On oublie trop souvent le sourire de Platon, qui ne cesse pourtant de rappeler que sa République, véritable bréviaire du platonisme, est un "simple jeu". Il est vrai que ce jeu met sur le chemin de la vérité ou du salut.

 

Philippe-Jean Quillien

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Platon (427-347) devrait être bien connu. Il est le seul philosophe grec dont presque toutes les œuvres nous sont parvenues, soit vingt-six dialogues, l'Apologie de Socrate et quelques lettres à l'authenticité fort contestée.

 

Pourtant, l'élève le plus doué de Socrate demeure aussi le plus mystérieux. Jamais il ne se met lui-même en scène dans ses dialogues. Le plus souvent, le meneur de jeu est Socrate, dont les discours évoluent en même temps que la philosophie de l'auteur. Par jeu ou par fidélité, Platon continue de mettre dans la bouche de son vieux maître ses opinions les plus évidemment personnelles. Comment rendre à Socrate et à Platon ce qui leur revient ?

 

Nous ne le connaissons même pas sous son vrai nom, qui est Aristoclès. Platon est le surnom qu'il reçoit au gymnase, en raison de sa stature athlétique et de ses larges épaules.

 

Par ses deux parents, Platon appartient aux plus nobles familles d'Athènes. Dans ce milieu cultivé, il reçoit la meilleure éducation. On lui promet la plus brillante carrière politique, mais aussi poétique. Très jeune il compose des poèmes lyriques et dramatiques.

 

La rencontre avec Socrate bouleverse le destin du jeune aristocrate. Après avoir jeté au feu ses tragédies, il décide de consacrer sa vie à la philosophie. Les deux vocations n'étaient pourtant pas contradictoires. Le génie littéraire de Platon fait aussi la splendeur de ses dialogues philosophiques.

 

En 399, Socrate est condamné à mort par le peuple athénien. Outre qu'elle le contraint de fuir pendant quelque temps sa cité, cette exécution inique renforce l'aversion de Platon pour une démocratie qui lui semble organiser le déclin athénien sur le plan intérieur aussi bien qu'extérieur. Il prend conscience qu'un Etat aussi malade ne peut être soigné par un simple changement de constitution, comme on le pense en général dans les milieux aristocratiques. Le salut public ne peut venir que d'une conception radicalement nouvelle de l'Etat.

 

Platon entreprend un long voyage, qui le conduit notamment en Egypte et en Grande-Grèce (Italie du Sud). Là il se lie avec Archytas de Tarente, philosophe pythagoricien, brillant mathématicien, qui est aussi un homme d'Etat et un chef militaire. C'est, si l'on veut, un philosophe-roi.

 

Pour Platon, en effet, l'Etat nouveau doit être arrimé à l'Etre. Pour ne pas sombrer sous les coups relativistes des sophistes, il doit posséder un fondement métaphysique. Ce lien entre la cité et le ciel exige que les philosophes deviennent rois (ou les rois philosophes). Pour Platon, le philosophe est l'homme d'exception qui, au terme d'une dure éducation où les mathématiques et la dialectique tiennent une place essentielle, réussit à contempler le monde transcendant, éclairé par le soleil du Bien, des Idées ou des Formes (eidos), dont les réalités terrestres ne sont que de pâles reflets.

 

Par Archytas de Tarente, Platon est introduit à la cour de Denys l'Ancien, tyran de Syracuse. Il paraît avoir conçu l'espoir de mettre ses idées politiques en pratique. Mais, entre le gouvernant sans scrupules et le réformateur politique épris d'absolu, le malentendu était fatal. Il semble que Denys ne tarde pas à expulser le philosophe vers une cité ennemie d'Athènes où, conformément aux lois, Platon est conduit au marché des esclaves pour être vendu. Heureusement, Annicéris de Cyrène le rachète et le renvoie à Athènes.

 

Comme Annicéris refuse le remboursement de Platon, celui-ci décide de consacrer la somme à l'acquisition d'un jardin dans les faubourgs d'Athènes, près du sanctuaire consacré au héros Académos. C'est là que, dans les années 380, il établit la première grande école philosophique de l'Antiquité, connue ensuite sous le nom d'Académie.

 

A deux reprises, Platon retourne en Sicile, non pas tant pour convertir à sa philosophie le nouveau tyran de Syracuse, Denys le Jeune, que par loyauté envers ses disciples siciliens, Dion notamment. Car, s'il a dès 399 pris conscience que la réforme politique doit être profonde et radicale, il sait depuis sa première mésaventure sicilienne que la route sera longue.

 

Toute réforme de l'Etat exige une préparation préalable des esprits et un travail patient d'éducation, notamment auprès des élites. Désormais, Platon consacre tout son temps à l'enseignement, oral avec les élèves de l'Académie, écrit en rédigeant des dialogues. Rapidement, son école très fermée devient l'université des futurs hommes d'Etat, de guerre et bien sûr de pensée. Pour se faire une idée de l'enseignement académique, il faut relire le grand dialogue de la maturité, la République, véritable bréviaire du platonisme, grand traité d'éducation, de morale, de politique, de métaphysique, de psychologie, de musique...

 

Les auteurs de manuel aiment à répéter qu'à la fin de sa vie, Platon, gagné par le pessimisme, cesse de croire à la possibilité de mettre en pratique ses idées politiques. Ces doctes rabougris oublient le sourire de Platon, maître de l'humour blanc, grand ironiste devant l'éternel. Conscient que la vérité est au fond d'un puits difficile à sonder, il est le premier à se moquer de ses idées, toujours présentées comme de téméraires hypothèses. Il qualifie son Timée de roman cosmologique. Il rappelle volontiers que sa République n'est qu'un “simple jeu”.

 

Mais ces romans, ces mythes et ces jeux mettent sur le chemin de la vérité ou du salut. Depuis vingtcinq siècles, les philosophes les plus différents marchent avec assurance sur le chemin de la vie, guidés par un “modèle dans le ciel”, la République de Platon.