BOUVARD ET PECUCHET
CHAPITRE I
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Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait
absolument désert.
Plus bas le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses étalait en ligne
droite son eau couleur d'encre. Il y avait au milieu, un bateau plein de bois,
et sur la berge deux rangs de barriques.
Au delà du canal, entre les maisons que séparent des chantiers le grand ciel
pur se découpait en plaques d'outremer, et sous la réverbération du soleil, les
façades blanches, les toits d'ardoises, les quais de granit éblouissaient. Une
rumeur confuse montait du loin dans l'atmosphère tiède ; et tout semblait
engourdi par le désoeuvrement du dimanche et la tristesse des jours d'été.
Deux hommes parurent.
L'un venait de la Bastille, l'autre du Jardin des Plantes. Le plus grand,
vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet déboutonné et sa cravate
à la main. Le plus petit, dont le corps disparaissait dans une redingote marron,
baissait la tête sous une casquette à visière pointue.
Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s'assirent à la même
minute, sur le même banc.
Pour s'essuyer le front, ils retirèrent leurs coiffures, que chacun posa près
de soi ; et le petit homme aperçut écrit dans le chapeau de son voisin : Bouvard
; pendant que celui-ci distinguait aisément dans la casquette du particulier en
redingote le mot : Pécuchet.
-- "Tiens !" dit-il "nous avons eu la même idée, celle d'inscrire notre nom
dans nos couvre-chefs."
-- "Mon Dieu, oui ! on pourrait prendre le mien à mon bureau !"
-- "C'est comme moi, je suis employé."
Alors ils se considérèrent.
L'aspect aimable de Bouvard charma de suite Pécuchet.
Ses yeux bleuâtres, toujours entreclos, souriaient dans son visage colore. Un
pantalon à grand-pont, qui godait par le bas sur des souliers de castor, moulait
son ventre, faisait bouffer sa chemise à la ceinture ; -- et ses cheveux blonds,
frisés d'eux-mêmes en boucles légères, lui donnaient quelque chose d'enfantin.
Il poussait du bout des lèvres une espèce de sifflement continu.
L'air sérieux de Pécuchet frappa Bouvard.
On aurait dit qu'il portait une perruque, tant les mèches garnissant son
crâne élevé étaient plates et noires. Sa figure semblait tout en profil, à cause
du nez qui descendait très bas. Ses jambes prises dans des tuyaux de lasting
manquaient de proportion avec la longueur du buste ; et il avait une voix forte,
caverneuse.
Cette exclamation lui échappa : -- "Comme on serait bien à la campagne !"
Mais la banlieue, selon Bouvard, était assommante par le tapage des
guinguettes. Pécuchet pensait de même. Il commençait néanmoins à se sentir
fatigué de la capitale, Bouvard aussi.
Et leurs yeux erraient sur des tas de pierres à bâtir, sur l'eau hideuse où
une botte de paille flottait, sur la cheminée d'une usine se dressant à
l'horizon ; des miasmes d'égout s'exhalaient. Ils se tournèrent de l'autre côté.
Alors, ils eurent devant eux les murs du Grenier d'abondance.
Décidément (et Pécuchet en était surpris) on avait encore plus chaud dans les
rues que chez soi !
Bouvard l'engagea à mettre bas sa redingote. Lui, il se moquait du qu'en
dira-t-on !
Tout à coup un ivrogne traversa en zigzag le trottoir ; -- et à propos des
ouvriers, ils entamèrent une conversation politique. Leurs opinions étaient les
mêmes, bien que Bouvard fût peut-être plus libéral.
Un bruit de ferrailles sonna sur le pavé, dans un tourbillon de poussière.
C'étaient trois calèches de remise qui s'en allaient vers Bercy, promenant une
mariée avec son bouquet, des bourgeois en cravate blanche, des dames enfouies
jusqu'aux aisselles dans leur jupon, deux ou trois petites filles, un collégien.
La vue de cette noce amena Bouvard et Pécuchet à parler des femmes, -- qu'ils
déclarèrent frivoles, acariâtres, têtues. Malgré cela, elles étaient souvent
meilleures que les hommes ; d'autres fois elles étaient pires. Bref, il valait
mieux vivre sans elles ; aussi Pécuchet était resté célibataire.
-- "Moi je suis veuf" dit Bouvard "et sans enfants !"
-- "C'est peut-être un bonheur pour vous ? " Mais la solitude à la longue
était bien triste.
Puis, au bord du quai, parut une fille de joie, avec un soldat. Blême, les
cheveux noirs et marquée de petite vérole, elle s'appuyait sur le bras du
militaire, en traînant ses savates et balançant les hanches.
Quand elle fut plus loin, Bouvard se permit une réflexion obscène. Pécuchet
devint très rouge, et sans doute pour s'éviter de répondre, lui désigna du
regard un prêtre qui s'avançait.
L'ecclésiastique descendit avec lenteur l'avenue des maigres ormeaux
jalonnant le trottoir, et Bouvard dès qu'il n'aperçut plus le tricorne, se
déclara soulagé car il exécrait les jésuites. Pécuchet, sans les absoudre,
montra quelque déférence pour la religion.
Cependant le crépuscule tombait et des persiennes en face s'étaient relevées.
Les passants devinrent plus nombreux. Sept heures sonnèrent.
Leurs paroles coulaient intarissablement, les remarques succédant aux
anecdotes, les aperçus philosophiques aux considérations individuelles. Ils
dénigrèrent le corps des Ponts et chaussées, la régie des tabacs, le commerce,
les théâtres, notre marine et tout le genre humain, comme des gens qui ont subi
de grands déboires. Chacun en écoutant l'autre retrouvait des parties de
lui-même oubliées ; -- et bien qu'ils eussent passé l'âge des émotions naïves,
ils éprouvaient un plaisir nouveau, une sorte d'épanouissement, le charme des
tendresses à leur début.
Vingt fois ils s'étaient levés, s'étaient rassis et avaient fait la longueur
du boulevard depuis l'écluse d'amont jusqu'à l'écluse d'aval, chaque fois
voulant s'en aller, n'en ayant pas la force, retenus par une fascination.
Ils se quittaient pourtant, et leurs mains étaient jointes, quand Bouvard dit
tout à coup :
-- "Ma foi ! si nous dînions ensemble ? "
-- "J'en avais l'idée !" reprit Pécuchet "mais je n'osais pas vous le
proposer !"
Et il se laissa conduire en face de l'Hôtel de Ville, dans un petit
restaurant où l'on serait bien.
Bouvard commanda le menu.
Pécuchet avait peur des épices comme pouvant lui incendier le corps. Ce fut
l'objet d'une discussion médicale. Ensuite, ils glorifièrent les avantages des
sciences : que de choses à connaître ! que de recherches -- si on avait le temps
! Hélas, le gagne-pain l'absorbait ; et ils levèrent les bras d'étonnement, ils
faillirent s'embrasser par-dessus la table en découvrant qu'ils étaient tous les
deux copistes, Bouvard dans une maison de commerce, Pécuchet au ministère de la
marine, -- ce qui ne l'empêchait pas de consacrer, chaque soir, quelques moments
à l'étude. Il avait noté des fautes dans l'ouvrage de M. Thiers et il parla avec
le plus grands respect d'un certain Dumouchel, professeur.
Bouvard l'emportait par d'autres côtés. Sa chaîne de montre en cheveux et la
manière dont il battait la rémolade décelaient le roquentin plein d'expérience ;
et il mangeait le coin de la serviette dans l'aisselle, en débitant des choses
qui faisaient rire Pécuchet. C'était un rire particulier, une seule note très
basse, toujours la même, poussée à de longs intervalles. Celui de Bouvard était
continu, sonore, découvrait ses dents, lui secouait les épaules, et les
consommateurs à la porte s'en retournaient.
Le repas fini, ils allèrent prendre le café dans un autre établissement.
Pécuchet en contemplant les becs de gaz gémit sur le débordement du luxe, puis
d'un geste dédaigneux écarta les journaux. Bouvard était plus indulgent à leur
endroit. Il aimait tous les écrivains en général, et avait eu dans sa jeunesse
des dispositions pour être acteur !
Il voulut faire des tours d'équilibre avec une queue de billard et deux
boules d'ivoire comme en exécutait Barberou, un de ses amis. Invariablement,
elles tombaient, et roulant sur le plancher entre les jambes des personnes
allaient se perdre au loin. Le garçon qui se levait toutes les fois pour les
chercher à quatre pattes sous les banquettes finit par se plaindre. Pécuchet eut
une querelle avec lui ; le limonadier survint, il n'écouta pas ses excuses et
même chicana sur la consommation.
Il proposa ensuite de terminer la soirée paisiblement dans son domicile qui
était tout près, rue Saint- Martin.
A peine entré, il endossa une manière de camisole en indienne et fit les
honneurs de son appartement.
Un bureau de sapin placé juste dans le milieu incommodait par ses angles ; et
tout autour, sur des planchettes, sur les trois chaises, sur le vieux fauteuil
et dans les coins se trouvaient pêle-mêle plusieurs volumes de l'Encyclopédie
Roret, le Manuel du magnétiseur, un Fénelon, d'autres bouquins, -- avec des tas
de paperasses, deux noix de coco, diverses médailles, un bonnet turc -- et des
coquilles, rapportées du Havre par Dumouchel. Une couche de poussière veloutait
les murailles autrefois peintes en jaune. La brosse pour les souliers traînait
au bord du lit dont les draps pendaient. On voyait au plafond une grande tache
noire, produite par la fumée de la lampe.
Bouvard, -- à cause de l'odeur sans doute, demanda la permission d'ouvrir la
fenêtre.
-- "Les papiers s'envoleraient !" s'écria Pécuchet qui redoutait, en plus,
les courants d'air.
Cependant, il haletait dans cette petite chambre chauffée depuis le matin par
les ardoises de la toiture.
Bouvard lui dit : -- "A votre place, j'ôterais ma flanelle!"
-- "Comment !" et Pécuchet baissa la tête, s'effrayant à l'hypothèse de ne
plus avoir son gilet de santé.
-- "Faites-moi la conduite" reprit Bouvard "l'air extérieur vous
rafraîchira."
Enfin Pécuchet repassa ses bottes, en grommelant : "Vous m'ensorcelez ma
parole d'honneur !" -- et malgré la distance, il l'accompagna jusque chez lui au
coin de la rue de Béthune, en face le pont de la Tournelle.
La chambre de Bouvard, bien cirée, avec des rideaux de percale et des meubles
en acajou, jouissait d'un balcon ayant vue sur la rivière. Les deux ornements
principaux étaient un porte-liqueurs au milieu de la commode, et le long de la
glace des daguerréotypes représentant des amis ; une peinture à l'huile occupait
l'alcôve.
-- "Mon oncle !" dit Bouvard, et le flambeau qu'il tenait éclaira un
monsieur.
Des favoris rouges élargissaient son visage surmonté d'un toupet frisant par
la pointe. Sa haute cravate avec le triple col de la chemise, du gilet de
velours, et de l'habit noir l'engonçaient. On avait figuré des diamants sur le
jabot. Ses yeux étaient bridés aux pommettes, et il souriait d'un petit air
narquois.
Pécuchet ne put s'empêcher de dire : -- "On le prendrait plutôt pour votre
père !"
-- "C'est mon parrain" répliqua Bouvard, négligemment, ajoutant qu'il
s'appelait de ses noms de baptême François, Denys, Bartholomée. Ceux de Pécuchet
étaient Juste, Romain, Cyrille ; -- et ils avaient le même âge : quarante-sept
ans ! Cette coïncidence leur fit plaisir ; mais les surprit, chacun ayant cru
l'autre beaucoup moins jeune. Ensuite, ils admirèrent la Providence dont les
combinaisons parfois sont merveilleuses. -- "Car, enfin, si nous n'étions pas
sortis tantôt pour nous promener, nous aurions pu mourir avant de nous connaître
!" et s'étant donné l'adresse de leurs patrons, ils se souhaitèrent une bonne
nuit.
-- "N'allez pas voir les dames !" cria Bouvard dans l'escalier.
Pécuchet descendit les marches sans répondre à la gaudriole.
Le lendemain, dans la cour de MM. Descambos frères, -- tissus d'Alsace rue
Hautefeuille 92, une voix appela : -- "Bouvard ! Monsieur Bouvard !"
Celui-ci passa la tête par les carreaux et reconnut Pécuchet qui articula
plus fort.
-- "Je ne suis pas malade ! Je l'ai retirée !"
-- "Quoi donc !"
-- "Elle !" dit Pécuchet, en désignant sa poitrine.
Tous les propos de la journée, avec la température de l'appartement et les
labeurs de la digestion l'avaient empêché de dormir, si bien que n'y tenant
plus, il avait rejeté loin de lui sa flanelle. -- Le matin, il s'était rappelé
son action heureusement sans conséquence, et il venait en instruire Bouvard qui,
par là, fut placé dans son estime à une prodigieuse hauteur.
Il était le fils d'un petit marchand, et n'avait pas connu sa mère, morte
très jeune. On l'avait, à quinze ans, retiré de pension pour le mettre chez un
huissier. Les gendarmes y survinrent ; et le patron fut envoyé aux galères,
histoire farouche qui lui causait encore de l'épouvante. Ensuite, il avait
essayé de plusieurs états, maître d'études, élève en pharmacie, comptable sur un
des paquebots de la haute Seine. Enfin un chef de division séduit par son
écriture, l'avait engagé comme expéditionnaire ; mais la conscience d'une
instruction défectueuse, avec les besoins d'esprit qu'elle lui donnait,
irritaient son humeur ; et il vivait complètement seul sans parents, sans
maîtresse. Sa distraction était, le dimanche, d'inspecter les travaux publics.
Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bords de la Loire
dans une cour de ferme. Un homme qui était son oncle, l'avait emmené à Paris
pour lui apprendre le commerce. A sa majorité, on lui versa quelques mille
francs. Alors il avait pris femme et ouvert une boutique de confiseur. Six mois
plus tard, son épouse disparaissait, en emportant la caisse. Les amis, la bonne
chère, et surtout la paresse avaient promptement achevé sa ruine. Mais il eut
l'inspiration d'utiliser sa belle main ; et depuis douze ans, il se tenait dans
la même place, MM. Descambos frères, tissus, rue Hautefeuille 92. Quant à son
oncle, qui autrefois lui avait expédié comme souvenir le fameux portrait,
Bouvard ignorait même sa résidence et n'en attendait plus rien. Quinze cents
livres de revenu et ses gages de copiste lui permettaient d'aller, tous les
soirs, faire un somme dans un estaminet.
Ainsi leur rencontre avait eu l'importance d'une aventure. Ils s'étaient,
tout de suite, accrochés par des fibres secrètes. D'ailleurs, comment expliquer
les sympathies ? Pourquoi telle particularité, telle imperfection indifférente
ou odieuse dans celui-ci enchante-t-elle dans celui-là ? Ce qu'on appelle le
coup de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fin de la semaine,
ils se tutoyèrent.
Souvent, ils venaient se chercher à leur comptoir. Dès que l'un paraissait,
l'autre fermait son pupitre et ils s'en allaient ensemble dans les rues. Bouvard
marchait à grandes enjambées, tandis que Pécuchet multipliant les pas, avec sa
redingote qui lui battait les talons semblait glisser sur des roulettes. De même
leurs goûts particuliers s'harmonisaient. Bouvard fumait la pipe, aimait le
fromage, prenait régulièrement sa demi-tasse. Pécuchet prisait, ne mangeait au
dessert que des confitures et trempait un morceau de sucre dans le café. L'un
était confiant, étourdi, généreux. L'autre discret, méditatif, économe.
Pour lui être agréable, Bouvard voulut faire faire à Pécuchet la connaissance
de Barberou. C'était un ancien commis-voyageur, actuellement boursier, très bon
enfant, patriote, ami des dames, et qui affectait le langage faubourien.
Pécuchet le trouva déplaisant et il conduisit Bouvard chez Dumouchel. Cet auteur
-- (car il avait publié une petite mnémotechnie) donnait des leçons de
littérature dans un pensionnat de jeunes personnes, avait des opinions
orthodoxes et la tenue sérieuse. Il ennuya Bouvard.
Aucun des deux n'avait caché à l'autre son opinion. Chacun en reconnut la
justesse. Leurs habitudes changèrent ; et quittant leur pension bourgeoise, ils
finirent par dîner ensemble tous les jours.
Ils faisaient des réflexions sur les pièces de théâtre dont on parlait, sur
le gouvernement, la cherté des vivres, les fraudes du commerce. De temps à autre
l'histoire du Collier ou le procès de Fualdès revenait dans leurs discours ; --
et puis, ils cherchaient les causes de la Révolution.
Ils flânaient le long des boutiques de bric-à-brac. Ils visitèrent le
Conservatoire des Arts et Métiers, Saint- Denis, les Gobelins, les Invalides, et
toutes les collections publiques. Quand on demandait leur passeport, ils
faisaient mine de l'avoir perdu, se donnant pour deux étrangers, deux Anglais.
Dans les galeries du Muséum, ils passèrent avec ébahissement devant les
quadrupèdes empaillés, avec plaisir devant les papillons, avec indifférence
devant les métaux ; les fossiles les firent rêver, la conchyliologie les ennuya.
Ils examinèrent les serres-chaudes par les vitres, et frémirent en songeant que
tous ces feuillages distillaient des poisons. Ce qu'ils admirèrent du cèdre,
c'est qu'on l'eût rapporté dans un chapeau.
Ils s'efforcèrent au Louvre de s'enthousiasmer pour Raphaël. A la grande
bibliothèque ils auraient voulu connaître le nombre exact des volumes.
Une fois, ils entrèrent au cours d'arabe du Collège de France ; et le
professeur fut étonné de voir ces deux inconnus qui tâchaient de prendre des
notes. Grâce à Barberou, ils pénétrèrent dans les coulisses d'un petit théâtre.
Dumouchel leur procura des billets pour une séance de l'Académie. Ils
s'informaient des découvertes, lisaient les prospectus et par cette curiosité
leur intelligence se développa. Au fond d'un horizon plus lointain chaque jour,
ils apercevaient des choses à la fois confuses et merveilleuses.
En admirant un vieux meuble, ils regrettaient de n'avoir pas vécu à l'époque
où il servait, bien qu'ils ignorassent absolument cette époque-là. D'après de
certains noms, ils imaginaient des pays d'autant plus beaux qu'ils n'en
pouvaient rien préciser. Les ouvrages dont les titres étaient pour eux
inintelligibles leur semblaient contenir un mystère.
Et ayant plus d'idées, ils eurent plus de souffrances. Quand une malle-poste
les croisait dans les rues, ils sentaient le besoin de partir avec elle. Le quai
aux Fleurs les faisait soupirer pour la campagne.
Un dimanche ils se mirent en marche dès le matin ; et passant par Meudon,
Bellevue, Suresnes, Auteuil, tout le long du jour ils vagabondèrent entre les
vignes, arrachèrent des coquelicots au bord des champs, dormirent sur l'herbe,
burent du lait, mangèrent sous les acacias des guinguettes, et rentrèrent fort
tard, poudreux, exténués, ravis. Ils renouvelèrent souvent ces promenades. Les
lendemains étaient si tristes qu'ils finirent par s'en priver.
La monotonie du bureau leur devenait odieuse. Continuellement le grattoir et
la sandaraque, le même encrier, les mêmes plumes et les mêmes compagnons ! Les
jugeant stupides, ils leur parlaient de moins en moins ; cela leur valut des
taquineries. Ils arrivaient tous les jours après l'heure, et reçurent des
semonces.
Autrefois, ils se trouvaient presque heureux. Mais leur métier les humiliait
depuis qu'ils s'estimaient davantage ; -- et ils se renforçaient dans ce dégoût,
s'exaltaient mutuellement, se gâtaient. Pécuchet contracta la brusquerie de
Bouvard, Bouvard prit quelque chose de la morosité de Pécuchet.
-- "J'ai envie de me faire saltimbanque sur les places publiques !" disait
l'un.
-- "Autant être chiffonnier" s'écriait l'autre.
Quelle situation abominable ! Et nul moyen d'en sortir ! Pas même d'espérance
!
Un après-midi (c'était le 20 janvier 1839) Bouvard étant à son comptoir reçut
une lettre, apportée par le facteur.
Ses bras se levèrent, sa tête peu à peu se renversait, et il tomba évanoui
sur le carreau.
Les commis se précipitèrent ; on lui ôta sa cravate ; on envoya chercher un
médecin.
Il rouvrit les yeux -- puis aux questions qu'on lui faisait : -- "Ah !...
c'est que... c'est que... un peu d'air me soulagera. Non ! laissez-moi !
permettez !" et malgré sa corpulence, il courut tout d'une haleine jusqu'au
ministère de la marine, se passant la main sur le front, croyant devenir fou,
tâchant de se calmer.
Il fit demander Pécuchet.
Pécuchet parut.
-- "Mon oncle est mort ! j'hérite !"
-- "Pas possible !"
Bouvard montra les lignes suivantes :
ÉTUDE DE Me TARDIVEL, NOTAIRE.
Savigny-en-Septaine 14 janvier 39.
«Monsieur,
Je vous prie de vous rendre en mon étude, pour y prendre connaissance du
testament de votre père naturel M. François, Denys, Bartholomée Bouvard,
ex-négociant dans la ville de Nantes, décédé en cette commune le 10 du présent
mois. Ce testament contient en votre faveur une disposition très importante.
Agréez, Monsieur, l'assurance de mes respects.
TARDIVEL, notaire.»
Pécuchet fut obligé de s'asseoir sur une borne dans la cour. Puis, il rendit
le papier en disant lentement :
-- "Pourvu... que ce ne soit pas... quelque farce ? "
-- "Tu crois que c'est une farce !" reprit Bouvard d'une voix étranglée,
pareille à un râle de moribond.
Mais le timbre de la poste, le nom de l'étude en caractères d'imprimerie, la
signature du notaire, tout prouvait l'authenticité de la nouvelle ; -- et ils se
regardèrent avec un tremblement du coin de la bouche et une larme qui roulait
dans leurs yeux fixes.
L'espace leur manquait. Ils allèrent jusqu'à l'Arc de Triomphe, revinrent par
le bord de l'eau, dépassèrent Notre-Dame. Bouvard était très rouge. Il donna à
Pécuchet des coups de poing dans le dos, et pendant cinq minutes déraisonna
complètement.
Ils ricanaient malgré eux. Cet héritage, bien sûr, devait se monter... ? --
"Ah ! ce serait trop beau ! n'en parlons plus." Ils en reparlaient.
Rien n'empêchait de demander tout de suite des explications. Bouvard écrivit
au notaire pour en avoir.
Le notaire envoya la copie du testament, lequel se terminait ainsi : "En
conséquence je donne à François, Denys, Bartholomée Bouvard mon fils naturel
reconnu, la portion de mes biens disponible par la loi."
Le bonhomme avait eu ce fils dans sa jeunesse, mais il l'avait tenu à l'écart
soigneusement, le faisant passer pour un neveu ; et le neveu l'avait toujours
appelé mon oncle, bien que sachant à quoi s'en tenir. Vers la quarantaine, M.
Bouvard s'était marié, puis était devenu veuf. Ses deux fils légitimes ayant
tourné contrairement à ses vues, un remords l'avait pris sur l'abandon où il
laissait depuis tant d'années son autre enfant. Il l'eût même fait venir chez
lui, sans l'influence de sa cuisinière. Elle le quitta grâce aux manoeuvres de
la famille -- et dans son isolement près de mourir, il voulut réparer ses torts
en léguant au fruit de ses premières amours tout ce qu'il pouvait de sa fortune.
Elle s'élevait à la moitié d'un million, ce qui faisait pour le copiste deux
cent cinquante mille francs. L'aîné des frères, M. Étienne, avait annoncé qu'il
respecterait le testament.
Bouvard tomba dans une sorte d'hébétude. Il répétait à voix basse, en
souriant du sourire paisible des ivrognes : -- "Quinze mille livres de rente !"
et Pécuchet, dont la tête pourtant était plus forte, n'en revenait pas.
Ils furent secoués brusquement par une lettre de Tardivel. L'autre fils, M.
Alexandre, déclarait son intention de régler tout devant la justice, et même
d'attaquer le legs s'il le pouvait, exigeant au préalable scellés, inventaire,
nomination d'un séquestre, etc. ! Bouvard en eut une maladie bilieuse. A peine
convalescent, il s'embarqua pour Savigny -- d'où il revint, sans conclusion
d'aucune sorte et déplorant ses frais de voyage.
Puis ce furent des insomnies, des alternatives de colère et d'espoir,
d'exaltation et d'abattement. Enfin, au bout de six mois, le sieur Alexandre
s'apaisant, Bouvard entra en possession de l'héritage.
Son premier cri avait été : -- "Nous nous retirerons à la campagne !" et ce
mot qui liait son ami à son bonheur, Pécuchet l'avait trouvé tout simple. Car
l'union de ces deux hommes était absolue et profonde.
Mais comme il ne voulait point vivre aux crochets de Bouvard, il ne partirait
pas avant sa retraite. Encore deux ans ; n'importe ! Il demeura inflexible et la
chose fut décidée.
Pour savoir où s'établir, ils passèrent en revue toutes les provinces. Le
Nord était fertile mais trop froid, le Midi enchanteur par son climat, mais
incommode vu les moustiques, et le Centre franchement n'avait rien de curieux.
La Bretagne leur aurait convenu sans l'esprit cagot des habitants. Quant aux
régions de l'Est, à cause du patois germanique, il n'y fallait pas songer. Mais
il y avait d'autres pays. Qu'était-ce par exemple que le Forez, le Bugey, le
Roumois ? Les cartes de géographie n'en disaient rien. Du reste, que leur maison
fût dans tel endroit ou dans tel autre, l'important c'est qu'ils en auraient
une.
Déjà, ils se voyaient en manches de chemise, au bord d'une plate-bande
émondant des rosiers, et bêchant, binant, maniant de la terre, dépotant des
tulipes. Ils se réveilleraient au chant de l'alouette, pour suivre les charrues,
iraient avec un panier cueillir des pommes, regarderaient faire le beurre,
battre le grain, tondre les moutons, soigner les ruches, et se délecteraient au
mugissement des vaches et à la senteur des foins coupés. Plus d'écritures ! plus
de chefs ! plus même de terme à payer ! -- Car ils posséderaient un domicile à
eux ! et ils mangeraient les poules de leur basse-cour, les légumes de leur
jardin, et dîneraient en gardant leurs sabots ! -- "Nous ferons tout ce qui nous
plaira ! nous laisserons pousser notre barbe !"
Ils s'achetèrent des instruments horticoles, puis un tas de choses "qui
pourraient peut-être servir" telles qu'une boîte à outils (il en faut toujours
dans une maison), ensuite des balances, une chaîne d'arpenteur, une baignoire en
cas qu'ils ne fussent malades, un thermomètre, et même un baromètre "système
Gay- Lussac" pour des expériences de physique, si la fantaisie leur en prenait.
Il ne serait pas mal, non plus (car on ne peut pas toujours travailler dehors),
d'avoir quelques bons ouvrages de littérature ; -- et ils en cherchèrent, --
fort embarrassés parfois de savoir si tel livre "était vraiment un livre de
bibliothèque". Bouvard tranchait la question.
-- "Eh ! nous n'aurons pas besoin de bibliothèque."
-- "D'ailleurs, j'ai la mienne" disait Pécuchet.
D'avance, ils s'organisaient. Bouvard emporterait ses meubles, Pécuchet sa
grande table noire ; on tirerait parti des rideaux et avec un peu de batterie de
cuisine ce serait bien suffisant. Ils s'étaient juré de taire tout cela ; mais
leur figure rayonnait. Aussi leurs collègues les trouvaient "drôles". Bouvard,
qui écrivait étalé sur son pupitre et les coudes en dehors pour mieux arrondir
sa bâtarde, poussait son espèce de sifflement tout en clignant d'un air malin
ses lourdes paupières. Pécuchet huché sur un grand tabouret de paille soignait
toujours les jambages de sa longue écriture -- mais en gonflant les narines
pinçait les lèvres, comme s'il avait peur de lâcher son secret.
Après dix-huit mois de recherches, ils n'avaient rien trouvé. Ils firent des
voyages dans tous les environs de Paris, et depuis Amiens jusqu'à Évreux, et de
Fontainebleau jusqu'au Havre. Ils voulaient une campagne qui fût bien la
campagne, sans tenir précisément à un site pittoresque, mais un horizon borné
les attristait. Ils fuyaient le voisinage des habitations et redoutaient
pourtant la solitude. Quelquefois, ils se décidaient, puis craignant de se
repentir plus tard, ils changeaient d'avis, l'endroit leur ayant paru malsain,
ou exposé au vent de mer, ou trop près d'une manufacture ou d'un abord
difficile.
Barberou les sauva.
Il connaissait leur rêve, et un beau jour vint leur dire qu'on lui avait
parlé d'un domaine à Chavignolles, entre Caen et Falaise. Cela consistait en une
ferme de trente-huit hectares, avec une manière de château et un jardin en plein
rapport.
Ils se transportèrent dans le Calvados ; et ils furent enthousiasmés.
Seulement, tant de la ferme que de la maison (l'une ne serait pas vendue sans
l'autre) on exigeait cent quarante-trois mille francs. Bouvard n'en donnait que
cent vingt mille.
Pécuchet combattit son entêtement, le pria de céder, enfin déclara qu'il
compléterait le surplus. C'était toute sa fortune, provenant du patrimoine de sa
mère et de ses économies. Jamais il n'en avait soufflé mot, réservant ce capital
pour une grande occasion.
Tout fut payé vers la fin de 1840, six mois avant sa retraite.
Bouvard n'était plus copiste. D'abord, il avait continué ses fonctions par
défiance de l'avenir, mais s'en était démis, une fois certain de l'héritage.
Cependant il retournait volontiers chez les Messieurs Descambos, et la veille de
son départ il offrit un punch à tout le comptoir.
Pécuchet, au contraire, fut maussade pour ses collègues, et sortit le dernier
jour, en claquant la porte brutalement.
Il avait à surveiller les emballages, faire un tas de commissions,
d'emplettes encore, et prendre congé de Dumouchel !
Le professeur lui proposa un commerce épistolaire, où il le tiendrait au
courant de la Littérature ; et après des félicitations nouvelles lui souhaita
une bonne santé. Barberou se montra plus sensible en recevant l'adieu de
Bouvard. Il abandonna exprès une partie de dominos, promit d'aller le voir
là-bas, commanda deux anisettes et l'embrassa.
Bouvard, rentré chez lui, aspira sur son balcon une large bouffée d'air en se
disant : "Enfin." Les lumières des quais tremblaient dans l'eau, le roulement
des omnibus au loin s'apaisait. Il se rappela des jours heureux passés dans
cette grande ville, des pique-niques au restaurant, des soirs au théâtre, les
commérages de sa portière, toutes ses habitudes ; et il sentit une défaillance
de coeur, une tristesse qu'il n'osait pas s'avouer.
Pécuchet jusqu'à deux heures du matin se promena dans sa chambre. Il ne
reviendrait plus là ; tant mieux ! et cependant, pour laisser quelque chose de
lui, il grava son nom sur le plâtre de la cheminée.
Le plus gros du bagage était parti dès la veille. Les instruments de jardin,
les couchettes, les matelas, les tables, les chaises, un caléfacteur, la
baignoire et trois fûts de Bourgogne iraient par la Seine, jusqu'au Havre, et de
là seraient expédiés sur Caen, où Bouvard qui les attendrait les ferait parvenir
à Chavignolles. Mais le portrait de son père, les fauteuils, la cave à liqueurs,
les bouquins, la pendule, tous les objets précieux furent mis dans une voiture
de déménagement qui s'acheminerait par Nonancourt, Verneuil et Falaise. Pécuchet
voulut l'accompagner.
Il s'installa auprès du conducteur, sur la banquette, et couvert de sa plus
vieille redingote, avec un cache- nez, des mitaines et sa chancelière de bureau,
le dimanche 20 mars, au petit jour, il sortit de la Capitale.
Le mouvement et la nouveauté du voyage l'occupèrent les premières heures.
Puis les chevaux se ralentirent, ce qui amena des disputes avec le conducteur et
le charretier. Ils choisissaient d'exécrables auberges et bien qu'ils
répondissent de tout, Pécuchet par excès de prudence couchait dans les mêmes
gîtes. Le lendemain on repartait dès l'aube ; et la route, toujours la même,
s'allongeait en montant jusqu'au bord de l'horizon. Les mètres de cailloux se
succédaient, les fossés étaient pleins d'eau, la campagne s'étalait par grandes
surfaces d'un vert monotone et froid, des nuages couraient dans le ciel, de
temps à autre la pluie tombait. Le troisième jour des bourrasques s'élevèrent.
La bâche du chariot, mal attachée, claquait au vent comme la voile d'un navire.
Pécuchet baissait la figure sous sa casquette, et chaque fois qu'il ouvrait sa
tabatière, il lui fallait, pour garantir ses yeux, se retourner complètement.
Pendant les cahots, il entendait osciller derrière lui tout son bagage et
prodiguait les recommandations. Voyant qu'elles ne servaient à rien, il changea
de tactique ; il fit le bon enfant, eut des complaisances ; dans les montées
pénibles, il poussait à la roue avec les hommes ; il en vint jusqu'à leur payer
le gloria après les repas. Ils filèrent dès lors plus lestement, si bien qu'aux
environs de Gauburge l'essieu se rompit et le chariot resta penché. Pécuchet
visita tout de suite l'intérieur ; les tasses de porcelaine gisaient en
morceaux. Il leva les bras, en grinçant des dents, maudit ces deux imbéciles ;
et la journée suivante fut perdue, à cause du charretier qui se grisa ; mais il
n'eut pas la force de se plaindre, la coupe d'amertume étant remplie.
Bouvard n'avait quitté Paris que le surlendemain, pour dîner encore une fois
avec Barberou. Il arriva dans la cour des messageries à la dernière minute, puis
se réveilla devant la cathédrale de Rouen ; il s'était trompé de diligence.
Le soir toutes les places pour Caen étaient retenues ; ne sachant que faire,
il alla au Théâtre des Arts, et il souriait à ses voisins, disant qu'il était
retiré du négoce et nouvellement acquéreur d'un domaine aux alentours. Quand il
débarqua le vendredi à Caen ses ballots n'y étaient pas. Il les reçut le
dimanche, et les expédia sur une charrette, ayant prévenu le fermier qu'il les
suivrait de quelques heures.
A Falaise, le neuvième jour de son voyage, Pécuchet prit un cheval de
renfort, et jusqu'au coucher du soleil on marcha bien. Au delà de Bretteville,
ayant quitté la grande route, il s'engagea dans un chemin de traverse, croyant
voir à chaque minute le pignon de Chavignolles. Cependant les ornières
s'effaçaient, elles disparurent, et ils se trouvèrent au milieu des champs
labourés. La nuit tombait. Que devenir ? Enfin Pécuchet abandonna le chariot, et
pataugeant dans la boue, s'avança devant lui à la découverte. Quand il
approchait des fermes, les chiens aboyaient. Il criait de toutes ses forces pour
demander sa route. On ne répondait pas. Il avait peur et regagnait le large.
Tout à coup deux lanternes brillèrent. Il aperçut un cabriolet, s'élança pour le
rejoindre. Bouvard était dedans.
Mais où pouvait être la voiture du déménagement ? Pendant une heure, ils la
hélèrent dans les ténèbres. Enfin, elle se retrouva, et ils arrivèrent à
Chavignolles.
Un grand feu de broussailles et de pommes de pin flambait dans la salle. Deux
couverts y étaient mis. Les meubles arrivés sur la charrette encombraient le
vestibule. Rien ne manquait. Ils s'attablèrent.
On leur avait préparé une soupe à l'oignon, un poulet, du lard et des oeufs
durs. La vieille femme qui faisait la cuisine venait de temps à autre s'informer
de leurs goûts. Ils répondaient : "Oh très bon ! très bon !" et le gros pain
difficile à couper, la crème, les noix, tout les délecta ! Le carrelage avait
des trous, les murs suintaient. Cependant, ils promenaient autour d'eux un
regard de satisfaction, en mangeant sur la petite table où brûlait une
chandelle. Leurs figures étaient rougies par le grand air. Ils tendaient leur
ventre, ils s'appuyaient sur le dossier de leur chaise, qui en craquait, et ils
se répétaient : -- "Nous y voilà donc ! quel bonheur ! il me semble que c'est un
rêve !"
Bien qu'il fût minuit, Pécuchet eut l'idée de faire un tour dans le jardin.
Bouvard ne s'y refusa pas. Ils prirent la chandelle, et l'abritant avec un vieux
journal, se promenèrent le long des plates-bandes.
Ils avaient plaisir à nommer tout haut les légumes : "Tiens : des carottes !
Ah ! des choux."
Ensuite, ils inspectèrent les espaliers. Pécuchet tâcha de découvrir des
bourgeons. Quelquefois une araignée fuyait tout à coup sur le mur ; -- et les
deux ombres de leur corps s'y dessinaient agrandies, en répétant leurs gestes.
Les pointes des herbes dégouttelaient de rosée. La nuit était complètement noire
; et tout se tenait immobile dans un grand silence, une grande douceur. Au loin,
un coq chanta.
Leurs deux chambres avaient entre elles une petite porte que le papier de la
tenture masquait. En la heurtant avec une commode, on venait d'en faire sauter
les clous. Ils la trouvèrent béante. Ce fut une surprise.
Déshabillés et dans leur lit, ils bavardèrent quelque temps, puis
s'endormirent ; Bouvard sur le dos, la bouche ouverte, tête nue, Pécuchet sur le
flanc droit, les genoux au ventre, affublé d'un bonnet de coton ; -- et tous les
deux ronflaient sous le clair de la lune, qui entrait par les fenêtres.
CHAPITRE II
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Quelle joie, le lendemain en se réveillant ! Bouvard fuma une pipe, et
Pécuchet huma une prise, qu'ils déclarèrent la meilleure de leur existence. Puis
ils se mirent à la croisée, pour voir le paysage.
On avait en face de soi les champs, à droite une grange, avec le clocher de
l'église, -- et à gauche un rideau de peupliers.
Deux allées principales, formant la croix, divisaient le jardin en quatre
morceaux. Les légumes étaient compris dans les plates-bandes, où se dressaient,
de place en place, des cyprès nains et des quenouilles. D'un côté, une tonnelle
aboutissait à un vigneau, de l'autre un mur soutenait les espaliers ; -- et une
claire- voie, dans le fond, donnait sur la campagne. Il y avait au delà du mur
un verger, après la charmille un bosquet, derrière la claire-voie un petit
chemin.
Ils contemplaient cet ensemble, quand un homme à chevelure grisonnante et
vêtu d'un paletot noir, longea le sentier, en raclant avec sa canne tous les
barreaux de la claire-voie. La vieille servante leur apprit que c'était M.
Vaucorbeil, un docteur fameux dans l'arrondissement.
Les autres notables étaient le comte de Faverges, autrefois député, et dont
on citait les vacheries, le maire M. Foureau qui vendait du bois, du plâtre,
toute espèce de choses, M. Marescot le notaire, l'abbé Jeufroy, et Mme veuve
Bordin, vivant de son revenu. -- Quant à elle, on l'appelait la Germaine, à
cause de feu Germain son mari. Elle "faisait des journées" mais aurait voulu
passer au service de ces messieurs. Ils l'acceptèrent, et partirent pour leur
ferme, située à un kilomètre de distance.
Quand ils entrèrent dans la cour, le fermier, maître Gouy, vociférait contre
un garçon et la fermière sur un escabeau, serrait entre ses jambes une dinde
qu'elle empâtait avec des gobes de farine. L'homme avait le front bas, le nez
fin, le regard en dessous, et les épaules robustes. La femme était très blonde,
avec les pommettes tachetées de son, et cet air de simplicité que l'on voit aux
manants sur le vitrail des églises.
Dans la cuisine, des bottes de chanvre étaient suspendues au plafond. Trois
vieux fusils s'échelonnaient sur la haute cheminée. Un dressoir chargé de
faïences à fleurs occupait le milieu de la muraille ; -- et les carreaux en
verre de bouteille jetaient sur les ustensiles de fer-blanc et de cuivre rouge
une lumière blafarde.
Les deux Parisiens désiraient faire leur inspection, n'ayant vu la propriété
qu'une fois, sommairement. Maître Gouy et son épouse les escortèrent ; -- et la
kyrielle des plaintes commença.
Tous les bâtiments, depuis la charretterie jusqu'à la bouillerie, avaient
besoin de réparations. Il aurait fallu construire une succursale pour les
fromages, mettre aux barrières des ferrements neufs, relever les hauts- bords,
creuser la mare et replanter considérablement de pommiers dans les trois cours.
Ensuite, on visita les cultures. Maître Gouy les déprécia. Elles mangeaient
trop de fumier ; les charrois étaient dispendieux, -- impossible d'extraire les
cailloux, la mauvaise herbe empoisonnait les prairies ; -- et ce dénigrement de
sa terre atténua le plaisir que Bouvard sentait à marcher dessus.
Ils s'en revinrent par la cavée, sous une avenue de hêtres. La maison
montrait de ce côté-là, sa cour d'honneur et sa façade.
Elle était peinte en blanc, avec des réchampis de couleur jaune. Le hangar et
le cellier, le fournil et le bûcher faisaient en retour deux ailes plus basses.
La cuisine communiquait avec une petite salle. On rencontrait ensuite le
vestibule, une deuxième salle plus grande, et le salon. Les quatre chambres au
premier s'ouvraient sur le corridor qui regardait la cour. Pécuchet en prit une
pour ses collections ; la dernière fut destinée à la bibliothèque ; et comme ils
ouvraient les armoires, ils trouvèrent d'autres bouquins, mais n'eurent pas la
fantaisie d'en lire les titres. Le plus pressé, c'était le jardin.
Bouvard, en passant près de la charmille découvrit sous les branches une dame
en plâtre. Avec deux doigts, elle écartait sa jupe, les genoux pliés, la tête
sur l'épaule, comme craignant d'être surprise. -- "Ah ! pardon ! ne vous gênez
pas !" -- et cette plaisanterie les amusa tellement que vingt fois par jour
pendant plus de trois semaines, ils la répétèrent.
Cependant, les bourgeois de Chavignolles désiraient les connaître -- on
venait les observer par la claire- voie. Ils en bouchèrent les ouvertures avec
des planches. La population fut contrariée.
Pour se garantir du soleil, Bouvard portait sur la tête un mouchoir noué en
turban, Pécuchet sa casquette ; et il avait un grand tablier avec une poche par
devant, dans laquelle ballottaient un sécateur, son foulard et sa tabatière. Les
bras nus, et côte à côte, ils labouraient, sarclaient, émondaient, s'imposaient
des tâches, mangeaient le plus vite possible ; -- mais allaient prendre le café
sur le vigneau, pour jouir du point de vue.
S'ils rencontraient un limaçon, ils s'approchaient de lui, et l'écrasaient en
faisant une grimace du coin de la bouche, comme pour casser une noix. Ils ne
sortaient pas sans leur louchet, -- et coupaient en deux les vers blancs d'une
telle force que le fer de l'outil s'en enfonçait de trois pouces. Pour se
délivrer des chenilles, ils battaient les arbres, à grands coups de gaule,
furieusement.
Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon -- et des pommes d'amour qui
devaient retomber comme des lustres, sous l'arceau de la tonnelle.
Pécuchet fit creuser devant la cuisine, un large trou, et le disposa en trois
compartiments, où il fabriquerait des composts qui feraient pousser un tas de
choses dont les détritus amèneraient d'autres récoltes, procurant d'autres
engrais, tout cela indéfiniment ; -- et il rêvait au bord de la fosse,
apercevant dans l'avenir, des montagnes de fruits, des débordements de fleurs,
des avalanches de légumes. Mais le fumier de cheval si utile pour les couches
lui manquait. Les cultivateurs n'en vendaient pas ; les aubergistes en
refusèrent. Enfin, après beaucoup de recherches, malgré les instances de
Bouvard, et abjurant toute pudeur, il prit le parti "d'aller lui-même au crottin
!"
C'est au milieu de cette occupation que Mme Bordin, un jour, l'accosta sur la
grande route. Quand elle l'eut complimenté, elle s'informa de son ami. Les yeux
noirs de cette personne, très brillants bien que petits, ses hautes couleurs,
son aplomb (elle avait même un peu de moustache) intimidèrent Pécuchet. Il
répondit brièvement et tourna le dos -- impolitesse que blâma Bouvard.
Puis les mauvais jours survinrent, la neige, les grands froids. Ils
s'installèrent dans la cuisine, et faisaient du treillage ; ou bien parcouraient
les chambres, causaient au coin du feu, regardaient la pluie tomber.
Dès la mi-carême, ils guettèrent le printemps, et répétaient chaque matin :
"tout part." Mais la saison fut tardive ; et ils consolaient leur impatience, en
disant : "tout va partir."
Ils virent enfin lever les petits pois. Les asperges donnèrent beaucoup. La
vigne promettait.
Puisqu'ils s'entendaient au jardinage, ils devaient réussir dans
l'agriculture ; -- et l'ambition les prit de cultiver leur ferme. Avec du bon
sens et de l'étude ils s'en tireraient, sans aucun doute.
D'abord, il fallait voir comment on opérait chez les autres ; -- et ils
rédigèrent une lettre, où ils demandaient à M. de Faverges l'honneur de visiter
son exploitation. Le Comte leur donna tout de suite un rendez-vous.
Après une heure de marche, ils arrivèrent sur le versant d'un coteau qui
domine la vallée de l'Orne. La rivière coulait au fond, avec des sinuosités. Des
blocs de grès rouge s'y dressaient de place en place, et des roches plus grandes
formaient au loin comme une falaise surplombant la campagne, couverte de blés
mûrs. En face, sur l'autre colline, la verdure était si abondante qu'elle
cachait les maisons. Des arbres la divisaient en carrés inégaux, se marquant au
milieu de l'herbe par des lignes plus sombres.
L'ensemble du domaine apparut tout à coup. Des toits de tuiles indiquaient la
ferme. Le château à façade blanche se trouvait sur la droite avec un bois au
delà, et une pelouse descendait jusqu'à la rivière où des platanes alignés
reflétaient leur ombre.
Les deux amis entrèrent dans une luzerne qu'on fanait. Des femmes portant des
chapeaux de paille, des marmottes d'indienne ou des visières de papier,
soulevaient avec des râteaux le foin laissé par terre -- et à l'autre bout de la
plaine, auprès des meules, on jetait des bottes vivement dans une longue
charrette, attelée de trois chevaux. M. le Comte s'avança suivi de son
régisseur.
Il avait un costume de basin, la taille raide et les favoris en côtelette,
l'air à la fois d'un magistrat et d'un dandy. Les traits de sa figure, même
quand il parlait, ne remuaient pas.
Les premières politesses échangées, il exposa son système relativement aux
fourrages ; on retournait les andains sans les éparpiller, les meules devaient
être coniques, et les bottes faites immédiatement sur place, puis entassées par
dizaines. Quant au râteleur anglais, la prairie était trop inégale pour un
pareil instrument.
Une petite fille les pieds nus dans des savates, et dont le corps se montrait
par les déchirures de sa robe, donnait à boire aux femmes, en versant du cidre
d'un broc, qu'elle appuyait contre sa hanche. Le comte demanda d'où venait cet
enfant ; on n'en savait rien. Les faneuses l'avaient recueillie pour les servir
pendant la moisson. Il haussa les épaules, et tout en s'éloignant proféra
quelques plaintes sur l'immoralité de nos campagnes.
Bouvard fit l'éloge de sa luzerne. Elle était assez bonne, en effet, malgré
les ravages de la cuscute ; les futurs agronomes ouvrirent les yeux au mot
cuscute. Vu le nombre de ses bestiaux, il s'appliquait aux prairies
artificielles ; c'était d'ailleurs un bon précédent pour les autres récoltes, ce
qui n'a pas toujours lieu avec les racines fourragères. -- "Cela du moins me
paraît incontestable."
Bouvard et Pécuchet reprirent ensemble : "Oh ! incontestable."
Ils étaient sur la limite d'un champ tout plat, soigneusement ameubli. Un
cheval que l'on conduisait à la main traînait un large coffre monté sur trois
roues. Sept coutres, disposés en bas, ouvraient parallèlement des raies fines,
dans lesquelles le grain tombait par des tuyaux descendant jusqu'au sol.
-- "Ici" dit le comte "je sème des turneps. Le turnep est la base de ma
culture quadriennale" et il entamait la démonstration du semoir. Mais un
domestique vint le chercher. On avait besoin de lui, au château.
Son régisseur le remplaça, homme à figure chafouine et de façons
obséquieuses.
Il conduisit "ces messieurs" vers un autre champ, où quatorze moissonneurs,
la poitrine nue et les jambes écartées, fauchaient des seigles. Les fers
sifflaient dans la paille qui se versait à droite. Chacun décrivait devant soi
un large demi-cercle, et tous sur la même ligne, ils avançaient en même temps.
Les deux Parisiens admirèrent leurs bras et se sentaient pris d'une vénération
presque religieuse pour l'opulence de la terre.
Ils longèrent ensuite plusieurs pièces en labour. Le crépuscule tombait ; des
corneilles s'abattaient dans les sillons.
Puis ils rencontrèrent le troupeau. Les moutons, çà et là, pâturaient et on
entendait leur continuel broutement. Le berger, assis sur un tronc d'arbre,
tricotait un bas de laine, ayant son chien près de lui.
Le régisseur aida Bouvard et Pécuchet à franchir un échalier, et ils
traversèrent deux masures, où des vaches ruminaient sous les pommiers.
Tous les bâtiments de la ferme étaient contigus et occupaient les trois côtés
de la cour. Le travail s'y faisait à la mécanique, au moyen d'une turbine,
utilisant un ruisseau qu'on avait, exprès, détourné. Des bandelettes de cuir
allaient d'un toit dans l'autre, et au milieu du fumier une pompe de fer
manoeuvrait.
Le régisseur fit observer dans les bergeries de petites ouvertures à ras du
sol, et dans les cases aux cochons, des portes ingénieuses, pouvant d'elles
mêmes se fermer.
La grange était voûtée comme une cathédrale avec des arceaux de briques
reposant sur des murs de pierre.
Pour divertir les messieurs, une servante jeta devant les poules des poignées
d'avoine. L'arbre du pressoir leur parut gigantesque, et ils montèrent dans le
pigeonnier. La laiterie spécialement les émerveilla. Des robinets dans les coins
fournissaient assez d'eau pour inonder les dalles ; et en entrant, une fraîcheur
vous surprenait. Des jarres brunes, alignées sur des claires-voies étaient
pleines de lait jusqu'aux bords. Des terrines moins profondes contenaient de la
crème. Les pains de beurre se suivaient, pareils aux tronçons d'une colonne de
cuivre, et de la mousse débordait les seaux de fer-blanc, qu'on venait de poser
par terre.
Mais le bijou de la ferme c'était la bouverie. Des barreaux de bois scellés
perpendiculairement dans toute sa longueur la divisaient en deux sections, la
première pour le bétail, la seconde pour le service. On y voyait à peine, toutes
les meurtrières étant closes. Les boeufs mangeaient attachés à des chaînettes et
leurs corps exhalaient une chaleur, que le plafond bas rabattait. Mais quelqu'un
donna du jour. Un filet d'eau, tout à coup se répandit dans la rigole qui
bordait les râteliers. Des mugissements s'élevèrent. Les cornes faisaient comme
un cliquetis de bâtons. Tous les boeufs avancèrent leurs mufles entre les
barreaux et buvaient lentement.
Les grands attelages entrèrent dans la cour et des poulains hennirent. Au
rez-de-chaussée, deux ou trois lanternes s'allumèrent, puis disparurent. Les
gens de travail passaient en traînant leurs sabots sur les cailloux -- et la
cloche pour le souper tinta.
Les deux visiteurs s'en allèrent.
Tout ce qu'ils avaient vu les enchantait. Leur décision fut prise. Dès le
soir, ils tirèrent de leur bibliothèque les quatre volumes de la Maison
Rustique, se firent expédier le cours de Gasparin, et s'abonnèrent à un journal
d'agriculture.
Pour se rendre aux foires plus commodément, ils achetèrent une carriole que
Bouvard conduisait.
Habillés d'une blouse bleue, avec un chapeau à larges bords, des guêtres
jusqu'aux genoux et un bâton de maquignon à la main, ils rôdaient autour des
bestiaux, questionnaient les laboureurs, et ne manquaient pas d'assister à tous
les comices agricoles.
Bientôt, ils fatiguèrent maître Gouy de leurs conseils, déplorant
principalement son système de jachères. Mais le fermier tenait à sa routine. Il
demanda la remise d'un terme sous prétexte de la grêle. Quant aux redevances, il
n'en fournit aucune. Devant les réclamations les plus justes, sa femme poussait
des cris. Enfin, Bouvard déclara son intention de ne pas renouveler le bail.
Dès lors maître Gouy épargna les fumures, laissa pousser les mauvaises
herbes, ruina le fonds. Et il s'en alla d'un air farouche qui indiquait des
plans de vengeance.
Bouvard avait pensé que vingt mille francs, c'est-à-dire plus de quatre fois
le prix du fermage, suffirait au début. Son notaire de Paris les envoya.
Leur exploitation comprenait quinze hectares en cours et prairies,
vingt-trois en terres arables, et cinq en friche situés sur un monticule couvert
de cailloux et qu'on appelait la Butte.
Ils se procurèrent tous les instruments indispensables, quatre chevaux, douze
vaches, six porcs, cent soixante moutons -- et comme personnel, deux
charretiers, deux femmes, un valet, un berger, de plus un gros chien.
Pour avoir tout de suite de l'argent ils vendirent leurs fourrages ; -- on
les paya chez eux ; l'or des napoléons comptés sur le coffre à l'avoine leur
parut plus reluisant qu'un autre, extraordinaire et meilleur.
Au mois de novembre ils brassèrent du cidre. C'était Bouvard qui fouettait le
cheval et Pécuchet monté dans l'auge retournait le marc avec une pelle. Ils
haletaient en serrant la vis, puchaient dans la cuve, surveillaient les bondes,
portaient de lourds sabots, s'amusaient énormément.
Partant de ce principe qu'on ne saurait avoir trop de blé, ils supprimèrent
la moitié environ de leurs prairies artificielles, et comme ils n'avaient pas
d'engrais ils se servirent de tourteaux qu'ils enterrèrent sans les concasser,
-- si bien que le rendement fut pitoyable.
L'année suivante, ils firent les semailles très dru. Des orages survinrent.
Les épis versèrent.
Néanmoins, ils s'acharnaient au froment ; et ils entreprirent d'épierrer la
Butte ; un banneau emportait les cailloux. Tout le long de l'année, du matin
jusqu'au soir, par la pluie, par le soleil, on voyait l'éternel banneau avec le
même homme et le même cheval, gravir, descendre et remonter la petite colline.
Quelquefois Bouvard marchait derrière, faisant des haltes à mi-côte pour
s'éponger le front.
Ne se fiant à personne, ils traitaient eux-mêmes les animaux, leur
administraient des purgations, des clystères.
De graves désordres eurent lieu. La fille de basse-cour devint enceinte. Ils
prirent des gens mariés ; les enfants pullulèrent, les cousins, les cousines,
les oncles, les belles-soeurs. Une horde vivait à leurs dépens ; -- et ils
résolurent de coucher dans la ferme, à tour de rôle.
Mais le soir, ils étaient tristes. La malpropreté de la chambre les
offusquait ; -- et Germaine qui apportait les repas, grommelait à chaque voyage.
On les dupait de toutes les façons. Les batteurs en grange fourraient du blé
dans leur cruche à boire. Pécuchet en surprit un, et s'écria, en le poussant
dehors par les épaules :
-- "Misérable ! tu es la honte du village qui t'a vu naître !"
Sa personne n'inspirait aucun respect. -- D'ailleurs, il avait des remords à
l'encontre du jardin. Tout son temps ne serait pas de trop pour le tenir en bon
état. -- Bouvard s'occuperait de la ferme. Ils en délibérèrent ; et cet
arrangement fut décidé.
Le premier point était d'avoir de bonnes couches. Pécuchet en fit construire
une, en briques. Il peignit lui- même les châssis, et redoutant les coups de
soleil barbouilla de craie toutes les cloches.
Il eut la précaution pour les boutures d'enlever les têtes avec les feuilles.
Ensuite, il s'appliqua aux marcottages. Il essaya plusieurs sortes de greffes,
greffes en flûte, en couronne, en écusson, greffe herbacée, greffe anglaise.
Avec quel soin, il ajustait les deux libers ! comme il serrait les ligatures !
quel amas d'onguent pour les recouvrir !
Deux fois par jour, il prenait son arrosoir et le balançait sur les plantes,
comme s'il les eût encensées. A mesure qu'elles verdissaient sous l'eau qui
tombait en pluie fine, il lui semblait se désaltérer et renaître avec elles.
Puis cédant à une ivresse il arrachait la pomme de l'arrosoir, et versait à
plein goulot, copieusement.
Au bout de la charmille près de la dame en plâtre, s'élevait une manière de
cahute faite en rondins. Pécuchet y enfermait ses instruments ; et il passait là
des heures délicieuses à éplucher les graines, à écrire des étiquettes, à mettre
en ordre ses petits pots. Pour se reposer, il s'asseyait devant la porte, sur
une caisse, et alors projetait des embellissements.
Il avait créé au bas du perron deux corbeilles de géraniums ; entre les
cyprès et les quenouilles, il planta des tournesols ; -- et comme les
plates-bandes étaient couvertes de boutons d'or, et toutes les allées de sable
neuf, le jardin éblouissait par une abondance de couleurs jaunes.
Mais la couche fourmilla de larves ; -- et malgré les réchauds de feuilles
mortes, sous les châssis peints et sous les cloches barbouillées, il ne poussa
que des végétations rachitiques. Les boutures ne reprirent pas ; les greffes se
décollèrent ; la sève des marcottes s'arrêta, les arbres avaient le blanc dans
leurs racines ; les semis furent une désolation. Le vent s'amusait à jeter bas
les rames des haricots. L'abondance de la gadoue nuisit aux fraisiers, le défaut
de pinçage aux tomates.
Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets -- et du cresson de
fontaine, qu'il avait voulu élever dans un baquet. Après le dégel, tous les
artichauts étaient perdus.
Les choux le consolèrent. Un, surtout, lui donna des espérances. Il
s'épanouissait, montait, finit par être prodigieux, et absolument incomestible.
N'importe ! Pécuchet fut content de posséder un monstre.
Alors il tenta ce qui lui semblait être le summum de l'art : l'élève du
melon.
Il sema les graines de plusieurs variétés dans des assiettes remplies de
terreau, qu'il enfouit dans sa couche. Puis, il dressa une autre couche ; et
quand elle eut jeté son feu repiqua les plants les plus beaux, avec des cloches
par-dessus. Il fit toutes les tailles suivant les préceptes du bon jardinier,
respecta les fleurs, laissa se nouer les fruits, en choisit un sur chaque bras,
supprima les autres ; et dès qu'ils eurent la grosseur d'une noix, il glissa
sous leur écorce une planchette pour les empêcher de pourrir au contact du
crottin. Il les bassinait, les aérait, enlevait avec son mouchoir la brume des
cloches -- et si des nuages paraissaient, il apportait vivement des paillassons.
La nuit, il n'en dormait pas. Plusieurs fois même, il se releva ; et pieds nus
dans ses bottes, en chemise, grelottant, il traversait tout le jardin pour aller
mettre sur les bâches la couverture de son lit.
Les cantaloups mûrirent.
Au premier, Bouvard fit la grimace. Le second ne fut pas meilleur, le
troisième non plus ; Pécuchet trouvait pour chacun une excuse nouvelle, jusqu'au
dernier qu'il jeta par la fenêtre, déclarant n'y rien comprendre.
En effet, comme il avait cultivé les unes près des autres des espèces
différentes, les sucrins s'étaient confondus avec les maraîchers, le gros
Portugal avec le grand Mogol -- et le voisinage des pommes d'amour complétant
l'anarchie, il en était résulté d'abominables mulets qui avaient le goût de
citrouilles.
Alors Pécuchet se tourna vers les fleurs. Il écrivit à Dumouchel pour avoir
des arbustes avec des graines, acheta une provision de terre de bruyère et se
mit à l'oeuvre résolument.
Mais il planta des passiflores à l'ombre, des pensées au soleil, couvrit de
fumier les jacinthes, arrosa les lys après leur floraison, détruisit les
rhododendrons par des excès d'abattage, stimula les fuchsias avec de la colle
forte, et rôtit un grenadier, en l'exposant au feu dans la cuisine.
Aux approches du froid, il abrita les églantiers sous des dômes de papier
fort enduits de chandelle ; cela faisait comme des pains de sucre, tenus en
l'air par des bâtons. Les tuteurs des dahlias étaient gigantesques ; -- et on
apercevait, entre ces lignes droites les rameaux tortueux d'un sophora-japonica
qui demeurait immuable, sans dépérir, ni sans pousser.
Cependant, puisque les arbres les plus rares prospèrent dans les jardins de
la capitale, ils devaient réussir à Chavignolles ? et Pécuchet se procura le
lilas des Indes, la rose de Chine et l'Eucalyptus, alors dans la primeur de sa
réputation. Toutes les expériences ratèrent. Il était chaque fois fort étonné.
Bouvard, comme lui, rencontrait des obstacles. Ils se consultaient
mutuellement, ouvraient un livre, passaient à un autre, puis ne savaient que
résoudre devant la divergence des opinions.
Ainsi, pour la marne, Puvis la recommande ; le manuel Roret la combat.
Quant au plâtre, malgré l'exemple de Franklin, Rieffel et M. Rigaud n'en
paraissent pas enthousiasmés.
Les jachères, selon Bouvard, étaient un préjugé gothique. Cependant, Leclerc
note les cas où elles sont presque indispensables. Gasparin cite un Lyonnais qui
pendant un demi-siècle a cultivé des céréales sur le même champ ; cela renverse
la théorie des assolements. Tull exalte les labours au préjudice des engrais ;
et voilà le major Beatson qui supprime les engrais, avec les labours !
Pour se connaître aux signes du temps, ils étudièrent les nuages d'après la
classification de Luke-Howard. Ils contemplaient ceux qui s'allongent comme des
crinières, ceux qui ressemblent à des îles, ceux qu'on prendrait pour des
montagnes de neige -- tâchant de distinguer les nimbus des cirrus, les stratus
des cumulus ; les formes changeaient avant qu'ils eussent trouvé les noms.
Le baromètre les trompa ; le thermomètre n'apprenait rien ; et ils
recoururent à l'expédient imaginé sous Louis XV, par un prêtre de Touraine. Une
sangsue dans un bocal devait monter en cas de pluie, se tenir au fond par beau
fixe, s'agiter aux menaces de la tempête. Mais l'atmosphère presque toujours
contredit la sangsue. Ils en mirent trois autres, avec celle-là. Toutes les
quatre se comportèrent différemment.
Après force méditations, Bouvard reconnut qu'il s'était trompé. Son domaine
exigeait la grande culture, le système intensif, et il aventura ce qui lui
restait de capitaux disponibles : trente mille francs.
Excité par Pécuchet, il eut le délire de l'engrais. Dans la fosse aux
composts furent entassés des branchages, du sang, des boyaux, des plumes, tout
ce qu'il pouvait découvrir. Il employa la liqueur belge, le lizier suisse, la
lessive, des harengs saurs, du varech, des chiffons, fit venir du guano, tâcha
d'en fabriquer -- et poussant jusqu'au bout ses principes, ne tolérait pas qu'on
perdit l'urine ; il supprima les lieux d'aisances. On apportait dans sa cour des
cadavres d'animaux, dont il fumait ses terres. Leurs charognes dépecées
parsemaient la campagne. Bouvard souriait au milieu de cette infection. Une
pompe installée dans un tombereau crachait du purin sur les récoltes. A ceux qui
avaient l'air dégoûté, il disait : "Mais c'est de l'or ! c'est de l'or." -- Et
il regrettait de n'avoir pas encore plus de fumiers. Heureux les pays où l'on
trouve des grottes naturelles pleines d'excréments d'oiseaux !
Le colza fut chétif, l'avoine médiocre ; et le blé se vendit fort mal, à
cause de son odeur. Une chose étrange, c'est que la Butte enfin épierrée donnait
moins qu'autrefois.
Il crut bon de renouveler son matériel. Il acheta un scarificateur Guillaume,
un extirpateur Valcourt, un semoir anglais et la grande araire de Mathieu de
Dombasle. Le charretier la dénigra.
-- "Apprends à t'en servir !"
-- "Eh bien, montrez-moi !"
Il essayait de montrer, se trompait, et les paysans ricanaient.
Jamais il ne put les astreindre au commandement de la cloche. Sans cesse, il
criait derrière eux, courait d'un endroit à l'autre, notait ses observations sur
un calepin, donnait des rendez-vous, n'y pensait plus -- et sa tête bouillonnait
d'idées industrielles. Il se promettait de cultiver le pavot en vue de l'opium,
et surtout l'astragale qu'il vendrait sous le nom de "café des familles".
Afin d'engraisser plus vite ses boeufs, il les saignait tous les quinze
jours.
Il ne tua aucun de ses cochons et les gorgeait d'avoine salée. Bientôt la
porcherie fut trop étroite. Ils embarrassaient la cour, défonçaient les
clôtures, mordaient le monde.
Durant les grandes chaleurs, vingt-cinq moutons se mirent à tourner, et peu
de temps après, crevèrent.
La même semaine, trois boeufs expiraient, conséquence des phlébotomies de
Bouvard.
Il imagina pour détruire les mans d'enfermer des poules dans une cage à
roulettes, que deux hommes poussaient derrière la charrue -- ce qui ne manqua
point de leur briser les pattes.
Il fabriqua de la bière avec des feuilles de petit chêne, et la donna aux
moissonneurs en guise de cidre. Des maux d'entrailles se déclarèrent. Les
enfants pleuraient, les femmes geignaient, les hommes étaient furieux. Ils
menaçaient tous de partir ; et Bouvard leur céda.
Cependant, pour les convaincre de l'innocuité de son breuvage, il en absorba
devant eux plusieurs bouteilles, se sentit gêné, mais cacha ses douleurs, sous
un air d'enjouement. Il fit même transporter la mixture chez lui. Il en buvait
le soir avec Pécuchet, et tous deux s'efforçaient de la trouver bonne.
D'ailleurs, il ne fallait pas qu'elle fût perdue.
Les coliques de Bouvard devenant trop fortes, Germaine alla chercher le
docteur.
C'était un homme sérieux, à front convexe, et qui commença par effrayer son
malade. La cholérine de Monsieur devait tenir à cette bière dont on parlait dans
le pays. Il voulut en savoir la composition, et la blâma en termes
scientifiques, avec des haussements d'épaule. Pécuchet qui avait fourni la
recette fut mortifié.
En dépit des chaulages pernicieux, des binages épargnés et des échardonnages
intempestifs, Bouvard, l'année suivante, avait devant lui une belle récolte de
froment. Il imagina de le dessécher par la fermentation, genre hollandais,
système Clap-Mayer ; c'est-à-dire qu'il le fit abattre d'un seul coup, et tasser
en meules, qui seraient démolies dès que le gaz s'en échapperait, puis exposées
au grand air ; après quoi, Bouvard se retira sans la moindre inquiétude.
Le lendemain, pendant qu'ils dînaient, ils entendirent sous la hêtrée le
battement d'un tambour. Germaine sortit pour voir ce qu'il y avait ; mais
l'homme était déjà loin ; presque aussitôt la cloche de l'église tinta
violemment.
Une angoisse saisit Bouvard et Pécuchet. Ils se levèrent, et impatients
d'être renseignés, s'avancèrent tête nue, du côté de Chavignolles.
Une vieille femme passa. Elle ne savait rien. Ils arrêtèrent un petit garçon
qui répondit : -- "Je crois que c'est le feu ? " et le tambour continuait à
battre, la cloche tintait plus fort. Enfin, ils atteignirent les premières
maisons du village. L'épicier leur cria de loin : -- "Le feu est chez vous !"
Pécuchet prit le pas gymnastique ; et il disait à Bouvard courant du même
train à son côté : -- "Une, deux ; une, deux ; -- en mesure ! comme les
chasseurs de Vincennes."
La route qu'ils suivaient montait toujours ; le terrain en pente leur cachait
l'horizon. Ils arrivèrent en haut, près de la Butte ; -- et, d'un seul coup
d'oeil, le désastre leur apparut.
Toutes les meules, çà et là, flambaient comme des volcans -- au milieu de la
plaine dénudée, dans le calme du soir.
Il y avait, autour de la plus grande, trois cents personnes peut-être ; et
sous les ordres de M. Foureau, le maire, en écharpe tricolore, des gars avec des
perches et des crocs tiraient la paille du sommet, afin de préserver le reste.
Bouvard dans son empressement faillit renverser Mme Bordin qui se trouvait
là. Puis, apercevant un de ses valets, il l'accabla d'injures pour ne l'avoir
pas averti. Le valet au contraire, par excès de zèle avait d'abord couru à la
maison, à l'église, puis chez Monsieur, et était revenu par l'autre route.
Bouvard perdait la tête. Ses domestiques l'entouraient parlant à la fois ; --
et il défendait d'abattre les meules, suppliait qu'on le secourût, exigeait de
l'eau, réclamait des pompiers !
-- "Est-ce que nous en avons !" s'écria le maire.
-- "C'est de votre faute !" reprit Bouvard. Il s'emportait, proféra des
choses inconvenantes ; -- et tous admirèrent la patience de M. Foureau qui était
brutal cependant, comme l'indiquaient ses grosses lèvres et sa mâchoire de
bouledogue.
La chaleur des meules devint si forte qu'on ne pouvait plus en approcher.
Sous les flammes dévorantes la paille se tordait avec des crépitations, les
grains de blé vous cinglaient la figure comme des grains de plomb. Puis, la
meule s'écroulait par terre en un large brasier, d'où s'envolaient des
étincelles ; -- et des moires ondulaient sur cette masse rouge, qui offrait dans
les alternances de sa couleur, des parties roses comme du vermillon, et d'autres
brunes comme du sang caillé. La nuit était venue ; le vent soufflait ; des
tourbillons de fumée enveloppaient la foule ; -- une flammèche, de temps à
autre, passait sur le ciel noir.
Bouvard contemplait l'incendie, en pleurant doucement. Ses yeux
disparaissaient sous leurs paupières gonflées ; -- et il avait tout le visage
comme élargi par la douleur. Mme Bordin, en jouant avec les franges de son châle
vert l'appelait "pauvre Monsieur", tâchait de le consoler. Puisqu'on n'y pouvait
rien, il devait "se faire une raison".
Pécuchet ne pleurait pas. Très pâle ou plutôt livide, la bouche ouverte et
les cheveux collés par la sueur froide, il se tenait à l'écart, dans ses
réflexions. -- Mais le curé, survenu tout à coup, murmura d'une voix câline : --
"Ah ! quel malheur, véritablement ; c'est bien fâcheux ! Soyez sûr que je
participe !..."
Les autres n'affectaient aucune tristesse. Ils causaient en souriant, la main
étendue devant les flammes. Un vieux ramassa des brins qui brûlaient pour
allumer sa pipe. Des enfants se mirent à danser. Un polisson s'écria même que
c'était bien amusant.
-- "Oui ! il est beau, l'amusement !" reprit Pécuchet qui venait de
l'entendre.
Le feu diminua. Les tas s'abaissèrent ; -- et une heure après, il ne restait
plus que des cendres, faisant sur la plaine des marques rondes et noires. Alors
on se retira.
Mme Bordin et l'abbé Jeufroy reconduisirent Messieurs Bouvard et Pécuchet
jusqu'à leur domicile.
Pendant la route, la veuve adressa à son voisin des reproches fort aimables
sur sa sauvagerie -- et l'ecclésiastique exprima toute sa surprise de n'avoir pu
connaître jusqu'à présent un de ses paroissiens aussi distingué.
Seul à seul, ils cherchèrent la cause de l'incendie -- et au lieu de
reconnaître avec tout le monde que la paille humide s'était enflammée
spontanément, ils soupçonnèrent une vengeance. Elle venait, sans doute, de
maître Gouy, ou peut-être du taupier ? Six mois auparavant Bouvard avait refusé
ses services, et même soutenu dans un cercle d'auditeurs que son industrie étant
funeste, le gouvernement la devait interdire. L'homme, depuis ce temps-là,
rôdait aux environs. Il portait sa barbe entière, et leur semblait effrayant,
surtout le soir quand il apparaissait au bord des cours, en secouant sa longue
perche, garnie de taupes suspendues.
Le dommage était considérable, et pour se reconnaître dans leur situation,
Pécuchet pendant huit jours travailla les registres de Bouvard qui lui parurent
"un véritable labyrinthe". Après avoir collationné le journal, la correspondance
et le grand livre couvert de notes au crayon et de renvois, il découvrit la
vérité : pas de marchandises à vendre, aucun effet à recevoir, et en caisse,
zéro ; le capital se marquait par un déficit de trente-trois mille francs.
Bouvard n'en voulut rien croire, et plus de vingt fois, ils recommencèrent
les calculs. Ils arrivaient toujours à la même conclusion. Encore deux ans d'une
agronomie pareille, leur fortune y passait !
Le seul remède était de vendre.
Au moins fallait-il consulter un notaire. La démarche était trop pénible ;
Pécuchet s'en chargea.
D'après l'opinion de M. Marescot, mieux valait ne point faire d'affiches. Il
parlerait de la ferme à des clients sérieux et laisserait venir leurs
propositions.
-- "Très bien !" dit Bouvard "on a du temps devant soi !" Il allait prendre
un fermier ; ensuite, on verrait. "Nous ne serons pas plus malheureux
qu'autrefois ! seulement nous voilà forcés à des économies !"
Elles contrariaient Pécuchet à cause du jardinage, et quelques jours après,
il dit :
-- "Nous devrions nous livrer exclusivement à l'arboriculture, non pour le
plaisir, mais comme spéculation ! -- Une poire qui revient à trois sols est
quelquefois vendue dans la capitale jusqu'à des cinq et six francs ! Des
jardiniers se font avec les abricots vingt-cinq mille livres de rentes ! A Saint
Pétersbourg pendant l'hiver, on paie le raisin un napoléon la grappe ! C'est une
belle industrie, tu en conviendras ! Et qu'est-ce que ça coûte ? des soins, du
fumier, et le repassage d'une serpette !"
Il monta tellement l'imagination de Bouvard, que tout de suite, ils
cherchèrent dans leurs livres une nomenclature de plants à acheter ; -- et ayant
choisi des noms qui leur paraissaient merveilleux, ils s'adressèrent à un
pépiniériste de Falaise, lequel s'empressa de leur fournir trois cents tiges
dont il ne trouvait pas le placement.
Ils avaient fait venir un serrurier pour les tuteurs, un quincaillier pour
les raidisseurs, un charpentier pour les supports. Les formes des arbres étaient
d'avance dessinées. Des morceaux de latte sur le mur figuraient des candélabres.
Deux poteaux à chaque bout des plates-bandes guindaient horizontalement des fils
de fer ; -- et dans le verger, des cerceaux indiquaient la structure des vases,
des baguettes en cône celle des pyramides -- si bien qu'en arrivant chez eux, on
croyait voir les pièces de quelque machine inconnue, ou la carcasse d'un feu
d'artifice.
Les trous étant creusés, ils coupèrent l'extrémité de toutes les racines,
bonnes ou mauvaises, et les enfouirent dans un compost. Six mois après, les
plants étaient morts. Nouvelles commandes au pépiniériste, et plantations
nouvelles, dans des trous encore plus profonds ! Mais la pluie détrempant le
sol, les greffes d'elles-mêmes s'enterrèrent et les arbres s'affranchirent.
Le printemps venu, Pécuchet se mit à la taille des poiriers. il n'abattit pas
les flèches, respecta les lambourdes ; -- et s'obstinant à vouloir coucher
d'équerre les duchesses qui devaient former les cordons unilatéraux, il les
cassait ou les arrachait, invariablement. Quant aux pêchers, il s'embrouilla
dans les sur- mères, les sous-mères, et les deuxièmes sous-mères. Des vides et
des pleins se présentaient toujours où il n'en fallait pas ; -- et impossible
d'obtenir sur l'espalier un rectangle parfait, avec six branches à droite et six
à gauche, -- non compris les deux principales, le tout formant une belle arête
de poisson.
Bouvard tâcha de conduire les abricotiers. Ils se révoltèrent. Il abattit
leurs troncs à ras du sol ; aucun ne repoussa. Les cerisiers, auxquels il avait
fait des entailles, produisirent de la gomme.
D'abord ils taillèrent très long, ce qui éteignait les yeux de la base, puis
trop court, ce qui amenait des gourmands : et souvent ils hésitaient ne sachant
pas distinguer les boutons à bois des boutons à fleurs. Ils s'étaient réjouis
d'avoir des fleurs : mais ayant reconnu leur faute, ils en arrachaient les trois
quarts, pour fortifier le reste.
Incessamment, ils parlaient de la sève et du cambium, du palissage, du
cassage, de l'éborgnage. Ils avaient au milieu de leur salle à manger, dans un
cadre, la liste de leurs élèves, avec un numéro qui se répétait dans le jardin,
sur un petit morceau de bois, au pied de l'arbre.
Levés dès l'aube, ils travaillaient jusqu'à la nuit, le porte-jonc à la
ceinture. Par les froides matinées de printemps Bouvard gardait sa veste de
tricot sous sa blouse, Pécuchet sa vieille redingote sous sa serpillière ; -- et
les gens qui passaient le long de la claire-voie les entendaient tousser dans le
brouillard.
Quelquefois Pécuchet tirait de sa poche son manuel ; et il en étudiait un
paragraphe, debout, avec sa bêche auprès de lui, dans la pose du jardinier qui
décorait le frontispice du livre. Cette ressemblance le flatta même beaucoup. Il
en conçut plus d'estime pour l'auteur.
Bouvard était continuellement juché sur une haute échelle devant les
pyramides. Un jour, il fut pris d'un étourdissement -- et n'osant plus
descendre, cria pour que Pécuchet vînt à son secours.
Enfin des poires parurent ; et le verger avait des prunes. Alors ils
employèrent contre les oiseaux tous les artifices recommandés. Mais les
fragments de glace miroitaient à éblouir, la cliquette du moulin à vent les
réveillait pendant la nuit -- et les moineaux perchaient sur le mannequin. Ils
en firent un second, et même un troisième, dont ils varièrent le costume,
inutilement.
Cependant, ils pouvaient espérer quelques fruits. Pécuchet venait d'en
remettre la note à Bouvard quand tout à coup le tonnerre retentit et la pluie
tomba, -- une pluie lourde et violente. Le vent, par intervalles, secouait toute
la surface de l'espalier. Les tuteurs s'abattaient l'un après l'autre -- et les
malheureuses quenouilles en se balançant entrechoquaient leurs poires.
Pécuchet surpris par l'averse s'était réfugié dans la cahute. Bouvard se
tenait dans la cuisine. Ils voyaient tourbillonner devant eux, des éclats de
bois, des branches, des ardoises ; -- et les femmes de marin qui sur la côte, à
dix lieues de là regardaient la mer, n'avaient pas l'oeil plus tendu et le coeur
plus serré. Puis tout à coup, les supports et les barres des contre-espaliers
avec le treillage, s'abattirent sur les plates-bandes.
Quel tableau, quand ils firent leur inspection ! Les cerises et les prunes
couvraient l'herbe entre les grêlons qui fondaient. Les passe-colmar étaient
perdus, comme le Bési-des-vétérans et les Triomphes-de- Jodoigne. A peine, s'il
restait parmi les pommes quelques bons-papas. Et douze Tétons-de-Vénus, toute la
récolte des pêches, roulaient dans les flaques d'eau, au bord des buis
déracinés.
Après le dîner, où ils mangèrent fort peu, Pécuchet dit avec douceur :
-- "Nous ferions bien de voir à la ferme, s'il n'est pas arrivé quelque chose
? "
-- "Bah ! pour découvrir encore des sujets de tristesse !"
-- "Peut-être ? car nous ne sommes guère favorisés !" -- et ils se
plaignirent de la Providence et de la Nature.
Bouvard, le coude sur la table, poussait sa petite susurration -- et, comme
toutes les douleurs se tiennent, les anciens projets agricoles lui revinrent à
la mémoire, particulièrement la féculerie et un nouveau genre de fromages.
Pécuchet respirait bruyamment ; -- et tout en se fourrant dans les narines
des prises de tabac, il songeait que si le sort l'avait voulu, il ferait
maintenant partie d'une société d'agriculture, brillerait aux expositions,
serait cité dans les journaux.
Bouvard promena autour de lui des yeux chagrins.
-- "Ma foi ! j'ai envie de me débarrasser de tout cela, pour nous établir
autre part !"
-- "Comme tu voudras" dit Pécuchet ; -- et un moment après :
-- "Les auteurs nous recommandent de supprimer tout canal direct. La sève,
par là, se trouve contrariée, et l'arbre forcément en souffre. Pour se bien
porter, il faudrait qu'il n'eût pas de fruits. Cependant, ceux qu'on ne taille
et qu'on ne fume jamais en produisent -- de moins gros, c'est vrai, mais de plus
savoureux. J'exige qu'on m'en donne la raison ! -- et, non seulement, chaque
espèce réclame des soins particuliers, mais encore chaque individu, suivant le
climat, la température, un tas de choses ! où est la règle, alors ? et quel
espoir avons-nous d'aucun succès ou bénéfice ? "
Bouvard lui répondit :
-- "Tu verras dans Gasparin que le bénéfice ne peut dépasser le dixième du
capital. Donc on ferait mieux de placer ce capital dans une maison de banque ;
au bout de quinze ans, par l'accumulation des intérêts, on aurait le double sans
s'être foulé le tempérament."
Pécuchet baissa la tête.
-- "L'arboriculture pourrait bien être une blague ? "
-- "Comme l'agronomie !" répliqua Bouvard.
Ensuite, ils s'accusèrent d'avoir été trop ambitieux -- et ils résolurent de
ménager désormais leur peine et leur argent. Un émondage de temps à autre
suffirait au verger. Les contre-espaliers furent proscrits, et ils ne
remplaceraient pas les arbres morts -- mais il allait se présenter des
intervalles fort vilains, à moins de détruire tous les autres qui restaient
debout. Comment s'y prendre ?
Pécuchet fit plusieurs épures, en se servant de sa boîte de mathématiques.
Bouvard lui donnait des conseils. Ils n'arrivaient à rien de satisfaisant.
Heureusement qu'ils trouvèrent dans leur bibliothèque l'ouvrage de Boitard,
intitulé L'Architecte des Jardins.
L'auteur les divise en une infinité de genres. Il y a, d'abord, le genre
mélancolique et romantique, qui se signale par des immortelles, des ruines, des
tombeaux, et "un ex-voto à la Vierge, indiquant la place où un seigneur est
tombé sous le fer d'un assassin" ; on compose le genre terrible avec des rocs
suspendus, des arbres fracassés, des cabanes incendiées, le genre exotique en
plantant des cierges du Pérou "pour faire naître des souvenirs à un colon ou à
un voyageur". Le genre grave doit offrir, comme Ermenonville, un temple à la
philosophie. Les obélisques et les arcs de triomphe caractérisent le genre
majestueux, de la mousse et des grottes le genre mystérieux, un lac le genre
rêveur. Il y a même le genre fantastique, dont le plus beau spécimen se voyait
naguère dans un jardin wurtembergeois -- car, on y rencontrait successivement,
un sanglier, un ermite, plusieurs sépulcres, et une barque se détachant
d'elle-même du rivage, pour vous conduire dans un boudoir, où des jets d'eau
vous inondaient, quand on se posait sur le sopha.
Devant cet horizon de merveilles, Bouvard et Pécuchet eurent comme un
éblouissement. Le genre fantastique leur parut réservé aux princes. Le temple à
la philosophie serait encombrant. L'ex-voto à la madone n'aurait pas de
signification, vu le manque d'assassins, et, tant pis pour les colons et les
voyageurs, les plantes américaines coûtaient trop cher. Mais les rocs étaient
possibles comme les arbres fracassés, les immortelles et la mousse ; -- et dans
un enthousiasme progressif, après beaucoup de tâtonnements, avec l'aide d'un
seul valet, et pour une somme minime, ils se fabriquèrent une résidence qui
n'avait pas d'analogue dans tout le département.
La charmille ouverte çà et là donnait jour sur le bosquet, rempli d'allées
sinueuses en façon de labyrinthe. Dans le mur de l'espalier, ils avaient voulu
faire un arceau sous lequel on découvrirait la perspective. Comme le chaperon ne
pouvait se tenir suspendu, il en était résulté une brèche énorme, avec des
ruines par terre.
Ils avaient sacrifié les asperges pour bâtir à la place un tombeau étrusque
c'est-à-dire un quadrilatère en plâtre noir, ayant six pieds de hauteur, et
l'apparence d'une niche à chien. Quatre sapinettes aux angles flanquaient ce
monument, qui serait surmonté par une urne et enrichi d'une inscription.
Dans l'autre partie du potager une espèce de Rialto enjambait un bassin,
offrant sur ses bords des coquilles de moules incrustées. La terre buvait l'eau,
n'importe ! Il se formerait un fond de glaise, qui la retiendrait.
La cahute avait été transformée en cabane rustique, grâce à des verres de
couleur. Au sommet du vigneau six arbres équarris supportaient un chapeau de
fer-blanc à pointes retroussées, et le tout signifiait une pagode chinoise.
Ils avaient été sur les rives de l'Orne, choisir des granits, les avaient
cassés, numérotés, rapportés eux- mêmes dans une charrette, puis avaient joint
les morceaux avec du ciment, en les accumulant les uns pardessus les autres ; et
au milieu du gazon se dressait un rocher, pareil à une gigantesque pomme de
terre.
Quelque chose manquait au delà pour compléter l'harmonie. Ils abattirent le
plus gros tilleul de la charmille (aux trois quarts mort, du reste) et le
couchèrent dans toute la longueur du jardin, de telle sorte qu'on pouvait le
croire apporté par un torrent, ou renversé par la foudre.
La besogne finie, Bouvard qui était sur le perron, cria de loin :
-- "Ici ! on voit mieux !"
-- "Voit mieux" fut répété dans l'air.
Pécuchet répondit :
-- "J'y vais !"
-- "Y vais !"
-- "Tiens ! un écho !"
-- "Écho !"
Le tilleul, jusqu'alors l'avait empêché de se produire ; -- et il était
favorisé par la pagode, faisant face à la grange, dont le pignon surmontait la
charmille.
Pour essayer l'écho, ils s'amusèrent à lancer des mots plaisants. Bouvard en
hurla d'obscènes.
Il avait été plusieurs fois à Falaise, sous prétexte d'argent à recevoir --
et il en revenait toujours avec de petits paquets qu'il enfermait dans sa
commode. Pécuchet partit un matin, pour se rendre à Bretteville, et rentra fort
tard, avec un panier qu'il cacha sous son lit.
Le lendemain, à son réveil, Bouvard fut surpris. Les deux premiers ifs de la
grand allée (qui la veille encore, étaient sphériques) avaient la forme de paons
-- et un cornet avec deux boutons de porcelaine figuraient le bec et les yeux.
Pécuchet s'était levé dès l'aube ; et tremblant d'être découvert, il avait
taillé les deux arbres à la mesure des appendices expédiés par Dumouchel. Depuis
six mois, les autres derrière ceux-là imitaient, plus ou moins, des pyramides,
des cubes, des cylindres, des cerfs ou des fauteuils. Mais rien n'égalait les
paons, Bouvard le reconnut, avec de grands éloges.
Sous prétexte d'avoir oublié sa bêche, il entraîna son compagnon dans le
labyrinthe. Car il avait profité de l'absence de Pécuchet, pour faire, lui
aussi, quelque chose de sublime.
La porte des champs était recouverte d'une couche de plâtre, sur laquelle
s'alignaient en bel ordre cinq cents fourneaux de pipes, représentant des
Abd-el-Kader, des nègres, des turcos, des femmes nues, des pieds de cheval, et
des têtes de mort !
-- "Comprends-tu mon impatience !"
-- "Je crois bien !"
Et dans leur émotion, ils s'embrassèrent.
Comme tous les artistes, ils eurent le besoin d'être applaudis -- et Bouvard
songea à offrir un grand dîner.
-- "Prends garde !" dit Pécuchet "tu vas te lancer dans les réceptions. C'est
un gouffre !"
La chose pourtant, fut décidée.
Depuis qu'ils habitaient le pays, ils se tenaient à l'écart. -- Tout le
monde, par désir de les connaître, accepta leur invitation, sauf le comte de
Faverges, appelé dans la capitale pour affaires. Ils se rabattirent sur M.
Hurel, son factotum.
Beljambe l'aubergiste, ancien chef à Lisieux devait cuisiner certains plats.
Il fournissait un garçon. Germaine avait requis la fille de basse-cour. Marianne
la servante de Mme Bordin viendrait aussi. Dès quatre heures la grille était
grande ouverte, et les deux propriétaires, pleins d'impatience, attendaient
leurs convives.
Hurel s'arrêta sous la hêtrée pour remettre sa redingote. Puis, le curé
s'avança revêtu d'une soutane neuve, et un moment après M. Foureau, avec un
gilet de velours. Le Docteur donnait le bras à sa femme qui marchait péniblement
en s'abritant sous son ombrelle. Un flot de rubans roses s'agita derrière eux ;
c'était le bonnet de Mme Bordin, habillée d'une belle robe de soie gorge de
pigeon. La chaîne d'or de sa montre lui battait sur la poitrine, et les bagues
brillaient à ses deux mains, couvertes de mitaines noires. -- Enfin parut le
notaire, un panama sur la tête, un lorgnon dans l'oeil ; car l'officier
ministériel n'étouffait pas en lui l'homme du monde.
Le salon était ciré à ne pouvoir s'y tenir debout. Les huit fauteuils
d'Utrecht s'adossaient le long de la muraille, une table ronde dans le milieu
supportait la cave à liqueurs, et on voyait au-dessus de la cheminée le portrait
du père Bouvard. Les embus reparaissant à contre-jour faisaient grimacer la
bouche, loucher les yeux, et un peu de moisissure aux pommettes ajoutait à
l'illusion des favoris. Les invités lui trouvèrent une ressemblance avec son
fils, et Mme Bordin ajouta, en regardant Bouvard, qu'il avait dû être un fort
bel homme.
Après une heure d'attente, Pécuchet annonça qu'on pouvait passer dans la
salle.
Les rideaux de calicot blanc à bordure rouge étaient, comme ceux du salon,
complètement tirés devant les fenêtres ; -- et le soleil, traversant la toile,
jetait une lumière blonde sur le lambris, qui avait pour tout ornement, un
baromètre.
Bouvard plaça les deux dames auprès de lui, Pécuchet le maire à sa gauche, le
curé à sa droite ; -- et l'on entama les huîtres. Elles sentaient la vase.
Bouvard fut désolé, prodigua les excuses ; et Pécuchet se leva pour aller dans
la cuisine faire une scène à Beljambe.
Pendant tout le premier service, composé d'une barbue entre un vol-au-vent et
des pigeons en compote, la conversation roula sur la manière de fabriquer le
cidre. Après quoi on en vint aux mets digestes ou indigestes. Le Docteur,
naturellement fut consulté. Il jugeait les choses avec scepticisme, comme un
homme qui a vu le fond de la science, et cependant ne tolérait pas la moindre
contradiction.
En même temps que l'aloyau, on servit du bourgogne. Il était trouble. Bouvard
attribuant cet accident au rinçage de la bouteille, en fit goûter trois autres,
sans plus de succès -- puis versa du Saint-Julien, trop jeune, évidemment ; et
tous les convives se turent. Hurel souriait sans discontinuer ; les pas lourds
du garçon résonnaient sur les dalles.
Mme Vaucorbeil, courtaude et l'air bougon (elle était d'ailleurs vers la fin
de sa grossesse), avait gardé un mutisme absolu. Bouvard ne sachant de quoi
l'entretenir lui parla du théâtre de Caen.
-- "Ma femme ne va jamais au spectacle" reprit le docteur.
M. Marescot, quand il habitait Paris, ne fréquentait que les Italiens.
-- "Moi" dit Bouvard "je me payais quelquefois un parterre au Vaudeville,
pour entendre des farces !"
Foureau demanda à Mme Bordin si elle aimait les farces ?
-- "Ca dépend de quelle espèce" répondit-elle.
Le maire la lutinait. Elle ripostait aux plaisanteries. Ensuite elle indiqua
une recette pour les cornichons. Du reste, ses talents de ménagère étaient
connus, et elle avait une petite ferme admirablement soignée.
Foureau interpella Bouvard : -- "Est-ce que vous êtes dans l'intention de
vendre la vôtre ?"
-- "Mon Dieu, jusqu'à présent, je ne sais trop..."
-- "Comment ! pas même la pièce des Écalles ?" reprit le notaire "ce serait à
votre convenance, madame Bordin."
La veuve répliqua, en minaudant : -- "Les prétentions de M. Bouvard seraient
trop fortes !"
On pouvait, peut-être, l'attendrir.
-- "Je n'essaierai pas !"
-- "Bah ! si vous l'embrassiez ? "
-- "Essayons tout de même !" dit Bouvard -- et il la baisa sur les deux
joues, aux applaudissements de la société.
Presque aussitôt on déboucha le champagne, dont les détonations amenèrent un
redoublement de joie. Pécuchet fit un signe. Les rideaux s'ouvrirent, et le
jardin apparut.
C'était dans le crépuscule, quelque chose d'effrayant. Le rocher comme une
montagne occupait le gazon, le tombeau faisait un cube au milieu des épinards,
le pont vénitien un accent circonflexe par-dessus les haricots -- et la cabane,
au delà, une grande tache noire ; car ils avaient incendié son toit pour la
rendre plus poétique. Les ifs en forme de cerfs ou de fauteuils se suivaient,
jusqu'à l'arbre foudroyé, qui s'étendait transversalement de la charmille à la
tonnelle, où des pommes d'amour pendaient comme des stalactites. Un tournesol,
çà et là, étalait son disque jaune. La pagode chinoise peinte en rouge semblait
un phare sur le vigneau. Les becs des paons frappés par le soleil se renvoyaient
des feux, et derrière la claire- voie, débarrassée de ses planches, la campagne
toute plate terminait l'horizon.
Devant l'étonnement de leurs convives Bouvard et Pécuchet ressentirent une
véritable jouissance.
Mme Bordin surtout admira les paons. Mais le tombeau ne fut pas compris, ni
la cabane incendiée, ni le mur en ruines. Puis, chacun à tour de rôle, passa sur
le pont. Pour emplir le bassin, Bouvard et Pécuchet avaient charrié de l'eau
pendant toute la matinée. Elle avait fui entre les pierres du fond, mal jointes,
et de la vase les recouvrait.
Tout en se promenant on se permit des critiques : -- "A votre place j'aurais
fait cela. -- Les petits pois sont en retard. -- Ce coin franchement n'est pas
propre. -- Avec une taille pareille, jamais vous n'obtiendrez de fruits."
Bouvard fut obligé de répondre qu'il se moquait des fruits.
Comme on longeait la charmille, il dit d'un air finaud :
-- "Ah ! voilà une personne que nous dérangeons ! mille excuses !"
La plaisanterie ne fut pas relevée. Tout le monde connaissait la dame en
plâtre !
Après plusieurs détours dans le labyrinthe, on arriva devant la porte aux
pipes. Des regards de stupéfaction s'échangèrent. Bouvard observait le visage de
ses hôtes, -- et impatient de connaître leur opinion :
-- "Qu'en dites-vous ? "
Mme Bordin éclata de rire : Tous firent comme elle. Le curé poussait une
sorte de gloussement, Hurel toussait, le Docteur en pleurait, sa femme fut prise
d'un spasme nerveux, -- et Foureau, homme sans gêne, cassa un Abd-el-Kader qu'il
mit dans sa poche, comme souvenir.
Quand on fut sorti de la charmille, Bouvard pour étonner son monde avec
l'écho, cria de toutes ses forces :
-- "Serviteur ! Mesdames !"
Rien ! pas d'écho. Cela tenait à des réparations faites à la grange, le
pignon et la toiture étant démolis.
Le café fut servi sur le vigneau -- et les Messieurs allaient commencer une
partie de boules, quand ils virent en face derrière la claire-voie un homme qui
les regardait.
Il était maigre et hâlé, avec un pantalon rouge en lambeaux, une veste bleue
sans chemise, la barbe noire taillée en brosse ; et il articula d'une voix
rauque :
-- "Donnez-moi un verre de vin !"
Le maire et l'abbé Jeufroy l'avaient tout de suite reconnu. C'était un ancien
menuisier de Chavignolles.
-- "Allons Gorju ! éloignez-vous" dit M. Foureau. "On ne demande pas
l'aumône."
-- "Moi ? l'aumône !" s'écria l'homme exaspéré. "J'ai fait sept ans la guerre
en Afrique. Je relève de l'hôpital. Pas d'ouvrage ! Faut-il que j'assassine ?
nom d'un nom !"
Sa colère d'elle-même tomba -- et les deux poings sur les hanches, il
considérait les bourgeois d'un air mélancolique et gouailleur. La fatigue des
bivouacs, l'absinthe et les fièvres, toute une existence de misère et de crapule
se révélait dans ses yeux troubles. Ses lèvres pâles tremblaient en lui
découvrant les gencives. Le grand ciel empourpré l'enveloppait d'une lueur
sanglante -- et son obstination à rester là causait une sorte d'effroi.
Bouvard, pour en finir, alla chercher le fond d'une bouteille. Le vagabond
l'absorba gloutonnement ; puis disparut dans les avoines, en gesticulant.
Ensuite on blâma M. Bouvard. De telles complaisances favorisaient le
désordre. Mais Bouvard irrité par l'insuccès de son jardin prit la défense du
peuple ; -- tous parlèrent à la fois.
Foureau exaltait le gouvernement. Hurel ne voyait dans le monde que la
propriété foncière. L'abbé Jeufroy se plaignit de ce qu'on ne protégeait pas la
religion. Pécuchet attaqua les impôts. Mme Bordin criait par intervalle : --
"Moi d'abord, je déteste la République" et le docteur se déclara pour le
progrès. "Car enfin, monsieur, nous avons besoin de réformes."
-- "Possible !" répondit Foureau ; "mais toutes ces idées-là nuisent aux
affaires."
-- "Je me fiche des affaires !" s'écria Pécuchet.
Vaucorbeil poursuivit : -- "Au moins, donnez nous l'adjonction des
capacités." Bouvard n'allait pas jusque-là.
-- "C'est votre opinion ? " reprit le docteur. "Vous êtes toisé ! Bonsoir !
et je vous souhaite un déluge pour naviguer dans votre bassin !"
-- "Moi aussi, je m'en vais" dit un moment après M. Foureau ; et désignant sa
poche où était l'Abd-el- Kader : "Si j'ai besoin d'un autre, je reviendrai."
Le curé, avant de partir confia timidement à Pécuchet qu'il ne trouvait pas
convenable ce simulacre de tombeau au milieu des légumes. Hurel, en se retirant
salua très bas la compagnie. M. Marescot avait disparu après le dessert.
Mme Bordin recommença le détail de ses cornichons, promit une seconde recette
pour les prunes à l'eau- de-vie -- et fit encore trois tours dans la grande
allée ; -- mais en passant près du tilleul le bas de sa robe s'accrocha ; et ils
l'entendirent qui murmurait : -- "Mon Dieu ! quelle bêtise que cet arbre !"
Jusqu'à minuit, les deux amphitryons, sous la tonnelle, exhalèrent leur
ressentiment.
Sans doute, on pouvait reprendre dans le dîner deux ou trois petites choses
par-ci, par-là ; et cependant les convives s'étaient gorgés comme des ogres,
preuve qu'il n'était pas si mauvais. Mais pour le jardin, tant de dénigrement
provenait de la plus basse jalousie ; et s'échauffant tous les deux :
-- "Ah ! l'eau manque dans le bassin ! Patience, on y verra jusqu'à un cygne
et des poissons !"
-- "A peine s'ils ont remarqué la pagode !"
-- "Prétendre que les ruines ne sont pas propres est une opinion d'imbécile
!"
-- "Et le tombeau une inconvenance ! Pourquoi inconvenance ? Est-ce qu'on n'a
pas le droit d'en construire un dans son domaine ? Je veux même m'y faire
enterrer !"
-- "Ne parle pas de ça !" dit Pécuchet.
Puis, ils passèrent en revue les convives.
-- "Le médecin m'a l'air d'un joli poseur !"
-- "As-tu observé le ricanement de Marescot devant le portrait ? "
-- "Quel goujat que M. le maire ! Quand on dîne dans une maison, que diable !
on respecte les curiosités."
-- "Mme Bordin" dit Bouvard.
-- "Eh ! c'est une intrigante ! Laisse-moi tranquille."
Dégoûtés du monde, ils résolurent de ne plus voir personne, de vivre
exclusivement chez eux, pour eux seuls.
Et ils passaient des jours dans la cave à enlever le tartre des bouteilles,
revernirent tous les meubles, encaustiquèrent les chambres. Chaque soir, en
regardant le bois brûler, ils dissertaient sur le meilleur système de chauffage.
Ils tâchèrent par économie de fumer des jambons, de couler eux-mêmes la
lessive. Germaine qu'ils incommodaient haussait les épaules. A l'époque des
confitures, elle se fâcha, et ils s'établirent dans le fournil.
C'était une ancienne buanderie, où il y avait sous les fagots, une grande
cuve maçonnée excellente pour leurs projets, l'ambition leur étant venue de
fabriquer des conserves.
Quatorze bocaux furent emplis de tomates et de petits pois ; ils en lutèrent
les bouchons avec de la chaux vive et du fromage, appliquèrent sur les bords des
bandelettes de toile, puis les plongèrent dans l'eau bouillante. Elle
s'évaporait ; ils en versèrent de la froide ; la différence de température fit
éclater les bocaux. Trois seulement furent sauvés.
Ensuite, ils se procurèrent de vieilles boîtes à sardines, y mirent des
côtelettes de veau et les enfoncèrent dans le bain-marie. Elles sortirent rondes
comme des ballons ; le refroidissement les aplatirait. Pour continuer
l'expérience, ils enfermèrent dans d'autres boîtes, des oeufs, de la chicorée,
du homard, une matelote, un potage ! -- et ils s'applaudissaient, comme M.
Appert "d'avoir fixé les saisons" ; de pareilles découvertes, selon Pécuchet,
l'emportaient sur les exploits des conquérants.
Ils perfectionnèrent les achars de Mme Bordin, en épiçant le vinaigre avec du
poivre ; et leurs prunes à l'eau-de-vie étaient bien supérieures ! Ils obtinrent
par la macération des ratafias de framboise et d'absinthe. Avec du miel et de
l'angélique dans un tonneau de Bagnols, ils voulurent faire du vin de Malaga ;
et ils entreprirent également la confection d'un champagne ! Les bouteilles de
chablis, coupées de moût, éclatèrent d'elles-mêmes. Alors, ils ne doutèrent plus
de la réussite.
Leurs études se développant, ils en vinrent à soupçonner des fraudes dans
toutes les denrées alimentaires.
Ils chicanaient le boulanger sur la couleur de son pain. Ils se firent un
ennemi de l'épicier, en lui soutenant qu'il adultérait ses chocolats. Ils se
transportèrent à Falaise, pour demander du jujube ; -- et sous les yeux même du
pharmacien soumirent sa pâte à l'épreuve de l'eau. Elle prit l'apparence d'une
couenne de lard, ce qui dénotait de la gélatine.
Après ce triomphe, leur orgueil s'exalta. Ils achetèrent le matériel d'un
distillateur en faillite -- et bientôt arrivèrent dans la maison, des tamis, des
barils, des entonnoirs, des écumoires, des chausses et des balances, sans
compter une sébile à boulet et un alambic tête-de-maure, lequel exigea un
fourneau réflecteur, avec une hotte de cheminée.
Ils apprirent comment on clarifie le sucre, et les différentes sortes de
cuite : le grand et le petit perlé, le soufflé, le boulé, la morve et le
caramel. Mais il leur tardait d'employer l'alambic ; et ils abordèrent les
liqueurs fines, en commençant par l'anisette. Le liquide presque toujours
entraînait avec lui les substances, ou bien elles se collaient dans le fond ;
d'autres fois, ils s'étaient trompés sur le dosage. Autour d'eux les grandes
bassines de cuivre reluisaient, les matras avançaient leur bec pointu, les
poêlons décoraient le mur. Souvent l'un triait des herbes sur la table, tandis
que l'autre faisait osciller le boulet de canon dans la sébile suspendue. Ils
mouvaient les cuillers ; ils dégustaient les mélanges.
Bouvard, toujours en sueur, n'avait pour vêtement que sa chemise et son
pantalon tiré jusqu'au creux de l'estomac par ses courtes bretelles ; mais
étourdi comme un oiseau, il oubliait le diaphragme de la cucurbite, ou exagérait
le feu. Pécuchet marmottait des calculs, immobile dans sa longue blouse, une
espèce de sarrau d'enfant avec des manches ; et ils se considéraient comme des
gens très sérieux, occupés de choses utiles.
Enfin ils rêvèrent une crème, qui devait enfoncer toutes les autres. Ils y
mettraient de la coriandre comme dans le kummel, du kirsch comme dans le
marasquin, de l'hysope comme dans la chartreuse, de l'ambrette comme dans le
vespetro, du calamus aromaticus comme dans le krambambuli ; -- et elle serait
colorée en rouge avec du bois de santal. Mais sous quel nom l'offrir au commerce
? Car il fallait un nom facile à retenir, et pourtant bizarre. Ayant longtemps
cherché, ils décidèrent qu'elle se nommerait "la Bouvarine" !
Vers la fin de l'automne, des taches parurent dans les trois bocaux de
conserves. Les tomates et les petits pois étaient pourris. Cela devait dépendre
du bouchage ? Alors le problème du bouchage les tourmenta. Pour essayer les
méthodes nouvelles ils manquaient d'argent. Leur ferme les rongeait.
Plusieurs fois, des tenanciers s'étaient offerts. Bouvard n'en avait pas
voulu. Mais son premier garçon cultivait d'après ses ordres, avec une épargne
dangereuse, si bien que les récoltes diminuaient, tout périclitait ; et ils
causaient de leur embarras, quand maître Gouy entra dans le laboratoire, escorté
de sa femme qui se tenait en arrière, timidement.
Grâce à toutes les façons qu'elles avaient reçues, les terres s'étaient
améliorées -- et il venait pour reprendre la ferme. Il la déprécia. Malgré tous
leurs travaux les bénéfices étaient chanceux, bref s'il la désirait c'était par
amour du pays et regret d'aussi bons maîtres. On le congédia d'une manière
froide. Il revint le soir même.
Pécuchet avait sermonné Bouvard ; ils allaient fléchir ; Gouy demanda une
diminution de fermage ; et comme les autres se récriaient, il se mit à beugler
plutôt qu'à parler, attestant le Bon Dieu, énumérant ses peines, vantant ses
mérites. Quand on le sommait de dire son prix, il baissait la tête au lieu de
répondre. Alors sa femme, assise près de la porte avec un grand panier sur les
genoux recommençait les mêmes protestations, en piaillant d'une voix aiguë comme
une poule blessée.
Enfin le bail fut arrêté aux conditions de trois mille francs par an, un
tiers de moins qu'autrefois.
Séance tenante, maître Gouy proposa d'acheter le matériel ; -- et les
dialogues recommencèrent.
L'estimation des objets dura quinze jours. Bouvard s'en mourait de fatigue.
Il lâcha tout pour une somme tellement dérisoire que Gouy, d'abord en écarquilla
les yeux et s'écriant : -- "Convenu", lui frappa dans la main.
Après quoi, les propriétaires suivant l'usage offrirent de casser une croûte
à la maison ; et Pécuchet ouvrit une des bouteilles de son malaga, moins par
générosité que dans l'espoir d'en obtenir des éloges.
Mais le laboureur dit en rechignant : -- "C'est comme du sirop de réglisse",
et sa femme "pour se faire passer le goût" implora un verre d'eau-de-vie.
Une chose plus grave les occupait ! Tous les éléments de la "Bouvarine"
étaient enfin rassemblés.
Ils les entassèrent dans la cucurbite, avec de l'alcool, allumèrent le feu et
attendirent. Cependant, Pécuchet tourmenté par la mésaventure du malaga prit
dans l'armoire les boîtes de fer-blanc, fit sauter le couvercle de la première,
puis de la seconde, de la troisième. Il les rejetait avec fureur, et appela
Bouvard.
Bouvard ferma le robinet du serpentin pour se précipiter vers les conserves.
La désillusion fut complète. Les tranches de veau ressemblaient à des semelles
bouillies ; un liquide fangeux remplaçait le homard ; on ne reconnaissait plus
la matelote. Des champignons avaient poussé sur le potage -- et une intolérable
odeur empestait le laboratoire.
Tout à coup, avec un bruit d'obus, l'alambic éclata en vingt morceaux, qui
bondirent jusqu'au plafond, crevant les marmites, aplatissant les écumoires,
fracassant les verres ; le charbon s'éparpilla, le fourneau fut démoli -- et le
lendemain, Germaine retrouva une spatule dans la cour.
La force de la vapeur avait rompu l'instrument, d'autant que la cucurbite se
trouvait boulonnée au chapiteau.
Pécuchet, tout de suite, s'était accroupi derrière la cuve, et Bouvard comme
écroulé sur un tabouret. Pendant dix minutes, ils demeurèrent dans cette
posture, n'osant se permettre un seul mouvement, pâles de terreur, au milieu des
tessons. Quand ils purent recouvrer la parole, ils se demandèrent quelle était
la cause de tant d'infortunes, de la dernière surtout ? -- et ils n'y
comprenaient rien, sinon qu'ils avaient manqué périr. Pécuchet termina par ces
mots :
-- "C'est que, peut-être, nous ne savons pas la chimie !"
CHAPITRE III
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Pour savoir la chimie, ils se procurèrent le cours de Regnault -- et
apprirent d'abord que "les corps simples sont peut-être composés".
On les distingue en métalloïdes et en métaux, -- différence qui n'a "rien
d'absolu", dit l'auteur. De même pour les acides et les bases, "un corps pouvant
se comporter à la manière des acides ou des bases, suivant les circonstances".
La notation leur parut baroque. -- Les Proportions multiples troublèrent
Pécuchet.
-- "Puisqu'une molécule de A, je suppose, se combine avec plusieurs parties
de B, il me semble que cette molécule doit se diviser en autant de parties ;
mais si elle se divise, elle cesse d'être l'unité, la molécule primordiale.
Enfin, je ne comprends pas."
-- "Moi, non plus !" disait Bouvard.
Et ils recoururent à un ouvrage moins difficile, celui de Girardin -- où ils
acquirent la certitude que dix litres d'air pèsent cent grammes, qu'il n'entre
pas de plomb dans les crayons, que le diamant n'est que du carbone.
Ce qui les ébahit par-dessus tout, c'est que la terre comme élément n'existe
pas.
Ils saisirent la manoeuvre du chalumeau, l'or, l'argent, la lessive du linge,
l'étamage des casseroles ; puis sans le moindre scrupule, Bouvard et Pécuchet se
lancèrent dans la chimie organique.
Quelle merveille que de retrouver chez les êtres vivants les mêmes substances
qui composent les minéraux. Néanmoins, ils éprouvaient une sorte d'humiliation à
l'idée que leur individu contenait du phosphore comme les allumettes, de
l'albumine comme les blancs d'oeufs, du gaz hydrogène comme les réverbères.
Après les couleurs et les corps gras, ce fut le tour de la fermentation.
Elle les conduisit aux acides -- et la loi des équivalents les embarrassa
encore une fois. Ils tâchèrent de l'élucider avec la théorie des atomes, ce qui
acheva de les perdre.
Pour entendre tout cela, selon Bouvard, il aurait fallu des instruments. La
dépense était considérable ; et ils en avaient trop fait.
Mais le docteur Vaucorbeil pouvait, sans doute, les éclairer.
Ils se présentèrent au moment de ses consultations.
-- "Messieurs, je vous écoute ! quel est votre mal ? "
Pécuchet répliqua qu'ils n'étaient pas malades, et ayant exposé le but de
leur visite :
-- "Nous désirons connaître premièrement l'atomicité supérieure."
Le médecin rougit beaucoup, puis les blâma de vouloir apprendre la chimie.
-- "Je ne nie pas son importance, soyez-en sûrs ! mais actuellement, on la
fourre partout ! Elle exerce sur la médecine une action déplorable." Et
l'autorité de sa parole se renforçait au spectacle des choses environnantes.
Du diachylum et des bandes traînaient sur la cheminée. La boite chirurgicale
posait au milieu du bureau. Des sondes emplissaient une cuvette dans un coin --
et il y avait contre le mur, la représentation d'un écorché.
Pécuchet en fit compliment au Docteur.
-- "Ce doit être une belle étude que l'Anatomie ? "
M. Vaucorbeil s'étendit sur le charme qu'il éprouvait autrefois dans les
dissections ; -- et Bouvard demanda quels sont les rapports entre l'intérieur de
la femme et celui de l'homme.
Afin de le satisfaire, le médecin tira de sa bibliothèque un recueil de
planches anatomiques.
-- "Emportez-les! Vous les regarderez chez vous plus à votre aise !"
Le squelette les étonna par la proéminence de sa mâchoire, les trous de ses
yeux, la longueur effrayante de ses mains. -- Un ouvrage explicatif leur
manquait ; ils retournèrent chez M. Vaucorbeil, et grâce au manuel d'Alexandre
Lauth ils apprirent les divisions de la charpente, en s'ébahissant de l'épine
dorsale, seize fois plus forte, dit-on, que si le Créateur l'eût fait droite. --
Pourquoi seize fois, précisément ?
Les métacarpiens désolèrent Bouvard ; -- Pécuchet acharné sur le crâne,
perdit courage devant le sphénoïde, bien qu'il ressemble à une "selle turque, ou
turquesque".
Quant aux articulations, trop de ligaments les cachaient -- et ils
attaquèrent les muscles.
Mais les insertions n'étaient pas commodes à découvrir -- et parvenus aux
gouttières vertébrales, ils y renoncèrent complètement.
Pécuchet dit, alors :
-- "Si nous reprenions la chimie ? -- ne serait ce que pour utiliser le
laboratoire !"
Bouvard protesta ; et il crut se rappeler que l'on fabriquait à l'usage des
pays chauds des cadavres postiches.
Barberou, auquel il écrivit, lui donna là-dessus des renseignements. -- Pour
dix francs par mois, on pouvait avoir un des bonshommes de M. Auzoux -- et la
semaine suivante, le messager de Falaise déposa devant leur grille une caisse
oblongue.
Ils la transportèrent dans le fournil, pleins d'émotion. Quand les planches
furent déclouées, la paille tomba, les papiers de soie glissèrent, le mannequin
apparut.
Il était couleur de brique, sans chevelure, sans peau, avec d'innombrables
filets bleus, rouges et blancs le bariolant. Cela ne ressemblait point à un
cadavre, mais à une espèce de joujou, fort vilain, très propre et qui sentait le
vernis.
Puis ils enlevèrent le thorax ; et ils aperçurent les deux poumons pareils à
deux éponges, le coeur tel qu'un gros oeuf, un peu de côté par derrière, le
diaphragme, les reins, tout le paquet des entrailles.
-- "A la besogne !" dit Pécuchet.
La journée et le soir y passèrent.
Ils avaient mis des blouses, comme font les carabins dans les amphithéâtres,
et à la lueur de trois chandelles, ils travaillaient leurs morceaux de carton,
quand un coup de poing heurta la porte. -- "Ouvrez !"
C'était M. Foureau, suivi du garde champêtre.
Les maîtres de Germaine s'étaient plu à lui montrer le bonhomme. Elle avait
couru de suite chez l'épicière, pour conter la chose ; et tout le village
croyait maintenant qu'ils recélaient dans leur maison un véritable mort.
Foureau, cédant à la rumeur publique, venait s'assurer du fait. Des curieux se
tenaient dans la cour.
Le mannequin, quand il entra, reposait sur le flanc ; et les muscles de la
face étant décrochés, l'oeil faisait une saillie monstrueuse, avait quelque
chose d'effrayant.
-- "Qui vous amène ? " dit Pécuchet.
Foureau balbutia : -- "Rien ! rien du tout !" et prenant une des pièces sur
la table : -- "Qu'est-ce que c'est ? "
-- "Le buccinateur !" répondit Bouvard.
Foureau se tut -- mais souriait d'une façon narquoise, jaloux de ce qu'ils
avaient un divertissement au- dessus de sa compétence.
Les deux anatomistes feignaient de poursuivre leurs investigations. Les gens
qui s'ennuyaient sur le seuil avaient pénétré dans le fournil -- et comme on se
poussait un peu, la table trembla.
-- "Ah! c'est trop fort !" s'écria Pécuchet. "Débarrassez-nous du public !"
Le garde champêtre fit partir les curieux.
-- "Très bien !" dit Bouvard ! "nous n'avons besoin de personne !"
Foureau comprit l'allusion ; et lui demanda s'ils avaient le droit, n'étant
pas médecins, de détenir un objet pareil ? Il allait, du reste, en écrire au
Préfet. -- Quel pays ! on n'était pas plus inepte, sauvage et rétrograde ! La
comparaison qu'ils firent d'eux-mêmes avec les autres les consola. -- Ils
ambitionnaient de souffrir pour la science.
Le Docteur aussi vint les voir. Il dénigra le mannequin comme trop éloigné de
la nature ; mais profita de la circonstance pour faire une leçon.
Bouvard et Pécuchet furent charmés ; et sur leur désir, M. Vaucorbeil leur
prêta plusieurs volumes de sa bibliothèque, affirmant toutefois qu'ils n'iraient
pas jusqu'au bout.
Ils prirent en note dans le Dictionnaire des Sciences médicales, les exemples
d'accouchement, de longévité, d'obésité et de constipation extraordinaires. Que
n'avaient-ils connu le fameux Canadien de Beaumont, les polyphages Tarare et
Bijoux, la femme hydropique du département de l'Eure, le Piémontais qui allait à
la garde-robe tous les vingt jours, Simorre de Mirepoix mort ossifié, et cet
ancien maire d'Angoulême, dont le nez pesait trois livres !
Le cerveau leur inspira des réflexions philosophiques. Ils distinguaient fort
bien dans l'intérieur, le septum lucidum composé de deux lamelles et la glande
pinéale, qui ressemble à un petit pois rouge. Mais il y avait des pédoncules et
des ventricules, des arcs, des piliers, des étages, des ganglions, et des fibres
de toutes les sortes, et le foramen de Pacchioni, et le corps de Pacini, bref un
amas inextricable, de quoi user leur existence.
Quelquefois dans un vertige, ils démontaient complètement le cadavre, puis se
trouvaient embarrassés pour remettre en place les morceaux.
Cette besogne était rude, après le déjeuner surtout ! et ils ne tardaient pas
à s'endormir, Bouvard le menton baissé, l'abdomen en avant, Pécuchet la tête
dans les mains, avec ses deux coudes sur la table.
Souvent à ce moment-là, M. Vaucorbeil, qui terminait ses premières visites,
entr'ouvrait la porte.
-- "Eh bien, les confrères, comment va l'anatomie ? "
-- "Parfaitement !" répondaient-ils.
Alors il posait des questions pour le plaisir de les confondre.
Quand ils étaient las d'un organe, ils passaient à un autre -- abordant ainsi
et délaissant tour à tour le coeur, l'estomac, l'oreille, les intestins ; -- car
le bonhomme de carton les assommait, malgré leurs efforts pour s'y intéresser.
Enfin le Docteur les surprit comme ils le reclouaient dans sa boîte.
-- "Bravo ! Je m'y attendais." On ne pouvait à leur âge entreprendre ces
études ; -- et le sourire accompagnant ses paroles les blessa profondément.
De quel droit les juger incapables ? est-ce que la science appartenait à ce
monsieur ! Comme s'il était lui- même un personnage bien supérieur !
Donc acceptant son défi, ils allèrent jusqu'à Bayeux pour y acheter des
livres. Ce qui leur manquait, c'était la physiologie ; -- et un bouquiniste leur
procura les traités de Richerand et d'Adelon, célèbres à l'époque.
Tous les lieux communs sur les âges, les sexes et les tempéraments leur
semblèrent de la plus haute importance. Ils furent bien aises de savoir qu'il y
a dans le tartre des dents trois espèces d'animalcules, que le siège du goût est
sur la langue, et la sensation de la faim dans l'estomac.
Pour en saisir mieux les Fonctions, ils regrettaient de n'avoir pas la
faculté de ruminer, comme l'avaient eue Montègre, M. Gosse, et le frère de
Bérard ; -- et ils mâchaient avec lenteur, trituraient, insalivaient,
accompagnant de la pensée le bol alimentaire dans leurs entrailles, le suivaient
même jusqu'à ses dernières conséquences, pleins d'un scrupule méthodique, d'une
attention presque religieuse.
Afin de produire artificiellement des digestions, ils tassèrent de la viande
dans une fiole, où était le suc gastrique d'un canard -- et ils la portèrent
sous leurs aisselles durant quinze jours, sans autre résultat que d'infecter
leurs personnes.
On les vit courir le long de la grande route, revêtus d'habits mouillés et à
l'ardeur du soleil. C'était pour vérifier si la soif s'apaise par l'application
de l'eau sur l'épiderme. Ils rentrèrent haletants ; et tous les deux avec un
rhume.
L'audition, la phonation, la vision furent expédiées lestement. Mais Bouvard
s'étala sur la génération.
Les réserves de Pécuchet en cette matière l'avaient toujours surpris. Son
ignorance lui parut si complète qu'il le pressa de s'expliquer -- et Pécuchet en
rougissant finit par faire un aveu.
Des farceurs, autrefois, l'avaient entraîné dans une mauvaise maison -- d'où
il s'était enfui, se gardant pour la femme qu'il aimerait plus tard ; -- une
circonstance heureuse n'était jamais venue ; si bien, que par fausse honte, gêne
pécuniaire, crainte des maladies, entêtement, habitude, à cinquante deux ans et
malgré le séjour de la capitale, il possédait encore sa virginité.
Bouvard eut peine à le croire -- puis il rit énormément, mais s'arrêta, en
apercevant des larmes dans les yeux de Pécuchet.
Car les passions ne lui avaient pas manqué, s'étant tour à tour épris d'une
danseuse de corde, de la belle- soeur d'un architecte, d'une demoiselle de
comptoir -- enfin d'une petite blanchisseuse ; -- et le mariage allait même se
conclure, quand il avait découvert qu'elle était enceinte d'un autre.
Bouvard lui dit :
-- "Il y a moyen toujours de réparer le temps perdu ! Pas de tristesse,
voyons ! je me charge si tu veux..."
Pécuchet répliqua, en soupirant, qu'il ne fallait plus y songer. -- Et ils
continuèrent leur physiologie.
Est-il vrai que la surface de notre corps dégage perpétuellement une vapeur
subtile ? La preuve, c'est que le poids d'un homme décroît à chaque minute. Si
chaque jour s'opère l'addition de ce qui manque et la soustraction de ce qui
excède, la santé se maintiendra en parfait équilibre. Sanctorius, l'inventeur de
cette loi, employa un demi-siècle à peser quotidiennement sa nourriture avec
toutes ses excrétions, et se pesait lui-même, ne prenant de relâche que pour
écrire ses calculs.
Ils essayèrent d'imiter Sanctorius. Mais comme leur balance ne pouvait les
supporter tous les deux, ce fut Pécuchet qui commença.
Il retira ses habits, afin de ne pas gêner la perspiration -- et il se tenait
sur le plateau, complètement nu, laissant voir, malgré la pudeur, son torse très
long pareil à un cylindre, avec des jambes courtes, les pieds plats et la peau
brune. A ses côtés, sur une chaise, son ami lui faisait la lecture.
Des savants prétendent que la chaleur animale se développe par les
contractions musculaires, et qu'il est possible en agitant le thorax et les
membres pelviens de hausser la température d'un bain tiède.
Bouvard alla chercher leur baignoire -- et quand tout fut prêt, il s'y
plongea, muni d'un thermomètre.
Les ruines de la distillerie balayées vers le fond de l'appartement
dessinaient dans l'ombre un vague monticule. On entendait par intervalles le
grignotement des souris ; une vieille odeur de plantes aromatiques s'exhalait --
et se trouvant là fort bien ils causaient avec sérénité.
Cependant Bouvard sentait un peu de fraîcheur.
-- "Agite tes membres !" dit Pécuchet.
Il les agita, sans rien changer au thermomètre ; -- "c'est froid,
décidément."
-- "Je n'ai pas chaud, non plus" reprit Pécuchet, saisi lui-même par un
frisson "mais agite tes membres pelviens ! agite-les !"
Bouvard ouvrit les cuisses, se tordait les flancs, balançait son ventre,
soufflait comme un cachalot ; -- puis regardait le thermomètre, qui baissait
toujours. -- "Je n'y comprends rien ! Je me remue, pourtant !"
-- "Pas assez !"
Et il reprenait sa gymnastique.
Elle avait duré trois heures, quand une fois encore il empoigna le tube.
-- "Comment ! douze degrés! -- Ah! bonsoir ! Je me retire !"
Un chien entra, moitié dogue moitié braque, le poil jaune, galeux, la langue
pendante.
Que faire ? pas de sonnettes ! et leur domestique était sourde. Ils
grelottaient mais n'osaient bouger, dans la peur d'être mordus.
Pécuchet crut habile de lancer des menaces, en roulant des yeux.
Alors le chien aboya ; -- et il sautait autour de la balance, où Pécuchet se
cramponnant aux cordes, et pliant les genoux, tâchait de s'élever le plus haut
possible.
-- "Tu t'y prends mal" dit Bouvard ; et il se mit à faire des risettes au
chien en proférant des douceurs.
Le chien sans doute les comprit. -- Il s'efforçait de le caresser, lui
collait ses pattes sur les épaules, les éraflait avec ses ongles.
-- "Allons ! maintenant ! voilà qu'il a emporté ma culotte !"
Il se coucha dessus, et demeura tranquille.
Enfin, avec les plus grandes précautions, ils se hasardèrent l'un à descendre
du plateau, l'autre à sortir de la baignoire ; -- et quand Pécuchet fut
rhabillé, cette exclamation lui échappa :
-- "Toi, mon bonhomme, tu serviras à nos expériences !"
Quelles expériences ?
On pouvait lui injecter du phosphore, puis l'enfermer dans une cave pour voir
s'il rendrait du feu par les naseaux. Mais comment injecter ? et du reste, on ne
leur vendrait pas de phosphore.
Ils songèrent à l'enfermer sous la machine pneumatique, à lui faire respirer
des gaz, à lui donner pour breuvage des poisons. Tout cela peut être ne serait
pas drôle ! Enfin ils choisirent l'aimantation de l'acier par le contact de la
moelle épinière.
Bouvard, refoulant son émotion, tendait sur une assiette des aiguilles à
Pécuchet, qui les plantait contre les vertèbres. Elles se cassaient, glissaient,
tombaient par terre ; il en prenait d'autres, et les enfonçait vivement, au
hasard. Le chien rompit ses attaches, passa comme un boulet de canon par les
carreaux, traversa la cour, le vestibule et se présenta dans la cuisine.
Germaine poussa des cris en le voyant tout ensanglanté, avec des ficelles
autour des pattes.
Ses maîtres qui le poursuivaient entrèrent au même moment. Il fit un bond et
disparut.
La vieille servante les apostropha.
-- "C'est encore une de vos bêtises, j'en suis sûre ! -- Et ma cuisine, elle
est propre ! Ca le rendra peut-être enragé ! On en fourre en prison qui ne vous
valent pas !"
Ils regagnèrent le laboratoire, pour éprouver les aiguilles. Pas une n'attira
la moindre limaille.
Puis, l'hypothèse de Germaine les inquiéta. Il pouvait avoir la rage, revenir
à l'improviste, se précipiter sur eux.
Le lendemain, ils allèrent partout, aux informations -- et pendant plusieurs
années, ils se détournaient dans la campagne, sitôt qu'apparaissait un chien,
ressemblant à celui-là.
Les autres expériences échouèrent. Contrairement aux auteurs, les pigeons
qu'ils saignèrent l'estomac plein ou vide, moururent dans le même espace de
temps. Des petits chats enfoncés sous l'eau périrent au bout de cinq minutes --
et une oie, qu'ils avaient bourrée de garance, offrit des périostes d'une
entière blancheur.
La nutrition les tourmentait.
Comment se fait-il que le même suc produise des os, du sang, de la lymphe et
des matières excrémentielles ? Mais on ne peut suivre les métamorphoses d'un
aliment. L'homme qui n'use que d'un seul est, chimiquement, pareil à celui qui
en absorbe plusieurs. Vauquelin ayant calculé toute la chaux contenue dans
l'avoine d'une poule, en retrouva davantage dans les coquilles de ses oeufs.
Donc, il se fait une création de substance. De quelle manière ? on n'en sait
rien.
On ne sait même pas quelle est la force du coeur. Borelli admet celle qu'il
faut pour soulever un poids de cent quatre-vingt mille livres, et Keill l'évalue
à huit onces, environ. D'où ils conclurent que la Physiologie est (suivant un
vieux mot) le roman de la médecine. N'ayant pu la comprendre, ils n'y croyaient
pas.
Un mois se passa dans le désoeuvrement. Puis ils songèrent à leur jardin.
L'arbre mort étalé dans le milieu était gênant. Ils l'équarrirent. Cet
exercice les fatigua. -- Bouvard avait, très souvent, besoin de faire arranger
ses outils chez le forgeron.
Un jour qu'il s'y rendait, il fut accosté par un homme portant sur le dos un
sac de toile, et qui lui proposa des almanachs, des livres pieux, des médailles
bénites, enfin le Manuel de la Santé, par François Raspail.
Cette brochure lui plut tellement qu'il écrivit à Barberou de lui envoyer le grand ouvrage. Barberou