Une origine religieuse, mais bientôt le cadre  privilégié de la démocratie grecque. Beaucoup plus qu'une simple organisation sociale. L'antithèse  même de la notion d'Empire.

 

Antoine Godbert

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La cité n'est pas seulement l'association dans l'espace d'une ville indépendante, d'une portion de campagne nourricière et bien souvent d'une ouverture sur la mer permettant des échanges commerciaux avec tout le monde grec. Elle se présente aussi comme l'aboutissement d'un parcours communautaire mythique et  le creuset d'une vie sociale où s'opposent sur la longue durée des valeurs traditionnelles et des avancées politiques pragmatiques.

 

La Grèce archaïque n'a pas engendré la cité classique en un jour. Trois étapes ont concouru à créer ce qui devait devenir la marque spécifique de l'apport grec à la civilisation antique : une autonomisation progressive du politique par rapport au religieux qui s'étend de la fin des Temps Obscurs jusqu'au milieu de l'âge classique, une crise globale du concept à la fin du Ve siècle et, enfin, une tentative de reconstruction théorique au IVe siècle.

 

A son commencement, comme n'a cessé de le répéter Fustel de Coulanges, la cité grecque antique est une entité sociale traditionnelle, l'association religieuse et politique des familles et des tribus nobles, sorties glorieuses des Temps passés. A Athènes, on compte 4 tribus primitives et au IXe siècle, 1080 familles nobles réparties en 360 gen comme les Phytalides, les Butades, les Busélides, les Lakiades, les Amynandrines. Ces Eupatrides bénéficient seuls à l'origine des droits politiques, de la possession des terres et de l'obligation militaire. A Sparte, les Égaux  ou Semblables auraient obtenu au IXe siècle 6 000 à 9 000 lots fonciers en Messénie grâce au travail de répartition du législateur mythique Lycurgue. Eux aussi sont seuls à compter dans l'organisation première de la cité.

 

Au centre du système, le roi qui veille sur l'autel de la cité.  A partir du VIIIe siècle, il perd souvent le caractère héréditaire de sa dignité, mais jamais sa primauté religieuse. A Athènes, au Ve siècle, il n'est plus qu'un titre. A Sparte, durant toute l'histoire connue, ils seront deux à se partager la charge. Mais, partout, les rois incarneront le lien indéfectible avec un univers religieux indépassable. Même pour les colonies qui commencent à émerger au milieu du VIIIe siècle, le fondateur est à l'origine d'une lignée qui exerce le sacerdoce et, bien souvent,  il bénéficie de tous les attributs d'un roi. Ainsi en est-il de Protis et des Protiades à Marseille.

 

Chaque cité possède d'ailleurs ses propres dieux poliades qu'elle vénère par des sacrifices. Chaque citoyen se doit de les respecter. S'il s'y refuse, il se met de lui-même en dehors de la cité et peut donc risquer un châtiment suprême. A l'inverse, tout homme qui rend service à la cité, remporte une victoire militaire ou améliore les lois peut devenir l'objet d'un culte. Ainsi en est-il d'Etéocle et de Polinyce à Thèbes, d'Hippolyte à Trézène ou d'Eurysthée à Athènes. Et, chaque année, la cité se purifie collectivement pour être fidèle à ses origines.

 

La ville n'arrive que plus tard : elle ne constitue qu'une des parties de la cité et doit être fondée après consultation d'un oracle, comme cela fut le cas  par exemple pour Messène construite bizarrement sur le Mont Ithôme. Son avantage : contenir en son sein le prytanée où se trouve l'autel de la cité. Mais dans l'Antiquité, il n'est pas encore question d'amalgamer cités et villes.

 

Association religieuse, la cité, à partir du VIIIe siècle, va de plus en plus se définir en fonction des lois qu'elle a engendrées.  Certes, au début, les Anciens continuent à prétendre que les lois sont venues des dieux ainsi, les Lacédémoniens estimaient que leurs lois étaient héritées d'Apollon plutôt que de Lycurgue -, mais, en fait, aux dieux et aux rois succèdent les législateurs. Les législateurs prolongent mais transforment aussi le système initial. Car, aux mythes fondateurs, ils ajoutent désormais la liberté. Avec eux, la cité se présente alors comme le lieu privilégié de l'affirmation de la liberté.

 

La liberté, c'est en premier lieu échapper à la servitude. Un citoyen se présente d'abord comme un non-esclave, libre de mener sa vie comme il l'entend, sans dépendre d'un maître. A l'inverse, un esclave, même médecin ou scribe, ne contrôlera jamais son destin. La peur de tomber dans l'esclavage est un moteur puissant dans la cité. Et  l'indépendance constitue donc la première valeur. D'où des guerres incessantes entre cités pour la préserver envers et contre tout et un recours très fréquent à l'asservissement des vaincus, notamment des femmes. Déjà, dans l'Iliade, très représentative de la situation politico-sociale du VIIIe siècle, Hector s'angoisse pour le sort d'Andromaque qui, en cas de chute de Troie, pourrait se retrouver asservie. De même, trois siècle plus tard, Eschyle présente un roi de Thèbes Etéocle qui accepte d'être maudit mais pas de voir sa cité asservie:  "Ne courbez point un pays libre [...] sous un  joug d'esclave!"

 

La cité a donc d'abord besoin d'esclaves pour se représenter en permanence ce que signifie l'absence de liberté. L'historien britannique Moses L. Finley a largement insisté dans son œuvre sur le poids des esclaves dans l'économie et la société des cités grecques. Son constat est sans appel : "Un aspect de l'histoire grecque est le progrès, main dans la main, de l'esclavage et de la liberté." Qu'ils aient été 150 000 ou 400 000 à Athènes à la période classique face à seulement 40 000 citoyens, ou que les hilotes spartiates attachés aux domaines des nobles aient pu jouir d'un rôle social plus important que les esclaves d'Athènes en dépit d'un sort plus cruel (car, eux, ne pouvaient être ni vendus ni achetés), importe finalement assez peu. En revanche, que ces esclaves aient monopolisé bon nombre d'activités permettant aux hommes libres d'exercer tous les devoirs impartis aux citoyens est probablement à la base de la compréhension d'un phénomène qui restera pendant deux millénaires comme une incroyable exception.

 

A la charnière entre le VIe et le Ve siècle, la liberté dans la cité se transforme. Elle n'est plus seulement une non-servitude, elle est devenue liberté politique. Pour Moses L. Finley, c'est surtout la libération des paysans et leur entrée, comme les artisans, dans une vie politique réelle au même niveau que les familles traditionnelles qui marque ce tournant.

 

A Sparte, les Egaux sont très attachés à leur privilège sur la possession de la terre. Le lot familial ou klêros reste théoriquement la propriété de l'État mais il est transmis héréditairement. Le roi reçoit un domaine ainsi que les divinités locales. Mais bien entendu aucun Semblable ne travaille comme paysan ou comme commerçant. Sa seule activité est d'être au service de la patrie et de faire la guerre.

 

A Athènes, jusqu'au VIIe siècle,  seuls les nobles étaient électeurs et éligibles aux postes les plus prestigieux. A partir de 650, les anciens artisans, devenus propriétaires fonciers en Attique sont admis comme électeurs. En 621, Dracon promulgue le célèbre code draconien qui rend éligibles tous les propriétaires non nobles, s'ils sont assez riches pour servir comme hoplites à leurs frais. L'aristocratie se fait ploutocratie. En 594, Solon introduit le testament et met fin à la servitude des hectémores obligés de cultiver la terre des riches contre versement d'un sixième de leur production. Mais surtout il distingue quatre classes sociales en fonction de la production agricole (pentakosiomedimnoi, hippeis, zeugitai et thêtes), fondant un système totalement nouveau. Il crée dans le même temps l'ekklêsia  (assemblée du peuple) qui réunit tous les propriétaires terriens, décide de la guerre, des impôts et de l'octroi de la citoyenneté athénienne. L'œuvre de Solon donc est à la fois un rituel, un code, et une véritable constitution. Enfin, dernière étape dans cette affirmation de la liberté politique athénienne, la réforme démocratique de Clisthène en 508 introduit la démocratie ou "gouvernement des dèmes".

 

Cette liberté politique partout émergente va être renforcée à la même époque par la nécessité de se représenter comme différents des Perses potentiellement dangereux. Face aux Barbares, Hérodote fait se présenter "le monde grec, uni par la langue et par le sang, les sanctuaires et les sacrifices qui nous sont communs, nos moeurs qui sont les mêmes." (VIII, 144). Il s'agit d'affirmer l'unité essentielle des cités face à la menace perse. Il y a désormais deux mondes : un monde de la liberté incarnée par la Grèce et ses cités et un monde de l'asservissement que représente l'Empire achéménide. Et la liberté entraîne pour les Grecs toute une série de conséquences positives : la sagesse, mais aussi le discernement, la vaillance et le courage.

 

Vers la fin du siècle se précise enfin la liberté démocratique avec l'affirmation athénienne de l'égalité de tous les citoyens quel que soit leur revenu. Egalité devant la loi (koinoi) et pour le droit de parole (isègorie). A la même époque, Sparte est obligée d'armer toutes les catégories sociales. Et cette reconnaissance militaire débouche aussi sur d'autres possibilités politiques, alors que les Egaux s'éteignent petit à petit. Partout le législateur ne représente plus la tradition religieuse, mais la volonté populaire. Et l'incivisme n'est plus un acte antireligieux, il devient un défaut d'affection envers l'Etat. Car la cité est devenue Etat.

 

A cette vision très constitutionnaliste de la liberté,  les Romains opposeront la jouissance de quelques droits fondamentaux. Car le droit privé de la coutume reste premier dans la cité grecque, “fort de l'adhésion universelle” selon Fustel. La liberté grecque ne s'exerce pas dans le cadre privé. Dans le foyer, il n'y a ni liberté de la vie privée, ni liberté de l'éducation, ni liberté religieuse. La famille antique est une association religieuse davantage qu'une association de nature et seul importe le feu sacré. Le père a droit de vie ou de mort sur la famille, la femme reste mineure et la propriété familiale est inaliénable.

 

Mais la cité, ce n'est pas seulement le lieu de l'affirmation de la liberté, c'est aussi le seul endroit où l'on peut posséder des biens. La possession des biens et en particulier des terres est liée traditionnellement au culte des ancêtres. La filiation est donc directe. Souvent il est interdit de vendre cette terre, ou alors il faut effectuer un sacrifice. L'expropriation pour cause d'utilité publique est interdite, sauf en cas d'exil, car quand on est exilé, directement ou par ostracisme par ce procédé, chaque citoyen peut écrire sur un tesson ou une coquille (ostrakon) le nom de celui qu'il veut voir éloigner de la cité -,  il devient impossible d'exercer ses responsabilités de citoyen.

 

Quel que soit son système politique, la cité permet toujours d'obtenir des garanties judiciaires. Il y a des lois écrites, mais aussi des lois non écrites Socrate les appelle “agraphoi nomoi” qui viennent directement des dieux. Ainsi, dans un procès pouvant entraîner la mort, le prévenu pouvait quitter la cité après le premier jugement. Il perdait alors ses biens mais conservait la vie.

 

Ces avantages individuels impensables à l'époque en tout autre lieu implique en retour un dévouement total du citoyen pour sa cité. La loi est le le seul maître. Le service militaire est obligatoire toute l'année. A Athènes, il dure 33 ans. Mais il n'y a pas de mobilisation ponctuelle, comme l'a rappelé Moses L.Finley. Périclès, selon Thucydide, est explicite sur ce dévouement : “Dès lors qu'une cité est capable de supporter les malheurs privés et les individus incapables de supporter les siens, comment ne pas la soutenir tous?”  Et Alcibiade est prêt, lui, à assumer sa trahison pour Sparte au nom de son attachement pour Athènes : “Et l'on a vraiment l'amour du pays, non pas quand, après l'avoir injustement perdu, on se refuse à marcher contre lui, mais, quand, par tous les moyens, dans l'ardeur de son désir, on s'efforce à le recouvrer. (VII, 92, 4)”

 

La fortune de chacun est toujours à la disposition de l'Etat. Les dépenses publiques doivent être d'abord acquittées par les plus riches : ce sont les liturgies ordinaires ou les eisphorai, les impôts exceptionnels en temps de guerre. Et les femmes peuvent donner leurs bijoux. Mais, au delà des obligations militaires, la cité impose également souvent le mariage aux hommes, surtout quand, après des guerres ou des épidémies nombreuses, laes perspectives démographiques deviennent inquiétantes. Et elle exige parfois des siens des sacrifices bien spécifiques. Ainsi à Rhodes, les hommes n'avaient pas le droit de se raser la barbe et à Marseille, les femmes ne pouvaient boire de vin.

 

Ce dévouement constant est entretenu par un système éducatif qui fait souvent la fierté de la cité. Si l'éducation est souvent du ressort des familles plutôt que  l'Etat sauf à Sparte  -, nombreux seront ceux qui, comme Platon dans les Lois,  appelleront à un regard plus direct de la cité sur les cours prodigués aux enfants : “Les parents ne doivent pas être libres d'envoyer ou de ne pas envoyer leurs enfants chez les maîtres que la cité a choisis; car les enfants sont moins à leurs parents qu'à la cité.”

 

Appartenir à la cité implique donc des droits mais aussi beaucoup de devoirs. Or, les Grecs considèrent que tous les individus ne sont pas capables de les assumer. C'est pour cela que de nombreux habitants des cités n'ont pas rang de citoyens. Sans même parler des esclaves, ces anti-citoyens, chaque cité comporte plusieurs classes sociales formées de non-citoyens. A Athènes, les Métèques, “ ceux qui habitent avec”, sont des étrangers qui s'occupent souvent de commerce et d'artisanat. Les Athéniens parfois leur laissent des opportunités de devenir des citoyens. Mais il faut  deux scrutins de l'assemblée du peuple avec plus de 6 000 votes favorables. Soit une mission assez délicate. Cela fut plus rare pour les esclaves, à quelques exceptions près comme le banquier Pasion, soutenu par Démosthène ou le philosophe syrien Ménippe à l'époque hellénistique.Les Lacédémoniens au temps d'Hérodote  ne l'ont eux, accordé, qu'à une personne : un devin. Car les Egaux refusent tout partage politique avec les Laconiens (les habitants de la Laconie), les Inférieurs (des Spartiates déchus), mais aussi les Epeunactes, les Néodamodes (anciens esclaves affranchis), les Mothaces (enfants illégitimes ou clients domestiques) et surtout avec les Hilotes. Pourtant, dès la deuxième guerre de Messénie vers 630, les périèques, ces anciens habitants des communes périphériques, qui avaient combattu semblent avoir obtenu un premier partage et quelques avantages politiques.

 

On ne pouvait de plus être citoyen de deux cités, car on ne pouvait être de deux religions ou sous le régime de lois différentes. D'où la difficulté de se marier entre citoyens de deux cités, car les mariages inter-cités étaient souvent interdits.

 

Mais ce dévouement constant que toute cité demande aux citoyens va être sérieusement remis en cause lors de la crise qui marque le passage entre le Ve et le IVe siècle. Au début du Ve, Eschyle s'enorgueillit de considérer toujours la cité comme unique. A l'inverse, à la fin du siècle, Euripide ne peut que déplorer la division de la cité. La cité, qui n'est plus alors une association de clans traditionnels, ne sera jamais une communauté d'individus. C'est encore une confédération de plusieurs groupes qui étaient constitués avant elle et qu'elle laisse subsister. Et ses groupes vont être à la base des principaux problèmes.

 

Premier danger pour la cité, en particulier pour Athènes, ses marins. Créée par Thémistocle, sa marine a permis à Athènes de devenir la thalassocratie la plus puissante de Grèce. Mais au prix d'un sévère rééquilibrage des forces politiques. Devenus les principaux artisans des opérations militaires, les marins, à partir de la guerre du Péloponnèse, sont l'objet d'une vraie sollicitude de la part des autorités. Peu éduqués, car recrutés en dehors des familles riches qui forment l'ossature des cavaliers et des hoplites, parfois même issus des rangs des métèques voire des esclaves, ils prétendent à un vrai rôle politique et, sans se transformer en "faiseurs de rois", deviennent pourtant des éléments majeurs de la vie de la cité. Ce que ne manque pas de souligner un observateur de l'époque favorable à l'oligarchie : "Il est juste qu'à Athènes, les pauvres et le peuple jouissent de plus d'avantages que les riches et les nobles , car c'est le peuple qui fait marcher les vaisseaux et donne à la cité sa puissance."

 

Mais l'association de plus en plus forte du peuple à la vie de la cité, à Athènes comme ailleurs, entraîne de nombreux bouleversements. Inconnue jusqu'alors, la figure du démagogue devient l'une des plus importantes de la cité. Les démagogues se veulent d'abord les représentants des milieux populaires. Ils ne sont investis d'aucune charge officielle, mais orateurs sans scrupules, ils sont écoutés et suivis. Aucune vile flatterie, aucune bassesse ne leur est inconnue. Et certains investissent directement les postes les plus enviés. Ainsi, Cléon, le tanneur à l'odeur répugnante, brocardé par Aristophane, arrive à prendre la succession de Périclès à Athènes. Mais, très rapidement, leur lutte contre les familles oligarchiques les conduisent à des pratiques politiques de moins en moins réglementées et de plus en plus violentes. Certains, crime suprême, en viennent même à dénoncer les lois traditionnelles. Critiqués par Platon et Démosthène, les démagogues qui auraient dû représenter la quintessence de la démocratie qui s'impose alors, en deviennent en fait très rapidement l'un des principaux obstacles. Ils encouragent l'affrontement entre riches et pauvres (ainsi en est-il à Mégare, à Syracuse et surtout à Milet où une guerre sociale terrible ensanglante la cité). Et pour les principaux observateurs de l'époque, c'est la justification même de la cité qu'ils ébranlent.

 

Il est vrai qu'ils sont aidés à l'époque par les discours de plus en plus "subversifs" des sophistes. Ces philosophes venus de tout le monde grec et qu'on retrouve nombreux à résider à Athènes relativisent tout, et certains même, le respect des lois. Hippias, un de leurs chefs de file, les oppose à la nature. Plus radicaux encore, les cyniques veulent d'abord privilégier l'individu par rapport  au citoyen et Diogène de Sinope, plus tard, n'hésite pas à se prétendre "cosmopolite", c'est-à-dire à renier tout attachement à une seule cité. Socrate, qui voulait réintroduire la Raison comme loi a, lui, payé de sa vie cette emprise de plus en plus forte des philosophes sur les choix de société. Il se serait employé à corrompre la jeunesse, suivant l'acte d'accusation.

 

Mais la jeunesse grecque à la fin du Ve siècle n'a pas attendu Socrate pour remettre violemment en cause les bases même de la cité.  D'après Lysias, les soldats en viennent à battre leurs chefs. A Athènes, en 415, la mutilation des Hermès et la profanation des mystères d'Eleusis font grand bruit. Qu'y-a-t-il encore de sacré? Alcibiade, entre inceste et adultère, est un modèle de vie dissolue. Or, selon Thucydide, il agit ainsi car il pense que "la cité serait impuissante à punir les délinquants". Partout la déréliction apparaît comme une conséquence tragique de la crise de la cité. Et personne n'est à l'abri. Démosthène lui-même doit supporter l'outrage d'une gifle portée par un riche, alors qu'il est chorège, une fonction religieuse impliquant en principe un statut de complète sacralité.

 

Dans ce contexte où tout vacille, où la cité ne sait plus se reconnaître, il n'est pas étonnant que soient recherchées des solutions extrêmes. La tyrannie devient un recours fréquent et s'impose comme une forme, non plus marginale, mais prépondérante du contrôle de la cité. Les Théagène à Mégare, les Aristodème à Cumes, les Nicoclès à Sicyone, les Aristomaque à Argos, ou les Denys à Syracuse se présentent comme des régulateurs d'un système en complète déliquescence.  

 

Autre solution extrême : les tentatives de regroupement, a priori inconciliables avec l'essence même des cités : leur indépendance. Certes la tradition avait vu le développement d'associations primitives, les amphictyonies (Calaurie, Délos, Delphes) pour les cultes des dieux. Mais elles n'obligeaient en rien les membres. Il en va autrement des créations du Ve siècle et IVe siècle : les deux confédérations athéniennes (sympolitie de Céos, sympolitie chalcidienne), la confédération arcadienne,  la confédération eubéenne, le koinon des Crétois,  et surtout des deux ligues achéenne et étolienne. Elles instituent des aides réciproques qui sont rarement égalitaires et fixent finalement des rapports de force ponctuels à l'intérieur de chacune d'elles. L'ultime essai, la ligue de Corinthe en 337, est proposé par un non-Grec, Philippe de Macédoine. Symbole ultime d'un échec global. Rassembler les cités ne pouvait que les dénaturer. En voulant assurer leur sécurité grâce à la chape macédonienne, les cités grecques annihilaient en fait leur liberté et donc leur essence première. La cité semblait donc condamnée à disparaître et Alexandre  pouvait s'apprêter à être leur premier fossoyeur.

 

Pourtant, en dépit de ce contexte terrible, la cité ne meurt pas au IVe siècle. Certes, sur le terrain, elle ne fait plus que vivoter à l'ombre des empires hellénistiques avant d'être complètement absorbée par l'Empire romain. Mais, dans les faits, elle va connaître un spectaculaire aboutissement, grâce aux travaux théoriques des philosophes qui cherchent à comprendre cette crise fatale et à fournir des solutions.

 

Platon dans la République, reprenant un thème cher à Isocrate dans l'Aéropagitique et à Xénophon dans les Mémorables, exalte la concorde comme moteur de la cité. Aristote dans le livre IV de La Politique préfère, lui, proposer une solution plus traditionnelle en cherchant le régime politique parfait, à la fois démocratie et oligarchie, une république mixte où les droits seraient plus importants que la liberté. Les deux philosophes tentent, en fait, de pénétrer une cité grecque totalement particulariste dans une ère nouvelle, celle de l'universel.

 

Cette nouvelle ère fera bientôt un retour vers la religion,  puis conduira un jour la cité à se voir reconnaître comme modèle politique absolu.  Car sans cette crise de la cité grecque traditionnelle, il n'y aurait probablement jamais eu de  Déclaration universelle des Droits de l'Homme et ...du Citoyen!