L’ART GREC JUSQU'A L’AGE CLASSIQUE

 

 

Admiré, étudié, idéalisé, copié en Occident depuis la Renaissance, l'art grec continue d'éduquer notre sens esthétique. Le "miracle" de cet art est qu'il est tout entier à la mesure et à la gloire de l'homme.

 

Anne de La Boulaye

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Des origines à l'âge classique

 

L'art Prédorien

 

Dès le néolithique, bien avant l'installation des premiers Grecs vers 2000 av. J.-C.,  des foyers de civilisation fleurissent çà et là en Macédoine, en Attique et surtout en Thessalie.

 

Avec l'apparition de l'agriculture et la sédentarisation de la population, des villages s'organisent. La maison rectangulaire en moellons ou en briques crues remplace progressivement la hutte en pisé. Dans les nécropoles, on retrouve des céramiques peintes et des déesses aux formes généreuses, symboles de fécondité.

 

Au cours du IVe millénaire, grâce au bronze venu d'Asie Mineure, la métallurgie s'introduit dans toute la Grèce. Les îles Cyclades connaissent une période de prospérité. Leur situation géographique privilégiée leur permet d'établir des relations commerciales intenses avec Troie, Chypre, la Crète et l'Egypte. Des idoles de marbre aux formes géométriques sont les témoins de cette activité florissante.

 

Vers la fin du IIIe millénaire, la Crète à son tour élabore une civilisation brillante qui porte le nom du roi légendaire Minos.

 

Au centre des agglomérations urbaines qui contrastent avec les villages ruraux du continent, s'élèvent des palais somptueux. La fantaisie des fresques qui recouvrent leurs murs reflètent la liberté d'expression des artistes crétois. La richesse de l'orfèvrerie et la qualité de la céramique minoennes vont influencer profondent la première civilisation grecque qui voit le jour au début du IIe millénaire.

 

A cette époque, des vagues successives d'Indo-Européens s'installent le long de la mer Egée. Le système d'écriture de ces tribus guerrières, dit linéaire B, montre que leur dialecte est le plus ancien grec connu.

 

Les nouveaux venus assimilent les influences de la Crète minoenne, apprennent l'art de la navigation et du commerce avant de la détruire vers 1400. Leur monde est formé d'une multitude de petits Etats monarchiques dont les conflits incessants ont inspiré les poèmes homériques.

 

Les premiers Grecs dressent de puissantes forteresses comme celle de Mycènes qui donne son nom à leur civilisations. Les palais mycéniens s'élèvent sur des hauteurs dominant les plaines environnantes. Ils sont entourés de murs cyclopéens qui dépassent parfois cinq mètres de large sur huit mètres de haut. Des portes fortifiées en assurent l'accès, l'exemple le plus célèbre étant la porte des Lions de Mycènes. Contrairement au palais crétois largement ouvert sur l'extérieur, la forteresse mycénienne est fermée dans le but de protéger sa communauté contre les attaques extérieures.

 

En 1874, l'allemand Schlieman, passionné d'épopées homériques découvre le site de Mycènes. Il met à jour des tombes circulaires creusées dans le sol puis des tombes monumentales découpées dans le roc. La richesse du mobilier découvert dans ces diverses nécropoles atteste de l'importance de l'influence crétoise. Les Mycéniens s'inspirent des dessins minoens d'origine végétale ou marine pour orner leurs céramiques. Aussi rationnels que les Crétois étaient imaginatifs, ils ordonnent ces motifs dans des compositions géométriques adaptées à leur propre tempérament. Largement exportées, leurs créations, qui s'éloignent du style libre et fantaisiste de l'art minoen, vont influencer à leur tour les populations voisines.

 

Epuisé par des luttes fratricides, le monde mycénien finit par s'effondrer au XIIe siècle, après la guerre de Troie.

 

L'art géométrique

 

Une nouvelle vague d'indo-Européens, les Doriens, envahit alors la Grèce continentale et détruit la civilisation mycénienne. Les populations fuient en masse et émigrent vers les îles et le littoral égéen de l'Asie Mineure.

 

Cette période de l'histoire de la Grèce est pleine de zones d'ombres, l'écriture elle-même disparaît durant quatre siècles et les témoignages sur l'activité des nouveaux venus sont peu nombreux.

 

On sait que les Doriens instaurent une aristocratie militaire aux goûts rudimentaires et créent de nouveaux centres sur les ruines mycéniennes.

Ces communautés se développent  indépendamment les unes des autres pour des raisons géographiques. Elles sont à l'origine de la naissance de la cité grecque, entité politique regroupant des hommes libres capables de subvenir à leurs besoins.

 

Au Xe siècle, l'architecture semble encore assez rudimentaire. Des remparts de briques entourent des villes de taille modeste aux habitations de bois.

 

Les sanctuaires se présentent comme de simples constructions pour abriter l'effigie de la divinité qui n'est souvent qu'un morceau de bois ou de pierre. Les fidèles n'y pénètrent pas et offrent leurs sacrifices  sur un autel à l'extérieur.

Quelques éléments précurseurs laissent cependant entrevoir ce qui deviendra plus tard le temple grec proprement dit. Les piliers de bois qui soutiennent l'édifice seront, par exemple, à l'origine des colonnades des sanctuaires ultérieurs.

 

Au cours du XIe siècle, on voit apparaître à Athènes des formes de vases utilitaires qui seront celles de la céramique durant toute son histoire. Amphores à col, oenochoés, cratères, coupes, connaissent un succès immense dans de nombreuses régions.

Dans une démarche plus intellectuelle que sensuelle, l'artiste privilégie la forme du vase. Le décor abstrait qui n'existe que pour la mettre en valeur, est constitué de motifs géométriques, de lignes ondulées ou de successions de losanges.

 

A la même époque, les artistes attiques mettent au point le fameux vernis noir qui assurera leur renommée pendant des siècles.

 

Au début du VIIIe siècle, des vases de grande dimension font leur apparition. Ils peuvent atteindre la taille d'un homme et sont destinés à recevoir les libations rituelles pratiquées sur les tombes des grands propriétaires terriens. Leurs formes architecturales servent de support aux peintres pour représenter des cérémonies funéraires. Des silhouettes humaines très schématisées sont disposées dans des frises géométriques qui rythment le décor.

 

On retrouve ce style géométrique dans la production de figurines en bronze qui se multiplient pour répondre aux besoins d'une clientèle de plus en plus nombreuse. Le style est rudimentaire. Les animaux ont un corps cylindrique, les formes humaines qui représentent des guerriers sont très simplifiées : un corps réduit à un tronc auquel se raccrochent des membres ébauchés.

 

L'art Orientalisant

 

La Grèce continentale est étroite. A partir du VIIIe siècle., certains habitants, poussés par les difficultés économiques, s'expatrient de leur cité d'origine pour fonder des colonies sur les rives de la Méditerranée ou de la mer Noire, tout en gardant des rapports étroits avec leur métropole d'origine.

 

De nombreuses cités d'Ionie empruntent alors des thèmes aux répertoires orientaux et exportent leurs productions vers les autres régions du Bassin méditerranéen. Tous les foyers sont atteints par ce style “orientalisant”. Les thèmes des décors s'assouplissent et se diversifient. Le bestiaire oriental envahit les décors qui se couvrent alors de gorgones, de chimères, de griffons ou de centaures.

 

A la même période, la diffusion des épopées homériques venues d'Ionie fait lentement évoluer l'inspiration artistique. On commence à rechercher le pittoresque et à illustrer des scènes de combats extraits de la mythologie. Les figurations humaines se font plus réalistes, les attitudes se diversifient, les gestes s'amorcent brisant le carcan géométrique.

 

Cependant, l'influence de l'Orient demeure limitée au décor. La forme des vases reste stable.

 

Au début du VIIe siècle, l'invention de la monnaie favorise les échanges commerciaux. Les colonies acquièrent une certaine autonomie vis-à-vis de leur métropole et leur production artistique montre l'originalité de leurs créations. On assiste à une rivalité entre cités soucieuses d'affirmer un style personnel.

 

Certaines agglomérations comme Corinthe s'enrichissent grâce au commerce de leurs vases peints. Les artistes corinthiens mettent au point la technique de la “figure noire” qui sera diffusée dans tout le monde grec. Le peintre dessine une silhouette noire aux contours stricts et note les détails de la musculature et du vêtement par des incisions qui laissent apparaître la couleur claire du fond.

 

Les vases ne sont plus appréciés uniquement pour leur fonction utilitaire. Certains artisans commencent à signer leurs œuvres personnelles, affirmant par là le passage de l'artisanat à la création artistique.

 

La sculpture connaît, elle aussi, une innovation importante, sous l'égide de Dédale, artiste légendaire dont on disait que les statues étaient semblables à des êtres vivants. S'éloignant de la représentation schématique des guerriers de la période géométrique, les statues de style dédalique paraissent, effectivement, s'éveiller à la vie. Leurs yeux s'ouvrent, leurs bras et jambes s'écartent du corps, annonçant l'éclosion de la grande statuaire grecque.

 

C'est en Crète que se développe la production de statuettes dédaliques en bois, en bronze ou en ivoire. Cette production qui servait le plus souvent d'ex-voto offerts à des divinités primitives, se répand dans une grande partie du monde grec.

 

L'art Archaïque

 

Au milieu du VIIe siècle et durant tout le VIe siècle, des mouvements populaires portent au pouvoir des tyrans dans toute la Grèce. De nombreuses cités connaissent alors une période de prospérité et un essor artistique sans précédent. Les nouveaux maîtres veulent embellir leurs villes ; ils développent des sanctuaires qui offrent aux architectes et aux sculpteurs un vaste champ d'action. Cette période artistique particulièrement riche est celle de l'art archaïque. Dans tous les domaines, les artistes acquièrent alors la maîtrise des techniques qui vont permettre à l'art grec d'atteindre son apogée au Ve siècle.

 

l'architecture

 

Les constructions destinées aux dieux se distinguent désormais totalement des habitations. On utilise des matériaux durables et les piliers en pierre remplacent les supports de bois.

 

Le temple grec naît au VIe siècle et les architectes mettent au point deux styles qui correspondent à des systèmes de règles portant sur leur forme et leur décoration : il s'agit de l'ordre dorique et de l'ordre ionique.

 

Ces deux styles vont coexister, fleurissant au gré des modes locales et des zones géographiques. Les traits caractéristiques de ces ordres sont facilement visibles sur les colonnes des temples.

 

La colonne dorique est trapue, elle repose directement sur le sol sans base intermédiaire, ses cannelures sont larges et peu profondes, ses chapiteaux ont la forme d'un coussin écrasé par un fardeau.

 

La colonne ionique est posée sur une base moulurée, ses cannelures sont fines et serrées, elle est élancée et son chapiteau est formé de deux volutes.

 

Le style dorique est sobre et sévère, il est surtout adopté en Grèce continentale, en Sicile et en Italie du Sud. Le style ionique donne une impression de grâce et de légèreté. Il s'épanouit dans les cités le plus en contact avec le monde oriental.

 

Quel que soit son style, le temple grec est adapté à l'échelle humaine. Ses proportions n'ont rien à voir avec le gigantisme des sanctuaires des grands empires égyptiens ou mésopotamiens qui écrasent le fidèle et lui rappellent qu'il est proche du néant. Les dimensions du temple grec, en accord avec la raison humaine, proposent à l'homme un commerce familier avec des dieux qui lui ressemblent. Les scènes mythologiques apparaissent dans les sculptures des frontons et des métopes qui s'intègrent au cadre architectural.

 

Le VIe siècle voit ainsi apparaître de merveilleux temples à Sélinonte, Paestum, Syracuse, Ephèse, Corinthe, Delphes...

 

la sculpture

 

La connaissance des épopées homériques pousse progressivement les Grecs à concevoir des dieux à leur image. Les fidèles ne se contentent plus des grossières idoles dressées dans leurs premiers sanctuaires. Le sculpteur cherche à saisir le divin à travers les formes magnifiées du corps humain et, au cours du VIe siècle, les reproductions de forme orientalisante disparaissent peu à peu. Les artistes s'inspirent de la grande statuaire égyptienne pour créer les types majeurs de la sculpture grecque. Le kouros, jeune homme nu, debout, au sourire irréel représente l'image d'un dieu à visage humain. Sa version féminine est la kor, jeune déesse revêtue d'une longue tunique drapée.

 

D'abord colossales, les statues reviennent à une taille plus conforme à l'échelle humaine. La nudité du kouros est une singularité grecque qui vient sans doute de l'habitude des jeux athlétiques en plein essor depuis l'invention des jeux Olympiques en 776. La statuaire mésopotamienne, syrienne ou égyptienne se montre beaucoup plus prude.

 

L'apparition du kouros est un exemple qui illustre le fonctionnement de la créativité de l'art hellénique tout au long de son histoire. Les Grecs empruntent aux Egyptiens la forme humaine de leur statuaire et la transpose à leur mentalité avant d'en diffuser le modèle dans tout le Bassin méditerranéen.

 

Vers le fin du VIe siècle, les recherches des sculpteurs vont tendre à rendre l'anatomie du corps humain encore plus réaliste. Les attitudes hiératiques des kouroi et des korai s'assouplissent et les artistes s'intéressent aux formes féminines qui commencent à apparaître sous les plis des vêtements, qui tombent avec une grâce recherchée.

 

la céramique

 

La prédominance des thèmes mythologiques s'impose également dans la production de céramique. Les ateliers corinthiens, si florissants au VIIe siècle, ferment pour une raison inconnue et les artistes athéniens, dont le célèbre Exékias, donnent libre cours à leurs talents.

 

Vers 540, ils inventent la technique de la “figure rouge” qui inverse les effets de la “figure noire” mise au point par les Corinthiens. Les images réservées conservent la couleur de l'argile et se détachent sur un fond noir, verni. Le peintre n'utilise plus de stylet à incision pour figurer les détails mais se sert d'un pinceau très fin.

 

Cette technique permet de peindre avec souplesse et précision. Elle connaît un  succès immédiat et va contribuer à faire d'Athènes la métropole de l'art grec à l'âge classique, c'est-à-dire au Ve siècle avant J.-C.