ART
GREC A L’EPOQUE HELLENISTIQUE
L'art hellénistique ne présente pas de rupture brutale avec les courants qui ont
précédé la mort d'Alexandre.
Anne de
La Boulaye
_____________________________
L'évolution
des mentalités qu'on pouvait percevoir
au début du IVe siècle, après l'effondrement de l'Empire athénien, se
confirme : la montée de l'individualisme, l'éloignement d'un idéal commun
civique ou religieux s'accentuent. Les conséquences de cet état d'esprit se
traduisent sur le plan artistique par une recherche de réalisme souvent poussé
jusqu'à l'expressionnisme, par une attirance vers le luxe et les effets décoratifs.
On s'oriente vers un art utilitaire, sensible aux phénomènes de mode.
Ce sont
ces tendances qui vont s'infiltrer dans les nouveaux territoires conquis, se
retrouvant confrontés aux splendeurs démesurées des vieilles civilisations
d'Egypte, de Babylonie, de Syrie... Mais parallèlement aux hybridations qui
vont naître de ces diverses rencontres, la tradition classique grecque restera
le symbole de l'hellénisme et sera imitée, copiée, interprétée pendant des
siècles.
L'architecture
et l'urbanisme
En 323,
à la mort d'Alexandre, ses lieutenants se partagent son empire éphémère. Ainsi
naissent l'Egypte des Ptolémés, la Syrie des Séleucides, la Grèce et la
Macédoine des Antigonides.Leurs monarques se considèrent comme dépositaires de l'héritage culturel grec et contribuent à
diffuser la tradition classique auprès de populations autochtones, elles-mêmes
avides d'accéder à l'hellénisme.
Soucieux
d'affirmer leur puissance et leur gloire, les nouveaux souverains se lancent
dans des politiques de faste qui favorisent le développement de la production
artistique. Les commandes passées aux architectes, aux peintres et aux
sculpteurs se multiplient. Au cœur des villes nouvelles qui jalonnent
l'itinéraire d'Alexandre, on voit s'élever des palais et des demeures
somptueuses. Les proportions des bâtiments tendent à s'élever, les
constructions deviennent plus hautes, plus imposantes.
L'aspect
fonctionnel de la structure s'efface au profit d'une architecture d'apparat qui
joue sur les effets ornementaux, la variété des matériaux, la polychromie. Les
monuments ne sont plus conçus de façon
isolée mais s'intègrent dans de vastes ensembles où chaque élément
représente une partie du patrimoine de
la Grèce : les places publiques à portiques favorisent le commerce, les gymnases jouent un rôle fondamental dans
l'enseignement, les théâtres dans la transmission de la culture, les
bibliothèques deviennent l'emblème de la politique de prestige des souverains, les sanctuaires perpétuent la religion.
Alexandrie
Le goût
des vastes ensembles architecturaux se manifeste avec éclat à Alexandrie. Cette
cité bâtie sur un site choisi par Alexandre luimême, devient un modèle
d'urbanisme, inspirant de nombreuses
villes orientales. Dans un plan géométrique en forme de damier, les édifices
publics et religieux imposent leurs masses monumentales, attestant la volonté
de puissance monarchique. Les parcs
immenses, le palais royal, son Musée, sa Bibliothèque, le tombeau d'Alexandre, la
tour lumineuse de l'île de Pharos donnent pourtant au paysage urbain une
richesse et une variété qui font oublier le caractère strict et fonctionnel du
plan de la ville.
Pergame
En Asie
Mineure, Pergame illustre un autre exemple de mise en valeur d'ensembles
monumentaux au sein d'une ville. Cette
cité est construite sur un site particulièrement accidenté, au sommet de
l'acropole qui est édifiée au IIe siècle. Les architectes se servent des
dénivellations naturelles du terrain pour mettre en scène les principaux édifices. Le résultat ressemble
à un décor théâtral à la gloire des maîtres de la ville. Au sommet de
l'Acropole, cinq plates-formes en terrasses s'étagent en arcs de cercle,
supportant agora à portiques, temples et autels. La soumission aux lignes
naturelles du paysage fait ressortir le caractère monumental de la composition.
Dans
toutes les cités on retrouve un goût
marqué pour le mélange des styles. La
tradition architecturale des trois ordres canoniques se maintient avec une
vogue croissante pour le corinthien. Ses feuilles d'acanthe qui évoquent la
nature s'opposent à l'abstraction intellectuelle des styles dorique et ionique.
La
prospérité apporte une transformation générale des conditions de vie et les
édifices publics deviennent plus confortables et plus décorés. On voit
apparaître des établissements de bain, dans un but d'hygiène et d'agrément,
qui connaissent rapidement un immense
succès.
Les
mêmes préoccupations décoratives et matérielles se retrouvent dans
l'architecture domestique. L'accroissement des échanges commerciaux, la mise en
valeur des terres conquises ont créé une nouvelle strate sociale, désireuse,
elle aussi, de manifester son prestige. De luxueuses maisons s'élèvent,
commanditées par des armateurs, de riches commerçants ou de grands propriétaires
terriens. Les sols se couvrent de mosaïques, les murs de stucs et de peintures.
Dernier phénomène de mode, des niches abritent des statues spécialement conçues
pour cet usage. Pour répondre à l'ampleur de cette demande, les copies des
chefs-d'œuvre du classicisme se multiplient plus ou moins fidèlement.
la
sculpture
Refusant
de se livrer au pastiche, certains artistes renouvellent les recherches
plastiques et abordent de nouveaux thèmes iconographiques. L'enfant, le
vieillard, l'animal intéressent des sculpteurs qui n'hésitent plus à
reproduire avec une grande fidélité les
traits de leurs modèles. Le buste d'Homère conservé au musée du Louvre illustre
cette recherche de réalisme hellénistique.
La
sensualité du corps de la femme est exalté à travers de voluptueuses Aphrodites
nues dont la célèbre Vénus de Milo
sculptée au IIe siècle .
Les
centres d'art se multiplient. Alexandrie représente un lieu de création
particulièrement dynamique. De très nombreux artistes y sont attirés par la politique fastueuse des
monarques et l'opulence des hauts
dignitaires et des grands commerçants qui offrent des possibilités de diffusion
inépuisables. L'art du portrait y jouit d'une grande faveur et la capitale des
Ptolémées est célèbre pour les thèmes bucoliques de nombre de ses sculptures.
Les
artistes de Pergame exercent, eux aussi,
leur virtuosité dans le domaine
sculptural et leur influence sera ressentie jusque dans l'art romain. La frise
du grand autel de Zeus passe pour un chef-d'œuvre de la période hellénistique.
Longue de 120 m elle traite du combat des dieux contre les géants avec un
expressionnisme tourmenté. Ici, l'homme a cessé d'être la mesure de toutes
choses : la hauteur des personnages dépasse la taille humaine et les géants ont
pris des formes monstrueuses qui évoquent l'imaginaire oriental.
Les
villes d'Aphrodisias et de Smyrne fournissent des générations d'habiles
sculpteurs mais c'est le centre d'art de Rhodes qui apparaît comme le plus
créatif. Grâce au développement des routes maritimes, cette île connaît une
étonnante prospérité. Le fameux colosse dressé à l'entrée du port est considéré
comme l'une des sept merveilles du monde et c'est à un sculpteur rhodien que
l'on attribue l'éblouissante Victoire de Samothrace, allégorie féminine
destinée à être placée à la proue d'un navire de guerre, qui illustre à elle
seule le génie expressif de la sculpture hellénistique.
la
peinture
L'intérêt
artistique de la production de vases peints ne cessant de décroître au
profit de la vaisselle de métal et de
l'utilisation du verre, les peintres se tournent vers les décors intérieurs des
demeures privées. L'art de la fresque
connaît un succès considérable. Il reste peu de témoignages de la peinture hellénistique
mais on suppose que les recherches des peintres ont été les mêmes que celles
que l'on peut observer dans le domaine de la mosaïque, plus épargnée par le
temps. Les artistes, approfondissant la technique des peintres de l'âge
classique, utilisent les lois de la
perspective, jouent sur la profondeur, soulignent les effets de lumière et
d'ombre, se servent de dégradés de couleurs et poussent parfois le réalisme
jusqu'à l'art du trompel'œil. On voit naître de nouveaux répertoires. Une
attention particulière est portée au paysage et Alexandrie est un des centres de diffusion les plus actifs dans
ce genre.
L'héritage
de l'art hellénistique
En
Occident, l'héritage hellénistique est recueilli par Rome et connaît des réminiscences épisodiques :
Byzance et l'Islam s'en inspirent, la Renaissance y trouve ses fondements,
l'art moderne et contemporain continuent à s'y référer.
En Asie
centrale, l'influence grecque est particulièrement sensible dans l'art du
Gandhâra qui s'épanouit du Ier siècle avant J.-C. jusqu'au VIIe siècle. On y
retrouve des chapiteaux corinthiens abritant sous leurs feuilles d'acanthe des
figurines bouddhiques parées de vêtements au drapé “mouillé” typiquement
hellénistique.
Les
régions de haute Asie où l'armée macédonienne avait séjourné correspondent au
croisement des pistes caravanières qui, durant des siècles, échangent des
marchandises entre l'Est et l'Ouest. Ainsi véhiculées indirectement, des
influences artistiques altérées resurgissent dans des régions où on ne les
attendait pas.
Alexandre
avait regretté de ne pas poursuivre son aventure au-delà de l'Indus pour porter
les valeurs de l'hellénisme jusqu'aux extrémités de la terre. Ce souhait qu'il
n'avait pu réaliser, le trafic commercial va involontairement parvenir à le
concrétiser. Longtemps après la disparition des civilisations émettrices, des
éléments issus des répertoires artistiques grecs poursuivent leur route, très loin vers l'est.