Dans une Grèce qui ignore le péché originel, Eros, compagnon ou fils d'Aphrodite, est un dieu jeune et beau, dont les flèches font naître un désir indifféremment hétérosexuel ou homosexuel, mais toujours innocent.

 

Philippe-Jean Quillien

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Pour les Grecs, l'Amour est “la gloire des dieux et des hommes, le guide le plus beau et le meilleur, que tout homme doit suivre” (Platon). Mais Eros n'est ni mâle ni femelle. C'est pourquoi, en Grèce, l'homme “normal” est, selon le mot d'un Ancien, “ambidextre”.

 

L'exemple de cette “sexualité indivisible” vient de haut, il vient du ciel. Si Zeus prend la forme d'un splendide taureau pour enlever la belle Europe, fille du roi de Tyr, il ordonne à son aigle de ravir le beau Ganymède, fils du roi de Troie et, depuis le Moyen Âge, symbole de l'amour homosexuel. Son fils Héraclès, demi-dieu seulement mais symbole de la force virile, multiplie les aventures masculines, ce qui ne l'empêche pas de devenir fou d'amour pour Iole, fille du roi d'Œchalia, puis d'épouser Hébé.

 

Comment Homère porterait-il la contradiction au dieu des dieux et au plus illustre de ses fils ? Dans l'Iliade, tout semble au premier abord une histoire de femmes. Que trouve-t-on à l'origine de l'expédition contre Troie ? La volonté du roi Ménélas de récupérer son épouse Hélène la plus belle femme du monde enlevée par Pâris. Et derrière la bouderie d'Achille, aux effets si dramatiques pour les assiégeants ? La colère de voir Agamemnon lui dérober son esclave et concubine Briséis.

 

Mais la guerre de Troie est aussi une affaire d'hommes. Le tournant décisif est sans conteste la mort de Patrocle. Pour venger son mignon, le bouillant Achille tue Hector et entraîne ses compatriotes vers la victoire. Une moquerie d'Euboulos, poète comique du IVe siècle, dévoile crûment ce qui le soir se passe sous les tentes des guerriers achéens. “Ils s'enculèrent pendant dix ans. Pour prendre une ville, ils rentrèrent chez eux avec des derrières bien plus larges que les portes de la ville qu'ils prirent”.

 

"L'amour Grec"

 

L'homosexualité semble si caractéristique de la Grèce antique que ses variantes portent, aujourd'hui encore, des noms à peine traduits du grec, pédérastie, saphisme, lesbianisme ou lesbisme. Ces mœurs n'étaient certes pas inconnues des peuples barbares. Mais cette homosexualité, les Grecs l'ont exercée, chantée, peinte, valorisée et exaltée, comme nul autre peuple avant et après eux. Dans son plaidoyer Contre Timarque, Eschine exprime le credo du Grec moyen, pour qui la condamnation de l'homosexualité caractérise une société ou “une ère d'odieuse barbarie”.

 

Dans ses poèmes, Solon (v.640-apr.564), grand réformateur d'Athènes et un des Sept Sages de la Grèce, tient pour une vraie richesse la possibilité de jouir “des charmes juvéniles d'un garçon”. Quelques décennies plus tard, le peuple érige sur l'agora une statue en l'honneur des deux amants Harmodios et Aristogiton. Pour préserver leur amour, ils ont, au sacrifice de leurs vies, tué le tyran Hippias et permis le rétablissement de la démocratie. En 336, Philippe II de Macédoine meurt sous le couteau d'un ancien mignon jaloux et humilié. Lors du pèlerinage à Ilion, tandis qu'Alexandre le Grand couronne la tombe d'Achille, Héphaistion fleurit celle de Patrocle, “laissant entendre qu'il était l'aimé d'Alexandre, comme Patrocle celui d'Achille” (Elien).

 

Du côté des philosophes, nombre de disciples passent pour avoir été, dans leur jeunesse, les mignons de leurs maîtres. Certaines de ces aventures sont sans doute imaginaires. Mais elles révèlent qu'en Grèce on rend hommage à un grand homme en lui prêtant des conquêtes masculines.

 

Et puis, il y a le cas Socrate. Négligeant sa maison, ses deux femmes, ses jeunes enfants, il passe ses journées à tourner autour des beaux garçons avec des yeux ravis et à tâcher, malgré sa laideur, de les enchanter. Dans les discours qu'il leur tient, il chante l'amour de leur corps et de leur âme, première étape sur le chemin du Vrai, du Beau et du Bien. Mais Socrate, vieillissant il est vrai, ne passe pas à l'acte. Alcibiabe réussit-il, grâce aux ruses les plus subtiles, à retenir Socrate dans son lit pendant toute une nuit ? La tempérance du philosophe résiste à toutes les entreprises du bel adolescent, qui a à ses pieds les hommes les plus riches et les plus puissants d'Athènes, comme Anytos, chef du parti démocratique et futur accusateur de Socrate.

 

L'amour de Socrate pour les beaux garçons demeure, pourrait-on dire, platonique. Ses deux disciples les plus connus (de nous, du moins), Xénophon et Platon, recommandent aussi une chasteté absolue dans les liaisons amoureuses avec les jeunes gens.

 

Mais ce sont là des fantaisies et des bizarreries de philosophes, dont les citoyens ordinaires devaient ricaner sur l'agora. Sur les vases de céramique que ceux-ci affectionnent, nombreuses et réalistes sont les scènes de la vie pédérastique. Lors d'un banquet, sur les lits, ou à la palestre, au milieu des athlètes nus, des amants plus âgés, reconnaissables à leurs barbes, flattent, titillent, caressent le menton, les fesses ou le sexe des adolescents (paidès).

 

L'amour des garçons s'exprime aussi dans de petits poèmes appelés épigrammes, souvent rassemblés dans des anthologies (littéralement “choix de fleurs”). En voici un de Méléagre de Gadara :

“La peine a commencé de me palper le cœur : c'est que le chaud Eros, en passant, d'aventure, me l'a griffé du bout de l'ongle : et souriant, il m'a dit : “Tu auras la suave blessure : tu l'auras, cette fois encor, pauvre amoureux, consumé par les feux de ce miel qui dévore !

“Et depuis, en voyant Diophante, fleur nouvelle chez les adolescents, je ne puis résister... et fuir, pas davantage !”

 

Si l'amour entre hommes est le plus noble des sentiments, il peut aussi constituer la plus laide des pratiques. Car les Grecs n'applaudissent pas toutes les formes du désir homosexuel. Ce qu'ils chantent, c'est la relation unissant un homme plus âgé, l'amant (éraste), et un adolescent, “celui qui est aimé” (éromène). La sodomie que Platon appelle “saillie de mâles” n'est pas inconnue, mais les caresses et le coït intercrural de face (entre les cuisses) semblent préférés. L'adolescent peut jouer sans honte le rôle du partenaire passif, puisqu'il n'est pas encore un homme fait : il ne le deviendra qu'après une sorte de voyage ritualisé au pays de la féminité.

 

En raison de l'importance de l'âge dans la définition des rôles sexuels, des historiens distinguent dans les coutumes pédérastiques athéniennes les traces, plus ou moins estompées, de vieux rites initiatiques. De fait, les constitutions de Sparte et de la Crète, réputées pour leur ancienneté et leur immobilité, érigent la pédérastie en institution civique et militaire.

 

Parmi les rites de passage de l'enfance à l'âge adulte minutieusement réglementés par la loi crétoise, on trouve une coutume que Strabon même juge singulière. Ce n'est pas par la persuasion ou par la séduction que les amants viennent à bout de ceux qu'ils poursuivent de leurs assiduités, mais par le rapt. Annoncé plusieurs jours à l'avance, approuvé par un entourage attentif aux considérations de rang et de fortune, l'enlèvement peut durer jusqu'à deux mois, occupés à festoyer et à chasser ensemble dans la montagne. Lorsqu'il prend fin, l'amant offre à son mignon un équipement militaire et d'autres cadeaux prescrits par la loi.

 

En Crète, pour un adolescent bien fait et de noble famille, “c'est une marque d'infamie” de ne pouvoir trouver d'amant, c'est comme la présomption d'un vice d'éducation. Des honneurs récompensent au contraire ceux qui ont été enlevés, comme l'attribution des meilleures places dans les stades. Pendant toute leur vie, ils portent un vêtement particulier, pour rappeler qu'ils ont autrefois été des “glorieux” (kleinoi).

 

En 387, le général thébain Gorgidas a l'idée géniale d'exploiter la puissance de l'amour à des fins militaires. Il constitue un bataillon d'élite de cent cinquante couples d'érastes et d'éromènes, issus des meilleures familles, logés, formés et entretenus par l'Etat. Avec Pélopidas à sa tête, le Bataillon sacré fait merveille à Leuctres et à Mantinée contre les fantassins spartiates. L'amour mutuel garantit l'héroïsme des soldats béotiens. “Tous restent fermes à l'heure décisive : les amants parce qu'ils adorent leurs éromènes ; les éromènes parce qu'ils rougiraient d'être lâches devant leurs amants.” (Plutarque) Demeurés invaincus jusqu'à la bataille de Chéronée, en 338, ils sont alors exterminés par les troupes macédoniennes emmenées, semblet-il, par Alexandre et Héphaistion.

 

Les “interdits” Grecs

 

Tous ces faits sont exacts. Pourtant, la langue grecque est riche de moqueries envers les invertis, les prostitués et autres “culs élargis”, pour parler comme le plus grand des poètes comiques. Dans ses pièces, Aristophane se montre le parfait représentant du mâle grec bienpensant. Il ne dédaigne pas lutiner un petit esclave et se montre ému par le “frais duvet [des éphèbes] sur leurs organes un velours, une buée, comme les pêches !” Mais il ne trouve pas d'injures assez virulentes pour flétrir les adultes qui ont entre eux des relations sexuelles, notamment s'ils se livrent à la sodomie.

 

Au nom de la stricte orthodoxie pédérastique qui a fait les vainqueurs de Marathon, Aristophane accable surtout de mépris le partenaire passif, qui prolonge indûment son adolescence, imite les femmes et refuse de tenir son rôle viril. Sur ce point du moins, Platon emboîte le pas à Aristophane : dans la cité idéale des Lois, il édicte “qu'il n'est pas permis d'user comme de femmes d'hommes et de jeunes garçons dans les relations sexuelles”.

 

Tout est donc une question d'âge, c'est-à-dire de poil, comme on l'écrit parfois plaisamment. C'est la présence ou l'absence de poil sur le corps de l'aimé qui distingue la pédérastie de la perversion. Et il suffit d'un été “pour qu'un chevreau devienne un bouc barbu”, désormais dédaigné par les amants. D'un garçon monté en graine, Méléagre écrit crûment : “Son cuir velu déclare la guerre, désormais... à qui serait tenté de forcer les arrières !”

 

Pour s'attarder dans le rôle de l'éromène, des hommes cèdent à la tentation de s'épiler. Certains se plaisent aussi à se travestir en femme, tel le grand poète tragique Agathon. Mais ils s'exposent aux injures et aux coups.

 

La réprobation générale est parfois sanctionnée par une condamnation légale. Le citoyen athénien qui se prostitue perd ses droits politiques. Il ne peut plus exercer ni magistrature ni sacerdoce. Il ne peut même plus exprimer une opinion devant le Conseil ou l'Assemblée. Cette sévérité ne se justifie pas, il est vrai, par des considérations de morale sexuelle. Comme l'explique Eschine, “celui qui a trafiqué de son corps en vue de l'infamie vendra de même sans hésiter les intérêts de la cité”. Au “citoyen actif” dédaigné par les éromènes, l'orateur conseille donc d'aller satisfaire ses goûts avec les prostitués esclaves et étrangers qui exercent dans les bordels et, à ce titre, acquittent un impôt annuel.

 

Quelques savants contemporains se sont ingéniés à expliquer la pédérastie grecque par la théorie de la camaraderie virile. C'est oublier que les amants athéniens, après avoir lutiné des adolescents dans les banquets ou au gymnase, rentrent à la maison et retrouvent leur femme, en général bien plus jeune qu'eux. S'ils sont assez riches, ils peuvent entretenir une concubine. En Grèce, enfin, la prostitution hétérosexuelle devient un bel art, parfois même un culte. Si Anytos est prêt à se laisser dépouiller par Alcibiade, on ne saurait compter tous les hommes ruinés par les grandes courtisanes dont les noms aujourd'hui encore font rêver, Aspasie, Théodoté, Phryné, Thaïs, Lamia...