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PREMIERES MEDITATIONS POETIQUES
La mort de Socrate
par
M. de Lamartine
1860
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PRÉFACE.
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L'homme se plaît à remonter à sa source; le fleuve n'y remonte pas. C'est que
l'homme est une intelligence et que le fleuve est un élément. Le passé, le
présent, l'avenir, ne sont qu'un pour Dieu. L'homme est Dieu par la pensée. Il
voit, il sent, il vit à tous les points de son existence à la fois. Il se
contemple lui-même, il se comprend, il se possède, il se ressuscite et il se
juge dans les années qu'il a déjà vécu. En un mot, il revit tant qu'il lui plaît
de revivre par ses souvenirs. C'est souffrance quelquefois, mais c'est sa
grandeur. Revivons donc un moment, et voyons comment je naquis avec une parcelle
de ce qu'on appelle poésie dans ma nature, et comment cette parcelle de feu
divin s'alluma en moi à mon insu, jeta quelques fugitives lueurs dans ma
jeunesse, et s'évapora plus tard dans les grands vents de mon équinoxe et dans
la fumée de ma vie.
J'étais né impressionnable et sensible. Ces deux
qualités sont les deux premiers éléments de toute poésie. Les choses extérieures
à peine aperçues laissaient une vive et profonde empreinte en moi; et, quand
elles avaient disparu de mes yeux, elles se répercutaient et se conservaient
présentes dans ce qu'on nomme l'imagination, c'est-à-dire la mémoire, qui
revoit et qui repeint en nous. Mais, de plus, ces images ainsi revues et
repeintes se transformaient promptement en sentiment. Mon âme animait ces
images, mon coeur se mêlait à ces impressions. J'aimais et j'incorporais en moi
ce qui m'avait frappé. J'étais une glace vivante qu'aucune poussière de ce monde
n'avait encore ternie, et qui réverbérait l'oeuvre de Dieu! De là à chanter ce
cantique intérieur qui s'élève en nous il n'y avait pas loin. Il ne me manquait
que la voix; cette voix que je cherchais et qui balbutiais sur mes lèvres
d'enfant, c'était la poésie. Voici les plus lointaines traces que je retrouve,
au fond de mes souvenirs presque effacés, des premières révélations du sentiment
poétique qui allait me saisir à mon insu, et me faire à mon tour chanter des
vers au bord de mon nid, comme l'oiseau.
J'avais dix ans; nous vivions à la
campagne. Les soirées d'hiver étaient longues; la lecture en abrégeait les
heures. Pendant que notre mère berçait du pied une de mes petites soeurs dans
son berceau, et qu'elle allaitait l'autre sur un long canapé d'Utrecht rouge et
râpé, à l'angle du salon, mon père lisait. Moi je jouais à terre à ses pieds
avec des morceaux de sureau que le jardinier avait coupés pour moi dans le
jardin; je faisais sortir la moelle du bois à l'aide d'une baguette de fusil.
J'y creusais des trous à distances égales, j'en refermais aux deux extrémités
l'orifice, et j'en taillais ainsi des flûtes que j'allais essayer le lendemain
avec mes camarades les enfants du village, et qui résonnaient mélodieusement au
printemps sous les saules, au bord du ruisseau, dans les prés.
Mon père
avait une voix sonore, douce, grave, vibrante comme les palpitations d'une corde
de harpe, où la vie des entrailles auxquelles on l'a arrachée semble avoir
laissé le gémissement d'un nerf animé. Cette voix, qu'il avait beaucoup exercée
dans sa jeunesse en jouant la tragédie et la comédie dans les loisirs de ses
garnisons, n'était point déclamatoire, mais pathétique. Elle empruntait un
attendrissement d'organe et une suavité de son de plus, de l'heure, du lieu, du
recueillement de la soirée, de la présence de ces petits enfants jouant ou
dormant autour de lui, du bruit monotone de ce berceau à qui le mouvement était
imprimé par le bout de la pantoufle de notre mère, et de l'aspect de cette belle
jeune femme qu'il adorait, et qu'il se plaisait à distraire des perpétuels
soucis de sa maternité.
Il lisait dans un grand et beau volume relié en peau
et à tranche dorée (c'était un volume des oeuvres de Voltaire) la tragédie de
Mérope. Sa voix changeait d'accents avec le rôle. C'était tantôt le tyran
cruel, tantôt la mère tremblante, tantôt le fils errant et persécuté; puis les
larmes de la reconnaissance, puis les soupçons de l'usurpateur, puis la fureur,
la désolation, le coup de poignard, les larmes, les sanglots, la mort, le livre
qui se refermait, le long silence qui suit les fortes commotions du coeur.
Tout en creusant mes flûtes de sureau, j'écoutais, je comprenais, je
sentais; ce drame de mère et de fils se déroulait précisément tout entier dans
l'ordre d'idées et de sentiments le plus à la portée de mon intelligence et de
mon coeur. Je me figurais Mérope dans ma mère; moi dans le fils disparu et
reconnu retombant dans ses bras, arraché de son sein. De plus, ce langage
cadencé comme une danse de mots dans l'oreille, ces belles images qui font voir
ce qu'on entend, ces hémistiches qui reposent le son pour le précipiter ensuite
plus rapide, ces consonnances de la fin des vers qui sont comme des échos
répercutés où le même sentiment se prolonge dans le même son, cette symétrie des
rimes qui correspond matériellement à je ne sais quel instinct de symétrie
morale cachée au fond de notre nature, et qui pourrait bien être une
contre-empreinte de l'ordre divin, du rhythme incréé dans l'univers; enfin cette
solennité de la voix de mon père, qui transfigurait sa parole ordinairement
simple, et qui me rappelait l'accent religieux des psalmodies du prêtre le
dimanche dans l'église de Milly; tout cela suscitait vivement mon attention, ma
curiosité, mon émotion même. Je me disais intérieurement: -Voilà une langue que
je voudrais bien savoir, que je voudrais bien parler quand je serai grand.- Et
quand neuf heures sonnaient à la grosse horloge de noyer de la cuisine, et que
j'avais fait ma prière et embrassé mon père et ma mère, je repassais en
m'endormant ces vers, comme un homme qui vient d'être ballotté par les vagues
sent encore, après être descendu à terre, le roulis de la mer, et croit que son
lit nage sur les flots.
Depuis cette lecture de Mérope, je cherchais
toujours de préférence des ouvrages qui contenaient des vers, parmi les volumes
oubliés sur la table de mon père ou sur le piano de ma mère, au salon. La
Henriade, toute sèche et toute déclamatoire qu'elle fût, me ravissait. Ce
n'était que l'amour du son, mais ce son était pour moi une musique. On me
faisait bien apprendre aussi par coeur quelques fables de La Fontaine; mais ces
vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l'oreille ni sur la
page, me rebutaient. D'ailleurs, ces histoires d'animaux qui parlent, qui se
font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïstes,
railleurs, avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants que nous, me
soulevaient le coeur. Les fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie dure,
froide et égoïste d'un vieillard, que la philosophie aimante, généreuse, naïve
et bonne d'un enfant: c'est du fiel, ce n'est pas du lait pour les lèvres et
pour les coeurs de cet âge. Ce livre me répugnait; je ne savais pas pourquoi. Je
l'ai su depuis: c'est qu'il n'est pas bon. Comment le livre serait-il bon?
l'homme ne l'était pas. On dirait qu'on lui a donné par dérision le nom du
bon La Fontaine. La Fontaine était un philosophe de beaucoup d'esprit,
mais un philosophe cynique. Que penser d'une nation qui commence l'éducation de
ses enfants par les leçons d'un cynique? Cet homme, qui ne connaissait pas son
fils, qui vivait sans famille, qui écrivait des contes orduriers en cheveux
blancs pour provoquer les sens de la jeunesse, qui mendiait dans des dédicaces
adulatrices l'aumône des riches financiers du temps pour payer ses faiblesses;
cet homme dont Racine, Corneille, Boileau, Fénelon, Bossuet, les poëtes, les
écrivains ses contemporains, ne parlent pas, ou ne parlent qu'avec une espèce de
pitié comme d'un vieux enfant, n'était ni un sage ni un homme naïf. Il avait la
philosophie du sans-souci et la naïveté de l'égoïsme. Douze vers sonores,
sublimes, religieux, d'Athalie m'effaçaient de l'oreille toutes les
cigales, tous les corbeaux et tous les renards de cette ménagerie puérile.
J'étais né sérieux et tendre; il me fallait dès lors une langue selon mon âme.
Jamais je n'ai pu depuis, revenir de mon antipathie contre les fables.
Une
autre impression de ces premières années confirma, je ne sais comment, mon
inclination d'enfant pour les vers.
Un jour que j'accompagnais mon père à la
chasse, la voix des chiens égarés nous conduisit sur le revers d'une montagne
boisée, dont les pentes, entrecoupées de châtaigniers et de petits prés, sont
semées des quelques chaumières et de deux ou trois maisonnettes blanchies à la
chaux, u peu plus riches que les masures de paysans, et entourées chacune d'un
verger, d'un jardin, d'une haie vive, d'une cour rustique. Mon père, ayant
retrouvé les chiens et les ayant remis en laisse avec leur collier de grelots,
cherchait de l'oeil un sentier qui menait à une de ces maisons, pour m'y faire
déjeuner et reposer un moment, car nous avions marché depuis l'aube du jour.
Cette maison était habitée par un de ses amis, vieil officier des armées du roi,
retiré du service, et finissant ses jours dans ces montagnes natales, entre une
servante et un chien. C'était une belle journée d'automne. Les rayons du soleil
du matin, dorant de teintes bronzées les châtaigniers et de teintes pourpres les
flèches de deux ou trois jeunes peupliers, venaient se réverbérer sur le mur
blanc de la petite maison, et entraient avec la brise chaude par une petite
fenêtre ouverte encadrée de lierre, comme pour l'inonder de lumière, de gaieté
et de parfum. Des pigeons roucoulaient sur le mur d'appui d'une étroite
terrasse, d'où la source domestique tombait dans le verger par un conduit de
bois creux, comme dans les villages suisses. Nous appuyâmes le pouce sur le
loquet, nous traversâmes la cour; le chien aboya sans colère, et vint me lécher
les mains en battant l'air de sa queue, signe d'hospitalité pour les enfants. La
vieille servante me mena à la cuisine pour me couper une tranche de pain bis,
puis au verger pour me cueillir des pêches de vigne. Mon père était entré chez
son ami. Quand j'eus mon pain à la main et mes pêches dans mon chapeau, la bonne
femme me ramena à la maison rejoindre mon père.
Je le trouvai dans un petit
cabinet de travail, causant avec son ami. Cet ami était un beau vieillard à
cheveux blancs comme la neige, à l'aspect militaire, à l'oeil vif, à la bouche
gracieuse et mélancolique, au geste franc, à la voix mâle, mais un peu cassée.
Il était assis entre la fenêtre ouverte et une petite table à écrire, sur
laquelle les rayons du soleil, découpés par les feuilles d'arbres, flottaient
aux ondulations du vent, qui agitaient les branches du peuplier comme une eau
courante moirée d'ombre et de jour. Deux pigeons apprivoisés becquetaient les
pages d'un gros livre ouvert sous le coude du vieillard. Il y avait sur la table
une écritoire en bois de rose avec deux petites coupes d'argent ciselé, l'une
pour la liqueur noire, l'autre pour le sable d'or. Au milieu de la table, on
voyait de belles feuilles de papier vélin blanc comme l'albâtre, longues et
larges comme celles des grands livres de plain-chant que j'admirais le dimanche
à l'église sur le pupitre du sacristain. Ces feuilles de papier étaient liées
ensemble par le dos avec des noeuds d'un petit ruban bleu de ciel qui aurait
fait envie aux collerettes des jeunes filles de Milly. Sur la première de ces
feuilles, où la plume à blanches ailes était couchée depuis l'arrivée de mon
père, on voyait quelque chose d'écrit. C'étaient des lignes régulières,
espacées, égales, tracées avec la règle et le compas, d'une forme et d'une
netteté admirables, entre deux larges marges blanches encadrées elles-mêmes dans
de jolis dessins de fleurs à l'encre bleue. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ces
lignes étaient des vers. Le vieillard était poëte; et, comme sa médiocrité
n'était pas aussi dorée que celle d'Horace, et qu'il ne pouvait pas payer à des
imprimeurs l'impression de ses rêves champêtres, il se faisait à lui-même des
éditions soignées de ses oeuvres en manuscrits qui ne lui coûtaient que son
temps et l'huile de sa lampe; il espérait confusément qu'après lui la gloire
tardive, comme disent les anciens, la meilleure, la plus impartiale et la
plus durable des gloires, ouvrirait un jour le coffret de cèdre dans
lequel il renfermait ses manuscrits poétiques, et le vengerait du silence et de
l'obscurité dans lesquels la fortune ensevelissait son génie vivant. Mon père et
lui causaient de ses ouvrages pendant que je mangeais mes pêches et mon pain,
dont je jetais les miettes aux deux pigeons. Le vieillard, enchanté d'avoir un
auditeur inattendu, lut à mon père un fragment du poëme interrompu. C'était la
description d'une fontaine sous des châtaigniers, au bord de laquelle des jeunes
filles déposent leurs cruches à l'ombre, et cueillent des pervenches et de
marguerites pour se faire des couronnes; un mendiant survenait et racontait aux
jeunes bergères l'histoire d'Aréthuse, de Narcisse, d'Hylas, des dryades, des
naïades, de Thétis, d'Amphitrite et de toutes les nymphes qui ont touché à l'eau
douce ou à l'eau salée. Car ce vieillard était de son temps, et en ce temps-là
aucun poëte ne se serait permis d'appeler les choses par leur nom. Il fallait
avoir un dictionnaire mythologique sous son chevet, si l'on voulait rêver des
vers. Je suis le premier qui ai fait descendre la poésie du Parnasse, et qui ai
donné à ce qu'on nommait la muse, au lieu d'une lyre à sept cordes de
convention, les fibres mêmes du coeur de l'homme, touchées et émues par les
innombrables frissons de l'âme et de la nature.
Quoi qu'il en soit, mon
père, qui était trop poli pour s'ennuyer de mauvais vers au foyer même du poëte,
donna quelques éloges aux rimes du vieillard, siffla ses chiens, et me ramena à
la maison. Je lui demandai en chemin quelles étaient donc ces jolies lignes
égales, symétriques, espacées, encadrées de roses, liées de rubans, qui étaient
sur la table. Il me répondit que c'étaient des vers, et que notre hôte était un
poëte. Cette réponse me frappa. Cette scène me fit une longue impression; et
depuis ce jour-là, toutes les fois que j'entendais parler d'un poëte, je me
représentais un beau vieillard assis auprès d'une fenêtre ouverte à large
horizon, dans une maisonnette au bord de grands bois, au murmure d'une source,
aux rayons d'un soleil d'été tombant sur sa plume, et écrivant entre ses oiseaux
et son chien des histoires merveilleuses, dans une langue de musique dont les
paroles chantaient comme les cordes de la harpe de ma mère, touchées par les
ailes invisibles du vent dans le jardin de Milly. Une telle image, à laquelle se
mêlait sans doute le souvenir des pêches, du pain bis, de la bonne servante, des
pigeons privés, du chien caressant, était de nature à me donner un grand goût
pour les poëtes, et je me promettais bien de ressembler à ce vieillard et de
faire ce qu'il faisait quand je serai vieux. Les beaux versets des psaumes de
David, que notre mère nous récitait le dimanche en nous les traduisant pour nous
remplir l'imagination de piété, me paraissaient aussi une langue bien supérieure
à ces misérables puérilités de La Fontaine, et je comprenais que c'était ainsi
qu'on devait parler à Dieu.
Ce furent là mes premières notions et mes
premiers avant-goûts de poésie. Ils s'effacèrent longtemps et entièrement sous
le pénible travail de traduction obligée des poëtes grecs et latins qu'on
m'imposa ensuite comme à tous les enfants dans les études de collége. Il y a de
quoi dégoûter le genre humain de tout sentiment poétique. La peine qu'un
malheureux enfant se donne à apprendre une langue morte, et à chercher dans un
dictionnaire le sens français du mot qu'il lit en latin ou en grec dans Homère,
dans Pindare ou dans Horace, lui enlève toute la volupté de coeur ou d'esprit
que lui ferait la poésie même, s'il la lisait couramment en âge de raison. Il
cherche, au lieu de jouir. Il maudit le mot sans avoir le loisir de penser au
sens. C'est le pionnier qui pioche la cendre ou la lave dans les fouilles de
Pompéi ou d'Herculanum, pour arracher du sol, à la sueur de son front, tantôt un
bras, tantôt un pied, tantôt une boucle de cheveux de la statue qu'il déterre,
au lieu du voluptueux contemplateur qui possède de l'oeil la Vénus restaurée sur
son piédestal, dans son jour, dans sa grâce et dans sa nudité, parmi les
divinités de l'art du Vatican ou du palais Pitti à Florence.
Quant à la
poésie française, les fragments qu'on nous faisait étudier chez les jésuites
consistaient en quelques pitoyables rapsodies du P. Ducereau et de Mme
Deshoulières, dans quelques épîtres de Boileau sur l'Équivoque, sur les
bruits de Paris, et sur le mauvais dîner du restaurateur Mignot. Heureux encore
quand on nous permettait de lire l'épître à Antoine,
Son jardinier d'Auteuil,
Qui dirige chez lui l'if et
le chèvrefeuil,
et quelques plaisanteries de sacristie, empruntées au Lutrin!
Qu'espérer de la poésie d'une nation qui ne donne pour modèle du beau dans
les vers à sa jeunesse que des poëmes burlesques, et qui, au lieu de
l'enthousiasme, enseigne la parodie à des coeurs et à des imaginations de quinze
ans?
Aussi je n'eus pas une aspiration de poésie pendant toutes ces études
classiques. Je n'en retrouvais quelque étincelle dans mon âme que pendant les
vacances, à la fin de l'année. Je venais passer alors six délicieuses semaines
près de ma mère, de mon père, de mes soeurs, dans la petite maison de campagne
qu'ils habitaient. Je retrouvais sur les rayons poudreux du salon la
Jérusalem délivrée du Tasse et le Télémaque de Fénelon. Je les
emportais dans le jardin, sous une petite marge d'ombre que le berceau de
charmille étend le soir sur l'herbe d'une allée. Je me couchais à côté de mes
livres chéris, et je respirais en liberté les songes qui s'exhalaient pour mon
imagination de leurs pages, pendant que l'odeur des roses, de giroflées et des
oeillets des plates-bandes, m'enivrait des exhalaisons de ce sol, dont j'étais
moi-même un pauvre cep transplanté!
Ce ne fut donc qu'après mes études
terminées que je commençai à avoir quelques vagues pressentiments de poésie.
C'est Ossian, après le Tasse, qui me révéla ce monde des images et des
sentiments que j'aimai tant depuis à évoquer avec leurs voix. J'emportais un
volume d'Ossian sur les montagnes; je le lisais où il avait été inspiré, sous
les sapins, dans les nuages, à travers les brumes d'automne, assis près des
déchirures des torrents, aux frissons des vents du nord, au bouillonnement des
eaux de neige dans les ravins. Ossian fut l'Homère de mes premières années; je
lui dois une partie de la mélancolie de mes pinceaux. C'est la tristesse de
l'Océan. Je n'essayai que très-rarement de l'imiter; mais je m'en assimilai
involontairement le vague, la rêverie, l'anéantissement dans la contemplation,
le regard fixe sur des apparitions confuses dans le lointain. C'était pour moi
une mer après le naufrage, sur laquelle flottent, à la lueur de la lune,
quelques débris; où l'on entrevoit quelques figures de jeunes filles élevant
leurs bras blancs, déroulant leurs cheveux humides sur l'écume des vagues; où
l'on distingue des voix plaintives entrecoupées du mugissement des flots contre
l'écueil. C'est le livre non écrit de la rêverie, dont les pages sont couvertes
de caractères énigmatiques et flottants avec lesquels l'imagination fait et
défait ses propres poëmes, comme l'oeil rêveur avec les nuées fait et défait ses
paysage.
Je n'écrivais rien de moi-même encore. Seulement, quand je
m'asseyais au bord des bois de sapins, sur quelque promontoire des lacs de la
Suisse, ou quand j'avais passé des journées entières à errer sur les grèves
sonores des mers d'Italie, et que je m'adossais à quelque débris de môle ou de
temple pour regarder la mer ou pour écouter l'inépuisable balbutiement des
vagues à mes pieds, des mondes de poésie roulaient dans mon coeur et dans mes
yeux! je composais pour moi seul, sans les écrire, des poëmes aussi vastes que
la nature, aussi resplendissants que le ciel, aussi pathétiques que les
gémissements de brises de mer dans les têtes des pin-liéges et dans les feuilles
des lentisques, qui coupent le vent comme autant de petits glaives, pour le
faire pleurer et sangloter dans des millions de petites voix. La nuit me
surprenait souvent ainsi, sans pouvoir m'arracher au charme des fictions dont
mon imagination s'enchantait elle-même. Oh! quels poëmes, si j'avais pu et si
j'avais su les chanter aux autres alors comme je me les chantais intérieurement!
Mais ce qu'il y a de plus divin dans le coeur de l'homme n'en sort jamais, faute
de langue pour être articulé ici-bas. L'âme est infinie, et les langues ne sont
qu'un petit nombre de signes façonnés par l'usage pour les besoins de
communication du vulgaire des hommes. Ce sont des instruments à vingt-quatre
cordes pour rendre des myriades de notes que la passion, la pensée, la rêverie,
l'amour, la prière, la nature et Dieu, font entendre dans l'âme humaine. Comment
contenir l'infini dans ce bourdonnement d'un insecte au bord de sa ruche, que la
ruche voisine ne comprend même pas? Je renonçais à chanter, non faute de
mélodies intérieures, mais faute de voix et de notes pour les révéler.
Cependant je lisais beaucoup, et surtout les poëtes. A force de les lire, je
voulus quelquefois les imiter. A mes retours de voyage, pour passer les hivers
tristes et longs à la campagne, dans la maison sans distraction de mon père,
j'ébauchai plusieurs poëmes épiques, j'écrivais en entier cinq ou six tragédies.
Cet exercice m'assouplit la main et l'oreille aux rhythmes. J'écrivis aussi un
ou deux volumes d'élégies amoureuses, sur le mode de Tibulle, du chevalier de
Bertin et de Parny. Ces deux poëtes faisaient les délices de la jeunesse.
L'imagination, toujours très-sobre d'élans et alors très-desséchée par le
matérialisme de la littérature impériale, ne concevait rien de plus idéal que
ces petits vers corrects et harmonieux de Parny, exprimant à petites doses les
fumées d'un verre de vin de Champagne, les agaceries, les frissons, les ivresses
froides, les ruptures, les réconciliations, les langueurs d'un amour de bonne
compagnie qui changeait de nom à chaque livre. Je fis comme mes modèles,
quelquefois peut-être aussi bien qu'eux. Je copiai avec soin, pendant un automne
pluvieux, quatre livres d'élégies, formant ensemble deux volumes sur du beau
papier vélin, et gravées plutôt qu'écrites d'une plume plus amoureuse que mes
vers. Je me proposais de publier un jour ce recueil quand j'irais à Paris, et de
me faire un nom dans un des médaillons de cette guirlande de voluptueux
immortels qui n'ont cueilli de la vie humaine que les roses et les myrtes, qui
commencent à Anacréon, à Bion, à Moschus, qui se continuent par Properce, Ovide,
Tibulle, et qui finissent à Chaulieu, à La Fare, à Parny.
Mais la nature en
avait autrement décidé. A peine mes deux volumes étaient-ils copiés, que le
mensonge, le vide, la légèreté, le néant de ces pauvretés sensuelles plus ou
moins bien rimées m'apparut. La pointe de feu des premières grandes passions
réelles n'eut qu'à toucher et à brûler mon coeur, pour y effacer toutes ces
puérilités et tous ces plagiats d'une fausse littérature. Dès que j'aimai, je
rougis de ces profanations de la poésie aux sensualités grossières. L'amour fut
pour moi le charbon de feu qui brûle, mais qui purifie les lèvres. Je pris un
jour mes deux volumes d'élégies, je les relus avec un profond mépris de
moi-même, je demandai pardon à Dieu du temps que j'avais perdu à les écrire, je
les jetai au brasier, je les regardai noircir et se tordre avec leur belle
reliure de maroquin vert sans regret ni pitié, et je vis monter la fumée comme
celle d'un sacrifice de bonne odeur à Dieu et au véritable amour.
Je
changeai à cette époque de vie et de lectures. Le service militaire, les longues
absences, les attachements sérieux, les amitiés plus saines, le retour à mes
instincts naturellement religieux cultivés de nouveau en moi par la
Béatrice de ma jeunesse, le dégoût des légèretés du coeur, le sentiment
grave de l'existence et de son but, puis enfin la mort de ce que j'avais aimé,
qui mit un sceau de deuil sur ma physionomie comme sur mes lèvres; tout cela,
sans éteindre en moi la poésie, la refoula bien loin et longtemps dans mes
pensées. Je passai huit ans sans écrire un vers.
Quand les longs loisirs et
le vide des attachements perdus me rendirent cette espèce de chant intérieur
qu'on appelle poésie, ma voix était changée, et ce chant était triste comme la
vie réelle. Toutes mes fibres attendries de larmes pleuraient ou priaient, au
lieu de chanter. Je n'imitais plus personne, je m'exprimais moi-même pour
moi-même. Ce n'était pas un art, c'était un soulagement de mon propre coeur, qui
se berçait de ses propres sanglots. Je ne pensais à personne en écrivant çà et
là ces vers, si ce n'est à une ombre et à Dieu. Ces vers étaient un gémissement
dans la solitude, dans les bois, sur la mer; voilà tout. Je n'étais pas devenu
plus poëte, j'étais devenu plus sensible, plus sérieux et plus vrai. C'est là le
véritable art: être touché; oublier tout art pour atteindre le souverain art, la
nature:
Si vis me fiere, dolendum est
Primum ipsi tibi! ...
Ce fut tout le secret du succès si inattendu pour moi des Méditations,
quand elles me furent arrachées, presque malgré moi, par des amis à qui j'en
avais lu quelques fragments à Paris. Le public entendit une âme sans la voir, et
vit un homme au lieu d'un livre. Depuis J. J. Rousseau, Bernardin de
Saint-Pierre et Chateaubriand, c'était le poëte qu'il attendait. Ce poëte était
jeune, malhabile, médiocre; mais il était sincère. Il alla droit au coeur, il
eut des soupirs pour échos et des larmes pour applaudissements.
Je ne jouis
pas de cette fleur de renommée qui s'attacha à mon nom dès le lendemain de la
publication de ce premier volume des Méditations. Trois jours après je
quittai Paris pour aller occuper un poste diplomatique à l'étranger. Louis
XVIII, qui avait de l'Auguste dans le caractère littéraire, se fit lire, par le
duc de Duras, mon petit volume, dont les journaux et les salons retentissaient.
Il crut qu'une nouvelle Mantoue promettait à son règne un nouveau Virgile. Il
ordonna à M. Siméon, son ministre de l'intérieur, de m'envoyer, de sa part,
l'édition des classiques de Didot, seul présent que j'aie jamais reçu des cours.
Il signa le lendemain ma nomination à un emploi de secrétaire d'ambassade, qui
lui fut présentée par M. Pasquier, son ministre des affaires étrangères. Le roi
ne me vit pas. Il était loin de se douter qu'il me connaissait beaucoup de
figure, et que le poëte dont il redisait déjà les vers était un de ces jeunes
officiers de ses gardes qu'il avait souvent paru remarquer, et à qui il avait
une ou deux fois adressé la parole quand je galopais aux roues de sa voiture,
dans les courses à Versailles ou à Saint-Germain.
Ces vers cependant furent
pendant longtemps l'objet des critiques, des dénigrements et des railleries du
vieux parti littéraire classique, qui se sentait détrôné par cette nouveauté. Le
Constitutionnel et la Minerve, journaux très-illibéraux en matière
de sentiment et de goût, s'acharnèrent pendant sept à huit ans contre mon nom.
Ils m'affublèrent d'ironies, ils m'aguerrirent aux épigrammes. Le vent les
emporta, mes mauvais vers restèrent dans le coeur des jeunes gens et des femmes,
ces précurseurs de toute postérité. Je vivais loin de la France, j'étudiais mon
métier, j'écrivais encore de temps en temps les impressions de ma vie en
méditations, en harmonies, en poëmes; je n'avais aucune impatience de célébrité,
aucune susceptibilité d'amour-propre, aucune jalousie d'auteur. Je n'étais pas
auteur, j'étais ce que les modernes appellent un amateur, ce que les
anciens appelaient un curieux de littérature, comme je suppose qu'Horace,
Cicéron, Scipion, César lui-même, l'étaient de leur temps. La poésie n'était pas
mon métier; c'était un accident, une aventure heureuse, une bonne fortune dans
ma vie. J'aspirais à tout autre chose, je me destinais à d'autres travaux.
Chanter n'est pas vivre: c'est se délasser ou se consoler par sa propre voix.
Heureux temps! bien des jours et bien des événements m'en séparent.
Et
aujourd'hui je reçois continuellement des lettres d'inconnus qui ne cessent de
me dire: -Pourquoi ne chantez-vous plus? Nous écoutons encore.- Ces amis
invisibles de mes vers ne se sont donc jamais rendu compte de la nature de mon
faible talent et de la nature de la poésie elle-même? Ils croient apparemment
que le coeur humain est une lyre toujours montée et toujours complète, que l'on
peut interroger du doigt à chaque heure de la vie, et dont aucune corde ne se
détend, ne s'assourdit ou ne se brise avec les années et sous les vicissitudes
de l'âme? Cela peut être vrai pour des poëtes souverains, infatigables,
immortels ou toujours rajeunis par leur génie, comme Homère, Virgile, Racine,
Voltaire, Dante, Pétrarque, Byron, et d'autres que je nommerais s'ils n'étaient
pas mes émules et mes contemporains. Ces hommes exceptionnels ne sont que
pensée, cette pensée n'est en eux que poésie, leur existence tout entière n'est
qu'un développement continu et progressif de ce don de l'enthousiasme poétique,
que la nature a allumé en eux en les faisant naître, qu'ils respirent avec
l'air, et qui ne s'évapore qu'avec leur dernier soupir. Quant à moi, je n'ai pas
été doué ainsi. La poésie ne m'a jamais possédé tout entier. Je ne lui ai donné
dans mon âme et dans ma vie seulement que la place que l'homme donne au chant
dans sa journée: des moments le matin, des moments le soir, avant et après le
travail sérieux et quotidien. Le rossignol lui-même, ce chant de la nature
incarné dans les bois, ne se fait entendre qu'à ces deux heures du soleil qui se
lève et du soleil qui se couche, et encore dans une seule saison de l'année. La
vie est la vie, elle n'est pas un hymne de joie ou un hymne de tristesse
perpétuel. L'homme qui chanterait toujours ne serait pas un homme, ce serait une
voix.
L'idéal d'une vie humaine à toujours été pour moi celui-ci: la poésie
de l'amour et du bonheur au commencement de la vie; le travail, la guerre, la
politique, la philosophie, toute la partie active qui demande la lutte, la
sueur, le sang, le courage, le dévouement, au milieu; et enfin le soir, quand le
jour baisse, quand le bruit s'éteint, quand les ombres descendent, quand le
repos approche, quand la tâche est faite, une seconde poésie; mais la poésie
religieuse alors, la poésie qui se détache entièrement de la terre et qui aspire
uniquement à Dieu, comme le chant de l'alouette au-dessus des nuages. Je ne
comprends donc le poëte que sous deux âges et sous deux formes: à vingt ans,
sous la forme d'un beau jeune homme qui aime, qui rêve, qui pleure en attendant
la vie active; à quatre-vingts ans, sous la forme d'un vieillard qui se repose
de la vie, assis à ses derniers soleils contre le mur du temple, et qui envoie
devant lui au Dieu de son espérance ses extases de résignation, de confiance et
d'adoration, dont ses longs jours ont fait déborder ses lèvres. Ainsi fut David,
le plus lyrique, le plus pieux et le plus pathétique à la fois des hommes qui
chantèrent leur propre coeur ici-bas. D'abord une harpe à la main, puis une épée
et un sceptre, puis une lyre sacrée; poëte au printemps de ses années, guerrier
et roi au milieu, prophète à la fin, voilà l'homme d'inspiration complet! Cette
poésie des derniers jours, pour en être plus grave, n'en est pas moins céleste:
au contraire, elle se purifie et se divinise en remontant au seul être qui
mérite d'être éternellement contemplé et chanté, l'Être infini! C'est encore la
séve du coeur de l'homme, formée de larmes, d'amour, de délires, de tristesses
ou de voluptés; mais ce coeur, mûri par les longs soleils de la vie, n'en est
pas moins savoureux: il est comme l'arbre d'encens que j'ai vu dans les sables
de la Judée, dont la séve en vieillissant devient parfum, et qui passe des
jardins, où on le cueillait à l'ombre, sur l'autel, où on le brûle à la gloire
de Jéhovah.
Une naïve et touchante image de ces deux natures de poésie et
des deux autres natures de sons que rend l'âme du poëte aux différents âges, me
revient de loin à la mémoire au moment où j'écris ces lignes.
Quand nous
étions enfants, nous nous amusions quelquefois, mes petites soeurs et moi, à un
jeu que nous appelions la musique des anges. Ce jeu consistait à plier
une baguette d'osier en demi-cercle ou en arc à angle très-aigu, à en rapprocher
les extrémités par un fil semblable à la corde sur laquelle on ajuste la flèche,
à nouer ensuite des cheveux d'inégale grandeur aux deux côtés de l'arc, comme
sont disposées les fibres d'une harpe, et à exposer cette petite harpe au vent.
Le vent d'été, qui dort et qui respire alternativement d'une haleine folle,
faisait frissonner le réseau, et en tirait des sons d'une ténuité presque
imperceptible, comme il en tire des feuilles dentelées des sapins. Nous prêtions
tour à tour l'oreille, et nous nous imaginions que c'étaient les esprits
célestes qui chantaient. Nous nous servions habituellement, pour ce jeu, des
longs cheveux fins, jeunes, blonds et soyeux coupés aux tresses pendantes de mes
soeurs; mais un jour nous voulûmes éprouver si les anges joueraient les mêmes
mélodies sur des cordes d'un autre âge, empruntées à un autre front. Une bonne
tante de mon père, qui vivait à la maison, et dont les cachots de la Terreur
avaient blanchi la belle tête avant l'âge, surveillait nos jeux en travaillant
de l'aiguille, à côté de nous, dans le jardin. Elle se prêta à notre
enfantillage, et coupa avec ses ciseaux une longue mèche de ses cheveux, qu'elle
nous livra. Nous en fîmes aussitôt une seconde harpe, et, la plaçant à côté de
la première, nous les écoutâmes toutes deux chanter. Or, soit que les fils
fussent mieux tendus, soit qu'ils fussent d'une nature plus élastique et plus
plaintive, soit que le vent soufflât plus doux et plus fort dans l'une des
petites harpes que dans l'autre, nous trouvâmes que les esprits de l'air
chantaient plus tristement et plus harmonieusement dans les cheveux blancs que
dans les cheveux blonds d'enfants; et, depuis ce jour, nous importunions souvent
notre tante pour qu'elle nous laissât dépouiller par nos mains son beau front.
Ces deux harpes dont les cordes rendent des sons différents selon l'âge de
leurs fibres, mais aussi mélodieux à travers le réseau blanc qu'à travers le
réseau blond de ces cordes vivantes, ces deux harpes ne sont-elles pas l'image
puérile, mais exacte, des deux poésies appropriées aux deux âges de l'homme?
Songe et joie dans la jeunesse; hymne et piété dans les dernières années? Un
salut et un adieu à l'existence et à la nature, mais un adieu qui est un salut
aussi! un salut plus enthousiaste, plus solennel et plus saint à la vision de
Dieu qui se lève tard, mais qui se lève plus visible sur l'horizon du soir de la
vie humaine!
Je ne sais pas ce que la Providence me réserve de sort et de
jours. Je suis dans le tourbillon au plus fort du courant du fleuve, dans la
poussière des vagues soulevées par le vent, à ce milieu de la traversée où l'on
ne voit plus le bord de la vie d'où l'on est parti, où l'on ne voit pas encore
le bord où l'on doit aborder, si on aborde; tout est dans la main de Celui qui
dirige les atomes comme les globes dans leur rotation, et qui a compté d'avance
les palpitations du coeur du moucheron et de l'homme comme les circonvolutions
des soleils. Tout est bien et tout est béni de ce qu'il aura voulu. Mais si,
après les sueurs, les labeurs, les agitations et les lassitudes de la journée
humaine, la volonté de Dieu me destinait un long soir, d'inaction, de repos, de
sérénité avant la nuit, je sens que je redeviendrais volontiers à la fin de mes
jours ce que je fus au commencement: un poëte, un adorateur, un chantre de sa
création. Seulement, au lieu de chanter pour moi-même ou pour les hommes, je
chanterai pour lui; mes hymnes ne contiendraient que le nom éternel et infini,
et mes vers, au lieu d'être des retours sur moi-même, des plaintes ou des
délires personnels, seraient une note sacrée de ce cantique incessant et
universel que toute créature doit chanter, du coeur ou de la voix, en naissant,
en vivant, en passant, en mourant, devant son Créateur.
LAMARTINE.
2 juillet 1849.
DES DESTINÉES
DE LA POÉSIE.
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L'homme n'a rien de plus inconnu autour de lui que l'homme même. Les
phénomènes de sa pensée, les lois de la civilisation, les phases de ses progrès
ou de ses décadences, sont les mystères qu'il a le moins pénétrés. Il connaît
mieux la marche des globes célestes qui roulent à des millions de lieues de la
portée de ses faibles sens, qu'il ne connaît les routes terrestres par
lesquelles la destinée humaine le conduit à son insu: il sent qu'il gravit vers
quelque chose, mais il ne sait où va son esprit, il ne peut dire à quel point
précis de son chemin il se trouve. Jeté loin de la vue des rivages sur
l'immensité des mers, le pilote peut prendre hauteur et marquer avec le compas
la ligne du globe qu'il traverse ou qu'il suit; l'esprit humain ne le peut pas;
il n'a rien hors de soi-même à quoi il puisse mesurer sa marche, et toutes les
fois qu'il dit: -Je suis ici, je vais là, j'avance, je recule, je m'arrête,- il
se trouve qu'il s'est trompé et qu'il a menti à son histoire, histoire qui n'est
écrite que bien longtemps après qu'il a passé, qui jalonne ses traces après
qu'il les a imprimées sur la terre, mais qui d'avance ne peut lui tracer son
chemin. Dieu seul connaît le but et la route, l'homme ne sait rien; faux
prophète, il prophétise à tout hasard, et, quand les choses futures éclosent au
rebours de ses prévisions, il n'est plus là pour recevoir le démenti de la
destinée, il est couché dans sa nuit et dans son silence: il dort son sommeil,
et d'autres générations écrivent sur sa poussière d'autres rêves aussi vains,
aussi fugitifs que les siens! Religion, politique, philosophie, systèmes,
l'homme a prononcé sur tout, il s'est trompé sur tout; il a cru tout définitif,
et tout s'est modifié; tout immortel, et tout à péri; tout véritable, et tout a
menti! Mais ne parlons que de poésie.
Je me souviens qu'à mon entrée dans le
monde il n'y avait qu'une voix sur l'irrémédiable décadence, sur la mort
accomplie et déjà froide de cette mystérieuse faculté de l'esprit humain.
C'était l'époque de l'Empire; c'était l'heure de l'incarnation de la philosophie
matérialiste du dix-huitième siècle dans le gouvernement et dans les moeurs.
Tous ces hommes géométriques qui seuls avaient alors la parole et qui nous
écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous l'insolente tyrannie de leur
triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu'ils étaient
parvenus en effet à flétrir et à tuer en eux, toute la partie morale, divine,
mélodieuse, de la pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne l'ont pas
subie, l'orgueilleuse stérilité de cette époque. C'était le sourire satanique
d'un génie infernal quand il est parvenu à dégrader une génération tout entière,
à déraciner tout un enthousiasme national, à tuer une vertu dans le monde; ces
hommes avaient le même sentiment de triomphante impuissance dans le coeur et sur
les lèvres, quand ils nous disaient: -Amour, philosophie, religion,
enthousiasme, liberté, poésie; néant que tout cela! Calcul et force, chiffre et
sabre, tout est là. Nous ne croyons que ce qui prouve, nous ne sentons que ce
qui touche; la poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née.- Et
ils disaient vrai, elle était morte dans leurs âmes, morte dans leurs
intelligences, morte en eux et autour d'eux. Par un sûr et prophétique instinct
de leur destinée, ils tremblaient qu'elle ne ressuscitât dans le monde avec la
liberté; ils en jetaient au vent les moindres racines à mesure qu'il en germait
sous leurs pas, dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases,
surtout dans leurs noviciats militaires et polytechniques. Tout était organisé
contre cette résurrection du sentiment moral et poétique; c'était une ligne
universelle des études mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre
seul était permis, honoré, protégé, payé. Comme le chiffre ne raisonne pas,
comme c'est un merveilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à
quoi on l'emploie, qui n'examine nullement si on le fait servir à l'oppression
du genre humain ou à sa délivrance, au meurtre de l'esprit ou à son
émancipation, le chef militaire de cette époque ne voulait pas d'autre
missionnaire, pas d'autre séide, et ce séide le servait bien. Il n'y avait pas
une idée en Europe qui ne fût foulée sous son talon, pas une bouche qui ne fût
bâillonnée par sa main de plomb. Depuis ce temps, j'abhorre le chiffre, cette
négation de toute pensée, et il m'est resté contre cette puissance des
mathématiques exclusive et jalouse le même sentiment, la même horreur qui reste
au forçat contre les fers durs et glacés rivés sur ses membres, et dont il croit
éprouver encore la froide et meurtrissante impression quand il entend le
cliquetis d'une chaîne. Les mathématiques étaient les chaînes de la pensée
humaine. Je respire; elles sont brisées!
Deux grands génies, que la tyrannie
surveillait d'un oeil inquiet, protestaient seuls contre cet arrêt de mort de
l'âme, de l'intelligence et de la poésie, Mme de Staël et M. de Chateaubriand.
Mme de Staël, génie mâle dans un corps de femme; esprit tourmenté par la
surabondance de sa force, remuant, passionné, audacieux, capable de généreuses
et soudaines résolutions, ne pouvant respirer dans cette atmosphère de lâcheté
et de servitude, demandant de l'espace et de l'air autour d'elle, attirant,
comme par un instinct magnétique, tout ce qui sentait fermenter en soi un
sentiment de résistance ou d'indignation concentrée; à elle seule, conspiration
vivante, aussi capable d'ameuter les hautes intelligences contre cette tyrannie
de la médiocrité régnante, que de mettre le poignard dans la main des conjurés,
ou de se frapper elle-même pour rendre à son âme la liberté qu'elle aurait voulu
rendre au monde! Créature d'élite et d'exception, dont la nature n'a pas donné
deux épreuves, réunissant en elle Corinne et Mirabeau! Tribun sublime, au coeur
tendre et expansif de la femme; femme adorable et miséricordieuse, avec le génie
des Gracques et la main du dernier des Catons! Ne pouvant susciter un généreux
élan dans sa patrie, dont on la repoussait comme on éloigne l'étincelle d'un
édifice de chaume, elle se réfugiait dans la pensée de l'Angleterre et de
l'Allemagne, qui seules vivaient alors de vie morale, de poésie et de
philosophie, et lançait de là dans le monde ces pages sublimes et palpitantes
que le pilon de la police écrasait, que la douane de la pensée déchirait à la
frontière, que la tyrannie faisait bafouer par ces grands hommes jurés, mais
dont les lambeaux échappés à leurs mains flétrissantes venaient nous consoler de
notre avilissement intellectuel, et nous apporter à l'oreille et au coeur ce
souffle lointain de morale, de poésie, de liberté, que nous ne pouvions respirer
sous la coupe pneumatique de l'esclavage et de la médiocrité.
M. de
Chateaubriand, génie alors plus mélancolique et plus suave, mémoire harmonieuse
et enchantée d'un passé dont nous foulions les cendres et dont nous retrouvions
l'âme en lui; imagination homérique, jetée au milieu de nos convulsions
sociales, semblable à ces belles colonnes de Palmyre restées debout et
éclatantes, sans brisure et sans tache, sur les tentes noires et déchirées de
Arabes, pour faire comprendre, admirer et pleurer le monument qui n'est plus!
Homme qui cherchait l'étincelle du feu sacré dans les débris du sanctuaire, dans
les ruines encore fumantes des temples chrétiens, et qui, séduisant les
démolisseurs mêmes par la pitié, et les indifférents par le génie, retrouvait
des dogmes dans le coeur, et rendait de la foi à l'imagination! Des mots de
liberté et de vertu politique sonnaient moins souvent et moins haut dans ses
pages toutes poétiques; ce n'était pas le Dante d'une Florence asservie, c'était
le Tasse d'une patrie perdue, d'une famille de rois proscrits, chantant ses
amours trompés, ses autels renversés, ses tours démolies, ses dieux et ses rois
chassés, les chantant à l'oreille des proscripteurs, sur les bords mêmes des
fleuves de la patrie; mais son âme, grande et généreuse, donnait aux chants du
poëte quelque chose de l'accent du citoyen. Il remuait toutes les fibres
généreuses de la poitrine, il ennoblissait la pensée, il ressuscitait l'âme;
c'était assez pour tourmenter le sommeil des geôliers de notre intelligence. Par
je ne sais quel instinct de leur nature, ils pressentaient un vengeur dans cet
homme qui les charmait malgré eux. Ils savaient que tous les nobles sentiments
se touchent et s'engendrent, et que, dans des coeurs où vibre le sentiment
religieux et les pensées mâles et indépendantes, leur tyrannie aurait à trouver
des juges, et la liberté des complices.
Depuis ces jours, j'ai aimé ces deux
génies précurseurs qui m'apparurent, qui me consolèrent à mon entrée dans la
vie, Staël et Chateaubriand; ces deux noms remplissent bien du vide, éclairent
bien de l'ombre! Ils furent pour nous comme deux protestations vivantes contre
l'oppression de l'âme et du coeur, contre le desséchement et l'avilissement du
siècle; ils furent l'aliment de nos toits solitaires, le pain caché de nos âmes
refoulées; ils prirent sur nous comme un droit de famille, ils furent de notre
sang, nous fûmes du leur, et il est peut d'entre nous qui ne leur doive ce qu'il
fut, ce qu'il est ou ce qu'il sera.
En ce temps-là, je vivais seul, le coeur
débordant de sentiments comprimés, de poésie trompée, tantôt à Paris, noyé dans
cette foule où l'on ne coudoyait que des courtisans ou des soldats; tantôt à
Rome, où l'on n'entendait d'autre bruit que celui des pierres qui tombaient une
à une dans le désert de ses rues abandonnées; tantôt à Naples, où le ciel tiède,
la mer bleue, la terre embaumée, m'enivraient sans m'assoupir, et où une voix
intérieure me disait toujours qu'il y avait quelque chose de plus vivant, de
plus noble, de plus délicieux pour l'âme que cette vie engourdie des sens et que
cette voluptueuse mollesse de sa musique et de ses amours. Plus souvent je
rentrais à la campagne, pour passer la mélancolique automne dans la maison
solitaire de mon père et de ma mère, dans la paix, dans le silence, dans la
sainteté domestique des douces impressions du foyer; le jour, courant les
forêts; le soir, lisant ce que je trouvais sur les vieux rayons de ces
bibliothèques de famille.
Job, Homère, Virgile, le Tasse, Milton, Rousseau,
et surtout Ossian et Paul et Virginie, ces livres amis ma parlaient dans
la solitude la langue de mon coeur, une langue d'harmonie, d'images, de passion;
je vivais tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, ne les changeant que quand je
les avais pour ainsi dire épuisés. Tant que je vivrai, je me souviendrai de
certaines heures de l'été que je passais couché sur l'herbe dans une clairière
des bois, à l'ombre d'un vieux tronc de pommier sauvage, en lisant la
Jérusalem délivrée, et de tant de soirées d'automne ou d'hiver passées à
errer sur les collines, déjà couvertes de brouillards et de givre, avec Ossian
ou Werther pour compagnon: tantôt soulevé par l'enthousiasme intérieur
qui me dévorait, courant sur les bruyères comme porté par un esprit qui
empêchait mes pieds de toucher le sol; tantôt assis sur une roche grisâtre, le
front dans mes mains, écoutant, avec un sentiment qui n'a pas de nom, le souffle
aigu et plaintif des bises d'hiver, ou le roulis des lourds nuages qui se
brisaient sur les angles de la montagne, ou la voix aérienne de l'alouette, que
le vent emportait toute chantante dans son tourbillon, comme ma pensée, plus
forte que moi, emportait mon âme. Ces impressions étaient-elles joie ou
tristesse, douleur ou souffrance? Je ne pourrais le dire; elles participaient de
tous les sentiments à la fois. C'était de l'amour et de la religion, des
pressentiments de la vie future délicieux et tristes comme elle, des extases et
des découragements, des horizons de lumière et des abîmes de ténèbres, de la
joie et des larmes, de l'avenir et du désespoir! C'était la nature parlant par
ses mille voix au coeur encore vierge de l'homme; mais enfin c'était de la
poésie. Cette poésie, j'essayais quelquefois de l'exprimer dans des vers; mais
ces vers, je n'avais personne à qui les faire entendre; je me les lisais
quelques jours à moi-même; je trouvais, avec étonnement, avec douleur, qu'ils ne
ressemblaient pas à tous ceux que je lisais dans les recueils ou dans les
volumes du jour. Je me disais: -On ne voudra pas les lire; ils paraîtront
étranges, bizarres, insensés;- et je les brûlais à peine écrits. J'ai anéanti
ainsi des volumes de cette première et vague poésie du coeur, et j'ai bien fait;
car, à cette époque, ils seraient éclos dans le ridicule, et morts dans le
mépris de tout ce qu'on appelait la littérature. Ce que j'ai écrit depuis ne
valait pas mieux; mais le temps avait changé, la poésie était revenue en France
avec la liberté, avec la pensée, avec la vie morale que nous rendit la
Restauration. Il semble que le retour des Bourbons et de la liberté en France
donna une inspiration nouvelle, une autre âme à la littérature opprimée ou
endormie de ce temps, et nous vîmes surgir alors une foule de ces noms célèbres
dans la poésie ou dans la philosophie qui peuplent encore nos académies, et qui
forment le chaînon brillant de la transition des deux époques. Qui m'aurait dit
alors que, quinze ans plus tard, la poésie inonderait l'âme de toute la jeunesse
française; qu'une foule de talents, d'un ordre divers et nouveau, auraient surgi
de cette terre morte et froide; que la presse, multipliée à l'infini, ne
suffirait pas à répandre les idées ferventes d'une armée de jeunes écrivains;
que les drames se heurteraient à la porte de tous les théâtres; que l'âme
lyrique et religieuse d'une génération de bardes chrétiens inventerait une
nouvelle langue pour révéler des enthousiasmes inconnus; que la liberté, la foi,
la philosophie, la politique, les doctrines les plus antiques comme les plus
neuves, lutteraient, à la face du soleil, de génie, de gloire, de talents et
d'ardeur, et qu'une vaste et sublime mêlée des intelligences couvrirait la
France et le monde du plus beau comme du plus hardi mouvement intellectuel
qu'aucun de nos siècles eût encore vu? Qui m'eût dit cela alors, je ne l'aurai
pas cru; et cependant cela est. La poésie n'était donc pas morte dans les âmes,
comme on le disait dans ces années de scepticisme et d'algèbre; et, puisqu'elle
n'est pas morte à cette époque, elle ne meurt jamais.
Tant que l'homme ne
mourra pas lui-même, la plus belle faculté de l'homme peut-elle mourir?
Qu'est-ce, en effet, que la poésie? Comme tout ce qui est divin en nous, cela ne
peut se définir par un mot ni par mille. C'est l'incarnation de ce que l'homme a
de plus intime dans le coeur et de plus divin dans la pensée, de ce que la
nature visible a de plus magnifique dans les images et de plus mélodieux dans
les sons! C'est à la fois sentiment et sensation, esprit et matière; et voilà
pourquoi c'est la langue complète, la langue par excellence qui saisit l'homme
par son humanité tout entière, idée pour l'esprit, sentiment pour l'âme, image
pour l'imagination, et musique pour l'oreille! Voilà pourquoi cette langue,
quand elle est bien parlée, foudroie l'homme comme la foudre et l'anéantit de
conviction intérieure et d'évidence irréfléchie, ou l'enchante comme un philtre,
et le berce immobile et charmé, comme un enfant dans son berceau, aux refrains
sympathiques de la voix d'une mère! Voilà pourquoi aussi l'homme ne peut ni
produire ni supporter beaucoup de poésie; c'est que le saisissant tout entier
par l'âme et par les sens, et exaltant à la fois sa double faculté, la pensée
par la pensée, les sens par les sensations, elle l'épuise, elle l'accable
bientôt, comme toute jouissance trop complète, d'une voluptueuse fatigue, et lui
fait rendre en peu de vers, en peu d'instants, tout ce qu'il y a de vie
intérieure et de force de sentiment dans sa double organisation. La prose ne
s'adresse qu'à l'idée; le vers parle à l'idée et à la sensation tout à la fois.
Cette langue, toute mystérieuse, tout instinctive qu'elle soit, ou plutôt par
cela même qu'elle est instinctive et mystérieuse, cette langue ne mourra jamais!
Elle n'est point, comme on n'a cessé de le dire, malgré les démentis successifs
de toutes les époques, elle n'est pas seulement la langue de l'enfance des
peuples, le balbutiement de l'intelligence humaine; elle est la langue de tous
les âges de l'humanité, naïve et simple au berceau des nations; conteuse et
merveilleuse comme la nourrice au chevet de l'enfant; amoureuse et pastorale
chez les peuples jeunes et pasteurs; guerrière et épiques chez les hordes
guerrières et conquérantes; mystique, lyrique, prophétique ou sentencieuse dans
les théocraties de l'Égypte ou de la Judée; grave, philosophique et corruptrice
dans les civilisations avancées de Rome, de Florence ou de Louis XIV; échevelée
et hurlante aux époques de convulsions et de ruines, comme en 93; neuve,
mélancolique, incertaine, timide et audacieuse tout à la fois aux jours de
renaissance et de reconstruction sociale, comme aujourd'hui! plus tard, à la
vieillesse de peuples, triste, sombre, gémissante et découragée comme eux, et
respirant à la fois dans ses strophes les pressentiments lugubres, les rêves
fantastiques des dernières catastrophes du monde, et les fermes et divines
espérances d'une résurrection de l'humanité sous une autre forme: voilà la
poésie. C'est l'homme même, c'est l'instinct de toutes ses époques, c'est l'écho
intérieur de toutes ses impressions humaines, c'est la voix de l'humanité
pensant et sentant, résumée et modulée par certains hommes plus hommes que le
vulgaire, mens divinior, et qui plane sur ce bruit tumultueux et confus
des générations et dure après elles, et qui rend témoignage à la postérité de
leurs gémissements ou de leurs joies, de leurs faits ou de leurs idées. Cette
voix ne s'éteindra jamais dans le monde; car ce n'est pas l'homme qui l'a
inventée. C'est Dieu même qui la lui a donnée, et c'est le premier cri qui est
remonté à lui de l'humanité! Ce sera aussi le dernier cri que le Créateur
entendra s'élever de son oeuvre quand il la brisera. Sortie de lui, elle
remontera à lui.
Un jour, j'avais planté ma tente dans un champ rocailleux,
où croissaient quelques troncs d'oliviers noueux et rabougris, sous les murs de
Jérusalem, à quelques centaines de pas de la tour de David, un peu au-dessus de
la fontaine de Siloé, qui coule encore sur les dalles usées de sa grotte, non
loin du tombeau du poëte-roi qui l'a si souvent chantée. Les hautes et noires
terrasses qui portaient jadis le temple de Salomon s'élevaient à ma gauche,
couronnées par les trois coupoles bleues et par les colonnettes légères et
aériennes de la mosquée d'Omar, qui plane aujourd'hui sur les ruines de la
maison de Jéhovah; la ville de Jérusalem, que la peste ravageait alors, était
tout inondée des rayons d'un soleil éblouissant répercutés sur ses mille dômes,
sur ses marbres blancs, sur ses tours de pierre dorées, sur ses murailles polies
par les siècles et par les vents salins du lac Asphaltite; aucun bruit ne
montait de son enceinte muette et morne comme la couche d'un agonisant; ses
larges portes étaient ouvertes et l'on apercevait de temps en temps le turban
blanc et le manteau rouge du soldat arabe, gardien inutile de ces portes
abandonnées. Rien ne venait, rien ne sortait; le vent du matin soulevait seul la
poudre ondoyante des chemins, et faisait un moment l'illusion d'une caravane;
mais quand la bouffée de vent avait passé, quand elle était venue mourir en
sifflant sur les créneaux de la tour des Pisans ou sur les trois palmiers de la
maison de Caïphe, la poussière retombait, le désert apparaissait de nouveau, et
le pas d'aucun chameau, d'aucun mulet, ne retentissait sur les pavés de la
route. Seulement, de quart d'heure en quart d'heure, les deux battants ferrés de
toutes les portes de Jérusalem s'ouvraient, et nous voyions passer les morts que
la peste venait d'achever, et que deux esclaves nus portaient sur un brancard
aux tombes répandues tout autour de nous. Quelquefois un long cortége de Turcs,
d'Arabes, d'Arméniens, de Juifs, accompagnaient le mort et défilaient en
chantant entre les troncs d'oliviers, puis rentraient à pas lents et silencieux
dans la ville; plus souvent les morts étaient seuls, et, quand les deux esclaves
avaient creusé de quelques palmes le sable ou la terre de la colline, et couché
le pestiféré dans son dernier lit, ils s'asseyaient sur le tertre même qu'ils
venaient d'élever, se partageaient les vêtements du mort, et, allumant leurs
longues pipes, ils fumaient en silence et regardaient la fumée de leurs chibouks
monter en légères colonnes bleues, et se perdre gracieusement dans l'air
limpide, vif et transparent, de ces journées d'automne. A mes pieds, la vallée
de Josaphat s'étendait comme un vaste sépulcre; le Cédron tarit la sillonnait
d'une déchirure blanchâtre, toute semée de gros cailloux, et les flancs des deux
collines qui la cernent étaient tout blancs de tombes et de turbans sculptés,
monument banal des Osmanlis; un peu sur la droite, la colline des Oliviers
s'affaissait, et laissait, entre les chaînes éparses des cônes volcaniques des
montagnes nues de Jéricho et de Saint-Saba, l'horizon s'étendre et se prolonger
comme une avenue lumineuse entre des cimes de cyprès inégaux; le regard s'y
jetait de lui-même, attiré par l'éclat azuré et plombé de la mer Morte, qui
luisait au pied des degrés de ces montagnes, et, derrière, la chaîne bleue des
montagnes de l'Arabie Pétrée bornait l'horizon. Mais borner n'est pas le mot,
car ces montagnes semblaient transparentes comme le cristal, et l'on voyait ou
l'on croyait voir au delà un horizon vague et indéfini s'étendre encore, et
nager dans les vapeurs ambiantes d'un air teint de pourpre et de céruse.
C'était l'heure de midi, l'heure où le muezzin épie le soleil sur la plus
haute galerie du minaret, et chante l'heure et la prière à toutes les heures;
voix vivante, animée, qui sait ce qu'elle dit et ce qu'elle chante, bien
supérieure, à mon avis, à la voix machinale et sans conscience de la cloche de
nos cathédrales. Mes Arabes avaient donné l'orge dans le sac de poil de chèvre à
mes chevaux attachés çà et là autour de ma tente; les pieds enchaînés à des
anneaux de fer, ces beaux et doux animaux étaient immobiles, leur tête penchée
et ombragée par leur longue crinière éparse, leur poil gris luisant et fumant
sous les rayons d'un soleil de plomb. Les hommes s'étaient rassemblés à l'ombre
du plus large des oliviers; ils avaient étendu sur la terre leur natte de Damas,
et ils fumaient en se contant des histoires du désert, ou en chantant des vers
d'Antar, Antar, ce type de l'Arabe errant, à la fois pasteur, guerrier et poëte,
qui a écrit le désert tout entier dans ses poésies nationales; épique comme
Homère, plaintif comme Job, amoureux comme Théocrite, philosophe comme Salomon.
Ses vers, qui endorment ou exaltent l'imagination de l'Arabe autant que la fumée
du tombach dans le narguilé (1), retentissaient en sons gutturaux dans le groupe
animé de mes saïs; et, quand le poëte avait touché plus juste ou plus fort la
corde sensible de ces hommes sauvages, mais impressionnables, on entendait un
léger murmure de leurs lèvres; ils joignaient leurs mains, les élevaient
au-dessus de leurs oreilles, et, inclinant la tête, ils s'écriaient tour à tour:
Allah! Allah! Allah!
(1) Pipe où la fumée du tabac passe dans l'eau avant d'arriver à la bouche.
A quelques pas de moi, une jeune femme turque pleurait son mari sur un de ces
petits monuments de pierre blanche dont toutes les collines autour de Jérusalem
sont parsemées; elle paraissait à peine avoir dix-huit à vingt ans, et je ne vis
jamais une si ravissante image de la douleur. Son profil, que son voile rejeté
en arrière me laissait entrevoir, avait la pureté de lignes des plus belles
têtes du Parthénon; mais en même temps la mollesse, la suavité et la gracieuse
langueur des femmes de l'Asie, beauté bien plus féminine, bien plus amoureuse,
bien plus fascinante pour le coeur que la beauté sévère et mâle des statues
grecques. Ses cheveux, d'un blond bronzé et doré comme le cuivre des statues
antiques, couleur très-estimée dans ce pays du soleil, dont elle est comme un
reflet permanent; ses cheveux, détachés de sa tête, tombaient autour d'elle et
balayaient littéralement le sol; sa poitrine était entièrement découverte, selon
la coutume des femmes de cette partie de l'Arabie, et, quand elle se baissait
pour embrasser la pierre du turban ou pour coller son oreille à la tombe, ses
deux seins nus touchaient la terre et creusaient leur moule dans la poussière,
comme ce moule du beau sein d'Atala ensevelie, que le sable du sépulcre
dessinait encore, dans l'admirable épopée de M. de Chateaubriand. Elle avait
jonché de toutes sortes de fleurs le tombeau et la terre alentour; un beau tapis
de Damas était étendu sous ses genoux; sur le tapis il y avait quelques vases de
fleurs et une corbeille pleine de figues et de galettes d'orge, car cette femme
devait passer la journée entière à pleurer ainsi. Un trou creusé dans la terre,
et qui était censé correspondre à l'oreille du mort, lui servait de porte-voix
vers cet autre monde où dormait celui qu'elle venait visiter. Elle se penchait
de moment en moment vers cette étroite ouverture; elle y chantait des choses
entremêlées de sanglots, elle y collait ensuite l'oreille comme si elle eût
entendu la réponse, puis elle se remettait à chanter en pleurant encore!
J'essayais de comprendre les paroles qu'elle murmurait ainsi et qui venaient
jusqu'à moi; mais mon drogman arabe ne put les saisir ou les rendre. Combien je
les regrette! que de secrets de l'amour et de la douleur! que de soupirs animés
de toute la vie de deux âmes arrachées l'une à l'autre, ces paroles confuses et
noyées de larmes devaient contenir! Oh! si quelque chose pouvait jamais
réveiller un mort, c'étaient de telles paroles murmurées par une pareille
bouche!
A deux pas de cette femme, sous un morceau de toile noire soutenue
par deux roseaux fichés en terre pour servir de parasol, ses deux petits enfants
jouaient avec trois esclaves noirs d'Abyssinie, accroupies, comme leur
maîtresse, sur le sable que recouvrait un tapis. Ces trois femmes, toutes les
trois jeunes et belles aussi, aux formes sveltes et au profil aquilin des nègres
de l'Abyssinie, étaient groupées dans des attitudes diverses, comme trois
statues tirées d'un seul bloc. L'une avait un genou en terre et tenait sur
l'autre genoux un des enfants, qui tendait ses bras du côté où pleurait sa mère;
l'autre avait ses deux jambes repliées sous elle et ses deux mains jointes,
comme la Madeleine de Canova, sus son tablier de toile bleue; la troisième était
debout, un peu penchée sur ses deux compagnes, et, se balançant à droite et à
gauche; berçait contre son sein à peine dessiné le plus petit des enfants,
qu'elle essayait en vain d'endormir. Quand les sanglots de la jeune veuve
arrivaient jusqu'aux enfants, ceux-ci se prenaient à pleurer; et les trois
esclaves noires, après avoir répondu par un sanglot à celui de leur maîtresse,
se mettaient à chanter des airs assoupissants et des paroles enfantines de leur
pays, pour apaiser les deux enfants.
C'était un dimanche: à deux cents pas
de moi, derrière les murailles épaisses et hautes de Jérusalem, j'entendais
sortir par bouffées de la noire coupole du couvent grec, les échos éloignés et
affaiblis de l'office des vêpres. Les hymnes et les psaumes de David
s'élevaient, après trois mille ans, rapportés, par des voix étrangère et dans
une langue nouvelle, sur ces collines qui les avaient inspirés; et je voyais sur
les terrasses du couvent quelques figures de vieux moines de Terre sainte aller
et venir, leur bréviaire à la main, et murmurant ces prières murmurées déjà par
tant de siècles dans des langues et dans des rhythmes divers!
Et moi j'étais
là aussi, pour chanter toutes ces choses, pour étudier les siècles à leur
berceau, pour remonter jusqu'à sa source le cours inconnu d'une civilisation,
d'une religion, pour m'inspirer de l'esprit des lieux et du sens caché des
histoires et des monuments sur ces bords qui furent le point de départ du monde
moderne, et pour nourrir d'une sagesse plus réelle, et d'une philosophie plus
vraie, la poésie grave et pensée de l'époque avancée où nous vivons!
Cette
scène, jetée par hasard sous mes yeux et recueillie dans un de mes mille
souvenirs de voyages, me présenta les destinées et les phases presque complètes
de toute poésie: les trois esclaves noires, berçant les enfants avec les
chansons naïves et sans pensée de leur pays, la poésie pastorale et instinctive
de l'enfance des nations; la jeune veuve turque pleurant son mari en chantant
ses sanglots à la terre, la poésie élégiaque et passionnée, la poésie du coeur;
les soldats et les moukres arabes récitant des fragments belliqueux,
amoureux et merveilleux d'Antar, la poésie épique et guerrière des peuples
nomades ou conquérants; les moines grecs chantant les psaumes sur leurs
terrasses solitaires, la poésie sacrée et lyrique des âges d'enthousiasme et de
rénovation religieuse; et moi méditant sous ma tente, et recueillant des vérités
historiques ou des pensées sur toute la terre, la poésie de philosophie et de
méditation, fille d'une époque où l'humanité s'étudie et se résume elle-même
jusque dans les chants dont elle amuse ses loisirs.
Voilà la poésie tout
entière dans le passé; mais dans l'avenir que sera-t-elle?
Un autre jour,
deux mois plus tard, j'avais traversé les sommets du Sannim, couverts de neiges
éternelles, et j'étais redescendu du Liban, couronné de son diadème de cèdres,
dans le désert nu et stérile d'Héliopolis. A la fin d'une journée de route
pénible et longue, à l'horizon encore éloigné devant nous, sur les derniers
degrés des montagnes noires de l'Anti-Liban, un groupe immense de ruines jaunes,
dorées par le soleil couchant, se détachaient de l'ombre des montagnes et
répercutaient les rayons du soir. Nos guides nous les montraient du doigt, et
criaient: -Balbek! Balbek!- C'était en effet la merveille du désert, la
fabuleuse Balbek, qui sortait tout éclatante de son sépulcre inconnu, pour nous
raconter des âges dont l'histoire a perdu la mémoire. Nous avancions lentement
au pas de nos chevaux fatigués, les yeux attachés sur les murs gigantesques, sur
les colonnes éblouissantes et colossales qui semblaient s'étendre, grandir,
s'allonger, à mesure que nous en approchions; un profond silence régnait dans
toute notre caravane; chacun aurait craint de perdre une impression de cette
scène, en communiquant celle qu'il venait d'avoir; les Arabes même se taisaient,
et semblaient recevoir aussi une forte et grave pensée de ce spectacle qui
nivelle toutes les pensées. Enfin, nous touchâmes aux premiers blocs de marbre,
aux premiers tronçons de colonnes, que les tremblements de terre ont secoué
jusqu'à plus d'un mille des monuments mêmes, comme les feuilles sèches jetées et
roulées loin de l'arbre après l'ouragan. Les profondes et larges carrières qui
déchirent, comme des gorges de vallées, mes flancs noirs de l'Anti-Liban,
ouvraient déjà leurs abîmes sous les pas de nos chevaux; ces vastes bassins de
pierre, dont les parois gardent encore les traces profondes du ciseau qui les a
creusés pour en tirer d'autres collines de pierre, montraient encore quelques
blocs gigantesques à demi détachés de leur base, et d'autres entièrement taillés
sur leurs quatre faces, et qui semblent n'attendre que les chars ou les bras de
générations de géants pour les mouvoir. Un seul de ces moellons de Balbek
avait soixante-deux pieds de long sur vingt-quatre pieds de largeur, et seize
pieds d'épaisseur. Un de nos Arabes, descendant de cheval, se laissa glisser
dans la carrière, et, grimpant sur cette pierre en s'accrochant aux entaillures
du ciseau et aux mousses qui y ont pris racine, il monta sur ce piédestal, et
courut çà et là sur cette plate-forme, en poussant des cris sauvages; mais le
piédestal écrasait par sa masse l'homme de nos jours; l'homme disparaissait
devant son oeuvre. Il faudrait la force réunie de dix mille hommes de notre
temps pour soulever seulement cette pierre, et les plates-formes des temples de
Balbek en montrent de plus colossales encore, élevées à vingt-cinq ou trente
pieds du sol, pour porter des colonnades proportionnées à ces bases!
Nous
suivîmes notre route entre le désert à gauche et les ondulations de l'Anti-Liban
à droite, en longeant quelques petits champs cultivés par les Arabes pasteurs,
et le lit d'un large torrent qui serpente entre les ruines, et aux abords duquel
s'élèvent quelques beaux noyers. L'acropolis, ou la colline artificielle qui
porte tous les grands monuments d'Héliopolis, nous apparaissait çà et là entre
les rameaux et au-dessus de la tête des grands arbres; enfin nous la découvrîmes
tout entière, et toute la caravane s'arrêta comme par un instinct électrique.
Aucune plume, aucun pinceau ne pourrait décrire l'impression que ce seul regard
donne à l'oeil et à l'âme; sous nos pas, dans le lit des torrents, au milieu des
champs, autour de tous les troncs d'arbres, des blocs immenses de granit rouge
ou gris, de porphyre sanguin, de marbre blanc, de pierre jaune aussi éclatante
que le marbre de Paros, tronçons de colonnes, chapiteaux ciselés, architraves,
volutes, corniches, entablements, piédestaux, membres épars, et qui semblent
palpitants, des statues tombées la face contre terre, tout cela confus, groupé
en monceaux, disséminé en mille fragments, et ruisselant de toutes parts comme
les laves d'un volcan qui vomirait les débris d'un grand empire! A peine un
sentier pour se glisser à travers ces balayures des arts qui couvrent toute la
terre; et le fer de nos chevaux glissait et se brisait à chaque pas sur
l'acanthe polie des corniches, ou sur le sein de neige d'un torse de femme:
l'eau seule de la rivière de Balbek se faisant jour parmi ces lits de fragments,
et lavant de son écume murmurante les brisures de ces marbres qui font obstacle
à son cours.
Au delà de ces écumes de débris qui forment de véritables dunes
de marbre, la colline de Balbek, plate-forme de mille pas de long, de sept cents
pieds de large, toute bâtie de main d'homme, en pierres de taille dont
quelques-unes ont cinquante à soixante pieds de longueur sur vingt à vingt-deux
d'élévation, mais la plupart de quinze à trente; cette colline de granit taillé
se présentait à nous par son extrémité orientale, avec ses bases profondes et
ses revêtements incommensurables, où trois morceaux de granit forment cent
quatre-vingts pieds de développement et près de quatre mille pieds de surface,
avec les larges embouchures de ses voûtes souterraines, où l'eau de la rivière
s'engouffrait en bondissant, où le vent jetait avec l'eau des murmures
semblables aux volées lointaines des grandes cloches de nos cathédrales. Sur
cette immense plate-forme, l'extrémité des grands temples se montrait à nous,
détachée de l'horizon bleu et rosé, en couleur d'or. Quelques-uns de ces
monuments déserts semblaient intacts, et sortis d'hier des mains de l'ouvrier;
d'autres ne présentaient plus que des restes encore debout, des colonnes
isolées, des pans de muraille inclinés, et des frontons démantelés; l'oeil se
perdait dans les avenues étincelantes de colonnades de ces divers temples, et
l'horizon trop élevé nous empêchait de voir où finissait ce peuple de pierre.
Les sept colonnes gigantesques du grand temple, portant encore majestueusement
leur riche et colossal entablement, dominaient toute cette scène et se perdaient
dans le ciel bleu du désert, comme un autel aérien pour les sacrifices des
géants.
Nous ne nous arrêtâmes que quelques minutes pour reconnaître
seulement ce que nous venions visiter à travers tant de périls et tant de
distance; et, sûrs enfin de posséder pour le lendemain ce spectacle que les
rêves même ne pourraient nous rendre, nous nous remîmes en marche. Le jour
baissait; il fallait trouver un asile, ou sous la tente, ou sous quelque voûte
de ces ruines, pour passer la nuit et nous reposer d'une marche de quatorze
heures. Nous laissâmes à gauche la montagne de ruines et une vaste plage toute
blanche de débris, et, traversant quelques champs de gazon brouté par les
chèvres et les chameaux, nous nous dirigeâmes vers une fumée qui s'élevait, à
quelques cent pas de nous, d'un groupe de ruines entremêlées de masures arabes.
Le sol était inégal et montueux, et retentissait sous les fers de nos chevaux,
comme si les souterrains que nous foulions allaient s'entr'ouvrir sous leurs
pas. Nous arrivâmes à la porte d'une cabane basse et à demi cachée par des pans
de marbre dégradés, et dont la porte et les étroites fenêtres, sans vitres et
sans volets, étaient construites de débris de marbre et de porphyre mal collés
ensemble avec un peu de ciment. Une petite ogive de pierre s'élevait d'un ou
deux pieds au-dessus de la plate-forme qui servait de toit à cette masure, et
une petite cloche, semblable à celle que l'on peint sur la grotte des ermites, y
tremblait aux bouffées de vent. C'était le palais épiscopal de l'évêque arabe de
Balbek, qui surveille dans ce désert un petit troupeau de douze ou quinze
familles chrétiennes de la communion grecque, perdues au milieu de ces déserts
et de la tribu féroce des Arabes indépendants de Békaa. Jusque-là nous n'avions
vu aucun être vivant que les chacals, qui couraient entre les colonnes du grand
temple, et les petites hirondelles au collier de soie rose, qui bordaient, comme
un ornement d'architecture orientale, les corniches de la plate-forme. L'évêque,
averti par le bruit de notre caravane, arriva bientôt, et, s'inclinant sur sa
porte, m'offrit l'hospitalité. C'était un beau vieillard, aux cheveux et à la
barbe d'argent, à la physionomie grave et douce, à la parole noble, suave et
cadencée, tout à fait semblable à l'idée du prêtre dans le poëme ou dans le
roman, et digne en tout de montrer sa figure de paix, de résignation et de
charité, dans cette scène solennelle de ruines et de méditation. Il nous fit
entrer dans une petite cour intérieure, pavée aussi d'éclats de statues, de
morceaux de mosaïques et de vases antiques, et, nous livrant sa maison,
c'est-à-dire deux petites chambres basses sans meubles et sans portes, il se
retira, et nous laissa, suivant la coutume orientale; maîtres absolus de sa
demeure. Pendant que nos Arabes plantaient en terre, autour de la maison, les
chevilles de fer pour y attacher par des anneaux les jambes de nos chevaux, et
que d'autres allumaient un feu dans la cour pour nous préparer le pilau et cuire
les galettes d'orge, nous sortîmes pour jeter un second regard sur les monuments
qui nous environnaient. Les grands temples étaient devant nous comme des statues
sur leur piédestal; le soleil les frappait d'un dernier rayon, qui se retirait
lentement d'une colonne à l'autre, comme les lueurs d'une lampe que le prêtre
emporte au fond du sanctuaire; les mille ombres des portiques, des piliers, des
colonnades, des autels, se répandaient mouvantes sous la vaste forêt de pierre,
et remplaçaient peu à peu sur l'acropolis les éclatantes lueurs du marbre et du
travertin. Plus loin, dans la plaine, c'était un océan de ruines qui ne se
perdait qu'à l'horizon; on eût dit des vagues de pierre brisées contre un
écueil, et couvrant une immense plage de leur blancheur et de leur écume. Rien
ne s'élevait au-dessus de cette mer de débris, et la nuit, qui tombait des
hauteurs déjà grises d'une chaîne de montagnes, les ensevelissait successivement
dans son ombre. Nous restâmes quelques moments assis, silencieux et pensifs,
devant ce spectacle sans parole, et nous rentrâmes à pas lents dans la petite
cour de l'évêque, éclairée par le foyer des Arabes.
Assis sur quelques
fragments de corniches et de chapiteaux qui servaient de bancs dans la cour,
nous mangeâmes rapidement le sobre repas du voyageur dans le désert, et nous
restâmes quelque temps à nous entretenir, avant le sommeil, de ce qui
remplissait nos pensées. Le foyer s'éteignait, mais la lune se levait pleine et
éclatante dans le ciel limpide, et, passant à travers les crénelures d'un grand
mur de pierres blanches et les dentelures d'une fenêtre en arabesques qui
bornaient la cour du côté du désert, elle éclairait l'enceinte d'une clarté qui
rejaillissait sur toutes les pierres. Le silence et la rêverie nous gagnèrent;
ce que nous pensions à cette heure, à cette place, si loin du monde vivant, dans
ce monde mort, en présence de tant de témoins muets d'un passé inconnu, mais qui
bouleverse toutes nos petites théories d'histoire et de philosophie de
l'humanité; ce qui se remuait dans nos esprits et dans nos coeurs, de nos
systèmes, de nos idées, hélas! et peut-être aussi de nos souvenirs et de nos
sentiments individuels, Dieu seul le sait; et nos langues n'essayaient pas de le
dire; elles auraient craint de profaner la solennité de cette heure, de cet
astre, de ces pensées mêmes: nous nous taisions. Tout à coup, comme une plainte
douce et amoureuse, comme un murmure grave et accentué par la passion, sortit
des ruines derrière ce grand mur percé d'ogives arabesques, et dont le toit nous
avait paru écroulé sur lui-même; ce murmure vague et confus s'enfla, se
prolongea, s'éleva plus fort et plus haut, et nous distinguâmes un chant nourri
de plusieurs voix en choeur, un chant monotone, mélancolique et tendre, qui
montait, qui baissait, qui mourait, qui renaissait alternativement et qui se
répondait à lui-même: c'était la prière du soir que l'évêque arabe faisait, avec
son petit troupeau, dans l'enceinte éboulée de ce qui avait été son église,
monceau de ruines entassées récemment par une tribu d'Arabes idolâtres. Rien ne
nous avait préparés à cette musique de l'âme, dont chaque note est un sentiment
ou un soupir du coeur humain, dans cette solitude, au fond des déserts, sortant
ainsi des pierres muettes accumulées par les tremblements de terre, par les
barbares et par le temps. Nous fûmes frappés de saisissement, et nous
accompagnâmes des élans de notre pensée, de notre prière et de toute notre
poésie intérieure, les accents de cette poésie sainte, jusqu'à ce que les
litanies chantées eussent accompli leur refrain monotone, et que le dernier
soupir de ces voix pieuses se fût assoupi dans le silence accoutumé de ces vieux
débris.
-Voilà, disions-nous en nous levant, ce que sera sans doute la
poésie des derniers âges: soupir et prière sur les tombeaux, aspiration
plaintive vers un monde qui ne connaîtra ni mort ni ruines.-
Mais j'en vis
une bien plus frappante image quelques mois après dans un voyage au Liban: je
demande encore la permission de la peindre.
Je redescendais les dernières
sommités de ces alpes; j'étais l'hôte du cheik d'Éden, village arabe maronite
suspendu sous la dent la plus aiguë de ces montagnes, aux limites de la
végétation, et qui n'est habitable que l'été. Ce noble et respectable vieillard
était venu me chercher avec ses fils et quelques-uns de ses serviteurs jusqu'aux
environs de Tripoli de Syrie, et m'avait reçu dans son château d'Éden avec la
dignité, la grâce de coeur et l'élégance de manières que l'on pourrait imaginer
dans un des vieux seigneurs de la cour de Louis XIV. Les arbres entiers
brûlaient dans le large foyer; les moutons, les chevreaux, les cerfs étaient
étalés par piles dans les vastes salles, et les outres séculaires des vins d'or
du Liban, apportées de la cave par ses serviteurs, coulaient pour nous et pour
notre escorte. Après avoir passé quelques jours à étudier ces belles moeurs
homériques, poétiques comme les lieux mêmes où nous les retrouvions, le cheik me
donna son fils aîné et un certain nombre de cavaliers arabes pour me conduire
aux cèdres de Salomon; arbres fameux qui consacrent encore la plus haute cime du
Liban, et que l'on vient vénérer depuis des siècles, comme les derniers témoins
de la gloire de Salomon. Je ne les décrirai point ici; mais, au retour de cette
journée mémorable pour un voyageur, nous nous égarâmes dans les sinuosités de
rochers et dans les nombreuses et hautes vallées dont ce groupe du Liban est
déchiré de toutes parts, et nous nous trouvâmes tout à coup sur le bord à pic
d'une immense muraille de rochers de quelques mille pieds de profondeur, qui
cernent la Vallée des Saints. Les parois de ce rempart de granit étaient
tellement perpendiculaires, que les chevreuils même de la montagne n'auraient pu
y trouver un sentier, et que nos Arabes étaient obligés de se coucher le ventre
contre terre et de se pencher sur l'abîme pour découvrir le fond de la vallée.
Le soleil baissait, nous avions marché bien des heures, et il nous en aurait
fallu plusieurs encore pour retrouver notre sentier perdu et regagner Éden. Nous
descendîmes de cheval, et nous confiant à un de nos guides, qui connaissait non
loin de là un escalier de roc vif, taillé jadis par les moines maronites,
habitants immémoriaux de cette vallée, nous suivîmes quelque temps les bords de
la corniche, et nous descendîmes enfin, par ces marches glissantes, sur une
plate-forme détachée du roc, et qui dominait tout cet horizon.
La vallée
s'abaissait d'abord par des pentes larges et douces du pied des neiges, et des
cèdres qui formaient une tache noire sur ces neiges; là elle se déroulait sur
des pelouses d'un vert jaune et tendre comme celui des hautes croupes du Jura ou
des Alpes, et une multitude de filets d'eau écumante, sortis çà et là du pied
des neiges fondantes, sillonnaient ces pentes gazonnées, et venaient se réunir
en une seule masse de flots et d'écume au pied du premier gradin de rochers. Là
la vallée s'enfonçait tout à coup à quatre ou cinq cents pieds de profondeur, et
le torrent se précipitait avec elle, et, s'étendant sur une large surface,
tantôt couvrait le rocher comme un voile limpide et transparent, tantôt s'en
détachait en voûtes élancées, et, tombant enfin sur des blocs immenses et aigus
de granit arrachés du sommet, s'y brisait en lambeaux flottants, et retentissait
comme un tonnerre éternel. Le vent de se chute arrivait jusqu'à nous en
emportant comme de légers brouillards la fumée de l'eau à mille couleurs, la
promenait çà et là sur toute la vallée, ou la suspendait en rosée aux branches
des arbustes et aux aspérités du roc. En se prolongeant vers le nord, la Vallée
des Saints se creusait de plus en plus et s'élargissait davantage; puis, à
environ deux milles du point où nous étions placés, deux montagnes nues et
couvertes d'ombres se rapprochaient en s'inclinant l'une vers l'autre, laissant
à peine une ouverture de quelques toises entre leurs deux extrémités, où la
vallée allait se terminer et se perdre avec ses pelouses, ses vignes hautes, ses
peupliers, ses cyprès et son torrent de lait. Au-dessus des deux monticules qui
l'étranglaient ainsi, on apercevait à l'horizon comme un lac d'un bleu plus
sombre que le ciel: c'était un morceau de la mer de Syrie, encadré par un golfe
fantastique d'autres montagnes du Liban. Ce golfe était à vingt lieues de nous,
mais la transparence de l'air nous le montrait à nos pieds, et nous distinguions
même deux navires à la voile qui, suspendus entre le bleu du ciel et celui de la
mer, et diminués par la distance, ressemblaient à deux cygnes planant dans notre
horizon. Ce spectacle nous saisit tellement d'abord, que nous n'arrêtâmes nos
regards sur aucun détail de la vallée; mais quand le premier éblouissement fut
passé, et que notre oeil put percer à travers la vapeur flottante du soir et des
eaux, une scène d'une autre nature se déroula peu à peu devant nous.
A
chaque détour du torrent où l'écume laissait un peu de place à la terre, un
couvent de moines maronites se dessinait en pierres d'un brun sanguin sur le
gris du rocher, et sa fumée s'élevait dans les airs entre des cimes de peupliers
et de cyprès. Autour des couvents, de petits champs, conquis sur le roc ou sur
le torrent, semblaient cultivés comme les parterres les plus soignés de nos
maisons de campagne, et çà et là on apercevait ces maronites, vêtus de leur
capuchon noir, qui rentraient du travail des champs, les uns avec la bêche sur
l'épaule, les autres conduisant de petits troupeaux de poulains arabes,
quelques-uns tenant le manche de la charrue et piquant leurs boeufs entre les
mûriers. Plusieurs de ces demeures de prières et de travail étaient suspendues
avec leurs chapelles et leurs ermitages sur les caps avancés des deux immenses
chaînes de montagnes; un certain nombre étaient creusées comme des grottes de
bêtes fauves dans le rocher même. On n'apercevait que la porte, surmontée d'une
ogive vide où pendait la cloche, et quelques petites terrasses taillées sous la
voûte même du roc, où les moines vieux et infirmes venaient respirer l'air et
voir un peu de soleil, partout où le pied de l'homme pouvait atteindre. Sur
certains rebords des précipices, l'oeil ne pouvait apercevoir aucun accès; mais
là même un couvent, une croix, une solitude, un oratoire, un ermitage et
quelques figures de solitaires circulant parmi les roches ou les arbustes,
travaillant, lisant ou priant. Un de ces couvents était une imprimerie arabe
pour l'instruction du peuple maronite, et l'on voyait sur la terrasse une foule
de moines allant et venant, et étendant sur des claies ou sur des roseaux les
feuilles blanches du papier humide. Rien ne peut peindre, si ce n'est le
pinceau, la multitude et le pittoresque de ces retraites. Chaque pierre semblait
avoir enfanté sa cellule, chaque grotte son ermite; chaque source avait son
mouvement et sa vie, chaque arbre son solitaire sous son ombre. Partout où
l'oeil tombait, il voyait la vallée, la montagne, les précipices s'abîmer pour
ainsi dire sous son regard, et une scène de vie, de prière, de contemplation, se
détacher de ces masses éternelles, ou s'y mêler pour les consacrer. Mais bientôt
le soleil tomba, les travaux du jour cessèrent, et toutes les figures noires
répandues dans la vallée rentrèrent dans les grottes ou dans les monastères. Les
cloches sonnèrent de toutes parts l'heure du recueillement et des offices du
soir, les unes avec la voix forte et vibrante des grands vents sur la mer, les
autres avec les voix légères et argentines des oiseaux dans les champs de blé,
celles-ci plaintives et lointaines comme des soupirs dans la nuit et dans le
désert: toutes ces cloches se répondaient des deux bords de la vallée, et les
mille échos des grottes et des précipices se les renvoyaient en murmures confus
et répercutés, mêlés avec le mugissement du torrent, des cèdres, et les mille
chutes sonores des sources et des cascades dont les deux flancs des monts sont
sillonnés. Puis il se fit un moment de silence, et un nouveau bruit plus doux,
plus mélancolique et plus grave, remplit la vallée: c'était le chant des
psaumes, qui, s'élevant à la fois de chaque monastère, de chaque église, de
chaque oratoire, de chaque cellule des rochers, se mêlait, se confondait en
montant jusqu'à nous comme un vaste murmure, et ressemblait à une seule et vaste
plainte mélodieuse de la vallée tout entière, qui venait de prendre une âme et
une voix; puis un nuage d'encens monta de chaque toit, sortit de chaque grotte,
et parfuma cet air que les anges auraient pu respirer. Nous restâmes muets et
enchantés comme ces esprits célestes, quand, planant pour la première fois sur
le globe qu'ils croyaient désert, ils entendirent monter de ces mêmes bords la
première prière des hommes; nous comprîmes ce que c'était que la voix de l'homme
pour vivifier la nature la plus morte, et ce que ce serait que la poésie à la
fin des temps, quand, tous les sentiments du coeur humain éteints et absorbés
dans un seul, la poésie ne serait plus ici-bas qu'une adoration et un hymne!
Mais nous ne sommes pas à ces temps: le monde est jeune, car la pensée
mesure encore une distance incommensurable entre l'état actuel de l'humanité et
le but qu'elle peut atteindre; la poésie aura d'ici là de nouvelles, de hautes
destinées à remplir.
Elle ne sera plus lyrique dans le sens où nous prenons
ce mot; elle n'a plus assez de jeunesse, de fraîcheur, de spontanéité
d'impression, pour chanter comme au premier réveil de la pensée humaine. Elle ne
sera plus épique; l'homme a trop vécu, trop réfléchi pour se laisser amuser,
intéresser par les longs récits de l'épopée, et l'expérience a détruit sa foi
aux merveilles dont le poëme épique enchantait sa crédulité. Elle ne sera plus
dramatique, parce que la scène de la vie réelle a, dans nos temps de liberté et
d'action politique, un intérêt plus pressant, plus réel et plus intime que la
scène du théâtre; parce que les classes élevées de la société ne vont plus au
théâtre pour être émues, mais pour juger; parce que la société est devenue
critique, de naïve qu'elle était. Il n'y a plus de bonne foi dans ses plaisirs.
Le drame va tomber au peuple; il était du peuple et pour le peuple, il y
retourne; il n'y a plus que la classe populaire qui porte son coeur au théâtre.
Or, le drame populaire, destiné aux classes illettrées, n'aura pas de longtemps
une expression assez noble, assez élégante, assez élevée pour attirer la classe
lettrée; la classe lettrée abandonnera donc le drame; et quand le drame
populaire aura éleva son parterre jusqu'à la hauteur de la langue d'élite, cet
auditoire le quittera encore, et il lui faudra sans cesse redescendre pour être
senti. Des hommes de génie tentent, en ce moment même, de faire violence à cette
destinée du drame. Je fais des voeux pour leur triomphe; et, dans tous les cas,
il restera de glorieux monuments de leur lutte. C'est une question
d'aristocratie et de démocratie; le drame est l'image la plus fidèle de la
civilisation.
La poésie sera de la raison chantée, voilà sa destinée pour
longtemps; elle sera philosophique, religieuse, politique, sociale, comme les
époques que le genre humain va traverser; elle sera intime surtout, personnelle,
méditative et grave; non plus un jeu de l'esprit, un caprice mélodieux de la
pensée légère et superficielle, mais l'écho profond, réel, sincère, des plus
hautes conceptions de l'intelligence, des plus mystérieuses impressions de
l'âme. Ce sera l'homme lui-même et non plus on image. Les signes avant-coureurs
de cette transformation de la poésie sont visibles depuis plus d'un siècle; ils
se multiplient de nos jours. La poésie s'est dépouillée de plus en plus de sa
forme artificielle, elle n'a presque plus de forme qu'elle-même. A mesure que
tout s'est spiritualisé dans le monde, elle aussi se spiritualise. Elle ne veut
plus de mannequin, elle n'invente plus de machine; car la première chose que
fait maintenant l'esprit du lecteur, c'est de dépouiller le mannequin, c'est de
démonter la machine et de chercher la poésie seule dans l'oeuvre poétique, et de
chercher aussi l'âme du poëte sous sa poésie. Mais sera-t-elle morte pour être
plus vraie, plus sincère, plus réelle qu'elle ne le fut jamais? Non sans doute;
elle aura plus de vie, plus d'intensité, plus d'action qu'elle n'en eut encore!
et j'en appelle à ce siècle naissant qui déborde de tout ce qui est la poésie
même, amour, religion, liberté, et je me demande s'il y eut jamais dans les
époques littéraires un moment aussi remarquable en talents éclos et en promesses
qui éclôront à leur tour. Je le sais mieux que personne, car j'ai souvent été le
confident inconnu de ces mille voix mystérieuses qui chantent dans le monde ou
dans la solitude, et qui n'ont pas encore d'écho dans leur renommée. Non, il n'y
eut jamais autant de poëtes et plus de poésie qu'il y en a en France et en
Europe au moment où j'écris ces lignes, au moment où quelques esprits
superficiels ou préoccupés s'écrient que la poésie a accompli ses destinées, et
prophétisent la décadence de l'humanité. Je ne vois aucun signe de décadence
dans l'intelligence humaine, aucun symptôme de lassitude ni de vieillesse; je
vois des institutions vieilles qui s'écroulent, mais des générations rajeunies
que le souffle de vie tourmente et pousse en tous sens, et qui reconstruiront
sur des plans inconnus cette oeuvre infini que Dieu a donnée à faire et à
refaire sans cesse à l'homme, sa propre destinée. Dans cette oeuvre, la poésie a
sa place, quoique Platon voulût l'en bannir. C'est elle qui plane sur la société
et qui la juge, et qui, montrant à l'homme la vulgarité de son oeuvre, l'appelle
sans cesse en avant, en lui montrant du doigt des utopies, des républiques
imaginaires, des cités de Dieu, et lui souffle au coeur le courage de les
atteindre.
A côté de cette destinée philosophique, rationnelle, politique,
sociale, de la poésie à venir, elle a une destinée nouvelle à accomplir: elle
doit suivre la pente des institutions et de la presse; elle doit se faire
peuple, et devenir populaire comme la religion, la raison et la philosophie. La
presse commence à pressentir cette oeuvre, oeuvre immense et puissante, qui, en
portant sans cesse à tous la pensée de tous, abaissera les montagnes, élèvera
les vallées, nivellera les inégalités des intelligences, et ne laissera bientôt
plus d'autre puissance sur la terre que celle de la raison universelle, qui aura
multiplié sa force par la force de tous. Sublime et incalculable association de
toutes les pensées, dont les résultats ne peuvent être appréciés que par Celui
qui a permis à l'homme de la concevoir et de la réaliser! La poésie de nos jours
a déjà tenté cette forme, et des talents d'un ordre élevé se sont abaissés pour
tendre la main au peuple; la poésie s'est faite chanson, pour courir sur l'aile
du refrain dans les camps ou dans les chaumières; elle y a porté quelques nobles
souvenirs, quelques généreuses inspirations, quelques sentiments de morale
sociale; mais cependant, il faut le déplorer, elle n'a guère popularisé que des
passions, des haines ou des envies. C'est à populariser des vérités, de l'amour,
de la raison, des sentiments exaltés de religion et d'enthousiasme, que ces
génies populaires doivent consacrer leur puissance à l'avenir. Cette poésie est
à créer; l'époque la demande, le peuple en a soif; il est plus poëte par l'âme
que nous, car il est plus près de la nature: mais il a besoin d'un interprète
entre cette nature et lui; c'est à nous de lui en servir, et de lui expliquer,
par ses sentiments rendus dans sa langue, ce que Dieu a mis de bonté, de
noblesse, de générosité, de patriotisme et de piété enthousiaste dans son coeur.
Toutes les époques primitives de l'humanité ont eu leur poésie ou leur
spiritualisme chanté: la civilisation avancée serait-elle la seule époque qui
fit taire cette voix intime et consolante de l'humanité? Non sans doute; rien ne
meurt dans l'ordre éternel des choses, tout se transforme: la poésie est l'ange
gardien de l'humanité à tous ses âges.
Il y a un morceau de poésie nationale
dans la Calabre, que j'ai entendu chanter souvent aux femmes d'Amalfi en
revenant de la fontaine. Je l'ai traduit autrefois en vers, et ces vers me
semblent s'appliquer si bien au sujet que je traite, que je ne puis me refuser à
les insérer ici. C'est une femme qui parle:
Quand, assise à douze ans à l'angle du verger,
Sous les citrons en fleur
ou les amandiers roses,
Le souffle du printemps sortait de toutes choses,
Et faisait sur mon cou mes boucles voltiger,
Une voix me parlait, si
douce, au fond de l'âme,
Qu'un frisson de plaisir en courait sur ma peau.
Ce n'était pas le vent, la cloche, le pipeau,
Ce n'était nulle voix
d'enfant, d'homme ou de femme;
C'était vous, c'était vous, ô mon Ange gardien,
C'était vous dont le
coeur déjà parlait au mien!
Quand, plus tard, mon fiancé venait de me quitter,
Après des soirs
d'amour au pied du sycomore,
Quand son dernier baiser retentissait encore
Au coeur qui sous sa main venait de palpiter,
La même voix tintait
longtemps dans mes oreilles,
Et sortant de mon coeur m'entretenait tout bas.
Ce n'était pas sa voix, ni le bruit de ses pas,
Ni l'écho des amants qui
chantaient sous les treilles;
C'était vous, c'était vous, ô mon Ange gardien,
C'était vous dont le
coeur parlait encore au mien!
Quand, jeune et déjà mère, autour de mon foyer
J'assemblais tous les
biens que le ciel nous prodigue,
Qu'à ma porte un figuier laissait tomber sa
figue
Aux mains de mes garçons qui le faisaient ployer,
Une voix
s'élevait de mon sein tendre et vague.
Ce n'était pas le chant du coq ou de
l'oiseau,
Ni des souffles d'enfants dormant dans leur berceau,
Ni la
voix des pêcheurs qui chantaient sur la vague;
C'était vous, c'était vous, ô mon Ange gardien,
C'était vous dont le
coeur chantait avec le mien!
Maintenant je suis seule, et vieille à cheveux blancs;
Et le long des
buissons abrités de la bise,
Chauffant ma main ridée au foyer que j'attise,
Je garde les chevreaux et les petits enfants:
Cependant dans mon sein la
voix intérieure
M'entretient, me console et me chante toujours.
Ce n'est
plus cette voix du matin de mes jours,
Ni l'amoureuse voix de celui que je
pleure;
Mais c'est vous, oui, c'est vous, ô mon Ange gardien,
Vous dont le coeur
me reste et pleure avec le mien!
Ce que ces femmes de Calabre disaient ainsi de leur ange gardien, l'humanité
peut le dire de la poésie. C'est aussi cette voix intérieure qui lui parle à
tous les âges, qui aime, chante, prie ou pleure avec elle à toutes les phases de
son pèlerinage séculaire ici-bas.
Maintenant, puisque ceci est une préface,
il faudrait parler du livre et de moi: eh bien, je le ferai avec une sincérité
entière. Le livre n'est point un livre; ce sont des feuilles détachées et
tombées presque au hasard sur la route inégale de ma vie, et recueillies par la
bienveillance des âmes tendres, pensives et religieuses. C'est le symbole vague
et confus de mes sentiments et de mes idées, à mesure que les vicissitudes de
l'existence et le spectacle de la nature et de la société les faisaient surgir
dans mon coeur ou les jetaient dans ma pensée: ces sentiments et ces idées ont
varié avec ma vie même, tantôt sereines et heureuses comme le matin du coeur,
tantôt ardentes et profondes comme les passions de trente ans, tantôt
désespérées comme la mort et sceptiques comme le silence du sépulcre,
quelquefois rêveuses comme l'espérance, pieuses comme la foi, enflammées comme
cet amour divin qui est l'âme cachée de toute la nature. Mais quelle qu'ait été,
quelle que puisse être encore la diversité de ces impressions jetées par la
nature dans mon âme, et par mon âme dans mes vers, le fond en fut toujours un
profond instinct de la Divinité dans toutes choses; une vive évidence, une
intuition plus ou moins éclatante de l'existence et de l'action de Dieu dans la
création matérielle et dans l'humanité pensante; une conviction ferme et
inébranlable que Dieu était le dernier mot de tout, et que les philosophies, les
religions, les poésies n'étaient que des manifestations plus ou moins complètes
de nos rapports avec l'Être infini, des échelons plus ou moins sublimes pour
nous rapprocher successivement de Celui qui est! Les religions sont la
poésie de l'âme.
Ces poésies, auxquelles la soif ardente de cette époque a
prêté souvent un prix, une saveur qu'elles n'avaient pas en elles-mêmes, sont
bien loin de répondre à mes désirs et d'exprimer ce que j'ai senti; elles sont
très-imparfaites, très-négligées, très-incomplètes, et je ne pense pas qu'elles
vivent bien longtemps dans la mémoire de ceux dont la poésie est la langue. Je
ne me repens pas cependant de les avoir publiées; elles ont été une note au
moins de ce grand et magnifique concert d'intelligence que la terre exhale de
siècle en siècle vers son auteur, que le souffle du temps laisse flotter
harmonieusement quelques jours sur l'humanité, et qu'il emporte ensuite où vont
plus ou moins vite toutes les choses mortelles. Elles auront été le soupir
modulé de mon âme en traversant cette vallée d'exil et de larmes, ma prière
chantée au grand Être, et aussi quelquefois l'hymne de mon enthousiasme, de mon
amitié ou de mon amour pour ce que j'ai vu, connu, admiré ou aimé de bon et de
beau parmi les hommes; un souvenir à toutes les vies dont j'ai vécu et que j'ai
perdues!
La pensée politique et sociale qui travaille le monde intellectuel,
et qui m'a toujours fortement travaillé moi-même, m'arrache pour deux ou trois
ans tout au plus aux pensées poétiques et philosophiques, que j'estime à bien
plus haut prix que la politique. La poésie, c'est l'idée; la politique, c'est le
fait: autant l'idée est au-dessus du fait, autant la poésie est au-dessus de la
politique. Mais l'homme ne vit pas seulement d'idéal; il faut que cet idéal
s'incarne et se résume pour lui dans les institutions sociales; il y a des
époques où ces institutions, qui représentent la pensée de l'humanité, sont
organisées et vivantes: la société marche alors toute seule, et la pensée peut
s'en séparer, et de son côté vivre seule dans des régions de son choix; il y en
a d'autres où le institutions usées par les siècles tombent en ruine de toutes
parts, et où chacun doit apporter sa pierre et son ciment pour reconstruire un
abri à l'humanité. Ma conviction est que nous sommes à une de ces grandes
époques de reconstruction, de rénovation sociale; il ne s'agit pas seulement de
savoir si le pouvoir passera de telles mains royales dans telles mains
populaires; si ce sera la noblesse, le sacerdoce ou la bourgeoisie qui prendront
les rênes des gouvernements nouveaux; si nous nous appellerons empires ou
républiques: il s'agit de plus; il s'agit de décider si l'idée de morale, de
religion, de charité évangélique, sera substituée à l'idée d'égoïsme dans la
politique; si Dieu, dans son acception la plus pratique, descendra enfin dans
nos lois; si tous les hommes consentiront à voir enfin dans tous les autres
hommes des frères, ou continueront à y voir des ennemis ou des esclaves. L'idée
est mûre, les temps sont décisifs; un petit nombre d'intelligences appartenant
au hasard à toutes les diverses dénominations d'opinions politiques portent
l'idée féconde dans leurs têtes et dans leurs coeurs; je suis du nombre de ceux
qui veulent sans violence, mais avec hardiesse et avec foi, tenter enfin de
réaliser cet idéal qui n'a pas en vain travaillé toutes les têtes au-dessus du
niveau de l'humanité, depuis la tête incommensurable du Christ jusqu'à celle de
Fénelon. Les ignorances, les timidités des gouvernements, nous servent et nous
font place; elles dégoûtent successivement dans tous les partis les hommes qui
ont de la portée dans le regard et de la générosité dans le coeur: ces hommes,
désenchantés tour à tour de ces symboles menteurs qui ne les représentent plus,
vont se grouper autour de l'idée seule; et la force des hommes viendra à eux
s'ils comprennent la force de Dieu, et s'ils sont dignes qu'elle repose sur eux
par leur désintéressement et par leur foi dans l'avenir. C'est pour apporter une
conviction, une parole de plus à ce groupe politique, que je renonce
momentanément à la solitude, seul asile qui reste à ma pensée souffrante. Dès
qu'il sera formé, dès qu'il aura une place dans la presse et dans les
institutions, je rentrerai dans la vie poétique. Un monde de poésie roule dans
ma tête; je ne désire rien, je n'attends rien de la vie que des peines et des
pertes de plus. Je me coucherais dès aujourd'hui avec plaisir dans le lit de mon
sépulcre; mais j'ai toujours demandé à Dieu de ne pas mourir sans avoir révélé à
lui, au monde, à moi-même, une création de cette poésie qui a été ma seconde vie
ici-bas; de laisser après moi un monument quelconque de ma pensée: ce monument
est un poëme; je l'ai construit et brisé cent fois dans ma tête, et les vers que
j'ai publiés ne sont que des ébauches mutilées, des fragments brisés de ce poëme
de mon âme. Serai-je plus heureux maintenant que je touche à la maturité de la
vie? Ne laisserai-je ma pensée poétique que par fragments et par ébauches, ou
lui donnerai-je enfin la forme, la masse et la vie dans un tout qui la coordonne
et la résume, dans une oeuvre qui se tienne debout et qui vive quelques années
après moi? Dieu seul le sait; et, qu'il le l'accorde ou non, je ne l'en bénirai
pas moins. Lui seul sait à quelle destinée il appelle ses créatures, et, pénible
ou douce, éclatante ou obscure, cette destinée est toujours parfaite, si elle
est acceptée avec résignation et en inclinant la tête!
Maintenant il ne me
reste plus qu'à remercier toutes les âmes tendres et pieuses de mon temps, tous
mes frères en poésie, qui ont accueilli avec tant de fraternité et d'indulgence
les faibles notes que j'ai chantées jusqu'ici pour eux. Je ne pense pas qu'aucun
poëte romain ait reçu plus de marques de sympathie, plus de signes
d'intelligence et d'amitié de la jeunesse de son temps que je n'en ai reçu
moi-même; moi, si incomplet, si inégale, si peu digne de ce nom de poëte: ce
sont des espérances et non des réalités que l'on a saluées et caressées en moi.
La Providence me force à tromper toutes ces espérances: mais que ceux qui m'ont
ainsi encouragé dans toutes les parties de la France et de l'Europe sachent
combien mon coeur a été sensible à cette sympathie qui a été ma plus douce
récompense, qui a noué entre nous les liens invisibles d'une amitié
intellectuelle. Ils m'ont rendu bien au delà de ce que je leur ai donné. Je ne
sais quel poëte disait qu'une critique lui fait cent fois plus de peine que tous
les éloges ne pourraient lui faire de plaisir. Je le plains et je ne le
comprends pas: quant à moi, je puis sans peine oublier toutes les critiques,
fondées ou non, qui m'ont assailli sur ma route, et d'abord j'ai la conscience
d'en avoir mérité beaucoup; mais fussent-elles toutes injustes et amères, elles
auraient été amplement compensées par cette foule innombrable de lettres que
j'ai reçues de mes amis inconnus. Une douleur que vos vers ont pu endormir un
moment, un enthousiasme que vous avez allumé le premier dans un jeune coeur
jeune et pur, une prière confuse de l'âme à laquelle vous avez donné une parole
et un accent, un soupir qui a répondu à un de vos soupirs, une larme d'émotion
qui est tombée à votre voix de la paupière d'une jeune femme, un nom chéri,
symbole de vos affections les plus intimes, et que vous avez consacré dans une
langue moins fragile que la langue vulgaire, une mémoire de mère, de femme,
d'amie, d'enfant, que vous avez embaumée pour les siècles dans une strophe de
sentiment et de poésie; la moindre de ces choses saintes consolerait de toutes
les critiques, et vaut cent fois, pour l'âme du poëte, ce que ses faibles vers
lui ont coûté de veilles ou d'amertume!
Paris, 11 février 1834.
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ADIEUX
AU COLLÈGE DE BELLEY (1).
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Asile vertueux qui formas mon enfance
A l'amour des humains, à la crainte
des dieux,
Où je sauvai la fleur de ma tendre innocence,
Reçois mes
pleurs et mes adieux.
Trop tôt je t'abandonne, et ma barque légère,
Ne cédant qu'à regret aux
volontés du sort,
Va se livrer aux flots d'une mer étrangère,
Sans
gouvernail et loin du bord.
O vous dont les leçons, les soins et la tendresse
Guidant mes faibles pas
au sentier des vertus,
Aimables sectateurs d'une aimable sagesse,
Bientôt je ne vous verrai plus!
Non, vous ne pourrez plus condescendre et sourire
A ces plaisirs si purs,
pleins d'innocents appas;
Sous le poids des chagrins si mon âme soupire,
Vous ne la consolerez pas!
En butte aux passions, au fort de la tourmente,
Si leur fougue un instant
m'écartait de vos lois,
Puisse au fond de mon coeur votre image vivante
Me tenir lieu de votre voix!
Qu'elle allume en mon coeur un remords salutaire!
Qu'elle fasse couler
les pleurs du repentir!
Et que des passions l'ivresse téméraire
Se calme
à votre souvenir!
Et toi, douce Amitié, viens, reçois mon hommage;
Tu m'as fait dans tes
bras goûter de vrais plaisirs;
Ce dieu tendre et cruel qui m'attend au
passage
Ne fait naître que des soupirs.
Ah! trop volage enfant, ne blesse point mon âme
De ces traits dangereux
puisés dans ton carquois!
Je veux que le devoir puisse approuver ma flamme;
Je ne veux aimer qu'une fois.
Ainsi dans la vertu ma jeunesse formée
Y trouvera toujours un appui tout
nouveau,
Sur l'océan du monde une route assurée,
Et son espérance au
tombeau.
A son dernier soupir, mon âme défaillante
Bénira les mortels qui firent
mon bonheur;
On entendra redire à ma bouche mourante
Leurs noms si
chéris de mon coeur!
(1) Cette pièce, composée en 1809, intéressera sans doute vivement les
admirateurs de M. de Lamartine, comme essai précoce d'une muse qui donnait déjà
la promesse si fidèlement tenue de son brillant avenir.
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DISCOURS DE RÉCEPTION
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE (1).
(1) M. de Lamartine, élu par l'Académie française à la place vacante par la
mort de M. le comte Daru, a pris séance le 1er avril 1830.
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MESSIEURS,
Appelé par votre indulgence, bien plus que par mes faibles
titres, à l'honneur dont je viens jouir aujourd'hui, à voir un nom qui vous
emprunte tout et qui vous rend si peu inscrit parmi les noms du siècle dont vous
êtes l'ornement et l'élite, j'ai tardé longtemps à venir prendre acte de cette
part d'illustration que vous m'avez décernée, à vous apporter le tribut de ma
reconnaissance et de mon bonheur! Mon bonheur! j'en avais alors! La distinction
dont vos suffrages m'honoraient, cette gloire des lettres dont votre choix est
la récompense ou le présage, cet éclat d'estime et de bienveillance que répand
sur une famille, sur une patrie tout entière, l'élection d'un de ses enfants;
toutes ces joies de l'esprit, de la famille, étaient doublées pour moi! Elles se
réfléchissaient dans un autre coeur. Ce temps n'est plus! Aucun des jours d'une
longue vie ne peut rendre à l'homme ce que lui enlève ce jour fatal où dans les
yeux de ses amis il lit ce qu'aucune bouche n'oserait lui prononcer: -Tu n'as
plus de mère!- Toutes les délicieuses mémoires du passé, toutes les tendres
espérances de l'avenir s'évanouissent à ce mot; il étend sur sa vie une ombre de
mort, un voile de deuil que la gloire elle-même ne pourrait plus soulever! Ces
joies, ces succès, ces couronnes, qu'en fera-t-il? Il ne peut plus les apporter
qu'à un tombeau!
Ainsi la Providence, qui se voile sous nos joies comme sous
nos douleurs, nous attend avec un arrêt de mort à l'heure de nos vains
triomphes! Et mieux que ces insultes jalouses, que les anciens mêlaient à leurs
honneurs pour en tempérer l'ivresse, au moment où notre coeur s'élève, où notre
félicité déborde, elle nous atteint avec un mot qui corrompt tout, qui détruit
tout, et nous dit plus haut: -Tu n'es rien! tu n'es qu'un homme! le jouet de la
mort! le fils de ce qui n'est déjà plus!-
Tandis que je me préparais à
apporter ici, à la mémoire d'un homme qui m'était inconnu, le tribut de vos
funèbres hommages et de ceux de la France, tandis que je cherchais dans vos
coeurs, dans les souvenirs de son inconsolable famille, des regrets et des
éloges, une source intarissable de larmes s'ouvrait dans mon propre coeur, et
cette douleur que j'avais à peindre, c'était à moi de la sentir et de
l'étouffer!
Pardonnez-moi donc, messieurs, si je réponds si faiblement à ce
que vous aviez le droit d'attendre du successeur de M. le comte Daru, à ce que
demandait de moi la mémoire de cet homme que de son vivant même on appela
l'homme probe! Je parle, dans ce temple de la parole, une langue qui n'est pas
la mienne; je parle d'une douleur publique, abîmé dans ma propre douleur: mais
je parle d'un homme dont le nom seul est une illustration pour sa mémoire, et
dont la vie se loue elle-même dans la conscience des hommes de bien!
Poëte,
philosophe, orateur, historien, administrateur, homme d'État, tant de titres
vous étonnent d'abord; tant de titres m'ont étonné moi-même! Vous cherchez le
secret de cette universalité dans l'homme même? Il est dans son temps:
l'histoire de notre talent est presque toujours celle de notre vie!
Il
naquit, il fut jeté sur la scène du monde à une de ces rares époques où la
société dissoute n'est plus rien, où l'homme est tout: époques funestes au
monde, glorieuses pour l'individu! temps d'orage qui fortifient le caractère
quand il n'est pas brisé; tempêtes civiles qui élèvent l'homme quand elles ne
l'engloutissent pas! Dans les jours d'ordre et de règle, la scène pour chacun
est étroite, le sentier tracé, la vie écrite pour ainsi dire d'avance. Nous
naissons dans la classe pour laquelle la fortune nous a marqués; la société
presse ses rangs à droite et à gauche; il faut suivre ceux qui nous précèdent,
poussés par ceux qui nous suivent dans un lit social déjà creusé devant nous;
nous y marchons d'un pas plus ou moins ferme, avec la seule distinction de nos
forces ou de nos faiblesses individuelles, nous arrivons au terme; si nous en
valons la peine, on nous nomme, on nous caractérise en deux mots: et voilà la
page de notre vie dans un siècle! Changez le nom, et cette même page sera
l'histoire de cent autres hommes. Mais dans ces drames désordonnés et sanglants
qui se remuent à la chute ou à la régénération des empires, quand l'ordre ancien
s'est écroulé et que l'ordre nouveau n'est pas encore enfanté; dans ces sublimes
et affreux interrègnes de la raison et du droit que la pensée n'ose contempler,
et sur lesquels l'histoire même jette un voile, de peur que l'humanité n'ait à
rougir à son réveil, tout change: la scène est envahie, les hommes ne sont plus
des acteurs, ils sont des hommes; ils s'abordent, ils se mesurent corps à corps,
ils ne se parlent plus la langue convenue de leurs rôles, ils se parlent la
langue véhémente et spontanée de leurs intérêts, de leurs nécessités, de leurs
passions, de leurs fureurs! Héroïsme et bassesses, talents, génie, stupidité
même, tout sert; toute arme est bonne; tout a son règne, son influence, son
jour: l'un tombe parce qu'il porte l'autre; nul n'est à sa place, ou du moins
nul n'y demeure; le même homme, soulevé par l'instabilité du flot populaire,
aborde tour à tour les situations les plus diverses, les emplois les plus
opposés; la fortune se joue des talents comme des caractères: il faut des
harangues pour la place publique, des plans pour le conseil, des hymnes pour les
triomphes, des lumières pour la législation, des mains habiles pour ramasser
l'or, des mains probes pour le toucher. On cherche un homme; son mérite le
désigne: point d'excuses! point de refus! le péril n'en accepte pas. On lui
impose au hasard les fardeaux les plus disproportionnés à ses forces, les plus
répugnants à ses goûts; et si, parmi ces victimes de la faveur populaire, il se
rencontre un homme doué d'autant de vertus que de courage, d'autant d'activité
que de forces, toujours propre au rôle qu'on lui assigne, si ce rôle n'a rien
que d'honorable; toujours supérieur au fardeau qu'on lui impose, s'il consent à
l'accepter; toujours prêt au dévouement, si la conscience le commande; l'esprit
de cet s'élargit, ses talents s'élèvent, ses facultés se multiplient, chaque
fardeau lui crée une force, chaque emploie un mérite, chaque dévouement une
vertu; il devient supérieur par circonstance, universel par nécessité; et, à
l'heure où le pouvoir qui peut seul succéder à l'anarchie, le despotisme, fort
aussi de la nécessité, se présente et cherche des appuis dans ce que la
révolution a laissé d'intact et de pur, il voit cet homme, il s'en empare, il
l'élève, il se dit: -Ce n'est plus l'homme de la foule, c'est l'homme de
l'ordre, l'homme du pouvoir, l'homme de la réparation: il est à moi!- Cet homme
est M. Daru. Le secret de son universalité se trouve écrit dans sa destinée; le
secret de ses forces et de son génie vous sera révélé dans ses fonctions et dans
ses ouvrages.
Né à Montpellier, en 1767, d'une famille honorable et
distinguée, M. Daru reçut une éducation analogue à sa naissance, et fut destiné
à l'état militaire. La Révolution le surprit jeune encore; elle apparaissait
comme l'aurore d'une régénération morale et politique: on ignorait alors que les
peuples ne se régénèrent point par des théories, mais par la vertu ou par la
mort, et la hache sanglante des révolutions n'avait point été pesée dans les
calculs de l'espérance. M. Daru passa sous les drapeaux le temps où la France
s'y réfugiait tout entière; employé au ministère de la guerre, il en sortit
volontairement au 18 fructidor, voulant bien servir son pays dans ses périls;
dans ses passions ou dans ses crimes, jamais! Dix mois de prison lui firent
payer à son prix ce jour de courage et de vertu. Ordonnateur en chef des armées,
secrétaire général du ministère de la guerre, commissaire pour l'exécution de la
convention de Marengo, déjà son nom s'unissait au récit de nos victoires; déjà
il portait l'ordre, la lumière et la probité dans cette administration des
armées, jusque-là confuse comme le pillage, imprévoyante comme le hasard; déjà
l'homme dont le coup d'oeil était un jugement l'avait distingué dans la foule et
avait reconnu en lui cette patience et cette énergie, qu'avec sa brutalité de
génie il comparait au boeuf et au lion. Bientôt nous le retrouvons tribun: ce
mot sonne mal avec le nom de M. Daru! Il n'avait du tribun que le nom. Sorti de
l'école de l'anarchie, homme d'un esprit ferme et d'un coeur droit, il
comprenait mieux à cette époque le pouvoir que la liberté; le pouvoir était la
nécessité du moment; et c'est, n'en doutons pas, dans cette horreur de la
licence qu'il faut chercher le principe de son dévouement à un homme qui fut le
pouvoir incarné, parce qu'il fut la volonté inflexible. Entre la dictature et
l'anarchie, M. Daru, comme la France, n'avait pas à choisir; pour remonter de la
licence à la liberté, les peuples n'ont d'autre chemin que la tyrannie.
Intendant général de la grande armée et des pays conquis, secrétaire d'État
en 1811, ministre de l'administration de la guerre en 1813, il déploya partout
ce courage d'esprit, cette fertilité de ressources, cette inflexibilité de
devoir, qui le firent toujours admirer, souvent bénir, et, disons-le,
quelquefois redouter des provinces où il organisait la conquête. Ministère
terrible pour un coeur généreux, que celui de servir d'organe à la victoire, de
demander aux peuples vaincus ou le salaire de leur liberté ou la rançon de leur
défaite! Le caractère de M. Daru passa par cette rude épreuve comme par celle du
feu, sans en être atteint, et, dans des fonctions où Rome employait ses plus
inexorables proconsuls, où des nations tremblantes ne s'attendent à rencontrer
que des Verrès, elles reconnurent avec estime, quoique avec douleur, des mains
probes, un esprit élevé, et un coeur d'honnête homme.
Parmi tant de
fonctions diverses où la pensée a peine à trouver une lacune, comment
l'administrateur trouva-t-il le temps de la philosophie, de l'histoire, de la
poésie? Dans des moments toujours employés; dans des heures dérobées par
minutes, non à ses devoirs, mais au plaisir, à la nuit, au sommeil; dans une âme
toujours active, pour qui le travail était le repos du travail.
La
traduction d'Horace, des traductions de Cicéron, un poëme sur Washington, un
poëme sur les Alpes, un autre sur la Fronde, une épître à Delille, la traduction
de Casti, des discours en vers, des discours à l'Académie, des travaux sur la
librairie, sur les liquidations, l'histoire de Bretagne, l'histoire de Venise;
enfin un poëme sur l'astronomie, qui n'est publié que d'hier, et qui promet
d'éclairer son tombeau du rayon le plus tardif mais le plus éclatant de sa
gloire: tels furent ce qu'un tel homme appelait ses loisirs. Presque tous ses
ouvrages, vous les connaissez, messieurs! Il aimait à vous apporter les essais
de son esprit, et trouvait dans vos suffrages l'avant-goût de ce jugement du
public qu'il voulait conquérir comme il avait conquis sa fortune, avec labeur et
loyauté. Parmi les discours qu'il prononça dans cette enceinte, on aime à
distinguer surtout sa réponse au duc Mathieu de Montmorency, ravi sitôt aux
espérances du pays et à la confiance du trône, et qui vous apportait pour titre
l'âme de Fénelon, dont il avait reçu la mission sacrée. Quoique assis sur des
bancs opposés, M. Daru l'honorait; car toutes les vertus se comprennent. Dans sa
réponse, il lui parla de sa piété céleste et de son infatigable charité; seul
homme en effet à qui l'on pût parler en face de ses vertus, car elles n'étaient
un secret que pour lui-même. Il n'est plus! Une voix plus heureuse s'est élevée
sur sa tombe, et a consacré parmi vous cette vie, dont la fin ressembla moins à
une mort qu'au mystique sommeil du juste; mais je n'ai pu prononcer ce beau nom,
ce nom qui retentira à jamais dans mon coeur comme dans un sanctuaire, sans
m'arrêter un instant, sans saluer au moins d'une larme et d'un respect cette
vertu qui brilla dans nos jours d'orages comme un arc-en-ciel de réconciliation
et de paix, qui ne se mêla aux partis que pour les adoucir, aux lettres que pour
les élever, à la politique que pour l'ennoblir. Plus heureux ou plus malheureux
que la plupart d'entre vous, j'unis des regrets personnels à ceux de la France
et de l'Europe, les regrets d'une chère et illustre amitié. Les dernières lignes
qu'ait tracées sa main mourante, ces lignes interrompues par la mort même,
m'étaient adressées; plus qu'à un autre ce souvenir m'appartient: j'y serai
fidèle! Mon titre le plus cher à mes yeux sera d'avoir été aimé d'un tel homme,
et ma plus douce consolation de m'attacher à sa mémoire et de la vénérer à
jamais.
L'oeuvre de prédilection de M. Daru était cette traduction d'Horace,
commencée dans les cachots de la Terreur, poursuivie et achevée enfin dans les
camps, dans les palais, à travers toutes les vicissitudes d'une vie si pleine et
si agitée.
Horace était le poëte de l'époque, comme le Dante semble le poëte
de la nôtre; car chaque époque adopte et rajeunit tour à tour quelqu'un de ces
génies immortels qui sont toujours aussi des hommes de circonstance; elle s'y
réfléchit elle-même, elle y retrouve sa propre image, et trahit ainsi la nature
par ses prédilections. L'époque ressemblait à celle d'Auguste; l'Europe sortait
des rudes épreuves d'une révolution qu'elle ne comprenait pas encore; il fallait
détourner les yeux d'un passé souillé de sang et de boue; ne s'étonner de rien,
nil admirari, ni des changements de maîtres, ni des changements des
rôles, ni des murmures, ni des adulations, ni des servilités populaires; il
fallait glisser sur tout pour ne rien heurter, ne jeter sur les choses qu'un
regard superficiel et dédaigneux, de peur d'arriver à l'horreur ou au mépris, et
ne prêcher aux hommes que cette sagesse insouciante et facile, cet épicurisme de
la raison qui ne donne point de remords à la servitude, point d'ombrage à la
tyrannie; qui venge de tout par le léger sourire de l'ironie, amuse
l'indifférence, console la faiblesse, excuse la lâcheté, et dont le vice
s'accommode comme la vertu. Voilà Horace, l'ami de Brutus, l'ami de Mécène,
l'homme qui jette son bouclier à Philippes, et qui chante la fermeté stoïque, le
justum ac tenacem, entre les délices de Tibur et les complaisances de
Rome. Un tel poëte devait plaire à un tel moment; le pouvoir inquiet de l'époque
devait voir avec une joie secrète les esprits détournés des pensées fortes, des
résolutions graves, se porter sur cette philosophie complaisante et molle qui
prend le destin en patience et les hommes en plaisanterie; les tyrans, et les
peuples eux-mêmes, aussi affamés d'adulations que les tyrans, ont toujours aimé
les poëtes de cette école. Ce n'est pas pour eux que s'ouvrent les cachots de
Ferrare, que s'élèvent les échafauds de Roucher et d'André Chénier, que Syracuse
a des carrières, que Florence a des exils. Ils chantent, couronnés de grâces
insouciantes, dans les banquets des maîtres du monde ou dans les saturnales
populaires; une sympathie secrète les attache à toutes les tyrannies: car ces
poëtes amollissent les hommes, pendant que les sophistes les corrompent et que
les tyrans les enchaînent.
Telle ne fut point la pensée de M. Daru en nous
rendant Horace: Horace était l'ami de son âme; il voulut le rendre l'ami de son
siècle, mais il entreprit l'oeuvre la plus difficile, je dirais presque l'oeuvre
la plus impossible de l'esprit humain. On ne traduit personne: l'individualité
d'une langue et d'un style est aussi incommunicable que toute autre
individualité. La pensée tout au plus se transvase d'une langue à l'autre; mais
la forme de la pensée, mais sa couleur, mais son harmonie, s'échappent; et qui
peut dire ce que la forme est à la pensée, ce que la couleur est à l'image? Mais
si ce qu'on prétend traduire n'est pas même une pensée, si ce n'est qu'une
impression fugitive, un rêve inachevé de l'imagination ou de l'âme du poëte, un
son vague et inarticulé de sa lyre, une grâce nue et insaisissable de son
esprit, que restera-t-il sous la main du traducteur? quelques mots vides et
lourds, pareils à ces monnaies d'un métal terne et pesant contre lesquelles vous
échangez la drachme d'or resplendissante de son empreinte et de son éclat; et
d'ailleurs, dans la poésie d'un autre âge, il y a toujours une partie déjà
morte, un sens des temps, des moeurs, des lieux, des cultes, des opinions, que
nous n'entendons plus, et qui ne peut plus nous toucher! Otez à une poésie sa
date, sa foi, son originalité enfin, qu'en restera-t-il? ce qui reste d'une
statue des dieux dont la divinité s'est retirée, un morceau de marbre plus ou
moins bien taillé! La révolution que le christiannisme a dû produire dans la
poésie, cette révolution dont les progrès sont sensibles dans le Dante, dans
Milton, dans le Tasse, dans Pétrarque, dans Athalie, a été lente à agir
sur nous: nos coeurs étaient chrétiens, et nos lèvres étaient païennes: de là
froideur et désaccord entre notre poésie et le coeur humain; mais cette
révolution se manifeste enfin; elle nous détache d'une muse sans individualité,
d'une philosophie sans espérance et sans règle, d'une mythologie sans foi; elle
nous demande quelque chose de grave et de mystérieux comme la destinée humaine,
d'élevé comme nos espérances, d'infini comme nos désirs, de sévère comme nos
devoirs, de profond et de tendre comme nos pensées et nos affections; elle nous
demande enfin ce que le père de toute poésie moderne a si bien défini: Il
parlar che nell' anima si sente! ce langage qui s'entend, qui se parle, qui
retentit dans l'âme humaine, l'écho vivant de nos sentiments les plus intimes,
la mélodie de notre pensée!
La chute d'un empire dont M. Daru avait été une
des colonnes tourna ses regards vers les enseignements de l'histoire. Il fut
tenté de l'écrire: il choisit Venise; le choix seul était du génie. Venise, avec
son berceau caché dans les lagunes de l'Adriatique, avec ses institutions
mystérieuses, sa liberté tyrannique, ses conquêtes orientales, son commerce
armé, son despotisme électif, ses moeurs corrompues et son régime inquisitorial,
ressemble à un de ces monuments gothiques, moitié arabes, moitié chrétiens,
qu'elle éleva elle-même, et dont on admire l'étrange et colossale architecture
sans pouvoir en assigner l'origine et la fin: c'est l'Alhambra de l'histoire, ou
plutôt ce n'est pas une histoire, c'est le roman du moyen âge; c'est un de ces
récits fabuleux de l'Orient, où les merveilles s'enchaînent aux merveilles dans
la bouche des conteurs arabes, jusqu'à ce que les palais et les temples, les
héros et les pompes, tout disparaisse par le même enchantement qui les avait
évoqués, et tout s'écroule dans le tombeau silencieux de l'Océan. Ainsi s'est
écroulée cette reine de la mer dans ses propres flots! Venise est à elle-même
son tombeau; tombeau digne d'elle, et qui raconte à lui seul de puissantes et
lamentables destinées. L'étranger va la chercher dans ses ruines, et