Le nom divin dans le Nouveau Testament


The divine name in the New Testament (Christian Greek Scriptures)

 

 

 

 

COMPLÉMENTS / PRECISIONS

 

 

La Septante fait la distinction entre YHWH (κύριος, kyrios) et "[le] Seigneur" (ὁ κύριος o kyrios)

 

Aucun manuscrit de la Septante antérieur au IIIe s. ne substitue le tétragramme par κύριος (cf. Gertoux : 4, 99, 114, 252). Cette simple constatation appuie l'idée selon laquelle les traducteurs alexandrins à l'origine de la Septante ont transcrit le tétragramme en hébreu au sein de leur texte grec, car 1) des témoignages anciens le signalent (par ex. Origène et Jérôme) et 2) de nombreux fragments anciens de la LXX le confirment (cf. chapitre 3).

 

On est donc surpris de l'hypothèse selon laquelle la transcription du tétragramme en hébreu au sein du texte grec ne serait pas originelle, mais procèderait d'une "correction hébraïsante" (La Bible grecque des Septante : 256, Pietersma : 85-101, La Bible d'Alexandrie : 597-599, 854-855).

 

D'abord parce qu'elle manque totalement d'appui. Elle est infirmée par les témoignages anciens et par les manuscrits découverts jusqu'à présent.

 

Ensuite, parce que la LXX fait la distinction entre le nom divin יְהוָה et le terme qui signifie "Seigneur", אֲדוֹן (Adôn)ou אֲדֹנָי (Adônay).

 

Ex. Genèse 2:8

καὶ ἐφύτευσεν κύριος ὁ θεὸς παράδεισον ἐν Εδεμ κατὰ ἀνατολὰς

καὶ ἔθετο ἐκεῖ τὸν ἄνθρωπον ὃν ἔπλασεν

 

Ici, dans l'expression κύριος ὁ θεὸς, κύριος fonctionne comme un nom propre hébreu, sans article, car il se substitue au tétragramme. Les exceptions sont très rares (d'après La Bible d'Alexandrie : Gn 18:17, 33, 28:13 ; en Gn 18:33 l'édition de A. Ralfs ne contient pas d'article précédant kyrios, ni n'indique de variante; pas de variante signalée dans la BHS; mais il est vrai que certaines variantes, qui n'ont pas été retenues dans les éditions de Ralfs et Thackeray, existent ; quant à Gn 28:13, il présente les deux phénomènes : kyrios avec et sans l'article, tous deux pour traduire le tétragramme; voir d'autres exceptions ici ; voir aussi les aberrations provoquées par les instances où l'expression kyrios kyrios apparaît).

 

Par contre, quand le terme κύριος ne fait pas office de nom propre, il prend l'article.

Ex. Genèse 24:37

καὶ ὥρκισέν με ὁ κύριός μου λέγων

οὐ λήμψῃ γυναῖκα τῷ υἱῷ μου ἀπὸ τῶν θυγατέρων τῶν Χαναναίων

ἐν οἷς ἐγὼ παροικῶ ἐν τῇ γῇ αὐτῶν

 

Bien évidemment, le texte de la LXX nous apparaît tel qu'il a été standardisé aux IIe-IIIe s.. par des copistes chrétiens ; mais qu'une telle distinction ait subsisté n'est en soi pas du tout anodin. Le traducteur du livre des Nombres dans la Bible d'Alexandrie, G. Dorival, par exemple, a été sensible à cette distinction, puisque sa traduction rendaitκύριοςpar "Seigneur" sans article quand il s'agissait du nom divin. Toutefois, cette démarche, qui contredisait indirectement l'hypothèse duκύριοςoriginel, a suscité la polémique, et a finalement été évincée :

 
"En français, la traduction par 'Seigneur' sans article dans les volumes 4 et 6 de La Bible d'Alexandrie était une tentative pour rendre le statut singulier de ce mot dans la LXX. Après un échange d'arguments sur ce problème entre collaborateurs de La Bible d'Alexandrie, nous avons choisi d'unifier notre traduction dans ce présent volume, regrettant toutefois de ne pas rendre un effet d'étrangeté du grec. Nous avons donc partout écrit 'le Seigneur', en nous conformant à l'usage plus général. La traduction des Nombres a été retouchée sur ce point." - La Bible d'Alexandrie : 855.

 

Faire disparaître un élément aussi essentiel du texte grec actuel provient, pensons-nous, d'une répugnance à l'égard du nom propre de Dieu, auquel on préfère un titre universaliste qui gomme toute personnalité. Ce mensonge par omission ne va pas sans nous rappeler un procédé tout à fait similaire: celui qui évinca le tétragramme hébreu des copies de la LXX, vers les IIe - IIIe s. de notre ère.

 

La même distinction entre o kyrios (ὁ κύριος) et kyrios (κύριος) est encore sensible dans La Didachè (c.70-100).

 

Le terme kyrios, sous toutes ses formes, y apparaît 24 fois dans 20 versets (1:1 [titre], 4:1, 11, 12, 13, 6:2, 8:2, 9:5, 10:5, 11:2, 4, 8, 12:1, 14:1, 3, 15:1, 4, 16:1, 7, 8).

 

Le titre même de l'oeuvre en grec, ici dans sa forme courte : Διδαχὴ κυρίου τοῖς ἔθνεσιν comporte une anomalie : κυρίου n'est pas précédé de l'article.

 

En d'autres endroits, le phénomène se répète. Ceci fait dire à Jean-Paul Audet, au sujet de 9:5:

 
"L'absence de l'article devant κύριος, absence qui s'est maintenue en dépit des tendances contraires de la transmission, est ici extrêmement remarquable (1)." Et il indique en note : "On ne saurait écarter le fait en le mettant au compte d'un certain flottement dans l'usage de l'article devant κύριος . Car la formule ὂνομα κυρίου ne se trouve pas, purement et simplement, dans les conditions communes de κύριος en ce qui regarde l'usage de l'article, et donc dans le sens. Elle n'est pas, d'abord, une création chrétienne, et, au moins jusqu'au temps de s. Irénée, elle ne spécifie pas non plus le christianisme. On la rencontre 110 fois dans les versions alexandrines de l'Ancien Testament et les deutéro-canoniques, et toujours sans article (...). ὂνομα κυρίου est donc à tous égards une formule très ferme, la plus nettement frappée peut-être de toute la phraséologie consacrée par le judaïsme d'expression grecque. Pour le sens, elle est étroitement apparentée [à d'autres formules: to onoma mou kyrios, kyrios onoma autô, onoma soi kyrios] dans lesquelles il est clair que κύριος était senti de quelque manière comme le nom propre de Dieu, Yahvé. Un chrétien qui voulait parler de Jésus ne pouvait, dans ces conditions, omettre l'article sans donner tête baissée dans l'équivoque. Le Didaschaliste, à coup sûr, connaissait assez l'usage pour ne point comettre cette méprise." - La Didachè instructions des apôtres, J. Gabalda, 1958 : 190 (nous soulignons).

 

Le passage 9:5 est doublement intéressant : non seulement il indique que kyrios est pris pour le nom propre YHWH , mais de plus une seconde instance de kyrios, précédée de l'article, désigne Jésus. La distinction entre YHWH, Jéhovah, et Jésus, est donc nette. Cf. Emplois de kyrios dans La Didachè pour plus de détails.

 

De fait, l'usage de kyrios dans La Didachè suggère que l'auteur de cet "enseignement du Seigneur" connaissait le nom divin YHWH. La claire distinction qu'il fait entre le kyrios Jésus et le kyrios YHWH est peut-être due aux documents apostoliques qui existaient alors (en araméen/hébreu, ou bien en grec avec le tétragramme en hébreu).

 

Nous souscrivons donc à l'analyse d'Audet à propos du "nom" :

 

 
"le "nom" par excellence demeurait le nom de "Dieu", le Père, Yahvé-kyrios", op.cit. : 191

 

Par exemple, en 14:3, on lit : ὅτι βασιλεὺς μέγας εἰμί λέγει κύριος καὶ τὸ ὂνομά μου θαυμαστὸν ἐν τοῖς ἔθνεσι - oti basileus megas eimi legei kyrios kai to onoma mou thaumaston en tois ethnesi. Cette formule présente à la fois kyrios sans article [legei kyrios : dit Seigneur], comme nom propre divin, donc, et l'expression to onoma mou [mon nom] : ce qui désigne ce nom !

 

On pourrait difficilement être plus clair...

 

Outre Audet, Ch. Biggs, traducteur de La Didachè en anglais, avait déjà fait la même constatation :

 
"Kyrios without the article, as here [12:1], is constantly used for Yahweh, e.g. thirty times in St Luke." - The Doctrine of the Twelve Apostles (rev. A.J. MacLean, Londres : Society for promoting the Christian Knowledge, The Macmillan Co., 1922 : 37)

 

 

 

 

• Le texte de Jacques 1:12 portait-il le tétragramme ?

 

Notre annexe passe un peu vite sur le cas de Jacques 1:12 (cf p. 313 et pp.314-315).

 

μακάριος ἀνὴρ ὃς ὑπομένει πειρασμόν,

ὅτι δόκιμος γενόμενος λήμψεται τὸν στέφανον τῆς ζωῆς,

ὃν ἐπηγγείλατο τοῖς ἀγαπῶσιν αὐτόν

 

Bienheureux est l'homme qui endure la tentation; car,

quand il aura été manifesté fidèle par l'épreuve, il recevra la couronne de

vie, qu'Il a promise à ceux qui l'aiment. (Darby)

 

Dans ce verset, tiré du NA27 (mais idem chez Westcott et Hort), le verbe ἐπηγγείλατο n'a pas de sujet immédiat. Ce sujet est pourtant connu, et précisé au verset 7 : il s'agit du Seigneur (tou kuriou), en l'occurrence Dieu. Dans l'expression on epengeilato tois agapôsin auton, certains estiment qu'il manque un sujet : o theos ou o kurios, bien qu'en grec on puisse tout à fait s'en passer. C'est ce qui a poussé certains copistes, comme c'était leur habitude (cf.pp.152-153, 264), à expliciter le sens de la phase en ajoutant l'une des deux expressions (o theos ou o kurios):

 

 

ἐπηγγείλατο] p23 א A B 81 206* 2344 itff copsa copboarm geo Didymus2/4

ἐπηγγείλατο ὁ θεὸς] 33vid 322 323 463 547 945 11751241 1243 1735 1739 1852 2298 2464 2492 l596 itar itcitdem itdiv itp its ittvg syrp syrpal eth Athanasius Didymus2/4Chromatius Cyril John-Damascus

ἐπηγγείλατο ὁ κύριος] (C 794 1829 l593 l680 omit o) K L P 049 056 0142 0246 88 104 181 326 330 436 451614 629 630 1067 1292 1409 1505 1611 1877 2127 2138 2412 2495 Byz Lect syrh(slav) Ps-Oecumenius Theophylact

 

La TMN cite d'ailleurs le Codex Ephraim (C), daté du Ve siècle, pour appuyer la restauration du Nom en Jacques 1:12 (TMN : 1542), sans doute parce qu'il omet l'article et fait fonctionner kurios comme un nom propre. Cependant, 1) la qualité des témoins qui accusent l'absence du sujet et 2) la tendance scribale à expliciter le sens d'une phrase jugée obscure concourent à rejeter l'insertion d'un quelconque sujet. Une note de la NET Bible le formule en ces termes : "In light of the scribal tendency toward clarification, and the fact that both [kurios] and [theos] are well represented, there can be no doubt that the original text had no explicit subject. The referent (God) has been specified in the translation for clarity, not because of textual basis." (NET : 2210 ; voir NET Bible : James 1:12).

 

Quant à Metzger, il abonde en ce sens : "In the style of rabbinical writings, where the word 'God' is sometimes to be supplied mentally, the earlier and better witnesses (P23, א B Q 81 206* 323 itff copsa, bo arm) support the reading [epengeilato], without a subject being expressed. Later witneses, howewer, fill out what may have seemed to be a lacuna by adding either [kurios] (C 1829 l680) or [o kurios] (K L P most minuscules syrb) or [o theos] (33vid 322 323 463 547 945 1241 1739 2492 vg syrp eth)." - TC : 608

 

Le Comité du GNT4, qui indique, chaque fois qu'il y a une variante, le degré de certitude de son texte (ou le degré de difficulté rencontré pour choisir !), affuble son choix de ne pas insérer de sujet d'un {A}, affirmant par-là que le texte restitué est certain. Il faut donc maintenir l'assertion selon laquelle le texte de Jacques 1:12 ne portait pas de sujet, et a peu de chance d'avoir jamais porté le tétragramme.

 

Il ne faut cependant pas en conclure que les versions qui insèrent Dieu, Seigneur ou Jéhovah (Jéhovah : TMN et plusieurs traductions hébraïques) sont en défaut. En fait, elles font comme les copistes d'antan : bien qu'elles n'aient pas de support textuel, elles en appelent à leur bon sens pour expliciter le sens...

 

• Le texte de Jean 6:45 portait-il le tétragramme ?

 

ἔστιν γεγραμμένον ἐν τοῖς προφήταις,

καὶ ἔσονται πάντες διδακτοὶ θεοῦ·

πᾶς ὁ ἀκούσας παρὰ τοῦ πατρὸς καὶ μαθὼν ἔρχεται πρὸς ἐμέ

 

Il est écrit dans les prophètes :

Ils seront tous enseignés par Dieu.

Quiconque s'est mis à l'écoute du Père et à son école vient à moi. (JER)


En Jean 6:45, la citation de Jésus (en gras) est tirée d'Isaïe 54:13, où figure le tétragramme :

וְכָל־בָּנַיִךְ לִמּוּדֵי יְהוָה וְרַב שְׁלֹום בָּנָיִךְ׃

 

Seulement, le texte cité par Jésus porte didaktoi theou (enseignés de Dieu), non didaktoi kuriou (enseignés du Seigneur), ce qui semble plus proche de la LXX :

καὶ πάντας τοὺς υἱούς σου διδακτοὺς θεοῦ καὶ ἐν πολλῇ εἰρήνῃ τὰ τέκνα σου

 

où l'on rencontre l'expression διδακτοὺς θεοῦ, didaktous theou.

 

En Jean 6:45, on ne rencontre par de variante entre theou et kuriou, comme c'est souvent le cas quand le tétragramme figurait initialement.

 

Tel que rapporté par l'évangéliste Jean, la citation de Jésus se conforme au texte de la Septante, et donne l'impression qu'il a dit "Dieu". Mais il est évident que Jésus n'a pas prononcé ces paroles en grec. Il est également de notoriété publique que les copistes des évangiles ont harmonisé ceux-ci, tout en les conformant à la Septante. Le fait que le texte porte "Dieu" n'est donc pas en soi une preuve que Jésus a réellement dit "Dieu" (en l'occ. theou) puisqu'il parlait hébreu ou araméen selon les cas.

 

Il n'est donc pas exclu que le tétragramme ait figuré en Jean 6:45.

 

Voilà qui explique notre lapsus calami (quatre versets au lieu de trois) ! Pour éviter toute polémique stérile, nous n'avons cependant retenu que les trois exemples les plus pertinents

 

• Le Nom n'est pas très catholique

 

Depuis quelques temps, la position du Vatican s'est radicalisée. Fin août 2008, elle a communiqué à ses ouailles l'instruction de ne plus faire aucunement usage du Nom (que ce soit Yahweh, Yehovah, ou tout autre vocable du même acabit), lors de la liturgie.

 

Motifs invoqués ?

 

Les Juifs font de même de longue date, et, de longue date, les Chrétiens ont imité les Juifs.

 

C'est un peu léger, on le constate. Mais les implications théologiques, que nous soulignons dans notre ouvrage (et dont certaines sont valables - n'était-ce leur regrettable amalgame avec la suppression du Nom), constituent un enjeu non moins important.

 

Voici le courrier officiel, émanant de la Congretatio de cultu divino et disciplina sacramentorum: Letter's to Bishop's Conferences on the 'Name of God'.

Copyright © 2007, Didier Fontaine - Le nom divin dans le Nouveau Testament