Fantassin ou cavalier, armé d'une lance et d'une épée, le citoyen-soldat grec fait la guerre comme il fait l'amour, avec la conscience de faire noblement son métier d'homme.

 

Béatrice Jaulin

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L'armée d'Homère

 

Premier grand texte guerrier de l'Antiquité, l'Iliade résonne des combats que se livrent Troyens et Grecs. Mais les règles de la guerre sont encore élémentaires. Le roi est le chef d'une armée qui rassemble les clans d'un même territoire, euxmêmes divisés en phratries et en tribus. Les villes fortifiées de remparts en terre ou en briques, ou défendues par des palissades de bois, imposent une guerre de siège et d'usure : elle consiste essentiellement à affamer les assiégés en interceptant les convois de vivres et à lancer des razzias dans les campagnes environnantes pour subvenir aux besoins des troupes campées au pied de la citadelle. Dans l'Iliade, ces troupes sont rarement lancées massivement au combat et si elles le sont, aucune stratégie ne préside à leurs mouvements. Les besoins du récit épique imposent plutôt les combats singuliers qui mettent en valeur les qualités guerrières des héros. Dressés sur leur char et lourdement carapaçonnés de bronze, ils dominent la mêlée confuse des soldats à pied, et lorsque l'affrontement au corps à corps devient inévitable, ils mettent pied à terre, combattent à la lance, puis à l'épée ou au couteau.

 

Les hoplites

 

La grande nouveauté, au VIIe siècle, est l'apparition dans les rangs des armées grecques des hoplites, formation compacte de fantassins qui, avançant lourdement en rangs serrés pour enfoncer les lignes ennemies, mettait un terme à la tradition des combats singuliers, soutenus par l'infanterie légère. L'un des plus célèbres corps d'hoplites fut le Bataillon sacré de Thèbes, regroupant cent cinquante couples d'amants, dont chaque membre se battait férocement pour l'autre. Rassemblé en 387 par le général Gorgidas pour défendre Thèbes contre les Spartiates, le bataillon contribua à la victoire de Leuctres (371) mais fut exterminé par les Macédoniens à Chéronée (338).

Le corps des hoplites joua un rôle important dans les conflits militaires pendant plusieurs siècles. Il était constitué de citoyens assez fortunés pour payer un équipement (bouclier, pectoral de bronze, casque renforcé de couvre-nez et de couvre-joues, jambières…) et entretenir leurs familles pendant les campagnes. La classe moyenne se trouva ainsi enrôlée dans l'armée et, consciente de l'importance stratégique des hoplites, exigea d'intervenir plus dans les affaires de la cité. Cet accroissement de son pouvoir se fit au détriment des “hippeis” ­ qui fournissaient les rangs des combattants à cheval ­ et l'organisation sociale et politique des cités s'en trouva progressivement modifiée.

 

Pendant toute l'époque classique, la Grèce vécut au rythme des guerres et des affrontements. La guerre n'était pas une affaire de professionnels (sauf peut-être pour Sparte) mais relevait du domaine public, et chaque cité-Etat présentait une organisation militaire particulière. Ces armées avaient pourtant toutes en commun d'être des armées nationales, constituées essentiellement de citoyens, même si le recours aux mercenaires devint plus systématique dans la première moitié du IVe siècle. Chaque combattant se devait de fournir son armement et de pourvoir à son ravitaillement.

 

L'armée athénienne aux Ve et IVe siècles

 

Le service militaire était obligatoire pour tous les citoyens mâles, de dix-huit à vingt ans. L'entraînement militaire s'effectuait au sein des éphébies (collège des éphèbes) : vie communautaire, stricte discipline sous le commandement des professeurs et des instructeurs, solde journalière de quatre oboles, opérations de surveillance et de maintien de l'ordre aux frontières et sur les côtes, tel était le quotidien de l'éphèbe. Vers 300, le service militaire cessa d'être obligatoire et les éphébies devinrent essentiellement le lieu d'une éducation sportive, mais aussi littéraire et philosophique, pour les jeunes gens des classes riches.

C'est l'organisation sociale en classes censitaires, instituée par Solon, qui prévalait dans la répartition des différentes armes : le revenu des hippeis leur permettait d'entretenir un cheval : ils formaient la cavalerie (qui ne jouera d'ailleurs jamais un très grand rôle) ; les zeugites étaient assez riches pour rejoindre les formations hoplitiques, et les thètes, ouvriers agricoles sans terre, servaient dans l'infanterie légère et dans la marine.

L'armée n'était pas permanente ; elle n'était levée qu'en cas de conflit et selon les besoins du moment. Au Ve siècle, Athènes pouvait rassembler 10 000 hoplites et 1 000 cavaliers.

La hiérarchie militaire était étroitement liée à la vie de la cité et les officiers, élus plus souvent pour des raisons politiques que stratégiques, étaient passibles d'une condamnation à mort, de l'exil ou d'une amende, en cas de défaite. A l'origine, le commandant en chef de l'armée (le “polémarque”) était choisi parmi l'un des neuf archontes. Ensuite, cette charge échut aux stratèges, qui s'attribuaient le commandement d'un régiment d'hoplites. Leur rôle évolua, jusqu'à obtenir le commandement suprême de l'armée et de la marine. Les “taxiarques” les relevèrent alors dans le commandement des régiments.

 

Les Spartiates

 

“Libres, ils n'ont pas une liberté illimitée, ils sont soumis à un maître, la loi. Tout ce qu'elle ordonne, ils le font, et elle ordonne de ne jamais reculer devant le nombre, mais de tenir ferme dans les rangs pour vaincre ou mourir.” Hérodote admire en ces termes les citoyens-soldats de Sparte, dont la bravoure et les qualités guerrières forçaient l'admiration de tous les Anciens. Un entraînement permanent assura à l'armée spartiate une durable supériorité, grâce à sa maîtrise dans le maniement des armes, son extrême mobilité et sa résistance. Les Spartiates ne vivaient qu'au rythme de la vie militaire, tout métier en dehors des armes ­ affaires, commerce, agriculture… ­ leur étant interdit. Retiré à sa famille dès l'âge de sept ans, le petit Spartiate subissait une éducation militaire d'une grande rigueur, fondée sur l'endurance et l'austérité (ce qui vaudra à l'adjectif “spartiate” de devenir proverbial). A vingt ans, il rejoignait les autres jeunes gens dans la caserne et y demeurait pendant dix ans. Au sortir de cette deuxième période, il devenait citoyen, pouvait voter et se marier… ce qui ne l'autorisait pas pour autant à se soustraire à la vie en commun. Jusqu'à soixante ans, il était tenu de participer au “repas collectif”. Quand les rangs de l'armée spartiate se trouvèrent amoindris, du fait de la diminution du nombre de citoyens, la cité eut recours aux périèques (habitants libres des villes et villages autour de Sparte), et, plus rarement car les Spartiates s'en méfiaient, aux hilotes (esclaves, attachés à une terre pour le compte des citoyens).

Le commandement suprême de l'armée était assuré par deux rois, secondés au fur et à mesure que s'affaiblissait leur pouvoir, par deux hauts magistrats, les éphores.

 

Les innovations du IVe siècle

 

Au IVe siècle, les lourdes formations d'hoplites sont de plus en plus appuyées par des soldats mercenaires, recrutés dans les régions les plus reculées de la Grèce. Protégés par un léger bouclier en cuir (pelt), armés d'un javelot, les peltastes forment des unités d'infanterie légère. Lors de la guerre de Corinthe (395-386), le stratège athénien Iphicratès commanda avec succès un détachement de peltastes, dont il avait amélioré l'armement et affiné la tactique, en s'appuyant sur leur grande mobilité et leur aptitude à la marche forcée. A partir de cette date, le recours aux armées mercenaires fut de plus en plus systématique ; les rois perses et les satrapes puisèrent largement dans le réservoir grec, comme l'atteste le recrutement par Cyrus de 10 000 Grecs qu'il lança contre Artaxerxès, en 401.

 

Si la phalange est une formation de combat dont les Grecs ont toujours eu l'usage (on peut parler de phalange à propos des hoplites), elle fut complètement réorganisée par le général thébain Epaminondas qui, en renforçant la ligne de front, la rendit redoutable pour la ligne de front ennemie. Philippe de Macédoine s'inspira de ces premières innovations, puis assura la supériorité de son armée en perfectionnant encore l'organisation et la tactique de la phalange.

 

L'armée macédonienne

 

Les réformes de Philippe

La première décision politique de Philippe de Macédoine fut de réorganiser son armée. Il continua de recruter des mercenaires, mais voulut aussi s'assurer d'une forte armée nationale : la Macédoine fut divisée en une douzaine de circonscriptions militaires. Chaque circonscription devait lever une unité de cavalerie et deux unités d'infanterie, l'une lourde et l'autre légère, avec à leur tête un stratège. Philippe se réservait le commandement suprême, imposant à ses troupes une sévère discipline. Des artilleurs, conduits par des constructeurs de machines de guerre, et deux bataillons d'élite, qui assuraient la garde du roi, complétaient ce dispositif, où se mêlaient mercenaires et Macédoniens.

Secondé par son général Parménion, Philippe mit au point une tactique qui tirait le meilleur avantage de la composition variée de son armée. La puissante phalange, profonde de seize rangs, alignait près de mille hommes de front, armés de longues lances de plus de cinq mètres (les sarisses). Elle recevait le choc de l'affrontement, tandis que les unités plus légères, et donc plus mobiles, exécutaient des mouvements tournants, pour prendre de revers les lignes adverses. Enfin, dernière innovation du roi macédonien : le rôle grandissant de la cavalerie, tantôt lancée en éclaireur, tantôt projetée pour enfoncer l'infanterie, et finalement, terminant le combat, en se lançant à la poursuite de l'ennemi.

 

L'armée d'Alexandre

Cette organisation militaire a valu à Alexandre ses premières victoires. Mais l'élargissement de son rayon d'action lui imposa d'en perfectionner l'efficacité et la mobilité. La cavalerie, nobles macédoniens, mercenaires thraces ou thessaliens, la phalange et l'infanterie légère restaient les piliers de l'armée macédonienne et l'habileté d'Alexandre tint essentiellement à l'utilisation croisée qu'il sut faire de ces différentes armes. Puissance du choc et rapidité du mouvement caractérisaient sa tactique : il lançait tantôt les phalanges, tantôt les escadrons de cavaliers pour rompre les lignes ennemies, alternait attaques de front et harcèlement sur le flanc par les voltigeurs à pied.

Il s'appuyait aussi sur de brillants artilleurs qui mirent au point des machines de siège de plus en plus efficaces (tours roulantes, béliers, catapultes…) Enfin, il sut parfaitement choisir ses généraux et ses hommes de confiance, sans pour autant renoncer à être partout et à tout contrôler dans un inépuisable déploiement d'énergie.

Plus Alexandre avancera dans ses conquêtes, plus les éléments asiatiques de son armée, recrutés au fur et à mesure de ses victoires, déborderont les Macédoniens, l'obligeant à renouveler les chefs militaires et à modifier la disposition des différentes formations.

Mais son armée gardera une constante, qui ne cessera d'étonner les historiens : c'est toujours avec des effectifs réduits qu'Alexandre mènera ses expéditions et 80 000 hommes à peine constituaient l'armée qu'il comptait lancer à la conquête de l'Arabie lorsque la mort le surprit à Babylone.