En s'efforçant de vivre "conformément à la Nature, c'est-à-dire à la Vertu", le fondateur du stoïcisme réussit à vivre tel un dieu parmi les hommes.

 

Philippe-Jean Quillien

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Originaire de Kition, dans l'île de Chypre, Zénon (v.333-262) s'installe à Athènes pour étudier la philosophie en compagnie de maîtres variés et rivaux, mégariques, socratiques, académiques et cyniques. La rencontre avec Cratès de Thèbes, disciple fameux de Diogène de Sinope, semble l'avoir particulièrement marqué.

 

Vers 300, il commence à dispenser son enseignement, sans doute assez ecclectique. Pour des raisons juridiques, il lui est difficile sinon impossible de fonder une école privée à la manière de Platon. Comme Socrate et comme ses maîtres cyniques, philosophes de rue, il donne ses cours dans un lieu public, le portique des Peintures (stoa Poikil), d'où l'école tire son nom de stoïcisme ou de Portique.

 

En lui remettant les clés de leur cité, les Athéniens expriment leur estime pour cet étranger, souvent considéré comme un Phénicien (peut-être sans autre raison que la forte colonie phénicienne présente dans la ville grecque de Kition). A la mort de Zénon, ils décrètent des honneurs exceptionnels et lui construisent un monument au cimetière du Céramique.

 

Mais le plus fervent admirateur de Zénon semble le roi de Macédoine, qui, à chacun de ses passages dans la capitale de la philosophie, vient écouter ses leçons. Antigone Gonatas cherche à attirer à sa cour cet homme qui, écrit-il, le “surpasse infiniment par la science, la raison et la félicité”. “Vous ne m'aurez pas seulement pour disciple, mais bien tous les Macédoniens sans exception. Car quiconque instruit le roi de Macédoine et le conduit dans le chemin de la vertu, instruit aussi et mène à la vertu par le fait même tous ses sujets.”

 

Mais Zénon, pourtant auteur d'une République, décline la proposition du roi qui veut devenir philosophe, en prétextant son grand âge. Il se borne à envoyer à Pella quelquesuns de ses disciples, notamment Persée et Philonide de Thèbes.

 

De la vingtaine d'ouvrages que Diogène Laërce attribue à Zénon, aucun ne nous est parvenu. Il n'en subsiste que des évocations plus ou moins directes, qualifiées abusivement de fragments. Une autre circonstance interdit de préciser l'apport original de Zénon dans l'orthodoxie stoïcienne. Les auteurs antiques nous donnent surtout des informations sur le stoïcisme en général. Or c'est le troisième scholarque (chef d'école) du Portique, Chrysippe (v.280-207), successeur de Cléanthe d'Assos, qui, dans des ouvrages nombreux mais perdus, complète, structure, systématise la doctrine stoïcienne. On ne peut donc rendre au père fondateur et au disciple de génie ce qui leur revient du point de vue théorique.

 

En revanche, de nombreuses anecdotes dressent un portrait de Zénon, dont la vie présente les mêmes caractères de simplicité et d'harmonie que l'ordre naturel. En effet, comme il l'aurait écrit dans son livre De l'homme, “la fin est de vivre conformément à la Nature, c'est-à-dire à la Vertu, car la Nature conduit à la Vertu”.

 

Sa sobriété et son austérité deviennent rapidement proverbiales : “continent comme Zénon”, disent les Athéniens. Contrairement aux autres philosophes, il n'a guère de mignons et, si à une ou deux reprises il va voir une prostituée, c'est “pour ne point paraître misogyne”.

 

Depuis vingt-cinq siècles, Zénon symbolise ces sages grecs, qui réussissent à se libérer de la tyrannie des contingences et qui, malgré la pauvreté et les douleurs, rivalisent de félicité avec les dieux.