INITIATION À LA LANGUE GRECQUE

Par Didier Fontaine

LEÇON 1

Une brève histoire de la langue grecque...

[Cette leçon se propose d'éclaircir l'origine de la langue grecque, ses variantes ainsi que sa structure et les règles élémentaires de ponctuation et d'orthographe qui la régissent]

1. La langue

1.1. Origine

La langue grecque surprend par sa richesse, son histoire, la culture qu'elle nous a léguée. Selon les mots d'André Chenier, que nous partageons, il s'agit d'une "langue sonore, aux douceurs souveraines, la plus belle qui soit née sur des lèvres humaines."

On a coutume de rappeler qu'elle est issue de la langue indo-européenne.Les langues qui ont permis de recomposer l'indo-européen sont les suivantes : le hittite, le grec ancien, le sanskrit, le persan, le latin, les langues italiques, le gaulois et les langues celtiques, germaniques et scandinaves. C'est par la comparaison de ces nombreuses langues que les grammairiens en sont venus à cette conclusion; mais on a jamais décelé la moindre trace de cette langue commune.

On suppose qu'une communauté parlant cette langue a existé vers le IIe millénaire avant Jésus-Christ, et qu'elle s'est dispersée par la suite depuis l'Inde jusqu'à l'Atlantique.

Dès le deuxième millénaire avant Jésus-Christ, le monde grec était peuplé par des populations non indo-euopéennes, en témoignent les traces du linéaire A que l'on a retrouvée, et qui demeurent indéchiffrées. De fait, la Grèce avant les Grecs était habitée de barbares, et la langue grecque n'est pas autochtone !

On ignore si l'introduction du grec à proprement parler fut lente ou progressive, introduite d'autorité ou par imprégnation et infiltration. En tous cas les premières traces - et quelles traces - de textes écrits en grec remontent au VIIIe siècle avant Jésus-Christ (Homère, Hésiode).

1.2. Les dialectes

Jusqu'au IVe siècle avant Jésus-Christ, le grec se divise, selon les régions, en différents dialectes :

1.2.1. L'ionien-attique

L'ionien est parlé dans l'Asie Mineure. Son caractère principal est d'éviter les contractions. Il a été employé par Hérodote, Hippocrate ou Théognis. Mêlé à des éléments éoliens, il est le fond de l'épopée homérique, et inspire tous les poètes grecs.

L'attique, une branche de l'ionien, constitue le grec classique. C'est la langue de la belle époque d'Athènes, aux Ve-IVe siècles av. J.-C., qui a vu naître les chefs-d'oeuvre d'Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Thucydide, Platon, Xénophon, Isocrate, Eschine, Démosthène et tant d'autres. Par la suite, les atticistes s'efforceront de reproduire la pureté de l'attique (comme Lucien).

1.2.2. Les parlers éoliens

Ils comprennent le lesbien, le thessalien et le béotien.

1.2.3 Les parlers achéens

Il comprennent l'arcado-chypriote et le pamphylien.

1.2.4. Le dorien

C'est la langue du Nord-Ouest, du Péloponnèse, des îles de l'Egée et de la Cyrénaïque, de la Sicile et de la Grande Grèce. C'est aussi la langue des derniers envahisseurs, parvenus vers le Xe siècle en Hellade, et dont les Eoliens constituaient sans doute l'avant garde.

1.2.5. La koinê

A partir du IVe siècle av. J.-C., l'attique adopté par tous les prosateurs est appelé langue commune ou koinê (koinh/) ; mais ce n'est plus vraiment un attique pur. Etant la plus répandue au Ier siècle de notre ère, ce fut donc cette langue que les auteurs chrétiens employèrent pour rédiger le Nouveau Testament.

Dans l'usage de cette langue, on sent de manière très forte les influences d'autres langues, surtout l'hébreu et l'araméen. C'est particulièrement sensible chez des auteurs comme Jacques, ou Matthieu (qui a composé en premier son évangile en hébreu, puis l'a traduit en grec).

Nous nous proposerons d'étudier certains aspects de l'attique et de la koinê.

Pour plus d'informations :

Nouvelle grammaire grecque, J. Bertrand, p. 5-7 | Grammaire grecque, J. Allard et E. Feuillâtre, p.1-2 | Grammaire grecque, E. Ragon (A. Dain, J. De Foucault, P. Poulain), p. 1-2 | Grammaire grecque du Nouveau Testament, M. Carrez, p. 11 | et surtout e(/rmaion, Initiation au grec ancien, J.-V. Vernhes, VIII-XV pour un excellent panorama de l'hellénisme.

Le grec, une langue millénaire | BNF: Carté d'identité du grec | L'alpha et l'oméga | La langue grecque : l'attique | La langue grecque | BNF: Origine de l'écriture grecque, invention des voyelles | BNF: Ecriture phénicienne: invention de l'alphabet | BNF: invention des écritures | BNF: Aventure des écritures |

2. Alphabet

Survolez une lettre pour en voir la prononciation.

A B G D E Z H Q I K L M N C O P R S T U F X Y W

a b g d e z h q i k l m n c o p r s / j t u f x y w

Tout comme l'hébreu, le grec présente des consonnes ayant une graphie particulière en fin de mot: ainsi le sigma (s) se notera j en fin de mot. Quant au bêta, il se note normalement b en début de mot, et B partout ailleurs.

Se reporter à la Grammaire grecque, §4-11 Pour un panorama de l'alphabet: Alphabet Grec

2.1. Généralités

L'établissement de l'alphabet dans la forme que nous lui connaissons s'est échelonné sur des siècles. Issu de l'alphabet phénicien, l'alphabet grec présente des avancées d'une importance extrême: il introduit en effet des voyelles, ou plutôt il modifie des consonnes pour qu'elles servent de voyelles. Par exemple, la lettre h notait primitivement une aspirée initiale, comme l'ayin ou le en hébreu.

L'alphabet est constitué de 24 lettres, dont 22 sont des emprunts à l'alphabet phénicien [cf art. Du phénicien au grec ].Trois consonnes ont disparu : le digamma, le koppa, le san - non sans laisser des traces que la morphologie historique se propose d'expliquer.

2.2. Prononciation

a. prononciation du g

Devant les consonnes g, k, x, la lettre g forme un son nasal qui oscille entre le [gu] et le [n].

Exemple : a)/ggeloj se prononce an'guélosse. [ceci est similaire à notre mot agneau : nous lisons agu'no, mais nous prononçons anio] a)na/gkh se prononce a-nang-ké ; sfi/gc se prononce sphinx.

Il en va de même pour les associations suivantes : gg, gk, gx, gc

b. Voyelles + nasales

Contrairement au français, le grec ne nasalise pas. Aussi prononcerons-t-on am, an, em, en, im, in, om, on, um, un de la manière suivante: ame, ane, ème, ène, ime, ine, ome, one, ume, une.

c. Diphtongues

Les diphtongues se prononcent en un seul son.

Pour celle qui se terminent par un iota (kai, aei), on s'efforce de prononcer le i dans le même son que la voyelle précédente (k-aïe, a-eîe).

Pour celle qui sont constituées d'un u, deux choix sont possibles:

- la prononciation érasmienne (voir Grammaire, §6) vous précaunisera de ne vocaliser qu'un seul son: au comme dans beau, ou comme dans choux

- la prononciation restituée indiquera quant à elle de prononcer au a-au, eu é-ou (mais ou, ou)...

d. Iota souscrit ou adscrit

Il s'agit d'un iota muet (prononciation érasmienne). Il se note soit sous la lettre (a|), soit à côté (Ai).

e. Tréma ( ¨ )

Lorsque deux voyelles se rencontrent sans constituer une diphtongue, on ajoute à la seconde voyelle un tréma, qui indique de les prononcer séparément. Ex.: prw=u (prô-u)

3. Signes particuliers

3.1 Ponctuation

Les Grecs écrivaient en majuscules et ne séparaient pas les mots. Les guillements et le point d'exclamation n'existaient pas.

La virgule et le point ont la même affectation qu'en français.

A la place de nos point virgule et de nos deux points, le grec utilise un point en haut (:).

Enfin le point virgule (;) tient lieu de point d'interrogation.

3.2 Les esprits

Le système des esprits et des accents a été inventé par les grammairiens Alexandrins du IIe siècle av.J.-C., en vue de faciliter la lecture des textes. Il fut appliqué aux manuscrits du Nouveau Testament probablement vers le VIIe siècle ap. J.-C. par Euthalius.

Les esprits ne concernent que les textes écrits en minuscules, donc les textes tardifs ou les copies de textes anciens réalisées au Moyen Âge. La tradition scolaire a conservé l'habitude d'accentuer, sans doute dans un souci de clarté.

Les esprits se placent :

- au-dessus d'une minuscule : a)nh/r, homme

- à gauche d'une majuscule: )Anh/r

- sur la deuxième lettre d'une diphtongue : oi/ki/a, maison

Ils indiquent le niveau d'aspiration d'une syllabe, ou sont les réminiscences de ce dernier. Une aspiration se traduit par un souffle à l'initiale, comme dans house en anglais.

3.2.1 Esprit rude

L'esprit rude se note au dessus d'une lettre (r(h=sij, la parole) et indiquait autrefois une aspiration initiale. On peut l'expliquer par la chute d'un s ou d'un yod initial. Sa forme est abrègement de la lettre H, scindée d'abord en deux parties symétriques, puis privée de sa coin supérieur droit, et arrondie. Un mot grec affublé d'un esprit rude donnera un mot commençant par un h en français: u(mh/n, Hymen ou u(perbolh/ a donné hyperbole, ou u(/mnoj, hymne.

Tous les mots en grec qui commençent par un u sont dotés d'un esprit rude.

3.2.2 Esprit doux

L'esprit doux s'oppose à l'esprit rude, marquant l'absence d'aspiration. Les mots français issus des mots grecs commençant par un esprit doux (donc sans aspiration) n'ont pas de h. Ex.: a(rmoni/a, harmonie ; a(riqmhtikh/, arithmétique.

3.3. Les accents

Ils n'ont pas le même rôle qu'en français (la prononciation). Ils indiquent la syllabe accentuée d'un mot, c'est-à-dire la syllabe prononcée avec une note plus élevée que les autres. On parle d'accent de hauteur.

3.3.1 Accent aigu

Il indique la syllabe sur laquelle le ton s'élève. Ex.: h(me/ra, jour

3.3.2 Accent grave

Il indique une élévation moindre de la voix. On le trouve systématiquement à la place de l'accent aigu quand un mot est suivi d'un mot accentué (cf. infra, règle n°1).Ex.: kalo\j kai\ me/gaj, beau et grand. kai_ o( lo/goj h)=n pro_j to_n qe/on, kai_ qeo_j h)=n o( lo/goj, Jn 1:1

3.3.3 Accent circonflexe

C'est en fait une combinaison des deux accents précédents. Il indique une élévation, puis un rabaissement de la voix sur une syllabe.Ex.: kou=foj, léger.

+ d'infos : Grammaire Grecque, §7-11

4. Eléments d'accentuation

4.1 Considérations préalables

a. L'accent aigu peut se rencontrer dans trois positions d'un mot:

1- sur la finale, le mot est alors dit oxyton. Ex.: a)gaqo/j.

2- sur la pénultième (avant-dernière syllabe), le mot est alors dit paroxyton. Ex.: lo/goj.

3- sur l'antépénultième (syllabe précédent le paroxyton), le mot est alors dit proparoxyton. Ex.: a)/nqrwpoj.

b. L'accent circonflexe quant à lui ne frappe qu'une des deux dernières syllabes d'un mot, si elle est longue. Il se rencontre:

1- sur la finale, le mot est alors dit périspomène. Ex.: gh=.

2- sur la pénultième, le mot est alors dit propérispomène. Ex.: dh=moj.

c. L'accent grave frappe un oxyton suivi d'un mot accentué. Ex.: qe/oj et kai/ sont tous deux frappés d'un accent aigu.Mais dans une phrase, on écrira qeo_j kai\ a)/nqrwpoj. On peut dire que l'accent grave signale la disparition d'un accent aigu sur la dernière syllabe dans le cours d'une phrase.

4.2. Place de l'accent : règles fondamentales

4.2.1 Pour les noms

On appelle accent premier l'accent du nominatif. Il reste inchangé tant que ne l'exige pas les règles d'accentuation qui suivent.

Règle n°1 Les mots qui sont frappés d'un accent aigu sur la finale au nominatif, vocatif, accusatif sont frappés d'un circonflexe au génitif et datif. ie > Les oxytons aux cas directs deviennent pérsipomènes aux cas obliques. Ex.: a)gaqo/j / a)gaqe/ / a)gaqo/n // a)gaqou= / a)gaqw|=

4.2.2 Pour les verbes

L'accent remonte aussi haut que lui permettent les règles d'accentuation (cf. infra).L'infinitif et le participe ont souvent une accentuation particulière.

4.2.3 Règles fondamentales

En général, une voyelle brève compte pour un temps, une longue, pour deux. Mais en syllabe intérieure (comme dans a)nqrwpoj), la longue comptera un temps. De fait, à partir de la fin d'un mot, l'accent aigu ne peut remonter au-delà du troisième temps, et l'accent circonflexe au-delà du deuxième temps.

Loi de limitation :

Règle n°2 : si la finale est brève, l'aigu aigu peut remonter jusqu'à l'antépénultième (a)/nqrwpoj), et le circonflexe jusqu'à la pénultième (dh=moj). Si la finale est longue, l'aigu ne peut frapper que la pénultième (ei)rh/nh), et le circonflexe la finale (qeou=).

Loi de la pénultième longue accentuée:

Règle n°3 : si un mot doit être accentué sur la pénultième, et que celle-ci est longue : l'accent est circonflexe si la finale est brève (dh=moj), mais devient aigu si la finale est longue(dh/mou).

Loi concernant les contractions:

Règle n°4: dans le cas d'une contraction de voyelles dont la première est accentuée, l'accent devient circonflexe (*a)lhqe/soj > a)lhqou=j; verbes contractes : poie/w > poiw=); en revanche si c'est la seconde des voyelles qui est accentuée, l'accent reste aigu (*poieo/meqa > poiou/meqa).

Pour ce qui concerne les enclitiques et les proclitiques, qui dépassent le cadre de cette leçon, cf. Précis d'accentuation grecque

>> Vous voilà prêts à aborder quelques notions de phonétique. Cela est indispensable pour aider à la mémorisation des formes irrégulières.

[ LEÇON 2 ]

MAJ 18/01/03 - Contact