parents très-catholiques,
leurs écrivains n' ont pas laissé de le traiter de
huguenot, descendu de huguenots.
Mais cette querelle ne fut que le prélude des
grands démêlés que le célèbre Antoine Arnauld,
son fils, docteur de Sorbonne, a eus depuis
avec cette puissante compagnie. N' étant encore
que bachelier, il témoignoit un fort grand zèle
contre les nouveautés que leurs auteurs avoient
introduites dans la doctrine de la grâce et
dans la morale. Mais la querelle ne commença
proprement qu' au sujet du livre de la fréquente
communion
, que ce docteur avoit composé.
Le but de ce livre étoit d' établir par la
tradition et par l' autorité des pères et des
conciles les dispositions que l' on doit apporter
en approchant du sacrement de l' eucharistie,
et de combattre les absolutions précipitées,
qu' on ne donne que trop souvent à des pécheurs
envieillis

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dans le crime, sans les obliger à quitter leurs
mauvaises habitudes, et sans les éprouver par une
sérieuse pénitence. M. Arnauld n' étoit point
l' agresseur dans cette dispute, et il ne faisoit
que répondre à un écrit qu' on avoit fait pour
décrier la conduite de quelques ecclésiastiques
de ses amis, attachés aux véritables maximes
de l' église sur la pénitence.
Quoique les jésuites ne fussent point nommés dans
ce livre, non pas même le jésuite dont l' écrit
y étoit réfuté, on n' ose presque dire avec quel
emportement ils s' élevèrent et contre l' ouvrage
et contre l' auteur. Ils n' eurent aucun égard au
jugement de seize tant archevêques qu' évêques,
et de vingt-quatre des plus célèbres docteurs
de la faculté, dont les approbations étoient
imprimées à la tête du livre : ils engagèrent
leurs plus fameux écrivains à prendre la plume
pour le réfuter, et ordonnèrent à leurs
prédicateurs de le décrier dans tous leurs sermons.

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Les uns et les autres parloient du livre comme
d' un ouvrage abominable, qui tendoit à renverser
la pénitence et l' eucharistie ; et de l' auteur,
comme d' un monstre qu' on ne pouvoit trop tôt
étouffer, et dont ils demandoient le sang aux
grands de la terre. Il y eut un de ces
prédicateurs qui, en pleine chaire, osa même
prendre à partie les prélats approbateurs. Il
s' emporta contre eux à de tels excès, qu' il fut
condamné par une assemblée d' évêques à leur en
faire satisfaction à genoux ; et il fallut
qu' il subît cette pénitence.
Les jésuites n' eurent pas sujet d' être plus
contents de la démarche où ils avoient engagé la
reine mère, en obtenant de cette princesse un
commandement à M. Arnauld d' aller à Rome
pour y rendre compte de sa doctrine. Un pareil
ordre souleva contre eux tous les corps, pour
ainsi dire, du royaume. Le clergé, le parlement,
l' université, la faculté de théologie, et la
Sorbonne en particulier, allèrent les uns après
les autres trouver la reine, pour lui faire
là-dessus leurs très-humbles remontrances, et
pour la supplier de révoquer ce commandement, non
moins préjudiciable aux intérêts du roi,
qu' injurieux à la Sorbonne et à toute la nation.
Mais ce fut surtout à Rome où ces pères se
signalèrent

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contre le livre de la fréquente communion ,
et remuèrent toute sorte de machines pour l' y
faire condamner. Ils y firent grand bruit d' un
endroit de la préface qui n' avoit aucun rapport
avec le reste du livre, et où, en parlant de
saint Pierre et de saint Paul, il est dit
que ce sont deux chefs de l' église qui n' en font
qu' un. Ils songèrent à profiter de l' alarme où
l' on étoit encore en ce pays-là des prétendus
desseins du cardinal De Richelieu, qu' on avoit
accusé de vouloir établir un patriarche en
France. Ils faisoient donc entendre que par
cette proposition M. Arnauld vouloit attaquer
la primauté du saint-siége, et admettre dans
l' église deux papes avec une autorité égale.
Mais malgré tous leurs efforts, la proposition
ne fut point censurée en elle-même, ni telle
qu' elle est dans la préface de M. Arnauld.
L' inquisition censura seulement la proposition
générale qui égaleroit de telle sorte ces deux
apôtres, qu' il n' y eût aucune subordination de
saint Paul à l' égard de saint Pierre dans le
gouvernement de l' église universelle. Pour ce
qui est du livre, il sortit de l' examen sans
la moindre flétrissure ; et tout le crédit des
jésuites ne put même le faire mettre à l' index.
Un grand nombre d' évêques en France confirma
par des approbations publiques le jugement
qu' en avoient porté leurs confrères. Il fut
reçu avec les mêmes éloges dans les royaumes
les plus éloignés. On voit aussi, par des lettres
du pape Alexandre Vii, combien il en approuvoit
la doctrine ;

p433

et on peut dire, en un mot, qu' elle fut dès lors
regardée, et qu' elle l' est encore aujourd' hui,
comme la doctrine de l' église même.
Les religieuses de Port-Royal n' avoient eu aucune
part à toutes ces contestations. Quand même le
livre de la fréquente communion auroit été
aussi plein de blasphèmes contre l' eucharistie
que les jésuites le publioient, elles n' en
étoient pas moins prosternées jour et nuit devant
le saint-sacrement. Mais M. Arnauld étoit
frère de la mère Angélique ; il avoit sa mère,
six de ses soeurs, et six de ses nièces,
religieuses à Port-Royal ; lui-même, lorsqu' il
fut fait prêtre, avoit donné tout son bien à ce
monastère, ayant jugé qu' il devoit entrer

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pauvre dans l' état ecclésiastique ; il avoit aussi
choisi sa retraite dans la solitude de
Port-Royal des champs, avec M. D' Andilly,
son frère aîné, et avec ses deux neveux, M. Le
Maître et M. De Saci. C' est de là que sortoient
tous ces excellents ouvrages, si édifiants pour
l' église, et qui faisoient tant de peine aux
jésuites. C' en fut assez pour rendre cette
maison horrible à leurs yeux. Ils
s' accoutumèrent à confondre dans leur idée
les noms d' Arnauld et de Port-Royal, et
conçurent pour toutes les religieuses de ce
monastère la même haine qu' ils avoient pour
la personne de ce docteur.
Ceux qui ne savent pas toute la suite de cette
querelle, sont peut-être en peine de ce qu' on
pouvoit objecter à ces filles dans ces
commencements : car il ne s' agissoit point alors
de formulaire ni de signature ; et la fameuse
distinction du fait et du droit n' avoit point
encore donné de prétexte aux jésuites pour les
traiter de rebelles à l' église. Cela
n' embarrassa point le P. Brisacier, l' un
de leurs plus emportés écrivains. C' est lui
qu' ils avoient choisi pour aller solliciter à
Rome la censure du livre de la fréquente
communion
. Le mauvais succès de son
voyage excitant vraisemblablement sa mauvaise
humeur, il en vint jusqu' à cet excès d' impudence
et de folie, que d' accuser ces religieuses
dans un livre public de ne point croire au
saint-sacrement ; de ne jamais communier, non
pas même à l' article de la mort ; de n' avoir ni
eau bénite ni images dans leur église ; de ne
prier ni la vierge ni les saints ; de ne point
dire leur chapelet ; les appelant
asacrementaires , des vierges folles, et passant

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même jusqu' à cet excès de vouloir insinuer des
choses très-injurieuses à la pureté de ces filles.
Il ne falloit, pour connoître d' abord la
fausseté de toutes ces exécrables calomnies,
qu' entrer seulement dans l' église de
Port-Royal. Elle portoit, comme j' ai dit,
par excellence le nom d' église du
Saint-Sacrement. Le monastère, les religieuses,
tout étoit consacré à l' adoration perpétuelle
du sacré mystère de l' eucharistie. On n' y
pouvoit entendre de messe conventuelle qu' on n' y
vît communier un fort grand nombre de religieuses.
On y trouvoit de l' eau bénite à toutes les portes.
Elles ne peuvent chanter leur office sans
invoquer la Vierge et les saints. Elles font
tous les samedis une procession en l' honneur
de la Vierge, et ont pour elle une dévotion
toute particulière, dignes filles en cela de
leur père Saint Bernard. Elles portent toutes
un chapelet, et le récitent très-souvent ; et
ce qui surprendra les ennemis de ces religieuses,
c' est que M. Arnauld lui-même, qu' ils
accusoient de leur en avoir inspiré le mépris,
a toujours eu

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un chapelet sur lui, et qu' il n' a guère passé
de jours en sa vie sans le réciter.
Le livre du P. Brisacier excita une grande
indignation dans le public. M. De Gondy,
archevêque de Paris, lança aussitôt contre ce
livre une censure foudroyante, qu' il fit publier
au prône dans toutes les paroisses. Il y
prenoit hautement la défense des religieuses
de Port-Royal, et rendoit un témoignage
authentique et de l' intégrité de leur foi et
de la pureté de leurs moeurs. Tous les gens
de bien s' attendoient que le P. Brisacier
seroit désavoué par sa compagnie, et que, pour
ne pas adopter par son silence de si horribles
calomnies, elle lui en feroit faire une
rétractation publique, puis l' envoyeroit dans
quelque maison éloignée pour y faire pénitence.
Mais bien loin de prendre ce parti, le P.
Paulin, alors confesseur du roi, à qui on
parla de ce livre, dit qu' il l' avoit lu, et
qu' il le trouvoit un livre très-modéré. On voit
dans le catalogue qu' ils ont fait imprimer des
ouvrages de leurs écrivains, ce même livre du
P. Brisacier cité avec éloge. Pour lui, il fut
fait alors recteur de leur collége de Rouen,
et, à quelque temps de là, supérieur de leur
maison professe de Paris. Ainsi, sans avoir
fait aucune réparation de tant d' impostures si
atroces, il continua le reste de sa vie à dire
ponctuellement la messe tous les jours,
confessant et donnant des absolutions, et ayant
sous sa direction les directeurs mêmes de la
plus grande partie des consciences de Paris
et de la cour. On n' ose pousser plus loin ces
réflexions, et on laisse aux révérends pères
jésuites à les faire sérieusement devant Dieu.
Le mauvais succès de ces calomnies n' empêcha pas

p437

d' autres jésuites de les répéter en mille
rencontres. Il y en eut un, appelé le P.
Meynier, qui publia un livre avec ce titre :
le P. R. D' intelligence avec Genève contre
le saint-sacrement de l' autel, par le R. P.
Meynier, de la compagnie de Jésus
. Le livre
étoit aussi impudent que le titre, et
enchérissoit encore sur les excès du P.
Brisacier : on y renouveloit l' extravagante
histoire du prétendu complot formé, en 1621,
par M. Arnauld, par l' abbé De Saint-Cyran,
et par trois autres, pour anéantir la religion
de Jésus-Christ et pour établir le déisme,
quoique M. Arnauld eût déjà invinciblement
prouvé qu' il n' avoit que neuf ans l' année où
l' on disoit qu' il avoit formé cette horrible
conjuration. Le P. Meynier faisoit même
entrer dans ce complot la mère Agnès et les
autres religieuses de Port-Royal.
Quelque absurdes que fussent ces calomnies, à
force néanmoins de les répéter, et toujours
avec la même assurance, les jésuites les
persuadoient à beaucoup de petits esprits, et
surtout à leurs pénitents et à leurs pénitentes,
la plupart personnes foibles, et qui ne pouvoient
s' imaginer que leurs directeurs fussent capables
d' avancer sans fondement de si effroyables
impostures. Ils les firent croire principalement
dans les couvents qui étoient sous leur conduite :
jusque-là qu' il s' en trouve encore aujourd' hui
dans Paris, où les religieuses, quoique d' une
dévotion d' ailleurs très-édifiante, soutiennent
aux personnes qui les vont voir qu' on ne
communie point à Port-Royal, et qu' on n' y
invoque ni la Vierge ni les

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saints. Non-seulement on trouve des maisons de
religieuses, mais des communautés entières
d' ecclésiastiques, qui, pleines de cette erreur,
s' effarouchent encore au nom de Port-Royal,
et qui regardent cette maison comme un
séminaire de toute sorte d' hérésies.
On aura peut-être de la peine à comprendre comment
une société aussi sainte dans son institution, et
aussi pleine de gens de piété que l' est celle
des jésuites, a pu avancer et soutenir de si
étranges calomnies. Est-ce, dira-t-on, que
l' esprit de religion s' est tout à coup éteint
en eux ? Non, sans doute ; et c' est même par
principe de religion que la plupart les ont
avancées. Voici comment : la plus grande partie
d' entre eux est convaincue que leur société ne
peut être attaquée que par des hérétiques. Ils
n' ont lu que les écrits de leurs pères ; ceux
de leurs adversaires sont chez eux des livres
défendus. Ainsi, pour savoir si un fait est vrai,
le jésuite s' en rapporte au jésuite. De là vient
que leurs écrivains ne font presque autre chose
dans ces occasions que se copier les uns les
autres, et qu' on leur voit avancer comme certains
et incontestables des faits dont il y a trente
ans qu' on a démontré la fausseté. Combien y
en a-t-il qui sont entrés tout jeunes dans la
compagnie, et qui sont passés d' abord du collége
au noviciat ! Ils ont ouï dire à leurs régents
que le Port-Royal est un lieu abominable ; ils
le disent ensuite à leurs écoliers. D' ailleurs
c' est le vice de la plupart des gens de
communauté de croire qu' ils ne peuvent

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faire de mal en défendant l' honneur de leur corps.
Cet honneur est une espèce d' idole, à qui ils
se croient permis de sacrifier tout, justice,
raison, vérité. On peut dire constamment des
jésuites que ce défaut est plus commun parmi eux
que dans aucun corps : jusque-là que quelques-uns
de leurs casuistes ont avancé cette maxime horrible,
qu' un religieux peut en conscience calomnier et
tuer même les personnes qu' il croit faire tort à
sa compagnie.
Ajoutez qu' à toutes ces querelles de religion il
se joignoit encore entre les jésuites et les
écrivains de Port-Royal une pique de gens de
lettres. Les jésuites s' étoient vus longtemps en
possession du premier rang dans les lettres, et
on ne lisoit presque d' autres livres de dévotion
que les leurs. Il leur étoit donc très-sensible
de se voir déposséder de ce premier rang et de
cette vogue par de nouveaux venus, devant lesquels
il sembloit, pour ainsi dire, que tout leur génie
et tout leur savoir se fussent évanouis. En effet,
il est assez surprenant que depuis le
commencement de ces disputes il ne soit sorti de
chez eux aucun ouvrage digne de la réputation
que leur compagnie s' étoit acquise, comme si
Dieu, pour me servir des termes de l' écriture,
leur avoit tout à coup ôté leurs prophètes :
leur P. Petau même, si célèbre par son savoir,
ayant échoué contre le livre de la fréquente
communion
, et son livre étant demeuré chez
leur libraire avec tous leurs autres ouvrages,
pendant que les ouvrages de Port-Royal

p440

étoient tout ensemble l' admiration des savants et
la consolation de toutes les personnes de piété.
Les jésuites, au lieu d' attribuer cet heureux
succès des livres de leurs adversaires à la bonté
de la cause qu' ils soutenoient, et à la pureté de
la doctrine qui y étoit enseignée, s' en prenoient
à une certaine politesse de langage qu' ils leur
ont reprochée longtemps comme une affectation
contraire à l' austérité des vérités chrétiennes.
Ils ont fait depuis une étude particulière de
cette même politesse ; mais leurs livres,
manquant d' onction et de solidité, n' en ont pas
été mieux reçus du public pour être écrits avec
une justesse grammaticale qui va jusqu' à
l' affectation.
Ils eurent même peur, pendant quelque temps, que
le Port-Royal ne leur enlevât l' éducation de la
jeunesse, c' est-à-dire ne tarît leur crédit
dans sa source ; car quelques personnes de
qualité, craignant pour leurs enfants la
corruption qui n' est que trop ordinaire dans la
plupart des colléges, et appréhendant aussi que,
s' ils faisoient étudier ces enfants seuls, ils ne
manquassent de cette émulation qui est souvent le
principal aiguillon pour faire avancer les
jeunes gens dans l' étude, avoient résolu de les
mettre plusieurs ensemble sous la conduite
de gens choisis. Ils avoient pris là-dessus
conseil de M. Arnauld et de quelques
ecclésiastiques de ses amis ; et on leur avoit
donné des maîtres tels qu' ils les pouvoient
souhaiter. Ces maîtres n' étoient pas des hommes
ordinaires. Il suffit de dire que l' un d' entre
eux étoit le célèbre M. Nicole. Un autre étoit
ce même M. Lancelot, à qui l' on doit les
nouvelles méthodes grecques et latines ,
si connues sous le nom de méthodes de
Port-Royal
. M. Arnauld ne dédaignoit
pas de travailler lui-même à l' instruction de
cette jeunesse par des ouvrages très-utiles,
et c' est ce qui a donné naissance aux excellents
livres de

p441

la logique, de la géométrie, et de la
grammaire générale
. On peut juger de
l' utilité de ces écoles par les hommes de mérite
qui s' y sont formés. De ce nombre ont été
Mm. Bignon, l' un conseiller d' état, et l' autre
premier président du grand conseil ; M. De
Harlay et M. De Bagnols, aussi conseillers
d' état ; et le célèbre M. Le Nain De
Tillemont, qui a tant édifié l' église et par la
sainteté de sa vie et par son grand travail sur
l' histoire ecclésiastique.
Cette instruction de la jeunesse fut, comme j' ai
dit, une des principales raisons qui animèrent
les jésuites à la destruction de Port-Royal ;
et ils crurent devoir tenter toutes sortes de
moyens pour y parvenir. Leurs entreprises contre
le livre de la fréquente communion ne leur
ayant pas réussi, ils dressèrent contre leurs
adversaires une autre batterie, et crurent que
les disputes qu' ils avoient avec eux sur la
grâce leur fourniroient un prétexte

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plus favorable pour les accabler. Ces disputes
avoient commencé vers le temps même que la
fréquente communion
parut, et ce fut au
sujet de l' augustinus de Jansénius, évêque
d' Ypres. Dans ce livre, imprimé depuis sa
mort, cet évêque, en voulant établir la doctrine
de Saint Augustin sur la grâce, y combattoit
fortement l' opinion de Molina, jésuite, homme
fort audacieux, et qui avoit parlé de ce grand
docteur de l' église avec un fort grand mépris.
Les jésuites, intéressés à soutenir leur confrère
sur une doctrine que toute leur école s' étoit
avisée d' embrasser, s' étoient fort déchaînés contre
l' ouvrage et contre la personne même de
Jansénius, qu' ils traitoient de calviniste et
d' hérétique, comme ils traitent ordinairement
tous leurs adversaires. Ils étoient d' autant
plus mal fondés à le traiter d' hérétique, que
lui-même par son testament, et dans plusieurs
endroits de son livre, déclare qu' il soumet
entièrement sa doctrine au jugement du
saint-siége. Ainsi, quand même il auroit avancé
quelque hérésie, on ne seroit pas en droit pour
cela de dire qu' il fût hérétique. M. Arnauld
donc, persuadé que le livre de ce prélat ne
contenoit que la doctrine de Saint Augustin,
pour laquelle il s' étoit hautement déclaré
lui-même plusieurs années avant l' impression
de ce livre, avoit pris la plume pour le
défendre, et avoit composé ensuite plusieurs
ouvrages sur la grâce, qui avoient eu un
prodigieux succès. Cela avoit fort alarmé
non-seulement les jésuites, mais même quelques
professeurs de théologie et quelques autres

p443

vieux docteurs de la faculté, qui étoient
d' opinion contraire à Saint Augustin, et qui
craignoient que la doctrine de la grâce efficace
par elle-même ne gagnât le dessus dans les
écoles. Ils se réunirent donc tous ensemble
pour la décrier, et pour en empêcher le progrès.
M. Cornet, l' un d' entre eux, qui avoit été
jésuite, et qui étoit alors (en 1649) syndic
de la faculté, s' avisa pour cela d' un moyen
tout particulier. Il apporta à la faculté cinq
propositions sur la grâce pour y être examinées.
Ces propositions étoient embarrassées de mots
si captieux et si équivoques, que, bien qu' elles
fussent en effet très-hérétiques, elles
semblaient néanmoins ne dire sur la grâce
que presque les mêmes choses que disoient les
défenseurs de Saint Augustin.
M. Cornet n' osa pas avancer qu' elles fussent
extraites de Jansénius ; et il déclara même
dans l' assemblée de la faculté qu' il n' étoit
pas question de Jansénius en cette occasion.
Mais les docteurs attachés à la doctrine de
Saint Augustin, ayant reconnu l' artifice, se
récrièrent que ce n' étoit point la coutume
de la faculté d' examiner des propositions vagues
et sans nom d' auteur ; que celles-ci étoient
des propositions captieuses, et fabriquées
exprès pour en faire retomber la condamnation
sur la grâce efficace. Et voyant qu' on ne laissoit
pas de nommer des commissaires, soixante-dix
d' entre eux appelèrent comme d' abus de tout
ce qu' avoit fait le syndic. Le parlement reçut
leur appel, et imposa silence aux deux partis.

p444

Mais les jésuites et leurs partisans ne s' en
tinrent pas là : ils écrivirent (en 1650) une
lettre au pape Innocent X, pour le prier de
prononcer sur ces mêmes propositions. Ils ne
disoient pas qu' elles eussent été tirées de
Jansénius, mais seulement qu' elles étoient
soutenues en France par plusieurs docteurs,
et insinuoient que le livre de cet évêque y
avoit excité de fort grands troubles parmi les
théologiens. Cette lettre fut composée par
M. Habert, évêque de Vabres, qui s' étoit des
premiers signalé contre Jansénius, et contre
lequel M. Arnauld avoit écrit avec beaucoup
de force. Quoique l' assemblée générale du clergé
se tînt alors à Paris, ils n' osèrent pas y
parler de cette affaire, de peur que, la lettre
venant à être examinée publiquement et avec un
peu d' attention, elle ne révoltât tout ce qu' il y
avoit de prélats jaloux de l' honneur de leur
caractère, lesquels trouveroient étrange que
cette dispute étant née dans le royaume, elle ne
fût pas jugée au moins en première instance par
les évêques du royaume même. La chose fut donc
conduite avec plus de secret, et cette lettre
fut portée séparément par un jésuite, nommé
le P. Dinet, à un fort grand nombre de prélats,
tant à Paris que dans les provinces. La
plupart d' entre eux ont même depuis avoué qu' ils
l' avoient signée sans savoir de quoi il s' agissoit,
et par pure déférence pour la signature de leurs
confrères.
Les défenseurs de Saint Augustin, ayant appris
cette démarche, se trouvèrent fort embarrassés.
Les uns vouloient qu' on ne prît point d' intérêt
dans l' affaire, et que sans se donner aucun
mouvement, on laissât condamner à Rome des
propositions en effet très-condamnables, et

p445

qui, comme elles n' étoient d' aucun auteur,
n' étoient aussi soutenues de personne. Les
autres au contraire appréhendèrent assez mal
à propos, comme la suite l' a justifié, que la
véritable doctrine de la grâce ne se trouvât
enveloppée dans cette condamnation, et furent
d' avis d' envoyer au pape pour lui représenter
les artifices et les mauvaises intentions de
leurs adversaires. Cet avis l' ayant emporté,
M. De Gondrin, archevêque de Sens, Messieurs
De Châlons, D' Orléans, De Cominges, de
Beauvais, d' Angers, et huit ou dix autres
prélats, zélés défenseurs de la doctrine de la
grâce efficace, députèrent à Rome trois ou
quatre des plus habiles théologiens attachés
à cette doctrine. Ils les chargèrent d' une
lettre pour le pape, où, après s' être plaints
à sa sainteté qu' on eût voulu l' engager à décider
sur des propositions faites à plaisir, et qui,
étant énoncées en des termes ambigus, ne
pouvoient produire d' elles-mêmes que des disputes
pleines de chaleur dans la diversité des
interprétations qu' on leur peut donner, ils la
supplioient de vouloir examiner à fond cette
affaire, de bien distinguer les différents sens
des propositions, et d' observer, dans le
jugement qu' elle en feroit, la forme légitime
des jugements ecclésiastiques, qui consistoit
principalement à entendre les défenses et les
raisons des parties. Ils ne dissimuloient pas
même que dans les règles cette affaire avoit
dû être discutée par les évêques de France
avant que d' être portée à sa sainteté. On
s' imaginera

p446

aisément que cette lettre ne fut pas fort au
goût de la cour de Rome, aussi éloignée de
vouloir entrer dans les discussions qu' on lui
demandoit, que prévenue qu' il n' appartient
point aux évêques de faire des décisions sur
la doctrine. En effet, leurs députés, pendant
près de deux ans qu' ils demeurèrent à Rome,
demandèrent inutilement d' être entendus en
présence de leurs parties ; ils demandèrent,
avec aussi peu de succès, que les différents
sens que pouvoient avoir les propositions
fussent distingués dans la censure qu' on en
feroit. Le pape donna sa constitution, où il
condamnoit les cinq propositions sans aucune
distinction de sens hérétique ni catholique,
et se contenta d' assurer publiquement ces
députés, lorsqu' ils prirent congé de lui, que
cette condamnation ne regardoit ni la grâce
efficace par elle-même, ni la doctrine de
Saint Augustin, " qui étoit, dit-il, et qui
seroit toujours la doctrine de l' église " .
Si M. Arnauld et ses amis avoient eu un
mauvais dessein en demandant l' éclaircissement
de ces propositions, et s' ils avoient eu cet
orgueil, qui est proprement le caractère des
hérétiques, ils auroient pu appeler
sur-le-champ de cette décision au concile, puisque
cette décision ne s' étoit faite que dans une
congrégation particulière, et que le pape, selon
la doctrine de France, n' est infaillible qu' à
la tête d' un concile. Mais comme ils n' avoient eu
en vue que la vérité, et que jamais personne

p447

n' a eu plus d' horreur du schisme que M. Arnauld,
lui et ses amis reçurent avec un profond respect
la constitution, et reconnurent sincèrement,
comme ils avoient toujours fait, que ces
propositions étoient hérétiques. à la vérité,
ils répétèrent ce qu' ils avoient dit plusieurs
fois avant la constitution, qu' il ne leur
paroissoit pas que ces propositions fussent
dans le livre de Jansénius, où ils s' offroient
même d' en faire voir de toutes contraires.
Une conduite si sage et si humble auroit dû
faire un fort grand plaisir aux jésuites, si
les jésuites avoient été des enfants de paix,
et qu' ils n' eussent cherché que la vérité.
En effet, les cinq propositions étant si
généralement condamnées, il n' y avoit plus
de nouvelle hérésie à craindre. C' est ce qu' on
peut voir clairement dans la lettre circulaire
qui fut écrite alors par l' assemblée des
évêques où la constitution fut reçue. " nous
voyons, disent-ils, par la grâce de Dieu,
qu' en cette rencontre tous disent la même
chose, et glorifient le père céleste d' une
même bouche aussi bien que d' un même coeur. "
du reste, il importoit peu pour l' église que
ces propositions fussent ou ne fussent pas
dans le livre d' un évêque qui, comme j' ai dit,
avoit vécu très-attaché à l' église, et qui
étoit mort dans une grande réputation de
sainteté. Mais il parut bien, par le soin que
les jésuites prirent de perpétuer la querelle,
et de troubler toute l' église pour une
question aussi frivole que celle-là, que c' étoit
en effet aux personnes qu' ils en vouloient,
et que leur vengeance ne seroit jamais satisfaite
qu' ils n' eussent perdu M. Arnauld, et détruit
une sainte maison contre laquelle

p448

ils avoient prononcé cet arrêt dans leur
colère : Exinanite, etc.
ils publièrent donc que la soumission de leurs
adversaires étoit une soumission forcée, et
qu' ils étoient toujours hérétiques dans le
coeur. Ils ne se contentoient pas de les
traiter comme tels dans leurs écrits et dans
leurs sermons : il n' y eut sorte d' inventions
dont ils ne s' avisassent pour le persuader au
peuple, et pour l' accoutumer à les regarder
comme des gens frappés d' anathème. Ils firent
graver une planche d' almanach, où l' on voyoit
Jansénius en habit d' évêque avec des ailes de
démon au dos, et le pape qui le foudroyoit lui
et tous ses sectateurs ; ils firent jouer dans
leur collége de Paris une farce, où ce même
Jansénius étoit emporté par les diables ; et
dans une procession publique qu' ils firent
faire aux écoliers de leur collége de Mâcon, ils
le représentèrent encore chargé de fers, et
traîné en triomphe par un de ces écoliers, qui
représentoit la grâce suffisante. Peu s' en
falloit que Saint Augustin ne fût traité
lui-même comme cet évêque ; du moins le P.
Adam et plusieurs autres de leurs auteurs,
à l' exemple de Molina, le dégradoient de sa
qualité de docteur de la grâce, l' accusant
d' être tombé en plusieurs excès dans ses écrits
contre les pélagiens, et soutenant qu' il eût
mieux valu qu' il n' eût jamais écrit sur ces
matières.
Il arriva même, au sujet de ce saint, un assez
grand

p449

scandale dans un acte de théologie qui se
soutenoit chez eux (à Caen), et où plusieurs
évêques assistoient ; car un bachelier, dans
la dispute, ayant opposé à leur répondant
l' autorité de ce père sur la doctrine de la
grâce, le répondant eut l' insolence de dire :
Transeat Augustinus , comme si, depuis
la constitution, l' autorité de Saint Augustin
devoit être comptée pour rien. Ils faisoient par
une horrible impiété des voeux publics à la
Vierge, pour lui demander que si les jansénistes
continuoient à nier la grâce suffisante
accordée à tous les hommes, elle obtînt par
ses prières qu' ils fussent exclus eux seuls de
la rédemption que Jésus-Christ avoit méritée
par sa mort à tous les hommes.
Ils commettoient impunément tous ces excès, et
en tiroient un grand avantage, qui étoit de
rendre odieux tous ceux qu' ils appeloient
jansénistes à toutes les personnes qui n' étoient
pas instruites à fond sur ces matières. Les
mots même de grâce efficace et de
prédestination
faisoient peur à toutes ces
personnes. Ils regardoient comme suspects de
l' hérésie des cinq propositions tous les livres
et tous les sermons où ces mots étoient
employés : jusque-là qu' on raconte d' un prélat,
ami des jésuites, homme fort peu éclairé,
qu' étant entré dans le réfectoire d' une abbaye
de son diocèse, et y ayant entendu lire ces
paroles qui renfermoient en elles tout le sens
de la grâce efficace : c' est Dieu qui opère
en nous le vouloir et le faire,
il imposa
silence au lecteur, et se fit apporter le livre
pour l' examiner ; mais il fut assez surpris
lorsqu' il trouva que c' étoient les épîtres
de Saint Paul.

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Les prétendus jansénistes avoient beau affirmer
dans leurs écrits que Dieu ne commande point
aux hommes des choses impossibles, que
non-seulement on peut résister, mais qu' on
résiste souvent à la grâce, que Jésus-Christ
est mort pour les réprouvés aussi bien que pour
les justes : les jésuites soutenoient toujours
que c' étoient des gens qui parloient contre leur
pensée, et ils épuisoient leur subtilité pour
trouver dans ces mêmes écrits quelque trace
des cinq propositions. C' est ainsi qu' ils
firent un fort grand bruit contre les heures
qu' on appelle de Port-Royal , parce que,
dans la version de deux endroits des hymnes,
la rime ou la mesure du vers n' avoit pas permis
au traducteur de traduire à la lettre le
Christe Redemptor Omnium , quoiqu' en
plusieurs endroits des heures on eût énoncé
en propres termes que Jésus-Christ étoit venu
pour sauver tout le monde. Ils n' eurent point de
repos qu' ils ne les eussent fait mettre par
l' inquisition à l' index, mais si inutilement
pour le dessein qu' ils avoient de les décrier,
que ces heures depuis ce temps-là n' en ont
pas été moins courues de tout le monde, et que
c' est encore le livre que presque toutes les
personnes de piété portent à l' église, n' y en
ayant point dont il se soit fait tant d' éditions.
On sait même qu' elles ne furent point mises à
l' index pour cette omission que je viens de dire,
autrement il y eût fallu mettre le bréviaire
de la révision du pape Urbain Viii, qui, à
cause de la quantité et de la mesure du vers, a
aussi retranché des hymnes ce même Christe
Redemptor Omnium
. Mais la cour de Rome,
je ne sais pas trop

p451

pourquoi, avoit défendu la traduction de
l' office de la Vierge en langue vulgaire :
de sorte que les heures de Port-Royal
y furent alors censurées à cause que l' office
de la Vierge
y étoit traduit en françois,
dans le même temps que les jésuites assuroient
qu' à Port-Royal on ne prioit point la Vierge.
Mais pour reprendre le fil de mon discours, les
jésuites ne se bornoient pas à décrier leurs
adversaires sur la seule doctrine de la grâce.
Il n' y avoit d' hérésie ni sorte d' impiété dont
ils ne s' efforçassent de les faire croire
coupables ; c' étoit tous les jours de nouvelles
accusations : on disoit qu' ils n' admettoient
chez eux ni indulgences ni messes particulières ;
qu' ils imposoient aux femmes des pénitences
publiques pour les péchés les plus secrets,
même pour de très-légères fautes ; qu' ils

p452

inspiroient le mépris de la sainte communion ;
qu' ils ne croyoient l' absolution du prêtre
que déclaratoire ; qu' ils rejetoient le concile
de Trente ; qu' ils étoient ennemis du pape ;
qu' ils vouloient faire une nouvelle église ; qu' ils
nioient jusqu' à la divinité de Jésus-Christ,
et une infinité d' autres extravagances, toutes
plus horribles les unes que les autres, qui
sont répandues dans les écrits des jésuites,
et qu' on trouve ramassées tout nouvellement
par un de ces pères en un misérable libelle en
forme de catéchisme, qui se débitoit, il y a
près d' un an, dans un couvent de Paris dont
ils sont les directeurs. Aux accusations
d' hérésie, ils ajoutoient encore celles de
crime d' état, voulant faire passer trois ou
quatre prêtres, et une douzaine de solitaires
qui ne songeoient qu' à prier Dieu et à se
faire oublier de tout le monde, comme un parti
de factieux qui se formoit dans le royaume. Ils
imputoient à cabale les actions les plus saintes
et les plus vertueuses. J' en rapporterai ici un
exemple par où on pourra juger de tout le reste.
Feu M. De Bagnols, et quelques autres amis de
Port-Royal, ayant contribué jusqu' à une somme
de près de

p453

quatre cent mille francs pour secourir les pauvres
de Champagne et de Picardie pendant la famine
de l' année 1652, la chose ne se put faire si
secrètement qu' il n' en vînt quelque vent aux
oreilles des jésuites. Aussitôt l' un d' eux,
nommé le P. D' Anjou, qui prêchoit dans la
paroisse de Saint-Benoît, avança en pleine
chaire qu' il savoit de science certaine
que les jansénistes, sous prétexte d' assister
les pauvres, amassoient de grandes sommes qu' ils
employoient à faire des cabales contre l' état.
Le curé de Saint-Benoît ne put souffrir une
calomnie si atroce, et monta le lendemain en
chaire pour en faire voir l' impudence et la
fausseté. Mais l' affaire n' en demeura pas là :
Mlle Viole, fille dévote et de qualité, entre
les mains de laquelle on avoit remis cette
somme, alla trouver le P. Vincent, supérieur
de la mission, et l' obligea de justifier par son
registre comme quoi tout cet argent avoit été
porté chez lui, et comme quoi on l' avoit ensuite
distribué aux pauvres des deux provinces que je
viens de dire. Mais une calomnie étoit à peine
détruite, que les jésuites en inventoient une
autre. Ils ne parloient d' autre chose que de la
puissante faction des jansénistes. Ils mettoient
M. Arnauld à la tête de ce parti, et peu s' en
falloit qu' on ne lui donnât déjà des soldats et
des officiers. Je parlerai ailleurs de ces
accusations de cabale, et j' en ferai voir plus
à fond tout le ridicule.
Tous ces bruits pourtant, quoique si absurdes, ne
laissoient pas que d' être écoutés par les gens
du monde, et principalement à la cour, où l' on
présume aisément le mal, surtout des personnes
qui font profession d' une vie réglée et d' une
morale un peu austère. Les jésuites

p454

y gouvernoient alors la plupart des consciences.
Ils n' eurent donc pas de peine à prévenir l' esprit
de la reine mère, princesse d' une extrême piété,
mais qui avoit été fort tourmentée durant sa
régence par des factions qui s' élevèrent, et
qu' elle craignoit toujours de voir renaître. Ils
prirent surtout soin de lui décrier les
religieuses de Port-Royal, et quoiqu' elles
fussent encore moins instruites des disputes
sur la grâce que des autres démêlés, ils ne
laissoient pas de lui représenter ces saintes
filles comme ayant part à toutes les factions,
et comme entrant dans toutes les disputes.
M. Arnauld n' ignoroit pas tout ce
déchaînement des jésuites, mais il ne se donnoit
pas de grands mouvements pour le réprimer,
persuadé que toutes ces calomnies si
extravagantes se détruiroient d' elles-mêmes,
et qu' il n' y avoit qu' à laisser parler la
vérité. Il ne songeoit donc plus qu' à vivre en
repos, et avoit résolu de consacrer désormais
ses veilles à des ouvrages qui n' eussent pour
but que l' édification de l' église sans aucun
mélange de ces contestations.
Les jésuites cependant travailloient
puissamment à établir la créance du fait, et
profitoient de toutes les conjonctures qui
pouvoient les favoriser dans ce dessein. Le
cardinal Mazarin n' avoit pas été d' abord fort
porté pour eux, et il étoit même prévenu de
beaucoup d' estime pour le grand mérite de leurs
adversaires. D' ailleurs il voyoit avec assez
d' indifférence toutes ces contestations, et
n' étoit pas trop fâché que les esprits en
France s' échauffassent pour de semblables disputes,
qui les empêchoient de se mêler d' affaires qui lui
auroient paru plus graves et plus sérieuses. Il
n' étoit pas non plus fort porté à faire plaisir
au pape Innocent X, qui n' avoit jamais
témoigné beaucoup de bonne volonté pour lui,
et à qui, de son côté, il avoit donné longtemps

p455

tous les dégoûts qu' il avoit pu. Mais depuis
l' emprisonnement du cardinal de Retz, qu' il
regardoit comme son ennemi capital, il avoit
gardé plus de mesures avec ce même pape, de
peur qu' il ne voulût prendre connoissance de
cette affaire, et qu' il n' en vînt à quelque
déclaration qui auroit pu faire de l' embarras.
Là-dessus le P. Annat, nouvellement arrivé de
Rome pour être confesseur du roi, fit entendre
à ce premier ministre que la chose du monde
qui pouvoit plus gagner le pape, c' étoit de
faire en sorte que sa constitution fût reçue
par toute la France, sans aucune explication ni
distinction. Le cardinal se résolut donc de
faire au saint-père un plaisir qui lui coûteroit
si peu. Il assembla au Louvre, en sa présence,
trente-huit archevêques ou évêques qui se
trouvoient alors à Paris. Quelques jours
auparavant, le nonce du pape avoit fait au
roi de fort grandes plaintes d' une lettre
pastorale que l' archevêque de Sens avoit
publiée au sujet de la constitution, et dont
la cour de Rome avoit été extrêmement piquée.
Le cardinal ne fit aucune mention de cette
lettre dans l' assemblée ; mais se plaignant aux
prélats de ce qu' on éludoit la constitution
par des subtilités , disoit-il, nouvellement
inventées,
il les exhorta à chercher les
moyens de finir ces divisions, et de donner une
pleine satisfaction à sa sainteté. Quelques
évêques lui voulurent représenter que tout le
monde étant d' accord sur la doctrine, le reste
ne valoit pas la peine d' être relevé, ni
d' exciter de nouvelles contestations ; mais le
gros de l' assemblée fut de l' avis du premier
ministre, et jugea l' affaire très-importante.
On nomma huit commissaires, du nombre desquels

p456

étoient Messieurs d' Embrun et de Toulouse,
pour examiner avec soin le livre de Jansénius,
et pour en faire leur rapport dans huitaine.
Au bout de ce terme si court, le cardinal donna
à toute l' assemblée un festin fort magnifique,
et au sortir de table on parla des affaires
de l' église. L' archevêque d' Embrun, portant
la parole pour tous les commissaires, fit
entendre à messeigneurs par un discours des
plus éloquents, à ce que dit la relation du
clergé, non pas qu' ils eussent trouvé dans
Jansénius les cinq propositions en propres
termes, mais qu' à juger d' un auteur par tout
le contexte de sa doctrine, on ne pouvoit pas
douter qu' elles n' y fussent, et qu' ils y en
avoient trouvé même de plus dangereuses ; qu' au
reste, il y avoit deux preuves incontestables
que les cinq propositions y étoient, et qu' il
falloit s' en tenir à ces deux preuves. L' une
étoit les termes mêmes de la bulle, qu' on ne
pouvoit nier, à moins que d' être très-méchant
grammairien, qui ne rapportassent ces propositions
à Jansénius. L' autre étoit les lettres des
évêques de France écrites à sa sainteté avant
et après la constitution, par lesquelles il
paroissoit visiblement qu' ils avoient tous
supposé que les cinq propositions étoient en
effet de Jansénius. Sur un tel fondement il
fut arrêté, à la pluralité des voix, que
l' assemblée déclaroit par un jugement définitif,
que le pape avoit condamné ces propositions
comme étant de Jansénius et au sens de
Jansénius, et qu' elle écriroit à sa sainteté
et à tous les évêques de France, pour les
informer de ce jugement. Quatre prélats de
l' assemblée, savoir, l' archevêque de Sens, et
les évêques de Cominges, de Beauvais, et de

p457

Valence, refusèrent de signer ces lettres, et
ne souffrirent qu' on y mît leurs noms qu' après
avoir protesté qu' ils n' y consentoient que
pour conserver l' union avec leurs confrères.
La lettre au pape lui fut rendue par l' évêque
de Lodève, depuis évêque de Montpellier, qui
étoit alors à Rome. La même relation porte
que le pape la baisa avec de grands transports
de joie, confessant qu' il n' avoit point reçu
un plus sensible plaisir de tout son pontificat.
Il y fit aussitôt réponse par un bref daté
du 27 septembre 1654, et adressé à l' assemblée
générale du clergé qui se devoit tenir au
premier jour. Ce bref étoit succinct, et il n' y
étoit pas dit un mot de ce jugement rendu par
les évêques. Le pape y témoignoit seulement
sa joie de la soumission des prélats de France
à sa constitution, dans laquelle il avoit,
disoit-il, condamné la doctrine de Jansénius.
Ce bref étant arrivé en France avec la nouvelle
de la mort du pape, le cardinal Mazarin, sans
attendre l' assemblée générale, convoqua encore
une assemblée particulière de quinze prélats, en
présence desquels le bref fut ouvert (le 10 mai
1655), et il fut résolu d' envoyer la constitution
et le bref à tous les évêques, qui furent exhortés
à les faire souscrire par tous les ecclésiastiques
et par toutes les communautés, tant régulières
que séculières, de leurs diocèses. C' est la
première fois qu' il a été parlé de signature dans
cette affaire. Il est assez étrange que quinze
évêques aient voulu imposer à toute l' église de
France une loi que le pape n' imposoit pas
lui-même, et dont ni aucun pape ni aucun
concile ne s' étoient jamais avisés.

p458

La cour de Rome, devenue plus hardie par la
conduite des prélats de France, fit mettre
à l' index non-seulement la lettre pastorale
de l' archevêque de Sens, mais encore celles de
l' évêque de Beauvais et de l' évêque de Cominges,
quoiqu' elle n' eût d' autre crime à reprocher à
ces deux derniers que d' avoir dit que le pape,
par sa constitution, n' avoit pas prétendu donner
atteinte ni à la doctrine de Saint Augustin,
ni au droit qu' ont les évêques de juger au moins
en première instance des causes majeures, et de
prononcer sur des questions de foi et de doctrine,
lorsque ces questions sont nées ou agitées dans
leurs diocèses.
M. Arnauld garda un profond silence sur tout
ce qui s' étoit passé dans ces assemblées, et se
contentoit de gémir en secret des plaies que cette
malheureuse querelle faisoit à l' épiscopat et à
l' église. Ce fut vers ce temps-là que lui et ses
neveux commencèrent la traduction du nouveau
testament de Mons
, qui n' a été achevée que
longtemps depuis. Ils travailloient aussi à des
nouvelles vies des saints , et préparoient des
matériaux pour le grand ouvrage de la
perpétuité
. Les religieuses de

p459

Port-Royal donnèrent occasion à la naissance
de cet ouvrage, en priant M. Arnauld de faire
un recueil des plus considérables passages des
pères sur l' eucharistie, et de partager ces
passages en plusieurs leçons pour les matines
de tous les jeudis de l' année. Ce recueil est ce
qu' on appelle l' office du saint-sacrement .
M. Le Duc De Luynes, qui depuis sa retraite
avoit fort étudié les pères de l' église, et qui
avoit un très-beau génie pour la traduction,
s' employa aussi à ce travail : c' est à quoi il
s' appliquoit dans sa solitude, et non pas à ces
occupations basses et serviles que les courtisans
lui attribuoient faussement, pour tourner en
ridicule une vie très-noble et très-chrétienne
qu' ils ne se sentoient pas capables d' imiter.
Ce fut aussi en ce même temps que l' illustre
M. Pascal connut Port-Royal et M. Arnauld.
Cette connoissance se fit par le moyen de Mlle
Pascal, sa soeur, religieuse dans ce monastère.
Cette vertueuse fille avoit fait beaucoup d' éclat
dans le monde par la beauté de son esprit et par
un talent singulier qu' elle avoit pour la poésie ;
mais elle avoit renoncé de bonne heure aux

p460

vains amusements du siècle, et étoit une des plus
humbles religieuses de la maison. Lorsqu' elle y
entra, elle avoit voulu donner tout son bien au
couvent ; mais la mère Angélique et les autres
mères ne voulurent pas le recevoir, et obtinrent
d' elle qu' elle n' apporteroit qu' une dot assez
médiocre. Un procédé si peu ordinaire à des
religieuses excita la curiosité de M. Pascal, et
il voulut connoître plus particulièrement une
maison où l' on étoit si fort au-dessus de l' intérêt.
Il étoit déjà dans de grands sentiments de piété,
et il y avoit même deux ou trois ans que, malgré
l' inclination et le génie prodigieux qu' il avoit
pour les mathématiques, il s' étoit dégoûté de ses
spéculations pour ne plus s' appliquer qu' à l' étude
de l' écriture et des grandes vérités de la religion.
La connoissance de Port-Royal et les grands
exemples de piété qu' il y trouva le frappèrent
extrêmement. Il résolut de ne plus penser
uniquement qu' à son salut. Il rompit dès lors
tout commerce avec les gens du monde ; il renonça
même à un mariage très-avantageux qu' il étoit sur
le point de conclure, et embrassa une vie
très-austère et très-mortifiée, qu' il a continuée
jusqu' à la mort. Il étoit fort touché du grand
mérite de M. Arnauld, et avoit conçu pour lui
une estime qu' il trouva bientôt occasion de
signaler.
Le silence que ce docteur s' étoit imposé sur les
disputes de la grâce ne fut pas de longue durée,
et il fut obligé indispensablement de le rompre
par une occasion assez extraordinaire. Un prêtre
de la communauté de Saint-Sulpice s' avisa de
refuser l' absolution à M. Le Duc De Liancourt,
et lui déclara qu' il lui refuseroit aussi la
communion s' il se présentoit à l' autel. Le sujet
qu' il

p461

allégua d' un refus si injurieux, c' est que ce
seigneur retiroit chez lui un ecclésiastique
ami de Port-Royal, et que Mlle De La
Rocheguyon, sa petite-fille, étoit pensionnaire
dans ce monastère. On n' auroit peut-être pas
fait beaucoup d' attention à l' entreprise téméraire
de ce confesseur ; mais ce qui rendit l' affaire
plus considérable, c' est qu' il fut avoué par le
curé et par les autres supérieurs de ce séminaire,
gens très-dévots, mais fort prévenus contre
Port-Royal. M. Arnauld écrivit là-dessus
une lettre sans nom d' auteur ; elle fit beaucoup
de bruit. Il se crut obligé d' en écrire une
seconde beaucoup plus ample, où il mit son nom,
et où il justifioit à fond la pureté de sa foi
et l' innocence des religieuses de Port-Royal.
Il y avoit déjà du temps que ses ennemis
attendoient avec impatience quelque ouvrage avoué
de lui, où ils pussent, soit à droit, soit à tort,
trouver une matière de censure. Cette lettre vint
très à propos pour eux, et ils prétendirent qu' il
y avoit deux propositions erronées. Dans l' une,
qui regardoit le fait de Jansénius, M. Arnauld
disoit qu' ayant lu exactement le livre de cet
évêque, il n' y avoit point trouvé les cinq
propositions, étant prêt du reste de les
condamner partout où elles seroient, et dans le
livre même de Jansénius si elles s' y

p462

trouvoient. L' autre, qui regardoit le dogme, étoit
une proposition composée des propres termes de
Saint Chrysostome et de Saint Augustin, et
portoit que les pères nous montrent en la
personne de Saint Pierre un juste à qui la
grâce, sans laquelle on ne peut rien, avoit
manqué. Ces propositions furent déférées à la
faculté par des docteurs du parti des jésuites ;
et ceux-ci firent si bien par leurs intrigues,
et en Sorbonne et surtout à la cour, qu' ils
vinrent à bout de faire censurer la première
de ces propositions comme téméraire, et la
seconde comme hérétique.
Il n' y eut jamais de jugement moins juridique, et
tous les statuts de la faculté de théologie y
furent violés. On donna pour commissaires à M.
Arnauld ses ennemis déclarés, et l' on n' eut
égard ni à ses récusations ni à ses défenses. On
lui refusa même de venir en personne dire ses
raisons. Quoique, par les statuts, les moines ne
dussent pas se trouver dans les assemblées au
nombre de plus de huit, il s' y en trouva toujours
plus de quarante. Et pour empêcher ceux du parti
de M. Arnauld de dire tout ce qu' ils avoient
préparé pour sa défense, le temps que chaque docteur
devoit dire son avis fut limité à une demi-heure.
On mit pour cela sur la table une clepsydre,
c' est-à-dire une horloge de sable, qui étoit
la mesure de ce temps : invention non moins
odieuse en de pareilles occasions, que honteuse
dans son origine, et qui, au rapport du cardinal
Palavicin, ayant été proposée au concile de
Trente par quelques gens, fut rejetée avec
détestation par tout le concile. Enfin, dans
le dessein d' ôter entièrement la liberté des
suffrages, le chancelier Seguier, malgré son
grand âge et ses incommodités, eut ordre d' assister
à toutes ces assemblées.

p463

Près de quatre-vingts des plus célèbres docteurs,
voyant une procédure si irrégulière, résolurent
de s' absenter, et aimèrent mieux sortir de la
faculté que de souscrire à la censure. M. De
Launoy même, si fameux par sa grande érudition,
quoiqu' il fît profession publique d' être sur la
grâce d' autre sentiment que Saint Augustin,
sortit aussi comme les autres, et écrivit contre
la censure une lettre où il se plaignoit, avec
beaucoup de force, du renversement de tous les
priviléges de la faculté.
Le jour que cette censure fut signée (en février
compagnie. Non-seulement ils s' imaginoient
triompher par là de M. Arnauld et de tous les
docteurs attachés à la grâce efficace, mais ils
croyoient triompher de la Sorbonne même, et s' être
vengés de toutes les censures dont elle avoit
flétri les Garasses, les Santarels, les Baunis,
et plusieurs autres de leurs pères, puisqu' ils
l' avoient obligée

p464

de censurer, en censurant M. Arnauld, deux pères
de l' église dont sa seconde proposition étoit tirée,
et de se faire à elle-même une plaie incurable
par la nécessité où ils la mirent de retrancher
de son corps ses plus illustres membres. D' ailleurs
ils donnoient aussi par là une grande idée de leur
pouvoir et du crédit qu' ils avoient à la cour. Ils
confirmoient le roi et la reine mère dans toutes
les préventions qu' ils leur avoient inspirées
contre leurs adversaires.
Mais ils songèrent à tirer des fruits plus solides
de leur victoire. Ils obtinrent un ordre pour
casser ces petits établissements que j' ai dit
qu' on avoit faits pour l' instruction de la
jeunesse, et qu' ils appeloient des écoles de
jansénisme. Le lieutenant civil alla à Port-Royal
Des Champs pour en faire sortir les écoliers et
les précepteurs, avec tous les solitaires qui s' y
étoient retirés. M. Arnauld fut obligé de se
cacher ; et il y avoit même déjà un ordre signé
pour ôter aux religieuses des deux maisons leurs
novices et leurs pensionnaires. En un mot, le
Port-Royal étoit dans la consternation, et les
jésuites au comble de leur joie, lorsque le
miracle de la sainte épine arriva.
On a donné au public plusieurs relations de ce
miracle ; entre autres, feu monsieur l' évêque de
Tournay, non moins illustre par sa piété et
par sa doctrine que par sa naissance, l' a raconté
fort au long dans un livre qu' il a composé
contre les athées, et s' en est servi comme d' une

p465

preuve éclatante de la vérité de la religion. Mais
on pourroit s' en servir aussi comme d' une preuve
étonnante de l' indifférence de la plupart des
hommes de ce siècle sur la religion, puisque une
merveille si extraordinaire, et qui fit alors
tant d' éclat, est presque entièrement effacée
de leur souvenir. C' est ce qui m' oblige à en
rapporter ici jusqu' aux plus petites circonstances,
d' autant plus qu' elles contribueront à faire
mieux connoître tout ensemble et la grandeur
du miracle, et l' esprit et la sainteté du
monastère où il est arrivé.
Il y avoit à Port-Royal de Paris une jeune
pensionnaire de dix à onze ans, nommée Mlle
Perrier, fille de M. Perrier, conseiller à la
cour des aides de Clermont, et nièce de M.
Pascal. Elle étoit affligée depuis trois ans
et demi d' une fistule lacrymale au coin de l' oeil
gauche. Cette fistule, qui étoit fort grosse au
dehors, avoit fait un fort grand ravage en dedans.
Elle avoit entièrement carié l' os du nez, et percé
le palais, en telle sorte que la matière qui en
sortoit à tout moment lui couloit le long des
joues et par les narines, et lui tomboit même
dans la gorge. Son oeil s' étoit considérablement
apetissé ; et toutes les parties voisines étoient
tellement abreuvées et altérées par la fluxion,
qu' on ne pouvoit lui toucher ce côté de la tête
sans lui faire beaucoup de douleur. On ne pouvoit
la regarder sans une espèce d' horreur ; et la
matière qui sortoit de cet ulcère étoit d' une
puanteur si

p466

insupportable que de l' avis même des chirurgiens on
avoit été obligé de la séparer des autres
pensionnaires, et de la mettre dans une chambre
avec une de ses compagnes beaucoup plus âgée
qu' elle, en qui on trouva assez de charité pour
vouloir bien lui tenir compagnie. On l' avoit
fait voir à tout ce qu' il y avoit d' oculistes, de
chirurgiens, et même d' opérateurs plus fameux ;
mais les remèdes ne faisant qu' irriter le mal,
comme on craignoit que l' ulcère ne s' étendît enfin
sur tout le visage, trois des plus habiles
chirurgiens de Paris, Cressé, Guillard et
Dalencé, furent d' avis d' y appliquer au plus
tôt le feu. Leur avis fut envoyé à M. Perrier,
qui se mit aussitôt en chemin pour être présent
à l' opération ; et on attendoit de jour à autre
qu' il arrivât.
Cela se passa dans le temps que l' orage dont j' ai
parlé étoit tout prêt d' éclater contre le
monastère de Port-Royal. Les religieuses y
étoient dans de continuelles prières ; et
l' abbesse d' alors, qui étoit cette même Marie
Des Anges qui l' avoit été de Maubuisson,
l' abbesse, dis-je, étoit dans une espèce de retraite,
où elle ne faisoit autre chose jour et nuit que
lever les mains au ciel, ne lui restant plus
aucune espérance de secours de la part des hommes.
Dans ce même temps il y avoit à Paris un
ecclésiastique de condition et de piété, nommé
M. De La Potterie, qui, entre plusieurs
saintes reliques qu' il avoit recueillies avec
grand soin, prétendoit avoir une des épines de la
couronne de Notre-Seigneur. Plusieurs couvents
avoient eu une sainte curiosité de voir cette
relique. Il l' avoit

p467

prêtée, entre autres, aux carmélites du faubourg
Saint-Jacques, qui l' avoient portée en procession
dans leur maison. Les religieuses de Port-Royal,
touchées de la même dévotion, avoient aussi
demandé à la voir, et elle leur fut portée le
24 e de mars 1656, qui se trouvoit alors le
vendredi de la troisième semaine de carême,
jour auquel l' église chante à l' introït de la
messe ces paroles tirées du psaume Lxxxv :
Fac Mecum etc. " Seigneur, faites éclater un
prodige en ma faveur, afin que mes ennemis le
voient et soient confondus. Qu' ils voient, mon
Dieu, que vous m' avez secouru et que vous m' avez
consolé. "
les religieuses ayant donc reçu cette sainte
épine, la posèrent au dedans de leur choeur sur
une espèce de petit autel contre la grille ; et
la communauté fut avertie de se trouver à une
procession qu' on devoit faire après vêpres en
son honneur. Vêpres finies, on chanta les hymnes
et les prières convenables à la sainte couronne
d' épines et au mystère douloureux de la passion ;
après quoi elles allèrent, chacune en leur rang,
baiser la relique, les religieuses professes
les premières, ensuite les novices, et les
pensionnaires après. Quand ce fut le tour de
la petite Perrier, la maîtresse des pensionnaires,
qui s' étoit tenue debout auprès de la grille pour
voir passer tout ce petit peuple, l' ayant aperçue,
ne put la voir, défigurée comme elle étoit, sans
une espèce de frissonnement mêlé de compassion, et
elle lui dit : " recommandez-vous à Dieu, ma fille,
et faites toucher votre oeil malade à la sainte
épine. " la petite fille fit ce qu' on lui dit, et
elle a depuis déclaré qu' elle ne douta

p468

point, sur la parole de sa maîtresse, que la
sainte épine ne la guérît.
Après cette cérémonie, toutes les autres
pensionnaires se retirèrent dans leur chambre.
Elle n' y fut pas plus tôt qu' elle dit à sa
compagne : " ma soeur, je n' ai plus de mal, la
sainte épine m' a guérie. " en effet, sa compagne
l' ayant regardée avec attention, trouva son oeil
gauche tout aussi sain que l' autre, sans tumeur,
sans matière, et même sans cicatrice. On peut
juger combien, dans toute autre maison que
Port-Royal, une aventure si surprenante feroit
de mouvement, et avec quel empressement on iroit en
avertir toute la communauté. Cependant, parce que
c' étoit l' heure du silence, et que ce silence
s' observe encore plus exactement le carême que
dans les autres temps, que d' ailleurs toute la
maison étoit dans un plus grand recueillement qu' à
l' ordinaire, ces deux jeunes filles se tinrent
dans leur chambre, et se couchèrent sans dire un
seul mot à personne.
Le lendemain matin, une des