Aux accusateurs de Socrate, qui le font condamner à mort pour impiété, on doit accorder qu'il introduit une nouvelle divinité dans la cité, qu'on l'appelle raison individuelle, libre arbitre ou conscience morale. En corrompant la jeunesse athénienne, il a fait l'éducation de toute la Grèce, puis de Rome, de l'Occident enfin.

 

Philippe-Jean Quillien

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Les données de ce que les hellénistes appellent “le problème de Socrate” sont bien connues. Sur ce philosophe, qui n'a rien écrit, on aurait trop écrit. Ses adversaires, Aristophane notamment, et ses disciples (particulièrement Platon et Xénophon) dressent des portraits résolument contradictoires. Le premier grand philosophe athénien semble à jamais dissimulé derrière le capricieux entrelacs de développements littéraires contradictoires.

 

Une solution classique consiste à retenir Platon comme principal garant et à supposer que, dans ses œuvres de jeunesse, il se borne pour l'essentiel à développer les idées de son maître.

 

Socrate (469-399) appartient à une modeste famille athénienne. Son père est sculpteur, ou plutôt marbrier, et sa mère sage-femme. Il aurait lui-même commencé par exercer le métier paternel. Quand cet artisan a-t-il décidé de consacrer sa vie à la philosophie ? A-t-il été l'élève (voire le mignon) d'Anaxagore ou d'Archélaos ? On l'ignore.

 

Comme ses prédécesseurs, Socrate se passionne d'abord pour les choses de la nature. Dans Les Nuées, Aristophane le représente suspendu en l'air dans un panier, pour mieux découvrir “le secret des célestes réalités”.

 

Mais, sans doute après une sorte de crise sceptique, Socrate décide de passer tout son temps à examiner les opinions communes en matière de vertu et à soumettre à une constante épreuve toutes les valeurs morales. Dans les dialogues dits socratiques de Platon, on le voit s'entretenir au sujet du mensonge (Hippias mineur), de la justice (Premier Alcibiade), de la piété (Eutyphron), du devoir (Criton), de la beauté (Hippias majeur), de l'amitié (Lysis), de la sagesse (Charmide), du courage (Lachès) et de la vertu (Protagoras).

 

Cette enquête ne se montre pas moins subversive que les traités et les discours des sophistes. Elle établit la vanité des savoirs anciens, des idées reçues, des opinions traditionnelles. Pour le Grec moyen, la vertu (aret) consiste à obéir aux lois et aux coutumes de la cité. La morale est une réalité extérieure, antérieure et supérieure à l'individu, qui s'impose à lui : elle semble se confondre avec le respect des règles collectives.

 

C'est peut-être en méditant la sentence fameuse inscrite sur le temple de Delphes : «Connais-toi toi-même», que Socrate prend conscience qu'il n'est pour l'homme de connaissance que celle de son intériorité. Avec Socrate, l'individu se prend pour source et arbitre de toute valeur morale, il s'affirme comme sujet moral autonome.

 

Comme les sophistes, donc, Socrate fait de l'homme la mesure de toutes choses morales. Mais il n'enseigne pas, lui, à rechercher la vertu dans l'étude des réalités extérieures et des sciences particulières, il apprend à écouter la voix intérieure. A l'érudition, il préfère l'introspection. Pour découvrir le vrai, le bien, le beau, il faut rentrer en soi et monter sa propre pente, en s'appuyant sur la dialectique.

 

Comme les sophistes, Socrate exprime une confiance presque infinie dans la raison, “belle chose, capable de commander à l'homme”, de lui enseigner le bien et le mal, de le guider dans la vie. Cet intellectualisme intrépide se combine curieusement avec une inspiration mystique.

 

Interrogée par le fidèle Chéréphon, la Pythie donne l'oracle fameux : “De tous les hommes Socrate est le plus sage.” Bien que Socrate ne dissimule pas son dédain pour la religion populaire, il se se convainc que le dieu lui confie pour mission la réforme morale de la cité athénienne. D'autre part, dans la vie de tous les jours, il paraît convaincu de bénéficier d'avertissements divins. Toujours il obéit à son “démon”, sorte de voix intérieure qui, lorsqu'elle se fait entendre, le détourne de faire quelque chose.

 

Aux accusateurs Mélétos, Lycon et Anytos, qui en 399 le traîne devant le tribunal (pour impiété notamment), on doit accorder que Socrate introduit, ou du moins consacre, une nouvelle divinité dans la cité, qu'on l'appelle raison individuelle, conscience morale, esprit d'examen ou liberté de jugement. Cette libération des âmes ne peut que porter atteinte aux divinités anciennes, aux solidarités traditionnelles, à toutes les règles jusque-là suivies sans que l'intelligence s'interrogeât sur leurs fondements. Il est également difficile de nier que bien des disciples de Socrate montrent le plus grand mépris pour les lois, Critias, Charmide, Alcibiade et Xénophon par leurs actes, un Antisthène ou un Aristippe par leurs doctrines.

 

Pourtant, malgré sa révolution morale, Socrate n'est pas un extrémiste politique. Soucieux du sort collectif, il décide, après discussion, débat, délibération, d'obéir même aux lois qui lui font subir une injustice fatale. Mais c'est au nom de la raison individuelle qu'il juge juste d'obéir à un jugement injuste. L'obéissance cesse d'être un réflexe, elle devient le résultat d'une réflexion, d'un raisonnement, d'un choix. Loin de renoncer à sa liberté morale, Socrate l'exerce, l'exprime, la proclame en décidant de boire la ciguë.

 

Pour la foule des citoyens athéniens, persuadés d'avoir fait œuvre de salubrité publique, la mort de Socrate dut paraître un événement de peu d'importance. Mais cette scandaleuse exécution constitue, aujourd'hui encore le meilleur symbole d'un conflit éternel, entre la Vérité et l'Opinion, la liberté et l'autorité, la philosophie et le pouvoir, la lumière et les ténèbres de l'esprit.