1 Jean 5 :1 : qui est « né de Dieu » ?

par Didier Fontaine

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Pa/j o` pisteu,wn o[ti VIhsou/j evstin o` Cristo.j( evk tou/ qeou/ gege,nnhtai( kai. pa/j o` avgapw/n to.n gennh,santa avgapa/| Îkai. to.n gegennhme,non evx auvtou/ Quiconque croit que Jésus est le Christ, est né de Dieu, et quiconque aime celui qui l'a engendré aime aussi celui qui est né de lui.

Que signifie être né de Dieu ? Qu’en résulte-t-il ? Qui l’apôtre Jean désigne-t-il par l’expression, pa/j o` pisteu,wn « quiconque croit »? De quel genre d’espérance les enfants de Dieu bénéficient-ils ?

 

A. Généralités

1. Sens et emploi de gege,nnhtai

2. Que signifie être né de Dieu ?

B.  Comment comprendre Pa/j o` pisteu,wn en 1 Jean 5 :1 ?

1. La logique et ses conclusions douteuses

2. L’expression « quiconque » en 1 Jean

3. L’esprit de 1 Jean

Conclusion : n’y a-t-il qu’une seule vie éternelle ?

 

 

A. Généralités

1. Sens et emploi de gege,nnhtai

Cette forme est l’indicatif parfait du vb. genna/w [1] , au passif. Ce verbe est l’équivalent de l’héb. dl;y" et signifie « engendrer, enfanter, produire de sa propre substance » [2] . Il désigne avant tout le rôle du père dans la génération, et ne s’applique que très rarement à une mère [3] . Dans le Nouveau Testament, spécialement dans les écrits johanniques et pauliniens, la forme passive désigne l’action de l’Esprit Saint dans la réalisation de la « régénération » ou « nouvelle naissance » [4] . Cette nouvelle naissance introduit les croyants, qui exercent la foi en Christ, dans une vie spirituelle nouvelle [5] .

On rencontre cette forme exacte une fois dans le corpus paulinien (Gal. 4 :23), et quatre fois chez Jean :

On rencontre aussi le participe gegennhme,non, toujours passif, avec le même sens [6] , aux passages suivants :

2. Que signifie être né de Dieu ?

Pour pouvoir le comprendre pleinement, il nous faut identifier qui est « né de Dieu ».

1) Jésus Christ

L’exemple le plus parfait est le Seigneur Jésus Christ [7] . Considérons ce qui s’est passé lors de son baptême.

Telle une colombe, l’Esprit Saint de Dieu oint Jésus : il devient le Christ ( o( Xristo/j) ou Messie (x:yvim'), termes qui signifient tous deux « l’oint ». Les propos de Dieu indiquent aussi qu’il est agréé en tant que Fils [8] . Les récits synoptiques nous fournissent plus de détails.

Certains manuscrits [9] , dont le célèbre Codex de Bèze (D), portent : « (…) Tu es mon Fils, aujourd’hui je t’ai engendré ».

Texte de Luc 3:22 dans le Codex de Bèze.

Dans la version grecque des Septante ( LXX ), on trouve « ui`o,j mou ei= su, evgw. sh,meron gege,nnhka, se » que l’on lit tel quel dans le Codex de Bèze. Aussi, cette leçon peut fort bien être l’originale, car ainsi la citation en hébreu de l’AT, qui était jusqu’alors évoquée, deviendrait exacte [10]  :

Je publierai le décret : Jéhovah m’a dit : Tu es mon Fils, je t’ai engendré aujourd’hui. (Crampon) – Psaumes 2 :7

D’après Bart Ehrman [11] , la lecture la moins attestée par les manuscrits est celle qui est originelle, car l’expression n’est pas étrangère à Luc, qui écrit dans les Actes d’apôtres :

Sans entrer dans les détails [13] , le terme « aujourd’hui » pouvait sembler embarrassant pour les copistes des premiers siècles, qui voyaient là un verset susceptible de prêter flanc à une certaine hérésie (l’adoptianisme). Il a donc été gommé dans les passages de l’évangile de Luc, mais non dans les Actes dont le contexte est sensiblement différent (et moins embarrassant car il n’initie pas le ministère de Jésus).

Toujours est-il que le passage de Luc 3 :22 nous fait comprendre que le moment du baptême de Jésus, moment de sa consécration ou début de son ministère, correspond à son engendrement dans l’Esprit Saint (ou baptême d’eau et d’esprit) [14] , quelles que soient les paroles que le Père ait effectivement prononcées.

Mais Jésus n’est pas le seul à bénéficier de ce baptême particulier [15] .

2) Ses premiers disciples

Le récit biblique nous fournit un exemple de baptême dans de l’esprit : il s’agit de la Pentecôte de l’an 33 de notre ère. L’effusion de l’Esprit Saint est d’ailleurs directement reliée au baptême dans de  l’esprit.

Dès le chapitre suivant, ces paroles se réalisent : l’Esprit Saint se répand sur une assistance de cent vingt disciples lors d’une assemblée chrétienne (Actes 2 :1-4).

Cela dit, d’après Jean 1 :11-13, qui est « né de Dieu » ? Ceux qui ont reçu le Christ ? Ceux qui croient en son nom ? Les deux bien sûr ? En réalité ces deux classes de personnes n’en forment qu’une seule, et le texte tel que traduit dans LSG est ambigu, voire trompeur.

Le texte grec se lit en effet comme suit :  o[soi de. e;labon auvto,n( e;dwken auvtoi/j evxousi,an te,kna qeou/ gene,sqai( toi/j pisteu,ousin eivj to. o;noma auvtou/

Il serait mieux de le traduire ainsi : « [à] ceux qui l’ont reçue – [ceux] qui croient en son nom – il leur a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu ». Ceci pour la raison que parfois, d’après le contexte, l’article prend la force d’un pronom relatif [17] . Ici c’est le cas, car s’il y avait une distinction entre « ceux qui l’ont reçu » et « ceux qui croient en son nom », il faudrait obligatoirement un kai/. [18] Qui plus est, ainsi traduit, le verset s’enchevêtre mieux avec le verset suivant :  o[soi…(v.11) oi] … (v.12). Plus intéressant encore, Jean s’inclut dans ce groupe [19]  : Kai. o` lo,goj sa.rx evge,neto kai. evskh,nwsen evn h`mi/n( kai. evqeasa,meqa th.n do,xan auvtou/  (Jean 1 :14a). Or l’apôtre Jean, fils de Zébédée, était destiné à avoir une place aux côtés du Christ dans le royaume de Dieu (Mc 10 :35-40, Jn 14 :2,3), c’est-à-dire aux cieux.

S’il faut maintenant comprendre littéralement le propos, et le contexte nous y invite, il est bien évident que les chrétiens actuels n’ont pas reçu le Christ, c’est-à-dire qu’ils ne lui ont pas fait accueil quand il est venu dans la chair, sur Terre, au premier siècle de notre ère. Car c’est bien de cette communauté dont parle Jean, opposant ceux qui ont rejeté la Parole quand elle s’est incarnée (la nation juive en général, les chefs religieux en particulier) à ceux qui l’ont reçue parce qu’ils exerçaient la foi en son nom. Jean se réfère à ces Galiléens privilégiés qui ont reçu et côtoyé Jésus –les premiers disciples– et dont le nombre a par la suite rapidement grossi, notamment à partir de la Pentecôte de l’an 33 avec une prédication en langues.

Toutefois il faut garder à l’esprit que ces disciples-là ont reçu un baptême semblable à celui du Christ, celui « d’eau et d’esprit ». Il leur permettait non moins que parler en langues étrangères, prophétiser, guérir les malades et les blessés, etc. (Ac 2 :1-21 ; 8 :14-17 ; 10 :38-47 ; 19 :5,6 ; 1 Cor. 12 :4-11).

Ce n’était pas un baptême destiné à survivre ses bénéficiaires : les dons miraculeux, avait prédit Paul, allaient cesser (1 Co 12 :27 – 13 :10). Or, on constate qu’ils cessent avec la mort des apôtres, et qu’un baptême d’eau [20] (au nom du Père, du Fils et de l’Esprit Saint) supplante le baptême d’eau et d’esprit (au nom du Christ Jésus).

Au sujet de la communauté des disciples choisis, elle est palpable dans le prologue de la première épître de Jean qui nous intéresse [21] :

1 Jean 1 :1-5 : Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché, concernant la parole de vie, -  2 car la vie a été manifestée, et nous l'avons vue et nous lui rendons témoignage, et nous vous annonçons la vie éternelle, qui était auprès du Père et qui nous a été manifestée, -  3 ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, à vous aussi, afin que vous aussi vous soyez en communion avec nous. Or, notre communion est avec le Père et avec son Fils Jésus -Christ.  4 Et nous écrivons ces choses, afin que notre joie soit parfaite.  5 La nouvelle que nous avons apprise de lui, et que nous vous annonçons, c'est que Dieu est lumière, et qu'il n'y a point en lui de ténèbres.

Tout au long de l’épître, l’apôtre Jean associe ses lecteurs au groupe dont il fait lui-même partie [22]  : il fait un usage intensif de la 1e pers. du pl. assez rarement interrompu par la 1e pers. du sg pour des exhortations pressantes ou personnelles.

Une précision capitale nous est toutefois fournie en 1 Jn 5 :20 kai. u`mei/j cri/sma e;cete avpo. tou/ a`gi,ou kai. oi;date pa,ntej vous avez reçu l'onction de la part de celui qui est saint, et vous avez tous de la connaissance.

Et plus loin (v.27) : kai. u`mei/j to. cri/sma o] evla,bete avpV auvtou/( me,nei evn u`mi/n Pour vous, l'onction que vous avez reçue de lui demeure en vous [23] .

Ce terme cri/sma ne se trouve que sous la plume de Jean trois fois seulement, et uniquement dans cette épître. Il nous apprend que le groupe auquel Jean s’adresse, et dont il fait partie, a reçu cette onction (cf aussi 1 Jn 3 :24 [24] ), qui en fait l’effusion de l’Esprit Saint, le baptême en Christ Jésus (comparer Rom. 6 :3 et Rom. 1 :7 ; Gal. 3 :27). On ne saurait étendre la portée de cette onction aux lecteurs modernes de l’épître sans s’avancer hasardeusement.

Il faut par conséquent comprendre 1 Jean 5 :1 et l’expression « né de Dieu » comme le fait d’avoir reçu l’onction de l’Esprit Saint, d’avoir été baptisé en Christ Jésus, et d’avoir part à une nouvelle naissance qui passe par la mort du corps physique, et la résurrection dans un corps spirituel (Jn 3 :1-8, 1 Co 15 :44) Cependant, comme nous allons le découvrir, cet esprit d’adoption n’est pas le lot de tous les disciples du Christ.

Avant de poursuivre plus avant, gardons en mémoire ces trois versets que peuvent s’appliquer les enfants de Dieu :

B.  Comment comprendre Pa/j o` pisteu,wn en 1 Jean 5 :1 ?

1. La logique et ses conclusions douteuses

Il est hasardeux de tirer des conclusions trop rapides, surtout quand elles sont tirées de la prose johannique, qui est parfois alambiquée, répétitive, voire tautologique. Identifions ce genre de logique.

Par exemple :

pa/j ga.r o]j a'n evpikale,shtai to. o;noma kuri,ou swqh,setai Car quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. Romains 10 :13

Qu’on peut rapprocher des paroles du Jésus :

Ouv pa/j o` le,gwn moi\ ku,rie ku,rie( eivseleu,setai eivj th.n basilei,an tw/n ouvranw/n( avllV o` poiw/n to. qe,lhma tou/ patro,j mou tou/ evn toi/j ouvranoi/j Ce ne sont pas tous ceux qui me disent: ‘ Seigneur, Seigneur ’, qui entreront dans le royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux (TMN) - Matthieu 7 :21

On trouve le même phénomène en Gn 4 :26 où le nom du Seigneur est « invoqué », mais à tort, ou, plus cocasse, chez ces exorcistes juifs qui invoquent le nom de Jésus, et qui se font tout de même rudoyer par un esprit impur (Ac 19 :13-16) !

De même :

o[ti eva.n o`mologh,sh|j evn tw/| sto,mati, sou ku,rion VIhsou/n kai. pisteu,sh|j evn th/| kardi,a| sou o[ti o` qeo.j auvto.n h;geiren evk nekrw/n( swqh,sh|\ Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l 'a ressuscité des morts, tu seras sauvé. Romains 10 :9

Est-ce à dire qu’il suffit de croire que Jésus Christ est Seigneur pour être sauvé ?

Pas de l’avis du disciple Jacques :

ou[twj kai. h` pi,stij( eva.n mh. e;ch| e;rga( nekra, evstin kaqV e`auth,n Il en est ainsi de la foi: si elle n'a pas les œuvres, elle est morte en elle-même. Jacques 2 :17 [25]

2. L’expression « quiconque » en 1 Jean

L’adjectif pa/j se rencontre à 14 reprises en 1 Jean, dans les passages suivants :

-          2:23 Quiconque nie le Fils n'a pas non plus le Père; quiconque confesse le Fils a aussi le Père.

-          2:29 Si vous savez qu’il est juste, reconnaissez que quiconque pratique la justice est né de lui.

-          3:3 Quiconque a cette espérance en lui se purifie, comme lui-même est pur.

-          3:4 Quiconque pèche transgresse la loi, et le péché est la transgression de la loi.

-          3:6 Quiconque demeure en lui ne pèche point ; quiconque pèche ne l 'a pas vu, et ne l 'a pas connu.

-          3:9 Quiconque est né de Dieu ne pratique pas le péché, parce que la semence de Dieu demeure en lui; et il ne peut pécher, parce qu'il est né de Dieu.

-          3:10 C'est par là que se font reconnaître les enfants de Dieu et les enfants du diable. Quiconque ne pratique pas la justice n'est pas de Dieu, non plus que celui qui n'aime pas son frère.

-          3:15 Quiconque hait son frère est un meurtrier, et vous savez qu'aucun meurtrier n'a la vie éternelle demeurant en lui.

-          4 :2 Reconnaissez à ceci l'Esprit de Dieu : tout esprit (pa/n pneu/ma) qui confesse Jésus -Christ venu en chair est de Dieu ;

-          4 :3 et tout esprit (pa/n pneu/ma) qui ne confesse pas Jésus n'est pas de Dieu ; c'est là l'esprit de l'Antichrist. Vous avez entendu dire qu'il allait venir ; eh bien ! maintenant, il est déjà dans le monde

-          4:7 Bien-aimés, aimons-nous les uns les autres ; car l'amour est de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu.

-          5:1 Quiconque croit que Jésus est le Christ, est né de Dieu, et quiconque aime celui qui l'a engendré aime aussi celui qui est né de lui.

-          5 :4 parce que tout ce qui (pa/n to.) est né de Dieu triomphe du monde ; et la victoire qui triomphe du monde, c'est notre foi.

-          5 :18 Nous savons que quiconque est né de Dieu ne pèche point ; mais celui qui est né de Dieu se garde lui-même, et le malin ne le touche pas.

Les versets 2:23, 3:6, 3:9 et 5 :18 nous laissent déjà entendre que l’adjectif grec pa/j revêt un sens plus général que particulier.

En effet il est écrit (2 :23) que quiconque « nie le Fils » n’a pas le Père. Mais que signifie nier le Fils ?

D’après ce qu’on sait des écrits de Jean, c’est nier qu’il soit Christ et Seigneur. Cependant, pris hors de contexte, « nier le Fils » correspond très bien à ce que Pierre a fait (Mt 27 :45) à trois reprises. Pourtant il lui était donné un rôle privilégié dans l’économie divine (Mt 16 :18), et on sait qu’il l’a conservé (Jn 21 :15-19).

De même, d’après 5 :18 par ex., « quiconque est né de Dieu ne pèche point ». Mais cela semble contradictoire avec ce qui est écrit plus haut, en 2 :1a : « Mes petits enfants, je vous écris ces choses, afin que vous ne péchiez point. », ou pire 1 :8 : «Si nous disons : " Nous n'avons pas de péché ", nous nous abusons, la vérité n'est pas en nous. »  (voir aussi 3 :7, 5 :16).

Ici, il semble plus judicieux encore de replacer le propos dans son contexte, et le comprendre, plus généralement, de la façon suivante : « quiconque ne pratique pas le péché continuellement [ou par habitude] [26]  »… Cette compréhension du verset est d’ailleurs appuyée par 3 :15 qui déclare « quiconque hait son frère est un meurtrier », i.e. « quiconque continue à haïr son frère » [27] .

3. L’esprit de 1 Jean

Au moment où Jean écrit ses épîtres, à Éphèse, vers les dernières années du premier siècle, les communautés chrétiennes étaient secouées par de graves problèmes, tant internes qu’externes : « Celles-ci sont menacées par les élucubrations de faux prophètes, qui nient la réalité du mystère de l’Incarnation. Au témoignage de Saint Irénée (fin du IIe siècle), Jean visait l’hérétique Cérinthe [28] , selon qui Jésus de Nazareth n’était qu’un homme, auquel, lors de son baptême dans le Jourdain, se serait unie la divinité ; au moment de la Passion, la divinité se serait retirée, et seul aurait souffert et serait mort l’homme de Nazareth. De là l’insistance de Jean, dans tous ses écrits, sur le témoignage oculaire, sur la réalité de l’Incarnation, sur la filiation divine de Jésus. » [29]

Pour prémunir les communautés du danger, Jean rappelle « les critères du christianisme authentique : A ceci ou cela nous savons ou nous connaissons…(2.3,5 ; 3.19,24 ; 4.6,13 ; 5.2). La simplicité massive du style, lent, uniforme, sans ornement, est au service de cette intention. L’Ancien martèle les antithèses, il exclut toute conciliation trop habile, toute atténuation trop facile du conflit entre la lumière et les ténèbres, tout renversement de la vérité du Christ en mensonge des antichrists. » [30]

Ces antichrists ou imposteurs, qui ne pratiquaient pas l’amour fraternel (1 Jn 2 :9, 3 :4, 4 :20) clamaient essentiellement que Jésus n’était pas le Christ et qu’ils ne commettaient pas de péché.

C’est dans le but de souder les communautés d’Asie Mineure que Jean écrit ses épîtres.

C’est pourquoi il use des procédés suivants :

-          l’association des destinataires à lui-même, comme nous l’avons vu, qui crée un sentiment de proximité

-          l’usage des expressions comme : « quiconque… »; « tout esprit qui… », « celui qui… » (2 ;5, 3 :17, 4 :6.15) « si nous disons » (1 :6.8.10f) ; ou au contraire : « qui est celui qui… » ? (2 :22, 5 :5), « que personne… » (3 :7)

-          des expressions affectueuses : Tekni,a mou  (mes petits enfants) [31] , VAgaphtoi, (bien-aimés) [32] , avdelfoi, ([mes] frères, 3 :13)

-          une adresse aux différentes sous-catégories de son lectorat : enfants, jeunes gens, pères (1 Jn 2 :12-14) qui fait montre d’un réel intérêt personnel

Arrêtons nous sur le deuxième point.

Évidemment, l’apôtre Jean ne fait pas œuvre apologétique dans sa première épître : style et ton contribuent en effet à une œuvre plus pastorale que polémique.

Cependant il est clair que Jean s’adresse à des communautés précises dont il peut appeler les membres « frères » et qu’il nous indique avoir reçu l’esprit (3 :24) et l’onction (5 :20.27).

Le gnosticisme de plus avait un pouvoir d’attraction phénoménal, et on sait qu’il compremettait gravement la santé et la stabilité spirituelles des congrégations d’alors. La situation était donc la suivante : dans le groupe de personnes composant ces communautés chrétiennes, quiconque ferait ceci, ou quiconque ferait cela, ferait un pas soit du côté de la Voie, soit du côté de la Gnose.

On comprend donc bien que Jean ne visait pas, en 1 Jean 5 :1 à généraliser « quiconque croit… » à l’ensemble des disciples qui exercent la foi en Christ Jésus, mais il désignait plutôt ses destinataires avec le dilemme (ou problème) qu’ils rencontraient.

On pourrait, sans le forcer, tourner le raisonnement l’apôtre de la manière suivante : Vous avez reçu la connaissance par la Parole, et avez été baptisés. Vous connaissez donc la vérité. Mais, voilà ! des imposteurs surgissent et distillent le venin de leurs mensonges ! Quoi, n’avez-vous pas compris ? Vous voilà placés devant un choix : ma prédication, ou celle des gnostiques. Quiconque (parmi vous) reconnaît que Jésus est le Christ, celui-là est vraiment né de Dieu (digne du baptême qu’il a reçu) ! Quiconque (parmi vous) ne pèche pas, celui-là garde vraiment les commandements de Dieu ! Quiconque en revanche croit ne pas pécher, ou que Jésus n’est pas venu dans la chair, n’a pas compris notre prédication, est n’est pas vraiment un enfant de Dieu. Quiconque (parmi vous) se laisse abuser et séduire, celui-là n’était pas né de Dieu, etc.

Conclusion : n’y a-t-il qu’une seule vie éternelle ?

D’après Jean 3 :16, tout homme qui croit en Jésus a la vie éternelle. Le contexte immédiat contient  par deux fois le terme « monde », ce qui nous incite à y déceler une vision générale. Qui plus est, Jésus signale qu’il doit parler de choses tant « terrestres que célestes » (Jn 3 :12), bien que son auditoire ne semble pas y être préparé…

Effectivement, la vie éternelle est promise à ceux qui croient. Mais n’y en a-t-il qu’une seule ?

Pour l’apôtre Jean et la communauté à laquelle il s’adressait, l’espérance était indéniablement une espérance de vie éternelle au ciel.

La Bible toutefois fait mention d’une autre espérance : la vie éternelle sur la terre [33] .

D’ailleurs, d’où vient cette vie éternelle ? De ce qu’un croyant est « né de Dieu » ? de qu’il croit, et, ce faisant, oblige la Divinité ? Cette vie éternelle est-elle accordée par Jésus ? par Dieu ?

À vouloir attirer les Écriture à une interprétation unilatérale sans égards pour le contexte, on en vient très rapidement à des impasses :

to. de. ca,risma tou/ qeou/ zwh. aivw,nioj

(…) le don de Dieu c’est la vie éternelle (…)

Romains 6 :23

kavgw. di,dwmi auvtoi/j zwh.n aivw,nion

Et je [Jésus] leur donne une vie éternelle

Jean 10 :28

Est-ce à dire que Dieu, qui donne la vie éternelle, et Jésus, qui fait de même, ne font qu’un ? [34]

Le contexte de Romains 6 :23 répond cette question : « Car le salaire du péché, c’est la mort; mais le don de Dieu c’est la vie éternelle en Jésus-Christ Notre-Seigneur. » Et pour ce qui est du passage de Jean 10 :28, le contexte illumine l’ensemble de la même façon : « Et je leur donne une vie éternelle, et elles ne périront jamais, et nul ne les ravira de ma main. Mon Père qui me les a données, est plus grand que tous, et nul ne peut les ravir de la main de mon Père. » -Jean 10 :28,29

Dans le cas de 1 Jean 5 :1 il en va de même : on ne peut appliquer « quiconque croit… » à l’ensemble des croyants, et proposer une logique biblique, mais partielle et erronée, pour les deux raisons suivantes :

-          c’est l’extirper de son contexte littéraire: l’adresse à des chrétiens oints d’Asie Mineure, vers 98 de notre ère -  chrétiens qui avaient reçu une prédication particulière et un baptême particulier

-          c’est contrevenir à l’enseignement biblique de l’espérance terrestre pour ceux qui précisément n’ont pas part à ce baptême particulier

 

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[1] Ce verbe apparaît 97 fois dans le NT, particulièrement chez Matthieu (généalogie), Jean et Paul (contexte sotériologique) : Mat. 1:2ff, 20; 2:1, 4; 19:12; 26:24; Mc. 14:21; Lc. 1:13, 35, 57; 23:29; Jn. 1:13; 3:3ff; 8:41; 9:2, 19f, 32, 34; 16:21; 18:37; Ac 2:8; 7:8, 20, 29; 13:33; 22:3, 28; Rom. 9:11; 1 Co. 4:15; Gal. 4:23f, 29; 2 Tim. 2:23; Phlm. 1:10; Heb. 1:5; 5:5; 11:12, 23; 2 Pi. 2:12; 1 Jn. 2:29; 3:9; 4:7; 5:1, 4, 18. Il est plus précis de le traduire « engendrer » que « donner naissance » pour rendre compte de la racine –gen–.

[2] Louw-Nida : “genna,w: the male role in causing the conception and birth of a child - 'to be the father of, to procreate, to beget.' VAbraa.m evge,nnhsen to.n VIsaa,k 'Abraham was the father of Isaac' Mt 1.2. ”

[3] Liddell-Scott : « genna,w, f. h,sw, (ge,nna) Causal of gi,gnomai (cf. gei,nomai ii), of the father, to beget, engender, Aesch., Soph.; rarely of the mother, to bring forth, Aesch.; oi` gennh,santej the parents, Xen.; to. gennw,menon the child, Hdt.:-like fu,w 1. 2, as ka'n sw/ma gennh,sh| me,ga even if he grow, get a large body, i.e. if he be of giant frame, Soph »

[4] Friberg : « (b) passive, of the spiritual new birth be born, be regenerated (JN 3.3) »

[5] Thayer : « d. peculiarly, in the Gospel and First Epistle of John, of God conferring upon men the nature and disposition of his sons, imparting to them spiritual life, i. e. by his own holy power prompting and persuading souls to put faith in Christ and live a new life consecrated to himself; absolutely 1 John 5:1; mostly in passive, evk Qeou/ or evk tou/ Qeou/ evgennh,qhsan, gege,nnhtai, gegennhme,noj, etc.:  John 1:13; 1 John 2:29 (gege,nhtai); 3:9; 4:7; 5:1,4,18; also evk tou/ pneu,matoj ge,nnasqai, John 3:6 (Rec.^elz gegenhme,non), 8; evx u[datoj kai, pneu,matoj (because that moral generation is effected in receiving baptism ((?) cf. Schaff's Lange, Godet, Westcott, on the words, and references under the word ba,ptisma, 3)), John 3:5; a;nwqen ge,nnasqai, John 3:3,7 (see a;nwqen, c.) equivalent to te,knon Qeou/ gi,nesqai, 1:12.  (Compare: avnagenna,w.) ». Cf Vine, art. « beget, bear (of begetting), born », 57.

[6] Pour être complet il faudrait également examiner l’usage de  evk tou/ qeou ([vous êtes/vous venez] « de Dieu ») qui emporte très souvent la même idée : Jn. 7:17; 8:42, 47;  1 Jn. 3:9f; 4:1ff, 6f; 5:1, 4, 18f; 3 Jn. 1:11; Rev. 11:11 ainsi que de l’expression te/kna qeou= (enfants de Dieu): Jn. 1:12; [Rom. 8:16] Phil. 2:15; 1 Jn. 3:1f

[7] Notre verset d’étude nous rappelle d’ailleurs que Jésus Christ “est engendré de Dieu”.

[8] Jusqu’à présent, étant Juif, Jésus avait été un « fils de l’alliance », ou « fils de Dieu » comme Adam puisqu’il était parfait. Son baptême correspond donc à un engendrement par Dieu comme fils spirituel. Mais pas n’importe lequel : le Fils bien-aimé. On remarque qu’une onction, ou engendrement de l’esprit, est indispensable pour être né de Dieu au sens de 1 Jean 5 :1.

[9] “Instead of "You are my one dear Son; in you I take great delight," one Greek ms and several Latin MSS and church fathers (D it Ju [Cl] Meth Hil Aug) quote Ps 2:7 outright with "You are my Son; today I have fathered you." But the weight of the ms testimony is against this reading.” ) note de la NET Bible. Metzger est du même avis (Textual Commentary, p112-113) et le consensus avec lui.

[10] Et nous ne croyons pas, au contraire, à une harmonisation sur la Septante (ou moins vraisemblablement, le texte massorétique) – cf infra.

[11] Professeur Associé d’Études Religieuses à l’Université de la Caroline du Nord, à Chapel Hill, dans son ouvrage The Orthodox Corruption of Scripture – The Effect of Early Christological Controversies on the Text of the New Testament, Oxford University Press,  1993, 62-67, 142-143

[12] Il s’agit également d’un contexte de baptême : le baptême dans la mort (Mc 10 :35-40, Rom. 6 :1-11, Mt 20 :20-23) ; en effet un corps physique ne peut être au ciel, il doit connaître une nouvelle naissance qui passe par la mort (Jn 3 :1-5). Il est ‘régénéré’ ou ‘engendré’ par Dieu au moment de sa résurrection.

[13] Pour plus de précisions, D. Fontaine, Le nom divin dans le Nouveau Testament, chapitre 7. Boismard, A l’aube du christianisme, p176-177 : en effet Luc, même s’il n’est pas très loquace à ce sujet, donne à penser qu’il entend ‘Fils de Dieu’, appliqué à Jésus, comme le fait qu’il ait été conçu par l’esprit de Dieu (cf Lc 1 :34).

[14] Du point de vue humain. En outre Jésus Christ, dans son existence préhumaine, bénéficiait d’un autre statut d’engendrement vis-à-vis de Dieu : il est le monogenh/j, « unique-engendré » (et non pas unique, ou unique en son genre)

[15] Particulier car jusqu’à présent Jean le Baptiste n’avait pratiqué que le baptême d’eau, qui était un baptême de repentance, et de préparation à la venue du Messie.

[16] Voir aussi Mt 3:11, Ac 1:5, 11:16, 19:4 et Ac 2:33

[17] Cf. D.B. Wallace, Greek Grammar Beyond the Basics, p213-215. Ce phénomène se rencontre plus haut en 1 Jn 1:2 th.n zwh.n th.n aivw,nion , « la vie, celle qui est éternelle ».

[18] Certaines versions d’ailleurs l’ont bien compris : Darby : “Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il leur a donné le droit d’être enfant de Dieu, [savoir] à ceux qui croient en son nom”; TMN: “Cependant, tous ceux qui l’ont reçu, il leur a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, parce qu’ils exercerçaient la foi en son nom”. NET : « But to all who have received him--those who believe in his name --he has given the right to become God's children »

[19] tout comme dans 1 Jean, cf infra.

[20] Mt 28 :18-20. Nous n’entrerons cependant pas ici dans tous les détails de ce baptême d’eau. On peut en effet comprendre 1 Jean 5 :1 sans brosser l’ensemble de la vision biblique des baptêmes, en nous contentant de ce que l’apôtre Jean a lui-même à nous dire dans son épître.

[21] Cf notre traduction 1 Jean – Traduction & Commentaires, où nous mettons en évidence un emploi des temps spécial ainsi qu’un très grand souci de la matérialité de l’incarnation du Christ (une réponse à l’hérésie docétique qui fonde le propos de l’épître de Jean).

[22] Autre exemple : « Ils sont sortis de chez nous, mais ils n'étaient pas des nôtres. S'ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec nous. » (1 Jean 2 :19)

[23] Passage que l’on peut mettre en parallèle avec 1 Pi 1 :23.

[24] « Celui qui garde ses commandements demeure en Dieu, et Dieu en lui; et nous connaissons qu'il demeure en nous par l'Esprit qu'il nous a donné. »

[25] Les visions du salut partagées par Paul et Jacques ne sont toutefois pas incompatibles. Pour un examen détaillé, cf. Stafford, Jehovah’s Witnesses Defended, Elihu Books, 2000, 2e éd., p501-543.

[26] Pour une intéressante discussion exégétique de 1 Jean 3 :6, 9, cf Wallace, ocit., p521-525.

[27] Et ceci dans l’esprit des paroles de Jésus dans son sermon sur la montagne : Mt 5 :23.24, car Jésus savait que des différends diviseraient nécessairement ses disciples, et parmi ceux-ci les frères et sœurs charnels. D’après 1 Jn 3 :15, cela ne signifiait pas que ses disciples deviendraient de facto meurtriers ; mais ils le deviendraient s’ils persévéraient à se haïr sans régler leurs différends.

[28] Adepte du gnosticisme.

[29] La Bible, traduction de Lemaître de Sacy, éd. Robert Laffont, 1990, 1589

[30] La Nouvelle Bible Segond, édition d’étude, 2002, Société Biblique Française, 16652.

[31] 1 Jn. 2:1, 12, 28; 3:7, 18; 4:4; 5:21

[32] 1 Jn. 2:7; 3:2, 21; 4:1, 7, 11

[33] Gn 1 :28, Ps 37 :11 Pr 2:21, 22 ; Ecc 1:4 ; Isaïe 2:4 ; 11:6-9 ; 35:5, 6 ; 45 :1865:21-24, Mt 5 :5, Jn 5 :25-292 Pi 3 :13, Rév. 20 :12-14.

[34] C’est le même gendre de logique que de dire : tout homme qui croit en Jésus est né de Dieu et a la vie éternelle. Car dans les deux cas on ignore le contexte.