En
Grèce, la femme semble condamnée aux conditions extrêmes. Mère ou fille, épouse
ou concubine, elle est confinée dans l'espace privé du gynécée. Elle n'accède à
l'espace public que si son corps même est public, susceptible d'être loué ou
vendu au premier client venu.
Philippe-Jean
Quillien
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Une formule
de l'orateur athénien Apollodore, ami politique de Démosthène, résume
parfaitement la place des femmes dans la société grecque. “Les courtisanes,
nous les avons pour le plaisir ; les concubines, pour les soins de tous les
jours ; les épouses, pour avoir une descendance légitime et une gardienne
fidèle du foyer.”
La
maman ...
Dans le
cadre d'un mariage qui, dès l'époque homérique, devient monogamique, le rôle
civique de l'épouse consiste principalement à produire des citoyens,
c'est-à-dire des héritiers mâles et légitimes pour les foyers qui composent les
cités. Voici la formule attique qui consacre le mariage : “Je donne en gage ma
fille pour la mise au monde d'enfants légitimes, et avec elle une dot de...”
Si les
lois athéniennes sanctionnent sévèrement l'adultère de l'épouse, c'est que, par
cet acte, elle compromet sa fonction sociale, qui est d'assurer une descendance
légitime. Au demeurant, le mari complaisant n'est pas châtié moins rudement.
S'il continue de cohabiter avec une femme dont l'adultère est prouvé, il perd
ses privilèges de citoyen. Par sa faiblesse, il met en péril la pureté ethnique
de la cité, érigée en impératif légal par un décret de Périclès en 451.
À
Athènes, les lois permettent en revanche au mari d'introduire dans sa maison
une concubine (pallak), qui est généralement une femme libre, étrangère de
naissance, ou originaire de la cité mais dépourvue de dot. En principe, ses
enfants sont des bâtards (nothoi). Mais, si l'épouse reste stérile ou si la
cité, dépeuplée par les guerres, vient à manquer d'hommes, ils peuvent être
légitimés. C'est ainsi qu'en 404, au lendemain de la défaite dans la guerre du
Péloponnèse, une loi encourage les citoyens à prendre des concubines pour
repeupler la cité. En dépit du caractère acariâtre et violent de son épouse
Xanthippe, Socrate, une fois de plus, fait preuve d'un civisme exemplaire et
prend une seconde femme, Myrto.
Malgré
des statuts juridiques différents, l'épouse et la concubine mènent des vies
semblables, sous le même toit, dans la maison (oikos) du chef de famille. Dans
les demeures tant soit peu cossues, le gynécée, l'appartement réservé aux
femmes, est nettement séparé de celui des hommes (andrôn). Les femmes vivent
entre elles, chez elles. Si le mari invite des amis, à banqueter par exemple,
elles n'ont pas accès à la table commune.
Ce qui
caractérise la femme honnête des classes moyennes et supérieures, c'est
l'exclusion quasi absolue de l'espace public. Toute sa vie se déroule dans le
lieu clos, protégé, confiné du gynécée. C'est là que les filles naissent et,
confiées aux soins de leur mère ou des esclaves, apprennent les travaux
domestiques, notamment le tissage et la cuisine. Dans l'Athènes classique,
elles ne reçoivent en général pas d'autre éducation. À Sparte, elles s'exercent
aussi à la gymnastique : la cité veut former de bonnes “poulinières”.
Par
cette sentence, Ménandre résume la conception commune, du moins à l'âge
classique : “Enseigner à une femme à lire et à écrire ? Quelle terrible erreur
! Autant nourrir d'un nouveau venin un horrible serpent.” Quand Platon, dans La République, envisage
une éducation physique et intellectuelle commune aux enfants des deux sexes, il
s'amuse de l'énormité de sa proposition. Les filles ne commenceront à
accompagner les garçons à l'école qu'à l'époque hellénistique.
Pour
une fille, le seul destin honorable est le mariage. L'essentiel n'est donc pas
tant de l'éduquer que de la surveiller. Avant tout, il s'agit de préserver son
intégrité morale et physique, la virginité étant, avec la dot, une condition
nécessaire du mariage. D'après une loi attribuée à Solon, la fille déflorée
avant le mariage, surtout si elle est enceinte, cesse d'appartenir à la famille
et peut être vendue.
On ne
se marie évidemment pas pour soi, par amour, mais pour la postérité, pour la
famille, pour la cité. Les mariages grecs ne sont toutefois pas arrangés par
les familles. En tant qu'adulte libre, en général âgé d'une trentaine d'années,
le prétendant négocie personnellement son épouse, qui est beaucoup plus jeune
(entre douze et seize ans) et qui n'a pas son mot à dire. Du point de vue
juridique, le mariage (engu) se présente comme un contrat entre un beau-père
et un gendre, précédé, comme toutes les transactions, de négociations relatives
notamment à la dot. La consommation du mariage, la nuit de noces, donne
généralement lieu à une grande fête appelée gamos.
Par le
mariage, la femme passe d'un gynécée à un autre, d'un culte domestique à un
autre, de la tutelle juridique de son père à celle de son mari. Sa condition
est inférieure, et sa vie obscure. Dépourvue de tout droit civique, la femme
est en quelque sorte condamnée, dès sa naissance et pendant toute sa vie, à la
peine, familière aux tribunaux criminels, de l'atimia, l'interdiction d'apparaître
en public, sorte d'exil intérieur. Comme Thucydide le fait dire à Périclès, il
est à l'honneur d'une Athénienne que l'on ne sache rien d'elle.
Dans la
mythologie, l'épouse est identifiée à Hestia, la déesse du foyer, qui seule
n'accompagne pas Zeus quand il traverse les cieux, mais reste toujours à
l'intérieur de la maison. À la faveur de la religion, pourtant, les femmes
trouvent occasion de s'affirmer davantage. Gardiennes du foyer, elles
participent aux cultes domestiques et aux rites familiaux. Lors des grandes
fêtes religieuses, qui ont aussi un caractère civique, les filles et les femmes
des citoyens sortent du gynécée pour jouer un rôle de premier plan, dans la
magnifique procession qui couronne les Panathénées par exemple. Mais ce sont là
des instants privilégiés et exceptionnels. De façon générale, la femme quittte
rarement la maison et, si elle la quitte, elle doit être accompagnée par une
esclave. “Une honnête femme doit rester chez elle ; la rue est pour la femme de
rien.” (Ménandre) Pour la femme pauvre aussi, souvent contrainte de travailler
à l'extérieur.
Les
femmes prennent surtout leur revanche en matière domestique. À la maison, loin
d'être brimées, elles régissent les travaux ménagers, dirigent les esclaves,
détiennent toutes les clés. Comptant pour rien à l'extérieur, elles sont
toutes-puissantes à l'intérieur. Certains historiens croient même distinguer
dans la Grèce antique une forte prédominance matriarcale. Et certains
psychologues n'hésitent pas à expliquer la faveur de la pédérastie comme une
réaction contre l'autorité de la mère, sous la férule de laquelle tout garçon a
passé ses premières années.
Comme
l'écrit Plutarque, le véritable amour, qui fait s'enlacer les corps et
communier les âmes, n'a pas sa place au gynécée. Avec son épouse, peu cultivée,
ignorante du monde extérieur, le mâle grec n'imagine pas d'échange spirituel. À
la rigueur, elle peut donner du plaisir physique. Dans Lysistrata, pièce sans
doute produite en 411, Aristophane imagine que les épouses des cités grecques
en guerre font une grève des relations sexuelles, pour imposer à leurs maris de
faire la paix. Mais rien ne s'émousse plus vite que le désir entre deux êtres.
... et
la Putain
Paradoxalement,
les prostituées, souvent esclaves pourtant, peuvent paraître mener une vie
infiniment plus libre que les citoyennes. Elles sortent sur l'agora, elles
fréquentent les banquets. Il ne faut pas s'exagérer le bonheur de leur
condition. Les situations sont diverses, de la pire servitude à la pleine liberté,
et même à la toute-puissance.
Au bas
de l'échelle péripatéticienne, on trouve la putain, esclave souvent (d'où son
nom, porn, à vendre), misérable toujours, qui se tient nue sur le seuil de sa
cabine, au rez-de-chaussée d'une ruelle étroite, ou qui travaille dans une
maison d'abattage du Pirée.
Puis on
voit chanter, jouer, danser dans les banquets toute une colonie de belles
flûtistes et de jeunes citharistes, de danseuses, d'acrobates, expertes aussi
dans l'art de donner du plaisir.
Enfin,
il y a les courtisanes, auxquelles on donne le joli nom d'hétaïres (compagnes).
Les unes sont des esclaves, propriété d'une entremetteuse (souvent une ancienne
courtisane) ou d'un pornoboskos (souteneur), dont elles font la fortune. Les
autres sont libres. D'origine étrangère, elles viennent s'établir à Athènes ou
à Corinthe, qui sont au Ve siècle les capitales de la luxure (puis Alexandrie
les concurrence et les détrône). Elles possèdent leur propre maison, luxueuse,
où elles organisent de riches banquets. Elles peuvent choisir leurs amants.
Parfois elles les ruinent.
Ces
courtisanes jouissent d'une entière liberté d'aller et de venir dans la cité.
Leur vie est publique d'une autre façon encore : loin de dissimuler leur
fréquentation, le citoyen athénien aime à montrer qu'il possède les moyens de
courtiser une femme belle et recherchée, de lui offrir maison, servantes,
bijoux... C'est une façon de se poser socialement.
Les
hétaïres maîtrisent la science de l'amour, et l'art de mettre en valeur leur
éphémère capital. Ni le wonderbra ni le collant remonte-fesses n'avaient de
mystère pour elles, comme nous l'apprend le poète comique Alexis. “Celle-ci est
trop petite ? On met du liège dans ses chaussures. Celle-ci est trop grande ?
Elle porte de fines pantoufles et avance, la tête penchée sur l'épaule, ce qui
réduit sa taille. Cette autre n'a pas de hanches ? Elle met une tournure et les
spectateurs s'extasient sur un beau derrière. Elles ont comme les acteurs des
faux seins. Elles les placent tout dressés, et comme des perches ils tendent
leurs robes en avant.”
Libres
de fréquenter les hommes les plus remarquables de la cité et de participer aux
conversations dans les banquets, certaines courtisanes brillent aussi par
l'esprit. Le salon d'Aspasie de Milet, maîtresse de Périclès, réunit Socrate,
Anaxagore, Phidias... Intelligente et cultivée, elle se mêle à leur
conversation. Dans le Ménéxène, parodique il est vrai, Platon lui attribue la
composition d'une oraison funèbre et la loue d'avoir formé “beaucoup d'excellents
orateurs”, à commencer par Périclès. On prétendait qu'elle inspirait la politique du grand stratège. Plutarque lui
attribue ainsi la responsabilité de l'expédition contre Samos. Après la mort de
Périclès, Aspasie aurait continué d'influencer la politique athénienne, en
devenant la maîtresse du riche marchand Lysiclès, un des démagogues les plus en
vue.
Lorsque
Démétrios Poliorcète gouverne Athènes, il pousse l'impudeur et la provocation
jusqu'à installer ses compagnes (et ses mignons) au Parthénon. D'après
Plutarque, c'est même pour leur permettre d'acheter les savons et les parfums
les plus raffinés qu'il exige des Athéniens un impôt extraordinaire de 280
talents. Car les courtisanes coûtent cher. Seuls les hommes fortunés ont le
loisir de les fréquenter ou de les entretenir.
D'un
point de vue démocratique, rien n'est plus choquant. C'est pourquoi Solon,
après avoir proclamé le principe d'égalité des citoyens devant le plaisir
sexuel (étrangement absent des nos actuelles déclarations de droits), institue
des maisons de prostitution contrôlées par la cité, où filles et garçons
s'offrent à des prix modestes. Dans Les Adelphes, le poète Philémon lui rend
hommage. “Toi, Solon, tu as trouvé une loi pour tous les hommes. À ce qu'on
dit, tu fus le premier à prendre cette mesure démocratique et salutaire, par
Zeus !” Selon Xénarque, avec les bénéfices de ce commerce, le législateur
athénien fait construire un temple à Aphrodite Pandemos, c'est-à-dire Aphrodite
“Commune à tous”, patronne de l'amour tarifé.
Il
existe aussi à Athènes des bordels privés et des prostituées indépendantes.
Mais la législation réglemente l'exercice et la rémunération de leur
activité Des magistrats, les astynomes,
sont chargés de punir sévèrement le dépassement des tarifs légaux et de régler
les conflits. Si plusieurs personnes se disputent la même danseuse, ils tirent
au sort et louent la fille au gagnant.
En
acquittant un impôt spécial (pornikon), les tenanciers de maison reçoivent la
protection de l'Etat, qui se comporte en parfait proxénète. Même s'ils exercent
une profession reconnue par la loi, ces tenanciers, libres ou affranchis, sont
méprisés, et leur métier considéré comme “infâme” (celui de collecteur d'impôts
également !) Le plus souvent, ils ne font que gérer des maisons qui
appartiennent aux citoyens les plus respectables et respectés de la cité. En
revanche, les pourvoyeurs clandestins, qui ne sont pas déclarés à la police et
n'acquittent pas l'impôt sur la prostitution, sont passibles de la peine de mort.
À
l'époque classique, l'autre capitale de la débauche est Corinthe, dont les
ports, de part et d'autre de l'isthme, font le centre du commerce maritime pour
le monde grec. Les prostituées et les courtisanes pullulent. De toutes les
rives de la Méditerranée, on vient acheter le plaisir de la chair,
s'encanailler, se ruiner.
Mais
cette ville de volupté est un lieu de pèlerinage. Pour les Anciens, Corinthe
est la cité de la prostitution sacrée. En plus des milliers de prostituées
laïques, on trouve un millier peut-être de hiérodules, à la fois esclaves,
prostituées et prêtresses d'Aphrodite. Cloîtrées dans l'enceinte d'un temple
magnifique, sortes d'ex-voto vivants, elles étaient offertes à la déesse par
des dévots et des dévotes. Dans ce colossal monastère amoureux, elles exercent
leur métier au service de la divinité, à laquelle reviennent les sommes
d'argent données par les fidèles. A-t-on jamais imaginé manière plus plaisante
de prier ?
Les
Grecs attribuent aux membres de ce clergé singulier l'influence la plus directe
sur Aphrodite, maîtresse des dieux comme des hommes, et donc des destinées.
Épouvantés par la première invasion des Perses, ils demandent aux hiérodules de
Corinthe de faire publiquement des prières et d'offrir un sacrifice pour le salut
commun. Comment contester l'efficacité de cette intercession ? Reconnaissants,
les Corinthiens placent dans le temple d'Aphrodite la liste de toutes les
prostituées inspiratrices de la victoire. Voici l'épigramme de Simonide gravée
à la suite de ce catalogue : “Ces femmes ont été consacrées pour prier la
divine Cypris, en faveur des Grecs et de leurs citoyens courageux au combat.
Car la déesse Aphrodite n'a pas voulu que la citadelle des Grecs soit livrée
aux archers perses.”
À
l'instar de Renan, les bêtes à cornes savantes sont portées à célébrer des
“miracles grecs” dans tous les domaines, art, politique, philosophie,
science... Sur les mœurs, pédérastiques ou péripatéticiennes, ils s'indignent
d'un “scandale grec”, dont ils s'ingénient à dissimuler les traces, en ne
traduisant pas les textes anciens, ou en expurgeant leurs traductions.
De même
que tous les esprits libres reconnaissent la Grèce pour leur première patrie,
les libertins de la chair continuent de faire des pèlerinages à Athènes, Corinthe,
Alexandrie... Là, en compagnie de Pierre Loüys (auteur du roman Aphrodite et
des Chansons de Bilitis), ils récitent avec ferveur cette prière : “Qu'il nous
soit permis de revivre, par une illusion féconde, au temps où la nudité
humaine, la forme la plus parfaite que nous puissions connaître et même
concevoir puisque nous la croyons à l'image de Dieu, pouvait se dévoiler sous
les traits d'une courtisane sacrée, devant les vingt mille pèlerins qui
couvrirent les plages d'Eleusis ; où l'amour le plus sensuel, le divin amour
d'où nous sommes nés, était sans souillure, sans honte, sans péché...”