Le
véritable "père de l'histoire" n'est pas Hérodote, trop crédule, mais
Thucydide, qui est allé à la rigoureuse école des sophistes. En vérité, depuis
son enquête (historia) sur La Guerre du Péloponnèse, la méthode historique n'a
fait aucun progrès.
Béatrice
Jaulin
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Comme
la tragédie, l'histoire s'épanouit au Ve siècle, dans l'Athènes triomphante de
Périclès ; deux noms, Hérodote et Thucydide, suffisent à en faire un genre
unique et nouveau. Comme la tragédie encore, l'histoire ne naît pas de rien, et
elle garde, elle aussi, une dette à l'égard de l'héritage homérique. Mais le
climat intellectuel d'Athènes, l'influence des sophistes, les joutes oratoires
et surtout les discussions politiques, quotidiennes et publiques, ont contribué
à l'arracher aux obscurités de l'épopée, des théogonies, des récits de
fondation. où se mêlaient mythologie, merveilleux et invraisemblances
chronologiques.
C'est
avec Hérodote que commence vraiment l'histoire grecque : le récit est encore
l'élément premier, mais Hérodote, fondant toute son œuvre sur les “enquêtes”
(historiai), est déjà soucieux d'une objectivité qui lui fait mettre en garde
ses lecteurs sur l'exactitude d'un détail qu'il n'aurait pas pu vérifier.
Un pas
décisif est franchi avec Thucydide et l'histoire, qui évolue parallèlement aux
progrès de la médecine hippocratique, acquiert la maturité d'une science.
Désormais, l'analyse politique prend le pas sur les récits. Dieux et oracles
reculent derrière la décision strictement humaine. Les individus s'effacent
pour magnifier la cité et donner valeur universelle aux enseignements de
l'événement historique.
Les
débuts de l'histoire grecque
Comme
la littérature archaïque (Homère écrit en ionien) et la philosophie (avec
Thalès de Milet ou Héraclite d'Ephèse), l'histoire, même si ce terme ne peut
pas encore être employé avant Hérodote, plonge ses racines en Asie Mineure et
plus particulièrement dans les cités ioniennes.
Si
Homère parle dans l'Iliade des histores, c'est plus pour désigner un arbitre
chargé dans une querelle, et après examen de l'argumentation des deux parties,
de trancher en faveur de celui qui lui paraît dans son droit.
Au VIe
siècle, les histores, essentiellement ioniens, sont des “écrivains en prose”
(les “logographes”), curieux de tout : ils observent le mouvement des astres
dans le ciel, écoutent les marins qui, au retour de leurs périples, décrivent
les côtes et les ports qu'ils ont longés, les peuples qu'ils ont rencontrés ;
ils déchiffrent les mythes de la poésie épique et les théogonies ; ils puisent
dans les catalogues généalogiques que les cités naissantes, soucieuses d'une
filiation divine ou héroïque, établissaient dès la fin des siècles obscurs ;
ils entendent enfin, lors des lectures publiques, les récits de fondation, qui
restituent aux cités un passé mythique. Plusieurs disciplines se confondent
mythologie, astronomie, géographie, histoire, ethnographie dans ce savoir qui
est à la fois lecture et effort de compréhension d'un univers aux contours
chronologiques et géographiques incertains.
Des
ouvrages nés de ces compilations d'observations et de récits, il ne reste que
des fragments. Le plus important de ces logographes est sans doute Hécatée de
Milet, qui vécut vers 500. Il écrivit une Périégésis (“tour de la terre”) et
dessina une carte du monde tel qu'il l'imaginait, mêlant les observations
relevées au cours de ses nombreux voyages et les croyances mythologiques : pour
lui, la Méditerranée est le bassin central d'une étendue circulaire et plate
la terre ceinturée par le fleuve Océan.
Hérodote
ridiculise ces travaux (dont pourtant il s'inspira) : “Je ne connais pas quant
à moi, l'existence d'un fleuve Océan ; Homère, je pense, ou quelqu'un des
poètes précédents, a inventé ce nom et l'a introduit en poésie.” Hécatée, comme
ses contemporains, rédigea des Généalogies. L'une d'elles commence par un
avertissement, première approche critique d'un genre en train de naître :
“J'écris ce que je crois être vrai ; car ces paroles des Grecs [qui
prétendaient descendre d'un dieu] sont à ce qu'il me semble nombreuses et
ridicules.”
Avec
Hécatée et les logographes, le passé évoqué est trop lointain pour être
vérifiable : c'est un passé mythique. Et même si le savant de Milet met en
doute, prudemment, la vraisemblance d'une origine divine des grandes familles,
même si déjà il note les observations qu'il a pu faire lors de ses nombreux
voyages, avec un réel souci d'objectivité, il est encore tributaire de la
narration épique, du merveilleux, du récit mythologique… Une longue tradition,
des croyances apparemment indéracinables et une curiosité alerte lui tiennent
lieu d'esprit critique. Avec Hérodote (v.490-425), les “enquêtes” entrent dans
le “temps de l'homme” et, même si la rupture avec la géographie, comprise comme
description des pays et de leurs peuples, n'est pas encore nettement consommée,
on est désormais dans l'histoire. L'observation des faits et la mémoire d'un
temps vécu personnellement prennent le pas désormais sur le recours aux textes
anciens et la transmission orale des récits mythiques.
Hérodote
Né en
Asie Mineure, à Halicarnasse, une cité de culture grecque ionienne, Hérodote
est l'héritier de la richesse intellectuelle de ces régions, ligne de partage
entre le monde grec et le monde “barbare”, enjeu des guerres médiques. C'est
aussi un grand voyageur, qui parcourt l'Egypte et tout le monde grec, vit à
Athènes, où il connut sans doute Périclès, et s'installe un temps dans la
colonie athénienne de Thourioi, nouvellement fondée en Italie du Sud.
La
grande œuvre d'Hérodote, celle qui en a fait aux yeux des Anciens le “père de
l'histoire”, c'est le récit des guerres médiques, longuement précédé de
l'exposé de leurs causes et déroulé en neuf livres d'Òhistoriai” : “Hérodote de
Thourioi présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n'efface
pas le souvenir des actions humaines et que les grands et merveilleux exploits
accomplis tant par les Grecs que par les Barbares ne tombent pas dans l'oubli,
avec, en particulier, la raison du conflit qui mit les uns et les autres aux
prises.”
Comme
Homère, il a le souci de garder la mémoire des héros et d'en vanter les
prouesses. Mais la proximité chronologique de l'événement lui permet de
recourir, non pas aux mythes, réservoir inépuisable de personnages et d'images,
mais aux “enquêtes” orales, menées auprès de ceux qui ont gardé la mémoire des
événements et des personnes. Pour les avoir vécus ou pour les avoir entendu
décrire par un témoin.
Les
temps mythiques, au cœur des récits archaïques, sont pour lui sans importance :
“Pour ma part, en ce qui concerne ces histoires, je ne viens pas me prononcer
sur ce qui est vrai et sur ce qui ne l'est pas.” Il préfère se consacrer à un
passé encore récent et à un sujet clairement délimité (la lutte entre la Grèce
et l'Asie depuis le milieu du VIe siècle jusqu'à la défaite de Xerxès en 478).
En
fait, il lui faut cinq livres et d'innombrables digressions pour arriver enfin,
à partir du livre VI, aux guerres médiques proprement dites. Cinq livres à
chercher dans la genèse et l'ascension de l'Empire perse les causes du conflit.
A chaque nouvelle conquête perse, Hérodote se lance dans une description
complète du pays conquis, de sa nature et de son passé, des peuples et de leurs
coutumes. La simple mention d'une ambassade athénienne est le prétexte à
revenir sur le passé de la cité. De digression en retour en arrière, de
description en parenthèse, sans réelle rigueur chronologique, Hérodote parcourt
deux siècles d'histoire grecque et barbare, et d'innombrables contrées (Egypte,
Lybie, Scythie, Mésopotamie…) avant d'aborder le vif du sujet : l'entrée des
Athéniens dans le conflit.
Voyageant,
interrogeant, observant, Hérodote a rassemblé une masse impressionnante
d'informations, qu'il ne se soucie guère de trier. Il préfère, dans un souci
d'objectivité, à défaut d'esprit critique, proposer plusieurs approches d'un
même événement. Au lecteur (ou à l'auditeur) de choisir lui-même : “Libre à qui
trouvera croyables de telles histoires d'accepter ces récits que font les
Egyptiens : pour moi, mon seul dessein dans tout mon ouvrage est de consigner
ce que j'ai pu entendre dire aux uns et aux autres…”
L'extraordinaire
profusion de l'œuvre d'Hérodote masque souvent son dessein initial ;
l'abondance de la documentation, les nombreuses anecdotes et les digressions
permettent difficilement de parler d'une démarche rationnelle dans
l'élaboration de l'œuvre. L'analyse psychologique pourtant s'élabore timidement
; Hérodote reconnaît au caractère de l'homme et à ses décisions le pouvoir
d'influer sur les événements. Mais les dieux, jaloux de leurs prérogatives dans
les affaires humaines, veillent encore : ils parlent par les oracles et exigent
des sacrifices.
Mais
dans cette Athènes du Ve siècle, les progrès de l'esprit vont vite.
Philosophes, sophistes, hommes politiques s'emploient à faire progresser
l'analyse, à manier les concepts, à user de procédés oratoires pour convaincre.
Les vingt années à peine qui séparent Hérodote de Thucydide suffisent pour
établir entre les deux historiens des différences irréductibles. Quand Hérodote
s'attache à saisir l'événement dans l'instant pour en faire le récit et
aussitôt passer à un autre développement, Thucydide dégage la vérité du fait et
sa valeur permanente dans l'histoire des hommes.
Thucydide
On ne
connaît pas les dates exactes de Thucydide : on suppose qu'il est né entre 460
et 455 et mort dans doute vers 399. Issu d'une noble famille athénienne,
propriétaire de mines d'or en Thrace, il n'a jamais connu de souci matériel et
a pu se consacrer à l'élaboration de son œuvre. Il a suivi les enseignements
des sophistes, comme le montrent certains de ses procédés stylistiques, et a
pris le temps de se livrer à de minutieuses recherches historiques. En 424, il
est élu stratège. Ce poste lui vaut d'être accusé de trahison pour n'avoir pas
su défendre la ville d'Amphipolis devant le Spartiate Brasidas. Condamné à
vingt ans d'exil, il s'installe en Thrace, multiplie les voyages et s'attelle à
son œuvre, La Guerre du Péloponnèse.
“Thucydide
d'Athènes a raconté la guerre entre les Péloponnésiens et les Athéniens. Il
s'était mis au travail dès les premiers symptômes de cette guerre, ayant prévu
qu'elle prendrait de grandes proportions et une portée passant celle des
précédentes.”
Il
n'est pas question, comme pour Hérodote, de retracer tout le passé de la Grèce
ou d'Athènes. Il s'agit de dérouler l'histoire d'une guerre que Thucydide juge
exemplaire et sans commune mesure avec les conflits précédents, fussent-ils
aussi célèbres que la guerre de Troie ou les guerres médiques. Pour cela, il
use d'une méthode rigoureuse : “En ce qui concerne les actes qui prirent place
au cours de la guerre, je n'ai pas cru devoir pour les raconter, me fier aux
informations du premier venu, non plus qu'à mon avis personnel : ou bien j'y ai
assisté moi-même, ou bien j'ai enquêté sur chacun auprès d'autrui avec toute
l'exactitude possible.” Quand il a établi le déroulement chronologique des
faits, mis en balance, dans ses célèbres discours inventés, les mobiles des uns
et des autres, il peut dégager les aspects plus généraux, extraire du caractère
humain ce qui est immuable, puiser dans le concret des situations un
enseignement abstrait ; il peut donner à l'histoire une dimension universelle.
“Si l'on veut voir clair dans les événements passés et dans ceux qui, à
l'avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, présenteront des
similitudes ou des analogies, qu'alors, on les juge utiles et cela suffira :
ils constituent un trésor pour toujours, plutôt qu'une production d'apparat
pour un auditoire du moment.”
Contemporain
d'Hippocrate, Thucydide voudrait susciter une “science” de l'histoire, comme il
y a, avec le médecin, une “science” de l'homme, qui repose sur l'observation et
l'analyse des symptômes et des réactions pour établir un diagnostic sûr. Il ne
se contente pas de comprendre l'histoire par le seul fait politique, il tente
des interprétations psychologiques : on peut se contenter de voir à l'origine
de la guerre du Péloponnèse le décret pris par les Athéniens pour empêcher les
bateaux de Mégare de mouiller dans leurs ports. Thucydide préfère avancer comme
première cause la crainte des Spartiates devant l'impérialisme sans cesse
réaffirmé des Athéniens. S'inquiéter des ambitions d'un voisin trop envahissant
et déclencher, pour s'en défaire, un conflit, est un comportement politique que
l'on peut retrouver à toutes les époques et dans tous les pays.
Les
faits économiques sont là aussi pour étayer une interprétation, la détacher
d'un contexte événementiel trop restrictif et permettre une véritable analyse
politique : “Les habitants des côtes, se mettant à acquérir de plus en plus
d'argent, adoptèrent une vie plus stable ; certains même, se sentant devenir
riches, s'entouraient de remparts. Aussi bien cédant à l'appât du gain, les
plus faibles admettaient-ils de s'asservir aux plus forts, tandis que les plus
puissants, qui avaient des réserves financières, attiraient dans leur sujétion
les petites cités.”
Convaincu
que l'histoire avait sa place légitime parmi les sciences qui s'épanouissaient
alors dans le Ve siècle athénien, Thucydide écarte toute idée d'une
intervention divine dans les agissements humains et se moque d'Hérodote qui
laissait parler oracles et devins ; il n'intervient jamais par des jugements
personnels dans le cours du récit, ne l'entrecoupe pas d'anecdotes ou de rumeurs
; il s'attache, avec une rigueur qui ne sera jamais égalée, à l'exactitude du
détail, et soigne son style, d'une parfaite concision en même temps qu'il est
rompu au maniement des concepts abstraits.
L'œuvre
de Thucydide domine toute l'histoire antique : elle a posé les cadres de
l'historiographie classique, mais aucun de ses successeurs n'a jamais atteint
la qualité de sa démarche intellectuelle et méthodologique. Certains,
multipliant les discours, céderont trop facilement aux effets de la rhétorique.
D'autres n'écriront l'histoire que pour en souligner les vertus éducatives et
proposer des modèles supposés immuables. D'autres encore ne seront que des
compilateurs sans originalité. Au IIe siècle, Polybe, historien grec installé à
Rome, entreprend d'écrire l'histoire de l'Empire romain (“Comment et grâce à
quel gouvernement l'Etat romain a pu, chose sans précédent, étendre sa
domination à presque toute la terre habitée et cela en moins de cinquante-trois
ans.”) Il est le seul qui supporte la comparaison avec Thucydide.
La
période hellénistique n'a laissé aucun écrit historique de valeur. Mais, comme
pour la littérature, les savants d'Alexandrie et de Pergame, dans leurs musées
et leurs bibliothèques, ont favorisé la conservation des textes et fait tout un
travail de critique, sans doute plus philologique qu'historique. Et surtout,
ouvrant leurs recherches et leurs enseignements aux œuvres et aux traditions
d'Egypte et d'Orient, ils ont permis que l'histoire se renouvelle et s'ouvre à
d'autres univers intellectuels et culturels.