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Méditations poétiques
Ab Jove Principium
Virgile
I
L'isolement
Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m'assieds;
Je promène au hasard mes
regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes,
Il serpente, et s'enfonce
en un lointain obscur;
Là le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où
l'étoile du soir se lève dans l'azur.
Au sommet de ces monts couronnés
de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon,
Et le char
vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de
l'horizon.
Cependant, s'élançant de la flèche gothique,
Un son
religieux se répand dans les airs,
Le voyageur s'arrête, et la cloche
rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
Mais à
ces doux tableaux mon âme indifférente
N'éprouve devant eux ni charme, ni
transports,
Je contemple la terre, ainsi qu'une ombre errante :
Le
soleil des vivants n'échauffe plus les morts.
De colline en colline en
vain portant ma vue,
Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant,
Je
parcours tous les points de l'immense étendue,
Et je dis : Nulle part le
bonheur ne m'attend.
Que me font ces vallons, ces palais, ces
chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé;
Fleuves,
rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est
dépeuplé.
Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
D'un oeil
indifférent je le suis dans son cours;
En un ciel sombre ou pur qu'il se
couche ou se lève,
Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient
partout le vide et les déserts;
Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire,
Je ne demande rien à l'immense univers.
Mais peut-être au-delà des
bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
Si
je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait
à mes yeux?
Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire,
Là, je
retrouverais et l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour!
Que ne puis-je, porté sur
le char de l'aurore,
Vague objet de mes voeux, m'élancer jusqu'à toi,
Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore?
Il n'est rien de commun
entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons;
Et moi, je suis
semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons!
II
L'Homme
À Lord Byron.
Toi, dont le monde
encore ignore le vrai nom,
Esprit mystérieux, mortel, ange, ou démon,
Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie,
J'aime de tes concerts la
sauvage harmonie,
Comme j'aime le bruit de la foudre et des vents
Se
mêlant dans l'orage à la voix des torrents!
La nuit est ton séjour,
l'horreur est ton domaine :
L'aigle, roi des déserts, dédaigne ainsi la
plaine;
Il ne veut, comme toi, que des rocs escarpés
Que l'hiver a
blanchis, que la foudre a frappés;
Des rivages couverts des débris du
naufrage,
Ou des champs tout noircis des restes du carnage.
Et, tandis
que l'oiseau qui chante ses douleurs
Bâtit au bord des eaux son nid parmi
les fleurs,
Lui, des sommets d'Athos franchit l'horrible cime,
Suspend
aux flancs des monts son aire sur l'abîme,
Et là, seul, entouré de membres
palpitants,
De rochers d'un sang noir sans cesse dégouttants,
Trouvant
sa volupté dans les cris de sa proie,
Bercé par la tempête, il s'endort dans
sa joie.
Et toi, Byron, semblable à ce brigand des airs,
Les cris du
désespoir sont tes plus doux concerts.
Le mal est ton spectacle, et l'homme
est ta victime.
Ton oeil, comme Satan, a mesuré l'abîme,
Et ton âme, y
plongeant loin du jour et de Dieu,
A dit à l'espérance un éternel adieu!
Comme lui, maintenant, régnant dans les ténèbres,
Ton génie invincible
éclate en chants funèbres;
Il triomphe, et ta voix, sur un mode infernal,
Chante l'hymne de gloire au sombre dieu du mal.
Mais que sert de lutter
contre sa destinée?
Elle n'a comme l'oeil qu'un étroit horizon.
Ne porte
pas plus loin tes yeux ni ta raison :
Hors de là tout nous fuit, tout
s'éteint, tout s'efface;
Dans ce cercle borné Dieu t'a marqué ta place.
Comment? pourquoi? qui sait? De ses puissantes mains
Il a laissé tomber
le monde et les humains,
Comme il a dans nos champs répandu la poussière,
Ou semé dans les airs la nuit et la lumière;
Il le sait, il suffit :
l'univers est à lui,
Et nous n'avons à nous que le jour d'aujourd'hui!
Notre crime est d'être homme et de vouloir connaître :
Ignorer et
servir, c'est la loi de notre être.
Byron, ce mot est dur : longtemps j'en
ai douté;
Mais pourquoi reculer devant la vérité?
Ton titre devant Dieu
c'est d'être son ouvrage!
De sentir, d'adorer ton divin esclavage;
Dans
l'ordre universel, faible atome emporté,
D'unir à tes desseins ta libre
volonté,
D'avoir été conçu par son intelligence,
De le glorifier par ta
seule existence!
Voilà, voilà ton sort. Ah! loin de l'accuser,
Baise
plutôt le joug que tu voudrais briser;
Descends du rang des dieux
qu'usurpait ton audace;
Tout est bien, tout est bon, tout est grand à sa
place;
Aux regards de celui qui fit l'immensité,
L'insecte vaut un monde
: ils ont autant coûté!
Mais cette loi, dis-tu, révolte ta justice;
Elle n'est à tes yeux qu'un bizarre caprice,
Un piège où la raison
trébuche à chaque pas.
Confessons-la, Byron, et ne la jugeons pas!
Comme
toi, ma raison en ténèbres abonde,
Et ce n'est pas à moi de t'expliquer le
monde.
Que celui qui l'a fait t'explique l'univers!
Plus je sonde
l'abîme, hélas! plus je m'y perds.
Ici-bas, la douleur à la douleur
s'enchaîne.
Le jour succède au jour, et la peine à la peine.
Borné dans
sa nature, infini dans ses voeux,
L'homme est un dieu tombé qui se souvient
des cieux;
Soit que déshérité de son antique gloire,
De ses destins
perdus il garde la mémoire;
Soit que de ses désirs l'immense profondeur
Lui présage de loin sa future grandeur :
Imparfait ou déchu, l'homme est
le grand mystère.
Dans la prison des sens enchaîné sur la terre,
Esclave, il sent un coeur né pour la liberté;
Malheureux, il aspire à la
félicité;
Il veut aimer toujours, ce qu'il aime est fragile!
Tout mortel
est semblable à l'exilé d'Eden :
Lorsque Dieu l'eut banni du céleste jardin,
Mesurant d'un regard les fatales limites,
Il s'assit en pleurant aux
portes interdites.
Il entendit de loin dans le divin séjour
L'harmonieux
soupir de l'éternel amour,
Les accents du bonheur, les saints concerts des
anges
Qui, dans le sein de Dieu, célébraient ses louanges;
Et,
s'arrachant du ciel dans un pénible effort,
Son oeil avec effroi retomba sur
son sort.
Malheur à qui du fond de l'exil de la vie
Entendit ces
concerts d'un monde qu'il envie!
Du nectar idéal sitôt qu'elle a goûté,
La nature répugne à la réalité :
Dans le sein du possible en songe elle
s'élance;
Le réel est étroit, le possible est immense;
L'âme avec ses
désirs s'y bâtit un séjour,
Où l'on puise à jamais la science et l'amour;
L'homme, altéré toujours, toujours se désaltère;
Et, de songes si beaux
enivrants son sommeil,
Ne se reconnaît plus au moment du réveil.
Hélas! tel fut ton sort, telle est ma destinée.
J'ai vidé comme toi
la coupe empoisonnée;
Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts;
J'ai cherché vainement le mot de l'univers.
J'ai demandé sa cause à
toute la nature,
J'ai demandé sa fin à toute créature;
Dans l'abîme sans
fond mon regard a plongé;
De l'atome au soleil, j'ai tout interrogé;
J'ai devancé les temps, j'ai remonté les âges.
Tantôt passant les mers
pour écouter les sages,
Mais le monde à l'orgueil est un livre fermé!
Tantôt, pour deviner le monde inanimé,
Fuyant avec mon âme au sein de la
nature,
J'ai cru trouver un sens à cette langue obscure.
J'étudiai la
loi par qui roulent les cieux :
Dans leurs brillants déserts Newton guida
mes yeux,
Des empires détruits je méditai la cendre :
Dans ses sacrés
tombeaux Rome m'a vu descendre;
Des mânes les plus saints troublant le froid
repos,
J'ai pesé dans mes mains la cendre des héros.
J'allais redemander
à leur vaine poussière
Cette immortalité que tout mortel espère!
Que
dis-je? suspendu sur le lit des mourants,
Mes regards la cherchaient dans
des yeux expirants;
Sur ces sommets noircis par d'éternels nuages,
Sur
ces flots sillonnés par d'éternels orages,
J'appelais, je bravais le choc
des éléments.
Semblable à la sybille en ses emportements,
J'ai cru que
la nature en ces rares spectacles
Laissait tomber pour nous quelqu'un de ses
oracles;
J'aimais à m'enfoncer dans ces sombres horreurs.
Mais en vain
dans son calme, en vain dans ses fureurs,
Cherchant ce grand secret sans
pouvoir le surprendre,
J'ai vu partout un Dieu sans jamais le comprendre!
J'ai vu le bien, le mal, sans choix et sans dessein,
Tomber comme au
hasard, échappés de son sein;
Mes yeux dans l'univers n'ont vu qu'un grand
peut-être,
J'ai blasphémé ce Dieu, ne pouvant le connaître;
Et ma voix,
se brisant contre ce ciel d'airain,
N'a pas même eu l'honneur d'arrêter le
destin.
Mais, un jour que, plongé dans ma propre infortune,
J'avais
lassé le ciel d'une plainte importune,
Une clarté d'en haut dans mon sein
descendit,
Me tenta de bénir ce que j'avais maudit,
Et, cédant sans
combattre au souffle qui m'inspire,
L'hymne de la raison s'élança de ma
lyre.
- "Gloire à toi, dans les temps et dans l'éternité!
Eternelle
raison, suprême volonté!
Toi, dont l'immensité reconnaît la présence!
Toi, dont chaque matin annonce l'existence!
Ton souffle créateur s'est
abaissé sur moi;
Celui qui n'était pas a paru devant toi!
J'ai reconnu
ta voix avant de me connaître,
Je me suis élancé jusqu'aux portes de l'être
:
Me voici! le néant te salue en naissant;
Me voici! mais que suis-je?
un atome pensant!
Qui peut entre nous deux mesurer la distance?
Moi, qui
respire en toi ma rapide existence,
A l'insu de moi-même à ton gré façonné,
Que me dois-tu, Seigneur, quand je ne suis pas né?
Rien avant, rien
après : Gloire à la fin suprême :
Qui tira tout de soi se doit tout à
soi-même!
Jouis, grand artisan, de l'oeuvre de tes mains :
Je suis, pour
accomplir tes ordres souverains,
Dispose, ordonne, agis; dans les temps,
dans l'espace,
Marque-moi pour ta gloire et mon jour et ma place;
Mon
être, sans se plaindre, et sans t'interroger,
De soi-même, en silence,
accourra s'y ranger.
Comme ces globes d'or qui dans les champs du vide
Suivent avec amour ton ombre qui les guide,
Noyé dans la lumière, ou
perdu dans la nuit,
Je marcherai comme eux où ton doigt me conduit;
Soit
choisi par toi pour éclairer les mondes,
Réfléchissant sur eux les feux dont
tu m'inondes,
Je m'élance entouré d'esclaves radieux,
Et franchisse d'un
pas tout l'abîme des cieux;
Soit que, me reléguant loin, bien loin de ta
vue,
Tu ne fasses de moi, créature inconnue,
Qu'un atome oublié sur les
bords du néant,
Ou qu'un grain de poussière emporté par le vent,
Glorieux de mon sort, puisqu'il est ton ouvrage,
J'irai, j'irai partout
te rendre un même hommage,
Et, d'un égal amour accomplissant ma loi,
Jusqu'aux bords du néant murmurer : Gloire à toi!
- "Ni si haut, ni
si bas! simple enfant de la terre,
Mon sort est un problème, et ma fin un
mystère;
Je ressemble, Seigneur, au globe de la nuit
Qui, dans la route
obscure où ton doigt le conduit,
Réfléchit d'un côté les clartés éternelles,
Et de l'autre est plongé dans les ombres mortelles.
L'homme est le point
fatal où les deux infinis
Par la toute-puissance ont été réunis.
A tout
autre degré, moins malheureux peut-être,
J'eusse été... Mais je suis ce que
je devais être,
J'adore sans la voir ta suprême raison,
Gloire à toi qui
m'as fait! Ce que tu fais est bon!
- "Cependant, accablé sous le poids
de ma chaîne,
Du néant au tombeau l'adversité m'entraîne;
Je marche dans
la nuit par un chemin mauvais,
Ignorant d'où je viens, incertain où je vais,
Et je rappelle en vain ma jeunesse écoulée,
Comme l'eau du torrent dans
sa source troublée.
Gloire à toi! Le malheur en naissant m'a choisi;
Comme un jouet vivant, ta droite m'a saisi;
J'ai mangé dans les pleurs
le pain de ma misère,
Et m'as abreuvé des eaux de ta colère.
Gloire à
toi! J'ai crié, tu n'as pas répondu;
J'ai jeté sur la terre un regard
confondu.
J'ai cherché dans le ciel le jour de ta justice;
Il s'est
levé, Seigneur, et c'est pour mon supplice!
Gloire à toi! L'innocence est
coupable à tes yeux :
Un seul être, du moins, me restait sous les cieux;
Toi-même de nos jours avais mêlé la trame,
Sa vie était ma vie, et son
âme mon âme;
Comme un fruit encor vert du rameau détaché,
Je l'ai vu de
mon sein avant l'âge arraché!
Ce coup, que tu voulais me rendre plus
terrible
La frappa lentement pour m'être plus sensible;
Dans ses traits
expirants, où je lisais mon sort,
J'ai vu lutter ensemble et l'amour et la
mort;
J'ai vu dans ses regards la flamme de la vie,
Sous la main du
trépas par degrés assoupie,
Se ranimer encore au souffle de l'amour!
Je
disais chaque jour : Soleil! encore un jour!
Semblable au criminel qui,
plongé dans les ombres,
Et descendu vivant dans les demeures sombres,
Près du dernier flambeau qui doive l'éclairer,
Se penche sur sa lampe et
la voit expirer,
Je voulais retenir l'âme qui s'évapore;
Dans son
dernier regard je la cherchais encore!
Ce soupir, ô mon Dieu! dans ton sein
s'exhala;
Hors du monde avec lui mon espoir s'envola!
Pardonne au
désespoir un moment de blasphème,
J'osai... Je me repens : Gloire au maître
suprême!
Il fit l'eau pour couler, l'aquilon pour courir,
Les soleils
pour brûler, et l'homme pour souffrir!
- "Que j'ai bien accompli cette
loi de mon être!
La nature insensible obéit sans connaître;
Moi seul, te
découvrant sous la nécessité,
J'immole avec amour ma propre volonté,
Moi
seul, je t'obéis avec intelligence;
Moi seul, je me complais dans cette
obéissance;
Je jouis de remplir, en tout temps, en tout lieu,
La loi de
ma nature et l'ordre de mon Dieu;
J'adore en mes destins ta sagesse suprême,
J'aime ta volonté dans mes supplices même,
Gloire à toi! Gloire à toi!
Frappe, anéantis-moi!
Tu n'entendras qu'un cri : Gloire à jamais à toi!"
Ainsi ma voix monta vers la voûte céleste :
Je rendis gloire au ciel, et
le ciel fit le reste.
Fais silence, ô ma lyre! Et toi, qui dans tes
mains
Tiens le coeur palpitant des sensibles humains,
Byron, viens en
tirer des torrents d'harmonie :
C'est pour la vérité que Dieu fit le génie.
Jette un cri vers le ciel, ô chantre des enfers!
Le ciel même aux damnés
enviera tes concerts!
Peut-être qu'à ta voix, de la vivante flamme
Un
rayon descendra dans l'ombre de ton âme?
Peut-être que ton coeur, ému de
saints transports,
S'apaisera soi-même à tes propres accords,
Et qu'un
éclair d'en haut perçant ta nuit profonde,
Tu verseras sur nous la clarté
qui t'inonde?
Ah! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs,
Soupirait sous tes doigts l'hymne de tes douleurs,
Ou si, du sein
profond des ombres éternelles,
Comme un ange tombé, tu secouais tes ailes,
Et prenant vers le jour un lumineux essor,
Parmi les choeurs sacrés tu
t'asseyais encor;
Jamais, jamais l'écho de la céleste voûte,
Jamais ces
harpes d'or que Dieu lui-même écoute,
Jamais des séraphins les choeurs
mélodieux,
De plus divins accords n'auront ravi les cieux!
Courage!
enfant déchu d'une race divine!
Tu portes sur ton front ta superbe origine!
Tout homme en te voyant reconnaît dans tes yeux
Un rayon éclipsé de la
splendeur des cieux!
Roi des chants immortels, reconnais-toi toi-même!
Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème;
Dédaigne un faux
encens qu'on offre de si bas,
La gloire ne peut être où la vertu n'est pas.
Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première,
Parmi ces purs
enfants de gloire et de lumière,
Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer,
Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer!
III
A
Elvire
Oui, l'Anio murmure encore
Le doux nom de Cynthie aux rochers
de Tibur,
Vaucluse a retenu le nom chéri de Laure,
Et Ferrare au siècle
futur
Murmurera toujours celui d'Eléonore!
Heureuse la beauté que le
poète adore!
Heureux le nom qu'il a chanté!
Toi, qu'en secret son culte
honore,
Tu peux, tu peux mourir! dans la postérité
Il lègue à ce qu'il
aime une éternelle vie,
Et l'amante et l'amant sur l'aile du génie
Montent, d'un vol égal, à l'immortalité!
Ah! si mon frêle esquif, battu
par la tempête,
Grâce à des vents plus doux, pouvait surgir au port?
Si
des soleils plus beaux se levaient sur ma tête?
Si les pleurs d'une amante,
attendrissant le sort,
Ecartaient de mon front les ombres de la mort?
Peut-être?..., oui, pardonne, ô maître de la lyre!
Peut-être j'oserais,
et que n'ose un amant?
Egaler mon audace à l'amour qui m'inspire,
Et,
dans des chants rivaux célébrant mon délire,
De notre amour aussi laisser un
monument!
Ainsi le voyageur qui dans son court passage
Se repose un
moment à l'abri du vallon,
Sur l'arbre hospitalier dont il goûta l'ombrage
Avant que de partir, aime à graver son nom!
Vois-tu comme tout
change ou meurt dans la nature?
La terre perd ses fruits, les forêts leur
parure;
Le fleuve perd son onde au vaste sein des mers;
Par un souffle
des vents la prairie est fanée,
Et le char de l'automne, au penchant de
l'année,
Roule, déjà poussé par la main des hivers!
Comme un géant armé
d'un glaive inévitable,
Atteignant au hasard tous les êtres divers,
Le
temps avec la mort, d'un vol infatigable
Renouvelle en fuyant ce mobile
univers!
Dans l'éternel oubli tombe ce qu'il moissonne :
Tel un rapide
été voit tomber sa couronne
Dans la corbeille des glaneurs!
Tel un
pampre jauni voit la féconde automne
Livrer ses fruits dorés au char des
vendangeurs!
Vous tomberez ainsi, courtes fleurs de la vie!
Jeunesse,
amour, plaisir, fugitive beauté!
Beauté, présent d'un jour que le ciel nous
envie,
Ainsi vous tomberez, si la main du génie
Ne vous rend
l'immortalité!
Vois d'un oeil de pitié la vulgaire jeunesse,
Brillante
de beauté, s'enivrant de plaisir!
Quand elle aura tari sa coupe
enchanteresse,
Que restera-t-il d'elle? à peine un souvenir :
Le tombeau
qui l'attend l'engloutit tout entière,
Un silence éternel succède à ses
amours;
Mais les siècles auront passé sur ta poussière,
Elvire, et tu
vivras toujours!
IV
Le soir
Le soir ramène le silence.
Assis sur ces rochers déserts,
Je suis dans le vague des airs
Le
char de la nuit qui s'avance.
Vénus se lève à l'horizon;
A mes pieds
l'étoile amoureuse
De sa lueur mystérieuse
Blanchit les tapis de gazon.
De ce hêtre au feuillage sombre
J'entends frissonner les rameaux :
On dirait autour des tombeaux
Qu'on entend voltiger une ombre.
Tout à coup détaché des cieux,
Un rayon de l'astre nocturne,
Glissant sur mon front taciturne,
Vient mollement toucher mes yeux.
Doux reflet d'un globe de flamme,
Charmant rayon, que me veux-tu?
Viens-tu dans mon sein abattu
Porter la lumière à mon âme?
Descends-tu pour me révéler
Des mondes le divin mystère?
Ces
secrets cachés dans la sphère
Où le jour va te rappeler?
Une secrète
intelligence
T'adresse-t-elle aux malheureux?
Viens-tu la nuit briller
sur eux
Comme un rayon de l'espérance?
Viens-tu dévoiler l'avenir
Au coeur fatigué qui t'implore?
Rayon divin, es-tu l'aurore
Du jour
qui ne doit pas finir?
Mon coeur à ta clarté s'enflamme,
Je sens des
transports inconnus,
Je songe à ceux qui ne sont plus :
Douce lumière,
es-tu leur âme?
Peut-être ces mânes heureux
Glissent ainsi sur le
bocage?
Enveloppé de leur image,
Je crois me sentir plus près d'eux!
Ah! si c'est vous, ombres chéries!
Loin de la foule et loin du
bruit,
Revenez ainsi chaque nuit
Vous mêler à mes rêveries.
Ramenez la paix et l'amour
Au sein de mon âme épuisée,
Comme la
nocturne rosée
Qui tombe après les feux du jour.
Venez!... mais des
vapeurs funèbres
Montent des bords de l'horizon :
Elles voilent le doux
rayon,
Et tout rentre dans les ténèbres.
V
L'immortalité
Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore,
Sur nos fronts
languissants à peine il jette encore
Quelques rayons tremblants qui
combattent la nuit;
L'ombre croit, le jour meurt, tout s'efface et tout
fuit!
Qu'un autre à cet aspect frissonne et s'attendrisse,
Qu'il recule
en tremblant des bords du précipice,
Qu'il ne puisse de loin entendre sans
frémir
Le triste chant des morts tout prêt à retentir,
Les soupirs
étouffés d'une amante ou d'un frère
Suspendus sur les bords de son lit
funéraire,
Ou l'airain gémissant, dont les sons éperdus
Annoncent aux
mortels qu'un malheureux n'est plus!
Je te salue, ô mort ! Libérateur
céleste,
Tu ne m'apparais point sous cet aspect funeste
Que t'a prêté
longtemps l'épouvante ou l'erreur;
Ton bras n'est point armé d'un glaive
destructeur,
Ton front n'est point cruel, ton oeil n'est point perfide,
Au secours des douleurs un Dieu clément te guide;
Tu n'anéantis pas, tu
délivres! ta main,
Céleste messager, porte un flambeau divin;
Quand mon
oeil fatigué se ferme à la lumière,
Tu viens d'un jour plus pur inonder ma
paupière;
Et l'espoir près de toi, rêvant sur un tombeau,
Appuyé sur la
foi, m'ouvre un monde plus beau!
Viens donc, viens détacher mes chaînes
corporelles,
Viens, ouvre ma prison; viens, prête-moi tes ailes;
Que
tardes-tu? Parais; que je m'élance enfin
Vers cet être inconnu, mon principe
et ma fin!
Qui m'en a détaché? qui suis-je, et que dois-je être?
Je
meurs et ne sais pas ce que c'est que de naître.
Toi, qu'en vain
j'interroge, esprit, hôte inconnu,
Avant de m'animer, quel ciel habitais-tu?
Quel pouvoir t'a jeté sur ce globe fragile?
Quelle main t'enferma dans
ta prison d'argile?
Par quels noeuds étonnants, par quels secrets rapports
Le corps tient-il à toi comme tu tiens au corps?
Quel jour séparera
l'âme de la matière?
Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre?
As-tu tout oublié? Par-delà le tombeau,
Vas-tu renaître encor dans un
oubli nouveau?
Vas-tu recommencer une semblable vie?
Ou dans le sein de
Dieu, ta source et ta patrie,
Affranchi pour jamais de tes liens mortels,
Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels?
Oui, tel est mon espoir, ô
moitié de ma vie!
C'est par lui que déjà mon âme raffermie
A pu voir
sans effroi sur tes traits enchanteurs
Se faner du printemps les brillantes
couleurs.
C'est par lui que percé du trait qui me déchire,
Jeune encore,
en mourant vous me verrez sourire,
Et que des pleurs de joie à nos derniers
adieux,
A ton dernier regard, brilleront dans mes yeux.
"Vain espoir!"
s'écriera le troupeau d'Epicure,
Et celui dont la main disséquant la nature,
Dans un coin du cerveau nouvellement décrit,
Voit penser la matière et
végéter l'esprit;
Insensé! diront-ils, que trop d'orgueil abuse,
Regarde
autour de toi : tout commence et tout s'use,
Tout marche vers un terme, et
tout naît pour mourir;
Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir;
Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superbe
Sous le poids de ses
ans tomber, ramper sous l'herbe;
Dans leurs lits desséchés tu vois les mers
tarir;
Les cieux même, les cieux commencent à pâlir;
Cet astre dont le
temps a caché la naissance,
Le soleil, comme nous, marche à sa décadence,
Et dans les cieux déserts les mortels éperdus
Le chercheront un jour et
ne le verront plus!
Tu vois autour de toi dans la nature entière
Les
siècles entasser poussière sur poussière,
Et le temps, d'un seul pas
confondant ton orgueil,
De tout ce qu'il produit devenir le cercueil.
Et
l'homme, et l'homme seul, ô sublime folie!
Au fond de son tombeau croit
retrouver la vie,
Et dans le tourbillon au néant emporté.
Abattu par le
temps, rêve l'éternité!
Qu'un autre vous réponde, ô sages de la terre!
Laissez-moi mon erreur : j'aime, il faut que j'espère;
Notre faible
raison se trouble et se confond.
Oui, la raison se tait : mais l'instinct
vous répond.
Pour moi, quand je verrais dans les célestes plaines,
Les
astres, s'écartant de leurs routes certaines,
Dans les champs de l'éther
l'un par l'autre heurtés,
Parcourir au hasard les cieux épouvantés;
Quand j'entendrais gémir et se briser la terre;
Quand je verrais son
globe errant et solitaire
Flottant loin des soleils, pleurant l'homme
détruit,
Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit;
Et quand,
dernier témoin de ces scènes funèbres,
Entouré du chaos, de la mort, des
ténèbres,
Seul je serais debout : seul, malgré mon effroi,
Etre
infaillible et bon, j'espérerais en toi,
Et, certain du retour de
l'éternelle aurore,
Sur les mondes détruits, je t'attendrais encore!
Souvent, tu t'en souviens, dans cet heureux séjour
Où naquit d'un regard
notre immortel amour,
Tantôt sur les sommets de ces rochers antiques,
Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques,
Sur l'aile du désir,
loin du monde emportés,
Je plongeais avec toi dans ces obscurités.
Les
ombres à longs plis descendant des montagnes,
Un moment à nos yeux
dérobaient les campagnes :
Mais bientôt s'avançant sans éclat et sans bruit
Le choeur mystérieux des astres de la nuit,
Nous rendant les objets
voilés à notre vue,
De ses molles lueurs revêtait l'étendue;
Telle, en
nos temples saints par le jour éclairés,
Quand les rayons du soir pâlissent
par degrés,
La lampe, répandant sa pieuse lumière,
D'un jour plus
recueilli remplit le sanctuaire.
Dans ton ivresse alors tu ramenais mes
yeux,
Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux;
Dieu caché,
disais-tu, la nature est ton temple!
L'esprit te voit partout quand notre
oeil la contemple;
De tes perfections, qu'il cherche à concevoir,
Ce
monde est le reflet, l'image, le miroir;
Le jour est ton regard, la beauté
ton sourire :
Partout le coeur t'adore et l'âme te respire;
Eternel,
infini, tout-puissant et tout bon,
Ces vastes attributs n'achèvent pas ton
nom;
Et l'esprit, accablé sous ta sublime essence,
Célèbre ta grandeur
jusque dans son silence.
Et cependant, ô Dieu! par sa sublime loi,
Cet
esprit abattu s'élance encore à toi,
Et sentant que l'amour est la fin de
son être,
Impatient d'aimer, brûle de te connaître.
Tu disais : et nos
coeurs unissaient leurs soupirs
Vers cet être inconnu qu'attestaient nos
désirs;
A genoux devant lui, l'aimant dans ses ouvrages,
Et l'aurore et
le soir lui portaient nos hommages,
Et nos yeux enivrés contemplaient tour à
tour
La terre notre exil, et le ciel son séjour.
Ah! si dans ces
instants où l'âme fugitive
S'élance et veut briser le sein qui la captive,
Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos voeux,
D'un trait libérateur
nous eût frappés tous deux!
Nos âmes, d'un seul bond remontant vers leur
source,
Ensemble auraient franchi les mondes dans leur course
A travers
l'infini, sur l'aile de l'amour,
Elles auraient monté comme un rayon du
jour,
Et, jusqu'à Dieu lui-même arrivant éperdues,
Se seraient dans son
sein pour jamais confondues!
Ces voeux nous trompaient-ils? Au néant
destinés,
Est-ce pour le néant que les êtres sont nés?
Partageant le
destin du corps qui la recèle,
Dans la nuit du tombeau l'âme
s'engloutit-elle?
Tombe-t-elle en poussière? ou, prête à s'envoler,
Comme un son qui n'est plus va-t-elle s'exhaler?
Après un vain soupir,
après l'adieu suprême
De tout ce qui t'aimait, n'est-il plus rien qui
t'aime?
Ah! sur ce grand secret n'interroge que toi!
Vois mourir ce qui
t'aime, Elvire, et réponds-moi!
VI
Le vallon
Mon coeur,
lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses voeux importuner le
sort;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour
pour attendre la mort.
Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais
Qui, courbant sur mon
front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.
Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en
serpentant les contours du vallon;
Ils mêlent un moment leur onde et leur
murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.
La
source de mes jours comme eux s'est écoulée,
Elle a passé sans bruit, sans
nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N'aura pas réfléchi les clartés d'un beau jour.
La fraîcheur de
leurs lits, l'ombre qui les couronne,
M'enchaînent tout le jour sur les
bords des ruisseaux;
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon
âme s'assoupit au murmure des eaux.
Ah! c'est là qu'entouré d'un rempart
de verdure,
D'un horizon borné qui suffit à mes yeux,
J'aime à fixer mes
pas, et, seul dans la nature,
A n'entendre que l'onde, à ne voir que les
cieux.
J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie,
Je viens
chercher vivant le calme du Léthé;
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où
l'on oublie
L'oubli seul désormais est ma félicité.
Mon coeur est en
repos, mon âme est en silence!
Le bruit lointain du monde expire en
arrivant,
Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance,
A l'oreille
incertaine apporté par le vent.
D'ici je vois la vie, à travers un
nuage,
S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé;
L'amour seul est resté
: comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu'un voyageur, qui,
le coeur plein d'espoir,
S'assied avant d'entrer aux portes de la ville,
Et respire un moment l'air embaumé du soir.
Comme lui, de nos pieds
secouons la poussière;
L'homme par ce chemin ne repasse jamais :
Comme
lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l'éternelle
paix.
Tes jours, sombres et courts comme les jours d'automne,
Déclinent comme l'ombre au penchant des coteaux;
L'amitié te trahit, la
pitié t'abandonne,
Et seule, tu descends le sentier des tombeaux.
Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime;
Plonge-toi dans
son sein qu'elle t'ouvre toujours;
Quand tout change pour toi, la nature est
la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.
De lumière et
d'ombrage elle t'entoure encore;
Détache ton amour des faux biens que tu
perds;
Adore ici l'écho qu'adorait Pythagore,
Prête avec lui l'oreille
aux célestes concerts.
Suis le jour dans le ciel, suis l'ombre sur la
terre,
Dans les plaines de l'air vole avec l'aquilon,
Avec le doux rayon
de l'astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l'ombre du vallon.
Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence;
Sous la nature enfin
découvre son auteur!
Une voix à l'esprit parle dans son silence,
Qui n'a
pas entendu cette voix dans son coeur?
VII
Le désespoir
Lorsque du Créateur la parole féconde,
Dans une heure fatale, eut
enfanté le monde
Des germes du chaos,
De son oeuvre imparfaite il
détourna sa face,
Et d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace,
Rentra dans son repos.
Va, dit-il, je te livre à ta propre misère;
Trop indigne à mes yeux d'amour ou de colère,
Tu n'es rien devant moi.
Roule au gré du hasard dans les déserts du vide;
Qu'à jamais loin de moi
le destin soit ton guide,
Et le Malheur ton roi.
Il dit. Comme un
vautour qui plonge sur sa proie,
Le Malheur, à ces mots, pousse, en signe de
joie,
Un long gémissement;
Et pressant l'univers dans sa serre cruelle,
Embrasse pour jamais de sa rage éternelle
L'éternel aliment.
Le
mal dès lors régna dans son immense empire;
Dès lors tout ce qui pense et
tout ce qui respire
Commença de souffrir;
Et la terre, et le ciel, et
l'âme, et la matière,
Tout gémit : et la voix de la nature entière
Ne
fut qu'un long soupir.
Levez donc vos regards vers les célestes plaines,
Cherchez Dieu dans son oeuvre, invoquez dans vos peines
Ce grand
consolateur,
Malheureux! sa bonté de son oeuvre est absente,
Vous
cherchez votre appui? l'univers vous présente
Votre persécuteur.
De
quel nom te nommer, ô fatale puissance?
Qu'on t'appelle destin, nature,
providence,
Inconcevable loi!
Qu'on tremble sous ta main, ou bien qu'on
la blasphème,
Soumis ou révolté, qu'on te craigne ou qu'on t'aime,
Toujours, c'est toujours toi!
Hélas! ainsi que vous j'invoquai
l'espérance;
Mon esprit abusé but avec complaisance
Son philtre
empoisonneur;
C'est elle qui, poussant nos pas dans les abîmes,
De
festons et de fleurs couronne les victimes
Qu'elle livre au Malheur.
Si du moins au hasard il décimait les hommes,
Ou si sa main tombait
sur tous tant que nous sommes
Avec d'égales lois?
Mais les siècles ont
vu les âmes magnanimes,
La beauté, le génie, ou les vertus sublimes,
Victimes de son choix.
Tel, quand des dieux de sang voulaient en
sacrifices
Des troupeaux innocents les sanglantes prémices,
Dans leurs
temples cruels,
De cent taureaux choisis on formait l'hécatombe,
Et
l'agneau sans souillure, ou la blanche colombe
Engraissaient leurs autels.
Créateur, Tout-Puissant, principe de tout être!
Toi pour qui le
possible existe avant de naître :
Roi de l'immensité,
Tu pouvais
cependant, au gré de ton envie,
Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie
Dans ton éternité?
Sans t'épuiser jamais, sur toute la nature
Tu
pouvais à longs flots répandre sans mesure
Un bonheur absolu.
L'espace,
le pouvoir, le temps, rien ne te coûte.
Ah! ma raison frémit; tu le pouvais
sans doute,
Tu ne l'as pas voulu.
Quel crime avons-nous fait pour
mériter de naître?
L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être,
Ou
l'a-t-il accepté?
Sommes-nous, ô hasard, l'oeuvre de tes caprices?
Ou
plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices
Pour ta félicité?
Montez donc vers le ciel, montez, encens qu'il aime,
Soupirs,
gémissements, larmes, sanglots, blasphème,
Plaisirs, concerts divins!
Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles,
Montez, allez
frapper les voûtes insensibles
Du palais des destins!
Terre, élève
ta voix; cieux, répondez; abîmes,
Noirs séjours où la mort entasse ses
victimes,
Ne formez qu'un soupir.
Qu'une plainte éternelle accuse la
nature,
Et que la douleur donne à toute créature
Une voix pour gémir.
Du jour où la nature, au néant arrachée,
S'échappa de tes mains
comme une oeuvre ébauchée,
Qu'as-tu vu cependant?
Aux désordres du mal
la matière asservie,
Toute chair gémissant, hélas! et toute vie
Jalouse
du néant.
Des éléments rivaux les luttes intestines;
Le Temps, qui
flétrit tout, assis sur les ruines
Qu'entassèrent ses mains,
Attendant
sur le seuil tes oeuvres éphémères;
Et la mort étouffant, dès le sein de
leurs mères,
Les germes des humains!
La vertu succombant sous
l'audace impunie,
L'imposture en honneur, la vérité bannie;
L'errante
liberté
Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice;
Et la force,
partout, fondant de l'injustice
Le règne illimité.
La valeur sans
les dieux décidant des batailles!
Un Caton libre encor déchirant ses
entrailles
Sur la foi de Platon!
Un Brutus qui, mourant pour la vertu
qu'il aime,
Doute au dernier moment de cette vertu même,
Et dit : Tu
n'es qu'un nom!...
La fortune toujours du parti des grands crimes!
Les forfaits couronnés devenus légitimes!
La gloire au prix du sang!
Les enfants héritant l'iniquité des pères!
Et le siècle qui meurt
racontant ses misères
Au siècle renaissant!
Eh quoi! tant de
tourments, de forfaits, de supplices,
N'ont-ils pas fait fumer d'assez de
sacrifices
Tes lugubres autels?
Ce soleil, vieux témoin des malheurs de
la terre,
Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n'éclaire
L'angoisse
des mortels?
Héritiers des douleurs, victimes de la vie,
Non, non,
n'espérez pas que sa rage assouvie
Endorme le Malheur!
Jusqu'à ce que la
Mort, ouvrant son aile immense,
Engloutisse à jamais dans l'éternel silence
L'éternelle douleur!
VIII
La providence à l'homme
Quoi!
le fils du néant a maudit l'existence!
Quoi! tu peux m'accuser de mes
propres bienfaits!
Tu peux fermer tes yeux à la magnificence
Des dons
que je t'ai faits!
Tu n'étais pas encor, créature insensée,
Déjà de
ton bonheur j'enfantais le dessein;
Déjà, comme son fruit, l'éternelle
pensée
Te portait dans son sein.
Oui, ton être futur vivait dans ma
mémoire;
Je préparais les temps selon ma volonté.
Enfin ce jour parut;
je dis : Nais pour ma gloire
Et ta félicité!
Tu naquis : ma
tendresse, invisible et présente,
Ne livra pas mon oeuvre aux chances du
hasard;
J'échauffai de tes sens la sève languissante,
Des feux de mon
regard.
D'un lait mystérieux je remplis la mamelle;
Tu t'enivras
sans peine à ces sources d'amour.
J'affermis les ressorts, j'arrondis la
prunelle
Où se peignit le jour.
Ton âme, quelque temps par les sens
éclipsée,
Comme tes yeux au jour, s'ouvrit à la raison :
Tu pensas; la
parole acheva ta pensée,
Et j'y gravai mon nom.
En quel éclatant
caractère
Ce grand nom s'offrit à tes yeux!
Tu vis ma bonté sur la
terre,
Tu lus ma grandeur dans les cieux!
L'ordre était mon
intelligence;
La nature, ma providence;
L'espace, mon immensité!
Et,
de mon être ombre altérée,
Le temps te peignit ma durée,
Et le destin,
ma volonté!
Tu m'adoras dans ma puissance,
Tu me bénis dans ton
bonheur,
Et tu marchas en ma présence
Dans la simplicité du coeur;
Mais aujourd'hui que l'infortune
A couvert d'une ombre importune
Ces
vives clartés du réveil,
Ta voix m'interroge et me blâme,
Le nuage
couvre ton âme,
Et tu ne crois plus au soleil.
"Non, tu n'es plus
qu'un grand problème
Que le sort offre à la raison;
Si ce monde était
ton emblème,
Ce monde serait juste et bon."
Arrête, orgueilleuse pensée;
A la loi que je t'ai tracée
Tu prétends comparer ma loi?
Connais
leur différence auguste :
Tu n'as qu'un jour pour être juste,
J'ai
l'éternité devant moi!
Quand les voiles de ma sagesse
A tes yeux
seront abattus,
Ces maux, dont gémit ta faiblesse,
Seront transformés en
vertus,
De ces obscurités cessantes
Tu verras sortir triomphantes
Ma
justice et ta liberté;
C'est la flamme qui purifie
Le creuset divin où
la vie
Se change en immortalité!
Mais ton coeur endurci doute et
murmure encore;
Ce jour ne suffit pas à tes yeux révoltés,
Et dans la
nuit des sens tu voudrais voir éclore
De l'éternelle aurore
Les célestes
clartés!
Attends; ce demi-jour, mêlé d'une ombre obscure,
Suffit
pour te guider en ce terrestre lieu :
Regarde qui je suis, et marche sans
murmure,
Comme fait la nature
Sur la foi de son Dieu.
La terre
ne sait pas la loi qui la féconde;
L'océan, refoulé sous mon bras
tout-puissant,
Sait-il comment au gré du nocturne croissant
De sa prison
profonde
La mer vomit son onde,
Et des bords qu'elle inonde
Recule
en mugissant?
Ce soleil éclatant, ombre de ma lumière,
Sait-il où le
conduit le signe de ma main?
S'est-il tracé soi-même un glorieux chemin?
Au bout de sa carrière,
Quand j'éteins sa lumière,
Promet-il à la
terre
Le soleil de demain?
Cependant tout subsiste et marche en
assurance.
Ma voix chaque matin réveille l'univers!
J'appelle le soleil
du fond de ses déserts :
Franchissant la distance,
Il monte en ma
présence,
Me répond, et s'élance
Sur le trône des airs!
Et toi,
dont mon souffle est la vie;
Toi, sur qui mes yeux sont ouverts,
Peux-tu
craindre que je t'oublie,
Homme, roi de cet univers?
Crois-tu que ma
vertu sommeille?
Non, mon regard immense veille
Sur tous les mondes à la
fois!
La mer qui fuit à ma parole,
Ou la poussière qui s'envole,
Suivent et comprennent mes lois.
Marche au flambeau de l'espérance
Jusque dans l'ombre du trépas,
Assuré que ma providence
Ne tend
point de piège à tes pas.
Chaque aurore la justifie,
L'univers entier
s'y confie,
Et l'homme seul en a douté!
Mais ma vengeance paternelle
Confondra ce doute infidèle
Dans l'abîme de ma bonté.
IX
Souvenir
En vain le jour succède au jour,
Ils glissent sans
laisser de trace;
Dans mon âme rien ne t'efface,
Ô dernier songe de
l'amour!
Je vois mes rapides années
S'accumuler derrière moi,
Comme le chêne autour de soi
Voit tomber ses feuilles fanées.
Mon front est blanchi par le temps;
Mon sang refroidi coule à peine,
Semblable à cette onde qu'enchaîne
Le souffle glacé des autans.
Mais ta jeune et brillante image,
Que le regret vient embellir,
Dans mon sein ne saurait vieillir :
Comme l'âme, elle n'a point d'âge.
Non, tu n'as pas quitté mes yeux;
Et quand mon regard solitaire
Cessa de te voir sur la terre,
Soudain je te vis dans les cieux.
Là, tu m'apparais telle encore
Que tu fus à ce dernier jour,
Quand vers ton céleste séjour
Tu t'envolas avec l'aurore.
Ta
pure et touchante beauté
Dans les cieux même t'a suivie;
Tes yeux, où
s'éteignait la vie,
Rayonnent d'immortalité!
Du zéphyr l'amoureuse
haleine
Soulève encor tes longs cheveux;
Sur ton sein leurs flots
onduleux
Retombent en tresses d'ébène.
L'ombre de ce voile incertain
Adoucit encor ton image,
Comme l'aube qui se dégage
Des derniers
voiles du matin.
Du soleil la céleste flamme
Avec les jours revient
et fuit;
Mais mon amour n'a pas de nuit,
Et tu luis toujours sur mon
âme.
C'est toi que j'entends, que je vois,
Dans le désert, dans le
nuage;
L'onde réfléchit ton image;
Le zéphyr m'apporte ta voix.
Tandis que la terre sommeille,
Si j'entends le vent soupirer,
Je
crois t'entendre murmurer
Des mots sacrés à mon oreille.
Si j'admire
ces feux épars
Qui des nuits parsèment le voile,
Je crois te voir dans
chaque étoile
Qui plaît le plus à mes regards.
Et si le souffle du
zéphyr
M'enivre du parfum des fleurs,
Dans ses plus suaves odeurs
C'est ton souffle que je respire.
C'est ta main qui sèche mes
pleurs,
Quand je vais, triste et solitaire,
Répandre en secret ma prière
Près des autels consolateurs.
Quand je dors, tu veilles dans
l'ombre;
Tes ailes reposent sur moi;
Tous mes songes viennent de toi,
Doux comme le regard d'une ombre.
Pendant mon sommeil, si ta main
De mes jours déliait la trame,
Céleste moitié de mon âme,
J'irais
m'éveiller dans ton sein!
Comme deux rayons de l'aurore,
Comme deux
soupirs confondus,
Nos deux âmes ne forment plus
Qu'une âme, et je
soupire encore!
X
Ode
Delicta majorum immeritus lues
HORAT., od. VI, lib. III.
Peuple! des crimes de tes pères
Le
Ciel punissant tes enfants,
De châtiments héréditaires
Accablera leurs
descendants!
Jusqu'à ce qu'une main propice
Relève l'auguste édifice
Par qui la terre touche aux cieux,
Et que le zèle et la prière
Dissipent l'indigne poussière
Qui couvre l'image des dieux!
Sortez de vos débris antiques,
Temples que pleurait Israël;
Relevez-vous, sacrés portiques;
Lévites, montez à l'autel!
Aux sons
des harpes de Solime,
Que la renaissante victime
S'immole sous vos
chastes mains!
Et qu'avec les pleurs de la terre
Son sang éteigne le
tonnerre
Qui gronde encor sur les humains!
Plein d'une superbe
folie,
Ce peuple au front audacieux
S'est dit un jour : "Dieu m'humilie;
Soyons à nous-mêmes nos dieux.
Notre intelligence sublime
A sondé le
ciel et l'abîme
Pour y chercher ce grand esprit!
Mais ni dans les flancs
de la terre,
Mais ni dans les feux de la sphère,
Son nom pour nous ne
fut écrit.
"Déjà nous enseignons au monde
A briser le sceptre des
rois;
Déjà notre audace profonde
Se rit du joug usé des lois.
Secouez, malheureux esclaves,
Secouez d'indignes entraves.
Rentrez
dans votre liberté!
Mortel! du jour où tu respires,
Ta loi, c'est ce que
tu désires;
Ton devoir, c'est la volupté!
"Ta pensée a franchi
l'espace,
Tes calculs précèdent les temps,
La foudre cède à ton audace,
Les cieux roulent tes chars flottants;
Comme un feu que tout alimente,
Ta raison, sans cesse croissante,
S'étendra sur l'immensité!
Et ta
puissance, qu'elle assure,
N'aura de terme et de mesure
Que l'espace et
l'éternité.
"Heureux nos fils! heureux cet âge
Qui, fécondé par nos
leçons,
Viendra recueillir l'héritage
Des dogmes que nous lui laissons!
Pourquoi les jalouses années
Bornent-elles nos destinées
A de si
rapides instants?
Ô loi trop injuste et trop dure!
Pour triompher de la
nature
Que nous a-t-il manqué? le temps."
Eh bien! le temps sur vos
poussières
A peine encore a fait un pas!
Sortez, ô mânes de nos pères,
Sortez de la nuit du trépas!
Venez contempler votre ouvrage!
Venez
partager de cet âge
La gloire et la félicité!
Ô race en promesses
féconde,
Paraissez! bienfaiteurs du monde,
Voilà votre postérité!
Que vois-je? ils détournent la vue,
Et, se cachant sous leurs
lambeaux,
Leur foule, de honte éperdue,
Fuit et rentre dans les
tombeaux!
Non, non, restez, ombres coupables;
Auteurs de nos jours
déplorables,
Restez! ce supplice est trop doux.
Le Ciel, trop lent à
vous poursuivre,
Devait vous condamner à vivre
Dans le siècle enfanté
par vous!
Où sont-ils, ces jours où la France,
A la tête des
nations,
Se levait comme un astre immense
Inondant tout de ses rayons?
Parmi nos siècles, siècle unique,
De quel cortège magnifique
La
gloire composait ta cour!
Semblable au dieu qui nous éclaire,
Ta
grandeur étonnait la terre,
Dont tes clartés étaient l'amour!
Toujours les siècles du génie
Sont donc les siècles des vertus!
Toujours les dieux de l'harmonie
Pour les héros sont descendus!
Près
du trône qui les inspire,
Voyez-les déposer la lyre
Dans de pures et
chastes mains,
Et les Racine et les Turenne
Enchaîner les grâces
d'Athène
Au char triomphant des Romains!
Mais, ô déclin! quel
souffle aride
De notre âge a séché les fleurs?
Eh quoi ! le lourd compas
d'Euclide
Etouffe nos arts enchanteurs!
Elans de l'âme et du génie!
Des calculs la froide manie
Chez nos pères vous remplaça :
Ils
posèrent sur la nature
Le doigt glacé qui la mesure,
Et la nature se
glaça!
Et toi, prêtresse de la terre,
Vierge du Pinde ou de Sion,
Tu fuis ce globe de matière,
Privé de ton dernier rayon!
Ton souffle
divin se retire
De ces coeurs flétris, que la lyre
N'émeut plus de ses
sons touchants!
Et pour son Dieu qui le contemple,
Sans toi l'univers
est un temple
Qui n'a plus ni parfums ni chants!
Pleurons donc,
enfants de nos pères!
Pleurons! de deuil couvrons nos fronts!
Lavons
dans nos larmes amères
Tant d'irréparables affronts!
Comme les fils
d'Héliodore,
Rassemblons du soir à l'aurore
Les débris du temple abattu!
Et sous ces cendres criminelles
Cherchons encor les étincelles
Du
génie et de la vertu!
XI
L'enthousiasme
Ainsi, quand l'aigle
du tonnerre
Enlevait Ganymède aux cieux,
L'enfant, s'attachant à la
terre,
Luttait contre l'oiseau des dieux;
Mais entre ses serres rapides
L'aigle pressant ses flancs timides,
L'arrachait aux champs paternels;
Et, sourd à la voix qui l'implore,
Il le jetait, tremblant encore,
Jusques aux pieds des immortels.
Ainsi quand tu fonds sur mon âme,
Enthousiasme, aigle vainqueur,
Au bruit de tes ailes de flamme
Je
frémis d'une sainte horreur;
Je me débats sous ta puissance,
Je fuis, je
crains que ta présence
N'anéantisse un coeur mortel,
Comme un feu que la
foudre allume,
Qui ne s'éteint plus, et consume
Le bûcher, le temple et
l'autel.
Mais à l'essor de la pensée
L'instinct des sens s'oppose en
vain;
Sous le dieu, mon âme oppressée
Bondit, s'élance, et bat mon sein.
La foudre en mes veines circule :
Etonné du feu qui me brûle,
Je
l'irrite en le combattant,
Et la lave de mon génie
Déborde en torrents
d'harmonie,
Et me consume en s'échappant.
Muse, contemple ta
victime!
Ce n'est plus ce front inspiré,
Ce n'est plus ce regard sublime
Qui lançait un rayon sacré :
Sous ta dévorante influence,
A peine un
reste d'existence
A ma jeunesse est échappé.
Mon front, que la pâleur
efface,
Ne conserve plus que la trace
De la foudre qui m'a frappé.
Heureux le poète insensible!
Son luth n'est point baigné de pleurs,
Son enthousiasme paisible
N'a point ces tragiques fureurs.
De sa
veine féconde et pure
Coulent, avec nombre et mesure,
Des ruisseaux de
lait et de miel;
Et ce pusillanime Icare,
Trahi par l'aile de Pindare,
Ne retombe jamais du ciel.
Mais nous, pour embraser les âmes,
Il
faut brûler, il faut ravir
Au ciel jaloux ses triples flammes.
Pour tout
peindre, il faut tout sentir.
Foyers brûlants de la lumière,
Nos coeurs
de la nature entière
Doivent concentrer les rayons;
Et l'on accuse notre
vie!
Mais ce flambeau qu'on nous envie
S'allume au feu des passions.
Non, jamais un sein pacifique
N'enfanta ces divins élans,
Ni ce
désordre sympathique
Qui soumet le monde à nos chants.
Non, non, quand
l'Apollon d'Homère,
Pour lancer ses traits sur la terre,
Descendait des
sommets d'Eryx,
Volant aux rives infernales,
Il trempait ses armes
fatales
Dans les eaux bouillantes du Styx.
Descendez de l'auguste
cime
Qu'indignent de lâches transports!
Ce n'est que d'un luth magnanime
Que partent les divins accords.
Le coeur des enfants de la lyre
Ressemble au marbre qui soupire
Sur le sépulcre de Memnon;
Pour lui
donner la voix et l'âme,
Il faut que de sa chaste flamme
L'oeil du jour
lui lance un rayon.
Et tu veux qu'éveillant encore
Des feux sous la
cendre couverts,
Mon reste d'âme s'évapore
En accents perdus dans les
airs!
La gloire est le rêve d'une ombre;
Elle a trop retranché le nombre
Des jours qu'elle devait charmer.
Tu veux que je lui sacrifie
Ce
dernier souffle de ma vie!
Je veux le garder pour aimer.
XII
La
retraite
A M. de C***
Aux bords de ton lac enchanté,
Loin des sots préjugés que l'erreur déifie,
Couvert du bouclier de ta
philosophie,
Le temps n'emporte rien de ta félicité;
Ton matin fut
brillant; et ma jeunesse envie
L'azur calme et serein du beau soir de ta
vie!
Ce qu'on appelle nos beaux jours
N'est qu'un éclair brillant
dans une nuit d'orage,
Et rien, excepté nos amours,
N'y mérite un regret
du sage;
Mais, que dis-je? on aime à tout âge :
Ce feu durable et doux,
dans l'âme renfermé,
Donne plus de chaleur en jetant moins de flamme;
C'est le souffle divin dont tout l'homme est formé,
Il ne s'éteint
qu'avec son âme.
Etendre son esprit, resserrer ses désirs,
C'est là
ce grand secret ignoré du vulgaire :
Tu le connais, ami; cet heureux coin de
terre
Renferme tes amours, tes goûts et tes plaisirs;
Tes voeux ne
passent point ton champêtre domaine,
Mais ton esprit plus vaste étend son
horizon,
Et, du monde embrassant la scène,
Le flambeau de l'étude
éclaire ta raison.
Tu vois qu'aux bords du Tibre, et du Nil et du Gange,
En tous lieux, en tous temps, sous des masques divers,
L'homme partout
est l'homme, et qu'en cet univers,
Dans un ordre éternel tout passe et rien
ne change;
Tu vois les nations s'éclipser tour à tour
Comme les astres
dans l'espace,
De mains en mains le sceptre passe,
Chaque peuple a son
siècle, et chaque homme a son jour;
Sujets à cette loi suprême,
Empire,
gloire, liberté,
Tout est par le temps emporté,
Le temps emporta les
dieux même
De la crédule antiquité,
Et ce que des mortels dans leur
orgueil extrême
Osaient nommer la vérité.
Au milieu de ce grand
nuage,
Réponds-moi : que fera le sage
Toujours entre le doute et
l'erreur combattu?
Content du peu de jours qu'il saisit au passage,
Il
se hâte d'en faire usage
Pour le bonheur et la vertu.
J'ai vu ce
sage heureux; dans ses belles demeures
J'ai goûté l'hospitalité,
A
l'ombre du jardin que ses mains ont planté,
Aux doux sons de sa lyre il
endormait les heures
En chantant sa félicité.
Soyez touché, grand Dieu,
de sa reconnaissance.
Il ne vous lasse point d'un inutile voeu;
Gardez-lui seulement sa rustique opulence,
Donnez tout à celui qui vous
demande peu.
Des doux objets de sa tendresse
Qu'à son riant foyer
toujours environné,
Sa femme et ses enfants couronnent sa vieillesse,
Comme de ses fruits mûrs un arbre est couronné.
Que sous l'or des épis
ses collines jaunissent;
Qu'au pied de son rocher son lac soit toujours pur;
Que de ses beaux jasmins les ombres s'épaississent;
Que son soleil soit
doux, que son ciel soit d'azur,
Et que pour l'étranger toujours ses vins
mûrissent.
Pour moi, loin de ce port de la félicité,
Hélas! par la
jeunesse et l'espoir emporté,
Je vais tenter encore et les flots et l'orage;
Mais, ballotté par l'onde et fatigué du vent,
Au pied de ton rocher
sauvage,
Ami, je reviendrai souvent
Rattacher, vers le soir, ma barque à
ton rivage.
XIII
Le lac
Ainsi, toujours poussés vers de
nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne
pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour?
O lac! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris
qu'elle devait revoir,
Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir!
Tu mugissais ainsi sous ces roches
profondes;
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés;
Ainsi le vent
jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.
Un soir, t'en
souvient-il? nous voguions en silence,
On n'entendait au loin, sur l'onde et
sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes
flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du
rivage charmé frappèrent les échos;
Le flot fut attentif, et la voix qui
m'est chère
Laissa tomber ces mots :
"O temps, suspends ton vol! et
vous, heures propices
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les
rapides délices
Des plus beaux de nos jours!
"Assez de malheureux
ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux;
Prenez avec leurs jours
les soins qui les dévorent,
Oubliez les heureux.
"Mais je demande en
vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit;
Je dis à cette
nuit : Sois plus lente; et l'aurore
Va dissiper la nuit.
"Aimons
donc, aimons donc! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons!
L'homme
n'a point de port, le temps n'a point de rive;
Il coule, et nous passons!"
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à
longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même
vitesse
Que les jours de malheur?
Eh quoi! n'en pourrons-nous fixer
au moins la trace?
Quoi! passés pour jamais? quoi! tout entiers perdus?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra
plus?
Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des
jours que vous engloutissez?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez?
O lac! rochers muets! grottes! forêt
obscure!
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de
cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir!
Qu'il soit
dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de
tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et
qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans
l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire
Que les parfums légers
de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé!
XIV
La gloire
A un poète
exilé
Généreux favoris des filles de mémoire,
Deux sentiers
différents devant vous vont s'ouvrir :
L'un conduit au bonheur, l'autre mène
à la gloire;
Mortels, il faut choisir.
Ton sort, ô Manoel, suivit la
loi commune;
La muse t'enivra de précoces faveurs;
Tes jours furent
tissus de gloire et d'infortune,
Et tu verses des pleurs!
Rougis
plutôt, rougis d'envier au vulgaire
Le stérile repos dont son coeur est
jaloux :
Les dieux ont fait pour lui tous les biens de la terre,
Mais la
lyre est à nous.
Les siècles sont à toi, le monde est ta patrie.
Quand nous ne sommes plus, notre ombre a des autels
Où le juste avenir
prépare à ton génie
Des honneurs immortels.
Ainsi l'aigle superbe au
séjour du tonnerre
S'élance; et, soutenant son vol audacieux,
Semble
dire aux mortels : Je suis né sur la terre,
Mais je vis dans les cieux.
Oui, la gloire t'attend; mais arrête, et contemple
A quel prix on
pénètre en ses parvis sacrés;
Vois : l'infortune, assise à la porte du
temple,
En garde les degrés.
Ici, c'est ce vieillard que l'ingrate
Ionie
A vu de mers en mers promener ses malheurs :
Aveugle, il mendiait
au prix de son génie
Un pain mouillé de pleurs.
Là, le Tasse, brûlé
d'une flamme fatale,
Expiant dans les fers sa gloire et son amour,
Quand
il va recueillir la palme triomphale,
Descend au noir séjour.
Partout des malheureux, des proscrits, des victimes,
Luttant contre
le sort ou contre les bourreaux;
On dirait que le ciel aux coeurs plus
magnanimes
Mesure plus de maux.
Impose donc silence aux plaintes de
ta lyre,
Des coeurs nés sans vertu l'infortune est l'écueil;
Mais toi,
roi détrôné, que ton malheur t'inspire
Un généreux orgueil!
Que
t'importe après tout que cet ordre barbare
T'enchaîne loin des bords qui
furent ton berceau?
Que t'importe en quels lieux le destin te prépare
Un
glorieux tombeau?
Ni l'exil, ni les fers de ces tyrans du Tage
N'enchaîneront ta gloire aux bords où tu mourras :
Lisbonne la réclame,
et voilà l'héritage
Que tu lui laisseras!
Ceux qui l'ont méconnu
pleureront le grand homme;
Athène à des proscrits ouvre son Panthéon;
Coriolan expire, et les enfants de Rome
Revendiquent son nom.
Aux rivages des morts avant que de descendre,
Ovide lève au ciel ses
suppliantes mains :
Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre,
Et sa
gloire aux Romains.
XV
Ode sur la naissance du Duc de Bordeaux
Versez du sang! frappez encore!
Plus vous retranchez ses rameaux,
Plus le tronc sacré voit éclore
Ses rejetons toujours nouveaux!
Est-ce un dieu qui trompe le crime ?
Toujours d'une auguste victime
Le sang est fertile en vengeur!
Toujours échappé d'Athalie
Quelque
enfant que le fer oublie
Grandit à l'ombre du Seigneur!
Il est né
l'enfant du miracle!
Héritier du sang d'un martyr,
Il est né d'un tardif
oracle,
Il est né d'un dernier soupir!
Aux accents du bronze qui tonne
La France s'éveille et s'étonne
Du fruit que la mort a porté!
Jeux
du sort! merveilles divines!
Ainsi fleurit sur des ruines
Un lis que
l'orage a planté.
Il vient, quand les peuples victimes
Du sommeil de
leurs conducteurs,
Errent aux penchants des abîmes
Comme des troupeaux
sans pasteurs!
Entre un passé qui s'évapore,
Vers un avenir qu'il
ignore,
L'homme nage dans un chaos!
Le doute égare sa boussole,
Le
monde attend une parole,
La terre a besoin d'un héros!
Courage !
c'est ainsi qu'ils naissent!
C'est ainsi que dans sa bonté
Un dieu les
sème! Ils apparaissent
Sur des jours de stérilité!
Ainsi, dans une
sainte attente,
Quand des pasteurs la troupe errante
Parlait d'un Moïse
nouveau,
De la nuit déchirant le voile,
Une mystérieuse étoile
Les
conduisit vers un berceau!
Sacré berceau! frêle espérance
Qu'une
mère tient dans ses bras!
Déjà tu rassures la France,
Les miracles ne
trompent pas!
Confiante dans son délire,
A ce berceau déjà ma lyre
Ouvre un avenir triomphant;
Et, comme ces rois de l'Aurore,
Un
instinct que mon âme ignore
Me fait adorer un enfant!
Comme
l'orphelin de Pergame,
Il verra près de son berceau
Un roi, des princes,
une femme,
Pleurer aussi sur un tombeau!
Bercé sur le sein de sa mère,
S'il vient à demander son père,
Il verra se baisser leurs yeux!
Et
cette veuve inconsolée,
En lui cachant le mausolée,
Du doigt lui
montrera les cieux!
Jeté sur le déclin des âges,
Il verra l'empire
sans fin,
Sorti de glorieux orages,
Frémir encor de son déclin.
Mais
son glaive aux champs de victoire
Nous rappellera la mémoire
Des destins
promis à Clovis,
Tant que le tronçon d'une épée,
D'un rayon de gloire
frappée,
Brillerait aux mains de ses fils!
Sourd aux leçons
efféminées
Dont le siècle aime à les nourrir,
Il saura que les destinées
Font roi, pour régner ou mourir;
Que des vieux héros de sa race
Le
premier titre fut l'audace,
Et le premier trône un pavois;
Et qu'en vain
l'humanité crie :
Le sang versé pour la patrie
Est toujours la pourpre
des rois!
Tremblant à la voix de l'histoire,
Ce juge vivant des
humains,
Français! il saura que la gloire
Tient deux flambeaux entre ses
mains
L'un, d'une sanglante lumière
Sillonne l'horrible carrière
Des
peuples par le crime heureux;
Semblable aux torches des furies
Que jadis
les fameux impies
Sur leurs pas traînaient après eux!
L'autre, du
sombre oubli des âges,
Tombeau des peuples et des rois,
Ne sauve que les
siècles sages,
Et les légitimes exploits :
Ses clartés immenses et
pures,
Traversant les races futures,
Vont s'unir au jour éternel;
Pareil à ces feux pacifiques,
Ô Vesta! que des mains pudiques
Entretenaient sur ton autel!
Il saura qu'aux jours où nous sommes,
Pour vieillir au trône des rois,
Il faut montrer aux yeux des hommes
Ses vertus auprès de ses droits;
Qu'assis à ce degré suprême,
Il
faut s'y défendre soi-même,
Comme les dieux sur leurs autels;
Rappeler
en tout leur image,
Et faire adorer le nuage
Qui les sépare des mortels!
Au pied du trône séculaire
Où s'assied un autre Nestor,
De la
tempête populaire
Le flot calmé murmure encor!
Ce juste, que le ciel
contemple,
Lui montrera par son exemple
Comment, sur les écueils jeté,
On élève sur le rivage,
Avec les débris du naufrage,
Un temple à
l'immortalité!
Ainsi s'expliquaient sur ma lyre
Les destins présents
à mes yeux;
Et tout secondait mon délire,
Et sur la terre, et dans les
cieux!
Le doux regard de l'espérance
Eclairait le deuil de la France :
Comme, après une longue nuit,
Sortant d'un berceau de ténèbres,
L'aube efface les pas funèbres
De l'ombre obscure qui s'enfuit.
XVI
La prière
Le roi brillant du jour, se couchant dans sa
gloire,
Descend avec lenteur de son char de victoire.
Le nuage éclatant
qui le cache à nos yeux
Conserve en sillons d'or sa trace dans les cieux,
Et d'un reflet de pourpre inonde l'étendue.
Comme une lampe d'or, dans
l'azur suspendue,
La lune se balance aux bords de l'horizon;
Ses rayons
affaiblis dorment sur le gazon,
Et le voile des nuits sur les monts se
déplie :
C'est l'heure où la nature, un moment recueillie,
Entre la nuit
qui tombe et le jour qui s'enfuit,
S'élève au Créateur du jour et de la
nuit,
Et semble offrir à Dieu, dans son brillant langage,
De la création
le magnifique hommage.
Voilà le sacrifice immense, universel!
L'univers
est le temple, et la terre est l'autel;
Les cieux en sont le dôme : et ces
astres sans nombre,
Ces feux demi-voilés, pâle ornement de l'ombre,
Dans
la voûte d'azur avec ordre semés,
Sont les sacrés flambeaux pour ce temple
allumés :
Et ces nuages purs qu'un jour mourant colore,
Et qu'un souffle
léger, du couchant à l'aurore,
Dans les plaines de l'air, repliant
mollement,
Roule en flocons de pourpre aux bords du firmament,
Sont les
flots de l'encens qui monte et s'évapore
Jusqu'au trône du Dieu que la
nature adore.
Mais ce temple est sans voix. Où sont les saints concerts ?
D'où s'élèvera l'hymne au roi de l'univers?
Tout se tait : mon coeur
seul parle dans ce silence.
La voix de l'univers, c'est mon intelligence.
Sur les rayons du soir, sur les ailes du vent,
Elle s'élève à Dieu comme
un parfum vivant;
Et, donnant un langage à toute créature,
Prête pour
l'adorer mon âme à la nature.
Seul, invoquant ici son regard paternel,
Je remplis le désert du nom de l'Eternel;
Et celui qui, du sein de sa
gloire infinie,
Des sphères qu'il ordonne écoute l'harmonie,
Ecoute
aussi la voix de mon humble raison,
Qui contemple sa gloire et murmure son
nom.
Salut, principe et fin de toi-même et du monde,
Toi qui rends d'un
regard l'immensité féconde;
Ame de l'univers, Dieu, père, créateur,
Sous
tous ces noms divers je crois en toi, Seigneur;
Et, sans avoir besoin
d'entendre ta parole,
Je lis au front des cieux mon glorieux symbole.
L'étendue à mes yeux révèle ta grandeur,
La terre ta bonté, les astres
ta splendeur.
Tu t'es produit toi-même en ton brillant ouvrage;
L'univers tout entier réfléchit ton image,
Et mon âme à son tour
réfléchit l'univers.
Ma pensée, embrassant tes attributs divers,
Partout
autour de soi te découvre et t'adore,
Se contemple soi-même et t'y découvre
encore :
Ainsi l'astre du jour éclate dans les cieux,
Se réfléchit dans
l'onde et se peint à mes yeux.
C'est peu de croire en toi, bonté, beauté
suprême;
Je te cherche partout, j'aspire à toi, je t'aime;
Mon âme est
un rayon de lumière et d'amour
Qui, du foyer divin, détaché pour un jour,
De désirs dévorants loin de toi consumée,
Brûle de remonter à sa source
enflammée.
Je respire, je sens, je pense, j'aime en toi.
Ce monde qui te
cache est transparent pour moi;
C'est toi que je découvre au fond de la
nature,
C'est toi que je bénis dans toute créature.
Pour m'approcher de
toi, j'ai fui dans ces déserts;
Là, quand l'aube, agitant son voile dans les
airs,
Entr'ouvre l'horizon qu'un jour naissant colore,
Et sème sur les
monts les perles de l'aurore,
Pour moi c'est ton regard qui, du divin
séjour,
S'entr'ouvre sur le monde et lui répand le jour :
Quand l'astre
à son midi, suspendant sa carrière,
M'inonde de chaleur, de vie et de
lumière,
Dans ses puissants rayons, qui raniment mes sens,
Seigneur,
c'est ta vertu, ton souffle que je sens;
Et quand la nuit, guidant son
cortège d'étoiles,
Sur le monde endormi jette ses sombres voiles,
Seul,
au sein du désert et de l'obscurité,
Méditant de la nuit la douce majesté,
Enveloppé de calme, et d'ombre, et de silence,
Mon âme, de plus près,
adore ta présence;
D'un jour intérieur je me sens éclairer,
Et j'entends
une voix qui me dit d'espérer.
Oui, j'espère, Seigneur, en ta magnificence :
Partout à pleines mains prodiguant l'existence,
Tu n'auras pas borné le
nombre de mes jours
A ces jours d'ici-bas, si troublés et si courts.
Je
te vois en tous lieux conserver et produire;
Celui qui peut créer dédaigne
de détruire.
Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté,
J'attends le
jour sans fin de l'immortalité.
La mort m'entoure en vain de ses ombres
funèbres,
Ma raison voit le jour à travers ces ténèbres.
C'est le
dernier degré qui m'approche de toi,
C'est le voile qui tombe entre ta face
et moi.
Hâte pour moi, Seigneur, ce moment que j'implore;
Ou, si dans
tes secrets tu le retiens encore,
Entends du haut du ciel le cri de mes
besoins;
L'atome et l'univers sont l'objet de tes soins,
Des dons de ta
bonté soutiens mon indigence,
Nourris mon corps de pain, mon âme
d'espérance;
Réchauffe d'un regard de tes yeux tout-puissants
Mon esprit
éclipsé par l'ombre de mes sens
Et, comme le soleil aspire la rosée,
Dans ton sein, à jamais, absorbe ma pensée.
XVII
Invocation
O toi qui m'apparus dans ce désert du monde,
Habitante du ciel,
passagère en ces lieux!
O toi qui fis briller dans cette nuit profonde
Un rayon d'amour à mes yeux;
A mes yeux étonnés montre-toi tout
entière,
Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ton destin.
Ton berceau
fut-il sur la terre?
Ou n'es-tu qu'un souffle divin?
Vas-tu revoir
demain l'éternelle lumière?
Ou dans ce lieu d'exil, de deuil, et de misère,
Dois-tu poursuivre encor ton pénible chemin?
Ah! quel que soit ton nom,
ton destin, ta patrie,
Ou fille de la terre, ou du divin séjour,
Ah!
laisse-moi, toute ma vie,
T'offrir mon culte ou mon amour.
Si tu
dois, comme nous, achever ta carrière,
Sois mon appui, mon guide, et souffre
qu'en tous lieux,
De tes pas adorés je baise la poussière.
Mais si tu
prends ton vol, et si, loin de nos yeux,
Soeur des anges, bientôt tu
remontes près d'eux,
Après m'avoir aimé quelques jours sur la terre,
Souviens-toi de moi dans les cieux.
XVIII
La Foi
O
néant! ô seul Dieu que je puisse comprendre!
Silencieux abîme où je vais
redescendre,
Pourquoi laissas-tu l'homme échapper de ta main?
De quel
sommeil profond je dormais dans ton sein!
Dans l'éternel oubli j'y dormirais
encore;
Mes yeux n'auraient pas vu ce faux jour que j'abhorre,
Et dans
ta longue nuit, mon paisible sommeil
N'aurait jamais connu ni songes, ni
réveil.
- Mais puisque je naquis, sans doute il fallait naître.
Si l'on
m'eût consulté, j'aurais refusé l'être.
Vains regrets! le destin me
condamnait au jour,
Et je vins, ô soleil, te maudire à mon tour.
-
Cependant, il est vrai, cette première aurore,
Ce réveil incertain d'un être
qui s'ignore,
Cet espace infini s'ouvrant devant ses yeux,
Ce long
regard de l'homme interrogeant les cieux,
Ce vague enchantement, ces
torrents d'espérance,
Eblouissent les yeux au seuil de l'existence.
Salut, nouveau séjour où le temps m'a jeté,
Globe, témoin futur de ma
félicité!
Salut, sacré flambeau qui nourris la nature!
Soleil, premier
amour de toute créature!
Vastes cieux, qui cachez le Dieu qui vous a faits!
Terre, berceau de l'homme, admirable palais!
Homme, semblable à moi, mon
compagnon, mon frère!
Toi plus belle à mes yeux, à mon âme plus chère!
Salut, objets, témoins, instruments du bonheur!
Remplissez vos destins,
je vous apporte un coeur...
- Que ce rêve est brillant! mais, hélas! c'est
un rêve.
Il commençait alors; maintenant il s'achève.
La douleur
lentement m'entr'ouvre le tombeau :
Salut, mon dernier jour! sois mon jour
le plus beau!
J'ai vécu; j'ai passé ce désert de la vie,
Où toujours
sous mes pas chaque fleur s'est flétrie;
Où toujours l'espérance, abusant ma
raison,
Me montrait le bonheur dans un vague horizon.
Où du vent de la
mort les brûlantes haleines
Sous mes lèvres toujours tarissaient les
fontaines.
Qu'un autre, s'exhalant en regrets superflus,
Redemande au
passé ses jours qui ne sont plus,
Pleure de son printemps l'aurore évanouie,
Et consente à revivre une seconde vie :
Pour moi, quand le destin
m'offrirait à mon choix
Le sceptre du génie, ou le trône des rois,
La
gloire, la beauté, les trésors, la sagesse,
Et joindrait à ses dons
l'éternelle jeunesse,
J'en jure par la mort; dans un monde pareil,
Non,
je ne voudrais pas rajeunir d'un soleil.
Je ne veux pas d'un monde où tout
change, où tout passe;
Où, jusqu'au souvenir, tout s'use et tout s'efface;
Où tout est fugitif, périssable, incertain;
Où le jour du bonheur n'a
pas de lendemain!
- Combien de fois ainsi, trompé par l'existence,
De
mon sein pour jamais j'ai banni l'espérance!
Combien de fois ainsi mon
esprit abattu
A cru s'envelopper d'une froide vertu,
Et, rêvant de Zénon
la trompeuse sagesse,
Sous un manteau stoïque a caché sa faiblesse!
Dans
son indifférence un jour enseveli,
Pour trouver le repos il invoquait
l'oubli.
Vain repos! faux sommeil! - Tel qu'au pied des collines,
Où
Rome sort du sein de ses propres ruines,
L'oeil voit dans ce chaos,
confusément épars,
D'antiques monuments, de modernes remparts,
Des
théâtres croulants, dont les frontons superbes
Dorment dans la poussière ou
rampent sous les herbes,
Les palais des héros par les ronces couverts,
Des dieux couchés au seuil de leurs temples déserts,
L'obélisque éternel
ombrageant la chaumière,
La colonne portant une image étrangère,
L'herbe
dans le forum, les fleurs dans les tombeaux,
Et ces vieux panthéons peuplés
de dieux nouveaux;
Tandis que, s'élevant de distance en distance,
Un
faible bruit de vie interrompt ce silence :
Telle est notre âme, après ces
longs ébranlements;
Secouant la raison jusqu'en ses fondements,
Le
malheur n'en fait plus qu'une immense ruine,
Où comme un grand débris le
désespoir domine!
De sentiments éteints silencieux chaos,
Eléments
opposés, sans vie et sans repos,
Restes de passions par le temps effacées,
Combat désordonné de voeux et de pensées,
Souvenirs expirants, regrets,
dégoûts, remords.
Si du moins ces débris nous attestaient sa mort!
Mais
sous ce vaste deuil l'âme encore est vivante;
Ce feu sans aliment soi-même
s'alimente;
Il renaît de sa cendre, et ce fatal flambeau
Craint de
brûler encore au-delà du tombeau.
Ame! qui donc es-tu? flamme qui me dévore,
Dois-tu vivre après moi? dois-tu souffrir encore?
Hôte mystérieux, que
vas-tu devenir?
Au grand flambeau du jour vas-tu te réunir?
Peut-être de
ce feu tu n'es qu'une étincelle,
Qu'un rayon égaré, que cet astre rappelle.
Peut-être que, mourant lorsque l'homme est détruit,
Tu n'es qu'un suc
plus pur que la terre a produit,
Une fange animée, une argile pensante...
Mais que vois-je? à ce mot, tu frémis d'épouvante :
Redoutant le néant,
et lasse de souffrir,
Hélas! tu crains de vivre et trembles de mourir.
-
Qui te révélera, redoutable mystère?
J'écoute en vain la voix des sages de
la terre :
Le doute égare aussi ces sublimes esprits,
Et de la même
argile ils ont été pétris.
Rassemblant les rayons de l'antique sagesse,
Socrate te cherchait aux beaux jours de la Grèce;
Platon à Sunium te
cherchait après lui;
Deux mille ans sont passés, je te cherche aujourd'hui;
Deux mille ans passeront, et les enfants des hommes
S'agiteront encor
dans la nuit où nous sommes.
La vérité rebelle échappe à nos regards,
Et
Dieu seul réunit tous ses rayons épars.
- Ainsi, prêt à fermer mes yeux à la
lumière,
Nul espoir ne viendra consoler ma paupière :
Mon âme aura
passé, sans guide et sans flambeau
De la nuit d'ici-bas dans la nuit du
tombeau,
Et j'emporte au hasard, au monde où je m'élance,
Ma vertu sans
espoir, mes maux sans récompense.
Réponds-moi, Dieu cruel! S'il est vrai que
tu sois,
J'ai donc le droit fatal de maudire tes lois!
Après le poids du
jour, du moins le mercenaire
Le soir s'assied à l'ombre, et reçoit son
salaire :
Et moi, quand je fléchis sous le fardeau du sort,
Quand mon
jour est fini, mon salaire est la mort.
.....................................................
.....................................................
- Mais, tandis
qu'exhalant le doute et le blasphème,
Les yeux sur mon tombeau, je pleure
sur moi-même,
La foi, se réveillant, comme un doux souvenir,
Jette un
rayon d'espoir sur mon pâle avenir,
Sous l'ombre de la mort me ranime et
m'enflamme,
Et rend à mes vieux jours la jeunesse de l'âme.
Je remonte
aux lueurs de ce flambeau divin,
Du couchant de ma vie à son riant matin;
J'embrasse d'un regard la destinée humaine;
A mes yeux satisfaits tout
s'ordonne et s'enchaîne;
Je lis dans l'avenir la raison du présent;
L'espoir ferme après moi les portes du néant,
Et rouvrant l'horizon à
mon âme ravie,
M'explique par la mort l'énigme de la vie.
Cette foi qui
m'attend au bord de mon tombeau,
Hélas! il m'en souvient, plana sur mon
berceau.
De la terre promise immortel héritage,
Les pères à leurs fils
l'ont transmis d'âge en âge.
Notre esprit la reçoit à son premier réveil,
Comme les dons d'en haut, la vie et le soleil;
Comme le lait de l'âme,
en ouvrant la paupière,
Elle a coulé pour nous des lèvres d'une mère;
Elle a pénétré l'homme en sa tendre saison;
Son flambeau dans les coeurs
précéda la raison.
L'enfant, en essayant sa première parole,
Balbutie au
berceau son sublime symbole,
Et, sous l'oeil maternel germant à son insu,
Il la sent dans son coeur croître avec la vertu.
Ah! si la vérité fut
faite pour la terre,
Sans doute elle a reçu ce simple caractère;
Sans
doute dès l'enfance offerte à nos regards,
Dans l'esprit par les sens
entrant de toutes parts,
Comme les purs rayons de la céleste flamme
Elle
a dû dès l'aurore environner notre âme,
De l'esprit par l'amour descendre
dans les coeurs,
S'unir au souvenir, se fondre dans les moeurs;
Ainsi
qu'un grain fécond que l'hiver couvre encore,
Dans notre sein longtemps
germer avant d'éclore,
Et, quand l'homme a passé son orageux été,
Donner
son fruit divin pour l'immortalité.
Soleil mystérieux! flambeau d'une autre
sphère,
Prête à mes yeux mourants ta mystique lumière,
Pars du sein du
Très-Haut, rayon consolateur.
Astre vivifiant, lève-toi dans mon coeur!
Hélas! je n'ai que toi; dans mes heures funèbres,
Ma raison qui pâlit
m'abandonne aux ténèbres;
Cette raison superbe, insuffisant flambeau,
S'éteint comme la vie aux portes du tombeau;
Viens donc la remplacer, ô
céleste lumière!
Viens d'un jour sans nuage inonder ma paupière;
Tiens-moi lieu du soleil que je ne dois plus voir,
Et brille à l'horizon
comme l'astre du soir.
XIX
Le Génie
A M. de Bonald
Impavidum ferient ruinae
Ainsi, quand parmi les tempêtes,
Au sommet brûlant du Sina,
Jadis le plus grand des prophètes
Gravait
les tables de Juda;
Pendant cet entretien sublime,
Un nuage couvrait la
cime
Du mont inaccessible aux yeux,
Et, tremblant aux coups du tonnerre,
Juda, couché dans la poussière,
Vit ses lois descendre des cieux.
Ainsi des sophistes célèbres
Dissipant les fausses clartés,
Tu
tires du sein des ténèbres
D'éblouissantes vérités.
Ce voile qui des
lois premières
Couvrait les augustes mystères,
Se déchire et tombe à ta
voix;
Et tu suis ta route assurée,
Jusqu'à cette source sacrée
Où le
monde a puisé ses lois.
Assis sur la base immuable
De l'éternelle
vérité,
Tu vois d'un oeil inaltérable
Les phases de l'humanité.
Secoués de leurs gonds antiques,
Les empires, les républiques
S'écroulent en débris épars;
Tu ris des terreurs où nous sommes :
Partout où nous voyons les hommes,
Un Dieu se montre à tes regards!
En vain par quelque faux système,
Un système faux est détruit;
Par le désordre à l'ordre même,
L'univers moral est conduit.
Et
comme autour d'un astre unique,
La terre, dans sa route oblique,
Décrit
sa route dans les airs;
Ainsi, par une loi plus belle,
Ainsi la justice
éternelle
Est le pivot de l'univers!
Mais quoi! tandis que le génie
Te ravit si loin de nos yeux,
Les lâches clameurs de l'envie
Te
suivent jusque dans les cieux!
Crois-moi, dédaigne d'en descendre;
Ne
t'abaisse pas pour entendre
Ces bourdonnements détracteurs.
Poursuis ta
sublime carrière,
Poursuis; le mépris du vulgaire
Est l'apanage des
grands coeurs.
Objet de ses amours frivoles,
Ne l'as-tu pas vu tour
à tour
Se forger de frêles idoles
Qu'il adore et brise en un jour?
N'as-tu pas vu son inconstance
De l'héréditaire croyance
Eteindre
les sacrés flambeaux?
Brûler ce qu'adoraient ses pères,
Et donner le nom
de lumières
A l'épaisse nuit des tombeaux?
Secouant ses antiques
rênes,
Mais par d'autres tyrans flatté,
Tout meurtri du poids de ses
chaînes,
L'entends-tu crier : Liberté?
Dans ses sacrilèges
caprices,
Le vois-tu, donnant à ses vices
Les noms de toutes les vertus;
Traîner Socrate aux gémonies,
Pour faire, en des temples impies,
L'apothéose d'Anitus?
Si pour caresser sa faiblesse,
Sous tes
pinceaux adulateurs,
Tu parais du nom de sagesse
Les leçons de ses
corrupteurs,
Tu verrais ses mains avilies,
Arrachant des palmes flétries
De quelque front déshonoré,
Les répandre sur ton passage.
Et,
changeant la gloire en outrage,
T'offrir un triomphe abhorré!
Mais
loin d'abandonner la lice
Où ta jeunesse a combattu,
Tu sais que
l'estime du vice
Est un outrage à la vertu!
Tu t'honores de tant de
haine,
Tu plains ces faibles coeurs qu'entraîne
Le cours de leur siècle
égaré;
Et seul contre le flot rapide,
Tu marches d'un pas intrépide
Au but que la gloire a montré!
Tel un torrent, fils de l'orage,
En roulant du sommet des monts,
S'il rencontre sur son passage
Un
chêne, l'orgueil des vallons;
Il s'irrite, il écume, il gronde,
Il
presse des plis de son onde
L'arbre vainement menacé;
Mais debout parmi
les ruines,
Le chêne aux profondes racines
Demeure; et le fleuve a
passé!
Toi donc, des mépris de ton âge
Sans être jamais rebuté,
Retrempe ton mâle courage
Dans les flots de l'adversité!
Pour cette
lutte qui s'achève,
Que la vérité soit ton glaive,
La justice ton
bouclier.
Va! dédaigne d'autres armures;
Et si tu reçois des blessures,
Nous les couvrirons de laurier!
Vois-tu dans la carrière antique,
Autour des coursiers et des chars,
Jaillir la poussière olympique
Qui les dérobe à nos regards?
Dans sa course ainsi le génie,
Par les
nuages de l'envie
Marche longtemps environné;
Mais au terme de la
carrière,
Des flots de l'indigne poussière
Il sort vainqueur et
couronné.
XX
Philosophie
Au Marquis de L.M.F.
Oh! qui m'emportera vers les tièdes rivages,
Où l'Arno couronné de
ses pâles ombrages,
Aux murs des Médicis en sa course arrêté,
Réfléchit
le palais par un sage habité,
Et semble, au bruit flatteur de son onde plus
lente,
Murmurer les grands noms de Pétrarque et du Dante?
Ou plutôt, que
ne puis-je, au doux tomber du jour,
Quand le front soulagé du fardeau de la
cour,
Tu vas sous tes bosquets chercher ton Égérie,
Suivre, en rêvant,
tes pas de prairie en prairie;
Jusqu'au modeste toit par tes mains embelli,
Où tu cours adorer le silence et l'oubli!
J'adore aussi ces dieux :
depuis que la sagesse
Aux rayons du malheur a mûri ma jeunesse,
Pour
nourrir ma raison des seuls fruits immortels,
J'y cherche en soupirant
l'ombre de leurs autels;
Et, s'il est au sommet de la verte colline,
S'il est sur le penchant du coteau qui s'incline,
S'il est aux bords
déserts du torrent ignoré
Quelque rustique abri, de verdure entouré,
Dont le pampre arrondi sur le seuil domestique
Dessine en serpentant le
flexible portique;
Semblable à la colombe errante sur les eaux,
Qui, des
cèdres d'Arar découvrant les rameaux,
Vola sur leur sommet poser ses pieds
de rose,
Soudain mon âme errante y vole et s'y repose!
Aussi, pendant
qu'admis dans les conseils des rois,
Représentant d'un maître honoré par son
choix,
Tu tiens un des grands fils de la trame du monde;
Moi, parmi les
pasteurs, assis aux bords de l'onde,
Je suis d'un oeil rêveur les barques
sur les eaux;
J'écoute les soupirs du vent dans les roseaux;
Nonchalamment couché près du lit des fontaines,
Je suis l'ombre qui
tourne autour du tronc des chênes,
Ou je grave un vain nom sur l'écorce des
bois,
Ou je parle à l'écho qui répond à ma voix,
Ou dans le vague azur
contemplant les nuages,
Je laisse errer comme eux mes flottantes images;
La nuit tombe, et le Temps, de son doigt redouté,
Me marque un jour de
plus que je n'ai pas compté!
Quelquefois seulement quand mon âme
oppressée
Sent en rythmes nombreux déborder ma pensée;
Au souffle
inspirateur du soir dans les déserts,
Ma lyre abandonnée exhale encor des
vers!
J'aime à sentir ces fruits d'une sève plus mûre,
Tomber, sans
qu'on les cueille, au gré de la nature,
Comme le sauvageon secoué par les
vents,
Sur les gazons flétris, de ses rameaux mouvants
Laisse tomber ces
fruits que la branche abandonne,
Et qui meurent au pied de l'arbre qui les
donne!
Il fut un temps, peut-être, où mes jours mieux remplis,
Par la
gloire éclairés, par l'amour embellis,
Et fuyant loin de moi sur des ailes
rapides,
Dans la nuit du passé ne tombaient pas si vides.
Aux douteuses
clartés de l'humaine raison,
Egaré dans les cieux sur les pas de Platon,
Par ma propre vertu je cherchais à connaître
Si l'âme est en effet un
souffle du grand être;
Si ce rayon divers, dans l'argile enfermé,
Doit
être par la mort éteint ou rallumé;
S'il doit après mille ans revivre sur la
terre;
Ou si, changeant sept fois de destins et de sphère,
Et montant
d'astre en astre à son centre divin,
D'un but qui fuit toujours il
s'approche sans fin?
Si dans ces changements nos souvenirs survivent?
Si
nos soins, nos amours, si nos vertus nous suivent?
S'il est un juge assis
aux portes des enfers,
Qui sépare à jamais les justes des pervers?
S'il
est de saintes lois qui, du ciel émanées,
Des empires mortels prolongent les
années,
Jettent un frein au peuple indocile à leur voix,
Et placent
l'équité sous la garde des rois?
Ou si d'un dieu qui dort l'aveugle
nonchalance
Laisse au gré du destin trébucher sa balance,
Et livre, en
détournant ses yeux indifférents,
La nature au hasard, et la terre aux
tyrans?
Mais ainsi que des cieux, où son vol se déploie,
L'aigle souvent
trompé redescend sans sa proie,
Dans ces vastes hauteurs où mon oeil s'est
porté
Je n'ai rien découvert que doute et vanité!
Et las d'errer sans
fin dans des champs sans limite,
Au seul jour où je vis, au seul bord que
j'habite,
J'ai borné désormais ma pensée et mes soins :
Pourvu qu'un
dieu caché fournisse à mes besoins!
Pourvu que dans les bras d'une épouse
chérie
Je goûte obscurément les doux fruits de ma vie!
Que le rustique
enclos par mes pères planté
Me donne un toit l'hiver, et de l'ombre l'été;
Et que d'heureux enfants ma table couronnée
D'un convive de plus se
peuple chaque année!
Ami! je n'irai plus ravir si loin de moi,
Dans les
secrets de Dieu ces comment, ces pourquoi,
Ni du risible effort de mon
faible génie,
Aider péniblement la sagesse infinie!
Vivre est assez pour
nous; un plus sage l'a dit :
Le soin de chaque jour à chaque jour suffit.
Humble, et du saint des saints respectant les mystères,
J'héritai
l'innocence et le dieu de mes pères;
En inclinant mon front j'élève à lui
mes bras,
Car la terre l'adore et ne le comprend pas :
Semblable à
l'Alcyon, que la mer dorme ou gronde,
Qui dans son nid flottant s'endort en
paix sur l'onde,
Me reposant sur Dieu du soin de me guider
A ce port
invisible où tout doit aborder,
Je laisse mon esprit, libre d'inquiétude,
D'un facile bonheur faisant sa seule étude,
Et prêtant sans orgueil la
voile à tous les vents,
Les yeux tournés vers lui, suivre le cours du temps.
Toi, qui longtemps battu des vents et de l'orage,
Jouissant
aujourd'hui de ce ciel sans nuage,
Du sein de ton repos contemples du même
oeil
Nos revers sans dédain, nos erreurs sans orgueil;
Dont la raison
facile, et chaste sans rudesse,
Des sages de ton temps n'a pris que la
sagesse,
Et qui reçus d'en haut ce don mystérieux
De parler aux mortels
dans la langue des dieux;
De ces bords enchanteurs où ta voix me convie,
Où s'écoule à flots purs l'automne de ta vie,
Où les eaux et les fleurs,
et l'ombre, et l'amitié,
De tes jours nonchalants usurpent la moitié,
Dans ces vers inégaux que ta muse entrelace,
Dis-nous, comme autrefois
nous l'aurait dit Horace,
Si l'homme doit combattre ou suivre son destin?
Si je me suis trompé de but ou de chemin?
S'il est vers la sagesse une
autre route à suivre?
Et si l'art d'être heureux n'est pas tout l'art de
vivre.
XXI
Le golfe de Baya,
près de Naples
Vois-tu
comme le flot paisible
Sur le rivage vient mourir!
Vois-tu le volage
zéphyr
Rider, d'une haleine insensible,
L'onde qu'il aime à parcourir!
Montons sur la barque légère
Que ma main guide sans efforts,
Et de
ce golfe solitaire
Rasons timidement les bords.
Loin de nous déjà
fuit la rive.
Tandis que d'une main craintive
Tu tiens le docile aviron,
Courbé sur la rame bruyante
Au sein de l'onde frémissante
Je trace
un rapide sillon.
Dieu! quelle fraîcheur on respire!
Plongé dans le
sein de Thétis,
Le soleil a cédé l'empire
A la pâle reine des nuits.
Le sein des fleurs demi-fermées
S'ouvre, et de vapeurs embaumées
En
ce moment remplit les airs;
Et du soir la brise légère
Des plus doux
parfums de la terre
A son tour embaume les mers.
Quels chants sur
ces flots retentissent?
Quels chants éclatent sur ces bords?
De ces deux
concerts qui s'unissent
L'écho prolonge les accords.
N'osant se fier aux
étoiles,
Le pêcheur, repliant ses voiles,
Salue, en chantant, son
séjour.
Tandis qu'une folle jeunesse
Pousse au ciel des cris
d'allégresse,
Et fête son heureux retour.
Mais déjà l'ombre plus
épaisse
Tombe, et brunit les vastes mers;
Le bord s'efface, le bruit
cesse,
Le silence occupe les airs.
C'est l'heure où la mélancolie
S'assoit pensive et recueillie
Aux bords silencieux des mers,
Et,
méditant sur les ruines,
Contemple au penchant des collines
Ce palais,
ces temples déserts.
O de la liberté vieille et sainte patrie!
Terre
autrefois féconde en sublimes vertus!
Sous d'indignes Césars maintenant
asservie,
Ton empire est tombé! tes héros ne sont plus!
Mais dans ton
sein l'âme agrandie
Croit sur leurs monuments respirer leur génie,
Comme
on respire encor dans un temple aboli
La majesté du dieu dont il était
rempli.
Mais n'interrogeons pas vos cendres généreuses,
Vieux Romains!
fiers Catons! mânes des deux Brutus!
Allons redemander à ces murs abattus
Des souvenirs plus doux, des ombres plus heureuses,
Horace, dans ce
frais séjour,
Dans une retraite embellie
Par le plaisir et le génie,
Fuyait les pompes de la cour;
Properce y visitait Cinthie,
Et sous
les regards de Délie
Tibulle y modulait les soupirs de l'amour.
Plus
loin, voici l'asile où vint chanter le Tasse,
Quand, victime à la fois du
génie et du sort,
Errant dans l'univers, sans refuge et sans port,
La
pitié recueillit son illustre disgrâce.
Non loin des mêmes bords, plus tard
il vint mourir;
La gloire l'appelait, il arrive, il succombe :
La palme
qui l'attend devant lui semble fuir,
Et son laurier tardif n'ombrage que sa
tombe.
Colline de Baya! poétique séjour!
Voluptueux vallon qu'habita
tour à tour
Tout ce qui fut grand dans le monde,
Tu ne retentis plus de
gloire ni d'amour.
Pas une voix qui me réponde,
Que le bruit plaintif de
cette onde,
Ou l'écho réveillé des débris d'alentour!
Ainsi tout
change, ainsi tout passe;
Ainsi nous-mêmes nous passons,
Hélas! sans
laisser plus de trace
Que cette barque où nous glissons
Sur cette mer où
tout s'efface.
XXII
Le Temple
Qu'il est doux, quand du soir
l'étoile solitaire,
Précédant de la nuit le char silencieux,
S'élève
lentement dans la voûte des cieux,
Et que l'ombre et le jour se disputent la
terre,
Qu'il est doux de porter ses pas religieux
Dans le fond du
vallon, vers ce temple rustique
Dont la mousse a couvert le modeste
portique,
Mais où le ciel encor parle à des coeurs pieux!
Salut,
bois consacré! Salut, champ funéraire,
Des tombeaux du village humble
dépositaire;
Je bénis en passant tes simples monuments.
Malheur à qui
des morts profane la poussière!
J'ai fléchi le genou devant leur humble
pierre,
Et la nef a reçu mes pas retentissants.
Quelle nuit! quel
silence! au fond du sanctuaire
A peine on aperçoit la tremblante lumière
De la lampe qui brûle auprès des saints autels.
Seule elle luit encor,
quand l'univers sommeille :
Emblème consolant de la bonté qui veille
Pour recueillir ici les soupirs des mortels.
Avançons. Aucun bruit n'a
frappé mon oreille;
Le parvis frémit seul sous mes pas mesurés;
Du
sanctuaire enfin j'ai franchi les degrés.
Murs sacrés, saints autels! je
suis seul, et mon âme
Peut verser devant vous ses douleurs et sa flamme,
Et confier au ciel des accents ignorés,
Que lui seul connaîtra, que vous
seuls entendrez.
Mais quoi! de ces autels j'ose approcher sans crainte!
J'ose apporter, grand Dieu, dans cette auguste enceinte
Un coeur encor
brûlant de douleur et d'amour!
Et je ne tremble pas que ta majesté sainte
Ne venge le respect qu'on doit à son séjour!
Non : je ne rougis plus du
feu qui me consume :
L'amour est innocent quand la vertu l'allume.
Aussi
pur que l'objet à qui je l'ai juré,
Le mien brûle mon coeur, mais c'est d'un
feu sacré;
La constance l'honore et le malheur l'épure.
Je l'ai dit à la
terre, à toute la nature;
Devant tes saints autels je l'ai dit sans effroi :
J'oserais, Dieu puissant, la nommer devant toi.
Oui, malgré la terreur
que ton temple m'inspire,
Ma bouche a murmuré tout bas le nom d'Elvire;
Et ce nom répété de tombeaux en tombeaux,
Comme l'accent plaintif d'une
ombre qui soupire,
De l'enceinte funèbre a troublé le repos.
Adieu,
froids monuments! adieu, saintes demeures!
Deux fois l'écho nocturne a
répété les heures,
Depuis que devant vous mes larmes ont coulé :
Le ciel
a vu ces pleurs, et je sors consolé.
Peut-être au même instant, sur un
autre rivage,
Elvire veille ainsi, seule avec mon image,
Et dans un
temple obscur, les yeux baignés de pleurs
Vient aux autels déserts confier
ses douleurs.
XXIII
Chants lyriques de Saül
Imitation des
psaumes de David
Je répandrai mon âme au seuil du sanctuaire!
Seigneur, dans ton nom seul je mettrai mon espoir;
Mes cris
t'éveilleront, et mon humble prière
S'élèvera vers toi, comme l'encens du
soir!
Dans quel abaissement ma gloire s'est perdue!
J'erre sur la
montagne ainsi qu'un passereau;
Et par tant de rigueurs mon âme confondue,
Mon âme est devant toi, comme un désert sans eau.
Pour mes fiers
ennemis ce deuil est une fête.
Ils se montrent, Seigneur, ton Christ
humilié.
Le voilà, disent-ils : ses dieux l'ont oublié;
Et Moloch en
passant a secoué la tête
Et souri de pitié!
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Seigneur,
tendez votre arc; levez-vous, jugez-moi!
Remplissez mon carquois de vos
flèches brûlantes!
Que des hauteurs du ciel vos foudres dévorantes
Portent sur eux la mort qu'ils appelaient sur moi!
Dieu se lève, il
s'élance, il abaisse la voûte
De ces cieux éternels ébranlés sous ses pas;
Le soleil et la foudre ont éclairé sa route;
Ses anges devant lui font
voler le trépas.
Le feu de son courroux fait monter la fumée,
Son
éclat a fendu les nuages des cieux;
La terre est consumée
D'un regard de
ses yeux.
Il parle; sa voix foudroyante
A fait chanceler d'épouvante
Les cèdres du Liban, les rochers des déserts;
Le Jourdain montre à nu sa
source reculée;
De la terre ébranlée
Les os sont découverts.
Le
Seigneur m'a livré la race criminelle
Des superbes enfants d'Ammon.
Levez-vous, ô Saül! et que l'ombre éternelle
Engloutisse jusqu'à leur
nom!
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.....................................................
.....................................................
Que vois-je?
vous tremblez, orgueilleux oppresseurs!
Le héros prend sa lance,
Il
l'agite, il s'élance;
A sa seule présence,
La terreur de ses yeux a
passé dans vos coeurs!
Fuyez!... il est trop tard! sa redoutable épée
Décrit autour de vous un cercle menaçant,
En tout lieu vous poursuit, en
tout lieu vous attend,
Et déjà mille fois dans votre sang trempée,
S'enivre encor de votre sang.
Son coursier superbe
Foule comme
l'herbe
Les corps des mourants;
Le héros l'excite,
Et le précipite
A travers les rangs;
Les feux l'environnent,
Les casques résonnent
Sous ses pieds sanglants :
Devant sa carrière
Cette foule altière
Tombe tout entière
Sous ses traits brûlants,
Comme la poussière
Qu'emportent les vents.
Où sont ces fiers Ismaélites,
Ces
enfants de Moab, cette race d'Edom?
Iduméens, guerriers d'Ammon;
Et
vous, superbes fils de Tyr et de Sidon,
Et vous, cruels Amalécites?
Les voilà devant moi comme un fleuve tari,
Et leur mémoire même a
péri!
.....................................................
.....................................................
.....................................................
.....................................................
Que de biens
le Seigneur m'apprête!
Qu'il couronne d'honneurs la vieilesse du roi!
Ephraïm, Manassé, Galaad, sont à moi;
Jacob, mon bouclier, est l'appui
de ma tête.
Que de biens le Seigneur m'apprête!
Qu'il couronne
d'honneurs la vieillesse du roi!
Des bords où l'aurore se lève
Aux
bords où le soleil s'achève
Son cours tracé par l'Eternel,
L'opulente
Saba, la grasse Ethiopie,
La riche mer de Tyr, les déserts d'Arabie,
Adorent le roi d'Israël.
Peuples, frappez des mains, le roi des rois
s'avance,
Il monte, il s'est assis sur son trône éclatant;
Il pose de
Sion l'éternel fondement;
La montagne frémit de joie et d'espérance.
Peuples, frappez des mains, le roi des rois s'avance,
Il pose de Sion
l'éternel fondement.
De sa main pleine de justice,
Il verse aux
nations l'abondance et la paix.
Réjouis-toi, Sion, sous ton ombre propice,
Ainsi que le palmier qui parfume Cadès,
La paix et l'équité fleurissent
à jamais.
De sa main pleine de justice,
Il verse aux nations l'abondance
et la paix.
Dieu chérit de Sion les sacrés tabernacles
Plus que les
tentes d'Israël;
Il y fait sa demeure, il y rend ses oracles,
Il y fait
éclater sa gloire et ses miracles;
Sion, ainsi que lui ton nom est immortel.
Dieu chérit de Sion les sacrés tabernacles
Plus que les tentes d'Israël.
C'est là qu'un jour vaut mieux que mille;
C'est là qu'environné de
la troupe docile
De ses nombreux enfants, sa gloire et son appui,
Le roi
vieillit, semblable à l'olivier fertile
Qui voit ses rejetons fleurir autour
de lui.
XXIV
Hymne au soleil
Vous avez pris pitié de sa
longue douleur!
Vous me rendez le jour, Dieu que l'amour implore!
Déjà
mon front couvert d'une molle pâleur,
Des teintes de la vie à ses yeux se
colore;
Déjà dans tout mon être une douce chaleur
Circule avec mon sang,
remonte dans mon coeur :
Je renais pour aimer encore!
Mais la nature
aussi se réveille en ce jour!
Au doux soleil de mai nous la voyons renaître;
Les oiseaux de Vénus autour de ma fenêtre
Du plus chéri des mois
proclament le retour!
Guidez mes premiers pas dans nos vertes campagnes!
Conduis-moi, chère Elvire, et soutiens ton amant :
Je veux voir le
soleil s'élever lentement,
Précipiter son char du haut de nos montagnes,
Jusqu'à l'heure où dans l'onde il ira s'engloutir,
Et cédera les airs au
nocturne zéphyr!
Viens! Que crains-tu pour moi? Le ciel est sans nuage!
Ce plus beau de nos jours passera sans orage;
Et c'est l'heure où déjà
sur les gazons en fleurs
Dorment près des troupeaux les paisibles pasteurs!
Dieu! que les airs sont doux! Que la lumière est pure!
Tu règnes en
vainqueur sur toute la nature,
O soleil! et des cieux, où ton char est
porté,
Tu lui verses la vie et la fécondité!
Le jour où, séparant la
nuit de la lumière,
L'éternel te lança dans ta vaste carrière,
L'univers
tout entier te reconnut pour roi;
Et l'homme, en t'adorant, s'inclina devant
toi!
De ce jour, poursuivant ta carrière enflammée,
Tu décris sans repos
ta route accoutumée;
L'éclat de tes rayons ne s'est point affaibli,
Et
sous la main des temps ton front n'a point pâli!
Quand la voix du matin
vient réveiller l'aurore,
L'Indien, prosterné, te bénit et t'adore!
Et
moi, quand le midi de ses feux bienfaisants
Ranime par degrés mes membres
languissants,
Il me semble qu'un Dieu, dans tes rayons de flamme,
En
échauffant mon sein, pénètre dans mon âme!
Et je sens de ses fers mon esprit
détaché,
Comme si du Très-Haut le bras m'avait touché!
Mais ton sublime
auteur défend-il de le croire?
N'es-tu point, ô soleil! un rayon de sa
gloire?
Quand tu vas mesurant l'immensité des cieux,
O soleil! n'es-tu
point un regard de ses yeux?
Ah! si j'ai quelquefois, aux jours de
l'infortune,
Blasphémé du soleil la lumière importune;
Si j'ai maudit
les dons que j'ai reçus de toi,
Dieu, qui lis dans les coeurs, ô Dieu!
pardonne-moi!
Je n'avais pas goûté la volupté suprême
De revoir la
nature auprès de ce que j'aime,
De sentir dans mon coeur, aux rayons d'un
beau jour,
Redescendre à la fois et la vie et l'amour!
Insensé!
j'ignorais tout le prix de la vie!
Mais ce jour me l'apprend, et je te
glorifie!
XXV
Adieu
Oui, j'ai quitté ce port tranquille,
Ce port si longtemps appelé,
Où loin des ennuis de la ville,
Dans un
loisir doux et facile,
Sans bruit mes jours auraient coulé.
J'ai quitté
l'obscure vallée,
Le toit champêtre d'un ami;
Loin des bocages de Bissy,
Ma muse, à regret exilée,
S'éloigne triste et désolée
Du séjour
qu'elle avait choisi.
Nous n'irons plus dans les prairies,
Au premier
rayon du matin,
Egarer, d'un pas incertain,
Nos poétiques rêveries.
Nous ne verrons plus le soleil,
Du haut des cimes d'Italie
Précipitant son char vermeil,
Semblable au père de la vie,
Rendre à
la nature assoupie
Le premier éclat du réveil.
Nous ne goûterons plus
votre ombre,
Vieux pins, l'honneur de ces forêts,
Vous n'entendrez plus
nos secrets;
Sous cette grotte humide et sombre
Nous ne chercherons plus
le frais,
Et le soir, au temple rustique,
Quand la cloche mélancolique
Appellera tout le hameau,
Nous n'irons plus, à la prière,
Nous
courber sur la simple pierre
Qui couvre un rustique tombeau.
Adieu,
vallons; adieu, bocages;
Lac azuré, rochers sauvages,
Bois touffus,
tranquille séjour,
Séjour des heureux et des sages,
Je vous ai quittés
sans retour.
Déjà ma barque fugitive
Au souffle des zéphyrs
trompeurs,
S'éloigne à regret de la rive
Que m'offraient des dieux
protecteurs.
J'affronte de nouveaux orages;
Sans doute à de nouveaux
naufrages
Mon frêle esquif est dévoué;
Et pourtant à la fleur de l'âge,
Sur quels écueils, sur quels rivages
N'ai-je déjà pas échoué?
Mais
d'une plainte téméraire
Pourquoi fatiguer le destin?
A peine au milieu
du chemin,
Faut-il regarder en arrière?
Mes lèvres à peine ont goûté
Le calice amer de la vie,
Loin de moi je l'ai rejeté;
Mais l'arrêt
cruel est porté,
Il faut boire jusqu'à la lie!
Lorsque mes pas auront
franchi
Les deux tiers de notre carrière,
Sous le poids d'une vie
entière
Quand mes cheveux auront blanchi,
Je reviendrai du vieux Bissy
Visiter le toit solitaire
Où le ciel me garde un ami.
Dans quelque
retraite profonde,
Sous les arbres par lui plantés,
Nous verrons couler
comme l'onde
La fin de nos jours agités.
Là, sans crainte et sans
espérance,
Sur notre orageuse existence,
Ramenés par le souvenir,
Jetant nos regards en arrière,
Nous mesurerons la carrière
Qu'il
aura fallu parcourir.
Tel un pilote octogénaire,
Du haut d'un rocher
solitaire,
Le soir, tranquillement assis,
Laisse au loin égarer sa vue
Et contemple encor l'étendue
Des mers qu'il sillonna jadis.
XXVI
La semaine Sainte à la Roche-Guyon
Ici viennent mourir les derniers
bruits du monde :
Nautoniers sans étoile, abordez! c'est le port :
Ici
l'âme se plonge en une paix profonde,
Et cette paix n'est pas la mort.
Ici jamais le ciel n'est orageux ni sombre;
Un jour égal et pur y
repose les yeux.
C'est ce vivant soleil, dont le soleil est l'ombre,
Qui
le répand du haut des cieux.
Comme un homme éveillé longtemps avant
l'aurore
Jeunes, nous avons fui dans cet heureux séjour,
Notre rêve est
fini, le vôtre dure encore;
Eveillez-vous! voilà le jour.
Coeurs
tendres, approchez! Ici l'on aime encore;
Mais l'amour, épuré, s'allume sur
l'autel.
Tout ce qu'il a d'humain, à ce feu s'évapore;
Tout ce qui reste
est immortel!
La prière qui veille en ces saintes demeures
De
l'astre matinal nous annonce le cours;
Et, conduisant pour nous le char
pieux des heures,
Remplit et mesure nos jours.
L'airain religieux
s'éveille avec l'aurore;
Il mêle notre hommage à la voix des zéphyrs,
Et
les airs, ébranlés sous le marteau sonore,
Prennent l'accent de nos soupirs.
Dans le creux du rocher, sous une voûte obscure,
S'élève un simple
autel : roi du ciel, est-ce toi?
Oui, contraint par l'amour, le Dieu de la
nature
Y descend, visible à la foi.
Que ma raison se taise, et que
mon coeur adore!
La croix à mes regards révèle un nouveau jour;
Aux
pieds d'un Dieu mourant, puis-je douter encore?
Non, l'amour m'explique
l'amour!
Tous ces fronts prosternés, ce feu qui les embrase,
Ces
parfums, ces soupirs s'exhalant du saint lieu,
Ces élans enflammés, ces
larmes de l'extase,
Tout me répond que c'est un Dieu.
Favoris du
Seigneur, souffrez qu'à votre exemple,
Ainsi qu'un mendiant aux portes d'un
palais,
J'adore aussi de loin, sur le seuil de son temple,
Le Dieu qui
vous donne la paix.
Ah! laissez-moi mêler mon hymne à vos louanges!
Que mon encens souillé monte avec votre encens.
Jadis les fils de
l'homme aux saints concerts des anges
Ne mêlaient-ils pas leurs accents!
Du nombre des vivants chaque aurore m'efface,
Je suis rempli de
jours, de douleurs, de remords.
Sous le portique obscur venez marquer ma
place,
Ici, près du séjour des morts!
Souffrez qu'un étranger veille
auprès de leur cendre,
Brûlant sur un cercueil comme ces saints flambeaux;
La mort m'a tout ravi, la mort doit tout me rendre;
J'attends le réveil
des tombeaux!
Ah! puissé-je près d'eux, au gré de mon envie,
A
l'ombre de l'autel, et non loin de ce port,
Seul, achever ainsi les restes
de ma vie
Entre l'espérance et la mort!
XXVII
Le Chrétien
mourant
Qu'entends-je? autour de moi l'airain sacré résonne!
Quelle
foule pieuse en pleurant m'environne?
Pour qui ce chant funèbre et ce pâle
flambeau?
O mort, est-ce ta voix qui frappe mon oreille
Pour la dernière
fois? eh quoi! je me réveille
Sur le bord du tombeau!
O toi! d'un
feu divin précieuse étincelle,
De ce corps périssable habitante immortelle,
Dissipe ces terreurs : la mort vient t'affranchir!
Prends ton vol, ô mon
âme! et dépouille tes chaînes.
Déposer le fardeau des misères humaines,
Est-ce donc là mourir?
Oui, le temps a cessé de mesurer mes heures.
Messagers rayonnants des célestes demeures,
Dans quels palais nouveaux
allez-vous me ravir?
Déjà, déjà je nage en des flots de lumière;
L'espace devant moi s'agrandit, et la terre
Sous mes pieds semble fuir!
Mais qu'entends-je? au moment où mon âme s'éveille,
Des soupirs, des
sanglots ont frappé mon oreille?
Compagnons de l'exil, quoi! vous pleurez ma
mort?
Vous pleurez? et déjà dans la coupe sacrée
J'ai bu l'oubli des
maux, et mon âme enivrée
Entre au céleste port!
XXVIII
Dieu
A M. de la Mennais.
Oui, mon âme se plaît à secouer ses
chaînes :
Déposant le fardeau des misères humaines,
Laissant errer mes
sens dans ce monde des corps,
Au monde des esprits je monte sans efforts.
Là, foulant à mes pieds cet univers visible,
Je plane en liberté dans
les champs du possible,
Mon âme est à l'étroit dans sa vaste prison :
Il
me faut un séjour qui n'ait pas d'horizon.
Comme une goutte d'eau dans
l'Océan versée,
L'infini dans son sein absorbe ma pensée;
Là, reine de
l'espace et de l'éternité,
Elle ose mesurer le temps, l'immensité,
Aborder le néant, parcourir l'existence,
Et concevoir de Dieu
l'inconcevable essence.
Mais sitôt que je veux peindre ce que je sens,
Toute parole expire en efforts impuissants.
Mon âme croit parler, ma
langue embarrassée
Frappe l'air de vingt sons, ombre de ma pensée.
Dieu
fit pour les esprits deux langages divers :
En sons articulés l'un vole dans
les airs;
Ce langage borné s'apprend parmi les hommes,
Il suffit aux
besoins de l'exil où nous sommes,
Et, suivant des mortels les destins
inconstants
Change avec les climats ou passe avec les temps.
L'autre,
éternel, sublime, universel, immense,
Est le langage inné de toute
intelligence :
Ce n'est point un son mort dans les airs répandu,
C'est
un verbe vivant dans le coeur entendu;
On l'entend, on l'explique, on le
parle avec l'âme;
Ce langage senti touche, illumine, enflamme;
De ce que
l'âme éprouve interprètes brûlants,
Il n'a que des soupirs, des ardeurs, des
élans;
C'est la langue du ciel que parle la prière,
Et que le tendre
amour comprend seul sur la terre.
Aux pures régions où j'aime à m'envoler,
L'enthousiasme aussi vient me la révéler;
Lui seul est mon flambeau dans
cette nuit profonde,
Et mieux que la raison il m'explique le monde.
Viens donc! il est mon guide, et je veux t'en servir.
A ses ailes de
feu, viens, laisse-toi ravir!
Déjà l'ombre du monde à nos regards s'efface,
Nous échappons au temps, nous franchissons l'espace,
Et dans l'ordre
éternel de la réalité,
Nous voilà face à face avec la vérité!
Cet astre
universel, sans déclin, sans aurore,
C'est Dieu, c'est ce grand tout, qui
soi-même s'adore!
Il est; tout est en lui : l'immensité, les temps,
De
son être infini sont les purs éléments;
L'espace est son séjour, l'éternité
son âge;
Le jour est son regard, le monde est son image;
Tout l'univers
subsiste à l'ombre de sa main;
L'être à flots éternels découlant de son
sein,
Comme un fleuve nourri par cette source immense,
S'en échappe, et
revient finir où tout commence.
Sans bornes comme lui ses ouvrages parfaits
Bénissent en naissant la main qui les a faits!
Il peuple l'infini chaque
fois qu'il respire;
Pour lui, vouloir c'est faire, exister c'est produire!
Tirant tout de soi seul, rapportant tout à soi,
Sa volonté suprême est
sa suprême loi!
Mais cette volonté, sans ombre et sans faiblesse,
Est à
la fois puissance, ordre, équité, sagesse.
Sur tout ce qui peut être il
l'exerce à son gré;
Le néant jusqu'à lui s'élève par degré :
Intelligence, amour, force, beauté, jeunesse,
Sans s'épuiser jamais, il
peut donner sans cesse,
Et comblant le néant de ses dons précieux,
Des
derniers rangs de l'être il peut tirer des dieux!
Mais ces dieux de sa main,
ces fils de sa puissance,
Mesurent d'eux à lui l'éternelle distance,
Tendant par leur nature à l'être qui les fit;
Il est leur fin à tous, et
lui seul se suffit!
Voilà, voilà le Dieu que tout esprit adore,
Qu'Abraham a servi, que rêvait Pythagore,
Que Socrate annonçait,
qu'entrevoyait Platon;
Ce Dieu que l'univers révèle à la raison,
Que la
justice attend, que l'infortune espère,
Et que le Christ enfin vint montrer
à la terre!
Ce n'est plus là ce Dieu par l'homme fabriqué,
Ce Dieu par
l'imposture à l'erreur expliqué,
Ce Dieu défiguré par la main des faux
prêtres,
Qu'adoraient en tremblant nos crédules ancêtres.
Il est seul,
il est un, il est juste, il est bon;
La terre voit son oeuvre, et le ciel
sait son nom!
Heureux qui le connaît! plus heureux qui l'adore!
Qui,
tandis que le monde ou l'outrage ou l'ignore,
Seul, aux rayons pieux des
lampes de la nuit,
S'élève au sanctuaire où la foi l'introduit
Et,
consumé d'amour et de reconnaissance,
Brûle comme l'encens son âme en sa
présence!
Mais pour monter à lui notre esprit abattu
Doit emprunter d'en
haut sa force et sa vertu.
Il faut voler au ciel sur des ailes de flamme :
Le désir et l'amour sont les ailes de l'âme.
Ah! que ne suis-je né dans
l'âge où les humains,
Jeunes, à peine encore échappés de ses mains,
Près
de Dieu par le temps, plus près par l'innocence,
Conversaient avec lui,
marchaient en sa présence?
Que n'ai-je vu le monde à son premier soleil?
Que n'ai-je entendu l'homme à son premier réveil?
Tout lui parlait de
toi, tu lui parlais toi-même;
L'univers respirait ta majesté suprême;
La
nature, sortant des mains du Créateur,
Etalait en tous sens le nom de son
auteur;
Ce nom, caché depuis sous la rouille des âges,
En traits plus
éclatants brillait sur tes ouvrages;
L'homme dans le passé ne remontait qu'à
toi;
Il invoquait son père, et tu disais : C'est moi.
Longtemps comme un
enfant ta voix daigna l'instruire,
Et par la main longtemps tu voulus le
conduire.
Que de fois dans ta gloire à lui tu t'es montré,
Aux vallons
de Sennar, aux chênes de Membré,
Dans le buisson d'Horeb, ou sur l'auguste
cime
Où Moïse aux Hébreux dictait sa loi sublime!
Ces enfants de Jacob,
premiers-nés des humains,
Reçurent quarante ans la manne de tes mains :
Tu frappais leur esprit par tes vivants oracles!
Tu parlais à leurs yeux
par la voix des miracles!
Et lorsqu'ils t'oubliaient, tes anges descendus
Rappelaient ta mémoire à leurs coeurs éperdus!
Mais enfin, comme un
fleuve éloigné de sa source,
Ce souvenir si pur s'altéra dans sa course!
De cet astre vieilli la sombre nuit des temps
Eclipsa par degrés les
rayons éclatants;
Tu cessas de parler; l'oubli, la main des âges,
Usèrent ce grand nom empreint dans tes ouvrages;
Les siècles en passant
firent pâlir la foi;
L'homme plaça le doute entre le monde et toi.
Oui,
ce monde, Seigneur, est vieilli pour ta gloire;
Il a perdu ton nom, ta trace
et ta mémoire
Et pour les retrouver il nous faut, dans son cours,
Remonter flots à flots le long fleuve des jours!
Nature! firmament!
l'oeil en vain vous contemple;
Hélas! sans voir le Dieu, l'homme admire le
temple,
Il voit, il suit en vain, dans les déserts des cieux,
De leurs
mille soleils le cours mystérieux!
Il ne reconnaît plus la main qui les
dirige!
Un prodige éternel cesse d'être un prodige!
Comme ils brillaient
hier, ils brilleront demain!
Qui sait où commença leur glorieux chemin?
Qui sait si ce flambeau, qui luit et qui féconde,
Une première fois
s'est levé sur le monde?
Nos pères n'ont point vu briller son premier tour,
Et les jours éternels n'ont point de premier jour.
Sur le monde moral,
en vain ta providence,
Dans ces grands changements révèle ta présence!
C'est en vain qu'en tes jeux l'empire des humains
Passe d'un sceptre à
l'autre, errant de mains en mains;
Nos yeux accoutumés à sa vicissitude
Se sont fait de ta gloire une froide habitude;
Les siècles ont tant vu
de ces grands coups du sort :
Le spectacle est usé, l'homme engourdi
s'endort.
Réveille-nous, grand Dieu! parle et change le monde;
Fais
entendre au néant ta parole féconde.
Il est temps! lève-toi! sors de ce long
repos;
Tire un autre univers de cet autre chaos.
A nos yeux assoupis il
faut d'autres spectacles!
A nos esprits flottants il faut d'autres miracles!
Change l'ordre des cieux qui ne nous parle plus!
Lance un nouveau soleil
à nos yeux éperdus!
Détruis ce vieux palais, indigne de ta gloire;
Viens! montre-toi toi-même et force-nous de croire!
Mais peut-être,
avant l'heure où dans les cieux déserts
Le soleil cessera d'éclairer
l'univers,
De ce soleil moral la lumière éclipsée
Cessera par degrés
d'éclairer la pensée;
Et le jour qui verra ce grand flambeau détruit
Plongera l'univers dans l'éternelle nuit.
Alors tu briseras ton inutile
ouvrage :
Ses débris foudroyés rediront d'âge en âge :
Seul je suis!
hors de moi rien ne peut subsister!
L'homme cessa de croire, il cessa
d'exister!
XXIX
L'automne
Salut! bois couronnés d'un reste
de verdure!
Feuillages jaunissants sur les gazons épars!
Salut, derniers
beaux jours! Le deuil de la nature
Convient à la douleur et plaît à mes
regards!
Je suis d'un pas rêveur le sentier solitaire,
J'aime à
revoir encor, pour la dernière fois,
Ce soleil pâlissant, dont la faible
lumière
Perce à peine à mes pieds l'obscurité des bois!
Oui, dans
ces jours d'automne où la nature expire,
A ses regards voilés, je trouve
plus d'attraits,
C'est l'adieu d'un ami, c'est le dernier sourire
Des
lèvres que la mort va fermer pour jamais!
Ainsi, prêt à quitter
l'horizon de la vie,
Pleurant de mes longs jours l'espoir évanoui,
Je me
retourne encore, et d'un regard d'envie
Je contemple ses biens dont je n'ai
pas joui!
Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,
Je vous
dois une larme aux bords de mon tombeau;
L'air est si parfumé! la lumière
est si pure!
Aux regards d'un mourant le soleil est si beau!
Je
voudrais maintenant vider jusqu'à la lie
Ce calice mêlé de nectar et de
fiel!
Au fond de cette coupe où je buvais la vie,
Peut-être restait-il
une goutte de miel?
Peut-être l'avenir me gardait-il encore
Un
retour de bonheur dont l'espoir est perdu?
Peut-être dans la foule, une âme
que j'ignore
Aurait compris mon âme, et m'aurait répondu?...
La
fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire;
A la vie, au soleil, ce sont
là ses adieux;
Moi, je meurs; et mon âme, au moment qu'elle expire,
S'exhale comme un son triste et mélodieux.
XXX
La Poésie sacrée
Dithyrambe
A M. Eugène de Genoude.
Son front est couronné
de palmes et d'étoiles;
Son regard immortel, que rien ne peut ternir,
Traversant tous les temps, soulevant tous les voiles,
Réveille le passé,
plonge dans l'avenir!
Du monde sous ses yeux ses fastes se déroulent,
Les siècles à ses pieds comme un torrent s'écoulent;
A son gré
descendant ou remontant leurs cours,
Elle sonne aux tombeaux l'heure,
l'heure fatale,
Ou sur sa lyre virginale
Chante au monde vieilli ce
jour, père des jours!
------
Ecoutez! - Jéhova s'élance
Du sein
de son éternité.
Le chaos endormi s'éveille en sa présence,
Sa vertu le
féconde, et sa toute-puissance
Repose sur l'immensité!
Dieu dit, et
le jour fut; Dieu dit, et les étoiles
De la nuit éternelle éclaircirent les
voiles;
Tous les éléments divers
A sa voix se séparèrent;
Les eaux
soudain s'écoulèrent
Dans le lit creusé des mers;
Les montagnes
s'élevèrent,
Et les aquilons volèrent
Dans les libres champs des airs!
Sept fois de Jéhova la parole féconde
Se fit entendre au monde,
Et sept fois le néant à sa voix répondit;
Et Dieu dit : Faisons l'homme
à ma vivante image.
Il dit, l'homme naquit; à ce dernier ouvrage
Le
Verbe créateur s'arrête et s'apllaudit!
------
Mais ce n'est plus un
Dieu! - C'est l'homme qui soupire
Eden a fui!... voilà le travail et la
mort!
Dans les larmes sa voix expire;
La corde du bonheur se brise sur
sa lyre,
Et Job en tire un son triste comme le sort.
------
Ah!
périsse à jamais le jour qui m'a vu naître!
Ah! périsse à jamais la nuit qui
m'a conçu!
Et le sein qui m'a donné l'être,
Et les genoux qui m'ont
reçu!
Que du nombre des jours Dieu pour jamais l'efface;
Que,
toujours obscurci des ombres du trépas,
Ce jour parmi les jours ne trouve
plus sa place,
Qu'il soit comme s'il n'était pas!
Maintenant dans
l'oubli je dormirais encore,
Et j'achèverais mon sommeil
Dans cette
longue nuit qui n'aura point d'aurore,
Avec ces conquérants que la terre
dévore,
Avec le fruit conçu qui meurt avant d'éclore
Et qui n'a pas vu
le soleil.
Mes jours déclinent comme l'ombre;
Je voudrais les
précipiter.
O mon Dieu! retranchez le nombre
Des soleils que je dois
compter!
L'aspect de ma longue infortune
Eloigne, repousse, importune
Mes frères lassés de mes maux;
En vain je m'adresse à leur foule,
Leur pitié m'échappe et s'écoule
Comme l'onde au flanc des coteaux.
Ainsi qu'un nuage qui passe,
Mon printemps s'est évanoui;
Mes
yeux ne verront plus la trace
De tous ces biens dont j'ai joui.
Par le
souffle de la colère,
Hélas! arraché à la terre,
Je vais d'où l'on ne
revient pas!
Mes vallons, ma propre demeure,
Et cet oeil même qui me
pleure,
Ne reverront jamais mes pas!
L'homme vit un jour sur la
terre
Entre la mort et la douleur;
Rassasié de sa misère,
Il tombe
enfin comme la fleur;
Il tombe! Au moins par la rosée
Des fleurs la
racine arrosée
Peut-elle un moment refleurir!
Mais l'homme, hélas!,
après la vie,
C'est un lac dont l'eau s'est enfuie :
On le cherche, il
vient de tarir.
Mes jours fondent comme la neige
Au souffle du
courroux divin;
Mon espérance, qu'il abrège,
S'enfuit comme l'eau de ma
main;
Ouvrez-moi mon dernier asile;
Là, j'ai dans l'ombre un lit
tranquille,
Lit préparé pour mes douleurs!
O tombeau! vous êtes mon
père!
Et je dis aux vers de la terre :
Vous êtes ma mère et mes soeurs!
Mais les jours heureux de l'impie
Ne s'éclipsent pas au matin;
Tranquille, il prolonge sa vie
Avec le sang de l'orphelin!
Il étend
au loin ses racines;
Comme un troupeau sur les collines,
Sa famille
couvre Ségor;
Puis dans un riche mausolée
Il est couché dans la vallée,
Et l'on dirait qu'il vit encor.
C'est le secret de Dieu, je me tais
et l'adore!
C'est sa main qui traça les sentiers de l'aurore,
Qui pesa
l'Océan, qui suspendit les cieux!
Pour lui, l'abîme est nu, l'enfer même est
sans voiles!
Il a fondé la terre et semé les étoiles!
Et qui suis-je à
ses yeux?
------
Mais la harpe a frémi sous les doigts d'Isaïe;
De
son sein bouillonnant la menace à longs flots
S'échappe; un Dieu l'ap