LITTERATURE
Pourquoi
lit-on toujours l'Iliade et l'Odyssée ? Pourquoi continue-t-on d'adapter
Eschyle et Euripide à la scène ou à l'écran ? Pour tenter de découvrir d'où
nous venons, ce que nous sommes, où nous allons.
Béatrice
Jaulin
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La
littérature grecque apparaît avec Homère, vers le VIIIe siècle. Hésiode le suit
de près, puis un long silence s'installe, entrecoupé des rares échos, que
renvoie la poésie lyrique de Sapho ou, plus tard, celle de Pindare. Et puis
soudain, au Ve siècle, relayant des traditions populaires, la tragédie règne en
souveraine à Athènes. Il lui faut moins d'un siècle, avec Eschyle, Sophocle et
Euripide, pour produire les plus grands chefs-d'œuvre. Mais le silence tombe à
nouveau sur la cité attique, qui ne peut plus prétendre à contenir la Grèce
dans ses seuls murs. Alexandre le Grand et ses généraux ont porté au loin le
rayonnement de la Grèce classique : à Alexandrie, des savants ont capté
l'héritage athénien, l'ont enrichi de leurs propres recherches, avant de le
laisser se répandre vers Rome, vers Pergame, en Orient, en Asie, en Syrie…
Cette littérature paraît donc aussi brillante que son éclat est bref. Et
pourtant, elle reste l'une des plus belles manifestations de l'esprit humain,
qui se défie du temps et des bouleversements culturels.
Parce
que la littérature grecque archaïque avec les épopées homériques ou la poésie
saphique , et classique avec son théâtre , a toujours mis l'accent sur
l'homme, scrutant à l'infini l'énigme de sa destinée, prise dans les rets des
dieux omniprésents. L'individu n'y tient guère de place, elle a préféré tendre
à l'universel, brossant à grands traits des caractères profondément humains,
sans les outils affinés de l'analyse psychologique, sans le secours d'une
langue conceptuelle. Mais elle a su poser toutes les questions essentielles. Il
semble qu'elle ait aussi excellé dans tous les genres poétiques, exploré toutes
les possibilités de la métrique classique, osé toutes les images… Pour
longtemps encore, les poètes alexandrins ne pourront que collecter, reproduire
et copier, sans jamais épuiser les ressources du monde homérique, de la poésie
lyrique ou de l'univers tragique.
L'épopée
grecque
Homère
“Le
poète des poètes… sans rival dans la diction et dans la pensée.” Dans sa
Poétique, Aristote célèbre ainsi celui que les Grecs, dès le VIIe siècle,
tenaient pour le poète par excellence. Des scènes tirées de l'Iliade et
l'Odyssée sont peintes sur la céramique des Cyclades et sur la céramique
proto-attique dans le second quart du VIIe siècle. En 594, Solon impose aux
rhapsodes la récitation exclusive des poèmes d'Homère lors des fêtes données en
l'honneur de la naissance d'Athéna (les Panathénées). Il est vraisemblable
qu'une première “édition” des textes suivit de peu cette décision : les enfants
grecs apprennent désormais à lire dans Homère, écrivent lors de leur première
leçon d'écriture qu'“Homère n'est pas un homme, c'est un dieu”, exercent leur
mémoire à la récitation des exploits homériques. Plus tard, ils découvrent les
dieux et la mythologie dans les longues querelles qui opposent entre elles les
divinités, soutiens et défenseurs des différentes parties en présence lors du
siège de Troie. Les rhéteurs admirent et étudient la composition des discours
homériques. Historiens et géographes tâtonnent dans les premières chronologies,
reconstituent maladroitement les tracés des différents périples. Les
philosophes méditent sur l'action des hommes et les interventions divines. Il
faut attendre Thucydide pour restituer à la guerre de Troie sa véritable
dimension historique (elle ne fut qu'une des nombreuses campagnes des Achéens
et sans doute l'une des dernières) et Platon pour traiter Homère de “mauvais
théologien” : en s'affranchissant de cette paternité redoutable, philosophes et
historiens ont tiré la pensée et la compréhension de la réalité hors de la
mythologie et sont entrés dans l'âge de la maturité.
L'Iliade
et l'Odyssée sont les plus anciennes manifestations connues d'une littérature
grecque : elles appartiennent au genre de l'épopée, premier genre
répertorié, auquel il faudrait encore rattacher un “cycle épique”, rédigé aux
VIIe et VIe siècles par différents auteurs (un cycle troyen poursuivait
l'histoire de la guerre de Troie, un cycle thébain rassemblait les légendes de
Thèbes…) Ces longs poèmes narratifs avaient en commun avec l'œuvre homérique de
dérouler en hexamètres solennels les exploits de héros, jetés dans des
batailles ou exposés à des voyages périlleux, et toujours sous le regard des
dieux de l'Olympe, témoins vigilants et actifs des péripéties humaines. Comme
l'Iliade et l'Odyssée, ils étaient lus par des aèdes et obéissaient à certaines
règles stylistiques aisément reconnaissables, destinées à favoriser
l'improvisation. Mais aucun de ces textes n'a joué le rôle qu'a tenu Homère
dans la transmission de l'identité culturelle grecque et la mémoire s'en est
progressivement perdue. Aujourd'hui, à peine plus d'une centaine de vers ont
été retrouvés.
Hésiode
Tout
autre est le destin de l'œuvre d'Hésiode. S'il n'est pas strictement
contemporain d'Homère, on suppose qu'à peine une ou deux générations séparent
les deux grands représentants de la poésie épique grecque. Hésiode appartient
bien à la même tradition littéraire que signalent l'emploi des formules, des
images et du vocabulaire propres à l'univers homérique, et le recours systématique
à l'hexamètre dactylique.
Deux
œuvres, très différentes l'une de l'autre, sont incontestablement attribuées à
Hésiode : la Théogonie appartient à une pensée mythique archaïque et donne
une lecture “théologique” très rudimentaire de l'univers ; Les Travaux et
les Jours fournissent des informations irremplaçables sur la vie agricole de la
Grèce archaïque.
La
Théogonie conte en plus de mille hexamètres la naissance et la généalogie des
dieux depuis la création du monde. Du Chaos, “gouffre béant” et premier être
créé de la cosmogonie grecque, surgissent les divinités primordiales :
Gaia (la Terre), Tartare (les Enfers), Eros (l'Amour). Gaia enfante Ouranos
(Ciel) et tous deux donnent naissance aux Cyclopes et aux Titans. Cronos, le
plus jeune des Titans, père des divinités olympiennes, dévore ses enfants à
l'exception de Zeus. La Théogonie poursuit en décrivant la révolte de Zeus
contre son père, le châtiment réservé au Titan Prométhée, coupable d'avoir volé
le feu divin, la création de la femme, châtiment infligé aux hommes par un Zeus
en colère, et enfin la lutte contre les Titans, précipités dans le Tartare.
Zeus règne désormais sans partage sur l'Olympe et s'assure une nombreuse
descendance avec diverses épouses.
Dans
Les Travaux et les Jours, Hésiode exhorte son frère Persès, individu veule et
dépensier, à une vie de labeur et de justice, rythmée par les “travaux” des
champs et les “jours” fastes et néfastes. Proverbes, maximes morales alternent
avec des conseils pour construire une charrue, ensemencer une terre, affronter
la dureté de l'hiver en Béotie… Hésiode en appelle à la mythologie pour mener à
bien sa démonstration, évoquant tour à tour Pandore et Prométhée, morcelant
l'histoire de l'humanité en cinq âges (âge d'or, d'argent, de bronze, âge héroïque
et âge de fer).
La
poésie lyrique
Il
semble qu'à partir de cette époque, montent derrière ces grandes voix épiques,
d'autres voix, plus humbles et plus dispersées, qui renoncent à la majesté de
l'hexamètre homérique pour assouplir et affiner le vers, désertent l'imposante
galerie des divinités olympiennes pour exhorter à la guerre, critiquer les
politiques, louer les vainqueurs des jeux, chanter les plaisirs de l'amour et
du vin. Cette poésie “lyrique”, c'est-à-dire “chantée au son de la lyre”, a été
répertoriée au IIIe siècle par des savants alexandrins : ils ont retenu
neufs poètes, dignes de figurer au canon de la poésie lyrique, parmi lesquels
Sapho de Mytilène (née à la fin du VIIe siècle), qui sut si bien dire la
passion amoureuse, et Pindare (518-446), le poète des héros olympiques.
Sapho
Avec
Sapho, la poésie lyrique investit le domaine de l'émotion amoureuse, en décrit
longuement les symptômes physiques. Elle ne se livre pas pour autant à
l'analyse psychologique que l'acception moderne du mot “lyrique” pourrait
laisser supposer ; et si elle emploie le “je” et magnifie l'individu, elle
a gardé de la tradition homérique cette mise à distance du sujet et de ses
sentiments, toujours abordés du dehors.
Née
dans une famille aristocratique de l'île de Lesbos, Sapho est la seule grande
poétesse connue de la Grèce ancienne et les Anciens l'admiraient autant
qu'Homère. Platon l'appelait la “Dixième Muse”. L'Antiquité conservait neuf
livres de poèmes lyriques et un recueil de chants nuptiaux (Epithalames) dont
ne subsistent que de rares fragments. Sapho animait sans doute un cercle de
jeunes filles et de femmes, réunies et instruites pour participer, par leurs
chants et leurs danses, aux cérémonies des cultes locaux. A ce public restreint
et raffiné, elle lisait ses poèmes, dont certains sont de brûlantes
déclarations d'amour, comme l'Hymne à Aphrodite ou ce long fragment où elle
décrit les effets physiques de la passion avec un grand réalisme : ÒDès
que je t'aperçois un instant, il ne m'est plus possible d'articuler une parole
; mais ma langue se brise, et, sous ma peau, soudain se glisse un feu subtil ;
mes yeux sont sans regard, mes oreilles bourdonnent. La sueur ruisselle de mon
corps, un frisson me saisit toute ; je deviens plus verte que l'herbe, et peu
s'en faut je me sens mourir.”
La littérature a longtemps porté l'écho de
ces vers : Plutarque, les poètes latins Catulle et Lucrèce les ont repris
et, plus près de nous, Racine se souvient encore de Sapho quand Phèdre avoue
son amour pour Hippolyte :
“Je le
vis : je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un
trouble s'éleva dans mon âme éperdue ;
Mes
yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je
sentis tout mon corps et transir et brûler.”
Pindare
Un
siècle plus tard, Pindare (né en 518) est le représentant le plus fécond et le
plus original de la poésie lyrique chorale : à la différence de la poésie
saphique, jouée pour un petit nombre par un récitant unique, celle-ci est
chantée par un chœur, accompagné d'une lyre ou d'une flûte, et reste
inséparable des grands rassemblements religieux et sportifs. La renommée de
Pindare s'étend très vite à tout le monde grec : on lui commande des odes
pour célébrer les vainqueurs des jeux panhelléniques ; il gagne très jeune
des concours de dithyrambes. Le clergé de Delphes le comble d'honneurs, les
tyrans de Sicile l'invitent à leur cour. Après sa mort, les citoyens athéniens
lui élèveront une statue sur l'agora et lors de la destruction de Thèbes par
les troupes d'Alexandre en 335, le conquérant exigera que soit épargnée la
maison de Pindare.
Le
poète abonde dans tous les genres et
les savants alexandrins ne répertorieront pas moins de dix-sept livres. De
cette production, il ne reste que quatre livres d'épinicies (“odes
triomphales”), écrites pour célébrer les victoires aux jeux panhelléniques
d'Olympie (les Olympiques), de Delphes (les Pythiques), de l'isthme de Corinthe
(les Isthmiques) et de Némée (les Néméens). Ces odes obéissent toutes à une
structure similaire : éloge du vainqueur, évocation de sa victoire,
glorification de sa famille et de sa patrie ; pour finir, un récit
mythique vient proposer dieux et héros en modèle au vainqueur. Celui-ci ne
gagne que parce que les dieux en ont ainsi décidé. Mais s'ils l'ont décidé,
c'est que l'athlète méritait cette victoire, par l'attention portée à son
éducation et par la volonté manifestée au gymnase, le courage éprouvé au stade.
D'Homère
à Pindare, la littérature grecque appartient encore à l'archaïsme : les
poètes, à des degrés divers, cherchent toujours l'essentiel à travers le
concret des hommes ou des choses. La simplification du trait, loin d'être
maladresse ou insuffisance, est recherche de ce qui dans l'homme touche à
l'universel, de ce qui relève de la condition humaine, plus que de l'individu.
Ce qui est éclatant chez les héros homériques, se lit encore chez Hésiode, s'estompe progressivement chez les lyriques.
Mais le fond demeure : Sapho a beau parler d'elle à la première personne,
et Pindare vanter les mérites de l'athlète, l'analyse psychologique n'est pas
encore vraiment décelable. Le mythe, porteur d'images concrètes, renvoie
l'homme non à lui-même, mais à la divinité, non à l'écheveau de sa vie
intérieure mais à la confrontation toute extérieure avec la souffrance,
l'injustice et la mort.
Quand
s'ouvre le Ve siècle, la littérature se dépouille de cette habitude de
“percevoir les personnages et les images du mythe comme des formes concrètes et
symboliques de la pensée” (J. de Romilly). Ce n'est pas dire que le mythe ne
joue plus aucun rôle, ni que le concret ne serve plus à cerner au plus près
l'abstrait. Il y aura désormais, manifestée avec éclat dans la tragédie,
alliance entre la l'interrogation sur la condition humaine et le mythe. Et
dépassant le symbole, l'homme lui-même s'avancera au devant de la scène. Les
dieux demeurent, mais ils s'humanisent. Le châtiment divin et le destin
régissent encore les actes humains mais ils le font, menés par la justice.
L'évolution
est lente d'Eschyle, dont les pièces frémissent encore des colères vengeresses
de Zeus ou des Erinyes, à Euripide qui déchiffre dans le malheur humain les
voies déconcertantes de la justice divine.
Mais, déjà, Sophocle peut écrire dans Antigone : “Il est bien des
merveilles en ce monde, il n'en est pas de plus grande que l'homme.”
Car
c'est bien l'homme, que magnifie toute la tragédie antique, ce héros, qui, dans
son combat contre la fatalité et l'adversité, conquiert sa grandeur, à défaut
encore de sa liberté.
Le
théâtre grec
L'histoire
du théâtre grec est mal connue. Aristote, et bien d'autres commentateurs, de
Plutarque aux Alexandrins, ont esquissé une trame chronologique, pleine de
zones d'ombre et de contradictions, avec les quelques titres, noms et fragments
dont ils disposaient pour la période archaïque.
La
tragédie
La
tragédie ne surgit pas brusquement, lorsqu'en 472, Eschyle donne une première
représentation des Perses. Elle a derrière elle la longue tradition des
réjouissances et festivités populaires, liées au culte de Dionysos.
Avant
la tragédie, il y a le dithyrambe, qui s'épanouit particulièrement dans le
Péloponnèse dès le début du VIe siècle. Dans la tradition de la poésie lyrique
chorale, un chœur nombreux chante, en dialecte dorien, un poème en l'honneur de
Dionysos ou d'un héros.
Vers le
milieu du VIe siècle, Thespis d'Icaria, un poète attique, introduit dans le
dithyrambe un acteur, chargé, face au chœur, de dire le prologue et le récit.
Cet acteur (hypokritês en grec, “celui qui répond”) interrompt l'exécution du
chant et fait alterner la parole. Avec le temps, cette parole prend le pas sur
le chant : elle répond aux questions du chœur, elle pose les bases d'un
“drama”, d'un conflit. Par la suite, quelques soient les évolutions et les
différences entre les poètes, la tragédie, puisant sa matière dans les épopées
homériques, ne sera jamais autre chose que la mise en scène d'un conflit. Le
chœur, lui, maintient le dialecte dorien et la métrique traditionnelle du chant
choral. Aristote rattache aussi la naissance de la tragédie au drame satyrique, représentation populaire et
comique des sujets mythiques, chantés par un chœur de satyres, portant queues
et oreilles de cheval, sous la direction de Silène. A Athènes, les auteurs
tragiques faisaient toujours suivre leurs pièces par un drame satyrique. Le
Cyclope d'Euripide, inspiré de l'Odyssée, nous est parvenu dans son
intégralité.
La
tragédie telle qu'on l'admire aujourd'hui dans sa forme achevée, apparaît à
Athènes au début du Ve siècle. Elle était exclusivement jouée lors des fêtes de
Dionysos, dans les concours dramatiques, dont les premiers avaient sans doute
été institués par le tyran Pisistrate, vers 530.
Spectacle
religieux, dont l'ordonnance suit les exigences du culte, la tragédie participe
aussi de la vie civique et politique. Tous sont conviés, dans ces immenses
lieux ouverts que sont les amphithéâtres, à venir regarder les représentations.
Et les plus pauvres d'entre les Athéniens reçoivent une somme que leur verse la
cité pour les inciter à se déplacer.
Trois
grands poètes se partagent les chefs-d'œuvre, qui, pendant moins d'un siècle, ont émaillé l'histoire de la
littérature grecque.
Eschyle
(525-456), le premier des tragiques, a combattu à Marathon et à Salamine. Il
est encore sur le seuil de ce siècle qui verra triompher Périclès et la
démocratie, et toute son œuvre résonne des échos des guerres médiques. Sophocle
(496-406) et Euripide (485-406) sont pleinement contemporains de la splendeur
d'Athènes, de sa maturité politique, intellectuelle et artistique. Ils portent
la tragédie à son apogée, pris dans un puissant mouvement d'idées d'où
surgissent l'histoire, l'éloquence, la philosophie politique…
Puis le
mouvement s'infléchit : les guerres répétées avec Sparte, les révoltes des
cités, la peste (qui emporte Périclès lui-même), les révoltes minent Athènes.
Sa flotte est anéantie et, en 404, ses remparts sont détruits. Eschyle était
déjà mort depuis plus de cinquante ans et les dernières grandes voix tragiques
s'étaient tues deux ans auparavant avec
la mort, la même année, de Sophocle et d'Euripide.
De
l'œuvre immense des trois poètes, il ne reste qu'une trentaine de pièces :
sept pour Eschyle, sept pour Sophocle et vingt et une pour Euripide.
Les
sujets sont empruntés à l'inépuisable répertoire mythique des épopées
homériques. La guerre de Troie reste la principale source d'inspiration avec
les pièces Ajax et Philoctète de Sophocle, Iphigénie à Aulis, Hécube et Les
Troyennes d'Euripide. Eschyle s'attache aux malheurs d'Agamemnon, revenu de
Troie (la trilogie L'Orestie). Electre inspire Sophocle et Euripide. Oreste,
Hélène, Andromaque et Iphigénie en Tauride, d'Euripide, mettent encore en scène
des personnages de l'Iliade. Au cycle thébain (Thèbes était la patrie de
Dionysos) appartiennent toutes les pièces de Sophocle où sont exposés les
malheurs d'Œdipe (Œdipe Roi ), ses tribulations (Œdipe à Colone) et la
malédiction retombée sur sa famille (Antigone). Eschyle relate la dispute des
deux fils d'Œdipe, Etéocle et Polynice, dans Les Sept contre Thèbes, thème
repris par Euripide dans Les Phéniciennes et poursuivi dans Les Suppliantes.
Les
mythes et les héros sont donc au cœur de la tragédie. Et le travail du poète
est immense, qui doit choisir parmi les différentes versions du mythe, élaguer
les éléments périphériques, resserrer l'intrigue dans le temps et l'espace,
gagner en intensité dramatique… Les personnages tragiques ne se suffisent plus
de cette simplification du trait, si admirable dans l'épopée homérique :
dans les vastes théâtres antiques, montés sur des cothurnes, dissimulés
derrière les masques, ils vivent d'une vie qui leur est propre.
La
passion, la violence, la colère les aveuglent ; ils tuent, mais sans
comprendre eux-mêmes les mobiles qui les animent (“Car, à la source de tous les maux, la funeste démence aux
desseins honteux est là pour souffler l'audace aux mortels…”, Eschyle,
Agamemnon), ils aiment, ils se battent
pour leur patrie, pour une justice plus grande, et surtout pour contrer la
fatalité, en abattre les obstacles.
“La
tragédie est le premier genre littéraire qui présente l'homme en situation
d'agir, qui le place au carrefour d'une décision engageant son destin”, écrit
J.-P. Vernant. Hésitations, contradictions, retournements de situations
ponctuent le drame : ils soulignent la faiblesse du personnage, pris entre
l'angoisse et une responsabilité qu'il s'interdit d'esquiver, sachant pourtant
que toute décision appartient finalement aux dieux.
“Oui,
de tous côtés, d'invincibles soucis ! Une masse de maux vient sur moi
comme un fleuve, et me voici au large d'une mer de douleurs, mer sans fond,
dure à franchir et point de havre ouvert à ma détresse ! Si je ne
satisfais à votre demande, la souillure que vous évoquez dépasse la portée de
l'esprit. Si, au contraire, […] je m'en remets à la décision d'un combat, ne
serait-ce point une perte amère que celle d'un sang mâle répandu pour des
femmes ? Et pourtant je suis contraint de respecter le courroux de Zeus.”
(Eschyle, Les Suppliantes)
Dans la
tragédie, le héros légendaire n'est plus le modèle qu'on admire et qu'on essaie
d'imiter. Il devient une interrogation jetée à la face du ciel. “Centrée autour
d'un crime ou d'un désastre, la tragédie ne peut pas ne pas se demander :
pourquoi ?” (J. de Romilly) Quelle est la part de responsabilité de l'homme
dans le malheur qui le frappe ? Où se joue sa liberté alors que les dieux
semblent tout diriger en sous-main ? Comment déchiffrer la justice divine
quand tout concourt à la mort de l'homme ?
Des
différences et des évolutions sont discernables dans la façon dont les trois
tragiques essaient de résoudre ces questions : chez Eschyle, la réponse appartient inexorablement aux
dieux mais l'homme échappe à la fatalité s'il sait se soumettre à leur justice
bienveillante ; Sophocle invoque lui aussi l'existence d'une justice
divine qui ordonne le monde des humains. Mais il n'en souligne que plus
profondément la portée tragique du destin de l'homme, incapable d'user de sa
propre volonté pour se sauver luimême. Euripide, plus humain, plus proche des
préoccupations de ses contemporains, s'affranchit des dieux et des mythes, et
préfère croire, avec Protagoras, que “l'homme est la mesure de toute chose”.
Parmi
tous les héros tragiques, la figure d'Œdipe, vainqueur du Sphinx, meurtrier et
incestueux, artisan involontaire de sa propre perte, se dresse comme l'une des
plus belles et des plus émouvantes. Son malheur, et la fatalité qui s'acharne
sur ses enfants, traversent l‘œuvre des
trois poètes, et concentrent toutes les tensions et tous les enjeux de la tragédie, car “Œdipe, déchiffreur
d'énigmes, et pourtant pour lui-même énigme qu'il ne peut déchiffrer, est bien
le modèle du héros tragique des Grecs.” (J.-P. Vernant)
La
comédie
La
tragédie connaît sa pleine floraison dans le Ve siècle athénien, mais elle n'aborde
qu'indirectement l'actualité et toujours sous le couvert du mythe. Il n'en est
pas de même avec la comédie, qui ne s'embarrasse ni de héros ni d'exploits
mythologiques pour régler son compte aux travers et aux ridicules de la société
athénienne.
On ne
connaît guère les origines de la comédie, mais comme la tragédie, elle est
associée au culte de Dionysos. Son registre est d'emblée populaire et paillard,
comme l'atteste sans doute l'étymologie : le grec kômôidia dérive de
kômos, qui désigne un cortège de fêtards enivrés, parcourant les rues des
villes.
Aristophane
(445-385) est le seul auteur de la “comédie ancienne” dont il est resté des
pièces complètes. Ses œuvres, toutes jouées dans le dernier quart du Ve siècle,
mettent en scène, sous des masques grotesques et avec un langage parodique et
bouffon, des juges athéniens (Les Guêpes sont une satire féroce des tribunaux
athéniens), des philosophes pédants (dans Les Nuées, l'apprenti-philosophe,
désappointé par l'enseignement reçu, met le feu à l'école de Socrate), des
démagogues (Les Cavaliers). Dans Les Oiseaux, la vie sociale et les mœurs
politiques d'Athènes sont dénoncées par deux Athéniens qui choisissent
d'abandonner la noble cité attique pour une ville élevée dans les airs et
peuplée d'oiseaux, à laquelle Aristophane donne le nom (en traduction
littérale) de “Coucouville-les-Nuées”. Hommage est rendu, enfin, à la grandeur
de la tragédie, par ce poète de comédie, c'est-à-dire d'un genre tenu pour
mineur, dans Les Grenouilles, où Dionysos arbitre un concours entre Eschyle et
Euripide, Sophocle s'étant effacé au profit du premier.
Un
siècle plus tard, Ménandre (342-292) illustre la “comédie nouvelle”, dernier
développement de la comédie ancienne. Plus rien de mythique, plus d'attaques ni
de satire, mais tout un univers quotidien où se nouent et se dénouent les
histoires d'amour, les rivalités autour d'un héritage, les affaires de famille.
Les personnages peuvent apparaître conventionnels (le soldat est toujours
fanfaron, l'esclave astucieux et le père coléreux) ; mais les dialogues
enlevés, la langue familière et imagée les rendent vivants. Les Latins Plaute
et Térence ont puisé dans ces comédies de mœurs, dont les intrigues finalement
posaient des problèmes très humains et donc aisément transposables, et Molière
y a cherché le ressort dramatique de plusieurs de ses grandes pièces,
s'inspirant aussi de la galerie des personnages secondaires (servantes,
messagers, bouffons, esclaves…)
Les
savants alexandrins
Pendant
près de deux siècles, Athènes est la capitale intellectuelle du monde antique
et on peut dire de la littérature grecque classique qu'elle se concentre en une
époque relativement brève et en un lieu clairement limité. Il en est d'ailleurs
de même pour l'histoire ou la philosophie. La période hellénistique, après la
mort d'Alexandre, ouvre une nouvelle étape dans l'histoire littéraire, celle de
la conservation des “classiques” par les “modernes”. Et le centre de gravité se
déplace d'Athènes à Alexandrie : sous l'impulsion des trois premiers Ptolémées
(322-221), les savants alexandrins fondent la bibliothèque d'Alexandrie,
partent à la recherche des textes littéraires connus, à Athènes mais aussi dans
toutes les cités grecques, choisissent les plus remarquables pour les faire
figurer dans les “canons”, sacrifiant au passage ceux qu'ils jugent mineurs. Il
appartient, entre autres, à deux des directeurs de la bibliothèque
d'Alexandrie, Aristophane de Byzance et son élève Aristarque, d'avoir établi
les premières éditions critiques d'Homère, d'Hésiode, de Pindare ou
d'Aristophane, en utilisant des signes critiques qui ont toujours cours
aujourd'hui.
Des
trésors de passion et d'érudition animent les savants alexandrins,
commentateurs, linguistes, exégètes et censeurs à la fois. D'où le soin apporté
pour retrouver le texte original, le nourrir de commentaires historiques,
linguistiques ou littéraires, et débarrasser la littérature antique des scories
d'une production médiocre. Les érudits alexandrins se sentent investis d'une
mission : eux, les “modernes”, ont pris conscience que tout un patrimoine
culturel “classique” est menacé de dispersion et, donc, de disparition. Il ne
s'agit plus seulement de transmettre des textes antiques, il faut sauvegarder
une tradition.
Alexandrie,
mais aussi Pergame dont la bibliothèque égalait presque celle des Ptolémées,
devient le nouveau centre culturel du monde antique, gardienne des
chefs-d'œuvre grecs de l'époque classique et garante de leur transmission.