MYTHOLOGIE

 

Les hommes de la Grèce ont façonné des dieux qui leur ressemblent, de corps, de cœur et d'esprit. C'est pourquoi leur mythologie continue d'être si actuelle : elle nous apprend à nous connaître nous-mêmes.

 

Anne de La Boulaye

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La mythologie est indissociable de l'histoire du peuple grec et de son héritage. L'ensemble des légendes et des récits qui la composent sont les racines de la civilisation occidentale.

  A l'aube de leur histoire, les Grecs, peuple d'agriculteurs et de marchands bien ancrés dans la réalité, inventent des histoires étonnantes et poétiques qui permettent d'expliquer l'inexplicable : le tonnerre, les tempêtes, la course du soleil dans le ciel ou encore la colère et les passions humaines.

 

  Leur raison ne pouvant concevoir un monde guidé par des forces abstraites, les Hellènes imaginent des dieux à visage humain. Rien n'étant plus parfait que l'homme, ils créent le divin à son image. Les dieux possèdent donc la beauté du corps humain et sont soumis aux tourments des mêmes sentiments.

 

  Pourtant, ils jouissent d'un immense privilège : ils n'ont à subir ni la maladie, ni la vieillesse, ni la mort. C'est là leur véritable supériorité.

  Pour être l'égal des dieux, il ne manque à l'homme grec ni la beauté, ni la raison, mais seulement la vie éternelle.

 

Pourtant, le héros du récit mythologique ne quête pas cette immortalité à l'exemple d'un Gilgamesh de l'épopée sumérienne. Ulysse refuse de vivre pour l'éternité avec la nymphe Calypso et préfère retourner mourir à Ithaque.

 

L'homme ne peut se soustraire à son destin de mortel et les dieux eux-mêmes n'y peuvent rien. Cela ne les empêchent pas d'intervenir sans cesse, et avec passion, dans la vie privée des humains. Ils se mêlent de tout et brouillent sans cesse les cartes du jeu de leur existence.

 

Il arrive que l'un d'eux, mû par un bon sentiment, vienne en aide à un mortel en difficulté. L'ennui, c'est qu'ils agissent toujours à l'improviste : on ne peut jamais compter sur eux.

 

Face à son destin, l'homme se bat seul. Il lutte avec son intelligence, sa ruse et son courage. La fragilité de sa condition lui confère sa véritable grandeur. Dans le récit mythologique, c'est bien l'homme qui devient un objet d'admiration et non pas le dieu.

Les habitants de l'Olympe ne sont pas des modèles. Ils doivent être vénérés pour ne pas risquer de les irriter. Il vaut mieux essayer d'attirer leurs faveurs, mais en aucun cas l'homme ne songe calquer sa conduite sur la leur.

 

L'homme n'est pas tout à fait un dieu et il doit rester à sa place de mortel. Icare, en désirant voler trop près du soleil, l'apprend à ses dépens.

 

La mythologie est remplie d'histoires de meurtres, de viols, d'incestes. Les dieux n'ont aucune moralité. C'est bien là le problème. La distinction entre le Bien et le Mal ne signifie pas grand chose dans le monde de l'Olympe. Les dieux vivent selon leur bon plaisir, les mortels selon leur conscience.

 

L'homme grec est donc libre d'agir, les dieux ne sont pas juges de son comportement. Il n'est pas soumis au divin et lorsqu'il prend une décision, il n'a pas à en référer à une instance supérieure. Il n'est pas un pion poussé sur un échiquier au gré des caprices divins. C'est un être responsable de ses actes, et ces derniers sont fondés sur des valeurs humaines.

 

Il arrive, au cours des péripéties mythologiques, que la passion aveugle le mortel au point de lui faire commettre un crime abominable. L'homme, privé de son librearbitre, perd alors sa liberté. Mais en prenant conscience de sa faute, il la rachète.

Hercule sous l'empire de la colère assassine ses enfants. Lorsqu'il recouvre la raison, il accepte d'expier son acte en accomplissant ses douze travaux. Œdipe, ayant pris connaissance de son inceste, se crève les yeux et part errer sur les routes.

 

Les récits mythologiques se sont élaborés au cours des siècles, transmis oralement de génération en génération. L'Iliade et l'Odyssée sont considérés comme les premières versions écrites de cette longue tradition.

 

Généralement attribués à Homère (probablement au VIIIe siècle), ces deux grands poèmes épiques étaient récités à l'occasion des fêtes solennelles et enseignés aux enfants. Ils ont exercé une profonde influence sur les philosophes et les écrivains et occupé jusqu'à nos jours une place importante dans la culture classique européenne.

L'Iliade raconte un épisode de la guerre de Troie, l'Odyssée l'errance d'un de ses héros, Ulysse, qui passa dix ans de sa vie sur les mers avant de retrouver son île natale.

Les Travaux et les Jours et laÊThéogonie d'Hésiode, lesÊOdes de Pindare, puis les tragédies d'Eschyle, Sophocle et Euripide sont, avec les poèmes homériques, les sources d'information les plus anciennes sur la mythologie grecque.

 

Leurs récits présentent de nombreuses variantes, les poètes les interprétant librement. Mais l'essentiel du mythe est toujours le même. Les dieux sont ancrés dans la réalité, ils possèdent un nom, un lieu de naissance, une généalogie. Les êtres immortels ne préexistent pas à l'univers, ils ont été engendré par lui.

 

Du chaos originel, la Terre, Gaia, émergea, se séparant du ciel, Ouranos. De leur union naquit une lignée de créatures monstrueuses dont Cronos, qui mutila horriblement son père avant d'être destitué par son fils, Zeus.

 

Après cette période troublée de la création du monde, la mythologie offre un monde divin cohérent. Les dieux forment une grande famille. Chacun d'entre eux règne sur une partie du monde physique tout en jouant un rôle particulier vis-à-vis des mortels.

 

Le Panthéon Grec

 

Le panthéon grec compte douze divinités principales parmi une multitude de divinités secondaires.

 

Zeus est le souverain de l'Olympe, la plus haute montagne du monde, demeure des dieux. Il est le maître du ciel, dieu de la pluie, des tempêtes et du tonnerre. Son courroux est aussi imprévisible que la foudre qu'il lance sur la terre. Malgré la jalousie de son épouse, il multiplie les aventures sentimentales qui alimentent les chroniques olympiennes. Cependant il apparaît comme un dieu juste, garant de l'ordre social. L'oracle de Dodone permet d'entendre sa volonté en interprétant le bruissement des chênes sacrés. Il est représenté sous les traits d'un homme d'âge mûr, à l'air sévère et portant la barbe.

 

Sa femme, Héra, est aussi sa soeur. On la surnomme la déesse aux bras blancs. Son rôle d'épouse bafouée en fait la divinité protectrice du mariage. Elle n'a de cesse de poursuivre de sa vindicte les conquêtes et les enfants adultérins de son divin époux.

 

Poséidon est avec ses frères, Zeus et Hadès, l'un des trois maîtres de l'univers. Il règne sur le monde aquatique. De tempérament ombrageux, il utilise son trident pour soulever les tempêtes et provoquer des tremblements de terre. Il vit au fond des eaux dans son somptueux palais sous-marin, peuplé de Tritons, créatures mi-hommes mi-poissons, et de Néréides, les nymphes des mers. Il est aussi le dieu des chevaux et utilise un magnifique attelage lors de ses déplacements sur terre.

 

Frère aîné de Zeus et de Poséidon, Hadès reçut en héritage le monde des morts. Son royaume a une particularité : sa population s'accroît sans cesse. Hadès est un dieu puissant mais personne ne souhaite croiser son chemin. Chaque année, son épouse, la belle Perséphone passe l'hiver avec lui dans son royaume souterrain pendant que sa mère, Déméter, la déesse de la terre,  inconsolable, cesse de s'occuper de la végétation. Lorsque Perséphone retrouve sa mère, tout reverdit, c'est le printemps.

 

  Arès est le seul fils légitime de Zeus et d'Héra. C'est le dieu de la guerre. Son manque d'intelligence et sa cruauté aveugle le rendent redoutable. Il parcourt les champs de bataille avec ses fils, Phobos (la Terreur) et Deimos (la Déroute), semant la désolation derrière eux. Détesté des autres divinités olympiennes, il séduit pourtant la belle Aphrodite qui lui donne trois enfants dont le fameux Eros.

 

  Apollon, maître de la lumière et du soleil, est le fils de Zeus et de Léto, descendante des Titans. Il règne sur la musique, la poésie, la santé et la maladie. Ce jeune homme d'une beauté inégalée, est pourtant malheureux en amour et se venge cruellement de celles qui l'éconduisent. Garant de l'ordre et de l'harmonie du monde, son oracle de Delphes est le plus célèbre du monde grec.  Il s'exprime à travers les cris de la Pythie qu'interprètent les prêtres.

 

A l'opposé, Dionysos représente la démesure. Dieu du vin, il évoque l'ivresse et la folie. Sa naissance est des plus étranges : sa mère, Sémélé, étant morte au cours du sixième mois de sa grossesse, Zeus, son père, coud l'embryon dans l'une de ses cuisses et le porte jusqu'à son terme. Adulte, il découvre l'art de tirer le vin de la vigne. Il passe de pays en pays, escorté des Bacchantes aux danses échevelées, des Satyres, du dieu Pan et de son vieux précepteur, Silène, toujours ivre. Ses opposants sont systématiquement frappés de démence. Son culte, très populaire, donne lieu à des fêtes, les Grandes Dionysies, dont les cortèges et l'utilisation de masques sont à l'origine du théâtre grec. 

 

Comme Dionysos, Athéna connaît une naissance peu ordinaire. Son père, Zeus, craignant  d'être un jour détrôné par l'enfant dont sa compagne, Métis, est enceinte, avale la future mère. Quelques mois plus tard, pris de violents maux de tête, il demande à Hephaistos de lui fendre le crâne d'un coup de hache. Jaillissant de son front, la jeune Athéna vient au monde armée et casquée en poussant un grand cri de guerre. Fille préférée de Zeus, la “déesse aux yeux pers ” incarne la Raison et la Sagesse. Conseillère des dieux et des hommes, elle veille sur la prospérité des cités et prend souvent part aux aventures humaines.

 

Lorsque Cronos mutila son père, le sang d'Ouranos tomba dans la mer . La belle Aphrodite, déesse de l'Amour et du Désir, naquit de l'écume ainsi fécondée. Epouse infidèle d'Héphaistos, elle favorise les idylles illicites et elle est souvent tenue pour responsable du malheur des hommes. Son culte présente des analogies avec des divinités orientales. Les poètes et les artistes la considèrent comme leur divinité protectrice.

 

Artémis, fille de Zeus et de Léto et sœur jumelle d'Apollon, est la déesse de la chasse. Les Grecs la craignent et l'associent aux puissances nocturnes car cette vierge farouche n'apparaît que la nuit, courant à travers bois sous la forme d'un croissant de lune.

 

Hermès, le messager des dieux, porte des sandales ailées qui lui permettent de se déplacer rapidement et sans fatigue. Il est le fils de Zeus et de Maia, la plus jeune des Pléiades. Enfant à l'intelligence particulièrement précoce, il invente la lyre le jour  de sa naissance puis décide de voler les troupeaux  de son frère Apollon. Cet exploit lui vaut le privilège de devenir le dieu protecteur des voleurs.

 

Héra, lassée des infidélités de son époux, décida de concevoir un enfant toute seule. Elle n'y réussit qu'à demi : Héphaistos naquit, doté d'un physique des plus disgracieux. Zeus le trouva si laid qu'il le jeta du haut de l'Olympe pour s'en débarrasser. Le malheureux enfant resta définitivement boiteux de sa chute mais trouvant refuge en Sicile devint un habile forgeron. Il est  vénéré par les artisans.

 

Les racines des mythes plongent dans un passé immémorial. Il est difficile d'en connaître l'origine. Les spécialistes avancent des hypothèses. Tel récit serait lié à une catastrophe naturelle, tel autre proviendrait de la déformation d'informations rapportées par des marins ou par des voyageurs, telle divinité serait la personnification d'une ville ou d'une contrée lointaine.

 

 De tempérament tolérant, les Grecs assimilent volontiers les divinités étrangères qui trouvent place dans leur polythéisme accueillant, sans dogme ni clergé. Cependant ils considèrent leurs mythes comme faisant partie de leur patrimoine national.

 

  La croyance aux récits de la mythologie et l'observance des rites religieux apparaissent comme les signes de l'appartenance à la communauté grecque. Accepter la religion olympienne devient un devoir de citoyen. Quiconque dans la cité prône le doute ou l'athéisme est considéré comme suspect. Les philosophes Anaxagore, exilé pour impiété, et Socrate, condamné à boire la ciguë pour avoir corrompu la jeunesse, l'apprennent à leurs dépens.

 

A partir du IVe siècle, les interrogations des philosophes et le scepticisme religieux des intellectuels commencent à fissurer cette religion civique.

 

Après la mort d'Alexandre en 323, de nouvelles superstitions venues d'Orient déferlent sur le monde grec. La magie et l'astrologie jouent un rôle de plus en plus important et le destin de l'homme apparaît prédéterminé.

 

L'homme grec perd sa liberté et sa place prépondérante au centre de l'univers. Au crépuscule de l'histoire grecque répond le déclin de la croyance aux récits mythologiques.

 

La mythologie grecque influença fortement le monde romain et, à travers les siècles, devint une source d'inspiration inépuisable pour la culture occidentale. Son écho résonne encore dans le monde contemporain. Qui ne connaît les grandes divinités de la mythologie au moins par leur nom romain ?

 

Certaines sont devenues des noms communs, ainsi parle-t-on d'une vénus, d'un hercule, d'un hermaphrodite... La science emprunte les noms des dieux pour baptiser une fusée ou un grand projet européen. Des chefs d'entreprise s'en servent comme raison sociale de leur société. Les étudiants continuent à étudier Homère. Les tragédies sont régulièrement mises en scène.

 

Le talent des poètes a permis aux mythes grecs de traverser les siècles. La poésie de certains récits charme toujours leur lecteur : nymphe transformée en buisson de laurier pour échapper aux avances d'un dieu, enfant précoce volant les bœufs d'Apollon  le jour de sa naissance, déesse naissant de l'écume de la mer...

 

Si les mythes échappent à l'usure du temps, c'est aussi parce qu'ils ont une portée universelle. Les récits se situent en dehors du temps, à une époque indéterminée, sans décor ni détail précis.

 

La guerre de Troie n'est pas replacée dans son contexte historique, c'est une guerre comme toutes celles qu'a connu ou connaîtra l'humanité. Homère dit simplement qu'elle “envoya les âmes de quantité d'hommes courageux au monde des morts et laissa les chiens et les oiseaux manger leurs corps”.

 

Dans les récits mythologiques, toute l'attention est concentrée sur le comportement humain dans une situation donnée. L'âme dévoile ses sentiments à l'état brut sans analyse ni jugement d'ordre moral : l'envie, la peur, la colère, la fidélité, le courage, la tendresse...

 

Andromaque incarne l'amour d'une jeune épouse et d'une jeune mère qui craint de perdre son mari au combat. Pénélope donne l'image de la fidélité à toute épreuve, Ulysse celle de l'homme ballotté par les vicissitudes de l'existence.

 

Chacun se retrouve parmi les personnages de la mythologie. L'important n'est pas qu'ils soient grecs, mais qu'ils soient des hommes.