FONTAINE Didier Lettres Supérieures 1

Jeudi 22 octobre 1998

 






 

Histoire

DISSERTATION N°1





Sujet: Être citoyen au temps de la République romaine.

Cadre chronologique: Des guerres puniques ( 264 av. J.-C. ) au Ier siècle.



En 264 av. J.-C. s’engage la première guerre punique, opposant Rome à Carthage. Petit à petit, la République romaine conquiert des territoires, et son expansion glisse vers un impérialisme plus ou moins bien ressenti. Dans ce contexte, l’individu moyen est le citoyen. Il est très sollicité par l’effort de guerre, mais personne n’est plus fier de sa condition que lui-même, car il bénéficie d’un statut très convoité, la citoyenneté.

Celle-ci lui donne des droits et des devoirs, l’insère dans un cadre institutionnel très précis et dicte quasi totalement son orientation politique et sociale. Seulement, cette citoyenneté n’est pas partagée par tous de la même manière : certains, les Romains, l’ont de droit complet, et d’autres – les pays conquis – de droit restreint. Des tensions naissent. En 90 av. J.-C., elles se concrétisent par l’apparition d’une guerre sociale dont le seul enjeu est l’acquisition pour tous du statut de citoyen dans l’immense et puissant empire de Rome. Finalement, à la fin de la République, au premier siècle et suite à cette guerre sociale, tout l’empire le possède.

Ce bref panorama de la situation sociale et politique de la République romaine donne déjà une idée plus ou moins précise de ce que fut être citoyen durant cette période-là, ce qui nous intéressera, mais pour en avoir une idée plus juste et intelligente, nous nous attacherons à étudier ce statut de la citoyenneté sous son aspect juridique – dans sa formalité – puis, en analysant les clivages socio-politiques, nous saisiront les différents modes de vie impliqués par un degré plus ou moins grand de cette citoyenneté, ce qui nous conduira à envisager un dernier aspect de la citoyenneté, sous sa facette humaine – tout cela pour tenter de comprendre en quoi être citoyen fut bien plus qu’une simple formalité administrative.



La Rome antique est bien connue pour son formalisme excessif, son esprit pratique que rien ne peut entraver. Il en allait de même pour la citoyenneté : elle était un statut avant tout juridique, possédé sous certaines conditions bien précises, et donnant droit à des privilèges et obligations bien précis aussi. Tout fut d’ailleurs d’une telle précision qu’on peut affirmer sans trop de risques de se méprendre qu’aucun individu répondant à tous les critères faisant le citoyen n’a jamais existé. Cela pour faire comprendre que la diversité des situations dut être grande à Rome et ailleurs. Envisageons toutefois ce statut ô combien convoité, et qui, nous allons le voir, ouvrait un grand nombre de portes, et la virtualité des plus hauts honneurs. La citoyenneté romaine est dite optimo jure ( c’est celle qui est complète ). Elle présente un triple aspect : le premier est qu’elle ouvre des droits politiques ( jura publica ). Celui-ci permet au citoyen de faire une carrière politique, car il devient alors éligible ( jus honorum ), peut voter ( jus suffragii ), a l’honneur de pourvoir participer aux sacerdoces ( jus sacrorum ) et surtout, s’il est injustement accusé, a le droit de faire appel au peuple dans les procès criminels ( jus provocationis ). Ce dernier droit est double : on parle de provocatio ad Caesarem ou ad populum. Il est en fait une garantie pour le citoyen ne pas faire l’objet de l’abus d’un magistrat sur sa personne ou sur celle d’un autre, en particulier il ne peut y avoir jugement et sentence sans procès. La tradition nous a rapporté un exemple fameux de ce droit : l’apôtre Paul ( 1er siècle de notre ère ), injustement accusé par un magistrat, a fait appel à César, après avoir été roué de coups sans jugement.Il clame une irrégularité, et c’est à juste titre que le magistrat en question se rend compte de son erreur embarrassante.

Outre des droits politiques très appréciés, le statut de citoyen donne aussi à son détenteur des droits civils, dits jura privata. Ces droits civils sont très importants, car, sans eux, l’individu se voit refuser un grand nombre d’activités profanes dans la société. Ceux-ci sont principalement composés du droit de commerce ( jura commercii ), autrement dit de la libre entreprise, et, en quelque sorte, du libre profit. Ils permettent aussi le mariage ( jus conubii ), car les mariages ne sont pas autorisés de n’importe quelle manière et entre n’importe qui ( nous n’aborderons pas ici les différences entre patriciens et plébéiens quant aux droits civils, ce qui nous conduiraient à des distinctions certes précises, mais desquelles aucune intelligibilité n’émergerait vis-à-vis de notre problématique qui est pour l’instant d’examiner un statut dans sa formalité la plus simple pour en extirper des conclusions ). Enfin les droits civils permettent d’intenter une action légale contre un autre citoyen ( jus legis actionis ). C’est là un privilège qui, conjugué à l’intégrité juridique que nous avons évoquée précédemment, une sorte d’habeas corpus, caractérise la société : tout individu est protégé par les lois, mais n’est pas soustrait à ces mêmes lois. Il y a une cohérence interne très forte. Par ailleurs, tout citoyen possède les mêmes droits, il y a égalité – en principe depuis la loi des XII Tables. Notons ici que le citoyen, formé depuis son inscription sur les listes du census à l’âge de 17 ans, est très conscient de ses droits, et, si l’on puis dire, les optimise.

Enfin le citoyen est incorporé, par son statut même de citoyen, dans un réseau de charges, d’obligations, de devoirs ( munera ). Ces devoirs sont certes imposés, mais comprenons dès maintenant que le citoyen les réclamait autant que ses droits. D’abord, comme nous venons de le voir, il devait se présenter au census. Ceci déterminait sa place dans la société. A titre d’exemple, la 1ère classe ( c’est-à-dire la plus influente politiquement, nous reviendrons sur la hiérarchisation dite « géométrique » ) devait présenter une richesse d’au moins 100 000 as, la seconde de 75 000, la troisième de 50 000, la quatrième de 25 000 et la cinquième de 10 000. Cette première distinction était suivie d’une autre : la répartition en centuries, toujours fonction des richesses. Ensuite, les munera exigeaient au citoyen de se présenter aux armes ( militia ). Tout citoyen était donc un soldat en puissance. Notons pour ce fait que l’armée n’était pas permanente, et qu’elle seule permettait à un individu d’éprouver sa dignité. De plus les guerres étaient l’occasion d’acquérir des terres, signes de richesses, richesses qui seules permettent d’avoir une place influente en politique. Tout se recoupe donc : le citoyen est intégré dans un système qui fera sa gloire s’il accepte d’en suivre les règles. Dernier élément, le citoyen doit participer à deux sortes de frais : les dépenses quotidiennes de la cité, plutôt légères, et le tribut ( tributum ) – exceptionnel, celui-ci, et qui disparaît à partir de 167 av. J.-C. De cet ensemble de droits – politiques et civils – et de devoirs – sociaux, militaires et financiers – retenons que le citoyen est un élément, un pion sur l’échiquier d’une société qui fonctionne pour et par lui. Être citoyen, nous le voyons bien, c’est donc faire partie d’une cité, et la servir tout en étant servi.



Seulement, bien sûr, si d’un côté il y a le statut juridique, écrit sur « papier » parfaitement fonctionnel en théorie, du statut de citoyen, de l’autre il y a la réalité et son vécu. Et c’est là que l’on s’aperçoit que ce statut de citoyen, avec tous les avantages qu’il octroie, est précieusement et jalousement conservé à Rome. Autrement dit, grosso modo, les citoyens qui ne sont pas romains et habitant à Rome, ne bénéficient pas du même statut. Avant tout, précisons que l’époque qui va de 264 av. J.-C. au 1er siècle de n. è., et qui est celle qui nous intéresse, est une époque d’expansion fulgurante pour l’empire romain, particulièrement de 264 à 133 av. J.-C. ( quelques dates importantes : 271 : prise de Tarente, ouverture sur l’adriatique, 264 : 1ère guerre punique pour la Sicile, et le contrôle Méditerranéen, 133 : prise de Numance, expansion en Espagne ). Il y a donc un afflux massif de nouveaux pays sous la tutelle de Rome. En particulier, l’Italie et les Latins possèdent avec Rome des spécificités à la fois religieuses et culturelles. Or, les Italiens et les Latins ne possèdent qu’un droit de citoyenneté restreint ( diminuto jure ), le nomen latinum, bien inférieur au statut dit d’optimo jure. On s’aperçoit du non-sens lorsque l’on apprend que ces mêmes peuples, traités inférieurement, ne participent pas moins aux munera que le citoyen de droit complet. Plutôt, donc, que de considérer sous son aspect formel ce statut diminué, considérons en quoi les peuples qui ne l’avaient pas subissaient une injustice. Premièrement, il faut savoir que les peuples soumis participaient tout autant à l’aerarium ( les finances ) qu’à la militia ( les troupes auxiliaires pouvaient représenter la moitié voire les deux tiers des légions romaines ), d’où on déduit aisément le malaise des italiens à ne pas se voir considérés comme égaux quant à leurs droits civiques. En fait, dans tous les autres domaines, il en allait de même ( droits politiques, mais sine suffragio, charge du tributum, mais non exemptée en 167 contrairement aux citoyens romains, etc. ). C’est ce qui explique pourquoi le statut complet était tant convoité, et aboutit finalement à la guerre sociale de 91-89 av. J.-C. Ce conflit, réglé par une série de lois telle que la lex Julia, ou la lex Calpurnia, conduit à l’intégration massive ( mais sur plusieurs générations ) de tous les individus des provinces romaines au statut complet de la citoyenneté. Toutefois, « les nouveaux citoyens furent organisés en huit tribus, afin que leur nombre et leur puissance ne brisent pas la dignité des anciens citoyens, et que ceux qui ont reçu un avantage ne prévalent pas sur ceux qui l’avait accordé ». Si donc les clivages géographiques venaient de disparaître, subsistaient toujours des clivages sociaux.

Comme nous l’avons vu, être citoyen, c’est donc aussi durant la période que nous considérons, revendiquer un statut complet. A présent abordons un autre « problème » auquel tout citoyen avait à faire face, et qui faisait son vécu – sa hiérarchie dans une société oligarchique. Du fait du classement censitaire par classe et par centurie, on commençait toujours par l’opinion des plus riches quelles que soient les décisions à prendre. Une fois la majorité acquise, il n’était plus besoin de poursuivre aucune procédure. Or, et notons-le bien, si la première classe était d’accord, elle avait ad hoc la majorité : les autres classes n’étaient donc pas consultées. Cette pensée résume, en simplifiant, la situation qui était celle du citoyen : dans le système censitaire à la base de tout, seuls les plus riches avaient un vrai poids décisionnel. Certes, les citoyens étaient égaux en droits, mais de nombreux facteurs s’opposaient un exercice de ceux-ci dans les mêmes conditions : l’âge ( pour parcourir le cursus honorum des âges sont fixés ) ou bien le lieu d’habitation ( les votes n’ont lieu qu’à Rome.) D’où il se peut conclure que les citoyens, bien qu’égaux, étaient loin d’avoir le même traitement, et qu’être citoyen, se pouvait être être un grand sénateur richissime, ou un consul prestigieux, ou un crève la faim entré dans une clientèle. La civitas Romana fut donc seulement une égalité de droit, mais de fait existèrent des inégalités socio-politiques probantes. Et cette situation n’était pas voilée, les Romains eux-mêmes en étaient tout à fait conscients. Le vieux Caton expliquait l’égalité des chances mais l’inégalité des moyens de la sorte : « En ce qui concerne le droit, la loi, la liberté, la chose publique, il convient que nous en jouissions tous en commun également ; mais pour ce qui est de la gloire et des honneurs, à chacun de se les procurer comme il peut ». Sur ce point notre conclusion sera donc d’envisager le statut de citoyen avec beaucoup de prudence, et comprendre que, s’il était avant tout avantageux, il ne l’était pas de la même manière pour tous n’importe où. Être citoyen fut donc, à cette époque, se battre pour posséder un droit complet, revendiquer l’égalité des chances, puis entrer dans un système fondamentalement inégalitaire pour la mise en pratique de ces chances égales.



« Civis Romanus sum » : lorsque le Romain prononçait cette phrase, il n’avait nullement le ton d’un juriste, ni d’un notaire très au fait de l’acception exacte des notions juridiques en jeu. Le citoyen romain était simplement fier de sa condition, de sa très précieuse libertas, lui garantissant tout à la fois des droits personnels et politiques, l’égalité vis-à-vis des autres, et l’obligation d’un respect absolu aux lois. Il prenait ainsi conscience de vivre dans une communauté dont l’association n’avait pour but ultime, malgré les dérives, que le bien de chacun. Avec son statut de citoyen, le Romain pouvait aussi librement parcourir la carrière des honneurs, en augmentant en dignitas au yeux des autres dont la seule reconnaissance motivait les ambitions. Une anthropologue a remarqué : «  Pour lui, le centre du monde est Rome, sa ville qu’il aime d’amour. Il y vit des combats de la politique au jour le jour et les effusions des grandes fêtes collectives, sous le regard des autres dont il attend reconnaissance et identité. Ce jugement social peut le mener aux honneurs suprêmes ou le contraindre au suicide. »La citoyenneté est donc plus, force est de le reconnaître, qu’un statut légal ; et qu’il donne accès des privilèges n’est plus, ici, un aspect important. Pour avoir une idée précise de cet état de choses, considérons deux exemples caractéristiques.

A partir de Caius Gracchus, une loi fut votée pour une distribution régulière et à bas prix de blé à la plèbe ( lex Sempriona ) :  « Il décida que tous les mois on distribuerait du blé à tous les citoyens » et « Souvent aussi, en cas de difficultés, d’approvisionnement en blé, il en fit mesurer à chaque citoyen, soit à bas prix, soit gratuitement » Que la distribution fut de prix réduit ou gratuite, toujours est-il que l’aspect essentiel réside dans le fait de l’utilitas communis : l’utilité de la communauté, mais envers le citoyen seulement.0 Pour illustrer cette pensée, disons que Rome n’était pas une caverne de brigands : des intérêts s’y côtoyaient certes, mais on ne pensait pas exclusivement à sa petite personne. De tous ses privilèges, le citoyen en avait donc un, et non des moindres, celui de vivre dans une societas, avec des socii ( des alliés, des concitoyens ). Le statut de citoyen était donc une protection sociale qui assurait à son détenteur, même dans le dénuement le plus complet, de quoi subsister dignement. On se rappelle d’ailleurs que le citoyen était très attaché à son statut, car celui-ci, en nette opposition avec la condition sous la monarchie absolutiste ayant précédé la République, lui assurait le plus grand bien de l’époque : la libertas. Aujourd’hui le terme a peut-être perdu en valeur, car la seule condition d’un homme non-libre est la prison. Rappelons donc qu’à l’époque, toute liberté s’opposait à l’esclavage. Il y avait des esclaves, reniés et auxquels on ne reconnaissait rien : aussi le citoyen prenait-il bien conscience de sa liberté en la saisissant pleinement différente de la condition servile de l’esclave.

Notre deuxième exemple conférant une valeur particulière à la citoyenneté est contenu dans les Verrines. En faisant attention à l’attitude du citoyen dont la liberté est injustement bafouée, nous saisiront parfaitement que la citoyenneté était aussi un état d’esprit :  « Juges, un citoyen romain était battu de verges au milieu du forum de Messine ; aucun gémissement n’échappa de sa bouche, et parmi tant de douleurs et de coups redoublés, on entendait seulement cette parole : JE SUIS CITOYEN ROMAIN. Il croyait par ce seul mot écarter tous les tourments et désarmer les bourreaux. (…) O doux nom de liberté ! droits sacrés du citoyen ! »1  « Civis Romanus sum », un état d’esprit ! Le citoyen était si parfaitement assuré de son droit à la justice, à la reconnaissance de son état de citoyen, à tous les privilèges incombant cette position, et si confiant vis-à-vis du système, qu’il ne comprenait pas pouvoir subir une humiliation telle que celle d’un châtiment public. On acquiescera donc à la conclusion de l’anthropologue précédemment citée :  « La République romaine est une culture qui a créé un type d’humanité : le citoyen romain ». Moins fier de ses privilèges que de sa libertas, le citoyen romain fut donc un homme prêt à agir, toujours pour la société, société qui en retour toujours agissait pour lui, et ce statut ne cessa pas de fonctionner avec succès tant qu’il fonctionna dans toutes les têtes – c’est-à-dire jusqu’au début d’un Empire effaçant la République.



De notre démarche nous retiendrons que, bien qu’être citoyen fut un condition très réglée juridiquement, faite de droits et devoirs, l’essence du citoyen romain fut celle d’être soldat en temps de guerre, homme politique en temps de paix, et toujours, quelque fut l’époque, homme avant tout, aimant la communauté et attendant beaucoup d’elle aussi.

Être citoyen, ce fut agir, aimer sa patrie, ne pas remettre en cause ses engagements ambigus dans une politique expansionniste, voire impérialiste. Ce fut aussi, pour les Italiens et les Latins, mourir armés dans des conflits contre des frères de sang, ce fut se battre pour obtenir un droit complet légitime. Car être citoyen romain, c’était à l’époque bien plus qu’être citoyen de n’importe quel pays d’aujourd’hui : c’était croire en sa patrie, l’adorer, mourir pour elle, et surtout, distinction véritable, penser sa patrie, avoir une humanité particulière, une mentalité particulière : la citoyenneté – acquise par naissance ou par bravoure.

Être citoyen au temps de la République, ce fut ainsi avoir un statut juridique, un statut socialement ou géographiquement inégal, et un statut humain. D’où cela nous fait conclure à un aspect davantage social, humanisé, que politique de cette citoyenneté romaine.

A cela, toutefois, une objection : puisque le statut de citoyen, devenu mentalité, symbole de la libertas, dictait exclusivement la carrière d’un homme, et les moyens pour ce faire, peut-on confondre la libertas à la Liberté ?

Note obtenu pour cette dissertation: 13/20. (2ème meilleure note, après un 13.5 ou 14)

Cadre: Classe Préparatoire, Lettres Supérieures du Lycée Claude Fauriel.

1ère dissertation de l'année.