MADAME BOVARY
GUSTAVE FLAUBERT
Madame Bovary.
A
MARIE-ANTOINE-JULES SENARD
MEMBRE DU BARREAU DE PARIS
EX-PRESIDENT DE L'ASSEMBLEE NATIONALE
ET ANCIEN MINISTRE DE L'INTERIEUR
Cher et illustre ami,
Permettez-moi d'inscrire votre nom en tête de ce livre et au-dessus même
de sa dédicace ; car c'est à vous, surtout, que j'en dois la publication.
En passant par votre magnifique plaidoirie, mon oeuvre a acquis pour moi-même
comme une autorité imprévue. Acceptez donc ici l'hommage de ma gratitude,
qui, si grande qu'elle puisse être, ne sera jamais à la hauteur de votre
éloquence et de votre dévouement.
GUSTAVE FLAUBERT
Paris, le 12 avril 1857
A
LOUIS BOUILHET
PREMIERE PARTIE
I.
Nous étions à l'Etude, quand le Proviseur entra suivi d'un nouveau habillé
en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux
qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son
travail.
Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le
maître d'études :
-- Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous recommande,
il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il
passera dans les grands , où l'appelle son âge.
Resté dans l'angle, derrière la porte, si bien qu'on l'apercevait à peine,
le nouveau était un gars de la campagne, d'une quinzaine d'années
environ, et plus haut de taille qu'aucun de nous tous. Il avait les cheveux
coupés droit sur le front, comme un chantre de village, l'air raisonnable
et fort embarrassé. Quoiqu'il ne fût pas large des épaules, son habit-veste
de drap vert à boutons noirs devait le gêner aux entournures et laissait
voir, par la fente des parements, des poignets rouges habitués à être nus.
Ses jambes, en bas bleus, sortaient d'un pantalon jaunâtre très tiré par
les bretelles. Il était chaussé de souliers forts, mal cirés, garnis de
clous.
On commença la récitation des leçons. Il les écouta de toutes ses oreilles,
attentif comme au sermon, n'osant même croiser les cuisses, ni s'appuyer
sur le coude, et, à deux heures, quand la cloche sonna, le maître d'études
fut obligé de l'avertir, pour qu'il se mît avec nous dans les rangs.
Nous avions l'habitude, en entrant en classe, de jeter nos casquettes par
terre, afin d'avoir ensuite nos mains plus libres ; il fallait, dès le seuil
de la porte, les lancer sous le banc, de façon à frapper contre la muraille
en faisant beaucoup de poussière ; c'était là le genre .
Mais, soit qu'il n'eût pas remarqué cette manoeuvre ou qu'il n'eût osé s'y
soumettre, la prière était finie que le nouveau tenait encore sa
casquette sur ses deux genoux. C'était une de ces coiffure d'ordre composite,
où l'on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska du chapeau rond,
de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses,
enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage
d'un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois
boudins circulaires ; puis s'alternaient, séparés par une bande rouge, des
losanges de velours et de poils de lapin ; venait ensuite une façon de sac
qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d'une broderie en soutache
compliquée, et d'où pendait, au bout d'un long cordon trop mince, un petit
croisillon de fils d'or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière
brillait.
-- Levez-vous, dit le professeur.
Il se leva ; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire.
Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d'un coup de coude,
il la ramassa encore une fois.
-- Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui était un
homme d'esprit.
Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvre garçon,
si bien qu'il ne savait s'il fallait garder sa casquette à la main, la laisser
par terre ou la mettre sur sa tête. Il se rassit et la posa sur ses genoux.
-- Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre nom.
Le nouveau articula, d'une voix bredouillante, un nom inintelligible.
-- Répétez !
Le même bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert par les huées
de la classe.
-- Plus haut ! cria le maître, plus haut !
Le nouveau , prenant alors une résolution extrême, ouvrit une bouche
démesurée et lança à pleins poumons, comme pour appeler quelqu'un, ce mot
: Charbovari .
Ce fut un vacarme qui s'élança d'un bond, monta en crescendo , avec
des éclats de voix aigus ( on hurlait, on aboyait, on trépignait, on répétait
: Charbovari ! Charbovari ! ) , puis qui roula en notes isolées,
se calmant à grand-peine, et parfois qui reprenait tout à coup sur la ligne
d'un banc où saillissait encore çà et là, comme un pétard mal éteint, quelque
rire étouffé.
Cependant, sous la pluie des pensums, l'ordre peu à peu se rétablit dans
la classe, et le professeur, parvenu à saisir le nom de Charles Bovary,
se l'étant fait dicter, épeler et relire, commanda tout de suite au pauvre
diable d'aller s'asseoir sur le banc de paresse, au pied de la chaire. Il
se mit en mouvement, mais, avant de partir, hésita.
-- Que cherchez-vous ? demanda le professeur.
-- Ma cas..., fit timidement le nouveau , promenant autour de lui
des regards inquiets.
-- Cinq cents vers à toute la classe ! exclamé d'une voix furieuse, arrêta,
comme le Quos ego , une bourrasque nouvelle.
-- Restez donc tranquilles ! continuait le professeur indigné, et s'essuyant
le front avec son mouchoir qu'il venait de prendre dans sa toque : Quant
à vous, le nouveau , vous me copierez vingt fois le verbe ridiculus
sum .
Puis, d'une voix plus douce :
-- Eh ! vous la retrouverez, votre casquette ; on ne vous l'a pas volée
!
Tout reprit son calme. Les têtes se courbèrent sur les cartons, et le nouveau
resta pendant deux heures dans une tenue exemplaire, quoiqu'il y eût
bien, de temps à autre, quelque boulette de papier lancée d'un bec de plume
qui vînt s'éclabousser sur sa figure. Mais il s'essuyait avec la main, et
demeurait immobile, les yeux baissés.
Le soir, à l'Etude, il tira ses bouts de manches de son pupitre, mit en
ordre ses petites affaires, régla soigneusement son papier. Nous le vîmes
qui travaillait en conscience, cherchant tous les mots dans le dictionnaire
et se donnant beaucoup de mal. Grâce, sans doute, à cette bonne volonté
dont il fit preuve, il dut de ne pas descendre dans la classe inférieure
; car, s'il savait passablement ses règles, il n'avait guère d'élégance
dans les tournures. C'était le curé de son village qui lui avait commencé
le latin, ses parents, par économie, ne l'ayant envoyé au collège que le
plus tard possible.
Son père, M. Charles-Denis-Bartholomé Bovary, ancien aide-chirurgien-major,
compromis, vers 1812, dans des affaires de conscription, et forcé, vers
cette époque, de quitter le service, avait alors profité de ses avantages
personnels pour saisir au passage une dot de soixante mille francs, qui
s'offrait en la fille d'un marchand bonnetier, devenue amoureuse de sa tournure.
Bel homme, hâbleur, faisant sonner haut ses éperons, portant des favoris
rejoints aux moustaches, les doigts toujours garnis de bagues et habillé
de couleurs voyantes, il avait l'aspect d'un brave, avec l'entrain facile
d'un commis voyageur. Une fois marié, il vécut deux ou trois ans sur la
fortune de sa femme, dînant bien, se levant tard, fumant dans de grandes
pipes en porcelaine, ne rentrant le soir qu'après le spectacle et fréquentant
les cafés. Le beau-père mourut et laissa peu de chose ; il en fut indigné,
se lança dans la fabrique , y perdit quelque argent, puis se retira
dans la campagne, où il voulut faire valoir . Mais, comme il ne s'entendait
guère plus en culture qu'en indienne, qu'il montait ses chevaux au lieu
de les envoyer au labour, buvait son cidre en bouteilles au lieu de le vendre
en barriques, mangeait les plus belles volailles de sa cour et graissait
ses souliers de chasse avec le lard de ses cochons, il ne tarda point à
s'apercevoir qu'il valait mieux planter là toute spéculation.
Moyennant deux cents francs par an, il trouva donc à louer dans un village,
sur les confins du pays de Caux et de la Picardie, une sorte de logis moitié
ferme, moitié maison de maître ; et, chagrin, rongé de regrets, accusant
le ciel, jaloux contre tout le monde, il s'enferma dès l'âge de quarante-cinq
ans, dégoûté des hommes, disait-il, et décidé à vivre en paix.
Sa femme avait été folle de lui autrefois ; elle l'avait aimé avec mille
servilités qui l'avaient détaché d'elle encore davantage. Enjouée jadis,
expansive et toute aimante, elle était, en vieillissant, devenue ( à la
façon du vin éventé qui se tourne en vinaigre ) d'humeur difficile, piaillarde,
nerveuse. Elle avait tant souffert, sans se plaindre, d'abord, quand elle
le voyait courir après toutes les gotons de village et que vingt mauvais
lieux le lui renvoyaient le soir, blasé et puant l'ivresse ! Puis l'orgueil
s'était révolté. Alors elle s'était tue, avalant sa rage dans un stoïcisme
muet, qu'elle garda jusqu'à sa mort. Elle était sans cesse en courses, en
affaires. Elle allait chez les avoués, chez le président, se rappelait l'échéance
des billets, obtenait des retards ; et, à la maison, repassait, cousait,
blanchissait, surveillait les ouvriers, soldait les mémoires, tandis que,
sans s'inquiéter de rien, Monsieur, continuellement engourdi dans une somnolence
boudeuse dont il ne se réveillait que pour lui dire des choses désobligeantes,
restait à fumer au coin du feu, en crachant dans les cendres.
Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en nourrice. Rentré chez eux,
le marmot fut gâté comme un prince. Sa mère le nourrissait de confitures
; son père le laissait courir sans souliers, et, pour faire le philosophe,
disait même qu'il pouvait bien aller tout nu, comme les enfants des bêtes.
A l'encontre des tendances maternelles, il avait en tête un certain idéal
viril de l'enfance, d'après lequel il tâchait de former son fils, voulant
qu'on l'élevât durement, à la spartiate, pour lui faire une bonne constitution.
Il l'envoyait se coucher sans feu, lui apprenait à boire de grands coups
de rhum et à insulter les processions. Mais, naturellement paisible, le
petit répondait mal à ses efforts. Sa mère le traînait toujours après elle
; elle lui découpait des cartons, lui racontait des histoires, s'entretenait
avec lui dans des monologues sans fin, pleins de gaietés mélancoliques et
de chatteries babillardes. Dans l'isolement de sa vie, elle reporta sur
cette tête d'enfant toutes ses vanités éparses, brisées. Elle rêvait de
hautes positions, elle le voyait déjà grand, beau, spirituel, établi, dans
les ponts et chaussées ou dans la magistrature. Elle lui apprit à lire,
et même lui enseigna, sur un vieux piano qu'elle avait, à chanter deux ou
trois petites romances. Mais, à tout cela, M. Bovary, peu soucieux des lettres,
disait que ce n'était pas la peine ! Auraient-ils jamais de quoi
l'entretenir dans les écoles du gouvernement, lui acheter une charge ou
un fonds de commerce ? D'ailleurs, avec du toupet, un homme réussit toujours
dans le monde . Madame Bovary se mordait les lèvres, et l'enfant vagabondait
dans le village.
Il suivait les laboureurs, et chassait, à coups de motte de terre, les corbeaux
qui s'envolaient. Il mangeait des mûres le long des fossés, gardait les
dindons avec une gaule, fanait à la moisson, courait dans le bois, jouait
à la marelle sous le porche de l'église les jours de pluie, et, aux grandes
fêtes, suppliait le bedeau de lui laisser sonner les cloches, pour se pendre
de tout son corps à la grande corde et se sentir emporter par elle dans
sa volée.
Aussi poussa-t-il comme un chêne. Il acquit de fortes mains, de belles couleurs.
A douze ans, sa mère obtint que l'on commençât ses études. On en chargea
le curé. Mais les leçons étaient si courtes et si mal suivies, qu'elles
ne pouvaient servir à grand-chose. C'était aux moments perdus qu'elles se
donnaient, dans la Sacristie, debout, à la hâte, entre un baptême et un
enterrement ; ou bien le curé envoyait chercher son élève après l'Angelus
, quand il n'avait pas à sortir. On montait dans sa chambre, on s'installait
: les moucherons et les papillons de nuit tournoyaient autour de la chandelle.
Il faisait chaud, l'enfant s'endormait ; et le bonhomme, s'assoupissant
les mains sur son ventre, ne tardait pas à ronfler, la bouche ouverte. D'autres
fois, quand M. le curé, revenant de porter le viatique à quelque malade
des environs, apercevait Charles qui polissonnait dans la campagne, il l'appelait,
le sermonnait un quart d'heure et profitait de l'occasion pour lui faire
conjuguer son verbe au pied d'un arbre. La pluie venait les interrompre,
ou une connaissance qui passait. Du reste, il était toujours content de
lui, disait même que le jeune homme avait beaucoup de mémoire.
Charles ne pouvait en rester là. Madame fut énergique. Honteux, ou fatigué
plutôt, Monsieur céda sans résistance, et l'on attendit encore un an que
le gamin eût fait sa première communion.
Six mois se passèrent encore ; et, l'année d'après, Charles fut définitivement
envoyé au collège de Rouen, où son père l'amena lui-même, vers la fin d'octobre,
à l'époque de la foire Saint-Romain.
Il serait maintenant impossible à aucun de nous de se rien rappeler de lui.
C'était un garçon de tempérament modéré, qui jouait aux récréations, travaillait
à l'étude, écoutant en classe, dormant bien au dortoir, mangeant bien au
réfectoire. Il avait pour correspondant un quincaillier en gros de la rue
Ganterie, qui le faisait sortir une fois par mois, le dimanche, après que
sa boutique était fermée, l'envoyait se promener sur le port à regarder
les bateaux, puis le ramenait au collège dès sept heures, avant le souper.
Le soir de chaque jeudi, il écrivait une longue lettre à sa mère, avec de
l'encre rouge et trois pains à cacheter ; puis il repassait ses cahiers
d'histoire, ou bien il lisait un vieux volume d' Anacharsis qui traînait
dans l'étude. En promenade, il causait avec le domestique, qui était de
la campagne comme lui.
A force de s'appliquer, il se maintint toujours vers le milieu de la classe
; une fois même, il gagna un premier accessit d'histoire naturelle. Mais
à la fin de sa troisième, ses parents le retirèrent du collège pour lui
faire étudier la médecine, persuadés qu'il pourrait se pousser seul jusqu'au
baccalauréat.
Sa mère lui choisit une chambre, au quatrième, sur l'Eau-de-Robec, chez
un teinturier de sa connaissance. Elle conclut les arrangements pour sa
pension, se procura des meubles, une table et deux chaises, fit venir de
chez elle un vieux lit en merisier, et acheta de plus un petit poêle en
fonte, avec la provision de bois qui devait chauffer son pauvre enfant.
Puis elle partit au bout de la semaine, après mille recommandations de se
bien conduire, maintenant qu'il allait être abandonné à lui-même.
Le programme des cours, qu'il lut sur l'affiche, lui fit un effet d'étourdissement
: cours d'anatomie, cours de pathologie, cours de physiologie, cours de
pharmacie, cours de chimie, et de botanique, et de clinique, et de thérapeutique,
sans compter l'hygiène ni la matière médicale, tous noms dont il ignorait
les étymologies et qui étaient comme autant de portes de sanctuaires pleins
d'augustes ténèbres.
Il n'y comprit rien ; il avait beau écouter, il ne saisissait pas. Il travaillait
pourtant, il avait des cahiers reliés, il suivait tous les cours, il ne
perdait pas une seule visite. Il accomplissait sa petite tâche quotidienne
à la manière du cheval de manège, qui tourne en place les yeux bandés, ignorant
de la besogne qu'il broie.
Pour lui épargner de la dépense, sa mère lui envoyait chaque semaine, par
le messager, un morceau de veau cuit au four, avec quoi il déjeunait le
matin, quand il était rentré de l'hôpital, tout en battant la semelle contre
le mur. Ensuite il fallait courir aux leçons, à l'amphithéâtre, à l'hospice,
et revenir chez lui, à travers toutes les rues. Le soir, après le maigre
dîner de son propriétaire, il remontait à sa chambre et se remettait au
travail, dans ses habits mouillés qui fumaient sur son corps, devant le
poêle rougi.
Dans les beaux soirs d'été, à l'heure où les rues tièdes sont vides, quand
les servantes jouent au volant sur le seuil des portes, il ouvrait sa fenêtre
et s'accoudait. La rivière, qui fait de ce quartier de Rouen comme une ignoble
petite Venise, coulait en bas, sous lui, jaune, violette ou bleue, entre
ses ponts et ses grilles. Des ouvriers, accroupis au bord, lavaient leurs
bras dans l'eau. Sur des perches partant du haut des greniers, des écheveaux
de coton séchaient à l'air. En face, au-delà des toits, le grand ciel pur
s'étendait, avec le soleil rouge se couchant. Qu'il devait faire bon là-bas
! Quelle fraîcheur sous la hêtraie ! Et il ouvrait les narines pour aspirer
les bonnes odeurs de la campagne, qui ne venaient pas jusqu'à lui.
Il maigrit, sa taille s'allongea, et sa figure prit une sorte d'expression
dolente qui la rendit presque intéressante.
Naturellement, par nonchalance, il en vint à se délier de toutes les résolutions
qu'il s'était faites. Une fois, il manqua la visite, le lendemain son cours,
et, savourant la paresse, peu à peu, n'y retourna plus.
Il prit l'habitude du cabaret, avec la passion des dominos. S'enfermer chaque
soir dans un sale appartement public, pour y taper sur des tables de marbre
de petits os de mouton marqués de points noirs, lui semblait un acte précieux
de sa liberté, qui le rehaussait d'estime vis-à-vis de lui-même. C'était
comme l'initiation au monde, l'accès des plaisirs défendus ; et, en entrant,
il posait la main sur le bouton de la porte avec une joie presque sensuelle.
Alors, beaucoup de choses comprimées en lui, se dilatèrent ; il apprit par
coeur des couplets qu'il chantait aux bienvenues, s'enthousiasma pour Béranger,
sut faire du punch et connut enfin l'amour.
Grâce à ces travaux préparatoires, il échoua complètement à son examen d'officier
de santé. On l'attendait le soir même à la maison pour fêter son succès
!
Il partit à pied et s'arrêta vers l'entrée du village, où il fit demander
sa mère, lui conta tout. Elle l'excusa, rejetant l'échec sur l'injustice
des examinateurs, et le raffermit un peu, se chargeant d'arranger les choses.
Cinq ans plus tard seulement, M. Bovary connut la vérité ; elle était vieille,
il l'accepta, ne pouvant d'ailleurs supposer qu'un homme issu de lui fût
un sot.
Charles se remit donc au travail et prépara sans discontinuer les matières
de son examen, dont il apprit d'avance toutes les questions par coeur. Il
fut reçu avec une assez bonne note. Quel beau jour pour sa mère ! On donna
un grand dîner.
Où irait-il exercer son art ? A Tostes. Il n'y avait là qu'un vieux médecin.
Depuis longtemps madame Bovary guettait sa mort, et le bonhomme n'avait
point encore plié bagage, que Charles était installé en face, comme son
successeur.
Mais ce n'était pas tout que d'avoir élevé son fils, de lui avoir fait apprendre
la médecine et découvert Tostes pour l'exercer : il lui fallait une femme.
Elle lui en trouva une : la veuve d'un huissier de Dieppe, qui avait quarante-cinq
ans et douze cents livres de rente.
Quoiqu'elle fût laide, sèche comme un cotret, et bourgeonnée comme un printemps,
certes madame Dubuc ne manquait pas de partis à choisir. Pour arriver à
ses fins, la mère Bovary fut obligée de les évincer tous, et elle déjoua
même fort habilement les intrigues d'un charcutier qui était soutenu par
les prêtres.
Charles avait entrevu dans le mariage l'avènement d'une condition meilleure,
imaginant qu'il serait plus libre et pourrait disposer de sa personne et
de son argent. Mais sa femme fut le maître ; il devait devant le monde dire
ceci, ne pas dire cela, faire maigre tous les vendredis, s'habiller comme
elle l'entendait, harceler par son ordre les clients qui ne payaient pas.
Elle décachetait ses lettres, épiait ses démarches, et l'écoutait, à travers
la cloison, donner ses consultations dans son cabinet, quand il y avait
des femmes.
Il lui fallait son chocolat tous les matins, des égards à n'en plus finir.
Elle se plaignait sans cesse de ses nerfs, de sa poitrine, de ses humeurs.
Le bruit des pas lui faisait mal ; on s'en allait, la solitude lui devenait
odieuse ; revenait-on près d'elle, c'était pour la voir mourir, sans doute.
Le soir, quand Charles rentrait, elle sortait de dessous ses draps ses longs
bras maigres, les lui passait autour du cou, et, l'ayant fait asseoir au
bord du lit, se mettait à lui parler de ses chagrins : il l'oubliait, il
en aimait une autre ! On lui avait bien dit qu'elle serait malheureuse ;
et elle finissait en lui demandant quelque sirop pour sa santé et un peu
plus d'amour.
II.
Une nuit, vers onze heures, ils furent réveillés par le bruit d'un cheval
qui s'arrêta juste à la porte. La bonne ouvrit la lucarne du grenier et
parlementa quelque temps avec un homme resté en bas, dans la rue. Il venait
chercher le médecin ; il avait une lettre. Nastasie descendit les
marches en grelottant, et alla ouvrir la serrure et les verrous, l'un après
l'autre. L'homme laissa son cheval, et, suivant la bonne, entra tout à coup
derrière elle. Il tira de dedans son bonnet de laine à houppes grises, une
lettre enveloppée dans un chiffon, et la présenta délicatement à Charles,
qui s'accouda sur l'oreiller pour la lire. Nastasie, près du lit, tenait
la lumière. Madame, par pudeur, restait tournée vers la ruelle et montrait
le dos.
Cette lettre, cachetée d'un petit cachet de cire bleue, suppliait M. Bovary
de se rendre immédiatement à la ferme des Bertaux, pour remettre une jambe
cassée. Or il y a, de Tostes aux Bertaux, six bonnes lieues de traverse,
en passant par Longueville et Saint-Victor. La nuit était noire. Madame
Bovary jeune redoutait les accidents pour son mari. Donc il fut décidé que
le valet d'écurie prendrait les devants. Charles partirait trois heures
plus tard, au lever de la lune. On enverrait un gamin à sa rencontre, afin
de lui montrer le chemin de la ferme et d'ouvrir les clôtures devant lui.
Vers quatre heures du matin, Charles, bien enveloppé dans son manteau, se
mit en route pour les Bertaux. Encore endormi par la chaleur du sommeil,
il se laissait bercer au trot pacifique de sa bête. Quand elle s'arrêtait
d'elle-même devant ces trous entourés d'épines que l'on creuse au bord des
sillons, Charles se réveillant en sursaut, se rappelait vite la jambe cassée,
et il tâchait de se remettre en mémoire toutes les fractures qu'il savait.
La pluie ne tombait plus ; le jour commençait à venir, et, sur les branches
des pommiers sans feuilles, des oiseaux se tenaient immobiles, hérissant
leurs petites plumes au vent froid du matin. La plate campagne s'étalait
à perte de vue, et les bouquets d'arbres autour des fermes faisaient, à
intervalles éloignés, des taches d'un violet noir sur cette grande surface
grise, qui se perdait à l'horizon dans le ton morne du ciel. Charles, de
temps à autre, ouvrait les yeux ; puis, son esprit se fatiguant et le sommeil
revenant de soi-même, bientôt il entrait dans une sorte d'assoupissement
où, ses sensations récentes se confondant avec des souvenirs, lui-même se
percevait double, à la fois étudiant et marié, couché dans son lit comme
tout à l'heure, traversant une salle d'opérés comme autrefois. L'odeur chaude
des cataplasmes se mêlait dans sa tête à la verte odeur de la rosée ; il
entendait rouler sur leur tringle les anneaux de fer des lits et sa femme
dormir... Comme il passait par Vassonville, il aperçut, au bord d'un fossé,
un jeune garçon assis sur l'herbe.
-- Etes-vous le médecin ? demanda l'enfant.
Et, sur la réponse de Charles, il prit ses sabots à ses mains et se mit
à courir devant lui.
L'officier de santé, chemin faisant, comprit aux discours de son guide que
M. Rouault devait être un cultivateur des plus aisés. Il s'était cassé la
jambe, la veille au soir, en revenant de faire les Rois , chez un
voisin. Sa femme était morte depuis deux ans. Il n'avait avec lui que sa
demoiselle , qui l'aidait à tenir la maison.
Les ornières devinrent plus profondes. On approchait des Bertaux. Le petit
gars, se coulant alors par un trou de haie, disparut, puis il revint au
bout d'une cour en ouvrir la barrière. Le cheval glissait sur l'herbe mouillée
; Charles se baissait pour passer sous les branches. Les chiens de garde
à la niche aboyaient en tirant sur leur chaîne. Quand il entra dans les
Bertaux, son cheval eut peur et fit un grand écart.
C'était une ferme de bonne apparence. On voyait dans les écuries, par le
dessus des portes ouvertes, de gros chevaux de labour qui mangeaient tranquillement
dans des râteliers neufs. Le long des bâtiments s'étendait un large fumier,
de la buée s'en élevait, et, parmi les poules et les dindons, picoraient
dessus cinq ou six paons, luxe des basses-cours cauchoises. La bergerie
était longue, la grange était haute, à murs lisses comme la main. Il y avait
sous le hangar deux grandes charrettes et quatre charrues, avec leurs fouets,
leurs colliers, leurs équipages complets, dont les toisons de laine bleue
se salissaient à la poussière fine qui tombait des greniers. La cour allait
en montant, plantée d'arbres symétriquement espacés, et le bruit gai d'un
troupeau d'oies retentissait près de la mare.
Une jeune femme, en robe de mérinos bleu garnie de trois volants, vint sur
le seuil de la maison pour recevoir M. Bovary, qu'elle fit entrer dans la
cuisine, où flambait un grand feu. Le déjeuner des gens bouillonnait alentour,
dans des petits pots de taille inégale. Des vêtements humides séchaient
dans l'intérieur de la cheminée. La pelle, les pincettes et le bec du soufflet,
tous de proportion colossale, brillaient comme de l'acier poli, tandis que
le long des murs s'étendait une abondante batterie de cuisine, où miroitait
inégalement la flamme claire du foyer, jointe aux premières lueurs du soleil
arrivant par les carreaux.
Charles monta, au premier, voir le malade. Il le trouva dans son lit, suant
sous ses couvertures et ayant rejeté bien loin son bonnet de coton. C'était
un gros petit homme de cinquante ans, à la peau blanche, à l'oeil bleu,
chauve sur le devant de la tête, et qui portait des boucles d'oreilles.
Il avait à ses côtés, sur une chaise, une grande carafe d'eau-de-vie, dont
il se versait de temps à autre pour se donner du coeur au ventre ; mais,
dès qu'il vit le médecin, son exaltation tomba, et, au lieu de sacrer comme
il faisait depuis douze heures, il se prit à geindre faiblement.
La fracture était simple, sans complication d'aucune espèce. Charles n'eût
osé en souhaiter de plus facile. Alors, se rappelant les allures de ses
maîtres auprès du lit des blessés, il réconforta le patient avec toutes
sortes de bons mots, caresses chirurgicales qui sont comme l'huile dont
on graisse les bistouris. Afin d'avoir des attelles, on alla chercher, sous
la charretterie, un paquet de lattes. Charles en choisit une, la coupa en
morceaux et la polit avec un éclat de vitre, tandis que la servante déchirait
des draps pour faire des bandes, et que mademoiselle Emma tâchait de coudre
des coussinets. Comme elle fut longtemps avant de trouver son étui, son
père s'impatienta ; elle ne répondit rien ; mais, tout en cousant, elle
se piquait les doigts, qu'elle portait ensuite à sa bouche pour les sucer.
Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils étaient brillants,
fins du bout, plus nettoyés que les ivoires de Dieppe, et taillés en amande.
Sa main pourtant n'était pas belle, point assez pâle peut-être, et un peu
sèche aux phalanges ; elle était trop longue aussi, et sans molles inflexions
de lignes sur les contours. Ce qu'elle avait de beau, c'étaient les yeux
; quoiqu'ils fussent bruns, ils semblaient noirs à cause des cils, et son
regard arrivait franchement à vous avec une hardiesse candide.
Une fois le pansement fait, le médecin fut invité, par M. Rouault lui-même,
à prendre un morceau avant de partir.
Charles descendit dans la salle, au rez-de-chaussée. Deux couverts, avec
des timbales d'argent, y étaient mis sur une petite table, au pied d'un
grand lit à baldaquin revêtu d'une indienne à personnages représentant des
Turcs. On sentait une odeur d'iris et de draps humides, qui s'échappait
de la haute armoire en bois de chêne, faisant face à la fenêtre. Par terre,
dans les angles, étaient rangés, debout, des sacs de blé. C'était le trop-plein
du grenier proche, où l'on montait par trois marches de pierre. Il y avait,
pour décorer l'appartement, accrochée à un clou, au milieu du mur dont la
peinture verte s'écaillait sous le salpêtre, une tête de Minerve au crayon
noir, encadrée de dorure, et qui portait au bas, écrit en lettres gothiques
: " A mon cher papa. "
On parla d'abord du malade, puis du temps qu'il faisait, des grands froids,
des loups qui couraient les champs, la nuit. Mademoiselle Rouault ne s'amusait
guère à la campagne, maintenant surtout qu'elle était chargée presque à
elle seule des soins de la ferme. Comme la salle était fraîche, elle grelottait
tout en mangeant, ce qui découvrait un peu ses lèvres charnues, qu'elle
avait coutume de mordillonner à ses moments de silence.
Son cou sortait d'un col blanc, rabattu. Ses cheveux, dont les deux bandeaux
noirs semblaient chacun d'un seul morceau, tant ils étaient lisses, étaient
séparés sur le milieu de la tête par une raie fine, qui s'enfonçait légèrement
selon la courbe du crâne ; et, laissant voir à peine le bout de l'oreille,
ils allaient se confondre par derrière en un chignon abondant, avec un mouvement
ondé vers les tempes, que le médecin de campagne remarqua là pour la première
fois de sa vie. Ses pommettes étaient roses. Elle portait, comme un homme,
passé entre deux boutons de son corsage, un lorgnon d'écaille.
Quand Charles, après être monté dire adieu au père Rouault, rentra dans
la salle avant de partir, il la trouva debout, le front contre la fenêtre,
et qui regardait dans le jardin, où les échalas des haricots avaient été
renversés par le vent. Elle se retourna.
-- Cherchez-vous quelque chose ? demanda-t-elle.
-- Ma cravache, s'il vous plaît, répondit-il.
Et il se mit à fureter sur le lit, derrière les portes, sous les chaises
; elle était tombée à terre, entre les sacs et la muraille. Mademoiselle
Emma l'aperçut ; elle se pencha sur les sacs de blé. Charles, par galanterie,
se précipita et, comme il allongeait aussi son bras dans le même mouvement,
il sentit sa poitrine effleurer le dos de la jeune fille, courbée sous lui.
Elle se redressa toute rouge et le regarda par-dessus l'épaule, en lui tendant
son nerf de boeuf.
Au lieu de revenir aux Bertaux trois jours après, comme il l'avait promis,
c'est le lendemain même qu'il y retourna, puis deux fois la semaine régulièrement,
sans compter les visites inattendues qu'il faisait de temps à autre, comme
par mégarde.
Tout, du reste, alla bien ; la guérison s'établit selon les règles, et quand,
au bout de quarante-six jours, on vit le père Rouault qui s'essayait à marcher
seul dans sa masure , on commença à considérer M. Bovary comme un
homme de grande capacité. Le père Rouault disait qu'il n'aurait pas été
mieux guéri par les premiers médecins d'Yvetot ou même de Rouen.
Quant à Charles, il ne chercha point à se demander pourquoi il venait aux
Bertaux avec plaisir. Y eût-il songé, qu'il aurait sans doute attribué son
zèle à la gravité du cas, ou peut-être au profit qu'il en espérait. Etait-ce
pour cela, cependant, que ses visites à la ferme faisaient, parmi les pauvres
occupations de sa vie, une exception charmante ? Ces jours-là il se levait
de bonne heure, partait au galop, poussait sa bête, puis il descendait pour
s'essuyer les pieds sur l'herbe, et passait ses gants noirs avant d'entrer.
Il aimait à se voir arriver dans la cour, à sentir contre son épaule la
barrière qui tournait, et le coq qui chantait sur le mur, les garçons qui
venaient à sa rencontre. Il aimait la grange et les écuries ; il aimait
le père Rouault, qui lui tapait dans la main en l'appelant son sauveur ;
il aimait les petits sabots de mademoiselle Emma sur les dalles lavées de
la cuisine ; ses talons hauts la grandissaient un peu, et, quand elle marchait
devant lui, les semelles de bois, se relevant vite, claquaient avec un bruit
sec contre le cuir de la bottine.
Elle le reconduisait toujours jusqu'à la première marche du perron. Lorsqu'on
n'avait pas encore amené son cheval, elle restait là. On s'était dit adieu,
on ne parlait plus ; le grand air l'entourait, levant pêle-mêle les petits
cheveux follets de sa nuque, ou secouant sur sa hanche les cordons de son
tablier, qui se tortillaient comme des banderoles. Une fois, par un temps
de dégel, l'écorce des arbres suintait dans la cour, la neige sur les couvertures
des bâtiments se fondait. Elle était sur le seuil ; elle alla chercher son
ombrelle, elle l'ouvrit. L'ombrelle, de soie gorge de pigeon, que traversait
le soleil, éclairait de reflets mobiles la peau blanche de sa figure. Elle
souriait là-dessous à la chaleur tiède ; et on entendait les gouttes d'eau,
une à une, tomber sur la moire tendue.
Dans les premiers temps que Charles fréquentait les Bertaux, madame Bovary
jeune ne manquait pas de s'informer du malade, et même sur le livre qu'elle
tenait en partie double, elle avait choisi pour M. Rouault une belle page
blanche. Mais quand elle sut qu'il avait une fille, elle alla aux informations
; et elle apprit que mademoiselle Rouault, élevée au couvent, chez les Ursulines,
avait reçu, comme on dit, une belle éducation , qu'elle savait, en
conséquence, la danse, la géographie, le dessin, faire de la tapisserie
et toucher du piano. Ce fut le comble !
-- C'est donc pour cela, se disait-elle, qu'il a la figure si épanouie quand
il va la voir, et qu'il met son gilet neuf, au risque de l'abîmer à la pluie
? Ah ! cette femme ! cette femme !...
Et elle la détesta, d'instinct. D'abord, elle se soulagea par des allusions,
Charles ne les comprit pas ; ensuite, par des réflexions incidentes qu'il
laissait passer de peur de l'orage ; enfin, par des apostrophes à brûle-pourpoint
auxquelles il ne savait que répondre. -- D'où vient qu'il retournait aux
Bertaux, puisque M. Rouault était guéri et que ces gens-là n'avaient pas
encore payé ? Ah ! c'est qu'il y avait là-bas une personne , quelqu'un
qui savait causer, une brodeuse, un bel esprit. C'était là ce qu'il aimait
: il lui fallait des demoiselles de ville ! -- Et elle reprenait :
-- La fille au père Rouault, une demoiselle de ville ! Allons donc ! leur
grand-père était berger, et ils ont un cousin qui a failli passer par les
assises pour un mauvais coup, dans une dispute. Ce n'est pas la peine de
faire tant de fla-fla, ni de se montrer le dimanche à l'église avec une
robe de soie, comme une comtesse. Pauvre bonhomme, d'ailleurs, qui sans
les colzas de l'an passé eût été bien embarrassé de payer ses arrérages
!
Par lassitude, Charles cessa de retourner aux Bertaux. Héloïse lui avait
fait jurer qu'il n'irait plus, la main sur son livre de messe, après beaucoup
de sanglots et de baisers, dans une grande explosion d'amour. Il obéit donc
; mais la hardiesse de son désir protesta contre la servilité de sa conduite,
et, par une sorte d'hypocrisie naïve, il estima que cette défense de la
voir était pour lui comme un droit de l'aimer. Et puis la veuve était maigre
; elle avait les dents longues ; elle portait en toute saison un petit châle
noir dont la pointe lui descendait entre les omoplates ; sa taille dure
était engainée dans des robes en façon de fourreau, trop courtes, qui découvraient
ses chevilles, avec les rubans de ses souliers larges s'entrecroisant sur
des bas gris. La mère de Charles venait les voir de temps à autre ; mais,
au bout de quelques jours, la bru semblait l'aiguiser à son fil ; et alors,
comme deux couteaux, elles étaient à le scarifier par leurs réflexions et
leurs observations. Il avait tort de tant manger ! Pourquoi toujours offrir
la goutte au premier venu ? Quel entêtement que de ne pas vouloir porter
de flanelle !
Il arriva qu'au commencement du printemps, un notaire d'Ingouville, détenteur
de fonds à la veuve Dubuc, s'embarqua, par une belle marée, emportant avec
lui tout l'argent de son étude. Héloïse, il est vrai, possédait encore,
outre une part de bateau évaluée six mille francs, sa maison de la rue Saint-François
; et cependant, de toute cette fortune que l'on avait fait sonner si haut,
rien, si ce n'est un peu de mobilier et quelques nippes, n'avait paru dans
le ménage. Il fallut tirer la chose au clair. La maison de Dieppe se trouva
vermoulue d'hypothèques jusque dans ses pilotis ; ce qu'elle avait mis chez
le notaire, Dieu seul le savait, et la part de barque n'excéda point mille
écus. Elle avait donc menti, la bonne dame ! Dans son exaspération, M. Bovary
père, brisant une chaise contre les pavés, accusa sa femme d'avoir fait
le malheur de leur fils en l'attelant à une haridelle semblable, dont les
harnais ne valaient pas la peau. Ils vinrent à Tostes. On s'expliqua. Il
y eut des scènes. Héloïse, en pleurs, se jetant dans les bras de son mari,
le conjura de la défendre de ses parents. Charles voulut parler pour elle.
Ceux-ci se choquèrent, et ils partirent.
Mais le coup était porté . Huit jours après, comme elle étendait
du linge dans sa cour, elle fut prise d'un crachement de sang, et le lendemain,
tandis que Charles avait le dos tourné pour fermer le rideau de la fenêtre,
elle dit : " Ah ! mon Dieu ! " poussa un soupir et s'évanouit. Elle était
morte ! Quel étonnement !
Quand tout fut fini au cimetière, Charles rentra chez lui. Il ne trouva
personne en bas ; il monta au premier, dans la chambre, vit sa robe encore
accrochée au pied de l'alcôve ; alors, s'appuyant contre le secrétaire,
il resta jusqu'au soir perdu dans une rêverie douloureuse. Elle l'avait
aimé, après tout.
III.
Un matin, le père Rouault vint apporter à Charles le payement de sa jambe
remise : soixante et quinze francs en pièces de quarante sous et une dinde.
Il avait appris son malheur, et l'en consola tant qu'il put.
-- Je sais ce que c'est ! disait-il en lui frappant sur l'épaule ; j'ai
été comme vous, moi aussi ! Quand j'ai eu perdu ma pauvre défunte, j'allais
dans les champs pour être tout seul ; je tombais au pied d'un arbre, je
pleurais, j'appelais le bon Dieu, je lui disais des sottises ; j'aurais
voulu être comme les taupes, que je voyais aux branches, qui avaient des
vers leur grouillant dans le ventre, crevé, enfin. Et quand je pensais que
d'autres, à ce moment-là, étaient avec leurs bonnes petites femmes à les
tenir embrassées contre eux, je tapais de grands coups par terre avec mon
bâton ; j'étais quasiment fou, que je ne mangeais plus ; l'idée d'aller
seulement au café me dégoûtait, vous ne croiriez pas. Eh bien, tout doucement,
un jour chassant l'autre, un printemps sur un hiver et un automne par-dessus
un été, ça a coulé brin à brin, miette à miette ; ça s'en est allé, c'est
parti, c'est descendu, je veux dire, car il vous reste toujours quelque
chose au fond, comme qui dirait... un poids, là, sur la poitrine ! Mais,
puisque c'est notre sort à tous, on ne doit pas non plus se laisser dépérir,
et, parce que d'autres sont morts, vouloir mourir... Il faut vous secouer,
monsieur Bovary ; ça se passera ! Venez nous voir ; ma fille pense à vous
de temps à autre, savez-vous bien, et elle dit comme ça que vous l'oubliez.
Voilà le printemps bientôt ; nous vous ferons tirer un lapin dans la garenne,
pour vous dissiper un peu.
Charles suivit son conseil. Il retourna aux Bertaux ; il retrouva tout comme
la veille, comme il y avait cinq mois, c'est-à-dire. Les poiriers déjà étaient
en fleur, et le bonhomme Rouault, debout maintenant, allait et venait, ce
qui rendait la ferme plus animée.
Croyant qu'il était de son devoir de prodiguer au médecin le plus de politesses
possible, à cause de sa position douloureuse, il le pria de ne point se
découvrir la tête, lui parla à voix basse, comme s'il eût été malade, et
même fit semblant de se mettre en colère de ce que l'on n'avait pas apprêté
à son intention quelque chose d'un peu plus léger que tout le reste, tels
que des petits pots de crème ou des poires cuites. Il conta des histoires.
Charles se surprit à rire ; mais le souvenir de sa femme, lui revenant tout
à coup, l'assombrit. On apporta le café ; il n'y pensa plus.
Il y pensa moins, à mesure qu'il s'habituait à vivre seul. L'agrément nouveau
de l'indépendance lui rendit bientôt la solitude plus supportable. Il pouvait
changer maintenant les heures de ses repas, rentrer ou sortir sans donner
de raisons, et, lorsqu'il était bien fatigué, s'étendre de ses quatre membres,
tout en large, dans son lit. Donc, il se choya, se dorlota et accepta les
consolations qu'on lui donnait. D'autre part, la mort de sa femme ne l'avait
pas mal servi dans son métier, car on avait répété durant un mois : " Ce
pauvre jeune homme ! quel malheur ! " Son nom s'était répandu, sa clientèle
s'était accrue ; et puis il allait aux Bertaux tout à son aise. Il avait
un espoir sans but, un bonheur vague ; il se trouvait la figure plus agréable
en brossant ses favoris devant son miroir.
Il arriva un jour vers trois heures ; tout le monde était aux champs ; il
entra dans la cuisine, mais n'aperçut point d'abord Emma, les auvents étaient
fermés. Par les fentes du bois, le soleil allongeait sur les pavés de grandes
raies minces, qui se brisaient à l'angle des meubles et tremblaient au plafond.
Des mouches, sur la table, montaient le long des verres qui avaient servi,
et bourdonnaient en se noyant au fond, dans le cidre resté. Le jour qui
descendait par la cheminée, veloutant la suie de la plaque, bleuissait un
peu les cendres froides. Entre la fenêtre et le foyer, Emma cousait ; elle
n'avait point de fichu, on voyait sur ses épaules nues de petites gouttes
de sueur.
Selon la mode de la campagne, elle lui proposa de boire quelque chose. Il
refusa, elle insista, et enfin lui offrit, en riant, de prendre un verre
de liqueur avec elle. Elle alla donc chercher dans l'armoire une bouteille
de curaçao, atteignit deux petits verres, emplit l'un jusqu'au bord, versa
à peine dans l'autre, et, après avoir trinqué, le porta à sa bouche. Comme
il était presque vide, elle se renversait pour boire ; et, la tête en arrière,
les lèvres avancées, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir, tandis
que le bout de sa langue, passant entre ses dents fines, léchait à petits
coups le fond du verre.
Elle se rassit et elle reprit son ouvrage, qui était un bas de coton blanc
où elle faisait des reprises ; elle travaillait le front baissé ; elle ne
parlait pas, Charles non plus. L'air passant par le dessous de la porte,
poussait un peu de poussière sur les dalles ; il la regardait se traîner,
et il entendait seulement le battement intérieur de sa tête, avec le cri
d'une poule, au loin, qui pondait dans les cours. Emma, de temps à autre,
se rafraîchissait les joues en y appliquant la paume de ses mains, qu'elle
refroidissait après cela sur la pomme de fer des grands chenets.
Elle se plaignit d'éprouver, depuis le commencement de la saison, des étourdissements
; elle demanda si les bains de mer lui seraient utiles ; elle se mit à causer
du couvent, Charles de son collège, les phrases leur vinrent. Ils montèrent
dans sa chambre. Elle lui fit voir ses anciens cahiers de musique, les petits
livres qu'on lui avait donnés en prix et les couronnes en feuilles de chêne,
abandonnées dans un bas d'armoire. Elle lui parla encore de sa mère, du
cimetière, et même lui montra dans le jardin la plate-bande dont elle cueillait
les fleurs, tous les premiers vendredis de chaque mois, pour les aller mettre
sur sa tombe. Mais le jardinier qu'ils avaient n'y entendait rien ; on était
si mal servi ! Elle eût bien voulu, ne fût-ce au moins que pendant l'hiver,
habiter la ville, quoique la longueur des beaux jours rendît peut-être la
campagne plus ennuyeuse encore durant l'été ; -- et, selon ce qu'elle disait,
sa voix était claire, aiguë, ou se couvrant de langueur tout à coup, traînait
des modulations qui finissaient presque en murmures, quand elle se parlait
à elle-même, -- tantôt joyeuse, ouvrant des yeux naïfs, puis les paupières
à demi closes, le regard noyé d'ennui, la pensée vagabondant.
Le soir, en s'en retournant, Charles reprit une à une les phrases qu'elle
avait dites, tâchant de se les rappeler, d'en compléter le sens, afin de
se faire la portion d'existence qu'elle avait vécue dans le temps qu'il
ne la connaissait pas encore. Mais jamais il ne put la voir en sa pensée,
différemment qu'il ne l'avait vue la première fois, ou telle qu'il venait
de la quitter tout à l'heure. Puis il se demanda ce qu'elle deviendrait,
si elle se marierait, et à qui ? hélas ! le père Rouault était bien riche,
et elle !... si belle ! Mais la figure d'Emma revenait toujours se placer
devant ses yeux, et quelque chose de monotone comme le ronflement d'une
toupie bourdonnait à ses oreilles : " Si tu te mariais, pourtant ! Si tu
te mariais ! " La nuit, il ne dormit pas, sa gorge était serrée, il avait
soif ; il se leva pour aller boire à son pot à l'eau et il ouvrit la fenêtre
; le ciel était couvert d'étoiles, un vent chaud passait, au loin des chiens
aboyaient. Il tourna la tête du côté des Bertaux.
Pensant qu'après tout l'on ne risquait rien, Charles se promit de faire
la demande quand l'occasion s'en offrirait ; mais, chaque fois qu'elle s'offrit,
la peur de ne point trouver les mots convenables lui collait les lèvres.
Le père Rouault n'eût pas été fâché qu'on le débarrassât de sa fille, qui
ne lui servait guère dans sa maison. Il l'excusait intérieurement, trouvant
qu'elle avait trop d'esprit pour la culture, métier maudit du ciel, puisqu'on
n'y voyait jamais de millionnaire. Loin d'y avoir fait fortune, le bonhomme
y perdait tous les ans ; car, s'il excellait dans les marchés, où il se
plaisait aux ruses du métier, en revanche la culture proprement dite, avec
le gouvernement intérieur de la ferme, lui convenait moins qu'à personne.
Il ne retirait pas volontiers ses mains de dedans ses poches, et n'épargnait
point la dépense pour tout ce qui regardait sa vie, voulant être bien nourri,
bien chauffé, bien couché. Il aimait le gros cidre, les gigots saignants,
les glorias longuement battus. Il prenait ses repas dans la cuisine,
seul, en face du feu, sur une petite table qu'on lui apportait toute service,
comme au théâtre.
Lorsqu'il s'aperçut donc que Charles avait les pommettes rouges près de
sa fille, ce qui signifiait qu'un de ces jours on la lui demanderait en
mariage, il rumina d'avance toute l'affaire. Il le trouvait bien un peu
gringalet, et ce n'était pas là un gendre comme il l'eût souhaité ; mais
on le disait de bonne conduite, économe, fort instruit, et sans doute qu'il
ne chicanerait pas trop sur la dot. Or, comme le père Rouault allait être
forcé de vendre vingt-deux âcres de son bien , qu'il devait beaucoup
au maçon, beaucoup au bourrelier, que l'arbre du pressoir était à remettre
:
-- S'il me la demande, se dit-il, je la lui donne.
A l'époque de la Saint-Michel, Charles était venu passer trois jours aux
Bertaux. La dernière journée s'était écoulée comme les précédentes, à reculer
de quart d'heure en quart d'heure. Le père Rouault lui fit la conduite ;
ils marchaient dans un chemin creux, ils s'allaient quitter ; c'était le
moment. Charles se donna jusqu'au coin de la haie, et enfin, quand on l'eut
dépassée :
-- Maître Rouault, murmura-t-il, je voudrais bien vous dire quelque chose.
Ils s'arrêtèrent. Charles se taisait.
-- Mais contez-moi votre histoire ! est-ce que je ne sais pas tout ? dit
le père Rouault, en riant doucement.
-- Père Rouault..., père Rouault..., balbutia Charles.
-- Moi, je ne demande pas mieux, continua le fermier. Quoique sans doute
la petite soit de mon idée, il faut pourtant lui demander son avis. Allez-vous-en
donc ; je m'en vais retourner chez nous. Si c'est oui, entendez-moi bien,
vous n'aurez pas besoin de revenir, à cause du monde, et, d'ailleurs, ça
la saisirait trop. Mais pour que vous ne vous mangiez pas le sang, je pousserai
tout grand l'auvent de la fenêtre contre le mur : vous pourrez le voir par
derrière, en vous penchant sur la haie.
Et il s'éloigna.
Charles attacha son cheval à un arbre. Il courut se mettre dans le sentier
; il attendit. Une demi-heure se passa, puis il compta dix-neuf minutes
à sa montre. Tout à coup un bruit se fit contre le mur ; l'auvent s'était
rabattu, la cliquette tremblait encore.
Le lendemain, dès neuf heures, il était à la ferme. Emma rougit quand il
entra, tout en s'efforçant de rire un peu, par contenance. Le père Rouault
embrassa son futur gendre. On remit à causer des arrangements d'intérêt
; on avait, d'ailleurs, du temps devant soi, puisque le mariage ne pouvait
décemment avoir lieu avant la fin du deuil de Charles, c'est-à-dire vers
le printemps de l'année prochaine.
L'hiver se passa cette attente. Mademoiselle Rouault s'occupa de son trousseau.
Une partie en fut commandée à Rouen, et elle se confectionna des chemises
et des bonnets de nuit, d'après des dessins de modes qu'elle emprunta. Dans
les visites que Charles faisait à la ferme, on causait des préparatifs de
la noce ; on se demandait dans quel appartement se donnerait le dîner ;
on rêvait à la quantité de plats qu'il faudrait et qu'elles seraient les
entrées.
Emma eût, au contraire, désiré se marier à minuit, aux flambeaux ; mais
le père Rouault ne comprit rien à cette idée. Il y eut donc une noce, où
vinrent quarante-trois personnes, où l'on resta seize heures à table, qui
recommença le lendemain et quelque peu les jours suivants.
IV.
Les conviés arrivèrent de bonne heure dans des voitures, carrioles à un
cheval, chars à bancs à deux roues, vieux cabriolets sans capote, tapissières
à rideaux de cuir, et les jeunes gens des villages les plus voisins dans
des charrettes où ils se tenaient debout, en rang, les mains appuyées sur
les ridelles pour ne pas tomber, allant au trot et secoués dur. Il en vint
de dix lieues loin, de Goderville, de Normanville et de Cany. On avait invité
tous les parents des deux familles, on s'était raccommodé avec les amis
brouillés, on avait écrit à des connaissances perdues de vue depuis longtemps.
De temps à autre, on entendait des coups de fouet derrière la haie ; bientôt
la barrière s'ouvrait : c'était une carriole qui entrait. Galopant jusqu'à
la première marche du perron, elle s'y arrêtait court, et vidait son monde,
qui sortait par tous les côtés en se frottant les genoux et en s'étirant
les bras. Les dames, en bonnet, avaient des robes à la façon de la ville,
des chaînes de montre en or, des pèlerines à bouts croisés dans la ceinture,
ou de petits fichus de couleur attachés dans le dos avec une épingle, et
qui leur découvraient le cou par derrière. Les gamins, vêtus pareillement
à leurs papas, semblaient incommodés par leurs habits neufs ( beaucoup même
étrennèrent ce jour-là la première paire de bottes de leur existence ) ,
et l'on voyait à côté d'eux, ne soufflant mot dans la robe blanche de sa
première communion rallongée pour la circonstance, quelque grande fillette
de quatorze ou seize ans, leur cousine ou leur soeur aînée sans doute, rougeaude,
ahurie, les cheveux gras de pommade à la rose, et ayant bien peur de salir
ses gants. Comme il n'y avait point assez de valets d'écurie pour dételer
toutes les voitures, les messieurs retroussaient leurs manches et s'y mettaient
eux-mêmes. Suivant leur position sociale différente, ils avaient des habits,
des redingotes, des vestes, des habits-vestes : -- bons habits, entourés
de toute la considération d'une famille, et qui ne sortaient de l'armoire
que pour les solennités ; redingotes à grandes basques flottant au vent,
à collet cylindrique, à poches larges comme des sacs ; vestes de gros drap,
qui accompagnaient ordinairement quelque casquette cerclée de cuivre à sa
visière ; habits-vestes très courts, ayant dans le dos deux boutons rapprochés
comme une paire d'yeux, et dont les pans semblaient avoir été coupés à même
un seul bloc, par la hache du charpentier. Quelques-uns encore ( mais ceux-là,
bien sûr, devaient dîner au bas bout de la table ) portaient des blouses
de cérémonie, c'est-à-dire dont le col était rabattu sur les épaules, le
dos froncé à petits plis et la taille attachée très bas par une ceinture
cousue.
Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des cuirasses ! Tout le
monde était tondu à neuf, les oreilles s'écartaient des têtes, on était
rasé de près ; quelques-uns même qui s'étaient levés dès avant l'aube, n'ayant
pas vu clair à se faire la barbe, avaient des balafres en diagonale sous
le nez, ou, le long des mâchoires, des pelures d'épiderme larges comme des
écus de trois francs, et qu'avait enflammées le grand air pendant la route,
ce qui marbrait un peu de plaques roses toutes ces grosses faces blanches
épanouies.
La mairie se trouvant à une demi-lieue de la ferme, on s'y rendit à pied,
et l'on revint de même, une fois la cérémonie faite à l'église. Le cortège,
d'abord uni comme une seule écharpe de couleur, qui ondulait dans la campagne,
le long de l'étroit sentier serpentant entre les blés verts, s'allongea
bientôt et se coupa en groupes différents, qui s'attardaient à causer. Le
ménétrier allait en tête, avec son violon empanaché de rubans à la coquille
; les mariés venaient ensuite, les parents, les amis tout au hasard, et
les enfants restaient derrière, s'amusant à arracher les clochettes des
brins d'avoine, ou à se jouer entre eux, sans qu'on les vît. La robe d'Emma,
trop longue, traînait un peu par le bas ; de temps à autre, elle s'arrêtait
pour la tirer, et alors délicatement, de ses doigts gantés, elle enlevait
les herbes rudes avec les petits dards des chardons, pendant que Charles,
les mains vides, attendait qu'elle eût fini. Le père Rouault, un chapeau
de soie neuf sur la tête et les parements de son habit noir lui couvrant
les mains jusqu'aux ongles, donnait le bras à madame Bovary mère. Quant
à M. Bovary père, qui, méprisant au fond tout ce monde-là, était venu simplement
avec une redingote à un rang de boutons d'une coupe militaire, il débitait
des galanteries d'estaminet à une jeune paysanne blonde. Elle saluait, rougissait,
ne savait que répondre. Les autres gens de la noce causaient de leurs affaires
ou se faisaient des niches dans le dos, s'excitant d'avance à la gaieté
; et, en y prêtant l'oreille, on entendait toujours le crin-crin du ménétrier
qui continuait à jouer dans la campagne. Quand il s'apercevait qu'on était
loin derrière lui, il s'arrêtait à reprendre haleine, cirait longuement
de colophane son archet, afin que les cordes grinçassent mieux, et puis
il se remettait à marcher, abaissant et levant tour à tour le manche de
son violon, pour se bien marquer la mesure à lui-même. Le bruit de l'instrument
faisait partir de loin les petits oiseaux.
C'était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il
y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole,
trois gigots, et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre
endeuilles à l'oseille. Aux angles, se dressait l'eau-de-vie dans des carafes.
Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons,
et tous les verres, d'avance, avaient été remplis de vin jusqu'au bord.
De grands plats de crème jaune, qui flottaient d'eux-mêmes au moindre choc
de la table, présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres
des nouveaux époux en arabesques de nonpareille. On avait été chercher un
pâtissier à Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans
le pays, il avait soigné les choses ; et il apporta, lui-même, au dessert,
une pièce montée qui fit pousser des cris. A la base, d'abord, c'était un
carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes
de stuc tout autour, dans des niches constellées d'étoiles en papier doré
; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré
de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers
d'oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie
verte où il y avait des rochers avec des lacs de confitures et des bateaux
en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette
de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de
rose naturels, en guise de boules, au sommet.
Jusqu'au soir, on mangea. Quand on était trop fatigué d'être assis, on allait
se promener dans les cours ou jouer une partie de bouchon dans la grange
; puis on revenait à table. Quelques-uns, vers la fin, s'y endormirent et
ronflèrent. Mais, au café, tout se ranima ; alors on entama des chansons,
on fit des tours de force, on portait des poids, on passait sous son pouce,
on essayait à soulever les charrettes sur ses épaules, on disait des gaudrioles,
on embrassait les dames. Le soir, pour partir, les chevaux gorgés d'avoine
jusqu'aux naseaux, eurent du mal à entrer dans les brancards ; ils ruaient,
se cabraient, les harnais se cassaient, leurs maîtres juraient ou riaient
; et toute la nuit, au clair de la lune, par les routes du pays, il y eut
des carrioles emportées qui couraient au grand galop, bondissant dans les
saignées, sautant par-dessus les mètres de cailloux, s'accrochant aux talus,
avec des femmes qui se penchaient en dehors de la portière pour saisir les
guides.
Ceux qui restèrent aux Bertaux passèrent la nuit à boire dans la cuisine.
Les enfants s'étaient endormis sous les bancs.
La mariée avait supplié son père qu'on lui épargnât les plaisanteries d'usage.
Cependant, un mareyeur de leurs cousins ( qui même avait apporté, comme
présent de noces, une paire de soles ) commençait à souffler de l'eau avec
sa bouche par le trou de la serrure, quand le père Rouault arriva juste
à temps pour l'en empêcher, et lui expliqua que la position grave de son
gendre ne permettait pas de telles inconvenances. Le cousin, toutefois,
céda difficilement à ces raisons. En dedans de lui-même, il accusa le père
Rouault d'être fier, et il alla se joindre dans un coin à quatre ou cinq
autres des invités qui, ayant eu par hasard plusieurs fois de suite à table
les bas morceaux des viandes, trouvaient aussi qu'on les avait mal reçus,
chuchotaient sur le compte de leur hôte et souhaitaient sa ruine à mots
couverts.
Madame Bovary mère n'avait pas desserré les dents de la journée. On ne l'avait
consultée ni sur la toilette de la bru, ni sur l'ordonnance du festin ;
elle se retira de bonne heure. Son époux, au lieu de la suivre, envoya chercher
des cigares à Saint-Victor et fuma jusqu'au jour, tout en buvant des grogs
au kirsch, mélange inconnu à la campagne, et qui fut pour lui comme la source
d'une considération plus grande encore.
Charles n'était point de complexion facétieuse, il n'avait pas brillé pendant
la noce. Il répondit médiocrement aux pointes, calembours, mots à double
entente, compliments et paillardises que l'on se fit un devoir de lui décocher
dès le potage.
Le lendemain, en revanche, il semblait un autre homme. C'est lui plutôt
que l'on eût pris pour la vierge de la veille, tandis que la mariée ne laissait
rien découvrir où l'on pût deviner quelque chose. Les plus malins ne savaient
que répondre, et ils la considéraient, quand elle passait près d'eux, avec
des tensions d'esprit démesurées. Mais Charles ne dissimulait rien. Il l'appelait
" ma femme " , la tutoyait, s'informait d'elle à chacun, la cherchait partout,
et souvent il l'entraînait dans les cours, où on l'apercevait de loin, entre
les arbres, qui lui passait le bras sous la taille et continuait à marcher
à demi penché sur elle, en lui chiffonnant avec sa tête la guimpe de son
corsage.
Deux jours après la noce, les époux s'en allèrent :
Charles, à cause de ses malades, ne pouvait s'absenter plus longtemps. Le
père Rouault les fit reconduire dans sa carriole et les accompagna lui-même
jusqu'à Vassonville. Là, il embrassa sa fille une dernière fois, mit pied
à terre et reprit sa route. Lorsqu'il eut fait cent pas environ, il s'arrêta,
et, comme il vit la carriole s'éloignant, dont les roues tournaient dans
la poussière, il poussa un gros soupir. Puis il se rappela ses noces, son
temps d'autrefois, la première grossesse de sa femme ; il était bien joyeux,
lui aussi, le jour qu'il l'avait emmenée de chez son père dans sa maison,
quand il la portait en croupe en trottant sur la neige ; car on était aux
environs de Noël et la campagne était toute blanche ; elle le tenait par
un bras, à l'autre était accroché son panier ; le vent agitait les longues
dentelles de sa coiffure cauchoise, qui lui passaient quelquefois sur la
bouche, et, lorsqu'il tournait la tête, il voyait près de lui, sur son épaule,
sa petite mine rosée qui souriait silencieusement, sous la plaque d'or de
son bonnet. Pour se réchauffer les doigts, elle les lui mettait, de temps
en temps, dans la poitrine. Comme c'était vieux tout cela ! Leur fils, à
présent, aurait trente ans ! Alors il regarda derrière lui, il n'aperçut
rien sur la route. Il se sentit triste comme une maison démeublée ; et,
les souvenirs tendres se mêlant aux pensées noires dans sa cervelle obscurcie
par les vapeurs de la bombance, il eut bien envie un moment d'aller faire
un tour du côté de l'église. Comme il eut peur, cependant, que cette vue
ne le rendît plus triste encore, il s'en revint tout droit chez lui.
M. et madame Charles arrivèrent à Tostes, vers six heures. Les voisins se
mirent aux fenêtres pour voir la nouvelle femme de leur médecin.
La vieille bonne se présenta, lui fit ses salutations, s'excusa de ce que
le dîner n'était pas prêt, et engagea Madame, en attendant, à prendre connaissance
de sa maison.
V.
La façade de briques était juste à l'alignement de la rue, ou de la route
plutôt. Derrière la porte se trouvaient accrochés un manteau à petit collet,
une bride, une casquette de cuir noir, et, dans un coin, à terre, une paire
de houseaux encore couverts de boue sèche. A droite était la salle, c'est-à-dire
l'appartement où l'on mangeait et où l'on se tenait. Un papier jaune-serin,
relevé dans le haut par une guirlande de fleurs pâles, tremblait tout entier
sur sa toile mal tendue ; et sur l'étroit chambranle de la cheminée resplendissait
une pendule à tête d'Hippocrate, entre deux flambeaux d'argent plaqué, sous
des globes de forme ovale. De l'autre côté du corridor était le cabinet
de Charles, petite pièce de six pas de large environ, avec une table, trois
chaises et un fauteuil de bureau. Les tomes du Dictionnaire des sciences
médicales , non coupés, mais dont la brochure avait souffert dans toutes
les ventes successives par où ils avaient passé, garnissaient presque à
eux seuls, les six rayons d'une bibliothèque en bois de sapin. L'odeur des
roux pénétrait à travers la muraille, pendant les consultations, de même
que l'on entendait de la cuisine, les malades tousser dans le cabinet et
débiter toute leur histoire. Venait ensuite, s'ouvrant immédiatement sur
la cour, où se trouvait l'écurie, une grande pièce délabrée qui avait un
four, et qui servait maintenant de bûcher, de cellier, de garde-magasin,
pleine de vieilles ferrailles, de tonneaux vides, d'instruments de culture
hors de service, avec quantité d'autres choses poussiéreuses dont il était
impossible de deviner l'usage.
Le jardin, plus long que large, allait, entre deux murs de bauge couverts
d'abricots en espalier, jusqu'à une haie d'épines qui le séparait des champs.
Il y avait au milieu un cadran solaire en ardoise, sur un piédestal de maçonnerie
; quatre plates-bandes garnies d'églantiers maigres entouraient symétriquement
le carré plus utile des végétations sérieuses. Tout au fond, sous les sapinettes,
un curé de plâtre lisait son bréviaire.
Emma monta dans les chambres. La première n'était point meublée ; mais la
seconde, qui était la chambre conjugale, avait un lit d'acajou dans une
alcôve à draperie rouge. Une boîte en coquillages décorait la commode ;
et, sur le secrétaire, près de la fenêtre, il y avait, dans une carafe,
un bouquet de fleurs d'oranger, noué par des rubans de satin blanc. C'était
un bouquet de mariée, le bouquet de l'autre ! Elle le regarda. Charles s'en
aperçut, il le prit et l'alla porter au grenier, tandis qu'assise dans un
fauteuil ( on disposait ses affaires autour d'elle ) , Emma songeait à son
bouquet de mariage, qui était emballé dans un carton, et se demandait, en
rêvant, ce qu'on en ferait, si par hasard elle venait à mourir.
Elle s'occupa, les premiers jours, à méditer des changements dans sa maison.
Elle retira les globes des flambeaux, fit coller des papiers neufs, repeindre
l'escalier et faire des bancs dans le jardin, tout autour du cadran solaire
; elle demanda même comment s'y prendre pour avoir un bassin à jet d'eau
avec des poissons. Enfin son mari, sachant qu'elle aimait à se promener
en voiture, trouva un boc d'occasion, qui, ayant une fois des lanternes
neuves et des garde-crotte en cuir piqué, ressembla presque à un tilbury.
Il était donc heureux et sans souci de rien au monde. Un repas en tête-à-tête,
une promenade le soir sur la grande route, un geste de sa main sur ses bandeaux,
la vue de son chapeau de paille rond accroché à l'espagnolette d'une fenêtre,
et bien d'autres choses encore où Charles n'avait jamais soupçonné de plaisir,
composaient maintenant la continuité de son bonheur. Au lit, le matin, et
côte à côte sur l'oreiller, il regardait la lumière du soleil passer parmi
le duvet de ses joues blondes, que couvraient à demi les pattes escalopées
de son bonnet. Vus de si près, ses yeux lui paraissaient agrandis, surtout
quand elle ouvrait plusieurs fois de suite ses paupières en s'éveillant
; noirs à l'ombre et bleu foncé au grand jour, ils avaient comme des couches
de couleurs successives, et qui plus épaisses dans le fond, allaient en
s'éclaircissant vers la surface de l'émail. Son oeil, à lui, se perdait
dans ces profondeurs, et il s'y voyait en petit jusqu'aux épaules, avec
le foulard qui le coiffait et le haut de sa chemise entrouvert. Il se levait.
Elle se mettait à la fenêtre pour le voir partir ; et elle restait accoudée
sur le bord, entre deux pots de géraniums, vêtue de son peignoir, qui était
lâche autour d'elle. Charles, dans la rue, bouclait ses éperons sur la borne
; et elle continuait à lui parler d'en haut, tout en arrachant avec sa bouche
quelque bribe de fleur ou de verdure qu'elle soufflait vers lui, et qui
voltigeant, se soutenant, faisant dans l'air des demi-cercles comme un oiseau,
allait, avant de tomber, s'accrocher aux crins mal peignés de la vieille
jument blanche, immobile à la porte. Charles, à cheval, lui envoyait un
baiser ; elle répondait par un signe, elle refermait la fenêtre, il partait.
Et alors, sur la grande route qui étendait sans en finir son long ruban
de poussière, par les chemins creux où les arbres se courbaient en berceaux,
dans les sentiers dont les blés lui montaient jusqu'aux genoux, avec le
soleil sur ses épaules et l'air du matin à ses narines, le coeur plein des
félicités de la nuit, l'esprit tranquille, la chair contente, il s'en allait
ruminant son bonheur, comme ceux qui mâchent encore, après dîner, le goût
des truffes qu'ils digèrent.
Jusqu'à présent, qu'avait-il eu de bon dans l'existence ? Etait-ce son temps
de collège, où il restait enfermé entre ces hauts murs, seul au milieu de
ses camarades plus riches ou plus forts que lui dans leurs classes, qu'il
faisait rire par son accent, qui se moquaient de ses habits, et dont les
mères venaient au parloir avec des pâtisseries dans leur manchon ? Etait-ce
plus tard, lorsqu'il étudiait la médecine et n'avait jamais la bourse assez
ronde pour payer la contredanse à quelque petite ouvrière qui fût devenue
sa maîtresse ? Ensuite il avait vécu pendant quatorze mois avec la veuve,
dont les pieds, dans le lit, étaient froids comme des glaçons. Mais, à présent,
il possédait pour la vie cette jolie femme qu'il adorait. L'univers, pour
lui, n'excédait pas le tour soyeux de son jupon ; et il se reprochait de
ne pas l'aimer, il avait envie de la revoir ; il s'en revenait vite, montait
l'escalier, le coeur battant. Emma, dans sa chambre, était à faire sa toilette
; il arrivait à pas muets, il la baisait dans le dos, elle poussait un cri.
Il ne pouvait se retenir de toucher continuellement à son peigne, à ses
bagues, à son fichu ; quelquefois, il lui donnait sur les joues de gros
baisers à pleine bouche, ou c'étaient de petits baisers à la file tout le
long de son bras nu, depuis le bout des doigts jusqu'à l'épaule ; et elle
le repoussait, à demi souriante et ennuyée, comme on fait à un enfant qui
se pend après vous.
Avant qu'elle se mariât, elle avait cru avoir de l'amour ; mais le bonheur
qui aurait dû résulter de cet amour n'étant pas venu, il fallait qu'elle
se fût trompée, songea-t-elle. Et Emma cherchait à savoir ce que l'on entendait
au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d'ivresse
, qui lui avaient paru si beaux dans les livres.
VI.
Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette
de bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l'amitié douce
de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges
dans des grands arbres plus hauts que des clochers, ou qui court pieds nus
sur le sable, vous apportant un nid d'oiseau.
Lorsqu'elle eut treize ans, son père l'amena lui-même à la ville, pour la
mettre au couvent. Ils descendirent dans une auberge du quartier Saint-Gervais
où ils eurent à leur souper des assiettes peintes qui représentaient l'histoire
de mademoiselle de la Vallière. Les explications légendaires, coupées çà
et là par l'égratignure des couteaux, glorifiaient toutes la religion, les
délicatesses du coeur et les pompes de la Cour.
Loin de s'ennuyer au couvent les premiers temps, elle se plut dans la société
des bonnes soeurs, qui, pour l'amuser, la conduisaient dans la chapelle,
où l'on pénétrait du réfectoire par un long corridor. Elle jouait fort peu
durant les récréations, comprenait bien le catéchisme, et c'est elle qui
répondait toujours à M. le vicaire dans les questions difficiles. Vivant
donc sans jamais sortir de la tiède atmosphère des classes et parmi ces
femmes au teint blanc portant des chapelets à croix de cuivre, elle s'assoupit
doucement à la langueur mystique qui s'exhale des parfums de l'autel, de
la fraîcheur des bénitiers et du rayonnement des cierges. Au lieu de suivre
la messe, elle regardait dans son livre les vignettes pieuses bordées d'azur,
et elle aimait la brebis malade, le Sacré-Coeur percé de flèches aiguës,
où le pauvre Jésus, qui tombe en marchant sur sa croix. Elle essaya, par
mortification, de rester tout un jour sans manger. Elle cherchait dans sa
tête quelque voeu à accomplir.
Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits péchés afin de rester
là plus longtemps, à genoux dans l'ombre, les mains jointes, le visage à
la grille sous le chuchotement du prêtre. Les comparaisons de fiancé
, d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel qui reviennent dans
les sermons lui soulevaient au fond de l'âme des douceurs inattendues.
Le soir, avant la prière, on faisait dans l'étude une lecture religieuse.
C'était, pendant la semaine, quelque résumé d'Histoire Sainte ou les Conférences
, de l'abbé Frayssinous, et, le dimanche, des passages du Génie du
Christianisme par récréation. Comme elle écouta, les premières fois,
la lamentation sonore des mélancolies romantiques se répétant à tous les
échos de la terre et de l'éternité ! Si son enfance se fût écoulée dans
l'arrière-boutique d'un quartier marchand, elle se serait peut-être ouverte
alors aux envahissements lyriques de la nature, qui, d'ordinaire, ne nous
arrivent que par la traduction des écrivains. Mais elle connaissait trop
la campagne ; elle savait le bêlement des troupeaux, les laitages, les charrues.
Habituée aux aspects calmes, elle se tournait, au contraire, vers les accidentés.
Elle n'aimait la mer qu'à cause de ses tempêtes, et la verdure seulement
lorsqu'elle était clairsemée parmi les ruines. Il fallait qu'elle pût retirer
des choses une sorte de profit personnel ; et elle rejetait comme inutile
tout ce qui ne contribuait pas à la consommation immédiate de son coeur,
-- étant de tempérament plus sentimentale qu'artiste, cherchant des émotions
et non des paysages.
Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois, pendant
huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par l'archevêché comme appartenant
à une ancienne famille de gentilshommes ruinés sous la Révolution, elle
mangeait au réfectoire à la table des bonnes soeurs, et faisait avec elles,
après le repas, un petit bout de causette avant de remonter à son ouvrage.
Souvent les pensionnaires s'échappaient de l'étude pour l'aller voir. Elle
savait par coeur des chansons galantes du siècle passé, qu'elle chantait
à demi-voix, tout en poussant son aiguille. Elle contait des histoires,
vous apprenait des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait
aux grandes, en cachette, quelque roman, qu'elle avait toujours dans les
poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même avalait de
longs chapitres, dans les intervalles de sa besogne. Ce n'étaient qu'amours,
amants, amantes, dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons solitaires,
postillons qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les
pages, forêts sombres, troubles du coeur, serments, sanglots, larmes et
baisers nacelles au clair de lune rossignols dans les bosquets, messieurs
braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne
l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six
mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des
vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard, elle s'éprit de
choses historiques, rêva bahuts, salle des gardes et ménestrels. Elle aurait
voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage,
qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre
et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier
à plume blanche qui galope sur un cheval noir. Elle eut dans ce temps-là
le culte de Marie Stuart, et des vénérations enthousiastes à l'endroit des
femmes illustres ou infortunées. Jeanne d'Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la
belle Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle, se détachaient comme des
comètes sur l'immensité ténébreuse de l'histoire, où saillissaient encore
çà et là, mais plus perdus dans l'ombre et sans aucun rapport entre eux,
Saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques férocités de Louis
XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du Béarnais, et toujours le souvenir
des assiettes peintes où Louis XIV était vanté.
A la classe de musique, dans les romances qu'elle chantait, il n'était question
que de petits anges aux ailes d'or, de madones, de lagunes, de gondoliers,
pacifiques compositions qui lui laissaient entrevoir, à travers la niaiserie
du style et les imprudences de la note, l'attirante fantasmagorie des réalités
sentimentales. Quelques-unes de ses camarades apportaient au couvent les
keepsakes qu'elles avaient reçus en étrennes. Il les fallait cacher, c'était
une affaire ; on les lisait au dortoir. Maniant délicatement leurs belles
reliures de satin, Emma fixait ses regards éblouis sur le nom des auteurs
inconnus qui avaient signé, le plus souvent, comtes ou vicomtes, au bas
de leurs pièces. Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier
de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre
la page. C'était derrière la balustrade d'un balcon, un jeune homme en court
manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant
une aumônière à sa ceinture ; ou bien les portraits anonymes des ladies
anglaises à boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille vous regardent
avec leurs grands yeux clairs. On en voyait d'étalées dans des voitures,
glissant au milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l'attelage que
conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche. D'autres,
rêvant sur des sofas près d'un billet décacheté, contemplaient la lune,
par la fenêtre entrouverte, à demi drapée d'un rideau noir. Les naïves,
une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux
d'une cage gothique, ou, souriant la tête sur l'épaule, effeuillaient une
marguerite de leurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine.
Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles,
aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout,
paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez
à la fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion à gauche,
des minarets tartares à l'horizon, au premier plan des ruines romaines,
puis des chameaux accroupis ; -- le tout encadré d'une forêt vierge bien
nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans
l'eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un fond d'acier gris,
de loin en loin, des cygnes qui nagent.
Et l'abat-jour du quinquet, accroché dans la muraille au-dessus de la tête
d'Emma, éclairait tous ces tableaux du monde, qui passaient devant elle
les uns après les autres, dans le silence du dortoir et au bruit lointain
de quelque fiacre attardé qui roulait encore sur les boulevards.
Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours. Elle se fit
faire un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte, et, dans une lettre
qu'elle envoyait aux Bertaux, toute pleine de réflexions tristes sur la
vie, elle demandait qu'on l'ensevelît plus tard dans le même tombeau. Le
bonhomme la crut malade et vint la voir. Emma fut intérieurement satisfaite
de se sentir arrivée du premier coup à ce rare idéal des existences pâles,
où ne parviennent jamais les coeurs médiocres. Elle se laissa donc glisser
dans les méandres lamartiniens, écouta les harpes sur les lacs, tous les
chants de cygnes mourants, toutes les chutes de feuilles, les vierges pures
qui montent au ciel, et la voix de l'Eternel discourant dans les vallons.
Elle s'en ennuya, n'en voulut point convenir, continua par habitude, ensuite
par vanité, et fut enfin surprise de se sentir apaisée, et sans plus de
tristesse au coeur que de rides sur son front.
Les bonnes religieuses, qui avaient si bien présumé de sa vocation, s'aperçurent
avec de grands étonnements que mademoiselle Rouault semblait échapper à
leur soin. Elles lui avaient, en effet, tant prodigué les offices, les retraites,
les neuvaines et les sermons, si bien prêché le respect que l'on doit aux
saints et aux martyrs, et donné tant de bons conseils pour la modestie du
corps et le salut de son âme, qu'elle fit comme les chevaux que l'on tire
par la bride elle s'arrêta court et le mors lui sortit des dents. Cet esprit,
positif au milieu de ses enthousiasmes, qui avait aimé l'église pour ses
fleurs, la musique pour les paroles des romances, et la littérature pour
ses excitations passionnelles, s'insurgeait devant les mystères de la foi,
de même qu'elle s'irritait davantage contre la discipline, qui était quelque
chose d'antipathique à sa constitution. Quand son père la retira de pension,
on ne fut point fâché de la voir partir. La supérieure trouvait même qu'elle
était devenue, dans les derniers temps, peu révérencieuse envers la communauté.
Emma, rentrée chez elle, se plut d'abord au commandement des domestiques,
prit ensuite la campagne en dégoût et regretta son couvent. Quand Charles
vint aux Bertaux pour la première fois, elle se considérait comme fort désillusionnée,
n'ayant plus rien à apprendre, ne devant plus rien sentir.
Mais l'anxiété d'un état nouveau, ou peut-être l'irritation causée par la
présence de cet homme, avait suffi à lui faire croire qu'elle possédait
enfin cette passion merveilleuse qui jusqu'alors s'était tenue comme un
grand oiseau au plumage rose planant dans la splendeur des ciels poétiques
; -- et elle ne pouvait s'imaginer à présent que ce calme où elle vivait
fût le bonheur qu'elle avait rêvé.
VII.
Elle songeait quelquefois que c'étaient là pourtant les plus beaux jours
de sa vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en goûter la douceur,
il eût fallu, sans doute, s'en aller vers ces pays à noms sonores où les
lendemains de mariage ont de plus suaves paresses ! Dans des chaises de
poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des routes escarpées,
écoutant la chanson du postillon, qui se répète dans la montagne avec les
clochettes des chèvres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil
se couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers ; puis,
le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts confondus, on regarde
les étoiles en faisant des projets. Il lui semblait que certains lieux sur
la terre devaient produire du bonheur, comme une plante particulière au
sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pouvait-elle s'accouder sur
le balcon des chalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un cottage écossais,
avec un mari vêtu d'un habit de velours noir à longues basques, et qui porte
des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes !
Peut-être aurait-elle souhaité faire à quelqu'un la confidence de toutes
ces choses. Mais comment dire un insaisissable malaise, qui change d'aspect
comme les nuées, qui tourbillonne comme le vent ? Les mots lui manquaient
donc, l'occasion, la hardiesse.
Si Charles l'avait voulu cependant, s'il s'en fût douté, si son regard,
une seule fois, fût venu à la rencontre de sa pensée, il lui semblait qu'une
abondance subite se serait détachée de son coeur, comme tombe la récolte
d'un espalier quand on y porte la main. Mais, à mesure que se serrait davantage
l'intimité de leur vie, un détachement intérieur se faisait qui la déliait
de lui.
La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les
idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter
d'émotion, de rire ou de rêverie. Il n'avait jamais été curieux, disait-il,
pendant qu'il habitait Rouen, d'aller voir au théâtre les acteurs de Paris.
Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne
put, un jour, lui expliquer un terme d'équitation qu'elle avait rencontré
dans un roman.
Un homme, au contraire, ne devait-il pas tout connaître, exceller en des
activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements
de la vie, à tous les mystères ? Mais il n'enseignait rien, celui-là, ne
savait rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse ; et elle lui en
voulait de ce calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur
même qu'elle lui donnait.
Elle dessinait quelquefois ; et c'était pour Charles un grand amusement
que de rester là, tout debout, à la regarder penchée sur son carton, clignant
des yeux afin de mieux voir son ouvrage, ou arrondissant, sur son pouce,
des boulettes de mie de pain. Quant au piano, plus les doigts y couraient
vite, plus il s'émerveillait. Elle frappait sur les touches avec aplomb,
et parcourait du haut en bas tout le clavier sans s'interrompre. Ainsi secoué
par elle, le vieil instrument, dont les cordes frisaient, s'entendait jusqu'au
bout du village si la fenêtre était ouverte, et souvent le clerc de l'huissier
qui passait sur la grande route, nu-tête et en chaussons, s'arrêtait à l'écouter,
sa feuille de papier à la main.
Emma, d'autre part, savait conduire sa maison. Elle envoyait aux malades
le compte des visites dans des lettres bien tournées qui ne sentaient pas
la facture. Quand ils avaient, le dimanche, quelque voisin à dîner, elle
trouvait moyen d'offrir un plat coquet, s'entendait à poser sur des feuilles
de vigne les pyramides de reines-claudes, servait renversés les pots de
confitures dans une assiette, et même elle parlait d'acheter des rince-bouche
pour le dessert. Il rejaillissait de tout cela beaucoup de considération
sur Bovary.
Charles finissait par s'estimer davantage de ce qu'il possédait une pareille
femme. Il montrait avec orgueil, dans la salle, deux petits croquis d'elle,
à la mine de plomb, qu'il avait fait encadrer de cadres très larges et suspendus
contre le papier de la muraille à de longs cordons verts. Au sortir de la
messe, on le voyait sur sa porte avec de belles pantoufles en tapisserie.
Il rentrait tard, à dix heures, minuit quelquefois. Alors il demandait à
manger, et, comme la bonne était couchée, c'était Emma qui le servait. Il
retirait sa redingote pour dîner plus à son aise. Il disait les uns après
les autres tous les gens qu'il avait rencontrés, les villages où il avait
été, les ordonnances qu'il avait écrites, et satisfait de lui-même, il mangeait
le reste du miroton, épluchait son fromage, croquait une pomme, vidait sa
carafe, puis s'allait mettre au lit, se couchait sur le dos et ronflait.
Comme il avait eu longtemps l'habitude du bonnet de coton, son foulard ne
lui tenait pas aux oreilles ; aussi ses cheveux, le matin, étaient rabattus
pêle-mêle sur sa figure et blanchis par le duvet de son oreiller, dont les
cordons se dénouaient pendant la nuit. Il portait toujours de fortes bottes,
qui avaient au cou-de-pied deux plis épais obliquant vers les chevilles,
tandis que le reste de l'empeigne se continuait en ligne droite, tendu comme
par un pied de bois. Il disait que c'était bien assez bon pour la campagne
.
Sa mère l'approuvait en cette économie ; car elle le venait voir comme autrefois,
lorsqu'il y avait eu chez elle quelque bourrasque un peu violente ; et cependant
madame Bovary mère semblait prévenue contre sa bru. Elle lui trouvait un
genre trop relevé pour leur position de fortune ; le bois, le sucre
et la chandelle filaient comme dans une grande maison , et la quantité
de braise qui se brûlait à la cuisine aurait suffi pour vingt-cinq plats
! Elle rangeait son linge dans les armoires et lui apprenait à surveiller
le boucher quand il apportait la viande. Emma recevait ces leçons ; madame
Bovary les prodiguait ; et les mots de ma fille et de ma mère
s'échangeaient tout le long du jour, accompagnés d'un petit frémissement
des lèvres, chacune lançant des paroles douces d'une voix tremblante de
colère.
Du temps de madame Dubuc, la vieille femme se sentait encore la préférée
; mais, à présent, l'amour de Charles pour Emma lui semblait une désertion
de sa tendresse, un envahissement sur ce qui lui appartenait ; et elle observait
le bonheur de son fils avec un silence triste, comme quelqu'un de ruiné
qui regarde, à travers les carreaux, des gens attablés dans son ancienne
maison. Elle lui rappelait, en manière de souvenirs, ses peines et ses sacrifices,
et, les comparant aux négligences d'Emma, concluait qu'il n'était point
raisonnable de l'adorer d'une façon si exclusive.
Charles ne savait que répondre ; il respectait sa mère, et il aimait infiniment
sa femme ; il considérait le jugement de l'une comme infaillible, et cependant
il trouvait l'autre irréprochable. Quand madame Bovary était partie, il
essayait de hasarder timidement, et dans les mêmes termes, une ou deux des
plus anodines observations qu'il avait entendu faire à sa maman ; Emma,
lui prouvant d'un mot qu'il se trompait, le renvoyait à ses malades.
Cependant, d'après des théories qu'elle croyait bonnes, elle voulut se donner
de l'amour. Au clair de lune, dans le jardin, elle récitait tout ce qu'elle
savait par coeur de rimes passionnées et lui chantait en soupirant des adagios
mélancoliques ; mais elle se trouvait ensuite aussi calme qu'auparavant,
et Charles n'en paraissait ni plus amoureux ni plus remué.
Quand elle eut ainsi un peu battu le briquet sur son coeur sans en faire
jaillir une étincelle, incapable, du reste, de comprendre ce qu'elle n'éprouvait
pas, comme de croire à tout ce qui ne se manifestait point par des formes
convenues, elle se persuada sans peine que la passion de Charles n'avait
plus rien d'exorbitant. Ses expansions étaient devenues régulières ; il
l'embrassait à de certaines heures. C'était une habitude parmi les autres,
et comme un dessert prévu d'avance, après la monotonie du dîner.
Un garde-chasse, guéri par Monsieur, d'une fluxion de poitrine, avait donné
à Madame une petite levrette d'Italie ; elle la prenait pour se promener,
car elle sortait quelquefois, afin d'être seule un instant et de n'avoir
plus sous les yeux l'éternel jardin avec la route poudreuse.
Elle allait jusqu'à la hêtraie de Banneville, prés du pavillon abandonné
qui fait l'angle du mur, du côté des champs. Il y a dans le saut-de-loup,
parmi les herbes, de longs roseaux à feuilles coupantes.
Elle commençait par regarder tout alentour, pour voir si rien n'avait changé
depuis la dernière fois qu'elle était venue. Elle retrouvait aux mêmes places
les digitales et les ravenelles, les bouquets d'orties entourant les gros
cailloux, et les plaques de lichen le long des trois fenêtres, dont les
volets toujours clos s'égrenaient de pourriture, sur leurs barres de fer
rouillées. Sa pensée, sans but d'abord, vagabondait au hasard, comme sa
levrette, qui faisait des cercles dans la campagne, jappait après les papillons
jaunes, donnait la chasse aux musaraignes, ou mordillait les coquelicots
sur le bord d'une pièce de blé. Puis ses idées peu à peu se fixaient, et,
assise sur le gazon, qu'elle fouillait à petits coups avec le bout de son
ombrelle, Emma se répétait :
-- Pourquoi, mon Dieu ! me suis-je mariée ?
Elle se demandait s'il n'y aurait pas eu moyen, par d'autres combinaisons
du hasard, de rencontrer un autre homme ; et elle cherchait à imaginer quels
eussent été ces événements non survenus, cette vie différente, ce mari qu'elle
ne connaissait pas. Tous, en effet, ne ressemblaient pas à celui-là. Il
aurait pu être beau, spirituel, distingué, attirant, tels qu'ils étaient
sans doute, ceux qu'avaient épousés ses anciennes camarades du couvent.
Que faisaient-elles maintenant ? A la ville, avec le bruit des rues, le
bourdonnement des théâtres et les clartés du bal, elles avaient des existences
où le coeur se dilate, où les sens s'épanouissent. Mais elle, sa vie était
froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l'ennui, araignée
silencieuse, filait sa toile dans l'ombre à tous les coins de son coeur.
Elle se rappelait les jours de distribution de prix, où elle montait sur
l'estrade pour aller chercher ses petites couronnes. Avec ses cheveux en
tresse, sa robe blanche et ses souliers de prunelles découverts, elle avait
une façon gentille, et les messieurs, quand elle regagnait sa place, se
penchaient pour lui faire des compliments ; la cour était pleine de calèches,
on lui disait adieu par les portières, le maître de musique passait en saluant,
avec sa boîte à violon. Comme c'était loin, tout cela ! comme c'était loin
!
Elle appelait Djali, la prenait entre ses genoux, passait ses doigts sur
sa longue tête fine et lui disait :
-- Allons, baisez maîtresse, vous qui n'avez pas de chagrins.
Puis, considérant la mine mélancolique du svelte animal qui bâillait avec
lenteur, elle s'attendrissait, et, le comparant à elle-même, lui parlait
tout haut, comme à quelqu'un d'affligé que l'on console.
Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer qui, roulant d'un
bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient, jusqu'au loin dans
les champs, une fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre, et
les feuilles des hêtres bruissaient en un frisson rapide, tandis que les
cimes, se balançant toujours, continuaient leur grand murmure. Emma serrait
son châle contre ses épaules et se levait.
Dans l'avenue, un jour vert rabattu par le feuillage éclairait la mousse
rase qui craquait doucement sous ses pieds. Le soleil se couchait ; le ciel
était rouge entre les branches, et les troncs pareils des arbres plantés
en ligne droite semblaient une colonnade brune se détachant sur un fond
d'or ; une peur la prenait, elle appelait Djali, s'en retournait vite à
Tostes par la grande route, s'affaissait dans un fauteuil, et de toute la
soirée ne parlait pas.
Mais, vers la fin de septembre, quelque chose d'extraordinaire tomba dans
sa vie : elle fut invitée à la Vaubyessard, chez le marquis d'Andervilliers.
Secrétaire d'Etat sous la Restauration, le Marquis, cherchant à rentrer
dans la vie politique, préparait de longue main sa candidature à la Chambre
des députés.
Il faisait, l'hiver, de nombreuses distributions de fagots, et, au Conseil
général, réclamait avec exaltation toujours des routes pour son arrondissement.
Il avait eu, lors des grandes chaleurs, un abcès dans la bouche, dont Charles
l'avait soulagé comme par miracle, en y donnant à point un coup de lancette.
L'homme d'affaires, envoyé à Tostes pour payer l'opération, conta, le soir,
qu'il avait vu dans le jardinet du médecin des cerises superbes. Or, les
cerisiers poussaient mal à la Vaubyessard, M. le Marquis demanda quelques
boutures à Bovary, se fit un devoir de l'en remercier lui-même, aperçut
Emma, trouva qu'elle avait une jolie taille et qu'elle ne saluait point
en paysanne ; si bien qu'on ne crut pas au château outrepasser les bornes
de la condescendance, ni d'autre part commettre une maladresse, en invitant
le jeune ménage.
Un mercredi, à trois heures, M. et madame Bovary, montés dans leur boc
, partirent pour la Vaubyessard, avec une grande malle attachée par-derrière
et une boîte à chapeau qui était posée devant le tablier. Charles avait,
de plus, un carton entre les jambes.
Ils arrivèrent à la nuit tombante, comme on commençait à allumer des lampions
dans le parc, afin d'éclairer les voitures.
VIII.
Le château, de construction moderne, à l'italienne avec deux ailes avançant
et trois perrons, se déployait au bas d'une immense pelouse où paissaient
quelques vaches, entre des bouquets de grands arbres espacés, tandis que
des bannettes d'arbustes, rhododendrons, seringas et boules-de-neige bombaient
leurs touffes de verdure inégales sur la ligne courbe du chemin sablé. Une
rivière passait sous un pont ; à travers la brume, on distinguait des bâtiments
à toit de chaume, éparpillés dans la prairie, que bordaient en pente douce
deux coteaux couverts de bois, et par-derrière, dans les massifs, se tenaient,
sur deux lignes parallèles, les remises et les écuries, restes conservés
de l'ancien château démoli.
Le boc de Charles s'arrêta devant le perron du milieu ; des domestiques
parurent ; le Marquis s'avança, et, offrant son bras à la femme du médecin,
l'introduisit dans le vestibule.
Il était pavé de dalles en marbre, très haut, et le bruit des pas, avec
celui des voix, y retentissait comme dans une église. En face montait un
escalier droit, et à gauche une galerie donnant sur le jardin conduisait
à la salle de billard dont on entendait, dès la porte, caramboler les boules
d'ivoire. Comme elle la traversait pour aller au salon, Emma vit autour
du jeu des hommes à figure grave, le menton posé sur de hautes cravates,
décorés tous, et qui souriaient silencieusement, en poussant leur queue.
Sur la boiserie sombre du lambris, de grands cadres dorés portaient, au
bas de leur bordure, des noms écrits en lettres noires. Elle lut :
" Jean-Antoine d'Andervilliers d'Yverbonville, comte de la Vaubyessard et
baron de la Fresnaye, tué à la bataille de Coutras, le 20 octobre 1587.
" Et sur un autre : " Jean-Antoine-Henry-Guy d'Andervilliers de la Vaubyessard,
amiral de France et chevalier de l'ordre de Saint-Michel, blessé au combat
de la Hougue-Saint-Vaast, le 29 mai 1692, mort à la Vaubyessard le 23 janvier
1693. " Puis on distinguait à peine ceux qui suivaient, car la lumière des
lampes, rabattue sur le tapis vert du billard, laissait flotter une ombre
dans l'appartement. Brunissant les toiles horizontales, elle se brisait
contre elles en arêtes fines, selon les craquelures du vernis ; et de tous
ces grands carrés noirs brodés d'or sortaient, çà et là, quelque portion
plus claire de la peinture, un front pâle, deux yeux qui vous regardaient,
des perruques se déroulant sur l'épaule poudrée des habits rouges, ou bien
la boucle d'une jarretière au haut d'un mollet rebondi.
Le Marquis ouvrit la porte du salon ; une des dames se leva ( la Marquise
elle-même ) , vint à la rencontre d'Emma et la fit asseoir près d'elle,
sur une causeuse, où elle se mit à lui parler amicalement, comme si elle
la connaissait depuis longtemps. C'était une femme de la quarantaine environ,
à belles épaules, à nez busqué, à la voix traînante, et portant, ce soir-là,
sur ses cheveux châtains, un simple fichu de guipure qui retombait par-derrière,
en triangle. Une jeune personne blonde se tenait à côté, dans une chaise
à dossier long ; et des messieurs, qui avaient une petite fleur à la boutonnière
de leur habit, causaient avec les dames, tout autour de la cheminée.
A sept heures, on servit le dîner. Les hommes, plus nombreux, s'assirent
à la première table, dans le vestibule, et les dames à la seconde, dans
la salle à manger, avec le Marquis et la Marquise.
Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud, mélange du parfum
des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de l'odeur des truffes.
Les bougies des candélabres allongeaient des flammes sur les cloches d'argent
; les cristaux à facettes, couverts d'une buée mate, se renvoyaient des
rayons pâles ; des bouquets étaient en ligne sur toute la longueur de la
table, et, dans les assiettes à large bordure, les serviettes, arrangées
en manière de bonnet d'évêque, tenaient entre le bâillement de leurs deux
plis chacune un petit pain de forme ovale. Les pattes rouges des homards
dépassaient les plats ; de gros fruits dans des corbeilles à jour s'étageaient
sur la mousse ; les cailles avaient leurs plumes, des fumées montaient ;
et, en bas de soie, en culotte courte, en cravate blanche, en jabot, grave
comme un juge, le maître d'hôtel, passant entre les épaules des convives
les plats tout découpés, faisait d'un coup de sa cuiller sauter pour vous
le morceau qu'on choisissait. Sur le grand poêle de porcelaine à baguette
de cuivre, une statue de femme drapée jusqu'au menton regardait immobile
la salle pleine de monde.
Madame Bovary remarqua que plusieurs dames n'avaient pas mis leurs gants
dans leur verre.
Cependant, au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes, courbé
sur son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos comme un enfant,
un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce.
Il avait les yeux éraillés et portait une petite queue enroulée d'un ruban
noir. C'était le beau-père du marquis, le vieux duc de Laverdière, l'ancien
favori du comte d'Artois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil,
chez le marquis de Conflans, et qui avait été, disait-on, l'amant de la
reine Marie-Antoinette entre MM. de Coigny et de Lauzun. Il avait mené une
vie bruyante de débauches, pleine de duels, de paris, de femmes enlevées,
avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa famille. Un domestique, derrière
sa chaise, lui nommait tout haut, dans l'oreille, les plats qu'il désignait
du doigt en bégayant ; et sans cesse les yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes
sur ce vieil homme à lèvres pendantes, comme sur quelque chose d'extraordinaire
et d'auguste. Il avait vécu à la Cour et couché dans le lit des reines !
On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa peau
en sentant ce froid dans sa bouche. Elle n'avait jamais vu de grenades ni
mangé d'ananas. Le sucre en poudre même lui parut plus blanc et plus fin
qu'ailleurs.
Les dames, ensuite, montèrent dans leurs chambres s'apprêter pour le bal.
Emma fit sa toilette avec la conscience méticuleuse d'une actrice à son
début. Elle disposa ses cheveux d'après les recommandations du coiffeur,
et elle entra dans sa robe de barège, étalée sur le lit. Le pantalon de
Charles le serrait au ventre.
-- Les sous-pieds vont me gêner pour danser, dit-il.
-- Danser ? reprit Emma.
-- Oui !
-- Mais tu as perdu la tête ! On se moquerait de toi, reste à ta place.
D'ailleurs, c'est plus convenable pour un médecin, ajouta-t-elle.
Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant qu'Emma fût habillée.
Il la voyait par-derrière, dans la glace, entre deux flambeaux. Ses yeux
noirs semblaient plus noirs. Ses bandeaux, doucement bombés vers les oreilles,
luisaient d'un éclat bleu ; une rose à son chignon tremblait sur une tige
mobile, avec des gouttes d'eau factices au bout de ses feuilles. Elle avait
une robe de safran pâle, relevée par trois bouquets de roses pompon mêlées
de verdure.
Charles vint l'embrasser sur l'épaule.
-- Laisse-moi ! dit-elle, tu me chiffonnes.
On entendit une ritournelle de violon et les sons d'un cor. Elle descendit
l'escalier, se retenant de courir.
Les quadrilles étaient commencés. Il arrivait du monde. On se poussait.
Elle se plaça près de la porte, sur une banquette.
Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre pour les groupes
d'hommes causant debout et les domestiques en livrée qui apportaient de
grands plateaux. Sur la ligne des femmes assises, les éventails peints s'agitaient,
les bouquets cachaient à demi le sourire des visages, et les flacons à bouchons
d'or tournaient dans des mains entrouvertes dont les gants blancs marquaient
la forme des ongles et serraient la chair au poignet. Les garnitures de
dentelles, les broches de diamants, les bracelets à médaillon frissonnaient
aux corsages, scintillaient aux poitrines, bruissaient sur les bras nus.
Les chevelures, bien collées sur les fronts et tordues à la nuque, avaient,
en couronnes, en grappes ou en rameaux, des myosotis, du jasmin, des fleurs
de grenadier, des épis ou des bleuets. Pacifiques à leurs places, des mères
à figure renfrognée portaient des turbans rouges.
Le coeur d'Emma lui battit un peu lorsque, son cavalier la tenant par le
bout des doigts, elle vint se mettre en ligne et attendit le coup d'archet
pour partir. Mais bientôt l'émotion disparut ; et, se balançant au rythme
de l'orchestre, elle glissait en avant, avec des mouvements légers du cou.
Un sourire lui montait aux lèvres à certaines délicatesses du violon, qui
jouait seul, quelquefois, quand les autres instruments se taisaient ; on
entendait le bruit clair des louis d'or qui se versaient à côté, sur le
tapis des tables ; puis tout reprenait à la fois, le cornet à pistons lançait
un éclat sonore, les pieds retombaient en mesure, les jupes se bouffaient
et frôlaient, les mains se donnaient, se quittaient ; les mêmes yeux, s'abaissant
devant vous, revenaient se fixer sur les vôtres.
Quelques hommes ( une quinzaine ) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés
parmi les danseurs ou causant à l'entrée des portes, se distinguaient de
la foule par un air de famille, quelles que fussent leurs différences d'âge,
de toilette ou de figure.
Leurs habits, mieux faits, semblaient d'un drap plus souple, et leurs cheveux,
ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades plus fines.
Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur
des porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu'entretient
dans sa santé un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait
à l'aise sur des cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des
cols rabattus ; ils s'essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés d'un
large chiffre, d'où sortait une odeur suave. Ceux qui commençaient à vieillir
avaient l'air jeune, tandis que quelque chose de mûr s'étendait sur le visage
des jeunes. Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions
journellement assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette
brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles,
dans lesquelles la force s'exerce et où la vanité s'amuse, le maniement
des chevaux de race et la société des femmes perdues.
A trois pas d'Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec une jeune
femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient la grosseur des
piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Cassines,
les roses de Gênes, le Colisée au clair de lune. Emma écoutait de son autre
oreille une conversation pleine de mots qu'elle ne comprenait pas. On entourait
un tout jeune homme qui avait battu, la semaine d'avant, Miss-Arabelle
et Romulus , et gagné deux mille louis à sauter un fossé, en
Angleterre. L'un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient ; un autre,
des fautes d'impression qui avaient dénaturé le nom de son cheval.
L'air du bal était lourd ; les lampes pâlissaient. On refluait dans la salle
de billard. Un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitres ; au
bruit des éclats de verre, madame Bovary tourna la tête et aperçut dans
le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui regardaient. Alors
le souvenir des Bertaux lui arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse,
son père en blouse sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme
autrefois, écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie.
Mais, aux fulgurations de l'heure présente, sa vie passée, si nette jusqu'alors,
s'évanouissait tout entière, et elle doutait presque de l'avoir vécue. Elle
était là ; puis autour du bal, il n'y avait plus que de l'ombre, étalée
sur tout le reste. Elle mangeait alors une glace au marasquin, qu'elle tenait
de la main gauche dans une coquille de vermeil, et fermait à demi les yeux,
la cuiller entre les dents.
Une dame, près d'elle, laissa tomber son éventail. Un danseur passait.
-- Que vous seriez bon, monsieur, dit la dame, de vouloir bien ramasser
mon éventail, qui est derrière ce canapé !
Le monsieur s'inclina, et, pendant qu'il faisait le mouvement d'étendre
son bras, Emma vit la main de la jeune dame qui jetait dans son chapeau
quelque chose de blanc, plié en triangle. Le monsieur, ramenant l'éventail,
l'offrit à la dame, respectueusement ; elle le remercia d'un signe de tête
et se mit à respirer son bouquet.
Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d'Espagne et de vins du Rhin,
des potages à la bisque et au lait d'amandes, des puddings à la Trafalgar
et toutes sortes de viandes froides avec des gelées alentour qui tremblaient
dans les plats, les voitures, les unes après les autres, commencèrent à
s'en aller. En écartant du coin le rideau de mousseline, on voyait glisser
dans l'ombre la lumière de leurs lanternes. Les banquettes s'éclaircirent
; quelques joueurs restaient encore ; les musiciens rafraîchissaient, sur
leur langue, le bout de leurs doigts ; Charles dormait à demi, le dos appuyé
contre une porte.
A trois heures du matin, le cotillon commença. Emma ne savait pas valser.
Tout le monde valsait, mademoiselle d'Andervilliers elle-même et la marquise
; il n'y avait plus que les hôtes du château, une douzaine de personnes
à peu près.
Cependant, un des valseurs, qu'on appelait familièrement vicomte ,
et dont le gilet très ouvert semblait moulé sur sa poitrine, vint une seconde
fois encore inviter madame Bovary, l'assurant qu'il la guiderait et qu'elle
s'en tirerait bien.
Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient : tout
tournait autour d'eux, les lampes, les meubles, les lambris, et le parquet,
comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes, la robe d'Emma,
par le bas, s'éraflait au pantalon ; leurs jambes entraient l'une dans l'autre
; il baissait ses regards vers elle, elle levait les siens vers lui ; une
torpeur la prenait, elle s'arrêta. Ils repartirent ; et, d'un mouvement
plus rapide, le vicomte, l'entraînant, disparut avec elle jusqu'au bout
de la galerie, où, haletante, elle faillit tomber, et, un instant, s'appuya
la tête sur sa poitrine. Et puis, tournant toujours, mais plus doucement,
il la reconduisit à sa place ; elle se renversa contre la muraille et mit
la main devant ses yeux.
Quand elle les rouvrit, au milieu du salon, une dame assise sur un tabouret
avait devant elle trois valseurs agenouillés. Elle choisit le Vicomte, et
le violon recommença.
On les regardait. Ils passaient et revenaient, elle immobile du corps et
le menton baissé, et lui toujours dans sa même pose, la taille cambrée,
le coude arrondi, la bouche en avant. Elle savait valser, celle-là ! Ils
continuèrent longtemps et fatiguèrent tous les autres.
On causa quelques minutes encore, et, après les adieux ou plutôt le bonjour,
les hôtes du château s'allèrent coucher.
Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient dans le corps
. Il avait passé cinq heures de suite, tout debout devant les tables,
à regarder jouer au whist sans y rien comprendre. Aussi poussa-t-il un grand
soupir de satisfaction lorsqu'il eut retiré ses bottes.
Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s'accouda.
La nuit était noire. Quelques gouttes de pluie tombaient. Elle aspira le
vent humide qui lui rafraîchissait les paupières. La musique du bal bourdonnait
encore à ses oreilles, et elle faisait des efforts pour se tenir éveillée,
afin de prolonger l'illusion de cette vie luxueuse qu'il lui faudrait tout
à l'heure abandonner.
Le petit jour parut. Elle regarda les fenêtres du château, longuement, tâchant
de deviner quelles étaient les chambres de tous ceux qu'elle avait remarqués
la veille. Elle aurait voulu savoir leurs existences, y pénétrer, s'y confondre.
Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla et se blottit entre les
draps, contre Charles qui dormait.
Il y eut beaucoup de monde au déjeuner. Le repas dura dix minutes ; on ne
servit aucune liqueur, ce qui étonna le médecin. Ensuite mademoiselle d'Andervilliers
ramassa des morceaux de brioche dans une bannette, pour les porter aux cygnes
sur la pièce d'eau, et on s'alla promener dans la serre chaude, où des plantes
bizarres, hérissées de poils, s'étageaient en pyramides sous des vases suspendus,
qui, pareils à des nids de serpents trop pleins, laissaient retomber, de
leurs bords, de longs cordons verts entrelacés. L'orangerie, que l'on trouvait
au bout, menait à couvert jusqu'aux communs du château. Le Marquis, pour
amuser la jeune femme, la mena voir les écuries. Au-dessus des râteliers
en forme de corbeille, des plaques de porcelaine portaient en noir le nom
des chevaux. Chaque bête s'agitait dans sa stalle, quand on passait près
d'elle, en claquant de la langue. Le plancher de la sellerie luisait à l'oeil
comme le parquet d'un salon. Les harnais de voiture étaient dressés dans
le milieu sur deux colonnes tournantes, et les mors, les fouets, les étriers,
les gourmettes rangés en ligne tout le long de la muraille.
Charles, cependant, alla prier un domestique d'atteler son boc .
On l'amena devant le perron, et, tous les paquets y étant fourrés, les époux
Bovary firent leurs politesses au Marquis et à la Marquise, et repartirent
pour Tostes.
Emma, silencieuse, regardait tourner les roues. Charles, posé sur le bord
extrême de la banquette, conduisait les deux bras écartés, et le petit cheval
trottait l'amble dans les brancards, qui étaient trop larges pour lui. Les
guides molles battaient sur sa croupe en s'y trempant d'écume, et la boîte
ficelée derrière le boc donnait contre la caisse de grands coups
réguliers.
Ils étaient sur les hauteurs de Thibourville, lorsque devant eux, tout à
coup, des cavaliers passèrent en riant, avec des cigares à la bouche. Emma
crut reconnaître le Vicomte ; elle se détourna, et n'aperçut à l'horizon
que le mouvement des têtes s'abaissant et montant, selon la cadence inégale
du trot ou du galop.
Un quart de lieue plus loin, il fallut s'arrêter pour raccommoder, avec
de la corde, le reculement qui était rompu.
Mais Charles, donnant au harnais un dernier coup d'oeil, vit quelque chose
par terre, entre les jambes de son cheval ; et il ramassa un porte-cigares
tout bordé de soie verte et blasonné à son milieu comme la portière d'un
carrosse.
-- Il y a même deux cigares dedans, dit-il ; ce sera pour ce soir, après
dîner.
-- Tu fumes donc ? demanda-t-elle.
-- Quelquefois, quand l'occasion se présente.
Il mit sa trouvaille dans sa poche et fouetta le bidet.
Quand ils arrivèrent chez eux, le dîner n'était point prêt. Madame s'emporta.
Nastasie répondit insolemment.
-- Partez ! dit Emma. -- C'est se moquer, je vous chasse.
Il y avait pour dîner de la soupe à l'oignon, avec un morceau de veau à
l'oseille. Charles, assis devant Emma, dit en se frottant les mains d'un
air heureux :
-- Cela fait plaisir de se retrouver chez soi !
On entendait Nastasie qui pleurait. Il aimait un peu cette pauvre fille.
Elle lui avait, autrefois, tenu société pendant bien des soirs, dans les
désoeuvrements de son veuvage. C'était sa première pratique, sa plus ancienne
connaissance du pays.
- Est-ce que tu l'as renvoyée pour tout de bon ? dit-il enfin.
- Oui. Qui m'en empêche ? répondit-elle.
Puis ils se chauffèrent dans la cuisine, pendant qu'on apprêtait leur chambre.
Charles se mit à fumer. Il fumait en avançant les lèvres, crachant à toute
minute, se reculant à chaque bouffée.
-- Tu vas te faire mal, dit-elle dédaigneusement.
Il déposa son cigare, et courut avaler, à la pompe, un verre d'eau froide.
Emma, saisissant le porte-cigares, le jeta vivement au fond de l'armoire.
La journée fut longue, le lendemain ! Elle se promena dans son jardinet,
passant et revenant par les mêmes allées, s'arrêtant devant les plates-bandes,
devant l'espalier, devant le curé de plâtre, considérant avec ébahissement
toutes ces choses d'autrefois qu'elle connaissait si bien. Comme le bal
déjà lui semblait loin ! Qui donc écartait, à tant de distance, le matin
d'avant-hier et le soir d'aujourd'hui ? Son voyage à la Vaubyessard avait
fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses qu'un orage,
en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes. Elle se résigna
pourtant ; elle serra pieusement dans la commode sa belle toilette et jusqu'à
ses souliers de satin, dont la semelle s'était jaunie à la cire glissante
du parquet. Son coeur était comme eux : au frottement de la richesse, il
s'était placé dessus quelque chose qui ne s'effacerait pas.
Ce fut donc une occupation pour Emma que le souvenir de ce bal. Toutes les
fois que revenait le mercredi, elle se disait en s'éveillant : Ah ! il y
a huit jours... il y a quinze jours..., il y a trois semaines, j'y étais
! Et peu à peu, les physionomies se confondirent dans sa mémoire, elle oublia
l'air des contredanses, elle ne vit plus si nettement les livrées et les
appartements ; quelques détails s'en allèrent, mais le regret lui resta.
IX.
Souvent, lorsque Charles était sorti, elle allait prendre dans l'armoire,
entre les plis du linge où elle l'avait laissé, le porte-cigares en soie
verte.
Elle le regardait, l'ouvrait, et même elle flairait l'odeur de sa doublure,
mêlée de verveine et de tabac. A qui appartenait-il ?... Au Vicomte. C'était
peut-être un cadeau de sa maîtresse. On avait brodé cela sur quelque métier
de palissandre, meuble mignon que l'on cachait à tous les yeux, qui avait
occupé bien des heures et où s'étaient penchées les boucles molles de la
travailleuse pensive. Un souffle d'amour avait passé parmi les mailles du
canevas ; chaque coup d'aiguille avait fixé là une espérance ou un souvenir,
et tous ces fils de soie entrelacés n'étaient que la continuité de la même
passion silencieuse. Et puis le Vicomte, un matin, l'avait emporté avec
lui. De quoi avait-on parlé, lorsqu'il restait sur les cheminées à large
chambranle, entre les vases de fleurs et les pendules Pompadour ? Elle était
à Tostes. Lui, il était à Paris, maintenant ; là-bas ! Comment était ce
Paris ? Quel nom démesuré ! Elle se le répétait à demi-voix, pour se faire
plaisir ; il sonnait à ses oreilles comme un bourdon de cathédrale, il flamboyait
à ses yeux jusque sur l'étiquette de ses pots de pommade.
La nuit, quand les mareyeurs, dans leurs charrettes, passaient sous ses
fenêtres en chantant La Marjolaine , elle s'éveillait ; et écoutant
le bruit des roues ferrées, qui, à la sortie du pays, s'amortissait vite
sur la terre :
-- Ils y seront demain ! se disait-elle.
Et elle les suivait dans sa pensée, montant et descendant les côtes, traversant
les villages, filant sur la grande route à la clarté des étoiles. Au bout
d'une distance indéterminée, il se trouvait toujours une place confuse où
expirait son rêve.
Elle s'acheta un plan de Paris, et, du bout de son doigt, sur la carte,
elle faisait des courses dans la capitale. Elle remontait les boulevards,
s'arrêtant à chaque angle, entre les lignes des rues, devant les carrés
blancs qui figurent les maisons. Les yeux fatigués à la fin, elle fermait
ses paupières, et elle voyait dans les ténèbres se tordre au vent des becs
de gaz, avec des marche-pieds de calèches, qui se déployaient à grand fracas
devant le péristyle des théâtres.
Elle s'abonna à la Corbeille , journal des femmes, et au Sylphe
des salons . Elle dévorait, sans en rien passer, tous les comptes rendus
de premières représentations, de courses et de soirées, s'intéressait au
début d'une chanteuse, à l'ouverture d'un magasin. Elle savait les modes
nouvelles, l'adresse des bons tailleurs, les jours de Bois ou d'Opéra. Elle
étudia, dans Eugène Sue, des descriptions d'ameublements ; elle lut Balzac
et George Sand, y cherchant des assouvissements imaginaires pour ses convoitises
personnelles. A table même, elle apportait son livre, et elle tournait les
feuillets, pendant que Charles mangeait en lui parlant. Le souvenir du Vicomte
revenait toujours dans ses lectures. Entre lui et les personnages inventés,
elle établissait des rapprochements. Mais le cercle dont il était le centre
peu à peu s'élargit autour de lui, et cette auréole qu'il avait, s'écartant
de sa figure, s'étala plus au loin, pour illuminer d'autres rêves.
Paris, plus vague que l'Océan, miroitait donc aux yeux d'Emma dans une atmosphère
vermeille. La vie nombreuse qui s'agitait en ce tumulte y était cependant
divisée par parties, classée en tableaux distincts. Emma n'en apercevait
que deux ou trois qui lui cachaient tous les autres, et représentaient à
eux seuls l'humanité complète. Le monde des ambassadeurs marchait sur des
parquets luisants, dans des salons lambrissés de miroirs, autour de tables
ovales couvertes d'un tapis de velours à crépines d'or. Il y avait là des
robes à queue, de grands mystères, des angoisses dissimulées sous des sourires.
Venait ensuite la société des duchesses ; on y était pâle ; on se levait
à quatre heures ; les femmes, pauvres anges ! portaient du point d'Angleterre
au bas de leur jupon, et les hommes, capacités méconnues sous des dehors
futiles, crevaient leurs chevaux par partie de plaisir, allaient passer
à Bade la saison d'été, et, vers la quarantaine enfin, épousaient des héritières.
Dans les cabinets de restaurants où l'on soupe après minuit riait, à la
clarté des bougies, la foule bigarrée des gens de lettres et des actrices.
Ils étaient, ceux-là, prodigues comme des rois, pleins d'ambitions idéales
et de délires fantastiques. C'était une existence au-dessus des autres,
entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime. Quant au
reste du monde, il était perdu, sans place précise, et comme n'existant
pas. Plus les choses, d'ailleurs, étaient voisines, plus sa pensée s'en
détournait. Tout ce qui l'entourait immédiatement, campagne ennuyeuse, petits
bourgeois imbéciles, médiocrité de l'existence, lui semblait une exception
dans le monde, un hasard particulier où elle se trouvait prise, tandis qu'au-delà
s'étendait à perte de vue l'immense pays des félicités et des passions.
Elle confondait, dans son désir, les sensualités du luxe avec les joies
du coeur, l'élégance des habitudes et les délicatesses du sentiment. Ne
fallait-il pas à l'amour, comme aux plantes indiennes, des terrains préparés,
une température particulière ? Les soupirs au clair de lune, les longues
étreintes, les larmes qui coulent sur les mains qu'on abandonne, toutes
les fièvres de la chair et les langueurs de la tendresse ne se séparaient
donc pas du balcon des grands châteaux qui sont pleins de loisirs, d'un
boudoir à stores de soie avec un tapis bien épais, des jardinières remplies,
un lit monté sur une estrade, ni du scintillement des pierres précieuses
et des aiguillettes de la livrée.
Le garçon de la poste, qui, chaque matin, venait panser la jument, traversait
le corridor avec ses gros sabots ; sa blouse avait des trous, ses pieds
étaient nus dans des chaussons. C'était là le groom en culotte courte dont
il fallait se contenter ! Quand son ouvrage était fini, il ne revenait plus
de la journée ; car Charles, en rentrant, mettait lui-même son cheval à
l'écurie, retirait la selle et passait le licou, pendant que la bonne apportait
une botte de paille et la jetait, comme elle le pouvait, dans la mangeoire.
Pour remplacer Nastasie ( qui enfin partit de Tostes, en versant des ruisseaux
de larmes ) , Emma prit à son service une jeune fille de quatorze ans, orpheline
et de physionomie douce. Elle lui interdit les bonnets de coton, lui apprit
qu'il fallait vous parler à la troisième personne, apporter un verre d'eau
dans une assiette, frapper aux portes avant d'entrer, et à repasser, à empeser,
à l'habiller, voulut en faire sa femme de chambre. La nouvelle bonne obéissait
sans murmure pour n'être point renvoyée ; et, comme Madame, d'habitude,
laissait la clef au buffet, Félicité, chaque soir prenait une petite provision
de sucre qu'elle mangeait toute seule, dans son lit, après avoir fait sa
prière.
L'après-midi, quelquefois, elle allait causer en face avec les postillons.
Madame se tenait en haut, dans son appartement.
Elle portait une robe de chambre tout ouverte, qui laissait voir, entre
les revers à châle du corsage, une chemisette plissée avec trois boutons
d'or. Sa ceinture était une cordelière à gros glands, et ses petites pantoufles
de couleur grenat avaient une touffe de rubans larges, qui s'étalait sur
le couvre-pied. Elle s'était acheté un buvard, une papeterie, un porte-plume
et des enveloppes, quoiqu'elle n'eût personne à qui écrire ; elle époussetait
son étagère, se regardait dans la glace, prenait un livre, puis, rêvant
entre les lignes, le laissait tomber sur ses genoux. Elle avait envie de
faire des voyages ou de retourner vivre à son couvent. Elle souhaitait à
la fois mourir et habiter Paris.
Charles, à la neige à la pluie, chevauchait par les chemins de traverse.
Il mangeait des omelettes sur la table des fermes, entrait son bras dans
des lits humides, recevait au visage le jet tiède des saignées, écoutait
des râles, examinait des cuvettes, retroussait bien du linge sale ; mais
il trouvait, tous les soirs, un feu flambant, la table servie, des meubles
souples, et une femme en toilette fine, charmante et sentant frais, à ne
savoir même d'où venait cette odeur, ou si ce n'était pas sa peau qui parfumait
sa chemise.
Elle le charmait par quantité de délicatesses : c'était tantôt une manière
nouvelle de façonner pour les bougies des bobèches de papier, un volant
qu'elle changeait à sa robe, ou le nom extraordinaire d'un mets bien simple,
et que la bonne avait manqué, mais que Charles, jusqu'au bout, avalait avec
plaisir. Elle vit à Rouen des dames qui portaient à leur montre un paquet
de breloques ; elle acheta des breloques. Elle voulut sur sa cheminée deux
grands vases de verre bleu, et, quelque temps après, un nécessaire d'ivoire,
avec un dé de vermeil. Moins Charles comprenait ces élégances, plus il en
subissait la séduction. Elles ajoutaient quelque chose au plaisir de ses
sens et à la douceur de son foyer. C'était comme une poussière d'or qui
sablait tout du long le petit sentier de sa vie.
Il se portait bien, il avait bonne mine ; sa réputation était établie tout
à fait. Les campagnards le chérissaient parce qu'il n'était pas fier. Il
caressait les enfants, n'entrait jamais au cabaret, et, d'ailleurs, inspirait
de la confiance par sa moralité. Il réussissait particulièrement dans les
catarrhes et maladies de poitrine. Craignant beaucoup de tuer son monde,
Charles, en effet, n'ordonnait guère que des potions calmantes, de temps
à autre de l'émétique, un bain de pieds ou des sangsues. Ce n'est pas que
la chirurgie lui fit peur ; il vous saignait les gens largement, comme des
chevaux, et il avait pour l'extraction des dents une poigne d'enfer .
Enfin, pour se tenir au courant , il prit un abonnement à la Ruche
médicale , journal nouveau dont il avait reçu le prospectus. Il en lisait
un peu après son dîner ; mais la chaleur de l'appartement, jointe à la digestion,
faisait qu'au bout de cinq minutes il s'endormait ; et il restait là, le
menton sur ses deux mains, et les cheveux étalés comme une crinière jusqu'au
pied de la lampe. Emma le regardait en haussant les épaules. Que n'avait-elle,
au moins, pour mari un de ces hommes d'ardeurs taciturnes qui travaillent
la nuit dans les livres, et portent enfin, à soixante ans, quand vient l'âge
des rhumatismes, une brochette de croix, sur leur habit noir, mal fait.
Elle aurait voulu que ce nom de Bovary, qui était le sien, fût illustre,
le voir étalé chez les libraires, répété dans les journaux, connu par toute
la France. Mais Charles n'avait point d'ambition : Un médecin d'Yvetot,
avec qui dernièrement il s'était trouvé en consultation, l'avait humilié
quelque peu, au lit même du malade, devant les parents assemblés. Quand
Charles lui raconta, le soir, cette anecdote, Emma s'emporta bien haut contre
le confrère. Charles en fut attendri. Il la baisa au front avec une larme.
Mais elle était exaspérée de honte, elle avait envie de le battre, elle
alla dans le corridor ouvrir la fenêtre et huma l'air frais pour se calmer.
-- Quel pauvre homme ! quel pauvre homme ! disait-elle tout bas, en se mordant
les lèvres.
Elle se sentait, d'ailleurs, plus irritée de lui. Il prenait, avec l'âge,
des allures épaisses ; il coupait, au dessert, le bouchon des bouteilles
vides ; il se passait, après manger, la langue sur les dents ; il faisait,
en avalant sa soupe, un gloussement à chaque gorgée, et, comme il commençait
d'engraisser, ses yeux, déjà petits, semblaient remontés vers les tempes
par la bouffissure de ses pommettes.
Emma, quelquefois, lui rentrait dans son gilet la bordure rouge de ses tricots,
rajustait sa cravate, ou jetait à l'écart les gants déteints qu'il se disposait
à passer ; et ce n'était pas, comme il croyait, pour lui ; c'était pour
elle-même, par expansion d'égoïsme, agacement nerveux. Quelquefois aussi,
elle lui parlait des choses qu'elle avait lues, comme d'un passage de roman,
d'une pièce nouvelle, ou de l'anecdote du grand monde que l'on racontait
dans le feuilleton ; car, enfin, Charles était quelqu'un, une oreille toujours
ouverte, une approbation toujours prête. Elle faisait bien des confidences
à sa levrette ! Elle en eût fait aux bûches de la cheminée et au balancier
de la pendule.
Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. Comme les matelots
en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux désespérés,
cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de l'horizon. Elle
ne savait pas quel serait ce hasard, le vent qui le pousserait jusqu'à elle,
vers quel rivage il la mènerait, s'il était chaloupe ou vaisseau à trois
ponts, chargé d'angoisses ou plein de félicités jusqu'aux sabords. Mais,
chaque matin, à son réveil, elle l'espérait pour la journée, et elle écoutait
tous les bruits, se levait en sursaut, s'étonnait qu'il ne vînt pas ; puis,
au coucher du soleil, toujours plus triste, désirait être au lendemain.
Le printemps reparut. Elle eut des étouffements aux premières chaleurs,
quand les poiriers fleurirent.
Dès le commencement de juillet, elle compta sur ses doigts combien de semaines
lui restaient pour arriver au mois d'octobre, pensant que le marquis d'Andervilliers,
peut-être, donnerait encore un bal à la Vaubyessard. Mais tout septembre
s'écoula sans lettres ni visites.
Après l'ennui de cette déception, son coeur de nouveau resta vide, et alors
la série des mêmes journées recommença.
Elles allaient donc maintenant se suivre ainsi à la file, toujours pareilles,
innombrables, et n'apportant rien ! Les autres existences, si plates qu'elles
fussent, avaient du moins la chance d'un événement. Une aventure amenait
parfois des péripéties à l'infini, et le décor changeait. Mais, pour elle,
rien n'arrivait, Dieu l'avait voulu ! L'avenir était un corridor tout noir,
et qui avait au fond sa porte bien fermée.
Elle abandonna la musique. Pourquoi jouer ? qui l'entendrait ? Puisqu'elle
ne pourrait jamais, en robe de velours à manches courtes, sur un piano d'Erard,
dans un concert, battant de ses doigts légers les touches d'ivoire, sentir,
comme une brise, circuler autour d'elle un murmure d'extase, ce n'était
pas la peine de s'ennuyer à étudier. Elle laissa dans l'armoire ses cartons
à dessin et la tapisserie. A quoi bon ? à quoi bon ? La couture l'irritait.
-- J'ai tout lu, se disait-elle.
Et elle restait à faire rougir les pincettes, ou regardant la pluie tomber.
Comme elle était triste le dimanche, quand on sonnait les vêpres ! Elle
écoutait, dans un hébétement attentif, tinter un à un les coups fêlés de
la cloche. Quelque chat sur les toits, marchant lentement, bombait son dos
aux rayons pâles du soleil. Le vent, sur la grande route, soufflait des
traînées de poussières. Au loin, parfois, un chien hurlait : et la cloche,
à temps égaux, continuait sa sonnerie monotone qui se perdait dans la campagne.
Cependant on sortait de l'église. Les femmes en sabots cirés, les paysans
en blouse neuve, les petits enfants qui sautillaient nu-tête devant eux,
tout rentrait chez soi. Et, jusqu'à la nuit, cinq ou six hommes, toujours
les mêmes, restaient à jouer au bouchon, devant la grande porte de l'auberge.
L'hiver fut froid. Les carreaux, chaque matin, étaient chargés de givre,
et la lumière, blanchâtre à travers eux, comme par des verres dépolis, quelquefois
ne variait pas de la journée. Dès quatre heures du soir, il fallait allumer
la lampe.
Les jours qu'il faisait beau, elle descendait dans le jardin. La rosée avait
laissé sur les choux des guipures d'argent avec de longs fils clairs qui
s'étendaient de l'un à l'autre. On n'entendait pas d'oiseaux, tout semblait
dormir, l'espalier couvert de paille et la vigne comme un grand serpent
malade sous le chaperon du mur, où l'on voyait, en s'approchant, se traîner
des cloportes à pattes nombreuses. Dans les sapinettes, près de la haie,
le curé en tricorne qui lisait son bréviaire avait perdu le pied droit et
même le plâtre, s'écaillant à la gelée, avait fait des gales blanches sur
sa figure.
Puis elle remontait, fermait la porte, étalait les charbons, et, défaillant
à la chaleur du foyer, sentait l'ennui plus lourd qui retombait sur elle.
Elle serait bien descendue causer avec la bonne, mais une pudeur la retenait.
Tous les jours, à la même heure, le maître d'école, en bonnet de soie noire,
ouvrait les auvents de sa maison, et le garde-champêtre passait, portant
son sabre sur sa blouse. Soir et matin, les chevaux de la poste, trois par
trois, traversaient la rue pour aller boire à la mare. De temps à autre,
la porte d'un cabaret faisait tinter sa sonnette, et, quand il y avait du
vent, l'on entendait grincer sur leurs deux tringles les petites cuvettes
en cuivre du perruquier, qui servaient d'enseigne à sa boutique. Elle avait
pour décoration une vieille gravure de modes collée contre un carreau et
un buste de femme en cire, dont les cheveux étaient jaunes. Lui aussi, le
perruquier, il se lamentait de sa vocation arrêtée, de son avenir perdu,
et, rêvant quelque boutique dans une grande ville, comme à Rouen, par exemple,
sur le port, près du théâtre, il restait toute la journée à se promener
en long, depuis la mairie jusqu'à l'église, sombre, et attendant la clientèle.
Lorsque madame Bovary levait les yeux, elle le voyait toujours là, comme
une sentinelle en faction, avec son bonnet grec sur l'oreille et sa veste
de lasting.
Dans l'après-midi, quelquefois, une tête d'homme apparaissait derrière les
vitres de la salle, tête hâlée, à favoris noirs, et qui souriait lentement
d'un large sourire doux à dents blanches. Une valse aussitôt commençait,
et, sur l'orgue, dans un petit salon, des danseurs hauts comme le doigt,
femmes en turban rose, Tyroliens en jaquette, singes en habit noir, messieurs
en culotte courte, tournaient, tournaient entre les fauteuils, les canapés,
les consoles, se répétant dans les morceaux de miroir que raccordait à leurs
angles un filet de papier doré. L'homme faisait aller sa manivelle, regardant
à droite, à gauche et vers les fenêtres. De temps à autre, tout en lançant
contre la borne un long jet de salive brune, il soulevait du genou son instrument,
dont la bretelle dure lui fatiguait l'épaule ; et, tantôt dolente et traînarde,
ou joyeuse et précipitée, la musique de la boîte s'échappait en bourdonnant
à travers un rideau de taffetas rose, sous une grille de cuivre en arabesque.
C'étaient des airs que l'on jouait ailleurs sur les théâtres, que l'on chantait
dans les salons, que l'on dansait le soir sous des lustres éclairés, échos
du monde qui arrivaient jusqu'à Emma. Des sarabandes à n'en plus finir se
déroulaient dans sa tête, et, comme une bayadère sur les fleurs d'un tapis,
sa pensée bondissait avec les notes, se balançait de rêve en rêve, de tristesse
en tristesse. Quand l'homme avait reçu l'aumône dans sa casquette, il rabattait
une vieille couverture de laine bleue, passait son orgue sur son dos et
s'éloignait d'un pas lourd. Elle le regardait partir.
Mais c'était surtout aux heures des repas qu'elle n'en pouvait plus, dans
cette petite salle au rez-de-chaussée, avec le poêle qui fumait, la porte
qui criait, les murs qui suintaient, les pavés humides ; toute l'amertume
de l'existence lui semblait servie sur son assiette, et, à la fumée du bouilli,
il montait du fond de son âme comme d'autres bouffées d'affadissement. Charles
était long à manger ; elle grignotait quelques noisettes, ou bien, appuyée
du coude, s'amusait, avec la pointe de son couteau, à faire des raies sur
la toile cirée.
Elle laissait maintenant tout aller dans son ménage, et madame Bovary mère,
lorsqu'elle vint passer à Tostes une partie du carême, s'étonna fort de
ce changement. Elle, en effet, si soigneuse autrefois et délicate, elle
restait à présent des journées entières sans s'habiller, portait des bas
de coton gris, s'éclairait à la chandelle. Elle répétait qu'il fallait économiser,
puisqu'ils n'étaient pas riches, ajoutant qu'elle était très contente, très
heureuse, que Tostes lui plaisait beaucoup, et autres discours nouveaux
qui fermaient la bouche à la belle-mère. Du reste, Emma ne semblait plus
disposée à suivre ses conseils ; une fois même, madame Bovary s'étant avisée
de prétendre que les maîtres devaient surveiller la religion de leurs domestiques,
elle lui avait répondu d'un oeil si colère et avec un sourire tellement
froid, que la bonne femme ne s'y frotta plus.
Emma devenait difficile, capricieuse. Elle se commandait des plats pour
elle, n'y touchait point, un jour ne buvait que du lait pur, et, le lendemain,
des tasses de thé à la douzaine. Souvent elle s'obstinait à ne pas sortir,
puis elle suffoquait, ouvrait les fenêtres, s'habillait en robe légère.
Lorsqu'elle avait bien rudoyé sa servante, elle lui faisait des cadeaux
ou l'envoyait se promener chez les voisines, de même qu'elle jetait parfois
aux pauvres toutes les pièces blanches de sa bourse, quoiqu'elle ne fût
guère tendre cependant, ni facilement accessible à l'émotion d'autrui, comme
la plupart des gens issus de campagnards, qui gardent toujours à l'âme quelque
chose de la callosité des mains paternelles.
Vers la fin de février, le père Rouault, en souvenir de sa guérison, apporta
lui-même à son gendre une dinde superbe, et il resta trois jours à Tostes.
Charles étant à ses malades, Emma lui tint compagnie. Il fuma dans la chambre,
cracha sur les chenets, causa culture, veaux, vaches, volailles et conseil
municipal ; si bien qu'elle referma la porte, quand il fut parti, avec un
sentiment de satisfaction qui la surprit elle-même. D'ailleurs, elle ne
cachait plus son mépris pour rien, ni pour personne ; et elle se mettait
quelque fois à exprimer des opinions singulières, blâmant ce que l'on approuvait,
et approuvant des choses perverses ou immorales : ce qui faisait ouvrir
de grands yeux à son mari.
Est-ce que cette misère durerait toujours ? est-ce qu'elle n'en sortirait
pas ? Elle valait bien cependant toutes celles qui vivaient heureuses !
Elle avait vu des duchesses à la Vaubyessard qui avaient la taille plus
lourde et les façons plus communes, et elle exécrait l'injustice de Dieu
; elle s'appuyait la tête aux murs pour pleurer ; elle enviait les existences
tumultueuses, les nuits masquées, les insolents plaisirs avec tous les éperduments
qu'elle ne connaissait pas et qu'ils devaient donner.
Elle pâlissait et avait des battements de coeur. Charles lui administra
de la valériane et des bains de camphre. Tout ce que l'on essayait semblait
l'irriter davantage.
En de certains jours, elle bavardait avec une abondance fébrile ; à ces
exaltations succédaient tout à coup des torpeurs où elle restait sans parler,
sans bouger. Ce qui la ranimait alors, c'était de se répandre sur les bras
un flacon d'eau de Cologne.
Comme elle se plaignait de Tostes continuellement, Charles imagina que la
cause de sa maladie était sans doute dans quelque influence locale, et,
s'arrêtant à cette idée, il songea sérieusement à aller s'établir ailleurs.
Dès lors, elle but du vinaigre pour se faire maigrir, contracta une petite
toux sèche et perdit complètement l'appétit.
Il en coûtait à Charles d'abandonner Tostes après quatre ans de séjour et
au moment où il commençait à s'y poser . S'il le fallait, cependant
! Il la conduisit à Rouen voir son ancien maître. C'était une maladie nerveuse
: on devait la changer d'air.
Après s'être tourné de côté et d'autre, Charles apprit qu'il y avait dans
l'arrondissement de Neufchâtel, un fort bourg nommé Yonville-l'Abbaye, dont
le médecin, qui était un réfugié polonais, venait de décamper la semaine
précédente. Alors il écrivit au pharmacien de l'endroit pour savoir quel
était le chiffre de la population, la distance où se trouvait le confrère
le plus voisin, combien par année gagnait son prédécesseur, etc. ; et, les
réponses ayant été satisfaisantes, il se résolut à déménager vers le printemps,
si la santé d'Emma ne s'améliorait pas.
Un jour qu'en prévision de son départ elle faisait des rangements dans un
tiroir, elle se piqua les doigts à quelque chose. C'était un fil de fer
de son bouquet de mariage. Les boutons d'oranger étaient jaunes de poussière,
et les rubans de satin, à liséré d'argent, s'effiloquaient par le bord.
Elle le jeta dans le feu. Il s'enflamma plus vite qu'une paille sèche. Puis
ce fut comme un buisson rouge sur les cendres, et qui se rongeait lentement.
Elle le regarda brûler. Les petites baies de carton éclataient, les fils
d'archal se tordaient, le galon se fondait ; et les corolles de papier,
racornies, se balançant le long de la plaque comme des papillons noirs,
enfin s'envolèrent par la cheminée.
Quand on partit de Tostes, au mois de mars, madame Bovary était enceinte.
DEUXIEME PARTIE
I.
Yonville-l'Abbaye ( ainsi nommé à cause d'une ancienne abbaye de Capucins
dont les ruines n'existent même plus ) est un bourg à huit lieues de Rouen,
entre la route d'Abbeville et celle de Beauvais, au fond d'une vallée qu'arrose
la Rieule, petite rivière qui se jette dans l'Andelle, après avoir fait
tourner trois moulins vers son embouchure, et où il y a quelques truites,
que les garçons, le dimanche, s'amusent à pécher à la ligne.
On quitte la grande route à la Boissière et l'on continue à plat jusqu'au
haut de la côte des Leux, d'où l'on découvre la vallée. La rivière qui la
traverse en fait comme deux régions de physionomie distincte : tout ce qui
est à gauche est en herbage, tout ce qui est à droite est en labour. La
prairie s'allonge sous un bourrelet de collines basses pour se rattacher
par-derrière aux pâturages du pays de Bray, tandis que, du côté de l'est,
la plaine, montant doucement, va s'élargissant et étale à perte de vue ses
blondes pièces de blé. L'eau qui court au bord de l'herbe sépare d'une raie
blanche la couleur des prés et celle des sillons, et la campagne ainsi ressemble
à un grand manteau déplié qui a un collet de velours vert bordé d'un galon
d'argent.
Au bout de l'horizon, lorsqu'on arrive, on a devant soi les chênes de la
forêt d'Argueil, avec les escarpements de la côte Saint-Jean, rayés du haut
en bas par de longues traînées rouges, inégales ; ce sont les traces de
pluies, et ces tons de brique, tranchant en filets minces sur la couleur
grise de la montagne, viennent de la quantité de sources ferrugineuses qui
coulent au-delà dans le pays d'alentour.
On est ici sur les confins de la Normandie, de la Picardie et de l'Ile-de-France,
contrée bâtarde où le langage est sans accentuation, comme le paysage sans
caractère. C'est là que l'on fait les pires fromages de Neufchâtel de tout
l'arrondissement, et, d'autre part, la culture y est coûteuse, parce qu'il
faut beaucoup de fumier pour engraisser ces terres friables pleines de sable
et de cailloux.
Jusqu'en 1835, il n'y avait point de route praticable pour arriver à Yonville
; mais on a établi vers cette époque un chemin de grande vicinalité qui
relie la route d'Abbeville à celle d'Amiens, et sert quelquefois aux rouliers
allant de Rouen dans les Flandres. Cependant, Yonville-l'Abbaye est demeurée
stationnaire, malgré ses débouchés nouveaux . Au lieu d'améliorer
les cultures, on s'y obstine encore aux herbages, quelques dépréciés qu'ils
soient, et le bourg paresseux, s'écartant de la plaine, a continué naturellement
à s'agrandir vers la rivière. On l'aperçoit de loin, tout couché en long
sur la rive, comme un gardeur de vaches qui fait la sieste au bord de l'eau.
Au bas de la côte, après le pont, commence une chaussée plantée de jeunes
trembles, qui vous mène en droite ligne jusqu'aux premières maisons du pays.
Elles sont encloses de haies, au milieu de cours pleines de bâtiments épars,
pressoirs, charretteries et bouilleries disséminées sous les arbres touffus
portant des échelles, des gaules ou des faux accrochées dans leur branchage.
Les toits de chaume, comme des bonnets de fourrure rabattus sur des yeux,
descendent jusqu'au tiers à peu près des fenêtres basses, dont les gros
verres bombés sont garnis d'un noeud dans le milieu, à la façon des culs
de bouteilles. Sur le mur de plâtre que traversent en diagonale des lambourdes
noires s'accroche parfois quelque maigre poirier, et les rez-de-chaussée
ont à leur porte une petite barrière tournante pour les défendre des poussins,
qui viennent picorer, sur le seuil, des miettes de pain bis trempé de cidre.
Cependant les cours se font plus étroites, les habitations se rapprochent,
les haies disparaissent ; un fagot de fougères se balance sous une fenêtre
au bout d'un manche à balai ; il y a la forge d'un maréchal et ensuite un
charron avec deux ou trois charrettes neuves, en dehors, qui empiètent sur
la route. Puis, à travers une claire-voie, apparaît une maison blanche au-delà
d'un rond de gazon que décore un Amour, le doigt posé sur la bouche ; deux
vases en fonte sont à chaque bout du perron ; des panonceaux brillent à
la porte ; c'est la maison du notaire, et la plus belle du pays.
L'église est de l'autre côté de la rue, vingt pas plus loin, à l'entrée
de la place. Le petit cimetière qui l'entoure, clos d'un mur à hauteur d'appui,
est si bien rempli de tombeaux, que les vieilles pierres à ras du sol font
un dallage continu, où l'herbe a dessiné de soi-même des carrés verts réguliers.
L'église a été rebâtie à neuf dans les dernières années du règne de Charles
X. La voûte en bois commence à se pourrir par le haut et, de place en place,
a des enfonçures noires dans sa couleur bleue. Au dessus de la porte, où
seraient les orgues, se tient un jubé pour les hommes, avec un escalier
tournant qui retentit sous les sabots.
Le grand jour, arrivant par les vitraux tout unis, éclaire obliquement les
bancs rangés en travers de la muraille, que tapisse çà et là quelque paillasson
cloué, ayant au dessous de lui ces mots en grosses lettres : " Banc de M.
un tel " . Plus loin, à l'endroit où le vaisseau se rétrécit, le confessionnal
fait pendant à une statuette de la Vierge, vêtue d'une robe de satin, coiffée
d'un voile de tulle semé d'étoiles d'argent, et tout empourprée aux pommettes
comme une idole des îles Sandwich ; enfin une copie de la Sainte Famille,
envoi du ministre de l'Intérieur , dominant le maître-autel entre quatre
chandeliers, termine au fond la perspective. Les stalles du choeur, en bois
de sapin, sont restées sans être peintes.
Les halles, c'est-à-dire un toit de tuiles supporté par une vingtaine de
poteaux, occupent à elles seules la moitié environ de la grande place d'Yonville.
La mairie, construite sur les dessins d'un architecte de Paris ,
est une manière de temple grec qui fait l'angle, à côté de la maison du
pharmacien. Elle a, au rez-de-chaussée, trois colonnes ioniques et, au premier
étage, une galerie à plein cintre, tandis que le tympan qui la termine est
rempli par un coq gaulois, appuyé d'une patte sur la Charte et tenant de
l'autre les balances de la justice. Mais ce qui attire le plus les yeux,
c'est, en face de l'auberge du Lion d'or , la pharmacie de M. Homais
! Le soir, principalement, quand son quinquet est allumé et que les bocaux
rouges et verts qui embellissent sa devanture allongent au loin, sur le
sol, leurs deux clartés de couleur, alors, à travers elles, comme dans des
feux de Bengale, s'entrevoit l'ombre du pharmacien accoudé sur son pupitre.
Sa maison, du haut en bas, est placardée d'inscriptions écrites en anglaise,
en ronde, en moulée : " Eaux de Vichy, de Seltz et de Barèges, robs dépuratifs,
médecine Raspail, racabout des Arabes, pastilles Darcet, pâte Regnault,
bandages, bains, chocolats de santé, etc " . Et l'enseigne, qui tient toute
la largeur de la boutique, porte en lettres d'or : Homais, pharmacien
. Puis, au fond de la boutique, derrière les grandes balances scellées
sur le comptoir, le mot laboratoire se déroule au-dessus d'une porte
vitrée qui, à moitié de sa hauteur, répète encore une fois Homais ,
en lettres d'or, sur un fond noir.
Il n'y a plus ensuite rien à voir dans Yonville. La rue ( la seule ) , longue
d'une portée de fusil et bordée de quelques boutiques, s'arrête court au
tournant de la route. Si on la laisse sur la droite et que l'on suive le
bas de la côte Saint-Jean, bientôt on arrive au cimetière.
Lors du choléra, pour l'agrandir, on a abattu un pan de mur et acheté trois
âcres de terre à côté ; mais toute cette portion nouvelle est presque inhabitée,
les tombes, comme autrefois, continuant à s'entasser vers la porte. Le gardien,
qui est en même temps fossoyeur et bedeau à l'église ( tirant ainsi des
cadavres de la paroisse un double bénéfice ) , a profité du terrain vide
pour y semer des pommes de terre. D'année en année, cependant, son petit
champ se rétrécit, et, lorsqu'il survient une épidémie, il ne sait pas s'il
doit se réjouir des décès ou s'affliger des sépultures.
-- Vous vous nourrissez des morts, Lestiboudois ! lui dit enfin, un jour,
M. le curé.
Cette parole sombre le fit réfléchir ; elle l'arrêta pour quelque temps
; mais, aujourd'hui encore, il continue la culture de ses tubercules, et
même soutient avec aplomb qu'ils poussent naturellement.
Depuis les événements que l'on va raconter, rien, en effet, n'a changé à
Yonville. Le drapeau tricolore de fer-blanc tourne toujours au haut du clocher
de l'église ; la boutique du marchand de nouveautés agite encore au vent
ses deux banderoles d'indienne ; les foetus du pharmacien, comme des paquets
d'amadou blanc, se pourrissent de plus en plus dans leur alcool bourbeux,
et, au-dessus de la grande porte de l'auberge, le vieux lion d'or, déteint
par les pluies, montre toujours aux passants sa frisure de caniche.
Le soir que les époux Bovary devaient arriver à Yonville, madame veuve Lefrançois,
la maîtresse de cette auberge, était si fort affairée, qu'elle suait à grosses
gouttes en remuant ses casseroles. C'était, le lendemain, jour de marché
dans le bourg. Il fallait d'avance tailler les viandes, vider les poulets,
faire de la soupe et du café. Elle avait, de plus, le repas de ses pensionnaires,
celui du médecin, de sa femme et de leur bonne ; le billard retentissait
d'éclats de rire ; trois meuniers, dans la petite salle, appelaient pour
qu'on leur apportât de l'eau-de-vie ; le bois flambait, la braise craquait,
et, sur la longue table de la cuisine, parmi les quartiers de mouton cru,
s'élevaient des piles d'assiettes qui tremblaient aux secousses du billot
où l'on hachait des épinards. On entendait, dans la basse-cour, crier les
volailles que la servante poursuivait pour leur couper le cou.
Un homme en pantoufles de peau verte, quelque peu marqué de petite vérole
et coiffé d'un bonnet de velours à gland d'or, se chauffait le dos contre
la cheminée. Sa figure n'exprimait rien que la satisfaction de soi-même,
et il avait l'air aussi calme dans la vie que le chardonneret suspendu au-dessus
de sa tête, dans une cage d'osier : c'était le pharmacien.
-- Artémise ! criait la maîtresse d'auberge, casse de la bourrée, emplis
les carafes, apporte de l'eau-de-vie, dépêche-toi ! Au moins, si je savais
quel dessert offrir à la société que vous attendez ! Bonté divine ! les
commis du déménagement recommencent leur tintamarre dans le billard ! Et
leur charrette qui est restée sous la grande porte ? L'hirondelle est
capable de la défoncer en arrivant ! Appelle Polyte pour qu'il la remise
!... Dire que, depuis le matin, monsieur Homais, ils ont peut-être fait
quinze parties et bu huit pots de cidre !... Mais ils vont me déchirer le
tapis, continuait-elle en les regardant de loin, son écumoire à la main.
-- Le mal ne serait pas grand, répondit M. Homais, vous en achèteriez un
autre.
-- Un autre billard ! s'exclama la veuve.
-- Puisque celui-là ne tient plus, madame Lefrançois, je vous le répète,
vous vous faites tort ! Vous vous faites grand tort ! Et puis les amateurs,
à présent, veulent des blouses étroites et des queues lourdes. On ne joue
plus la bille ; tout est changé ! Il faut marcher avec son siècle ! Regardez
Tellier, plutôt...
L'hôtesse devint rouge de dépit. Le pharmacien ajouta :
-- Son billard, vous avez beau dire, est plus mignon que le vôtre ; et qu'on
ait l'idée, par exemple, de monter une poule patriotique pour la Pologne
ou les inondés de Lyon...
-- Ce ne sont pas des gueux comme lui qui nous font peur ! interrompit l'hôtesse,
en haussant ses grosses épaules. Allez ! allez ! monsieur Homais, tant que
le Lion d'Or vivra, on y viendra. Nous avons du foin dans nos bottes,
nous autres ! Au lieu qu'un de ces matins vous verrez le Café Français
fermé, et avec une belle affiche sur les auvents !... Changer mon billard,
continuait-elle en se parlant à elle-même, lui qui m'est si commode pour
ranger ma lessive, et sur lequel, dans le temps de la chasse, j'ai mis coucher
jusqu'à six voyageurs !... Mais ce lambin d'Hivert qui n'arrive pas !
-- L'attendez-vous pour le dîner de vos messieurs ? demanda le pharmacien.
-- L'attendre ? Et M. Binet donc ! A six heures battant vous allez le voir
entrer, car son pareil n'existe pas sur la terre pour l'exactitude. Il lui
faut toujours sa place dans la petite salle ! On le tuerait plutôt que de
le faire dîner ailleurs ! et dégoûté qu'il est ! et si difficile pour le
cidre ! Ce n'est pas comme M. Léon ; lui, il arrive quelquefois à sept heures,
sept heures et demie même ; il ne regarde seulement pas à ce qu'il mange.
Quel bon jeune homme ! Jamais un mot plus haut que l'autre.
-- C'est qu'il y a bien de la différence, voyez-vous, entre quelqu'un qui
a reçu de l'éducation et un ancien carabinier qui est percepteur.
Six heures sonnèrent. Binet entra.
Il était vêtu d'une redingote bleue, tombant droit d'elle-même tout autour
de son corps maigre, et sa casquette de cuir, à pattes nouées par des cordons
sur le sommet de sa tête, laissait voir, sous la visière relevée, un front
chauve, qu'avait déprimé l'habitude du casque. Il portait un gilet de drap
noir, un col de crin, un pantalon gris, et, en toute saison, des bottes
bien cirées qui avaient deux renflements parallèles, à cause de la saillie
de ses orteils. Pas un poil ne dépassait la ligne de son collier blond,
qui, contournant la mâchoire, encadrait comme la bordure d'une plate-bande
sa longue figure terne, dont les yeux étaient petits et le nez busqué. Fort
à tous les jeux de cartes, bon chasseur et possédant une belle écriture,
il avait chez lui un tour, où il s'amusait à tourner des ronds de serviette
dont il encombrait sa maison, avec la jalousie d'un artiste et l'égoïsme
d'un bourgeois.
Il se dirigea vers la petite salle : mais il fallut d'abord en faire sortir
les trois meuniers ; et, pendant tout le temps que l'on fut à mettre son
couvert, Binet resta silencieux à sa place, auprès du poêle ; puis il ferma
la porte et retira sa casquette, comme d'usage.
-- Ce ne sont pas les civilités qui lui useront la langue ! dit le pharmacien,
dès qu'il fut seul avec l'hôtesse.
-- Jamais il ne cause davantage, répondit-elle ; il est venu ici, la semaine
dernière, deux voyageurs en draps, des garçons pleins d'esprit qui contaient,
le soir, un tas de farces que j'en pleurais de rire : eh bien ! il restait
là, comme une alose, sans dire un mot.
-- Oui, fit le pharmacien, pas d'imagination, pas de saillies, rien de ce
qui constitue l'homme de société !
-- On dit pourtant qu'il a des moyens, objecta l'hôtesse.
-- Des moyens ! répliqua M. Homais ; lui ! des moyens ? Dans sa partie,
c'est possible, ajouta-t-il d'un ton plus calme.
Et il reprit :
-- Ah ! qu'un négociant qui a des relations considérables, qu'un jurisconsulte,
un médecin, un pharmacien soient tellement absorbés qu'ils en deviennent
fantasques et bourrus même, je le comprends ; on en cite des traits dans
l'histoire ! Mais, au moins, c'est qu'ils pensent à quelque chose. Moi,
par exemple, combien de fois m'est-il arrivé de chercher ma plume sur mon
bureau pour écrire une étiquette, et de trouver, en définitive, que je l'avais
placée à mon oreille !
Cependant, madame Lefrançois alla sur le seuil regarder si l'Hirondelle
n'arrivait pas. Elle tressaillit. Un homme vêtu de noir entra tout à
coup dans la cuisine. On distinguait, aux dernières lueurs du crépuscule,
qu'il avait une figure rubiconde et le corps athlétique.
-- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le curé ? demanda la maîtresse
d'auberge, tout en atteignant sur la cheminée un des flambeaux de cuivre
qui s'y trouvaient rangés en colonnade avec leurs chandelles ; voulez-vous
prendre quelque chose ? un doigt de cassis, un verre de vin ?
L'ecclésiastique refusa fort civilement. Il venait chercher son parapluie,
qu'il avait oublié l'autre jour au couvent d'Ernemont, et, après avoir prié
madame Lefrançois de le lui faire remettre au presbytère dans la soirée,
il sortit pour se rendre à l'église, où l'on sonnait l'Angélus .
Quand le pharmacien n'entendit plus sur la place le bruit de ses souliers,
il trouva fort inconvenante sa conduite de tout à l'heure. Ce refus d'accepter
un rafraîchissement lui semblait une hypocrisie des plus odieuses ; les
prêtres gouaillaient tous sans qu'on les vît, et cherchaient à ramener le
temps de la dîme.
L'hôtesse prit la défense de son curé :
-- D'ailleurs, il en plierait quatre comme vous sur son genou. Il a, l'année
dernière, aidé nos gens à rentrer la paille ; il en portait jusqu'à six
bottes à la fois, tant il est fort !
-- Bravo ! dit le pharmacien. Envoyez donc vos filles à confesse à des gaillards
d'un tempérament pareil ! Moi, si j'étais le gouvernement, je voudrais qu'on
saignât les prêtres une fois par mois. Oui, madame Lefrançois, tous les
mois, une large phlébotomie, dans l'intérêt de la police et des moeurs !
-- Taisez-vous donc, monsieur Homais ! vous êtes un impie ! vous n'avez
pas de religion !
Le pharmacien répondit :
-- J'ai une religion, ma religion, et même j'en ai plus qu'eux tous, avec
leurs momeries et leurs jongleries ! J'adore Dieu, au contraire ! Je crois
en l'Etre suprême, à un Créateur, quel qu'il soit, peu m'importe, qui nous
a placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père de famille
; mais je n'ai pas besoin d'aller, dans une église, baiser des plats d'argent
et engraisser de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que
nous ! Car on peut l'honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, où
même en contemplant la voûte éthérée, comme les anciens. Mon Dieu, à moi,
c'est le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de Béranger ! Je suis
pour la Profession de foi du vicaire savoyard et les immortels principes
de 89 ! Aussi je n'admets pas un bonhomme du bon Dieu qui se promène dans
son parterre la canne à la main, loge ses amis dans le ventre des baleines,
meurt en poussant un cri et ressuscite au bout de trois jours : choses absurdes
en elles-mêmes et complètement opposées, d'ailleurs, à toutes les lois de
la physique ; ce qui nous démontre, en passant, que les prêtres ont toujours
croupi dans une ignorance turpide, où ils s'efforcent d'engloutir avec eux
les populations.
Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dans son effervescence,
le pharmacien, un moment, s'était cru en plein conseil municipal. Mais la
maîtresse d'auberge ne l'écoutait plus : elle tendait son oreille à un roulement
éloigné. On distingua le bruit d'une voiture mêlé à un claquement de fers
lâches qui battaient la terre, et l'Hirondelle , enfin, s'arrêta
devant la porte.
C'était un coffre jaune porté par deux grandes roues qui, montant jusqu'à
la hauteur de la bâche, empêchaient les voyageurs de voir la route et leur
salissaient les épaules. Les petits carreaux de ses vasistas étroits tremblaient
dans leurs châssis quand la voiture était fermée, et gardaient des taches
de boue, çà et là, parmi leur vieille couche de poussière, que les pluies
d'orage même ne lavaient pas tout à fait. Elle était attelée de trois chevaux,
dont le premier en arbalète, et, lorsqu'on descendait les côtes, elle touchait
du fond en cahotant. Quelques bourgeois d'Yonville arrivèrent sur la place
; ils parlaient tous à la fois, demandant des nouvelles, des explications
et des bourriches : Hivert ne savait auquel répondre. C'était lui qui faisait
à la ville les commissions du pays. Il allait dans les boutiques, rapportait
des rouleaux de cuir au cordonnier, de la ferraille au maréchal, un baril
de harengs pour sa maîtresse, des bonnets de chez la modiste, des toupets
de chez le coiffeur ; et, le long de la route, en s'en revenant, il distribuait
ses paquets, qu'il jetait par-dessus les clôtures des cours, debout sur
son siège, et criant à pleine poitrine, pendant que ses chevaux allaient
tout seuls.
Un accident l'avait retardé ; la levrette de madame Bovary s'était enfuie
à travers champs. On l'avait sifflée un grand quart d'heure. Hivert même
était retourné d'une demi-lieue en arrière, croyant l'apercevoir à chaque
minute ; mais il avait fallu continuer la route. Emma avait pleuré, s'était
emportée ; elle avait accusé Charles de ce malheur. M. Lheureux, marchand
d'étoffes, qui se trouvait avec elle dans la voiture, avait essayé de la
consoler par quantité d'exemples de chiens perdus, reconnaissant leur maître
au bout de longues années. On en citait un, disait-il, qui était revenu
de Constantinople à Paris. Un autre avait fait cinquante lieues en ligne
droite et passé quatre rivières à la nage ; et son père à lui-même avait
possédé un caniche qui, après douze ans d'absence, lui avait tout à coup
sauté sur le dos, un soir, dans la rue comme il allait dîner en ville.
II.
Emma descendit la première, puis Félicité, M. Lheureux, une nourrice, et
l'on fut obligé de réveiller Charles dans son coin, où il s'était endormi
complètement, dès que la nuit était venue.
Homais se présenta ; il offrit ses hommages à Madame, ses civilités à Monsieur,
dit qu'il était charmé d'avoir pu leur rendre quelque service, et ajouta
d'un air cordial qu'il avait osé s'inviter lui-même, sa femme, d'ailleurs,
était absente.
Madame Bovary, quand elle fut dans la cuisine, s'approcha de la cheminée.
Du bout de ses deux doigts elle prit sa robe à la hauteur du genou, et,
l'ayant ainsi remontée jusqu'aux chevilles, elle tendit à la flamme, par-dessus
le gigot qui tournait, son pied chaussé d'une bottine noire. Le feu l'éclairait
en entier, pénétrant d'une lumière crue la trame de sa robe, les pores égaux
de sa peau blanche et même les paupières de ses yeux qu'elle clignait de
temps à autre. Une grande couleur rouge passait sur elle selon le souffle
du vent qui venait par la porte entrouverte.
De l'autre côté de la cheminée, un jeune homme à chevelure blonde la regardait
silencieusement.
Comme il s'ennuyait beaucoup à Yonville, où il était clerc chez maître Guillaumin,
souvent M. Léon Dupuis ( c'était lui, le second habitué du Lion d'Or
) reculait l'instant de son repas, espérant qu'il viendrait quelque
voyageur à l'auberge avec qui causer dans la soirée. Les jours que sa besogne
était finie, il lui fallait bien, faute de savoir que faire, arriver à l'heure
exacte, et subir depuis la soupe jusqu'au fromage le tête-à-tête de Binet.
Ce fut donc avec joie qu'il accepta la proposition de l'hôtesse de dîner
en la compagnie des nouveaux venus, et l'on passa dans la grande salle,
où madame Lefrançois, par pompe, avait fait dresser les quatre couverts.
Homais demanda la permission de garder son bonnet grec, de peur des coryzas.
Puis, se tournant vers sa voisine :
-- Madame, sans doute, est un peu lasse ? on est si épouvantablement cahoté
dans notre Hirondelle !
-- Il est vrai, répondit Emma ; mais le dérangement m'amuse toujours ; j'aime
à changer de place.
-- C'est une chose si maussade, soupira le clerc, que de vivre cloué aux
mêmes endroits !
-- Si vous étiez comme moi, dit Charles, sans cesse obligé d'être à cheval...
-- Mais, reprit Léon s'adressant à madame Bovary, rien n'est plus agréable,
il me semble ; quand on le peut, ajouta-t-il.
-- Du reste, disait l'apothicaire, l'exercice de la médecine n'est pas fort
pénible en nos contrées ; car l'état de nos routes permet l'usage du cabriolet,
et, généralement, l'on paye assez bien, les cultivateurs étant aisés. Nous
avons, sous le rapport médical, à part les cas ordinaires d'entérite, bronchite,
affections bilieuses, etc., de temps à autre quelques fièvres intermittentes
à la moisson, mais, en somme, peu de choses graves, rien de spécial à noter,
si ce n'est beaucoup d'humeurs froides, et qui tiennent sans doute aux déplorables
conditions hygiéniques de nos logements de paysans. Ah ! vous trouverez
bien des préjugés à combattre, monsieur Bovary ; bien des entêtements de
la routine, où se heurteront quotidiennement tous les efforts de votre science
; car on a recours encore aux neuvaines, aux reliques, au curé, plutôt que
de venir naturellement chez le médecin ou chez le pharmacien. Le climat,
pourtant, n'est point, à vrai dire, mauvais, et même nous comptons dans
la commune quelques nonagénaires. Le thermomètre ( j'en ai fait les observations
) descend en hiver jusqu'à quatre degrés, et, dans la forte saison, touche
vingt-cinq, trente centigrades tout au plus, ce qui nous donne vingt-quatre
Réaumur au maximum, ou autrement cinquante-quatre Fahrenheit ( mesure anglaise
) , pas davantage ! -- et, en effet, nous sommes abrités des vents du nord
par la forêt d'Argueil d'une part, des vents d'ouest par la côte Saint-Jean
de l'autre ; et cette chaleur, cependant, qui à cause de la vapeur d'eau
dégagée par la rivière et la présence considérable de bestiaux dans les
prairies, lesquels exhalent, comme vous savez, beaucoup d'ammoniaque, c'est-à-dire
azote, hydrogène et oxygène ( non, azote et hydrogène seulement ) , et qui,
pompant à elle l'humus de la terre, confondant toutes ces émanations différentes,
les réunissant en un faisceau, pour ainsi dire, et se combinant de soi-même
avec l'électricité répandue dans l'atmosphère, lorsqu'il y en a, pourrait
à la longue, comme dans les pays tropicaux, engendrer des miasmes insalubres
; -- cette chaleur, dis-je, se trouve justement tempérée du côté où elle
vient, ou plutôt d'où elle viendrait, c'est-à-dire du côté sud, par les
vents de sud-est, lesquels, s'étant rafraîchis d'eux-mêmes en passant sur
la Seine, nous amènent quelquefois tout d'un coup, comme des brises de Russie
!
-- Avez-vous du moins quelques promenades dans les environs ? continuait
madame Bovary parlant au jeune homme.
-- Oh ! fort peu, répondit-il. Il y a un endroit que l'on nomme la Pâture,
sur le haut de la côte, à la lisière de la forêt. Quelquefois, le dimanche,
je vais là, et j'y reste avec un livre, à regarder le soleil couchant.
-- Je ne trouve rien d'admirable comme les soleils couchants, reprit-elle,
mais au bord de la mer, surtout.
-- Oh ! j'adore la mer, dit M. Léon.
-- Et puis ne vous semble-t-il pas, répliqua madame Bovary, que l'esprit
vogue plus librement sur cette étendue sans limites, dont la contemplation
vous élève l'âme et donne des idées d'infini, d'idéal ?
-- Il en est de même des paysages de montagnes, reprit Léon. J'ai un cousin
qui a voyagé en Suisse l'année dernière, et qui me disait qu'on ne peut
se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l'effet gigantesque
des glaciers. On voit des pins d'une grandeur incroyable, en travers des
torrents, des cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous
vous, des vallées entières, quand les nuages s'entrouvrent. Ces spectacles
doivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l'extase ! Aussi je ne m'étonne
plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieux son imagination, avait
coutume d'aller jouer du piano devant quelque site imposant.
-- Vous faites de la musique ? demanda-t-elle.
-- Non, mais je l'aime beaucoup, répondit-il.
-- Ah ! ne l'écoutez pas, madame Bovary, interrompit Homais en se penchant
sur son assiette, c'est modestie pure. -- Comment, mon cher ! Eh ! l'autre
jour, dans votre chambre, vous chantiez l'Ange gardien à ravir. Je
vous entendais du laboratoire ; vous détachiez cela comme un acteur.
Léon, en effet, logeait chez le pharmacien, où il avait une petite pièce
au second étage, sur la place. Il rougit à ce compliment de son propriétaire,
qui déjà s'était tourné vers le médecin et lui énumérait les uns après les
autres les principaux habitants d'Yonville. Il racontait des anecdotes,
donnait des renseignements ; on ne savait pas au juste la fortune du notaire,
et il y avait la maison Tuvache qui faisait beaucoup d'embarras.
Emma reprit :
-- Et quelle musique préférez-vous ?
-- Oh ! la musique allemande, celle qui porte à rêver.
-- Connaissez-vous les Italiens ?
-- Pas encore ; mais je les verrai l'année prochaine, quand j'irai habiter
Paris, pour finir mon droit.
-- C'est comme j'avais l'honneur, dit le pharmacien, de l'exprimer à M.
votre époux, à ce propos de ce pauvre Yanoda qui s'est enfui ; vous vous
trouverez, grâce aux folies qu'il a faites, jouir d'une des maisons les
plus confortables d'Yonville. Ce qu'elle a principalement de commode pour
un médecin, c'est une porte sur l'Allée , qui permet d'entrer et
de sortir sans être vu. D'ailleurs, elle est fournie de tout ce qui est
agréable à un ménage : buanderie, cuisine avec office, salon de famille,
fruitier, etc. C'était un gaillard qui n'y regardait pas ! Il s'était fait
construire, au bout du jardin, à côté de l'eau, une tonnelle tout exprès
pour boire de la bière en été, et si Madame aime le jardinage, elle pourra...
-- Ma femme ne s'en occupe guère, dit Charles ; elle aime mieux, quoiqu'on
lui recommande l'exercice, toujours rester dans sa chambre, à lire.
-- C'est comme moi, répliqua Léon ; quelle meilleure chose, en effet, que
d'être le soir au coin du feu avec un livre, pendant que le vent bat les
carreaux, que la lampe brûle ?...
-- N'est-ce pas ? dit-elle, en fixant sur lui ses grands yeux noirs tout
ouverts.
-- On ne songe à rien, continuait-il, les heures passent. On se promène
immobile dans des pays que l'on croit voir, et votre pensée, s'enlaçant
à la fiction, se joue dans les détails ou poursuit le contour des aventures.
Elle se mêle aux personnages ; il semble que c'est vous qui palpitez sous
leurs costumes.
-- C'est vrai ! c'est vrai ! disait-elle.
-- Vous est-il arrivé parfois, reprit Léon, de rencontrer dans un livre
une idée vague que l'on a eue, quelque image obscurcie qui revient de loin,
et comme l'exposition entière de votre sentiment le plus délié ?
-- J'ai éprouvé cela, répondit-elle.
-- C'est pourquoi, dit-il, j'aime surtout les poètes. Je trouve les vers
plus tendres que la prose, et qu'ils font bien mieux pleurer.
-- Cependant ils fatiguent à la longue, reprit Emma ; et maintenant, au
contraire, j'adore les histoires qui se suivent toutes d'une haleine, où
l'on a peur. Je déteste les héros communs et les sentiments tempérés, comme
il y en a dans la nature.
-- En effet, observa le clerc, ces ouvrages ne touchant pas le coeur, s'écartent,
il me semble, du vrai but de l'Art. Il est si doux, parmi les désenchantements
de la vie, de pouvoir se reporter en idée sur de nobles caractères, des
affections pures et des tableaux de bonheur. Quant à moi, vivant ici, loin
du monde, c'est ma seule distraction ; mais Yonville offre si peu de ressources
!
-- Comme Tostes, sans doute, reprit Emma ; aussi j'étais toujours abonnée
à un cabinet de lecture.
-- Si Madame veut me faire l'honneur d'en user, dit le pharmacien, qui venait
d'entendre ces derniers mots, j'ai moi-même à sa disposition une bibliothèque
composée des meilleurs auteurs : Voltaire, Rousseau, Delille, Walter Scott,
l'Echo des Feuilletons , etc., et je reçois, de plus, différentes
feuilles périodiques, parmi lesquelles le Fanal de Rouen , quotidiennement,
ayant l'avantage d'en être le correspondant pour les circonscriptions de
Buchy, Forges, Neufchâtel, Yonville et les alentours.
Depuis deux heures et demie, on était à table ; car la servante Artémise,
traînant nonchalamment sur les carreaux ses savates de lisière, apportait
les assiettes les unes après les autres, oubliait tout, n'entendait à rien
et sans cesse laissait entrebâillée la porte du billard, qui battait contre
le mur du bout de sa clenche.
Sans qu'il s'en aperçût, tout en causant, Léon avait posé son pied sur un
des barreaux de la chaise où madame Bovary était assise. Elle portait une
petite cravate de soie bleue, qui tenait droit comme une fraise un col de
batiste tuyauté ; et, selon les mouvements de tête qu'elle faisait, le bas
de son visage s'enfonçait dans le linge ou en sortait avec douceur. C'est
ainsi, l'un près de l'autre, pendant que Charles et le pharmacien devisaient,
qu'ils entrèrent dans une de ces vagues conversations où le hasard des phrases
vous ramène toujours au centre fixe d'une sympathie commune. Spectacles
de Paris, titres de romans, quadrilles nouveaux, et le monde qu'ils ne connaissaient
pas, Tostes où elle avait vécu, Yonville où ils étaient, ils examinèrent
tout, parlèrent de tout jusqu'à la fin du dîner.
Quand le café fut servi, Félicité s'en alla préparer la chambre dans la
nouvelle maison, et les convives bientôt levèrent le siège. Madame Lefrançois
dormait auprès des cendres, tandis que le garçon d'écurie, une lanterne
à la main, attendait M. et madame Bovary pour les conduire chez eux. Sa
chevelure rouge était entremêlée de brins de paille, et il boitait de la
jambe gauche. Lorsqu'il eut pris de son autre main le parapluie de M. le
curé, l'on se mit en marche.
Le bourg était endormi. Les piliers des halles allongeaient de grandes ombres.
La terre était toute grise, comme par une nuit d'été.
Mais, la maison du médecin se trouvant à cinquante pas de l'auberge, il
fallut presque aussitôt se souhaiter le bonsoir, et la compagnie se dispersa.
Emma, dès le vestibule, sentit tomber sur ses épaules, comme un linge humide,
le froid du plâtre. Les murs étaient neufs, et les marches de bois craquèrent.
Dans la chambre, au premier, un jour blanchâtre passait par les fenêtres
sans rideaux. On entrevoyait des cimes d'arbres, et plus loin la prairie,
à demi noyée dans le brouillard, qui fumait au clair de la lune, selon le
cours de la rivière. Au milieu de l'appartement, pêle-mêle, il y avait des
tiroirs de commode, des bouteilles, des tringles, des bâtons dorés avec
des matelas sur des chaises et des cuvettes sur le parquet, -- les deux
hommes qui avaient apporté les meubles ayant tout laissé là, négligemment.
C'était la quatrième fois qu'elle couchait dans un endroit inconnu. La première
avait été le jour de son entrée au couvent, la seconde celle de son arrivée
à Tostes, la troisième à la Vaubyessard, la quatrième était celle-ci ; et
chacune s'était trouvée faire dans sa vie comme l'inauguration d'une phase
nouvelle. Elle ne croyait pas que les choses pussent se représenter les
mêmes à des places différentes, et, puisque la portion vécue avait été mauvaise,
sans doute ce qui restait à consommer serait meilleur.
III.
Le lendemain, à son réveil, elle aperçut le clerc sur la place. Elle était
en peignoir. Il leva la tête et la salua. Elle fit une inclination rapide
et referma la fenêtre.
Léon attendit pendant tout le jour que six heures du soir fussent arrivées
; mais, en entrant à l'auberge, il ne trouva personne que M. Binet, attablé.
Ce dîner de la veille était pour lui un événement considérable ; jamais,
jusqu'alors, il n'avait causé pendant deux heures de suite avec une dame
. Comment donc avoir pu lui exposer, et en un tel langage, quantité
de choses qu'il n'aurait pas si bien dites auparavant ? il était timide
d'habitude et gardait cette réserve qui participe à la fois de la pudeur
et de la dissimulation. On trouvait à Yonville qu'il avait des manières
comme il faut . Il écoutait raisonner les gens mûrs, et ne paraissait
point exalté en politique, chose remarquable pour un jeune homme. Puis il
possédait des talents, il peignait à l'aquarelle, savait lire la clef de
sol, et s'occupait volontiers de littérature après son dîner, quand il ne
jouait pas aux cartes. M. Homais le considérait pour son instruction ; madame
Homais l'affectionnait pour sa complaisance, car souvent il accompagnait
au jardin les petits Homais, marmots toujours barbouillés, fort mal élevés
et quelque peu lymphatiques, comme leur mère. Ils avaient pour les soigner,
outre la bonne, Justin, l'élève en pharmacie, un arrière-cousin de M. Homais
que l'on avait pris dans la maison par charité, et qui servait en même temps
de domestique.
L'apothicaire se montra le meilleur des voisins. Il renseigna madame Bovary
sur les fournisseurs, fit venir son marchand de cidre tout exprès, goûta
la boisson lui-même, et veilla dans la cave à ce que la futaille fût bien
placée ; il indiqua encore la façon de s'y prendre pour avoir une provision
de beurre à bon marché, et conclut un arrangement avec Lestiboudois, le
sacristain, qui, outre ses fonctions sacerdotales et mortuaires, soignait
les principaux jardins d'Yonville à l'heure ou à l'année, selon le goût
des personnes.
Le besoin de s'occuper d'autrui ne poussait pas seul le pharmacien à tant
de cordialité obséquieuse, et il y avait là-dessous un plan.
Il avait enfreint la loi du 19 ventôse an XI, article 1er, qui défend à
tout individu non porteur de diplôme l'exercice de la médecine ; si bien
que, sur des dénonciations ténébreuses, Homais avait été mandé à Rouen,
prés M. le procureur du roi, en son cabinet particulier. Le magistrat l'avait
reçu debout, dans sa robe, hermine à l'épaule et toque en tête. C'était
le matin, avant l'audience. On entendait dans le corridor passer les fortes
bottes des gendarmes, et comme un bruit lointain de grosses serrures qui
se fermaient. Les oreilles du pharmacien lui tintèrent à croire qu'il allait
tomber d'un coup de sang ; il entrevit des culs de basse-fosse, sa famille
en pleurs, la pharmacie vendue, tous les bocaux disséminés ; et il fut obligé
d'entrer dans un café prendre un verre de rhum avec de l'eau de Seltz, pour
se remettre les esprits.
Peu à peu, le souvenir de cette admonition s'affaiblit, et il continuait,
comme autrefois, à donner des consultations anodines dans son arrière-boutique.
Mais le maire lui en voulait, des confrères étaient jaloux, il fallait tout
craindre ; en s'attachant M. Bovary par des politesses, c'était gagner sa
gratitude, et empêcher qu'il ne parlât plus tard, s'il s'apercevait de quelque
chose. Aussi tous les matins, Homais lui apportait le journal , et
souvent, dans l'après-midi, quittait un instant la pharmacie pour aller
chez l'officier de santé faire la conversation.
Charles était triste : la clientèle n'arrivait pas. Il demeurait assis pendant
de longues heures, sans parler, allait dormir dans son cabinet ou regardait
coudre sa femme. Pour se distraire, il s'employa chez lui comme homme de
peine, et même il essaya de peindre le grenier avec un reste de couleur
que les peintres avaient laissé. Mais les affaires d'argent le préoccupaient.
Il en avait tant dépensé pour les réparations de Tostes, pour les toilettes
de Madame et pour le déménagement, que toute la dot, plus de trois mille
écus, s'était écoulée en deux ans. Puis, que de choses endommagées ou perdues
dans le transport de Tostes à Yonville, sans compter le curé de plâtre,
qui, tombant de la charrette à un cahot trop fort, s'était écrasé en mille
morceaux sur le pavé de Quincampoix !
Un souci meilleur vint le distraire, à savoir la grossesse de sa femme.
A mesure que le terme en approchait, il la chérissait davantage. C'était
un autre lien de la chair s'établissant et comme le sentiment continu d'une
union plus complexe. Quand il voyait de loin sa démarche paresseuse et sa
taille tourner mollement sur ses hanches sans corset, quand vis-à-vis l'un
de l'autre il la contemplait tout à l'aise et qu'elle prenait, assise, des
poses fatiguées dans son fauteuil, alors son bonheur ne se tenait plus il
se levait, il l'embrassait, passait ses mains sur sa figure, l'appelait
petite maman, voulait la faire danser, et débitait, moitié riant, moitié
pleurant, toutes sortes de plaisanteries caressantes qui lui venaient à
l'esprit. L'idée d'avoir engendré le délectait. Rien ne lui manquait à présent.
Il connaissait l'existence humaine tout du long, et il s'y attablait sur
les deux coudes avec sérénité.
Emma d'abord sentit un grand étonnement, puis eut envie d'être délivrée,
pour savoir quelle chose c'était que d'être mère. Mais, ne pouvant faire
les dépenses qu'elle voulait, avoir un berceau en nacelle avec des rideaux
de soie rose et des béguins brodés, elle renonça au trousseau dans un accès
d'amertume, et le commanda d'un seul coup à une ouvrière du village, sans
rien choisir ni discuter. Elle ne s'amusa donc pas à ces préparatifs où
la tendresse des mères se met en appétit, et son affection, dès l'origine,
en fut peut-être atténuée de quelque chose.
Cependant, comme Charles, à tous les repas, parlait du marmot, bientôt elle
y songea d'une façon plus continue.
Elle souhaitait un fils ; il serait fort et brun, elle l'appellerait Georges
; et cette idée d'avoir pour enfant un mâle était comme la revanche en espoir
de toutes ses impuissances passées. Un homme, au moins, est libre ; il peut
parcourir les passions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux
bonheurs les plus lointains. Mais une femme est empêchée continuellement.
Inerte et flexible à la fois, elle a contre elle les mollesses de la chair
avec les dépendances de la loi. Sa volonté, comme le voile de son chapeau
retenu par un cordon, palpite à tous les vents ; il y a toujours quelque
désir qui entraîne, quelque convenance qui retient.
Elle accoucha un dimanche, vers six heures, au soleil levant.
-- C'est une fille ! dit Charles.
Elle tourna la tête et s'évanouit.
Presque aussitôt, madame Homais accourut et l'embrassa, ainsi que la mère
Lefrançois, du Lion d'Or . Le pharmacien, en homme discret, lui adressa
seulement quelques félicitations provisoires, par la porte entrebâillée.
Il voulut voir l'enfant, et le trouva bien conformé.
Pendant sa convalescence, elle s'occupa beaucoup à chercher un nom pour
sa fille. D'abord, elle passa en revue tous ceux qui avaient des terminaisons
italiennes, tels que Clara, Louisa, Amanda, Atala ; elle aimait assez Galsuinde,
plus encore Yseult ou Léocadie. Charles désirait qu'on appelât l'enfant
comme sa mère ; Emma s'y opposait. On parcourut le calendrier d'un bout
à l'autre, et l'on consulta les étrangers.
-- M. Léon, disait le pharmacien, avec qui j'en causais l'autre jour, s'étonne
que vous ne choisissiez point Madeleine, qui est excessivement à la mode
maintenant.
Mais la mère Bovary se récria bien fort sur ce nom de pécheresse. M. Homais,
quant à lui, avait en prédilection tous ceux qui rappelaient un grand homme,
un fait illustre ou une conception généreuse, et c'est dans ce système-là
qu'il avait baptisé ses quatre enfants. Ainsi, Napoléon représentait la
gloire et Franklin la liberté ; Irma, peut-être, était une concession au
romantisme ; mais Athalie, un hommage au plus immortel chef-d'oeuvre de
la scène française. Car ses convictions philosophiques n'empêchaient pas
ses admirations artistiques, le penseur chez lui n'étouffait point l'homme
sensible ; il savait établir des différences, faire la part de l'imagination
et celle du fanatisme. De cette tragédie, par exemple, il blâmait les idées,
mais il admirait le style ; il maudissait la conception, mais il applaudissait
à tous les détails, et s'exaspérait contre les personnages, en s'enthousiasmant
de leurs discours. Lorsqu'il lisait les grands morceaux, il était transporté
; mais, quand il songeait que les calotins en tiraient avantage pour leur
boutique, il était désolé, et dans cette confusion de sentiments où il s'embarrassait,
il aurait voulu tout à la fois pouvoir couronner Racine de ses deux mains
et discuter avec lui pendant un bon quart d'heure.
Enfin, Emma se souvint qu'au château de la Vaubyessard elle avait entendu
la marquise appeler Berthe une jeune femme ; dès lors ce nom-là fut choisi,
et, comme le père Rouault ne pouvait venir, on pria M. Homais d'être parrain.
Il donna pour cadeaux tous produits de son établissement, à savoir : six
boîtes de jujubes, un bocal entier de racabout, trois coffins de pâte à
la guimauve, et, de plus, six bâtons de sucre candi qu'il avait retrouvés
dans un placard. Le soir de la cérémonie, il y eut un grand dîner ; le curé
s'y trouvait ; on s'échauffa. M. Homais, vers les liqueurs, entonna le Dieu
des bonnes gens . M. Léon chanta une barcarolle, et madame Bovary mère,
qui était la marraine, une romance du temps de l'Empire ; enfin M. Bovary
père exigea que l'on descendît l'enfant, et se mit à le baptiser avec un
verre de champagne qu'il lui versait de haut sur la tête. Cette dérision
du premier des sacrements indigna l'abbé Bournisien ; le père Bovary répondit
par une citation de La Guerre des dieux , le curé voulut partir ;
les dames suppliaient ; Homais s'interposa ; et l'on parvint à faire rasseoir
l'ecclésiastique, qui reprit tranquillement, dans sa soucoupe, sa demi-tasse
de café à moitié bue.
M. Bovary père resta encore un mois à Yonville, dont il éblouit les habitants
par un superbe bonnet de police à galons d'argent, qu'il portait le matin,
pour fumer sa pipe sur la place. Ayant aussi l'habitude de boire beaucoup
d'eau-de-vie, souvent il envoyait la servante au Lion d'Or lui en
acheter une bouteille, que l'on inscrivait au compte de son fils ; et il
usa, pour parfumer ses foulards, toute la provision d'eau de Cologne qu'avait
sa bru.
Celle-ci ne se déplaisait point dans sa compagnie. Il avait couru le monde
il parlait de Berlin, de Vienne, de Strasbourg, de son temps d'officier,
des maîtresses qu'il avait eues, des grands déjeuners qu'il avait faits
; puis il se montrait aimable, et parfois même, soit dans l'escalier ou
au jardin, il lui saisissait la taille en s'écriant :
-- Charles, prends garde à toi !
Alors la mère Bovary s'effraya pour le bonheur de son fils, et, craignant
que son époux, à la longue, n'eût une influence immorale sur les idées de
la jeune femme, elle se hâta de presser le départ. Peut-être avait-elle
des inquiétudes plus sérieuses. M. Bovary était homme à ne rien respecter.
Un jour, Emma fut prise tout à coup du besoin de voir sa petite fille, qui
avait été mise en nourrice chez la femme du menuisier ; et, sans regarder
à l'almanach si les six semaines de la Vierge duraient encore, elle s'achemina
vers la demeure de Rolet, qui se trouvait à l'extrémité du village, au bas
de la côte, entre la grande route et les prairies.
Il était midi ; les maisons avaient leurs volets fermés, et les toits d'ardoises,
qui reluisaient sous la lumière âpre du ciel bleu, semblaient à la crête
de leurs pignons faire pétiller des étincelles. Un vent lourd soufflait.
Emma se sentait faible en marchant ; les cailloux du trottoir la blessaient
; elle hésita si elle ne s'en retournerait pas chez elle, ou entrerait quelque
part pour s'asseoir.
A ce moment, M. Léon sortit d'une porte voisine avec une liasse de papiers
sous son bras. Il vint la saluer et se mit à l'ombre devant la boutique
de Lheureux, sous la tente grise qui avançait.
Madame Bovary dit qu'elle allait voir son enfant, mais qu'elle commençait
à être lasse.
-- Si..., reprit Léon, n'osant poursuivre.
-- Avez-vous affaire quelque part ? demanda-t-elle. Et, sur la réponse du
clerc, elle le pria de l'accompagner. Dès le soir, cela fut connu dans Yonville,
et madame Tuvache, la femme du maire, déclara devant sa servante que madame
Bovary se compromettait .
Pour arriver chez la nourrice il fallait, après la rue, tourner à gauche,
comme pour gagner le cimetière, et suivre, entre des maisonnettes et des
cours, un petit sentier que bordaient des troènes. Ils étaient en fleur
et les véroniques aussi, les églantiers, les orties, et les ronces légères
qui s'élançaient des buissons. Par le trou des haies, on apercevait, dans
les masures , quelque pourceau sur un fumier, ou des vaches embricolées,
frottant leurs cornes contre le tronc des arbres. Tous les deux, côte à
côte, ils marchaient doucement, elle s'appuyant sur lui et lui retenant
son pas qu'il mesurait sur les siens ; devant eux, un essaim de mouches
voltigeait, en bourdonnant dans l'air chaud.
Ils reconnurent la maison à un vieux noyer qui l'ombrageait. Basse et couverte
de tuiles brunes, elle avait en dehors, sous la lucarne de son grenier,
un chapelet d'oignons suspendu. Des bourrées, debout contre la clôture d'épines,
entouraient un carré de laitues, quelques pieds de lavande et des pois à
fleurs montés sur des rames. De l'eau sale coulait en s'éparpillant sur
l'herbe, et il y avait tout autour plusieurs guenilles indistinctes, des
bas de tricot, une camisole d'indienne rouge, et un grand drap de toile
épaisse étalé en long sur la haie. Au bruit de la barrière, la nourrice
parut, tenant sur son bras un enfant qui tétait. Elle tirait de l'autre
main un pauvre marmot chétif, couvert de scrofules au visage, le fils d'un
bonnetier de Rouen, que ses parents trop occupés de leur négoce laissaient
à la campagne.
-- Entrez, dit-elle ; votre petite est là qui dort.
La chambre, au rez-de-chaussée, la seule du logis, avait au fond contre
la muraille un large lit sans rideaux, tandis que le pétrin occupait le
côté de la fenêtre, dont une vitre était raccommodée avec un soleil de papier
bleu. Dans l'angle, derrière la porte, des brodequins à clous luisants étaient
rangés sous la dalle du lavoir, près d'une bouteille pleine d'huile qui
portait une plume à son goulot ; un Mathieu Laensberg traînait sur
la cheminée poudreuse, parmi des pierres à fusil, des bouts de chandelle
et des morceaux d'amadou. Enfin la dernière superfluité de cet appartement
était une Renommée soufflant dans des trompettes, image découpée sans doute
à même quelque prospectus de parfumerie, et que six pointes à sabot clouaient
au mur.
L'enfant d'Emma dormait à terre, dans un berceau d'osier. Elle la prit avec
la couverture qui l'enveloppait, et se mit à chanter doucement en se dandinant.
Léon se promenait dans la chambre ; il lui semblait étrange de voir cette
belle dame en robe de nankin, tout au milieu de cette misère. Madame Bovary
devint rouge ; il se détourna, croyant que ses yeux peut-être avaient eu
quelque impertinence. Puis elle recoucha la petite, qui venait de vomir
sur sa collerette. La nourrice aussitôt vint l'essuyer, protestant qu'il
n'y paraîtrait pas.
-- Elle m'en fait bien d'autres, disait-elle, et je ne suis occupée qu'à
la rincer continuellement ! Si vous aviez donc la complaisance de commander
à Camus l'épicier, qu'il me laisse prendre un peu de savon lorsqu'il m'en
faut ? Ce serait même plus commode pour vous, que je ne dérangerais pas.
-- C'est bien, c'est bien ! dit Emma. Au revoir, mère Rolet !
Et elle sortit, en essuyant ses pieds sur le seuil.
La bonne femme l'accompagna jusqu'au bout de la cour, tout en parlant du
mal qu'elle avait à se relever la nuit.
-- J'en suis si rompue quelquefois, que je m'endors sur ma chaise ; aussi,
vous devriez pour le moins me donner une petite livre de café moulu qui
me ferait un mois et que je prendrai le matin avec du lait.
Après avoir subi ses remerciements, madame Bovary s'en alla ; et elle était
quelque peu avancée dans le sentier, lorsqu'à un bruit de sabots elle tourna
la tête : c'était la nourrice !
-- Qu'y a-t-il ?
Alors la paysanne, la tirant à l'écart, derrière un orme, se mit à lui parler
de son mari, qui, avec son métier et six francs par an que le capitaine...
-- Achevez plus vite, dit Emma.
-- Eh bien, reprit la nourrice poussant des soupirs entre chaque mot, j'ai
peur qu'il ne se fasse une tristesse de me voir prendre du café toute seule
; vous savez, les hommes.
-- Puisque vous en aurez, répétait Emma, je vous en donnerai !... Vous m'ennuyez
!
-- Hélas ! ma pauvre chère dame, c'est qu'il a, par suite de ses blessures,
des crampes terribles à la poitrine. Il dit même que le cidre l'affaiblit.
-- Mais dépêchez-vous, mère Rolet !
-- Donc, reprit celle-ci faisant une révérence, si ce était pas trop vous
demander..., -- elle salua encore une fois, -- quand vous voudrez, -- et
son regard suppliait, -- un cruchon d'eau-de-vie, dit-elle enfin, et j'en
frotterai les pieds de votre petite, qui les a tendres comme la langue.
Débarrassée de la nourrice, Emma reprit le bras de M. Léon. Elle marcha
rapidement pendant quelque temps ; puis elle se ralentit, et son regard
qu'elle promenait devant elle rencontra l'épaule du jeune homme, dont la
redingote avait un collet de velours noir. Ses cheveux châtains tombaient
dessus, plats et bien peignés. Elle remarqua ses ongles, qui étaient plus
longs qu'on ne les portait à Yonville. C'était une des grandes occupations
du clerc que de les entretenir ; et il gardait, à cet usage, un canif tout
particulier dans son écritoire.
Ils s'en revinrent à Yonville en suivant le bord de l'eau. Dans la saison
chaude, la berge plus élargie découvrait jusqu'à leur base les murs des
jardins, qui avaient un escalier de quelques marches descendant à la rivière.
Elle coulait sans bruit, rapide et froide à l'oeil ; de grandes herbes minces
s'y courbaient ensemble, selon le courant qui les poussait, et comme des
chevelures vertes abandonnées, s'étalaient dans sa limpidité. Quelquefois,
à la pointe des joncs ou sur la feuille des nénuphars, un insecte à pattes
fines marchait ou se posait. Le soleil traversait d'un rayon les petits
globules bleus des ondes qui se succédaient en se crevant ; les vieux saules
ébranchés miraient dans l'eau leur écorce grise ; au-delà, tout alentour,
la prairie semblait vide. C'était l'heure du dîner dans les fermes, et la
jeune femme et son compagnon n'entendaient en marchant que la cadence de
leurs pas sur la terre du sentier, les paroles qu'ils se disaient, et le
frôlement de la robe d'Emma qui bruissait tout autour d'elle.
Les murs des jardins, garnis à leur chaperon de morceaux de bouteilles,
étaient chauds comme le vitrage d'une serre. Dans les briques, des ravenelles
avaient poussé ; et, du bord de son ombrelle déployée, madame Bovary, tout
en passant, faisait s'égrener en poussière jaune un peu de leurs fleurs
flétries, ou bien quelque branche des chèvrefeuilles et des clématites qui
pendaient au dehors traînait un moment sur la soie, en s'accrochant aux
effilés.
Ils causaient d'une troupe de danseurs espagnols, que l'on attendait bientôt
sur le théâtre de Rouen.
-- Vous irez ? demanda-t-elle.
-- Si je le peux, répondit-il.
N'avaient-ils rien autre chose à se dire ? Leurs yeux pourtant étaient pleins
d'une causerie plus sérieuse ; et, tandis qu'ils s'efforçaient à trouver
des phrases banales, ils sentaient une même langueur les envahir tous les
deux ; c'était comme un murmure de l'âme, profond, continu, qui dominait
celui des voix. Surpris d'étonnement à cette suavité nouvelle, ils ne songeaient
pas à s'en raconter la sensation ou à en découvrir la cause. Les bonheurs
futurs, comme les rivages des tropiques, projettent sur l'immensité qui
les précède leurs mollesses natales, une brise parfumée, et l'on s'assoupit
dans cet enivrement sans même s'inquiéter de l'horizon que l'on n'aperçoit
pas.
La terre, à un endroit, se trouvait effondrée par le pas des bestiaux ;
il fallut marcher sur de grosses pierres vertes, espacées dans la boue.
Souvent elle s'arrêtait une minute à regarder où poser sa bottine, -- et,
chancelant sur le caillou qui tremblait, les coudes en l'air, la taille
penchée, l'oeil indécis, elle riait alors, de peur de tomber dans les flaques
d'eau.
Quand ils furent arrivés devant son jardin, madame Bovary poussa la petite
barrière, monta les marches en courant et disparut.
Léon rentra à son étude. Le patron était absent ; il jeta un coup d'oeil
sur les dossiers, puis se tailla une plume, prit enfin son chapeau et s'en
alla.
Il alla sur la Pâture, au haut de la côte d'Argueil, à l'entrée de la forêt
; il se coucha par terre sous les sapins, et regarda le ciel à travers ses
doigts.
-- Comme je m'ennuie ! se disait-il, comme je m'ennuie !
Il se trouvait à plaindre de vivre dans ce village, avec Homais pour ami
et M. Guillaumin pour maître. Ce dernier, tout occupé d'affaires, portant
des lunettes à branches d'or et favoris rouges sur cravate blanche, n'entendait
rien aux délicatesses de l'esprit, quoiqu'il affectât un genre raide et
anglais qui avait ébloui le clerc dans les premiers temps. Quant à la femme
du pharmacien, c'était la meilleure épouse de Normandie, douce comme un
mouton, chérissant ses enfants, son père, sa mère, ses cousins, pleurant
aux maux d'autrui, laissant tout aller dans son ménage, et détestant les
corsets ; -- mais si lente à se mouvoir, si ennuyeuse à écouter, d'un aspect
si commun et d'une conversation si restreinte, qu'il n'avait jamais songé,
quoiqu'elle eût trente ans, qu'il en eût vingt, qu'ils couchassent porte
à porte, et qu'il lui parlât chaque jour, qu'elle pût être une femme pour
quelqu'un, ni qu'elle possédât de son sexe autre chose que la robe.
Et ensuite, qu'y avait-il ? Binet, quelques marchands, deux ou trois cabaretiers,
le curé, et enfin M. Tuvache, le maire, avec ses deux fils, gens cossus,
bourrus, obtus, cultivant leurs terres eux-mêmes, faisant des ripailles
en famille, dévots d'ailleurs, et d'une société tout à fait insupportable.
Mais, sur le fond commun de tous ces visages humains, la figure d'Emma se
détachait isolée et plus lointaine cependant ; car il sentait entre elle
et lui comme de vagues abîmes.
Au commencement, il était venu chez elle plusieurs fois dans la compagnie
du pharmacien. Charles n'avait point paru extrêmement curieux de le recevoir
; et Léon ne savait comment s'y prendre entre la peur d'être indiscret et
le désir d'une intimité qu'il estimait presque impossible.
IV.
Dès les premiers froids, Emma quitta sa chambre pour habiter la salle, longue
pièce à plafond bas où il y avait, sur la cheminée, un polypier touffu s'étalant
contre la glace. Assise dans son fauteuil, près de la fenêtre, elle voyait
passer les gens du village sur le trottoir.
Léon, deux fois par jour, allait de son étude au Lion d'Or . Emma,
de loin, l'entendait venir ; elle se penchait en écoutant ; et le jeune
homme glissait derrière le rideau, toujours vêtu de même façon et sans détourner
la tête. Mais au crépuscule, lorsque, le menton dans sa main gauche, elle
avait abandonné sur ses genoux sa tapisserie commencée, souvent elle tressaillait
à l'apparition de cette ombre glissant tout à coup. Elle se levait et commandait
qu'on mît le couvert.
M. Homais arrivait pendant le dîner. Bonnet grec à la main, il entrait à
pas muets pour ne déranger personne et toujours en répétant la même phrase
: " Bonsoir la compagnie ! " Puis, quand il s'était posé à sa place, contre
la table, entre les deux époux, il demandait au médecin des nouvelles de
ses malades, et celui-ci le consultait sur la probabilité des honoraires.
Ensuite, on causait de ce qu'il y avait dans le journal . Homais,
à cette heure-là, le savait presque par coeur ; et il le rapportait intégralement,
avec les réflexions du journaliste et toutes les histoires des catastrophes
individuelles arrivées en France ou à l'étranger. Mais, le sujet se tarissant,
il ne tardait pas à lancer quelques observations sur les mets qu'il voyait.
Parfois même, se levant à demi, il indiquait délicatement à Madame le morceau
le plus tendre, ou, se tournant vers la bonne, lui adressait des conseils
pour la manipulation des ragoûts et l'hygiène des assaisonnements ; il parlait
arôme, osmazôme, sucs et gélatine d'une façon à éblouir. La tête d'ailleurs
plus remplie de recettes que sa pharmacie ne l'était de bocaux, Homais excellait
à faire quantité de confitures, vinaigres et liqueurs douces, et il connaissait
aussi toutes les inventions nouvelles de caléfacteurs économiques, avec
l'art de conserver les fromages et de soigner les vins malades.
A huit heures, Justin venait le chercher pour fermer la pharmacie. Alors
M. Homais le regardait d'un oeil narquois, surtout si Félicité se trouvait
là, s'étant aperçu que son élève affectionnait la maison du médecin.
-- Mon gaillard, disait-il, commence à avoir des idées, et je crois, diable
m'emporte, qu'il est amoureux de votre bonne !
Mais un défaut plus grave, et qu'il lui reprochait, c'était d'écouter continuellement
les conversations. Le dimanche, par exemple, on ne pouvait le faire sortir
du salon, où madame Homais l'avait appelé pour prendre les enfants, qui
s'endormaient dans les fauteuils, en tirant avec leurs dos les housses de
calicot, trop larges.
Il ne venait pas grand monde à ces soirées du pharmacien, sa médisance et
ses opinions politiques ayant écarté de lui successivement différentes personnes
respectables. Le clerc ne manquait pas de s'y trouver. Dès qu'il entendait
la sonnette, il courait au-devant de madame Bovary, prenait son châle, et
posait à l'écart, sous le bureau de la pharmacie, les grosses pantoufles
de lisière qu'elle portait sur sa chaussure, quand il y avait de la neige.
On faisait d'abord quelques parties de trente-et-un ; ensuite M. Homais
jouait à l'écarté avec Emma ; Léon, derrière elle, lui donnait des avis.
Debout et les mains sur le dossier de sa chaise, il regardait les dents
de son peigne qui mordaient son chignon. A chaque mouvement qu'elle faisait
pour jeter les cartes, sa robe du côté droit remontait. De ses cheveux retroussés,
il descendait une couleur brune sur son dos, et qui, s'apâlissant graduellement,
peu à peu se perdait dans l'ombre. Son vêtement, ensuite, retombait des
deux côtés sur le siège, en bouffant, plein de plis, et s'étalait jusqu'à
terre. Quand Léon parfois sentait la semelle de sa botte poser dessus, il
s'écartait, comme s'il eût marché sur quelqu'un.
Lorsque la partie de cartes était finie, l'apothicaire et le médecin jouaient
aux dominos, et Emma changeant de place, s'accoudait sur la table, à feuilleter
l'Illustration . Elle avait apporté son journal de modes. Léon se
mettait près d'elle ; ils regardaient ensemble les gravures et s'attardaient
au bas des pages. Souvent elle le priait de lui dire des vers ; Léon les
déclamait d'une voix traînante et qu'il faisait expirer soigneusement aux
passages d'amour. Mais le bruit des dominos le contrariait ; M. Homais y
était fort, il battait Charles à plein double-six. Puis, les trois centaines
terminées, ils s'allongeaient tous deux devant le foyer et ne tardaient
pas à s'endormir. Le feu se mourait dans les cendres ; la théière était
vide ; Léon lisait encore. Emma l'écoutait, en faisant tourner machinalement
l'abat-jour de la lampe, où étaient peints sur la gaze des pierrots dans
des voitures et des danseuses de corde, avec leurs balanciers. Léon s'arrêtait,
désignant d'un geste son auditoire endormi ; alors ils se parlaient à voix
basse, et la conversation qu'ils avaient leur semblait plus douce, parce
qu'elle n'était pas entendue.
Ainsi s'établit entre eux une sorte d'association, un commerce continuel
de livres et de romances ; M. Bovary, peu jaloux, ne s'en étonnait pas.
Il reçut pour sa fête une belle tête phrénologique, toute marquetée de chiffres
jusqu'au thorax et peinte en bleu. C'était une attention du clerc. Il en
avait bien d'autres, jusqu'à lui faire, à Rouen, ses commissions ; et le
livre d'un romancier ayant mis à la mode la manie des plantes grasses, Léon
en achetait pour Madame, qu'il rapportait sur ses genoux, dans l'Hirondelle
, tout en se piquant les doigts à leurs poils durs.
Elle fit ajuster, contre sa croisée, une planchette à balustrade pour tenir
ses potiches. Le clerc eut aussi son jardinet suspendu ; ils s'apercevaient
soignant leurs fleurs à leur fenêtre.
Parmi les fenêtres du village, il y en avait une encore plus souvent occupée
; car, le dimanche, depuis le matin jusqu'à la nuit, et chaque après-midi,
si le temps était clair, on voyait à la lucarne d'un grenier le profil maigre
de M. Binet penché sur son tour, dont le ronflement monotone s'entendait
jusqu'au Lion d'Or .
Un soir, en rentrant, Léon trouva dans sa chambre un tapis de velours et
de laine avec des feuillages sur fond pâle, il appela madame Homais, M.
Homais, Justin, les enfants, la cuisinière, il en parla à son patron ; tout
le monde désira connaître ce tapis ; pourquoi la femme du médecin faisait-elle
au clerc des générosités ? Cela parut drôle, et l'on pensa définitivement
qu'elle devait être sa bonne amie .
Il le donnait à croire, tant il vous entretenait sans cesse de ses charmes
et de son esprit, si bien que Binet lui répondit une fois fort brutalement
:
-- Que m'importe, à moi, puisque je ne suis pas de sa société !
Il se torturait à découvrir par quel moyen lui faire sa déclaration ;
et, toujours hésitant entre la crainte de lui déplaire et la honte d'être
si pusillanime, il en pleurait de découragement et de désirs. Puis il prenait
des décisions énergiques ; il écrivait des lettres qu'il déchirait, s'ajournait
à des époques qu'il reculait. Souvent il se mettait en marche, dans le projet
de tout oser ; mais cette résolution l'abandonnait bien vite en la présence
d'Emma, et, quand Charles, survenant, l'invitait à monter dans son boc
pour aller voir ensemble quelque malade aux environs, il acceptait aussitôt,
saluait Madame et s'en allait. Son mari, n'était-ce pas quelque chose d'elle
?
Quant à Emma, elle ne s'interrogea point pour savoir si elle l'aimait. L'amour,
croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations,
-- ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés
comme des feuilles et emporte à l'abîme le coeur entier. Elle ne savait
pas que, sur la terrasse des maisons, la pluie fait des lacs quand les gouttières
sont bouchées, et elle fût ainsi demeurée en sa sécurité, lorsqu'elle découvrit
subitement une lézarde dans le mur.
V.
Ce fut un dimanche de février, une après-midi qu'il neigeait.
Ils étaient tous, M. et madame Bovary, Homais et M. Léon, partis voir, à
une demi-lieue d'Yonville, dans la vallée, une filature de lin que l'on
établissait. L'apothicaire avait amené avec lui Napoléon et Athalie, pour
leur faire faire de l'exercice, et Justin les accompagnait, portant des
parapluies sur son épaule.
Rien pourtant n'était moins curieux que cette curiosité. Un grand espace
de terrain vide, où se trouvaient pêle-mêle, entre des tas de sable et de
cailloux, quelques roues d'engrenage déjà rouillées, entourait un long bâtiment
quadrangulaire que perçaient quantité de petites fenêtres. Il n'était pas
achevé d'être bâti, et l'on voyait le ciel à travers les lambourdes de la
toiture. Attaché à la poutrelle du pignon, un bouquet de paille entremêlé
d'épis faisait claquer au vent ses rubans tricolores.
Homais parlait. Il expliquait à la compagnie l'importance future
de cet établissement, supputait la force des planchers, l'épaisseur des
murailles, et regrettait beaucoup de n'avoir pas de canne métrique, comme
M. Binet en possédait une pour son usage particulier.
Emma, qui lui donnait le bras, s'appuyait un peu sur son épaule, et elle
regardait le disque du soleil irradiant au loin, dans la brume, sa pâleur
éblouissante ; mais elle tourna la tête : Charles était là. Il avait sa
casquette enfoncée sur ses sourcils, et ses deux grosses lèvres tremblotaient,
ce qui ajoutait à son visage quelque chose de stupide ; son dos même, son
dos tranquille était irritant à voir, et elle y trouvait étalée sur la redingote
toute la platitude du personnage.
Pendant qu'elle le considérait, goûtant ainsi dans son irritation une sorte
de volupté dépravée, Léon s'avança d'un pas. Le froid qui le pâlissait semblait
déposer sur sa figure une langueur plus douce ; entre sa cravate et son
cou, le col de la chemise, un peu lâche, laissait voir la peau ; un bout
d'oreille dépassait sous une mèche de cheveux, et son grand oeil bleu, levé
vers les nuages, parut à Emma plus limpide et plus beau que ces lacs des
montagnes où le ciel se mire.
-- Malheureux ! s'écria tout à coup l'apothicaire.
Et il courut à son fils, qui venait de se précipiter dans un tas de chaux
pour peindre ses souliers en blanc. Aux reproches dont on l'accablait, Napoléon
se prit à pousser des hurlements, tandis que Justin lui essuyait ses chaussures
avec un torchis de paille. Mais il eût fallu un couteau ; Charles offrit
le sien.
-- Ah ! se dit-elle, il porte un couteau dans sa poche, comme un paysan
!
Le givre tombait, et l'on s'en retourna vers Yonville. Madame Bovary, le
soir, n'alla pas chez ses voisins, et, quand Charles fut parti, lorsqu'elle
se sentit seule, le parallèle recommença dans la netteté d'une sensation
presque immédiate et avec cet allongement de perspective que le souvenir
donne aux objets. Regardant de son lit le feu clair qui brûlait, elle voyait
encore, comme là-bas, Léon debout, faisant plier d'une main sa badine et
tenant de l'autre Athalie, qui suçait tranquillement un morceau de glace.
Elle le trouvait charmant ; elle ne pouvait s'en détacher ; elle se rappela
ses autres attitudes en d'autres jours, des phrases qu'il avait dites, le
son de sa voix, toute sa personne ; et elle répétait, en avançant ses lèvres
comme pour un baiser :
-- Oui, charmant ! charmant !... N'aime-t-il pas ? se demanda-t-elle. Qui
donc ?... mais c'est moi !
Toutes les preuves à la fois s'en étalèrent, son coeur bondit. La flamme
de la cheminée faisait trembler au plafond une clarté joyeuse ; elle se
tourna sur le dos en s'étirant les bras.
Alors commença l'éternelle lamentation : " Oh ! Si le ciel l'avait voulu
! Pourquoi n'est-ce pas ? Qui empêchait donc ?... "
Quand Charles, à minuit, rentra, elle eut l'air de s'éveiller, et, comme
il fit du bruit en se déshabillant, elle se plaignit de la migraine ; puis
demanda nonchalamment ce qui s'était passé dans la soirée.
-- M. Léon, dit-il, est remonté de bonne heure.
Elle ne put s'empêcher de sourire, et elle s'endormit l'âme remplie d'un
enchantement nouveau.
Le lendemain, à la nuit tombante, elle reçut la visite du sieur Lheureux,
marchand de nouveautés. C'était un homme habile que ce boutiquier.
Né Gascon, mais devenu Normand, il doublait sa faconde méridionale de cautèle
cauchoise. Sa figure grasse, molle et sans barbe, semblait teinte par une
décoction de réglisse claire, et sa chevelure blanche rendait plus vif encore
l'éclat rude de ses petits yeux noirs. On ignorait ce qu'il avait été jadis
: porteballe, disaient les uns, banquier à Routot, selon les autres. Ce
qu'il y a de sûr, c'est qu'il faisait, de tête, des calculs compliqués,
à effrayer Binet lui-même. Poli jusqu'à l'obséquiosité, il se tenait toujours
les reins à demi courbés, dans la position de quelqu'un qui salue ou qui
invite.
Après avoir laissé à la porte son chapeau garni d'un crêpe, il posa sur
la table un carton vert, et commença par se plaindre à Madame, avec force
civilités, d'être resté jusqu'à ce jour sans obtenir sa confiance. Une pauvre
boutique comme la sienne n'était pas faite pour attirer une élégante
; il appuya sur le mot. Elle n'avait pourtant qu'à commander, et il
se chargerait de lui fournir ce qu'elle voudrait, tant en mercerie que lingerie,
bonneterie ou nouveautés ; car il allait à la ville quatre fois par mois,
régulièrement. Il était en relation avec les plus fortes maisons. On pouvait
parler de lui aux Trois Frères , à la Barbe d'or ou au Grand
Sauvage ; tous ces messieurs le connaissaient comme leur poche ! Aujourd'hui
donc, il venait montrer à Madame, en passant, différents articles qu'il
se trouvait avoir, grâce à une occasion des plus rares. Et il retira de
la boîte une demi-douzaine de cols brodés.
Madame Bovary les examina.
-- Je n'ai besoin de rien, dit-elle.
Alors M. Lheureux exhiba délicatement trois écharpes algériennes, plusieurs
paquets d'aiguilles anglaises, une paire de pantoufles en paille, et, enfin,
quatre coquetiers en coco, ciselés à jour par des forçats. Puis, les deux
mains sur la table, le cou tendu, la taille penchée, il suivait, bouche
béante, le regard d'Emma, qui se promenait indécis parmi ces marchandises.
De temps à autre, comme pour en chasser la poussière, il donnait un coup
d'ongle sur la soie des écharpes dépliées dans toute leur longueur ; et
elles frémissaient avec un bruit léger, en faisant, à la lumière verdâtre
du crépuscule, scintiller, comme de petites étoiles, les paillettes d'or
de leur tissu.
-- Combien coûtent-elles ?
-- Une misère, répondit-il, une misère ; mais rien ne presse ; quand vous
voudrez ; nous ne sommes pas des Juifs !
Elle réfléchit quelques instants, et finit encore par remercier M. Lheureux,
qui répliqua sans s'émouvoir :
-- Eh bien, nous nous entendrons plus tard ; avec les dames je me suis toujours
arrangé, si ce n'est avec la mienne, cependant !
Emma sourit.
-- C'était pour vous dire, reprit-il d'un air bonhomme après sa plaisanterie,
que ce n'est pas l'argent qui m'inquiète... Je vous en donnerais, s'il le
fallait.
Elle eut un geste de surprise.
-- Ah ! fit-il vivement et à voix basse, je n'aurais pas besoin d'aller
loin pour vous en trouver ; comptez-y !
Et il se mit à demander des nouvelles du père Tellier, le maître du Café
Français , que M. Bovary soignait alors.
-- Qu'est-ce qu'il a donc, le père Tellier ?... Il tousse qu'il en secoue
toute sa maison, et j'ai bien peur que prochainement il ne lui faille plutôt
un paletot de sapin qu'une camisole de flanelle ! Il a fait tant de bamboches
quand il était jeune ! Ces gens-là, madame, n'avaient pas le moindre ordre
! Il s'est calciné avec l'eau-de-vie ! Mais c'est fâcheux tout de même de
voir une connaissance s'en aller.
Et, tandis qu'il rebouclait son carton, il discourait ainsi sur la clientèle
du médecin.
-- C'est le temps, sans doute, dit-il en regardant les carreaux avec une
figure rechignée, qui est la cause de ces maladies-là ! Moi aussi, je ne
me sens pas en mon assiette ; il faudra même un de ces jours que je vienne
consulter Monsieur, pour une douleur que j'ai dans le dos. Enfin, au revoir,
madame Bovary ; à votre disposition ; serviteur très humble !
Et il referma la porte doucement.
Emma se fit servir à dîner dans sa chambre, au coin du feu, sur un plateau
; elle fut longue à manger ; tout lui sembla bon.
-- Comme j'ai été sage ! se disait-elle en songeant aux écharpes.
Elle entendit des pas dans l'escalier : c'était Léon. Elle se leva, et prit
sur la commode, parmi des torchons à ourler, le premier de la pile. Elle
semblait fort occupée quand il parut.
La conversation fut languissante, madame Bovary l'abandonnant à chaque minute,
tandis qu'il demeurait lui-même comme tout embarrassé. Assis sur une chaise
basse, près de la cheminée, il faisait tourner dans ses doigts l'étui d'ivoire
; elle poussait son aiguille, ou, de temps à autre, avec son ongle, fronçait
les plis de la toile. Elle ne parlait pas ; il se taisait, captivé par son
silence, comme il l'eût été par ses paroles.
-- Pauvre garçon pensait-elle
-- En quoi lui déplais-je ? se demandait-il.
Léon, cependant, finit par dire qu'il devait, un de ces jours, aller à Rouen,
pour une affaire de son étude.
-- Votre abonnement de musique est terminé, dois-je le reprendre ?
-- Non, répondit-elle.
-- Pourquoi ?
-- Parce que...
Et, pinçant ses lèvres, elle tira lentement une longue aiguillée de fil
gris.
Cet ouvrage irritait Léon. Les doigts d'Emma semblaient s'y écorcher par
le bout ; il lui vint en tête une phrase galante, mais qu'il ne risqua pas.
-- Vous l'abandonnez donc ? reprit-il.
-- Quoi ? dit-elle vivement ; la musique ? Ah ! Mon Dieu, oui ! n'ai-je
pas ma maison à tenir, mon mari à soigner, mille choses enfin, bien des
devoirs qui passent auparavant !
Elle regarda la pendule. Charles était en retard. Alors elle fit la soucieuse.
Deux ou trois fois même elle répéta :
-- Il est si bon !
Le clerc affectionnait M. Bovary. Mais cette tendresse à son endroit l'étonna
d'une façon désagréable ; néanmoins il continua son éloge, qu'il entendait
faire à chacun, disait-il, et surtout au pharmacien.
-- Ah ! c'est un brave homme, reprit Emma.
-- Certes, reprit le clerc.
Et il se mit à parler de madame Homais, dont la tenue fort négligée leur
prêtait à rire ordinairement.
-- Qu'est-ce que cela fait ? interrompit Emma. Une bonne mère de famille
ne s'inquiète pas de sa toilette.
Puis elle retomba dans son silence.
Il en fut de même les jours suivants ; ses discours, ses manières, tout
changea. On la vit prendre à coeur son ménage, retourner à l'église régulièrement
et tenir sa servante avec plus de sévérité.
Elle retira Berthe de nourrice. Félicité l'amenait quand il venait des visites,
et madame Bovary la déshabillait afin de faire voir ses membres. Elle déclarait
adorer les enfants ; c'était sa consolation, sa joie, sa folie, et elle
accompagnait ses caresses d'expansions lyriques, qui, à d'autres qu'à des
Yonvillais, eussent rappelé la Sachette de Notre-Dame de Paris .
Quand Charles rentrait, il trouvait auprès des cendres ses pantoufles à
chauffer. Ses gilets maintenant ne manquaient plus de doublure, ni ses chemises
de boutons, et même il y avait plaisir à considérer dans l'armoire tous
les bonnets de coton rangés par piles égales. Elle ne rechignait plus, comme
autrefois, à faire des tours dans le jardin ; ce qu'il proposait était toujours
consenti, bien qu'elle ne devinât pas les volontés auxquelles elle se soumettait
sans un murmure ; -- et lorsque Léon le voyait au coin du feu, après le
dîner, les deux mains sur son ventre, les deux pieds sur les chenets, la
joue rougie par la digestion, les yeux humides de bonheur, avec l'enfant
qui se traînait sur le tapis, et cette femme à taille mince qui par-dessus
le dossier du fauteuil venait le baiser au front :
-- Quelle folie se disait-il, et comment arriver jusqu'à elle ?
Elle lui parut donc si vertueuse et inaccessible, que toute espérance, même
la plus vague, l'abandonna.
Mais, par ce renoncement, il la plaçait en des conditions extraordinaires.
Elle se dégagea, pour lui, des qualités charnelles dont il n'avait rien
à obtenir ; et elle alla, dans son coeur, montant toujours et s'en détachant,
à la manière magnifique d'une apothéose qui s'envole. C'était un de ces
sentiments purs qui n'embarrassent pas l'exercice de la vie, que l'on cultive
parce qu'ils sont rares, et dont la perte affligerait plus que la possession
n'est réjouissante.
Emma maigrit, ses joues pâlirent, sa figure s'allongea. Avec ses bandeaux
noirs, ses grands yeux, son nez droit, sa démarche d'oiseau, et toujours
silencieuse, maintenant, ne semblait-elle pas traverser l'existence en y
touchant à peine, et porter au front la vague empreinte de quelque prédestination
sublime ? Elle était si triste et si calme, si douce à la fois et si réservée,
que l'on se sentait près d'elle pris par un charme glacial, comme l'on frissonne
dans les églises sous le parfum des fleurs mêlé au froid des marbres. Les
autres même n'échappaient point à cette séduction. Le pharmacien disait
:
-- C'est une femme de grands moyens et qui ne serait pas déplacée dans une
sous-préfecture.
Les bourgeoises admiraient son économie, les clients sa politesse, les pauvres
sa charité.
Mais elle était pleine de convoitises, de rage, de haine. Cette robe aux
plis droits cachait un coeur bouleversé, et ces lèvres si pudiques n'en
racontaient pas la tourmente. Elle était amoureuse de Léon, et elle recherchait
la solitude, afin de pouvoir plus à l'aise se délecter en son image. La
vue de sa personne troublait la volupté de cette méditation. Emma palpitait
au bruit de ses pas ; puis, en sa présence, l'émotion tombait, et il ne
lui restait ensuite qu'un immense étonnement qui se finissait en tristesse.
Léon ne savait pas, lorsqu'il sortait de chez elle désespéré, qu'elle se
levait derrière lui afin de le voir dans la rue. Elle s'inquiétait de ses
démarches ; elle épiait son visage ; elle inventa toute une histoire pour
trouver prétexte à visiter sa chambre. La femme du pharmacien lui semblait
bien heureuse de dormir sous le même toit ; et ses pensées continuellement
s'abattaient sur cette maison, comme les pigeons du Lion d'Or qui
venaient tremper là, dans les gouttières, leurs pattes roses et leurs ailes
blanches. Mais plus Emma s'apercevait de son amour, plus elle le refoulait,
afin qu'il ne parût pas, et pour le diminuer. Elle aurait voulu que Léon
s'en doutât ; et elle imaginait des hasards, des catastrophes qui l'eussent
facilité. Ce qui la retenait, sans doute, c'était la paresse ou l'épouvante,
et la pudeur aussi. Elle songeait qu'elle l'avait repoussé trop loin, qu'il
n'était plus temps, que tout était perdu. Puis l'orgueil, la joie de se
dire : " Je suis vertueuse ", et de se regarder dans la glace en prenant
des poses résignées, la consolait un peu du sacrifice qu'elle croyait faire.
Alors, les appétits de la chair, les convoitises d'argent et les mélancolies
de la passion, tout se confondit dans une même souffrance ; -- et, au lieu
d'en détourner sa pensée, elle l'y attachait davantage, s'excitant à la
douleur et en cherchant partout les occasions. Elle s'irritait d'un plat
mal servi ou d'une porte entrebâillée, gémissait du velours qu'elle n'avait
pas, du bonheur qui lui manquait, de ses rêves trop hauts, de sa maison
trop étroite.
Ce qui l'exaspérait, c'est que Charles n'avait pas l'air de se douter de
son supplice. La conviction où il était de la rendre heureuse lui semblait
une insulte imbécile, et sa sécurité là-dessus de l'ingratitude. Pour qui
donc était-elle sage ? N'était-il pas, lui, l'obstacle à toute félicité,
la cause de toute misère, et comme l'ardillon pointu de cette courroie complexe
qui la bouclait de tous côtés ?
Donc, elle reporta sur lui seul la haine nombreuse qui résultait de ses
ennuis, et chaque effort pour l'amoindrir ne servait qu'à l'augmenter ;
car cette peine inutile s'ajoutait aux autres motifs de désespoir et contribuait
encore plus à l'écartement. Sa propre douceur à elle-même lui donnait des
rébellions. La médiocrité domestique la poussait à des fantaisies luxueuses,
la tendresse matrimoniale en des désirs adultères. Elle aurait voulu que
Charles la battît, pour pouvoir plus justement le détester, s'en venger.
Elle s'étonnait parfois des conjectures atroces qui lui arrivaient à la
pensée ; et il fallait continuer à sourire, s'entendre répéter qu'elle était
heureuse, faire semblant de l'être, le laisser croire !
Elle avait des dégoûts, cependant, de cette hypocrisie. Des tentations la
prenaient de s'enfuir avec Léon, quelque part, bien loin, pour essayer une
destinée nouvelle ; mais aussitôt il s'ouvrait dans son âme un gouffre vague,
plein d'obscurité.
-- D'ailleurs, il ne m'aime plus, pensait-elle ; que devenir ? quel secours
attendre, quelle consolation, quel allégement ?
Elle restait brisée, haletante, inerte, sanglotant à voix basse et avec
des larmes qui coulaient.
-- Pourquoi ne point le dire à Monsieur ? lui demandait la domestique, lorsqu'elle
entrait pendant ces crises.
-- Ce sont les nerfs, répondait Emma ; ne lui en parle pas, tu l'affligerais.
-- Ah ! oui, reprenait Félicité, vous êtes justement comme la Guérine, la
fille au père Guérin, le pêcheur du Pollet, que j'ai connue à Dieppe, avant
de venir chez vous. Elle était si triste, si triste, qu'à la voir debout
sur le seuil de sa maison, elle vous faisait l'effet d'un drap d'enterrement
tendu devant la porte. Son mal, à ce qu'il paraît, était une manière de
brouillard qu'elle avait dans la tête, et les médecins n'y pouvaient rien,
ni le curé non plus. Quand ça la prenait trop fort, elle s'en allait toute
seule sur le bord de la mer, si bien que le lieutenant de la douane, en
faisant sa tournée, souvent la trouvait étendue à plat ventre et pleurant
sur les galets. Puis, après son mariage, ça lui a passé, dit-on.
-- Mais, moi, reprenait Emma, c'est après le mariage que ça m'est venu.
VI.
Un soir que la fenêtre était ouverte, et que, assise au bord, elle venait
de regarder Lestiboudois, le bedeau, qui taillait le buis, elle entendit
tout à coup sonner l'Angelus .
On était au commencement d'avril, quand les primevères sont écloses ; un
vent tiède se roule sur les plates-bandes labourées, et les jardins, comme
des femmes, semblent faire leur toilette pour les fêtes de l'été. Par les
barreaux de la tonnelle et au-delà tout alentour, on voyait la rivière dans
la prairie, où elle dessinait sur l'herbe des sinuosités vagabondes. La
vapeur du soir passait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurs
contours d'une teinte violette, plus pâle et plus transparente qu'une gaze
subtile arrêtée sur leurs branchages. Au loin, des bestiaux marchaient ;
on n'entendait ni leurs pas, ni leurs mugissements ; et la cloche, sonnant
toujours, continuait dans les airs sa lamentation pacifique.
A ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s'égarait dans ses vieux
souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les grands chandeliers,
qui dépassaient sur l'autel les vases pleins de fleurs et le tabernacle
à colonnettes. Elle aurait voulu comme autrefois, être encore confondue
dans la longue ligne des voiles blancs, que marquaient de noir çà et là
les capuchons raides des bonnes soeurs inclinées sur leur prie-Dieu ; le
dimanche, à la messe, quand elle relevait sa tête, elle apercevait le doux
visage de la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l'encens qui montait.
Alors un attendrissement la saisit ; elle se sentit molle et tout abandonnée,
comme un duvet d'oiseau qui tournoie dans la tempête ; et ce fut sans en
avoir conscience qu'elle s'achemina vers l'église, disposée à n'importe
qu'elle dévotion, pourvu qu'elle y absorbât son âme et que l'existence entière
y disparût.
Elle rencontra, sur la place, Lestiboudois, qui s'en revenait ; car, pour
ne pas rogner la journée, il préférait interrompre sa besogne puis la reprendre,
si bien qu'il tintait l'Angelus selon sa commodité. D'ailleurs, la
sonnerie, faite plus tôt, avertissait les gamins de l'heure du catéchisme.
Déjà quelques-uns, qui se trouvaient arrivés, jouaient aux billes sur les
dalles du cimetière. D'autres, à califourchon sur le mur, agitaient leurs
jambes, en fauchant avec leurs sabots les grandes orties poussées entre
la petite enceinte et les dernières tombes. C'était la seule place qui fût
verte ; tout le reste n'était que pierres, et couvert continuellement d'une
poudre fine, malgré le balai de la sacristie.
Les enfants en chaussons couraient là comme sur un parquet fait pour eux,
et on entendait les éclats de leurs voix à travers le bourdonnement de la
cloche. Il diminuait avec les oscillations de la grosse corde qui, tombant
des hauteurs du clocher, traînait à terre par le bout. Des hirondelles passaient
en poussant de petits cris, coupaient l'air au tranchant de leur vol, et
rentraient vite dans leurs nids jaunes, sous les tuiles du larmier. Au fond
de l'église, une lampe brûlait, c'est-à-dire une mèche de veilleuse dans
un verre suspendu. Sa lumière, de loin, semblait une tache blanchâtre qui
tremblait sur l'huile. Un long rayon de soleil traversait toute la nef et
rendait plus sombres encore les bas-côtés et les angles.
-- Où est le curé ? demanda madame Bovary à un jeune garçon qui s'amusait
à secouer le tourniquet dans son trou trop lâche.
-- Il va venir, répondit-il.
En effet, la porte du presbytère grinça, l'abbé Bournisien parut ; les enfants,
pêle-mêle, s'enfuirent dans l'église.
-- Ces polissons-là ! murmura l'ecclésiastique, toujours les mêmes !
Et, ramassant un catéchisme en lambeaux qu'il venait de heurter avec son
pied !
-- Ça ne respecte rien !
Mais, dès qu'il aperçut madame Bovary :
-- Excusez-moi, dit-il, je ne vous remettais pas.
Il fourra le catéchisme dans sa poche et s'arrêta, continuant à balancer
entre deux doigts la lourde clef de la sacristie.
La lueur du soleil couchant qui frappait en plein son visage pâlissait le
lasting de sa soutane, luisante sous les coudes, effiloquée par le bas.
Des taches de graisse et de tabac suivaient sur sa poitrine large la ligne
des petits boutons, et elles devenaient plus nombreuses en s'écartant de
son rabat, où reposaient les plis abondants de sa peau rouge ; elle était
semée de macules jaunes qui disparaissaient dans les poils rudes de sa barbe
grisonnante. Il venait de dîner et respirait bruyamment.
-- Comment vous portez-vous ? ajouta-t-il.
-- Mal, répondit Emma ; je souffre.
-- Eh bien, moi aussi, reprit l'ecclésiastique. Ces premières chaleurs,
n'est-ce pas, vous amollissent étonnamment ? Enfin, que voulez-vous ! nous
sommes nés pour souffrir, comme dit saint Paul. Mais, M. Bovary, qu'est-ce
qu'il en pense ?
-- Lui ! fit-elle avec un geste de dédain.
-- Quoi ! répliqua le bonhomme tout étonné, il ne vous ordonne pas quelque
chose ?
-- Ah ! dit Emma, ce ne sont pas les remèdes de la terre qu'il me faudrait.
Mais le curé, de temps à autre, regardait dans l'église, où tous les gamins
agenouillés se poussaient de l'épaule, et tombaient comme des capucins de
cartes.
-- Je voudrais savoir..., reprit-elle.
-- Attends, attends, Riboudet, cria l'ecclésiastique d'une voix colère,
je m'en vas aller te chauffer les oreilles, mauvais galopin !
Puis, se tournant vers Emma :
-- C'est le fils de Boudet le charpentier ; ses parents sont à leur aise
et lui laissent faire ses fantaisies. Pourtant il apprendrait vite, s'il
le voulait, car il est plein d'esprit. Et moi quelquefois, par plaisanterie,
je l'appelle donc Riboudet ( comme la côte que l'on prend pour aller à Maromme
) , et je dis même : mon Riboudet. Ah ! ah ! Mont-Riboudet ! L'autre jour,
j'ai rapporté ce mot-là à Monseigneur, qui en a ri... il a daigné en rire.
-- Et M. Bovary, comment va-t-il ?
Elle semblait ne pas entendre. Il continua :
-- Toujours fort occupé, sans doute ? car nous sommes certainement, lui
et moi, les deux personnes de la paroisse qui avons le plus à faire. Mais
lui, il est le médecin des corps, ajouta-t-il avec un rire épais, et moi,
je le suis des âmes !
Elle fixa sur le prêtre des yeux suppliants.
-- Oui..., dit-elle, vous soulagez toutes les misères.
- Ah ! ne m'en parlez pas, madame Bovary ! Ce matin même, il a fallu que
j'aille dans le Bas-Diauville pour une vache qui avait l'enfle ;
ils croyaient que c'était un sort. Toutes leurs vaches, je ne sais comment...
Mais, pardon ! Longuemarre et Boudet ! Sac à papier ! voulez-vous bien finir
!
Et, d'un bond, il s'élança dans l'église.
Les gamins, alors, se pressaient autour du grand pupitre, grimpaient sur
le tabouret du chantre, ouvraient le missel ; et d'autres, à pas de loup,
allaient se hasarder bientôt jusque dans le confessionnal. Mais le curé,
soudain, distribua sur tous une grêle de soufflets. Les prenant par le collet
de la veste, il les enlevait de terre et les reposait à deux genoux sur
les pavés du choeur, fortement, comme s'il eût voulu les y planter.
-- Allez, dit-il quand il fut revenu près d'Emma, et en déployant son large
mouchoir d'indienne, dont il mit un angle entre ses dents, les cultivateurs
sont bien à plaindre !
-- Il y en a d'autres, répondit-elle.
-- Assurément ! les ouvriers des villes, par exemple.
-- Ce ne sont pas eux...
-- Pardonnez-moi ! j'ai connu là de pauvres mères de famille, des femmes
vertueuses, je vous assure, de véritables saintes, qui manquaient même de
pain.
-- Mais celles, reprit Emma ( et les coins de sa bouche se tordaient en
parlant ) , celles, monsieur le curé, qui ont du pain, et qui n'ont pas...
-- De feu l'hiver, dit le prêtre.
-- Eh ! qu'importe ?
-- Comment ! qu'importe ? Il me semble, à moi, que lorsqu'on est bien chauffé,
bien nourri..., car enfin...
-- Mon Dieu ! mon Dieu ! soupirait-elle.
-- Vous vous trouvez gênée ? fit-il, en s'avançant d'un air inquiet ; c'est
la digestion, sans doute ? Il faut rentrer chez vous, madame Bovary, boire
un peu de thé ; ça vous fortifiera, ou bien un verre d'eau fraîche avec
de la cassonade.
-- Pourquoi ?
Et elle avait l'air de quelqu'un qui se réveille d'un songe.
-- C'est que vous passiez la main sur votre front. J'ai cru qu'un étourdissement
vous prenait.
Puis, se ravisant :
-- Mais vous me demandiez quelque chose ? Qu'est-ce donc ? Je ne sais plus.
-- Moi ? Rien..., rien,. ., répétait Emma.
Et son regard, qu'elle promenait autour d'elle, s'abaissa lentement sur
le vieillard à soutane. Ils se considéraient tous les deux, face à face,
sans parler.
-- Alors, madame Bovary, dit-il enfin, faites excuse, mais le devoir avant
tout, vous savez ; il faut que j'expédie mes garnements. Voilà les premières
communions qui vont venir. Nous serons encore surpris, j'en ai peur ! Aussi,
à partir de l'Ascension, je les tiens recta tous les mercredis une heure
de plus. Ces pauvres enfants ! on ne saurait les diriger trop tôt dans la
voie du Seigneur, comme, du reste, il nous l'a recommandé lui-même par la
bouche de son divin Fils... Bonne santé, madame ; mes respects à monsieur
votre mari !
Et il entra dans l'église, en faisant dès la porte une génuflexion.
Emma le vit qui disparaissait entre la double ligne des bancs, marchant
à pas lourds, la tête un peu penchée sur l'épaule, et avec ses deux mains
entrouvertes, qu'il portait en dehors.
Puis elle tourna sur ses talons, tout d'un bloc comme une statue sur un
pivot, et prit le chemin de sa maison. Mais la grosse voix du curé, la voix
claire des gamins arrivaient encore à son oreille et continuaient derrière
elle :
-- Etes-vous chrétien ?
-- Oui, je suis chrétien.
-- Qu'est-ce qu'un chrétien ?
- C'est celui qui, étant baptisé..., baptisé..., baptisé.
Elle monta les marches de son escalier en se tenant à la rampe, et, quand
elle fut dans sa chambre, se laissa tomber dans un fauteuil.
Le jour blanchâtre des carreaux s'abaissait doucement avec des ondulations.
Les meubles à leur place semblaient devenus plus immobiles et se perdre
dans l'ombre comme dans un océan ténébreux. La cheminée était éteinte, la
pendule battait toujours, et Emma vaguement s'ébahissait à ce calme des
choses, tandis qu'il y avait en elle-même tant de bouleversements. Mais,
entre la fenêtre et la table à ouvrage, la petite Berthe était là, qui chancelait
sur ses bottines de tricot, et essayait de se rapprocher de sa mère, pour
lui saisir, par le bout, les rubans de son tablier.
-- Laisse-moi ! dit celle-ci en l'écartant avec la main. La petite fille
bientôt revint plus près encore contre ses genoux ; et, s'y appuyant des
bras, elle levait vers elle son gros oeil bleu, pendant qu'un filet de salive
pure découlait de sa lèvre sur la soie du tablier.
-- Laisse-moi ! répéta la jeune femme tout irritée.
Sa figure épouvanta l'enfant, qui se mit à crier.
-- Eh ! laisse-moi donc ! fit-elle en la repoussant du coude.
Berthe alla tomber au pied de la commode, contre la patère de cuivre ; elle
s'y coupa la joue, le sang sortit. Madame Bovary se précipita pour la relever,
cassa le cordon de la sonnette, appela la servante de toutes ses forces,
et elle allait commencer à se maudire, lorsque Charles parut. C'était l'heure
du dîner, il rentrait.
-- Regarde donc, cher ami, lui dit Emma d'une voix tranquille : voilà la
petite qui, en jouant, vient de se blesser par terre.
Charles la rassura, le cas n'était point grave, et il alla chercher du diachylum.
Madame Bovary ne descendit pas dans la salle ; elle voulut demeurer seule
à garder son enfant. Alors, en la contemplant dormir, ce qu'elle conservait
d'inquiétude se dissipa par degrés, et elle se parut à elle-même bien sotte
et bien bonne de s'être troublée tout à l'heure pour si peu de chose. Berthe,
en effet, ne sanglotait plus. Sa respiration, maintenant, soulevait insensiblement
la couverture de coton. De grosses larmes s'arrêtaient au coin de ses paupières
à demi closes, qui laissaient voir entre les cils deux prunelles pâles,
enfoncées ; le sparadrap, collé sur sa joue, en tirait obliquement la peau
tendue.
-- C'est une chose étrange, pensait Emma, comme cette enfant est laide !
Quand Charles, à onze heures du soir, revint de la pharmacie ( où il avait
été remettre, après le dîner, ce qui lui restait du diachylum ) , il trouva
sa femme debout auprès du berceau.
-- Puisque je t'assure que ce ne sera rien, dit-il en la baisant au front
; ne te tourmente pas, pauvre chérie, tu te rendras malade !
Il était resté longtemps chez l'apothicaire. Bien qu'il ne s'y fût pas montré
fort ému, M. Homais, néanmoins, s'était efforcé de le raffermir, de lui
remonter le moral . Alors on avait causé des dangers divers qui menaçaient
l'enfance et de l'étourderie des domestiques. Madame Homais en savait quelque
chose, ayant encore sur la poitrine les marques d'une écuellée de braise
qu'une cuisinière, autrefois, avait laissé tomber dans son sarrau. Aussi
ces bons parents prenaient-ils quantité de précautions. Les couteaux jamais
n'étaient affilés, ni les appartements cirés. Il y avait aux fenêtres des
grilles en fer et aux chambranles de fortes barres. Les petits Homais, malgré
leur indépendance, ne pouvaient remuer sans un surveillant derrière eux
; au moindre rhume, leur père les bourrait de pectoraux, et jusqu'à plus
de quatre ans ils portaient tous, impitoyablement, des bourrelets matelassés.
C'était, il est vrai, une manie de madame Homais ; son époux en était intérieurement
affligé, redoutant pour les organes de l'intellect les résultats possibles
d'une pareille compression, et il s'échappait jusqu'à lui dire :
-- Tu prétends donc en faire des Caraïbes ou des Botocudos ?
Charles, cependant, avait essayé plusieurs fois d'interrompre la conversation.
-- J'aurais à vous entretenir, avait-il soufflé bas à l'oreille du clerc,
qui se mit à marcher devant lui dans l'escalier.
-- Se douterait-il de quelque chose ? se demandait Léon. Il avait des battements
de coeur et se perdait en conjectures.
Enfin Charles, ayant fermé la porte, le pria de voir lui-même à Rouen quels
pouvaient être les prix d'un beau daguerréotype ; c'était une surprise sentimentale
qu'il réservait à sa femme, une attention fine, son portrait en habit noir.
Mais il voulait auparavant savoir à quoi s'en tenir ; ces démarches
ne devaient pas embarrasser M. Léon, puisqu'il allait à la ville toutes
les semaines, à peu prés.
Dans quel but ? Homais soupçonnait là-dessous quelque histoire de jeune
homme , une intrigue. Mais il se trompait ; Léon ne poursuivait aucune
amourette. Plus que jamais il était triste, et madame Lefrançois s'en apercevait
bien à la quantité de nourriture qu'il laissait maintenant sur son assiette.
Pour en savoir plus long, elle interrogea le percepteur ; Binet répliqua,
d'un ton rogue, qu'il n'était point payé par la police .
Son camarade, toutefois, lui paraissait fort singulier ; car souvent Léon
se renversait sur sa chaise en écartant les bras, et se plaignait vaguement
de l'existence.
-- C'est que vous ne prenez point assez de distraction, disait le percepteur.
-- Lesquelles ?
-- Moi, à votre place, j'aurais un tour !
-- Mais je ne sais pas tourner, répondait le clerc.
-- Oh ! c'est vrai ! faisait l'autre en caressant sa mâchoire, avec un air
de dédain mêlé de satisfaction.
Léon était las d'aimer sans résultat ; puis il commençait à sentir cet accablement
que vous cause la répétition de la même vie, lorsque aucun intérêt ne la
dirige et qu'aucune espérance ne la soutient. Il était si ennuyé d'Yonville
et des Yonvillais, que la vue de certaines gens, de certaines maisons l'irritait
à n'y pouvoir tenir ; et le pharmacien, tout bonhomme qu'il était, lui devenait
complètement insupportable. Cependant, la perspective d'une situation nouvelle
l'effrayait autant qu'elle le séduisait.
Cette appréhension se tourna vite en impatience, et Paris alors agita pour
lui, dans le lointain, la fanfare de ses bals masqués avec le rire de ses
grisettes. Puisqu'il devait y terminer son droit, pourquoi ne partait-il
pas ? qui l'empêchait ? Et il se mit à faire des préparatifs intérieurs
il arrangea d'avance ses occupations. Il se meubla, dans sa tête, un appartement.
Il y mènerait une vie d'artiste ! Il y prendrait des leçons de guitare !
Il aurait une robe de chambre, un béret basque, des pantoufles de velours
bleu ! Et même il admirait déjà sur sa cheminée deux fleurets en sautoir,
avec une tête de mort et la guitare au-dessus.
La chose difficile était le consentement de sa mère ; rien pourtant ne paraissait
plus raisonnable. Son patron même l'engageait à visiter une autre étude,
où il pût se développer davantage. Prenant donc un parti moyen, Léon chercha
quelque place de second clerc à Rouen, n'en trouva pas, et écrivit enfin
à sa mère une longue lettre détaillée, où il exposait les raisons d'aller
habiter Paris immédiatement. Elle y consentit.
Il ne se hâta point. Chaque jour, durant tout un mois Hivert transporta
pour lui d'Yonville à Rouen, de Rouen à Yonville, des coffres, des valises,
des paquets ; et, quand Léon eut remonté sa garde-robe, fait rembourrer
ses trois fauteuils, acheté une provision de foulards, pris en un mot plus
de dispositions que pour un voyage autour du monde, il s'ajourna de semaine
en semaine, jusqu'à ce qu'il reçût une seconde lettre maternelle où on le
pressait de partir, puisqu'il désirait, avant les vacances passer son examen.
Lorsque le moment fut venu des embrassades, madame Homais pleura ; Justin
sanglotait ; Homais, en homme fort, dissimula son émotion ; il voulut lui-même
porter le paletot de son ami jusqu'à la grille du notaire, qui emmenait
Léon à Rouen dans sa voiture. Ce dernier avait juste le temps de faire ses
adieux à M. Bovary.
Quand il fut au haut de l'escalier, il s'arrêta, tant il se sentait hors
d'haleine. A son entrée, madame Bovary se leva vivement.
-- C'est encore moi ! dit Léon.
-- J'en étais sûre !
Elle se mordit les lèvres, et un flot de sang lui courut sous la peau, qui
se colora tout en rose, depuis la racine des cheveux jusqu'au bord de sa
collerette. Elle restait debout, s'appuyant de l'épaule contre la boiserie.
-- Monsieur n'est donc pas là ? reprit-il.
-- Il est absent.
Elle répéta :
-- Il est absent.
Alors il y eut un silence. Ils se regardèrent ; et leurs pensées, confondues
dans la même angoisse, s'étreignaient étroitement, comme deux poitrines
palpitantes.
-- Je voudrais bien embrasser Berthe, dit Léon. Emma descendit quelques
marches, et elle appela Félicité.
Il jeta vite autour de lui un large coup d'oeil qui s'étala sur les murs,
les étagères, la cheminée, comme pour pénétrer tout, emporter tout.
Mais elle rentra, et la servante amena Berthe, qui secouait au bout d'une
ficelle un moulin à vent la tête en bas.
Léon la baisa sur le cou à plusieurs reprises.
-- Adieu, pauvre enfant ! adieu, chère petite, adieu ! Et il la remit à
sa mère.
-- Emmenez-la, dit celle-ci. Ils restèrent seuls. Madame Bovary, le dos
tourné, avait la figure posée contre un carreau ; Léon tenait sa casquette
à la main et la battait doucement le long de sa cuisse.
-- Il va pleuvoir, dit Emma.
-- J'ai un manteau, répondit-il.
-- Ah !
Elle se détourna, le menton baissé et le front en avant. La lumière y glissait
comme sur un marbre, jusqu'à la courbe des sourcils, sans que l'on pût savoir
ce qu'Emma regardait à l'horizon ni ce qu'elle pensait au fond d'elle-même.
-- Allons, adieu ! soupira-t-il.
Elle releva sa tête d'un mouvement brusque :
-- Oui, adieu..., partez !
Ils s'avancèrent l'un vers l'autre ; il tendit la main, elle hésita.
-- A l'anglaise donc, fit-elle abandonnant la sienne tout en s'efforçant
de rire.
Léon la sentit entre ses doigts, et la substance même de tout son être lui
semblait descendre dans cette paume humide.
Puis il ouvrit la main ; leurs yeux se rencontrèrent encore, et il disparut.
Quand il fut sous les halles, il s'arrêta, et il se cacha derrière un pilier,
afin de contempler une dernière fois cette maison blanche avec ses quatre
jalousies vertes. Il crut voir une ombre derrière la fenêtre, dans la chambre
; mais le rideau, se décrochant de la patère comme si personne n'y touchait,
remua lentement ses longs plis obliques, qui d'un seul bond s'étalèrent
tous, et il resta droit, plus immobile qu'un mur de plâtre. Léon se mit
à courir.
Il aperçut de loin, sur la route, le cabriolet de son patron, et à côté
un homme en serpillière qui tenait le cheval. Homais et M. Guillaumin causaient
ensemble. On l'attendait.
-- Embrassez-moi, dit l'apothicaire les larmes aux yeux. Voilà votre paletot,
mon bon ami ; prenez garde au froid ! Soignez-vous ! ménagez-vous !
-- Allons, Léon, en voiture ! dit le notaire.
Homais se pencha sur le garde-crotte, et d'une voix entrecoupée par les
sanglots, laissa tomber ces deux mots tristes :
-- Bon voyage !
-- Bonsoir, répondit M. Guillaumin. Lâchez tout ! Ils partirent, et Homais
s'en retourna.
Madame Bovary avait ouvert sa fenêtre sur le jardin, et elle regardait les
nuages.
Ils s'amoncelaient au couchant du côté de Rouen, et roulaient vite leurs
volutes noires, d'où dépassaient par derrière les grandes lignes du soleil,
comme les flèches d'or d'un trophée suspendu, tandis que le reste du ciel
vide avait la blancheur d'une porcelaine. Mais une rafale de vent fit se
courber les peupliers, et tout à coup la pluie tomba ; elle crépitait sur
les feuilles vertes. Puis le soleil reparut, les poules chantèrent, des
moineaux battaient des ailes dans les buissons humides, et les flaques d'eau
sur le sable emportaient en s'écoulant les fleurs roses d'un acacia.
-- Ah ! qu'il doit être loin déjà ! pensa-t-elle.
M. Homais, comme de coutume, vint à six heures et demie, pendant le dîner.
-- Eh bien, dit-il en s'asseyant, nous avons donc tantôt embarqué notre
jeune homme ?
Il paraît ! répondit le médecin. Puis, se tournant sur sa chaise :
-- Et quoi de neuf chez vous ?
Pas grand-chose. Ma femme, seulement, a été, cette après-midi, un peu émue.
Vous savez, les femmes, un rien les trouble ! la mienne surtout ! Et l'on
aurait tort de se révolter là contre, puisque leur organisation nerveuse
est beaucoup plus malléable que la nôtre.
-- Ce pauvre Léon ! disait Charles, comment va-t-il vivre à Paris ?... S'y
accoutumera-t-il ?
Madame Bovary soupira.
-- Allons donc ! dit le pharmacien en claquant de la langue, les parties
fines chez le traiteur ! les bals masqués ! le champagne ! tout cela va
rouler, je vous assure.
-- Je ne crois pas qu'il se dérange, objecta Bovary.
-- Ni moi ! reprit vivement M. Homais, quoiqu'il lui faudra pourtant suivre
les autres, au risque de passer pour un jésuite. Eh, vous ne savez pas la
vie que mènent ces farceurs-là, dans le quartier Latin, avec les actrices
! Du reste, les étudiants sont fort bien vus à Paris. Pour peu qu'ils aient
quelque talent d'agrément, on les reçoit dans les meilleures sociétés, et
il y a même des dames du faubourg Saint-Germain qui en deviennent amoureuses,
ce qui leur fournit, par la suite, les occasions de faire de très beaux
mariages.
-- Mais, dit le médecin, j'ai peur pour lui que... là-bas...
-- Vous avez raison, interrompit l'apothicaire, c'est le revers de la médaille
! et l'on y est obligé continuellement d'avoir la main posée sur son gousset.
Ainsi, vous êtes dans un jardin public, je suppose ; un quidam se présente,
bien mis, décoré même, et qu'on prendrait pour un diplomate ; il vous aborde
; vous causez ; il s'insinue, vous offre une prise ou vous ramasse votre
chapeau. Puis on se lie davantage ; il vous mène au café, vous invite à
venir dans sa maison de campagne, vous fait faire, entre deux vins, toutes
sortes de connaissances, et, les trois quarts du temps ce n'est que pour
flibuster votre bourse ou vous entraîner en des démarches pernicieuses.
-- C'est vrai, répondit Charles ; mais je pensais surtout aux maladies,
à la fièvre typhoïde, par exemple, qui attaque les étudiants de la province.
Emma tressaillit.
-- A cause du changement de régime, continua le pharmacien, et de la perturbation
qui en résulte dans l'économie générale. Et puis, l'eau de Paris, voyez-vous
! les mets des restaurateurs, toutes ces nourritures épicées finissent par
vous échauffer le sang et ne valent pas, quoi qu'on en dise, un bon pot-au-feu.
J'ai toujours, quant à moi, préféré la cuisine bourgeoise : c'est plus sain
! Aussi, lorsque j'étudiais à Rouen la pharmacie, je m'étais mis en pension
dans une pension ; je mangeais avec les professeurs.
Et il continua donc à exposer ses opinions générales et ses sympathies personnelles,
jusqu'au moment où Justin vint le chercher pour un lait de poule qu'il fallait
faire.
-- Pas un instant de répit ! s'écria-t-il, toujours à la chaîne ! Je ne
peux sortir une minute ! Il faut, comme un cheval de labour, être à suer
sang et eau ! Quel collier de misère !
Puis, quand il fut sur la porte :
-- A propos, dit-il, savez-vous la nouvelle ?
-- Quoi donc ?
-- C'est qu'il est fort probable, reprit Homais en dressant ses sourcils
et en prenant une figure des plus sérieuses, que les Comices agricoles de
la Seine-Inférieure se tiendront cette année à Yonville-l'Abbaye. Le bruit,
du moins, en circule. Ce matin, le journal en touchait quelque chose. Ce
serait pour notre arrondissement de la dernière importance ! Mais nous en
causerons plus tard. J'y vois, je vous remercie ; Justin a la lanterne.
VII.
Le lendemain fut, pour Emma, une journée funèbre. Tout lui parut enveloppé
par une atmosphère noire qui flottait confusément sur l'extérieur des choses,
et le chagrin s'engouffrait dans son âme avec des hurlements doux, comme
fait le vent d'hiver dans les châteaux abandonnés. C'était cette rêverie
que l'on a sur ce qui ne reviendra plus, la lassitude qui vous prend après
chaque fait accompli, cette douleur enfin que vous apportent l'interruption
de tout mouvement accoutumé, la cessation brusque d'une vibration prolongée.
Comme au retour de la Vaubyessard, quand les quadrilles tourbillonnaient
dans sa tête, elle avait une mélancolie morne, un désespoir engourdi. Léon
réapparaissait plus grand, plus beau, plus suave, plus vague ; quoiqu'il
fût séparé d'elle, il ne l'avait pas quittée, il était là, et les murailles
de la maison semblaient garder son ombre. Elle ne pouvait détacher sa vue
de ce tapis où il avait marché, de ces meubles vides où il s'était assis.
La rivière coulait toujours, et poussait lentement ses petits flots le long
de la berge glissante. Ils s'y étaient promenés bien des fois, à ce même
murmure des ondes, sur les cailloux couverts de mousse. Quels bons soleils
ils avaient eus ! quelles bonnes après-midi, seuls, à l'ombre, dans le fond
du jardin ! Il lisait tout haut, tête nue, posé sur un tabouret de bâtons
secs ; le vent frais de la prairie faisait trembler les pages du livre et
les capucines de la tonnelle... Ah ! il était parti, le seul charme de sa
vie, le seul espoir possible d'une félicité ! Comment n'avait-elle pas saisi
ce bonheur-là, quand il se présentait ! Pourquoi ne l'avoir pas retenu à
deux mains, à deux genoux, quand il voulait s'enfuir ? Et elle se maudit
de n'avoir pas aimé Léon ; elle eut soif de ses lèvres. L'envie la prit
de courir le rejoindre, de se jeter dans ses bras, de lui dire : " C'est
moi, je suis à toi ! " Mais Emma s'embarrassait d'avance aux difficultés
de l'entreprise, et ses désirs, s'augmentant d'un regret, n'en devenaient
que plus actifs.
Dès lors, ce souvenir de Léon fut comme le centre de son ennui ; il y pétillait
plus fort que, dans un steppe de Russie, un feu de voyageurs abandonné sur
la neige. Elle se précipitait vers lui, elle se blottissait contre, elle
remuait délicatement ce foyer près de s'éteindre, elle allait cherchant
tout autour d'elle ce qui pouvait l'aviver davantage ; et les réminiscences
les plus lointaines comme les plus immédiates occasions, ce qu'elle éprouvait
avec ce qu'elle imaginait, ses envies de volupté qui se dispersaient, ses
projets de bonheur qui craquaient au vent comme des branchages morts, sa
vertu stérile, ses espérances tombées, la litière domestique, elle ramassait
tout, prenait tout, et faisait servir tout à réchauffer sa tristesse.
Cependant les flammes s'apaisèrent, soit que la provision d'elle-même s'épuisât,
ou que l'entassement fût trop considérable. L'amour, peu à peu, s'éteignit
par l'absence, le regret s'étouffa sous l'habitude ; et cette lueur d'incendie
qui empourprait son ciel pâle se couvrit de plus d'ombre et s'effaça par
degrés. Dans l'assoupissement de sa conscience, elle prit même les répugnances
du mari pour des aspirations vers l'amant, les brûlures de la haine pour
des réchauffements de la tendresse ; mais, comme l'ouragan soufflait toujours,
et que la passion se consuma jusqu'aux cendres, et qu'aucun secours ne vint,
qu'aucun soleil ne parut, il fut de tous côtés nuit complète, et elle demeura
perdue dans un froid horrible qui la traversait.
Alors les mauvais jours de Tostes recommencèrent. Elle s'estimait à présent
beaucoup plus malheureuse : car elle avait l'expérience du chagrin, avec
la certitude qu'il ne finirait pas.
Une femme qui s'était imposé de si grands sacrifices pouvait bien se passer
des fantaisies. Elle s'acheta un prie-Dieu gothique, et elle dépensa en
un mois pour quatorze francs de citrons à se nettoyer les ongles ; elle
écrivit à Rouen, afin d'avoir une robe en cachemire bleu ; elle choisit
chez Lheureux la plus belle de ses écharpes ; elle se la nouait à la taille
par-dessus sa robe de chambre ; et, les volets fermés, avec un livre à la
main, elle restait étendue sur un canapé dans cet accoutrement.
Souvent, elle variait sa coiffure : elle se mettait à la chinoise, en boucles
molles, en nattes tressées ; elle se fit une raie sur le côté de la tête
et roula ses cheveux en dessous, comme un homme.
Elle voulut apprendre l'italien : elle acheta des dictionnaires, une grammaire,
une provision de papier blanc. Elle essaya des lectures sérieuses, de l'histoire
et de la philosophie. La nuit, quelquefois, Charles se réveillait en sursaut,
croyant qu'on venait le chercher pour un malade :
-- J'y vais, balbutiait-il.
Et c'était le bruit d'une allumette qu'Emma frottait afin de rallumer sa
lampe. Mais il en était de ses lectures comme de ses tapisseries, qui, toutes
commencées encombraient son armoire ; elle les prenait, les quittait, passait
à d'autres.
Elle avait des accès, où on l'eût poussée facilement à des extravagances.
Elle soutint un jour, contre son mari, qu'elle boirait bien un grand demi-verre
d'eau-de-vie, et, comme Charles eut la bêtise de l'en défier, elle avala
l'eau-de-vie jusqu'au bout.
Malgré ses airs évaporés ( c'était le mot des bourgeoises d'Yonville ) ,
Emma pourtant ne paraissait pas joyeuse, et, d'habitude, elle gardait aux
coins de la bouche cette immobile contraction qui plisse la figure des vieilles
filles et celle des ambitieux déchus. Elle était pâle partout, blanche comme
du linge ; la peau du nez se tirait vers les narines, ses yeux vous regardaient
d'une manière vague : Pour s'être découvert trois cheveux gris sur les tempes,
elle parla beaucoup de sa vieillesse.
Souvent des défaillances la prenaient. Un jour même, elle eut un crachement
de sang, et, comme Charles s'empressait, laissant apercevoir son inquiétude
:
-- Ah bah ! répondit-elle, qu'est-ce que cela fait ?
Charles s'alla réfugier dans son cabinet ; et il pleura, les deux coudes
sur la table, assis dans son fauteuil de bureau, sous la tête phrénologique.
Alors il écrivit à sa mère pour la prier de venir, et ils eurent ensemble
de longues conférences au sujet d'Emma.
A quoi se résoudre ? que faire, puisqu'elle se refusait à tout traitement
?
-- Sais-tu ce qu'il faudrait à ta femme ? reprenait la mère Bovary. Ce seraient
des occupations forcées, des ouvrages manuels ! Si elle était comme tant
d'autres, contrainte à gagner son pain, elle n'aurait pas ces vapeurs-là,
qui lui viennent d'un tas d'idées qu'elle se fourre dans la tête, et du
désoeuvrement où elle vit.
-- Pourtant elle s'occupe, disait Charles.
-- Ah ! elle s'occupe ! A quoi donc ? A lire des romans, de mauvais livres,
des ouvrages qui sont contre la religion et dans lesquels on se moque des
prêtres par des discours tirés de Voltaire. Mais tout cela va loin, mon
pauvre enfant, et quelqu'un qui n'a pas de religion finit toujours par tourner
mal.
Donc, il fut résolu que l'on empêcherait Emma de lire des romans. L'entreprise
ne semblait point facile. La bonne dame s'en chargea : elle devait quand
elle passerait par Rouen, aller en personne chez le loueur de livres et
lui représenter qu'Emma cessait ses abonnements. N'aurait-on pas le droit
d'avertir la police, si le libraire persistait quand même dans son métier
d'empoisonneur ?
Les adieux de la belle-mère et de la bru furent secs. Pendant les trois
semaines qu'elles étaient restées ensemble, elles n'avaient pas échangé
quatre paroles, à part les informations et compliments quand elles se rencontraient
à table, et le soir avant de se mettre au lit.
Madame Bovary mère partit un mercredi, qui était jour de marché à Yonville.
La place, dès le matin, était encombrée par une file de charrettes qui,
toutes à cul et les brancards en l'air, s'étendaient le long des maisons
depuis l'église jusqu'à l'auberge. De l'autre côté, il y avait des baraques
de toile où l'on vendait des cotonnades, des couvertures et des bas de laine,
avec des licous pour les chevaux et des paquets de rubans bleus, qui par
le bout s'envolaient au vent. De la grosse quincaillerie s'étalait par terre,
entre les pyramides d'oeufs et les bannettes de fromages, d'où sortaient
des pailles gluantes ; près des machines à blé, des poules qui gloussaient
dans des cages plates passaient leurs cous par les barreaux. La foule, s'encombrant
au même endroit sans en vouloir bouger, menaçait quelquefois de rompre la
devanture de la pharmacie. Les mercredis, elle ne désemplissait pas et l'on
s'y poussait, moins pour acheter des médicaments que pour prendre des consultations,
tant était fameuse la réputation du sieur Homais dans les villages circonvoisins.
Son robuste aplomb avait fasciné les campagnards. Ils le regardaient comme
un plus grand médecin que tous les médecins.
Emma était accoudée à sa fenêtre ( elle s'y mettait souvent : la fenêtre,
en province, remplace les théâtres et la promenade ) , et elle s'amusait
à considérer la cohue des rustres, lorsqu'elle aperçut un monsieur vêtu
d'une redingote de velours vert. Il était ganté de gants jaunes, quoiqu'il
fût chaussé de fortes guêtres ; et il se dirigeait vers la maison du médecin,
suivi d'un paysan marchant la tête basse d'un air tout réfléchi.
-- Puis-je voir Monsieur ? demanda-t-il à Justin, qui causait sur le seuil
avec Félicité.
Et, le prenant pour le domestique de la maison :
-- Dites-lui que M. Rodolphe Boulanger de la Huchette est là.
Ce n'était point par vanité territoriale que le nouvel arrivant avait ajouté
à son nom la particule, mais afin de se faire mieux connaître. La Huchette,
en effet, était un domaine près d'Yonville, dont il venait d'acquérir le
château, avec deux fermes qu'il cultivait lui-même, sans trop se gêner cependant.
Il vivait en garçon, et passait pour avoir au moins quinze mille livres
de rentes !
Charles entra dans la salle. M. Boulanger lui présenta son homme, qui voulait
être saigné parce qu'il éprouvait des fourmis le long du corps .
-- Ça me purgera, objectait-il à tous les raisonnements.
Bovary commanda donc d'apporter une bande et une cuvette, et pria Justin
de la soutenir. Puis, s'adressant au villageois déjà blême :
-- N'ayez point peur, mon brave.
-- Non, non, répondit l'autre, marchez toujours !
Et, d'un air fanfaron, il tendit son gros bras. Sous la piqûre de la lancette,
le sang jaillit et alla s'éclabousser contre la glace.
-- Approche le vase ! exclama Charles.
-- Guête ! disait le paysan, on jurerait une petite fontaine qui
coule ! Comme j'ai le sang rouge ! ce doit être bon signe, n'est-ce pas
?
-- Quelquefois, reprit l'officier de santé, l'on n'éprouve rien au commencement,
puis la syncope se déclare, et plus particulièrement chez les gens bien
constitués, comme celui-ci.
Le campagnard, à ces mots, lâcha l'étui qu'il tournait entre ses doigts.
Une saccade de ses épaules fit craquer le dossier de la chaise. Son chapeau
tomba.
-- Je m'en doutais, dit Bovary en appliquant son doigt sur la veine.
La cuvette commençait à trembler aux mains de Justin ; ses genoux chancelèrent,
il devint pâle.
-- Ma femme ! ma femme ! appela Charles.
D'un bond, elle descendit l'escalier.
-- Du vinaigre ! cria-t-il. Ah ! mon Dieu, deux à la fois !
Et, dans son émotion, il avait peine à poser la compresse.
-- Ce n'est rien, disait tout tranquillement M. Boulanger, tandis qu'il
prenait Justin entre ses bras.
Et il l'assit sur la table, lui appuyant le dos contre la muraille.
Madame Bovary se mit à lui retirer sa cravate. Il y avait un noeud aux cordons
de la chemise ; elle resta quelques minutes à remuer ses doigts légers dans
le cou du jeune garçon ; ensuite elle versa du vinaigre sur son mouchoir
de batiste ; elle lui en mouillait les tempes à petits coups et elle soufflait
dessus, délicatement.
Le charretier se réveilla ; mais la syncope de Justin durait encore, et
ses prunelles disparaissaient dans leur sclérotique pâle, comme des fleurs
bleues dans du lait.
-- Il faudrait, dit Charles, lui cacher cela.
Madame Bovary prit la cuvette. Pour la mettre sous la table, dans le mouvement
qu'elle fit en s'inclinant, sa robe ( c'était une robe d'été à quatre volants,
de couleur jaune, longue de taille, large de jupe ) , sa robe s'évasa autour
d'elle sur les carreaux de la salle ; -- et, comme Emma, baissée, chancelait
un peu en écartant les bras, le gonflement de l'étoffe se crevait de place
en place, selon les inflexions de son corsage. Ensuite elle alla prendre
une carafe d'eau, et elle faisait fondre des morceaux de sucre lorsque le
pharmacien arriva. La servante l'avait été chercher dans l'algarade ; en
apercevant son élève les yeux ouverts, il reprit haleine. Puis, tournant
autour de lui, il le regardait de haut en bas.
-- Sot ! disait-il ; petit sot, vraiment ! sot en trois lettres ! Grand-chose,
après tout, qu'une phlébotomie ! et un gaillard qui n'a peur de rien ! une
espèce d'écureuil, tel que vous le voyez, qui monte locher des noix à des
hauteurs vertigineuses. Ah ! oui, parle, vante-toi ! voilà de belles dispositions
à exercer plus tard la pharmacie ; car tu peux te trouver appelé en des
circonstances graves, par-devant les tribunaux, afin d'y éclairer la conscience
des magistrats ; et il faudra pourtant garder son sang-froid, raisonner,
se montrer homme, ou bien passer pour un imbécile !
Justin ne répondait pas. L'apothicaire continuait :
-- Qui t'a prié de venir ? Tu importunes toujours monsieur et madame ! Les
mercredis, d'ailleurs, ta présence m'est plus indispensable. Il y a maintenant
vingt personnes à la maison. J'ai tout quitté à cause de l'intérêt que je
te porte. Allons, va-t'en ! cours ! attends-moi, et surveille les bocaux
!
Quand Justin, qui se rhabillait, fut parti, l'on causa quelque peu des évanouissements.
Madame Bovary n'en avait jamais eu.
- C'est extraordinaire pour une dame ! dit M. Boulanger. Du reste, il y
a des gens bien délicats. Ainsi j'ai vu, dans une rencontre, un témoin perdre
connaissance rien qu'au bruit des pistolets que l'on chargeait.
-- Moi, dit l'apothicaire, la vue du sang des autres ne me fait rien du
tout ; mais l'idée seulement du mien qui coule suffirait à me causer des
défaillances, si j'y réfléchissais trop.
Cependant M. Boulanger congédia son domestique, en l'engageant à se tranquilliser
l'esprit, puisque sa fantaisie était passée.
-- Elle m'a procuré l'avantage de votre connaissance, ajouta-t-il.
Et il regardait Emma durant cette phrase.
Puis il déposa trois francs sur le coin de la table, salua négligemment
et s'en alla.
Il fut bientôt de l'autre côté de la rivière ( c'était son chemin pour s'en
retourner à la Huchette ) ; et Emma l'aperçut dans la prairie, qui marchait
sous les peupliers, se ralentissant de temps à autre, comme quelqu'un qui
réfléchit.
-- Elle est fort gentille ! se disait-il ; elle est fort gentille, cette
femme du médecin ! De belles dents, les yeux noirs, le pied coquet, et de
la tournure comme une Parisienne. D'où diable sort-elle ? Où donc l'a-t-il
trouvée, ce gros garçon-là ?
M. Rodolphe Boulanger avait trente-quatre ans ; il était de tempérament
brutal et d'intelligence perspicace, ayant d'ailleurs beaucoup fréquenté
les femmes, et s'y connaissant bien. Celle-là lui avait paru jolie ; il
y rêvait donc, et à son mari.
-- Je le crois très bête. Elle en est fatiguée sans doute. Il porte des
ongles sales et une barbe de trois jours. Tandis qu'il trottine à ses malades,
elle reste à ravauder des chaussettes. Et on s'ennuie ! on voudrait habiter
la ville, danser la polka tous les soirs ! Pauvre petite femme ! Ça bâille
après l'amour, comme une carpe après l'eau sur une table de cuisine. Avec
trois mots de galanterie, cela vous adorerait, j'en suis sûr ! ce serait
tendre ! charmant !... Oui, mais comment s'en débarrasser ensuite ?
Alors les encombrements du plaisir, entrevus en perspective, le firent,
par contraste, songer à sa maîtresse. C'était une comédienne de Rouen, qu'il
entretenait ; et, quand il se fut arrêté sur cette image, dont il avait,
en souvenir même, des rassasiements :
-- Ah ! madame Bovary, pensa-t-il, est bien plus jolie qu'elle, plus fraîche
surtout. Virginie, décidément, commence à devenir trop grosse. Elle est
si fastidieuse avec ses joies. Et, d'ailleurs, quelle manie de salicoques
!
La campagne était déserte, et Rodolphe n'entendait autour de lui que le
battement régulier des herbes qui fouettaient sa chaussure, avec le cri
des grillons tapis au loin sous les avoines ; il revoyait Emma dans la salle,
habillée comme il l'avait vue, et il la déshabillait.
-- Oh ! je l'aurai ! s'écria-t-il en écrasant, d'un coup de bâton, une motte
de terre devant lui.
Et aussitôt il examina la partie politique de l'entreprise. Il se demandait
:
-- Où se rencontrer ? par quel moyen ? On aura continuellement le marmot
sur les épaules, et la bonne, les voisins, le mari, toute sorte de tracasseries
considérables. Ah bah ! dit-il, on y perd trop de temps !
Puis il recommença :
-- C'est qu'elle a des yeux qui vous entrent au coeur comme des vrilles.
Et ce teint pâle !... Moi, qui adore les femmes pâles !
Au haut de la côte d'Argueil, sa résolution était prise.
-- Il n'y a plus qu'à chercher les occasions. Eh bien, j'y passerai quelquefois,
je leur enverrai du gibier, de la volaille ; je me ferai saigner, s'il le
faut ; nous deviendrons amis, je les inviterai chez moi... Ah ! parbleu
! ajouta-t-il, voilà les Comices bientôt ; elle y sera, je la verrai. Nous
commencerons, et hardiment, car c'est le plus sûr.
VIII.
Ils arrivèrent, en effet, ces fameux Comices ! Dès le matin de la solennité,
tous les habitants, sur leurs portes, s'entretenaient des préparatifs ;
on avait enguirlandé de lierres le fronton de la mairie ; une tente dans
un pré était dressée pour le festin, et, au milieu de la place, devant l'église,
une espèce de bombarde devait signaler l'arrivée de M. le préfet et le nom
des cultivateurs lauréats. La garde nationale de Buchy ( il n'y en avait
point à Yonville ) était venue s'adjoindre au corps des pompiers, dont Binet
était le capitaine. Il portait ce jour-là un col encore plus haut que de
coutume ; et, sanglé dans sa tunique, il avait le buste si roide et immobile,
que toute la partie vitale de sa personne semblait être descendue dans ses
deux jambes, qui se levaient en cadence, à pas marqués, d'un seul mouvement.
Comme une rivalité subsistait entre le percepteur et le colonel, l'un et
l'autre, pour montrer leurs talents, faisaient à part manoeuvrer leurs hommes.
On voyait alternativement passer et repasser les épaulettes rouges et les
plastrons noirs. Cela ne finissait pas et toujours recommençait ! Jamais
il n'y avait eu pareil déploiement de pompe ! Plusieurs bourgeois, dès la
veille, avaient lavé leurs maisons ; des drapeaux tricolores pendaient aux
fenêtres entrouvertes ; tous les cabarets étaient pleins ; et, par le beau
temps qu'il faisait, les bonnets empesés, les croix d'or et les fichus de
couleur paraissaient plus blancs que neige, miroitaient au soleil clair
et relevaient de leur bigarrure éparpillée la sombre monotonie des redingotes
et des bourgerons bleus. Les fermières des environs retiraient, en descendant
de cheval, la grosse épingle qui leur serrait autour du corps leur robe
retroussée de peur des taches ; et les maris, au contraire, afin de ménager
leurs chapeaux, gardaient par-dessus des mouchoirs de poche, dont ils tenaient
un angle entre les dents.
La foule arrivait dans la grande rue par les deux bouts du village. Il s'en
dégorgeait des ruelles, des allées, des maisons, et l'on entendait de temps
à autre retomber le marteau des portes, derrière les bourgeoises en gants
de fil, qui sortaient pour aller voir la fête. Ce que l'on admirait surtout,
c'étaient deux longs ifs couverts de lampions qui flanquaient une estrade
où s'allaient tenir les autorités ; et il y avait de plus, contre les quatre
colonnes de la mairie, quatre manières de gaules, portant chacune un petit
étendard de toile verdâtre, enrichi d'inscriptions en lettres d'or. On lisait
sur l'un : " Au Commerce " ; sur l'autre : " A l'Agriculture " ; sur le
troisième : " A l'industrie " ; et sur le quatrième : " Aux Beaux-Arts "
.
Mais la jubilation qui épanouissait tous les visages paraissait assombrir
madame Lefrançois, l'aubergiste. Debout sur les marches de sa cuisine, elle
murmurait dans son menton :
-- Quelle bêtise ! quelle bêtise avec leur baraque de toile ! Croient-ils
que le préfet sera bien aise de dîner là-bas, sous une tente, comme un saltimbanque
? Ils appellent ces embarras-là, faire le bien du pays ! Ce n'était pas
la peine, alors, d'aller chercher un gargotier à Neufchâtel ! Et pour qui
? pour des vachers ! des va-nu-pieds !...
L'apothicaire passa. Il portait un habit noir, un pantalon de nankin, des
souliers de castor, et par extraordinaire un chapeau, -- un chapeau bas
de forme.
-- Serviteur ! dit-il ; excusez-moi, je suis pressé.
Et comme la grosse veuve lui demanda où il allait :
-- Cela vous semble drôle, n'est-ce pas ? moi qui reste toujours plus confiné
dans mon laboratoire que le rat du bonhomme dans son fromage.
-- Quel fromage ? fit l'aubergiste.
-- Non, rien ! ce n'est rien ! reprit Homais. Je voulais vous exprimer seulement,
madame Lefrançois, que je demeure d'habitude tout reclus chez moi. Aujourd'hui
cependant, vu la circonstance, il faut bien que...
-- Ah ! vous allez là-bas ? dit-elle avec un air de dédain.
-- Oui, j'y vais, répliqua l'apothicaire étonné ; ne fais-je point partie
de la commission consultative ?
La mère Lefrançois le considéra quelques minutes, et finit par répondre
en souriant :
-- C'est autre chose ! Mais qu'est-ce que la culture vous regarde ? vous
vous y entendez donc ?
-- Certainement, je m'y entends, puisque je suis pharmacien, c'est-à-dire
chimiste ! et la chimie, madame Lefrançois, ayant pour objet la connaissance
de l'action réciproque et moléculaire de tous les corps de la nature, il
s'ensuit que l'agriculture se trouve comprise dans son domaine ! Et, en
effet, composition des engrais, fermentation des liquides, analyse des gaz
et influence des miasmes, qu'est-ce que tout cela, je vous le demande, si
ce n'est de la chimie pure et simple ?
L'aubergiste ne répondit rien. Homais continua :
-- Croyez-vous qu'il faille, pour être agronome, avoir soi-même labouré
la terre ou engraissé des volailles ? Mais il faut connaître plutôt la constitution
des substances dont il s'agit, les gisements géologiques, les actions atmosphériques,
la qualité des terrains, des minéraux, des eaux, la densité des différents
corps et leur capillarité ! que sais-je ? Et il faut posséder à fond tous
ses principes d'hygiène, pour diriger, critiquer la construction des bâtiments,
le régime des animaux, l'alimentation des domestiques ! Il faut encore,
madame Lefrançois, posséder la botanique ; pouvoir discerner les plantes,
entendez-vous, quelles sont les salutaires d'avec les délétères, quelles
les improductives et quelles les nutritives, s'il est bon de les arracher
par-ci et de les ressemer par-là, de propager les unes, de détruire les
autres ; bref, il faut se tenir au courant de la science par les brochures
et papiers publics, être toujours en haleine, afin d'indiquer les améliorations...
L'aubergiste ne quittait point des yeux la porte du Café Français ,
et le pharmacien poursuivit :
-- Plût à Dieu que nos agriculteurs fussent des chimistes, ou que du moins
ils écoutassent davantage les conseils de la science ! Ainsi, moi, j'ai
dernièrement écrit un fort opuscule, un mémoire de plus de soixante et douze
pages, intitulé : Du cidre, de sa fabrication et de ses effets ; suivi
de quelques réflexions nouvelles à ce sujet , que j'ai envoyé à la Société
agronomique de Rouen ; ce qui m'a même valu l'honneur d'être reçu parmi
ses membres, section d'agriculture, classe de pomologie, eh bien, si mon
ouvrage avait été livré à la publicité...
Mais l'apothicaire s'arrêta, tant madame Lefrançois paraissait préoccupée.
-- Voyez-les donc ! disait-elle, on n'y comprend rien ! une gargote semblable
!
Et, avec des haussements d'épaules qui tiraient sur sa poitrine les mailles
de son tricot, elle montrait des deux mains le cabaret de son rival, d'où
sortaient alors des chansons.
-- Du reste, il n'en a pas pour longtemps, ajouta-t-elle ; avant huit jours,
tout est fini.
Homais se recula de stupéfaction. Elle descendit ses trois marches, et,
lui parlant à l'oreille :
-- Comment ! vous ne savez pas cela ? On va le saisir cette semaine. C'est
Lheureux qui le fait vendre. Il l'a assassiné de billets.
-- Quelle épouvantable catastrophe ! s'écria l'apothicaire, qui avait toujours
des expressions congruantes à toutes les circonstances imaginables.
L'hôtesse donc se mit à lui raconter cette histoire, qu'elle savait par
Théodore, le domestique de M. Guillaumin, et, bien qu'elle exécrât Tellier,
elle blâmait Lheureux. C'était un enjôleur, un rampant.
-- Ah ! tenez, dit-elle, le voilà sous les halles ; il salue madame Bovary,
qui a un chapeau vert. Elle est même au bras de M. Boulanger.
-- Madame Bovary fit Homais. Je m'empresse d'aller lui offrir mes hommages.
Peut-être qu'elle sera bien aise d'avoir une place dans l'enceinte, sous
le péristyle.
Et, sans écouter la mère Lefrançois, qui le rappelait pour lui en conter
plus long, le pharmacien s'éloigna d'un pas rapide, sourire aux lèvres et
jarret tendu, distribuant de droite et de gauche quantité de salutations
et emplissant beaucoup d'espace avec les grandes basques de son habit noir,
qui flottaient au vent derrière lui.
Rodolphe, l'ayant aperçu de loin, avait pris un train rapide ; mais madame
Bovary s'essouffla ; il se ralentit donc et lui dit en souriant, d'un ton
brutal :
-- C'est pour éviter ce gros bonhomme : vous savez, l'apothicaire.
Elle lui donna un coup de coude.
-- Qu'est-ce que cela signifie ? se demanda-t-il.
Et il la considéra du coin de l'oeil, tout en continuant à marcher.
Son profil était si calme, que l'on n'y devinait rien. Il se détachait en
pleine lumière, dans l'ovale de sa capote qui avait des rubans pâles ressemblant
à des feuilles de roseau. Ses yeux aux longs cils courbes regardaient devant
elle, et, quoique bien ouverts, ils semblaient un peu bridés par les pommettes,
à cause du sang, qui battait doucement sous sa peau fine. Une couleur rose
traversait la cloison de son nez. Elle inclinait la tête sur l'épaule, et
l'on voyait entre ses lèvres le bout nacré de ses dents blanches.
-- Se moque-t-elle de moi ? songeait Rodolphe.
Ce geste d'Emma pourtant n'avait été qu'un avertissement ; car M. Lheureux
les accompagnait, et il leur parlait de temps à autre, comme pour entrer
en conversation.
-- Voici une journée superbe ! tout le monde est dehors ! les vents sont
à l'est.
Et madame Bovary, non plus que Rodolphe, ne lui répondait guère, tandis
qu'au moindre mouvement qu'ils faisaient, il se rapprochait en disant :
" Plaît-il ? " et portait la main à son chapeau.
Quand ils furent devant la maison du maréchal, au lieu de suivre la route
jusqu'à la barrière, Rodolphe, brusquement, prit un sentier, entraînant
madame Bovary ; il cria :
-- Bonsoir, M. Lheureux ! au plaisir !
-- Comme vous l'avez congédié ! dit-elle en riant.
-- Pourquoi, reprit-il, se laisser envahir par les autres ? et, puisque,
aujourd'hui, j'ai le bonheur d'être avec vous...
Emma rougit. Il n'acheva point sa phrase. Alors il parla du beau temps et
du plaisir de marcher sur l'herbe. Quelques marguerites étaient repoussées.
-- Voici de gentilles pâquerettes, dit-il, et de quoi fournir bien des oracles
à toutes les amoureuses du pays.
Il ajouta :
-- Si j'en cueillais. Qu'en pensez-vous ?
-- Est-ce que vous êtes amoureux ? fit-elle en toussant un peu.
-- Eh ! eh ! qui sait ? répondit Rodolphe. Le pré commençait à se remplir,
et les ménagères vous heurtaient avec leurs grands parapluies, leurs paniers
et leurs bambins. Souvent il fallait se déranger devant une longue file
de campagnardes, servantes en bas bleus, à souliers plats, à bagues d'argent,
et qui sentaient le lait, quand on passait près d'elles. Elles marchaient
en se tenant pars la main, et se répandaient ainsi sur toute la longueur
de la prairie, depuis la ligne des trembles jusqu'à la tente du banquet.
Mais c'était le moment de l'examen, et les cultivateurs, les uns après les
autres, entraient dans une manière d'hippodrome que formait une longue corde
portée sur des bâtons. Les bêtes étaient là, le nez tourné vers la ficelle,
et alignant confusément leurs croupes inégales. Des porcs assoupis enfonçaient
en terre leur groin ; des veaux beuglaient ; des brebis bêlaient ; les vaches,
un jarret replié, étalaient leur ventre sur le gazon, et, ruminant lentement,
clignaient leurs paupières lourdes, sous les moucherons qui bourdonnaient
autour d'elles. Des charretiers, les bras nus, retenaient par le licou des
étalons cabrés, qui hennissaient à pleins naseaux du côté des juments. Elles
restaient paisibles, allongeant la tête et la crinière pendante, tandis
que leurs poulains se reposaient à leur ombre, ou venaient les téter quelquefois
; et, sur la longue ondulation de tous ces corps tassés, on voyait se lever
au vent, comme un flot, quelque crinière blanche, ou bien saillir des cornes
aiguës, et des têtes d'hommes qui couraient. A l'écart, en dehors des lices,
cent pas plus loin, il y avait un grand taureau noir muselé, portant un
cercle de fer à la narine, et qui ne bougeait pas plus qu'une bête de bronze.
Un enfant en haillons le tenait par une corde.
Cependant, entre les deux rangées, des messieurs s'avançaient d'un pas lourd,
examinant chaque animal, puis se consultaient à voix basse. L'un d'eux,
qui semblait plus considérable, prenait, tout en marchant, quelques notes
sur un album. C'était le président du jury : M. Derozerays de la Panville.
Sitôt qu'il reconnut Rodolphe, il s'avança vivement, et lui dit en souriant
d'un air aimable :
-- Comment, monsieur Boulanger, vous nous abandonnez ?
Rodolphe protesta qu'il allait venir. Mais quand le président eut disparu
:
-- Ma foi, non, reprit-il, je n'irai pas ; votre compagnie vaut bien la
sienne.
Et, tout en se moquant des comices, Rodolphe, pour circuler plus à l'aise,
montrait au gendarme sa pancarte bleue, et même il s'arrêtait parfois devant
quelque beau sujet , que madame Bovary n'admirait guère. Il s'en
aperçut, et alors se mit à faire des plaisanteries sur les dames d'Yonville,
à propos de leur toilette ; puis il s'excusa lui-même du négligé de la sienne.
Elle avait cette incohérence de choses communes et recherchées, où le vulgaire,
d'habitude, croit entrevoir la révélation d'une existence excentrique, les
désordres du sentiment, les tyrannies de l'art, et toujours un certain mépris
des conventions sociales, ce qui le séduit ou l'exaspère. Ainsi sa chemise
de batiste à manchettes plissées bouffait au hasard du vent, dans l'ouverture
de son gilet, qui était de coutil gris, et son pantalon à larges raies découvrait
aux chevilles ses bottines de nankin, claquées de cuir verni. Elles étaient
si vernies, que l'herbe s'y reflétait. Il foulait avec elles les crottins
de cheval, une main dans la poche de sa veste et son chapeau de paille mis
de côté.
-- D'ailleurs, ajouta-t-il, quand on habite la campagne...
-- Tout est peine perdue, dit Emma.
-- C'est vrai ! répliqua Rodolphe. Songer que pas un seul de ces braves
gens n'est capable de comprendre même la tournure d'un habit !
Alors ils parlèrent de la médiocrité provinciale, des existences qu'elle
étouffait, des illusions qui s'y perdaient.
-- Aussi, disait Rodolphe, je m'enfonce dans une tristesse...
-- Vous ! fit-elle avec étonnement. Mais je vous croyais très gai ?
-- Ah ! oui d'apparence, parce qu'au milieu du monde je sais mettre sur
mon visage un masque railleur ; et cependant que de fois, à la vue d'un
cimetière, au clair de lune je me suis demandé si je ne ferais pas mieux
d'aller rejoindre ceux qui sont à dormir...
-- Oh ! Et vos amis ? dit-elle. Vous n'y pensez pas.
-- Mes amis ? lesquels donc ? en ai-je ? Qui s'inquiète de moi ?
Et il accompagna ces derniers mots d'une sorte de sifflement entre ses lèvres.
Mais ils furent obligés de s'écarter l'un de l'autre, à cause d'un grand
échafaudage de chaises qu'un homme portait derrière eux. Il en était si
surchargé, que l'on apercevait seulement la pointe de ses sabots, avec le
bout de ses deux bras, écartés droit. C'était Lestiboudois, le fossoyeur,
qui charriait dans la multitude les chaises de l'église. Plein d'imagination
pour tout ce qui concernait ses intérêts, il avait découvert ce moyen de
tirer parti des comices ; et son idée lui réussissait, car il ne savait
plus auquel entendre. En effet, les villageois, qui avaient chaud, se disputaient
ces sièges dont la paille sentait l'encens, et s'appuyaient contre leurs
gros dossiers salis par la cire des cierges, avec une certaine vénération.
Madame Bovary reprit le bras de Rodolphe ; il continua comme se parlant
à lui-même :
-- Oui ! tant de choses m'ont manqué ! toujours seul ! Ah ! Si j'avais eu
un but dans la vie, si j'eusse rencontré une affection, si j'avais trouvé
quelqu'un... Oh ! comme j'aurais dépensé toute l'énergie dont je suis capable,
j'aurais surmonté tout, brisé tout !
-- Il me semble pourtant, dit Emma, que vous n'êtes guère à plaindre.
-- Ah ! vous trouvez ? fit Rodolphe.
-- Car enfin..., reprit-elle, vous êtes libre.
Elle hésita :
-- Riche.
-- Ne vous moquez pas de moi, répondit-il.
Et elle jurait qu'elle ne se moquait pas, quand un coup de canon retentit
; aussitôt, on se poussa, pêle-mêle, vers le village.
C'était une fausse alerte. M. le préfet n'arrivait pas ; et les membres
du jury se trouvaient fort embarrassés, ne sachant s'il fallait commencer
la séance ou bien attendre encore.
Enfin, au fond de la Place, parut un grand landau de louage, traîné par
deux chevaux maigres, que fouettait à tour de bras un cocher en chapeau
blanc. Binet n'eut que le temps de crier : " Aux armes ! " et le colonel
de l'imiter. On courut vers les faisceaux. On se précipita. Quelques-uns
même oublièrent leur col. Mais l'équipage préfectoral sembla deviner cet
embarras, et les deux rosses accouplées, se dandinant sur leur chaînette,
arrivèrent au petit trot devant le péristyle de la mairie, juste au moment
où la garde nationale et les pompiers s'y déployaient, tambour battant,
et marquant le pas.
-- Balancez ! cria Binet.
-- Halte ! cria le colonel. Par file à gauche !
Et, après un port d'armes où le cliquetis des capucines, se déroulant, sonna
comme un chaudron de cuivre qui dégringole les escaliers, tous les fusils
retombèrent.
Alors on vit descendre du carrosse un monsieur vêtu d'un habit court à broderie
d'argent, chauve sur le front, portant toupet à l'occiput, ayant le teint
blafard et l'apparence des plus bénignes. Ses deux yeux, fort gros et couverts
de paupières épaisses, se fermaient à demi pour considérer la multitude,
en même temps qu'il levait son nez pointu et faisait sourire sa bouche rentrée.
Il reconnut le maire à son écharpe, et lui exposa que M. le préfet n'avait
pu venir. Il était, lui, un conseiller de préfecture ; puis il ajouta quelques
excuses. Tuvache y répondit par des civilités, l'autre s'avoua confus ;
et ils restaient ainsi, face à face, et leurs fronts se touchant presque,
avec les membres du jury tout alentour, le conseil municipal, les notables,
la garde nationale et la foule. M. le conseiller, appuyant contre sa poitrine
son petit tricorne noir, réitérait ses salutations, tandis que Tuvache,
courbé comme un arc, souriait aussi, bégayait, cherchait ses phrases, protestait
de son dévouement à la monarchie, et de l'honneur que l'on faisait à Yonville.
Hippolyte, le garçon de l'auberge, vint prendre par la bride les chevaux
du cocher, et tout en boitant de son pied bot, il les conduisit sous le
porche du Lion d'Or , où beaucoup de paysans s'amassèrent à regarder
la voiture. Le tambour battit, l'obusier tonna, et les messieurs à la file
montèrent s'asseoir sur l'estrade, dans les fauteuils en utrecht rouge qu'avait
prêtés madame Tuvache.
Tous ces gens-là se ressemblaient. Leurs molles figures blondes, un peu
hâlées par le soleil, avaient la couleur du cidre doux, et leurs favoris
bouffants s'échappaient de grands cols roides, que maintenaient des cravates
blanches à rosette bien étalée. Tous les gilets étaient de velours, à châle
; toutes les montres portaient au bout d'un long ruban quelque cachet ovale
en cornaline ; et l'on appuyait ses deux mains sur ses deux cuisses, en
écartant avec soin la fourche du pantalon, dont le drap non décati reluisait
plus brillamment que le cuir des fortes bottes.
Les dames de la société se tenaient derrière, sous le vestibule, entre les
colonnes, tandis que le commun de la foule était en face, debout, ou bien
assis sur des chaises. En effet, Lestiboudois avait apporté là toutes celles
qu'il avait déménagées de la prairie, et même il courait à chaque minute
en chercher d'autres dans l'église, et causait un tel encombrement par son
commerce, que l'on avait grand-peine à parvenir jusqu'au petit escalier
de l'estrade.
-- Moi, je trouve, dit M. Lheureux ( s'adressant au pharmacien, qui passait
pour gagner sa place ) , que l'on aurait dû planter là deux mâts vénitiens
: avec quelque chose d'un peu sévère et de riche comme nouveautés, c'eût
été d'un fort joli coup d'oeil.
-- Certes, répondit Homais. Mais, que voulez-vous ! c'est le maire qui a
tout pris sous son bonnet. Il n'a pas grand goût, ce pauvre Tuvache, et
il est même complètement dénué de ce qui s'appelle le génie des arts.
Cependant Rodolphe, avec madame Bovary, était monté au premier étage de
la mairie, dans la salle des délibérations , et, comme elle était
vide, il avait déclaré que l'on y serait bien pour jouir du spectacle plus
à son aise. Il prit trois tabourets autour de la table ovale, sous le buste
du monarque, et, les ayant approchés de l'une des fenêtres, ils s'assirent
l'un près de l'autre.
Il y eut une agitation sur l'estrade, de longs chuchotements, des pourparlers.
Enfin, M. le Conseiller se leva. On savait maintenant qu'il s'appelait Lieuvain,
et l'on se répétait son nom de l'un à l'autre, dans la foule. Quand il eut
donc collationné quelques feuilles et appliqué dessus son oeil pour y mieux
voir, il commença :
" Messieurs,
" Qu'il me soit permis d'abord ( avant de vous entretenir de l'objet de
cette réunion d'aujourd'hui, et ce sentiment, j'en suis sûr, sera partagé
par vous tous ) , qu'il me soit permis, dis-je, de rendre justice à l'administration
supérieure, au gouvernement, au monarque, messieurs, à notre souverain,
à ce roi bien-aimé à qui aucune branche de la prospérité publique ou particulière
n'est indifférente, et qui dirige à la fois d'une main si ferme et si sage
le char de l'Etat parmi les périls incessants d'une mer orageuse, sachant
d'ailleurs faire respecter la paix comme la guerre, l'industrie, le commerce,
l'agriculture et les beaux-arts. "
-- Je devrais, dit Rodolphe ; me reculer un peu.
-- Pourquoi ? dit Emma.
Mais, à ce moment, la voix du Conseiller s'éleva d'un ton extraordinaire.
Il déclamait :
" Le temps n'est plus, messieurs, où la discorde civile ensanglantait nos
places publiques, où le propriétaire, le négociant, l'ouvrier lui-même,
en s'endormant le soir d'un sommeil paisible, tremblaient de se voir réveillés
tout à coup au bruit des tocsins incendiaires, où les maximes les plus subversives
sapaient audacieusement les bases. "
-- C'est qu'on pourrait, reprit Rodolphe, m'apercevoir d'en bas ; puis j'en
aurais pour quinze jours à donner des excuses, et, avec ma mauvaise réputation...
-- Oh ! vous vous calomniez, dit Emma.
-- Non, non, elle est exécrable, je vous jure.
" Mais, messieurs, poursuivait le Conseiller, que si, écartant de mon souvenir
ces sombres tableaux, je reporte mes yeux sur la situation actuelle de notre
belle patrie : qu'y vois-je ? Partout fleurissent le commerce et les arts
; partout des voies nouvelles de communication, comme autant d'artères nouvelles
dans le corps de l'Etat, y établissent des rapports nouveaux ; nos grands
centres manufacturiers ont repris leur activité ; la religion, plus affermie,
sourit à tous les coeurs ; nos ports sont pleins, la confiance renaît, et
enfin la France respire !... "
-- Du reste, ajouta Rodolphe, peut-être, au point de vue du monde, a-t-on
raison ?
-- Comment cela ? fit-elle.
-- Eh quoi ! dit-il, ne savez-vous pas qu'il y a des âmes sans cesse tourmentées
? Il leur faut tour à tour le rêve et l'action, les passions les plus pures,
les jouissances les plus furieuses, et l'on se jette ainsi dans toutes sortes
de fantaisies, de folies.
Alors elle le regarda comme on contemple un voyageur qui a passé par des
pays extraordinaires, et elle reprit :
-- Nous n'avons pas même cette distraction, nous autres pauvres femmes !
-- Triste distraction, car on n'y trouve pas le bonheur.
-- Mais le trouve-t-on jamais ? demanda-t-elle.
-- Oui, il se rencontre un jour, répondit-il.
" Et c'est là ce que vous avez compris, disait le Conseiller. Vous, agriculteurs
et ouvriers des campagnes ; vous, pionniers pacifiques d'une oeuvre toute
de civilisation ! vous, hommes de progrès et de moralité ! vous avez compris,
dis-je, que les orages politiques sont encore plus redoutables vraiment
que les désordres de l'atmosphère... "
-- Il se rencontre un jour, répéta Rodolphe, un jour, tout à coup, et quand
on en désespérait. Alors des horizons s'entrouvrent, c'est comme une voix
qui crie : " Le voilà ! " Vous sentez le besoin de faire à cette personne
la confidence de votre vie, de lui donner tout, de lui sacrifier tout !
On ne s'explique pas, on se devine. On s'est entrevu dans ses rêves. ( Et
il la regardait. ) Enfin, il est là, ce trésor que l'on a tant cherché,
là, devant vous ; il brille, il étincelle. Cependant on en doute encore,
on n'ose y croire ; on en reste ébloui ; comme si l'on sortait des ténèbres
à la lumière.
Et, en achevant ces mots, Rodolphe ajouta la pantomime à sa phrase. Il se
passa la main sur le visage, tel qu'un homme pris d'étourdissement ; puis
il la laissa retomber sur celle d'Emma. Elle retira la sienne. Mais le Conseiller
lisait toujours :
" Et qui s'en étonnerait, messieurs ? Celui-là seul qui serait assez aveugle,
assez plongé ( Je ne crains pas de le dire ) , assez plongé dans les préjugés
d'un autre âge pour méconnaître encore l'esprit des populations agricoles.
Où trouver, en effet, plus de patriotisme que dans les campagnes, plus de
dévouement à la cause publique, plus d'intelligence en un mot ? Et je n'entends
pas, messieurs, cette intelligence superficielle, vain ornement des esprits
oisifs, mais plus de cette intelligence profonde et modérée, qui s'applique
par-dessus toute chose à poursuivre des buts utiles, contribuant ainsi au
bien de chacun, à l'amélioration commune et au soutien des Etats, fruit
du respect des lois et de la pratique des devoirs... "
-- Ah ! encore, dit Rodolphe. Toujours les devoirs, je suis assommé de ces
mots-là. Ils sont un tas de vieilles ganaches en gilet de flanelle, et de
bigotes à chaufferette et à chapelet, qui continuellement nous chantent
aux oreilles : " Le devoir ! le devoir ! " Eh ! Parbleu ! le devoir, c'est
de sentir ce qui est grand, de chérir ce qui est beau, et non pas d'accepter
toutes les conventions de la société, avec les ignominies qu'elle nous impose.
-- Cependant..., cependant..., objectait madame Bovary.
-- Eh non ! pourquoi déclamer contre les passions ? Ne sont-elles pas la
seule belle chose qu'il y ait sur la terre, la source de l'héroïsme, de
l'enthousiasme, de la poésie, de la musique, des arts, de tout enfin ?
-- Mais il faut bien, dit Emma, suivre un peu l'opinion du monde et obéir
à sa morale.
-- Ah ! c'est qu'il y en a deux, répliqua-t-il. La petite, la convenue,
celle des hommes, celle qui varie sans cesse et qui braille si fort, s'agite
en bas, terre à terre, comme ce rassemblement d'imbéciles que vous voyez.
Mais l'autre, l'éternelle, elle est tout autour et au-dessus, comme le paysage
qui nous environne et le ciel bleu qui nous éclaire.
M. Lieuvain venait de s'essuyer la bouche avec son mouchoir de poche. Il
reprit :
" Et qu'aurais-je à faire, messieurs, de vous démontrer ici l'utilité de
l'agriculture ? Qui donc pourvoit à nos besoins ? qui donc fournit à notre
subsistance ? N'est-ce pas l'agriculteur ? L'agriculteur, messieurs, qui,
ensemençant d'une main laborieuse les sillons féconds des campagnes, fait
naître le blé, lequel broyé est mis en poudre au moyen d'ingénieux appareils,
en sort sous le nom de farine, et, de là, transporté dans les cités, est
bientôt rendu chez le boulanger, qui en confectionne un aliment pour le
pauvre comme pour le riche. N'est-ce pas l'agriculteur encore qui engraisse,
pour nos vêtements, ses abondants troupeaux dans les pâturages ? Car comment
nous vêtirions-nous, car comment nous nourririons-nous sans l'agriculteur
? Et même, messieurs, est-il besoin d'aller si loin chercher des exemples
? Qui n'a souvent réfléchi à toute l'importance que l'on retire de ce modeste
animal, ornement de nos basses-cours, qui fournit à la fois un oreiller
moelleux pour nos couches, sa chair succulente pour nos tables, et des oeufs
? Mais je n'en finirais pas, s'il fallait énumérer les uns après les autres
les différents produits que la terre bien cultivée, telle qu'une mère généreuse,
prodigue à ses enfants. Ici, c'est la vigne ; ailleurs, ce sont les pommiers
à cidre ; là, le colza ; plus loin, les fromages ; et le lin ; messieurs,
n'oublions pas le lin ! qui a pris dans ces dernières années un accroissement
considérable et sur lequel j'appellerai plus particulièrement votre attention.
"
Il n'avait pas besoin de l'appeler : car toutes les bouches de la multitude
se tenaient ouvertes, comme pour boire ses paroles. Tuvache, à côté de lui,
l'écoutait en écarquillant les yeux ; M. Derozerays, de temps à autre, fermait
doucement les paupières ; et, plus loin, le pharmacien, avec son fils Napoléon
entre ses jambes, bombait sa main contre son oreille pour ne pas en perdre
une seule syllabe. Les autres membres du jury balançaient lentement leur
menton dans leur gilet, en signe d'approbation. Les pompiers, au bas de
l'estrade, se reposaient sur leurs baïonnettes ; et Binet, immobile, restait
le coude en dehors, avec la pointe du sabre en l'air. Il entendait peut-être,
mais il ne devait rien apercevoir, à cause de la visière de son casque qui
lui descendait sur le nez. Son lieutenant, le fils cadet du sieur Tuvache,
avait encore exagéré le sien ; car il en portait un énorme et qui lui vacillait
sur la tête, en laissant dépasser un bout de son foulard d'indienne. Il
souriait là-dessous avec une douceur tout enfantine, et sa petite figure
pâle, où des gouttes ruisselaient, avait une expression de jouissance, d'accablement
et de sommeil.
La place jusqu'aux maisons était comble de monde. On voyait des gens accoudés
à toutes les fenêtres, d'autres debout sur toutes les portes, et Justin,
devant la devanture de la pharmacie, paraissait tout fixé dans la contemplation
de ce qu'il regardait. Malgré le silence, la voix de M. Lieuvain se perdait
dans l'air. Elle vous arrivait par lambeaux de phrases, qu'interrompait
çà et là le bruit des chaises dans la foule ; puis on entendait, tout à
coup, partir derrière soi un long mugissement de boeuf, ou bien les bêlements
des agneaux qui se répondaient au coin des rues. En effet, les vachers et
les bergers avaient poussé leurs bêtes jusque-là, et elles beuglaient de
temps à autre, tout en arrachant avec leur langue quelque bribe de feuillage
qui leur pendait sur le museau.
Rodolphe s'était rapproché d'Emma, et il disait d'une voix basse, en parlant
vite :
-- Est-ce que cette conjuration du monde ne vous révolte pas ? Est-il un
seul sentiment qu'il ne condamne ? Les instincts les plus nobles, les sympathies
les plus pures sont persécutés, calomniés, et, s'il se rencontre enfin deux
pauvres âmes, tout est organisé pour qu'elles ne puissent se joindre. Elles
essayeront cependant, elles battront des ailes, elles s'appelleront. Oh
! n'importe, tôt ou tard, dans six mois, dix ans, elles se réuniront, s'aimeront,
parce que la fatalité l'exige et qu'elles sont nées l'une pour l'autre.
Il se tenait les bras croisés sur ses genoux, et, ainsi levant la figure
vers Emma, il la regardait de près, fixement. Elle distinguait dans ses
yeux des petits rayons d'or s'irradiant tout autour de ses pupilles noires,
et même elle sentait le parfum de la pommade qui lustrait sa chevelure.
Alors une mollesse la saisit, elle se rappela ce vicomte qui l'avait fait
valser à la Vaubyessard, et dont la barbe exhalait, comme ces cheveux-là,
cette odeur de vanille et de citron ; et, machinalement, elle entre-ferma
les paupières pour la mieux respirer. Mais, dans ce geste qu'elle fit en
se cambrant sur sa chaise, elle aperçut au loin, tout au fond de l'horizon,
la vieille diligence l'Hirondelle , qui descendait lentement la côte
des Leux, en traînant après soi un long panache de poussière. C'était dans
cette voiture jaune que Léon, si souvent, était revenu vers elle ; et par
cette route là-bas qu'il était parti pour toujours ! Elle crut le voir en
face, à sa fenêtre ; puis tout se confondit, des nuages passèrent ; il lui
sembla qu'elle tournait encore dans la valse, sous le feu des lustres, au
bras du vicomte, et que Léon n'était pas loin, qui allait venir... et cependant
elle sentait toujours la tête de Rodolphe à côté d'elle. La douceur de cette
sensation pénétrait ainsi ses désirs d'autrefois, et comme des grains de
sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la bouffée subtile
du parfum qui se répandait sur son âme. Elle ouvrit les narines à plusieurs
reprises, fortement, pour aspirer la fraîcheur des lierres autour des chapiteaux.
Elle retira ses gants, elle s'essuya les mains ; puis, avec son mouchoir,
elle s'éventait la figure, tandis qu'à travers le battement de ses tempes
elle entendait la rumeur de la foule et la voix du Conseiller qui psalmodiait
ses phrases.
Il disait
" Continuez ! persévérez ! n'écoutez ni les suggestions de la routine, ni
les conseils trop hâtifs d'un empirisme téméraire ! Appliquez-vous surtout
à l'amélioration du sol, aux bons engrais, au développement des races chevalines,
bovines, ovines et porcines ! Que ces comices soient pour vous comme des
arènes pacifiques où le vainqueur, en en sortant, tendra la main au vaincu
et fraternisera avec lui, dans l'espoir d'un succès meilleur ! Et vous,
vénérables serviteurs ! humbles domestiques, dont aucun gouvernement jusqu'à
ce jour n'avait pris en considération les pénibles labeurs, venez recevoir
la récompense de vos vertus silencieuses, et soyez convaincus que l'Etat,
désormais, a les yeux fixés sur vous, qu'il vous encourage, qu'il vous protège,
qu'il fera droit à vos justes réclamations et allégera, autant qu'il est
en lui, le fardeau de vos pénibles sacrifices ! "
M. Lieuvain se rassit alors ; M. Derozerays se leva, commençant un autre
discours. Le sien peut-être, ne fut point aussi fleuri que celui du Conseiller
; mais il se recommandait par un caractère de style plus positif, c'est-à-dire
par des connaissances plus spéciales et des considérations plus relevées.
Ainsi, l'éloge du gouvernement y tenait moins de place ; la religion et
l'agriculture en occupaient davantage. On y voyait le rapport de l'une et
de l'autre, et comment elles avaient concouru toujours à la civilisation.
Rodolphe, avec Madame Bovary, causait rêves, pressentiments, magnétisme.
Remontant au berceau des sociétés, l'orateur vous dépeignait ces temps farouches
où les hommes vivaient de glands, au fond des bois. Puis ils avaient quitté
la dépouille des bêtes, endossé le drap, creusé des sillons, planté la vigne.
Etait-ce un bien, et n'y avait-il pas dans cette découverte plus d'inconvénients
que d'avantages ? M. Derozerays se posait ce problème. Du magnétisme, peu
à peu, Rodolphe en était venu aux affinités, et, tandis que M. le président
citait Cincinnatus à sa charrue, Dioclétien plantant ses choux, et les empereurs
de la Chine inaugurant l'année par des semailles, le jeune homme expliquait
à la jeune femme que ces attractions irrésistibles tiraient leur cause de
quelque existence antérieure.
-- Ainsi, nous, disait-il, pourquoi nous sommes-nous connus ? quel hasard
l'a voulu ? C'est qu'à travers l'éloignement, sans doute, comme deux fleuves
qui coulent pour se rejoindre, nos pentes particulières nous avaient poussés
l'un vers l'autre.
Et il saisit sa main ; elle ne la retira pas.
" Ensemble de bonnes cultures ! cria le président. "
-- Tantôt, par exemple, quand je suis venu chez vous... .
" A M. Bizet, de Quincampoix. "
-- Savais-je que je vous accompagnerais ?
" Soixante et dix francs ! "
-- Cent fois même j'ai voulu partir, et je vous ai suivie, je suis resté.
" Fumiers. "
-- Comme je resterais ce soir, demain, les autres jours, toute ma vie !
" A M. Caron, d'Argueil, une médaille d'or ! "
-- Car jamais je n'ai trouvé dans la société de personne un charme aussi
complet.
" A M. Bain, de Givry-Saint-Martin ! "
-- Aussi, moi, j'emporterai votre souvenir.
" Pour un bélier mérinos... "
-- Mais vous m'oublierez, j'aurai passé comme une ombre.
" A M. Belot, de Notre-Dame...
-- Oh ! non, n'est-ce pas, je serai quelque chose dans votre pensée, dans
votre vie ?
" Race porcine, prix ex aequo : à MM. Lehérissé et Cullembourg ;
soixante francs ! "
Rodolphe lui serrait la main, et il la sentait toute chaude et frémissante
comme une tourterelle captive qui veut reprendre sa volée ; mais, soit qu'elle
essayât de la dégager ou bien qu'elle répondît à cette pression, elle fit
un mouvement des doigts ; il s'écria :
-- Oh ! merci ! Vous ne me repoussez pas ! Vous êtes bonne ! Vous comprenez
que je suis à vous ! Laissez que je vous voie, que je vous contemple !
Un coup de vent qui arriva par les fenêtres fronça le tapis de la table,
et, sur la place, en bas, tous les grands bonnets des paysannes se soulevèrent,
comme des ailes de papillons blancs qui s'agitent.
" Emploi de tourteaux de graines oléagineuses ", continua le président.
Il se hâtait :
" Engrais flamand, -- culture du lin, -- drainage, --baux à longs termes,
-- services de domestiques. "
Rodolphe ne parlait plus. Ils se regardaient. Un désir suprême faisait frissonner
leurs lèvres sèches ; et mollement, sans effort, leurs doigts se confondirent.
" Catherine-Nicaise-Elisabeth Leroux, de Sasseto-la-Guerrière, pour cinquante-quatre
ans de service dans la même ferme, une médaille d'argent -- du prix de vingt-cinq
francs ! "
" Où est-elle, Catherine Leroux ? " répéta le Conseiller.
Elle ne se présentait pas, et l'on entendait des voix qui chuchotaient :
-- Vas-y !
-- Non.
-- A gauche !
-- N'aie pas peur !
-- Ah ! qu'elle est bête !
-- Enfin y est-elle ? s'écria Tuvache.
-- Oui !... la voilà !
-- Qu'elle s'approche donc !
Alors, on vit s'avancer sur l'estrade une petite vieille femme de maintien
craintif, et qui paraissait se ratatiner dans ses pauvres vêtements. Elle
avait aux pieds de grosses galoches de bois, et, le long des hanches, un
grand tablier bleu. Son visage maigre, entouré d'un béguin sans bordure,
était plus plissé de rides qu'une pomme de reinette flétrie, et des manches
de sa camisole rouge dépassaient deux longues mains, à articulations noueuses.
La poussière des granges, la potasse des lessives et le suint des laines
les avaient si bien encroûtées, éraillées, durcies, qu'elles semblaient
sales quoiqu'elles fussent rincées d'eau claire ; et, à force d'avoir servi,
elles restaient entrouvertes, comme pour présenter d'elles-mêmes l'humble
témoignage de tant de souffrances subies. Quelque chose d'une rigidité monacale
relevait l'expression de sa figure. Rien de triste ou d'attendri n'amollissait
ce regard pâle. Dans la fréquentation des animaux, elle avait pris leur
mutisme et leur placidité. C'était la première fois qu'elle se voyait au
milieu d'une compagnie si nombreuse ; et, intérieurement effarouchée par
les drapeaux, par les tambours, par les messieurs en habit noir et par la
croix d'honneur du Conseiller, elle demeurait tout immobile, ne sachant
s'il fallait s'avancer ou s'enfuir, ni pourquoi la foule la poussait et
pourquoi les examinateurs lui souriaient. Ainsi se tenait, devant ces bourgeois
épanouis ce demi-siècle de servitude.
-- Approchez, vénérable Catherine-Nicaise-Elisabeth Leroux ! dit M. le Conseiller,
qui avait pris des mains du président la liste des lauréats.
Et tour à tour examinant la feuille de papier, puis la vieille femme, il
répétait d'un ton paternel :
-- Approchez, approchez !
--Etes-vous sourde ? dit Tuvache, en bondissant sur son fauteuil.
Et il se mit à lui crier dans l'oreille :
-- Cinquante-quatre ans de service ! Une médaille d'argent ! Vingt-cinq
francs ! C'est pour vous.
Puis, quand elle eut sa médaille, elle la considéra. Alors un sourire de
béatitude se répandit sur sa figure, et on l'entendit qui marmottait en
s'en allant :
-- Je la donnerai au curé de chez nous, pour qu'il me dise des messes.
-- Quel fanatisme ! s'exclama le pharmacien, en se penchant vers le notaire.
La séance était finie ; la foule se dispersa ; et, maintenant que les discours
étaient lus, chacun reprenait son rang et tout rentrait dans la coutume
: les maîtres rudoyaient les domestiques, et ceux-ci frappaient les animaux,
triomphateurs indolents qui s'en retournaient à l'étable, une couronne verte
entre les cornes. Cependant les gardes nationaux étaient montés au premier
étage de la mairie, avec des brioches embrochées à leurs baïonnettes, et
le tambour du bataillon qui portait un panier de bouteilles. Madame Bovary
prit le bras de Rodolphe ; il la reconduisit chez elle ; ils se séparèrent
devant sa porte ; puis il se promena seul dans la prairie, tout en attendant
l'heure du banquet.
Le festin fut long, bruyant, mal servi ; l'on était si tassé, que l'on avait
peine à remuer les coudes, et les planches étroites qui servaient de bancs
faillirent se rompre sous le poids des convives. Ils mangeaient abondamment.
Chacun s'en donnait pour sa quote-part. La sueur coulait sur tous les fronts
; et une vapeur blanchâtre, comme la buée d'un fleuve par un matin d'automne,
flottait au-dessus de la table, entre les quinquets suspendus. Rodolphe,
le dos appuyé contre le calicot de la tente, pensait si fort à Emma, qu'il
n'entendait rien. Derrière lui, sur le gazon, des domestiques empilaient
des assiettes sales ; ses voisins parlaient, il ne leur répondait pas ;
on lui emplissait son verre, et un silence s'établissait dans sa pensée,
malgré les accroissements de la rumeur. Il rêvait à ce qu'elle avait dit
et à la forme de ses lèvres ; sa figure, comme en un miroir magique, brillait
sur la plaque des shakos ; les plis de sa robe descendaient le long des
murs, et des journées d'amour se déroulaient à l'infini dans les perspectives
de l'avenir.
Il la revit le soir, pendant le feu d'artifice ; mais elle était avec son
mari, madame Homais et le pharmacien, lequel se tourmentait beaucoup sur
le danger des fusées perdues ; et, à chaque moment, il quittait la compagnie
pour aller faire à Binet des recommandations.
Les pièces pyrotechniques envoyées à l'adresse du sieur Tuvache avaient,
par excès de précaution, été enfermées dans sa cave ; aussi la poudre humide
ne s'enflammait guère, et le morceau principal, qui devait figurer un dragon
se mordant la queue, rata complètement. De temps à autre, il portait une
pauvre chandelle romaine ; alors la foule béante poussait une clameur où
se mêlait le cri des femmes à qui l'on chatouillait la taille pendant l'obscurité,
Emma, silencieuse, se blottissait doucement contre l'épaule de Charles ;
puis, le menton levé, elle suivait dans le ciel noir le jet lumineux des
fusées. Rodolphe la contemplait à la lueur des lampions qui brûlaient.
Ils s'éteignirent peu à peu. Les étoiles s'allumèrent. Quelques gouttes
de pluie vinrent à tomber. Elle noua son fichu sur sa tête nue.
A ce moment, le fiacre du Conseiller sortit de l'auberge. Son cocher, qui
était ivre, s'assoupit tout à coup ; et l'on apercevait de loin, par-dessus
la capote, entre les deux lanternes, la masse de son corps qui se balançait
de droite et de gauche selon le tangage des soupentes.
-- En vérité, dit l'apothicaire, on devrait bien sévir contre l'ivresse
! Je voudrais que l'on inscrivit, hebdomadairement, à la porte de la mairie,
sur un tableau ad hoc , les noms de tous ceux qui, durant la semaine,
se seraient intoxiqués avec des alcools. D'ailleurs, sous le rapport de
la statistique, on aurait là comme des annales patentes qu'on irait au besoin...
Mais excusez.
Et il courut encore vers le capitaine.
Celui-ci rentrait à la maison. Il allait revoir son tour.
-- Peut-être ne feriez-vous pas mal, lui dit Homais, d'envoyer un de vos
hommes ou d'aller vous-même...
-- Laissez-moi donc tranquille, répondit le percepteur, puisqu'il n'y a
rien !
-- Rassurez-vous, dit l'apothicaire, quand il fut revenu près de ses amis.
M. Binet m'a certifié que les mesures étaient prises. Nulle flammèche ne
sera tombée. Les pompes sont pleines. Allons dormir.
-- Ma foi ! j'en ai besoin, fit madame Homais, qui bâillait considérablement
; mais, n'importe, nous avons eu pour notre fête une bien belle journée.
Rodolphe répéta d'une voix basse et avec un regard tendre :
-- Oh ! oui, bien belle !
Et, s'étant salués, on se tourna le dos.
Deux jours après, dans Le Fanal de Rouen, il y avait un grand article
sur les Comices. Homais l'avait composé, de verve, dès le lendemain :
" Pourquoi ces festons, ces fleurs, ces guirlandes ?
" Où courait cette foule, comme les flots d'une mer en furie, sous les torrents
d'un soleil tropical qui répandait sa chaleur sur nos guérets ? "
Ensuite, il parlait de la condition des paysans. Certes le gouvernement
faisait beaucoup, mais pas assez ! " Du courage ! lui criait-il ; mille
réformes sont indispensables, accomplissons-les. " Puis, abordant l'entrée
du Conseiller, il n'oubliait point " l'air martial de notre milice ", ni
" nos plus sémillantes villageoises ", ni " les vieillards à tête chauve,
sorte de patriarches qui étaient là, et dont quelques-uns, débris de nos
immortelles phalanges sentaient encore battre leurs coeurs au son mâle des
tambours. " Il se citait des premiers parmi les membres du jury, et même
il rappelait, dans une note, que M. Homais, pharmacien, avait envoyé un
mémoire sur le cidre à la Société d'agriculture. Quand il arrivait à la
distribution des récompenses, il dépeignait la joie des lauréats en traits
dithyrambiques. " Le père embrassait son fils, le frère le frère, l'époux
l'épouse. Plus d'un montrait avec orgueil son humble médaille, et sans doute,
revenu chez lui, près de sa bonne ménagère, il l'aura suspendue en pleurant
aux murs discrets de sa chaumine. "
" Vers six heures, un banquet, dressé dans l'herbage de M. Liégeard, a réuni
les principaux assistants de la fête. La plus grande cordialité n'a cessé
d'y régner. Divers toasts ont été portés : M. Lieuvain, au monarque ! M.
Tuvache, au préfet ! M. Derozerays, à l'agriculture ! M. Homais, à l'industrie
et aux beaux-arts, ces deux soeurs ! M. Leplichey, aux améliorations ! Le
soir, un brillant feu d'artifice a tout à coup illuminé les airs. On eût
dit un véritable kaléidoscope, un vrai décor d'Opéra, et un moment notre
petite localité a pu se croire transportée au milieu d'un rêve des Mille
et une Nuits .
" Constatons qu'aucun événement fâcheux n'est venu troubler cette réunion
de famille. "
Et il ajoutait :
" On y a seulement remarqué l'absence du clergé. Sans doute les sacristies
entendent le progrès d'une autre manière. Libre à vous, messieurs de Loyola
? "
IX.
Six semaines s'écoulèrent. Rodolphe ne revint pas. Un soir, enfin, il parut.
Il s'était dit, le lendemain des Comices :
-- N'y retournons pas de sitôt, ce serait une faute. Et, au bout de la semaine,
il était parti pour la chasse.
Après la chasse, il avait songé qu'il était trop tard, puis il fit ce raisonnement
:
-- Mais, si du premier jour elle m'a aimé, elle doit, par l'impatience de
me revoir, m'aimer davantage. Continuons donc !
Et il comprit que son calcul avait été bon lorsque, en entrant dans la salle,
il aperçut Emma pâlir.
Elle était seule. Le jour tombait. Les petits rideaux de mousseline, le
long des vitres, épaississaient le crépuscule, et la dorure du baromètre,
sur qui frappait un rayon de soleil, étalait des feux dans la glace, entre
les découpures du polypier.
Rodolphe resta debout ; et à peine si Emma répondit à ses premières phrases
de politesse.
-- Moi, dit-il, j'ai eu des affaires. J'ai été malade.
-- Gravement ? s'écria-t-elle.
-- Eh bien, fit Rodolphe en s'asseyant à ses côtés sur un tabouret, non
!... C'est que je n'ai pas voulu revenir.
-- Pourquoi ?
-- Vous ne devinez pas ?
Il la regarda encore une fois, mais d'une façon si violente qu'elle baissa
la tête en rougissant. Il reprit :
-- Emma...
-- Monsieur ! fit-elle en s'écartant un peu.
-- Ah ! vous voyez bien, répliqua-t-il d'une voix mélancolique, que j'avais
raison de vouloir ne pas revenir ; car ce nom, ce nom qui remplit mon âme
et qui m'est échappé, vous me l'interdisez ! Madame Bovary !... Eh ! tout
le monde vous appelle comme cela !... Ce n'est pas votre nom, d'ailleurs
; c'est le nom d'un autre !
Il répéta :
-- D'un autre !
Et il se cacha la figure entre les mains.
-- Oui, je pense à vous continuellement !... Votre souvenir me désespère
! Ah ! pardon !... Je vous quitte... Adieu !... J'irai loin..., si loin,
que vous n'entendrez plus parler de moi !... Et cependant..., aujourd'hui...,
je ne sais quelle force encore m'a poussé vers vous ! Car on ne lutte pas
contre le ciel, on ne résiste point au sourire des anges ! on se laisse
entraîner par ce qui est beau, charmant, adorable !
C'était la première fois qu'Emma s'entendait dire ces choses ; et son orgueil,
comme quelqu'un qui se délasse dans une étuve, s'étirait mollement et tout
entier à la chaleur de ce langage.
Mais si je ne suis pas venu, continua-t-il, si je n'ai pu vous voir, ah
! du moins j'ai bien contemplé ce qui vous entoure. La nuit, toutes les
nuits, je me relevais, j'arrivais jusqu'ici, je regardais votre maison,
le toit qui brillait sous la lune, les arbres du jardin qui se balançaient
à votre fenêtre, et une petite lampe, une lueur, qui brillait à travers
les carreaux, dans l'ombre. Ah ! vous ne saviez guère qu'il y avait là,
si près et si loin, un pauvre misérable...
Elle se tourna vers lui avec un sanglot.
-- Oh ! vous êtes bon ! dit-elle.
-- Non, je vous aime, voilà tout ! Vous n'en doutez pas ! Dites-le-moi ;
un mot ! un seul mot !
Et Rodolphe, insensiblement, se laissa glisser du tabouret jusqu'à terre
; mais on entendit un bruit de sabots dans la cuisine, et la porte de la
salle, il s'en a perçut, n'était pas fermée.
-- Que vous seriez charitable, poursuivit-il en se relevant, de satisfaire
une fantaisie !
C'était de visiter sa maison ; il désirait la connaître ; et, madame Bovary
n'y voyant point d'inconvénient, ils se levaient tous les deux, quand Charles
entra.
-- Bonjour, docteur, lui dit Rodolphe.
Le médecin, flatté de ce titre inattendu, se répandit en obséquiosités,
et l'autre en profita pour se remettre un peu.
-- Madame m'entretenait, fit-il donc, de sa santé... Charles l'interrompit
: il avait mille inquiétudes, en effet ; les oppressions de sa femme recommençaient.
Alors Rodolphe demanda si l'exercice du cheval ne serait pas bon.
-- Certes ! excellent, parfait !... Voilà une idée ! Tu devrais la suivre.
Et, comme elle objectait qu'elle n'avait point de cheval, M. Rodolphe en
offrit un ; elle refusa ses offres ; il n'insista pas ; puis, afin de motiver
sa visite, il conta que son charretier, l'homme à la saignée, éprouvait
toujours des étourdissements.
-- J'y passerai, dit Bovary.
-- Non, non, je vous l'enverrai ; nous viendrons, ce sera plus commode pour
vous.
-- Ah ! fort bien. Je vous remercie.
Et, dès qu'ils furent seuls :
-- Pourquoi n'acceptes-tu pas les propositions de M. Boulanger, qui sont
si gracieuses ?
Elle prit un air boudeur, chercha mille excuses, et déclara finalement que
cela peut-être semblerait drôle .
-- Ah ! je m'en moque pas mal ! dit Charles en faisant une pirouette. La
santé avant tout ! Tu as tort !
-- Eh ! comment veux-tu que je monte à cheval, puisque je n'ai pas d'amazone
?
-- Il faut t'en commander une ! répondit-il.
L'amazone la décida.
Quand le costume fut prêt, Charles écrivit à M. Boulanger que sa femme était
à sa disposition, et qu'ils comptaient sur sa complaisance.
Le lendemain, à midi, Rodolphe arriva devant la porte de Charles avec deux
chevaux de maître. L'un portait des pompons roses aux oreilles et une selle
de femme en peau de daim.
Rodolphe avait mis de longues bottes molles, se disant que sans doute elle
n'en avait jamais vu de pareilles ; en effet, Emma fut charmée de sa tournure,
lorsqu'il apparut sur le palier avec son grand habit de velours et sa culotte
de tricot blanc. Elle était prête, elle l'attendait.
Justin s'échappa de la pharmacie pour la voir, et l'apothicaire aussi se
dérangea. Il faisait à M. Boulanger des recommandations :
-- Un malheur arrive si vite ! Prenez garde ! Vos chevaux peut-être sont
fougueux !
Elle entendit du bruit au-dessus de sa tête : c'était Félicité qui tambourinait
contre les carreaux pour divertir la petite Berthe. L'enfant envoya de loin
un baiser ; sa mère lui répondit d'un signe avec le pommeau de sa cravache.
-- Bonne promenade ! cria M. Homais. De la prudence, surtout ! de la prudence
!
Et il agita son journal en les regardant s'éloigner. Dès qu'il sentit la
terre, le cheval d'Emma prit le galop. Rodolphe galopait à côté d'elle.
Par moments ils échangeaient une parole. La figure un peu baissée, la main
haute et le bras droit déployé, elle s'abandonnait à la cadence du mouvement
qui la berçait sur la selle.
Au bas de la côte, Rodolphe lâcha les rênes ; ils partirent ensemble, d'un
seul bond ; puis, en haut, tout à coup, les chevaux s'arrêtèrent, et son
grand voile bleu retomba.
On était aux premiers jours d'octobre. Il y avait du brouillard sur la campagne.
Des vapeurs s'allongeaient à l'horizon, entre le contour des collines ;
et d'autres, se déchirant, montaient, se perdaient. Quelquefois, dans un
écartement des nuées, sous un rayon de soleil, on apercevait au loin les
toits d'Yonville, avec les jardins au bord de l'eau, les cours, les murs,
et le clocher de l'église. Emma fermait à demi les paupières pour reconnaître
sa maison, et jamais ce pauvre village où elle vivait ne lui avait semblé
si petit. De la hauteur où ils étaient, toute la vallée paraissait un immense
lac pâle, s'évaporant à l'air. Les massifs d'arbres, de place en place,
saillissaient comme des rochers noirs ; et les hautes lignes des peupliers,
qui dépassaient la brume, figuraient des grèves que le vent remuait.
A côté, sur la pelouse, entre les sapins, une lumière brune circulait dans
l'atmosphère tiède. La terre, roussâtre comme de la poudre de tabac, amortissait
le bruit des pas ; et, du bout de leurs fers, en marchant, les chevaux poussaient
devant eux des pommes de pin tombées.
Rodolphe et Emma suivirent ainsi la lisière du bois. Elle se détournait
de temps à autre afin d'éviter son regard, et alors elle ne voyait que les
troncs des sapins alignés, dont la succession continue l'étourdissait un
peu. Les chevaux soufflaient. Le cuir des selles craquait.
Au moment où ils entrèrent dans la forêt, le soleil parut.
-- Dieu nous protège ! dit Rodolphe.
-- Vous croyez ! fit-elle.
-- Avançons ! avançons ! reprit-il.
Il claqua de la langue. Les deux bêtes couraient.
De longues fougères, au bord du chemin, se prenaient dans l'étrier d'Emma.
Rodolphe, tout en allant, se penchait et il les retirait à mesure. D'autres
fois, pour écarter les branches, il passait près d'elle, et Emma sentait
son genou lui frôler la jambe. Le ciel était devenu bleu. Les feuilles ne
remuaient pas. Il y avait de grands espaces pleins de bruyères tout en fleurs
; et des nappes de violettes s'alternaient avec le fouillis des arbres,
qui étaient gris, fauves ou dorés, selon la diversité des feuillages. Souvent
on entendait, sous les buissons, glisser un petit battement d'ailes, ou
bien le cri rauque et doux des corbeaux, qui s'envolaient dans les chênes.
Ils descendirent. Rodolphe attacha les chevaux. Elle allait devant, sur
la mousse, entre les ornières.
Mais sa robe trop longue l'embarrassait, bien qu'elle la portât relevée
par la queue, et Rodolphe, marchant derrière elle, contemplait entre ce
drap noir et la bottine noire, la délicatesse de son bas blanc, qui lui
semblait quelque chose de sa nudité.
Elle s'arrêta.
-- Je suis fatiguée, dit-elle.
-- Allons, essayez encore ! reprit-il. Du courage !
Puis, cent pas plus loin, elle s'arrêta de nouveau ; et, à travers son voile,
qui de son chapeau d'homme descendait obliquement sur ses hanches, on distinguait
son visage dans une transparence bleuâtre, comme si elle eût nagé sous des
flots d'azur.
-- Où allons-nous donc ?
Il ne répondit rien. Elle respirait d'une façon saccadée. Rodolphe jetait
les yeux autour de lui et il se mordait la moustache.
Ils arrivèrent à un endroit plus large, où l'on avait abattu des baliveaux.
Ils s'assirent sur un tronc d'arbre renversé, et Rodolphe se mit à lui parler
de son amour.
Il ne l'effraya point d'abord par des compliments. Il fut calme, sérieux,
mélancolique.
Emma l'écoutait la tête basse, et tout en remuant, avec la pointe de son
pied, des copeaux par terre.
Mais, à cette phrase :
-- Est-ce que nos destinées maintenant ne sont pas communes ?
-- Eh non ! répondit-elle. Vous le savez bien. C'est impossible.
Elle se leva pour partir. Il la saisit au poignet. Elle s'arrêta. Puis,
l'ayant considéré quelques minutes d'un oeil amoureux et tout humide, elle
dit vivement :
-- Ah ! tenez, n'en parlons plus... Où sont les chevaux ? Retournons.
Il eut un geste de colère et d'ennui. Elle répéta :
-- Où sont les chevaux ? où sont les chevaux ?
Alors, souriant d'un sourire étrange et la prunelle fixe, les dents serrées,
il s'avança en écartant les bras. Elle se recula tremblante. Elle balbutiait
:
-- Oh ! vous me faites peur ! vous me faites mal ! Partons.
-- Puisqu'il le faut, reprit-il en changeant de visage. Et il redevint aussitôt
respectueux, caressant, timide. Elle lui donna son bras. Ils s'en retournèrent.
Il disait :
-- Qu'aviez-vous donc ? Pourquoi ? Je n'ai pas compris ! Vous vous méprenez,
sans doute ? Vous êtes dans mon âme comme une madone sur un piédestal, à
une place haute, solide et immaculée. Mais j'ai besoin de vous pour vivre
! J'ai besoin de vos yeux, de votre voix, de votre pensée. Soyez mon amie,
ma soeur, mon ange !
Et il allongeait son bras et lui en entourait la taille. Elle tâchait de
se dégager mollement. Il la soutenait ainsi, en marchant.
Mais ils entendirent les deux chevaux qui broutaient le feuillage.
-- Oh ! encore, dit Rodolphe. Ne partons pas ! Restez !
Il l'entraîna plus loin, autour d'un petit étang, où des lentilles d'eau
faisaient une verdure sur les ondes. Des nénuphars flétris se tenaient immobiles
entre les joncs.
Au bruit de leurs pas dans l'herbe, des grenouilles sautaient pour se cacher.
-- J'ai tort, j'ai tort, disait-elle. Je suis folle de vous entendre.
-- Pourquoi ?... Emma ! Emma !
-- Oh ! Rodolphe !... fit lentement la jeune femme en se penchant sur son
épaule.
Le drap de sa robe s'accrochait au velours de l'habit. Elle renversa son
cou blanc, qui se gonflait d'un soupir ; et, défaillante, tout en pleurs,
avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s'abandonna.
Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, passant entre les
branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, tout autour d'elle, dans les
feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris,
en volant, eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était partout ; quelque
chose de doux semblait sortir des arbres ; elle sentait son coeur, dont
les battements recommençaient, et le sang circuler dans sa chair comme un
fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au-delà du bois, sur
les autres collines, un cri vague et prolongé, une voix qui se traînait,
et elle l'écoutait silencieusement, se mêlant comme une musique aux dernières
vibrations de ses nerfs émus. Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait
avec son canif une des deux brides cassées.
Ils s'en revinrent à Yonville, par le même chemin. Ils revirent sur la boue
les traces de leurs chevaux, côte à côte, et les mêmes buissons, les mêmes
cailloux dans l'herbe. Rien autour d'eux n'avait changé ; et pour elle,
cependant, quelque chose était survenu de plus considérable que si les montagnes
se fussent déplacées. Rodolphe, de temps à autre, se penchait et lui prenait
sa main pour la baiser.
Elle était charmante, à cheval ! Droite, avec sa taille mince, le genou
plié sur la crinière de sa bête et un peu colorée par le grand air dans
la rougeur du soir.
En entrant dans Yonville, elle caracola sur les pavés. On la regardait des
fenêtres.
Son mari, au dîner, lui trouva bonne mine ; mais elle eut l'air de ne pas
l'entendre lorsqu'il s'informa de sa promenade ; et elle restait le coude
au bord de son assiette, entre les deux bougies qui brûlaient.
-- Emma ! dit-il.
-- Quoi ?
-- Eh bien, j'ai passé cette après-midi chez M. Mexandre ; il a une ancienne
pouliche encore fort belle, un peu couronnée seulement, et qu'on aurait,
je suis sûr, pour une centaine d'écus...
Il ajouta :
-- Pensant même que cela te serait agréable, je l'ai retenue..., je l'ai
achetée... Ai-je bien fait ? Dis-moi donc.
Elle remua la tête en signe d'assentiment ; puis, un quart d'heure après
:
-- Sors-tu ce soir ? demanda-t-elle.
-- Oui. Pourquoi ?
-- Oh ! rien, rien, mon ami.
Et, dès qu'elle fut débarrassée de Charles, elle monta s'enfermer dans sa
chambre.
D'abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait les arbres, les chemins,
les fossés, Rodolphe, et elle sentait encore l'étreinte de ses bras, tandis
que le feuillage frémissait et que les joncs sifflaient.
Mais, en s'apercevant dans la glace, elle s'étonna de son visage. Jamais
elle n'avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d'une telle profondeur.
Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait.
Elle se répétait : " J'ai un amant ! un amant ! " se délectant à cette idée
comme à celle d'une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc
posséder enfin ces joies de l'amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait
désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait
passion, extase, délire ; une immensité bleuâtre l'entourait, les sommets
du sentiment étincelaient sous sa pensée, et l'existence ordinaire n'apparaissait
qu'au loin, tout en bas, dans l'ombre, entre les intervalles de ces hauteurs.
Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu'elle avait lus, et la légion
lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des
voix de soeurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie
véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse,
en se considérant dans ce type d'amoureuse qu'elle avait tant envié. D'ailleurs,
Emma éprouvait une satisfaction de vengeance. N'avait-elle pas assez souffert
! Mais elle triomphait maintenant, et l'amour, si longtemps contenu, jaillissait
tout entier avec des bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords,
sans inquiétude, sans trouble.
La journée du lendemain se passa dans une douceur nouvelle. Ils se firent
des serments. Elle lui raconta ses tristesses. Rodolphe l'interrompait par
ses baisers ; et elle lui demandait, en le contemplant les paupières à demi
closes, de l'appeler encore par son nom et de répéter qu'il l'aimait. C'était
dans la forêt, comme la veille, sous une hutte de sabotiers. Les murs en
étaient de paille et le toit descendait si bas, qu'il fallait se tenir courbé.
Ils étaient assis l'un contre l'autre, sur un lit de feuilles sèches.
A partir de ce jour-là, ils s'écrivirent régulièrement tous les soirs. Emma
portait sa lettre au bout du jardin, près de la rivière, dans une fissure
de la terrasse. Rodolphe venait l'y chercher et en plaçait une autre, qu'elle
accusait toujours trop courte.
Un matin, que Charles était sorti dés avant l'aube, elle fut prise par la
fantaisie de voir Rodolphe à l'instant. On pouvait arriver promptement à
la Huchette, y rester une heure et être rentré dans Yonville que tout le
monde encore serait endormi. Cette idée la fit haleter de convoitise, et
elle se trouva bientôt au milieu de la prairie, où elle marchait à pas rapides,
sans regarder derrière elle.
Le jour commençait à paraître. Emma, de loin, reconnut la maison de son
amant, dont les deux girouettes à queue d'aronde se découpaient en noir
sur le crépuscule pâle.
Après la cour de la ferme, il y avait un corps de logis qui devait être
le château. Elle y entra, comme si les murs, à son approche, se fussent
écartés d'eux-mêmes. Un grand escalier droit montait vers un corridor. Emma
tourna la clenche d'une porte, et tout à coup, au fond de la chambre, elle
aperçut un homme qui dormait. C'était Rodolphe. Elle poussa un cri.
-- Te voilà ! te voilà ! répétait-il. Comment as-tu fait pour venir ?...
Ah ! ta robe est mouillée !
-- Je t'aime ! répondit-elle en lui passant les bras autour du cou.
Cette première audace lui ayant réussi, chaque fois maintenant que Charles
sortait de bonne heure, Emma s'habillait vite et descendait à pas de loup
le perron qui conduisait au bord de l'eau.
Mais, quand la planche aux vaches était levée, il fallait suivre les murs
qui longeaient la rivière ; la berge était glissante ; elle s'accrochait
de la main, pour ne pas tomber, aux bouquets de ravenelles flétries. Puis
elle prenait à travers des champs en labour, où elle s'enfonçait, trébuchait
et empêtrait ses bottines minces. Son foulard, noué sur sa tête, s'agitait
au vent dans les herbages ; elle avait peur des boeufs, elle se mettait
à courir ; elle arrivait essoufflée, les joues roses, et exhalant de toute
sa personne un frais parfum de sève, de verdure et de grand air. Rodolphe,
à cette heure-là, dormait encore. C'était comme une matinée de printemps
qui entrait dans sa chambre.
Les rideaux jaunes, le long des fenêtres laissaient passer doucement une
lourde lumière blonde. Emma tâtonnait en clignant des yeux, tandis que les
gouttes de rosée suspendues à ses bandeaux faisaient comme une auréole de
topazes tout autour de sa figure. Rodolphe, en riant, l'attirait à lui et
il la prenait sur son coeur.
Ensuite, elle examinait l'appartement, elle ouvrait les tiroirs des meubles,
elle se peignait avec son peigne et se regardait dans le miroir à barbe.
Souvent même, elle mettait entre ses dents le tuyau d'une grosse pipe qui
était sur la table de nuit, parmi des citrons et des morceaux de sucre,
près d'une carafe d'eau.
Il leur fallait un bon quart d'heure pour les adieux. Alors Emma pleurait
; elle aurait voulu ne jamais abandonner Rodolphe. Quelque chose de plus
fort qu'elle la poussait vers lui, si bien qu'un jour, la voyant survenir
à l'improviste, il fronça le visage comme quelqu'un de contrarié.
-- Qu'as-tu donc ? dit-elle. Souffres-tu ? Parle-moi ! Enfin il déclara,
d'un air sérieux, que ses visites devenaient imprudentes et qu'elle se compromettait.
X.
Peu à peu, ces craintes de Rodolphe la gagnèrent. L'amour l'avait enivrée
d'abord, et elle n'avait songé à rien au-delà. Mais, à présent qu'il était
indispensable à sa vie, elle craignait d'en perdre quelque chose, ou même
qu'il ne fût troublé. Quand elle s'en revenait de chez lui, elle jetait
tout alentour des regards inquiets, épiant chaque forme qui passait à l'horizon
et chaque lucarne du village d'où l'on pouvait l'apercevoir. Elle écoutait
les pas, les cris, le bruit des charrues ; et elle s'arrêtait plus blême
et plus tremblante que les feuilles des peupliers qui se balançaient sur
sa tête.
Un matin, qu'elle s'en retournait ainsi, elle crut distinguer tout à coup
le long canon d'une carabine qui semblait la tenir en joue. Il dépassait
obliquement le bord d'un petit tonneau, à demi-enfoui entre les herbes,
sur la marge d'un fossé. Emma, prête à défaillir de terreur, avança cependant,
et un homme sortit du tonneau, comme ces diables à boudin qui se dressent
du fond des boîtes. Il avait des guêtres bouclées jusqu'aux genoux, sa casquette
enfoncée jusqu'aux yeux, les lèvres grelottantes et le nez rouge. C'était
le capitaine Binet, à l'affût des canards sauvages.
-- Vous auriez dû parler de loin ! s'écria-t-il. Quand on aperçoit un fusil,
il faut toujours avertir.
Le percepteur, par là, tâchait de dissimuler la crainte qu'il venait d'avoir
; car, un arrêté préfectoral ayant interdit la chasse aux canards autrement
qu'en bateau, M. Binet, malgré son respect pour les lois, se trouvait en
contravention. Aussi croyait-il à chaque minute entendre arriver le garde
champêtre. Mais cette inquiétude irritait son plaisir, et, tout seul dans
son tonneau, il s'applaudissait de son bonheur et de sa malice.
A la vue d'Emma, il parut soulagé d'un grand poids, et aussitôt, entamant
la conversation :
- Il ne fait pas chaud, ça pique !
Emma ne répondit rien. Il poursuivit :
-- Et vous voilà sortie de bien bonne heure ?
-- Oui, dit-elle en balbutiant ; je viens de chez la nourrice où est mon
enfant.
-- Ah ! fort bien ! fort bien ! Quant à moi, tel que vous me voyez, dès
la pointe du jour je suis là ; mais le temps est si crassineux, qu'à moins
d'avoir la plume juste au bout...
-- Bonsoir, monsieur Binet, interrompit-elle en lui tournant les talons.
-- Serviteur, madame, reprit-il d'un ton sec.
Et il rentra dans son tonneau.
Emma se repentit d'avoir quitté si brusquement le percepteur. Sans doute,
il allait faire des conjectures défavorables. L'histoire de la nourrice
était la pire excuse, tout le monde sachant bien à Yonville que la petite
Bovary, depuis un an, était revenue chez ses parents. D'ailleurs, personne
n'habitait aux environs ; ce chemin ne conduisait qu'à la Huchette ; Binet
donc avait deviné d'où elle venait, et il ne se tairait pas, il bavarderait,
c'était certain ! Elle resta jusqu'au soir à se torturer l'esprit dans tous
les projets de mensonges imaginables, et ayant sans cesse devant les yeux
cet imbécile à carnassière.
Charles, après le dîner, la voyant soucieuse, voulut, par distraction, la
conduire chez le pharmacien ; et la première personne qu'elle aperçut dans
la pharmacie, ce fut encore lui, le percepteur ! Il était debout devant
le comptoir, éclairé par la lumière du bocal rouge, et il disait :
-- Donnez-moi, je vous prie, une demi-once de vitriol.
-- Justin, cria l'apothicaire, apporte-nous l'acide sulfurique.
Puis, à Emma, qui voulait monter dans l'appartement de madame Homais :
-- Non, restez, ce n'est pas la peine, elle va descendre. Chauffez-vous
au poêle en attendant... Excusez-moi... Bonjour, docteur ( car le pharmacien
se plaisait beaucoup à prononcer ce mot docteur , comme si en l'adressant
à un autre, il eût fait rejaillir sur lui-même quelque chose de la pompe
qu'il y trouvait ) ... Mais prends garde de renverser les mortiers ! va
plutôt chercher les chaises de la petite salle ; tu sais bien qu'on ne dérange
pas les fauteuils du salon.
Et, pour remettre en place son fauteuil, Homais se précipitait hors du comptoir,
quand Binet lui demanda une demi-once d'acide de sucre.
-- Acide de sucre ? fit le pharmacien dédaigneusement. Je ne connais pas,
j'ignore ! Vous voulez peut-être de l'acide oxalique ? C'est oxalique, n'est-il
pas vrai ?
Binet expliqua qu'il avait besoin d'un mordant pour composer lui-même une
eau de cuivre avec quoi dérouiller diverses garnitures de chasse. Emma tressaillit.
Le pharmacien se mit à dire :
-- En effet, le temps n'est pas propice, à cause de l'humidité.
-- Cependant, reprit le percepteur d'un air finaud, il y a des personnes
qui s'en arrangent.
Elle étouffait.
-- Donnez-moi encore...
-- Il ne s'en ira donc jamais ! pensait-elle.
-- Une demi-once d'arcanson et de térébenthine, quatre onces de cire jaune,
et trois demi-onces de noir animal, s'il vous plaît, pour nettoyer les cuirs
vernis de mon équipement.
L'apothicaire commençait à tailler de la cire, quand madame Homais parut
avec Irma dans ses bras, Napoléon à ses côtés et Athalie qui la suivait.
Elle alla s'asseoir sur le banc de velours contre la fenêtre, et le gamin
s'accroupit sur un tabouret, tandis que sa soeur aînée rôdait autour de
la boîte à jujube, près de son petit papa. Celui-ci emplissait des entonnoirs
et bouchait des flacons, il collait des étiquettes, il confectionnait des
paquets. On se taisait autour de lui ; et l'on entendait seulement de temps
à autre tinter les poids dans les balances, avec quelques paroles basses
du pharmacien donnant des conseils à son élève.
-- Comment va votre jeune personne ? demanda tout à coup madame Homais.
-- Silence ! exclama son mari, qui écrivait des chiffres sur le cahier de
brouillons.
-- Pourquoi ne l'avez-vous pas amenée ? reprit-elle à demi-voix.
-- Chut ! chut ! fit Emma en désignant au doigt l'apothicaire.
Mais Binet, tout entier à la lecture de l'addition, n'avait rien entendu
probablement. Enfin il sortit. Alors Emma, débarrassée, poussa un grand
soupir.
-- Comme vous respirez fort ! dit madame Homais.
-- Ah ! c'est qu'il fait un peu chaud, répondit-elle.
Ils avisèrent donc, le lendemain, à organiser leurs rendez-vous ; Emma voulait
corrompre sa servante par un cadeau ; mais il eût mieux valu découvrir à
Yonville quelque maison discrète. Rodolphe promit d'en chercher une.
Pendant tout l'hiver, trois ou quatre fois la semaine, à la nuit noire,
il arrivait dans le jardin. Emma, tout exprès, avait retiré la clef de la
barrière, que Charles crut perdue.
Pour l'avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poignée de sable.
Elle se levait en sursaut ; mais quelquefois il lui fallait attendre, car
Charles avait la manie de bavarder au coin du feu, et il n'en finissait
pas. Elle se dévorait d'impatience ; si ses yeux l'avaient pu, ils l'eussent
fait sauter par les fenêtres. Enfin, elle commençait sa toilette de nuit
; puis, elle prenait un livre et continuait à lire fort tranquillement,
comme si la lecture l'eût amusée. Mais Charles, qui était au lit, l'appelait
pour se coucher.
-- Viens donc, Emma, disait-il, il est temps.
-- Oui, j'y vais ! répondait-elle.
Cependant, comme les bougies l'éblouissaient, il se tournait vers le mur
et s'endormait. Elle s'échappait en retenant son haleine, souriante, palpitante,
déshabillée.
Rodolphe avait un grand manteau ; il l'en enveloppait tout entière, et,
passant le bras autour de sa taille, il l'entraînait sans parler jusqu'au
fond du jardin.
C'était sous la tonnelle, sur ce même banc de bâtons pourris où autrefois
Léon la regardait si amoureusement, durant les soirs d'été. Elle ne pensait
guère à lui maintenant.
Les étoiles brillaient à travers les branches du jasmin sans feuilles. Ils
entendaient derrière eux la rivière qui coulait, et, de temps à autre, sur
la berge, le claquement des roseaux secs. Des massifs d'ombre, çà et là,
se bombaient dans l'obscurité, et parfois, frissonnant tous d'un seul mouvement,
ils se dressaient et se penchaient comme d'immenses vagues noires qui se
fussent avancées pour les recouvrir. Le froid de la nuit les faisait s'étreindre
davantage ; les soupirs de leurs lèvres leur semblaient plus forts ; leurs
yeux, qu'ils entrevoyaient à peine, leur paraissaient plus grands, et, au
milieu du silence, il y avait des paroles dites tout bas qui tombaient sur
leur âme avec une sonorité cristalline et qui s'y répercutaient en vibrations
multipliées.
Lorsque la nuit était pluvieuse, ils s'allaient réfugier dans le cabinet
aux consultations, entre le hangar et l'écurie. Elle allumait un des flambeaux
de la cuisine, qu'elle avait caché derrière les livres. Rodolphe s'installait
là comme chez lui. La vue de la bibliothèque et du bureau, de tout l'appartement
enfin, excitait sa gaieté ; et il ne pouvait se retenir de faire sur Charles
quantité de plaisanteries qui embarrassaient Emma. Elle eût désiré le voir
plus sérieux, et même plus dramatique à l'occasion, comme cette fois où
elle crut entendre dans l'allée un bruit de pas qui s'approchaient.
-- On vient ! dit-elle.
Il souffla la lumière.
-- As-tu tes pistolets ?
-- Pourquoi ?
-- Mais... pour te défendre, reprit Emma.
-- Est-ce de ton mari ? Ah ! le pauvre garçon !
Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait : " Je l'écraserais
d'une chiquenaude. "
Elle fut ébahie de sa bravoure, bien qu'elle y sentît une sorte d'indélicatesse
et de grossièreté naïve qui la scandalisa.
Rodolphe réfléchit beaucoup à cette histoire de pistolets. Si elle avait
parlé sérieusement, cela était fort ridicule, pensait-il, odieux même, car
il n'avait, lui, aucune raison de haïr ce bon Charles, n'étant pas ce qui
s'appelle dévoré de jalousie ; -- et, à ce propos, Emma lui avait fait un
grand serment qu'il ne trouvait pas non plus du meilleur goût.
D'ailleurs, elle devenait bien sentimentale. Il avait fallu échanger des
miniatures, on s'était coupé des poignées de cheveux, et elle demandait
à présent une bague, un véritable anneau de mariage, en signe d'alliance
éternelle. Souvent elle lui parlait des cloches du soir ou des voix de
la nature ; puis elle l'entretenait de sa mère, à elle, et de sa mère,
à lui. Rodolphe l'avait perdue depuis vingt ans. Emma, néanmoins, l'en consolait
avec des mièvreries de langage, comme on eût fait à un marmot abandonné,
et même lui disait quelquefois, en regardant la lune :
-- Je suis sûre que là-haut, ensemble, elles approuvent notre amour.
Mais elle était si jolie ! il en avait possédé si peu d'une candeur pareille
! Cet amour sans libertinage était pour lui quelque chose de nouveau, et
qui, le sortant de ses habitudes faciles, caressait à la fois son orgueil
et sa sensualité. L'exaltation d'Emma, que son bon sens bourgeois dédaignait,
lui semblait au fond du coeur charmante, puisqu'elle s'adressait à sa personne.
Alors, sûr d'être aimé, il ne se gêna pas, et insensiblement ses façons
changèrent.
Il n'avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui la faisaient pleurer,
ni de ces véhémentes caresses qui la rendaient folle ; si bien que leur
grand amour, où elle vivait plongée, parut se diminuer sous elle, comme
l'eau d'un fleuve qui s'absorberait dans son lit, et elle aperçut la vase.
Elle n'y voulut pas croire ; elle redoubla de tendresse ; et Rodolphe, de
moins en moins, cacha son indifférence.
Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cédé, ou si elle ne souhaitait
point, au contraire, le chérir davantage. L'humiliation de se sentir faible
se tournait en une rancune que les voluptés tempéraient. Ce n'était pas
de l'attachement, c'était comme une séduction permanente. Il la subjuguait.
Elle en avait presque peur.
Les apparences, néanmoins, étaient plus calmes que jamais, Rodolphe ayant
réussi à conduire l'adultère selon sa fantaisie ; et, au bout de six mois,
quand le printemps arriva, ils se trouvaient, l'un vis-à-vis de l'autre,
comme deux mariés qui entretiennent tranquillement une flamme domestique.
C'était l'époque où le père Rouault envoyait sa dinde, en souvenir de sa
jambe remise. Le cadeau arrivait toujours avec une lettre. Emma coupa la
corde qui la retenait au panier, et lut les lignes suivantes :
" Mes chers enfants,
" J'espère que la présente vous trouvera en bonne santé et que celui-là
vaudra bien les autres ; car il me semble un peu plus mollet, si j'ose dire,
et plus massif. Mais, la prochaine fois, par changement, je vous donnerai
un coq, à moins que vous ne teniez de préférence aux picots ; et
renvoyez-moi la bourriche, s'il vous plaît, avec les deux anciennes. J'ai
eu un malheur à ma charretterie, dont la couverture, une nuit qu'il ventait
fort, s'est envolée dans les arbres. La récolte non plus n'a pas été très
fameuse. Enfin, je ne sais pas quand j'irai vous voir. Ça m'est tellement
difficile de quitter maintenant la maison, depuis que je suis seul, ma pauvre
Emma ! "
Et il y avait ici un intervalle entre les lignes, comme si le bonhomme eût
laissé tomber sa plume pour rêver quelque temps.
" Quant à moi, je vais bien, sauf un rhume que j'ai attrapé l'autre jour
à la foire d'Yvetot, où j'étais parti pour retenir un berger, ayant mis
le mien dehors, par suite de sa trop grande délicatesse de bouche. Comme
on est à plaindre avec tous ces brigands-là ! Du reste, c'était aussi un
malhonnête.
" J'ai appris d'un colporteur qui, voyageant cet hiver par votre pays, s'est
fait arracher une dent, que Bovary travaillait toujours dur. Ça ne m'étonne
pas, et il m'a montré sa dent ; nous avons pris un café ensemble. Je lui
ai demandé s'il t'avait vue, il m'a dit que non, mais qu'il avait vu dans
l'écurie deux animaux, d'où je conclus que le métier roule. Tant mieux,
mes chers enfants, et que le bon Dieu vous envoie tout le bonheur imaginable.
" Il me fait deuil de ne pas connaître encore ma bien-aimée petite-fille
Berthe Bovary. J'ai planté pour elle, dans le jardin, sous ta chambre, un
prunier de prunes d'avoine, et je ne veux pas qu'on y touche, si ce n'est
pour lui faire plus tard des compotes, que je garderai dans l'armoire, à
son intention, quand elle viendra.
" Adieu, mes chers enfants. Je t'embrasse, ma fille ; vous aussi, mon gendre,
et la petite, sur les deux joues.
" Je suis, avec bien des compliments,
" Votre tendre père,
" Théodore ROUAULT. "
Elle resta quelques minutes à tenir entre ses doigts ce gros papier. Les
fautes d'orthographe s'y enlaçaient les unes aux autres, et Emma poursuivait
la pensée douce qui caquetait tout au travers comme une poule à demi cachée
dans une haie d'épines. On avait séché l'écriture avec les cendres du foyer,
car un peu de poussière grise glissa de la lettre sur sa robe, et elle crut
presque apercevoir son père se courbant vers l'âtre pour saisir les pincettes.
Comme il y avait longtemps qu'elle n'était plus auprès de lui, sur l'escabeau,
dans la cheminée, quand elle faisait brûler le bout d'un bâton à la grande
flamme des joncs marins qui pétillaient !... Elle se rappela des soirs d'été
tout pleins de soleil. Les poulains hennissaient quand on passait, et galopaient,
galopaient... Il y avait sous sa fenêtre une ruche à miel, et quelquefois
les abeilles, tournoyant dans la lumière, frappaient contre les carreaux
comme des balles d'or rebondissantes. Quel bonheur dans ce temps-là ! quelle
liberté ! quel espoir ! quelle abondance d'illusions ! Il n'en restait plus
maintenant ! Elle en avait dépensé à toutes les aventures de son âme, par
toutes les conditions successives, dans la virginité, dans le mariage et
dans l'amour ; -- les perdant ainsi continuellement le long de sa vie, comme
un voyageur qui laisse quelque chose de sa richesse à toutes les auberges
de la route.
Mais qui donc la rendait si malheureuse ? où était la catastrophe extraordinaire
qui l'avait bouleversée ? Et elle releva la tête, regardant autour d'elle,
comme pour chercher la cause de ce qui la faisait souffrir.
Un rayon d'avril chatoyait sur les porcelaines de l'étagère ; le feu brûlait
; elle sentait sous ses pantoufles la douceur du tapis ; le jour était blanc,
l'atmosphère tiède, et elle entendit son enfant qui poussait des éclats
de rire.
En effet, la petite fille, se roulait alors sur le gazon, au milieu de l'herbe
qu'on fanait. Elle était couchée à plat ventre, au haut d'une meule. Sa
bonne la retenait par la jupe. Lestiboudois ratissait à côté, et, chaque
fois qu'il s'approchait, elle se penchait en battant l'air de ses deux bras.
-- Amenez-la-moi ! dit sa mère se précipitant pour l'embrasser. Comme je
t'aime, ma pauvre enfant ! comme je t'aime !
Puis, s'apercevant qu'elle avait le bout des oreilles un peu sale, elle
sonna vite pour avoir de l'eau chaude, et la nettoya, la changea de linge,
de bas, de souliers, fit mille questions sur sa santé, comme au retour d'un
voyage, et enfin, la baisant encore et pleurant un peu, elle la remit aux
mains de la domestique, qui restait fort ébahie devant cet excès de tendresse.
Rodolphe, le soir, la trouva plus sérieuse que d'habitude.
-- Cela se passera, jugea-t-il, c'est un caprice.
Et il manqua consécutivement à trois rendez-vous. Quand il revint, elle
se montra froide et presque dédaigneuse.
-- Ah ! tu perds ton temps, ma mignonne...
Et il eut l'air de ne point remarquer ses soupirs mélancoliques, ni le mouchoir
qu'elle tirait.
C'est alors qu'Emma se repentit !
Elle se demanda même pourquoi donc elle exécrait Charles, et s'il n'eût
pas été meilleur de le pouvoir aimer. Mais il n'offrait pas grande prise
à ces retours du sentiment, si bien qu'elle demeurait fort embarrassée dans
sa velléité de sacrifice, lorsque l'apothicaire vint à propos lui fournir
une occasion.
XI.
Il avait lu dernièrement l'éloge d'une nouvelle méthode pour la cure des
pieds-bots, et, comme il était partisan du progrès, il conçut cette idée
patriotique que Yonville, pour se mettre au niveau , devait avoir
des opérations de stréphopodie .
-- Car, disait-il à Emma, que risque-t-on ? Examinez ( et il énumérait,
sur ses doigts, les avantages de la tentative ) ; succès presque certain,
soulagement et embellissement du malade, célébrité vite acquise à l'opérateur.
Pourquoi votre mari, par exemple, ne voudrait-il pas débarrasser ce pauvre
Hippolyte, du Lion d'Or ? Notez qu'il ne manquerait pas de raconter
sa guérison à tous les voyageurs, et puis ( Homais baissait la voix et regardait
autour de lui ) qui donc m'empêcherait d'envoyer au journal une petite note
là-dessus ? Eh ! mon Dieu ! un article circule..., on en parle..., cela
finit par faire la boule de neige ! Et qui sait ? qui sait ?
En effet, Bovary pouvait réussir ; rien n'affirmait à Emma qu'il ne fût
pas habile, et quelle satisfaction pour elle que de l'avoir engagé à une
démarche d'où sa réputation et sa fortune se trouveraient accrues ? Elle
ne demandait qu'à s'appuyer sur quelque chose de plus solide que l'amour.
Charles, sollicité par l'apothicaire et par elle, se laissa convaincre.
Il fit venir de Rouen le volume du docteur Duval, et, tous les soirs, se
prenant la tête entre les mains, il s'enfonçait dans cette lecture.
Tandis qu'il étudiait les équins, les varus et les valgus, c'est-à-dire
la strépbocatopodie, la stréphendopodie et la stréphexopodie ( ou, pour
parler mieux, les différentes déviations du pied, soit en bas, en dedans
ou en dehors ) , avec la stréphypopodie et la stréphanopodie ( autrement
dit torsion en dessous et redressement en haut ) , M. Homais par toute sorte
de raisonnements, exhortait le garçon d'auberge à se faire opérer.
-- A peine sentiras-tu, peut-être, une légère douleur ; c'est une simple
piqûre comme une petite saignée, moins que l'extirpation de certains cors.
Hippolyte, réfléchissant, roulait des yeux stupides.
-- Du reste, reprenait le pharmacien, ça ne me regarde pas ! c'est pour
toi ! par humanité pure ! Je voudrais te voir, mon ami, débarrassé de ta
hideuse claudication, avec ce balancement de la région lombaire, qui, bien
que tu prétendes, doit te nuire considérablement dans l'exercice de ton
métier.
Alors Homais lui représentait combien il se sentirait ensuite plus gaillard
et plus ingambe, et même lui donnait à entendre qu'il s'en trouverait mieux
pour plaire aux femmes ; et le valet d'écurie se prenait à sourire lourdement.
Puis il l'attaquait par la vanité :
-- N'es-tu pas un homme, saprelotte ? Que serait-ce donc, s'il t'avait fallu
servir, aller combattre sous les drapeaux ?... Ah ! Hippolyte !
Et Homais s'éloignait, déclarant qu'il ne comprenait pas cet entêtement,
cet aveuglement à se refuser aux bienfaits de la science.
Le malheureux céda, car ce fut comme une conjuration. Binet, qui ne se mêlait
jamais des affaires d'autrui, madame Lefrançois, Artémise, les voisins,
et jusqu'au maire, M. Tuvache, tout le monde l'en gagea, le sermonna, lui
faisait honte ; mais ce qui acheva de le décider, c'est que ça ne lui
coûterait rien . Bovary se chargeait même de fournir la machine pour
l'opération. Emma avait eu l'idée de cette générosité ; et Charles y consentit,
se disant au fond du coeur que sa femme était un ange.
Avec les conseils du pharmacien, et en recommençant trois fois, il fit donc
construire par le menuisier, aidé du serrurier, une manière de boîte pesant
huit livres environ, et où le fer, le bois, la tôle, le cuir, les vis et
les écrous ne se trouvaient point épargnés.
Cependant, pour savoir quel tendon couper à Hippolyte, il fallait connaître
d'abord quelle espèce de pied-bot il avait.
Il avait un pied faisant avec la jambe une ligne presque droite, ce qui
ne l'empêchait pas d'être tourné en dedans, de sorte que c'était un équin
mêlé d'un peu de varus, ou bien un léger varus fortement accusé d'équin.
Mais, avec cet équin, large en effet comme un pied de cheval, à peau rugueuse,
à tendons secs, à gros orteils, et où les ongles noirs figuraient les clous
d'un fer, le stréphopode, depuis le matin jusqu'à la nuit, galopait comme
un cerf. On le voyait continuellement sur la place, sautiller tout autour
des charrettes, en jetant en avant son support inégal. Il semblait même
plus vigoureux de cette jambe-là que de l'autre. A force d'avoir servi,
elle avait contracté comme des qualités morales de patience et d'énergie,
et quand on lui donnait quelque gros ouvrage, il s'écorait dessus, préférablement.
Or, puisque c'était un équin, il fallait couper le tendon d'Achille, quitte
à s'en prendre plus tard au muscle tibial antérieur pour se débarrasser
du varus ; car le médecin n'osait d'un seul coup risquer deux opérations,
et même il tremblait déjà, dans la peur d'attaquer quelque région importante
qu'il ne connaissait pas.
Ni Ambroise Paré, appliquant pour la première fois depuis Celse, après quinze
siècles d'intervalle, la ligature immédiate d'une artère ; ni Dupuytren
allant ouvrir un abcès à travers une couche épaisse d'encéphale ; ni Gensoul,
quand il fit la première ablation de maxillaire supérieur, n'avaient certes
le coeur si palpitant, la main si frémissante, l'intellect aussi tendu que
M. Bovary quand il approcha d'Hippolyte, son ténotome entre les doigts.
Et, comme dans les hôpitaux, on voyait à côté, sur une table, un tas de
charpie, des fils cirés, beaucoup de bandes, une pyramide de bandes, tout
ce qu'il y avait de bandes chez l'apothicaire. C'était M. Homais qui avait
organisé dès le matin tous ces préparatifs, autant pour éblouir la multitude
que pour s'illusionner lui-même. Charles piqua la peau ; on entendit un
craquement sec. Le tendon était coupé, l'opération était finie. Hippolyte
n'en revenait pas de surprise ; il se penchait sur les mains de Bovary pour
les couvrir de baisers.
-- Allons, calme-toi, disait l'apothicaire, tu témoigneras plus tard ta
reconnaissance envers ton bienfaiteur !
Et il descendit conter le résultat à cinq ou six curieux qui stationnaient
dans la cour, et qui s'imaginaient qu'Hippolyte allait reparaître marchant
droit. Puis Charles, ayant bouclé son malade dans le moteur mécanique, s'en
retourna chez lui, où Emma, tout anxieuse, l'attendait sur la porte. Elle
lui sauta au cou ; ils se mirent à table ; il mangea beaucoup, et même il
voulut, au dessert, prendre une tasse de café, débauche qu'il ne se permettait
que le dimanche lorsqu'il y avait du monde.
La soirée fut charmante, pleine de causeries, de rêves en commun. Ils parlèrent
de leur fortune future, d'améliorations à introduire dans leur ménage ;
il voyait sa considération s'étendant, son bien-être s'augmentant, sa femme
l'aimant toujours ; et elle se trouvait heureuse de se rafraîchir dans un
sentiment nouveau, plus sain, meilleur, enfin d'éprouver quelque tendresse
pour ce pauvre garçon qui la chérissait. L'idée de Rodolphe, un moment,
lui passa par la tête ; mais ses yeux se reportèrent sur Charles : elle
remarqua même avec surprise qu'il n'avait point les dents vilaines.
Ils étaient au lit lorsque M. Homais, malgré la cuisinière, entra tout à
coup dans la chambre, en tenant à la main une feuille de papier fraîche
écrite. C'était la réclame qu'il destinait au Fanal de Rouen . Il
la leur apportait à lire.
-- Lisez vous-même, dit Bovary.
Il lut
" Malgré les préjugés qui recouvrent encore une partie de la face de l'Europe
comme un réseau, la lumière cependant commence à pénétrer dans nos campagnes.
C'est ainsi que, mardi, notre petite cité d'Yonville s'est vue le théâtre
d'une expérience chirurgicale qui est en même temps un acte de haute philanthropie.
M. Bovary, un de nos praticiens les plus distingués... "
-- Ah ! c'est trop ! c'est trop ! disait Charles, que l'émotion suffoquait.
-- Mais non, pas du tout ! comment donc !... " A opéré d'un pied-bot...
" . Je n'ai pas mis le terme scientifique, parce que, vous savez, dans un
journal..., tout le monde peut-être ne comprendrait pas ; il faut que les
masses...
-- En effet, dit Bovary. Continuez.
Je reprends, dit le pharmacien. " M. Bovary, un de nos praticiens les plus
distingués, a opéré d'un pied-bot le nommé Hippolyte Tautain, garçon d'écurie
depuis vingt-cinq ans à l'hôtel du Lion d'Or , tenu par madame veuve
Lefrançois, sur la place d'Armes. La nouveauté de la tentative et l'intérêt
qui s'attachait au sujet avaient attiré un tel concours de population, qu'il
y avait véritablement encombrement au seuil de l'établissement. L'opération,
du reste, s'est pratiquée comme par enchantement, et à peine si quelques
gouttes de sang sont venues sur la peau, comme pour dire que le tendon rebelle
venait enfin de céder sous les efforts de l'art. Le malade, chose étrange
( nous l'affirmons de visu ) n'accusa point de douleur. Son état,
jusqu'à présent, ne laisse rien à désirer. Tout porte à croire que la convalescence
sera courte ; et qui sait même si, à la prochaine fête villageoise, nous
ne verrons pas notre brave Hippolyte figurer dans des danses bachiques,
au milieu d'un choeur de joyeux drilles, et ainsi prouver à tous les yeux,
par sa verve et ses entrechats, sa complète guérison ? Honneur donc aux
savants généreux ! honneur à ces esprits infatigables qui consacrent leurs
veilles à l'amélioration ou bien au soulagement de leur espèce ! Honneur
! trois fois honneur ! N'est-ce pas le cas de s'écrier que les aveugles
verront, les sourds entendront et les boiteux marcheront ! Mais ce que le
fanatisme autrefois promettait à ses élus, la science maintenant l'accomplit
pour tous les hommes ! Nous tiendrons nos lecteurs au courant des phases
successives de cette cure si remarquable. . "
Ce qui n'empêcha pas que, cinq jours après, la mère Lefrançois n'arrivât
tout effarée en s'écriant :
-- Au secours ! il se meurt !... J'en perds la tête !
Charles se précipita vers le Lion d'Or , et le pharmacien qui l'aperçut
passant sur la place, sans chapeau, abandonna la pharmacie. Il parut lui-même,
haletant, rouge, inquiet, et demandant à tous ceux qui montaient l'escalier
:
-- Qu'a donc notre intéressant stréphopode ?
Il se tordait, le stréphopode, dans des convulsions atroces, si bien que
le moteur mécanique où était enfermée sa jambe frappait contre la muraille
à la défoncer.
Avec beaucoup de précautions, pour ne pas déranger la position du membre,
on retira donc la boîte, et l'on vit un spectacle affreux. Les formes du
pied disparaissaient dans une telle bouffissure, que la peau tout entière
semblait près de se rompre, et elle était couverte d'ecchymoses occasionnées
par la fameuse machine. Hippolyte déjà s'était plaint d'en souffrir ; on
n'y avait pris garde ; il fallut reconnaître qu'il n'avait pas eu tort complètement
; et on le laissa libre quelques heures. Mais à peine l'oedème eut-il un
peu disparu, que les deux savants jugèrent à propos de rétablir le membre
dans l'appareil, et en l'y serrant davantage, pour accélérer les choses.
Enfin, trois jours après, Hippolyte n'y pouvant plus tenir, ils retirèrent
encore une fois la mécanique, tout en s'étonnant beaucoup du résultat qu'ils
aperçurent. Une tuméfaction livide s'étendait sur la jambe, et avec des
phlyctènes de place en place, par où suintait un liquide noir. Cela prenait
une tournure sérieuse. Hippolyte commençait à s'ennuyer, et la mère Lefrançois
l'installa dans la petite salle, près de la cuisine, pour qu'il eût au moins
quelque distraction.
Mais le percepteur, qui tous les jours y dînait, se plaignit avec amertume
d'un tel voisinage. Alors on transporta Hippolyte dans la salle de billard.
Il était là, geignant sous ses grosses couvertures, pâle, la barbe longue,
les yeux caves, et, de temps à autre, tournant sa tête en sueur sur le sale
oreiller où s'abattaient les mouches. Madame Bovary le venait voir. Elle
lui apportait des linges pour ses cataplasmes, et le consolait, l'encourageait.
Du reste, il ne manquait pas de compagnie, les jours de marché surtout,
lorsque les paysans autour de lui poussaient les billes du billard, escrimaient
avec les queues, fumaient, buvaient, chantaient, braillaient.
-- Comment vas-tu ? disaient-ils en lui frappant sur l'épaule. Ah ! tu n'es
pas fier, à ce qu'il paraît ! mais c'est ta faute. Il faudrait faire ceci,
faire cela.
Et on lui racontait des histoires de gens qui avaient tous été guéris par
d'autres remèdes que les siens ; puis, en manière de consolation, ils ajoutaient
:
-- C'est que tu t'écoutes trop ! lève-toi donc ! tu te dorlotes comme un
roi ! Ah ! n'importe, vieux farceur ! tu ne sens pas bon !
La gangrène, en effet, montait de plus en plus. Bovary en était malade lui-même.
Il venait à chaque heure, à tout moment. Hippolyte le regardait avec des
yeux pleins d'épouvante et balbutiait en sanglotant :
-- Quand est-ce que je serai guéri ?... Ah ! sauvez-moi !... Que je suis
malheureux ! que je suis malheureux !
Et le médecin s'en allait, toujours en lui recommandant la diète.
-- Ne l'écoute point, mon garçon, reprenait la mère Lefrançois ; ils t'ont
déjà bien assez martyrisé ? tu vas t'affaiblir encore. Tiens, avale !
Et elle lui présentait quelque bon bouillon, quelque tranche de gigot, quelque
morceau de lard, et parfois des petits verres d'eau-de-vie, qu'il n'avait
pas le courage de porter à ses lèvres.
L'abbé Bournisien, apprenant qu'il empirait, fit demander à le voir. Il
commença par le plaindre de son mal, tout en déclarant qu'il fallait s'en
réjouir, puisque c'était la volonté du Seigneur, et profiter vite de l'occasion
pour se réconcilier avec le ciel.
-- Car, disait l'ecclésiastique d'un ton paterne, tu négligeais un peu tes
devoirs ; on te voyait rarement à l'office divin ; combien y a-t-il d'années
que tu ne t'es approché de la sainte table ? Je comprends que tes occupations,
que le tourbillon du monde aient pu t'écarter du soin de ton salut. Mais
à présent, c'est l'heure d'y réfléchir. Ne désespère pas cependant ; j'ai
connu de grands coupables qui, près de comparaître devant Dieu ( tu n'en
es point encore là, je le sais bien ) , avaient implorés sa miséricorde,
et qui certainement sont morts dans les meilleures dispositions. Espérons
que, tout comme eux, tu nous donneras de bons exemples ! Ainsi, par précaution,
qui donc t'empêcherait de réciter matin et soir un " Je vous salue, Marie,
pleine de grâce ", et un " Notre Père, qui êtes aux cieux. " ? Oui fais
cela ! pour moi, pour m'obliger. Qu'est-ce que ça coûte ?... Me le promets-tu
?
Le pauvre diable promit. Le curé revint les jours suivants. Il causait avec
l'aubergiste et même racontait des anecdotes entremêlées de plaisanteries,
de calembours qu'Hippolyte ne comprenait pas. Puis, dès que la circonstance
le permettait, il retombait sur les matières de religion, en prenant une
figure convenable.
Son zèle parut réussir ; car bientôt le stréphopode témoigna l'envie d'aller
en pèlerinage à Bon-secours, s'il se guérissait : à quoi M. Bournisien répondit
qu'il ne voyait pas d'inconvénient ; deux précautions valaient mieux qu'une.
On ne risquait rien .
L'apothicaire s'indigna contre ce qu'il appelait les manoeuvres du prêtre
; elles nuisaient, prétendait-il, à la convalescence d'Hippolyte, et
il répétait à madame Lefrançois :
-- Laissez-le ! laissez-le ! vous lui perturbez le moral avec votre mysticisme
!
Mais la bonne femme ne voulait plus l'entendre. Il était la cause de
tout . Par esprit de contradiction, elle accrocha même au chevet du
malade un bénitier tout plein, avec une branche de buis.
Cependant la religion pas plus que la chirurgie ne paraissait le secourir,
et l'invincible pourriture allait montant toujours des extrémités vers le
ventre. On avait beau varier les potions et changer les cataplasmes, les
muscles chaque jour se décollaient davantage, et enfin Charles répondit
par un signe de tête affirmatif quand la mère Lefrançois lui demanda si
elle ne pourrait point, en désespoir de cause, faire venir M. Canivet, de
Neufchâtel, qui était une célébrité.
Docteur en médecine, âgé de cinquante ans, jouissant d'une bonne position
et sûr de lui-même, le confrère ne se gêna pas pour rire dédaigneusement
lorsqu'il découvrit cette jambe gangrenée jusqu'au genou. Puis, ayant déclaré
net qu'il la fallait amputer, il s'en alla chez le pharmacien déblatérer
contre les ânes qui avaient pu réduire un malheureux homme en un tel état.
Secouant M. Homais par le bouton de sa redingote, il vociférait dans la
pharmacie :
-- Ce sont là des inventions de Paris ! Voilà les idées de ces messieurs
de la Capitale ! c'est comme le strabisme, le chloroforme et la lithotritie,
un tas de monstruosités que le gouvernement devrait défendre ! Mais on veut
faire le malin, et l'on vous fourre des remèdes sans s'inquiéter des conséquences.
Nous ne sommes pas si forts que cela, nous autres ; nous ne sommes pas des
savants, des mirliflores, des jolis coeurs ; nous sommes des praticiens,
des guérisseurs, et nous n'imaginerions pas d'opérer quelqu'un qui se porte
à merveille ! Redresser des pieds-bots ! est-ce qu'on peut redresser les
pieds-bots ? c'est comme si l'on voulait, par exemple, rendre droit un bossu
!
Homais souffrait en écoutant ce discours, et il dissimulait son malaise
sous un sourire de courtisan, ayant besoin de ménager M. Canivet, dont les
ordonnances quelquefois arrivaient jusqu'à Yonville ; aussi ne prit-il pas
la défense de Bovary, ne fit-il même aucune observation, et, abandonnant
ses principes, il sacrifia sa dignité aux intérêts plus sérieux de son négoce.
Ce fut dans le village un événement considérable que cette amputation de
cuisse par le docteur Canivet ! Tous les habitants, ce jour-là, s'étaient
levés de meilleure heure, et la Grande-Rue, bien que pleine de monde, avait
quelque chose de lugubre comme s'il se fût agi d'une exécution capitale.
On discutait chez l'épicier sur la maladie d'Hippolyte ; les boutiques ne
vendaient rien, et madame Tuvache, la femme du maire, ne bougeait pas de
sa fenêtre, par l'impatience où elle était de voir venir l'opérateur.
Il arriva dans son cabriolet, qu'il conduisait lui-même. Mais, le ressort
du côté droit s'étant à la longue affaissé sous le poids de sa corpulence,
il se faisait que la voiture penchait un peu tout en allant, et l'on apercevait
sur l'autre coussin près de lui une vaste boîte, recouverte de basane rouge,
dont les trois fermoirs de cuivre brillaient magistralement.
Quand il fut entré comme un tourbillon sous le porche du Lion d'Or ,
le docteur, criant très haut, ordonna de dételer son cheval, puis il alla
dans l'écurie voir s'il mangeait bien l'avoine ; car, en arrivant chez ses
malades, il s'occupait d'abord de sa jument et de son cabriolet. On disait
même à propos : " Ah ! M. Canivet, c'est un original ! " Et on l'estimait
davantage pour cet inébranlable aplomb. L'univers aurait pu crever jusqu'au
dernier homme, qu'il n'eût pas failli à la moindre de ses habitudes.
Homais se présenta.
-- Je compte sur vous, fit le docteur. Sommes-nous prêts ? En marche !
Mais l'apothicaire, en rougissant, avoua qu'il était trop sensible pour
assister à une pareille opération.
-- Quand on est simple spectateur, disait-il, l'imagination, vous savez,
se frappe ! Et puis j'ai le système nerveux tellement...
-- Ah bah ! interrompit Canivet, vous me paraissez, au contraire, porté
à l'apoplexie. Et, d'ailleurs, cela ne m'étonne pas ; car, vous autres,
messieurs les pharmaciens, vous êtes continuellement fourrés dans votre
cuisine, ce qui doit finir par altérer votre tempérament. Regardez-moi,
plutôt : tous les jours, je me lève à quatre heures, je fais ma barbe à
l'eau froide ( je n'ai jamais froid ) , et je ne porte pas de flanelle,
je n'attrape aucun rhume, le coffre est bon ! Je vis tantôt d'une manière,
tantôt d'une autre, en philosophe, au hasard de la fourchette. C'est pourquoi
je ne suis point délicat comme vous, et il m'est aussi parfaitement égal
de découper un chrétien que la première volaille venue. Après ça, direz-vous,
l'habitude..., l'habitude !...
Alors, sans aucun égard pour Hippolyte, qui suait d'angoisse entre ses draps,
ces messieurs engagèrent une conversation où l'apothicaire compara le sang-froid
d'un chirurgien à celui d'un général ; et ce rapprochement fut agréable
à Canivet, qui se répandit en paroles sur les exigences de son art. Il le
considérait comme un sacerdoce, bien que les officiers de santé le déshonorassent.
Enfin, revenant au malade, il examina les bandes apportées par Homais, les
mêmes qui avaient comparu lors du pied-bot, et demanda quelqu'un pour lui
tenir le membre. On envoya chercher Lestiboudois, et M. Canivet, ayant retroussé
ses manches, passa dans la salle de billard, tandis que l'apothicaire restait
avec Artémise et l'aubergiste, plus pâles toutes les deux que leur tablier,
et l'oreille tendue contre la porte.
Bovary, pendant ce temps-là, n'osait bouger de sa maison. Il se tenait en
bas, dans la salle, assis au coin de la cheminée sans feu, le menton sur
sa poitrine, les mains jointes, les yeux fixes. Quelle mésaventure ! pensait-il,
quel désappointement ! Il avait pris pourtant toutes les précautions imaginables.
La fatalité s'en était mêlée. N'importe ! Si Hippolyte plus tard venait
à mourir, c'est lui qui l'aurait assassiné. Et puis, quelle raison donnerait-il
dans les visites, quand on l'interrogerait ? Peut-être, cependant, s'était-il
trompé en quelque chose ? Il cherchait, ne trouvait pas. Mais les plus fameux
chirurgiens se trompaient bien. Voilà ce qu'on ne voudrait jamais croire
! on allait rire, au contraire, clabauder ! Cela se répandrait jusqu'à Forges
! jusqu'à Neufchâtel ! jusqu'à Rouen ! partout ! Qui sait si des confrères
n'écriraient pas contre lui ? Une polémique s'ensuivrait, il faudrait répondre
dans les journaux. Hippolyte même pouvait lui faire un procès. Il se voyait
déshonoré, ruiné, perdu ! Et son imagination, assaillie par une multitude
d'hypothèses, ballottait au milieu d'elles comme un tonneau vide emporté
à la mer et qui roule sur les flots.
Emma, en face de lui, le regardait ; elle ne partageait pas son humiliation,
elle en éprouvait une autre : c'était de s'être imaginé qu'un pareil homme
pût valoir quelque chose, comme si vingt fois déjà elle n'avait pas suffisamment
aperçu sa médiocrité.
Charles se promenait de long en large, dans la chambre. Ses bottes craquaient
sur le parquet.
-- Assieds-toi, dit-elle, tu m'agaces !
Il se rassit.
Comment donc avait-elle fait ( elle qui était si intelligente ! ) pour se
méprendre encore une fois ? Du reste, par quelle déplorable manie avoir
ainsi abîmé son existence en sacrifices continuels ? Elle se rappela tous
ses instincts de luxe, toutes les privations de son âme, les bassesses du
mariage, du ménage, ses rêves tombant dans la boue comme des hirondelles
blessées, tout ce qu'elle avait désiré, tout ce qu'elle s'était refusé,
tout ce qu'elle aurait pu avoir ! Et pourquoi ? Pourquoi ?
Au milieu du silence qui emplissait le village, un cri déchirant traversa
l'air. Bovary devint pâle à s'évanouir. Elle fronça les sourcils d'un geste
nerveux, puis continua. C'était pour lui cependant, pour cet être, pour
cet homme qui ne comprenait rien, qui ne sentait rien ! car il était là,
tout tranquillement, et sans même se douter que le ridicule de son nom allait
désormais la salir comme lui. Elle avait fait des efforts pour l'aimer,
et elle s'était repentie en pleurant d'avoir cédé à un autre.
-- Mais c'était peut-être un valgus ! exclama soudain Bovary, qui méditait.
Au choc imprévu de cette phrase tombant sur sa pensée comme une balle de
plomb dans un plat d'argent, Emma tressaillant leva la tête pour deviner
ce qu'il voulait dire ; et ils se regardèrent silencieusement, presque ébahis
de se voir, tant ils étaient par leur conscience éloignés l'un de l'autre.
Charles la considérait avec le regard trouble d'un homme ivre, tout en écoutant,
immobile, les derniers cris de l'amputé qui se suivaient en modulations
traînantes, coupées de saccades aiguës, comme le hurlement lointain de quelque
bête qu'on égorge. Emma mordait ses lèvres blêmes, et, roulant entre ses
doigts un des brins du polypier qu'elle avait cassé, elle fixait sur Charles
la pointe ardente de ses prunelles, comme deux flèches de feu prêtes à partir.
Tout en lui l'irritait maintenant, sa figure, son costume, ce qu'il ne disait
pas, sa personne entière, son existence enfin. Elle se repentait, comme
d'un crime, de sa vertu passée, et ce qui en restait encore s'écroulait
sous les coups furieux de son orgueil. Elle se délectait dans toutes les
ironies mauvaises de l'adultère triomphant. Le souvenir de son amant revenait
à elle avec des attractions vertigineuses : elle y jetait son âme, emportée
vers cette image par un enthousiasme nouveau ; et Charles lui semblait aussi
détaché de sa vie, aussi absent pour toujours, aussi impossible et anéanti,
que s'il allait mourir et qu'il eût agonisé sous ses yeux.
Il se fit un bruit de pas sur le trottoir. Charles regarda ; et, à travers
la jalousie baissée, il aperçut au bord des halles, en plein soleil, le
docteur Canivet qui s'essuyait le front avec son foulard. Homais, derrière
lui, portait à la main une grande boîte rouge, et ils se dirigeaient tous
les deux du côté de la pharmacie.
Alors, par tendresse subite et découragement, Charles se tourna vers sa
femme en lui disant :
-- Embrasse-moi donc, ma bonne !
-- Laisse-moi ! fit-elle, toute rouge de colère.
-- Qu'as-tu ? qu'as-tu ? répétait-il stupéfait. Calme-toi ! Reprends-toi
!... Tu sais bien que je t'aime !... viens !
-- Assez ! s'écria-t-elle d'un air terrible.
Et s'échappant de la salle, Emma ferma la porte si fort, que le baromètre
bondit de la muraille et s'écrasa par terre.
Charles s'affaissa dans son fauteuil, bouleversé, cherchant ce qu'elle pouvait
avoir, imaginant une maladie nerveuse, pleurant, et sentant vaguement circuler
autour de lui quelque chose de funeste et d'incompréhensible.
Quand Rodolphe, le soir, arriva dans le jardin, il trouva sa maîtresse qui
l'attendait au bas du perron, sur la première marche. Ils s'étreignirent,
et toute leur rancune se fondit comme une neige sous la chaleur de ce baiser.
XII.
Ils recommencèrent à s'aimer. Souvent même, au milieu de la journée, Emma
lui écrivait tout à coup ; puis, à travers les carreaux, faisait un signe
à Justin, qui, dénouant vite sa serpillière, s'envolait à la Huchette. Rodolphe
arrivait ; c'était pour lui dire qu'elle s'ennuyait, que son mari était
odieux et son existence affreuse !
-- Est-ce que j'y peux quelque chose ? s'écria-t-il un jour, impatienté.
-- Ah ! Si tu voulais !...
Elle était assise par terre, entre ses genoux, les bandeaux dénoués, le
regard perdu.
-- Quoi donc ? fit Rodolphe.
Elle soupira.
-- Nous irions vivre ailleurs..., quelque part...
-- Tu es folle, vraiment ! dit-il en riant. Est-ce possible ?
Elle revint là-dessus ; il eut l'air de ne pas comprendre et détourna la
conversation.
Ce qu'il ne comprenait pas, c'était tout ce trouble dans une chose aussi
simple que l'amour. Elle avait un motif, une raison, et comme un auxiliaire
à son attachement.
Cette tendresse, en effet, chaque jour s'accroissait davantage sous la répulsion
du mari. Plus elle se livrait à l'un, plus elle exécrait l'autre ; jamais
Charles ne lui paraissait aussi désagréable, avoir les doigts aussi carrés,
l'esprit aussi lourd, les façons si communes qu'après ses rendez-vous avec
Rodolphe, quand ils se trouvaient ensemble. Alors, tout en faisant l'épouse
et la vertueuse, elle s'enflammait à l'idée de cette tête dont les cheveux
noirs se tournaient en une boucle vers le front hâlé, de cette taille à
la fois si robuste et si élégante, de cet homme enfin qui possédait tant
d'expérience dans la raison, tant d'emportement dans le désir ! C'était
pour lui qu'elle se limait les ongles avec un soin de ciseleur, et qu'il
n'y avait jamais assez de cold-cream sur sa peau, ni de patchouli
dans ses mouchoirs. Elle se chargeait de bracelets, de bagues, de colliers.
Quand il devait venir, elle emplissait de roses ses deux grands vases de
verre bleu, et disposait son appartement et sa personne comme une courtisane
qui attend un prince. Il fallait que la domestique fût sans cesse à blanchir
du linge ; et, de toute la journée, Félicité ne bougeait de la cuisine,
où le petit Justin, qui souvent lui tenait compagnie, la regardait travailler.
Le coude sur la longue planche où elle repassait, il considérait avidement
toutes ces affaires de femmes étalées autour de lui : les jupons de basin,
les fichus, les collerettes, et les pantalons à coulisse, vastes de hanches
et qui se rétrécissaient par le bas.
-- A quoi cela sert-il ? demandait le jeune garçon en passant sa main sur
la crinoline ou les agrafes.
-- Tu n'as donc jamais rien vu ? répondait en riant Félicité ; comme si
ta patronne, madame Homais, n'en portait pas de pareils.
-- Ah bien oui ! madame Homais !
Et il ajoutait d'un ton méditatif :
-- Est-ce que c'est une dame comme Madame ?
Mais Félicité s'impatientait de le voir tourner ainsi tout autour d'elle.
Elle avait six ans de plus, et Théodore, le domestique de M. Guillaumin,
commençait à lui faire la cour.
-- Laisse-moi tranquille ! disait-elle en déplaçant son pot d'empois. Va-t'en
plutôt piler des amandes ; tu es toujours à fourrager du côté des femmes
; attends pour te mêler de ça, méchant mioche, que tu aies de la barbe au
menton.
-- Allons, ne vous fâchez pas, je m'en vais vous faire ses bottines .
Et aussitôt, il atteignait sur le chambranle les chaussures d'Emma, tout
empâtées de crotte -- la crotte des rendez-vous -- qui se détachait en poudre
sous ses doigts, et qu'il regardait monter doucement dans un rayon de soleil.
-- Comme tu as peur de les abîmer ! disait la cuisinière, qui n'y mettait
pas tant de façons quand elle les nettoyait elle-même, parce que Madame,
dès que l'étoffe n'était plus fraîche, les lui abandonnait.
Emma en avait une quantité dans son armoire, et qu'elle gaspillait à mesure,
sans que jamais Charles se permît la moindre observation.
C'est ainsi qu'il déboursa trois cents francs pour une jambe de bois dont
elle jugea convenable de faire cadeau à Hippolyte. Le pilon en était garni
de liège, et il y avait des articulations à ressort, une mécanique compliquée
recouverte d'un pantalon noir, que terminait une botte vernie. Mais Hippolyte,
n'osant à tous les jours se servir d'une si belle jambe, supplia madame
Bovary de lui en procurer une autre plus commode. Le médecin, bien entendu,
fit encore les frais de cette acquisition.
Donc, le garçon d'écurie peu à peu recommença son métier. On le voyait comme
autrefois parcourir le village, et quand Charles entendait de loin, sur
les pavés, le bruit sec de son bâton, il prenait bien vite une autre route.
C'était M. Lheureux, le marchand, qui s'était chargé de la commande ; cela
lui fournit l'occasion de fréquenter Emma. Il causait avec elle des nouveaux
déballages de Paris, de mille curiosités féminines, se montrait fort complaisant,
et jamais ne réclamait d'argent. Emma s'abandonnait à cette facilité de
satisfaire tous ses caprices. Ainsi, elle voulut avoir, pour la donner à
Rodolphe, une fort belle cravache qui se trouvait à Rouen dans un magasin
de parapluies. M. Lheureux, la semaine d'après, la lui posa sur sa table.
Mais le lendemain il se présenta chez elle avec une facture de deux cent
soixante et dix francs, sans compter les centimes. Emma fut très embarrassée
: tous les tiroirs du secrétaire étaient vides ; on devait plus de quinze
jours à Lestiboudois, deux trimestres à la servante, quantité d'autres choses
encore, et Bovary attendait impatiemment l'envoi de M. Derozerays, qui avait
coutume, chaque année, de le payer vers la Saint-Pierre.
Elle réussit d'abord à éconduire Lheureux ; enfin il perdit patience : on
le poursuivait, ses capitaux étaient absents, et, s'il ne rentrait dans
quelques-uns, il serait forcé de lui reprendre toutes les marchandises qu'elle
avait.
-- Eh ! reprenez-les ! dit Emma.
-- Oh ! c'est pour rire ! répliqua-t-il. Seulement, je ne regrette que la
cravache. Ma foi ! je la redemanderai à Monsieur.
-- Non ! non ! fit-elle.
-- Ah ! je te tiens ! pensa Lheureux.
Et, sûr de sa découverte, il sortit en répétant à demi-voix et avec son
petit sifflement habituel :
-- Soit ! nous verrons ! nous verrons !
Elle rêvait comment se tirer de là, quand la cuisinière entrant, déposa
sur la cheminée un petit rouleau de papier bleu, de la part de M. Derozerays
. Emma sauta dessus, l'ouvrit. Il y avait quinze napoléons. C'était
le compte. Elle entendit Charles dans l'escalier ; elle jeta l'or au fond
de son tiroir et prit la clef.
Trois jours après, Lheureux reparut.
-- J'ai un arrangement à vous proposer, dit-il ; si, au lieu de la somme
convenue, vous vouliez prendre...
-- La voilà, fit-elle en lui plaçant dans la main quatorze napoléons.
Le marchand fut stupéfait. Alors, pour dissimuler son désappointement, il
se répandit en excuses et en offres de service qu'Emma refusa toutes ; puis
elle resta quelques minutes palpant dans la poche de son tablier les deux
pièces de cent sous qu'il lui avait rendues. Elle se promettait d'économiser,
afin de rendre plus tard...
-- Ah bah ! songea-t-elle, il n'y pensera plus.
Outre la cravache à pommeau de vermeil, Rodolphe avait reçu un cachet avec
cette devise : Amor nel cor ; de plus, une écharpe pour se faire
un cache-nez, et enfin un porte-cigares tout pareil à celui du Vicomte,
que Charles avait autrefois ramassé sur la route et qu'Emma conservait.
Cependant ces cadeaux l'humiliaient. Il en refusa plusieurs ; elle insista,
et Rodolphe finit par obéir, la trouvant tyrannique et trop envahissante.
Puis elle avait d'étranges idées :
-- Quand minuit sonnera, disait-elle, tu penseras à moi !
Et, s'il avouait n'y avoir point songé, c'étaient des reproches en abondance,
et qui se terminaient toujours par l'éternel mot :
-- M'aimes-tu ?
-- Mais oui, je t'aime ! répondait-il.
-- Beaucoup ?
-- Certainement !
-- Tu n'en as pas aimé d'autres, hein ?
-- Crois-tu m'avoir pris vierge ? exclamait-il en riant.
Emma pleurait, et il s'efforçait de la consoler, enjolivant de calembours
ses protestations.
-- Oh ! c'est que je t'aime ! reprenait-elle, je t'aime à ne pouvoir me
passer de toi, sais-tu bien ? J'ai quelquefois des envies de te revoir où
toutes les colères de l'amour me déchirent. Je me demande : " Où est-il
? " Peut-être il parle à d'autres femmes ? Elles lui sourient, il s'approche...
Oh ! non, n'est-ce pas, aucune ne te plaît ? Il y en a de plus belles ;
mais, moi, je sais mieux aimer ! Je suis ta servante et ta concubine ! Tu
es mon roi, mon idole ! tu es bon ! tu es beau ! tu es intelligent ! tu
es fort !
Il s'était tant de fois entendu dire ces choses, qu'elles n'avaient pour
lui rien d'original. Emma ressemblait à toutes les maîtresses ; et le charme
de la nouveauté, peu à peu tombant comme un vêtement, laissait voir à nu
l'éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes formes et
le même langage. Il ne distinguait pas, cet homme si plein de pratique,
la dissemblance des sentiments sous la parité des expressions. Parce que
des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles,
il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là ; on en devait rabattre,
pensait-il, les discours exagérés cachant les affections médiocres ; comme
si la plénitude de l'âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores
les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure
de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole
humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire
danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles.
Mais, avec cette supériorité de critique appartenant à celui qui, dans n'importe
quel engagement, se tient en arrière, Rodolphe aperçut en cet amour d'autres
jouissances à exploiter. Il jugea toute pudeur incommode. Il la traita sans
façon. Il en fit quelque chose de souple et de corrompu. C'était une sorte
d'attachement idiot plein d'admiration pour lui, de voluptés pour elle,
une béatitude qui l'engourdissait ; et son âme s'enfonçait en cette ivresse
et s'y noyait, ratatinée, comme le duc de Clarence dans son tonneau de malvoisie.
Par l'effet seul de ses habitudes amoureuses, madame Bovary changea d'allures.
Ses regards devinrent plus hardis, ses discours plus libres ; elle eut même
l'inconvenance de se promener avec M. Rodolphe, une cigarette à la bouche,
comme pour narguer le monde ; enfin, ceux qui doutaient encore ne
doutèrent plus quand on la vit, un jour, descendre de l'Hirondelle ,
la taille serrée dans un gilet, à la façon d'un homme ; et madame Bovary
mère, qui, après une épouvantable scène avec son mari, était venue se réfugier
chez son fils, ne fut pas la bourgeoise la moins scandalisée. Bien d'autres
choses lui déplurent : d'abord Charles n'avait point écouté ses conseils
pour l'interdiction des romans ; puis, le genre de la maison lui
déplaisait ; elle se permit des observations, et l'on se fâcha, une fois
surtout, à propos de Félicité.
Madame Bovary mère, la veille au soir, en traversant le corridor, l'avait
surprise dans la compagnie d'un homme, un homme à collier brun, d'environ
quarante ans, et qui, au bruit de ses pas, s'était vite échappé de la cuisine.
Alors Emma se prit à rire ; mais la bonne dame s'emporta, déclarant qu'à
moins de se moquer des moeurs, on devait surveiller celles des domestiques.
-- De quel monde êtes-vous ? dit la bru, avec un regard tellement impertinent
que madame Bovary lui demanda si elle ne défendait point sa propre cause.
-- Sortez ! fit la jeune femme en se levant d'un bond.
-- Emma !... maman !... s'écriait Charles pour les rapatrier.
Mais elles s'étaient enfouies toutes les deux dans leur exaspération. Emma
trépignait en répétant :
-- Ah ! quel savoir-vivre ! quelle paysanne !
Il courut à sa mère ; elle était hors des gonds, elle balbutiait :
-- C'est une insolente ! une évaporée ! pire, peut-être ! Et elle voulait
partir immédiatement, si l'autre ne venait lui faire des excuses. Charles
retourna donc vers sa femme et la conjura de céder ; il se mit à genoux
; elle finit par répondre :
-- Soit ! j'y vais.
En effet, elle tendit la main à sa belle-mère avec une dignité de marquise,
en lui disant :
-- Excusez-moi, madame.
Puis, remontée chez elle, Emma se jeta tout à plat ventre sur son lit, et
elle y pleura comme un enfant, la tête enfoncée dans l'oreiller.
Ils étaient convenus, elle et Rodolphe, qu'en cas d'événement extraordinaire,
elle attacherait à la persienne un petit chiffon de papier blanc, afin que,
si par hasard il se trouvait à Yonville, il accourût dans la ruelle, derrière
la maison. Emma fit le signal ; elle attendait depuis trois quarts d'heure,
quand tout à coup elle aperçut Rodolphe au coin des halles. Elle fut tentée
d'ouvrir la fenêtre, de l'appeler ; mais déjà il avait disparu. Elle retomba
désespérée.
Bientôt pourtant il lui sembla que l'on marchait sur le trottoir. C'était
lui, sans doute ; elle descendit l'escalier, traversa la cour. Il était
là, dehors. Elle se jeta dans ses bras.
-- Prends donc garde, dit-il.
-- Ah ! Si tu savais ! reprit-elle.
Et elle se mit à lui raconter tout, à la hâte, sans suite, exagérant les
faits, en inventant plusieurs, et prodiguant les parenthèses si abondamment
qu'il n'y comprenait rien.
-- Allons, mon pauvre ange, du courage, console-toi, patience !
-- Mais voilà quatre ans que je patiente et que je souffre !... Un amour
comme le nôtre devrait s'avouer à la face du ciel ! Ils sont à me torturer.
Je n'y tiens plus ! Sauve-moi !
Elle se serrait contre Rodolphe. Ses yeux, pleins de larmes, étincelaient
comme des flammes sous l'onde ; sa gorge haletait à coups rapides ; jamais
il ne l'avait tant aimée ; si bien qu'il en perdit la tête et qu'il lui
dit :
-- Que faut-il faire ? Que veux-tu ?
-- Emmène-moi ! s'écria-t-elle. Enlève-moi... Oh ! je t'en supplie !
Et elle se précipita sur sa bouche, comme pour y saisir le consentement
inattendu qui s'en exhalait dans un baiser.
-- Mais..., reprit Rodolphe.
-- Quoi donc ?
-- Et ta fille ?
Elle réfléchit quelques minutes, puis répondit :
-- Nous la prendrons, tant pis !
-- Quelle femme ! se dit-il en la regardant s'éloigner.
Car elle venait de s'échapper dans le jardin. On l'appelait.
La mère Bovary, les jours suivants, fut très étonnée de la métamorphose
de sa bru. En effet, Emma se montra plus docile, et même poussa la déférence
jusqu'à lui demander une recette pour faire mariner des cornichons.
Etait-ce afin de les mieux duper l'un et l'autre ? ou bien voulait-elle,
par une sorte de stoïcisme voluptueux, sentir plus profondément l'amertume
des choses qu'elle allait abandonner ? Mais elle n'y prenait garde, au contraire
; elle vivait comme perdue dans la dégustation anticipée de son bonheur
prochain. C'était avec Rodolphe un éternel sujet de causeries. Elle s'appuyait
sur son épaule, elle murmurait :
-- Hein ! quand nous serons dans la malle-poste !... Y songes-tu ? Est-ce
possible ? Il me semble qu'au moment où je sentirai la voiture s'élancer,
ce sera comme si nous montions en ballon, comme si nous partions vers les
nuages. Sais-tu que je compte les jours ?... Et toi ?
Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque ; elle avait cette
indéfinissable beauté qui résulte de la joie, de l'enthousiasme, du succès,
et qui n'est que l'harmonie du tempérament avec les circonstances. Ses convoitises,
ses chagrins, l'expérience du plaisir et ses illusions toujours jeunes,
comme font aux fleurs le fumier, la pluie, les vents et le soleil, l'avaient
par gradations développée, et elle s'épanouissait enfin dans la plénitude
de sa nature. Ses paupières semblaient taillées tout exprès pour ses longs
regards amoureux où la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort écartait
ses narines minces et relevait le coin charnu de ses lèvres qu'ombrageait
à la lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu'un artiste habile en corruptions
avait disposé sur sa nuque la torsade de ses cheveux : ils s'enroulaient
en une masse lourde, négligemment, et selon les hasards de l'adultère, qui
les dénouait tous les jours. Sa voix maintenant prenait des inflexions plus
molles, sa taille aussi ; quelque chose de subtil qui vous pénétrait se
dégageait même des draperies de sa robe et de la cambrure de son pied. Charles,
comme aux premiers temps de son mariage, la trouvait délicieuse et tout
irrésistible.
Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n'osait pas la réveiller. La
veilleuse de porcelaine arrondissait au plafond une clarté tremblante, et
les rideaux fermés du petit berceau faisaient comme une hutte blanche qui
se bombait dans l'ombre, au bord du lit. Charles les regardait. Il croyait
entendre l'haleine légère de son enfant. Elle allait grandir maintenant
; chaque saison, vite, amènerait un progrès. Il la voyait déjà revenant
de l'école à la tombée du jour, toute rieuse, avec sa brassière tachée d'encre,
et portant au bras son panier ; puis il faudrait la mettre en pension, cela
coûterait beaucoup ; comment faire ? Alors il réfléchissait. Il pensait
à louer une petite ferme aux environs, et qu'il surveillerait lui-même,
tous les matins, en allant voir ses malades. Il en économiserait le revenu,
il le placerait à la caisse d'épargne ; ensuite il achèterait des actions,
quelque part, n'importe où ; d'ailleurs, la clientèle augmenterait ; il
y comptait, car il voulait que Berthe fût bien élevée, qu'elle eût des talents,
qu'elle apprît le piano. Ah ! qu'elle serait jolie, plus tard, à quinze
ans, quand, ressemblant à sa mère, elle porterait comme elle, dans l'été,
de grands chapeaux de paille ! on les prendrait de loin pour les deux soeurs.
Il se la figurait travaillant le soir auprès d'eux, sous la lumière de la
lampe ; elle lui broderait des pantoufles ; elle s'occuperait du ménage
; elle emplirait toute la maison de sa gentillesse et de sa gaieté. Enfin,
ils songeraient à son établissement : on lui trouverait quelque brave garçon
ayant un état solide ; il la rendrait heureuse ; cela durerait toujours.
Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d'être endormie ; et, tandis
qu'il s'assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d'autres rêves.
Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un
pays nouveau, d'où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient,
les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d'une montagne, ils apercevaient
tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires,
des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers
aigus portaient des nids de cigognes. On marchait au pas, à cause des grandes
dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient
des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir
les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont
la vapeur s'envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide
au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d'eau. Et puis ils
arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient
au vent, le long de la falaise et des cabanes. C'est là qu'ils s'arrêteraient
pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d'un
palmier, au fond d'un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en
gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile
et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les
nuits douces qu'ils contempleraient. Cependant, sur l'immensité de cet avenir
qu'elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait ; les jours,
tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots ; et cela se balançait
à l'horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil. Mais l'enfant
se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort,
et Emma ne s'endormait que le matin, quand l'aube blanchissait les carreaux
et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de la pharmacie.
Elle avait fait venir M. Lheureux et lui avait dit :
-- J'aurais besoin d'un manteau, un grand manteau, à long collet, doublé.
-- Vous partez en voyage ? demanda-t-il.
-- Non ! mais..., n'importe, je compte sur vous, n'est-ce pas ? et vivement
!
Il s'inclina.
-- Il me faudrait encore, reprit-elle, une caisse..., pas trop lourde...,
commode.
-- Oui, oui, j'entends, de quatre-vingt-douze centimètres environ sur cinquante,
comme on les fait à présent.
-- Avec un sac de nuit.
-- Décidément, pensa Lheureux, il y a du grabuge là-dessous.
-- Et tenez, dit madame Bovary en tirant sa montre de sa ceinture, prenez
cela ; vous vous payerez dessus.
Mais le marchand s'écria qu'elle avait tort ; ils se connaissaient ; est-ce
qu'il doutait d'elle ? Quel enfantillage ! Elle insista cependant pour qu'il
prit au moins la chaîne, et déjà Lheureux l'avait mise dans sa poche et
s'en allait, quand elle le rappela.
-- Vous laisserez tout chez vous. Quant au manteau, -- elle eut l'air de
réfléchir, -- ne l'apportez pas non plus ; seulement, vous me donnerez l'adresse
de l'ouvrier et avertirez qu'on le tienne à ma disposition.
C'était le mois prochain qu'ils devaient s'enfuir. Elle partirait d'Yonville
comme pour aller faire des commissions à Rouen. Rodolphe aurait retenu les
places, pris des passeports, et même écrit à Paris, afin d'avoir la malle
entière jusqu'à Marseille, où il s'achèteraient une calèche et, de là, continueraient
sans s'arrêter, par la route de Gênes. Elle aurait eu soin d'envoyer chez
Lheureux son bagage, qui serait directement porté à l'Hirondelle ,
de manière que personne ainsi n'aurait de soupçons ; et, dans tout cela,
jamais il n'était question de son enfant. Rodolphe évitait d'en parler ;
peut-être qu'elle n'y pensait pas.
Il voulut avoir encore deux semaines devant lui, pour terminer quelques
dispositions ; puis, au bout de huit jours, il en demanda quinze autres
; puis il se dit malade ; ensuite il fit un voyage ; le mois d'août se passa,
et, après tous ces retards, ils arrêtèrent que ce serait irrévocablement
pour le 4 septembre, un lundi.
Enfin le samedi, l'avant-veille, arriva.
Rodolphe vint le soir, plus tôt que de coutume.
-- Tout est-il prêt ? lui demanda-t-elle.
-- Oui.
Alors ils firent le tour d'une plate-bande, et allèrent s'asseoir près de
la terrasse, sur la margelle du mur.
-- Tu es triste, dit Emma.
-- Non, pourquoi ?
Et cependant il la regardait singulièrement, d'une façon tendre.
-- Est-ce de t'en aller ? reprit-elle, de quitter tes affections, ta vie
? Ah ! je comprends... Mais, moi, je n'ai rien au monde ! tu es tout pour
moi. Aussi je serai tout pour toi, je te serai une famille, une patrie ;
je te soignerai, je t'aimerai.
-- Que tu es charmante ! dit-il en la saisissant dans ses bras.
-- Vrai ? fit-elle avec un rire de volupté. M'aimes-tu ? Jure-le donc !
-- Si je t'aime ! Si je t'aime ! mais je t'adore, mon amour !
La lune, toute ronde et couleur de pourpre, se levait à ras de terre, au
fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers,
qui la cachaient de place en place, comme un rideau noir, troué. Puis elle
parut, éclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle éclairait ; et
alors, se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande tache,
qui faisait une infinité d'étoiles ; et cette lueur d'argent semblait s'y
tordre jusqu'au fond, à la manière d'un serpent sans tête couvert d'écailles
lumineuses. Cela ressemblait aussi à quelque monstrueux candélabre, d'où
ruisselaient, tout du long, des gouttes de diamant en fusion. La nuit douce
s'étalait autour d'eux ; des nappes d'ombre emplissaient les feuillages.
Emma, les yeux à demi clos, aspirait avec de grands soupirs le vent frais
qui soufflait. Ils ne se parlaient pas, trop perdus qu'ils étaient dans
l'envahissement de leur rêverie. La tendresse des anciens jours leur revenait
au coeur, abondante et silencieuse comme la rivière qui coulait, avec autant
de mollesse qu'en apportait le parfum des seringas, et projetait dans leurs
souvenirs des ombres plus démesurées et plus mélancoliques que celles des
saules immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bête nocturne,
hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les feuilles, ou bien
on entendait par moments une pêche mûre qui tombait toute seule de l'espalier.
-- Ah ! la belle nuit ! dit Rodolphe.
-- Nous en aurons d'autres ! reprit Emma.
Et, comme se parlant à elle-même :
-- Oui, il fera bon voyager... Pourquoi ai-je le coeur triste, cependant
? Est-ce l'appréhension de l'inconnu..., l'effet des habitudes quittées...,
ou plutôt... ? Non, c'est l'excès du bonheur ! Que je suis faible, n'est-ce
pas ? Pardonne-moi !
-- Il est encore temps ! s'écria-t-il. Réfléchis, tu t'en repentiras peut-être.
-- Jamais ! fit-elle impétueusement.
Et, en se rapprochant de lui :
-- Quel malheur donc peut-il me survenir ? Il n'y a pas de désert, pas de
précipice ni d'océan que je ne traverserais avec toi. A mesure que nous
vivrons ensemble, ce sera comme une étreinte chaque jour plus serrée, plus
complète ! Nous n'aurons rien qui nous trouble, pas de soucis, nul obstacle
! Nous serons seuls, tout à nous, éternellement... Parle donc, réponds-moi.
Il répondait à intervalles réguliers : " Oui... oui !... " Elle lui avait
passé les mains dans ses cheveux, et elle répétait d'une voix enfantine,
malgré de grosses larmes qui coulaient :
-- Rodolphe ! Rodolphe !... Ah ! Rodolphe, cher petit Rodolphe !
Minuit sonna.
-- Minuit ! dit-elle. Allons, c'est demain ! encore un jour !
Il se leva pour partir ; et, comme si ce geste qu'il faisait eût été le
signal de leur fuite, Emma, tout à coup, prenant un air gai :
-- Tu as les passeports ?
-- Oui.
-- Tu n'oublies rien ?
-- Non.
-- Tu en es sûr ?
-- Certainement.
-- C'est à l'hôtel de Provence , n'est-ce pas, que tu m'attendras
?... à midi ?
Il fit un signe de tête.
-- A demain, donc ! dit Emma dans une dernière caresse.
Et elle le regarda s'éloigner.
Il ne se détournait pas. Elle courut après lui, et, se penchant au bord
de l'eau entre des broussailles :
-- A demain ! s'écria-t-elle.
Il était déjà de l'autre côté de la rivière et marchait vite dans la prairie.
Au bout de quelques minutes, Rodolphe s'arrêta ; et, quand il la vit avec
son vêtement blanc peu à peu s'évanouir dans l'ombre comme un fantôme, il
fut pris d'un tel battement de coeur, qu'il s'appuya contre un arbre pour
ne pas tomber.
-- Quel imbécile je suis ! fit-il en jurant épouvantablement. N'importe,
c'était une jolie maîtresse !
Et, aussitôt, la beauté d'Emma, avec tous les plaisirs de cet amour, lui
réapparurent. D'abord il s'attendrit, puis il se révolta contre elle.
-- Car enfin, exclamait-il en gesticulant, je ne peux pas m'expatrier, avoir
la charge d'une enfant.
Il se disait ces choses pour s'affermir davantage.
-- Et, d'ailleurs, les embarras, la dépense... Ah ! non, non, mille fois
non ! cela eût été trop bête !
XIII.
A peine arrivé chez lui, Rodolphe s'assit brusquement à son bureau, sous
la tête de cerf faisant trophée contre la muraille. Mais, quand il eut la
plume entre les doigts, il ne sut rien trouver, si bien que, s'appuyant
sur les deux coudes, il se mit à réfléchir. Emma lui semblait être reculée
dans un passé lointain, comme si la résolution qu'il avait prise venait
de placer entre eux, tout à coup, un immense intervalle.
Afin de ressaisir quelque chose d'elle, il alla chercher dans l'armoire,
au chevet de son lit, une vieille boîte à biscuits de Reims où il enfermait
d'habitude ses lettres de femmes, et il s'en échappa une odeur de poussière
humide et de roses flétries. D'abord il aperçut un mouchoir de poche, couvert
de gouttelettes pâles. C'était un mouchoir à elle, une fois qu'elle avait
saigné du nez, en promenade ; il ne s'en souvenait plus. Il y avait auprès,
se cognant à tous les angles, la miniature donnée par Emma ; sa toilette
lui parut prétentieuse et son regard en coulisse du plus pitoyable
effet ; puis, à force de considérer cette image et d'évoquer le souvenir
du modèle, les traits d'Emma peu à peu se confondirent en sa mémoire, comme
si la figure vivante et la figure peinte, se frottant l'une contre l'autre,
se fussent réciproquement effacées. Enfin, il lut de ses lettres ; elles
étaient pleines d'explications relatives à leur voyage, courtes, techniques
et pressantes comme des billets d'affaires. Il voulut revoir les longues,
celles d'autrefois ; pour les trouver au fond de la boîte, Rodolphe dérangea
toutes les autres ; et machinalement il se mit à fouiller dans ce tas de
papiers et de choses, y retrouvant pêle-mêle des bouquets, une jarretière,
un masque noir, des épingles et des cheveux -- des cheveux ! de bruns, de
blonds ; quelques-uns même, s'accrochant à la ferrure de la boîte, se cassaient
quand on l'ouvrait.
Ainsi flânant parmi ses souvenirs, il examinait les écritures et le style
des lettres, aussi variés que leurs orthographes. Elles étaient tendres
ou joviales, facétieuses, mélancoliques ; il y en avait qui demandaient
de l'amour et d'autres qui demandaient de l'argent. A propos d'un mot, il
se rappelait des visages, de certains gestes, un son de voix ; quelquefois
pourtant il ne se rappelait rien.
En effet, ces femmes, accourant à la fois dans sa pensée, s'y gênaient les
unes les autres et s'y rapetissaient, comme sous un même niveau d'amour
qui les égalisait. Prenant donc à poignée les lettres confondues, il s'amusa
pendant quelques minutes à les faire tomber en cascades, de sa main droite
dans sa main gauche. Enfin, ennuyé, assoupi, Rodolphe alla reporter la boîte
dans l'armoire en se disant :
-- Quels tas de blagues !...
Ce qui résumait son opinion ; car les plaisirs, comme des écoliers dans
la cour d'un collège, avaient tellement piétiné sur son coeur, que rien
de vert n'y poussait, et ce qui passait par là, plus étourdi que les enfants,
n'y laissait pas même, comme eux, son nom gravé sur la muraille.
-- Allons, se dit-il, commençons !
Il écrivit :
" Du courage, Emma ! du courage ! Je ne veux pas faire le malheur de votre
existence... "
-- Après tout, c'est vrai, pensa Rodolphe ; j'agis dans son intérêt ; je
suis honnête.
" Avez-vous mûrement pesé votre détermination ? Savez-vous l'abîme où je
vous entraînais, pauvre ange ? Non, n'est-ce pas ? Vous alliez confiante
et folle, croyant au bonheur, à l'avenir... Ah ! malheureux que nous sommes
! insensés ! "
Rodolphe s'arrêta pour trouver ici quelque bonne excuse.
-- Si je lui disais que toute ma fortune est perdue ?... Ah ! non, et d'ailleurs,
cela n'empêcherait rien. Ce serait à recommencer plus tard. Est-ce qu'on
peut faire entendre raison à des femmes pareilles !
Il réfléchit, puis ajouta :
" Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, et j'aurai continuellement pour
vous un dévouement profond ; mais, un jour, tôt ou tard, cette ardeur (
c'est là le sort des choses humaines ) se fût diminuée, sans doute ! Il
nous serait venu des lassitudes, et qui sait même si je n'aurais pas eu
l'atroce douleur d'assister à vos remords et d'y participer moi-même, puisque
je les aurais causés. L'idée seule des chagrins qui vous arrivent me torture,
Emma ! Oubliez-moi ! Pourquoi faut-il que je vous aie connue ? Pourquoi
étiez-vous si belle ? Est-ce ma faute ? O mon Dieu ! non, non, n'en accusez
que la fatalité ! "
-- Voilà un mot qui fait toujours de l'effet, se dit-il. . Ah ! Si vous
eussiez été une de ces femmes au coeur frivole comme on en voit, certes,
j'aurais pu, par égoïsme, tenter une expérience alors sans danger pour vous.
Mais cette exaltation délicieuse, qui fait à la fois votre charme et votre
tourment, vous a empêchée de comprendre, adorable femme que vous êtes, la
fausseté de notre position future. Moi non plus, je n'y avais pas réfléchi
d'abord, et je me reposais à l'ombre de ce bonheur idéal, comme à celle
du mancenillier, sans prévoir les conséquences. "
-- Elle va peut-être croire que c'est par avarice que j'y renonce... Ah
! n'importe ! tant pis, il faut en finir !
" Le monde est cruel, Emma. Partout où nous eussions été, il nous aurait
poursuivis. Il vous aurait fallu subir les questions indiscrètes, la calomnie,
le dédain, l'outrage peut-être. L'outrage à vous ! Oh !... Et moi qui voudrais
vous faire asseoir sur un trône ! moi qui emporte votre pensée comme un
talisman ! Car je me punis par l'exil de tout le mal que je vous ai fait.
Je pars. Où ? Je n'en sais rien, je suis fou ! Adieu ! Soyez toujours bonne
! Conservez le souvenir du malheureux qui vous a perdue. Apprenez mon nom
à votre enfant, qu'il le redise dans ses prières. "
La mèche des deux bougies tremblait. Rodolphe se leva pour aller fermer
la fenêtre, et, quand il se fut rassis :
--- Il me semble que c'est tout. Ah ! encore ceci, de peur qu'elle ne vienne
à me relancer :
" Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes ; car j'ai voulu m'enfuir
au plus vite afin d'éviter la tentation de vous revoir. Pas de faiblesse
! Je reviendrai ; et peut-être que, plus tard, nous causerons ensemble très
froidement de nos anciennes amours. Adieu ! "
Et il y avait un dernier adieu, séparé en deux mots A Dieu ! ce qu'il
jugeait d'un excellent goût.
-- Comment vais-je signer, maintenant ? se dit-il. Votre tout dévoué ?...
Non. Votre ami ?... Oui, c'est cela.
" Votre ami. "
Il relut sa lettre. Elle lui parut bonne.
-- Pauvre petite femme ! pensa-t-il avec attendrissement. Elle va me croire
plus insensible qu'un roc ; il eût fallu quelques larmes là-dessus ; mais,
moi, je ne peux pas pleurer ; ce n'est pas ma faute. Alors, s'étant versé
de l'eau dans un verre, Rodolphe y trempa son doigt et il laissa tomber
de haut une grosse goutte, qui fit une tache pâle sur l'encre ; puis, cherchant
à cacheter la lettre, le cachet Amor nel cor se rencontra.
-- Cela ne va guère à la circonstance... Ah bah ! n'importe !
Après quoi, il fuma trois pipes et s'alla coucher.
Le lendemain, quand il fut debout ( vers deux heures environ, il avait dormi
tard ) , Rodolphe se fit cueillir une corbeille d'abricots. Il disposa la
lettre dans le fond, sous des feuilles de vigne, et ordonna tout de suite
à Girard, son valet de charrue, de porter cela délicatement chez madame
Bovary. Il se servait de ce moyen pour correspondre avec elle, lui envoyant,
selon la saison, des fruits ou du gibier.
-- Si elle te demande de mes nouvelles, dit-il, tu répondras que je suis
parti en voyage. Il faut remettre le panier à elle-même, en mains propres...
Va, et prends garde !
Girard passa sa blouse neuve, noua son mouchoir autour des abricots, et
marchant à grands pas lourds dans ses grosses galoches ferrées, prit tranquillement
le chemin d'Yonville.
Madame Bovary, quand il arriva chez elle, arrangeait avec Félicité, sur
la table de la cuisine, un paquet de linge.
-- Voilà, dit le valet, ce que notre maître vous envoie.
Elle fut saisie d'une appréhension, et, tout en cherchant quelque monnaie
dans sa poche, elle considérait le paysan d'un oeil hagard, tandis qu'il
la regardait lui-même avec ébahissement, ne comprenant pas qu'un pareil
cadeau pût tant émouvoir quelqu'un. Enfin il sortit. Félicité restait. Elle
n'y tenait plus, elle courut dans la salle comme pour y porter les abricots,
renversa le panier, arracha les feuilles, trouva la lettre, l'ouvrit, et,
comme s'il y avait eu derrière elle un effroyable incendie, Emma se mit
à fuir vers sa chambre, tout épouvantée.
Charles y était, elle l'aperçut ; il lui parla, elle n'entendit rien, et
elle continua vivement à monter les marches, haletante, éperdue, ivre, et
toujours tenant cette horrible feuille de papier, qui lui claquait dans
les doigts comme une plaque de tôle. Au second étage, elle s'arrêta devant
la porte du grenier, qui était fermée. Alors elle voulut se calmer ; elle
se rappela la lettre ; il fallait la finir, elle n'osait pas. D'ailleurs,
où ? comment ? on la verrait.
-- Ah ! non, ici, pensa-t-elle, je serai bien.
Emma poussa la porte et entra.
Les ardoises laissaient tomber d'aplomb une chaleur lourde, qui lui serrait
les tempes et l'étouffait ; elle se traîna jusqu'à la mansarde close, dont
elle tira le verrou, et la lumière éblouissante jaillit d'un bond.
En face, par-dessus les toits, la pleine campagne s'étalait à perte de vue.
En bas, sous elle, la place du village était vide ; les cailloux du trottoir
scintillaient, les girouettes des maisons se tenaient immobiles ; au coin
de la rue, il partit d'un étage inférieur une sorte de ronflement à modulations
stridentes. C'était Binet qui tournait.
Elle s'était appuyée contre l'embrasure de la mansarde, et elle relisait
la lettre avec des ricanements de colère. Mais plus elle y fixait d'attention,
plus ses idées se confondaient. Elle le revoyait, elle l'entendait, elle
l'entourait de ses deux bras ; et des battements de coeur, qui la frappaient
sous la poitrine comme à grands coups de bélier, s'accéléraient l'un après
l'autre, à intermittences inégales. Elle jetait les yeux tout autour d'elle
avec l'envie que la terre croulât. Pourquoi n'en pas finir ? Qui la retenait
donc ? Elle était libre. Et elle s'avança, elle regarda les pavés en se
disant :
-- Allons ! allons !
Le rayon lumineux qui montait d'en bas directement tirait vers l'abîme le
poids de son corps. Il lui semblait que le sol de la place oscillant s'élevait
le long des murs, et que le plancher s'inclinait par le bout, à la manière
d'un vaisseau qui tangue. Elle se tenait tout au bord, presque suspendue,
entourée d'un grand espace. Le bleu du ciel l'envahissait, l'air circulait
dans sa tête creuse, elle n'avait qu'à céder, qu'à se laisser prendre ;
et le ronflement du tour ne discontinuait pas, comme une voix furieuse qui
l'appelait.
-- Ma femme ! ma femme ! cria Charles.
Elle s'arrêta.
-- Où es-tu donc ? Arrive !
L'idée qu'elle venait d'échapper à la mort faillit la faire s'évanouir de
terreur ; elle ferma les yeux ; puis elle tressaillit au contact d'une main
sur sa manche : c'était Félicité.
-- Monsieur vous attend, Madame ; la soupe est servie.
Et il fallut descendre ! il fallut se mettre à table !
Elle essaya de manger. Les morceaux l'étouffaient. Alors elle déplia sa
serviette comme pour en examiner les reprises et voulut réellement s'appliquer
à ce travail, compter les fils de la toile. Tout à coup, le souvenir de
la lettre lui revint. L'avait-elle donc perdue ? Où la retrouver ? Mais
elle éprouvait une telle lassitude dans l'esprit, que jamais elle ne put
inventer un prétexte à sortir de table. Puis elle était devenue lâche ;
elle avait peur de Charles ; il savait tout, c'était sûr ! En effet, il
prononça ces mots, singulièrement :
-- Nous ne sommes pas près, à ce qu'il paraît, de voir M. Rodolphe.
-- Qui te l'a dit ? fit-elle en tressaillant.
- Qui me l'a dit ? répliqua-t-il un peu surpris de ce ton brusque ; c'est
Girard, que j'ai rencontré tout à l'heure à la porte du Café Français
. Il est parti en voyage, ou il doit partir.
Elle eut un sanglot.
- Quoi donc t'étonne ? Il s'absente ainsi de temps à autre pour se distraire,
et, ma foi ! je l'approuve. Quand on a de la fortune et que l'on est garçon
!... Du reste, il s'amuse joliment, notre ami ! c'est un farceur, M. Langlois
m'a conté...
Il se tut par convenance, à cause de la domestique qui entrait.
Celle-ci replaça dans la corbeille les abricots répandus sur l'étagère ;
Charles, sans remarquer la rougeur de sa femme, se les fit apporter, en
prit un et mordit à même.
-- Oh ! parfait ! disait-il. Tiens, goûte.
Et il tendit la corbeille, qu'elle repoussa doucement.
-- Sens donc : quelle odeur ! fit-il en la lui passant sous le nez à plusieurs
reprises.
-- J'étouffe ! s'écria-t-elle en se levant d'un bond.
Mais, par un effort de volonté, ce spasme disparut ; puis :
-- Ce n'est rien ! dit-elle, ce n'est rien ! c'est nerveux ! Assieds-toi,
mange !
Car elle redoutait qu'on ne fût à la questionner, à la soigner, qu'on ne
la quittât plus.
Charles, pour lui obéir, s'était rassis, et il crachait dans sa main les
noyaux des abricots, qu'il déposait ensuite dans son assiette.
Tout à coup, un tilbury bleu passa au grand trot sur la place. Emma poussa
un cri et tomba roide par terre, à la renverse.
En effet, Rodolphe, après bien des réflexions, s'était décidé à partir pour
Rouen. Or, comme il n'y a, de la Huchette à Buchy, pas d'autre chemin que
celui d'Yonville, il lui avait fallu traverser le village, et Emma l'avait
reconnu à la lueur des lanternes qui coupaient comme un éclair le crépuscule.
Le pharmacien, au tumulte qui se faisait dans la maison, s'y précipita.
La table, avec toutes les assiettes, était renversée ; de la sauce, de la
viande, les couteaux, la salière et l'huilier jonchaient l'appartement ;
Charles appelait au secours ; Berthe, effarée, criait ; et Félicité, dont
les mains tremblaient, délaçait Madame, qui avait le long du corps des mouvements
convulsifs.
-- Je cours, dit l'apothicaire, chercher dans mon laboratoire, un peu de
vinaigre aromatique.
Puis, comme elle rouvrait les yeux en respirant le flacon :
-- J'en étais sûr, fit-il ; cela vous réveillerait un mort.
-- Parle-nous ! disait Charles, parle-nous ! Remets-toi ! C'est moi, ton
Charles qui t'aime ! Me reconnais-tu ? Tiens, voilà ta petite fille : embrasse-la
donc !
L'enfant avançait les bras vers sa mère pour se pendre à son cou. Mais,
détournant la tête, Emma dit d'une voix saccadée :
-- Non, non ! personne !
Elle s'évanouit encore. On la porta sur son lit.
Elle restait étendue, la bouche ouverte, les paupières fermées, les mains
à plat, immobile, et blanche comme une statue de cire. Il sortait de ses
yeux deux ruisseaux de larmes qui coulaient lentement sur l'oreiller.
Charles, debout, se tenait au fond de l'alcôve, et le pharmacien, près de
lui, gardait ce silence méditatif qu'il est convenable d'avoir dans les
occasions sérieuses de la vie.
-- Rassurez-vous, dit-il en lui poussant le coude, je crois que le paroxysme
est passé.
-- Oui, elle repose un peu maintenant ! répondit Charles, qui la regardait
dormir. Pauvre femme !... pauvre femme !... la voilà retombée !
Alors Homais demanda comment cet accident était survenu. Char les répondit
que cela l'avait saisie tout à coup, pendant qu'elle mangeait des abricots.
-- Extraordinaire !... reprit le pharmacien. Mais il se pourrait que les
abricots eussent occasionné la syncope ! Il y a des natures si impressionnables
à l'encontre de certaines odeurs ! et ce serait même une belle question
à étudier, tant sous le rapport pathologique que sous le rapport physiologique.
Les prêtres en connaissaient l'importance, eux qui ont toujours mêlé des
aromates à leurs cérémonies. C'est pour vous stupéfier l'entendement et
provoquer des extases, chose d'ailleurs facile à obtenir chez les personnes
du sexe, qui sont plus délicates que les autres. On en cite qui s'évanouissent
à l'odeur de la corne brûlée, du pain tendre...
-- Prenez garde de l'éveiller ! dit à voix basse Bovary.
-- Et non seulement, continua l'apothicaire, les humains sont en butte à
ces anomalies, mais encore les animaux. Ainsi, vous n'êtes pas sans savoir
l'effet singulièrement aphrodisiaque que produit le nepeta cataria ,
vulgairement appelé herbe-au-chat, sur la gent féline ; et d'autre part,
pour citer un exemple que je garantis authentique, Bridoux ( un de mes anciens
camarades, actuellement établi rue Malpalu ) possède un chien qui tombe
en convulsions dès qu'on lui présente une tabatière. Souvent même il en
fait l'expérience devant ses amis, à son pavillon du bois Guillaume. Croirait-on
qu'un simple sternutatoire pût exercer de tels ravages dans l'organisme
d'un quadrupède ? C'est extrêmement curieux, n'est-il pas vrai ?
-- Oui, dit Charles, qui n'écoutait pas.
-- Cela nous prouve, reprit l'autre en souriant avec un air de suffisance
bénigne, les irrégularités sans nombre du système nerveux. Pour ce qui est
de Madame, elle m'a toujours paru, je l'avoue, une vraie sensitive. Aussi
ne vous conseillerai-je point, mon bon ami, aucun de ces prétendus remèdes
qui, sous prétexte d'attaquer les symptômes, attaquent le tempérament. Non,
pas de médicamentation oiseuse ! du régime, voilà tout ! des sédatifs, des
émollients, des dulcifiants. Puis, ne pensez-vous pas qu'il faudrait peut-être
frapper l'imagination ?
-- En quoi ? comment ? dit Bovary.
-- Ah ! c'est là la question ! Telle est effectivement la question. That
is the question ! comme je lisais dernièrement dans le journal.
Mais Emma, se réveillant, s'écria :
-- Et la lettre ? et la lettre ?
On crut qu'elle avait le délire ; elle l'eut à partir de minuit : une fièvre
cérébrale s'était déclarée.
Pendant quarante-trois jours, Charles ne la quitta pas. Il abandonna tous
ses malades ; il ne se couchait plus, il était continuellement à lui tâter
le pouls, à lui poser des sinapismes, des compresses d'eau froide. Il envoyait
Justin jusqu'à Neufchâtel chercher de la glace ; la glace se fondait en
route ; il le renvoyait. Il appela M. Canivet en consultation ; il fit venir
de Rouen le docteur Larivière, son ancien maître ; il était désespéré. Ce
qui l'effrayait le plus, c'était l'abattement d'Emma ; car elle ne parlait
pas, n'entendait rien et même semblait ne point souffrir, -- comme si son
corps et son âme se fussent ensemble reposés de toutes leurs agitations.
Vers le milieu d'octobre, elle put se tenir assise dans son lit, avec des
oreillers derrière elle. Charles pleura quand il la vit manger sa première
tartine de confitures. Les forces lui revinrent ; elle se levait quelques
heures pendant l'après-midi, et, un jour qu'elle se sentait mieux, il essaya
de lui faire faire, à son bras, un tour de promenade dans le jardin. Le
sable des allées disparaissait sous les feuilles mortes ; elle marchait
pas à pas, en traînant ses pantoufles, et, s'appuyant de l'épaule contre
Charles, elle continuait à sourire.
Ils allèrent ainsi jusqu'au fond, près de la terrasse. Elle se redressa
lentement, se mit la main devant ses yeux, pour regarder ; elle regarda
au loin, tout au loin ; mais il n'y avait à l'horizon que de grands feux
d'herbe, qui fumaient sur les collines.
-- Tu vas te fatiguer, ma chérie, dit Bovary.
Et, la poussant doucement pour la faire entrer sous la tonnelle :
-- Assieds-toi donc sur ce banc : tu seras bien.
-- Oh ! non, pas là, pas là ! fit-elle d'une voix défaillante.
Elle eut un étourdissement, et dès le soir, sa maladie recommença, avec
une allure plus incertaine, il est vrai, et des caractères plus complexes.
Tantôt elle souffrait au coeur, puis dans la poitrine, dans le cerveau,
dans les membres ; il lui survint des vomissements où Charles crut apercevoir
les premiers symptômes d'un cancer.
Et le pauvre garçon, par là-dessus, avait des inquiétudes d'argent.
XIV.
D'abord, il ne savait comment faire pour dédommager M. Homais de tous les
médicaments pris chez lui ; et, quoiqu'il eût pu, comme médecin, ne pas
les payer, néanmoins il rougissait un peu de cette obligation. Puis la dépense
du ménage, à présent que la cuisinière était maîtresse, devenait effrayante
; les notes pleuvaient dans la maison ; les fournisseurs murmuraient ; M.
Lheureux, surtout, le harcelait. En effet, au plus fort de la maladie d'Emma,
celui-ci, profitant de la circonstance pour exagérer sa facture, avait vite
apporté le manteau, le sac de nuit, deux caisses au lieu d'une, quantité
d'autres choses encore. Charles eut beau dire qu'il n'en avait pas besoin,
le marchand répondit arrogamment qu'on lui avait commandé tous ces articles
et qu'il ne les reprendrait pas ; d'ailleurs, ce serait contrarier Madame
dans sa convalescence ; Monsieur réfléchirait ; bref, il était résolu à
le poursuivre en justice plutôt que d'abandonner ses droits et que d'emporter
ses marchandises. Charles ordonna par la suite de les renvoyer à son magasin
; Félicité oublia ; il avait d'autres soucis ; on n'y pensa plus ; M. Lheureux
revint à la charge, et, tour à tour menaçant et gémissant, manoeuvra de
telle façon, que Bovary finit par souscrire un billet à six mois d'échéance.
Mais à peine eut-il signé ce billet, qu'une idée audacieuse lui surgit :
c'était d'emprunter mille francs à M. Lheureux. Donc, il demanda, d'un air
embarrassé, s'il n'y avait pas moyen de les avoir, ajoutant que ce serait
pour un an et au taux que l'on voudrait. Lheureux courut à sa boutique,
en rapporta les écus et dicta un autre billet, par lequel Bovary déclarait
devoir payer à son ordre, le ler septembre prochain, la somme de mille soixante
et dix francs ; ce qui, avec les cent quatre-vingts déjà stipulés, faisait
juste douze cent cinquante. Ainsi, prêtant à six pour cent, augmenté d'un
quart de commission, et les fournitures lui rapportant un bon tiers pour
le moins, cela devait, en douze mois, donner cent trente francs de bénéfice
; et il espérait que l'affaire ne s'arrêterait pas là, qu'on ne pourrait
payer les billets, qu'on les renouvellerait, et que son pauvre argent, s'étant
nourri chez le médecin comme dans une maison de santé, lui reviendrait,
un jour, considérablement plus dodu, et gros à faire craquer le sac.
Tout, d'ailleurs, lui réussissait. Il était adjudicataire d'une fourniture
de cidre pour l'hôpital de Neufchâtel ; M. Guillaumin lui promettait des
actions dans les tourbières de Grumesnil, et il rêvait d'établir un nouveau
service de diligences entre Argueil et Rouen, qui ne tarderait pas, sans
doute, à ruiner la guimbarde du Lion d'Or , et qui, marchant plus
vite, étant à prix plus bas et portant plus de bagages, lui mettrait ainsi
dans les mains tout le commerce d'Yonville.
Charles se demanda plusieurs fois par quel, moyen, l'année prochaine, pouvoir
rembourser tant d'argent ; et il cherchait, imaginait des expédients, comme
de recourir à son père ou de vendre quelque chose. Mais son père serait
sourd, et il n'avait, lui, rien à vendre. Alors il découvrait de tels embarras,
qu'il écartait vite de sa conscience un sujet de méditation aussi désagréable.
Il se reprochait d'en oublier Emma ; comme si, toutes ses pensées appartenant
à cette femme, c'eût été lui dérober quelque chose que de n'y pas continuellement
réfléchir.
L'hiver fut rude. La convalescence de Madame fut longue. Quand il faisait
beau, on la poussait dans son fauteuil auprès de la fenêtre, celle qui regardait
la place ; car elle avait maintenant le jardin en antipathie, et la persienne
de ce côté restait constamment fermée. Elle voulut que l'on vendît le cheval
; ce qu'elle aimait autrefois, à présent lui déplaisait. Toutes ses idées
paraissaient se borner au soin d'elle-même. Elle restait dans son lit à
faire de petites collations, sonnait sa domestique pour s'informer de ses
tisanes ou pour causer avec elle. Cependant la neige sur le toit des halles
jetait dans la chambre un reflet blanc, immobile ; ensuite ce fut la pluie
qui tombait. Et Emma quotidiennement attendait, avec une sorte d'anxiété,
l'infaillible retour d'événements minimes, qui pourtant ne lui importaient
guère. Le plus considérable était, le soir, l'arrivée de l'Hirondelle
. Alors l'aubergiste criait et d'autres voix répondaient, tandis que
le falot d'Hippolyte, qui cherchait des coffres sur la bâche, faisait comme
une étoile dans l'obscurité. A midi, Charles rentrait ; ensuite il sortait
; puis elle prenait un bouillon, et, vers cinq heures, à la tombée du jour,
les enfants qui s'en revenaient de la classe, traînant leurs sabots sur
le trottoir, frappaient tous avec leurs règles la cliquette des auvents,
les uns après les autres.
C'était à cette heure-là que M. Bournisien venait la voir. Il s'enquérait
de sa santé, lui apportait des nouvelles et l'exhortait à la religion dans
un petit bavardage câlin qui ne manquait pas d'agrément. La vue seule de
sa soutane la réconfortait.
Un jour qu'au plus fort de sa maladie elle s'était crue agonisante, elle
avait demandé la communion ; et, à mesure que l'on faisait dans sa chambre
les préparatifs pour le sacrement, que l'on disposait en autel la commode
encombrée de sirops et que Félicité semait par terre des fleurs de dahlia,
Emma sentait quelque chose de fort passant sur elle, qui la débarrassait
de ses douleurs, de toute perception, de tout sentiment. Sa chair allégée
ne pesait plus, une autre vie commençait ; il lui sembla que son être, montant
vers Dieu, allait s'anéantir dans cet amour comme un encens allumé qui se
dissipe en vapeur. On aspergea d'eau bénite les draps du lit ; le prêtre
retira du saint ciboire la blanche hostie ; et ce fut en défaillant d'une
joie céleste qu'elle avança les lèvres pour accepter le corps du Sauveur
qui se présentait. Les rideaux de son alcôve se gonflaient mollement, autour
d'elle, en façon de nuées, et les rayons des deux cierges brûlant sur la
commode lui parurent être des gloires éblouissantes. Alors elle laissa retomber
sa tête, croyant entendre dans les espaces le chant des harpes séraphiques
et apercevoir en un ciel d'azur, sur un trône d'or, au milieu des saints
tenant des palmes vertes, Dieu le Père tout éclatant de majesté, et qui
d'un signe faisait descendre vers la terre des anges aux ailes de flamme
pour l'emporter dans leurs bras.
Cette vision splendide demeura dans sa mémoire comme la chose la plus belle
qu'il fût possible de rêver ; si bien qu'à présent elle s'efforçait d'en
ressaisir la sensation, qui continuait cependant, mais d'une manière moins
exclusive et avec une douceur aussi profonde. Son âme, courbatue d'orgueil,
se reposait enfin dans l'humilité chrétienne ; et, savourant le plaisir
d'être faible, Emma contemplait en elle-même la destruction de sa volonté,
qui devait faire aux envahissements de la grâce une large entrée. Il existait
donc à la place du bonheur des félicités plus grandes, un autre amour au-dessus
de tous les amours, sans intermittence ni fin, et qui s'accroîtrait éternellement
! Elle entrevit, parmi les illusions de son espoir, un état de pureté flottant
au-dessus de la terre, se confondant avec le ciel, et où elle aspira d'être.
Elle voulut devenir une sainte. Elle acheta des chapelets, elle porta des
amulettes ; elle souhaitait avoir dans sa chambre, au chevet de sa couche,
un reliquaire enchâssé d'émeraudes, pour le baiser tous les soirs.
Le Curé s'émerveillait de ces dispositions, bien que la religion d'Emma,
trouvait-il, pût, à force de ferveur, finir par friser l'hérésie et même
l'extravagance. Mais, n'étant pas très versé dans ces matières sitôt qu'elles
dépassaient une certaine mesure, il écrivit à M. Bollard, libraire de Monseigneur,
de lui envoyer quelque chose de fameux pour une personne du sexe, qui
était pleine d'esprit . Le libraire, avec autant d'indifférence que
s'il eût expédié de la quincaillerie à des nègres, vous emballa pêle-mêle
tout ce qui avait cours pour lors dans le négoce des livres pieux. C'étaient
de petits manuels par demandes et par réponses, des pamphlets d'un ton rogue
dans la manière de M. de Maistre, et des espèces de romans à cartonnage
rose et à style douceâtre, fabriqués par des séminaristes troubadours ou
des bas bleus repenties. Il y avait le Pensez-y bien ; l'Homme du monde
aux pieds de Marie, par M. de ***, décoré de plusieurs ordres ; des Erreurs
de Voltaire à l'usage des jeunes gens , etc.
Madame Bovary n'avait pas encore l'intelligence assez nette pour s'appliquer
sérieusement à n'importe quoi ; d'ailleurs ; elle entreprit ces lectures
avec trop de précipitation. Elle s'irrita contre les prescriptions du culte
; l'arrogance des écrits polémiques lui déplut par leur acharnement à poursuivre
des gens qu'elle ne connaissait pas ; et les contes profanes relevés de
religion lui parurent écrits dans une telle ignorance du monde, qu'ils l'écartèrent
insensiblement des vérités dont elle attendait la preuve. Elle persista
pourtant, et, lorsque le volume lui tombait des mains, elle se croyait prise
par la plus fine mélancolie catholique qu'une âme éthérée pût concevoir.
Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de son
coeur ; et il restait là, plus solennel et plus immobile qu'une momie de
roi dans un souterrain. Une exhalaison s'échappait de ce grand amour embaumé
et qui, passant à travers tout, parfumait de tendresse l'atmosphère d'immaculation
où elle voulait vivre. Quand elle se mettait à genoux sur son prie-Dieu
gothique, elle adressait au Seigneur les mêmes paroles de suavité qu'elle
murmurait jadis à son amant, dans les épanchements de l'adultère. C'était
pour faire venir la croyance ; mais aucune délectation ne descendait des
cieux, et elle se relevait, les membres fatigués, avec le sentiment vague
d'une immense duperie. Cette recherche, pensait-elle, n'était qu'un mérite
de plus ; et dans l'orgueil de sa dévotion, Emma se comparait à ces grandes
dames d'autrefois, dont elle avait rêvé la gloire sur un portrait de la
Vallière, et qui, traînant avec tant de majesté la queue chamarrée de leurs
longues robes se retiraient en des solitudes pour y répandre aux pieds du
Christ toutes les larmes d'un coeur que l'existence blessait.
Alors, elle se livra à des charités excessives. Elle cousait des habits
pour les pauvres ; elle envoyait du bois aux femmes en couches ; et Charles,
un jour en rentrant, trouva dans la cuisine trois vauriens attablés qui
mangeaient un potage. Elle fit revenir à la maison sa petite fille, que
son mari, durant sa maladie, avait renvoyée chez la nourrice. Elle voulut
lui apprendre à lire ; Berthe avait beau pleurer, elle ne s'irritait plus.
C'était un parti pris de résignation, une indulgence universelle. Son langage,
à propos de tout, était plein d'expressions idéales. Elle disait à son enfant
:
-- Ta colique est-elle passée, mon ange ?
Madame Bovary mère ne trouvait rien à blâmer, sauf peut-être cette manie
de tricoter des camisoles pour les orphelins, au lieu de raccommoder ses
torchons. Mais, harassée de querelles domestiques, la bonne femme se plaisait
en cette maison tranquille, et même elle y demeura jusqu'après Pâques, afin
d'éviter les sarcasmes du père Bovary, qui ne manquait pas, tous les vendredis
saints, de se commander une andouille.
Outre la compagnie de sa belle-mère, qui la raffermissait un peu par sa
rectitude de jugement et ses façons graves, Emma, presque tous les jours,
avait encore d'autres sociétés. C'était madame Langlois, madame Caron, madame
Dubreuil, madame Tuvache et, régulièrement, de deux à cinq heures, l'excellente
madame Homais, qui n'avait jamais voulu croire, celle-là, à aucun des cancans
que l'on débitait sur sa voisine. Les petits Homais aussi venaient la voir
; Justin les accompagnait. Il montait avec eux dans la chambre, et il restait
debout près de la porte, immobile, sans parler. Souvent même, madame Bovary,
n'y prenant garde, se mettait à sa toilette. Elle commençait par retirer
son peigne, en secouant sa tête d'un mouvement brusque ; et, quand il aperçut
la première fois cette chevelure entière qui descendait jusqu'aux jarrets
en déroulant ses anneaux noirs, ce fut pour lui, le pauvre enfant, comme
l'entrée subite dans quelque chose d'extraordinaire et de nouveau dont la
splendeur l'effraya.
Emma, sans doute, ne remarquait pas ses empressements silencieux ni ses
timidités. Elle ne se doutait point que l'amour, disparu de sa vie, palpitait
là, près d'elle, sous cette chemise de grosse toile, dans ce coeur d'adolescent
ouvert aux émanations de sa beauté. Du reste, elle enveloppait tout maintenant
d'une telle indifférence, elle avait des paroles si affectueuses et des
regards si hautains, des façons si diverses, que l'on ne distinguait plus
l'égoïsme de la charité, ni la corruption de la vertu. Un soir, par exemple,
elle s'emporta contre sa domestique, qui lui demandait à sortir et balbutiait
en cherchant un prétexte ; puis tout à coup :
-- Tu l'aimes donc ? dit-elle.
Et, sans attendre la réponse de Félicité, qui rougissait, elle ajouta d'un
air triste :
-- Allons, cours-y ! amuse-toi !
Elle fit, au commencement du printemps, bouleverser le jardin d'un bout
à l'autre, malgré les observations de Bovary ; il fut heureux, cependant,
de lui voir enfin manifester une volonté quelconque. Elle en témoigna davantage
à mesure qu'elle se rétablissait. D'abord, elle trouva moyen d'expulser
la mère Rolet, la nourrice, qui avait pris l'habitude, pendant sa convalescence,
de venir trop souvent à la cuisine avec ses deux nourrissons et son pensionnaire,
plus endenté qu'un cannibale. Puis elle se dégagea de la famille Homais,
congédia successivement toutes les autres visites et même fréquenta l'église
avec moins d'assiduité, à la grande approbation de l'apothicaire, qui lui
dit alors amicalement :
-- Vous donniez un peu dans la calotte !
M. Bournisien, comme autrefois, survenait tous les jours, en sortant du
catéchisme. Il préférait rester dehors, à prendre l'air au milieu du
bocage , il appelait ainsi la tonnelle. C'était l'heure où Charles rentrait.
Ils avaient chaud ; on apportait du cidre doux, et ils buvaient ensemble
au complet rétablissement de Madame.
Binet se trouvait là, c'est-à-dire un peu plus bas, contre le mur de la
terrasse, à pêcher des écrevisses. Bovary l'invitait à se rafraîchir, et
il s'entendait parfaitement à déboucher les cruchons.
-- Il faut, disait-il en promenant autour de lui et jusqu'aux extrémités
du paysage un regard satisfait, tenir ainsi la bouteille d'aplomb sur la
table, et, après que les ficelles sont coupées, pousser le liège à petits
coups, doucement, doucement, comme on fait, d'ailleurs, à l'eau de Seltz,
dans les restaurants.
Mais le cidre, pendant sa démonstration, souvent leur jaillissait en plein
visage, et alors l'ecclésiastique, avec un rire opaque, ne manquait jamais
cette plaisanterie :
-- Sa bonté saute aux yeux !
Il était brave homme, en effet, et même, un jour, ne fut point scandalisé
du pharmacien, qui conseillait à Charles, pour distraire Madame, de la mener
au théâtre de Rouen voir l'illustre ténor Lagardy. Homais s'étonnant de
ce silence, voulut savoir son opinion, et le prêtre déclara qu'il regardait
la musique comme moins dangereuse pour les moeurs que la littérature.
Mais le pharmacien prit la défense des lettres. Le théâtre, prétendait-il,
servait à fronder les préjugés, et, sous le masque du plaisir, enseignait
la vertu.
-- Castigat ridendo mores , monsieur Bournisien ! Ainsi, regardez
la plupart des tragédies de Voltaire ; elles sont semées habilement de réflexions
philosophiques qui en font pour le peuple une véritable école de morale
et de diplomatie.
-- Moi, dit Binet, j'ai vu autrefois une pièce intitulée le Gamin de
Paris , où l'on remarque le caractère d'un vieux général qui est vraiment
tapé ! Il rembarre un fils de famille qui avait séduit une ouvrière, qui
à la fin...
-- Certainement ! continuait Homais, il y a la mauvaise littérature comme
il y a la mauvaise pharmacie ; mais condamner en bloc le plus important
des beaux-arts me paraît une balourdise, une idée gothique, digne de ces
temps abominables où l'on enfermait Galilée.
-- Je sais bien, objecta le Curé, qu'il existe de bons ouvrages, de bons
auteurs ; cependant, ne serait-ce que ces personnes de sexe différent réunies
dans un appartement enchanteur, orné de pompes mondaines, et puis ces déguisements
païens, ce fard, ces flambeaux, ces voix efféminées, tout cela doit finir
par engendrer un certain libertinage d'esprit et vous donner des pensées
déshonnêtes, des tentations impures. Telle est du moins l'opinion de tous
les Pères. Enfin, ajouta-t-il en prenant subitement un ton de voix mystique,
tandis qu'il roulait sur son pouce une prise de tabac, si l'Eglise a condamné
les spectacles, c'est qu'elle avait raison ; il faut nous soumettre à ses
décrets.
-- Pourquoi, demanda l'apothicaire, excommunie-t-elle les comédiens ? car,
autrefois, ils concouraient ouvertement aux cérémonies du culte. Oui, on
jouait, on représentait au milieu du choeur des espèces de farces, appelées
mystères, dans lesquelles les lois de la décence souvent se trouvaient offensées.
L'ecclésiastique se contenta de pousser un gémissement, et le pharmacien
poursuivit :
-- C'est comme dans la Bible ; il y a..., savez-vous..., plus d'un détail...
piquant, des choses... vraiment... gaillardes !
Et, sur un geste d'irritation que faisait M. Bournisien :
-- Ah ! vous conviendrez que ce n'est pas un livre à mettre entre les mains
d'une jeune personne, et je serais fâché qu'Athalie...
-- Mais ce sont les protestants, et non pas nous, s'écria l'autre impatienté,
qui recommandent la Bible !
-- N'importe ! dit Homais, je m'étonne que, de nos jours, en un siècle de
lumières, on s'obstine encore à proscrire un délassement intellectuel qui
est inoffensif, moralisant et même hygiénique quelquefois, n'est-ce pas,
docteur ?
-- Sans doute, répondit le médecin nonchalamment, soit que, ayant les mêmes
idées, il voulût n'offenser personne, ou bien qu'il n'eût pas d'idées.
La conversation semblait finie, quand le pharmacien jugea convenable de
pousser une dernière botte.
-- J'en ai connu, des prêtres, qui s'habillaient en bourgeois pour aller
voir gigoter des danseuses.
-- Allons donc ! fit le curé.
-- Ah ! j'en ai connu !
Et, séparant les syllabes de sa phrase, Homais répéta :
-- J'en-ai-con-nu.
-- Eh bien ! ils avaient tort, dit Bournisien résigné à tout entendre.
-- Parbleu ! ils en font bien d'autres ! exclama l'apothicaire.
-- Monsieur !... reprit l'ecclésiastique avec des yeux si farouches, que
le pharmacien en fut intimidé.
-- Je veux seulement dire, répliqua-t-il alors d'un ton moins brutal, que
la tolérance est le plus sûr moyen d'attirer les âmes à la religion.
-- C'est vrai ! C'est vrai ! concéda le bonhomme en se rasseyant sur sa
chaise.
Mais il n'y resta que deux minutes. Puis, dès qu'il fut parti, M. Homais
dit au médecin :
-- Voilà ce qui s'appelle une prise de bec ! Je l'ai roulé, vous avez vu,
d'une manière !... Enfin, croyez moi, conduisez Madame au spectacle, ne
serait-ce que pour faire une fois dans votre vie enrager un de ces corbeaux-là,
saprelotte ! Si quelqu'un pouvait me remplacer, je vous accompagnerais moi-même.
Dépêchez-vous ! Lagardy ne donnera qu'une seule représentation ; il est
engagé en Angleterre à des appointements considérables. C'est, à ce qu'on
assure, un fameux lapin ! il roule sur l'or ! il mène avec lui trois maîtresses
et son cuisinier ! Tous ces grands artistes brûlent la chandelle par les
deux bouts ; il leur faut une existence dévergondée qui excite un peu l'imagination.
Mais ils meurent à l'hôpital, parce qu'ils n'ont pas eu l'esprit, étant
jeunes, de faire des économies. Allons, bon appétit ; à demain !
Cette idée de spectacle germa vite dans la tête de Bovary ; car aussitôt
il en fit part à sa femme, qui refusa tout d'abord, alléguant la fatigue,
le dérangement, la dépense ; mais, par extraordinaire, Charles ne céda pas,
tant il jugeait cette récréation lui devoir être profitable. Il n'y voyait
aucun empêchement ; sa mère leur avait expédié trois cents francs sur lesquels
il ne comptait plus, les dettes courantes n'avaient rien d'énorme, et l'échéance
des billets à payer au sieur Lheureux était encore si longue, qu'il n'y
fallait pas songer. D'ailleurs, imaginant qu'elle y mettait de la délicatesse,
Charles insista davantage ; si bien qu'elle finit, à force d'obsessions,
par se décider. Et, le lendemain, à huit heures, ils s'emballèrent dans
l'Hirondelle .
L'apothicaire, que rien ne retenait à Yonville, mais qui se croyait contraint
de n'en pas bouger, soupira en les voyant partir.
-- Allons, bon voyage ! leur dit-il, heureux mortels que vous êtes !
Puis, s'adressant à Emma, qui portait une robe de soie bleue à quatre falbalas
:
-- Je vous trouve jolie comme un Amour ! Vous allez faire florès à
Rouen.
La diligence descendait à l'hôtel de la Croix rouge , sur la place
Beauvoisine. C'était une de ces auberges comme il y en a dans tous les faubourgs
de province, avec de grandes écuries et de petites chambres à coucher, où
l'on voit au milieu de la cour des poules picorant l'avoine sous les cabriolets
crottés des commis voyageurs ; -- bons vieux gîtes à balcon de bois vermoulu
qui craquent au vent dans les nuits d'hiver, continuellement pleins de monde,
de vacarme et de mangeaille, dont les tables noires sont poissées par les
glorias , les vitres épaisses jaunies par les mouches, les serviettes
humides tachées par le vin bleu ; et qui, sentant toujours le village, comme
des valets de ferme habillés en bourgeois, ont un café sur la rue, et du
côté de la campagne un jardin à légumes. Charles immédiatement se mit en
courses. Il confondit l'avant-scène avec les galeries, le parquet avec
les loges, demanda des explications, ne les comprit pas, fut renvoyé du
contrôleur au directeur, revint à l'auberge, retourna au bureau, et, plusieurs
fois ainsi, arpenta toute la longueur de la ville, depuis le théâtre jusqu'au
boulevard.
Madame s'acheta un chapeau, des gants, un bouquet. Monsieur craignait beaucoup
de manquer le commencement ; et, sans avoir eu le temps d'avaler un bouillon,
ils se présentèrent devant les portes du théâtre, qui étaient encore fermées.
XV.
La foule stationnait contre le mur, parquée symétriquement entre des balustrades.
A l'angle des rues voisines, de gigantesques, affiches répétaient en caractères
baroques : Lucie de Lammemoor ... Lagardy... Opéra..., etc. Il faisait
beau ; on avait chaud ; la sueur coulait dans les frisures, tous les mouchoirs
tirés épongeaient des fronts rouges ; et parfois un vent tiède, qui soufflait
de la rivière, agitait mollement la bordure des tentes en coutil suspendues
à la porte des estaminets. Un peu plus bas, cependant, on était rafraîchi
par un courant d'air glacial qui sentait le suif, le cuir et l'huile. C'était
l'exhalaison de la rue des Charrettes, pleine de grands magasins noirs où
l'on roule des barriques.
De peur de paraître ridicule, Emma voulut, avant d'entrer, faire un tour
de promenade sur le port, et Bovary, par prudence, garda les billets à sa
main, dans la poche de son pantalon, qu'il appuyait contre son ventre.
Un battement de coeur la prit dès le vestibule. Elle sourit involontairement
de vanité, en voyant la foule qui se précipitait à droite par l'autre corridor,
tandis qu'elle montait l'escalier des premières . Elle eut plaisir,
comme un enfant, à pousser de son doigt les larges portes tapissées ; elle
aspira de toute sa poitrine l'odeur poussiéreuse des couloirs, et, quand
elle fut assise dans sa loge, elle se cambra la taille avec une désinvolture
de duchesse.
La salle commençait à se remplir, on tirait les lorgnettes de leurs étuis,
et les abonnés, s'apercevant de loin, se faisaient des salutations. Ils
venaient se délasser dans les beaux-arts des inquiétudes de la vente ; mais,
n'oubliant point les affaires , ils causaient encore cotons, trois-six
ou indigo. On voyait là des têtes de vieux, inexpressives et pacifiques,
et qui, blanchâtres de chevelure et de teint, ressemblaient à des médailles
d'argent ternies par une vapeur de plomb. Les jeunes beaux se pavanaient
au parquet , étalant, dans l'ouverture de leur gilet, leur cravate
rose ou vert pomme ; et madame Bovary les admirait d'en haut, appuyant sur
des badines à pomme d'or la paume tendue de leurs gants jaunes.
Cependant, les bougies de l'orchestre s'allumèrent ; le lustre descendit
du plafond, versant, avec le rayonnement de ses facettes, une gaieté subite
dans la salle ; puis les musiciens entrèrent les uns après les autres, et
ce fut d'abord un long charivari de basses ronflant, de violons grinçant,
de pistons trompettant, de flûtes et de flageolets qui piaulaient. Mais
on entendit trois coups sur la scène ; un roulement de timbales commença,
les instruments de cuivre plaquèrent des accords, et le rideau, se levant,
découvrit un paysage.
C'était le carrefour d'un bois, avec une fontaine, à gauche, ombragée par
un chêne. Des paysans et des seigneurs, le plaid sur l'épaule, chantaient
tous ensemble une chanson de chasse ; puis il survint un capitaine qui invoquait
l'ange du mal en levant au ciel ses deux bras ; un autre parut ; ils s'en
allèrent, et les chasseurs reprirent.
Elle se retrouvait dans les lectures de sa jeunesse, en plein Walter Scott.
Il lui semblait entendre, à travers le brouillard, le son des cornemuses
écossaises se répéter sur les bruyères. D'ailleurs, le souvenir du roman
facilitant l'intelligence du libretto, elle suivait l'intrigue phrase à
phrase, tandis que d'insaisissables pensées qui lui revenaient, se dispersaient,
aussitôt, sous les rafales de la musique. Elle se laissait aller au bercement
des mélodies et se sentait elle-même vibrer de tout son être comme si les
archets des violons se fussent promenés sur ses nerfs. Elle n'avait pas
assez d'yeux pour contempler les costumes, les décors, les personnages,
les arbres peints qui tremblaient quand on marchait, et les toques de velours,
les manteaux, les épées, toutes ces imaginations qui s'agitaient dans l'harmonie
comme dans l'atmosphère d'un autre monde. Mais une jeune femme s'avança
en jetant une bourse à un écuyer vert. Elle resta seule, et alors on entendit
une flûte qui faisait comme un murmure de fontaine ou comme des gazouillements
d'oiseau. Lucie entama d'un air brave sa cavatine en sol majeur ;
elle se plaignait d'amour, elle demandait des ailes. Emma, de même, aurait
voulu fuyant la vie, s'envoler dans une étreinte. Tout à coup, Edgar-Lagardy
parut.
Il avait une de ces pâleurs splendides qui donnent quelque chose de la majesté
des marbres aux races ardentes du Midi. Sa taille vigoureuse était prise
dans un pourpoint de couleur brune ; un petit poignard ciselé lui battait
sur la cuisse gauche, et il roulait des regards langoureusement en découvrant
ses dents blanches. On disait qu'une princesse polonaise, l'écoutant un
soir chanter sur la plage de Biarritz, où il radoubait des chaloupes, en
était devenue amoureuse. Elle s'était ruinée à cause de lui. Il l'avait
plantée là pour d'autres femmes, et cette célébrité sentimentale ne laissait
pas que de servir à sa réputation artistique. Le cabotin diplomate avait
même soin de faire toujours glisser dans les réclames une phrase poétique
sur la fascination de sa personne et la sensibilité de son âme. Un bel organe,
un imperturbable aplomb, plus de tempérament que d'intelligence et plus
d'emphase que de lyrisme, achevaient de rehausser cette admirable nature
de charlatan, où il y avait du coiffeur et du toréador.
Dès la première scène, il enthousiasma. Il pressait Lucie dans ses bras,
il la quittait, il revenait, il semblait désespéré : il avait des éclats
de colère, puis des râles élégiaques d'une douceur infinie, et les notes
s'échappaient de son cou nu, pleines de sanglots et de baisers. Emma se
penchait pour le voir, égratignant avec ses ongles le velours de sa loge.
Elle s'emplissait le coeur de ces lamentations mélodieuses qui se traînaient
à l'accompagnement des contrebasses, comme des cris de naufragés dans le
tumulte d'une tempête. Elle reconnaissait tous les enivrements et les angoisses
dont elle avait manqué mourir. La voix de la chanteuse ne lui semblait être
que le retentissement de sa conscience, et cette illusion qui la charmait
quelque chose même de sa vie. Mais personne sur la terre ne l'avait aimée
d'un pareil amour. Il ne pleurait pas comme Edgar, le dernier soir, au clair
de lune, lorsqu'ils se disaient : " A demain ; à demain !... " La salle
craquait sous les bravos ; on recommença la strette entière ; les amoureux
parlaient des fleurs de leur tombe, de serments, d'exil, de fatalité, d'espérances,
et quand ils poussèrent l'adieu final, Emma jeta un cri aigu, qui se confondit
avec la vibration des derniers accords.
-- Pourquoi donc, demanda Bovary, ce seigneur est-il à la persécuter ?
-- Mais non, répondit-elle ; c'est son amant.
-- Pourtant il jure de se venger sur sa famille, tandis que l'autre, celui
qui est venu tout à l'heure, disait : " J'aime Lucie et je m'en crois aimé.
" D'ailleurs, il est parti avec son père, bras dessus, bras dessous. Car
c'est bien son père, n'est-ce pas, le petit laid qui porte une plume de
coq à son chapeau ?
Malgré les explications d'Emma, dès le duo récitatif où Gilbert expose à
son maître Ashton ses abominables manoeuvres, Charles, en voyant le faux
anneau de fiançailles qui doit abuser Lucie, crut que c'était un souvenir
d'amour envoyé par Edgar. Il avouait, du reste, ne pas comprendre l'histoire,
-- à cause de la musique -- qui nuisait beaucoup aux paroles.
-- Qu'importe ? dit Emma ; tais-toi !
-- C'est que j'aime, reprit-il en se penchant sur son épaule, à me rendre
compte, tu sais bien.
-- Tais-toi ! tais-toi ! fit-elle impatientée.
Lucie s'avançait, à demi-soutenue par ses femmes, une couronne d'oranger
dans les cheveux, et plus pâle que le satin blanc de sa robe. Emma rêvait
au jour de son mariage ; et elle se revoyait là-bas, au milieu des blés,
sur le petit sentier, quand on marchait vers l'église. Pourquoi donc n'avait-elle
pas, comme celle-là, résisté, supplié ? Elle était joyeuse, au contraire,
sans s'apercevoir de l'abîme où elle se précipitait... Ah ! Si, dans la
fraîcheur de sa beauté, avant les souillures du mariage et la désillusion
de l'adultère, elle avait pu placer sa vie sur quelque grand coeur solide,
alors la vertu, la tendresse, les voluptés et le devoir se confondant, jamais
elle ne serait descendue d'une félicité si haute. Mais ce bonheur-là, sans
doute, était un mensonge imaginé pour le désespoir de tout désir. Elle connaissait
à présent la petitesse des passions que l'art exagérait, s'efforçant donc
d'en détourner sa pensée, Emma voulait ne plus voir dans cette reproduction
de ses douleurs qu'une fantaisie plastique bonne à amuser les yeux, et même
elle souriait intérieurement d'une pitié dédaigneuse, quand au fond du théâtre,
sous la portière de velours, un homme apparut en manteau noir.
Son grand chapeau à l'espagnole tomba dans un geste qu'il fit ; et aussitôt
les instruments et les chanteurs entonnèrent le sextuor. Edgar, étincelant
de furie, dominait tous les autres de sa voix plus claire. Ashton lui lançait
en notes graves des provocations homicides, Lucie poussait sa plainte aiguë,
Arthur modulait à l'écart des sons moyens, et la basse-taille du ministre
ronflait comme un orgue, tandis que les voix de femmes, répétant ses paroles,
reprenaient en choeur, délicieusement. Ils étaient tous sur la même ligne
à gesticuler ; et la colère, la vengeance, la jalousie, la terreur, la miséricorde
et la stupéfaction s'exhalaient à la fois de leurs bouches entrouvertes.
L'amoureux outragé brandissait son épée nue ; sa collerette de guipure se
levait par saccades, selon les mouvements de sa poitrine, et il allait de
droite et de gauche, à grands pas, faisant sonner contre les planches les
éperons vermeils de ses bottes molles, qui s'évasaient à la cheville. Il
devait avoir, pensait-elle, un intarissable amour, pour en déverser sur
la foule à si larges effluves. Toutes ses velléités de dénigrement s'évanouissaient
sous la poésie du rôle qui l'envahissait, et, entraînée vers l'homme par
l'illusion du personnage, elle tâcha de se figurer sa vie, cette vie retentissante,
extraordinaire, splendide, et qu'elle aurait pu mener cependant, si le hasard
l'avait voulu. Ils se seraient connus, ils se seraient aimés ! Avec lui,
par tous les royaumes de l'Europe, elle aurait voyagé de capitale en capitale,
partageant ses fatigues et son orgueil, ramassant les fleurs qu'on lui jetait,
brodant elle-même ses costumes ; puis, chaque soir, au fond d'une loge,
derrière la grille à treillis d'or, elle eût recueilli, béante, les expansions
de cette âme qui n'aurait chanté que pour elle seule ; de la scène, tout
en jouant, il l'aurait regardée. Mais une folie la saisit : il la regardait,
c'est sûr ! Elle eut envie de courir dans ses bras pour se réfugier en sa
force, comme dans l'incarnation de l'amour même, et de lui dire, de s'écrier
: " Enlève-moi, emmène-moi, partons ! A toi, à toi ! toutes mes ardeurs
et tous mes rêves ! "
Le rideau se baissa.
L'odeur du gaz se mêlait aux haleines ; le vent des éventails rendait l'atmosphère
plus étouffante. Emma voulut sortir ; la foule encombrait les corridors,
et elle retomba dans son fauteuil avec des palpitations qui la suffoquaient.
Charles, ayant peur de la voir s'évanouir, courut à la buvette lui chercher
un verre d'orgeat.
Il eut grand-peine à regagner sa place, car on lui heurtait les coudes à
tous les pas, à cause du verre qu'il tenait entre ses mains, et même il
en versa les trois quarts sur les épaules d'une Rouennaise en manches courtes,
qui, sentant le liquide froid lui couler dans les reins, jeta des cris de
paon, comme si on l'eût assassinée. Son mari, qui était un filateur, s'emporta
contre le maladroit ; et, tandis qu'avec son mouchoir elle épongeait les
taches sur sa belle robe de taffetas cerise, il murmurait d'un ton bourru
les mots d'indemnité, de frais, de remboursement. Enfin, Charles arriva
près de sa femme, en lui disant tout essoufflé :
-- J'ai cru, ma foi, que j'y resterais ! Il y a un monde !... un monde !...
Il ajouta :
-- Devine un peu qui j'ai rencontré là-haut ? M. Léon !
-- Léon ?
-- Lui-même ! Il va venir te présenter ses civilités.
Et, comme il achevait ces mots, l'ancien clerc d'Yonville entra dans la
loge.
Il tendit sa main avec un sans-façon de gentilhomme : et madame Bovary machinalement
avança la sienne, sans doute obéissant à l'attraction d'une volonté plus
forte. Elle ne l'avait pas sentie depuis ce soir de printemps où il pleuvait
sur les feuilles vertes, quand ils se dirent adieu, debout au bord de la
fenêtre. Mais, vite, se rappelant à la convenance de la situation, elle
secoua dans un effort cette torpeur de ses souvenirs et se mit à balbutier
des phrases rapides.
-- Ah ! bonjour... Comment ! vous voilà ?
-- Silence ! cria une voix du parterre, car le troisième acte commençait.
-- Vous êtes donc à Rouen ?
-- Oui.
-- Et depuis quand ?
-- A la porte ! à la porte !
On se tournait vers eux ; ils se turent.
Mais, à partir de ce moment, elle n'écouta plus ; et le choeur des conviés,
la scène d'Ashton et de son valet, le grand duo en ré majeur, tout
passa pour elle dans l'éloignement, comme si les instruments fussent devenus
moins sonores et les personnages plus reculés ; elle se rappelait les parties
de cartes chez le pharmacien, et la promenade chez la nourrice, les lectures
sous la tonnelle, les tête-à-tête au coin du feu, tout ce pauvre amour si
calme et si long, si discret, si tendre, et qu'elle avait oublié cependant.
Pourquoi donc revenait-il ? quelle combinaison d'aventures le replaçait
dans sa vie ? Il se tenait derrière elle, s'appuyant de l'épaule contre
la cloison ; et, de temps à autre, elle se sentait frissonner sous le souffle
tiède de ses narines qui lui descendait dans la chevelure.
-- Est-ce que cela vous amuse ? dit-il en se penchant sur elle de si près,
que la pointe de sa moustache lui effleura la joue.
Elle répondit nonchalamment :
-- Oh ! mon Dieu, non ! pas beaucoup.
Alors il fit la proposition de sortir du théâtre, pour aller prendre des
glaces quelque part.
-- Ah ! pas encore ! restons ! dit Bovary. Elle a les cheveux dénoués :
cela promet d'être tragique.
Mais la scène de la folie n'intéressait point Emma, et le jeu de la chanteuse
lui parut exagéré.
-- Elle crie trop fort, dit-elle en se tournant vers Charles, qui écoutait.
-- Oui... peut-être... un peu, répliqua-t-il, indécis entre la franchise
de son plaisir et le respect qu'il portait aux opinions de sa femme.
Puis Léon dit en soupirant :
-- Il fait une chaleur...
-- Insupportable ! c'est vrai.
-- Es-tu gênée ? demanda Bovary.
-- Oui, j'étouffe ; partons.
M. Léon posa délicatement sur ses épaules son long châle de dentelle, et
ils allèrent tous les trois s'asseoir sur le port, en plein air, devant
le vitrage d'un café.
Il fut d'abord question de sa maladie, bien qu'Emma interrompît Charles
de temps à autre, par crainte, disait-elle, d'ennuyer M. Léon ; et celui-ci
leur raconta qu'il venait à Rouen passer deux ans dans une forte étude,
afin de se rompre aux affaires, qui étaient différentes en Normandie de
celles que l'on traitait à Paris. Puis il s'informa de Berthe, de la famille
Homais, de la mère Lefrançois ; et, comme ils n'avaient, en présence du
mari, rien de plus à se dire, bientôt la conversation s'arrêta.
Des gens qui sortaient du spectacle passèrent sur le trottoir, tout en fredonnant
ou braillant à plein gosier : Ô bel ange, ma Lucie ! Alors Léon,
pour faire le dilettante, se mit à parler musique. Il avait vu Tamburini,
Rubini, Persiani, Grisi ; et à côté d'eux, Lagardy, malgré ses grands éclats,
ne valait rien.
-- Pourtant, interrompit Charles qui mordait à petits coups son sorbet au
rhum, on prétend qu'au dernier acte il est admirable tout à fait ; je regrette
d'être parti avant la fin, car ça commençait à m'amuser.
-- Au reste, reprit le clerc, il donnera bientôt une autre représentation.
Mais Charles répondit qu'ils s'en allaient dès le lendemain.
-- A moins, ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, que tu ne veuilles
rester seule, mon petit chat ?
Et, changeant de manoeuvre devant cette occasion inattendue qui s'offrait
à son espoir, le jeune homme entama l'éloge de Lagardy dans le morceau final.
C'était quelque chose de superbe, de sublime ! Alors Charles insista :
-- Tu reviendrais dimanche. Voyons, décide-toi ! tu as tort, si tu sens
le moins du monde que cela te fait du bien.
Cependant les tables, alentour, se dégarnissaient ; un garçon vint discrètement
se poster près d'eux ; Charles qui comprit, tira sa bourse ; le clerc le
retint par le bras, et même n'oublia point de laisser, en plus, deux pièces
blanches, qu'il fit sonner contre le marbre.
-- Je suis fâché, vraiment, murmura Bovary, de l'argent que vous...
L'autre eut un geste dédaigneux plein de cordialité, et, prenant son chapeau
:
-- C'est convenu, n'est-ce pas, demain, à six heures ? Charles se récria
encore une fois qu'il ne pouvait s'absenter plus longtemps ; mais rien n'empêchait
Emma...
-- C'est que..., balbutia-t-elle avec un singulier sourire, je ne sais pas
trop...
-- Eh bien ! tu réfléchiras, nous verrons, la nuit porte conseil...
Puis à Léon, qui les accompagnait :
-- Maintenant que vous voilà dans nos contrées, vous viendrez, j'espère
de temps à autre, nous demander à dîner ?
Le clerc affirma qu'il n'y manquerait pas, ayant d'ailleurs besoin de se
rendre à Yonville pour une affaire de son étude. Et l'on se sépara devant
le passage Saint-Herbland, au moment où onze heures et demie sonnaient à
la cathédrale.
TROISIEME PARTIE
I.
M. Léon, tout en étudiant son droit, avait passablement fréquenté la Chaumière
, où il obtint même de fort jolis succès près des grisettes, qui lui
trouvaient l'air distingué . C'était le plus convenable des étudiants
: il ne portait les cheveux ni trop longs ni trop courts, ne mangeait pas
le 1er du mois l'argent de son trimestre, et se maintenait en de bons termes
avec ses professeurs. Quant à faire des excès, il s'en était toujours abstenu,
autant par pusillanimité que par délicatesse.
Souvent, lorsqu'il restait à lire dans sa chambre, ou bien assis le soir
sous les tilleuls du Luxembourg, il laissait tomber son Code par terre,
et le souvenir d'Emma lui revenait. Mais, peu à peu, ce sentiment s'affaiblit,
et d'autres convoitises s'accumulèrent par-dessus, bien qu'il persistât
cependant à travers elles ; car Léon ne perdait pas toute espérance, et
il y avait pour lui comme une promesse incertaine qui se balançait dans
l'avenir, tel qu'un fruit d'or suspendu à quelque feuillage fantastique.
Puis, en la revoyant après trois années d'absence, sa passion se réveilla.
Il fallait, pensait-il, se résoudre enfin à la vouloir posséder. D'ailleurs,
sa timidité s'était usée au contact des compagnies folâtres, et il revenait
en province, méprisant tout ce qui ne foulait pas d'un pied verni l'asphalte
du boulevard.
Auprès d'une Parisienne en dentelles, dans le salon de quelque docteur illustre,
personnage à décorations et à voiture, le pauvre clerc, sans doute, eût
tremblé comme un enfant ; mais ici, à Rouen, sur le port, devant la femme
de ce petit médecin, il se sentait à l'aise, sûr d'avance qu'il éblouirait.
L'aplomb dépend des milieux où il se pose ; on ne parle pas à l'entresol
comme au quatrième étage, et la femme riche semble avoir autour d'elle,
pour garder sa vertu, tous ses billets de banque, comme une cuirasse, dans
la doublure de son corset.
En quittant, la veille au soir, monsieur et madame Bovary, Léon, de loin,
les avait suivis dans la rue ; puis les ayant vus s'arrêter à la Croix
Rouge , il avait tourné les talons et passé toute la nuit à méditer
un plan.
Le lendemain donc, vers cinq heures, il entra dans la cuisine de l'auberge,
la gorge serrée, les joues pâles, et avec cette résolution des poltrons
que rien n'arrête.
-- Monsieur n'y est point, répondit un domestique.
Cela lui parut de bon augure. Il monta.
Elle ne fut pas troublée à son abord ; elle lui fit, au contraire, des excuses
pour avoir oublié de lui dire où ils étaient descendus.
-- Oh ! Je l'ai deviné, reprit Léon.
-- Comment ?
Il prétendit avoir été guidé vers elle au hasard, par un instinct. Elle
se mit à sourire, et aussitôt, pour réparer sa sottise, Léon raconta qu'il
avait passé sa matinée à la chercher successivement dans tous les hôtels
de la ville.
-- Vous vous êtes donc décidée à rester ? ajouta-t-il.
-- Oui, dit-elle, et j'ai eu tort. Il ne faut pas s'accoutumer à des plaisirs
impraticables, quand on a autour de soi mille exigences...
-- Oh ! je m'imagine...
-- Eh ! non, car vous n'êtes pas une femme, vous.
Mais les hommes avaient aussi leurs chagrins, et la conversation s'engagea
par quelques réflexions philosophiques. Emma s'étendit beaucoup sur la misère
des affections terrestres et l'éternel isolement où le coeur reste enseveli.
Pour se faire valoir, ou par une imitation naïve de cette mélancolie qui
provoquait la sienne, le jeune homme déclara s'être ennuyé prodigieusement
tout le temps de ses études. La procédure l'irritait, d'autres vocations
l'attiraient et sa mère ne cessait, dans chaque lettre, de le tourmenter.
Car ils précisaient de plus en plus les motifs de leur douleur, chacun,
à mesure qu'il parlait, s'exaltant un peu dans cette confidence progressive.
Mais ils s'arrêtaient quelquefois devant l'exposition complète de leur idée,
et cherchaient alors à imaginer une phrase qui pût la traduire cependant.
Elle ne confessa point sa passion pour un autre ; il ne dit pas qu'il l'avait
oubliée.
Peut-être ne se rappelait-il plus ses soupers après le bal, avec des débardeuses
; et elle ne se souvenait pas sans doute des rendez-vous d'autrefois, quand
elle courait le matin dans les herbes vers le château de son amant. Les
bruits de la ville arrivaient à peine jusqu'à eux ; et la chambre semblait
petite, tout exprès pour resserrer davantage leur solitude. Emma, vêtue
d'un peignoir en basin, appuyait son chignon contre le dossier du vieux
fauteuil ; le papier jaune de la muraille faisait comme un fond d'or derrière
elle : et sa tête nue se répétait dans la glace avec la raie blanche au
milieu, et le bout de ses oreilles dépassant sous ses bandeaux.
-- Mais, pardon, dit-elle, j'ai tort ! je vous ennuie avec es éternelles
plaintes !
-- Non, jamais ! jamais !
-- Si vous saviez, reprit-elle, en levant au plafond ses beaux yeux qui
roulaient une larme, tout ce que j'avais rêvé !
-- Et moi, donc ! Oh ! j'ai bien souffert ! Souvent je sortais, je m'en
allais, je me traînais le long des quais, m'étourdissant au bruit de la
foule sans pouvoir bannir l'obsession qui me poursuivait. Il y a sur le
boulevard, chez un marchand d'estampes, une gravure italienne qui représente
une Muse. Elle est drapée d'une tunique et elle regarde la lune, avec des
myosotis sur sa chevelure dénouée. Quelque chose incessamment me poussait
là ; j'y suis resté des heures entières.
Puis, d'une voix tremblante :
-- Elle vous ressemblait un peu.
Madame Bovary détourna la tête, pour qu'il ne vît pas sur ses lèvres l'irrésistible
sourire qu'elle y sentait monter.
-- Souvent, reprit-il, je vous écrivais des lettres qu'ensuite je déchirais.
Elle ne répondait pas. Il continua :
-- Je m'imaginais quelquefois qu'un hasard vous amènerait. J'ai cru vous
reconnaître au coin des rues : et je courais après tous les fiacres où flottait
à la portière un châle, un voile pareil au vôtre...
Elle semblait déterminée à le laisser parler sans l'interrompre. Croisant
les bras et baissant la figure, elle considérait la rosette de ses pantoufles,
et elle faisait dans leur satin de petits mouvements, par intervalles, avec
les doigts de son pied.
Cependant, elle soupira :
-- Ce qu'il y a de plus lamentable, n'est-ce pas, c'est de traîner, comme
moi, une existence inutile ? Si nos douleurs pouvaient servir à quelqu'un,
on se consolerait dans la pensée du sacrifice !
Il se mit à vanter la vertu, le devoir et les immolations silencieuses,
ayant lui-même un incroyable besoin de dévouement qu'il ne pouvait assouvir.
-- J'aimerais beaucoup, dit-elle, à être une religieuse d'hôpital.
-- Hélas ! répliqua-t-il, les hommes n'ont point de ces missions saintes,
et je ne vois nulle part aucun métier..., à moins peut-être que celui de
médecin...
Avec un haussement léger de ses épaules, Emma l'interrompit pour se plaindre
de sa maladie où elle avait manqué mourir ; quel dommage ! elle ne souffrirait
plus maintenant. Léon tout de suite envia le calme du tombeau et
même, un soir, il avait écrit son testament en recommandant qu'on l'ensevelît
dans ce beau couvre-pied, à bandes de velours, qu'il tenait d'elle ; car
c'est ainsi qu'ils auraient voulu avoir été, l'un et l'autre se faisant
un idéal sur lequel ils ajustaient à présent leur vie passée. D'ailleurs,
la parole est un laminoir qui allonge toujours les sentiments.
Mais à cette invention du couvre-pied :
-- Pourquoi donc ? demanda-t-elle.
-- Pourquoi ?
Il hésitait.
-- Parce que je vous ai bien aimée !
Et, s'applaudissant d'avoir franchi la difficulté, Léon, du coin de l'oeil,
épia sa physionomie.
Ce fut comme le ciel, quand un coup de vent chasse les nuages. L'amas des
pensées tristes qui les assombrissaient parut se retirer de ses yeux bleus
; tout son visage rayonna.
Il attendait. Enfin elle répondit :
-- Je m'en étais toujours doutée...
Alors, ils se racontèrent les petits événements de cette existence lointaine,
dont ils venaient de résumer, par un seul mot, les plaisirs et les mélancolies.
Il se rappelait le berceau de clématite, les robes qu'elle avait portées,
les meubles de sa chambre, toute sa maison.
-- Et nos pauvres cactus, où sont-ils ?
-- Le froid les a tués cet hiver.
-- Ah ! que j'ai pensé à eux, savez-vous ? Souvent je les revoyais comme
autrefois, quand, par les matins d'été, le soleil frappait sur les jalousies...
et j'apercevais vos deux bras nus qui passaient entre les fleurs.
-- Pauvre ami ! fit-elle en lui tendant la main.
Léon, bien vite, y colla ses lèvres. Puis, quand il eut largement respiré
:
-- Vous étiez, dans ce temps-là, pour moi, je ne sais quelle force incompréhensible
qui captivait ma vie. Une fois, par exemple, je suis venu chez vous ; mais
vous ne vous en souvenez pas, sans doute ?
-- Si, dit-elle. Continuez.
-- Vous étiez en bas, dans l'antichambre, prête à sortir, sur la dernière
marche ; -- vous aviez même un chapeau à petites fleurs bleues ; et, sans
nulle invitation de votre part, malgré moi, je vous ai accompagnée. A chaque
minute, cependant, j'avais de plus en plus conscience de ma sottise, et
je continuais à marcher près de vous, n'osant vous suivre tout à fait, et
ne voulant pas vous quitter. Quand vous entriez dans une boutique, je restais
dans la rue, je vous regardais par le carreau défaire vos gants et compter
la monnaie sur le comptoir. Ensuite vous avez sonné chez madame Tuvache,
on vous a ouvert, et je suis resté comme un idiot devant la grande porte
lourde, qui était retombée sur vous.
Madame Bovary, en l'écoutant, s'étonnait d'être si vieille ; toutes ces
choses qui réapparaissaient lui semblaient élargir son existence ; cela
faisait comme des immensités sentimentales où elle se reportait ; et elle
disait de temps à autre, à voix basse et les paupières à demi fermées :
-- Oui, c'est vrai !... c'est vrai !... c'est vrai...
Ils entendirent huit heures sonner aux différentes horloges du quartier
Beauvoisine, qui est plein de pensionnats, d'églises et de grands hôtels
abandonnés. Ils ne se parlaient plus ; mais ils sentaient, en se regardant,
un bruissement dans leurs têtes, comme si quelque chose de sonore se fût
réciproquement échappé de leurs prunelles fixes. Ils venaient de se joindre
les mains ; et le passé, l'avenir, les réminiscences et les rêves, tout
se trouvait confondu dans la douceur de cette extase. La nuit s'épaississait
sur les murs, où brillaient encore, à demi perdues dans l'ombre, les grosses
couleurs de quatre estampes représentant quatre scènes de la Tour de
Nesle , avec une légende au bas, en espagnol et en français. Par la
fenêtre à guillotine, on voyait un coin de ciel noir, entre des toits pointus.
Elle se leva pour allumer deux bougies sur la commode, puis elle vint se
rasseoir.
-- Eh bien ?... fit Léon.
-- Eh bien ?... répondit-elle.
Et il cherchait comment renouer le dialogue interrompu, quand elle lui dit
:
-- D'où vient que personne, jusqu'à présent, ne m'a jamais exprimé des sentiments
pareils ?
Le clerc se récria que les natures idéales étaient difficiles à comprendre.
Lui, du premier coup d'oeil, il l'avait aimée ; et il se désespérait en
pensant au bonheur qu'ils auraient eu si, par une grâce du hasard, se rencontrant
plus tôt, ils se fussent attachés l'un à l'autre d'une manière indissoluble.
-- J'y ai songé quelquefois, reprit-elle.
-- Quel rêve ! murmura Léon.
Et, maniant délicatement le liséré bleu de sa longue ceinture blanche, il
ajouta :
-- Qui nous empêche donc de recommencer ?...
-- Non, mon ami, répondit-elle. Je suis trop vieille... vous êtes trop jeune...,
oubliez-moi ! D'autres vous aimeront..., vous les aimerez.
-- Pas comme vous ! s'écria-t-il.
-- Enfant que vous êtes ! Allons, soyons sages ! je le veux !
Elle lui représenta les impossibilités de leur amour, et qu'ils devaient
se tenir, comme autrefois, dans les simples termes d'une amitié fraternelle.
Etait-ce sérieusement qu'elle parlait ainsi ? Sans doute qu'Emma n'en savait
rien elle-même, tout occupée par le charme de la séduction et la nécessité
de s'en défendre ; et, contemplant le jeune homme d'un regard attendri,
elle repoussait doucement les timides caresses que ses mains frémissantes
essayaient.
-- Ah ! pardon, dit-il en se reculant.
Et Emma fut prise d'un vague effroi, devant cette timidité, plus dangereuse
pour elle que la hardiesse de Rodolphe quand il s'avançait les bras ouverts.
Jamais aucun homme ne lui avait paru si beau. Une exquise candeur s'échappait
de son maintien. Il baissait ses longs cils fins qui se recourbaient. Sa
joue à l'épiderme suave rougissait -- pensait-elle -- du désir de sa personne,
et Emma sentait une invincible envie d'y porter ses lèvres. Alors se penchant
vers la pendule comme pour regarder l'heure :
-- Qu'il est tard, mon Dieu ! dit-elle ; que nous bavardons !
Il comprit l'allusion et chercha son chapeau.
-- J'en ai même oublié le spectacle ! Ce pauvre Bovary qui m'avait laissée
tout exprès ! M. Lormeaux, de la rue Grand-Pont, devait m'y conduire avec
sa femme.
Et l'occasion était perdue, car elle partait dès le lendemain.
-- Vrai ? fit Léon.
-- Oui.
-- Il faut pourtant que je vous voie encore, reprit-il, j'avais à vous dire...
-- Quoi ?
-- Une chose... grave, sérieuse. Eh ! non, d'ailleurs, vous ne partirez
pas, c'est impossible ! Si vous saviez... Ecoutez-moi... Vous ne m'avez
donc pas compris ? vous n'avez donc pas deviné ?...
-- Cependant vous parlez bien, dit Emma.
-- Ah ! des plaisanteries ! Assez, assez ! Faites, par pitié, que je vous
revoie..., une fois..., une seule.
-- Eh bien !...
Elle s'arrêta ; puis, comme se ravisant :
-- Oh ! pas ici !
-- Où vous voudrez.
-- Voulez-vous...
Elle parut réfléchir, et, d'un ton bref :
-- Demain, à onze heures, dans la cathédrale.
-- J'y serai ! s'écria-t-il en saisissant ses mains, qu'elle dégagea.
Et, comme ils se trouvaient debout tous les deux, lui placé derrière elle
et Emma baissant la tête, il se pencha vers son cou et la baisa longuement
à la nuque.
-- Mais vous êtes fou ! Ah ! Vous êtes fou ! disait-elle avec de petits
rires sonores, tandis que les baisers se multipliaient.
Alors, avançant la tête par-dessus son épaule, il sembla chercher le consentement
de ses yeux. Ils tombèrent sur lui, pleins d'une majesté glaciale.
Léon fit trois pas en arrière, pour sortir. Il resta sur le seuil. Puis
il chuchota d'une voix tremblante :
-- A demain.
Elle répondit par un signe de tête, et disparut comme un oiseau dans la
pièce à côté.
Emma, le soir, écrivit au clerc une interminable lettre où elle se dégageait
du rendez-vous ; tout maintenant était fini, et ils ne devaient plus, pour
leur bonheur, se rencontrer. Mais, quand la lettre fut close, comme elle
ne savait pas l'adresse de Léon, elle se trouva fort embarrassée.
-- Je la lui donnerai moi-même, se dit-elle ; il viendra.
Léon, le lendemain, fenêtre ouverte et chantonnant sur son balcon, vernit
lui-même ses escarpins, et à plusieurs couches. Il passa un pantalon blanc,
des chaussettes fines, un habit vert, répandit dans son mouchoir tout ce
qu'il possédait de senteurs, puis, s'étant fait friser, se défrisa, pour
donner à sa chevelure plus d'élégance naturelle.
-- Il est encore trop tôt ! pensa-t-il en regardant le coucou du perruquier,
qui marquait neuf heures.
Il lut un vieux journal de modes, sortit, fuma un cigare, remonta trois
rues, songea qu'il était temps et se dirigea lestement vers le parvis Notre-Dame.
C'était par un beau matin d'été. Des argenteries reluisaient aux boutiques
des orfèvres, et la lumière qui arrivait obliquement sur la cathédrale posait
des miroitements à la cassure des pierres grises ; une compagnie d'oiseaux
tourbillonnaient dans le ciel bleu, autour des clochetons à trèfles ; la
place, retentissante de cris, sentait les fleurs qui bordaient son pavé,
roses, jasmins, oeillets, narcisses et tubéreuses, espacés inégalement par
des verdures humides, de l'herbe-au-chat et du mouron pour les oiseaux ;
la fontaine, au milieu, gargouillait, et sous de larges parapluies, parmi
des cantaloups s'étageant en pyramides, des marchandes, nu-tête, tournaient
dans du papier des bouquets de violettes.
Le jeune homme en prit un. C'était la première fois qu'il achetait des fleurs
pour une femme ; et sa poitrine, en les respirant, se gonfla d'orgueil,
comme si cet hommage qu'il destinait à une autre se fût retourné vers lui.
Cependant il avait peur d'être aperçu ; il entra résolument dans l'église.
Le Suisse, alors, se tenait sur le seuil, au milieu du portail à gauche,
au-dessous de la Marianne dansant , plumet en tête, rapière au mollet,
canne au poing, plus majestueux qu'un cardinal et reluisant comme un Saint
ciboire.
Il s'avança vers Léon, et, avec ce sourire de bénignité pateline que prennent
les ecclésiastiques lorsqu'ils interrogent les enfants :
-- Monsieur, sans doute, n'est pas d'ici ? Monsieur désire voir les curiosités
de l'église ?
-- Non, dit l'autre.
Et il fit d'abord le tour des bas-côtés. Puis il vint regarder sur la place.
Emma n'arrivait pas. Il remonta jusqu'au choeur.
La nef se mirait dans les bénitiers pleins, avec le commencement des ogives
et quelques portions de vitrail. Mais le reflet des peintures, se brisant
au bord du marbre, continuait plus loin, sur les dalles, comme un tapis
bariolé. Le grand jour du dehors s'allongeait dans l'église en trois rayons
énormes, par les trois portails ouverts. De temps à autre, au fond, un sacristain
passait en faisant devant l'autel l'oblique génuflexion des dévots pressés.
Les lustres de cristal pendaient immobiles. Dans le choeur, une lampe d'argent
brûlait ; et, des chapelles latérales, des parties sombres de l'église,
il s'échappait quelquefois comme des exhalaisons de soupirs, avec le son
d'une grille qui retombait, en répercutant son écho sous les hautes voûtes.
Léon, à pas sérieux, marchait auprès des murs. Jamais la vie ne lui avait
paru si bonne. Elle allait venir tout à l'heure, charmante, agitée, épiant
derrière elle les regards qui la suivaient, -- et avec sa robe à volants,
son lorgnon d'or, ses bottines minces, dans toutes sortes d'élégances dont
il n'avait pas goûté, et dans l'ineffable séduction de la vertu qui succombe.
L'église, comme un boudoir gigantesque, se disposait autour d'elle ; les
voûtes s'inclinaient pour recueillir dans l'ombre la confession de son amour
: les vitraux resplendissaient pour illuminer son visage, et les encensoirs
allaient brûler pour qu'elle apparût comme un ange, dans la fumée des parfums.
Cependant elle ne venait pas. Il se plaça sur une chaise et ses yeux rencontrèrent
un vitrage bleu où l'on voit des bateliers qui portent des corbeilles. Il
le regarda longtemps, attentivement, et il comptait les écailles des poissons
et les boutonnières des pourpoints, tandis que sa pensée vagabondait à la
recherche d'Emma.
Le Suisse, à l'écart, s'indignait intérieurement contre cet individu, qui
se permettait d'admirer seul la cathédrale. Il lui semblait se conduire
d'une façon monstrueuse, le voler en quelque sorte, et presque commettre
un sacrilège.
Mais un froufrou de soie sur les dalles, la bordure d'un chapeau, un camail
noir... C'était elle ! Léon se leva et courut à sa rencontre.
Emma était pâle. Elle marchait vite.
-- Lisez ! dit-elle en lui tendant un papier... Oh ! non.
Et brusquement elle retira sa main, pour entrer dans la chapelle de la Vierge,
où, s'agenouillant contre une chaise, elle se mit en prière.
Le jeune homme fut irrité de cette fantaisie bigote ; puis il éprouva pourtant
un certain charme à la voir, au milieu du rendez-vous, ainsi perdue dans
les oraisons comme une marquise andalouse ; puis il ne tarda pas à s'ennuyer,
car elle n'en finissait pas.
Emma priait, ou plutôt s'efforçait de prier, espérant qu'il allait lui descendre
du ciel quelque résolution subite ; et, pour attirer le secours divin, elle
s'emplissait les yeux des splendeurs du tabernacle, elle aspirait le parfum
des juliennes blanches épanouies dans les grands vases, et prêtait l'oreille
au silence de l'église, qui ne faisait qu'accroître le tumulte de son coeur.
Elle se relevait, et ils allaient partir, quand le Suisse s'approcha vivement,
en disant :
-- Madame, sans doute, n'est pas d'ici ? Madame désire voir les curiosités
de l'église ?
-- Eh non ! s'écria le clerc.
-- Pourquoi pas ? reprit-elle.
Car elle se raccrochait de sa vertu chancelante à la Vierge, aux sculptures,
aux tombeaux, à toutes les occasions.
Alors, afin de procéder dans l'ombre , le suisse les conduisit jusqu'à
l'entrée, près de la place, où, leur montrant avec sa canne un grand cercle
de pavés noirs, sans inscriptions ni ciselures :
-- Voilà, fit-il majestueusement, la circonférence de la belle cloche d'Amboise.
Elle pesait quarante mille livres. Il n'y avait pas sa pareille dans toute
l'Europe. L'ouvrier qui l'a fondue en est mort de joie...
-- Partons, dit Léon.
Le bonhomme se remit en marche ; puis, revenu à la chapelle de la Vierge,
il étendit les bras dans un geste synthétique de démonstration, et, plus
orgueilleux qu'un propriétaire campagnard vous montrant ses espaliers :
-- Cette simple dalle recouvre Pierre de Brézé, seigneur de la Varenne et
de Brissac, grand maréchal de Poitou et gouverneur de Normandie, mort à
la bataille de Montlhéry, 16 juillet 1465.
Léon, se mordant les lèvres, trépignait.
-- Et, à droite, ce gentilhomme tout bardé de fer, sur un cheval qui se
cabre, est son petit-fils Louis de Brézé, seigneur de Breval et de Montchauvet,
comte de Maulevrier, baron de Mauny, chambellan du roi, chevalier de l'Ordre
et pareillement gouverneur de Normandie, mort le 23 juillet 1531, un dimanche,
comme l'inscription porte ; et au-dessous, cet homme prêt à descendre au
tombeau vous figure exactement le même. Il n'est point possible, n'est-ce
pas, de voir une plus parfaite représentation du néant ?
Madame Bovary prit son lorgnon. Léon, immobile, la regardait, n'essayant
même plus de dire un seul mot, de faire un seul geste, tant il se sentait
découragé devant ce double parti pris de bavardage et d'indifférence.
L'éternel guide continuait :
-- Près de lui, cette femme à genoux qui pleure est son épouse, Diane de
Poitiers, comtesse de Brézé, duchesse de Valentinois, née en 1499, morte
en 1566 ; et, à gauche, celle qui porte un enfant, la sainte Vierge. Maintenant,
tournez-vous de ce côté : voici les tombeaux d'Amboise. Ils ont été tous
les deux cardinaux et archevêques de Rouen. Celui-là était un ministre du
roi Louis XII. Il a fait beaucoup de bien à la cathédrale. On a trouvé dans
son testament trente mille écus d'or pour les pauvres.
Et, sans s'arrêter, tout en parlant, il les poussa dans une chapelle encombrée
par des balustrades, en dérangea quelques-unes, et découvrit une sorte de
bloc, qui pouvait bien avoir été une statue mal faite.
-- Elle décorait autrefois, dit-il avec un long gémissement, la tombe de
Richard Coeur de Lion, roi d'Angleterre et duc de Normandie. Ce sont les
calvinistes, monsieur, qui vous l'ont réduite en cet état. Ils l'avaient,
par méchanceté, ensevelie dans de la terre, sous le siège épiscopal de Monseigneur.
Tenez, voici la porte par où il se rend à son habitation, Monseigneur. Passons
voir les vitraux de la Gargouille.
Mais Léon tira vivement une pièce blanche de sa poche et saisit Emma par
le bras. Le suisse demeura tout stupéfait, ne comprenant point cette munificence
intempestive, lorsqu'il restait encore à l'étranger tant de choses à voir.
Aussi, le rappelant :
-- Eh ! monsieur. La flèche ! la flèche !...
-- Merci, fit Léon.
-- Monsieur a tort ! Elle aura quatre cent quarante pieds, neuf de moins
que la grande pyramide d'Egypte. Elle est toute en fonte, elle...
Léon fuyait ; car il lui semblait que son amour, qui, depuis deux heures
bientôt, s'était immobilisé dans l'église comme les pierres, allait maintenant
s'évaporer telle qu'une fumée, par cette espèce de tuyau tronqué de cage
oblongue, de cheminée à jour, qui se hasarde si grotesquement sur la cathédrale,
comme la tentative extravagante de quelque chaudronnier fantaisiste.
-- Où allons-nous donc ? disait-elle.
Sans répondre, il continuait à marcher d'un pas rapide, et déjà madame Bovary
trempait son doigt dans l'eau bénite, quand ils entendirent derrière eux
un grand souffle haletant, entrecoupé régulièrement par le rebondissement
d'une canne. Léon se détourna.
-- Monsieur !
-- Quoi ?
Et il reconnut le suisse, portant sous son bras et maintenant en équilibre
contre son ventre une vingtaine environ de forts volumes brochés. C'étaient
les ouvrages qui traitaient de la cathédrale .
-- Imbécile ! grommela Léon s'élançant hors de l'église.
Un gamin polissonnait sur le parvis :
-- Va me chercher un fiacre !
L'enfant partit comme une balle, par la rue des Quatre-Vents ; alors ils
restèrent seuls quelques minutes, face à face et un peu embarrassés.
-- Ah ! Léon !... Vraiment... je ne sais... si je dois... !
Elle minaudait. Puis, d'un air sérieux :
-- C'est très inconvenant, savez-vous ?
-- En quoi ? répliqua le clerc. Cela se fait à Paris !
Et cette parole, comme un irrésistible argument, la détermina.
Cependant le fiacre n'arrivait pas. Léon avait peur qu'elle ne rentrât dans
l'église. Enfin le fiacre parut.
-- Sortez du moins par le portail du nord ! leur cria le Suisse, qui était
resté sur le seuil, pour voir la Résurrection , le Jugement dernier
, le Paradis , le Roi David et les Réprouvés dans
les flammes d'enfer.
- Où Monsieur va-t-il ? demanda le cocher.
-- Où vous voudrez ! dit Léon poussant Emma dans la voiture.
Et la lourde machine se mit en route.
Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoléon,
le pont Neuf et s'arrêta court devant la statue de Pierre Corneille.
-- Continuez ! fit une voix qui sortait de l'intérieur. La voiture repartit,
et, se laissant, dès le carrefour La Fayette, emporter vers la descente,
elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer.
-- Non, tout droit ! cria la même voix.
Le fiacre sortit des grilles, et bientôt, arrivé sur le Cours, trotta doucement,
au milieu des grands ormes. Le cocher s'essuya le front, mit son chapeau
de cuir entre ses jambes et poussa la voiture en dehors des contre-allées,
au bord de l'eau, près du gazon.
Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de cailloux
secs, et, longtemps, du côté d'Oyssel, au delà des îles.
Mais tout à coup, elle s'élança d'un bond à travers Quatremares, Sotteville,
la Grande-Chaussée, la rue d'Elbeuf, et fit sa troisième halte devant le
Jardin des plantes.
-- Marchez donc ! s'écria la voix plus furieusement. Et aussitôt, reprenant
sa course, elle passa par Saint-Sever, par le quai des Curandiers, par le
quai aux Meules, encore une fois par le pont, par la place du Champ-de-Mars
et derrière les jardins de l'hôpital, où des vieillards en veste noire se
promènent au soleil, le long d'une terrasse toute verdie par des lierres.
Elle remonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis
tout le Mont-Riboudet jusqu'à la côte de Deville.
Elle revint ; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle vagabonda.
On la vit à Saint-Pol, à Lescure, au mont Gargan, à la Rouge-Mare, et place
du Gaillard-bois ; rue Maladrerie, rue Dinanderie, devant Saint-Romain,
Saint-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise, -- devant la Douane, -- à la
basse Vieille-Tour, aux Trois-Pipes et au Cimetière Monumental. De temps
à autre, le cocher sur son siège jetait aux cabarets des regards désespérés.
Il ne comprenait pas quelle fureur de la locomotion poussait ces individus
à ne vouloir point s'arrêter. Il essayait quelquefois, et aussitôt il entendait
derrière lui partir des exclamations de colère. Alors il cinglait de plus
belle ses deux rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots,
accrochant par-ci par-là, ne s'en souciant, démoralisé, et presque pleurant
de soif, de fatigue et de tristesse.
Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les rues,
au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux ébahis devant
cette chose si extraordinaire en province, une voiture à stores tendus,
et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu'un tombeau et ballottée
comme un navire.
Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où le soleil
dardait le plus fort contre les vieilles lanternes argentées, une main nue
passa sous les petits rideaux de toile jaune et jeta des déchirures de papier,
qui se dispersèrent au vent et s'abattirent plus loin, comme des papillons
blancs, sur un champ de trèfles rouges tout en fleur.
Puis, vers six heures, la voiture s'arrêta dans une ruelle du quartier Beauvoisine,
et une femme en descendit qui marchait le voile baissé, sans détourner la
tête.
II.
En arrivant à l'auberge, madame Bovary fut étonnée de ne pas apercevoir
la diligence. Hivert, qui l'avait attendue cinquante-trois minutes, avait
fini par s'en aller.
Rien pourtant ne la forçait à partir ; mais elle avait donné sa parole qu'elle
reviendrait le soir même. D'ailleurs, Charles l'attendait ; et déjà elle
se sentait au coeur cette lâche docilité qui est, pour bien des femmes,
comme le châtiment tout à la fois et la rançon de l'adultère.
Vivement elle fit sa malle, paya la note, prit dans la cour un cabriolet,
et, pressant le palefrenier, l'encourageant, s'informant à toute minute
de l'heure et des kilomètres parcourus, parvint à rattraper L'Hirondelle
vers les premières maisons de Quincampoix.
A peine assise dans son coin, elle ferma les yeux et les rouvrit au bas
de la côte, où elle reconnut de loin Félicité, qui se tenait en vedette
devant la maison du maréchal. Hivert retint ses chevaux, et la cuisinière,
se haussant jusqu'au vasistas, dit mystérieusement :
-- Madame il faut que vous alliez tout de suite chez M. Homais. C'est pour
quelque chose de pressé.
Le village était silencieux comme d'habitude. Au coin des rues, il y avait
de petits tas roses qui fumaient à l'air, car c'était le moment des confitures,
et tout le monde à Yonville, confectionnait sa provision le même jour. Mais
on admirait devant la boutique du pharmacien, un tas beaucoup plus large,
et qui dépassait les autres de la supériorité qu'une officine doit avoir
sur les fourneaux bourgeois, un besoin général sur des fantaisies individuelles.
Elle entra. Le grand fauteuil était renversé, et même le Fanal de Rouen
gisait par terre, étendu entre les deux pilons. Elle poussa la porte
du couloir ; et, au milieu de la cuisine, parmi les jarres brunes pleines
de groseilles égrenées, du sucre râpé, du sucre en morceaux, des balances
sur la table, des bassines sur le feu, elle aperçut tous les Homais, grands
et petits, avec des tabliers qui leur montaient jusqu'au menton et tenant
des fourchettes à la main. Justin, debout, baissait la tête, et le pharmacien
criait :
-- Qui t'avait dit de l'aller chercher dans le capharnaüm ?
-- Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il ?
-- Ce qu'il y a ? répondit l'apothicaire. On fait des confitures : elles
cuisent ; mais elles allaient déborder à cause du bouillon trop fort, et
je commande une autre bassine. Alors, lui, par mollesse, par paresse, a
été prendre, suspendue à son clou dans mon laboratoire, la clef du capharnaüm
!
L'apothicaire appelait ainsi un cabinet, sous les toits, plein des ustensiles
et des marchandises de sa profession. Souvent il y passait seul de longues
heures à étiqueter, à transvaser, à reficeler ; et il le considérait non
comme un simple magasin, mais comme un véritable sanctuaire, d'où s'échappaient
ensuite, élaborés par ses mains, toutes sortes de pilules, bols, tisanes,
lotions et potions, qui allaient répandre aux alentours sa célébrité. Personne
au monde n'y mettait les pieds ; et il le respectait si fort, qu'il le balayait
lui-même. Enfin, si la pharmacie, ouverte à tout venant, était l'endroit
où il étalait son orgueil, le capharnaüm était le refuge où, se concentrant
égoïstement, Homais se délectait dans l'exercice de ses prédilections ;
aussi l'étourderie de Justin lui paraissait-elle monstrueuse d'irrévérence
; et, plus rubicond que les groseilles, il répétait :
-- Oui, du capharnaüm ! La clef qui enferme les acides avec les alcalis
caustiques ! Avoir été prendre une bassine de réserve ! Une bassine à couvercle
! et dont jamais peut-être je ne me servirai ! Tout a son importance dans
les opérations délicates de notre art ! Mais que diable ! il faut établir
des distinctions et ne pas employer à des usages presque domestiques ce
qui est destiné pour les pharmaceutiques ! C'est comme si on découpait une
poularde avec un scalpel, comme si un magistrat...
-- Mais calme-toi ! disait madame Homais.
Et Athalie, le tirant pas sa redingote :
-- Papa ! Papa !
-- Non, laissez-moi ! reprenait l'apothicaire, laissez-moi ! fichtre ! Autant
s'établir épicier, ma parole d'honneur ! Allons, va ! ne respecte rien !
casse ! brise ! lâche les sangsues ! brûle la guimauve ! marine des cornichons
dans les bocaux ! lacère les bandages !
-- Vous aviez pourtant..., dit Emma.
-- Tout à l'heure ! - Sais-tu à quoi tu t'exposais ?... N'as tu rien vu,
dans le coin, à gauche, sur la troisième tablette ? Parle, réponds, articule
quelque chose !
-- Je ne... sais pas, balbutia le jeune garçon.
-- Ah ! tu ne sais pas ! Eh bien, je sais, moi ! Tu as vu une bouteille,
en verre bleu, cachetée avec de la cire jaune, qui contient une poudre blanche,
sur laquelle même j'avais écrit : Dangereux ! et sais-tu ce qu'il
y avait dedans ? De l'arsenic ! et tu vas toucher à cela ! prendre une bassine
qui est à côté !
-- A côté ! s'écria madame Homais en joignant les mains. De l'arsenic ?
Tu pouvais nous empoisonner tous ! Et les enfants se mirent à pousser des
cris, comme s'ils avaient déjà senti dans leurs entrailles d'atroces douleurs.
-- Ou bien empoisonner un malade ! continuait l'apothicaire. Tu voulais
donc que j'allasse sur le banc des criminels, en cour d'assises ? me voir
traîner à l'échafaud ? Ignores-tu le soin que j'observe dans les manutentions,
quoique j'en aie cependant une furieuse habitude. Souvent je m'épouvante
moi-même, lorsque je pense à ma responsabilité ! car le gouvernement nous
persécute, et l'absurde législation qui nous régit est comme une véritable
épée de Damoclès suspendue sur notre tête !
Emma ne songeait plus à demander ce qu'on lui voulait, et le pharmacien
poursuivait en phrases haletantes :
-- Voilà comme tu reconnais les bontés qu'on a pour toi ! voilà comme tu
me récompenses des soins tout paternels que je te prodigue ! Car, sans moi,
où serais-tu ? que ferais-tu ? Qui te fournit la nourriture, l'éducation,
l'habillement, et tous les moyens de figurer un jour, avec honneur dans
les rangs de la société ! Mais il faut pour cela suer ferme sur l'aviron,
et acquérir, comme on dit, du cal aux mains. Fabricando fit faber, age
quod agis .
Il citait du latin, tant il était exaspéré. Il eût cité du chinois et du
groenlandais, s'il eût connu ces deux langues ; car il se trouvait dans
une de ces crises où l'âme entière montre indistinctement ce qu'elle enferme,
comme l'océan, qui, dans les tempêtes, s'entrouvre depuis les fucus de son
rivage jusqu'au sable de ses abîmes.
Et il reprit :
-- Je commence à terriblement me repentir de m'être chargé de ta personne
! J'aurais certes mieux fait de te laisser autrefois croupir dans ta misère
et dans la crasse où tu es né ! Tu ne seras jamais bon qu'à être un gardeur
de bêtes à cornes ! Tu n'as nulle aptitude pour les sciences ! à peine si
tu sais coller une étiquette ! Et tu vis là, chez moi, comme un chanoine,
comme un coq en pâte, à te goberger !
Mais Emma, se tournant vers madame Homais :
-- On m'avait fait venir...
-- Ah ! mon Dieu ! interrompit d'un air triste la bonne dame, comment vous
dirai-je bien ?... C'est un malheur ! Elle n'acheva pas. L'apothicaire tonnait
:
-- Vide-la ! écure-la ! reporte-la ! dépêche-toi donc ! Et, secouant Justin
par le collet de son bourgeron, il fit tomber un livre de sa poche.
L'enfant se baissa. Homais fut plus prompt, et, ayant ramassé le volume,
il le contemplait, les yeux écarquillés, la mâchoire ouverte.
-- L'amour... conjugal ! dit-il en séparant lentement ces deux mots.
Ah ! très bien ! très bien ! très joli ! Et des gravures !... Ah ! c'est
trop fort !
Madame Homais s'avança.
-- Non ! n'y touche pas !
Les enfants voulurent voir les images.
-- Sortez ! fit-il impérieusement.
Et ils sortirent.
Il marcha d'abord de long en large, à grands pas, gardant le volume ouvert
entre ses doigts, roulant les yeux, suffoqué, tuméfié, apoplectique. Puis
il vint droit à son élève, et, se plantant devant lui les bras croisés :
-- Mais tu as donc tous les vices, petit malheureux ?... Prends garde, tu
es sur une pente !... Tu n'as donc pas réfléchi qu'il pouvait, ce livre
infâme, tomber entre les mains de mes enfants, mettre l'étincelle dans leur
cerveau, ternir la pureté d'Athalie, corrompre Napoléon ! Il est déjà formé
comme un homme. Es-tu bien sûr, au moins, qu'ils ne l'aient pas lu ? peux-tu
me certifier... ?
-- Mais enfin, monsieur, fit Emma, vous aviez à me dire... ?
-- C'est vrai, madame... Votre beau-père est mort !
En effet, le sieur Bovary père venait de décéder l'avant-veille, tout à
coup, d'une attaque d'apoplexie, au sortir de table ; et, par excès de précaution
pour la sensibilité d'Emma, Charles avait prié M. Homais de lui apprendre
avec ménagement cette horrible nouvelle.
Il avait médité sa phrase, il l'avait arrondie, polie, rythmée ; c'était
un chef-d'oeuvre de prudence et de transition, de tournures fines et de
délicatesse ; mais la colère avait emporté la rhétorique.
Emma, renonçant à avoir aucun détail, quitta donc la pharmacie ; car M.
Homais avait repris le cours de ses vitupérations. Il se calmait cependant,
et, à présent, il grommelait d'un ton paterne, tout en s'éventant avec son
bonnet grec :
-- Ce n'est pas que je désapprouve entièrement l'ouvrage ! L'auteur était
médecin. Il y a là-dedans certains côtés scientifiques qu'il n'est pas mal
à un homme de connaître et, j'oserais dire, qu'il faut qu'un homme connaisse.
Mais plus tard, plus tard ! Attends du moins que tu sois homme toi-même
et que ton tempérament soit fait.
Au coup de marteau d'Emma, Charles, qui l'attendait, s'avança les bras ouverts
et lui dit avec des larmes dans la voix :
-- Ah ! ma chère amie...
Et il s'inclina doucement pour l'embrasser. Mais, au contact de ses lèvres,
le souvenir de l'autre la saisit, et elle se passa la main sur son visage
en frissonnant.
Cependant elle répondit :
-- Oui, je sais..., je sais...
Il lui montra la lettre où sa mère narrait l'événement, sans aucune hypocrisie
sentimentale. Seulement, elle regrettait que son mari n'eût pas reçu les
secours de la religion, étant mort à Doudeville, dans la rue, sur le seuil
d'un café, après un repas patriotique avec d'anciens officiers.
Emma rendit la lettre ; puis, au dîner, par savoir-vivre, elle affecta quelque
répugnance. Mais comme il la reforçait, elle se mit résolument à manger,
tandis que Charles, en face d'elle, demeurait immobile, dans une posture
accablée.
De temps à autre, relevant la tête, il lui envoyait un long regard tout
plein de détresse. Une fois il soupira :
-- J'aurais voulu le revoir encore !
Elle se taisait. Enfin, comprenant qu'il fallait parler :
-- Quel âge avait-il, ton père ?
-- Cinquante-huit ans !
-- Ah !
Et ce fut tout.
Un quart d'heure après, il ajouta :
-- Ma pauvre mère ?... que va-t-elle devenir, à présent ?
Elle fit un geste d'ignorance.
A la voir si taciturne, Charles la supposait affligée et il se contraignait
à ne rien dire, pour ne pas aviver cette douleur qui l'attendrissait. Cependant,
secouant la sienne :
-- T'es-tu bien amusée hier ? demanda-t-il.
-- Oui.
Quand la nappe fut ôtée, Bovary ne se leva pas. Emma non plus ; et, à mesure
qu'elle l'envisageait, la monotonie de ce spectacle bannissait peu à peu
tout apitoiement de son coeur. Il lui semblait chétif, faible, nul, enfin
être un pauvre homme, de toutes les façons. Comment se débarrasser de lui
? Quelle interminable soirée ! Quelque chose de stupéfiant comme une vapeur
d'opium l'engourdissait.
Ils entendirent dans le vestibule le bruit sec d'un bâton sur les planches.
C'était Hippolyte qui apportait les bagages de Madame. Pour les déposer,
il décrivit péniblement un quart de cercle avec son pilon.
-- Il n'y pense même plus ! se disait-elle en regardant le pauvre diable,
dont la grosse chevelure rouge dégouttait de sueur.
Bovary cherchait un patard au fond de sa bourse ; et, sans paraître comprendre
tout ce qu'il y avait pour lui d'humiliation dans la seule présence de cet
homme qui se tenait là, comme le reproche personnifié de son incurable ineptie
:
-- Tiens ! tu as un joli bouquet ! dit-il en remarquant sur la cheminée
les violettes de Léon.
-- Oui, fit-elle avec indifférence ; c'est un bouquet que j'ai acheté tantôt...
à une mendiante.
Charles prit les violettes, et, rafraîchissant dessus ses yeux tout rouges
de larmes, il les humait délicatement. Elle les retira vite de sa main,
et alla les porter dans un verre d'eau.
Le lendemain, madame Bovary mère arriva. Elle et son fils pleurèrent beaucoup.
Emma, sous prétexte d'ordres à donner, disparut.
Le jour d'après, il fallut aviser ensemble aux affaires de deuil. On alla
s'asseoir, avec les boîtes à ouvrage, au bord de l'eau, sous la tonnelle.
Charles pensait à son père, et il s'étonnait de sentir tant d'affection
pour cet homme qu'il avait cru jusqu'alors n'aimer que très médiocrement.
Madame Bovary mère pensait à son mari. Les pires jours d'autrefois lui réapparaissaient
enviables. Tout s'effaçait sous le regret instinctif d'une si longue habitude
; et, de temps à autre, tandis qu'elle poussait son aiguille, une grosse
larme descendait le long de son nez et s'y tenait un moment suspendue. Emma
pensait qu'il y avait quarante-huit heures à peine, ils étaient ensemble,
loin du monde, tout en ivresse, et n'ayant pas assez d'yeux pour se contempler.
Elle tâchait de ressaisir les plus imperceptibles détails de cette journée
disparue. Mais la présence de la belle-mère et du mari la gênait. Elle aurait
voulu ne rien entendre, ne rien voir, afin de ne pas déranger le recueillement
de son amour qui allait se perdant, quoi qu'elle fit, sous les sensations
extérieures.
Elle décousait la doublure d'une robe, dont les bribes s'éparpillaient autour
d'elle ; la mère Bovary, sans lever les yeux, faisait crier ses ciseaux,
et Charles, avec ses pantoufles de lisière et sa vieille redingote brune
qui lui servait de robe de chambre, restait les deux mains dans ses poches
et ne parlait pas non plus ; près d'eux, Berthe, en petit tablier blanc,
raclait avec sa pelle le sable des allées.
Tout à coup, ils virent entrer par la barrière M. Lheureux, le marchand
d'étoffes.
Il venait offrir ses services, eu égard à la fatale circonstance .
Emma répondit qu'elle croyait pouvoir s'en passer. Le marchand ne se tint
pas pour battu.
-- Mille excuses, dit-il ; je désirerais avoir un entretien particulier.
Puis, d'une voix basse :
-- C'est relativement à cette affaire..., vous savez ?
Charles devint cramoisi jusqu'aux oreilles.
-- Ah ! oui..., effectivement.
Et, dans son trouble, se tournant vers sa femme :
-- Ne pourrais-tu pas..., ma chérie... ?
Elle parut le comprendre, car elle se leva, et Charles dit à sa mère :
-- Ce n'est rien ! Sans doute quelque bagatelle de ménage.
Il ne voulait point qu'elle connût l'histoire du billet, redoutant ses observations.
Dès qu'ils furent seuls, M. Lheureux se mit, en termes assez nets, à féliciter
Emma sur la succession, puis à causer de choses indifférentes, des espaliers,
de la récolte et de sa santé à lui, qui allait toujours couci-couci,
entre le zist et le zest . En effet, il se donnait un mal de cinq cents
diables, bien qu'il ne fit pas, malgré les propos du monde, de quoi avoir
seulement du beurre sur son pain.
Emma le laissait parler. Elle s'ennuyait si prodigieusement depuis deux
jours !
-- Et vous voilà tout à fait rétablie ? continuait-il. Ma foi, j'ai vu votre
pauvre mari dans de beaux états ! C'est un brave garçon, quoique nous ayons
eu ensemble des difficultés.
Elle demanda lesquelles, car Charles lui avait caché la contestation des
fournitures.
-- Mais vous le savez bien ! fit Lheureux. C'était pour vos petites fantaisies,
les boîtes de voyage.
Il avait baissé son chapeau sur ses yeux, et, les deux mains derrière le
dos, souriant et sifflotant, il la regardait en face, d'une manière insupportable.
Soupçonnait-il quelque chose ? Elle demeurait perdue dans toutes sortes
d'appréhensions. A la fin pourtant, il reprit :
-- Nous nous sommes rapatriés, et je venais encore lui proposer un arrangement.
C'était de renouveler le billet signé par Bovary. Monsieur, du reste, agirait
à sa guise ; il ne devait point se tourmenter, maintenant surtout qu'il
allait avoir une foule d'embarras.
-- Et même il ferait mieux de s'en décharger sur quelqu'un, sur vous, par
exemple ; avec une procuration, ce serait commode, et alors nous aurions
ensembles de petites affaires.
Elle ne comprenait pas. Il se tut. Ensuite, passant à son négoce, Lheureux
déclara que Madame ne pouvait se dispenser de lui prendre quelque chose.
Il lui enverrait un barège noir, douze mètres, de quoi faire une robe.
-- Celle que vous avez là est bonne pour la maison. Il vous en faut une
autre pour les visites. J'ai vu ça, moi, du premier coup en entrant. J'ai
l'oeil américain.
Il n'envoya point d'étoffe, il l'apporta. Puis il revint pour l'aunage ;
il revint sous d'autres prétextes, tâchant chaque fois, de se rendre aimable,
serviable, s'inféodant, comme eût dit Homais, et toujours glissant à Emma
quelques conseils sur la procuration. Il ne parlait point du billet. Elle
n'y songeait pas ; Charles, au début de sa convalescence, lui en avait bien
conté quelque chose ; mais tant d'agitations avaient passé dans sa tête,
qu'elle ne s'en souvenait plus. D'ailleurs, elle se garda d'ouvrir aucune
discussion d'intérêt ; la mère Bovary en fut surprise, et attribua son changement
d'humeur aux sentiments religieux qu'elle avait contractés étant malade.
Mais, dès qu'elle fut partie, Emma ne tarda pas à émerveiller Bovary par
son bon sens pratique. Il allait falloir prendre des informations, vérifier
les hypothèques, voir s'il y avait lieu à une licitation ou à une liquidation.
Elle citait des termes techniques, au hasard, prononçait les grands mots
d'ordre, d'avenir, de prévoyance, et continuellement exagérait les embarras
de la succession ; si bien qu'un jour elle lui montra le modèle d'une autorisation
générale pour " gérer et administrer ses affaires, faire tous emprunts,
signer et endosser tous billets, payer toutes sommes, etc. " Elle avait
profité des leçons de Lheureux.
Charles, naïvement, lui demanda d'où venait ce papier.
-- De M. Guillaumin.
Et, avec le plus grand sang-froid du monde, elle ajouta :
-- Je ne m'y fie pas trop. Les notaires ont si mauvaise réputation ! il
faudrait peut-être consulter... Nous ne connaissons que... Oh ! personne.
-- A moins que Léon..., répliqua Charles, qui réfléchissait.
Mais il était difficile de s'entendre par correspondance. Alors elle s'offrit
à faire ce voyage. Il la remercia. Elle insista. Ce fut un assaut de prévenances.
Enfin, elle s'écria d'un ton de mutinerie factice :
-- Non, je t'en prie, j'irai.
-- Comme tu es bonne ! dit-il en la baisant au front.
Dès le lendemain, elle s'embarqua dans l'Hirondelle pour aller à
Rouen consulter M. Léon ; et elle y resta trois jours.
III.
Ce furent trois jours pleins, exquis, splendides, une vraie lune de miel.
Ils étaient à l'hôtel de Boulogne , sur le port. Et ils vivaient
là, volets fermés, portes closes, avec des fleurs par terre et des sirops
à la glace, qu'on leur apportait dès le matin.
Vers le soir, ils prenaient une barque couverte et allaient dîner dans une
île.
C'était l'heure où l'on entend, au bord des chantiers, retentir le maillet
des calfats contre la coque des vaisseaux. La fumée du goudron s'échappait
d'entre les arbres, et l'on voyait sur la rivière de larges gouttes grasses,
ondulant inégalement sous la couleur pourpre du soleil, comme des plaques
de bronze florentin, qui flottaient.
Ils descendaient au milieu des barques amarrées, dont les longs câbles obliques
frôlaient un peu le dessus de la barque.
Les bruits de la ville insensiblement s'éloignaient, le roulement des charrettes,
le tumulte des voix, le jappement des chiens sur le pont des navires. Elle
dénouait son chapeau et ils abordaient à leur île.
Ils se plaçaient dans la salle basse d'un cabaret, qui avait à sa porte
des filets noirs suspendus. Ils mangeaient de la friture d'éperlans, de
la crème et des cerises. Ils se couchaient sur l'herbe ; ils s'embrassaient
à l'écart sous les peupliers ; et ils auraient voulu, comme deux Robinsons,
vivre perpétuellement dans ce petit endroit, qui leur semblait, en leur
béatitude, le plus magnifique de la terre. Ce n'était pas la première fois
qu'ils apercevaient des arbres, du ciel bleu, du gazon, qu'ils entendaient
l'eau couler et la brise soufflant dans le feuillage ; mais ils n'avaient
sans doute jamais admiré tout cela, comme si la nature n'existait pas auparavant,
ou qu'elle n'eût commencé à être belle que depuis l'assouvissance de leurs
désirs.
A la nuit, ils repartaient. La barque suivait le bord des îles. Ils restaient
au fond, tous les deux cachés dans l'ombre, sans parler. Les avirons carrés
sonnaient entre les tolets de fer ; et cela marquait dans le silence comme
un battement de métronome, tandis qu'à l'arrière la bauce qui traînait ne
discontinuait pas son petit clapotement doux dans l'eau.
Une fois, la lune parut ; alors ils ne manquèrent pas à faire des phrases,
trouvant l'astre mélancolique et plein de poésie ; même elle se mit
à chanter :
Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions, etc.
Sa voix harmonieuse et faible se perdait sur les flots ; et le vent emportait
les roulades que l'on écoutait passer, comme des battements d'ailes, autour
de lui.
Elle se tenait en face, appuyée contre la cloison de la chaloupe, où la
lune entrait par un des volets ouverts. Sa robe noire, dont les draperies
s'élargissaient en éventail, l'amincissait, la rendait plus grande. Elle
avait la tête levée, les mains jointes, et les deux yeux vers le ciel. Parfois
l'ombre des saules la cachait en entier, puis elle réapparaissait tout à
coup, comme une vision, dans la lumière de la lune.
Léon, par terre, à côté d'elle, rencontra sous sa main un ruban de soie
ponceau.
Le batelier l'examina et finit par dire :
-- Ah ! c'est peut-être à une compagnie que j'ai promenée l'autre jour.
Ils sont venus un tas de farceurs, messieurs et dames, avec des gâteaux,
du champagne, des cornets à pistons, tout le tremblement ! Il y en avait
un surtout, un grand bel homme, à petites moustaches, qui était joliment
amusant ! et ils disaient comme ça :
" Allons, conte-nous quelque chose..., Adolphe..., Dodolphe..., je crois.
"
Elle frissonna.
-- Tu souffres ? fit Léon en se rapprochant d'elle.
-- Oh ! ce n'est rien. Sans doute, la fraîcheur de la nuit.
-- Et qui ne doit pas manquer de femmes, non plus, ajouta doucement le vieux
matelot, croyant dire une politesse à l'étranger.
Puis, crachant dans ses mains, il reprit ses avirons.
Il fallut pourtant se séparer ! Les adieux furent tristes. C'était chez
la mère Rolet qu'il devait envoyer ses lettres ; et elle lui fit des recommandations
si précises à propos de la double enveloppe, qu'il admira grandement son
astuce amoureuse.
-- Ainsi, tu m'affirmes que tout est bien ? dit-elle dans le dernier baiser.
-- Oui certes ! - Mais pourquoi donc, songea-t-il après, en s'en revenant
seul par les rues, tient-elle si fort à cette procuration ?
IV.
Léon, bientôt, prit devant ses camarades un air de supériorité, s'abstint
de leur compagnie, et négligea complètement les dossiers.
Il attendait ses lettres ; il les relisait. Il lui écrivait. Il l'évoquait
de toute la force de son désir et de ses souvenirs. Au lieu de diminuer
par l'absence, cette envie de la revoir s'accrut, si bien qu'un samedi matin
il s'échappa de son étude.
Lorsque, du haut de la côte, il aperçut dans la vallée le clocher de l'église
avec son drapeau de fer-blanc qui tournait au vent, il sentit cette délectation
mêlée de vanité triomphante et d'attendrissement égoïste que doivent avoir
les millionnaires, quand ils reviennent visiter leur village.
Il alla rôder autour de sa maison. Une lumière brillait dans la cuisine.
Il guetta son ombre derrière les rideaux. Rien ne parut.
La mère Lefrançois, en le voyant, fit de grandes exclamations, et elle le
trouva " grandi et minci ", tandis qu'Artémise, au contraire, le trouva
" forci et bruni " .
Il dîna dans la petite salle, comme autrefois, mais seul, sans le percepteur
; car Binet, fatigué d'attendre l'Hirondelle avait définitivement
avancé son repas d'une heure, et, maintenant, il dînait à cinq heures juste,
encore prétendait-il le plus souvent que la vieille patraque retardait
.
Léon pourtant se décida ; il alla frapper à la porte du médecin. Madame
était dans sa chambre, d'où elle ne descendit qu'un quart d'heure après.
Monsieur parut enchanté de le revoir ; mais il ne bougea de la soirée, ni
de tout le jour suivant.
Il la vit seule, le soir, très tard, derrière le jardin, dans la ruelle
; -- dans la ruelle, comme avec l'autre ! Il faisait de l'orage, et ils
causaient sous un parapluie à la lueur des éclairs.
Leur séparation devenait intolérable.
-- Plutôt mourir ! disait Emma.
Elle se tordait sur son bras, tout en pleurant.
-- Adieu !... adieu !. . Quand te reverrai-je ?
Ils revinrent sur leurs pas pour s'embrasser encore ; et ce fut là qu'elle
lui fit la promesse de trouver bientôt, par n'importe quel moyen, l'occasion
permanente de se voir en liberté, au moins une fois par semaine. Emma n'en
doutait pas. Elle était, d'ailleurs, pleine d'espoir. Il allait lui venir
de l'argent.
Aussi, elle acheta pour sa chambre une paire de rideaux jaunes à larges
raies, dont M. Lheureux lui avait vanté le bon marché ; elle rêva un tapis,
et Lheureux, affirmant " que ce n'était pas la mer à boire ", s'engagea
poliment à lui en fournir un. Elle ne pouvait plus se passer de ses services.
Vingt fois dans la journée elle l'envoyait chercher, et aussitôt il plantait
là ses affaires, sans se permettre un murmure. On ne comprenait point davantage
pourquoi la mère Rolet déjeunait chez elle tous les jours, et même lui faisait
des visites en particulier.
Ce fut vers cette époque, c'est-à-dire vers le commencement de l'hiver,
qu'elle parut prise d'une grande ardeur musicale.
Un soir que Charles l'écoutait, elle recommença quatre fois de suite le
même morceau, et toujours en se dépitant, tandis que, sans y remarquer de
différence, il s'écriait :
-- Bravo !..., très bien !... Tu as tort ! va donc !
-- Eh non ! c'est exécrable ! j'ai les doigts rouillés.
Le lendemain, il la pria de lui jouer encore quelque chose .
-- Soit, pour te faire plaisir !
Et Charles avoua qu'elle avait un peu perdu. Elle se trompait de portée,
barbouillait ; puis, s'arrêtant court :
-- Ah ! c'est fini ! il faudrait que je prisse des leçons ; mais...
Elle se mordit les lèvres et ajouta :
-- Vingt francs par cachet, c'est trop cher !
-- Oui, en effet..., un peu..., dit Charles tout en ricanant niaisement.
Pourtant, il me semble que l'on pourrait peut-être à moins ; car il y a
des artistes sans réputation qui souvent valent mieux que les célébrités.
-- Cherche-les, dit Emma.
Le lendemain, en rentrant, il la contempla d'un air finaud, et ne put à
la fin retenir cette phrase :
-- Quel entêtement tu as quelquefois ! J'ai été à Barfeuchères aujourd'hui.
Eh bien, madame Liégeard m'a certifié que ses trois demoiselles, qui sont
à la Miséricorde, prenaient des leçons moyennant cinquante sous la séance,
et d'une fameuse maîtresse encore !
Elle haussa les épaules, et ne rouvrit plus son instrument.
Mais, lorsqu'elle passait auprès ( si Bovary se trouvait là ) , elle soupirait
:
-- Ah ! mon pauvre piano !
Et quand on venait la voir, elle ne manquait pas de vous apprendre qu'elle
avait abandonné la musique et ne pouvait maintenant s'y remettre, pour des
raisons majeures. Alors on la plaignait. C'était dommage ! elle qui avait
un si beau talent ! On en parla même à Bovary. On lui faisait honte, et
surtout le pharmacien :
-- Vous avez tort ! Il ne faut jamais laisser en friche les facultés de
la nature. D'ailleurs, songez, mon bon ami, qu'en engageant Madame à étudier,
vous économisez pour plus tard sur l'éducation musicale de votre enfant
! Moi, je trouve que les mères doivent instruire elles-mêmes leurs enfants.
C'est une idée de Rousseau, peut-être un peu neuve encore, mais qui finira
par triompher, j'en suis sûr, comme l'allaitement maternel et la vaccination.
Charles revint donc encore une fois sur cette question du piano. Emma répondit
avec aigreur qu'il valait mieux le vendre. Ce pauvre piano, qui lui avait
causé tant de vaniteuses satisfactions, le voir s'en aller, c'était pour
Bovary comme l'indéfinissable suicide d'une partie d'elle-même !
-- Si tu voulais..., disait-il, de temps à autre, une leçon, cela ne serait
pas, après tout, extrêmement ruineux.
-- Mais les leçons, répliquait-elle, ne sont profitables que suivies.
Et voilà comme elle s'y prit pour obtenir de son époux la permission d'aller
à la ville, une fois la semaine, voir son amant. On trouva même, au bout
d'un mois, qu'elle avait fait des progrès considérables.
V.
C'était le jeudi. Elle se levait, et elle s'habillait silencieusement pour
ne point éveiller Charles, qui lui aurait fait des observations sur ce qu'elle
s'apprêtait de trop bonne heure. Ensuite elle marchait de long en large
; elle se mettait devant les fenêtres, elle regardait la place. Le petit
jour circulait entre les piliers des halles, et la maison du pharmacien,
dont les volets étaient fermés, laissait apercevoir dans la couleur pâle
de l'aurore les majuscules de son enseigne.
Quand la pendule marquait sept heures et un quart, elle s'en allait au Lion
d'Or , dont Artémise, en bâillant, venait lui ouvrir la porte. Celle-ci
déterrait pour Madame les charbons enfouis sous les cendres. Emma restait
seule dans la cuisine. De temps à autre, elle sortait. Hivert attelait sans
se dépêcher, et en écoutant d'ailleurs la mère Lefrançois, qui, passant
par un guichet sa tête en bonnet de coton, le chargeait de commissions et
lui donnait des explications à troubler un tout autre homme. Emma battait
la semelle de ses bottines contre les pavés de la cour.
Enfin, lorsqu'il avait mangé sa soupe, endossé sa limousine, allumé sa pipe
et empoigné son fouet, il s'installait tranquillement sur le siège.
L'Hirondelle partait au petit trot, et, durant trois quarts de lieue,
s'arrêtait de place en place pour prendre des voyageurs, qui la guettaient
debout, au bord du chemin, devant la barrière des cours. Ceux qui avaient
prévenu la veille se faisaient attendre ; quelques-uns même étaient encore
au lit dans leur maison ; Hivert appelait, criait, sacrait, puis il descendait
de son siège, et allait frapper de grands coups contre les portes. Le vent
soufflait par les vasistas fêlés.
Cependant les quatre banquettes se garnissaient, la voiture roulait, les
pommiers à la file se succédaient ; et la route, entre ses deux longs fossés
pleins d'eau jaune, allait continuellement se rétrécissant vers l'horizon.
Emma la connaissait d'un bout à l'autre ; elle savait qu'après un herbage
il y avait un poteau, ensuite un orme, une grange ou une cahute de cantonnier
; quelquefois même, afin de se faire des surprises, elle fermait les yeux.
Mais elle ne perdait jamais le sentiment net de la distance à parcourir.
Enfin, les maisons de briques se rapprochaient, la terre résonnait sous
les roues, l'Hirondelle glissait entre des jardins où l'on apercevait,
par une claire-voie, des statues, un vignot, des ifs taillés et une escarpolette.
Puis, d'un seul coup d'oeil, la ville apparaissait.
Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s'élargissait
au-delà des ponts, confusément. La pleine campagne remontait ensuite d'un
mouvement monotone, jusqu'à toucher au loin la base indécise du ciel pâle.
Ainsi vu d'en haut, le paysage tout entier avait l'air immobile comme une
peinture ; les navires à l'ancre se tassaient dans un coin ; le fleuve arrondissait
sa courbe au pied des collines vertes, et les îles, de forme oblongue, semblaient
sur l'eau de grands poissons noirs arrêtés. Les cheminées des usines poussaient
d'immenses panaches bruns qui s'envolaient par le bout. On entendait le
ronflement des fonderies avec le carillon clair des églises qui se dressaient
dans la brume. Les arbres des boulevards, sans feuilles, faisaient des broussailles
violettes au milieu des maisons, et les toits, tout reluisants de pluie,
miroitaient inégalement, selon la hauteur des quartiers. Parfois un coup
de vent emportait les nuages vers la côte Sainte-Catherine, comme des flots
aériens qui se brisaient en silence contre une falaise.
Quelque chose de vertigineux se dégageait pour elle de ces existences amassées,
et son coeur s'en gonflait abondamment, comme si les cent vingt mille âmes
qui palpitaient là lui eussent envoyé toutes à la fois la vapeur des passions
qu'elle leur supposait. Son amour s'agrandissait devant l'espace, et s'emplissait
de tumulte aux bourdonnements vagues qui montaient. Elle le reversait au
dehors, sur les places, sur les promenades, sur les rues, et la vieille
cité normande s'étalait à ses yeux comme une capitale démesurée, comme une
Babylone où elle entrait. Elle se penchait des deux mains par le vasistas,
en humant la brise ; les trois chevaux galopaient, les pierres grinçaient
dans la boue, la diligence se balançait, et Hivert, de loin, hélait les
carrioles sur la route, tandis que les bourgeois qui avaient passé la nuit
au bois Guillaume descendaient la côte tranquillement, dans leur petite
voiture de famille.
On s'arrêtait à la barrière ; Emma débouclait ses socques, mettait d'autres
gants, rajustait son châle, et, vingt pas plus loin, elle sortait de l'Hirondelle
.
La ville alors s'éveillait. Des commis, en bonnet grec, frottaient la devanture
des boutiques, et des femmes qui tenaient des paniers sur la hanche poussaient
par intervalles un cri sonore, au coin des rues. Elle marchait les yeux
à terre, frôlant les murs, et souriant de plaisir sous son voile noir baissé.
Par peur d'être vue, elle ne prenait pas ordinairement le chemin le plus
court. Elle s'engouffrait dans les ruelles sombres, et elle arrivait tout
en sueur vers le bas de la rue Nationale, près de la fontaine qui est là.
C'est le quartier du théâtre, des estaminets et des filles. Souvent une
charrette passait près d'elle, portant quelque décor qui tremblait. Des
garçons en tablier versaient du sable sur les dalles, entre des arbustes
verts. On sentait l'absinthe, le cigare et les huîtres.
Elle tournait une rue ; elle le reconnaissait à sa chevelure frisée qui
s'échappait de son chapeau.
Léon, sur le trottoir, continuait à marcher. Elle le suivait jusqu'à l'hôtel
; il montait, il ouvrait la porte, il entrait... Quelle étreinte !
Puis les paroles, après les baisers, se précipitaient. On se racontait les
chagrins de la semaine, les pressentiments, les inquiétudes pour les lettres
; mais à présent tout s'oubliait, et ils se regardaient face à face, avec
des rires de volupté et des appellations de tendresse.
Le lit était un grand lit d'acajou en forme de nacelle. Les rideaux de levantine
rouge, qui descendaient du plafond, se cintraient trop bas près du chevet
évasé ; -- et rien au monde n'était beau comme sa tête brune et sa peau
blanche se détachant sur cette couleur pourpre, quand, par un geste de pudeur,
elle fermait ses deux bras nus, en se cachant la figure dans les mains.
Le tiède appartement, avec son tapis discret, ses ornements folâtres et
sa lumière tranquille, semblait tout commode pour les intimités de la passion.
Les bâtons se terminant en flèche, les patères de cuivre et les grosses
boules de chenets reluisaient tout à coup, si le soleil entrait. Il y avait
sur la cheminée, entre les candélabres, deux de ces grandes coquilles roses
où l'on entend le bruit de la mer quand on les applique à son oreille.
Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaieté, malgré sa splendeur
un peu fanée ! Ils retrouvaient toujours les meubles à leur place, et parfois
des épingles à cheveux qu'elle avait oubliées, l'autre jeudi, sous le socle
de la pendule. Ils déjeunaient au coin du feu, sur un petit guéridon incrusté
de palissandre. Emma découpait, lui mettait les morceaux dans son assiette
en débitant toutes sortes de chatteries ; et elle riait d'un rire sonore
et libertin quand la mousse du vin de Champagne débordait du verre léger
sur les bagues de ses doigts. Ils étaient si complètement perdus en la possession
d'eux-mêmes, qu'ils se croyaient là dans leur maison particulière, et devant
y vivre jusqu'à la mort, comme deux éternels jeunes époux. Ils disaient
" notre chambre, notre tapis, nos fauteuil " , même elle disait " mes pantoufles
" , un cadeau de Léon, une fantaisie qu'elle avait eue. C'étaient des pantoufles
en satin rose, bordées de cygne. Quand elle s'asseyait sur ses genoux, sa
jambe alors trop courte, pendait en l'air ; et la mignarde chaussure, qui
n'avait pas de quartier, tenait seulement par les orteils à son pied nu.
Il savourait pour la première fois l'inexprimable délicatesse des élégances
féminines. Jamais il n'avait rencontré cette grâce de langage, cette réserve
du vêtement, ces poses de colombe assoupie. Il admirait l'exaltation de
son âme et les dentelles de sa jupe. D'ailleurs, n'était-ce pas une femme
du monde , et une femme mariée ! une vraie maîtresse enfin ?
Par la diversité de son humeur, tour à tour mystique ou joyeuse, babillarde,
taciturne, emportée, nonchalante, elle allait rappelant en lui mille désirs,
évoquant des instincts ou des réminiscences. Elle était l'amoureuse de tous
les romans, l'héroïne de tous les drames, le vague elle de tous les
volumes de vers. Il retrouvait sur ses épaules la couleur ambrée de l'odalisque
au bain , elle avait le corsage long des châtelaines féodales ; elle
ressemblait aussi à la femme pâle de Barcelone , mais elle était
par-dessus tout Ange !
Souvent, en la regardant, il lui semblait que son âme, s'échappant vers
elle, se répandait comme une onde sur le contour de sa tête, et descendait
entraînée dans la blancheur de sa poitrine.
Il se mettait par terre, devant elle ; et, les deux coudes sur ses genoux,
il la considérait avec un sourire, et le front tendu.
Elle se penchait vers lui et murmurait, comme suffoquée d'enivrement :
-- Oh ! Ne bouge pas ! ne parle pas ! regarde-moi ! Il sort de tes yeux
quelque chose de si doux, qui me fait tant de bien !
Elle l'appelait enfant :
-- Enfant, m'aimes-tu ?
Et elle n'entendait guère sa réponse, dans la précipitation de ses lèvres
qui lui montaient à la bouche.
Il y avait sur la pendule un petit Cupidon de bronze, qui minaudait en arrondissant
les bras sous une guirlande dorée. Ils en rirent bien des fois ; mais, quand
il fallait se séparer, tout leur semblait sérieux.
Immobiles l'un devant l'autre, ils se répétaient :
-- A jeudi !... à jeudi !
Tout à coup elle lui prenait la tête dans les deux mains, le baisait vite
au front en s'écriant : " Adieu ! " et s'élançait dans l'escalier.
Elle allait rue de la Comédie, chez un coiffeur, se faire arranger ses bandeaux.
La nuit tombait ; on allumait le gaz dans la boutique.
Elle entendait la clochette du théâtre qui appelait les cabotins à la représentation
; et elle voyait, en face, passer des hommes à figure blanche et des femmes
en toilette fanée, qui entraient par la porte des coulisses.
Il faisait chaud dans ce petit appartement trop bas, où le poêle bourdonnait
au milieu des perruques et des pommades. L'odeur des fers, avec ces mains
grasses qui lui maniaient la tête, ne tardait pas à l'étourdir, et elle
s'endormait un peu sous son peignoir. Souvent le garçon, en la coiffant,
lui proposait des billets pour le bal masqué.
Puis elle s'en allait ! Elle remontait les rues ; elle arrivait à la Croix
rouge ; elle reprenait ses socques, qu'elle avait cachés le matin sous
une banquette, et se tassait à sa place parmi les voyageurs impatientés.
Quelques-uns descendaient au bas de la côte. Elle restait seule dans la
voiture.
A chaque tournant, on apercevait de plus en plus tous les éclairages de
la ville qui faisaient une large vapeur lumineuse au-dessus des maisons
confondues. Emma se mettait à genoux sur les coussins, et elle égarait ses
yeux dans cet éblouissement. Elle sanglotait, appelait Léon, et lui envoyait
des paroles tendres et des baisers qui se perdaient au vent.
Il y avait dans la côte un pauvre diable vagabondant avec son bâton, tout
au milieu des diligences. Un amas de guenilles lui recouvrait les épaules,
et un vieux castor défoncé, s'arrondissant en cuvette, lui cachait la figure
; mais, quand il le retirait, il découvrait, à la place des paupières, deux
orbites béantes tout ensanglantées. La chair s'effiloquait par lambeaux
rouges ; et il en coulait des liquides qui se figeaient en gales vertes
jusqu'au nez, dont les narines noires reniflaient convulsivement. Pour vous
parler, il se renversait la tête avec un rire idiot ; -- alors ses prunelles
bleuâtres, roulant d'un mouvement continu, allaient se cogner, vers les
tempes, sur le bord de la plaie vive.
Il chantait une petite chanson en suivant les voitures :
Souvent la chaleur d'un beau jour
Fait rêver fillette à l'amour.
Et il y avait dans tout le reste des oiseaux, du soleil et du feuillage.
Quelquefois, il apparaissait tout à coup derrière Emma, tête nue. Elle se
retirait avec un cri. Hivert venait le plaisanter. Il l'engageait à prendre
une baraque à la foire Saint-Romain, ou bien lui demandait, en riant, comment
se portait sa bonne amie.
Souvent, on était en marche, lorsque son chapeau, d'un mouvement brusque
entrait dans la diligence par le vasistas, tandis qu'il se cramponnait,
de l'autre bras, sur le marchepied, entre l'éclaboussure des roues. Sa voix,
faible d'abord et vagissante, devenait aiguë. Elle se traînait dans la nuit,
comme l'indistincte lamentation d'une vague détresse ; et, à travers la
sonnerie des grelots, le murmure des arbres et le ronflement de la boîte
creuse, elle avait quelque chose de lointain qui bouleversait Emma. Cela
lui descendait au fond de l'âme comme un tourbillon dans un abîme, et l'emportait
parmi les espaces d'une mélancolie sans bornes. Mais Hivert, qui s'apercevait
d'un contrepoids, allongeait à l'aveugle de grands coups avec son fouet.
La mèche le cinglait sur ses plaies, et il tombait dans la boue en poussant
un hurlement.
Puis les voyageurs de l'Hirondelle finissaient par s'endormir, les
uns la bouche ouverte, les autres le menton baissé, s'appuyant sur l'épaule
de leur voisin, ou bien le bras passé dans la courroie, tout en oscillant
régulièrement au branle de la voiture ; et le reflet de la lanterne qui
se balançait en dehors, sur la croupe des limoniers, pénétrant dans l'intérieur
par les rideaux de calicot chocolat, posait des ombres sanguinolentes sur
tous ces individus immobiles. Emma, ivre de tristesse, grelottait sous ses
vêtements ; et se sentait de plus en plus froid aux pieds, avec la mort
dans l'âme.
Charles, à la maison, l'attendait ; l'Hirondelle était toujours en
retard le jeudi. Madame arrivait enfin ! à peine si elle embrassait la petite.
Le dîner n'était pas prêt, n'importe ! Elle excusait la cuisinière. Tout
maintenant semblait permis à cette fille.
Souvent son mari, remarquant sa pâleur, lui demandait si elle ne se trouvait
point malade.
-- Non, disait Emma.
-- Mais, répliquait-il, tu es toute drôle ce soir ?
-- Eh ! ce n'est rien ! ce n'est rien !
Il y avait même des jours où, à peine rentrée, elle montait dans sa chambre
; et Justin, qui se trouvait là, circulait à pas muets, plus ingénieux à
la servir qu'une excellente camériste. Il plaçait les allumettes, le bougeoir,
un livre, disposait sa camisole, ouvrait les draps.
-- Allons, disait-elle, c'est bien, va-t'en !
Car il restait debout, les mains pendantes et les yeux ouverts, comme enlacé
dans les fils innombrables d'une rêverie soudaine.
La journée du lendemain était affreuse, et les suivantes étaient plus intolérables
encore par l'impatience qu'avait Emma de ressaisir son bonheur, -- convoitise
âpre, enflammée d'images connues, et qui, le septième jour, éclatait tout
à l'aise dans les caresses de Léon. Ses ardeurs, à lui, se cachaient sous
des expansions d'émerveillement et de reconnaissance. Emma goûtait cet amour
d'une façon discrète et absorbée, l'entretenait par tous les artifices de
sa tendresse, et tremblait un peu qu'il ne se perdît plus tard.
Souvent elle lui disait, avec des douceurs de voix mélancolique :
-- Ah ! tu me quitteras, toi ! tu te marieras !... tu seras comme les autres.
Il demandait :
-- Quels autres ?
-- Mais les hommes, enfin, répondait-elle.
Puis, elle ajoutait en le repoussant d'un geste langoureux.
-- Vous êtes tous des infâmes !
Un jour qu'ils causaient philosophiquement des désillusions terrestres,
elle vint à dire ( pour expérimenter sa jalousie ou cédant peut-être à un
besoin d'épanchement trop fort ) qu'autrefois, avant lui, elle avait aimé
quelqu'un, " pas comme toi ! " reprit-elle vite, protestant sur la tête
de sa fille qu'il ne s'était rien passé .
Le jeune homme la crut, et néanmoins la questionna pour savoir ce qu'il
faisait .
-- Il était capitaine de vaisseau, mon ami.
N'était-ce pas prévenir toute recherche, et en même temps se poser très
haut, par cette prétendue fascination exercée sur un homme qui devait être
de nature belliqueuse et accoutumé à des hommages ?
Le clerc sentit alors l'infimité de sa position ; il envia des épaulettes,
des croix, des titres. Tout cela devait lui plaire : il s'en doutait à ses
habitudes dispendieuses.
Cependant Emma taisait quantité de ses extravagances, telle que l'envie
d'avoir, pour l'amener à Rouen, un tilbury bleu, attelé d'un cheval anglais,
et conduit par un groom en bottes à revers. C'était Justin qui lui en avait
inspiré le caprice, en la suppliant de le prendre chez elle comme valet
de chambre ; et, si cette privation n'atténuait pas à chaque rendez-vous
le plaisir de l'arrivée, elle augmentait certainement l'amertume du retour.
Souvent lorsqu'ils parlaient ensemble de Paris, elle finissait par murmurer
:
-- Ah ! que nous serions bien là pour vivre !
-- Ne sommes-nous pas heureux ? reprenait doucement le jeune homme, en lui
passant la main sur ses bandeaux.
-- Oui, c'est vrai, disait-elle, je suis folle ; embrasse-moi !
Elle était pour son mari plus charmante que jamais, lui faisait des crèmes
à la pistache et jouait des valses après dîner. Il se trouvait donc le plus
fortuné des mortels, et Emma vivait sans inquiétude, lorsqu'un soir, tout
à coup :
-- C'est mademoiselle Lempereur, n'est-ce pas, qui te donne des leçons ?
-- Oui.
-- Eh bien, je l'ai vue tantôt, reprit Charles, chez madame Liégeard. Je
lui ai parlé de toi ; elle ne te connaît pas.
Ce fut comme un coup de foudre. Cependant elle répliqua d'un air naturel
:
-- Ah ! Sans doute, elle aura oublié mon nom ?
-- Mais il y a peut-être à Rouen, dit le médecin, plusieurs demoiselles
Lempereur qui sont maîtresses de piano ?
-- C'est possible !
Puis, vivement :
-- J'ai pourtant ses reçus, tiens ! regarde.
Et elle alla au secrétaire, fouilla tous les tiroirs, confondit tous les
papiers et finit si bien par perdre la tête, que Charles l'engagea fort
à ne point se donner tant de mal pour ces misérables quittances.
-- Oh ! je les trouverai, dit-elle.
En effet, dès le vendredi suivant, Charles, en passant une de ses bottes
dans le cabinet noir où l'on serrait ses habits, sentit une feuille de papier
entre le cuir et sa chaussette, il la prit et lut :
" Reçu, pour trois mois de leçons, plus diverses fournitures, la somme de
soixante-cinq francs. Félicie Lempereur, professeur de musique. "
-- Comment diable est-ce dans mes bottes ?
-- Ce sera, sans doute, répondit-elle, tombé du vieux carton aux factures,
qui est sur le bord de la planche.
A partir de ce moment, son existence ne fut plus qu'un assemblage de mensonges,
où elle enveloppait son amour comme dans des voiles, pour le cacher.
C'était un besoin, une manie, un plaisir, au point que, si elle disait avoir
passé, hier par le côté droit d'une rue, il fallait croire qu'elle avait
pris par le côté gauche.
Un matin qu'elle venait de partir, selon sa coutume, assez légèrement vêtue,
il tomba de la neige tout à coup ; et comme Charles regardait le temps à
la fenêtre, il aperçut M. Bournisien dans le boc du sieur Tuvache qui le
conduisait à Rouen. Alors il descendit confier à l'ecclésiastique un gros
châle pour qu'il le remit à Madame, sitôt qu'il arriverait à la Croix
rouge . A peine fut-il à l'auberge que Bournisien demanda où était la
femme du médecin d'Yonville. L'hôtelière répondit qu'elle fréquentait fort
peu son établissement. Aussi, le soir, en reconnaissant madame Bovary dans
l'Hirondelle , le curé lui conta son embarras, sans paraître, du
reste y attacher de l'importance ; car il entama l'éloge d'un prédicateur
qui pour lors faisait merveille à la cathédrale, et que toutes les dames
couraient entendre.
N'importe s'il n'avait point demandé d'explications, d'autres plus tard
pourraient se montrer moins discrets. Aussi jugea-t-elle utile de descendre
chaque fois à la Croix rouge , de sorte que les bonnes gens de son
village qui la voyaient dans l'escalier ne se doutaient de rien.
Un jour pourtant, M. Lheureux la rencontra qui sortait de l'hôtel de
Boulogne au bras de Léon ; et elle eut peur, s'imaginant qu'il bavarderait.
Il n'était pas si bête.
Mais trois jours après, il entra dans sa chambre, ferma la porte et dit
:
-- J'aurais besoin d'argent.
Elle déclara ne pouvoir lui en donner. Lheureux se répandit en gémissements,
et rappela toutes les complaisances qu'il avait eues.
En effet, des deux billets souscrits par Charles, Emma jusqu'à présent n'en
avait payé qu'un seul. Quant au second, le marchand, sur sa prière, avait
consenti à le remplacer par deux autres, qui même avaient été renouvelés
à une fort longue échéance. Puis il tira de sa poche une liste de fournitures
non soldées, à savoir : les rideaux, le tapis, l'étoffe pour les fauteuils,
plusieurs robes et divers articles de toilette, dont la valeur se montait
à la somme de deux mille francs environ.
Elle baissa la tête ; il reprit :
-- Mais, si vous n'avez pas d'espèces, vous avez du bien .
Et il indiqua une méchante masure sise à Barneville, près d'Aumale, qui
ne rapportait pas grand-chose. Cela dépendait autrefois d'une petite ferme
vendue par M. Bovary père, car Lheureux savait tout, jusqu'à la contenance
d'hectares, avec le nom des voisins.
-- Moi, à votre place, disait-il, je me libérerais, et j'aurais encore le
surplus de l'argent.
Elle objecta la difficulté d'un acquéreur ; il donna l'espoir d'en trouver
; mais elle demanda comment faire pour qu'elle pût vendre.
-- N'avez-vous pas la procuration ? répondit-il.
Ce mot lui arriva comme une bouffée d'air frais.
-- Laissez-moi la note, dit Emma.
-- Oh ! ce n'est pas la peine ! reprit Lheureux.
Il revint la semaine suivante, et se vanta d'avoir, après force démarches,
fini par découvrir un certain Langlois qui, depuis longtemps, guignait la
propriété sans faire connaître son prix.
-- N'importe le prix ! s'écria-t-elle.
Il fallait attendre, au contraire, tâter ce gaillard-là. La chose valait
la peine d'un voyage, et, comme elle ne pouvait faire ce voyage, il offrit
de se rendre sur les lieux, pour s'aboucher avec Langlois. Une fois revenu,
il annonça que l'acquéreur proposait quatre mille francs. Emma s'épanouit
à cette nouvelle.
-- Franchement, ajouta-t-il, c'est bien payé.
Elle toucha la moitié de la somme immédiatement, et, quand elle fut pour
solder son mémoire, le marchand lui dit :
-- Cela me fait de la peine, parole d'honneur, de vous voir vous dessaisir
tout d'un coup d'une somme aussi conséquente que celle-là.
Alors, elle regarda les billets de banque ; et, rêvant au nombre illimité
de rendez-vous que ces deux mille francs représentaient :
-- Comment ! comment ! balbutia-t-elle.
-- Oh ! reprit-il en riant d'un air bonhomme, on met tout ce que l'on veut
sur les factures. Est-ce que je ne connais pas les ménages ?
Et il la considérait fixement, tout en tenant à sa main deux longs papiers
qu'il faisait glisser entre ses ongles. Enfin, ouvrant son portefeuille,
il étala sur la table quatre billets à ordre, de mille francs chacun.
-- Signez-moi cela, dit-il, et gardez tout.
Elle se récria, scandalisée.
-- Mais, si je vous donne le surplus, répondit effrontément M. Lheureux,
n'est-ce pas vous rendre service, à vous ?
Et, prenant une plume, il écrivit au bas du mémoire :
" Reçu de madame Bovary quatre mille francs. "
-- Qui vous inquiète, puisque vous toucherez dans six mois l'arriéré de
votre baraque, et que je vous place l'échéance du dernier billet pour après
le payement ?
Emma s'embarrassait un peu dans ses calculs, et les oreilles lui tintaient
comme si des pièces d'or, s'éventrant de leurs sacs, eussent sonné tout
autour d'elle sur le parquet. Enfin Lheureux expliqua qu'il avait un sien
ami Vinçart, banquier à Rouen, lequel allait escompter ces quatre billets,
puis il remettrait lui-même à Madame le surplus de la dette réelle.
Mais au lieu de deux mille francs, il n'en apporta que dix-huit cents, car
l'ami Vinçart ( comme de juste ) en avait prélevé deux cents, pour
frais de commission et d'escompte.
Puis il réclama négligemment une quittance.
-- Vous comprenez..., dans le commerce..., quelquefois... Et avec la date,
s'il vous plaît, la date.
Un horizon de fantaisies réalisables s'ouvrit alors devant Emma. Elle eut
assez de prudence pour mettre en réserve mille écus, avec quoi furent payés,
lorsqu'ils échurent, les trois premiers billets ; mais le quatrième, par
hasard, tomba dans la maison un jeudi, et Charles, bouleversé, attendit
patiemment le retour de sa femme pour avoir des explications.
Si elle ne l'avait point instruit de ce billet, c'était afin de lui épargner
des tracas domestiques ; elle s'assit sur ses genoux, le caressa, roucoula,
fit une longue énumération de toutes les choses indispensables prises à
crédit.
-- Enfin, tu conviendras que, vu la quantité, ce n'est pas trop cher.
Charles, à bout d'idées, bientôt eut recours à l'éternel Lheureux, qui jura
de calmer les choses, si Monsieur lui signait deux billets, dont l'un de
sept cents francs, payable dans trois mois. Pour se mettre en mesure, il
écrivit à sa mère une lettre pathétique. Au lieu d'envoyer la réponse, elle
vint elle-même ; et, quand Emma voulut savoir s'il en avait tiré quelque
chose :
-- Oui, répondit-il. Mais elle demande à connaître la facture.
Le lendemain, au point du jour, Emma courut chez M. Lheureux le prier de
refaire une autre note, qui ne dépassât point mille francs ; car pour montrer
celle de quatre mille, il eût fallu dire qu'elle en avait payé les deux
tiers, avouer conséquemment la vente de l'immeuble, négociation bien conduite
par le marchand, et qui ne fut effectivement connue que plus tard. Malgré
le prix très bas de chaque article, madame Bovary mère ne manqua point de
trouver la dépense exagérée.
-- Ne pouvait-on se passer d'un tapis ? Pourquoi avoir renouvelé l'étoffe
des fauteuils ? De mon temps, on avait dans une maison un seul fauteuil,
pour les personnes âgées, -- du moins, c'était comme cela chez ma mère,
qui était une honnête femme, je vous assure.
-- Tout le monde ne peut être riche ! Aucune fortune ne tient contre le
coulage ! Je rougirais de me dorloter comme vous faites ! et pourtant, moi,
je suis vieille, j'ai besoin de soins... En voilà ! en voilà, des ajustements
! des flaflas ! Comment ! de la soie pour doublure, à deux francs !... tandis
qu'on trouve du jaconas à dix sous, et même à huit sous qui fait parfaitement
l'affaire.
Emma, renversée sur la causeuse, répliquait le plus tranquillement possible
:
-- Eh ! madame, assez ! assez !... .
L'autre continuait à la sermonner, prédisant qu'ils finiraient à l'hôpital.
D'ailleurs, c'était la faute de Bovary. Heureusement qu'il avait promis
d'anéantir cette procuration...
-- Comment ?
-- Ah ! il me l'a juré, reprit la bonne femme.
Emma ouvrit la fenêtre, appela Charles, et le pauvre garçon fut contraint
d'avouer la parole arrachée par sa mère.
Emma disparut, puis rentra vite en lui tendant majestueusement une grosse
feuille de papier.
-- Je vous remercie, dit la vieille femme.
Et elle jeta dans le feu la procuration.
Emma se mit à rire d'un rire strident, éclatant, continu : elle avait une
attaque de nerfs.
-- Ah ! mon Dieu ! s'écria Charles. Eh ! tu as tort aussi toi ! tu viens
lui faire des scènes !...
Sa mère, en haussant les épaules, prétendait que tout cela c'étaient
des gestes .
Mais Charles, pour la première fois se révoltant, prit la défense de sa
femme, si bien que madame Bovary mère voulut s'en aller. Elle partit dès
le lendemain, et, sur le seuil, comme il essayait à la retenir, elle répliqua
:
-- Non, non ! Tu l'aimes mieux que moi, et tu as raison, c'est dans l'ordre.
Au reste, tant pis ! tu verras !... Bonne santé !... car je ne suis pas
près, comme tu dis, de venir lui faire des scènes.
Charles n'en resta pas moins fort penaud vis-à-vis d'Emma, celle-ci ne cachant
point la rancune qu'elle lui gardait pour avoir manqué de confiance ; il
fallut bien des prières avant qu'elle consentît à reprendre sa procuration,
et même il l'accompagna chez M. Guillaumin pour lui en faire faire une seconde,
toute pareille.
-- Je comprends cela, dit le notaire ; un homme de science ne peut s'embarrasser
aux détails pratiques de la vie.
Et Charles se sentit soulagé par cette réflexion pateline, qui donnait à
sa faiblesse les apparences flatteuses d'une préoccupation supérieure.
Quel débordement, le jeudi d'après, à l'hôtel, dans leur chambre, avec Léon
! Elle rit, pleura, chanta, dansa, fit monter des sorbets, voulut fumer
des cigarettes, lui parut extravagante, mais adorable, superbe.
Il ne savait pas quelle réaction de tout son être la poussait davantage
à se précipiter sur les jouissances de la vie. Elle devenait irritable,
gourmande, et voluptueuse ; et elle se promenait avec lui dans les rues,
tête haute, sans peur, disait-elle, de se compromettre. Parfois, cependant,
Emma tressaillait à l'idée soudaine de rencontrer Rodolphe ; car il lui
semblait, bien qu'ils fussent séparés pour toujours, qu'elle n'était pas
complètement affranchie de sa dépendance.
Un soir, elle ne rentra point à Yonville. Charles en perdait la tête, et
la petite Berthe, ne voulant pas se coucher sans sa maman, sanglotait à
se rompre la poitrine. Justin était parti au hasard sur la route. M. Homais
en avait quitté sa pharmacie.
Enfin, à onze heures, n'y tenant plus, Charles attela son boc, sauta dedans,
fouetta sa bête et arriva vers deux heures du matin à la Croix rouge
. Personne. Il pensa que le clerc peut-être l'avait vue ; mais où demeurait-il
? Charles, heureusement, se rappela l'adresse de son patron. Il y courut.
Le jour commençait à paraître. Il distingua des panonceaux au-dessus d'une
porte ; il frappa. Quelqu'un, sans ouvrir, lui cria le renseignement demandé,
tout en ajoutant force injures contre ceux qui dérangeaient le monde pendant
la nuit.
La maison que le clerc habitait n'avait ni sonnette, ni marteau, ni portier.
Charles donna de grands coups de poing contre les auvents. Un agent de police
vint à passer ; alors il eut peur et s'en alla.
-- Je suis fou, se disait-il ; sans doute, on l'aura retenue à dîner chez
M. Lormeaux.
La famille Lormeaux n'habitait plus Rouen.
-- Elle sera restée à soigner madame Dubreuil. Eh ! madame Dubreuil est
morte depuis dix mois !... Où est-elle donc ?
Une idée lui vint. Il demanda, dans un café, l'Annuaire ; et chercha
vite le nom de mademoiselle Lempereur, qui demeurait rue de la Renelle-des-Maroquiniers,
n° 74.
Comme il entrait dans cette rue, Emma parut elle-même à l'autre bout ; il
se jeta sur elle plutôt qu'il ne l'embrassa, en s'écriant :
-- Qui t'a retenue hier ?
-- J'ai été malade.
-- Et de quoi ?... Où ?... Comment ?...
Elle se passa la main sur le front, et répondit :
-- Chez mademoiselle Lempereur.
-- J'en étais sûr ! J'y allais.
-- Oh ! ce n'est pas la peine, dit Emma. Elle vient de sortir tout à l'heure
; mais, à l'avenir, tranquillise-toi. Je ne suis pas libre, tu comprends,
si je sais que le moindre retard te bouleverse ainsi.
C'était une manière de permission qu'elle se donnait de ne point se gêner
dans ses escapades. Aussi en profita-t-elle tout à son aise, largement.
Lorsque l'envie la prenait de voir Léon, elle partait sous n'importe quel
prétexte, et, comme il ne l'attendait pas ce jour-là, elle allait le chercher
à son étude.
Ce fut un grand bonheur les premières fois ; mais bientôt il ne cacha plus
la vérité, à savoir : que son patron se plaignait fort de ces dérangements.
-- Ah ! bah ! viens donc, disait-elle. Et il s'esquivait.
Elle voulut qu'il se vêtît tout en noir et se laissât pousser une pointe
au menton, pour ressembler aux portraits de Louis XIII. Elle désira connaître
son logement, le trouva médiocre ; il en rougit, elle n'y prit garde, puis
lui conseilla d'acheter des rideaux pareils aux siens, et comme il objectait
la dépense :
-- Ah ! ah ! tu tiens à tes petits écus ! dit-elle en riant.
Il fallait que Léon, chaque fois, lui racontât toute sa conduite, depuis
le dernier rendez-vous. Elle demanda des vers, des vers pour elle, une
pièce d'amour en son honneur ; jamais il ne put parvenir à trouver la
rime du second vers, et il finit par copier un sonnet dans un keepsake.
Ce fut moins par vanité que dans le seul but de lui complaire. Il ne discutait
pas ses idées ; il acceptait tous ses goûts ; il devenait sa maîtresse plutôt
qu'elle n'était la sienne. Elle avait des paroles tendres avec des baisers
qui lui emportaient l'âme. Où donc avait-elle appris cette corruption, presque
immatérielle à force d'être profonde et dissimulée ?
VI.
Dans les voyages qu'il faisait pour la voir, Léon souvent avait dîné chez
le pharmacien, et s'était cru contraint, par politesse, de l'inviter à son
tour.
-- Volontiers ! avait répondu M. Homais ; il faut, d'ailleurs, que je me
retrempe un peu, car je m'encroûte ici. Nous irons au spectacle, au restaurant,
nous ferons des folies !
-- Ah bon ami ! murmura tendrement madame Homais, effrayée des périls vagues
qu'il se disposait à courir.
-- Eh bien, quoi ? tu trouves que je ne ruine pas assez ma santé à vivre
parmi les émanations continuelles de la pharmacie ! Voilà, du reste, le
caractère des femmes : elles sont jalouses de la Science, puis s'opposent
à ce que l'on prenne les plus légitimes distractions. N'importe, comptez
sur moi ; un de ces jours, je tombe à Rouen et nous ferons sauter ensemble
les monacos .
L'apothicaire, autrefois, se fût bien gardé d'une telle expression ; mais
il donnait maintenant dans un genre folâtre et parisien qu'il trouvait du
meilleur goût ; et, comme madame Bovary, sa voisine, il interrogeait le
clerc curieusement sur les moeurs de la capitale, même il parlait argot
afin d'éblouir... les bourgeois, disant turne , bazar , chicard
, chicandard , Breda-street , et Je me la casse pour
: Je m'en vais.
Donc, un jeudi, Emma fut surprise de rencontrer, dans la cuisine du Lion
d'Or , M. Homais en costume de voyageur, c'est-à-dire couvert d'un vieux
manteau qu'on ne lui connaissait pas, tandis qu'il portait d'une main une
valise, et, de l'autre, la chancelière de son établissement. Il n'avait
confié son projet à personne, dans la crainte d'inquiéter le public par
son absence.
L'idée de revoir les lieux où s'était passée sa jeunesse l'exaltait sans
doute, car tout le long du chemin il n'arrêta pas de discourir ; puis, à
peine arrivé, il sauta vivement de la voiture pour se mettre en quête de
Léon ; et le clerc eut beau se débattre, M. Homais l'entraîna vers le grand
Café de Normandie , où il entra majestueusement sans retirer son chapeau,
estimant fort provincial de se découvrir dans un endroit public.
Emma attendit Léon trois quarts d'heure. Enfin elle courut à son étude,
et, perdue dans toutes sortes de conjectures, l'accusant d'indifférence
et se reprochant à elle-même sa faiblesse, elle passa l'après-midi le front
collé contre les carreaux.
Ils étaient encore à deux heures attablés l'un devant l'autre. La grande
salle se vidait ; le tuyau du poêle, en forme de palmier, arrondissait au
plafond blanc sa gerbe dorée ; et près d'eux, derrière le vitrage, en plein
soleil, un petit jet d'eau gargouillait dans un bassin de marbre où, parmi
du cresson et des asperges, trois homards engourdis s'allongeaient jusqu'à
des cailles, toutes couchées en pile, sur le flanc.
Homais se délectait. Quoiqu'il se grisât de luxe encore plus que de bonne
chère, le vin de Pomard, cependant, lui excitait un peu les facultés, et,
lorsque apparut l'omelette au rhum, il exposa sur les femmes des théories
immorales. Ce qui le séduisait par-dessus tout, c'était le chic .
Il adorait une toilette élégante dans un appartement bien meublé, et, quant
aux qualités corporelles, ne détestait pas le morceau.
Léon contemplait la pendule avec désespoir. L'apothicaire buvait, mangeait,
parlait.
-- Vous devez être, dit-il tout à coup, bien privé à Rouen. Du reste, vos
amours ne logent pas loin.
Et, comme l'autre rougissait :
-- Allons, soyez franc ! Nierez-vous qu'à Yonville... ?
Le jeune homme balbutia.
-- Chez madame Bovary, vous ne courtisiez point... ?
-- Et qui donc ?
-- La bonne !
Il ne plaisantait pas ; mais, la vanité l'emportant sur toute prudence,
Léon, malgré lui, se récria. D'ailleurs, il n'aimait que les femmes brunes.
-- Je vous approuve, dit le pharmacien ; elles ont plus de tempérament.
Et se penchant à l'oreille de son ami, il indiqua les symptômes auxquels
on reconnaissait qu'une femme avait du tempérament. Il se lança même dans
une digression ethnographique : l'Allemande était vaporeuse, la Française
libertine, l'Italienne passionnée.
-- Et les négresses ? demanda le clerc.
-- C'est un goût d'artiste, dit Homais. - Garçon ! deux demi-tasses !
-- Partons-nous ? reprit à la fin Léon s'impatientant.
-- Yes .
Mais il voulut, avant de s'en aller, voir le maître de l'établissement et
lui adressa quelques félicitations.
Alors le jeune homme, pour être seul, allégua qu'il avait à faire.
-- Ah ! je vous escorte ! dit Homais.
Et, tout en descendant les rues avec lui, il parlait de sa femme, de ses
enfants, de leur avenir et de sa pharmacie, racontait en quelle décadence
elle était autrefois, et le point de perfection où il l'avait montée.
Arrivé devant l'hôtel de Boulogne , Léon le quitta brusquement, escalada
l'escalier, et trouva sa maîtresse en grand émoi.
Au nom du pharmacien, elle s'emporta. Cependant, il accumulait de bonnes
raisons ; ce n'était pas sa faute, ne connaissait-elle pas M. Homais ? pouvait-elle
croire qu'il préférât sa compagnie ? Mais elle se détournait ; il la retint
; et, s'affaissant sur les genoux, il lui entoura la taille de ses deux
bras, dans une pose langoureuse toute pleine de concupiscence et de supplication.
Elle était debout ; ses grands yeux enflammés le regardaient sérieusement
et presque d'une façon terrible. Puis des larmes les obscurcirent, ses paupières
roses s'abaissèrent, elle abandonna ses mains, et Léon les portait à sa
bouche lorsque parut un domestique, avertissant Monsieur qu'on le demandait.
-- Tu vas revenir ? dit-elle.
-- Oui.
-- Mais quand ?
-- Tout à l'heure.
-- C'est un truc , dit le pharmacien en apercevant Léon. J'ai voulu
interrompre cette visite qui me paraissait vous contrarier. Allons chez
Bridoux prendre un verre de garus.
Léon jura qu'il lui fallait retourner à son étude. Alors l'apothicaire fit
des plaisanteries sur les paperasses, la procédure.
-- Laissez donc un peu Cujas et Barthole, que diable ! Qui vous empêche
? Soyez un brave ! Allons chez Bridoux ; vous verrez son chien. C'est très
curieux !
Et comme le clerc s'obstinait toujours :
-- J'y vais aussi. Je lirai un journal en vous attendant, ou je feuilletterai
un Code.
Léon, étourdi par la colère d'Emma, le bavardage de M. Homais et peut-être
les pesanteurs du déjeuner, restait indécis et comme sous la fascination
du pharmacien qui répétait :
-- Allons chez Bridoux ! c'est à deux pas, rue Malpalu.
Alors, par lâcheté, par bêtise, par cet inqualifiable sentiment qui nous
entraîne aux actions les plus antipathiques, il se laissa conduire chez
Bridoux ; et ils le trouvèrent dans sa petite cour, surveillant trois garçons
qui haletaient à tourner la grande roue d'une machine pour faire de l'eau
de Seltz. Homais leur donna des conseils ; il embrassa Bridoux ; on prit
le garus. Vingt fois Léon voulut s'en aller ; mais l'autre l'arrêtait par
le bras en lui disant :
-- Tout à l'heure ! je sors. Nous irons au Fanal de Rouen , voir
ces messieurs. Je vous présenterai à Thomassin.
Il s'en débarrassa pourtant et courut d'un bond jusqu'à l'hôtel. Emma n'y
était plus.
Elle venait de partir, exaspérée. Elle le détestait maintenant. Ce manque
de parole au rendez-vous lui semblait un outrage, et elle cherchait encore
d'autres raisons pour s'en détacher : il était incapable d'héroïsme, faible,
banal, plus mou qu'une femme, avare d'ailleurs et pusillanime.
Puis, se calmant, elle finit par découvrir qu'elle l'avait sans doute calomnié.
Mais le dénigrement de ceux que nous aimons toujours nous en détache quelque
peu. Il ne faut pas toucher aux idoles : la dorure en reste aux mains. Ils
en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur amour ;
et, dans les lettres qu'Emma lui envoyait, il était question de fleurs,
de vers, de la lune et des étoiles, ressources naïves d'une passion affaiblie,
qui essayait de s'aviver à tous les secours extérieurs. Elle se promettait
continuellement, pour son prochain voyage, une félicité profonde ; puis
elle s'avouait ne rien sentir d'extraordinaire. Cette déception s'effaçait
vite sous un espoir nouveau, et Emma revenait à lui plus enflammée, plus
avide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son
corset, qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse.
Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la
porte était fermée, puis elle faisait d'un seul geste tomber ensemble tous
ses vêtements ; -- et, pâle, sans parler, sérieuse, elle s'abattait contre
sa poitrine, avec un long frisson.
Cependant, il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces lèvres
balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l'étreinte de ces bras, quelque
chose d'extrême, de vague et de lugubre, qui semblait à Léon se glisser
entre eux, subtilement, comme pour les séparer.
Il n'osait lui faire des questions ; mais, la discernant si expérimentée,
elle avait dû passer, se disait-il, par toutes les épreuves de la souffrance
et du plaisir. Ce qui le charmait autrefois l'effrayait un peu maintenant.
D'ailleurs, il se révoltait contre l'absorption, chaque jour plus grande
de sa personnalité. Il en voulait à Emma de cette victoire permanente. Il
s'efforçait même à ne pas la chérir ; puis, au craquement de ses bottines,
il se sentait lâche, comme les ivrognes à la vue des liqueurs fortes.
Elle ne manquait point, il est vrai, de lui prodiguer toutes sortes d'attentions,
depuis les recherches de table jusqu'aux coquetteries du costume et aux
langueurs du regard. Elle apportait d'Yonville des roses dans son sein,
qu'elle lui jetait à la figure, montrait des inquiétudes pour sa santé,
lui donnait des conseils sur sa conduite ; et, afin de le retenir davantage,
espérant que le ciel peut-être s'en mêlerait, elle lui passa autour du cou
une médaille de la Vierge. Elle s'informait, comme une mère vertueuse, de
ses camarades. Elle lui disait :
-- Ne les vois pas, ne sors pas, ne pense qu'à nous ; aime-moi !
Elle aurait voulu pouvoir surveiller sa vie, et l'idée lui vint de le faire
suivre dans les rues. Il y avait toujours, près de l'hôtel, une sorte de
vagabond qui accostait les voyageurs et qui ne refuserait pas... Mais sa
fierté se révolta.
-- Eh ! tant pis ! qu'il me trompe, que m'importe ! est-ce que j'y tiens
?
Un jour qu'ils s'étaient quittés de bonne heure, et qu'elle s'en revenait
seule par le boulevard, elle aperçut les murs de son couvent ; alors elle
s'assit sur un banc, à l'ombre des ormes. Quel calme dans ce temps-là !
Comme elle enviait les ineffables sentiments d'amour qu'elle tâchait, d'après
des livres, de se figurer !
Les premiers mois de son mariage, ses promenades à cheval dans la forêt,
le Vicomte qui valsait, et Lagardy chantant, tout repassa devant ses yeux...
Et Léon lui parut soudain dans le même éloignement que les autres.
-- Je l'aime pourtant ! se disait-elle.
N'importe ! Elle n'était pas heureuse, ne l'avait jamais été. D'où venait
donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses
où elle s'appuyait ?... Mais, s'il y avait quelque part un être fort et
beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d'exaltation et de raffinements,
un coeur de poète sous une forme d'ange, lyre aux cordes d'airain, sonnant
vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle
pas ? Oh ! quelle impossibilité ! Rien, d'ailleurs, ne valait la peine d'une
recherche ; tout mentait ! Chaque sourire cachait un bâillement d'ennui,
chaque joie une malédiction, tout plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers
ne vous laissaient sur la lèvre qu'une irréalisable envie d'une volupté
plus haute.
Un râle métallique se traîna dans les airs et quatre coups se firent entendre
à la cloche du couvent. Quatre heures ! et il lui semblait qu'elle était
là, sur ce banc, depuis l'éternité. Mais un infini de passions peut tenir
dans une minute, comme une foule dans un petit espace. Emma vivait tout
occupée des siennes, et ne s'inquiétait pas plus de l'argent qu'une archiduchesse.
Une fois pourtant, un homme d'allure chétive, rubicond et chauve, entra
chez elle, se déclarant envoyé par M. Vinçart, de Rouen. Il retira les épingles
qui fermaient la poche latérale de sa longue redingote verte, les piqua
sur sa manche et tendit poliment un papier.
C'était un billet de sept cents francs, souscrit par elle, et que Lheureux,
malgré toutes ses protestations, avait passé à l'ordre de Vinçart.
Elle expédia chez lui sa domestique. Il ne pouvait venir.
Alors, l'inconnu, qui était resté debout, lançant de droite et de gauche
des regards curieux que dissimulaient ses gros sourcils blonds, demanda
d'un air naïf :
-- Quelle réponse apporter à M. Vinçart ?
-- Eh bien, répondit Emma, dites-lui... que je n'en ai pas... Ce sera la
semaine prochaine... Qu'il attende..., oui, la semaine prochaine.
Et le bonhomme s'en alla sans souffler mot.
Mais, le lendemain, à midi, elle reçut un protêt ; et la vue du papier timbré,
où s'étalait à plusieurs reprises et en gros caractères : " Maître Hareng,
huissier à Buchy ", l'effraya si fort, qu'elle courut en toute hâte chez
le marchand d'étoffes.
Elle le trouva dans sa boutique, en train de ficeler un paquet.
-- Serviteur ! dit-il, je suis à vous.
Lheureux n'en continua pas moins sa besogne, aidé par une jeune fille de
treize ans environ, un peu bossue, et qui lui servait à la fois de commis
et de cuisinière.
Puis, faisant claquer ses sabots sur les planches de la boutique, il monta
devant Madame au premier étage, et l'introduisit dans un étroit cabinet,
où un gros bureau en bois de sape supportait quelques registres, défendus
transversalement par une barre de fer cadenassée. Contre le mur, sous des
coupons d'indienne, on entrevoyait un coffre-fort, mais d'une telle dimension,
qu'il devait contenir autre chose que des billets et de l'argent. M. Lheureux,
en effet, prêtait sur gages, et c'est là qu'il avait mis la chaîne en or
de madame Bovary, avec les boucles d'oreilles du pauvre père Tellier, qui,
enfin contraint de vendre, avait acheté à Quincampoix un maigre fonds d'épicerie,
où il se mourait de son catarrhe, au milieu de ses chandelles moins jaunes
que sa figure.
Lheureux s'assit dans son large fauteuil de paille, en disant :
-- Quoi de neuf ?
-- Tenez.
Et elle lui montra le papier.
-- Eh bien, qu'y puis-je ?
Alors, elle s'emporta, rappelant la parole qu'il avait donnée de ne pas
faire circuler ses billets ; il en convenait.
-- Mais j'ai été forcé moi-même, j'avais le couteau sur la gorge.
-- Et que va-t-il arriver, maintenant ? reprit-elle.
-- Oh ! c'est bien simple : un jugement du tribunal, et puis la saisie...
; bernique !
Emma se retenait pour ne pas le battre. Elle lui demanda doucement s'il
n'y avait pas moyen de calmer M. Vinçart.
-- Ah bien, oui ! calmer Vinçart ; vous ne le connaissez guère ; il est
plus féroce qu'un Arabe.
Pourtant il fallait que M. Lheureux s'en mêlât.
-- Ecoutez donc ! il me semble que, jusqu'à présent, j'ai été assez bon
pour vous.
Et, déployant un de ses registres :
-- Tenez !
Puis, remontant la page avec son doigt :
-- Voyons..., voyons... Le 3 août, deux cents francs... Au 17 juin, cent
cinquante... 23 mars, quarante-six... En avril.
Il s'arrêta, comme craignant de faire quelque sottise.
-- Et je ne dis rien des billets souscrits par Monsieur, un de sept cents
francs, un autre de trois cents ! Quant à vos petits acomptes, aux intérêts,
ça n'en finit pas, on s'y embrouille. Je ne m'en mêle plus !
Elle pleurait, elle l'appela même " son bon monsieur Lheureux " . Mais il
se rejetait toujours sur ce " mâtin de Vinçart " . D'ailleurs, il n'avait
pas un centime, personne à présent ne le payait, on lui mangeait la laine
sur le dos, un pauvre boutiquier comme lui ne pouvait faire d'avances.
Emma se taisait ; et M. Lheureux, qui mordillonnait les barbes d'une plume,
sans doute s'inquiéta de son silence, car il reprit. :
-- Au moins, si un de ces jours j'avais quelques rentrées... je pourrais...
-- Du reste, dit-elle, dès que l'arriéré de Barneville...
-- Comment ?...
Et, en apprenant que Langlois n'avait pas encore payé, il parut fort surpris.
Puis, d'une voix mielleuse :
-- Et nous convenons, dites-vous... ?
-- Oh ! de ce que vous voudrez !
Alors, il ferma les yeux pour réfléchir, écrivit quelques chiffres, et,
déclarant qu'il aurait grand mal, que la chose était scabreuse et qu'il
se saignait , il dicta quatre billets de deux cent cinquante francs,
chacun, espacés les uns des autres à un mois d'échéance.
-- Pourvu que Vinçart veuille m'entendre ! Du reste c'est convenu, je ne
lanterne pas, je suis rond comme une pomme.
Ensuite il lui montra négligemment plusieurs marchandises nouvelles, mais
dont pas une, dans son opinion, n'était digne de Madame.
-- Quand je pense que voilà une robe à sept sous le mètre, et certifiée
bon teint ! Ils gobent cela pourtant ! On ne leur conte pas ce qui en est,
vous pensez bien, voulant par cet aveu de coquinerie envers les autres la
convaincre tout à fait de sa probité.
Puis il la rappela, pour lui montrer trois aunes de guipure qu'il avait
trouvées dernièrement " dans une vendue "
-- Est-ce beau ! disait Lheureux ; on s'en sert beaucoup maintenant, comme
têtes de fauteuils, c'est le genre.
Et, plus prompt qu'un escamoteur, il enveloppa la guipure de papier bleu
et la mit dans les mains d'Emma.
-- Au moins, que je sache... ?
-- Ah ! plus tard, reprit-il en lui tournant les talons.
Dès le soir, elle pressa Bovary d'écrire à sa mère pour qu'elle leur envoyât
bien vite tout l'arriéré de l'héritage. La belle-mère répondit n'avoir plus
rien ; la liquidation était close, et il leur restait, outre Barneville,
six cents livres de rente, qu'elle leur servirait exactement.
Alors Madame expédia des factures chez deux ou trois clients, et bientôt
usa largement de ce moyen, qui lui réussissait. Elle avait toujours soin
d'ajouter en post-scriptum : " N'en parlez pas à mon mari, vous savez comme
il est fier... Excusez-moi... Votre servante... " Il y eut quelques réclamations
; elle les intercepta.
Pour se faire de l'argent, elle se mit à vendre ses vieux gants, ses vieux
chapeaux, la vieille ferraille ; et elle marchandait avec rapacité, -- son
sang de paysanne la poussant au gain. Puis, dans ses voyages à la ville,
elle brocanterait des babioles, que M. Lheureux, à défaut d'autres, lui
prendrait certainement. Elle s'acheta des plumes d'autruche, de la porcelaine
chinoise et des bahuts ; elle empruntait à Félicité, à madame Lefrançois,
à l'hôtelière de la Croix rouge , à tout le monde, n'importe où.
Avec l'argent qu'elle reçut enfin de Barneville, elle paya deux billets
; les quinze cents autres francs s'écoulèrent. Elle s'engagea de nouveau,
et toujours ainsi !
Parfois, il est vrai, elle tâchait de faire des calculs ; mais elle découvrait
des choses si exorbitantes, qu'elle n'y pouvait croire. Alors elle recommençait,
s'embrouillait vite, plantait tout là et n'y pensait plus.
La maison était bien triste, maintenant ! On en voyait sortir les fournisseurs
avec des figures furieuses. Il y avait des mouchoirs traînant sur les fourneaux
; et la petite Berthe, au grand scandale de madame Homais, portait des bas
percés. Si Charles, timidement, hasardait une observation, elle répondait
avec brutalité que ce n'était point sa faute !
Pourquoi ces emportements ? Il expliquait tout par son ancienne maladie
nerveuse ; et, se reprochant d'avoir pris pour des défauts ses infirmités,
il s'accusait d'égoïsme, avait envie de courir l'embrasser.
-- Oh ! non, se disait-il, je l'ennuierais !
Et il restait.
Après le dîner, il se promenait seul dans le jardin ; il prenait la petite
Berthe sur ses genoux, et, déployant son journal de médecine, essayait de
lui apprendre à lire. L'enfant, qui n'étudiait jamais, ne tardait pas à
ouvrir de grands yeux tristes et se mettait à pleurer. Alors il la consolait
; il allait lui chercher de l'eau dans l'arrosoir pour faire des rivières
sur le sable, ou cassait les branches des troènes pour planter des arbres
dans les plates-bandes, ce qui gâtait peu le jardin, tout encombré de longues
herbes ; on devait tant de journées à Lestiboudois ! Puis l'enfant avait
froid et demandait sa mère.
-- Appelle ta bonne, disait Charles. Tu sais bien, ma petite, que ta maman
ne veut pas qu'on la dérange.
L'automne commençait et déjà les feuilles tombaient, -- comme il y a deux
ans, lorsqu'elle était malade ! --Quand donc tout cela finira-t-il !...
Et il continuait à marcher, les deux mains derrière le dos.
Madame était dans sa chambre. On n'y montait pas. Elle restait là tout le
long du jour, engourdie, à peine vêtue, et, de temps à autre, faisant fumer
des pastilles du sérail qu'elle avait achetées à Rouen, dans la boutique
d'un Algérien. Pour ne pas avoir la nuit auprès d'elle, cet homme étendu
qui dormait, elle finit, à force de grimaces, par le reléguer au second
étage ; et elle lisait jusqu'au matin des livres extravagants où il y avait
des tableaux orgiaques avec des situations sanglantes. Souvent une terreur
la prenait, elle poussait un cri, Charles accourait.
-- Ah ! va-t'en ! disait-elle.
Ou, d'autres fois, brûlée plus fort par cette flamme intime que l'adultère
avivait, haletante, émue, tout en désir, elle ouvrait sa fenêtre, aspirait
l'air froid, éparpillait au vent sa chevelure trop lourde, et, regardant
les étoiles, souhaitait des amours de prince. Elle pensait à lui, à Léon.
Elle eût alors tout donné pour un seul de ces rendez-vous, qui la rassasiaient.
C'était ses jours de gala. Elle les voulait splendides ! et, lorsqu'il ne
pouvait payer seul la dépense, elle complétait le surplus libéralement,
ce qui arrivait à peu près toutes les fois. Il essaya de lui faire comprendre
qu'ils seraient aussi bien ailleurs, dans quelque hôtel plus modeste ; mais
elle trouva des objections.
Un jour, elle tira de son sac six petites cuillers en vermeil ( c'était
le cadeau de noces du père Rouault ) , en le priant d'aller immédiatement
porter cela, pour elle, au mont-de-piété ; et Léon obéit, bien que cette
démarche lui déplût. Il avait peur de se compromettre.
Puis, en y réfléchissant, il trouva que sa maîtresse prenait des allures
étranges, et qu'on n'avait peut-être pas tort de vouloir l'en détacher.
En effet, quelqu'un avait envoyé à sa mère une longue lettre anonyme, pour
la prévenir qu'il se perdait avec une femme mariée ; et aussitôt
la bonne dame, entrevoyant l'éternel épouvantail des familles, c'est-à-dire
la vague créature pernicieuse, la sirène, le monstre, qui habite fantastiquement
les profondeurs de l'amour, écrivit à maître Dubocage son patron, lequel
fut parfait dans cette affaire. Il le tint durant trois quarts d'heure,
voulant lui dessiller les yeux, l'avertir du gouffre. Une telle intrigue
nuirait plus tard à son établissement. Il le supplia de rompre, et, s'il
ne faisait ce sacrifice dans son propre intérêt, qu'il le fit au moins pour
lui, Dubocage !
Léon enfin avait juré de ne plus revoir Emma ; et il se reprochait de n'avoir
pas tenu sa parole, considérant tout ce que cette femme pourrait encore
lui attirer d'embarras et de discours, sans compter les plaisanteries de
ses camarades, qui se débitaient le matin, autour du poêle. D'ailleurs,
il allait devenir premier clerc : c'était le moment d'être sérieux. Aussi
renonçait-il à la flûte, aux sentiments exaltés, à l'imagination ; -- car
tout bourgeois, dans l'échauffement de sa jeunesse, ne fût-ce qu'un jour,
une minute, s'est cru capable d'immenses passions, de hautes entreprises.
Le plus médiocre libertin a rêvé des sultanes ; chaque notaire porte en
soi les débris d'un poète.
Il s'ennuyait maintenant lorsque Emma, tout à coup, sanglotait sur sa poitrine
; et son coeur, comme les gens qui ne peuvent endurer qu'une certaine dose
de musique, s'assoupissait d'indifférence au vacarme d'un amour dont il
ne distinguait plus les délicatesses.
Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de la possession
qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée de lui qu'il était
fatigué d'elle. Emma retrouvait dans l'adultère toutes les platitudes du
mariage.
Mais comment pouvoir s'en débarrasser ? Puis, elle avait beau se sentir
humiliée de la bassesse d'un tel bonheur, elle y tenait par habitude ou
par corruption ; et, chaque jour, elle s'y acharnait davantage, tarissant
toute félicité à la vouloir trop grande. Elle accusait Léon de ses espoirs
déçus, comme s'il l'avait trahie ; et même elle souhaitait une catastrophe
qui amenât leur séparation, puisqu'elle n'avait pas le courage de s'y décider.
Elle n'en continuait pas moins à lui écrire des lettres amoureuses, en vertu
de cette idée, qu'une femme doit toujours écrire à son amant.
Mais, en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme fait de ses
plus ardents souvenirs, de ses lectures les plus belles, de ses convoitises
les plus fortes ; et il devenait à la fin si véritable, et accessible, qu'elle
en palpitait émerveillée, sans pouvoir néanmoins le nettement imaginer,
tant il se perdait, comme un dieu, sous l'abondance de ses attributs. Il
habitait la contrée bleuâtre où les échelles de soie se balancent à des
balcons, sous le souffle des fleurs, dans la clarté de la lune. Elle le
sentait près d'elle, il allait venir et l'enlèverait tout entière dans un
baiser. Ensuite elle retombait à plat, brisée ; car ces élans d'amour vague
la fatiguaient plus que de grandes débauches.
Elle éprouvait maintenant une courbature incessante et universelle. Souvent
même, Emma recevait des assignations, du papier timbré qu'elle regardait
à peine. Elle aurait voulu ne plus vivre, ou continuellement dormir.
Le jour de la mi-carême, elle ne rentra pas à Yonville ; elle alla le soir
au bal masqué. Elle mit un pantalon de velours et des bas rouges, avec une
perruque à catogan et un lampion sur l'oreille. Elle sauta toute la nuit
au son furieux des trombones ; on faisait cercle autour d'elle ; et elle
se trouva le matin sur le péristyle du théâtre parmi cinq ou six masques,
débardeuses et matelots, des camarades de Léon, qui parlaient d'aller souper.
Les cafés d'alentour étaient pleins. Ils avisèrent sur le port un restaurant
des plus médiocres, dont le maître leur ouvrit, au quatrième étage, une
petite chambre.
Les hommes chuchotèrent dans un coin, sans doute se consultant sur la dépense.
Il y avait un clerc, deux carabins et un commis : quelle société pour elle
! Quant aux femmes Emma s'aperçut vite, au timbre de leurs voix, qu'elles
devaient être, presque toutes, du dernier rang. Elle eut peur alors, recula
sa chaise et baissa les yeux.
Les autres se mirent à manger. Elle ne mangea pas ; elle avait le front
en feu, des picotements aux paupières et un froid de glace à la peau. Elle
sentait dans sa tête le plancher du bal, rebondissant encore sous la pulsation
rythmique des mille pieds qui dansaient. Puis, l'odeur du punch avec la
fumée des cigares l'étourdit. Elle s'évanouissait ; on la porta devant la
fenêtre.
Le jour commençait à se lever, et une grande tache de couleur pourpre s'élargissait
dans le ciel pâle, du côté de Sainte-Catherine. La rivière livide frissonnait
au vent ; il n'y avait personne sur les ponts ; les réverbères s'éteignaient.
Elle se ranima cependant, et vint à penser à Berthe, qui dormait là-bas,
dans la chambre de sa bonne. Mais une charrette pleine de longs rubans de
fer passa, en jetant contre le mur des maisons une vibration métallique
assourdissante.
Elle s'esquiva brusquement, se débarrassa de son costume, dit à Léon qu'il
lui fallait s'en retourner, et enfin resta seule à l'hôtel de Boulogne
. Tout et elle-même lui étaient insupportables. Elle aurait voulu, s'échappant
comme un oiseau, aller se rajeunir quelque part, bien loin, dans les espaces
immaculés.
Elle sortit, elle traversa le boulevard, la place Cauchoise et le faubourg,
jusqu'à une rue découverte qui dominait des jardins. Elle marchait vite,
le grand air la calmait : et peu à peu les figures de la foule, les masques,
les quadrilles, les lustres, le souper, ces femmes, tout disparaissait comme
des brumes emportées. Puis, revenue à la Croix rouge , elle se jeta
sur son lit, dans la petite chambre du second, où il y avait des images
de la Tour de Nesle . A quatre heures du soir, Hivert la réveilla.
En rentrant chez elle, Félicité lui montra derrière la pendule un papier
gris. Elle lut :
" En vertu de la grosse, en forme exécutoire d'un jugement... "
Quel jugement ? La veille, en effet, on avait apporté un autre papier qu'elle
ne connaissait pas ; aussi fut-elle stupéfaite de ces mots :
" Commandement, de par le roi, la loi et justice, à madame Bovary... "
Alors, sautant plusieurs lignes, elle aperçut :
" Dans vingt-quatre heures pour tout délai. " -- Quoi donc ? " Payer la
somme totale de huit mille francs. " Et même, il y avait plus bas : " Elle
y sera contrainte par toute voie de droit, et notamment par la saisie exécutoire
de ses meubles et effets. "
Que faire ?... C'était dans vingt-quatre heures ; demain ! Lheureux, pensa-t-elle,
voulait sans doute l'effrayer encore ; car elle devina du coup toutes ses
manoeuvres, le but de ses complaisances. Ce qui la rassurait, c'était l'exagération
même de la somme.
Cependant, à force d'acheter, de ne pas payer, d'emprunter, de souscrire
des billets, puis de renouveler ces billets, qui s'enflaient à chaque échéance
nouvelle, elle avait fini par préparer au sieur Lheureux un capital, qu'il
attendait impatiemment pour ses spéculations.
Elle se présenta chez lui d'un air dégagé.
-- Vous savez ce qui m'arrive ? C'est une plaisanterie, sans doute !
-- Non.
-- Comment cela ?
Il se détourna lentement, et lui dit en se croisant les bras :
-- Pensiez-vous, ma petite dame, que j'allais, jusqu'à la consommation des
siècles, être votre fournisseur et banquier pour l'amour de Dieu ? Il faut
bien que je rentre dans mes déboursés, soyons justes !
Elle se récria sur la dette.
-- Ah ! tant pis ! le tribunal l'a reconnue ! Il y a jugement ! On vous
l'a signifié ! D'ailleurs, ce n'est pas moi, c'est Vinçart.
-- Est-ce que vous ne pourriez... ?
-- Oh ! rien du tout.
-- Mais..., cependant..., raisonnons.
Et elle battit la campagne ; elle n'avait rien su... c'était une surprise...
-- A qui la faute ? dit Lheureux en la saluant ironiquement. Tandis que
je suis, moi, à bûcher comme un nègre, vous vous repassez du bon temps.
-- Ah ! pas de morale !
-- Ça ne nuit jamais, répliqua-t-il.
Elle fut lâche, elle le supplia ; et même elle appuya sa jolie main blanche
et longue sur les genoux du marchand.
-- Laissez-moi donc ! On dirait que vous voulez me séduire !
-- Vous êtes un misérable ! s'écria-t-elle.
-- Oh ! oh ! comme vous y allez ! reprit-il en riant.
-- Je ferai savoir qui vous êtes. Je dirai à mon mari...
-- Eh bien ! moi, je lui montrerai quelque chose à votre mari !
Et Lheureux tira de son coffre-fort le reçu de dix-huit cents francs, qu'elle
lui avait donné lors de l'escompte Vinçart.
-- Croyez-vous, ajouta-t-il, qu'il ne comprenne pas votre petit vol, ce
pauvre cher homme ?
Elle s'affaissa, plus assommée qu'elle n'eût été par un coup de massue.
Il se promenait depuis la fenêtre jusqu'au bureau, tout en répétant :
-- Ah ! je lui montrerai bien... je lui montrerai bien...
Ensuite il se rapprocha d'elle, et, d'une voix douce :
-- Ce n'est pas amusant, je le sais ; personne, après tout, n'en est mort,
et, puisque c'est le seul moyen qui vous reste de me rendre mon argent...
-- Mais où en trouverai-je ? dit Emma en se tordant les bras.
-- Ah bah ! quand on a comme vous des amis ! Et il la regardait d'une façon
si perspicace et si terrible, qu'elle en frissonna jusqu'aux entrailles.
-- Je vous promets, dit-elle, je signerai...
-- J'en ai assez, de vos signatures !
-- Je vendrai encore...
-- Allons donc ! fit-il en haussant les épaules, vous n'avez plus rien.
Et il cria dans le judas qui s'ouvrait sur la boutique :
-- Annette ! n'oublie pas les trois coupons du n°14.
La servante parut ; Emma comprit et demanda " ce qu'il faudrait d'argent
pour arrêter toutes les poursuites " .
-- Il est trop tard !
-- Mais si je vous apportais plusieurs mille francs, le quart de la somme,
le tiers, presque tout ?
-- Eh ! non, c'est inutile !
Il la poussait doucement vers l'escalier.
-- Je vous en conjure, monsieur Lheureux, quelques jours encore !
Elle sanglotait.
-- Allons, bon ! des larmes !
-- Vous me désespérez !
-- Je m'en moque pas mal ! dit-il en refermant la porte.
VII.
Elle fut stoïque, le lendemain, lorsque Maître Hareng, l'huissier, avec
deux témoins, se présenta chez elle pour faire le procès-verbal de la saisie.
Ils commencèrent par le cabinet de Bovary et n'inscrivirent point la tête
phrénologique, qui fut considérée comme instrument de sa profession ;
mais ils comptèrent dans la cuisine les plats, les marmites, les chaises,
les flambeaux, et, dans sa chambre à coucher, toutes les babioles de l'étagère.
Ils examinèrent ses robes, le linge, le cabinet de toilette ; et son existence,
jusque dans ses recoins les plus intimes, fut, comme un cadavre que l'on
autopsie, étalée tout du long aux regards de ces trois hommes.
Maître Hareng, boutonné dans un mince habit noir, en cravate blanche, et
portant des sous-pieds fort tendus, répétait de temps à autre :
-- Vous permettez, madame ? vous permettez ?
Souvent, il faisait des exclamations :
-- Charmant !... fort joli !
Puis il se remettait à écrire, trempant sa plume dans l'encrier de corne
qu'il tenait de la main gauche.
Quand ils en eurent fini avec les appartements, ils montèrent au grenier.
Elle y gardait un pupitre où étaient enfermées les lettres de Rodolphe.
Il fallut l'ouvrir.
-- Ah ! une correspondance ! dit maître Hareng avec un sourire discret.
Mais, permettez ! car je dois m'assurer si la boîte ne contient pas autre
chose.
Et il inclina les papiers, légèrement, comme pour en faire tomber des napoléons.
Alors l'indignation la prit, à voir cette grosse main, aux doigts rouges
et mous comme des limaces, qui se posait sur ces pages où son coeur avait
battu.
Ils partirent enfin ! Félicité rentra. Elle l'avait envoyée aux aguets pour
détourner Bovary ; et elles installèrent vivement sous les toits le gardien
de la saisie, qui jura de s'y tenir.
Charles, pendant la soirée, lui parut soucieux. Emma l'épiait d'un regard
plein d'angoisse, croyant apercevoir dans les rides de son visage des accusations.
Puis, quand ses yeux se reportaient sur la cheminée garnie d'écrans chinois,
sur les larges rideaux, sur les fauteuils, sur toutes ces choses enfin qui
avaient adouci l'amertume de sa vie, un remords la prenait, ou plutôt un
regret immense et qui irritait la passion, loin de l'anéantir. Charles tisonnait
avec placidité, les deux pieds sur les chenets.
Il y eut un moment où le gardien, sans doute s'ennuyant dans sa cachette,
fit un peu de bruit.
-- On marche là-haut ? dit Charles.
-- Non ! reprit-elle, c'est une lucarne restée ouverte que le vent remue.
Elle partit pour Rouen, le lendemain dimanche, afin d'aller chez tous les
banquiers dont elle connaissait le nom. Ils étaient à la campagne ou en
voyage. Elle ne se rebuta pas, et ceux qu'elle put rencontrer, elle leur
demandait de l'argent, protestant qu'il lui en fallait, qu'elle le rendrait.
Quelques-uns lui rirent au nez ; tous refusèrent.
A deux heures, elle courut chez Léon, frappa contre sa porte. On n'ouvrit
pas. Enfin il parut.
-- Qui t'amène ?
-- Cela te dérange !
-- Non..., mais...
Et il avoua que le propriétaire n'aimait point que l'on reçût " des femmes
" .
-- J'ai à te parler, reprit-elle.
Alors il atteignit sa clef. Elle l'arrêta.
-- Oh ! non, là-bas, chez nous.
Et ils allèrent dans leur chambre, à l'hôtel de Boulogne .
Elle but en arrivant un grand verre d'eau. Elle était très pâle. Elle lui
dit :
-- Léon, tu vas me rendre un service.
Et, le secouant par ses deux mains, qu'elle serrait étroitement, elle ajouta
:
-- Ecoute, j'ai besoin de huit mille francs !
-- Mais tu es folle !
-- Pas encore !
Et, aussitôt, racontant l'histoire de la saisie, elle lui exposa sa détresse
; car Charles ignorait tout : sa belle-mère la détestait, le père Rouault
ne pouvait rien ; mais lui, Léon, il allait se mettre en course pour trouver
cette indispensable somme...
-- Comment veux-tu... ?
-- Quel lâche tu fais ! s'écria-t-elle.
Alors il dit bêtement :
-- Tu t'exagères le mal. Peut-être qu'avec un millier d'écus ton bonhomme
se calmerait.
Raison de plus pour tenter quelque démarche ; il n'était pas possible que
l'on ne découvrit point trois mille francs. D'ailleurs, Léon pouvait s'engager
à sa place.
-- Va ! essaye ! il le faut ! cours !... Oh ! tâche ! tâche ! je t'aimerai
bien !
Il sortit, revint au bout d'une heure, et dit avec une figure solennelle
:
-- J'ai été chez trois personnes... inutilement !
Puis ils restèrent assis l'un en face de l'autre, aux deux coins de la cheminée,
immobiles, sans parler. Emma haussait les épaules tout en trépignant. Il
l'entendit qui murmurait :
-- Si j'étais à ta place, moi, j'en trouverais bien !
-- Où donc ?
-- A ton étude !
Et elle le regarda.
Une hardiesse infernale s'échappait de ses prunelles enflammées, et les
paupières se rapprochaient d'une façon lascive et encourageante ; -- si
bien que le jeune homme se sentit faiblir sous la muette volonté de cette
femme qui lui conseillait un crime. Alors il eut peur, et, pour éviter tout
éclaircissement, il se frappa le front en s'écriant :
-- Morel doit revenir cette nuit ! Il ne me refusera pas, j'espère ( c'était
un de ses amis, le fils d'un négociant fort riche ) , et je t'apporterai
cela demain, ajouta-t-il.
Emma n'eut point l'air d'accueillir cet espoir avec autant de joie qu'il
l'avait imaginé. Soupçonnait-elle le mensonge ? Il reprit en rougissant
:
-- Pourtant, si tu ne me voyais pas à trois heures, ne m'attends plus, ma
chérie. Il faut que je m'en aille, excuse-moi. Adieu !
Il serra sa main, mais il la sentit tout inerte. Emma n'avait plus la force
d'aucun sentiment.
Quatre heures sonnèrent ; et elle se leva pour s'en retourner à Yonville,
obéissant comme un automate à l'impulsion des habitudes.
Il faisait beau ; c'était un de ces jours du mois de mars clairs et âpres,
où le soleil reluit dans un ciel tout blanc. Des Rouennais endimanchés se
promenaient d'un air heureux. Elle arriva sur la place du Parvis. On sortait
des vêpres ; la foule s'écoulait par les trois portails, comme un fleuve
par les trois arches d'un pont, et, au milieu, plus immobile qu'un roc,
se tenait le Suisse.
Alors elle se rappela ce jour où, tout anxieuse et pleine d'espérances,
elle était entrée sous cette grande nef qui s'étendait devant elle moins
profonde que son amour ; et elle continua de marcher, en pleurant sous son
voile, étourdie, chancelante, près de défaillir.
-- Gare ! cria une voix sortant d'une porte cochère qui s'ouvrait.
Elle s'arrêta pour laisser passer un cheval noir, piaffant dans les brancards
d'un tilbury que conduisait un gentleman en fourrure de zibeline. Qui était-ce
donc ? Elle le connaissait... La voiture s'élança et disparut.
Mais c'était lui, le vicomte ! Elle se détourna ; la rue était déserte.
Et elle fut si accablée, si triste, qu'elle s'appuya contre un mur pour
ne pas tomber.
Puis elle pensa qu'elle s'était trompée. Au reste, elle n'en savait rien.
Tout, en elle-même et au-dehors, l'abandonnait. Elle se sentait perdue,
roulant au hasard dans des abîmes indéfinissables ; et ce fut presque avec
joie qu'elle aperçut, en arrivant à la Croix rouge , ce bon Homais
qui regardait charger sur l'Hirondelle une grande boîte pleine de
provisions pharmaceutiques ; il tenait à sa main, dans un foulard, six cheminots
pour son épouse.
Madame Homais aimait beaucoup ces petits pains lourds, en forme de turban,
que l'on mange dans le carême avec du beurre salé : dernier échantillon
des nourritures gothiques, qui remonte peut-être au siècle des croisades,
et dont les robustes Normands s'emplissaient autrefois, croyant voir sur
la table, à la lueur des torches jaunes, entre les brocs d'hypocras et les
gigantesques charcuteries, des têtes de Sarrasins à dévorer. La femme de
l'apothicaire les croquait comme eux, héroïquement, malgré sa détestable
dentition ; aussi, toutes les fois que M. Homais faisait un voyage à la
ville, il ne manquait pas de lui en rapporter, qu'il prenait toujours chez
le grand faiseur, rue Massacre.
-- Charmé de vous voir ! dit-il en offrant la main à Emma pour l'aider à
monter dans l'Hirondelle.
Puis il suspendit les cheminots aux lanières du filet, et resta nu-tête
et les bras croisés, dans une attitude pensive et napoléonienne.
Mais, quand l'aveugle, comme d'habitude, apparut au bas de la côte, il s'écria
:
-- Je ne comprends pas que l'autorité tolère encore de si coupables industries
! On devrait enfermer ces malheureux, que l'on forcerait à quelque travail.
Le Progrès, ma parole d'honneur, marche à pas de tortue ! Nous pataugeons
en pleine barbarie !
L'aveugle tendait son chapeau, qui ballottait au bord de la portière, comme
une poche de la tapisserie déclouée.
-- Voilà, dit le pharmacien, une affection scrofuleuse ! Et, bien qu'il
connût ce pauvre diable, il feignit de le voir pour la première fois, murmura
les mots de cornée , cornée opaque , sclérotique ,
facies , puis lui demanda d'un ton paterne :
-- Y a-t-il longtemps, mon ami, que tu as cette épouvantable infirmité ?
Au lieu de t'enivrer au cabaret, tu ferais mieux de suivre un régime.
Il l'engageait à prendre de bon vin, de bonne bière, de bons rôtis. L'aveugle
continuait sa chanson ; il paraissait, d'ailleurs, presque idiot. Enfin,
M. Homais ouvrit sa bourse.
-- Tiens, voilà un sou, rends-moi deux liards : et n'oublie pas mes recommandations,
tu t'en trouveras bien.
Hivert se permit tout haut quelque doute sur leur efficacité. Mais l'apothicaire
certifia qu'il le guérirait lui-même, avec une pommade antiphlogistique
de sa composition, et il donna son adresse :
-- M. Homais, près des halles, suffisamment connu.
-- Eh bien ! pour la peine, dit Hivert, tu vas nous montrer la comédie
.
L'aveugle s'affaissa sur ses jarrets, et, la tête renversée, tout en roulant
ses yeux verdâtres et tirant la langue, il se frottait l'estomac à deux
mains, tandis qu'il poussait une sorte de hurlement sourd, comme un chien
affamé.
Emma, prise de dégoût, lui envoya, par-dessus l'épaule, une pièce de cinq
francs. C'était toute sa fortune. Il lui semblait beau de la jeter ainsi.
La voiture était repartie, quand, soudain, M. Homais se pencha en dehors
du vasistas et cria :
-- Pas de farineux ni de laitage ! Porter de la laine sur la peau et exposer
les parties malades à la fumée de baies de genièvre !
Le spectacle des objets connus qui défilaient devant ses yeux peu à peu
détournait Emma de sa douleur présente. Une intolérable fatigue l'accablait,
et elle arriva chez elle hébétée, découragée, presque endormie.
-- Advienne que pourra ! se disait-elle.
Et puis, qui sait ? pourquoi, d'un moment à l'autre, ne surgirait-il pas
un événement extraordinaire ? Lheureux même pouvait mourir.
Elle fut à neuf heures du matin, réveillée par un bruit de voix sur la place.
Il y avait un attroupement autour des halles pour lire une grande affiche
collée contre un des poteaux, et elle vit Justin qui montait sur une borne
et qui déchirait l'affiche. Mais, à ce moment, le garde champêtre lui posa
la main sur le collet. M. Homais sortit de la pharmacie, et la mère Lefrançois,
au milieu de la foule, avait l'air de pérorer.
-- Madame ! madame ! s'écria Félicité en entrant, c'est une abomination
!
Et la pauvre fille, émue, lui tendit un papier jaune qu'elle venait d'arracher
à la porte. Emma lut d'un clin d'oeil que tout son mobilier était à vendre.
Alors elles se considérèrent silencieusement. Elles n'avaient, la servante
et la maîtresse, aucun secret l'une pour l'autre. Enfin Félicité soupira
:
-- Si j'étais de vous, madame, j'irais chez M. Guillaumin.
-- Tu crois ?
Et cette interrogation voulait dire :
-- Toi qui connais la maison par le domestique, est-ce que le maître quelquefois
aurait parlé de moi ?
-- Oui, allez-y, vous ferez bien.
Elle s'habilla, mit sa robe noire avec sa capote à grains de jais ; et,
pour qu'on ne la vit pas ( il y avait toujours beaucoup de monde sur la
place ) , elle prit en dehors du village, par le sentier au bord de l'eau.
Elle arriva tout essoufflée devant la grille du notaire ; le ciel était
sombre et un peu de neige tombait.
Au bruit de la sonnette, Théodore, en gilet rouge, parut sur le perron ;
il vint lui ouvrir presque familièrement, comme à une connaissance, et l'introduisit
dans la salle à manger.
Un large poêle de porcelaine bourdonnait sous un cactus qui emplissait la
niche, et, dans des cadres de bois noir, contre la tenture de papier de
chêne, il y avait la Esméralda de Steuben, avec la Putiphar de
Schopin. La table servie, deux réchauds d'argent, le bouton des portes en
cristal, le parquet et les meubles, tout reluisait d'une propreté méticuleuse,
anglaise ; les carreaux étaient décorés, à chaque angle, par des verres
de couleur.
-- Voilà une salle à manger, pensait Emma, comme il m'en faudrait une.
Le notaire entra, serrant du bras gauche contre son corps sa robe de chambre
à palmes, tandis qu'il ôtait et remettait vite de l'autre main sa toque
de velours marron, prétentieusement posée sur le côté droit, où retombaient
les bouts de trois mèches blondes qui, prises à l'occiput, contournaient
son crâne chauve.
Après qu'il eut offert un siège, il s'assit pour déjeuner, tout en s'excusant
beaucoup de l'impolitesse.
-- Monsieur, dit-elle, je vous prierais...
-- De quoi, madame ? J'écoute.
Elle se mit à lui exposer sa situation.
Maître Guillaumin la connaissait, étant lié secrètement avec le marchand
d'étoffes, chez lequel il trouvait toujours des capitaux pour les prêts
hypothécaires qu'on lui demandait à contracter.
Donc, il savait ( et mieux qu'elle ) la longue histoire de ces billets,
minimes d'abord, portant comme endosseurs des noms divers, espacés à de
longues échéances et renouvelés continuellement, jusqu'au jour où, ramassant
tous les protêts, le marchand avait chargé son ami Vinçart de faire en son
nom propre les poursuites qu'il fallait, ne voulant point passer pour un
tigre parmi ses concitoyens.
Elle entremêla son récit de récriminations contre Lheureux, récriminations
auxquelles le notaire répondait de temps à autre par une parole insignifiante.
Mangeant sa côtelette et buvant son thé, il baissait le menton dans sa cravate
bleu de ciel, piquée par deux épingles de diamants que rattachait une chaînette
d'or, et il souriait d'un singulier sourire, d'une façon douceâtre et ambiguë.
Mais, s'apercevant qu'elle avait les pieds humides :
-- Approchez-vous donc du poêle... plus haut... . contre la porcelaine.
Elle avait peur de la salir. Le notaire reprit d'un ton galant :
-- Les belles choses ne gâtent rien.
Alors elle tâcha de l'émouvoir, et ; s'émotionnant elle-même, elle vint
à lui conter l'étroitesse de son ménage, ses tiraillements, ses besoins.
Il comprenait cela : une femme élégante ! et, sans s'interrompre de manger,
il s'était tourné vers elle complètement, si bien qu'il frôlait du genou
sa bottine, dont la semelle se recourbait tout en fumant contre le poêle.
Mais, lorsqu'elle lui demanda mille écus, il serra les lèvres, puis se déclara
très peiné de n'avoir pas eu autrefois la direction de sa fortune, car il
y avait cent moyens fort commodes, même pour une dame, de faire valoir son
argent. On aurait pu, soit dans les tourbières de Grumesnil ou les terrains
du Havre, hasarder presque à coup sûr d'excellentes spéculations ; et il
la laissa se dévorer de rage à l'idée des sommes fantastiques qu'elle aurait
certainement gagnées.
-- D'où vient-il, reprit-il, que vous n'êtes pas venue chez moi ?
-- Je ne sais trop, dit-elle.
-- Pourquoi, hein ? Je vous faisais donc bien peur ? C'est moi, au contraire,
qui devrais me plaindre ! A peine si nous nous connaissons ! Je vous suis
pourtant très dévoué : vous n'en doutez plus, j'espère ?
Il tendit sa main, prit la sienne, la couvrit d'un baiser vorace, puis la
garda sur son genou ; et il jouait avec ses doigts délicatement, tout en
lui contant mille douceurs. Sa voix fade susurrait, comme un ruisseau qui
coule ; une étincelle jaillissait de sa pupille à travers le miroitement
de ses lunettes, et ses mains s'avançaient dans la manche d'Emma, pour lui
palper le bras. Elle sentait contre sa joue le souffle d'une respiration
haletante. Cet homme la gênait horriblement.
Elle se leva d'un bond et lui dit :
-- Monsieur, j'attends !
-- Quoi donc ! fit le notaire, qui devint tout à coup extrêmement pâle.
-- Cet argent.
-- Mais...
Puis, cédant à l'irruption d'un désir trop fort :
-- Eh bien, oui !...
Il se traînait à genoux vers elle, sans égard pour sa robe de chambre.
-- De grâce, restez ! je vous aime !
Il la saisit par la taille.
Un flot de pourpre monta vite au visage de madame Bovary. Elle se recula
d'un air terrible, en s'écriant :
-- Vous profitez impudemment de ma détresse, monsieur ! Je suis à plaindre,
mais pas à vendre !
Et elle sortit.
Le notaire resta fort stupéfait, les yeux fixés sur ses belles pantoufles
en tapisserie. C'était un présent de l'amour. Cette vue à la fin le consola.
D'ailleurs, il songeait qu'une aventure pareille l'aurait entraîné trop
loin.
-- Quel misérable ! quel goujat !... quelle infamie ! se disait-elle, en
fuyant d'un pied nerveux sous les trembles de la route. Le désappointement
de l'insuccès renforçait l'indignation de sa pudeur outragée ; il lui semblait
que la Providence s'acharnait à la poursuivre, et, s'en rehaussant d'orgueil,
jamais elle n'avait eu tant d'estime pour elle-même ni tant de mépris pour
les autres. Quelque chose de belliqueux la transportait. Elle aurait voulu
battre les hommes, leur cracher au visage, les broyer tous ; et elle continuait
à marcher rapidement devant elle, pâle, frémissante, enragée, furetant d'un
oeil en pleurs l'horizon vide, et comme se délectant à la haine qui l'étouffait.
Quand elle aperçut sa maison, un engourdissement la saisit. Elle ne pouvait
plus avancer ; il le fallait, cependant ; d'ailleurs, où fuir ?
Félicité l'attendait sur la porte.
-- Eh bien ?
-- Non ! dit Emma.
Et, pendant un quart d'heure, toutes les deux, elles avisèrent les différentes
personnes d'Yonville disposées peut-être à la secourir. Mais, chaque fois
que Félicité nommait quelqu'un, Emma répliquait :
-- Est-ce possible ! Ils ne voudront pas !
-- Et Monsieur qui va rentrer !
-- Je le sais bien... Laisse-moi seule.
Elle avait tout tenté. Il n'y avait plus rien à faire maintenant ; et quand
Charles paraîtrait, elle allait donc lui dire :
-- Retire-toi. Ce tapis où tu marches n'est plus à nous. De ta maison, tu
n'as pas un meuble, une épingle, une paille, et c'est moi qui t'ai ruiné,
pauvre homme !
Alors ce serait un grand sanglot, puis il pleurerait abondamment, et enfin,
la surprise passée, il pardonnerait.
-- Oui, murmurait-elle en grinçant des dents, il me pardonnera, lui qui
n'aurait pas assez d'un million à m'offrir pour que je l'excuse de m'avoir
connue... Jamais ! jamais !
Cette idée de la supériorité de Bovary sur elle l'exaspérait. Puis, qu'elle
avouât ou n'avouât pas, tout à l'heure, tantôt, demain, il n'en saurait
pas moins la catastrophe ; donc il fallait attendre cette horrible scène
et subir le poids de sa magnanimité. L'envie lui vint de retourner chez
Lheureux : à quoi bon ? d'écrire à son père : il était trop tard ; et peut-être
qu'elle se repentait maintenant de n'avoir pas cédé à l'autre, lorsqu'elle
entendit le trot d'un cheval dans l'allée. C'était lui, il ouvrait la barrière,
il était plus blême que le mur de plâtre. Bondissant dans l'escalier, elle
s'échappa vivement par la place ; et la femme du maire, qui causait devant
l'église avec Lestiboudois, la vit entrer chez le percepteur.
Elle courut le dire à madame Caron. Ces deux dames montèrent dans le grenier
; et, cachées par du linge étendu sur des perches, se postèrent commodément
pour apercevoir tout l'intérieur de Binet.
Il était seul, dans sa mansarde, en train d'imiter, avec du bois, une de
ces ivoireries indescriptibles, composées de croissants, de sphères creusées
les unes dans les autres, le tout droit comme un obélisque et ne servant
à rien ; et il entamait la dernière pièce, il touchait au but ? Dans le
clair-obscur de l'atelier, la poussière blonde s'envolait de son outil,
comme une aigrette d'étincelles sous les fers d'un cheval au galop : les
deux roues tournaient, ronflaient ; Binet souriait, le menton baissé, les
narines ouvertes et semblait enfin perdu dans un de ces bonheurs complets,
n'appartenant sans doute qu'aux occupations médiocres, qui amusent l'intelligence
par des difficultés faciles, et l'assouvissent en une réalisation au-delà
de laquelle il n'y a pas à rêver.
-- Ah ! la voici ! fit madame Tuvache.
Mais il n'était guère possible, à cause du tour, d'entendre ce qu'elle disait.
Enfin, ces dames crurent distinguer le mot francs, et la mère Tuvache souffla
tout bas :
-- Elle le prie, pour obtenir un retard à ses contributions.
-- D'apparence ! reprit l'autre.
Elles la virent qui marchait de long en large, examinant contre les murs
les ronds de serviette, les chandeliers, les pommes de rampe, tandis que
Binet se caressait la barbe avec satisfaction.
-- Viendrait-elle lui commander quelque chose ? dit madame Tuvache.
-- Mais il ne vend rien ! objecta sa voisine.
Le percepteur avait l'air d'écouter, tout en écarquillant les yeux, comme
s'il ne comprenait pas. Elle continuait d'une manière tendre, suppliante.
Elle se rapprocha ; son sein haletait ; ils ne parlaient plus.
-- Est-ce qu'elle lui fait des avances ? dit madame Tuvache.
Binet était rouge jusqu'aux oreilles. Elle lui prit les mains.
-- Ah ! c'est trop fort !
Et sans doute qu'elle lui proposait une abomination ; car le percepteur,
-- il était brave, pourtant, il avait combattu à Bautzen et à Lutzen, fait
la campagne de France, et même été porté pour la croix -- tout à
coup, comme à la vue d'un serpent, se recula bien loin en s'écriant :
-- Madame ! y pensez-vous ?...
-- On devrait fouetter ces femmes-là ! dit madame Tuvache.
-- Où est-elle donc ? reprit madame Caron.
Car elle avait disparu durant ces mots ; puis, l'apercevant qui enfilait
la Grande-Rue et tournait à droite comme pour gagner le cimetière, elles
se perdirent en conjectures.
-- Mère Rolet, dit-elle en arrivant chez la nourrice, j'étouffe ! délacez-moi.
Elle tomba sur le lit ; elle sanglotait. La mère Rolet la couvrit d'un jupon
et resta debout près d'elle. Puis, comme elle ne répondait pas, la bonne
femme s'éloigna, prit son rouet et se mit à filer du lin.
-- Oh ! finissez ! murmura-t-elle, croyant entendre le tour de Binet.
-- Qui la gêne ? se demandait la nourrice. Pourquoi vient-elle ici ?
Elle y était accourue, poussée par une sorte d'épouvante qui la chassait
de sa maison.
Couchée sur le dos, immobile et les yeux fixes, elle discernait vaguement
les objets, bien qu'elle y appliquât son attention avec une persistance
idiote. Elle contemplait les écaillures de la muraille, deux tisons fumant
bout à bout, et une longue araignée qui marchait au-dessus de sa tête dans
la fente de la poutrelle. Enfin, elle rassembla ses idées. Elle se souvenait...
Un jour, avec Léon... Oh ! comme c'était loin... Le soleil brillait sur
la rivière et les clématites embaumaient... Alors, emportée dans ses souvenirs
comme dans un torrent qui bouillonne, elle arriva bientôt à se rappeler
la journée de la veille.
-- Quelle heure est-il ? demanda-t-elle.
La mère Rolet sortit, leva les doigts de sa main droite du côté que le ciel
était le plus clair, et rentra lentement en disant :
-- Trois heures, bientôt.
-- Ah ! merci ! merci !
Car il allait venir. C'était sûr ! Il aurait trouvé de l'argent. Mais il
irait peut-être là-bas, sans se douter qu'elle fût là ; et elle commanda
à la nourrice de courir chez elle pour l'amener.
-- Dépêchez-vous !
-- Mais, ma chère dame, j'y vais ! j'y vais !
Elle s'étonnait, à présent, de n'avoir pas songé à lui tout d'abord ; hier,
il avait donné sa parole, il n'y manquerait pas ; et elle se voyait déjà
chez Lheureux, étalant sur son bureau les trois billets de banque. Puis
il faudrait inventer une histoire qui expliquât les choses à Bovary. Laquelle
?
Cependant la nourrice était bien longue à revenir. Mais, comme il n'y avait
point d'horloge dans la chaumière, Emma craignait de s'exagérer peut-être
la longueur du temps. Elle se mit à faire des tours de promenade dans le
jardin, pas à pas ; elle alla dans le sentier le long de la haie, et s'en
retourna vivement, espérant que la bonne femme serait rentrée par une autre
route. Enfin, lasse d'attendre, assaillie de soupçons qu'elle repoussait,
ne sachant plus si elle était là depuis un siècle ou une minute, elle s'assit
dans un coin et ferma les yeux, se boucha les oreilles. La barrière grinça
: elle fit un bond ; avant qu'elle eût parlé, la mère Rolet lui avait dit
:
-- Il n'y a personne chez vous !
-- Comment ?
-- Oh ! personne ! Et monsieur pleure. Il vous appelle. On vous cherche.
Emma ne répondit rien. Elle haletait, tout en roulant les yeux autour d'elle,
tandis que la paysanne, effrayée de son visage, se reculait instinctivement,
la croyant folle. Tout à coup elle se frappa le front, poussa un cri, car
le souvenir de Rodolphe, comme un grand éclair dans une nuit sombre, lui
avait passé dans l'âme. Il était si bon, si délicat, si généreux ! Et, d'ailleurs,
s'il hésitait à lui rendre ce service, elle saurait bien l'y contraindre
en rappelant d'un seul clin d'oeil leur amour perdu. Elle partit donc vers
la Huchette, sans s'apercevoir qu'elle courait s'offrir à ce qui l'avait
tantôt si fort exaspérée, ni se douter le moins du monde de cette prostitution.
VIII.
Elle se demandait tout en marchant : " Que vais-je dire ? Par où commencerai-je
? " Et, à mesure qu'elle avançait, elle reconnaissait les buissons, les
arbres, les joncs marins sur la colline, le château là-bas. Elle se retrouvait
dans les sensations de sa première tendresse, et son pauvre coeur comprimé
s'y dilatait amoureusement. Un vent tiède lui soufflait au visage ; la neige,
se fondant, tombait goutte à goutte des bourgeons sur l'herbe.
Elle entra, comme autrefois, par la petite porte du parc, puis arriva à
la cour d'honneur, que bordait un double rang de tilleuls touffus. Ils balançaient,
en sifflant, leurs longues branches. Les chiens au chenil aboyèrent tous,
et l'éclat de leurs voix retentissait sans qu'il parût personne.
Elle monta le large escalier droit, à balustres de bois, qui conduisait
au corridor pavé de dalles poudreuses où s'ouvraient plusieurs chambres
à la file, comme dans les monastères ou les auberges. La sienne était au
bout, tout au fond, à gauche. Quand elle vint à poser les doigts sur la
serrure, ses forces subitement l'abandonnèrent. Elle avait peur qu'il ne
fût pas là, le souhaitait presque, et c'était pourtant son seul espoir,
la dernière chance de salut. Elle se recueillit une minute, et, retrempant
son courage au sentiment de la nécessité présente, elle entra.
Il était devant le feu, les deux pieds sur le chambranle, en train de fumer
une pipe.
-- Tiens ! c'est vous ! dit-il en se levant brusquement.
-- Oui, c'est moi !... je voudrais, Rodolphe, vous demander un conseil.
Et, malgré tous ses efforts, il lui était impossible de desserrer la bouche.
-- Vous n'avez pas changé. Vous êtes toujours charmante !
-- Oh ! reprit-elle amèrement, ce sont de tristes charmes, mon ami, puisque
vous les avez dédaignés.
Alors il entama une explication de sa conduite, s'excusant en termes vagues,
faute de pouvoir inventer mieux.
Elle se laissa prendre à ses paroles, plus encore à sa voix et par le spectacle
de sa personne ; si bien qu'elle fit semblant de croire, ou crut-elle peut-être,
au prétexte de leur rupture ; c'était un secret d'où dépendaient l'honneur
et même la vie d'une troisième personne.
-- N'importe ! fit-elle en le regardant tristement, j'ai bien souffert !
Il répondit d'un ton philosophique :
-- L'existence est ainsi !
-- A-t-elle du moins, reprit Emma, été bonne pour vous depuis notre séparation
?
-- Oh ! ni bonne... ni mauvaise.
-- Il aurait peut-être mieux valu ne jamais nous quitter.
-- Oui..., peut-être !
-- Tu crois ? dit-elle en se rapprochant.
Et elle soupira :
-- Ô Rodolphe ! Si tu savais !... je t'ai bien aimé !
Ce fut alors qu'elle prit sa main, et ils restèrent quelque temps les doigts
entrelacés, -- comme le premier jour, aux Comices ! Par un geste d'orgueil,
il se débattait sous l'attendrissement. Mais, s'affaissant contre sa poitrine,
elle lui dit :
-- Comment voulais-tu que je vécusse sans toi ? On ne peut pas se déshabituer
du bonheur ! J'étais désespérée ! J'ai cru mourir ! Je te conterai tout
cela, tu verras. Et toi, tu m'as fuie !...
Car, depuis trois ans, il l'avait soigneusement évitée, par suite de cette
lâcheté naturelle qui caractérise le sexe fort ; et Emma continuait avec
des gestes mignons de tête, plus câline qu'une chatte amoureuse :
-- Tu en aimes d'autres, avoue-le. Oh ! je les comprends, va ! je les excuse
; tu les auras séduites, comme tu m'avais séduite. Tu es un homme, toi !
tu as tout ce qu'il faut pour te faire chérir. Mais nous recommencerons,
n'est-ce pas ? Nous nous aimerons ! Tiens, je ris, je suis heureuse !...
parle donc !
Et elle était ravissante à voir, avec son regard où tremblait une larme,
comme l'eau d'un orage dans un calice bleu.
Il l'attira sur ses genoux, et il caressait du revers de la main ses bandeaux
lisses, où, dans la clarté du crépuscule, miroitait comme une flèche d'or
un dernier rayon du soleil. Elle penchait le front ; il finit par la baiser
sur les paupières, tout doucement, du bout de ses lèvres.
-- Mais tu as pleuré ! dit-il. Pourquoi ?
Elle éclata en sanglots. Rodolphe crut que c'était l'explosion de son amour
; comme elle se taisait, il prit ce silence pour une dernière pudeur, et
alors il s'écria :
-- Ah ! pardonne-moi ! tu es la seule qui me plaise. J'ai été imbécile et
méchant ! Je t'aime, je t'aimerai toujours ! Qu'as-tu ? dis-le donc !
Il s'agenouillait.
-- Eh bien !... je suis ruinée, Rodolphe ! Tu vas me prêter trois mille
francs !
-- Mais... mais..., dit-il en se relevant peu à peu, tandis que sa physionomie
prenait une expression grave.
-- Tu sais, continuait-elle vite, que mon mari avait placé toute sa fortune
chez un notaire ; il s'est enfui. Nous avons emprunté ; les clients ne payaient
pas. Du reste la liquidation n'est pas finie ; nous en aurons plus tard.
Mais, aujourd'hui, faute de trois mille francs, on va nous saisir ; c'est
à présent, à l'instant même ; et comptant sur ton amitié, je suis venue.
-- Ah ! pensa Rodolphe, qui devint très pâle tout à coup, c'est pour cela
qu'elle est venue !
Enfin il dit d'un air très calme :
-- Je ne les ai pas, chère madame.
Il ne mentait point. Il les eût eus qu'il les aurait donnés, sans doute,
bien qu'il soit généralement désagréable de faire de si belles actions :
une demande pécuniaire, de toutes les bourrasques qui tombent sur l'amour,
étant la plus froide et la plus déracinante.
Elle resta d'abord quelques minutes à le regarder.
-- Tu ne les as pas !
Elle répéta plusieurs fois :
-- Tu ne les as pas !... J'aurais dû m'épargner cette dernière honte. Tu
ne m'as jamais aimée ! Tu ne vaux pas mieux que les autres !
Elle se trahissait, elle se perdait.
Rodolphe l'interrompit, affirmant qu'il se trouvait " gêné lui-même " .
-- Ah ! je te plains ! dit Emma. Oui, considérablement !...
Et, arrêtant ses yeux sur une carabine damasquinée qui brillait dans la
panoplie :
-- Mais, lorsqu'on est si pauvre, on ne met pas d'argent à la crosse de
son fusil ! On n'achète pas une pendule avec des incrustations d'écailles
! continuait-elle en montrant l'horloge de Boulle ; ni des sifflets de vermeil
pour ses fouets -- elle les touchait ! -- ni des breloques pour sa montre
! Oh ! rien ne lui manque ! jusqu'à un porte-liqueurs dans sa chambre ;
car tu t'aimes, tu vis bien, tu as un château, des fermes, des bois ; tu
chasses à courre, tu voyages à Paris... Eh ! quand ce ne serait que cela,
s'écria-t-elle en prenant sur la cheminée ses boutons de manchettes, que
la moindre de ces niaiseries ! on en peut faire de l'argent !... Oh ! je
n'en veux pas ! garde-les.
Et elle lança bien loin les deux boutons, dont la chaîne d'or se rompit
en cognant contre la muraille.
-- Mais, moi, je t'aurais tout donné, j'aurais tout vendu, j'aurais travaillé
de mes mains, j'aurais mendié sur les routes, pour un sourire, pour un regard,
pour t'entendre dire : " Merci ! " Et tu restes là tranquillement dans ton
fauteuil, comme si déjà tu ne m'avais pas fait assez souffrir ? Sans toi,
sais-tu bien, j'aurais pu vivre heureuse ! Qui t'y forçait ? Etait-ce une
gageure ? Tu m'aimais cependant, tu le disais... Et tout à l'heure encore...
Ah ! il eût mieux valu me chasser ! J'ai les mains chaudes de tes baisers,
et voilà la place, sur le tapis, où tu jurais à mes genoux une éternité
d'amour. Tu m'y as fait croire : tu m'as, pendant deux ans, traînée dans
le rêve le plus magnifique et le plus suave !... Hein ? nos projets de voyage,
tu te rappelles ? Oh ! ta lettre, ta lettre ! elle m'a déchiré le coeur
! Et puis, quand je reviens vers lui, vers lui, qui est riche, heureux,
libre ! pour implorer un secours que le premier venu rendrait, suppliante
et lui rapportant toute ma tendresse, il me repousse, parce que ça lui coûterait
trois mille francs !
-- Je ne les ai pas ! répondit Rodolphe avec ce calme parfait dont se recouvrent,
comme d'un bouclier, les colères résignées.
Elle sortit. Les murs tremblaient, le plafond l'écrasait ; et elle repassa
par la longue allée, en trébuchant contre les tas de feuilles mortes que
le vent dispersait. Enfin elle arriva au saut-de-loup devant la grille ;
elle se cassa les ongles contre la serrure, tant elle se dépêchait pour
l'ouvrir. Puis, cent pas plus loin, essoufflée, près de tomber, elle s'arrêta.
Et alors, se détournant, elle aperçut encore une fois l'impassible château,
avec le parc, les jardins, les trois cours, et toutes les fenêtres de la
façade.
Elle resta perdue de stupeur, et n'ayant plus conscience d'elle-même que
par le battement de ses artères, qu'elle croyait entendre s'échapper comme
une assourdissante musique qui emplissait la campagne. Le sol, sous ses
pieds, était plus mou qu'une onde, et les sillons lui parurent d'immenses
vagues brunes, qui déferlaient. Tout ce qu'il y avait dans sa tête de réminiscences,
d'idées, s'échappait à la fois, d'un seul bond, comme les mille pièces d'un
feu d'artifice. Elle vit son père, le cabinet de Lheureux, leur chambre
là-bas, un autre paysage. La folie la prenait, elle eut peur, et parvint
à se ressaisir, d'une manière confuse, il est vrai ; car elle ne se rappelait
point la cause de son horrible état, c'est-à-dire la question d'argent.
Elle ne souffrait que de son amour, et sentait son âme l'abandonner par
ce souvenir, comme les blessés, en agonisant, sentent l'existence qui s'en
va par leur plaie qui saigne.
La nuit tombait, des corneilles volaient.
Il lui sembla tout à coup que des globules couleur de feu éclataient dans
l'air comme des balles fulminantes en s'aplatissant, et tournaient, tournaient,
pour aller se fondre dans la neige, entre les branches des arbres. Au milieu
de chacun d'eux, la figure de Rodolphe apparaissait. Ils se multiplièrent,
et ils se rapprochaient, la pénétraient ; tout disparut. Elle reconnut les
lumières des maisons, qui rayonnaient de loin dans le brouillard.
Alors sa situation, telle qu'un abîme, se représenta. Elle haletait à se
rompre la poitrine. Puis, dans un transport d'héroïsme qui la rendait presque
joyeuse, elle descendit la côte en courant, traversa la planche aux vaches,
le sentier, l'allée, les halles, et arriva devant la boutique du pharmacien.
Il n'y avait personne. Elle allait entrer ; mais, au bruit de la sonnette,
on pouvait venir ; et, se glissant par la barrière, retenant son haleine,
tâtant les murs, elle s'avança jusqu'au seuil de la cuisine, où brûlait
une chandelle posée sur le fourneau. Justin, en manches de chemise, emportait
un plat.
-- Ah ! ils dînent. Attendons.
Il revint. Elle frappa contre la vitre. Il sortit.
-- La clef ! celle d'en haut, où sont les...
-- Comment !
Et il la regardait, tout étonné par la pâleur de son visage, qui tranchait
en blanc sur le fond noir de la nuit.
Elle lui apparut extraordinairement belle, et majestueuse comme un fantôme
; sans comprendre ce qu'elle voulait, il pressentait quelque chose de terrible.
Mais elle reprit vivement, à voix basse, d'une voix douce, dissolvante :
-- Je la veux ! Donne-la-moi.
Comme la cloison était mince, on entendait le cliquetis des fourchettes
sur les assiettes dans la salle à manger. Elle prétendit avoir besoin de
tuer les rats qui l'empêchaient de dormir.
-- Il faudrait que j'avertisse monsieur.
-- Non ! reste !
Puis, d'un air indifférent :
-- Eh ! ce n'est pas la peine, je lui dirai tantôt. Allons, éclaire-moi
!
Elle entra dans le corridor où s'ouvrait la porte du laboratoire. Il y avait
contre la muraille une clef étiquetée capharnaüm .
-- Justin ! cria l'apothicaire, qui s'impatientait.
- Montons !
Et il la suivit.
La clef tourna dans la serrure, et elle alla droit vers la troisième tablette,
tant son souvenir la guidait bien, saisit le bocal bleu, en arracha le bouchon,
y fourra sa main, et, la retirant pleine d'une poudre blanche, elle se mit
à manger à même.
-- Arrêtez ! s'écria-t-il en se jetant sur elle.
-- Tais-toi ! on viendrait...
Il se désespérait, voulait appeler.
-- N'en dis rien, tout retomberait sur ton maître !
Puis elle s'en retourna subitement apaisée, et presque dans la sérénité
d'un devoir accompli.
Quand Charles, bouleversé par la nouvelle de la saisie, était rentré à la
maison, Emma venait d'en sortir. Il cria, pleura, s'évanouit, mais elle
ne revint pas : où pouvait-elle être ? Il envoya Félicité chez Homais, chez
M. Tuvache, chez Lheureux, au Lion d'Or partout ; et, dans les intermittences
de son angoisse, il voyait sa considération anéantie, leur fortune perdue,
l'avenir de Berthe brisé ! Par quelle cause !... pas un mot ! il attendit
jusqu'à six heures du soir. Enfin, n'y pouvant plus tenir, et imaginant
qu'elle était partie pour Rouen, il alla sur la grande route, fit une demi-lieue,
ne rencontra personne, attendit encore et s'en revint.
Elle était rentrée.
-- Qu'y avait-il ?... Pourquoi ?... Explique-moi ?...
Elle s'assit à son secrétaire, et écrivit une lettre qu'elle cacheta lentement,
ajoutant la date du jour et l'heure. Puis elle dit d'un ton solennel :
-- Tu la liras demain ; d'ici là, je t'en prie, ne m'adresse pas une seule
question !... Non, pas une !
-- Mais...
-- Oh ! laisse-moi !
Et elle se coucha tout du long sur son lit.
Une saveur âcre qu'elle sentait dans sa bouche la réveilla. Elle entrevit
Charles et referma les yeux. Elle s'épiait curieusement, pour discerner
si elle ne souffrait pas. Mais non ! rien encore. Elle entendait le battement
de la pendule, le bruit du feu, et Charles, debout près de sa couche, qui
respirait.
-- Ah ! c'est bien peu de chose, la mort ! pensait-elle : je vais m'endormir,
et tout sera fini !
Elle but une gorgée d'eau et se tourna vers la muraille.
Cet affreux goût d'encre continuait.
-- J'ai soif !... oh ! j'ai bien soif ! soupira-t-elle.
-- Qu'as-tu donc ? dit Charles, qui lui tendait un verre.
-- Ce n'est rien !... Ouvre la fenêtre... j'étouffe !
Et elle fut prise d'une nausée si soudaine, qu'elle eut à peine le temps
de saisir son mouchoir sous l'oreiller.
-- Enlève-le ! dit-elle vivement ; jette-le !
Il la questionna ; elle ne répondit pas. Elle se tenait immobile, de peur
que la moindre émotion ne la fit vomir. Cependant, elle sentait un froid
de glace qui lui montait des pieds jusqu'au coeur.
-- Ah ! voilà que ça commence ! murmura-t-elle.
-- Que dis-tu ?
Elle roulait sa tête avec un geste doux, plein d'angoisse, et tout en ouvrant
continuellement les mâchoires, comme si elle eût porté sur sa langue quelque
chose de très lourd. A huit heures, les vomissements reparurent.
Charles observa qu'il y avait au fond de la cuvette une sorte de gravier
blanc, attaché aux parois de la porcelaine.
-- C'est extraordinaire ! c'est singulier ! répéta-t-il.
Mais elle dit d'une voix forte :
-- Non, tu te trompes !
Alors, délicatement et presque en la caressant, il lui passa la main sur
l'estomac. Elle jeta un cri aigu. Il se recula tout effrayé.
Puis elle se mit à geindre, faiblement d'abord. Un grand frisson lui secouait
les épaules, et elle devenait plus pâle que le drap où s'enfonçaient ses
doigts crispés. Son pouls, inégal, était presque insensible maintenant.
Des gouttes suintaient sur sa figure bleuâtre, qui semblait comme figée
dans l'exhalaison d'une vapeur métallique. Ses dents claquaient, ses yeux
agrandis regardaient vaguement autour d'elle, et à toutes les questions,
elle ne répondait qu'en hochant la tête ; même elle sourit deux ou trois
fois. Peu à peu, ses gémissements furent plus forts. Un hurlement sourd
lui échappa ; elle prétendit qu'elle allait mieux et qu'elle se lèverait
tout à l'heure. Mais les convulsions la saisirent ; elle s'écria :
-- Ah ! c'est atroce, mon Dieu !
Il se jeta à genoux contre son lit.
-- Parle ! qu'as tu mangé ? Réponds, au nom du ciel !
Et il la regardait avec des yeux d'une tendresse comme elle n'en avait jamais
vu.
-- Eh bien, là... là !... dit-elle d'une voix défaillante.
Il bondit au secrétaire, brisa le cachet et lut tout haut ! Qu'on n'accuse
personne... Il s'arrêta, se passa la main sur les yeux, et relut encore.
-- Comment ! Au secours ! A moi !
Et il ne pouvait que répéter ce mot : " Empoisonnée ! empoisonnée ! " .
Félicité courut chez Homais, qui l'exclama sur la place ; madame Lefrançois
l'entendit au Lion d'Or ; quelques-uns se levèrent pour l'apprendre
à leurs voisins, et toute la nuit le village fut en éveil.
Eperdu, balbutiant, près de tomber, Charles tournait dans la chambre. Il
se heurtait aux meubles, s'arrachait les cheveux, et jamais le pharmacien
n'avait cru qu'il pût y avoir de si épouvantable spectacle.
Il revint chez lui pour écrire à M. Canivet et au docteur Larivière. Il
perdait la tête ; il fit plus de quinze brouillons. Hippolyte partit à Neufchâtel,
et Justin talonna si fort le cheval de Bovary, qu'il le laissa dans la côte
du Bois-Guillaume, fourbu et aux trois quarts crevé.
Charles voulut feuilleter son dictionnaire de médecine ; il n'y voyait pas,
les lignes dansaient.
-- Du calme ! dit l'apothicaire. Il s'agit seulement d'administrer quelque
puissant antidote. Quel est le poison ?
Charles montra la lettre. C'était de l'arsenic.
-- Eh bien reprit Homais, il faudrait en faire l'analyse.
Car il savait qu'il faut, dans tous les empoisonnements, faire une analyse
; et l'autre, qui ne comprenait pas, répondit :
-- Ah ! faites ! faites ! sauvez-la...
Puis, revenu près d'elle, il s'affaissa par terre sur le tapis, et il restait
la tête appuyée contre le bord de sa couche à sangloter.
-- Ne pleure pas ! lui dit-elle. Bientôt je ne te tourmenterai plus !
-- Pourquoi ? Qui t'a forcée ?
Elle répliqua :
-- Il le fallait, mon ami.
-- N'étais-tu pas heureuse ? Est-ce ma faute ? J'ai fait tout ce que j'ai
pu, pourtant !
-- Oui..., c'est vrai..., tu es bon, toi !
Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement. La douceur de cette
sensation surchargeait sa tristesse ; il sentait tout son être s'écrouler
de désespoir à l'idée qu'il fallait la perdre, quand, au contraire, elle
avouait pour lui plus d'amour que jamais ; et il ne trouvait rien ; il ne
savait pas, il n'osait, l'urgence d'une résolution immédiate achevant de
le bouleverser.
Elle en avait fini, songeait-elle avec toutes les trahisons, les bassesses
et les innombrables convoitises qui la torturaient. Elle ne haïssait personne,
maintenant ; une confusion de crépuscule s'abattait en sa pensée, et de
tous les bruits de la terre Emma n'entendait plus que l'intermittente lamentation
de ce pauvre coeur, douce et indistincte, comme le dernier écho d'une symphonie
qui s'éloigne.
-- Amenez-moi la petite, dit-elle en se soulevant du coude.
-- Tu n'es pas plus mal, n'est-ce pas ? demanda Charles.
-- Non ! non !
L'enfant arriva sur le bras de sa bonne, dans sa longue chemise de nuit,
d'où sortaient ses pieds nus, sérieuse et presque rêvant encore. Elle considérait
avec étonnement la chambre tout en désordre, et clignait des yeux, éblouie
par les flambeaux qui brûlaient sur les meubles. Ils lui rappelaient sans
doute les matins du jour de l'an ou de la mi-carême, quand, ainsi réveillée
de bonne heure à la clarté des bougies, elle venait dans le lit de sa mère
pour y recevoir ses étrennes, car elle se mit à dire :
-- Où est-ce donc, maman ?
Et, comme tout le monde se taisait :
-- Mais je ne vois pas mon petit soulier.
Félicité la penchait vers le lit, tandis qu'elle regardait toujours du côté
de la cheminée.
-- Est-ce nourrice qui l'aurait pris ? demanda-t-elle. Et, à ce nom, qui
la reportait dans le souvenir de ses adultères et de ses calamités, madame
Bovary détourna sa tête, comme au dégoût d'un autre poison plus fort qui
lui remontait à la bouche. Berthe, cependant, restait posée sur le lit.
-- Oh ! comme tu as de grands yeux, maman ! comme tu es pâle ! comme tu
sues !...
Sa mère la regardait.
-- J'ai peur ! dit la petite en se reculant.
Emma prit sa main pour la baiser ; elle se débattait.
-- Assez ! qu'on l'emmène ! s'écria Charles, qui sanglotait dans l'alcôve.
Puis les symptômes s'arrêtèrent un moment ; elle paraissait moins agitée
; et, à chaque parole insignifiante, à chaque souffle de sa poitrine un
peu plus calme, il reprenait espoir. Enfin, lorsque Canivet entra, il se
jeta dans ses bras en pleurant.
-- Ah ! c'est vous ! merci ! vous êtes bon ! Mais tout va mieux. Tenez,
regardez-la...
Le confrère ne fut nullement de cette opinion, et, n'y allant pas, comme
il le disait lui-même, par quatre chemins , il prescrivit de l'émétique,
afin de dégager complètement l'estomac.
Elle ne tarda pas à vomir du sang. Ses lèvres se serrèrent davantage. Elle
avait les membres crispés, le corps couvert de taches brunes, et son pouls
glissait sous les doigts comme un fil tendu, comme une corde de harpe près
de se rompre.
Puis elle se mettait à crier, horriblement. Elle maudissait le poison, l'invectivait,
le suppliait de se hâter, et repoussait de ses bras raidis tout ce que Charles,
plus agonisant qu'elle, s'efforçait de lui faire boire. Il était debout,
son mouchoir sur les lèvres, râlant, pleurant et suffoqué par des sanglots
qui le secouaient jusqu'aux talons ; Félicité courait çà et là dans la chambre
; Homais, immobile, poussait de gros soupirs, et M. Canivet, gardant toujours
son aplomb, commençait néanmoins à se sentir troublé.
-- Diable !... cependant... elle est purgée, et, du moment que la cause
cesse...
-- L'effet doit cesser, dit Homais ; c'est évident.
-- Mais sauvez-la ! s'exclamait Bovary.
Aussi, sans écouter le pharmacien qui hasardait encore cette hypothèse :
" C'est peut-être un paroxysme salutaire ", Canivet allait administrer de
la thériaque, lorsqu'on entendit le claquement d'un fouet ; toutes les vitres
frémirent, et une berline de poste, qu'enlevaient à plein poitrail trois
chevaux crottés jusqu'aux oreilles, débusqua d'un bond au coin des halles.
C'était le docteur Larivière.
L'apparition d'un dieu n'eût pas causé plus d'émoi. Bovary leva les mains,
Canivet s'arrêta court, et Homais retira son bonnet grec bien avant que
le docteur fût entré.
Il appartenait à la grande école chirurgicale sortie du tablier de Bichat,
à cette génération, maintenant disparue, de praticiens philosophes qui,
chérissant leur art d'un amour fanatique, l'exerçaient avec exaltation et
sagacité ! Tout tremblait dans son hôpital quand il se mettait en colère,
et ses élèves le vénéraient si bien, qu'ils s'efforçaient, à peine établis,
de l'imiter le plus possible ; de sorte que l'on retrouvait sur eux, par
les villes d'alentour, sa longue douillette de mérinos et son large habit
noir, dont les parements déboutonnés couvraient un peu ses mains charnues,
de fort belles mains, et qui n'avaient jamais de gants, comme pour être
plus promptes à plonger dans les misères. Dédaigneux des croix, des titres
et des académies, hospitalier, libéral, paternel avec les pauvres et pratiquant
la vertu sans y croire, il eût presque passé pour un saint si la finesse
de son esprit ne l'eût fait craindre comme un démon. Son regard, plus tranchant
que ses bistouris, vous descendait droit dans l'âme et désarticulait tout
mensonge à travers les allégations et les pudeurs. Et il allait ainsi, plein
de cette majesté débonnaire que donnent la conscience d'un grand talent,
de la fortune, et quarante ans d'une existence laborieuse et irréprochable.
Il fronça les sourcils dès la porte, en apercevant la face cadavéreuse d'Emma
étendue sur le dos, la bouche ouverte. Puis, tout en ayant l'air d'écouter
Canivet, il se passait l'index sous les narines et répétait :
-- C'est bien, c'est bien.
Mais il fit un geste lent des épaules. Bovary l'observa :
Ils se regardèrent ; et cet homme, si habitué pourtant à l'aspect des douleurs,
ne put retenir une larme qui tomba sur son jabot.
Il voulut emmener Canivet dans la pièce voisine. Charles le suivit.
-- Elle est bien mal, n'est-ce pas ? Si l'on posait des sinapismes ? je
ne sais quoi ! Trouvez donc quelque chose, vous qui en avez tant sauvé !
Charles lui entourait le corps de ses deux bras, et il le contemplait d'une
manière effarée, suppliante, à demi pâmé contre sa poitrine.
-- Allons, mon pauvre garçon, du courage ! Il n'y a plus rien à faire.
Et le docteur Larivière se détourna.
-- Vous partez ?
-- Je vais revenir.
Il sortit, comme pour donner un ordre au postillon, avec le sieur Canivet,
qui ne se souciait pas non plus de voir Emma mourir entre ses mains.
Le pharmacien les rejoignit sur la place. Il ne pouvait, par tempérament,
se séparer des gens célèbres. Aussi conjura-t-il M. Larivière de lui faire
cet insigne honneur d'accepter à déjeuner.
On envoya bien vite prendre des pigeons au Lion d'Or , tout ce qu'il
y avait de côtelettes à la boucherie, de la crème chez Tuvache, des oeufs
chez Lestiboudois, et l'apothicaire aidait lui-même aux préparatifs, tandis
que madame Homais disait, en tirant les cordons de sa camisole :
-- Vous ferez excuse, monsieur ; car, dans notre malheureux pays, du moment
qu'on n'est pas prévenu la veille...
-- Les verres à pattes ! ! ! souffla Homais.
-- Au moins, si nous étions à la ville, nous aurions la ressource des pieds
farcis.
-- Tais-toi !... A table, docteur !
Il jugea bon, après les premiers morceaux, de fournir quelques détails sur
la catastrophe :
-- Nous avons eu d'abord un sentiment de siccité au pharynx, puis des douleurs
intolérables à l'épigastre, superpurgation, coma.
-- Comment s'est-elle donc empoisonnée ?
-- Je l'ignore, docteur, et même je ne sais pas trop où elle a pu se procurer
cet acide arsénieux.
Justin, qui apportait alors une pile d'assiettes, fut saisi d'un tremblement.
- Qu'as-tu ? dit le pharmacien.
Le jeune homme, à cette question, laissa tout tomber par terre, avec un
grand fracas.
-- Imbécile ! s'écria Homais, maladroit ! lourdaud ! fichu âne !
Mais, soudain, se maîtrisant :
- J'ai voulu, docteur, tenter une analyse, et primo , j'ai délicatement
introduit dans un tube...
-- Il aurait mieux valu, dit le chirurgien, lui introduire vos doigts dans
la gorge.
Son confrère se taisait, ayant tout à l'heure reçu confidentiellement une
forte semonce à propos de son émétique, de sorte que ce bon Canivet, si
arrogant et verbeux lors du pied bot, était très modeste aujourd'hui ; il
souriait sans discontinuer, d'une manière approbative.
Homais s'épanouissait dans son orgueil d'amphitryon, et l'affligeante idée
de Bovary contribuait vaguement à son plaisir, par un retour égoïste qu'il
faisait sur lui-même. Puis la présence du Docteur le transportait. Il étalait
son érudition, il citait pêle-mêle les cantharides, l'upas, le mancenillier,
la vipère...
-- Et même j'ai lu que différentes personnes s'étaient trouvées intoxiquées,
docteur, et comme foudroyées par des boudins qui avaient subi une trop véhémente
fumigation ! Du moins, c'était dans un fort beau rapport, composé par une
de nos sommités pharmaceutiques, un de nos maîtres, l'illustre Cadet de
Gassicourt !
Madame Homais réapparut, portant une de ces vacillantes machines que l'on
chauffe avec de l'esprit-de-vin ; car Homais tenait à faire son café sur
la table, l'ayant, d'ailleurs, torréfié lui-même, porphyrisé lui-même, mixtionné
lui-même.
-- Saccharum , docteur, dit-il en offrant du sucre.
Puis il fit descendre tous ses enfants, curieux d'avoir l'avis du chirurgien
sur leur constitution.
Enfin, M. Larivière allait partir, quand madame Homais lui demanda une consultation
pour son mari. Il s'épaississait le sang à s'endormir chaque soir après
le dîner.
-- Oh ! ce n'est pas le sens qui le gêne.
Et, souriant un peu de ce calembour inaperçu, le docteur ouvrit la porte.
Mais la pharmacie regorgeait de monde, et il eut grand-peine à pouvoir se
débarrasser du sieur Tuvache, qui redoutait pour son épouse une fluxion
de poitrine, parce qu'elle avait coutume de cracher dans les cendres ; puis
de M. Binet, qui éprouvait parfois des fringales, et de madame Caron, qui
avait des picotements ; de Lheureux, qui avait des vertiges ; de Lestiboudois,
qui avait un rhumatisme ; de madame Lefrançois, qui avait des aigreurs.
Enfin les trois chevaux détalèrent, et l'on trouva généralement qu'il n'avait
point montré de complaisance.
L'attention publique fut distraite par l'apparition de M. Bournisien, qui
passait sous les halles avec les saintes huiles.
Homais, comme il le devait à ses principes, compara les prêtres à des corbeaux
qu'attire l'odeur des morts ; la vue d'un ecclésiastique lui était personnellement
désagréable, car la soutane le faisait rêver au linceul, et il exécrait
l'une un peu par épouvante de l'autre.
Néanmoins, ne reculant pas devant ce qu'il appelait sa mission ,
il retourna chez Bovary en compagnie de Canivet, que M. Larivière, avant
de partir, avait engagé fortement à cette démarche ; et même, sans les représentations
de sa femme, il eût emmené avec lui ses deux fils, afin de les accoutumer
aux fortes circonstances, pour que ce fût une leçon, un exemple, un tableau
solennel qui leur restât plus tard dans la tête.
La chambre, quand ils entrèrent, était toute pleine d'une solennité lugubre.
Il y avait sur la table à ouvrage, recouverte d'une serviette blanche, cinq
ou six petites boules de coton dans un plat d'argent, près d'un gros crucifix,
entre deux chandeliers qui brûlaient. Emma, le menton contre sa poitrine,
ouvrait démesurément les paupières : et ses pauvres mains se traînaient
sur les draps, avec ce geste hideux et doux des agonisants qui semblent
vouloir déjà se recouvrir du suaire. Pâle comme une statue, et les yeux
rouges comme des charbons, Charles, sans pleurer, se tenait en face d'elle
au pied du lit, tandis que le prêtre, appuyé sur un genou, marmottait des
paroles basses.
Elle tourna sa figure lentement, et parut saisie de joie à voir tout à coup
l'étole violette, sans doute retrouvant au milieu d'un apaisement extraordinaire
la volupté perdue de ses premiers élancements mystiques, avec des visions
de béatitude éternelle qui commençaient.
Le prêtre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle allongea le cou
comme quelqu'un qui a soif, et, collant ses lèvres sur le corps de l'Homme-Dieu,
elle y déposa de toute sa force expirante le plus grand baiser d'amour qu'elle
eût jamais donné. Ensuite il récita le Misereratur et l'Indulgentiam
, trempa son pouce droit dans l'huile et commença les onctions : d'abord
sur les yeux, qui avaient tant convoité toutes les somptuosités terrestres
; puis sur les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses
; puis sur la bouche, qui s'était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi
d'orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains, qui se délectaient
aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois
quand elle courait à l'assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne
marcheraient plus.
Le curé s'essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de coton trempés
d'huile, et revint s'asseoir près de la moribonde pour lui dire qu'elle
devait à présent joindre ses souffrances à celles de Jésus-Christ et s'abandonner
à la miséricorde divine.
En finissant ses exhortations, il essaya de lui mettre dans la main un cierge
bénit, symbole des gloires célestes dont elle allait tout à l'heure être
environnée. Emma, trop faible, ne put fermer les doigts, et le cierge, sans
M. Bournisien, serait tombé à terre.
Cependant elle n'était plus aussi pâle, et son visage avait une expression
de sérénité, comme si le sacrement l'eût guérie.
Le prêtre ne manqua point d'en faire l'observation ; il expliqua même à
Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait l'existence des personnes
lorsqu'il le jugeait convenable pour leur salut ; et Charles se rappela
un jour où, ainsi près de mourir, elle avait reçu la communion.
-- Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il.
En effet, elle regarda tout autour d'elle, lentement, comme quelqu'un qui
se réveille d'un songe, puis, d'une voix distincte, elle demanda son miroir,
et elle resta penchée dessus quelque temps jusqu'au moment où de grosses
larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la tête en poussant
un soupir et retomba sur l'oreiller.
Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La langue tout entière
lui sortit hors de la bouche ; ses yeux, en roulant, pâlissaient comme deux
globes de lampe qui s'éteignent, à la croire déjà morte, sans l'effrayante
accélération de ses côtes, secouées par un souffle furieux, comme si l'âme
eût fait des bonds pour se détacher. Félicité s'agenouilla devant le crucifix,
et le pharmacien lui-même fléchit un peu les jarrets, tandis que M. Canivet
regardait vaguement sur la place. Bournisien s'était remis en prière, la
figure inclinée contre le bord de la couche, avec sa longue soutane noire
qui traînait derrière lui dans l'appartement. Charles était de l'autre côté,
à genoux, les bras étendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les
serrait, tressaillant à chaque battement de son coeur, comme au contrecoup
d'une ruine qui tombe. A mesure que le râle devenait plus fort, l'ecclésiastique
précipitait ses oraisons : elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary,
et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes
latines, qui tintaient comme un glas de cloche.
Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le
frôlement d'un bâton ; et une voix s'éleva, une voix rauque, qui chantait
:
Souvent la chaleur d'un beau jour
Fait rêver fillette à l'amour.
Emma se releva comme un cadavre que l'on galvanise, les cheveux dénoués,
la prunelle fixe, béante.
Pour amasser diligemment
Les épis que la faux moissonne,
Ma Nanette va s'inclinant
Vers le sillon qui nous les donne.
-- L'aveugle ! s'écria-t-elle.
Et Emma se mit à rire, d'un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant
voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles
comme un épouvantement.
Il souffla bien fort ce jour-là.
Et le jupon court s'envola !
Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent. Elle n'existait
plus.
IX.
Il y a toujours, après la mort de quelqu'un, comme une stupéfaction qui
se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du néant et
de se résigner à y croire. Mais, quand il s'aperçut pourtant de son immobilité,
Charles se jeta sur elle en criant :
-- Adieu ! adieu !
Homais et Canivet l'entraînèrent hors de la chambre.
-- Modérez-vous !
-- Oui, disait-il en se débattant, je serai raisonnable, je ne ferai pas
de mal. Mais laissez-moi ! je veux la voir ! c'est ma femme !
Et il pleurait.
-- Pleurez, reprit le pharmacien, donnez cours à la nature, cela vous soulagera
!
Devenu plus faible qu'un enfant, Charles se laissa conduire en bas, dans
la salle, et M. Homais, bientôt, s'en retourna chez lui.
Il fut, sur la place, accosté par l'aveugle, qui, s'étant traîné jusqu'à
Yonville, dans l'espoir de la pommade antiphlogistique, demandait à chaque
passant où demeurait l'apothicaire.
- Allons, bon ! comme si je n'avais pas d'autres chiens à fouetter ! Ah
! tant pis, reviens plus tard !
Et il entra précipitamment dans la pharmacie.
Il avait à écrire deux lettres, à faire une potion calmante pour Bovary,
à trouver un mensonge qui pût cacher l'empoisonnement et à le rédiger en
article pour le Fanal , sans compter les personnes qui l'attendaient,
afin d'avoir des informations ; et, quand les Yonvillais eurent tous entendu
son histoire d'arsenic qu'elle avait pris pour du sucre, en faisant une
crème à la vanille, Homais, encore une fois, retourna chez Bovary.
Il le trouva seul ( M. Canivet venait de partir ) , assis dans le fauteuil,
près de la fenêtre, et contemplant d'un regard idiot les pavés de la salle.
-- Il faudrait à présent, dit le pharmacien, fixer vous-même l'heure de
la cérémonie.
-- Pourquoi ? Quelle cérémonie ?
Puis, d'une voix balbutiante et effrayée :
-- Oh ! non, n'est-ce pas ? non, je veux la garder.
Homais, par contenance, prit une carafe sur l'étagère pour arroser les géraniums.
-- Ah ! merci, dit Charles, vous êtes bon !
Et il n'acheva pas, suffoquant sous une abondance de souvenirs que ce geste
du pharmacien lui rappelait.
Alors, pour le distraire, Homais jugea convenable de causer un peu horticulture
; les plantes avaient besoin d'humidité. Charles baissa la tête en signe
d'approbation.
-- Du reste, les beaux jours maintenant vont revenir.
-- Ah ! fit Bovary.
L'apothicaire, à bout d'idées, se mit à écarter doucement les petits rideaux
du vitrage.
-- Tiens, voilà M. Tuvache qui passe.
Charles répéta comme une machine :
-- M. Tuvache qui passe.
Homais n'osa lui reparler des dispositions funèbres ; ce fut l'ecclésiastique
qui parvint à l'y résoudre.
Il s'enferma dans son cabinet, prit une plume, et, après avoir sangloté
quelque temps, il écrivit :
Je veux qu'on l'enterre dans sa robe de noces, avec des souliers blancs,
une couronne. On lui étalera ses cheveux sur les épaules ; trois cercueils,
un de chêne, un d'acajou, un de plomb. Qu'on ne me dise rien, j'aurai de
la force. On lui mettra par-dessus toute une grande pièce de velours vert.
Je le veux. Faites-le.
Ces messieurs s'étonnèrent beaucoup des idées romanesques de Bovary, et
aussitôt le pharmacien alla lui dire :
-- Ce velours me paraît une superfétation. La dépense, d'ailleurs...
-- Est-ce que cela vous regarde ? s'écria Charles. Laissez-moi ! vous ne
l'aimiez pas ! Allez-vous-en !
L'ecclésiastique le prit par-dessous le bras pour lui faire faire un tour
de promenade dans le jardin. Il discourait sur la vanité des choses terrestres.
Dieu était bien grand, bien bon ; on devait sans murmure se soumettre à
ses décrets, même le remercier.
Charles éclata en blasphèmes.
-- Je l'exècre, votre Dieu !
-- L'esprit de révolte est encore en vous, soupira l'ecclésiastique.
Bovary était loin. Il marchait à grands pas, le long du mur, près de l'escalier,
et il grinçait des dents, il levait au ciel des regards de malédiction ;
mais pas une feuille seulement n'en bougea.
Une petite pluie tombait. Charles, qui avait la poitrine nue, finit par
grelotter ; il rentra s'asseoir dans la cuisine. A six heures, on entendit
un bruit de ferraille sur la place : c'était l'Hirondelle qui arrivait
; et il resta le front contre les carreaux, à voir descendre les uns après
les autres tous les voyageurs. Félicité lui étendit un matelas dans le salon
; il se jeta dessus et s'endormit.
Bien que philosophe, M. Homais respectait les morts. Aussi, sans garder
rancune au pauvre Charles, il revint le soir pour faire la veillée du cadavre,
apportant avec lui trois volumes, et un portefeuille, afin de prendre des
notes.
M. Bournisien s'y trouvait, et deux grands cierges brûlaient au chevet du
lit, que l'on avait tiré hors de l'alcôve.
L'apothicaire, à qui le silence pesait, ne tarda pas à formuler quelques
plaintes sur " cette infortunée jeune femme " ; et le prêtre répondit qu'il
ne restait plus maintenant qu'à prier pour elle.
-- Cependant, reprit Homais, de deux choses l'une : ou elle est morte en
état de grâce ( comme s'exprime l'Eglise ) , et alors elle n'a nul besoin
de nos prières ; ou bien elle est décédée impénitente ( c'est, je crois,
l'expression ecclésiastique ) , et alors...
Bournisien l'interrompit, répliquant d'un ton bourru qu'il n'en fallait
pas moins prier.
-- Mais, objecta le pharmacien, puisque Dieu connaît tous nos besoins, à
quoi peut servir la prière ?
-- Comment ! fit l'ecclésiastique, la prière ! Vous n'êtes donc pas chrétien
?
-- Pardonnez ! dit Homais. J'admire le christianisme. Il a d'abord affranchi
les esclaves, introduit dans le monde une morale...
-- Il ne s'agit pas de cela ! Tous les textes...
-- Oh ! oh ! quant aux textes, ouvrez l'histoire ; on sait qu'ils ont été
falsifiés par les Jésuites.
Charles entra, et, s'avançant vers le lit, il tira lentement les rideaux.
Emma avait la tête penchée sur l'épaule droite. Le coin de sa bouche, qui
se tenait ouverte, faisait comme un trou noir au bas de son visage, les
deux pouces restaient infléchis dans la paume des mains ; une sorte de poussière
blanche lui parsemait les cils, et ses yeux commençaient à disparaître dans
une pâleur visqueuse qui ressemblait à une toile mince, comme si des araignées
avaient filé dessus. Le drap se creusait depuis ses seins jusqu'à ses genoux,
se relevant ensuite à la pointe des orteils ; et il semblait à Charles que
des masses infinies, qu'un poids énorme pesait sur elle.
L'horloge de l'église sonna deux heures. On entendait le gros murmure de
la rivière qui coulait dans les ténèbres, au pied de la terrasse. M. Bournisien,
de temps à autre, se mouchait bruyamment, et Homais faisait grincer sa plume
sur le papier.
-- Allons, mon bon ami, dit-il, retirez-vous, ce spectacle vous déchire
!
Charles une fois parti, le pharmacien et le curé recommencèrent leurs discussions.
-- Lisez Voltaire ! disait l'un ; lisez d'Holbach, lisez l'Encyclopédie
!
-- Lisez les Lettres de quelques juifs portugais ! disait l'autre
; lisez la Raison du christianisme , par Nicolas, ancien magistrat
!
Ils s'échauffaient, ils étaient rouges, ils parlaient à la fois, sans s'écouter
; Bournisien se scandalisait d'une telle audace ; Homais s'émerveillait
d'une telle bêtise ; et ils n'étaient pas loin de s'adresser des injures,
quand Charles, tout à coup, reparut. Une fascination l'attirait. Il remontait
continuellement l'escalier.
Il se posait en face d'elle pour la mieux voir, et il se perdait en cette
contemplation, qui n'était plus douloureuse à force d'être profonde.
Il se rappelait des histoires de catalepsie, les miracles du magnétisme
; et il se disait qu'en le voulant extrêmement, il parviendrait peut-être
à la ressusciter. Une fois même il se pencha vers elle, et il cria tout
bas " Emma ! Emma ! " Son haleine, fortement poussée, fit trembler la flamme
des cierges contre le mur.
Au petit jour, madame Bovary mère arriva ; Charles, en l'embrassant, eut
un nouveau débordement de pleurs. Elle essaya, comme avait tenté le pharmacien,
de lui faire quelques observations sur les dépenses de l'enterrement. Il
s'emporta si fort qu'elle se tut, et même il la chargea de se rendre immédiatement
à la ville pour acheter ce qu'il fallait.
Charles resta seul toute l'après-midi ; on avait conduit Berthe chez madame
Homais ; Félicité se tenait en haut, dans la chambre, avec la mère Lefrançois.
Le soir, il reçut des visites. Il se levait, vous serrait les mains sans
pouvoir parler, puis l'on s'asseyait auprès des autres, qui faisaient devant
la cheminée un grand demi-cercle. La figure basse et le jarret sur le genou,
ils dandinaient leur jambe, tout en poussant par intervalles un gros soupir
; et chacun s'ennuyait d'une façon démesurée ; c'était pourtant à qui ne
partirait pas.
Homais, quand il revint à neuf heures ( on ne voyait que lui sur la place,
depuis deux jours ) , était chargé d'une provision de camphre, de benjoin
et d'herbes aromatiques. Il portait aussi un vase plein de chlore, pour
bannir les miasmes. A ce moment, la domestique, madame Lefrançois et la
mère Bovary tournaient autour d'Emma, en achevant de l'habiller ; et elles
abaissèrent le long voile raide, qui la recouvrit jusqu'à ses souliers de
satin.
Félicité sanglotait :
-- Ah ! ma pauvre maîtresse ! ma pauvre maîtresse !
-- Regardez-la, disait en soupirant l'aubergiste, comme elle est mignonne
encore ! Si l'on ne jurerait pas qu'elle va se lever tout à l'heure.
Puis elles se penchèrent pour lui mettre sa couronne.
Il fallut soulever un peu la tête, et alors un flot de liquides noirs sortit,
comme un vomissement, de sa bouche.
-- Ah ! mon Dieu ! la robe, prenez garde ! s'écria madame Lefrançois. Aidez-nous
donc ! disait-elle au pharmacien. Est-ce que vous avez peur, par hasard
?
-- Moi, peur ? répliqua-t-il en haussant les épaules. Ah bien, oui ! J'en
ai vu d'autres à l'Hôtel-Dieu, quand j'étudiais la pharmacie ! Nous faisions
du punch dans l'amphithéâtre aux dissections ! Le néant n'épouvante pas
un philosophe ; et même, je le dis souvent, j'ai l'intention de léguer mon
corps aux hôpitaux, afin de servir plus tard à la Science.
En arrivant, le curé demanda comment se portait Monsieur ; et, sur la réponse
de l'apothicaire, il reprit :
-- Le coup, vous comprenez, est encore trop récent !
Alors Homais le félicita de n'être pas exposé, comme tout le monde, à perdre
une compagne chérie ; d'où s'ensuivit une discussion sur le célibat des
prêtres.
-- Car, disait le pharmacien, il n'est pas naturel qu'un homme se passe
de femmes ! On a vu des crimes...
-- Mais, sabre de bois ! s'écria l'ecclésiastique, comment voulez-vous qu'un
individu pris dans le mariage puisse garder, par exemple, le secret de la
confession ?
Homais attaqua la confession. Bournisien la défendit ; il s'étendit sur
les restitutions qu'elle faisait opérer. Il cita différentes anecdotes de
voleurs devenus honnêtes tout à coup. Des militaires, s'étant approchés
du tribunal de la pénitence, avaient senti les écailles leur tomber des
yeux. Il y avait à Fribourg un ministre...
Son compagnon dormait. Puis, comme il étouffait un peu dans l'atmosphère
trop lourde de la chambre, il ouvrit la fenêtre, ce qui réveilla le pharmacien.
-- Allons, une prise ! lui dit-il. Acceptez, cela dissipe.
Des aboiements continus se traînaient au loin, quelque part.
-- Entendez-vous un chien qui hurle ? dit le pharmacien.
-- On prétend qu'ils sentent les morts, répondit l'ecclésiastique. C'est
comme les abeilles ; elles s'envolent de la ruche au décès des personnes.
-- Homais ne releva pas ces préjugés, car il s'était rendormi.
M. Bournisien, plus robuste, continua quelque temps à remuer tout bas les
lèvres ; puis, insensiblement, il baissa le menton, lâcha son gros livre
noir et se mit à ronfler. Ils étaient en face l'un de l'autre, le ventre
en avant, la figure bouffie, l'air renfrogné, après tant de désaccord se
rencontrant enfin dans la même faiblesse humaine ; et ils ne bougeaient
pas plus que le cadavre à côté d'eux qui avait l'air de dormir.
Charles, en entrant, ne les réveilla point. C'était la dernière fois. Il
venait lui faire ses adieux.
Les herbes aromatiques fumaient encore, et des tourbillons de vapeur bleuâtre
se confondaient au bord de la croisée avec le brouillard qui entrait. Il
y avait quelques étoiles, et la nuit était douce.
La cire des cierges tombait par grosses larmes sur les draps du lit. Charles
les regardait brûler, fatiguant ses yeux contre le rayonnement de leur flamme
jaune.
Des moires frissonnaient sur la robe de satin, blanche comme un clair de
lune. Emma disparaissait dessous ; et il lui semblait que, s'épandant au-dehors
d'elle-même, elle se perdait confusément dans l'entourage des choses, dans
le silence, dans la nuit, dans le vent qui passait, dans les senteurs humides
qui montaient.
Puis, tout à coup, il la voyait dans le jardin de Tostes, sur le banc, contre
la haie d'épines, ou bien à Rouen, dans les rues, sur le seuil de leur maison,
dans la cour des Bertaux. Il entendait encore le rire des garçons en gaieté
qui dansaient sous les pommiers ; la chambre était pleine du parfum de sa
chevelure, et sa robe lui frissonnait dans les bras avec un bruit d'étincelles.
C'était la même, celle-là !
Il fut longtemps à se rappeler ainsi toutes les félicités disparues, ses
attitudes, ses gestes, le timbre de sa voix.
Après un désespoir, il en venait un autre et toujours, intarissablement,
comme les flots d'une marée qui déborde.
Il eut une curiosité terrible : lentement, du bout des doigts, en palpitant,
il releva son voile. Mais il poussa un cri d'horreur qui réveilla les deux
autres. Ils l'entraînèrent en bas, dans la salle.
Puis Félicité vint dire qu'il demandait des cheveux.
-- Coupez-en ! répliqua l'apothicaire.
Et, comme elle n'osait, il s'avança lui-même, les ciseaux à la main. Il
tremblait si fort, qu'il piqua la peau des tempes en plusieurs places. Enfin,
se raidissant contre l'émotion, Homais donna deux ou trois grands coups
au hasard, ce qui fit des marques blanches dans cette belle chevelure noire.
Le pharmacien et le curé se replongèrent dans leurs occupations, non sans
dormir de temps à autre, ce dont ils s'accusaient réciproquement à chaque
réveil nouveau. Alors M. Bournisien aspergeait la chambre d'eau bénite et
Homais jetait un peu de chlore par terre.
Félicité avait eu soin de mettre pour eux, sur la commode, une bouteille
d'eau-de-vie, un fromage et une grosse brioche. Aussi l'apothicaire, qui
n'en pouvait plus, soupira, vers quatre heures du matin :
-- Ma foi, je me sustenterais avec plaisir !
L'ecclésiastique ne se fit point prier ; il sortit pour aller dire sa messe,
revint ; puis ils mangèrent et trinquèrent, tout en ricanant un peu, sans
savoir pourquoi, excités par cette gaieté vague qui vous prend après des
séances de tristesse ; et, au dernier petit verre, le prêtre dit au pharmacien,
tout en lui frappant sur l'épaule :
-- Nous finirons par nous entendre !
Ils rencontrèrent en bas, dans le vestibule, les ouvriers qui arrivaient.
Alors, Charles, pendant deux heures, eut à subir le supplice du marteau
qui résonnait sur les planches. Puis on la descendit dans son cercueil de
chêne que l'on emboîta dans les deux autres ; mais, comme la bière était
trop large, il fallut boucher les interstices avec la laine d'un matelas.
Enfin, quand les trois couvercles furent rabotés, cloués, soudés, on l'exposa
devant la porte ; on ouvrit toute grande la maison, et les gens d'Yonville
commencèrent à affluer.
Le père Rouault arriva. Il s'évanouit sur la place en apercevant le drap
noir.
X.
Il n'avait reçu la lettre du pharmacien que trente-six heures après l'événement
; et, par égard pour sa sensibilité, M. Homais l'avait rédigée de telle
façon qu'il était impossible de savoir à quoi s'en tenir.
Le bonhomme tomba d'abord comme frappé d'apoplexie. Ensuite il comprit qu'elle
n'était pas morte. Mais elle pouvait l'être... Enfin il avait passé sa blouse,
pris son chapeau, accroché un éperon à son soulier et était parti ventre
à terre ; et, tout le long de la route, le père Rouault, haletant, se dévora
d'angoisses. Une fois même, il fut obligé de descendre. Il n'y voyait plus,
il entendait des voix autour de lui, il se sentait devenir fou.
Le jour se leva. Il aperçut trois poules noires qui dormaient dans un arbre
; il tressaillit, épouvanté de ce présage. Alors il promit à la sainte Vierge
trois chasubles pour l'église, et qu'il irait pieds nus depuis le cimetière
des Bertaux jusqu'à la chapelle de Vassonville.
Il entra dans Maromme en hélant les gens de l'auberge, enfonça la porte
d'un coup d'épaule, bondit au sac d'avoine, versa dans la mangeoire une
bouteille de cidre doux, et renfourcha son bidet, qui faisait feu des quatre
fers.
Il se disait qu'on la sauverait sans doute ; les médecins découvriraient
un remède, c'était sûr. Il se rappela toutes les guérisons miraculeuses
qu'on lui avait contées.
Puis elle lui apparaissait morte. Elle était là, devant lui, étendue sur
le dos, au milieu de la route. Il tirait la bride et l'hallucination disparaissait.
A Quincampoix, pour se donner du coeur, il but trois cafés l'un sur l'autre.
Il songea qu'on s'était trompé de nom en écrivant. Il chercha la lettre
dans sa poche, l'y sentit, mais n'osa pas l'ouvrir.
Il en vint à supposer que c'était peut-être une farce , une vengeance
de quelqu'un, une fantaisie d'homme en goguette ; et, d'ailleurs, si elle
était morte, on le saurait.
Mais non ! la campagne n'avait rien d'extraordinaire : le ciel était bleu,
les arbres se balançaient ; un troupeau de moutons passa. Il aperçut le
village ; on le vit accourant tout penché sur son cheval, qu'il bâtonnait
à grands coups, et dont les sangles dégouttelaient de sang.
Quand il eut repris connaissance, il tomba tout en pleurs dans les bras
de Bovary :
-- Ma fille ! Emma ! mon enfant ! expliquez-moi... ?
Et l'autre répondit avec des sanglots :
-- Je ne sais pas, je ne sais pas ! C'est une malédiction !
L'apothicaire les sépara.
-- Ces horribles détails sont inutiles. J'en instruirai monsieur. Voici
le monde qui vient. De la dignité, fichtre ! de la philosophie !
Le pauvre garçon voulut paraître fort, et il répéta plusieurs fois :
-- Oui..., du courage !
-- Eh bien ! s'écria le bonhomme, j'en aurai, nom d'un tonnerre de Dieu
! Je m'en vas la conduire jusqu'au bout. La cloche tintait. Tout était prêt.
Il fallut se mettre en marche.
Et, assis dans une stalle du choeur, l'un près de l'autre, ils virent passer
devant eux et repasser continuellement les trois chantres qui psalmodiaient.
Le sergent soufflait à pleine poitrine. M. Bournisien, en grand appareil,
chantait d'une voix aiguë ; il saluait le tabernacle, élevait les mains,
étendait les bras. Lestiboudois circulait dans l'église avec sa latte de
baleine ; près du lutrin, la bière reposait entre quatre rangs de cierges.
Charles avait envie de se lever pour les éteindre.
Il tâchait cependant de s'exciter à la dévotion, de s'élancer dans l'espoir
d'une vie future, où il la reverrait.
Il imaginait qu'elle était partie en voyage, bien loin, depuis longtemps.
Mais, quand il pensait qu'elle se trouvait là-dessous, et que tout était
fini, qu'on l'emportait dans la terre, il se prenait d'une rage farouche,
noire, désespérée. Parfois, il croyait ne plus rien sentir ; et il savourait
cet adoucissement de sa douleur, tout en se reprochant d'être un misérable.
On entendit sur les dalles comme le bruit sec d'un bâton ferré qui les frappait
à temps égaux. Cela venait du fond, et s'arrêta court dans les - bas-côtés
de l'église. Un homme en grosse veste brune s'agenouilla péniblement. C'était
Hippolyte, le garçon du Lion d'Or . Il avait mis sa jambe neuve.
L'un des chantres vint faire le tour de la nef pour quêter, et les gros
sous, les uns après les autres, sonnaient dans le plat d'argent.
-- Dépêchez-vous donc ! je souffre, moi ! s'écria Bovary, tout en lui jetant
avec colère une pièce de cinq francs.
L'homme d'église le remercia par une longue révérence.
On chantait, on s'agenouillait, on se relevait, cela n'en finissait pas
! Il se rappela qu'une fois, dans les premiers temps, ils avaient ensemble
assisté à la messe, et ils s'étaient mis de l'autre côté, à droite, contre
le mur. La cloche recommença. Il y eut un grand mouvement de chaises. Les
porteurs glissèrent leurs trois bâtons sous la bière, et l'on sortit de
l'église.
Justin alors parut sur le seuil de la pharmacie. Il y rentra tout à coup,
pâle, chancelant.
On se tenait aux fenêtres pour voir passer le cortège. Charles, en avant,
se cambrait la taille. Il affectait un air brave et saluait d'un signe ceux
qui, débouchant des ruelles ou des portes, se rangeaient dans la foule.
Les six hommes, trois de chaque côté, marchaient au petit pas et en haletant
un peu. Les prêtres, les chantres et les deux enfants de choeur récitaient
le De Profundis ; et leurs voix s'en allaient sur la campagne, montant
et s'abaissant avec des ondulations. Parfois ils disparaissaient aux détours
du sentier ; mais la grande croix d'argent se dressait toujours entre les
arbres.
Les femmes suivaient, couvertes de mantes noires à capuchon rabattu ; elles
portaient à la main un gros cierge qui brûlait, et Charles se sentait défaillir
à cette continuelle répétition de prières et de flambeaux, sous ces odeurs
affadissantes de cire et de soutane. Une brise fraîche soufflait, les seigles
et les colzas verdoyaient, des gouttelettes de rosée tremblaient au bord
du chemin, sur les haies d'épines. Toutes sortes de bruits joyeux emplissaient
l'horizon : le claquement d'une charrette roulant au loin dans les ornières,
le cri d'un coq qui se répétait ou la galopade d'un poulain que l'on voyait
s'enfuir sous les pommiers. Le ciel pur était tacheté de nuages roses ;
des lumignons bleuâtres se rabattaient sur les chaumières couvertes d'iris
; Charles, en passant, reconnaissait les cours. Il se souvenait de matins
comme celui-ci, où, après avoir visité quelque malade, il en sortait, et
retournait vers elle.
Le drap noir, semé de larmes blanches, se levait de temps à autre en découvrant
la bière. Les porteurs fatigués se ralentissaient ; et elle avançait par
saccades continues, comme une chaloupe qui tangue à chaque flot. On arriva.
Les hommes continuèrent jusqu'en bas, à une place dans le gazon où la fosse
était creusée.
On se rangea tout autour ; et tandis que le prêtre parlait, la terre rouge,
rejetée sur les bords, coulait par les coins sans bruit, continuellement.
Puis, quand les quatre cordes furent disposées, on poussa la bière dessus.
Il la regarda descendre. Elle descendait toujours.
Enfin on entendit un choc ; les cordes en grinçant remontèrent. Alors Bournisien
prit la bêche que lui tendait Lestiboudois ; de sa main gauche, tout en
aspergeant de la droite, il poussa vigoureusement une large pelletée ; et
le bois du cercueil, heurté par les cailloux, fit ce bruit formidable qui
nous semble être le retentissement de l'éternité.
L'ecclésiastique passa le goupillon à son voisin. C'était M. Homais. Il
le secoua gravement, puis le tendit à Charles, qui s'affaissa jusqu'aux
genoux dans la terre, et il en jetait à pleines mains tout en criant : "
Adieu ! " Il lui envoyait des baisers ; il se traînait vers la fosse pour
s'y engloutir avec elle.
On l'emmena ; et il ne tarda pas à s'apaiser, éprouvant peut-être, comme
tous les autres, la vague satisfaction d'en avoir fini.
Le père Rouault, en revenant, se mit tranquillement à fumer une pipe ; ce
que Homais, dans son for intérieur, jugea peu convenable. Il remarqua de
même que M. Binet s'était abstenu de paraître, que Tuvache " avait filé
" après la messe, et que Théodore, le domestique du notaire, portait un
habit bleu, " comme si l'on ne pouvait pas trouver un habit noir ", puisque
c'est l'usage, que diable. ! Et, pour communiquer ses observations, il allait
d'un groupe à l'autre. On y déplorait la mort d'Emma, et surtout Lheureux,
qui n'avait pas manqué de venir à l'enterrement.
-- Cette pauvre petite dame ! quelle douleur pour son mari !
L'apothicaire reprenait :
-- Sans moi, savez-vous bien, il se serait porté sur lui-même à quelque
attentat funeste !
-- Une si bonne personne ! Dire pourtant que je l'ai encore vue samedi dernier
dans ma boutique !
-- Je n'ai pas eu le loisir, dit Homais, de préparer quelques paroles que
j'aurais jetées sur sa tombe.
En rentrant, Charles se déshabilla, et le père Rouault repassa sa blouse
bleue. Elle était neuve, et, comme il s'était, pendant la route, souvent
essuyé les yeux avec les manches, elle avait déteint sur sa figure ; et
la trace des pleurs y faisait des lignes dans la couche de poussière qui
la salissait.
Madame Bovary mère était avec eux. Ils se taisaient tous les trois. Enfin
le bonhomme soupira :
-- Vous rappelez-vous, mon ami, que je suis venu à Tostes une fois, quand
vous veniez de perdre votre première défunte. Je vous consolais dans ce
temps-là ! Je trouvais quoi dire ; mais à présent...
Puis, avec un long gémissement qui souleva toute sa poitrine :
-- Ah ! c'est la fin pour moi, voyez-vous ! J'ai vu partir ma femme...,
mon fils après..., et voilà ma fille, aujourd'hui !
Il voulut s'en retourner tout de suite aux Bertaux, disant qu'il ne pourrait
pas dormir dans cette maison-là. Il refusa même de voir sa petite-fille.
-- Non ! non ! ça me ferait trop de deuil. Seulement vous l'embrasserez
bien ! Adieu !... vous êtes un bon garçon ! Et puis, jamais je n'oublierai
ça, dit-il en se frappant la cuisse, n'ayez peur ! vous recevrez toujours
votre dinde.
Mais, quand il fut au haut de la côte, il se détourna, comme autrefois il
s'était détourné sur le chemin de Saint-Victor, en se séparant d'elle. Les
fenêtres du village étaient tout en feu sous les rayons obliques du soleil
qui se couchait dans la prairie. Il mit sa main devant ses yeux, et il aperçut
à l'horizon un enclos de murs où des arbres, çà et là, faisaient des bouquets
noirs entre des pierres blanches, puis il continua sa route, au petit trot,
car son bidet boitait.
Charles et sa mère restèrent le soir, malgré leur fatigue, fort longtemps
à causer ensemble. Ils parlèrent des jours d'autrefois et de l'avenir. Elle
viendrait habiter Yonville, elle tiendrait son ménage, ils ne se quitteraient
plus. Elle fut ingénieuse et caressante, se réjouissant intérieurement à
ressaisir une affection qui depuis tant d'années lui échappait. Minuit sonna.
Le village, comme d'habitude, était silencieux, et Charles, éveillé, pensait
toujours à elle.
Rodolphe, qui, pour se distraire, avait battu le bois toute la journée,
dormait tranquillement dans son château ; et Léon, là-bas, dormait aussi.
Il y en avait un autre qui, à cette heure-là, ne dormait pas.
Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait agenouillé, et sa poitrine,
brisée par les sanglots, haletait dans l'ombre, sous la pression d'un regret
immense, plus doux que la lune et plus insondable que la nuit. La grille
tout à coup craqua. C'était Lestiboudois ; il venait chercher sa bêche qu'il
avait oubliée tantôt. Il reconnut Justin escaladant le mur, et sut alors
à quoi s'en tenir sur le malfaiteur qui lui dérobait ses pommes de terre.
XI.
Charles, le lendemain, fit revenir la petite. Elle demanda sa maman. On
lui répondit qu'elle était absente, qu'elle lui rapporterait des joujoux.
Berthe en reparla plusieurs fois ; puis, à la longue, elle n'y pensa plus.
La gaieté de cette enfant navrait Bovary, et il avait à subir les intolérables
consolations du pharmacien.
Les affaires d'argent bientôt recommencèrent, M. Lheureux excitant de nouveau
son ami Vinçart, et Charles s'engagea pour des sommes exorbitantes ; car
jamais il ne voulut consentir à laisser vendre le moindre des meubles qui
lui avaient appartenu. Sa mère en tut exaspérée. Il s'indigna plus fort
qu'elle. Il avait changé tout à fait. Elle abandonna la maison.
Alors chacun se mit à profiter . Mademoiselle Lempereur réclama six
mois de leçons, bien qu'Emma n'en eût jamais pris une seule ( malgré cette
facture acquittée qu'elle avait fait voir à Bovary ) : c'était une convention
entre elles deux ; le loueur de livres réclama trois ans d'abonnement ;
la mère Rolet réclama le port d'une vingtaine de lettres ; et, comme Charles
demandait des explications, elle eut la délicatesse de répondre :
-- Ah ! je ne sais rien ! c'était pour ses affaires.
A chaque dette qu'il payait, Charles croyait en avoir fini. Il en survenait
d'autres, continuellement.
Il exigea l'arriéré d'anciennes visites. On lui montra les lettres que sa
femme avait envoyées. Alors il fallut faire des excuses.
Félicité portait maintenant les robes de Madame ; non pas toutes, car il
en avait gardé quelques-unes, et il les allait voir dans son cabinet de
toilette où il s'enfermait ; elle était à peu près de sa taille ; souvent
Charles, en l'apercevant par-derrière, était saisi d'une illusion, et s'écriait
:
-- Oh ! reste ! reste !
Mais, à la Pentecôte, elle décampa d'Yonville, enlevée par Théodore, et
en volant tout ce qui restait de la garde-robe.
Ce fut vers cette époque que Madame veuve Dupuis eut l'honneur de lui faire
part " du mariage de M. Léon Dupuis, son fils, notaire à Yvetot, avec mademoiselle
Léocadie Lebreuf, de Bendeville " . Charles, parmi les félicitations qu'il
lui adressa, écrivit cette phrase :
-- Comme ma pauvre femme aurait été heureuse !
Un jour qu'errant sans but dans la maison, il était monté jusqu'au grenier,
il sentit sous sa pantoufle une boulette de papier fin. Il l'ouvrit et il
lut : " Du courage, Emma ! du courage ! Je ne veux pas faire le malheur
de votre existence. " C'était la lettre de Rodolphe tombée à terre entre
des caisses, qui était restée là, et que le vent de la lucarne venait de
pousser vers la porte. Et Charles demeura tout immobile et béant à cette
même place où jadis, encore plus pâle que lui, Emma, désespérée, avait voulu
mourir. Enfin, il découvrit un petit R au bas de la seconde page. Qui était-ce
? Il se rappela les assiduités de Rodolphe, sa disparition soudaine et l'air
contraint qu'il avait eu en le rencontrant depuis, deux ou trois fois. Mais
le ton respectueux de la lettre l'illusionna.
-- Ils se sont peut-être aimés platoniquement, se dit-il.
D'ailleurs, Charles n'était pas de ceux qui descendent au fond des choses
; il recula devant les preuves, et sa jalousie incertaine se perdit dans
l'immensité de son chagrin.
On avait dû, pensait-il, l'adorer. Tous les hommes, à coup sûr, l'avaient
convoitée. Elle lui en parut plus belle ; et il en conçut un désir permanent,
furieux, qui enflammait son désespoir et qui n'avait pas de limites, parce
qu'il était maintenant irréalisable.
Pour lui plaire, comme si elle vivait encore, il adopta ses prédilections,
ses idées ; il s'acheta des bottes vernies, il prit l'usage des cravates
blanches. Il mettait du cosmétique à ses moustaches, il souscrivit comme
elle des billets à ordre. Elle le corrompait par-delà le tombeau.
Il fut obligé de vendre l'argenterie pièce à pièce, ensuite il vendit les
meubles du salon. Tous les appartements se dégarnirent ; mais la chambre,
sa chambre à elle, était restée comme autrefois. Après son dîner, Charles
montait là. Il poussait devant le feu la table ronde, et il approchait son
fauteuil. Il s'asseyait en face. Une chandelle brûlait dans un des flambeaux
dorés. Berthe, près de lui, enluminait des estampes.
Il souffrait, le pauvre homme, à la voir si mal vêtue, avec ses brodequins
sans lacet et l'emmanchure de ses blouses déchirées jusqu'aux hanches, car
la femme de ménage n'en prenait guère de souci. Mais elle était si douce,
si gentille, et sa petite tête se penchait si gracieusement en laissant
retomber sur ses joues roses sa bonne chevelure blonde, qu'une délectation
infinie l'envahissait, plaisir tout mêlé d'amertume comme ces vins mal faits
qui sentent la résine. Il raccommodait ses joujoux, lui fabriquait des pantins
avec du carton, ou recousait le ventre déchiré de ses poupées. Puis, s'il
rencontrait des yeux la boîte à ouvrage, un ruban qui traînait ou même une
épingle restée dans une fente de la table, il se prenait à rêver, et il
avait l'air si triste, qu'elle devenait triste comme lui.
Personne à présent ne venait les voir ; car Justin s'était enfui à Rouen,
où il est devenu garçon épicier, et les enfants de l'apothicaire fréquentaient
de moins en moins la petite, M. Homais ne se souciant pas, vu la différence
de leurs conditions sociales, que l'intimité se prolongeât.
L'aveugle, qu'il n'avait pu guérir avec sa pommade, était retourné dans
la côte du Bois-Guillaume, où il narrait aux voyageurs la vaine tentative
du pharmacien, à tel point que Homais, lorsqu'il allait à la ville, se dissimulait
derrière les rideaux de l'Hirondelle , afin d'éviter sa rencontre.
Il l'exécrait ; et, dans l'intérêt de sa propre réputation, voulant s'en
débarrasser à toute force, il dressa contre lui une batterie cachée, qui
décelait la profondeur de son intelligence et la scélératesse de sa vanité.
Durant six mois consécutifs, on put donc lire dans le Fanal de Rouen
des entrefilets ainsi conçus :
" Toutes les personnes qui se dirigent vers les fertiles contrées de la
Picardie auront remarqué, sans doute, dans la côte du Bois-Guillaume, un
misérable atteint d'une horrible plaie faciale. Il vous importune, vous
persécute et prélève un véritable impôt sur les voyageurs. Sommes-nous encore
à ces temps monstrueux du Moyen Age, où il était permis aux vagabonds d'étaler
par nos places publiques la lèpre et les scrofules qu'ils avaient rapportées
de la croisade ? "
Ou bien :
" Malgré les lois contre le vagabondage, les abords de nos grandes villes
continuent à être infestés par des bandes de pauvres. On en voit qui circulent
isolément, et qui, peut-être, ne sont pas les moins dangereux. A quoi songent
nos édiles ? "
Puis Homais inventait des anecdotes :
" Hier, dans la côte du Bois-Guillaume, un cheval ombrageux... " Et suivait
le récit d'un accident occasionné par la présence de l'aveugle.
Il fit si bien qu'on l'incarcéra. Mais on le relâcha. Il recommença, et
Homais aussi recommença. C'était une lutte. Il eut la victoire ; car son
ennemi fut condamné à une réclusion perpétuelle dans un hospice.
Ce succès l'enhardit : et dès lors il n'y eut plus dans l'arrondissement
un chien écrasé, une grange incendiée, une femme battue, dont aussitôt il
ne fit part au public, toujours guidé par l'amour du progrès et la haine
des prêtres. Il établissait des comparaisons entre les écoles primaires
et les frères ignorantins, au détriment de ces derniers, rappelait la Saint-Barthélemy
à propos d'une allocation de cent francs faite à l'église, et dénonçait
des abus, lançait des boutades. C'était son mot. Homais sapait ; il devenait
dangereux.
Cependant, il étouffait dans les limites étroites du journalisme, et bientôt
il lui fallut le livre, l'ouvrage ! Alors il composa une Statistique
générale du canton d'Yonville, suivie d'observations climatologiques ,
et la statistique le poussa vers la philosophie. Il se préoccupa des grandes
questions : problème social, moralisation des classes pauvres, pisciculture,
caoutchouc, chemins de fer, etc. Il en vint à rougir d'être un bourgeois.
Il affectait le genre artiste , il fumait ! Il s'acheta deux statuettes
chic Pompadour, pour décorer son salon.
Il n'abandonnait point la pharmacie ; au contraire ! il se tenait au courant
des découvertes. Il suivait le grand mouvement des chocolats. C'est le premier
qui ait fait venir dans la Seine-Inférieure du cho-ca et de la revalentia
. Il s'éprit d'enthousiasme pour les chaînes hydroélectriques Pulvermacher
; il en portait une lui-même ; et, le soir, quand il retirait son gilet
de flanelle, madame Homais restait, tout éblouie devant la spirale d'or
sous laquelle il disparaissait, et sentait redoubler ses ardeurs pour cet
homme plus garrotté qu'un Scythe et splendide comme un mage.
Il eut de belles idées à propos du tombeau d'Emma. Il proposa d'abord un
tronçon de colonne avec une draperie, ensuite une pyramide, puis un temple
de Vesta, une manière de rotonde... ou bien " un amas de ruines " .
Et, dans tous les plans, Homais ne démordait point du saule pleureur, qu'il
considérait comme le symbole obligé de la tristesse.
Charles et lui firent ensemble un voyage à Rouen, pour voir des tombeaux,
chez un entrepreneur de sépultures -- accompagnés d'un artiste peintre,
un nommé Vaufrylard, ami de Bridoux, et qui, tout le temps, débita des calembours.
Enfin, après avoir examiné une centaine de dessins, s'être commandé un devis
et avoir fait un second voyage à Rouen, Charles se décida pour un mausolée
qui devait porter sur ses deux faces principales " un génie tenant une torche
éteinte " .
Quant à l'inscription, Homais ne trouvait rien de beau comme : Sta viator
, et il en restait là ; il se creusait l'imagination ; il répétait continuellement
Sta viator ... Enfin, il découvrit amabilem conjugem calcas !
qui fut adopté.
Une chose étrange, c'est que Bovary, tout en pensant à Emma continuellement,
l'oubliait ; et il se désespérait à sentir cette image lui échapper de la
mémoire au milieu des efforts qu'il faisait pour la retenir. Chaque nuit,
pourtant, il la rêvait ; c'était toujours le même rêve : il s'approchait
d'elle ; mais, quand il venait à l'étreindre, elle tombait en pourriture
dans ses bras.
On le vit pendant une semaine entrer le soir à l'église. M. Bournisien lui
fit même deux ou trois visites, puis l'abandonna. D'ailleurs, le bonhomme
tournait à l'intolérance, au fanatisme, disait Homais ; il fulminait contre
l'esprit du siècle et ne manquait pas, tous les quinze jours, au sermon,
de raconter l'agonie de Voltaire, lequel mourut en dévorant ses excréments,
comme chacun sait.
Malgré l'épargne où vivait Bovary, il était loin de pouvoir amortir ses
anciennes dettes. Lheureux refusa de renouveler aucun billet. La saisie
devint imminente. Alors il eut recours à sa mère, qui consentit à lui laisser
prendre une hypothèque sur ses biens, mais en lui envoyant force récriminations
contre Emma ; et elle demandait, en retour de son sacrifice, un châle échappé
aux ravages de Félicité. Charles le lui refusa. Ils se brouillèrent.
Elle fit les premières ouvertures de raccommodement, en lui proposant de
prendre chez elle la petite, qui la soulagerait dans sa maison. Charles
y consentit. Mais, au moment du départ, tout courage l'abandonna. Alors
ce fut une rupture définitive, complète.
A mesure que ses affections disparaissaient, il se resserrait plus étroitement
à l'amour de son enfant. Elle l'inquiétait cependant ; car elle toussait
quelquefois, et avait des plaques rouges aux pommettes.
En face de lui s'étalait, florissante et hilare, la famille du pharmacien,
que tout au monde contribuait à satisfaire. Napoléon l'aidait au laboratoire,
Athalie lui brodait un bonnet grec, Irma découpait des rondelles de papier
pour couvrir les confitures, et Franklin récitait tout d'une haleine la
table de Pythagore. Il était le plus heureux des pères, le plus fortuné
des hommes.
Erreur ! une ambition sourde le rongeait : Homais désirait la croix. Les
titres ne lui manquaient point.
1° S'être, lors du choléra, signalé par un dévouement sans bornes ; 2° avoir
publié, et à mes frais, différents ouvrages d'utilité publique, tels que...
( et il rappelait son mémoire intitulé : Du cidre, de sa fabrication
et de ses effets ; plus des observations sur le puceron laniger, envoyées
à l'Académie ; son volume de statistique, et jusqu'à sa thèse de pharmacien
) ; sans compter que je suis membre de plusieurs sociétés savantes ( il
l'était d'une seule ) .
-- Enfin, s'écriait-il, en faisant une pirouette, quand ce ne serait que
de me signaler aux incendies !
Alors Homais inclinait vers le Pouvoir. Il rendit secrètement à M. le préfet
de grands services dans les élections. Il se vendit enfin, il se prostitua.
Il adressa même au souverain une pétition où il le suppliait de lui faire
justice ; il l'appelait notre bon roi et le comparait à Henri
IV.
Et, chaque matin, l'apothicaire se précipitait sur le journal pour y découvrir
sa nomination : elle ne venait pas. Enfin, n'y tenant plus, il fit dessiner
dans son jardin un gazon figurant l'étoile de l'honneur, avec deux petits
tortillons d'herbe qui partaient du sommet pour imiter le ruban. Il se promenait
autour, les bras croisés, en méditant sur l'ineptie du gouvernement et l'ingratitude
des hommes.
Par respect, ou par une sorte de sensualité qui lui faisait mettre de la
lenteur dans ses investigations, Charles n'avait pas encore ouvert le compartiment
secret d'un bureau de palissandre dont Emma se servait habituellement. Un
jour, enfin, il s'assit devant, tourna la clef et poussa le ressort. Toutes
les lettres de Léon s'y trouvaient. Plus de doute, cette fois ! Il dévora
jusqu'à la dernière, fouilla dans tous les coins, tous les meubles, tous
les tiroirs, derrière les murs, sanglotant, hurlant, éperdu, fou. Il découvrit
une boîte, la défonça d'un coup de pied. Le portrait de Rodolphe lui sauta
en plein visage, au milieu des billets doux bouleversés.
On s'étonna de son découragement. Il ne sortait plus, ne recevait personne,
refusait même d'aller voir ses malades. Alors on prétendit qu'il s'enfermait
pour boire.
Quelquefois pourtant, un curieux se haussait par-dessus la haie du jardin,
et apercevait avec ébahissement cet homme à barbe longue, couvert d'habits
sordides, farouche, et qui pleurait tout haut en marchant.
Le soir, dans l'été, il prenait avec lui sa petite fille et la conduisait
au cimetière. Ils s'en revenaient à la nuit close, quand il n'y avait plus
d'éclairée sur la place que la lucarne de Binet.
Cependant, la volupté de sa douleur était incomplète, car il n'avait autour
de lui personne qui la partageât ; et il faisait des visites à la mère Lefrançois
afin de pouvoir parler d'elle . Mais l'aubergiste ne l'écoutait que
d'une oreille, ayant comme lui des chagrins, car M. Lheureux venait enfin
d'établir les Favorites du Commerce , et Hivert, qui jouissait d'une
grande réputation pour les commissions, exigeait un surcroît d'appointements
et menaçait de s'engager " à la Concurrence " .
Un jour qu'il était allé au marché d'Argueil pour y vendre son cheval, --
dernière ressource, -- il rencontra Rodolphe.
Ils pâlirent en s'apercevant. Rodolphe, qui avait seulement envoyé sa carte,
balbutia d'abord quelques excuses, puis s'enhardit et même poussa l'aplomb
( il faisait très chaud, on était au mois d'août ) jusqu'à l'inviter à prendre
une bouteille de bière au cabaret.
Accoudé en face de lui, il mâchait son cigare tout en causant, et Charles
se perdait en rêveries devant cette figure qu'elle avait aimée. Il lui semblait
revoir quelque chose d'elle. C'était un émerveillement. Il aurait voulu
être cet homme.
L'autre continuait à parler culture, bestiaux, engrais, bouchant avec des
phrases banales tous les interstices où pouvait se glisser une allusion.
Charles ne l'écoutait pas ; Rodolphe s'en apercevait, et il suivait sur
la mobilité de sa figure le passage des souvenirs. Elle s'empourprait peu
à peu, les narines battaient vite, les lèvres frémissaient ; il y eut même
un instant où Charles, plein d'une fureur sombre, fixa ses yeux contre Rodolphe
qui, dans une sorte d'effroi, s'interrompit. Mais bientôt la même lassitude
funèbre réapparut sur son visage.
-- Je ne vous en veux pas, dit-il.
Rodolphe était resté muet. Et Charles, la tête dans ses deux mains, reprit
d'une voix éteinte et avec l'accent résigné des douleurs infinies :
-- Non, je ne vous en veux plus !
Il ajouta même un grand mot, le seul qu'il ait jamais dit :
-- C'est la faute de la fatalité !
Rodolphe, qui avait conduit cette fatalité, le trouva bien débonnaire pour
un homme dans sa situation, comique même, et un peu vil.
Le lendemain, Charles alla s'asseoir sur le banc, dans la tonnelle. Des
jours passaient par le treillis ; les feuilles de vigne dessinaient leurs
ombres sur le sable, le jasmin embaumait, le ciel était bleu, des cantharides
bourdonnaient autour des lis en fleur, et Charles suffoquait comme un adolescent
sous les vagues effluves amoureux qui gonflaient son coeur chagrin.
A sept heures, la petite Berthe, qui ne l'avait pas vu de toute l'après-midi,
vint le chercher pour dîner.
Il avait la tête renversée contre le mur, les yeux clos, la bouche ouverte,
et tenait dans ses mains une longue mèche de cheveux noirs.
-- Papa, viens donc ! dit-elle.
Et, croyant qu'il voulait jouer, elle le poussa doucement. Il tomba par
terre. Il était mort.
Trente-six heures après, sur la demande de l'apothicaire, M. Canivet accourut.
Il l'ouvrit et ne trouva rien.
Quand tout fut vendu, il resta douze francs soixante et quinze centimes
qui servirent à payer le voyage de mademoiselle Bovary chez sa grand-mère.
La bonne femme mourut dans l'année même ; le père Rouault étant paralysé,
ce fut une tante qui s'en chargea. Elle est pauvre et l'envoie, pour gagner
sa vie, dans une filature de coton.
Depuis la mort de Bovary, trois médecins se sont succédé à Yonville sans
pouvoir y réussir, tant M. Homais les a tout de suite battus en brèche.
Il fait une clientèle d'enfer ; l'autorité le ménage et l'opinion publique
le protège.
Il vient de recevoir la croix d'honneur.
FIN
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0> <TITRE Madame Bovary> <GENRE prose> <AUTEUR Flaubert,
Gustave> <COPISTE Vincent Maret (maretv@worldnet.fr)> <NOTESPROD>
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