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Abrégé de l’histoire de Port-Royal / Jean Racine ; [éd. par Paul Mesnard]


PARTIE 1



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L' abbaye de Port-Royal, près de Chevreuse, est
une des plus anciennes abbayes de l' ordre de
Cîteaux. Elle fut fondée, en l' année 1204,
par un saint évêque de Paris, nommé Eudes De
Sully, de la maison des comtes

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de Champagne, proche parent de Philippe-Auguste.
C' est lui dont on voit la tombe en cuivre,
élevée de deux pieds, à l' entrée du choeur de
Notre-Dame de Paris. La fondation n' étoit
que pour douze religieuses ; ainsi ce
monastère ne possédoit pas de fort grands biens.
Ses principaux bienfaiteurs furent les
seigneurs de Montmorency et les comtes de
Montfort. Ils lui firent successivement
plusieurs donations, dont les plus considérables
ont été confirmées par le roi saint Louis,
qui donna aux religieuses sur son domaine
une rente en forme d' aumône, dont elles jouissent
encore aujourd' hui : si bien qu' elles
reconnoissent avec raison ce saint roi pour un de
leurs fondateurs. Le pape Honoré Iii accorda
à cette abbaye de grands priviléges, comme,
entre autres, celui d' y célébrer l' office
divin, quand même tout le pays seroit en
interdit. Il permettoit aussi aux religieuses
de donner retraite à des séculières qui,
étant dégoûtées du monde, et pouvant disposer
de leurs personnes, voudroient se réfugier
dans leur couvent pour y faire pénitence,
sans néanmoins se lier par des voeux. Cette
bulle est de l' année 1223, un peu après le
quatrième concile général de Latran.

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Sur la fin du dernier siècle, ce monastère, comme
beaucoup d' autres, étoit tombé dans un grand
relâchement : la règle de Saint-Benoît
n' y étoit presque plus connue, la clôture même
n' y étoit plus observée, et
l' esprit du siècle en avoit entièrement
banni la régularité. Marie-Angélique
Arnauld, par un usage qui n' étoit que
trop commun en ces temps-là, en fut faite
abbesse, n' ayant pas encore onze ans
accomplis. Elle n' en avoit que huit
lorsqu' elle prit l' habit, et elle fit
profession à neuf ans entre les mains
du général de Cîteaux, qui la bénit
dix-huit mois après. Il y avoit peu
d' apparence qu' une fille faite abbesse
à cet âge, et d' une manière si peu régulière,
eût été choisie de Dieu pour rétablir la
règle dans cette abbaye. Cependant elle
étoit à peine dans sa dix-septième année,
que Dieu, qui avoit de grands desseins
sur elle, se servit, pour la toucher, d' une
voie assez extraordinaire. Un capucin, qui
étoit sorti de son couvent par libertinage,
et qui alloit se faire apostat dans les
pays étrangers, passant par hasard à
Port-Royal,

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fut prié par l' abbesse et par les religieuses de
prêcher dans leur église. Il le fit ; et ce
misérable parla avec tant de force sur le
bonheur de la vie religieuse, sur la beauté
et sur la sainteté de la règle de Saint-Benoît,
que la jeune abbesse en fut vivement émue.
Elle forma dès lors la résolution
non-seulement de pratiquer sa règle dans
toute sa rigueur, mais d' employer même
tous ses efforts pour la faire aussi observer à
ses religieuses. Elle commença par un
renouvellement de ses voeux, et fit une
seconde profession, n' étant pas satisfaite
de la première. Elle réforma tout ce qu' il
y avoit de mondain et de sensuel dans ses
habits, ne porta plus qu' une chemise de
serge, ne coucha plus que sur une simple
paillasse, s' abstint de manger de la viande,
et fit fermer de bonnes murailles son abbaye,
qui ne l' étoit auparavant que d' une méchante
clôture de terre, éboulée presque partout.
Elle eut grand soin de ne point alarmer ses
religieuses par trop d' empressement à leur
vouloir faire embrasser la règle. Elle se
contentoit de donner l' exemple, leur
parlant peu, priant beaucoup pour elles,
et accompagnant de torrents de larmes le
peu d' exhortations qu' elle leur faisoit
quelquefois. Dieu bénit si bien cette
conduite, qu' elle les gagna toutes les unes
après les autres, et qu' en moins de cinq
ans la communauté de biens, le jeûne,
l' abstinence de viande, le silence, la
veille de la nuit, et enfin toutes les
austérités de la règle de Saint-Benoît

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furent établies à Port-Royal de la même
manière qu' elles le sont encore aujourd' hui.
Cette réforme est la première qui ait été
introduite dans l' ordre de Cîteaux : aussi
y fit-elle un fort grand bruit, et elle eut
la destinée que les plus saintes choses
ont toujours eue, c' est-à-dire qu' elle fut
occasion de scandale aux uns, et d' édification
aux autres. Elle fut extrêmement désapprouvée
par un fort grand nombre de moines et d' abbés
même, qui regardoient la bonne chère, l' oisiveté,
la mollesse, et, en un mot, le libertinage,
comme d' anciennes coutumes de l' ordre, où il
n' étoit pas permis de toucher. Toutes ces
sortes de gens déclamèrent avec beaucoup
d' emportements contre les religieuses de
Port-Royal, les traitant de folles,
d' embéguinées, de novatrices, de schismatiques
même, et ils parloient de les faire
excommunier. Ils avoient pour eux l' assistant
du général, grand chasseur, et d' une si
profonde ignorance, qu' il n' entendoit pas
même le latin de son pater . Mais
heureusement le général, nommé Dom
Boucherat, se trouva un homme très-sage
et très-équitable, et ne se laissa point
entraîner à leurs sentiments.
Plusieurs maisons non-seulement admirèrent cette
réforme, mais résolurent même de l' embrasser.
Mais on crut partout qu' on ne pouvoit réussir
dans une si sainte entreprise sans le secours de
l' abbesse de Port-Royal. Elle eut ordre
du général de se transporter dans la plupart
de ces maisons, et d' envoyer de ses religieuses
dans tous les couvents où elle ne pourroit
aller elle-même. Elle alla à Maubuisson,
au Lys, à Saint-Aubin, pendant

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que la mère Agnès Arnauld sa soeur, et d' autres
de ses religieuses, alloient à Saint-Cyr,
à Gomer-Fontaine, à Tard, aux îles d' Auxerre,
et ailleurs. Toutes ces maisons regardoient
l' abbesse et les religieuses de Port-Royal
comme des anges envoyés du ciel pour le
rétablissement de la discipline. Plusieurs
abbesses vinrent passer des années entières
à Port-Royal, pour s' y instruire à loisir
des saintes maximes qui s' y pratiquoient. Il
y eut aussi un grand nombre d' abbayes d' hommes
qui se réformèrent sur ce modèle. Ainsi l' on
peut dire avec vérité que la maison de
Port-Royal fut une source de bénédictions
pour tout l' ordre de Cîteaux, où l' on
commença de voir revivre l' esprit de saint
Benoît et de saint Bernard, qui y étoit
presque entièrement éteint.
De tous les monastères que je viens de nommer, il
n' y en eut point où la mère Angélique trouvât
plus à travailler que dans celui de Maubuisson,
dont l' abbesse, soeur de

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Mme Gabrielle D' Estrées, après plusieurs
années d' une vie toute scandaleuse, avoit été
interdite, et renfermée à Paris dans les
filles pénitentes. à peine la mère Angélique
commençoit à faire connoître Dieu dans cette
maison, que Mme D' Estrées, s' étant échappée
des filles pénitentes, revint à Maubuisson
avec une escorte de plusieurs jeunes
gentilshommes, accoutumés à y venir passer
leur temps ; et une des portes lui en fut
ouverte par une des anciennes religieuses.
Aussitôt le confesseur de l' abbaye, qui étoit
un moine, grand ennemi de la réforme, voulut
persuader à la mère Angélique de se retirer.
Il y eut même un de ces gentilshommes qui lui
appuya le pistolet sur la gorge pour la faire
sortir. Mais tout cela ne l' étonnant point,
l' abbesse, le confesseur, et ces jeunes gens,
la prirent par force, et la mirent hors du
couvent avec les religieuses qu' elle y avoit
amenées, et avec toutes les novices à qui elle
avoit donné l' habit. Cette troupe de religieuses,
destituée de tout secours, et ne sachant où
se retirer, s' achemina en silence vers Pontoise,
et en traversa tout le faubourg et une partie
de la ville, les mains jointes et leur voile
sur le visage, jusqu' à ce qu' enfin quelques
habitants du lieu, touchés de compassion,

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leur offrirent de leur donner retraite chez eux.
Mais elles n' y furent pas longtemps ; car, au
bout de deux ou trois jours, le parlement, à la
requête de l' abbé de Cîteaux, ayant donné
un arrêt pour renfermer de nouveau Mme
D' Estrées, le prévôt de l' Isle fut envoyé
avec main-forte pour se saisir de l' abbesse,
du confesseur, et de la religieuse ancienne
qui étoit de leur cabale. L' abbesse s' enfuit
de bonne heure par une porte du jardin ; la
religieuse fut trouvée dans une grande armoire
pleine de hardes, où elle s' étoit cachée ;
et le confesseur, ayant sauté par-dessus les
murs, s' alla réfugier chez les jésuites de
Pontoise. Ainsi la mère Angélique demeura
paisible dans Maubuisson, et y continua sa
sainte mission pendant cinq années.
Ce fut là qu' elle vit pour la première fois
saint François

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De Sales, et qu' il se lia entre eux une
amitié qui a duré toute la vie du saint évêque,
qui voulut même que la mère De Chantail
fût associée à cette union. L' on voit dans
les lettres de l' un et de l' autre la grande
idée qu' ils avoient de cette merveilleuse fille.
De son côté, la mère Angélique procura aussi
à M. Arnauld, son père, et à toute sa famille,
la connoissance de ce saint prélat. Il fit
un voyage à Port-Royal, pour y voir la mère
Agnès De Saint-Paul, soeur de cette
abbesse ; il alloit voir très-souvent
M. Arnauld, son père, et M. D' Andilly,
son frère, et à Paris et à une maison qu' ils
avoient à la campagne, charmé de se trouver
dans une famille si pleine

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de vertu et de piété. La dernière fois qu' il
les vit, il donna sa bénédiction à tous leurs
enfants, et entre autres au célèbre M. Arnauld,
docteur de Sorbonne, qui n' avoit alors que
six ans. La bienheureuse mère De Chantail
vécut encore vingt ans depuis qu' elle eut connu
la mère Angélique. Elle ne faisoit point de
voyage à Paris qu' elle ne vînt passer plusieurs
jours de suite avec elle, versant dans son sein
ses plus secrètes pensées, et desirant avec
ardeur que les filles de la visitation et celles
de Port-Royal fussent unies du même lien
d' amitié qui avoit si étroitement uni leurs
deux mères.
Après cinq ans de travail à Maubuisson, la mère
Angélique se trouvant déchargée du soin de
cette abbaye par la nomination que le roi avoit
faite d' une autre abbesse en la place de Mme
D' Estrées, elle se résolut d' aller trouver sa
chère communauté de Port-Royal. Elle ne l' avoit
pas laissée néanmoins orpheline, l' ayant
mise, en partant, sous la conduite de la mère
Agnès dont j' ai parlé : elle étoit plus jeune
de deux ans que la mère Angélique, et avoit
été faite abbesse aussi jeune qu' elle ; mais
Dieu l' ayant aussi éclairée de fort bonne
heure, elle avoit remis au roi l' abbaye de
Saint-Cyr, dont elle étoit pourvue, pour venir
vivre simple religieuse dans

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le couvent de sa soeur. Mais la mère Angélique,
pleine d' admiration de sa vertu, avoit obtenu
qu' on la fît sa coadjutrice. C' est cette mère
Agnès qui a depuis dressé les constitutions
de Port-Royal, qui furent approuvées par
M. De Gondy, archevêque de Paris. On a aussi
d' elle plusieurs traités très-édifiants, et qui
font connoître tout ensemble l' élévation et la
solidité de son esprit.
Lorsque la mère Angélique se préparoit à partir
de Maubuisson, trente religieuses qui y avoient
fait profession entre ses mains se jetèrent
à ses pieds, et la conjurèrent de les emmener
avec elle. L' abbaye de Port-Royal étoit fort
pauvre, n' ayant été fondée, comme j' ai dit, que
pour douze religieuses. Le nombre en étoit
alors considérablement augmenté ; et ces
trente filles de Maubuisson n' avoient à elles
toutes que cinq cents livres de pension
viagère. Cependant la mère Angélique ne
balança pas un moment à leur accorder leur
demande. Elle se contenta d' en écrire à la
mère Agnès ; et sur sa réponse, elle les
fit même partir quelques jours devant elle.
Ces pauvres filles n' abordoient qu' en tremblant
une maison qu' elles venoient, pour ainsi dire,
affamer ; mais elles y furent reçues avec une
joie qui leur fit bien voir que la charité
de la mère s' étoit aussi communiquée à toute la
communauté.
Il étoit resté à Maubuisson quelques esprits qui
n' avoient pu entièrement s' assujettir à la
réforme. D' ailleurs

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Mme De Soissons, qui avoit succédé à Mme
D' Estrées, n' avoit pas pris un fort grand
soin d' y entretenir la régularité que la mère
Angélique y avoit établie : si bien que cette
sainte fille ne cessoit de demander à Dieu
qu' il regardât cette maison avec des yeux
de miséricorde. Sa prière fut exaucée. Cette
abbaye étant venue encore à vaquer au bout
de quatre ans, par la mort de Mme De Soissons,
le roi Louis Xiii fit demander à la mère
Angélique une de ses religieuses pour l' en faire
abbesse. Elle lui en proposa une qu' on appeloit
soeur Marie Des Anges, à qui le roi donna
aussitôt son brevet. La plupart des personnes
qui connoissoient cette fille lui trouvoient,
à la vérité, une grande douceur et une profonde
humilité ; mais elles doutoient qu' elle eût
toute la fermeté nécessaire pour remplir une place
de cette importance. Le succès fit voir combien
la mère Angélique avoit de discernement ; car
cette fille si humble et si douce sut

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réduire en très-peu de temps les esprits qui
étoient demeurés les plus rebelles, rangea les
anciennes sous le même joug que les jeunes,
ne s' étonna point des persécutions de certains
moines, et même de certains visiteurs de
l' ordre, accoutumés au faste et à la dépense,
et qui ne pouvoient souffrir le saint usage
qu' elle faisoit des revenus de cette abbaye.
Ce fut de son temps que deux fameuses religieuses
de Montdidier furent introduites à Maubuisson
par un de ces visiteurs, pour y enseigner,
disoit-il, les secrets de la plus sublime
oraison. La mère des Anges et la mère
Angélique n' étoient point assez intérieures
au gré de ces pères, et ils leur reprochoient
souvent de ne connoître d' autre perfection
que celle qui s' acquiert par la mortification
des sens et par la pratique des bonnes oeuvres.
La mère des Anges, qui avoit appris à
Port-Royal à se défier de toute nouveauté,
fit observer de près ces deux filles ; et il
se trouva que, sous un jargon de pur amour,
d' anéantissement, et de parfaite nudité, elles
cachoient toutes les illusions et toutes les
horreurs que l' église a condamnées de nos jours
dans Molinos. Elles étoient en effet de la
secte de ces illuminés de Roye, qu' on nommoit
les guerinets , dont le cardinal De Richelieu fit

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faire une si exacte perquisition. La mère Des
Anges ayant donné avis du péril où étoit son
monastère, ces deux religieuses furent
renfermées très-étroitement par ordre de
la cour ; et le visiteur qui les protégeoit
eut bien de la peine lui-même à se tirer
d' affaire. En un mot, la mère Des Anges,
malgré toutes les traverses qu' on lui suscitoit,
rétablit entièrement dans Maubuisson le
véritable esprit de saint Bernard, qui s' y
maintient encore aujourd' hui par les soins de
l' illustre princesse que la providence en
a faite abbesse ; et après avoir gouverné pendant
vingt-deux ans ce célèbre monastère avec une
sainteté dont la mémoire s' y conservera
éternellement, elle en donna sa démission
au roi, et vint reprendre à Port-Royal son
rang de simple religieuse. Elle demandoit même
à y recommencer son noviciat, de peur,
disoit-elle, qu' ayant si longtemps commandé,
elle n' eût appris à désobéir.
Cependant la communauté de Port-Royal s' étant

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accrue jusqu' au nombre de quatre-vingts
religieuses, elles étoient fort serrées dans
ce monastère, situé dans un lieu fort humide,
et dont les bâtiments étoient extrêmement
bas et enfoncés. Ainsi les maladies y devinrent
fort fréquentes, et le couvent ne fut bientôt
plus qu' une infirmerie. Mais la providence
n' abandonna point la mère Angélique dans ce
besoin ; elle lui fit trouver des ressources
dans sa propre famille. Mme Arnauld, sa
mère, qui étoit fille du cèlèbre M. Marion,
avocat général, étoit demeurée veuve depuis
quelques années, et avoit conçu la résolution
non-seulement de se retirer du monde, mais même,
ce qui est assez particulier, de se faire
religieuse sous la conduite de sa fille. Comme
elle sut l' extrémité où la communauté étoit
réduite, elle acheta de son argent, au faubourg
Saint-Jacques, une maison, et la donna pour
en faire comme un hospice. On ne vouloit y
transporter d' abord qu' une partie des religieuses ;
mais le monastère des champs devenant plus
malsain de jour en jour, on fut obligé de
l' abandonner entièrement, et de transférer à
Paris toute la communauté, après en avoir
obtenu le consentement du roi et de l' archevêque.
On se logea comme on put dans

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cette nouvelle maison. L' on fit un dortoir d' une
galerie ; on lambrissa les greniers pour y
pratiquer des cellules, et la salle fut changée
en une chapelle.
La réputation de la mère Angélique, et les
merveilles qu' on racontoit de la vie toute
sainte de ses religieuses, lui attirèrent
bientôt l' amitié de beaucoup de personnes
de piété. La reine Marie De Médicis les
honora d' une bienveillance particulière ; et
par des lettres patentes enregistrées au
parlement, prit le titre de fondatrice et
de bienfaitrice de ce nouveau monastère. Elle
ne fut pas vraisemblablement en état de leur
donner des marques de sa libéralité, mais elle
leur procura un bien qu' elles n' eussent jamais
osé espérer sans une protection si puissante.
Plus la mère Angélique avoit sujet de louer
Dieu des bénédictions qu' il avoit répandues
sur sa communauté, plus elle avoit lieu de
craindre qu' après sa mort, et après celle de
la mère Agnès, sa coadjutrice, on n' introduisît
en leur place quelque abbesse qui, n' ayant point
été élevée dans la maison, détruiroit peut-être
en six mois tout le bon ordre qu' elle avoit tant
travaillé à y établir. La reine Marie De
Médicis entra avec bonté dans ses sentiments ;
elle parla au roi son fils, dans le temps qu' il
revenoit triomphant après la prise de La
Rochelle, et lui représentant tout ce qu' elle
connoissoit de la sainteté de ces filles, elle
toucha tellement sa piété, qu' il crut lui-même
rendre un grand service à Dieu, en consentant
que cette abbaye fût élective et triennale. La
chose fut

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confirmée par le pape Urbain Viii. Aussitôt
la mère Angélique et la mère Agnès se démirent,
l' une de sa qualité d' abbesse, et l' autre de
celle de coadjutrice ; et la communauté élut
pour trois ans une des religieuses de la maison.
La mère Angélique venoit d' obtenir du même pape
une autre grâce qui ne lui parut pas moins
considérable. Elle avoit toujours eu au fond
de son coeur un fort grand amour pour la
hiérarchie ecclésiastique, et souhaitoit aussi
ardemment d' être soumise à l' autorité épiscopale,
que les autres abbesses desirent d' en être
soustraites. Son souhait sur cela étoit
d' autant plus raisonnable, que l' abbaye de
Port-Royal, fondée par un évêque de Paris,
avoit longtemps dépendu immédiatement de lui
et de ses successeurs ; mais dans la suite un
de ces évêques avoit consenti qu' elle reconnût
la jurisdiction de l' abbé de Cîteaux. Elle
avoit donc fait représenter ces raisons au
pape, qui, les ayant approuvées, remit en effet
cette abbaye sous la jurisdiction de l' ordinaire,
et l' affranchit entièrement de la dépendance
de Cîteaux, en y conservant néanmoins tous
les priviléges attachés aux maisons de cet ordre.
M. De Gondy en prit donc en main le
gouvernement, en examina et approuva les
constitutions, et en fit faire la visite par
M., qui fut le premier supérieur qu' il donna
à ce monastère.

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Ce fut vers ce temps-là que Louise De Bourbon,
première femme du duc de Longueville, princesse
d' une éminente vertu, forma avec M. Zamet,
évêque de Langres, le dessein d' instituer un
ordre de religieuses particulièrement consacrées
à l' adoration du mystère de l' eucharistie, et
qui, par leur assistance continuelle devant
le saint-sacrement, réparassent en quelque sorte
les outrages que lui font tous les jours et les
blasphèmes des protestants et les communions
sacriléges des mauvais catholiques. Ils
communiquèrent tous deux leur pensée à la
mère Angélique, et la prièrent non-seulement
de les aider à former cet institut, mais d' en
vouloir même accepter la direction, et de
donner quelques-unes de ses religieuses pour
en commencer avec elle l' établissement. Cette
proposition fut d' autant plus de son goût, qu' il
y avoit déjà plus de quinze ans que cette même
assistance continuelle devant le saint-sacrement
avoit été établie à Port-Royal, d' abord pendant
le jour seulement, et ensuite pendant la nuit même.
Toutes les religieuses de ce monastère, ayant
appris un si louable dessein, furent touchées d' une
sainte jalousie de ce qu' on fondoit pour

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cela un nouvel ordre, au lieu de l' établir dans
Port-Royal même. Elles demandèrent avec
instance que, sans chercher d' autre maison
que la leur, on leur permît d' ajouter
les pratiques de cet institut aux autres
pratiques de leur règle, et de joindre en elles
le nom glorieux des filles du saint-sacrement
à celui de filles de Saint-Bernard. La
princesse étoit d' avis de leur accorder leur
demande ; mais l' évêque persista à vouloir un
ordre et un habit particulier.
Ce prélat étoit un homme plein de bonnes
intentions, et fort zélé, mais d' un esprit
fort variable et fort borné. Il avoit plusieurs
fois changé le dessein de son institut. Il
vouloit d' abord en faire un ordre de religieux
plus retirés et encore plus austères que les
chartreux ; puis il jugea plus à propos que ce
fût un ordre de filles. Sa première vue pour
ces filles étoit qu' elles fussent extrêmement
pauvres, et que, pour mieux honorer le profond
abaissement de Jésus-Christ dans l' eucharistie,
elles portassent sur leur habit toutes les
marques d' une extrême pauvreté. Ensuite il
imagina qu' il falloit attirer la vénération
du peuple par un habit qui eût quelque chose
d' auguste et de magnifique ; mais la mère
Angélique desira que tout se ressentît de
la simplicité religieuse. Il avoit fait divers
autres règlements, dont la plupart eurent
besoin d' être rectifiés. La mère Angélique,
voyant ces incertitudes, eut un secret
pressentiment que cet ordre ne seroit pas de
longue durée. Mais la bulle étant arrivée,
où elle étoit nommée supérieure, et où il
étoit ordonné que ce seroit des religieuses
tirées de Port-Royal qui en commenceroient
l' établissement, elle se mit en

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devoir d' obéir. La bulle nommoit aussi trois
supérieurs, savoir : M. De Gondy,
archevêque de Paris ; M. De Bellegarde,
archevêque de Sens ; et l' évêque de Langres.
Mais ce dernier, comme fondateur, et d' ailleurs
étant grand directeur de religieuses, eut la
principale conduite de ce monastère. La mère
Angélique entra donc avec trois de ses
religieuses et quatre postulantes, dans la
maison destinée pour cet institut. Cette maison
étoit dans la rue Coquillière, qui est de la
paroisse de Saint-Eustache ; et le
saint-sacrement y fut mis avec beaucoup de
solennité. Bientôt après on y reçut des
novices ; et ce fut l' archevêque de Paris
qui leur donna le voile.
La nouveauté de cet institut donna beaucoup
occasion au monde de parler ; et, dans ces
commencements, la mère Angélique eut à
essuyer bien des peines et des contradictions.
Son principal chagrin étoit de voir l' évêque
de Langres presque toujours en différend avec
l' archevêque de Sens, qui ne pouvoit compatir
avec lui. Leur

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désunion éclata surtout à l' occasion du
chapelet secret du saint-sacrement. Comme
cette affaire fit alors un fort grand bruit,
et que les ennemis de Port-Royal s' en sont
voulu prévaloir dans la suite contre ce
monastère, il est bon d' expliquer en peu de
mots ce que c' étoit que cette querelle.
Ce chapelet secret étoit un petit écrit
de trois ou quatre pages, contenant des pensées
affectueuses sur le mystère de l' eucharistie,
ou, pour mieux dire, c' étoient comme des
élans d' une âme toute pénétrée de l' amour de
Dieu dans la contemplation de sa charité
infinie pour les hommes dans ce mystère.
La mère Agnès, de qui étoient ces pensées,
n' avoit guère songé à les rendre publiques ;
elle en avoit simplement rendu compte au P.
De Condren, son confesseur, depuis général
de l' oratoire, qui, pour sa propre édification,
lui avoit ordonné de les mettre par écrit.
Il en tomba une copie entre les mains d' une
sainte carmélite, nommée la mère Marie De
Jésus. Cette mère étant morte un mois après,
on fit courir sous son nom cet écrit, qui
avoit été trouvé sur elle ; mais on sut
bientôt qu' il étoit de la mère Agnès. L' évêque
de Langres le trouva merveilleux, et en parla
avec de grands sentiments d' admiration.
L' archevêque de Sens, qui en

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avoit été fort touché d' abord, commença tout
à coup à s' en dégoûter ; il le donna même à
examiner à M. Duval, supérieur des carmélites,
et à quelques autres docteurs, à qui on ne dit
point qui l' avoit composé. Ces docteurs,
jugeant à la rigueur de certaines expressions
abstraites et relevées, telles que sont à peu
près celles des mystiques, le condamnèrent.
D' autres docteurs, consultés par l' évêque de
Langres, l' approuvèrent au contraire avec
éloge : tellement que les esprits venant à
s' échauffer, et chacun écrivant pour soutenir son
avis, la chose fut portée à Rome. Le pape
ne trouva dans l' écrit aucune proposition digne
de censure ; mais, pour le bien de la paix,
et parce que ces matières n' étoient pas de la
portée de tout le monde, il jugea à propos
de le supprimer ; et il le fut en effet.
Entre les théologiens qui avoient écrit pour le
soutenir, Jean Du Vergier De Hauranne,
abbé de Saint-Cyran, avoit fait admirer
la pénétration de son esprit et la profondeur
de sa doctrine. Il ne connoissoit point alors
la mère Agnès, et avoit même été préoccupé contre
le chapelet secret , à cause des différends
qu' il avoit causés ; mais l' ayant trouvé
très-bon, il avoit pris lui-même la plume pour
défendre la vérité, qui lui sembloit opprimée.
Il n' avoit point mis son nom à son ouvrage, non

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plus qu' à ses autres livres ; mais l' évêque de
Langres ayant su que c' étoit de lui, l' alla
chercher pour le remercier. à mesure qu' il le
connut plus particulièrement, il fut épris de
sa rare piété et de ses grandes lumières ; et
comme il n' avoit rien plus à coeur que de porter
les filles du saint-sacrement à la plus haute
perfection, il jugea que personne au monde
ne pouvoit mieux l' aider dans ce dessein que
ce grand serviteur de Dieu. Il le conjura
donc de venir faire des exhortations à ces
filles, et même de les vouloir confesser. L' abbé
lui résista assez longtemps, fuyant naturellement
ces sortes d' emplois, et se tenant le plus
renfermé qu' il pouvoit dans son cabinet, où
il passoit, pour ainsi dire, les jours et les
nuits, partie dans la prière, et partie à
composer des ouvrages qui pussent être
utiles à l' église. Enfin néanmoins les instances
réitérées de l' évêque lui paroissant comme un
ordre de Dieu de servir ces filles, il s' y
résolut.
Dès que la mère Angélique l' eut entendu parler
des choses de Dieu, et qu' elle eut connu par
quel chemin sûr il conduisoit les âmes, elle
crut retrouver en lui le saint évêque de
Genève, par qui elle avoit été autrefois
conduite ; et les autres religieuses prirent
aussi en lui la même confiance. En effet, pour
me servir ici du témoignage public que lui a
rendu un prélat non moins considérable par
sa piété que par sa naissance, " ce savant
homme n' avoit point d' autres sentiments que
ceux qu' il avoit puisés dans l' écriture sainte
et dans la tradition de l' église. Sa science
n' étoit que celle des saints pères. Il ne
parloit point d' autre langage que celui de la
parole de Dieu ; et bien loin de conduire les
âmes par des voies

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particulières et écartées, il ne savoit point
d' autre chemin pour les mener à Dieu que celui
de la pénitence et de la charité. " toutes
ces filles firent en peu de temps un tel
progrès dans la perfection sous sa conduite,
que l' évêque de Langres ne cessoit de
remercier Dieu du confesseur qu' il lui avoit
inspiré de leur donner.
Dans le ravissement où étoit ce prélat, il
proposa plusieurs fois à l' abbé de souffrir
qu' il travaillât pour le faire nommer son
coadjuteur à l' évêché de Langres ; et sur
son refus, il le pressa au moins de vouloir
être son directeur. Mais l' abbé le pria de
l' en dispenser, lui faisant entendre qu' il y
auroit peut-être plusieurs choses sur lesquelles
ils ne seroient point d' accord ; et avec la
sincérité qui lui étoit naturelle, il ne put
s' empêcher de lui toucher quelque chose de la
résidence et de l' obligation où il étoit de ne
pas faire de si longs séjours hors de son
diocèse. L' évêque étoit de ces gens qui, bien
qu' au fond ils aient de la piété, n' entendent
pas volontiers des vérités qu' ils ne se sentent
pas disposés à pratiquer. Cela commença un peu
à le refroidir pour l' abbé de Saint-Cyran.
Bientôt après il crut s' apercevoir que les filles
du saint-sacrement n' avoient point pour ses
avis la même déférence qu' elles avoient pour cet
abbé. Sa mauvaise humeur étoit encore fomentée
par une certaine dame, sa pénitente, qu' il
avoit fait entrer au saint-sacrement, et dont
il faisoit lui seul un cas merveilleux. En un
mot, ayant, comme j' ai dit, l' esprit fort foible,
il entra contre

p411

l' abbé dans une si furieuse jalousie, qu' il ne
le pouvoit plus souffrir. L' abbé de Saint-Cyran
fit d' abord ce qu' il put pour le guérir de ses
défiances ; et même, voyant qu' il s' aigrissoit
de plus en plus, cessa d' aller au monastère
du Saint-Sacrement. Mais cette discrétion ne
servit qu' à irriter cet esprit malade, honteux
qu' on se fût aperçu de sa foiblesse, tellement
qu' il vint à se dégoûter même de son institut ;
et non content de rompre avec ces filles,
il se ligua avec les ennemis de cet abbé, et
ce qu' on aura peine à comprendre, donna même
au cardinal De Richelieu des mémoires contre lui.
Ce ne fut pas là la seule querelle que lui attira
la jalousie de la direction. Le fameux P. Joseph
étoit, comme on sait, fondateur des religieuses
du Calvaire. Quoique plongé fort avant dans les
affaires du siècle, il se piquoit d' être un fort
grand maître en la vie spirituelle, et ne vouloit
point que ses religieuses eussent d' autre
directeur que lui. Un jour néanmoins, se voyant
sur le point d' entreprendre un long voyage pour
les affaires du roi, il alla trouver l' abbé
de Saint-Cyran, pour lui recommander ses chères
filles du Calvaire, et obtint de lui qu' il
les confesseroit en son absence. à son retour, il
fut charmé du progrès qu' elles avoient fait dans
la perfection ; mais il crut s' apercevoir
bientôt qu' elles avoient senti l' extrême
différence qu' il y a d' un directeur partagé
entre Dieu et la cour, à un directeur
uniquement occupé du salut des

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âmes. Il en conçut contre l' abbé un fort grand
dépit, et ne lui pardonna, non plus que l' évêque
de Langres, cette diminution de son crédit sur
l' esprit de ses pénitentes, tellement qu' il ne fut
pas des moins ardents depuis ce temps-là à lui rendre
de mauvais offices auprès du premier ministre.
Le cardinal De Richelieu, lorsqu' il n' étoit
qu' évêque de Luçon, avoit connu à Poitiers
l' abbé de Saint-Cyran ; et ayant conçu pour
ses grands talents et pour sa vertu l' estime
que tous ceux qui le connoissoient ne pouvoient
lui refuser, il ne fut pas plus tôt en faveur,
qu' il songea à l' élever aux premières dignités
de l' église. Il le fit pressentir sur l' évêché
de Bayonne, qu' il lui destinoit, et qui étoit
le pays de sa naissance. Mais son extrême
humilité, et cette espèce de sainte horreur
qu' il eut toute sa vie pour les sublimes
fonctions de l' épiscopat, l' empêchèrent
d' accepter cette offre. Ce fut le premier sujet
de mécontentement que ce ministre eut contre lui.
Son second crime à son égard fut de passer pour
n' approuver pas la doctrine que ce cardinal
avoit enseignée dans son catéchisme de Luçon,
touchant l' attrition, formée par la seule crainte
des peines, qu' il prétendoit suffire pour la
justification dans le sacrement. Ce n' est pas
que l' abbé de Saint-Cyran fût jamais entré
dans aucune discussion sur cette matière, mais
il ne laissoit pas ignorer qu' il étoit persuadé
que, sans aimer Dieu, le pécheur ne pouvoit
être justifié. Outre que le cardinal se piquoit
encore plus d' être grand théologien que grand
politique, il étoit si dangereux de le contredire
sur ce point particulier de l' attrition, que le
P. Seguenot, de

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l' oratoire, fut mis à La Bastille, pour avoir
soutenu la nécessité de l' amour de Dieu dans
la pénitence ; et que ce fut aussi, à ce qu' on
prétend, pour le même sujet que le P. Caussin,
confesseur du roi, fut disgracié.
Mais ce qui acheva de perdre l' abbé de
Saint-Cyran dans l' esprit du cardinal, ce
fut une offense d' une autre nature que les deux
premières, mais qui le touchoit beaucoup plus
au vif. On sait avec quelle chaleur ce premier
ministre avoit entrepris de faire casser le
mariage du duc d' Orléans avec la princesse de
Lorraine, sa seconde femme. Pour s' autoriser
dans ce dessein, et pour rassurer la conscience
timorée de Louis Xiii, il fit consulter
l' assemblée générale du clergé, et tout ce
qu' il y avoit de plus célèbres théologiens,
tant réguliers que séculiers. L' assemblée, et
presque tous ces théologiens, jusqu' au
P. Condren, général de l' oratoire, et
jusqu' au P. Vincent, supérieur des
missionnaires, furent d' avis de la nullité
du mariage ; mais quand on vint à l' abbé
de Saint-Cyran, il ne cacha point qu' il
croyoit que le mariage ne pouvoit être cassé.

p414

Venons maintenant à la querelle qu' il eut avec
les jésuites : elle prit naissance en
Angleterre. Les jésuites de ce pays-là
n' ayant pu se résoudre à reconnoître la
jurisdiction de l' évêque que le pape y avoit
envoyé, non-seulement obligèrent cet évêque
à s' enfuir de ce royaume, mais écrivirent
des livres fort injurieux contre l' autorité
épiscopale, et contre la nécessité même du
sacrement de la confirmation. Le clergé
d' Angleterre envoya ces livres en France,
et ils y furent aussitôt censurés par
l' archevêque de Paris, puis par la Sorbonne,
et enfin par une grande assemblée d' archevêques
et d' évêques. Les jésuites de France
n' abandonnèrent pas leurs confrères dans une
cause que leur conduite dans tous les pays
du monde fait bien voir qu' ils ont résolu de
soutenir. Ils publièrent contre toutes ces
censures des réponses, où ils croyoient avoir
terrassé La Sorbonne et les évêques.

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Tous les gens de bien frémissoient de voir ainsi
fouler aux pieds la hiérarchie que Dieu a
établie dans son église, lorsqu' on vit paroître,
sous le nom de Petrus Aurelius , un excellent
livre qui mettoit en poudre toutes les réponses
des jésuites. Ce livre fut reçu avec un
applaudissement incroyable. Le clergé de
France le fit imprimer plusieurs fois à
ses dépens, s' efforça de découvrir qui étoit
le défenseur de l' épiscopat ; et ne pouvant
percer l' obscurité où sa modestie le tenoit
caché, fit composer en l' honneur de son livre,
par le célèbre M. Godeau, évêque de Grasse,
un éloge magnifique, qui fut imprimé à la tête
du livre même.
Les jésuites n' étoient pas moins en peine que
les évêques de savoir qui étoit cet inconnu ;
et comme la vengeance a des yeux plus perçants
que la reconnoissance, ils démêlèrent que si
l' abbé de Saint-Cyran n' étoit l' auteur de
cet ouvrage, il y avoit du moins la principale
part. On jugera sans peine jusqu' où alla contre
lui leur ressentiment, par la colère qu' ils
témoignèrent contre M. Godeau, pour avoir fait
l' éloge que je viens de dire.

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Ils publièrent contre ce prélat si illustre
deux satires en latin, dont l' une avoit pour
titre : Godellus An Poeta ? et c' étoit
leur P. Vavasseur qui étoit auteur de ces
satires. L' abbé devint à leur égard,
non-seulement un hérétique, mais un hérésiarque
abominable, qui vouloit faire une nouvelle
église, et renverser la religion de
Jésus-Christ. C' est l' idée qu' ils
s' efforcèrent alors de donner de lui, et
qu' ils en veulent donner encore dans tous
leurs livres.
Le cardinal De Richelieu, excité par leurs
clameurs et par ses ressentiments particuliers,
le fit arrêter et mettre au bois de Vincennes.
Il fit aussi saisir tous ses papiers, dont il
y avoit plusieurs coffres pleins. Mais comme on
n' y trouva que des extraits des pères et des
conciles, et des matériaux d' un grand ouvrage
qu' il préparoit pour défendre l' eucharistie
contre les ministres huguenots, tous ses papiers
lui furent aussitôt renvoyés au bois de
Vincennes. On abandonna aussi une procédure fort
irrégulière que l' on avoit commencée contre lui ;
mais la liberté ne lui fut rendue que cinq ans
après, c' est-à-dire à la mort du cardinal De
Richelieu, Dieu ayant permis

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cette longue prison pour faire mieux connoître
la piété extraordinaire de cet abbé, à laquelle
le fameux Jean De Verth, qui, avec d' autres
officiers étrangers, étoit aussi alors prisonnier
au bois de Vincennes, rendit un témoignage
très-particulier ; car le cardinal De
Richelieu ayant voulu qu' il fût spectateur
d' un ballet fort magnifique qui étoit de sa
composition, et ce général ayant vu à ce
ballet un certain évêque qui s' empressoit pour
en faire les honneurs, il dit publiquement
que le spectacle qui l' avoit le plus surpris
en France, c' étoit d' y voir les saints en
prison, et les évêques à la comédie
.
Ce fut aussi dans cette prison que l' abbé
de Saint-Cyran écrivit ces belles lettres
chrétiennes et spirituelles
dont il s' est
fait tant d' éditions avec l' approbation d' un
fort grand nombre de cardinaux, d' archevêques
et d' évêques, qui les ont considérées comme
l' ouvrage de nos jours qui donne la plus haute
et la plus parfaite idée de la vie chrétienne.
Il mourut le 11 octobre 1643, huit mois après
qu' il fut sorti du bois de Vincennes ; et ses
funérailles furent honorées de la présence de
tout ce qu' il y avoit alors à Paris de prélats
plus considérables. à peine il eut les
yeux fermés, que les jésuites se débordèrent
en une infinité de nouvelles invectives contre
sa mémoire, faisant imprimer, entre autres,
de prétendus interrogatoires qu' ils avoient
tronqués et falsifiés. Et quoiqu' il eût reçu
avec une extrême piété le viatique des mains
du curé de Saint-Jacques Du Haut-Pas, et
que la gazette même en

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eût informé tout le public, ils n' en furent pas
moins hardis à publier qu' il étoit mort sans
vouloir recevoir ses sacrements. J' ai cru devoir
rapporter tout de suite ces événements, pour
faire mieux connoître ce grand personnage,
contre qui la calomnie s' est déchaînée avec
tant de licence, et qui a tant contribué par
ses instructions et par ses exemples à la
sainteté du monastère de Port-Royal.
La rupture de l' évêque de Langres avec les
filles du Saint-Sacrement, et l' emprisonnement
de l' abbé de Saint-Cyran, ne furent pas les
seules disgrâces dont elles furent alors
affligées : elles perdirent aussi la duchesse
de Longueville, leur fondatrice, qui mourut
avant que d' avoir pu laisser aucun fonds
pour leur subsistance : tellement que se voyant
dénuées de toute protection, et d' ailleurs
étant fort incommodées dans la maison où elles
étoient, sans aucune espérance de s' y pouvoir
agrandir, elles se retirèrent en 1638 à
Port-Royal, où il y avoit déjà quelques années
que la mère Angélique étoit retournée.

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Ce fut alors que les religieuses de ce
monastère renouvelèrent leurs instances, et
demandèrent à relever un institut qui étoit
abandonné, et qu' il sembloit que Dieu même
eût voulu leur réserver. Henry Arnauld,
abbé de Saint-Nicolas, depuis évêque d' Angers,
étoit alors à Rome pour les affaires du roi :
elles s' adressèrent à lui, et le prièrent de
s' entremettre pour elles auprès du pape, qui
leur accorda volontiers par un bref le
changement qu' elles demandoient. Mais l' affaire
souffrit à Paris de grandes difficultés, à
cause de quelques intérêts temporels qu' il
falloit accommoder. Enfin le parlement ayant
terminé ces difficultés, le roi donna ses lettres,
et l' archevêque de Paris son consentement. Elles
se dévouèrent donc avec une joie incroyable à
l' adoration perpétuelle du mystère auguste de
l' eucharistie, et prirent le nom de filles du
Saint-Sacrement ; mais elles ne quittèrent pas
l' habit de Saint-Bernard : elles changèrent
seulement leur scapulaire noir en un scapulaire
blanc, où il y avoit une croix d' écarlate attachée
par devant, pour

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désigner par ces deux couleurs le pain et le
vin, qui sont les voiles sous lesquels
Jésus-Christ est caché dans ce mystère.
M. Du Saussay, leur supérieur, alors official
de Paris, et depuis évêque de Toul, célébra
cette cérémonie (en 1647) avec un grand
concours de peuple. L' année suivante, M. De
Gondy bénit leur église, dont le bâtiment ne
faisoit que d' être achevé, et la dédia aussi
sous le nom du saint-sacrement.
Pendant cet état florissant de la maison de
Paris, les religieuses n' avoient pas perdu
le souvenir de leur monastère des champs. On
n' y avoit laissé qu' un chapelain, pour y dire
la messe et y administrer les sacrements aux
domestiques. Bientôt après, M. Le Maître,
neveu de la mère Angélique, ayant à l' âge
de vingt-neuf ans renoncé au barreau et à tous
les avantages que sa grande éloquence lui
pouvoit procurer, s' étoit retiré dans ce
désert pour y achever sa vie dans le silence
et dans la retraite. Il y fut suivi par un de
ses frères, qui avoit été jusqu' alors dans la
profession des armes. Quelque temps après,
M. De Sacy, son autre frère, si célèbre par
les livres de

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piété dont il a enrichi l' église, s' y retira
aussi avec eux pour se préparer dans la solitude
à recevoir l' ordre de la prêtrise. Leur
exemple y attira encore cinq ou six autres
tant séculiers qu' ecclésiastiques, qui, étant
comme eux dégoûtés du monde, se vinrent rendre
les compagnons de leur pénitence. Mais ce n' étoit
point une pénitence oisive : pendant que les uns
prenoient connoissance du temporel de cette
abbaye, et travailloient à en rétablir les
affaires, les autres ne dédaignoient pas de
cultiver la terre comme de simples gens de
journée ; ils réparèrent même une partie
des bâtiments qui y tomboient en ruine, et
rehaussant ceux qui étoient trop bas et trop
enfoncés, rendirent l' habitation de ce désert
beaucoup plus saine et plus commode qu' elle
n' étoit. M. D' Andilly, frère aîné de la
mère Angélique, ne tarda guère à y suivre ses
neveux, et s' y consacra, comme eux, à des
exercices de piété qui ont duré autant que sa vie.
Comme les religieuses se trouvoient alors au
nombre de plus de cent, la même raison qui les
avoit obligées vingt-cinq ans auparavant de
partager leur communauté, les obligeant encore
de se partager, elles obtinrent de M. De Gondy
la permission de renvoyer une partie des soeurs
dans leur premier monastère, en telle sorte que
les deux maisons ne formassent qu' une même
abbaye et une même communauté, sous les ordres
d' une même abbesse. La mère Angélique, qui
l' étoit alors par élection

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(en 1648), y alla en personne avec un certain
nombre de religieuses, qu' elle y établit. M.
Vialart, évêque de Châlons, en rebénit l' église,
qui avoit été rehaussée de plus de six pieds,
et y administra le sacrement de confirmation
à quantité de gens des environs. Ce fut vers ce
temps-là que la duchesse de Luynes, mère de
M. Le duc de Chevreuse, persuada au duc son
mari de quitter la cour, et de choisir à la
campagne une retraite où ils pussent ne s' occuper
tous deux que du soin de leur salut. Ils
firent bâtir pour cela un petit château dans
le voisinage et sur le fonds même de Port-Royal
des champs ; ils firent aussi bâtir à leurs
dépens un fort beau dortoir pour les religieuses.
Mais la duchesse ne vit achever ni l' un ni
l' autre de ces édifices, Dieu l' ayant appelée
à lui dans une fort grande jeunesse.
Les religieuses des champs étoient à peine
établies, que la guerre civile s' étant allumée
en France, et les soldats des deux partis courant
et ravageant la campagne, elles furent obligées
(en 1652) de chercher leur sûreté dans
leur maison de Paris. Plusieurs religieuses de
divers monastères de la campagne s' y venoient
aussi réfugier tous les jours, et y étoient toutes
traitées avec le même soin que celles de la
maison. Mais la guerre finie (en 1653),

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on retourna dans le monastère des champs, qui n' a
plus été abandonné depuis ce temps-là. Plusieurs
personnes de qualité s' y venoient retirer de
temps en temps pour y chercher Dieu dans le
repos de la solitude, et pour participer aux
prières de ces saintes filles. De ce nombre
étoient le duc et la duchesse de Liancourt,
si célèbres par leur vertu et par leur grande
charité envers les pauvres : ils contribuèrent
même à faire bâtir dans la cour du dehors
un corps de logis, qui est celui qu' on voit
encore vis-à-vis de la porte de l' église. La
princesse de Guimené, la marquise de Sablé,
et d' autres dames considérables par leur naissance
et par leur mérite, firent aussi bâtir dans

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les dehors de la maison de Paris, résolues d' y
passer leur vie dans la retraite, et attirées
par la piété solide qu' elles voyoient pratiquer
dans ce monastère.
En effet, il n' y avoit point de maison religieuse
qui fût en meilleure odeur que Port-Royal. Tout
ce qu' on en voyoit au dehors inspiroit de la
piété. On admiroit la manière grave et touchante
dont les louanges de Dieu y étoient chantées,
la simplicité et en même temps la propreté
de leur église, la modestie des domestiques, la
solitude des parloirs, le peu d' empressement
des religieuses à y soutenir la conversation,
leur peu de curiosité pour savoir les choses
du monde, et même les affaires de leurs proches ;
en un mot, une entière indifférence pour tout ce
qui ne regardoit point Dieu. Mais combien les
personnes qui connoissoient l' intérieur de ce
monastère y trouvoient-elles de nouveaux sujets
d' édification ! Quelle paix ! Quel silence !
Quelle charité ! Quel amour pour la pauvreté et
pour la mortification ! Un travail sans relâche,
une prière continuelle, point d' ambition que
pour les emplois les plus vils et les plus
humiliants, aucune impatience dans les soeurs,
nulle bizarrerie dans les mères, l' obéissance
toujours prompte, et le commandement toujours
raisonnable.
Mais rien n' approchoit du parfait désintéressement
qui régnoit dans cette maison. Pendant plus de
soixante ans qu' on y a reçu des religieuses, on
n' y a jamais entendu parler ni de contrat ni de
convention tacite pour la dot de celle qu' on
recevoit. On y éprouvoit les novices pendant
deux ans. Si on leur trouvoit une vocation
véritable, les parents étoient avertis que leur
fille étoit admise à la profession, et l' on
convenoit avec eux du jour de la cérémonie. La
profession faite, s' ils étoient riches, on
recevoit comme une aumône ce qu' ils donnoient,
et on mettoit toujours à part une portion de cette
aumône pour en assister de pauvres familles, et
surtout de pauvres

p425

communautés religieuses. Il y a eu telle de ces
communautés à qui on transporta tout à coup une
somme de vingt mille francs, qui avoit été léguée
à la maison ; et ce qu' il y a de particulier,
c' est que dans le même temps qu' on dressoit chez
un notaire l' acte de cette donation, le
pourvoyeur de Port-Royal, qui ne savoit rien
de la chose, vint demander à ce même notaire de
l' argent à emprunter pour les nécessités
pressantes du monastère.
Jamais les grands biens ni l' extrême pauvreté
d' une fille n' ont entré dans les motifs qui
la faisoient ou admettre ou refuser. Une
dame de grande qualité avoit donné à
Port-Royal, comme bienfaitrice, une somme
de quatre-vingt mille francs. Cette somme fut
aussitôt employée, partie en charités, partie
à acquitter des dettes, et le reste à faire
des bâtiments que cette dame elle-même avoit
jugés nécessaires. Elle n' avoit eu d' abord
d' autre dessein que de vivre le reste de ses
jours dans la maison, sans faire de voeux ;
ensuite elle souhaita d' y être religieuse. On
la mit donc au noviciat ; et on l' éprouva
pendant deux ans avec la même exactitude que
les autres novices. Ce temps expiré, elle
pressa pour être reçue professe. On prévit tous
les inconvénients où l' on s' exposeroit en la
refusant ; mais comme on ne lui trouvoit
point assez de vocation, elle fut refusée tout
d' une voix. Elle sortit du couvent, outrée de
dépit, et songea aussitôt à revenir contre la
donation qu' elle avoit faite. Les religieuses
avoient plus d' un moyen pour s' empêcher en
justice de lui rien rendre ; mais elles ne
voulurent point de procès. On vendit des rentes,
on s' endetta ; en un mot, on trouva moyen de
ramasser cette grosse somme, qui fut rendue à cette
dame par un notaire en présence de M. Le Nain,
maître des requêtes, et de M. Palluau,

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conseiller au parlement, aussi charmés tous deux
du courage et du désintéressement de ces filles,
que peu édifiés du procédé vindicatif et
intéressé de la fausse bienfaitrice.
Un des plus grands soins de la mère Angélique,
dans les urgentes nécessités où la maison se
trouvoit quelquefois, c' étoit de dérober la
connoissance de ces nécessités à certaines
personnes qui n' auroient pas mieux demandé
que de l' assister. " mes filles, disoit-elle
souvent à ses religieuses, nous avons fait
voeu de pauvreté : est-ce être pauvres que
d' avoir des amis toujours prêts à vous faire
part de leurs richesses ? "
il n' est pas croyable combien de pauvres familles,
et à Paris et à la campagne, subsistoient des
charités que l' une et l' autre maison leur
faisoient. Celle des champs a eu longtemps un
médecin et un chirurgien, qui n' avoient presque
d' autre occupation que de traiter les pauvres
malades des environs, et d' aller dans tous les
villages leur porter les remèdes et les autres
soulagements nécessaires. Et depuis que ce
monastère s' est vu hors d' état d' entretenir
ni médecin ni chirurgien, les religieuses ne
laissent pas de fournir les mêmes remèdes. Il
y a au dedans du couvent une espèce d' infirmerie
où les pauvres femmes du voisinage sont saignées
et traitées par des soeurs dressées à cet emploi,
et qui s' en acquittent avec une adresse et une
charité incroyables. Au lieu de tous ces ouvrages
frivoles, où l' industrie de la plupart des autres
religieuses s' occupe pour amuser la curiosité
des personnes du siècle, on seroit surpris de
voir avec quelle industrie les religieuses de
Port-Royal savent rassembler jusqu' aux plus
petites rognures d' étoffes pour en revêtir des
enfants et des femmes qui n' ont pas de quoi se
couvrir, et en combien de manières leur charité
les rend ingénieuses pour assister les

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pauvres, toutes pauvres qu' elles sont elles-mêmes.
Dieu, qui les voit agir dans le secret, sait
combien de fois elles ont donné, pour ainsi
dire, de leur propre substance, et se sont ôté
le pain des mains pour en fournir à ceux qui
en manquoient ; et il sait aussi les ressources
inespérées qu' elles ont plus d' une fois
trouvées dans sa miséricorde, et qu' elles ont
eu grand soin de tenir secrètes.
Une des choses qui rendoit cette maison plus
recommandable, et qui peut-être aussi lui a
attiré plus de jalousie, c' est l' excellente
éducation qu' on y donnoit à la jeunesse. Il
n' y eut jamais d' asile où l' innocence et la
pureté fussent plus à couvert de l' air
contagieux du siècle, ni d' école où les vérités
du christianisme fussent plus solidement
enseignées. Les leçons de piété qu' on y
donnoit aux jeunes filles faisoient d' autant
plus d' impression sur leur esprit, qu' elles les
voyoient appuyées, non-seulement de l' exemple
de leurs maîtresses, mais encore de l' exemple
de toute une grande communauté, uniquement
occupée à louer et à servir Dieu. Mais on
ne se contentoit pas de les élever à la piété,
on prenoit aussi un très-grand soin de leur
former l' esprit et la raison ; et on travailloit
à les rendre également capables d' être un jour
ou de parfaites religieuses, ou d' excellentes
mères de familles. On pourroit citer un grand
nombre de filles élevées dans ce monastère, qui
ont depuis édifié le monde par leur sagesse et
par leur vertu. On sait avec quels sentiments
d' admiration et de reconnoissance elles ont
toujours parlé de l' éducation qu' elles

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y avoient reçue ; et il y en a encore qui
conservent, au milieu du monde et de la cour,
pour les restes de cette maison affligée, le
même amour que les anciens juifs conservoient,
dans leur captivité, pour les ruines de
Jérusalem. Cependant, quelque sainte que fût
cette maison, une prospérité plus longue y auroit
peut-être à la fin introduit le relâchement ;
et Dieu, qui vouloit non-seulement l' affermir
dans le bien, mais la porter encore à un plus
haut degré de sainteté, a permis qu' elle fût
exercée par les plus grandes tribulations qui
aient jamais exercé aucune maison religieuse.
En voici l' origine.
Tout le monde sait cette espèce de guerre qu' il
y a toujours eu entre l' université de Paris
et les jésuites. Dès la naissance de leur
compagnie, la Sorbonne condamna leur institut
par une censure, où elle déclaroit, entre autres
choses, que cette société étoit bien plus née
pour la destruction que pour l' édification.
L' université s' opposa de tout son pouvoir à son
établissement en France ; et n' ayant pu
l' empêcher, elle tint toujours ferme à ne pas
souffrir qu' ils fussent admis dans son corps.
Il y eut même diverses occasions, dont on ne veut
point rappeler ici la mémoire, où elle demanda
avec instance au parlement qu' ils fussent chassés
du royaume ; et ce fut dans une de ces occasions
qu' elle prit pour son avocat Antoine Arnauld,
père de la mère Angélique,

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l' un des plus éloquents hommes de son siècle. Il
étoit d' une famille d' Auvergne, très-distinguée
par le zèle ardent qu' elle avoit toujours montré
pour la royauté pendant toutes les fureurs de
la ligue. Antoine Arnauld passoit aussi pour un
des plus zélés royalistes qu' il y eût dans le
parlement ; et ce fut principalement pour cette
raison que l' université remit sa cause entre ses
mains. Il plaida cette cause avec une véhémence
et un éclat que les jésuites ne lui ont jamais
pardonné. Quoiqu' il eût toujours été très-bon
catholique, né de parents très-catholiques,
leurs écrivains n' ont pas laissé de le traiter de
huguenot, descendu de huguenots.
Mais cette querelle ne fut que le prélude des
grands démêlés que le célèbre Antoine Arnauld,
son fils, docteur de Sorbonne, a eus depuis
avec cette puissante compagnie. N' étant encore
que bachelier, il témoignoit un fort grand zèle
contre les nouveautés que leurs auteurs avoient
introduites dans la doctrine de la grâce et
dans la morale. Mais la querelle ne commença
proprement qu' au sujet du livre de la fréquente
communion
, que ce docteur avoit composé.
Le but de ce livre étoit d' établir par la
tradition et par l' autorité des pères et des
conciles les dispositions que l' on doit apporter
en approchant du sacrement de l' eucharistie,
et de combattre les absolutions précipitées,
qu' on ne donne que trop souvent à des pécheurs
envieillis

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dans le crime, sans les obliger à quitter leurs
mauvaises habitudes, et sans les éprouver par une
sérieuse pénitence. M. Arnauld n' étoit point
l' agresseur dans cette dispute, et il ne faisoit
que répondre à un écrit qu' on avoit fait pour
décrier la conduite de quelques ecclésiastiques
de ses amis, attachés aux véritables maximes
de l' église sur la pénitence.
Quoique les jésuites ne fussent point nommés dans
ce livre, non pas même le jésuite dont l' écrit
y étoit réfuté, on n' ose presque dire avec quel
emportement ils s' élevèrent et contre l' ouvrage
et contre l' auteur. Ils n' eurent aucun égard au
jugement de seize tant archevêques qu' évêques,
et de vingt-quatre des plus célèbres docteurs
de la faculté, dont les approbations étoient
imprimées à la tête du livre : ils engagèrent
leurs plus fameux écrivains à prendre la plume
pour le réfuter, et ordonnèrent à leurs
prédicateurs de le décrier dans tous leurs sermons.

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Les uns et les autres parloient du livre comme
d' un ouvrage abominable, qui tendoit à renverser
la pénitence et l' eucharistie ; et de l' auteur,
comme d' un monstre qu' on ne pouvoit trop tôt
étouffer, et dont ils demandoient le sang aux
grands de la terre. Il y eut un de ces
prédicateurs qui, en pleine chaire, osa même
prendre à partie les prélats approbateurs. Il
s' emporta contre eux à de tels excès, qu' il fut
condamné par une assemblée d' évêques à leur en
faire satisfaction à genoux ; et il fallut
qu' il subît cette pénitence.
Les jésuites n' eurent pas sujet d' être plus
contents de la démarche où ils avoient engagé la
reine mère, en obtenant de cette princesse un
commandement à M. Arnauld d' aller à Rome
pour y rendre compte de sa doctrine. Un pareil
ordre souleva contre eux tous les corps, pour
ainsi dire, du royaume. Le clergé, le parlement,
l' université, la faculté de théologie, et la
Sorbonne en particulier, allèrent les uns après
les autres trouver la reine, pour lui faire
là-dessus leurs très-humbles remontrances, et
pour la supplier de révoquer ce commandement, non
moins préjudiciable aux intérêts du roi,
qu' injurieux à la Sorbonne et à toute la nation.
Mais ce fut surtout à Rome où ces pères se
signalèrent

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contre le livre de la fréquente communion ,
et remuèrent toute sorte de machines pour l' y
faire condamner. Ils y firent grand bruit d' un
endroit de la préface qui n' avoit aucun rapport
avec le reste du livre, et où, en parlant de
saint Pierre et de saint Paul, il est dit
que ce sont deux chefs de l' église qui n' en font
qu' un. Ils songèrent à profiter de l' alarme où
l' on étoit encore en ce pays-là des prétendus
desseins du cardinal De Richelieu, qu' on avoit
accusé de vouloir établir un patriarche en
France. Ils faisoient donc entendre que par
cette proposition M. Arnauld vouloit attaquer
la primauté du saint-siége, et admettre dans
l' église deux papes avec une autorité égale.
Mais malgré tous leurs efforts, la proposition
ne fut point censurée en elle-même, ni telle
qu' elle est dans la préface de M. Arnauld.
L' inquisition censura seulement la proposition
générale qui égaleroit de telle sorte ces deux
apôtres, qu' il n' y eût aucune subordination de
saint Paul à l' égard de saint Pierre dans le
gouvernement de l' église universelle. Pour ce
qui est du livre, il sortit de l' examen sans
la moindre flétrissure ; et tout le crédit des
jésuites ne put même le faire mettre à l' index.
Un grand nombre d' évêques en France confirma
par des approbations publiques le jugement
qu' en avoient porté leurs confrères. Il fut
reçu avec les mêmes éloges dans les royaumes
les plus éloignés. On voit aussi, par des lettres
du pape Alexandre Vii, combien il en approuvoit
la doctrine ;

p433

et on peut dire, en un mot, qu' elle fut dès lors
regardée, et qu' elle l' est encore aujourd' hui,
comme la doctrine de l' église même.
Les religieuses de Port-Royal n' avoient eu aucune
part à toutes ces contestations. Quand même le
livre de la fréquente communion auroit été
aussi plein de blasphèmes contre l' eucharistie
que les jésuites le publioient, elles n' en
étoient pas moins prosternées jour et nuit devant
le saint-sacrement. Mais M. Arnauld étoit
frère de la mère Angélique ; il avoit sa mère,
six de ses soeurs, et six de ses nièces,
religieuses à Port-Royal ; lui-même, lorsqu' il
fut fait prêtre, avoit donné tout son bien à ce
monastère, ayant jugé qu' il devoit entrer

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pauvre dans l' état ecclésiastique ; il avoit aussi
choisi sa retraite dans la solitude de
Port-Royal des champs, avec M. D' Andilly,
son frère aîné, et avec ses deux neveux, M. Le
Maître et M. De Saci. C' est de là que sortoient
tous ces excellents ouvrages, si édifiants pour
l' église, et qui faisoient tant de peine aux
jésuites. C' en fut assez pour rendre cette
maison horrible à leurs yeux. Ils
s' accoutumèrent à confondre dans leur idée
les noms d' Arnauld et de Port-Royal, et
conçurent pour toutes les religieuses de ce
monastère la même haine qu' ils avoient pour
la personne de ce docteur.
Ceux qui ne savent pas toute la suite de cette
querelle, sont peut-être en peine de ce qu' on
pouvoit objecter à ces filles dans ces
commencements : car il ne s' agissoit point alors
de formulaire ni de signature ; et la fameuse
distinction du fait et du droit n' avoit point
encore donné de prétexte aux jésuites pour les
traiter de rebelles à l' église. Cela
n' embarrassa point le P. Brisacier, l' un
de leurs plus emportés écrivains. C' est lui
qu' ils avoient choisi pour aller solliciter à
Rome la censure du livre de la fréquente
communion
. Le mauvais succès de son
voyage excitant vraisemblablement sa mauvaise
humeur, il en vint jusqu' à cet excès d' impudence
et de folie, que d' accuser ces religieuses
dans un livre public de ne point croire au
saint-sacrement ; de ne jamais communier, non
pas même à l' article de la mort ; de n' avoir ni
eau bénite ni images dans leur église ; de ne
prier ni la vierge ni les saints ; de ne point
dire leur chapelet ; les appelant
asacrementaires , des vierges folles, et passant

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même jusqu' à cet excès de vouloir insinuer des
choses très-injurieuses à la pureté de ces filles.
Il ne falloit, pour connoître d' abord la
fausseté de toutes ces exécrables calomnies,
qu' entrer seulement dans l' église de
Port-Royal. Elle portoit, comme j' ai dit,
par excellence le nom d' église du
Saint-Sacrement. Le monastère, les religieuses,
tout étoit consacré à l' adoration perpétuelle
du sacré mystère de l' eucharistie. On n' y
pouvoit entendre de messe conventuelle qu' on n' y
vît communier un fort grand nombre de religieuses.
On y trouvoit de l' eau bénite à toutes les portes.
Elles ne peuvent chanter leur office sans
invoquer la Vierge et les saints. Elles font
tous les samedis une procession en l' honneur
de la Vierge, et ont pour elle une dévotion
toute particulière, dignes filles en cela de
leur père Saint Bernard. Elles portent toutes
un chapelet, et le récitent très-souvent ; et
ce qui surprendra les ennemis de ces religieuses,
c' est que M. Arnauld lui-même, qu' ils
accusoient de leur en avoir inspiré le mépris,
a toujours eu

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un chapelet sur lui, et qu' il n' a guère passé
de jours en sa vie sans le réciter.
Le livre du P. Brisacier excita une grande
indignation dans le public. M. De Gondy,
archevêque de Paris, lança aussitôt contre ce
livre une censure foudroyante, qu' il fit publier
au prône dans toutes les paroisses. Il y
prenoit hautement la défense des religieuses
de Port-Royal, et rendoit un témoignage
authentique et de l' intégrité de leur foi et
de la pureté de leurs moeurs. Tous les gens
de bien s' attendoient que le P. Brisacier
seroit désavoué par sa compagnie, et que, pour
ne pas adopter par son silence de si horribles
calomnies, elle lui en feroit faire une
rétractation publique, puis l' envoyeroit dans
quelque maison éloignée pour y faire pénitence.
Mais bien loin de prendre ce parti, le P.
Paulin, alors confesseur du roi, à qui on
parla de ce livre, dit qu' il l' avoit lu, et
qu' il le trouvoit un livre très-modéré. On voit
dans le catalogue qu' ils ont fait imprimer des
ouvrages de leurs écrivains, ce même livre du
P. Brisacier cité avec éloge. Pour lui, il fut
fait alors recteur de leur collége de Rouen,
et, à quelque temps de là, supérieur de leur
maison professe de Paris. Ainsi, sans avoir
fait aucune réparation de tant d' impostures si
atroces, il continua le reste de sa vie à dire
ponctuellement la messe tous les jours,
confessant et donnant des absolutions, et ayant
sous sa direction les directeurs mêmes de la
plus grande partie des consciences de Paris
et de la cour. On n' ose pousser plus loin ces
réflexions, et on laisse aux révérends pères
jésuites à les faire sérieusement devant Dieu.
Le mauvais succès de ces calomnies n' empêcha pas

p437

d' autres jésuites de les répéter en mille
rencontres. Il y en eut un, appelé le P.
Meynier, qui publia un livre avec ce titre :
le P. R. D' intelligence avec Genève contre
le saint-sacrement de l' autel, par le R. P.
Meynier, de la compagnie de Jésus
. Le livre
étoit aussi impudent que le titre, et
enchérissoit encore sur les excès du P.
Brisacier : on y renouveloit l' extravagante
histoire du prétendu complot formé, en 1621,
par M. Arnauld, par l' abbé De Saint-Cyran,
et par trois autres, pour anéantir la religion
de Jésus-Christ et pour établir le déisme,
quoique M. Arnauld eût déjà invinciblement
prouvé qu' il n' avoit que neuf ans l' année où
l' on disoit qu' il avoit formé cette horrible
conjuration. Le P. Meynier faisoit même
entrer dans ce complot la mère Agnès et les
autres religieuses de Port-Royal.
Quelque absurdes que fussent ces calomnies, à
force néanmoins de les répéter, et toujours
avec la même assurance, les jésuites les
persuadoient à beaucoup de petits esprits, et
surtout à leurs pénitents et à leurs pénitentes,
la plupart personnes foibles, et qui ne pouvoient
s' imaginer que leurs directeurs fussent capables
d' avancer sans fondement de si effroyables
impostures. Ils les firent croire principalement
dans les couvents qui étoient sous leur conduite :
jusque-là qu' il s' en trouve encore aujourd' hui
dans Paris, où les religieuses, quoique d' une
dévotion d' ailleurs très-édifiante, soutiennent
aux personnes qui les vont voir qu' on ne
communie point à Port-Royal, et qu' on n' y
invoque ni la Vierge ni les

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saints. Non-seulement on trouve des maisons de
religieuses, mais des communautés entières
d' ecclésiastiques, qui, pleines de cette erreur,
s' effarouchent encore au nom de Port-Royal,
et qui regardent cette maison comme un
séminaire de toute sorte d' hérésies.
On aura peut-être de la peine à comprendre comment
une société aussi sainte dans son institution, et
aussi pleine de gens de piété que l' est celle
des jésuites, a pu avancer et soutenir de si
étranges calomnies. Est-ce, dira-t-on, que
l' esprit de religion s' est tout à coup éteint
en eux ? Non, sans doute ; et c' est même par
principe de religion que la plupart les ont
avancées. Voici comment : la plus grande partie
d' entre eux est convaincue que leur société ne
peut être attaquée que par des hérétiques. Ils
n' ont lu que les écrits de leurs pères ; ceux
de leurs adversaires sont chez eux des livres
défendus. Ainsi, pour savoir si un fait est vrai,
le jésuite s' en rapporte au jésuite. De là vient
que leurs écrivains ne font presque autre chose
dans ces occasions que se copier les uns les
autres, et qu' on leur voit avancer comme certains
et incontestables des faits dont il y a trente
ans qu' on a démontré la fausseté. Combien y
en a-t-il qui sont entrés tout jeunes dans la
compagnie, et qui sont passés d' abord du collége
au noviciat ! Ils ont ouï dire à leurs régents
que le Port-Royal est un lieu abominable ; ils
le disent ensuite à leurs écoliers. D' ailleurs
c' est le vice de la plupart des gens de
communauté de croire qu' ils ne peuvent

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faire de mal en défendant l' honneur de leur corps.
Cet honneur est une espèce d' idole, à qui ils
se croient permis de sacrifier tout, justice,
raison, vérité. On peut dire constamment des
jésuites que ce défaut est plus commun parmi eux
que dans aucun corps : jusque-là que quelques-uns
de leurs casuistes ont avancé cette maxime horrible,
qu' un religieux peut en conscience calomnier et
tuer même les personnes qu' il croit faire tort à
sa compagnie.
Ajoutez qu' à toutes ces querelles de religion il
se joignoit encore entre les jésuites et les
écrivains de Port-Royal une pique de gens de
lettres. Les jésuites s' étoient vus longtemps en
possession du premier rang dans les lettres, et
on ne lisoit presque d' autres livres de dévotion
que les leurs. Il leur étoit donc très-sensible
de se voir déposséder de ce premier rang et de
cette vogue par de nouveaux venus, devant lesquels
il sembloit, pour ainsi dire, que tout leur génie
et tout leur savoir se fussent évanouis. En effet,
il est assez surprenant que depuis le
commencement de ces disputes il ne soit sorti de
chez eux aucun ouvrage digne de la réputation
que leur compagnie s' étoit acquise, comme si
Dieu, pour me servir des termes de l' écriture,
leur avoit tout à coup ôté leurs prophètes :
leur P. Petau même, si célèbre par son savoir,
ayant échoué contre le livre de la fréquente
communion
, et son livre étant demeuré chez
leur libraire avec tous leurs autres ouvrages,
pendant que les ouvrages de Port-Royal

p440

étoient tout ensemble l' admiration des savants et
la consolation de toutes les personnes de piété.
Les jésuites, au lieu d' attribuer cet heureux
succès des livres de leurs adversaires à la bonté
de la cause qu' ils soutenoient, et à la pureté de
la doctrine qui y étoit enseignée, s' en prenoient
à une certaine politesse de langage qu' ils leur
ont reprochée longtemps comme une affectation
contraire à l' austérité des vérités chrétiennes.
Ils ont fait depuis une étude particulière de
cette même politesse ; mais leurs livres,
manquant d' onction et de solidité, n' en ont pas
été mieux reçus du public pour être écrits avec
une justesse grammaticale qui va jusqu' à
l' affectation.
Ils eurent même peur, pendant quelque temps, que
le Port-Royal ne leur enlevât l' éducation de la
jeunesse, c' est-à-dire ne tarît leur crédit
dans sa source ; car quelques personnes de
qualité, craignant pour leurs enfants la
corruption qui n' est que trop ordinaire dans la
plupart des colléges, et appréhendant aussi que,
s' ils faisoient étudier ces enfants seuls, ils ne
manquassent de cette émulation qui est souvent le
principal aiguillon pour faire avancer les
jeunes gens dans l' étude, avoient résolu de les
mettre plusieurs ensemble sous la conduite
de gens choisis. Ils avoient pris là-dessus
conseil de M. Arnauld et de quelques
ecclésiastiques de ses amis ; et on leur avoit
donné des maîtres tels qu' ils les pouvoient
souhaiter. Ces maîtres n' étoient pas des hommes
ordinaires. Il suffit de dire que l' un d' entre
eux étoit le célèbre M. Nicole. Un autre étoit
ce même M. Lancelot, à qui l' on doit les
nouvelles méthodes grecques et latines ,
si connues sous le nom de méthodes de
Port-Royal
. M. Arnauld ne dédaignoit
pas de travailler lui-même à l' instruction de
cette jeunesse par des ouvrages très-utiles,
et c' est ce qui a donné naissance aux excellents
livres de

p441

la logique, de la géométrie, et de la
grammaire générale
. On peut juger de
l' utilité de ces écoles par les hommes de mérite
qui s' y sont formés. De ce nombre ont été
Mm. Bignon, l' un conseiller d' état, et l' autre
premier président du grand conseil ; M. De
Harlay et M. De Bagnols, aussi conseillers
d' état ; et le célèbre M. Le Nain De
Tillemont, qui a tant édifié l' église et par la
sainteté de sa vie et par son grand travail sur
l' histoire ecclésiastique.
Cette instruction de la jeunesse fut, comme j' ai
dit, une des principales raisons qui animèrent
les jésuites à la destruction de Port-Royal ;
et ils crurent devoir tenter toutes sortes de
moyens pour y parvenir. Leurs entreprises contre
le livre de la fréquente communion ne leur
ayant pas réussi, ils dressèrent contre leurs
adversaires une autre batterie, et crurent que
les disputes qu' ils avoient avec eux sur la
grâce leur fourniroient un prétexte

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plus favorable pour les accabler. Ces disputes
avoient commencé vers le temps même que la
fréquente communion
parut, et ce fut au
sujet de l' augustinus de Jansénius, évêque
d' Ypres. Dans ce livre, imprimé depuis sa
mort, cet évêque, en voulant établir la doctrine
de Saint Augustin sur la grâce, y combattoit
fortement l' opinion de Molina, jésuite, homme
fort audacieux, et qui avoit parlé de ce grand
docteur de l' église avec un fort grand mépris.
Les jésuites, intéressés à soutenir leur confrère
sur une doctrine que toute leur école s' étoit
avisée d' embrasser, s' étoient fort déchaînés contre
l' ouvrage et contre la personne même de
Jansénius, qu' ils traitoient de calviniste et
d' hérétique, comme ils traitent ordinairement
tous leurs adversaires. Ils étoient d' autant
plus mal fondés à le traiter d' hérétique, que
lui-même par son testament, et dans plusieurs
endroits de son livre, déclare qu' il soumet
entièrement sa doctrine au jugement du
saint-siége. Ainsi, quand même il auroit avancé
quelque hérésie, on ne seroit pas en droit pour
cela de dire qu' il fût hérétique. M. Arnauld
donc, persuadé que le livre de ce prélat ne
contenoit que la doctrine de Saint Augustin,
pour laquelle il s' étoit hautement déclaré
lui-même plusieurs années avant l' impression
de ce livre, avoit pris la plume pour le
défendre, et avoit composé ensuite plusieurs
ouvrages sur la grâce, qui avoient eu un
prodigieux succès. Cela avoit fort alarmé
non-seulement les jésuites, mais même quelques
professeurs de théologie et quelques autres

p443

vieux docteurs de la faculté, qui étoient
d' opinion contraire à Saint Augustin, et qui
craignoient que la doctrine de la grâce efficace
par elle-même ne gagnât le dessus dans les
écoles. Ils se réunirent donc tous ensemble
pour la décrier, et pour en empêcher le progrès.
M. Cornet, l' un d' entre eux, qui avoit été
jésuite, et qui étoit alors (en 1649) syndic
de la faculté, s' avisa pour cela d' un moyen
tout particulier. Il apporta à la faculté cinq
propositions sur la grâce pour y être examinées.
Ces propositions étoient embarrassées de mots
si captieux et si équivoques, que, bien qu' elles
fussent en effet très-hérétiques, elles
semblaient néanmoins ne dire sur la grâce
que presque les mêmes choses que disoient les
défenseurs de Saint Augustin.
M. Cornet n' osa pas avancer qu' elles fussent
extraites de Jansénius ; et il déclara même
dans l' assemblée de la faculté qu' il n' étoit
pas question de Jansénius en cette occasion.
Mais les docteurs attachés à la doctrine de
Saint Augustin, ayant reconnu l' artifice, se
récrièrent que ce n' étoit point la coutume
de la faculté d' examiner des propositions vagues
et sans nom d' auteur ; que celles-ci étoient
des propositions captieuses, et fabriquées
exprès pour en faire retomber la condamnation
sur la grâce efficace. Et voyant qu' on ne laissoit
pas de nommer des commissaires, soixante-dix
d' entre eux appelèrent comme d' abus de tout
ce qu' avoit fait le syndic. Le parlement reçut
leur appel, et imposa silence aux deux partis.

p444

Mais les jésuites et leurs partisans ne s' en
tinrent pas là : ils écrivirent (en 1650) une
lettre au pape Innocent X, pour le prier de
prononcer sur ces mêmes propositions. Ils ne
disoient pas qu' elles eussent été tirées de
Jansénius, mais seulement qu' elles étoient
soutenues en France par plusieurs docteurs,
et insinuoient que le livre de cet évêque y
avoit excité de fort grands troubles parmi les
théologiens. Cette lettre fut composée par
M. Habert, évêque de Vabres, qui s' étoit des
premiers signalé contre Jansénius, et contre
lequel M. Arnauld avoit écrit avec beaucoup
de force. Quoique l' assemblée générale du clergé
se tînt alors à Paris, ils n' osèrent pas y
parler de cette affaire, de peur que, la lettre
venant à être examinée publiquement et avec un
peu d' attention, elle ne révoltât tout ce qu' il y
avoit de prélats jaloux de l' honneur de leur
caractère, lesquels trouveroient étrange que
cette dispute étant née dans le royaume, elle ne
fût pas jugée au moins en première instance par
les évêques du royaume même. La chose fut donc
conduite avec plus de secret, et cette lettre
fut portée séparément par un jésuite, nommé
le P. Dinet, à un fort grand nombre de prélats,
tant à Paris que dans les provinces. La
plupart d' entre eux ont même depuis avoué qu' ils
l' avoient signée sans savoir de quoi il s' agissoit,
et par pure déférence pour la signature de leurs
confrères.
Les défenseurs de Saint Augustin, ayant appris
cette démarche, se trouvèrent fort embarrassés.
Les uns vouloient qu' on ne prît point d' intérêt
dans l' affaire, et que sans se donner aucun
mouvement, on laissât condamner à Rome des
propositions en effet très-condamnables, et

p445

qui, comme elles n' étoient d' aucun auteur,
n' étoient aussi soutenues de personne. Les
autres au contraire appréhendèrent assez mal
à propos, comme la suite l' a justifié, que la
véritable doctrine de la grâce ne se trouvât
enveloppée dans cette condamnation, et furent
d' avis d' envoyer au pape pour lui représenter
les artifices et les mauvaises intentions de
leurs adversaires. Cet avis l' ayant emporté,
M. De Gondrin, archevêque de Sens, Messieurs
De Châlons, D' Orléans, De Cominges, de
Beauvais, d' Angers, et huit ou dix autres
prélats, zélés défenseurs de la doctrine de la
grâce efficace, députèrent à Rome trois ou
quatre des plus habiles théologiens attachés
à cette doctrine. Ils les chargèrent d' une
lettre pour le pape, où, après s' être plaints
à sa sainteté qu' on eût voulu l' engager à décider
sur des propositions faites à plaisir, et qui,
étant énoncées en des termes ambigus, ne
pouvoient produire d' elles-mêmes que des disputes
pleines de chaleur dans la diversité des
interprétations qu' on leur peut donner, ils la
supplioient de vouloir examiner à fond cette
affaire, de bien distinguer les différents sens
des propositions, et d' observer, dans le
jugement qu' elle en feroit, la forme légitime
des jugements ecclésiastiques, qui consistoit
principalement à entendre les défenses et les
raisons des parties. Ils ne dissimuloient pas
même que dans les règles cette affaire avoit
dû être discutée par les évêques de France
avant que d' être portée à sa sainteté. On
s' imaginera

p446

aisément que cette lettre ne fut pas fort au
goût de la cour de Rome, aussi éloignée de
vouloir entrer dans les discussions qu' on lui
demandoit, que prévenue qu' il n' appartient
point aux évêques de faire des décisions sur
la doctrine. En effet, leurs députés, pendant
près de deux ans qu' ils demeurèrent à Rome,
demandèrent inutilement d' être entendus en
présence de leurs parties ; ils demandèrent,
avec aussi peu de succès, que les différents
sens que pouvoient avoir les propositions
fussent distingués dans la censure qu' on en
feroit. Le pape donna sa constitution, où il
condamnoit les cinq propositions sans aucune
distinction de sens hérétique ni catholique,
et se contenta d' assurer publiquement ces
députés, lorsqu' ils prirent congé de lui, que
cette condamnation ne regardoit ni la grâce
efficace par elle-même, ni la doctrine de
Saint Augustin, " qui étoit, dit-il, et qui
seroit toujours la doctrine de l' église " .
Si M. Arnauld et ses amis avoient eu un
mauvais dessein en demandant l' éclaircissement
de ces propositions, et s' ils avoient eu cet
orgueil, qui est proprement le caractère des
hérétiques, ils auroient pu appeler
sur-le-champ de cette décision au concile, puisque
cette décision ne s' étoit faite que dans une
congrégation particulière, et que le pape, selon
la doctrine de France, n' est infaillible qu' à
la tête d' un concile. Mais comme ils n' avoient eu
en vue que la vérité, et que jamais personne

p447

n' a eu plus d' horreur du schisme que M. Arnauld,
lui et ses amis reçurent avec un profond respect
la constitution, et reconnurent sincèrement,
comme ils avoient toujours fait, que ces
propositions étoient hérétiques. à la vérité,
ils répétèrent ce qu' ils avoient dit plusieurs
fois avant la constitution, qu' il ne leur
paroissoit pas que ces propositions fussent
dans le livre de Jansénius, où ils s' offroient
même d' en faire voir de toutes contraires.
Une conduite si sage et si humble auroit dû
faire un fort grand plaisir aux jésuites, si
les jésuites avoient été des enfants de paix,
et qu' ils n' eussent cherché que la vérité.
En effet, les cinq propositions étant si
généralement condamnées, il n' y avoit plus
de nouvelle hérésie à craindre. C' est ce qu' on
peut voir clairement dans la lettre circulaire
qui fut écrite alors par l' assemblée des
évêques où la constitution fut reçue. " nous
voyons, disent-ils, par la grâce de Dieu,
qu' en cette rencontre tous disent la même
chose, et glorifient le père céleste d' une
même bouche aussi bien que d' un même coeur. "
du reste, il importoit peu pour l' église que
ces propositions fussent ou ne fussent pas
dans le livre d' un évêque qui, comme j' ai dit,
avoit vécu très-attaché à l' église, et qui
étoit mort dans une grande réputation de
sainteté. Mais il parut bien, par le soin que
les jésuites prirent de perpétuer la querelle,
et de troubler toute l' église pour une
question aussi frivole que celle-là, que c' étoit
en effet aux personnes qu' ils en vouloient,
et que leur vengeance ne seroit jamais satisfaite
qu' ils n' eussent perdu M. Arnauld, et détruit
une sainte maison contre laquelle

p448

ils avoient prononcé cet arrêt dans leur
colère : Exinanite, etc.
ils publièrent donc que la soumission de leurs
adversaires étoit une soumission forcée, et
qu' ils étoient toujours hérétiques dans le
coeur. Ils ne se contentoient pas de les
traiter comme tels dans leurs écrits et dans
leurs sermons : il n' y eut sorte d' inventions
dont ils ne s' avisassent pour le persuader au
peuple, et pour l' accoutumer à les regarder
comme des gens frappés d' anathème. Ils firent
graver une planche d' almanach, où l' on voyoit
Jansénius en habit d' évêque avec des ailes de
démon au dos, et le pape qui le foudroyoit lui
et tous ses sectateurs ; ils firent jouer dans
leur collége de Paris une farce, où ce même
Jansénius étoit emporté par les diables ; et
dans une procession publique qu' ils firent
faire aux écoliers de leur collége de Mâcon, ils
le représentèrent encore chargé de fers, et
traîné en triomphe par un de ces écoliers, qui
représentoit la grâce suffisante. Peu s' en
falloit que Saint Augustin ne fût traité
lui-même comme cet évêque ; du moins le P.
Adam et plusieurs autres de leurs auteurs,
à l' exemple de Molina, le dégradoient de sa
qualité de docteur de la grâce, l' accusant
d' être tombé en plusieurs excès dans ses écrits
contre les pélagiens, et soutenant qu' il eût
mieux valu qu' il n' eût jamais écrit sur ces
matières.
Il arriva même, au sujet de ce saint, un assez
grand

p449

scandale dans un acte de théologie qui se
soutenoit chez eux (à Caen), et où plusieurs
évêques assistoient ; car un bachelier, dans
la dispute, ayant opposé à leur répondant
l' autorité de ce père sur la doctrine de la
grâce, le répondant eut l' insolence de dire :
Transeat Augustinus , comme si, depuis
la constitution, l' autorité de Saint Augustin
devoit être comptée pour rien. Ils faisoient par
une horrible impiété des voeux publics à la
Vierge, pour lui demander que si les jansénistes
continuoient à nier la grâce suffisante
accordée à tous les hommes, elle obtînt par
ses prières qu' ils fussent exclus eux seuls de
la rédemption que Jésus-Christ avoit méritée
par sa mort à tous les hommes.
Ils commettoient impunément tous ces excès, et
en tiroient un grand avantage, qui étoit de
rendre odieux tous ceux qu' ils appeloient
jansénistes à toutes les personnes qui n' étoient
pas instruites à fond sur ces matières. Les
mots même de grâce efficace et de
prédestination
faisoient peur à toutes ces
personnes. Ils regardoient comme suspects de
l' hérésie des cinq propositions tous les livres
et tous les sermons où ces mots étoient
employés : jusque-là qu' on raconte d' un prélat,
ami des jésuites, homme fort peu éclairé,
qu' étant entré dans le réfectoire d' une abbaye
de son diocèse, et y ayant entendu lire ces
paroles qui renfermoient en elles tout le sens
de la grâce efficace : c' est Dieu qui opère
en nous le vouloir et le faire,
il imposa
silence au lecteur, et se fit apporter le livre
pour l' examiner ; mais il fut assez surpris
lorsqu' il trouva que c' étoient les épîtres
de Saint Paul.

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Les prétendus jansénistes avoient beau affirmer
dans leurs écrits que Dieu ne commande point
aux hommes des choses impossibles, que
non-seulement on peut résister, mais qu' on
résiste souvent à la grâce, que Jésus-Christ
est mort pour les réprouvés aussi bien que pour
les justes : les jésuites soutenoient toujours
que c' étoient des gens qui parloient contre leur
pensée, et ils épuisoient leur subtilité pour
trouver dans ces mêmes écrits quelque trace
des cinq propositions. C' est ainsi qu' ils
firent un fort grand bruit contre les heures
qu' on appelle de Port-Royal , parce que,
dans la version de deux endroits des hymnes,
la rime ou la mesure du vers n' avoit pas permis
au traducteur de traduire à la lettre le
Christe Redemptor Omnium , quoiqu' en
plusieurs endroits des heures on eût énoncé
en propres termes que Jésus-Christ étoit venu
pour sauver tout le monde. Ils n' eurent point de
repos qu' ils ne les eussent fait mettre par
l' inquisition à l' index, mais si inutilement
pour le dessein qu' ils avoient de les décrier,
que ces heures depuis ce temps-là n' en ont
pas été moins courues de tout le monde, et que
c' est encore le livre que presque toutes les
personnes de piété portent à l' église, n' y en
ayant point dont il se soit fait tant d' éditions.
On sait même qu' elles ne furent point mises à
l' index pour cette omission que je viens de dire,
autrement il y eût fallu mettre le bréviaire
de la révision du pape Urbain Viii, qui, à
cause de la quantité et de la mesure du vers, a
aussi retranché des hymnes ce même Christe
Redemptor Omnium
. Mais la cour de Rome,
je ne sais pas trop

p451

pourquoi, avoit défendu la traduction de
l' office de la Vierge en langue vulgaire :
de sorte que les heures de Port-Royal
y furent alors censurées à cause que l' office
de la Vierge
y étoit traduit en françois,
dans le même temps que les jésuites assuroient
qu' à Port-Royal on ne prioit point la Vierge.
Mais pour reprendre le fil de mon discours, les
jésuites ne se bornoient pas à décrier leurs
adversaires sur la seule doctrine de la grâce.
Il n' y avoit d' hérésie ni sorte d' impiété dont
ils ne s' efforçassent de les faire croire
coupables ; c' étoit tous les jours de nouvelles
accusations : on disoit qu' ils n' admettoient
chez eux ni indulgences ni messes particulières ;
qu' ils imposoient aux femmes des pénitences
publiques pour les péchés les plus secrets,
même pour de très-légères fautes ; qu' ils

p452

inspiroient le mépris de la sainte communion ;
qu' ils ne croyoient l' absolution du prêtre
que déclaratoire ; qu' ils rejetoient le concile
de Trente ; qu' ils étoient ennemis du pape ;
qu' ils vouloient faire une nouvelle église ; qu' ils
nioient jusqu' à la divinité de Jésus-Christ,
et une infinité d' autres extravagances, toutes
plus horribles les unes que les autres, qui
sont répandues dans les écrits des jésuites,
et qu' on trouve ramassées tout nouvellement
par un de ces pères en un misérable libelle en
forme de catéchisme, qui se débitoit, il y a
près d' un an, dans un couvent de Paris dont
ils sont les directeurs. Aux accusations
d' hérésie, ils ajoutoient encore celles de
crime d' état, voulant faire passer trois ou
quatre prêtres, et une douzaine de solitaires
qui ne songeoient qu' à prier Dieu et à se
faire oublier de tout le monde, comme un parti
de factieux qui se formoit dans le royaume. Ils
imputoient à cabale les actions les plus saintes
et les plus vertueuses. J' en rapporterai ici un
exemple par où on pourra juger de tout le reste.
Feu M. De Bagnols, et quelques autres amis de
Port-Royal, ayant contribué jusqu' à une somme
de près de

p453

quatre cent mille francs pour secourir les pauvres
de Champagne et de Picardie pendant la famine
de l' année 1652, la chose ne se put faire si
secrètement qu' il n' en vînt quelque vent aux
oreilles des jésuites. Aussitôt l' un d' eux,
nommé le P. D' Anjou, qui prêchoit dans la
paroisse de Saint-Benoît, avança en pleine
chaire qu' il savoit de science certaine
que les jansénistes, sous prétexte d' assister
les pauvres, amassoient de grandes sommes qu' ils
employoient à faire des cabales contre l' état.
Le curé de Saint-Benoît ne put souffrir une
calomnie si atroce, et monta le lendemain en
chaire pour en faire voir l' impudence et la
fausseté. Mais l' affaire n' en demeura pas là :
Mlle Viole, fille dévote et de qualité, entre
les mains de laquelle on avoit remis cette
somme, alla trouver le P. Vincent, supérieur
de la mission, et l' obligea de justifier par son
registre comme quoi tout cet argent avoit été
porté chez lui, et comme quoi on l' avoit ensuite
distribué aux pauvres des deux provinces que je
viens de dire. Mais une calomnie étoit à peine
détruite, que les jésuites en inventoient une
autre. Ils ne parloient d' autre chose que de la
puissante faction des jansénistes. Ils mettoient
M. Arnauld à la tête de ce parti, et peu s' en
falloit qu' on ne lui donnât déjà des soldats et
des officiers. Je parlerai ailleurs de ces
accusations de cabale, et j' en ferai voir plus
à fond tout le ridicule.
Tous ces bruits pourtant, quoique si absurdes, ne
laissoient pas que d' être écoutés par les gens
du monde, et principalement à la cour, où l' on
présume aisément le mal, surtout des personnes
qui font profession d' une vie réglée et d' une
morale un peu austère. Les jésuites

p454

y gouvernoient alors la plupart des consciences.
Ils n' eurent donc pas de peine à prévenir l' esprit
de la reine mère, princesse d' une extrême piété,
mais qui avoit été fort tourmentée durant sa
régence par des factions qui s' élevèrent, et
qu' elle craignoit toujours de voir renaître. Ils
prirent surtout soin de lui décrier les
religieuses de Port-Royal, et quoiqu' elles
fussent encore moins instruites des disputes
sur la grâce que des autres démêlés, ils ne
laissoient pas de lui représenter ces saintes
filles comme ayant part à toutes les factions,
et comme entrant dans toutes les disputes.
M. Arnauld n' ignoroit pas tout ce
déchaînement des jésuites, mais il ne se donnoit
pas de grands mouvements pour le réprimer,
persuadé que toutes ces calomnies si
extravagantes se détruiroient d' elles-mêmes,
et qu' il n' y avoit qu' à laisser parler la
vérité. Il ne songeoit donc plus qu' à vivre en
repos, et avoit résolu de consacrer désormais
ses veilles à des ouvrages qui n' eussent pour
but que l' édification de l' église sans aucun
mélange de ces contestations.
Les jésuites cependant travailloient
puissamment à établir la créance du fait, et
profitoient de toutes les conjonctures qui
pouvoient les favoriser dans ce dessein. Le
cardinal Mazarin n' avoit pas été d' abord fort
porté pour eux, et il étoit même prévenu de
beaucoup d' estime pour le grand mérite de leurs
adversaires. D' ailleurs il voyoit avec assez
d' indifférence toutes ces contestations, et
n' étoit pas trop fâché que les esprits en
France s' échauffassent pour de semblables disputes,
qui les empêchoient de se mêler d' affaires qui lui
auroient paru plus graves et plus sérieuses. Il
n' étoit pas non plus fort porté à faire plaisir
au pape Innocent X, qui n' avoit jamais
témoigné beaucoup de bonne volonté pour lui,
et à qui, de son côté, il avoit donné longtemps

p455

tous les dégoûts qu' il avoit pu. Mais depuis
l' emprisonnement du cardinal de Retz, qu' il
regardoit comme son ennemi capital, il avoit
gardé plus de mesures avec ce même pape, de
peur qu' il ne voulût prendre connoissance de
cette affaire, et qu' il n' en vînt à quelque
déclaration qui auroit pu faire de l' embarras.
Là-dessus le P. Annat, nouvellement arrivé de
Rome pour être confesseur du roi, fit entendre
à ce premier ministre que la chose du monde
qui pouvoit plus gagner le pape, c' étoit de
faire en sorte que sa constitution fût reçue
par toute la France, sans aucune explication ni
distinction. Le cardinal se résolut donc de
faire au saint-père un plaisir qui lui coûteroit
si peu. Il assembla au Louvre, en sa présence,
trente-huit archevêques ou évêques qui se
trouvoient alors à Paris. Quelques jours
auparavant, le nonce du pape avoit fait au
roi de fort grandes plaintes d' une lettre
pastorale que l' archevêque de Sens avoit
publiée au sujet de la constitution, et dont
la cour de Rome avoit été extrêmement piquée.
Le cardinal ne fit aucune mention de cette
lettre dans l' assemblée ; mais se plaignant aux
prélats de ce qu' on éludoit la constitution
par des subtilités , disoit-il, nouvellement
inventées,
il les exhorta à chercher les
moyens de finir ces divisions, et de donner une
pleine satisfaction à sa sainteté. Quelques
évêques lui voulurent représenter que tout le
monde étant d' accord sur la doctrine, le reste
ne valoit pas la peine d' être relevé, ni
d' exciter de nouvelles contestations ; mais le
gros de l' assemblée fut de l' avis du premier
ministre, et jugea l' affaire très-importante.
On nomma huit commissaires, du nombre desquels

p456

étoient Messieurs d' Embrun et de Toulouse,
pour examiner avec soin le livre de Jansénius,
et pour en faire leur rapport dans huitaine.
Au bout de ce terme si court, le cardinal donna
à toute l' assemblée un festin fort magnifique,
et au sortir de table on parla des affaires
de l' église. L' archevêque d' Embrun, portant
la parole pour tous les commissaires, fit
entendre à messeigneurs par un discours des
plus éloquents, à ce que dit la relation du
clergé, non pas qu' ils eussent trouvé dans
Jansénius les cinq propositions en propres
termes, mais qu' à juger d' un auteur par tout
le contexte de sa doctrine, on ne pouvoit pas
douter qu' elles n' y fussent, et qu' ils y en
avoient trouvé même de plus dangereuses ; qu' au
reste, il y avoit deux preuves incontestables
que les cinq propositions y étoient, et qu' il
falloit s' en tenir à ces deux preuves. L' une
étoit les termes mêmes de la bulle, qu' on ne
pouvoit nier, à moins que d' être très-méchant
grammairien, qui ne rapportassent ces propositions
à Jansénius. L' autre étoit les lettres des
évêques de France écrites à sa sainteté avant
et après la constitution, par lesquelles il
paroissoit visiblement qu' ils avoient tous
supposé que les cinq propositions étoient en
effet de Jansénius. Sur un tel fondement il
fut arrêté, à la pluralité des voix, que
l' assemblée déclaroit par un jugement définitif,
que le pape avoit condamné ces propositions
comme étant de Jansénius et au sens de
Jansénius, et qu' elle écriroit à sa sainteté
et à tous les évêques de France, pour les
informer de ce jugement. Quatre prélats de
l' assemblée, savoir, l' archevêque de Sens, et
les évêques de Cominges, de Beauvais, et de

p457

Valence, refusèrent de signer ces lettres, et
ne souffrirent qu' on y mît leurs noms qu' après
avoir protesté qu' ils n' y consentoient que
pour conserver l' union avec leurs confrères.
La lettre au pape lui fut rendue par l' évêque
de Lodève, depuis évêque de Montpellier, qui
étoit alors à Rome. La même relation porte
que le pape la baisa avec de grands transports
de joie, confessant qu' il n' avoit point reçu
un plus sensible plaisir de tout son pontificat.
Il y fit aussitôt réponse par un bref daté
du 27 septembre 1654, et adressé à l' assemblée
générale du clergé qui se devoit tenir au
premier jour. Ce bref étoit succinct, et il n' y
étoit pas dit un mot de ce jugement rendu par
les évêques. Le pape y témoignoit seulement
sa joie de la soumission des prélats de France
à sa constitution, dans laquelle il avoit,
disoit-il, condamné la doctrine de Jansénius.
Ce bref étant arrivé en France avec la nouvelle
de la mort du pape, le cardinal Mazarin, sans
attendre l' assemblée générale, convoqua encore
une assemblée particulière de quinze prélats, en
présence desquels le bref fut ouvert (le 10 mai
1655), et il fut résolu d' envoyer la constitution
et le bref à tous les évêques, qui furent exhortés
à les faire souscrire par tous les ecclésiastiques
et par toutes les communautés, tant régulières
que séculières, de leurs diocèses. C' est la
première fois qu' il a été parlé de signature dans
cette affaire. Il est assez étrange que quinze
évêques aient voulu imposer à toute l' église de
France une loi que le pape n' imposoit pas
lui-même, et dont ni aucun pape ni aucun
concile ne s' étoient jamais avisés.

p458

La cour de Rome, devenue plus hardie par la
conduite des prélats de France, fit mettre
à l' index non-seulement la lettre pastorale
de l' archevêque de Sens, mais encore celles de
l' évêque de Beauvais et de l' évêque de Cominges,
quoiqu' elle n' eût d' autre crime à reprocher à
ces deux derniers que d' avoir dit que le pape,
par sa constitution, n' avoit pas prétendu donner
atteinte ni à la doctrine de Saint Augustin,
ni au droit qu' ont les évêques de juger au moins
en première instance des causes majeures, et de
prononcer sur des questions de foi et de doctrine,
lorsque ces questions sont nées ou agitées dans
leurs diocèses.
M. Arnauld garda un profond silence sur tout
ce qui s' étoit passé dans ces assemblées, et se
contentoit de gémir en secret des plaies que cette
malheureuse querelle faisoit à l' épiscopat et à
l' église. Ce fut vers ce temps-là que lui et ses
neveux commencèrent la traduction du nouveau
testament de Mons
, qui n' a été achevée que
longtemps depuis. Ils travailloient aussi à des
nouvelles vies des saints , et préparoient des
matériaux pour le grand ouvrage de la
perpétuité
. Les religieuses de

p459

Port-Royal donnèrent occasion à la naissance
de cet ouvrage, en priant M. Arnauld de faire
un recueil des plus considérables passages des
pères sur l' eucharistie, et de partager ces
passages en plusieurs leçons pour les matines
de tous les jeudis de l' année. Ce recueil est ce
qu' on appelle l' office du saint-sacrement .
M. Le Duc De Luynes, qui depuis sa retraite
avoit fort étudié les pères de l' église, et qui
avoit un très-beau génie pour la traduction,
s' employa aussi à ce travail : c' est à quoi il
s' appliquoit dans sa solitude, et non pas à ces
occupations basses et serviles que les courtisans
lui attribuoient faussement, pour tourner en
ridicule une vie très-noble et très-chrétienne
qu' ils ne se sentoient pas capables d' imiter.
Ce fut aussi en ce même temps que l' illustre
M. Pascal connut Port-Royal et M. Arnauld.
Cette connoissance se fit par le moyen de Mlle
Pascal, sa soeur, religieuse dans ce monastère.
Cette vertueuse fille avoit fait beaucoup d' éclat
dans le monde par la beauté de son esprit et par
un talent singulier qu' elle avoit pour la poésie ;
mais elle avoit renoncé de bonne heure aux

p460

vains amusements du siècle, et étoit une des plus
humbles religieuses de la maison. Lorsqu' elle y
entra, elle avoit voulu donner tout son bien au
couvent ; mais la mère Angélique et les autres
mères ne voulurent pas le recevoir, et obtinrent
d' elle qu' elle n' apporteroit qu' une dot assez
médiocre. Un procédé si peu ordinaire à des
religieuses excita la curiosité de M. Pascal, et
il voulut connoître plus particulièrement une
maison où l' on étoit si fort au-dessus de l' intérêt.
Il étoit déjà dans de grands sentiments de piété,
et il y avoit même deux ou trois ans que, malgré
l' inclination et le génie prodigieux qu' il avoit
pour les mathématiques, il s' étoit dégoûté de ses
spéculations pour ne plus s' appliquer qu' à l' étude
de l' écriture et des grandes vérités de la religion.
La connoissance de Port-Royal et les grands
exemples de piété qu' il y trouva le frappèrent
extrêmement. Il résolut de ne plus penser
uniquement qu' à son salut. Il rompit dès lors
tout commerce avec les gens du monde ; il renonça
même à un mariage très-avantageux qu' il étoit sur
le point de conclure, et embrassa une vie
très-austère et très-mortifiée, qu' il a continuée
jusqu' à la mort. Il étoit fort touché du grand
mérite de M. Arnauld, et avoit conçu pour lui
une estime qu' il trouva bientôt occasion de
signaler.
Le silence que ce docteur s' étoit imposé sur les
disputes de la grâce ne fut pas de longue durée,
et il fut obligé indispensablement de le rompre
par une occasion assez extraordinaire. Un prêtre
de la communauté de Saint-Sulpice s' avisa de
refuser l' absolution à M. Le Duc De Liancourt,
et lui déclara qu' il lui refuseroit aussi la
communion s' il se présentoit à l' autel. Le sujet
qu' il

p461

allégua d' un refus si injurieux, c' est que ce
seigneur retiroit chez lui un ecclésiastique
ami de Port-Royal, et que Mlle De La
Rocheguyon, sa petite-fille, étoit pensionnaire
dans ce monastère. On n' auroit peut-être pas
fait beaucoup d' attention à l' entreprise téméraire
de ce confesseur ; mais ce qui rendit l' affaire
plus considérable, c' est qu' il fut avoué par le
curé et par les autres supérieurs de ce séminaire,
gens très-dévots, mais fort prévenus contre
Port-Royal. M. Arnauld écrivit là-dessus
une lettre sans nom d' auteur ; elle fit beaucoup
de bruit. Il se crut obligé d' en écrire une
seconde beaucoup plus ample, où il mit son nom,
et où il justifioit à fond la pureté de sa foi
et l' innocence des religieuses de Port-Royal.
Il y avoit déjà du temps que ses ennemis
attendoient avec impatience quelque ouvrage avoué
de lui, où ils pussent, soit à droit, soit à tort,
trouver une matière de censure. Cette lettre vint
très à propos pour eux, et ils prétendirent qu' il
y avoit deux propositions erronées. Dans l' une,
qui regardoit le fait de Jansénius, M. Arnauld
disoit qu' ayant lu exactement le livre de cet
évêque, il n' y avoit point trouvé les cinq
propositions, étant prêt du reste de les
condamner partout où elles seroient, et dans le
livre même de Jansénius si elles s' y

p462

trouvoient. L' autre, qui regardoit le dogme, étoit
une proposition composée des propres termes de
Saint Chrysostome et de Saint Augustin, et
portoit que les pères nous montrent en la
personne de Saint Pierre un juste à qui la
grâce, sans laquelle on ne peut rien, avoit
manqué. Ces propositions furent déférées à la
faculté par des docteurs du parti des jésuites ;
et ceux-ci firent si bien par leurs intrigues,
et en Sorbonne et surtout à la cour, qu' ils
vinrent à bout de faire censurer la première
de ces propositions comme téméraire, et la
seconde comme hérétique.
Il n' y eut jamais de jugement moins juridique, et
tous les statuts de la faculté de théologie y
furent violés. On donna pour commissaires à M.
Arnauld ses ennemis déclarés, et l' on n' eut
égard ni à ses récusations ni à ses défenses. On
lui refusa même de venir en personne dire ses
raisons. Quoique, par les statuts, les moines ne
dussent pas se trouver dans les assemblées au
nombre de plus de huit, il s' y en trouva toujours
plus de quarante. Et pour empêcher ceux du parti
de M. Arnauld de dire tout ce qu' ils avoient
préparé pour sa défense, le temps que chaque docteur
devoit dire son avis fut limité à une demi-heure.
On mit pour cela sur la table une clepsydre,
c' est-à-dire une horloge de sable, qui étoit
la mesure de ce temps : invention non moins
odieuse en de pareilles occasions, que honteuse
dans son origine, et qui, au rapport du cardinal
Palavicin, ayant été proposée au concile de
Trente par quelques gens, fut rejetée avec
détestation par tout le concile. Enfin, dans
le dessein d' ôter entièrement la liberté des
suffrages, le chancelier Seguier, malgré son
grand âge et ses incommodités, eut ordre d' assister
à toutes ces assemblées.

p463

Près de quatre-vingts des plus célèbres docteurs,
voyant une procédure si irrégulière, résolurent
de s' absenter, et aimèrent mieux sortir de la
faculté que de souscrire à la censure. M. De
Launoy même, si fameux par sa grande érudition,
quoiqu' il fît profession publique d' être sur la
grâce d' autre sentiment que Saint Augustin,
sortit aussi comme les autres, et écrivit contre
la censure une lettre où il se plaignoit, avec
beaucoup de force, du renversement de tous les
priviléges de la faculté.
Le jour que cette censure fut signée (en février
compagnie. Non-seulement ils s' imaginoient
triompher par là de M. Arnauld et de tous les
docteurs attachés à la grâce efficace, mais ils
croyoient triompher de la Sorbonne même, et s' être
vengés de toutes les censures dont elle avoit
flétri les Garasses, les Santarels, les Baunis,
et plusieurs autres de leurs pères, puisqu' ils
l' avoient obligée

p464

de censurer, en censurant M. Arnauld, deux pères
de l' église dont sa seconde proposition étoit tirée,
et de se faire à elle-même une plaie incurable
par la nécessité où ils la mirent de retrancher
de son corps ses plus illustres membres. D' ailleurs
ils donnoient aussi par là une grande idée de leur
pouvoir et du crédit qu' ils avoient à la cour. Ils
confirmoient le roi et la reine mère dans toutes
les préventions qu' ils leur avoient inspirées
contre leurs adversaires.
Mais ils songèrent à tirer des fruits plus solides
de leur victoire. Ils obtinrent un ordre pour
casser ces petits établissements que j' ai dit
qu' on avoit faits pour l' instruction de la
jeunesse, et qu' ils appeloient des écoles de
jansénisme. Le lieutenant civil alla à Port-Royal
Des Champs pour en faire sortir les écoliers et
les précepteurs, avec tous les solitaires qui s' y
étoient retirés. M. Arnauld fut obligé de se
cacher ; et il y avoit même déjà un ordre signé
pour ôter aux religieuses des deux maisons leurs
novices et leurs pensionnaires. En un mot, le
Port-Royal étoit dans la consternation, et les
jésuites au comble de leur joie, lorsque le
miracle de la sainte épine arriva.
On a donné au public plusieurs relations de ce
miracle ; entre autres, feu monsieur l' évêque de
Tournay, non moins illustre par sa piété et
par sa doctrine que par sa naissance, l' a raconté
fort au long dans un livre qu' il a composé
contre les athées, et s' en est servi comme d' une

p465

preuve éclatante de la vérité de la religion. Mais
on pourroit s' en servir aussi comme d' une preuve
étonnante de l' indifférence de la plupart des
hommes de ce siècle sur la religion, puisque une
merveille si extraordinaire, et qui fit alors
tant d' éclat, est presque entièrement effacée
de leur souvenir. C' est ce qui m' oblige à en
rapporter ici jusqu' aux plus petites circonstances,
d' autant plus qu' elles contribueront à faire
mieux connoître tout ensemble et la grandeur
du miracle, et l' esprit et la sainteté du
monastère où il est arrivé.
Il y avoit à Port-Royal de Paris une jeune
pensionnaire de dix à onze ans, nommée Mlle
Perrier, fille de M. Perrier, conseiller à la
cour des aides de Clermont, et nièce de M.
Pascal. Elle étoit affligée depuis trois ans
et demi d' une fistule lacrymale au coin de l' oeil
gauche. Cette fistule, qui étoit fort grosse au
dehors, avoit fait un fort grand ravage en dedans.
Elle avoit entièrement carié l' os du nez, et percé
le palais, en telle sorte que la matière qui en
sortoit à tout moment lui couloit le long des
joues et par les narines, et lui tomboit même
dans la gorge. Son oeil s' étoit considérablement
apetissé ; et toutes les parties voisines étoient
tellement abreuvées et altérées par la fluxion,
qu' on ne pouvoit lui toucher ce côté de la tête
sans lui faire beaucoup de douleur. On ne pouvoit
la regarder sans une espèce d' horreur ; et la
matière qui sortoit de cet ulcère étoit d' une
puanteur si

p466

insupportable que de l' avis même des chirurgiens on
avoit été obligé de la séparer des autres
pensionnaires, et de la mettre dans une chambre
avec une de ses compagnes beaucoup plus âgée
qu' elle, en qui on trouva assez de charité pour
vouloir bien lui tenir compagnie. On l' avoit
fait voir à tout ce qu' il y avoit d' oculistes, de
chirurgiens, et même d' opérateurs plus fameux ;
mais les remèdes ne faisant qu' irriter le mal,
comme on craignoit que l' ulcère ne s' étendît enfin
sur tout le visage, trois des plus habiles
chirurgiens de Paris, Cressé, Guillard et
Dalencé, furent d' avis d' y appliquer au plus
tôt le feu. Leur avis fut envoyé à M. Perrier,
qui se mit aussitôt en chemin pour être présent
à l' opération ; et on attendoit de jour à autre
qu' il arrivât.
Cela se passa dans le temps que l' orage dont j' ai
parlé étoit tout prêt d' éclater contre le
monastère de Port-Royal. Les religieuses y
étoient dans de continuelles prières ; et
l' abbesse d' alors, qui étoit cette même Marie
Des Anges qui l' avoit été de Maubuisson,
l' abbesse, dis-je, étoit dans une espèce de retraite,
où elle ne faisoit autre chose jour et nuit que
lever les mains au ciel, ne lui restant plus
aucune espérance de secours de la part des hommes.
Dans ce même temps il y avoit à Paris un
ecclésiastique de condition et de piété, nommé
M. De La Potterie, qui, entre plusieurs
saintes reliques qu' il avoit recueillies avec
grand soin, prétendoit avoir une des épines de la
couronne de Notre-Seigneur. Plusieurs couvents
avoient eu une sainte curiosité de voir cette
relique. Il l' avoit

p467

prêtée, entre autres, aux carmélites du faubourg
Saint-Jacques, qui l' avoient portée en procession
dans leur maison. Les religieuses de Port-Royal,
touchées de la même dévotion, avoient aussi
demandé à la voir, et elle leur fut portée le
24 e de mars 1656, qui se trouvoit alors le
vendredi de la troisième semaine de carême,
jour auquel l' église chante à l' introït de la
messe ces paroles tirées du psaume Lxxxv :
Fac Mecum etc. " Seigneur, faites éclater un
prodige en ma faveur, afin que mes ennemis le
voient et soient confondus. Qu' ils voient, mon
Dieu, que vous m' avez secouru et que vous m' avez
consolé. "
les religieuses ayant donc reçu cette sainte
épine, la posèrent au dedans de leur choeur sur
une espèce de petit autel contre la grille ; et
la communauté fut avertie de se trouver à une
procession qu' on devoit faire après vêpres en
son honneur. Vêpres finies, on chanta les hymnes
et les prières convenables à la sainte couronne
d' épines et au mystère douloureux de la passion ;
après quoi elles allèrent, chacune en leur rang,
baiser la relique, les religieuses professes
les premières, ensuite les novices, et les
pensionnaires après. Quand ce fut le tour de
la petite Perrier, la maîtresse des pensionnaires,
qui s' étoit tenue debout auprès de la grille pour
voir passer tout ce petit peuple, l' ayant aperçue,
ne put la voir, défigurée comme elle étoit, sans
une espèce de frissonnement mêlé de compassion, et
elle lui dit : " recommandez-vous à Dieu, ma fille,
et faites toucher votre oeil malade à la sainte
épine. " la petite fille fit ce qu' on lui dit, et
elle a depuis déclaré qu' elle ne douta

p468

point, sur la parole de sa maîtresse, que la
sainte épine ne la guérît.
Après cette cérémonie, toutes les autres
pensionnaires se retirèrent dans leur chambre.
Elle n' y fut pas plus tôt qu' elle dit à sa
compagne : " ma soeur, je n' ai plus de mal, la
sainte épine m' a guérie. " en effet, sa compagne
l' ayant regardée avec attention, trouva son oeil
gauche tout aussi sain que l' autre, sans tumeur,
sans matière, et même sans cicatrice. On peut
juger combien, dans toute autre maison que
Port-Royal, une aventure si surprenante feroit
de mouvement, et avec quel empressement on iroit en
avertir toute la communauté. Cependant, parce que
c' étoit l' heure du silence, et que ce silence
s' observe encore plus exactement le carême que
dans les autres temps, que d' ailleurs toute la
maison étoit dans un plus grand recueillement qu' à
l' ordinaire, ces deux jeunes filles se tinrent
dans leur chambre, et se couchèrent sans dire un
seul mot à personne.
Le lendemain matin, une des religieuses, employée
auprès des pensionnaires, vint pour peigner la
petite Perrier ; et comme elle appréhendoit de
lui faire du mal, elle évitoit, comme à son
ordinaire, d' appuyer sur le côté gauche de la
tête ; mais la jeune fille lui dit : " ma soeur,
la sainte épine m' a guérie. -comment, ma soeur,
vous êtes guérie ? -regardez et voyez, " lui
répondit-elle. En effet, la religieuse regarda,
et vit qu' elle étoit entièrement guérie. Elle
alla en donner avis à la mère abbesse, qui vint,
et qui remercia Dieu de ce merveilleux effet de
sa puissance ; mais elle jugea à propos de ne le
point divulguer au dehors, persuadée que, dans la
mauvaise disposition où les esprits étoient alors
contre leur maison, elles devoient éviter sur toutes
choses de faire parler le monde. En effet, le
silence est si grand dans ce monastère, que, plus
de six jours après ce miracle,

p469

il y avoit des soeurs qui n' en avoient point
entendu parler.
Mais Dieu, qui ne vouloit pas qu' il demeurât
caché, permit qu' au bout de trois ou quatre jours,
Dalencé, l' un des trois chirurgiens qui avoient
fait la consultation que j' ai dite, vînt dans la
maison pour une autre malade. Après sa visite, il
demanda aussi à voir la petite fille qui avoit
la fistule. On la lui amena ; mais ne la
reconnoissant point, il répéta encore une fois qu' il
demandoit la petite fille qui avoit une fistule.
On lui dit tout simplement que c' étoit celle qu' il
voyoit devant lui. Dalencé fut étonné, regarda la
religieuse qui lui parloit, et s' alla imaginer
qu' on avoit fait venir quelque charlatan, qui,
avec un palliatif, avoit suspendu le mal. Il
examina donc sa malade avec une attention
extraordinaire, lui pressa plusieurs fois l' oeil
pour en faire sortir de la matière, lui regarda
dans le nez et dans le palais, et enfin, tout hors
de lui, demanda ce que cela vouloit dire. On lui
avoua ingénument comme la chose s' étoit passée ;
et lui courut aussitôt tout transporté chez ses
deux confrères, Guillard et Cressé. Les ayant
ramenés avec lui, ils furent tous trois saisis
d' un égal étonnement ; et après avoir confessé
que Dieu seul avoit pu faire une guérison si
subite et si parfaite, ils allèrent remplir tout
Paris de la réputation de ce miracle. Bientôt
M. De La Potterie, à qui on avoit rendu sa
relique, se vit accablé d' une foule de gens qui
venoient lui demander à la voir. Mais il en fit
présent aux religieuses de Port-Royal, croyant
qu' elle ne pouvoit pas être mieux révérée que
dans la même église où Dieu avoit fait par elle
un si grand miracle. Ce fut donc

p470

pendant plusieurs jours un flot continuel de
peuple qui abordoit dans cette église, et qui
venoit pour y adorer et pour y baiser la sainte
épine ; et on ne parloit d' autre chose dans
Paris.
Le bruit de ce miracle étant venu à Compiègne, où
étoit alors la cour, la reine mère se trouva fort
embarrassée. Elle avoit peine à croire que Dieu
eût si particulièrement favorisé une maison qu' on
lui dépeignoit depuis si longtemps comme infectée
d' hérésie, et que ce miracle, dont on faisoit
tant de récit, eût même été opéré en la personne
d' une des pensionnaires de cette maison, comme
si Dieu eût voulu approuver par là l' éducation
que l' on y donnoit à la jeunesse. Elle ne s' en
fia ni aux lettres que plusieurs personnes de piété
lui en écrivoient, ni au bruit public, ni même aux
attestations des chirurgiens de Paris. Elle y
envoya M. Félix, premier chirurgien du roi,
estimé généralement pour sa grande habileté dans
son art et pour sa probité singulière ; et le
chargea de lui rendre un compte fidèle de tout
ce qui lui paroîtroit de ce miracle. M. Félix
s' acquitta de sa commission avec une fort grande
exactitude. Il interrogea les religieuses et les
chirurgiens, se fit raconter la naissance, le
progrès et la fin de la maladie, examina
attentivement la pensionnaire, et enfin déclara
que la nature ni les remèdes n' avoient eu aucune
part à cette guérison, et qu' elle ne pouvoit être
que l' ouvrage de Dieu seul.
Les grands vicaires de Paris, excités par la voix
publique, furent obligés d' en faire aussi une
exacte information. Après avoir rassemblé les
certificats d' un grand nombre des plus habiles
chirurgiens et de plusieurs

p471

médecins, du nombre desquels étoit M. Bouvard,
premier médecin du roi, et pris l' avis des plus
considérables docteurs de Sorbonne, ils
donnèrent une sentence, qu' ils firent publier,
par laquelle ils certifioient la vérité du miracle,
exhortoient les peuples à en rendre à Dieu des
actions de grâces, et ordonnoient qu' à l' avenir,
tous les vendredis, la relique de la sainte épine
seroit exposée dans l' église de Port-Royal à la
vénération des fidèles. En exécution de cette
sentence, M. De Hodenck, grand vicaire, célébra
la messe dans l' église avec beaucoup de solennité,
et donna à baiser la sainte relique à toute la
foule du peuple qui y étoit accourue.
Pendant que l' église rendoit à Dieu ces actions
de grâces, et se réjouissoit du grand avantage
que ce miracle lui donnoit sur les athées et sur
les hérétiques, les ennemis de Port-Royal, bien
loin de participer à cette joie, demeuroient tristes
et confondus, selon l' expression du psaume. Il n' y
eut point d' efforts qu' ils ne fissent pour détruire
dans le public la créance de ce miracle. Tantôt ils
accusoient les religieuses de fourberie,
prétendant qu' au lieu de la petite Perrier elles
montroient une soeur qu' elle avoit, et qui étoit
aussi pensionnaire dans cette maison. Tantôt ils
assuroient que ce n' avoit été qu' une guérison
imparfaite, et que le mal étoit revenu plus
violent que jamais ; tantôt que la fluxion
étoit tombée sur les parties nobles, et que la
petite fille en étoit à l' extrémité. Je ne sais
point positivement

p472

si M. Félix eut ordre de la cour de s' informer
de ce qui en étoit ; mais il paroît par une
seconde attestation signée de sa main, qu' il
retourna encore à Port-Royal, et qu' il certifia
de nouveau et la vérité du miracle, et la parfaite
santé où il avoit trouvé cette demoiselle.
Enfin il parut un écrit, et personne ne douta
que ce ne fût du P. Annat, avec ce titre ridicule :
le rabat-joie des jansénistes, ou observations
sur le miracle qu' on dit être arrivé à
Port-Royal, composé par un docteur de l' église
catholique
. L' auteur faisoit judicieusement
d' avertir qu' il étoit catholique, n' y ayant
personne qui, à la seule inspection de ce titre,
et plus encore à la lecture du livre, ne l' eût
pris pour un protestant très-envenimé contre
l' église. Il avoit assez de peine à convenir de la
vérité du miracle ; mais enfin, voulant bien le
supposer vrai, il en tiroit la conséquence du
monde la plus étrange, savoir, que Dieu voyant
les religieuses infectées de l' hérésie des cinq
propositions, il avoit opéré ce miracle dans leur
maison pour leur prouver que Jésus-Christ
étoit mort pour tous les hommes. Il faisoit
là-dessus un grand nombre de raisonnements, tous
plus extravagants les uns que les autres, par où
il ôtoit à la véritable religion l' une de ses
plus grandes preuves, qui est celle des miracles.
Pour conclusion, il exhortoit les fidèles à
se bien donner de garde d' aller invoquer Dieu dans
l' église de Port-Royal, de peur qu' en y cherchant
la santé du corps, ils n' y trouvassent la perte de
leurs âmes.
Mais il ne parut pas que ces exhortations eussent
fait une grande impression sur le public. La foule
croissoit de jour en jour à Port-Royal, et Dieu
même sembloit

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prendre plaisir à autoriser la dévotion des
peuples, par la quantité de nouveaux miracles
qui se firent en cette église. Non-seulement
tout Paris avoit recours à la sainte épine et
aux prières des religieuses, mais de tous les
endroits du royaume on leur demandoit des linges
qui eussent touché à cette relique ; et ces linges,
à ce qu' on raconte, opéroient plusieurs guérisons
miraculeuses.
Vraisemblablement la piété de la reine mère fut
touchée de la protection visible de Dieu sur
ces religieuses. Cette sage princesse commença
à juger plus favorablement de leur innocence. On
ne parla plus de leur ôter leurs novices ni leurs
pensionnaires, et on leur laissa la liberté d' en
recevoir tout autant qu' elles voudroient. M.
Arnauld même recommença à se montrer, ou, pour
mieux dire, s' alla replonger dans son désert avec
M. D' Andilly son frère, ses deux neveux, et
M. Nicole, qui depuis deux ans ne le quittoit
plus, et qui étoit devenu le compagnon inséparable
de ses travaux. Les autres solitaires y revinrent
aussi peu à peu, et y recommencèrent leurs
mêmes exercices de pénitence.
On songeoit si peu alors à inquiéter les
religieuses de Port-Royal, que le cardinal de
Retz leur ayant accordé un autre supérieur en la
place de M. Du Saussay, qu' il avoit destitué
de tout emploi dans le diocèse de Paris, on ne leur
fit aucune peine là-dessus, quoique M. Singlin,
qui étoit ce nouveau supérieur, ne fût pas fort
au goût de la cour, où les jésuites avoient pris
un fort

p474

grand soin de le décrier. Il y avoit déjà plusieurs
années qu' il étoit confesseur de la maison de
Paris ; et ses sermons y attiroient quantité
de monde, bien moins par la politesse de langage
que par les grandes et solides vérités qu' il
prêchoit. On les a depuis donnés au public sous
le nom d' instructions chrétiennes ; et ce n' est
pas un des livres les moins édifiants qui soient
sortis de Port-Royal. Mais le talent où il
excelloit le plus, c' étoit dans la conduite des
âmes. Son bon sens joint à une piété et à une
charité extraordinaires imprimoient un tel respect,
que bien qu' il n' eût pas la même étendue de génie
et de science que M. Arnauld, non-seulement
les religieuses, mais M. Arnauld lui-même, M.
Pascal, M. Le Maître et tous ces autres esprits
si sublimes, avoient pour lui une docilité d' enfant,
et se conduisoient en toutes choses par ses avis.
Dieu s' étoit servi de lui pour convertir et attirer
à la piété plusieurs personnes de la première
qualité ; et comme il les conduisoit par des voies
très-opposées à celles du siècle, il ne tarda guère
à être accusé de maximes outrées sur la pénitence.
M. De Gondy, qui s' étoit d' abord laissé
surprendre à ses ennemis, lui avoit interdit la
chaire ; mais ayant bientôt reconnu son innocence,
il le rétablit trois mois après, et vint lui-même
grossir la foule de ses auditeurs. Il vécut toujours
dans une pauvreté évangélique, jusque-là qu' après
sa

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mort on ne lui trouva pas de quoi faire les frais
pour l' enterrer, et qu' il fallut que les religieuses
assistassent de leurs charités quelques-uns de
ses plus proches parents, qui étoient aussi
pauvres que lui. Les jésuites néanmoins passèrent
jusqu' à cet excès de fureur que de lui reprocher
dans plusieurs libelles de s' être enrichi aux
dépens de ses pénitents, et de s' être approprié plus
de huit cent mille francs sur les grandes
restitutions qu' il avoit fait faire à
quelques-uns d' entre eux ; et il n' y a pas eu
plus de réparation des outrages faits au
confesseur que des faussetés avancées contre les
religieuses. Le cardinal de Retz ne pouvoit donc
faire à ces filles un meilleur présent que de
leur donner un supérieur de ce mérite, ni mieux
marquer qu' il avoit hérité de toute la bonne
volonté de son prédécesseur.
Comme c' est cette bonne volonté dont on a fait
le plus grand crime aux prétendus jansénistes, il
est bon de dire ici jusqu' à quel point a été leur
liaison avec ce cardinal. On ne prétend point le
justifier de tous les défauts qu' une violente
ambition entraîne d' ordinaire avec elle ; mais tout
le monde convient qu' il avoit de très-excellentes
qualités, entre autres une considération singulière
pour les gens de mérite, et un fort grand desir de
les avoir pour amis. Il regardoit M. Arnauld comme
un des premiers théologiens de son siècle, étant
lui-même un théologien fort habile, et il lui a
conservé jusqu' à la mort cette estime qu' il avoit
conçue pour lui dès

p476

qu' ils étoient ensemble sur les bancs : jusque-là
qu' après son retour en France, il a mieux aimé se
laisser rayer du nombre des docteurs de la
faculté, que de souscrire à la censure dont nous
venons de parler, et qui lui parut toujours
l' ouvrage d' une cabale.
La vérité est pourtant que, tandis qu' il fut
coadjuteur, c' est-à-dire dans le temps qu' il
étoit à la tête de la fronde , messieurs de
Port-Royal eurent très-peu de commerce avec
lui, et qu' il ne s' amusoit guère alors à leur
communiquer ni les secrets de sa conscience, ni
les ressorts de sa politique. Et comment les leur
auroit-il pu communiquer ? Il n' ignoroit pas, et
personne dès lors ne l' ignoroit, que c' étoit la
doctrine de Port-Royal qu' un sujet, pour quelque
occasion que ce soit, ne peut se révolter en
conscience contre son légitime prince ; que
quand même il en seroit injustement opprimé, il
doit souffrir l' oppression, et n' en demander justice
qu' à Dieu, qui seul a droit de faire rendre
compte aux rois de leurs actions. C' est ce qui a
toujours été enseigné à Port-Royal, et c' est ce
que M. Arnauld a fortement maintenu dans ses
livres, et particulièrement dans son apologie
pour les catholiques
, où il a traité la
question à fond. Mais non-seulement messieurs de
Port-Royal ont soutenu cette doctrine, ils l' ont
pratiquée à la rigueur. C' est une chose connue
d' une infinité de gens, que pendant les guerres
de Paris, lorsque les plus fameux directeurs de
conscience donnoient indifféremment l' absolution
à tous les gens engagés dans les deux partis, les
ecclésiastiques de Port-Royal tinrent toujours
ferme à la refuser à ceux qui étoient dans le
parti contraire à celui du roi. On sait les rudes
pénitences qu' ils ont imposées et au prince de

p477

Conti et à la duchesse de Longueville, pour
avoir eu part aux troubles dont nous parlons, et
les sommes immenses qu' il en a coûté à ce prince
pour réparer, autant qu' il étoit possible, les
désordres dont il avoit pu être cause pendant
ces malheureux temps. Les jésuites ont eu
peut-être plus d' une occasion de procurer à
l' église de pareils exemples ; mais ou ils
n' étoient pas persuadés des mêmes maximes qu' on
suivoit là-dessus à Port-Royal, ou ils n' ont
pas eu la même vigueur pour les faire pratiquer.
Quelle apparence donc que le cardinal de Retz
ait pu faire entrer dans une faction contre le
roi des gens remplis de ces maximes, et prévenus
de ce grand principe de Saint Paul et de Saint
Augustin, qu' il n' est pas permis de faire même
un petit mal, afin qu' il en arrive un grand bien ?
On veut pourtant bien avouer que lorsqu' il fut
archevêque, après la mort de son oncle, les
religieuses de Port-Royal le reconnurent pour
leur légitime pasteur, et firent des prières pour
sa délivrance. Elles s' adressèrent aussi à lui
pour les affaires spirituelles de leur monastère, du
moment qu' elles surent qu' il étoit en liberté. On
ne nie pas même qu' ayant su l' extrême nécessité
où il étoit après qu' il eut disparu de Rome,
elles et leurs amis ne lui aient prêté quelque

p478

argent pour subsister, ne s' imaginant pas qu' il
fût défendu, ni à des ecclésiastiques, ni à des
religieuses, d' empêcher leur archevêque de mourir
de faim. C' est de là aussi que leurs ennemis prirent
occasion de les noircir dans l' esprit du cardinal
Mazarin, en persuadant à ce ministre qu' il n' avoit
point de plus grands ennemis que les jansénistes ;
que le cardinal de Retz n' étoit parti de Rome
que pour se venir jeter entre leurs bras ; qu' il
étoit même caché à Port-Royal ; que c' étoit là
que se faisoient tous les manifestes qu' on
publioit pour sa défense ; qu' ils lui avoient
déjà fait trouver tout l' argent nécessaire pour
une guerre civile, et qu' il ne désespéroit pas,
par leur moyen, de se rétablir à force ouverte
dans son siége. On a bien vu dans la suite
l' impertinence de ces calomnies ; mais pour en
faire mieux voir le ridicule, il est bon d' expliquer
ici ce que c' étoit que M. Arnauld, qu' on faisoit
l' auteur et le chef de toute la cabale.
Tout le monde sait que c' étoit un génie
admirable pour les lettres, et sans bornes dans
l' étendue de ses connoissances ; mais tout le
monde ne sait pas, ce qui est pourtant
très-véritable, que cet homme si merveilleux
étoit aussi l' homme le plus simple, le plus
incapable de finesse et de dissimulation, et le
moins propre, en un mot, à former ni à conduire
un parti ; qu' il n' avoit en vue que la vérité,
et qu' il ne gardoit sur cela aucunes mesures,
prêt à contredire ses amis lorsqu' ils avoient
tort, et à défendre ses ennemis, s' il lui
paroissoit qu' ils eussent raison ; qu' au reste,
jamais théologien n' eut des opinions si saines et
si pures sur la soumission qu' on doit au roi
et aux puissances ; que non-seulement il étoit
persuadé, comme nous l' avons déjà dit, qu' un
sujet, pour quelque occasion que ce soit, ne peut
point s' élever contre son prince, mais qu' il
ne croyoit pas même que dans la persécution
il pût murmurer.

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Toute la conduite de sa vie a bien fait voir qu' il
étoit dans ces sentiments. En effet, pendant plus
de quarante ans qu' on a abusé, pour le perdre,
du nom et de l' autorité du roi, a-t-il manqué
une occasion de faire éclater et son amour
pour sa personne, et son admiration pour les
grandes qualités qu' il reconnoissoit en lui ?
Obligé de se retirer dans les pays étrangers
pour se soustraire à la haine implacable de ses
ennemis, à peine y fut-il arrivé, qu' il publia
son apologie pour les catholiques ; et l' on
sait qu' une partie de ce livre est employée à
justifier la conduite du roi à l' égard des
huguenots, et à justifier les jésuites mêmes.
M. Le Marquis De Grana ayant su qu' il étoit
caché dans Bruxelles, le fit assurer de sa
protection ; mais il témoigna en même temps un
fort grand desir de voir ce docteur, dont la
réputation avoit rempli toute l' Europe. M.
Arnauld ne refusa point sa protection ; mais
il le fit prier de le laisser dans son obscurité,
et de ne point l' obliger à voir un gouverneur
des Pays-Bas espagnols, pendant que l' Espagne
étoit en guerre avec la France ; et M. De
Grana fut assez galant homme pour approuver la
délicatesse de son scrupule.
Lorsque le prince d' Orange se fut rendu maître
de l' Angleterre, les jésuites, qu' on regardoit
partout comme les principales causes des malheurs
du roi Jacques, ne furent pas, à ce qu' on prétend,
les derniers à vouloir se rendre favorable le
nouveau roi. Mais M. Arnauld, qui avoit tant
d' intérêt à ne pas s' attirer son indignation, ne
put retenir son zèle : il prit la plume, et
écrivit avec tant de force pour défendre les
droits du roi Jacques, et pour exhorter tous
les princes catholiques à imiter la

p480

générosité avec laquelle le roi l' avoit recueilli
en France, que le prince d' Orange exigea de
tous ses alliés, et surtout des espagnols, de
chasser ce docteur de toutes les terres de leur
domination. Ce fut alors qu' il se trouva dans la
plus grande extrémité où il se fût trouvé de sa
vie, la France lui étant fermée par les jésuites,
et tous les autres pays par les ennemis de la
France.
On a su de quelques amis qui ne le quittèrent
point dans cette extrémité, qu' un de leurs plus
grands embarras étoit d' empêcher que, dans tous
les lieux où il cherchoit à se cacher, son trop
grand zèle pour le roi ne le fît découvrir. Il
étoit si persuadé que ce prince ne pouvoit
manquer dans la conduite de ses entreprises,
que sur cela il entreprenoit tout le monde :
jusque-là que, sur la fin de ses jours, étant
sujet à tomber dans un assoupissement que l' on
croyoit dangereux pour sa vie, ces mêmes amis
ne savoient point de meilleur moyen pour l' en
tirer que de lui crier, ou que les françois
avoient été battus, ou que le roi avoit levé le
siége de quelque place ; et il reprenoit toute
sa vivacité naturelle pour disputer contre eux,
et leur soutenir que la nouvelle ne pouvoit pas
être vraie. Il n' y a qu' à lire son testament, où
il déclare à Dieu le fond de son coeur. On y
verra avec quelle tendresse, bien loin d' imputer
au roi toutes les traverses que lui ou ses amis
ont essuyées, il plaide, pour ainsi dire, devant
Dieu la cause de ce prince, et justifie la
pureté de ses intentions.
Oserai-je parler ici des épreuves extraordinaires où
l' on a mis son amour inébranlable pour la vérité ?
De grands cardinaux, très-instruits des intentions
de la cour de Rome, n' ont point caché qu' il n' a
tenu qu' à lui d' être

p481

revêtu de la pourpre de cardinal, et que pour
parvenir à une dignité qui auroit si glorieusement
lavé tous les reproches d' hérésie que ses ennemis
lui ont osé faire, il ne lui en auroit coûté que
d' écrire contre les propositions du clergé de
France touchant l' autorité du pape. Bien loin
d' accepter ces offres, il écrivit même contre
un docteur flamand, qui avoit traité d' hérétiques
ces propositions. Un des ministres du roi, qui
lut cet écrit, charmé de la force de ses
raisonnements, proposa de le faire imprimer au
Louvre ; mais la jalousie des ennemis de M.
Arnauld l' emporta et sur la fidélité du ministre
et sur l' intérêt du roi même. Voilà quel étoit
cet homme qu' on a toujours dépeint comme si
dangereux pour l' état, et contre lequel les
jésuites, peu de temps avant sa mort, firent
imprimer un livre avec cet infâme titre : Antoine
Arnauld fugitif pour se dérober à la justice
du roi
.
Je ne saurois mieux finir cette longue digression
que par les propres paroles que le cardinal de
Retz dit à quelques-uns de ses plus intimes amis,
qui, en lui parlant de ses aventures passées, lui
demandoient si en effet en ces temps-là il avoit
reçu quelques secours de la cabale des jansénistes.
" je me connois, leur répondit-il, en cabale ; et
pour mon malheur, je ne m' en suis que trop mêlé.
J' avois autrefois quelque habitude avec les gens
dont vous parlez, et je voulus les sonder pour
voir si je les pourrois mettre à quelque usage ;
mais, vous

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pouvez vous en fier à ma parole, je ne vis jamais
de gens qui, par inclination et par incapacité,
fussent plus éloignés de tout ce qui s' appelle
cabale. " ce même cardinal leur avoua aussi qu' il
avoit auprès de lui, pendant sa disgrâce, deux
théologiens réputés jansénistes, qui ne purent jamais
souffrir que, dans l' extrême besoin où il étoit,
il prît de l' argent que les espagnols lui faisoient
offrir, et qu' il se vit par là obligé à en
emprunter de ses amis. Quelques-uns de ceux à qui
il tint ce discours vivent encore, et ils sont
dans une telle réputation de probité, que je suis
bien sûr qu' on ne récuseroit pas leur témoignage.
Mais pour reprendre le fil de notre narration, le
miracle de la sainte épine ne fut pas la seule
mortification qu' eurent alors les jésuites ; car
ce fut dans ce temps-là même que parurent les
fameuses lettres provinciales , c' est-à-dire
l' ouvrage qui a le plus contribué à les décrier.
M. Pascal, auteur de ces lettres , avoit fait
les trois premières pendant qu' on examinoit en
Sorbonne la lettre de M. Arnauld. Il y avoit
expliqué les questions sur la grâce avec tant d' art
et de netteté, qu' il les avoit rendues
non-seulement intelligibles, mais agréables à
tout le monde. M. Arnauld y étoit pleinement
justifié de l' erreur dont on l' accusoit, et les
ennemis mêmes de Port-Royal avouoient que
jamais ouvrage n' avoit été composé avec plus
d' esprit et de justesse. M. Pascal se crut donc
obligé d' employer ce même esprit à combattre
un des plus grands abus qui se soit jamais glissé
dans l' église, c' est à savoir la morale relâchée
de quantité de casuistes, et dont les jésuites
faisoient le plus grand nombre, qui, sous
prétexte d' éclaircir les cas de conscience,
avoient avancé dans leurs livres une multitude

p483

infinie de maximes abominables, qui tendoient à
ruiner toute la morale de Jésus-Christ.
On avoit déjà fait plusieurs écrits contre ces
maximes, et l' université avoit présenté plusieurs
requêtes au parlement, pour intéresser la
puissance séculière à réprimer l' audace de ces
nouveaux docteurs. Cela n' avoit pas néanmoins
produit un fort grand effet ; car ces écrits,
quoique très-solides, étant fort secs, n' avoient
été lus que par très-peu de personnes. On les
avoit regardés comme des traités de scolastique,
dont il falloit laisser la connoissance aux
théologiens ; et les jésuites, par leur crédit,
avoient empêché toutes les requêtes d' être
répondues. Mais M. Pascal venant à traiter
cette matière avec sa vivacité merveilleuse et
cet heureux agrément que Dieu lui avoit donné,
fit un éclat prodigieux, et rendit bientôt ces
misérables casuistes l' horreur et la risée de
tous les honnêtes gens.
On peut juger de la consternation où ces lettres
jetèrent les jésuites, par l' aveu sincère qu' ils
en font eux-mêmes. Ils confessent, dans une de
leurs réponses, que les exils, les emprisonnements
et tous les plus affreux supplices n' approchent
point de la douleur qu' ils eurent de se voir
moqués et abandonnés de tout le monde : en quoi
ils font connoître tout ensemble, et combien ils
craignent d' être méprisés des hommes, et combien ils
sont attachés à soutenir leurs méchants auteurs.
En effet, pour regagner cette estime du public,
à laquelle ils sont si sensibles, ils n' avoient
qu' à désavouer de bonne foi ces mêmes auteurs,
et à remercier l' auteur des lettres de
l' ignominie salutaire qu' il leur avoit procurée.
Bien loin de cela, il n' y a point d' invectives à
quoi ils ne s' emportassent contre sa personne,
quoiqu' elle

p484

leur fût alors entièrement inconnue. Le P. Annat
disoit que, pour toute réponse à ses quinze
premières lettres, il n' y avoit qu' à lui dire
quinze fois qu' il étoit un janséniste ; et l' on
sait ce que veut dire un janséniste au langage
des jésuites. Ils voulurent même l' accuser de
mauvaise foi dans la citation des passages de
leurs casuistes ; mais il les réduisit au silence
par ses réponses. D' ailleurs il n' y avoit qu' à
lire leurs livres pour être convaincu de son
exacte fidélité ; et malheureusement pour eux,
beaucoup de gens eurent alors la curiosité de
les lire : jusque-là que pour satisfaire l' empressement
du public, il se fit une nouvelle édition de la
théologie morale d' Escobar, laquelle est comme
le précis de toutes les abominations des casuistes ;
et cette édition fut débitée avec une rapidité
étonnante.
Dans ce temps-là même il arriva une chose qui
acheva de mettre la vérité dans tout son jour.
Un des principaux curés de Rouen, qui avoit lu
les petites lettres ,

p485

fit, en présence de son archevêque, en un synode de
plus de huit cents curés, un discours fort
pathétique sur la corruption qui s' étoit depuis
peu introduite dans la morale. Quoique les
jésuites n' eussent point été nommés dans ce
discours, le P. Brisacier, qui étoit alors
recteur du collége des jésuites à Rouen, n' en
eut pas plus tôt avis que sa bile se réchauffa.
Il prit la plume, et fit un libelle en forme
de requête, où il déchiroit ce vertueux
ecclésiastique avec la même fureur qu' il avoit
déchiré les religieuses de Port-Royal.
Les autres curés, touchés du traitement indigne
qu' on faisoit à leur confrère, eurent soin,
avant toutes choses, de s' instruire à fond du
sujet de leur querelle. Ils prirent d' un côté
les lettres provinciales , et de l' autre les
livres des casuistes : résolus de poursuivre, ou
la condamnation de ces lettres si les casuistes
y étoient cités à faux, ou la condamnation des
casuistes si ces citations étoient véritables. Ils
y trouvèrent non-seulement tous les passages qui
étoient rapportés, mais encore un grand nombre de
beaucoup plus horribles, que M. Pascal avoit
fait scrupule de citer. Ils dressèrent un extrait
de tous ces passages, et le présentèrent avec
une requête à M. De Harlay, alors leur
archevêque, qui a été depuis archevêque de Paris.
Mais lui, jugeant que cette affaire regardoit
toute l' église, les renvoya à l' assemblée
générale du clergé, et y députa même un de ses
grands vicaires, avec ordre d' y présenter et
l' extrait et la requête.
Les curés de Rouen écrivirent aussitôt à ceux
de Paris, pour les prier de les aider de leurs
lumières et de leur crédit, et même de se joindre
à eux dans une cause qui

p486

étoit, disoient-ils, la cause de l' évangile. Les
curés de Paris n' avoient pas attendu cette lettre
pour s' élever contre la morale des nouveaux
casuistes. Ils s' étoient déjà assemblés plusieurs
fois sur ce sujet, tellement qu' ils n' eurent
pas de peine à se joindre avec leurs confrères.
Ils dressèrent aussi de leur côté un extrait de
plus de quarante propositions de ces casuistes, et
le présentèrent à l' assemblée du clergé pour en
demander la condamnation, en même temps que la
requête des curés de Rouen y fut présentée.
Comme c' est principalement aux évêques à maintenir
dans l' église la saine doctrine, tout le monde
s' attendoit que le zèle des prélats éclateroit encore
plus fortement que celui de tous ces curés. En
effet, quelle apparence que ces mêmes évêques,
qui se donnoient alors tant de mouvement pour
faire condamner dans Jansénius cinq propositions
équivoques qu' on doutoit qui s' y trouvassent,
pussent hésiter à condamner dans les livres des
casuistes un si grand nombre de propositions,
toutes plus abominables les unes que les autres,
qui y étoient énoncées en propres termes, et qui
tendoient au renversement entier de la morale
de Jésus-Christ ? à la vérité, il paroît,
par les témoignages publics de quelques prélats
députés à l' assemblée dont nous parlons, qu' ils
ne purent entendre sans horreur la lecture de
ces propositions des casuistes, et qu' ils furent
sur le point de se boucher les oreilles, comme
firent les pères du concile de Nicée, lorsqu' ils
entendirent les propositions d' Arius. Mais les
égards qu' on avoit pour les jésuites prévalurent
sur cette horreur. L' assemblée se contenta de faire
dire aux curés,

p487

par les commissaires qu' elle avoit nommés pour
examiner leur requête, qu' étant sur le point de
se séparer, et l' affaire qu' ils lui proposoient
étant d' une grande discussion, elle n' avoit plus
assez de temps pour y travailler. Du reste, elle
ordonna aux agents du clergé de faire imprimer
les instructions de Saint Charles sur la
pénitence
, et de les envoyer dans tous les
diocèses, " afin que cet excellent ouvrage servît
comme de barrière pour arrêter le cours des
nouvelles opinions sur la morale " .
Quoique les jésuites n' eussent pas lieu de se
plaindre de la sévérité des prélats, ils furent
néanmoins très-mortifiés de la publication de ce
livre, sur lequel ils n' ignoroient pas que toute
la doctrine du livre de la fréquente communion
étoit fondée ; mais ils se plaignirent surtout
de l' abbé de Ciron, qu' ils accusèrent d' avoir
composé la lettre circulaire des évêques qui
accompagnoit ce même livre. Et plût à Dieu que
leur animosité contre cet abbé se fût arrêtée à
sa personne, et ne se fût pas étendue sur un
saint établissement de filles (les filles de
l' enfance
) dont il avoit dressé les
constitutions, et qu' ils ont eu le crédit de
faire détruire, au grand regret de la province

p488

de Languedoc et de toute l' église même, qui en
recevoit autant d' utilité que d' édification !
Comme tous ces extraits des curés avoient achevé
de convaincre tout le monde de la fidélité des
citations de M. Pascal, les jésuites prirent un
parti tout contraire à celui qu' ils avoient pris
jusqu' alors. Ils entreprirent de défendre
ouvertement la doctrine de leurs auteurs. C' est
ce qui leur fit publier le livre de l' apologie
des casuistes
, composé par le P. Pirot,
ami du P. Annat, et qui enseignoit la théologie
au collége de Clermont. Comme ils n' avoient pu
obtenir de privilége pour l' imprimer, on n' y voyoit
ni nom d' auteur ni nom d' imprimeur ; mais ils
le débitèrent publiquement dans leur collége. Ils
en distribuèrent eux-mêmes plusieurs exemplaires
aux amis de la société, tant à Paris que dans
les provinces. Le P. Brisacier le fit lire en
plein réfectoire dans le collége de Rouen : il
avoit plus de raison qu' un autre de soutenir ce
bel ouvrage, puisqu' on y renouveloit contre les
religieuses de Port-Royal, et contre leurs
directeurs, les mêmes impostures dont il pouvoit
se dire l' inventeur.
Mais sa compagnie n' eut pas longtemps sujet de
s' applaudir de la publication de ce livre : jamais
ouvrage n' a excité un si grand soulèvement dans
l' église. Les curés de Paris dressèrent d' abord
deux requêtes, pour les présenter, l' une au
parlement, l' autre aux grands vicaires. Le P.
Annat, pour parer ce coup, obtint qu' ils fussent
mandés au Louvre, pour rendre raison de leur
conduite. Mais cela ne fit que hâter la
condamnation de

p489

cet exécrable livre. En effet, le cardinal
Mazarin ayant demandé aux curés, en présence
du roi et des principaux ministres de son
conseil, pourquoi ils vouloient s' adresser au
parlement au sujet d' un livre de théologie,
ils répondirent avec une fermeté respectueuse
qu' il ne s' agissoit point dans ce livre de
simples questions de théologie, mais que la
doctrine qu' il contenoit ne tendoit pas moins
qu' à autoriser les plus grands crimes, tels
que le vol, l' usure, le duel, l' adultère et
l' homicide ; et que la sûreté des sujets du roi
et celle de sa majesté même étant intéressée à
sa condamnation, ils s' étoient crus en droit
de porter leurs plaintes aux mêmes tribunaux
qui avoient autrefois condamné les Santarels, les
Mariana, et les autres dangereux auteurs de
cette même société. On n' eut pas la moindre
réponse à leur faire. Le chancelier, qui étoit
présent, déclara qu' il avoit refusé le privilége
de ce livre. Enfin le roi, après avoir exigé
des curés qu' ils se contenteroient de s' adresser
aux juges ecclésiastiques, leur promit d' envoyer
ses ordres en Sorbonne pour y examiner
l' apologie . Le roi tint parole ; et toutes
les brigues des jésuites et des docteurs de
leur parti ne purent empêcher que la faculté
ne fît une censure, et que cette censure ne fût
publiée. Les grands vicaires de Paris en
publièrent aussi une de leur côté ; et presque
en même temps plus de trente archevêques et
évêques, quelques-uns même de ceux que les jésuites
croyoient le plus dans leur dépendance,
foudroyèrent à l' envi et l' apologie et la
méchante morale des casuistes.
Les jésuites perdoient patience pendant ce
soulèvement si universel ; mais ils ne purent
jamais se résoudre

p490

à désavouer l' apologie . Le P. Annat fit
plusieurs écrits contre les curés, et il les traita
avec la même hauteur que les jésuites traitent
ordinairement leurs adversaires. Mais ceux-ci
le réfutèrent courageusement, et le couvrirent
de confusion sur tous les points dont on les
vouloit accuser. D' autres jésuites s' attaquèrent
aux évêques mêmes, et écrivirent contre leurs
censures : ils publioient hautement que ce n' étoit
point aux évêques à prononcer sur de telles
matières, et que c' étoient des causes majeures
qui devoient être renvoyées à Rome, comme on y
avoit renvoyé les cinq propositions. Ils furent
fort mortifiés, lorsqu' au bout de six mois ils
virent leur livre condamné par un décret de
l' inquisition. Ils trouvoient néanmoins encore
des raisons de se flatter, disant que l' inquisition
n' avoit supprimé l' apologie que pour des
considérations de police. Enfin le pape
Alexandre Vii, auprès duquel ils avoient
toujours été en si grande faveur, frappa
d' anathème quarante-cinq propositions de leurs
casuistes. Quelques années après, il condamna
encore le livre d' un P. Moya, jésuite
espagnol, qui, sous le nom d' Amadaeus
Guimeneus, enseignoit la même doctrine que
l' apologie , et censura de même le fameux
Caramuel, grand défenseur de toutes les méchantes
maximes des casuistes. Pour achever de

p491

purger l' église de cette pernicieuse doctrine, le
pape Innocent Xi, en l' année 1668, fit un
décret où il condamnoit à la fois soixante-cinq
propositions aussi tirées des casuistes, avec
excommunication encourue ipso facto par
ceux qui, directement ou indirectement, auront
la hardiesse de les soutenir.
Qui n' eût cru qu' une compagnie qui fait un voeu
particulier d' obéissance et de soumission aveugle
au saint-siége, garderoit du moins le silence
sur une doctrine si solennellement condamnée, et
feroit désormais enseigner dans ses écoles une
morale plus conforme et à l' évangile et aux
décisions des papes ? Mais le faux honneur de la
société l' a emporté encore en cette occasion sur
toutes les raisons de religion et de politique,
et même sur les constitutions fondamentales de la
société. Il ne s' est presque point passé d' années
depuis ce temps-là que les jésuites, soit par
de nouveaux livres, soit par des thèses publiques,
n' aient soutenu les mêmes méchantes maximes. On
sait avec combien d' évêques ils se brouillent encore
tous les jours sur ce sujet. Peu s' en est fallu
enfin qu' ils n' aient déposé leur propre général,
pour avoir fait imprimer, avec l' approbation du
pape, un livre contre la probabilité, laquelle
est regardée à bon droit comme la source de toute
cette horrible morale.
Mais pendant que les jésuites soutenoient avec cette
opiniâtreté les erreurs de leurs casuistes, et ne
se rendoient,

p492

ni sur le fait, ni sur le droit, aux censures des
papes et des évêques, ils n' en poursuivoient pas avec
moins d' audace la condamnation de leurs adversaires.
Ce ne fut pas assez pour le P. Annat d' avoir fait
juger dans l' assemblée du Louvre que les
propositions étoient dans Jansénius, et d' avoir
ensuite fait ordonner, dans l' assemblée des quinze
évêques, que la constitution et le bref seroient
signés par tout le royaume : il entreprit encore
d' établir un formulaire ou profession de foi, qui
comprît également la créance du fait et du droit,
et d' en faire ordonner la souscription sous les
peines portées contre les hérétiques. C' est ce
fameux formulaire qui a tant causé de troubles
dans l' église, et dont les jésuites ont tiré un
si grand usage pour se venger de toutes les
personnes qu' ils haïssoient. Tout le monde convient
que ce fut M. De Marca qui dressa ce formulaire
avec le P. Annat, et qui le fit recevoir dans
l' assemblée générale de 1655.
Ce prélat étoit un homme de beaucoup d' esprit,
très-habile dans le droit canon, et dans tout ce
qui s' appelle la police extérieure de l' église,
sur laquelle il avoit même fait des livres
très-savants et fort opposés aux prétentions de la
cour de Rome. Mais il savoit fort peu de théologie,
ne s' étant destiné que fort tard à l' état
ecclésiastique, et ayant passé plus de la moitié
de sa vie dans des emplois séculiers, d' abord
président au parlement de

p493

Pau, puis intendant en Catalogne, d' où il avoit
été élevé à l' évêché de Couserans, et ensuite
à l' archevêché de Toulouse. Sa grande habileté,
jointe à l' extrême passion qu' il témoignoit contre
les jansénistes, lui donnoit un grand crédit
dans les assemblées du clergé : il en dressoit
tous les actes, et en formoit, pour ainsi dire,
toutes les décisions.
M. De Marca et le P. Annat convenoient dans
le dessein de faire déclarer hérétiques les
défenseurs de Jansénius, mais ils ne convenoient
pas dans la manière de tourner la chose. Le P.
Annat prétendoit que les papes étant infaillibles
aussi bien sur le fait que sur le droit, on ne
pouvoit nier sans hérésie un fait que le pape avoit
décidé. Mais cela n' accommodoit pas Monsieur De
Toulouse, qui avoit soutenu très-fortement
l' opinion contraire dans ses livres, et cela,
fondé sur l' autorité de tout ce qu' il y a de
plus habiles écrivains, de ceux mêmes qui sont
le plus attachés à la cour de Rome, tels que
les cardinaux Baronius, Bellarmin, Palavicin,
le P. Petau, et plusieurs autres savants jésuites,
qui tous ont enseigné que l' église n' exige point
la créance des faits non révélés, et qui n' ont
point fait difficulté de contester des faits
très-importants, décidés dans des conciles généraux.
Les censeurs mêmes de la seconde lettre de M.
Arnauld, quelque animés qu' ils fussent contre
sa personne, n' avoient qualifié que de téméraire
la proposition de ce docteur, où il disoit qu' il
n' avoit point trouvé dans Jansénius les
propositions condamnées. Les jansénistes donc
ne pouvoient, même selon leurs ennemis, être
traités tout au plus que de téméraires ; et le
P. Annat vouloit qu' ils fussent déclarés
hérétiques.
Dans cet embarras, M. De Marca s' avisa d' un
expédient

p494

dont il s' applaudit fort : il prétendit que le
fait de Jansénius étoit un fait certain, d' une
nature particulière, et qui étoit tellement
lié avec le droit, qu' ils ne pouvoient être
séparés. " le pape, disoit ce prélat, déclare qu' il
a condamné comme hérétique la doctrine de
Jansénius : or les jansénistes soutiennent la
doctrine de Jansénius : donc les jansénistes
soutiennent une doctrine hérétique. " c' étoit
un des plus ridicules sophismes qui se pût faire,
puisque le pape n' expliquant point ce qu' il
entendoit par la doctrine de Jansénius, la même
question de fait subsistoit toujours entre ses
adversaires et ses défenseurs, dont les uns
croyoient voir dans cette doctrine tout le venin
des cinq propositions, et les autres n' y croyoient
voir que la doctrine de Saint Augustin. Il
n' est pas croyable néanmoins combien de gens se
laissèrent éblouir à ce faux argument. Le P. Annat
le répétoit à chaque bout de champ dans ses livres ;
et ce ne fut qu' après un nombre infini de
réfutations qu' il fut obligé de l' abandonner.
Cependant lui et Monsieur De Toulouse ayant
préparé tous les matériaux pour faire accepter
leur formulaire dans l' assemblée générale, deux
prélats envoyés par le roi y vinrent exhorter
les évêques, de la part de sa majesté, à chercher
les moyens d' extirper l' hérésie du jansénisme.
En même temps tous les prélats qui se trouvoient
alors à Paris (en 1656) eurent aussi ordre de
se rendre dans la grande salle des augustins.
Alors Monsieur De Toulouse présenta à
l' assemblée une ample relation, qu' il avoit
composée à sa mode, de toute l' affaire de
Jansénius. Cette relation étant lue, on fit
aussi lecture de la constitution et du bref, des
déclarations du roi, et de toutes les lettres
des assemblées précédentes. M. De Marca fit un
grand discours sur l' autorité de la présente
assemblée, qu' il égaloit à un concile national.
Tout cela, comme on peut

p495

penser, fut fort long, et occupa presque toutes
les deux séances dans lesquelles cette grande
affaire fut terminée, en telle sorte que ceux
qui y étoient présents n' eurent autre chose
à faire qu' à écouter et à signer. Il n' y eut, pour
ainsi dire, ni examen ni délibération : ceux qui
n' étoient pas de l' avis du formulaire furent
entraînés par le grand nombre. On confirma les
délibérations des assemblées précédentes ; le
formulaire fut approuvé, et on résolut qu' il
seroit envoyé à tous les évêques absents, avec
ordre à eux d' exécuter les résolutions de
l' assemblée, sous peine d' être exclus de toute
assemblée du clergé, soit générale, soit
particulière, et même des assemblées provinciales.
Tout cela se fit le premier et le deuxième jour
de septembre.
En même temps l' assemblée écrivit au nouveau pape,
pour lui rendre compte de tout ce qu' elle avoit
fait contre les jansénistes. Ce pape, qui
s' appeloit auparavant Fabio Chigi, avoit pris
le nom d' Alexandre Vii. Je ne puis m' empêcher
de rapporter à son sujet une chose assez
particulière, que le cardinal de Retz raconte
dans l' histoire qu' il a composée du conclave où
ce même pape fut élu. Il dit que le cardinal
François Barberin, dont le parti étoit fort
puissant dans le conclave, fut longtemps sans se
pouvoir résoudre de donner sa voix à Chigi,
craignant que son étroite liaison avec les
jésuites ne l' engageât, quand il seroit pape, à
donner quelque atteinte à la doctrine de Saint
Augustin, pour laquelle Barberin avoit toujours
eu un fort grand respect. Chigi, ajoute le
cardinal de Retz, n' ignora pas ce scrupule.
Quelques jours après,

p496

s' étant trouvé à une conversation où le cardinal
Albizzi, passionné partisan des jésuites, parloit
de Saint Augustin avec beaucoup de mépris, il
prit avec beaucoup de chaleur la défense de ce
saint docteur, et parla de telle sorte, que
non-seulement le cardinal Barberin fut entièrement
rassuré, mais qu' on se flatta même que Chigi seroit
homme à donner la paix à l' église.
Il est évident que jamais les jésuites ne furent
plus puissants à Rome que sous son pontificat. Il
ne tarda guère à publier une constitution, où, non
content de confirmer la bulle d' Innocent X contre
les cinq propositions, il traitoit d' enfants
d' iniquité tous ceux qui osoient dire que ces
propositions n' avoient point été extraites de
Jansénius, ni condamnées au sens de cet évêque :
assurant qu' il avoit assisté lui-même au jugement
de toute cette affaire, et que l' intention de son
prédécesseur avoit été de condamner la doctrine
de Jansénius. Il y a de l' apparence qu' il disoit
vrai. Cependant l' assemblée du clergé rapporte
dans son procès-verbal une chose assez surprenante :
c' est que monsieur l' évêque de Lodève, dans le
compte qu' il rendit à messeigneurs d' un entretien
qu' il avoit eu avec Innocent X, leur dit que ce
pape l' avoit assuré de sa propre bouche que son
intention n' avoit point été de toucher ni à la
personne, ni à la mémoire de Jansénius, ni même
précisément à la question de fait.
Mais l' assemblée ne se mit pas fort en peine
d' accorder ces contrariétés ; elle ne se plaignit
pas même de certains termes de la nouvelle bulle
qui étoient très-injurieux à l' épiscopat, et se
contenta de les adoucir le mieux qu' elle put dans
la version françoise qu' elle en fit faire. Du reste,
elle reçut avec de grands témoignages de respect la
constitution,

p497

en fit faire mention dans le formulaire, où il ne
fut plus parlé du bref d' Innocent X, et résolut de
supplier le roi de la faire enregistrer dans son
parlement. On appréhenda que le parlement ne
rejetât cette bulle pour plusieurs raisons, et
entre autres, pour les mêmes causes qui avoient
empêché qu' on n' y présentât la bulle d' Innocent
X, je veux dire parce qu' elle étoit faite par
le pape seul, sans aucun concile, sans avoir
pris même l' avis des cardinaux, et, comme on
dit, Motu Proprio : ce qu' on ne reconnoît
point en France. Mais le roi l' ayant lui-même
portée au parlement, sa présence empêcha toutes les
oppositions qu' on auroit pu faire. Tous les
évêques la firent publier dans leurs diocèses ;
mais pour le formulaire, ils en firent eux-mêmes
si peu de cas, qu' il ne paroît point qu' aucun
d' eux en ait exigé la souscription, non pas même
l' archevêque de Toulouse, qu' on en regardoit
comme l' inventeur. Ainsi les choses demeurèrent au
même état où elles se trouvoient avant l' assemblée,
tout le monde étant d' accord sur le dogme, et ceux
qui doutoient du fait ne se croyant pas obligés de
reconnoître plus d' infaillibilité sur ce fait dans
Alexandre Vii que dans son prédécesseur. Le
cardinal Mazarin lui-même, soit que les grandes
affaires de l' état l' occupassent alors tout entier,
soit qu' il ne fût pas toujours d' humeur à accorder
aux jésuites tout ce qu' ils lui demandoient, ne
donna aucun ordre pour exécuter les décisions de
l' assemblée, et parut être retombé pour cette
querelle dans la même indifférence où il avoit été
dans les commencements.
Les choses demeurèrent en cet état jusque vers la
fin de décembre de l' année 1660, auquel temps
l' assemblée générale, dont l' ouverture s' étoit faite
au commencement

p498

de cette même année, eut ordre de remettre sur
le tapis l' affaire du jansénisme. Aussitôt tous
les prélats de dehors furent mandés pour y
travailler, et entre autres l' archevêque de
Toulouse, qui n' étoit point de cette assemblée,
mais qui y vint plaider avec beaucoup de chaleur
la cause de son formulaire. Il fit surtout de
grandes plaintes d' un écrit qu' on avoit fait contre
ce formulaire, dont on avoit renversé tous les
principes par les propres principes que Monsieur
De Toulouse avoit autrefois enseignés dans ses
livres. Cet écrit étoit du même M. De Launoy
dont nous avons déjà parlé, qui ne prenoit, comme
j' ai dit, aucun intérêt à la doctrine de Saint
Augustin, mais qui, par la même raison qu' il
n' avoit pu souffrir de voir renversés par la
censure de Sorbonne tous les priviléges de la
faculté, n' avoit pu digérer aussi de voir toutes
les libertés de l' église gallicane et toute
l' ancienne doctrine de la France renversées par
le formulaire du clergé.
Celui qui présidoit à l' assemblée de 1660 étoit
M. De Harlay, archevêque de Rouen. On peut juger
qu' il ne négligea pas cette grande occasion de se
signaler. Il eut plusieurs prises avec les plus
illustres députés du premier et du second ordre,
qui lui sembloient trop favorables aux jansénistes,
fit sonner fort haut dans tous ces avis la volonté
du roi et les intentions de M. Le Cardinal
Mazarin. Tout cela n' empêcha pas monsieur l' évêque
de Laon, depuis cardinal d' Estrées, M. De
Bassompierre, évêque de Xaintes, et d' autres
évêques des plus considérables, de s' élever avec
beaucoup de fermeté contre le nouveau joug qu' on
vouloit imposer aux fidèles, en leur prescrivant
la même créance pour les faits non révélés que pour
les dogmes. La brigue contraire l' emporta
néanmoins sur toutes leurs raisons ; et le plus
grand nombre fut, à l' ordinaire,

p499

de l' avis du président, c' est-à-dire de l' avis de
la cour. On enchérit encore sur les résolutions des
dernières assemblées. On ordonna de nouvelles
peines contre ceux qui refuseroient de se soumettre ;
on comprit dans le nombre de ceux qui seroient
obligés de signer le formulaire, non-seulement les
religieuses, mais même les régents et les maîtres
d' école : chose jusqu' alors inouïe dans l' église
catholique, et qui n' avoit été pratiquée que par les
protestants d' Allemagne.
Le cardinal Mazarin mourut quinze jours après ces
délibérations. Les défenseurs de Jansénius s' étoient
d' abord flattés que cette mort apporteroit quelque
changement favorable à leurs affaires ; mais
lorsqu' ils virent de quelles personnes le roi
avoit composé son conseil de conscience, et que
c' étoit M. De Marca et le P. Annat qui y
avoient la principale autorité, ils jugèrent bien
qu' ils ne devoient plus mettre leur confiance qu' en
Dieu seul, et que toutes les autres voies pour
faire connoître leur innocence leur étoient fermées.

PARTIE 2




p500

Nous avons vu jusqu' ici la calomnie employer tous ses
efforts pour décrier le monastère de
Port-Royal. Nous allons voir maintenant tomber
sur cette maison l' orage qui se formoit depuis
tant d' années, et la passion des jésuites armée
pour la perdre non plus simplement de
l' autorité du premier ministre, mais de toute la
puissance royale. Je ne doute pas que la postérité,
qui verra un jour, d' un côté, les grandes choses
que le roi a faites pour l' avancement de la
religion catholique, et de l' autre, les
grands services que M. Arnauld a rendus à
l' église, et la vertu extraordinaire qui a éclaté
dans la maison dont nous parlons, n' ait peine à
comprendre comment il s' est pu faire que sous un
roi si plein de piété et de justice, une maison si
sainte ait été détruite, et que ce même
M. Arnauld ait été obligé d' aller finir sa vie
dans les pays étrangers. Mais ce n' est pas la
première fois que Dieu a permis que de fort
grands saints aient été traités en coupables par
des princes très-vertueux. L' histoire
ecclésiastique est pleine de pareils exemples ; et
il faut avouer que jamais prévention n' a été
fondée sur des raisons plus apparentes que celle du
roi contre tout ce qui s' appelle jansénisme.
Car bien que les défenseurs de la grâce n' eussent
jamais soutenu les cinq propositions en elles-mêmes,
ni

p501

avoué qu' elles fussent d' aucun auteur, bien qu' ils
n' eussent, comme j' ai dit, envoyé leurs docteurs à
Rome que pour exhorter sa sainteté à prendre bien
garde, en prononçant sur ces propositions
chimériques, de ne point donner d' atteinte à la
véritable doctrine de la grâce, le pape néanmoins
les ayant condamnées sans aucune explication comme
extraites de Jansénius, il sembloit que les
prétendus jansénistes eussent entièrement perdu leur
cause ; et la plupart du monde, qui ne savoit point
le noeud de la question, croyoit que c' étoit en
effet leur opinion que le pape avoit condamnée. La
distinction même du fait et du droit qu' ils
alléguoient, paroissoit une adresse imaginée après
coup pour ne se point soumettre. Il n' est donc pas
surprenant que le roi, à qui ses grands emplois ne
laissoient pas le temps de lire leurs nombreuses
justifications, crût, sur tant de circonstances si
vraisemblables et si peu vraies, qu' ils étoient
dans l' erreur. D' ailleurs, quelques grands
principes qu' on eût à Port-Royal sur la
fidélité et sur l' obéissance qu' on doit aux
puissances légitimes, quelque persuadé qu' on y fût
qu' un sujet ne peut jamais avoir de juste raison de
s' élever contre son prince, le roi étoit prévenu
que les jansénistes n' étoient point bien
intentionnés pour sa personne et pour son état ; et
ils avoient eux-mêmes, sans y penser, donné
occasion à lui inspirer ces sentiments par
le commerce, quoique innocent, qu' ils avoient eu,
ainsi que nous avons dit, avec le
cardinal De Retz, et par leur facilité plus
chrétienne que judicieuse à recevoir beaucoup
de personnes, ou dégoûtées de la cour, ou
tombées dans la disgrâce, qui venoient chez eux
chercher des consolations, quelquefois même se
jeter dans la pénitence.

p502

Joignez à cela qu' encore que les principaux d' entre
eux fussent fort réservés à parler et à se
plaindre, ils avoient des amis zélés et
indiscrets, qui tenoient quelquefois des discours
très-peu excusables. Ces discours, quoique
avancés souvent par un seul particulier, étoient
réputés des discours de tout le corps. Leurs
adversaires prenoient grand soin qu' ils fussent
rapportés ou au premier ministre ou au roi même.
On sait que sa majesté a toujours un jésuite pour
confesseur. Le P. Annat, qui l' a été fort
longtemps, outre l' intérêt général de sa
compagnie, avoit encore un intérêt particulier
qui l' animoit contre les gens dont nous parlons.
Il se piquoit d' être grand théologien et grand
écrivain ; il entassoit volume sur volume, et ne
pouvoit digérer de voir ses livres, malgré tous
les mouvements que sa compagnie se donnoit pour
les faire valoir, méprisés du public, et ceux de
ses adversaires dans une estime générale. Tous
ceux qui ont connu ce père savent qu' étant
assez raisonnable dans les autres choses, il ne
connoissoit plus ni raison ni équité quand il
étoit question des jansénistes. Tout ce qui
s' approchoit du roi, mais surtout les gens
d' église, n' osoient guère lui parler sur ce chapitre
que dans les sentiments de son confesseur. Il ne se
tenoit point d' assemblée d' évêques où l' on ne fît
des délibérations contre la prétendue nouvelle
hérésie ; et ils comparoient dans leurs
harangues quelques déclarations qu' on avoit
obtenues de sa majesté contre les jansénistes, à tout
ce que les Constantins et les Théodoses ont fait
de plus considérable pour l' église. Les papes
mêmes, dans leurs

p503

brefs, excitoient son zèle à exterminer une secte si
pernicieuse. C' étoient tous les jours de nouvelles
accusations. On lui présentoit des livres où l' on
assuroit que, pendant les guerres de Paris, les
ecclésiastiques de Port-Royal avoient offert au
duc D' Orléans de lever et d' entretenir
douze mille hommes à leurs dépens, et qu' on en
donneroit la preuve dès que sa majesté en voudroit
être informée. On eut l' impudence d' avancer, dans
un de ces livres, que M. De Gondrin,
archevêque de Sens, qu' on appeloit l' un des
apôtres du jansénisme, avoit chargé, l' épée à la
main, et taillé en pièces, dans une ville de son
diocèse, un régiment d' irlandois qui étoit au service
de sa majesté. Tous ces ouvrages se débitoient avec
privilége, et les réponses où l' on couvroit de
confusion de si ridicules calomniateurs étoient
supprimées par autorité publique, et quelquefois
même brûlées par la main du bourreau.
Quel moyen donc que la vérité pût parvenir aux
oreilles du roi ? Le peu de gens qui auroient pu
avoir assez de fermeté pour la lui dire, étoient
ou retirés de la cour, ou décriés eux-mêmes
comme jansénistes. Et qui est-ce qui auroit pu être
à couvert d' une pareille diffamation, puisqu' on a vu
un pape, pour avoir fait écrire une lettre un
peu obligeante à M. Arnauld, diffamé lui-même
publiquement comme fauteur de jansénistes.
Ainsi une des premières choses à quoi sa majesté se
crut obligée, prenant l' administration de ses
affaires après la mort du cardinal Mazarin, ce fut
de délivrer son état de cette prétendue secte. Il
fit donner un arrêt dans son

p504

conseil d' état, pour faire exécuter les résolutions
de la dernière assemblée, et écrivit à tous les
archevêques et évêques de France à ce qu' ils
eussent à s' y conformer, avec ordre à chacun d' eux
de lui rendre compte de sa soumission deux mois
après qu' ils auroient reçu sa lettre. Mais les
jésuites n' eurent rien plus à coeur que de lui faire
ruiner la maison de Port-Royal. Il y avoit
longtemps qu' ils la lui représentoient comme le
centre et la principale école de la nouvelle
hérésie. On ne se donna pas même le temps de faire
examiner la foi des religieuses : le lieutenant
civil et le procureur du roi eurent ordre de
s' y transporter pour en chasser toutes les
pensionnaires et les postulantes, avec défense d' en
plus recevoir à l' avenir ; et un commissaire
du Châtelet alla faire la même chose au
monastère des Champs. L' abbesse, qui étoit
alors la mère Agnès, soeur de la Mère Angélique,
reçut avec un profond respect les ordres du roi, et
sans faire la moindre plainte de ce qu' on les
condamnoit ainsi avant que de les entendre,
demanda seulement au lieutenant civil si elle ne
pourroit pas donner le voile à sept de ces
postulantes qui étoient déjà au noviciat, et que la
communauté avoit admises à la vêture. Il n' en fit
point de difficulté ; et sur la parole de ce
magistrat, quatre de ces filles prirent l' habit
le lendemain, qui étoit le jour de la
quasimodo ; et les trois autres le prirent aussi
le jour suivant, fête de Saint Marc. Cette
affaire fut rapportée

p505

au roi d' une manière si odieuse, qu' il renvoya
sur-le-champ le lieutenant civil, avec une lettre
de cachet, pour faire ôter l' habit à ces novices.
L' abbesse se trouva dans un fort grand embarras,
ne croyant pas qu' ayant donné à des filles le saint
habit à la face de l' église, il lui fût permis de
le leur ôter, sans qu' elles se fussent attiré
ce traitement par quelque faute. Elle écrivit au roi
une lettre très-respectueuse pour lui expliquer
ses raisons, et pour le supplier aussi de vouloir
considérer si sa majesté, sans aucun jugement
canonique, pouvoit en conscience, en leur défendant
de recevoir des novices, supprimer et éteindre un
monastère et un institut légitimement établi pour
donner des servantes à Jésus-Christ dans la
suite de tous les siècles. Mais cette lettre ne
produisit d' autre fruit que d' attirer une seconde
lettre de cachet, par laquelle le roi réitéroit
ses ordres à l' abbesse d' ôter l' habit aux sept
novices, et de les renvoyer dans
vingt-quatre heures, sous peine de désobéissance et
d' encourir son indignation. Du reste, il lui
déclaroit qu' il n' avoit point prétendu supprimer
son monastère par une défense absolue d' y recevoir
des novices à l' avenir, mais seulement jusqu' à
nouvel ordre, lequel seroit donné par autorité
ecclésiastique, " lorsqu' il aura été pourvu à votre
couvent (ce sont les termes de la lettre) d' un
supérieur et directeur d' une capacité et piété
reconnue, et duquel la doctrine ne sera point
soupçonnée de jansénisme : à l' établissement
duquel nous entendons qu' il soit procédé
incessamment par les vicaires généraux de
l' archevêque de Paris. "
après une telle lettre, on n' osa plus garder les sept

p506

novices, et on les rendit à leurs parents ; mais
on ne put jamais les faire résoudre à quitter
l' habit : elles le gardèrent pendant plus de
trois ans, attendant toujours qu' il plût à Dieu
de rouvrir les portes d' une maison où elles
voyoient que leur salut étoit attaché. L' une de ces
novices étoit cette Mlle Perrier qui avoit été
guérie par la sainte épine ; et Dieu a permis
qu' elle soit restée dans le siècle, afin que plus
de personnes pussent apprendre de sa bouche ce
miracle si étonnant. Elle est encore vivante au
moment que j' écris ceci ; et sa piété exemplaire,
très-digne d' une vierge chrétienne, ne contribue
pas peu à confirmer le témoignage qu' elle rend à la
vérité.
Les pensionnaires et les postulantes chassées, on
chassa aussi le supérieur et les confesseurs. Alors
M. De Contes, doyen de Notre-Dame, l' un des
grands vicaires, amena aux religieuses, par ordre
du roi, M. Bail, curé de Montmartre, et
sous-pénitencier, pour être leur supérieur et
leur confesseur. Et celui-ci nomma deux prêtres de
Saint-Nicolas Du Chardonnet pour être leurs
confesseurs sous lui. On ne pouvoit guère choisir
de gens plus prévenus contre les jansénistes.
M. Bail surtout leur étoit fort opposé. Ses
cheveux se hérissoient au seul nom de
Port-Royal, et il avoit toute sa vie ajouté une
foi entière à tout ce que les jésuites publioient
contre cette maison : très-dévot d' ailleurs, et qui
avoit fort étudié les casuistes. Six semaines
après qu' il eut été établi supérieur,
M. De Contes et lui eurent ordre de faire la
visite des deux

p507

maisons, et ils commencèrent par la maison de
Paris. Ils y trouvèrent la célèbre
Mère Angélique, qui étoit dangereusement malade,
et qui mourut même pendant le cours de cette
visite. Mais comme cette sainte fille a eu
tant de part à tout le bien que Dieu a opéré dans ce
monastère, je crois qu' il ne sera pas hors de
propos de raconter ici avec quelle fermeté
héroïque elle soutint cette désolation de sa maison,
et de toucher quelques-unes des principales
circonstances de sa mort.
Elle avoit passé tout l' hiver à Port-Royal Des
Champs, avec une santé fort foible et fort
languissante, ne s' étant point bien rétablie d' une
grande maladie qu' elle avoit eue l' été précédent.
Il y avoit déjà du temps qu' elle exhortoit ses
religieuses à se préparer par beaucoup de
prières aux tribulations qu' elle prévoyoit qui leur
devoient arriver. On lui avoit pourtant écrit de
Paris qu' on avoit avis que les affaires
s' adoucissoient ; mais elle n' en avoit
rien cru, et disoit toujours que le temps de la
souffrance étoit arrivé. En effet elle apprit dans
la semaine de pâques les résolutions qui avoient
été prises contre ce monastère. Malgré ses grandes
infirmités et l' amour qu' elle avoit pour son
désert, elle manda à la mère abbesse que si
l' on jugeoit à Paris sa présence nécessaire dans une
conjoncture si importante, elle s' y feroit porter,
et le fit en effet, sur ce qu' on lui écrivit qu' il
étoit à propos qu' elle vînt. Elle apprit en chemin
que ce jour-là même le lieutenant civil étoit venu
dans la maison de Paris, et les ordres qu' il y
avoit apportés. Elle se mit aussitôt à réciter
le Te Deum avec les soeurs qui l' accompagnoient
dans le

p508

carrosse, leur disant qu' il falloit remercier Dieu
de tout et en tout temps. Elle arriva avec cette
tranquillité dans la maison ; et comme elle vit
des religieuses qui pleuroient : " quoi ? Dit-elle,
mes filles, je pense qu' on pleure ici. Et où est
votre foi ? " cette grande fermeté néanmoins
n' empêcha pas que les jours suivants ses entrailles
ne fussent émues lorsqu' elle vit sortir toutes ces
pauvres filles qu' on venoit enlever les unes après
les autres, et qui, comme d' innocents agneaux,
perçoient le ciel de leurs cris en venant prendre
congé d' elle, et lui demander sa bénédiction. Il y
en eut trois, entre autres, pour qui elle se
sentit particulièrement attendrir : c' étoient
Mlles De Luynes et Mlle De Bagnols. Elle les
avoit élevées toutes trois presque au sortir du
berceau, et ne pouvoit oublier avec quels
sentiments de piété leurs parents, qui avoient fait
beaucoup de bien à la maison, les lui avoient
autrefois recommandées pour en faire des
offrandes dignes d' être consacrées à Dieu dans son
monastère. Elles étoient sur le point d' y prendre
l' habit, et attendoient ce jour avec beaucoup
d' impatience. L' heure étant venue qu' il falloit
qu' elles sortissent, la Mère Angélique, qui
sentit son coeur se déchirer à cette séparation,
et que sa fermeté commençoit à s' ébranler, tout à
coup s' adressa à Dieu pour le prier de la soutenir,
et prit la résolution de les mener elle-même à la
porte, où leurs parents les attendoient. Elle les
leur remit entre les

p509

mains avec tant de marques de constance, que
Mme De Chevreuse, qui venoit querir
Mlles De Luynes, ne put s' empêcher de lui faire
compliment sur son grand courage. " madame, lui dit
la mère d' un ton qui acheva de la remplir
d' admiration, tandis que Dieu sera Dieu,
j' espérerai en lui, et je ne perdrai point
courage. " ensuite, s' adressant à Mlle De Luynes
l' aînée, qui fondoit en larmes : " allez, ma fille,
lui dit-elle, espérez en Dieu, et mettez en lui
votre confiance. Nous nous reverrons ailleurs, où
il ne sera plus au pouvoir des hommes de nous
séparer. "
mais dans tous ces combats de la foi et de la
nature, à mesure que la foi prenoit le dessus, à
mesure aussi la nature tomboit dans l' accablement ;
et l' on s' aperçut bientôt que sa santé
dépérissoit à vue d' oeil. Ajoutez à tous ces
déchirements de coeur le mouvement continuel
qu' il falloit qu' elle se donnât dans ce temps de
trouble et d' agitation, étant obligée à toute
heure, tantôt d' aller au parloir, tantôt d' écrire
des lettres, soit pour demander conseil, soit pour
en donner. Il n' y avoit point de jour qu' elle
ne reçût des lettres des religieuses Des Champs,
chez qui il se passoit les mêmes choses qu' à Paris,
et qui n' avoient recours qu' à elle dans tout ce qui
leur arrivoit. Elle étoit de toutes les
processions qu' on faisoit alors pour implorer la
miséricorde de Dieu. La dernière où elle assista,
ce fut à celle que l' on fit pour les sept novices,
afin qu' il plût à Dieu d' exaucer les prières qu' elles
lui faisoient pour demeurer dans la maison. On lui
donna à porter une relique de la vraie croix, et elle
y alla nu-pieds,

p510

comme toutes les religieuses. Elle se traîna,
comme elle put, le long des cloîtres dont on
faisoit le tour ; mais en rentrant dans le choeur,
elle tomba en foiblesse, et il fallut la reporter
dans sa chambre et dans son lit, d' où elle ne se
releva plus. Il lui prit une fort grande
oppression, accompagnée de fièvre ; et cette
oppression, qui étoit continuelle, avoit des accès
si violents, qu' on croyoit à tout moment qu' elle
alloit mourir : en telle sorte que, dans l' espace
de deux mois, on fut obligé de lui apporter
trois fois le saint viatique.
Mais la plus rude de toutes les épreuves, tant
pour elle que pour toute la communauté, ce fut
l' éloignement de M. Singlin et des autres
confesseurs, du nombre desquels étoient
M. De Sacy et M. De Sainte-Marthe, deux des
plus saints prêtres qui fussent alors dans
l' église. Il y avoit plus de vingt ans que la
Mère Angélique se confessoit à M. Singlin, et
l' on peut dire qu' après Dieu elle avoit mis en
lui toute l' espérance de son salut. On peut
juger combien il lui fut sensible d' être privée de
ses lumières et de ses consolations, dans un temps
où elles lui étoient si nécessaires, surtout
sentant approcher l' heure de sa mort. Cependant
elle supporta cette privation si douloureuse
avec la même résignation que tout le reste ;
et voyant ses religieuses qui s' affligeoient de
n' avoir plus personne pour les conduire, et qui se
regardoient comme des brebis sans pasteur : " il ne
s' agit pas, leur disoit-elle, de pleurer la perte
que vous avez faite en la personne

p511

de ces vertueux ecclésiastiques, mais de mettre en
oeuvre les saintes instructions qu' ils vous ont
données. Croyez-moi, mes filles, nous avions
besoin de toutes les humiliations que Dieu
nous envoie. Il n' y avoit point de maison en
France plus comblée des biens spirituels que
la nôtre, ni où il y eût plus de connoissance de
la vérité. Mais il eût été dangereux pour nous de
demeurer plus longtemps dans notre abondance ; et
si Dieu ne nous eût abaissées, nous serions
peut-être tombées. Les hommes ne savent pas pourquoi
ils font les choses ; mais Dieu, qui se sert
d' eux, sait ce qu' il nous faut. "
mais tous ces sentiments, dont son coeur étoit si
rempli, paroîtront encore mieux dans une lettre
qu' elle écrivit alors à un des amis de la maison,
très-vivement touché de tout ce qui se passoit.
Voici cette lettre :
" enfin, monsieur, Dieu nous a dépouillées de pères,
de soeurs et d' enfants : son saint nom soit béni. La
douleur est céans, mais la paix y est aussi dans une
soumission entière à sa divine volonté. Nous
sommes persuadées que cette visite est une
grande miséricorde de Dieu sur nous, et qu' elle
nous étoit absolument nécessaire pour nous
purifier et nous disposer à faire un saint usage de
ses grâces, que nous avons reçues avec tant
d' abondance. Car, croyez-moi, si Dieu daigne avoir
sur nous de plus grands desseins de miséricorde,
la persécution ira plus

p512

avant. Humilions-nous de tout notre coeur pour nous
rendre dignes de ces faveurs si véritables et si
inconnues aux hommes. Pour vous, je vous supplie
d' être le plus solitaire que vous pourrez, et de
parler fort peu, surtout de nous. Ne racontez point
ce qui se passe, si l' on ne vous en parle ; écoutez,
et répondez le moins que vous pourrez.
Souvenez-vous de cette excellente remarque de
M. De Saint-Cyran, que l' évangile et la passion
de Jésus-Christ est écrite dans une très-grande
simplicité et sans aucune exagération. L' orgueil,
la vanité, l' amour-propre se mêlent partout ; et
puisque Dieu nous a unis par sa sainte charité, il
faut que nous le servions dans l' humilité. Le plus
grand fruit de la persécution, c' est l' humiliation ;
et l' humilité se conserve dans le silence.
Gardons-le donc aux pieds de Notre-Seigneur, et
attendons de sa bonté notre force et notre soutien. "
c' est dans ce même esprit qu' elle répondit un jour à
quelques soeurs, qui lui demandoient ce qu' elle
pensoit qu' elles deviendroient toutes, et si on ne
leur rendroit point leurs novices et leurs
pensionnaires : " mes filles, ne vous tourmentez
point de tout cela : je ne suis pas en peine si on
vous rendra vos novices et vos pensionnaires ;
mais je suis en peine si l' esprit de la retraite, de
la simplicité et de la pauvreté se conservera
parmi vous. Pourvu que ces choses subsistent,
moquez-vous de tout le reste. "
il n' y avoit presque point de jour qu' on ne lui
vînt annoncer quelque nouvelle affligeante : tantôt
on lui disoit que le lieutenant civil étoit dans
la clôture avec des maçons pour faire murer
jusqu' aux portes par où entroient les charrois
pour les nécessités du jardin et de la maison ;
tantôt que ce même magistrat faisoit, avec des
archers,

p513

des perquisitions dans les maisons voisines, pour
voir si quelques-uns des confesseurs n' y seroient
point cachés ; une autre fois, qu' on viendroit
enlever et disperser toutes les religieuses. Mais
elle demeuroit toujours dans le calme, ne
permettant jamais qu' on se plaignît, même des
jésuites, et disant toujours : " prions Dieu pour
eux et pour nous. " cependant, comme il étoit
aisé de juger par tous ces traitements si
extraordinaires qu' il falloit qu' on eût
étrangement prévenu l' esprit du roi contre la
maison, on crut devoir faire un dernier effort pour
détromper sa majesté. Toute la communauté s' adressa
donc à la mère Angélique, et on l' obligea d' écrire
à la reine mère, dont elle étoit plus connue que
du roi, et qui avoit toujours conservé beaucoup
de bonté pour M. D' Andilly, son frère. Comme
cette lettre a été imprimée, je n' en rapporterai
ici que la substance. Elle y représentoit une partie
des bénédictions que Dieu avoit répandues sur son
monastère, et entre autres le bonheur qu' elle avoit
eu d' avoir Saint François De Sales pour
directeur, et la bienheureuse Mère De Chantail
pour intime amie. Elle rappeloit ensuite toutes
les calomnies dont on l' avoit déchirée et ses
religieuses ; la protection que leur innocence
avoit trouvée auprès de feu M. De Gondy, leur
archevêque et leur supérieur, et les censures
dont il avoit flétri les infâmes

p514

libelles de leurs accusateurs, qui n' avoient pas
laissé de continuer leurs impostures. Elle
rapportoit les témoignages que ce prélat, et tous
les supérieurs qu' il leur avoit donnés, avoient
rendus de la pureté de leur foi, de leur
soumission au pape et à l' église, et de l' entière
ignorance où on les avoit toujours entretenues
touchant les matières contestées, jusque-là qu' on
ne leur laissoit pas lire le livre de la
fréquente communion
même, à cause des
disputes auxquelles il avoit donné occasion. Elle
faisoit souvenir la reine de la manière miraculeuse
dont Dieu s' étoit déclaré pour elles, et la
supplioit enfin de leur accorder la même protection
que Philippe Second, roi d' Espagne, son aïeul,
avoit accordée à Sainte Thérèse, qui, malgré
son éminente sainteté, s' étoit vue calomniée aussi
bien que les pères de son ordre, et noircie auprès
du pape par les mêmes accusations d' hérésie dont on
chargeoit les religieuses de Port-Royal et leurs
directeurs.
La mère Angélique dicta cette lettre à plusieurs
reprises, étant interrompue presque à chaque ligne
par des syncopes et des convulsions violentes que
lui causoit sa maladie. La lettre étant écrite,
elle ne voulut plus entendre parler d' aucune
affaire, et ne songea plus qu' à l' éternité. Bien
qu' elle eût passé sa vie dans des exercices
continuels de pénitence, et n' eût jamais fait autre
chose que de travailler à son salut et à celui des
autres, elle étoit si pénétrée de la sainteté
infinie de Dieu, et de sa propre indignité, qu' elle
ne pouvoit penser sans frayeur au moment terrible
où elle comparoîtroit devant lui. La sainte
confiance qu' elle avoit en sa miséricorde gagna
pourtant enfin le dessus. Son extrême humilité
la rendit

p515

fort attentive, dans ces derniers jours de sa vie, à
ne rien dire et à ne rien faire de trop
remarquable, ni qui donnât occasion de parler d' elle
avec estime après sa mort. Et sur ce qu' on lui
représentoit un jour que la Mère Marie Des
Anges, qu' elle estimoit, et qui étoit morte il y
avoit trois ans, avoit dit, avant que de mourir,
beaucoup de choses dont on se souvenoit avec
édification, elle répondit brusquement : " cette mère
étoit fort simple et fort humble, et je ne la
suis pas. "
quelques cinq semaines avant sa mort, ses
oppressions diminuèrent tout à coup, et on la crut
presque hors de péril. Mais bientôt les jambes
lui enflèrent, et ensuite tout le corps ; et tous
ses maux se changèrent en une hydropisie qui fut
jugée sans remède.
Dans ce temps-là même M. De Contes et M. Bail,
qui commençoient leur visite, étant entrés dans sa
chambre, et M. De Contes lui ayant demandé
comment elle se trouvoit, elle lui répondit d' un
fort grand sens froid : " comme une fille, monsieur,
qui va mourir. -hé quoi ? Ma mère, s' écria
M. De Contes, vous dites cela comme une
chose indifférente. La mort ne vous étonne-t-elle
point ? -monsieur, lui dit-elle, je suis venue ici
pour m' y préparer à mourir. Mais je n' y étois pas
venue pour y voir tout ce que j' y vois. "
M. De Contes, à ces mots, haussant les épaules
sans rien répliquer : " monsieur, lui dit
la mère, je vous entends. Voici le jour de
l' homme ;

p516

mais le jour de Dieu viendra, qui découvrira bien
des choses. "
il est incroyable combien ses souffrances
augmentèrent dans les trois dernières semaines de sa
maladie, tant par les douleurs de son enflure que
parce que son corps s' écorcha en plusieurs endroits.
Ajoutez à cela un si extrême dégoût, que la
nourriture lui étoit devenue un supplice. Elle
enduroit tous ces maux avec une paix et une
douceur étonnante, et ne témoigna jamais d' impatience
que du trop grand soin qu' on prenoit de chercher des
moyens pour la mettre plus à son aise.
" Saint Benoît nous ordonne, disoit-elle, de
traiter les malades comme Jésus-Christ même ;
mais cela s' entend des soulagements nécessaires,
et non pas des raffinements pour flatter la
sensualité. " on la voyoit dans un recueillement
continuel, toujours les yeux levés vers le ciel, et
n' ouvrant la bouche que pour adresser à Dieu des
paroles courtes et enflammées, la plupart tirées des
psaumes et des autres livres de l' écriture.
La veille de sa mort, les médecins jugeant qu' elle ne
pouvoit plus aller guère loin, on lui apporta, pour la
troisième fois, comme j' ai dit, le saint viatique. Bien
loin de se plaindre de n' être pas secourue en cette
occasion par les ecclésiastiques en qui elle avoit eu
tant de confiance, elle remercia Dieu de ce qu' elle
mouroit pauvre de tout point, et également privée des
secours spirituels et des temporels. Elle reçut le
viatique avec tant de marques de paix, de ferveur et
d' anéantissement, que, longtemps

p517

après sa mort, les religieuses disoient que pour
s' exciter à communier dignement, elles n' avoient qu' à
se bien représenter la manière édifiante dont leur
sainte mère avoit communié devant elles. Bientôt après
elle entra dans l' agonie, qui fut d' abord
très-douloureuse ; mais enfin toutes ses souffrances se
terminèrent en une espèce de léthargie, pendant
laquelle elle s' endormit du sommeil des justes, le soir
du sixième d' août, jour de la transfiguration, âgée de
soixante et dix ans moins deux jours : fille
véritablement illustre, et digne, par son ardente
charité envers Dieu et envers le prochain, par son
extrême amour pour la pauvreté et pour la pénitence, et
enfin par les grands talents de son esprit, d' être
comparée aux plus saintes fondatrices.
Le bruit de sa mort s' étant répandu, et son corps
ayant été le lendemain, vers le soir, exposé à la
grille, selon la coutume, l' église fut en un moment
pleine d' une foule de peuple, qui venoit bien moins en
intention de prier pour elle que de se recommander à
ses prières. Ils demandoient tous avec instance qu' on
fît toucher à cette mère, les uns leur chapelet et
leurs médailles, les autres leurs heures ,
quelques-uns même leurs mouchoirs, qu' ils présentoient
tout trempés de leurs larmes. On en fit d' abord
quelque difficulté ; mais ne pouvant résister à leur
empressement, deux soeurs ne firent autre chose tout
ce soir, et le lendemain depuis le point du jour
jusqu' à son enterrement, que de recevoir et de rendre
ce qu' on passoit ; et on voyoit tout ce peuple baiser
avec transport les choses qu' on leur rendoit,
l' appelant, les uns leur bonne mère, les autres la
mère des pauvres. Il n' y eut pas jusqu' aux

p518

ecclésiastiques qui entrèrent pour l' enterrer, qui
ne purent s' empêcher, quoiqu' ils ne fussent point de la
maison, de lui baiser les mains comme celles d' une
sainte. Dieu a bien voulu confirmer cette sainteté par
plusieurs miracles ; et on en pourroit rapporter un
grand nombre sans le soin particulier que les
religieuses de Port-Royal ont toujours eu,
non-seulement de cacher le plus qu' elles peuvent leur
vie austère et pénitente aux yeux des hommes, mais de
leur dérober même la connoissance des merveilles que
Dieu a opérées de temps en temps dans leur monastère.
Revenons maintenant à la visite. Elle dura près de
deux mois, et pendant tout ce temps, M. De Contes et
M. Bail visitèrent exactement les deux maisons, et
interrogèrent toutes les religieuses les unes après les
autres, même les converses. M. Bail surtout y
apportoit une application extraordinaire, fort étonné
de trouver les choses si différentes de ce qu' il
s' étoit imaginé. Il tendoit même des piéges à la
plupart de ces filles dans les questions qu' il leur
faisoit, comme s' il eût été bien aise de les trouver
dans quelque opinion qui eût quelque apparence
d' hérésie. Il y en eut à qui il demanda, puisqu' elles
croyoient que Jésus-Christ étoit mort pour tous les
hommes, si elles ne croyoient pas aussi qu' il fût
mort pour le diable. Enfin, ne pouvant résister à la
vérité, il leur rendit justice, et signa, avec M. De
Contes, la carte de visite, dont j' ai cru devoir
rapporter cet article tout entier : " ayant trouvé, par
la visite, cette maison en un état régulier, bien
ordonné, une exacte observance des règles et des
constitutions, une grande union et charité entre

p519

les soeurs, et la fréquentation des sacrements digne
d' approbation, avec une soumission due à notre
saint-père le pape et à tous ses décrets, par une foi
orthodoxe et une obéissance légitime, n' ayant rien
trouvé ni reconnu en l' un et en l' autre monastère qui
soit contraire à ladite foi orthodoxe et à la
doctrine de l' église catholique, apostolique et
romaine, ni aux bonnes moeurs, mais plutôt une grande
simplicité, sans curiosité dans les questions
controversées, dont elles ne s' entretiennent point, les
supérieurs ayant eu soin de les en empêcher : nous les
exhortons toutes, par les entrailles de Jésus-Christ,
d' y persévérer constamment, et la mère abbesse d' y
tenir la main. "
voilà, en peu de mots, l' apologie des religieuses de
Port-Royal ; les voilà reconnues très-pures dans leur
foi et dans leurs moeurs, très-soumises à l' église, et
très-ignorantes des matières contestées ; et voilà par
conséquent les jésuites déclarés de très-grands
calomniateurs par l' homme même que les jésuites avoient
fait nommer pour examiner ces filles. Vraisemblablement
on se garda bien de montrer au roi cette carte de
visite, qui auroit été capable de lui donner contre les
persécuteurs de ces religieuses toute l' indignation
qu' ils lui avoient inspirée contre elles. Je ne sais
point si M. Bail prit, pour les justifier, les soins
que sa conscience l' obligeoit de prendre. La vérité est
que depuis ce temps-là il les traita assez doucement :
il faisoit même assez volontiers ce qu' il pouvoit pour
les consoler dans l' affliction où il les voyoit ; et
pour cela il leur apportoit quelquefois des cantiques
spirituels dont il avoit fait les airs et les paroles,
et vouloit les leur faire chanter à la grille.

p520

Cependant le formulaire commençoit à exciter beaucoup
de troubles. Plusieurs évêques refusèrent de le faire
signer dans leurs diocèses, et écrivirent au roi pour
se plaindre des entreprises de l' assemblée du clergé,
qui, méritant à peine le nom de simple synode,
prétendoit s' ériger en concile national, prescrivoit
des formules de foi, et décernoit des peines contre les
prélats qui refuseroient de se soumettre à ses
décisions. Le premier qui écrivit fut messire Nicolas
Pavillon, évêque D' Aleth, qui étoit alors regardé
comme le Saint Charles de l' église de France. Il y
avoit vingt-deux ans qu' il étoit évêque, et depuis ce
temps-là il n' étoit jamais sorti de son diocèse que
pour assister aux états de la province. Ce grand amour
pour la résidence, joint à la sainteté extraordinaire
de sa vie et à un zèle ardent pour la discipline, le
faisoit dès lors traiter de janséniste. Il avoit été
néanmoins au commencement dans l' opinion qu' on devoit
aux constitutions une soumission pleine et entière,
sans aucune distinction du fait et du droit. Mais il
rapporte lui-même, dans une lettre qu' il écrivit à M.
De Péréfixe, qu' ayant examiné à fond la matière, et
demandé à Dieu par beaucoup de prières qu' il voulût
l' éclairer, il avoit reconnu qu' il s' étoit trompé, et
que le fait de Jansénius étoit d' une telle nature
qu' on n' en pouvoit exiger par autorité ni la créance
ni la souscription. Ce fut donc dans ce même sens
qu' il écrivit au roi et aux prélats de l' assemblée.

p521

Son exemple fut suivi par les évêques de Beauvais, de
Cominges, d' Angers et de Vence. Ce dernier
représentoit au roi, avec de grands sentiments de
douleur, qu' on avoit surpris la piété de sa majesté, en
lui faisant croire qu' il y avoit dans son royaume une
nouvelle hérésie : ajoutant que le formulaire avoit été
regardé par la plupart des prélats, même de l' assemblée,
comme une semence malheureuse de troubles et de
divisions. Tous ces évêques que je viens de nommer
écrivirent aussi au pape, pour lui faire les mêmes
plaintes contre le formulaire, et pour lui demander la
conduite qu' ils devoient tenir en cette rencontre.
Mais rien ne fit mieux connoître combien tout le monde
étoit soumis sur la doctrine, que les applaudissements
qu' on donna au mandement des grands vicaires de Paris,
où la distinction du droit et du fait étoit établie. On
couroit en foule le signer. Déjà même plusieurs
prélats de l' assemblée déclaroient tout haut qu' ils
n' avoient jamais

p522

prétendu exiger d' autre signature. Les jésuites virent
avec douleur cette soumission universelle, et que dans
deux mois, si le mandement subsistoit, il n' y auroit
plus de janséniste dans le royaume. Le P. Annat alla
trouver ses bons amis, M. De Marca, auteur du
formulaire, et monsieur l' archevêque de Rouen,
président de l' assemblée. Ceux-ci firent aussitôt
parler les agents du clergé. On fit entendre au roi
que le mandement des grands vicaires avoit excité un
fort grand scandale, qu' il éludoit le sens des
constitutions, et rendoit inutiles toutes les
délibérations des prélats et les arrêts de sa majesté.
Là-dessus les grands vicaires sont mandés à
Fontainebleau, où étoit la cour, et où étoient aussi
en grand nombre messieurs les prélats. M. De Marca,
toujours fort entêté de sa prétendue inséparabilité du
fait et du droit, fit un long discours pour persuader
aux grands vicaires qu' ils n' avoient point dû séparer
ces deux questions. Après qu' il eut fini, ils lui
demandèrent par grâce qu' il voulût mettre ses raisons
par écrit, afin qu' ils les pussent examiner plus à
loisir. M. De Marca, de concert avec le P. Annat,
fit l' écrit qu' on lui demandoit ; et le lendemain les
grands vicaires lui apportèrent leurs observations, où
toutes ses raisons étoient détruites de fond en
comble. Il voulut leur répliquer par un autre écrit ;
mais en moins de vingt-quatre heures cet écrit fut
encore réfuté par de nouvelles observations plus
foudroyantes que les premières.
Alors messieurs les prélats, reconnoissant qu' ils ne
pouvoient l' emporter par la raison, eurent recours à la
force. Ils firent casser et déclarer nul, par un
arrêt du conseil, le mandement des grands vicaires,
avec défense à tout

p523

le monde de le signer. En même temps le mandement
fut envoyé à Rome, et le roi écrivit au pape pour
le faire révoquer. Les grands vicaires, de leur côté,
écrivirent au pape une grande lettre, où ils lui
rendoient compte de leur mandement, " qui, en faisant
rendre, disoient-ils, aux constitutions tout le
respect qui leur étoit dû, auroit mis le calme dans
l' église, s' il n' avoit été traversé par des gens
ennemis de la paix, et par des évêques trop amoureux
de leur formule de foi, qu' ils s' étoient avisés de
proposer à tout le royaume, et dans laquelle ils
avoient ajouté aux constitutions des choses qui n' y
étoient pas. " cette lettre étoit accompagnée d' un
acte signé par tous les curés de Paris, qui
déclaroient que le mandement, bien loin d' avoir excité
du scandale, avoit été d' une fort grande édification
pour tout le diocèse, et étoit regardé de tous les
gens de bien comme l' unique moyen de pacifier l' église.
On peut dire que la politique de la cour de Rome ne
parut jamais mieux qu' en cette occasion. Elle étoit
bien éloignée d' approuver que des évêques
s' ingérassent des professions de foi, pour les faire
signer à tous leurs confrères ; mais elle étoit aussi
trop éclairée sur ses intérêts pour ne pas appuyer la
conduite de ces évêques, qui

p524

donnoient par là au pape une infaillibilité sans
bornes. Sa sainteté écrivit aux grands vicaires un bref
extrêmement sévère, les traitant d' enfants de Bélial,
mais sans dire un mot ni du formulaire, ni des
décisions de l' assemblée. Il les exhortoit, en termes
généraux, à revenir à résipiscence, et à imiter
l' obéissance des évêques et la piété du roi ; après
quoi il leur donnoit sa bénédiction. Il ne fit réponse
ni à l' évêque d' Angers, ni aux autres prélats qui
s' étoient adressés à lui pour le consulter. Il se
contenta de faire écrire au nonce par le cardinal
Chigi ; et ce nonce avoit ordre de renvoyer tous ces
évêques au bref que sa sainteté avoit écrit aux grands
vicaires de Paris, et de leur dire de s' y conformer.
Ces prélats demeurèrent fermes dans la résolution qu' ils
avoient prise de ne point déférer aux décisions de
l' assemblée. Mais les grands vicaires firent un autre
mandement, par lequel ils révoquoient le premier, et
ordonnoient la signature pure et simple du formulaire.
En même temps ils eurent ordre de le faire signer aux
religieuses de Port-Royal.
Le premier mandement avoit déjà causé beaucoup de
trouble parmi ces filles, qui appréhendoient, en le
signant, de blesser la vérité. Mais comme c' est cette
crainte, et, si l' on veut, ce scrupule qui leur a
dans la suite attiré tant de persécutions, et qui a,
en quelque sorte, causé la ruine de leur maison, il
est bon de dire ici d' où venoit en elles une si grande
délicatesse de conscience.

p525

Les religieuses de Port-Royal, comme j' ai dit, et
comme il paroît par la carte de visite que j' ai
rapportée, n' avoient originairement aucune connoissance
des matières contestées. Leurs directeurs ne les en
entretenoient point, et ne leur en avoient appris que
ce qui étoit absolument nécessaire pour leur salut.
Mais en récompense ils les avoient instruites à fond
des devoirs de leur profession et des maximes de
l' évangile. On leur avoit imprimé fortement dans
l' esprit ces grands principes de Saint Paul et de
Saint Augustin, " qu' il n' est point permis de pécher
pour quelque occasion que ce soit ; qu' il vaudroit
mieux s' exposer à tous les plus grands supplices que
de faire un léger mensonge ; que Dieu et la vérité
n' étant qu' un, on ne sauroit la blesser sans le
blesser lui-même ; qu' on ne peut point déposer d' un
fait dont on n' est point instruit ; et que d' attester
qu' on croit ce qu' on ne croit pas, est un crime
horrible devant Dieu et devant les hommes. " surtout
on leur avoit inspiré une extrême horreur pour toutes
ces restrictions mentales, et pour toutes ces fausses
adresses inventées par les casuistes modernes, dans la
vue de pallier le mensonge et d' éluder la vérité. Cela
étant, on peut aisément concevoir d' où venoit la
répugnance de ces filles à signer le formulaire. La
nécessité où on les réduisoit les avoit enfin
obligées, malgré elles, de s' instruire de la
contestation qui faisoit tant de bruit dans
l' église, et qui les jetoit dans de si grands
embarras. Elles avoient appris que deux papes, à la
sollicitation des jésuites et de plusieurs évêques,
avoient condamné, comme extraites de Jansénius,
évêque d' Ypres, cinq propositions

p526

très-abominables ; que tout le monde avouoit que ces
propositions étoient bien condamnées ; mais qu' un
grand nombre de docteurs distingués par leur piété et
par leur mérite, au nombre desquels étoient les
directeurs de leur maison, soutenoient qu' elles
n' étoient point dans le livre de cet évêque, où ils
offroient même d' en faire voir de toutes contraires ;
qu' il s' étoit fait sur cela de part et d' autre
quantité de livres, où ceux-ci paroissoient avoir eu
tout l' avantage. Il y avoit donc lieu de douter, et
elles doutoient effectivement, que ces propositions
fussent dans le livre de cet évêque mort en odeur de
sainteté, et qui, dans son ouvrage même, paroissoit
soumis jusqu' à l' excès au saint-siége. Ainsi, soit
qu' elles se trompassent ou non, pouvoient-elles en
sûreté de conscience signer le formulaire ? N' étoit-ce
pas attester qu' elles croyoient le contraire de ce
qu' en effet elles pensoient ? On répondoit qu' elles
devoient s' en fier à la décision de deux papes. Mais
elles avoient appris de toute l' église que les papes,
ni même les conciles, ne sont point infaillibles sur
des faits non révélés. Et y a-t-il quelqu' un, si ce
n' est les jésuites, qui le puisse soutenir ? Le
contraire n' est-il pas aujourd' hui avoué de toute la
terre ? Et n' étoit-il pas alors aussi vrai qu' il l' est
maintenant ? Il est donc constant que ces filles ne
refusoient de signer que parce qu' elles craignoient de
faire un mensonge. Mais leur délicatesse sur cela
étoit si grande, que, quelque tour que les grands
vicaires eussent donné à leur premier mandement,
plusieurs religieuses néanmoins, sur la seule peur
d' être obligées de le signer, tombèrent malades ; et il
prit à la soeur de M. Pascal

p527

une fièvre dont elle mourut. Les autres ne consentirent
à signer qu' après avoir mis à la tête de leurs
souscriptions deux ou trois lignes qui portoient
qu' elles embrassoient absolument et sans réserve la
foi de l' église catholique, qu' elles condamnoient
toutes les erreurs qu' elle condamne, et que leur
signature étoit un témoignage de cette disposition.
On peut juger par là de l' effet que fit sur elles le
second mandement. " que veut-on de nous davantage ?
Disoient-elles aux grands vicaires. N' avons-nous pas
rendu un témoignage sincère de notre soumission pour
le saint-siége ? Veut-on que nous portions
témoignage d' un livre que nous n' entendons point, et
que nous ne pouvons entendre ? " là-dessus elles
prenoient à témoin M. De Contes de la pureté de leur
foi, et de l' ignorance où il les avoit trouvées sur
toutes ces contestations. Les grands vicaires étoient
fort fâchés de les voir dans cette agitation, et de
leur persévérance dans un refus qui alloit
vraisemblablement attirer la ruine de l' une des plus
saintes communautés qui fût dans l' église. Ils
épuisoient leur esprit à chercher des tempéraments qui
pussent sauver ces filles ; ils les conjuroient de
s' aider un peu elles-mêmes, et de faire quelque chose
qui leur donnât occasion de les servir. à la fin elles
s' offrirent de signer avec cette espèce de préambule :
" nous, abbesse, prieures et religieuses des deux
monastères de Port-Royal De Paris et Des Champs,
etc., considérant que,

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dans l' ignorance où nous sommes de toutes les choses
qui sont au-dessus de notre profession et de notre sexe,
tout ce que nous pouvons faire est de rendre
témoignage de la pureté de notre foi, nous déclarons
très-volontiers par notre signature qu' étant soumises
avec un très-profond respect à notre saint-père le
pape, et n' ayant rien de si précieux que la foi, nous
embrassons sincèrement et de coeur tout ce que sa
sainteté et le pape Innocent Xe en ont déjà décidé ;
et rejetons toutes les erreurs qu' ils ont jugé y être
contraires. "
les grands vicaires portèrent à la cour cette
déclaration, et employèrent tous leurs efforts pour l' y
faire approuver. Ils y portèrent en même temps une
déclaration à peu près semblable, que les religieuses
du Val-De-Grâce et celles de quelques autres
couvents leur avoient aussi présentée, et sans laquelle
elles refusoient de signer. On ne leur parla point de
ces autres religieuses ; mais ils eurent ordre de ne
point admettre l' explication de celles de Port-Royal,
et d' exiger d' elles une souscription pure et simple.
Mais sur ces entrefaites, le cardinal De Retz ayant
donné sa démission de l' archevêché de Paris, et le
roi ayant nommé un autre archevêque, il ne fut plus
question du mandement de ces grands vicaires.
Cependant les jésuites, pour autoriser toutes ces
violences, s' opiniâtroient de plus en plus à vouloir
faire du fait de Jansénius un dogme de foi. Comme ils
virent avec quelle facilité leurs adversaires avoient
ruiné toutes

p529

les frivoles raisons sur lesquelles M. De Marca
avoit voulu fonder ce nouveau dogme, ils crurent que
tout le mal venoit de ce que ce prélat biaisoit trop,
et ne parloit pas assez nettement. Pour y remédier, ils
firent soutenir publiquement, dans leur collége de
Clermont, une thèse où ils avancèrent en propres
termes cette proposition : " que Jésus-Christ, en
montant au ciel, avoit donné à Saint Pierre et à ses
successeurs la même infaillibilité et dans le fait et
dans le droit qu' il avoit lui-même. " d' où ils
concluoient très-naturellement " que le pape ayant
décidé que les cinq propositions étoient dans
Jansénius, on ne pouvoit nier sans hérésie qu' elles
n' y fussent. " c' est ainsi que ces pères, dans la
passion de rendre hérétiques leurs adversaires, se
rendoient eux-mêmes coupables d' une très-dangereuse
hérésie, et non-seulement d' une hérésie, mais d' une
impiété manifeste, en égalant à Dieu la créature, et
voulant qu' on rendît à la simple parole d' un homme
mortel le même culte qu' on doit rendre à la parole
éternelle. Mais ils n' étoient pas moins criminels
envers le roi et envers l' état par les avantages que

p530

la cour de Rome pouvoit tirer de cette thèse, plus
préjudiciable à la souveraineté des rois que toutes les
opinions des Mariana et des Santarels, tant
condamnées par le clergé de France, par le parlement
et par la Sorbonne. Aussi excita-t-elle un fort
grand scandale. Voici ce que le célèbre M. Godeau,
évêque de Vence, en écrivoit à un de ses amis : " où
est l' ancienne Sorbonne, qui a foudroyé par avance
cette proposition ? Où sont les Servins, les
Marions et les Harlais ? Où sont les évêques de
l' assemblée de Melun ? Où est enfin notre honneur et
notre conscience de nous taire quand il y a un si
grand sujet de parler ? Qu' il est fâcheux de vivre en
un si mauvais temps ! Et à quoi, mon Dieu, nous
réservez-vous ? Mais espérons en celui qui mortifie et
qui vivifie : il laisse aujourd' hui prévaloir les
ténèbres ; mais il saura en tirer la lumière. "
cependant, le pourra-t-on croire ? Les évêques, la
Sorbonne et le parlement gardèrent sur cette thèse un
profond silence ; les jansénistes seuls se remuèrent,
et il n' y eut que ces prétendus ennemis de l' église et
de l' état qui, joints aux curés de Paris, eurent assez
de courage pour défendre alors l' état et l' église. Ils
dénoncèrent la thèse à tous les évêques ; ils
s' adressèrent au parlement même, et découvrirent, par
un excellent écrit, les conséquences

p531

de cette pernicieuse doctrine. Encore le crédit des
jésuites fut-il assez grand pour faire brûler cet
écrit par la main du bourreau.
Ils eurent dans ce temps-là même un nouveau sujet de
triomphe par la nomination que le roi fit de M. De
Marca à l' archevêché de Paris. Pouvoit-on douter
qu' étant, comme nous avons vu, le principal auteur du
formulaire, il n' en exigeât avec toute la rigueur
imaginable la signature ? Déjà même les nouveaux
grands vicaires que le chapitre avoit nommés comme
pendant la vacance, s' empressant à lui faire leur
cour, avoient publié un troisième mandement, qui
jetoit la terreur dans tout le diocèse de Paris. Ils
y réformoient tout ce qui leur sembloit de trop
modéré dans les précédents, réputoient nulles toutes
les signatures faites avec restriction ou explication,
et déclaroient suspens et interdits ipso facto
tous les ecclésiastiques qui dans quinze jours
n' auroient pas signé leur ordonnance. Mais ce zèle
précipité n' eut aucune suite. On leur prouva leur
incompétence par de bonnes raisons, et leur mandement
tomba de lui-même. Si l' on en croit de fort grands
prélats, qui ont très-particulièrement connu M. De
Marca, cet archevêque étoit fort changé sur le sujet
de son formulaire. Ils prétendent même qu' il étoit
sérieusement touché du trouble que cette affaire
avoit excité, et qu' il n' attendoit que ses bulles pour
essayer

p532

tous les moyens de terminer les choses par la douceur.
Quelles que fussent ses intentions, Dieu ne lui permit
pas de les exécuter, et il mourut le jour même que ses
bulles arrivèrent.
Sa mort fut suivie de près de celle de l' illustre
M. Pascal. Il n' étoit âgé que de trente-neuf ans.
Mais, quoique encore jeune, ses grandes austérités et
son application continuelle aux choses les plus
relevées l' avoient tellement épuisé, qu' on peut dire
qu' il mourut de vieillesse. Il laissa imparfait un
grand ouvrage qu' il avoit entrepris contre les athées.
Les fragments qu' on en trouva dispersés dans ses
papiers, et qui ont été donnés au public sous le nom
de pensées de M. Pascal , peuvent faire juger et
du mérite qu' auroit eu tout l' ouvrage, s' il eût eu le
temps de l' achever, et de l' impression vive que les
grandes vérités de la religion avoient faite sur son
esprit. On publia que sur la fin de sa vie il avoit
rompu tout commerce avec messieurs de Port-Royal,
parce qu' il ne les trouvoit pas, disoit-on, assez
soumis aux constitutions ; et on citoit là-dessus le
témoignage du curé de Saint-étienne Du Mont, qui
lui avoit administré dans sa maladie les derniers
sacrements. La vérité est qu' un peu avant sa mort, M.
Pascal eut quelque dispute avec M. Arnauld sur le
sujet des constitutions. Mais bien loin de prétendre
qu' on se devoit soumettre aveuglément aux constitutions,
il trouvoit au contraire qu' on s' y soumettoit trop ;
car appréhendant, comme on le peut voir dans les
provinciales , que les jésuites n' abusassent un
jour contre la doctrine de Saint Augustin de la
condamnation

p533

des cinq propositions, il vouloit non-seulement qu' en
signant le formulaire on fît la distinction du fait et
du droit, mais qu' on déclarât qu' on ne prétendoit en
aucune sorte donner atteinte à la grâce efficace par
elle-même, parce qu' à son avis, plutôt que de laisser
flétrir une si sainte doctrine, il falloit souffrir
tous les plus mauvais traitements, et même
l' excommunication. M. Arnauld soutenoit au contraire
que c' étoit faire injure à la véritable doctrine de la
grâce, de témoigner quelque défiance qu' elle eût pu
être condamnée, et qu' elle étoit assez à couvert et
par la déclaration d' Innocent Xe, et par le
consentement de toute l' église ; que du reste le
schisme étoit le plus grand de tous les maux ; que
l' ombre même en étoit horrible, et qu' il falloit sur
toutes choses éviter d' y donner occasion. Ces deux
grands hommes écrivirent sur cela l' un et l' autre,
mais sans sortir des bornes de la charité, et sans
blesser le moins du monde l' estime mutuelle dont ils
étoient liés, et qu' ils ont conservée jusqu' au dernier
soupir. M. Pascal mourut entre les bras de M. De
Sainte-Marthe, ami intime de M. Arnauld, et l' un
des plus zélés défenseurs des religieuses de
Port-Royal. Mais voici ce qui a donné lieu à croire
le contraire de ce que nous disons. M. Pascal, dans
quelque entretien qu' il eut avec le curé de
Saint-étienne, lui toucha quelque chose de cette
dispute, sans lui particulariser de quoi il
s' agissoit : de sorte que ce bon curé, qui ne supposoit
pas que M. Arnauld eût pu pécher par trop de
déférence aux constitutions, s' imagina que c' étoit
tout le contraire. Non-seulement il le dit ainsi à
quelques-uns de ses amis, mais il

p534

l' attesta même par écrit. Mais les parents de M.
Pascal, touchés du tort que ce bruit faisoit à la
vérité, allèrent trouver ce bon homme, lui montrèrent
les écrits qui s' étoient faits sur cette dispute, et le
convainquirent si bien de sa méprise, qu' il rétracta
aussitôt sa déposition par des lettres qu' il leur
permit de rendre publiques.
Après la mort de M. De Marca, il se passa près de
dix-huit mois pendant lesquels on ne pressa point pour
la signature. On crut même un temps que les affaires
alloient changer de face. Car la cour de Rome, pendant
qu' on élevoit si haut en France son autorité, outragea
le roi en la personne du Duc De Créqui, son
ambassadeur. Le roi ressentit vivement cette offense,
et résolut d' en tirer raison. Comme la querelle pouvoit
aller loin par l' opiniâtreté du pape à soutenir les
auteurs de cet attentat, le parlement et les ministres
du roi commencèrent à ouvrir les yeux sur le trop
grand cours qu' ils avoient laissé prendre à tout ce
qu' on appelle en France les opinions des ultramontains.
On ne dit pourtant rien aux jésuites ; mais sur l' avis
que l' on eut d' une thèse qu' un bachelier breton se
préparoit à soutenir, où il y avoit des

p535

propositions moins exorbitantes, à la vérité, que
celle du collége de Clermont, mais qui étoient
contraires aux libertés de l' église gallicane, et
qui, en donnant au pape une autorité souveraine sur
l' église, établissoient son infaillibilité, et
détruiroient la nécessité des conciles, le
parlement prit cette occasion d' agir. Il manda le
syndic de la faculté qui avoit signé la thèse, le
bachelier qui la devoit soutenir, et le docteur qui y
devoit présider ; et après leur avoir fait les
réprimandes qu' ils méritoient, donna un arrêt par
lequel la thèse étoit supprimée, avec défense
d' enseigner, lire et soutenir dans les écoles et
ailleurs aucune proposition de cette nature ; et il
étoit ordonné que cet arrêt seroit lu en pleine
assemblée de la faculté, et inséré dans ses
registres. à peine il venoit d' être rendu, qu' on eut
avis d' une autre thèse à peu près semblable, qui avoit
été soutenue au collége des Bernardins, signée encore
du même syndic de la faculté. Le parlement donna un
second arrêt plus sévère que le premier contre le
répondant et contre le président ; et par cet arrêt le
syndic fut suspendu pour six mois des fonctions de son
syndicat. Ce syndic étoit le docteur Grandin, fameux
moliniste, et qui avoit eu la principale part à tout
ce qui s' étoit fait en Sorbonne contre M. Arnauld.
Lui et les autres partisans des jésuites souffrirent
beaucoup de voir ainsi attaquer la doctrine de
l' infaillibilité, qui étoit leur doctrine favorite.
Ils firent même, quoique inutilement, plusieurs
efforts pour empêcher la faculté d' enregistrer ces
arrêts. Mais la plus saine partie des

p536

docteurs saisit cette occasion de laver la faculté
du reproche qu' on lui faisoit publiquement d' avoir
abandonné son ancienne doctrine. Ils travaillèrent
avec tant de succès, que la faculté dressa la fameuse
déclaration de ses sentiments, contenus en six
articles, dans lesquels elle exposoit combien elle
étoit éloignée d' enseigner, ni que le pape eût aucune
autorité sur le temporel des rois, ni qu' il fût
infaillible et supérieur au concile. Elle présenta
elle-même ces six articles au roi, et ensuite au
parlement, qui la félicita d' être rentrée dans ses
véritables maximes, et de s' être assurée contre toutes
ces nouveautés dangereuses, que la cabale des moines
et de quelques particuliers, liés d' intérêt avec
eux, avoient depuis vingt ans introduites dans les
écoles. Presque en même temps il y eut un autre
arrêt pour réduire, selon l' ancien usage, le nombre
des docteurs mendiants à deux de chaque ordre dans
les assemblées de théologie. Quelques moines voulurent
protester contre cet arrêt, et l' un d' entre eux eut
l' audace de reprocher à la faculté que sans leur
grand nombre on ne seroit jamais venu à bout de
condamner les jansénistes. Le roi publia une
déclaration par laquelle il ordonnoit que les six
articles seroient enregistrés dans tous les
parlements et dans toutes les universités du royaume,
avec défense d' enseigner d' autre doctrine que celle
qui y étoit contenue. Ils le furent sans aucune
opposition. Il y eut seulement un jésuite à Bordeaux,
nommé le P. Camin, qui se démena fort pour

p537

empêcher l' université de cette ville de les recevoir.
Quelque remontrance que le recteur lui pût faire, il
persista toujours dans son opposition ; et il est
marqué au bas de l' acte d' enregistrement, que le P.
Camin a refusé de le signer.
Ce jésuite ne faisoit que suivre en cela l' esprit de
sa compagnie. Car dans le même temps que l' on prenoit
en France ces précautions contre les entreprises des
ultramontains, les jésuites du collége de Clermont, à
l' occasion d' une thèse de mathématique, soutinrent
publiquement une proposition où ils donnoient en
quelque sorte au tribunal de l' inquisition la même
infaillibilité qu' ils avoient donnée au pape dans leur
thèse du... décembre 1661 ; e ce qu' il y eut de
singulier, c' est qu' ils firent soutenir cette dernière
thèse par le fils de M. De Lamoignon, premier
président. La proposition fut aussitôt déférée à la
faculté, qui se préparoit à la condamner ; mais le
premier président, pour ne pas vraisemblablement voir
flétrir une thèse que son fils avoit soutenue, empêcha
la censure, et fit donner, sur la requête du syndic,
un arrêt qui imposoit silence à la faculté.
Pendant que ces choses se passoient, il y avoit eu un
projet d' accommodement pour terminer la querelle du

p538

jansénisme. Les premières propositions en furent
jetées par le P. Ferrier, jésuite de Toulouse. Ce
jésuite, homme très-fin, et qui songeoit à se faire
connoître à la cour, crut n' y pouvoir mieux réussir
qu' en se mêlant d' une querelle si célèbre. Il le fit
trouver bon au P. Annat, qui avoit une grande idée de
lui, et qui ne croyoit pas que la cause des jésuites
pût péricliter en de si bonnes mains. Le P. Ferrier
donc s' adressa à M. De Choiseul, évêque de
Cominges, et s' offrit d' entrer en conférence avec les
défenseurs de Jansénius sur les moyens de donner la
paix à l' église. Ce prélat en écrivit aussitôt à
M. Arnauld. Quelque défiance que ce docteur et les
autres théologiens qui étoient dans la même cause
eussent de la bonne foi de ces pères, dans l' envie
néanmoins d' assurer la paix de l' église, ils offrirent
de conférer, à condition qu' il ne seroit point fait
mention du formulaire, et qu' on n' exigeroit rien
d' eux dont leur conscience pût être blessée. Le P.
Ferrier parut approuver cette condition ; et bientôt
après Monsieur De Cominges reçut ordre du roi de
se transporter à Paris, où le P. Ferrier s' étoit
déjà rendu. La Lane et Girard, deux célèbres
docteurs, se trouvèrent aux conférences, au nom des
défenseurs de Jansénius, et le P. Ferrier au
nom des jésuites. Ces deux docteurs présentèrent cinq

p539

articles, qui contenoient toute leur doctrine sur la
matière des cinq propositions. Ce sont ces mêmes
articles que les docteurs de Louvain ont encore,
depuis quelques années, présentés au pape, et qui ont
eu l' approbation de toute l' église. Le P. Ferrier
n' osa pas nier qu' ils ne fussent très-catholiques, bien
que très-opposés à la doctrine de Molina, disant
qu' il importoit peu à l' église que ses enfants fussent
de l' opinion des thomistes ou de celle des jésuites.
Il y eut seulement un endroit de l' un de ces
articles où il souhaita quelque adoucissement, qui
lui fut aussitôt accordé. Ainsi tout le monde
convenant sur la doctrine, l' évêque de Cominges
jugea l' affaire terminée, et il le fit ainsi entendre
au roi. Mais le P. Ferrier, qui, comme nous avons
dit, ne pensoit à rien moins qu' à un accommodement,
trouva bientôt moyen de le rompre, et, contre la
parole donnée, déclara qu' il falloit encore convenir
que la doctrine condamnée dans les cinq propositions
étoit celle de Jansénius. On eut

p540

beau se récrier qu' on avoit stipulé, avant toutes
choses, qu' on ne parleroit point de cet article. Il
soutint hardiment que cela n' étoit point véritable :
de sorte que ces conférences n' aboutirent qu' à un
nouveau démêlé avec ce jésuite. Il écrivit, et on fit
contre lui quantité d' ouvrages pleins de raisons
très-convaincantes, auxquelles il répondit sur le ton
ordinaire de sa société, c' est-à-dire avec beaucoup
d' injures.
L' évêque de Cominges, fort irrité de la tromperie
qu' on lui avoit faite, songea néanmoins à accommoder
l' affaire par une autre voie. Il se fit mettre entre
les mains un écrit signé des principaux défenseurs de
Jansénius, par lequel ils lui donnoient plein
pouvoir d' envoyer en leur nom au pape les cinq
articles dont nous avons parlé, déclarant qu' ils les
soumettoient de bonne foi à son jugement ; qu' au
reste ils prioient très-humblement sa sainteté de
croire qu' ils avoient une véritable douleur de toutes
ces fâcheuses et importunes disputes

p541

qui troubloient depuis si longtemps l' église ; qu' ils
n' avoient jamais eu la moindre pensée de blesser en
rien l' autorité du saint-siége, pour lequel ils
avoient toujours eu et auroient toute leur vie un
entier dévouement ; que bien loin de s' opposer aux
deux dernières constitutions, ils étoient prêts à y
déférer avec tout le respect et toute la soumission
que demandoit sa majesté et la souveraine autorité du
saint-siége apostolique ; enfin, que si sa sainteté
vouloit encore exiger d' eux une plus grande preuve
de la sincérité avec laquelle ils adhéroient à la foi
établie par ces constitutions, ils consentoient de la
lui donner. Les principaux défenseurs de Jansénius
avoient eu assez de peine à souscrire à ce dernier
article, qui mettoit le pape en droit, pour ainsi
dire, de leur imposer telle loi qu' il voudroit.
Cependant l' évêque de Cominges ne laissa pas
d' envoyer cet écrit à sa sainteté, avec une lettre
très-respectueuse qu' il lui écrivoit sur ce sujet. Il
y avoit apparence que cela seroit agréablement reçu à
Rome.
En effet, que pouvoit-on exiger de plus précis des
défenseurs de Jansénius, qu' une explication si
orthodoxe de leur doctrine, et une soumission si
sincère aux constitutions du saint-siége ? Il arriva
néanmoins tout le contraire de ce qu' on espéroit ; car
dans ce temps-là même le P. Ferrier ayant aussi
envoyé à Rome une

p542

relation fausse et très-odieuse de tout ce qui s' étoit
passé dans les conférences, le pape, prévenu contre
l' évêque de Cominges, qu' il regardoit comme un des
chefs du jansénisme, crut que toutes ces soumissions
n' avoient en effet rien de sincère. Au lieu donc de
faire réponse à ce prélat, il se contenta d' écrire un
bref aux évêques de France en général, où, sans leur
parler du formulaire, il les louoit fort de leur zèle
à faire exécuter en France les constitutions du
saint-siége, reconnoissant que c' étoit par leurs soins
et par leur bonne conduite que les principaux d' entre
les jansénistes, revenus enfin à une plus saine
doctrine, avoient tout nouvellement offert de se
soumettre à tout ce que le saint-siége voudroit leur
prescrire. Il les exhortoit donc à poursuivre un
ouvrage si bien commencé, et à chercher les moyens les
plus propres pour obliger les fidèles à exécuter de
bonne foi les deux dernières constitutions.
L' évêque de Cominges fut fort piqué du mépris que
le pape lui avoit témoigné en ne daignant pas lui faire
réponse. Pour justifier donc et sa conduite dans toute
cette affaire et le procédé des défenseurs de
Jansénius, il apporta au roi un nouvel acte signé
d' eux, qui contenoit des protestations encore plus
humbles et plus soumises que celles qu' ils avoient
envoyées au pape ; car ils déclaroient par cet acte
qu' ils condamnoient sincèrement les cinq propositions,
et qu' ils ne les soutiendroient jamais, sous prétexte
de quelque sens et de quelque interprétation que ce
fût ; qu' ils n' avoient point d' autres

p543

sentiments sur ces propositions que ceux qui étoient
exprimés dans les cinq articles qu' ils avoient soumis
à sa sainteté, et dont, par son bref, elle témoignoit
n' être pas mécontente ; qu' à l' égard des décisions de
fait, comprises dans la constitution d' Alexandre Vii,
ils auroient toujours pour ces définitions toute la
déférence que l' église exige des fidèles en de
pareilles rencontres : avouant de bonne foi qu' il
n' appartenoit pas à des théologiens particuliers de
s' élever contre les décisions du saint-siége, de les
combattre ou d' y résister ; enfin qu' ils étoient
dans une ferme résolution de ne jamais contribuer à
renouveler ces sortes de disputes, dont ils voyoient
avec regret l' église agitée depuis si longtemps. Le
roi fut assez satisfait de cette déclaration, mais ne
voulant rien ordonner de son chef sur une matière
purement ecclésiastique, il renvoya tout à
l' assemblée du clergé qui se tenoit alors à Paris :
c' étoit tout ce que demandoit le P. Annat. En effet,
comme cette assemblée étoit toute composée de
personnes entièrement opposées à Jansénius, le bref y
fut reçu avec un applaudissement général, et regardé
comme une tacite approbation du formulaire. Au
contraire, la déclaration des défenseurs de Jansénius
fut jugée captieuse, conçue en des termes pleins
d' artifices, et cachant, sous l' apparence d' une
soumission en paroles, tout le venin de l' hérésie. Il
fut donc arrêté que, suivant les exhortations du
saint-père, on chercheroit les voies les plus propres
pour extirper entièrement

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cette hérésie ; et n' y en ayant point de plus courte
que la signature du formulaire, il fut résolu qu' on la
poursuivroit tout de nouveau plus fortement que l' on
n' avoit encore fait jusqu' alors. On écrivit pour cela
une nouvelle lettre circulaire à tous les évêques de
France, et le roi fut très-humblement supplié de
convertir les arrêts de son conseil qui ordonnoient
cette signature, en une déclaration authentique. En
effet, peu de jours après, le roi apporta lui-même au
parlement cette déclaration : on la fit publier dans
toutes les provinces du royaume ; mais on songea
surtout à la faire exécuter dans le diocèse de Paris.
Hardouin De Péréfixe avoit tout nouvellement reçu
ses bulles, et venoit d' y être installé archevêque.
C' étoit un prélat beaucoup plus instruit des affaires
de la cour que des matières ecclésiastiques, mais au
fond très-bon homme, fort ami de la paix, et qui eût
bien voulu, en contentant les jésuites, ne point
s' attirer les défenseurs de Jansénius sur les bras. Il
chercha donc des biais pour satisfaire les uns et les
autres, et entra même sur cela en quelque pourparler
avec ces derniers. La dispute, comme nous avons dit,
avoit alors changé de face ; l' opinion de M. De
Marca sur l' inséparabilité du fait et du droit avoit
été en quelque sorte abandonnée, et on convenoit que
c' étoit un fait dont il étoit question ; mais les
ennemis de Jansénius persistoient à soutenir que
l' eglise, en quelques occasions, pouvoit ordonner la
créance des faits même non révélés, et obliger les
fidèles, non-seulement à condamner les erreurs

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enseignées par les hérétiques, mais à reconnoître que
ces hérétiques les avoient enseignées ; quelques-uns
même osoient encore avancer qu' on devoit croire, de foi
intérieure et divine, les faits décidés par les papes,
à qui, disoient-ils, l' inspiration du Saint-Esprit ne
manquoit jamais. Mais cette opinion n' étant pas
soutenable, les plus sensés se contentoient de dire
qu' à la vérité on devoit une foi à ces décisions, mais
une foi simplement humaine et naturelle, fondée sur la
vraisemblance de la chose. Cette distinction plaisoit
merveilleusement au nouvel archevêque ; il se flatta
qu' en la bien établissant il accommoderoit sans peine
toutes choses, et engageroit tout le monde à signer. Il
fit donc un mandement, par lequel il ordonnoit de
nouveau à tous doyens, etc., de souscrire dans un mois
le formulaire de foi mis au bas de son ordonnance, etc.,
à faute de quoi, etc. Mais dans ce même mandement il
déclaroit qu' à l' égard du fait, non-seulement il
n' exigeoit point une foi divine, mais qu' à moins d' être
ignorant ou malicieux, on ne pouvoit dire que ni les
constitutions du pape, ni le formulaire des évêques
l' eussent jamais exigée, demandant seulement une foi
humaine et ecclésiastique, qui obligeoit à soumettre
son jugement à celui de ses supérieurs. C' étoient
ses termes.
Les défenseurs de Jansénius triomphèrent fort de
cette ordonnance, qui établissoit si nettement la
distinction

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du fait et du droit, et traitoit d' ignorante et de
malicieuse une doctrine tant de fois avancée par leurs
adversaires, et que les jésuites avoient soutenue dans
des thèses publiques. Mais en même temps ils firent
paroître quantité d' écrits, où ils montroient
invinciblement que l' église ni les papes n' étant point
infaillibles sur les faits non révélés, on n' étoit pas
plus obligé de croire ces faits de foi divine que de
foi humaine ; et qu' en un mot, personne n' étant obligé
de croire de foi humaine que les cinq propositions
fussent dans Jansénius, ceux qui n' étoient pas
persuadés qu' elles y fussent, ne pouvoient, sans
blesser leur conscience et sans rendre un faux
témoignage, reconnoître qu' elles y étoient,
c' est-à-dire signer le formulaire.
Et à dire vrai, si les défenseurs de la grâce
s' étoient un peu moins attachés aux règles étroites
de leur dialectique, et à la sévérité de leur morale,
il étoit aisé de voir que, par cette foi humaine,
l' archevêque n' exigeoit guère autre chose d' eux que
cette même soumission de respect et de discipline
qu' ils avoient tant de fois offerte. Mais ils
vouloient qu' il le dît en termes précis ; et ni
l' archevêque ne vouloit entièrement s' expliquer
là-dessus, ni les défenseurs de Jansénius entièrement
l' entendre. Celles pour qui l' ordonnance avoit été
faite, et qui s' accommodoient le moins de ces
distinctions, c' étoit les religieuses

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de Port-Royal, persuadées qu' il ne falloit point
biaiser avec Dieu, et qu' on ne pouvoit trop
nettement dire sa pensée. L' archevêque se flattoit
pourtant de les réduire. Aussitôt après la
publication de son ordonnance, il s' étoit transporté
lui-même chez elles, et n' avoit rien oublié, tant que
dura sa visite, pour les engager à se soumettre
à son mandement sur le formulaire.
Sa première entrée dans cette maison fut fort
pacifique. Il en admira la régularité ; et non content
d' en témoigner sa satisfaction de vive voix, il le fit
même par un acte signé de sa main. En un mot, il
déclara aux religieuses qu' il ne trouvoit à redire en
elles que le refus qu' elles faisoient de signer le
formulaire ; et sur ce qu' elles lui représentèrent que
ce refus n' étoit fondé que sur la crainte qu' elles
avoient de mentir à Dieu et à l' église, en attestant
un fait dont elles n' avoient aucune connoissance,
il leur répéta plusieurs fois une chose qu' il s' est
bien repenti de leur avoir dite : c' est à savoir
qu' elles feroient un fort grand péché de signer ce
fait, si elles ne le croyoient point ; mais qu' elles
étoient obligées d' en avoir la créance humaine, qu' il
exigeoit par son mandement. Là-dessus il les quitta,
en leur disant qu' il leur accordoit un mois pour faire
leurs réflexions, et pour profiter des

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avis de deux savants ecclésiastiques qu' il leur
donnoit pour les instruire.
Ces deux ecclésiastiques étoient M. Chamillard,
vicaire de Saint-Nicolas Du Chardonnet, qu' il leur
donna même pour être leur confesseur, et le P. Esprit,
prêtre de l' oratoire. Il ne pouvoit guère choisir deux
hommes moins propres à travailler de concert dans cette
affaire ; car M. Chamillard, convaincu que le pape ne
peut jamais errer sur quelque matière que ce soit,
étoit si attaché à cette doctrine de l' infaillibilité,
qu' il en fut même le martyr dix-huit ans après, ayant
mieux aimé se faire exiler que de consentir en
Sorbonne à l' enregistrement des propositions de
l' assemblée de 1682. Le P. Esprit étoit au
contraire là-dessus dans les sentiments où a toujours
été l' église de France ; mais comme c' étoit un
bon homme, plein d' une extrême vénération pour ces
filles, il eût bien voulu qu' elles se fussent un peu
accommodées au temps, et qu' elles eussent signé par
déférence pour leur archevêque. Cette diversité de
sentiments étoit cause que ces deux messieurs se
contredisoient assez souvent l' un l' autre en parlant
aux religieuses. Enfin, après plusieurs conférences, ils
se réduisirent à leur proposer de signer avec
certaines expressions générales, qui,

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sans blesser, disoient-ils, leur conscience,
pourroient contenter monsieur l' archevêque, et ôter à
leurs ennemis tout moyen de leur nuire. Mais elles
persistèrent toujours à ne vouloir point tromper
l' église par des termes où il pourroit y avoir de
l' équivoque, et de quelque grand péril qu' on les
menaçât, ne purent jamais se résoudre à offrir à
monsieur l' archevêque que la même signature à peu
près qu' elles avoient offerte aux grands vicaires du
cardinal De Retz, c' est-à-dire un entier
acquiescement sur le droit ; et pour ce qui regardoit
le fait, un respect et un silence convenable à leur
ignorance et à leur état.
L' archevêque, fort surpris de la fermeté de ces filles,
vit bien qu' il s' étoit engagé dans une affaire assez
fâcheuse, et d' autant plus fâcheuse, que les
monastères de religieuses n' ayant point été compris
dans la dernière déclaration du roi sur le
formulaire, il n' étoit pas en droit de les forcer à
signer ; mais excité par les instances continuelles du
P. Annat, qui ne cessoit de lui reprocher sa trop
grande indulgence, et d' ailleurs justement rempli
de la haute idée qu' il avoit de sa dignité, il crut
qu' il y alloit de son honneur de n' avoir pas le
démenti. Il résolut donc d' en venir à tout ce que
l' autorité peut

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avoir de plus terrible. Il se rendit à Port-Royal,
et ayant fait venir à la grille toute la communauté,
comme il vit leur résolution à ne rien changer à la
signature qu' elles lui avoient fait offrir, il ne
garda plus aucunes mesures ; il les traita de rebelles
et d' opiniâtres, et leur dit cette parole, qu' il a
depuis répétée en tant de rencontres : " qu' à la
vérité elles étoient pures comme des anges, mais
qu' elles étoient orgueilleuses comme des démons ; " et
sa colère s' échauffant à mesure qu' on lui alléguoit
des raisons, il descendit jusqu' aux injures les
plus basses et les moins séantes à un archevêque, et
finit en leur défendant d' approcher des sacrements :
après quoi il sortit brusquement, en leur faisant
entendre qu' elles auroient bientôt de ses nouvelles.
Il leur tint parole ; et huit jours après il revint,
accompagné du lieutenant civil, du prévôt de l' île, du

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chevalier du guet, de plusieurs, tant exempts que
commissaires, et de plus de deux cents archers, dont
une partie investit la maison, et l' autre se rangea,
le mousquet sur l' épaule, dans la cour. En cet
équipage, il se fit ouvrir la porte du monastère, et
alla droit au chapitre, où il avoit fait venir toutes
les religieuses. Là, après leur avoir tout de nouveau
reproché leur désobéissance, il tira de sa poche et
lut tout haut une liste de douze des principales
religieuses, au nombre desquelles étoit l' abbesse,
qu' il avoit résolu de disperser en différentes
maisons. Il leur commanda de sortir sur-le-champ de
leur monastère, et d' entrer dans les carrosses qui les
attendoient pour les mener dans les couvents où elles
devoient être renfermées. Ces douze victimes obéirent,
sans qu' il leur échappât la moindre plainte, et
firent seulement leurs protestations contre la
violence qui les arrachoit de leur couven ; et tout le
reste de la communauté fit les mêmes

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protestations. Il n' y a point de termes qui puissent
exprimer l' extrême douleur de celles qui demeuroient :
les unes se jetoient aux pieds de l' archevêque, les
autres se jetoient au cou de leurs mères. Elles
s' attendrissoient surtout à la vue de la Mère Agnès
De Saint-Paul, qu' on enlevoit ainsi à l' âge de
soixante et treize ans, accablée d' infirmités, et qui
avoit eu tout nouvellement trois attaques d' apoplexie.
Tout ce qu' il y avoit là de gens qui étoient venus
avec l' archevêque ne pouvoient eux-mêmes retenir
leurs larmes. Mais l' objet, à mon avis, le plus digne
de compassion, c' étoit l' archevêque lui-même, qui,
sans avoir aucun sujet de mécontentement contre ces
filles, et seulement pour contenter la passion
d' autrui, faisoit en cette occasion un personnage si
peu honorable pour lui, et même si opposé à sa bonté
naturelle.

p553

Quelques-uns de ses ecclésiastiques le sentirent, et ne
purent même s' en taire à des religieuses qu' ils
voyoient fondre en larmes auprès d' eux. Pour lui, il
étoit au milieu de cette troupe de religieuses en
larmes, comme un homme entièrement hors de lui ; il ne
pouvoit se tenir en place, et se promenoit à grands
pas, caressant hors de propos les unes, rudoyant les
autres sans sujet, et de la plus grande douceur
passant tout à coup au plus violent emportement. Au
milieu de tout ce trouble, il arriva une chose qui fit
bien voir l' amour que ces filles avoient pour la
régularité. Elles entendirent sonner None, et en un
instant, comme si leur maison eût été dans le plus
grand calme, elles disparurent toutes du chapitre, et
allèrent à l' église, où elles prirent chacune leur
place, et chantèrent l' office à leur ordinaire.
Au sortir de None, elles furent fort surprises de
voir entrer dans leur monastère six religieuses de la
visitation,

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que monsieur l' archevêque avoit fait venir pour
remettre entre leurs mains la conduite de Port-Royal.
La principale d' entre elles étoit une Mère Eugénie,
qui étant une des plus anciennes de son ordre, avoit
été témoin de l' étroite liaison qu' il y avoit eu entre
la mère Angélique et la mère De Chantail. Mais
les jésuites, à la direction de qui cette mère
Eugénie s' étoit depuis abandonnée, avoient pris grand
soin d' effacer de son esprit toutes ces idées, et lui
avoient inspiré, à elle et à tout son couvent, qui
étoit celui de la rue Saint-Antoine, autant
d' éloignement pour Port-Royal que leur saint
fondateur et leur bienheureuse mère avoient eu d' estime
pour cette maison. Les religieuses de Port-Royal ne
les virent pas plus tôt, qu' elles se crurent obligées
de recommencer leurs protestations, représentant que
c' étoit à elles à se nommer des supérieures, et que ces
religieuses, étant des étrangères et d' un autre institu
que le leur, n' étoient point capables de les gouverner.
Mais monsieur l' archevêque se moqua encore de leurs
protestations. Ensuite il fit la visite des cloîtres et
des jardins, accompagné du chevalier du guet, et de
tous ces autres officiers de justice qu' il avoit
amenés. Comme il étoit sur le point de sortir, les
religieuses se jetèrent de nouveau à ses pieds, pour

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le conjurer de permettre au moins qu' elles cherchassent
dans la participation des sacrements la seule
consolation qu' elles pouvoient trouver sur la terre.
Mais il fit réponse qu' avant toutes choses il falloit
signer, leur donnant à entendre que, jusqu' à ce
qu' elles l' eussent fait, elles étoient excommuniées.
Cependant, comme si Dieu l' eût voulu démentir par sa
propre bouche, en les quittant il se recommanda avec
instance à leurs prières.
Quoique les religieuses ne fussent guère en état
d' espérer aucune justice de la part des hommes, elles
se crurent néanmoins obligées, pour leur propre
réputation, et pour empêcher, autant qu' elles
pourroient, la ruine de leur monastère, d' appeler
comme d' abus de toute la procédure de monsieur
l' archevêque. à la vérité, il n' y en eut jamais de
moins régulière ni de plus insoutenable. Il interdisoit
les sacrements à des filles dont il reconnoissoit
lui-même que la foi et les moeurs étoient très-pures ;
il leur enlevoit leur abbesse et leurs principales
mères, introduisoit dans leur maison des religieuses
étrangères ; sans parler de tout le scandale que
causoit cette troupe d' archers et d' officiers
séculiers dont il se faisoit accompagner, comme s' il se
fût agi de détruire

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quelque maison diffamée par les plus grands désordres
et par les plus énormes excès : tout cela sans avoir
fait aucun examen juridique, sans plainte et sans
réquisition de son official, et sans avoir prononcé
aucune sentence. Et le crime pour lequel il les
traitoit si rudement, étoit de n' avoir point la
créance humaine que des propositions étoient dans un
livre qu' elles n' avoient point lu et qu' elles
n' étoient point capables de lire, et qu' il n' avoit
vraisemblablement jamais lu lui-même. Elles dressèrent
donc dès le lendemain de l' enlèvement de leurs mères
un procès-verbal fort exact de tout ce qui s' étoit
passé dans cette action. Elles en avoient déjà dressé
un autre de la visite où monsieur l' archevêque leur
avoit interdit les sacrements. Elles signèrent ensuite
une procuration pour obtenir en leur nom un relief
d' appel comme d' abus. Elles l' obtinrent en effet, et le
firent signifier à monsieur l' archevêque, qui fut
assigné à comparoître au parlement. Il ne fut

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pas difficile à ce prélat, comme on peut penser,
d' évoquer toute cette affaire au conseil, où il les
fit assigner elles-mêmes. Mais comment auroient-elles
pu s' y défendre ? Il y avoit des ordres très-sévères
pour leur interdire toute communication avec les
personnes du dehors, et on mit même à la Bastille un
très-honnête homme, qui, depuis plusieurs années,
prenoit soin, par pure charité, de leurs affaires
temporelles. Ainsi il ne leur restoit d' autre parti
que celui de souffrir et de prier Dieu. Il arriva
néanmoins que, sans leur participation, quelques
copies de leurs procès-verbaux tombèrent entre les
mains de quelques personnes, et bientôt furent rendues
publiques. Ce fut une très-sensible mortification pour
monsieur l' archevêque : en effet, rien ne lui pouvoit
être plus désagréable que de voir ainsi révéler tout ce
qui s' étoit passé en ces occasions. Comme il n' y eut
jamais d' homme moins maître de lui quand il étoit une
fois en colère, et que d' ailleurs il n' avoit pas cru
devoir être beaucoup sur ses gardes en traitant avec de
pauvres religieuses qui

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étoient à sa merci, et qu' il pouvoit écraser pour ainsi
dire d' un mot, il lui étoit échappé, dans ces deux
visites, beaucoup de paroles très-basses et très-peu
convenables à la dignité d' un archevêque, et même
très-puériles, dont il ne s' étoit pas souvenu une
heure après : tellement qu' il fut fort surpris, et en
même temps fort honteux de se voir dans ces
procès-verbaux, jouant, pour ainsi dire, le personnage
d' une petite femmelette, pendant que les religieuses,
toujours maîtresses d' elles-mêmes, lui parloient avec
une force et une dignité toute édifiante. Il fit
partout des plaintes amères contre ces deux actes ,
qu' il traitoit de libelles pleins de mensonges, et en
parla au roi avec un ressentiment qui fit contre ces
filles, dans l' esprit de sa majesté, une profonde
impression, qui n' est pas encore effacée. Il se flatta
néanmoins qu' elles n' auroient jamais la hardiesse de
lui soutenir en face les faits avancés dans ces pièces,
et il ne douta pas qu' il ne leur en fît faire une
rétractation authentique. Il les fit venir à la grille,
et leur tint tous les discours qu' il jugea les plus
capables de les effrayer. Mais pour toute réponse,
elles se jetèrent toutes à ses pieds, et avec une
fermeté accompagnée d' une humilité profonde, lui
dirent qu' il ne

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leur étoit pas possible de reconnoître pour fausses
des choses qu' elles avoient vues de leurs yeux et
entendues de leurs oreilles. Cette réponse si peu
attendue lui causa une telle émotion, qu' il lui prit
un saignement de nez, ou plutôt une espèce d' hémorragie
si grande, qu' en très-peu de temps il remplit de sang
jusqu' à trois serviettes qu' on lui passa l' une sur
l' autre. Les religieuses de leur côté étoient plus
mortes que vives ; et même il y en eut une, nommée soeur
Jeanne De La Croix, qui mourut presque subitement
de l' agitation que toute cette affaire lui avoit
causée. Elles ne furent pas longtemps sans recevoir de
nouvelles marques du ressentiment de monsieur

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l' archevêque ; et dès l' après-dînée du jour dont nous
parlons, il fit ôter le voile aux novices qui restoient
dans la maison, et les fit mettre à la porte. Il
destitua toutes les officières qui avoient été nommées
par l' abbesse, et mit de son autorité dans les charges
toutes celles qui avoient commencé à se laisser
gagner par M. Chamillard, et fit encore enlever cinq
ou six religieuses qu' il croyoit les plus capables de
fortifier les autres.
De toutes les afflictions qu' eurent alors les
religieuses, il n' y en eut point qui leur causa un
plus grand déchirement de coeur que celle de se voir
abandonnées par cinq ou six de leurs soeurs, qui
commencèrent, comme je viens de dire, à se séparer du
reste de la communauté, et à rompre cette heureuse
union que Dieu y entretenoit depuis tant d' années.
Elles furent surtout étonnées au dernier point de la
défection de la soeur Flavie. Cette fille, qui
autrefois avoit été religieuse dans un autre couvent,
avoit desiré avec une extrême ardeur d' entrer à
Port-Royal, et y avoit été reçue avec une fort
grande charité. Comme elle étoit d' un esprit fort
insinuant, et qu' elle témoignoit un fort grand zèle
pour la régularité, elle avoit trouvé moyen de se
rendre très-considérable dans la maison.
Il n' y en avoit point qui parût plus opposée à la
signature, jusque-là qu' elle ne pouvoit souffrir
qu' on se soumît pour le droit, sans faire quelque
restriction

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qui marquât qu' on ne vouloit point donner atteinte
à la grâce efficace. Là-dessus elle citoit les écrits
que nous avons dit que M. Pascal avoit faits pour
combattre le sentiment de M. Arnauld, et elle citoit
même de prétendues révélations, où elle assuroit que
l' évêque d' Ypres lui étoit apparu. Ce zèle si
immodéré, et ces révélations, auxquelles on n' ajoutoit
pas beaucoup de foi, commencèrent à ouvrir les yeux
aux mères, qui reconnoissant beaucoup de légèreté dans
cet esprit, l' éloignèrent peu à peu de leur confiance.
Ce fut pour elle une injure qui lui parut insupportable,
et voyant qu' elle n' avoit plus la même considération
dans la maison, elle songea à se rendre considérable à
M. Chamillard. Non-seulement elle prit le parti de
signer ; mais elle se joignit même à ce docteur et à la
mère Eugénie pour leur aider à persécuter ses soeurs,
dont elle se rendit l' accusatrice, donnant des
mémoires contre elles, et leur reprochant, entre
autres, certaines dévotions qui étoient très-innocentes
dans le fond, et à la plupart desquelles elle-même
avoit donné occasion. Nous verrons dans la suite
l' usage que les ennemis des religieuses voulurent faire
de ces mémoires, et la confusion dont ils furent
couverts, aussi bien que la soeur Flavie. Revenons
maintenant aux religieuses qui avoient été enlevées.
Dans le moment de l' enlèvement, M. D' Andilly,

p562

qui étoit dans l' église, s' approcha de la Mère Agnès,
qui pouvoit à peine marcher, et lui fit ses adieux. Il
vit aussi ses trois filles, les soeurs Angélique De
Saint-Jean, Marie-Thérèse, et Marie De
Sainte-Claire, qui sortirent l' une après l' autre.
Elles se jetèrent à ses pieds, et lui demandèrent sa
bénédiction, qu' il leur donna avec la tendresse d' un
bon père et la constance d' un chrétien plein de foi ;
il les aida à monter en carrosse. L' archevêque voulut
lui en faire un crime auprès du roi, l' accusant d' avoir
voulu exciter une sédition ; mais la reine mère assura
que M. D' Andilly n' en étoit pas capable. En
dispersant ainsi ces religieuses, il espéroit les
affoiblir, en les tenant dans une dure captivité,
privées de tout conseil et de toute communication.
Pendant qu' on tourmentoit ainsi les religieuses de
Port-Royal de Paris pour la signature, on fut trois
mois entiers sans rien dire à celles Des Champs,
quoiqu' elles eussent déclaré par divers actes
qu' elles étoient dans les mêmes sentiments que leurs
soeurs, et qu' elles eussent même appelé aussi comme
d' abus de tout le traitement qu' on avoit fait à leurs
mères. Quelques personnes crurent que l' archevêque les
ménageoit à cause du cardinal De Retz, dont la nièce
étoit supérieure de ce monastère ;

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mais il y a plus d' apparence que, comme elles n' avoient
point eu de part aux procès-verbaux, ce prélat, à qui
tout le reste étoit assez indifférent, ne se pressoit
pas de leur faire de la peine. à la fin pourtant il
leur fit signifier une sentence par laquelle il les
déclaroit désobéissantes, et comme telles les privoit
des sacrements, et de toute voix active et passive
dans les élections. Sur cette sentence elles se
crurent obligées de lui présenter une requête, pour le
supplier de leur vouloir expliquer en quoi consistoit
la désobéissance qu' il leur reprochoit, et qu' il
punissoit si sévèrement. Car si, en exigeant la
signature, il exigeoit la créance intérieure du fait,
elles le prioient de se souvenir qu' il leur avoit fait
entendre lui-même qu' elles feroient un fort grand
crime de signer ce fait sans le croire ; et il étoit à
souhaiter pour elles que toute l' église sût que la
seule raison pour laquelle on leur interdisoit les
sacrements, c' étoit pour avoir obéi à leur archevêque,
en ne voulant pas faire un mensonge. Si au contraire,
comme il l' avoit déclaré depuis peu à plusieurs
personnes, et comme il l' avoit même dit expressément
dans sa lettre à l' évêque d' Angers, il ne demandoit
par la signature que le silence et le respect sur le
fait, elles étoient toutes prêtes de signer en

p564

ce sens, pourvu qu' il eût la bonté de leur marquer
qu' il n' avoit point d' autre intention que celle-là.
Cette requête fut fort embarrassante pour
l' archevêque, qui en effet ne tenoit pas toujours un
langage fort uniforme sur la signature, disant aux
uns qu' il en falloit croire la décision du pape, et
aux autres, qu' il savoit bien que l' église n' avoit
jamais exigé la décision des faits non révélés. Il y
eut même quelques-unes des religieuses de Paris qui
ne s' engagèrent à signer que parce qu' il leur déclara
qu' il leur permettoit de demeurer dans leur doute, et
qu' il ne leur demandoit leur souscription que comme une
marque de la déférence et du respect qu' elles avoient
pour l' autorité de leur supérieur. L' archevêque, dans
cet embarras, crut devoir prendre le parti de ne
point répondre à cette requête, et il fit semblant
qu' il ne l' avoit pas reçue. Mais les religieuses
Des Champs n' en demeurèrent pas là ; et ne pouvant
supporter sans une extrême peine d' être privées des
sacrements, surtout à la fête de Noël qui étoit
proche, elles lui écrivirent lettre sur lettre, pour
le conjurer de les mettre en état de lui obéir. Enfin
il leur écrivit ; mais au lieu de leur donner
l' explication qu' elles lui demandoient, il se contenta
de leur reprocher en termes généraux leur orgueil et
leur opiniâtreté, les traitant de demi-savantes qui
avoient l' insolence de demander à leur archevêque des
explications sur des choses si faciles à entendre, et
qu' elles entendoient aussi bien que lui.

p565

Mais cette réponse ne le tira point encore d' affaire.
Elles lui présentèrent une seconde requête, plus
pressante que la première, le conjurant au nom de
Jésus-Christ de ne les point séparer des sacrements
sans leur expliquer le crime pour lequel on les en
séparoit. Ces requêtes firent grand bruit ; et
l' archevêque, qui vit que la demande des religieuses
paroissoit raisonnable à tout le monde, conçut bien
qu' il ne lui étoit pas permis de demeurer plus
longtemps dans le silence. Il écrivit donc aux
religieuses qu' il étoit juste de les satisfaire sur
les difficultés qu' elles lui proposoient, et qu' il y
satisferoit dès que les grandes affaires de son
diocèse lui en donneroient le loisir. Mais cet
éclaircissement ne vint point, non plus que les
réponses qu' il avoit promis de faire à l' évêque
D' Aleth et à d' autres prélats qui lui avoient écrit
sur la même affaire ; et cependant les religieuses
Des Champs demeurèrent séparées des sacrements,
aussi bien que leurs soeurs de Paris.
L' archevêque sentoit bien, par toutes les raisons
qu' on objectoit tous les jours contre son mandement,
et par la

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nécessité où il étoit de se contredire lui-même en
mille rencontres, que sa foi humaine n' étoit pas aussi
claire qu' il s' étoit imaginé, et il eut le déplaisir
de la voir en peu de temps aussi décriée que la foi
divine de M. De Marca, son prédécesseur. Pas un
évêque en France ne s' avisa de la demander ; ou pour
mieux dire, il n' y avoit guère que dans le diocèse de
Paris où l' on fût inquiété pour le formulaire. Le P.
Annat crut enfin que tout le mal venoit de ce qu' on
ne vouloit point reconnoître l' autorité des
assemblées qui en avoient ordonné la souscription, et
jugea qu' il falloit s' adresser au pape pour lui
demander ou qu' il confirmât le formulaire, ou qu' il en
fît un autre qui contînt les mêmes choses.
Le roi fit donc prier le pape par son ambassadeur,
qu' il lui plût d' envoyer un formulaire qui contînt le
fait

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et le droit comme celui de l' assemblée, et d' obliger
tous les ecclésiastiques du royaume, tant séculiers
que réguliers, même les religieuses et les maîtres
d' école, de le signer, sous les peines que les
canons ordonnent contre les hérétiques. Nous avons
déjà dit que le pape n' avoit jamais approuvé que les
évêques s' ingérassent de dresser des formules de foi,
ni d' en exiger la souscription, et que dans tous les
brefs qu' il avoit écrits aux assemblées du clergé,
pour les louer du grand zèle qu' ils apportoient à faire
exécuter sa constitution et celle de son prédécesseur,
il s' étoit bien gardé de leur dire un mot de leur
formulaire. Ce fut donc pour lui un fort grand sujet
de joie, que regardant comme inutile cet ouvrage qui
avoit occupé tant d' assemblées, on eût enfin recours à
l' autorité du saint-siége. La cour de Rome ne
pouvoit surtout se lasser d' admirer qu' après tout
l' éclat qu' on venoit de faire en France contre
l' infaillibilité du pape, même dans les choses de foi,
après qu' on avoit fait enregistrer dans tous les
parlements et dans toutes les universités les
articles de la Sorbonne sur cette matière, on en vînt
à supplier le pape d' établir cette même infaillibilité
dans les faits même non révélés, et d' obliger toute la
France à reconnoître cette doctrine, sous peine
d' hérésie. Le pape envoya le formulaire, tel qu' on lui
demandoit, c' est-à-dire tout semblable à celui des
évêques, excepté que, pour en rendre la signature plus
authentique, il y ajouta un serment par lequel ceux
qui signoient prenoient

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Dieu et les évangiles à témoins de la sincérité de
leur souscription ; et ce formulaire fut inséré dans
un bref que sa sainteté adressoit au roi. Mais ce bref
étant arrivé, on s' avisa tout à coup qu' on n' en
pouvoit faire aucun usage, à cause que le parlement, où
on le vouloit faire enregistrer, ne reconnoît d' autres
expéditions de Rome que ce qu' on appelle des
constitutions plombées . Il fallut donc renvoyer le
bref, et prier le pape de le changer en une bulle. Le
roi porta lui-même cette bulle au parlement, et y
joignit une déclaration, la plus foudroyante que l' on
pût faire, pour obliger tout le monde à la signature.
Cette déclaration enchérissoit beaucoup sur la bulle :
on y défendoit toute sorte d' explications et de
restrictions, sous les mêmes peines qui étoient
portées contre ceux qui refuseroient de souscrire.
Tous les ecclésiastiques y étoient obligés par la
privation de leurs bénéfices, et les évêques par la
saisie

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de leur temporel ; et personne ne pouvoit plus être
reçu au sous-diaconat sans avoir signé.
Cependant toutes ces précautions n' empêchèrent pas
qu' il n' y eût beaucoup de diversité dans la manière dont
les évêques exigeoient les signatures dans leurs
diocèses. Plusieurs d' entre eux reçurent les
restrictions et les explications sur le fait. Il y en
eut un grand nombre qui déclaroient de bouche à leurs
ecclésiastiques que l' église ne demandant sur les faits
que le simple respect, on ne s' obligeoit point à autre
chose par les souscriptions. Il y en eut même qui
insérèrent ces déclarations dans des procès-verbaux qui
demeuroient dans leurs greffes ; et enfin quatre
évêques, les plus célèbres qui fussent alors en
France pour leur piété, je veux dire les évêques
D' Aleth, de Beauvais, d' Angers et de Pamiers,
firent ces déclarations par des mandements qu' ils
firent publier dans leurs

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diocèses. L' évêque de Noyon fit aussi la même chose.
Nous verrons dans la suite l' effet que produisirent
ces mandements. L' archevêque de Paris ne fut pas peu
embarrassé sur la manière dont il tourneroit le sien.
Il n' avoit garde d' exiger la même créance sur le fait
que sur le droit, après avoir accusé d' extravagance
ou de malice ceux qui confondoient ces deux choses ;
il n' osoit pas non plus reparler de sa foi humaine,
qu' il voyoit abandonnée de tout le monde. Voici
l' expédient qu' il prit pour essayer de se tirer
d' affaire : il distingua le fait et le droit dans son
ordonnance ; mais il se servit pour cela de termes si
obscurs qu' on ne savoit précisément ce qu' il
demandoit, disant qu' il falloit une soumission de foi
divine pour les dogmes, et quant au fait, une
véritable soumission par laquelle on acquiesce
.
L' obscurité de cette ordonnance, et le serment dont
j' ai parlé, rendirent aux religieuses de Port-Royal
la signature de ce second formulaire bien plus
difficile que celle du premier. Mais avant que de
passer plus loin, il

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est bon de dire ici en quel état étoient ces filles
quand la nouvelle bulle arriva en France.
Nous avons vu que l' archevêque en avoit fait enlever
jusques au nombre de dix-huit, qu' il avoit dispersées
en divers couvents. L' abbesse fut conduite à Meaux
par l' évêque de Meaux son frère, à qui on l' avoit
confiée, et qui la mit dans le couvent de la visitation
qui est dans cette ville. La Mère Agnès fut
renfermée à la Visitation du faubourg Saint-Jacques,
avec une de ses nièces, qu' on voulut bien laisser
auprès d' elle pour la servir. Les autres furent
séparées en différents monastères, tant à Paris qu' à
Saint-Denis, et principalement dans des couvents
d' Ursulines, de Célestes ou Filles-Bleues, et de
la Visitation. On en avoit voulu loger dans d' autres
maisons, et entre autres chez les Carmélites ; mais
comme on savoit l' intention de l' archevêque, qui
étoit de tenir ces filles dans une très-rude
captivité, on avoit fait de grandes difficultés dans
la plupart de ces maisons de les recevoir, et de
contribuer aux mauvais traitements qu' on leur vouloit
faire. Il y eut entre autres une abbesse à qui on en
voulut donner une ; mais elle déclara, en la recevant,
qu' elle prétendoit lui donner la même liberté

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qu' elle auroit pu avoir à Port-Royal, et la traiter
comme une de ses filles. Elle tint parole, et fit
tant d' honneurs à cette religieuse, que l' archevêque
la lui ôta au bout de deux jours. On ne peut aussi
s' empêcher de rendre justice à la Mère De La
Fayette, supérieure de Chaillot, qui ayant été
obligée de recevoir une de ces religieuses, la traita
avec une charité extraordinaire tout le temps qu' elle
fut dans son monastère. Il n' en fut pas de même
des autres maisons où ces religieuses furent
enfermées. On peut voir dans la relation de la soeur
Angélique Arnauld la manière dont elle fut traitée
chez les Filles-Bleues de Paris. La plupart des
autres le furent à peu près de la même sorte.