En Grèce, les dieux sont partout, dans la nature, dans les cités, dans les maisons et surtout dans le cœur des hommes. En l'absence de clergé et de dogmes, une rare tolérance permet la profusion des cultes, individuels, familiaux, politiques, en l'honneur de dieux nationaux aussi bien qu'étrangers, pour satisfaire les aspirations les plus élevées comme les attentes les plus prosaïques.

 

Béatrice Jaulin

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Les enfants grecs apprenaient la mythologie dans les épopées homériques et dans la Théogonie d'Hésiode ; les tragédiens, Eschyle, Sophocle et Euripide, puisaient dans ce fonds, qu'ils modifiaient pour les besoins de la construction dramatique, en laissant libre cours à leur imagination. Les savants et les érudits de l'époque hellénistique, plus soucieux de compilations cohérentes et agréables à lire, n'eurent guère de scrupules avec les mythes que leur avait transmise, en les déformant, la tradition.

Ce n'est donc pas vers les récits mythologiques qu'il convient de se tourner pour essayer de connaître le sentiment religieux des Grecs, mais plutôt vers ce que l'on sait de leurs rites et de leur comportement religieux.

Textes littéraires (Homère, Aristophane, Hérodote, Plutarque et Pausanias) et vestiges archéologiques (les ruines des sanctuaires, les statues, les bas-reliefs…), même s'ils demeurent parcellaires et d'une interprétation parfois ambiguë, sont d'un précieux recours pour cerner la réalité quotidienne de la vie religieuse.

 

Piété individuelle et religion civique

 

Le thambos, terme dont l'origine est peut-être préhellénique, désigne le sentiment du sacré qui habite les Grecs de toutes les époques, même si, à partir du Ve siècle, philosophes et sophistes, relayés par les médecins hippocratiques, ébranlent certaines croyances en les confrontant à la critique d'un esprit qui se veut plus scientifique.

Le sens du sacré s'accompagne inévitablement d'une terreur confuse devant une nature régie par les dieux olympiens, où abondent les divinités mineures, bienfaisantes ou néfastes. Tout ce que les Grecs pouvaient contempler dans la nature était personnifié par des créatures féminines, les nymphes, qui déclinaient des noms différents selon leurs attributions : les dryades habitaient les arbres, et plus particulièrement les chênes ; les naïades étaient les nymphes des sources et des rivières et les oréades demeuraient dans les montagnes. Les dieux sont aussi dans la pluie qui tombe, le tonnerre qui gronde, le vent qui souffle. Ils président aux mouvements des astres et donc au rythme des saisons.

Ces divinités donnent lieu à une multitude de cultes locaux, dont les rites, essentiellement agraires et pastoraux, visent avant tout à assurer la fécondité du bétail et la fertilité de la terre. La campagne grecque est jalonnée d'autels, qui ne sont parfois que de simples tas de pierres, d'arbres et de grottes sacrés, de sanctuaires dédiés à un dieu plus important mais dont le culte reste une affaire strictement locale.

Cette croyance en l'omniprésence des dieux, jusque dans les plus humbles manifestations de la nature, et le recours à des rites collectifs ou individuels, sont indissociables de la représentation matérielle des divinités. Le sculpteur apparaît ainsi comme l'auxiliaire précieux de la religion : les dieux, incarnés dans la pierre, le marbre ou le bois, sont autant de simulacres proposés à la piété et à la dévotion, sans que leur reproduction, à de multiples exemplaires, n'entame la certitude que la statue est bien le dieu ou que, tout au moins, elle participe de son essence.

 

Les Grecs, habités par le thambos, peuvent honorer un dieu à titre individuel mais le plus souvent le culte se déroule dans un cadre communautaire : à l'échelle de la famille (culte du foyer), de la phatrie (culte des ancêtres communs), de la tribu (culte du héros qui lui a donné son nom) ou du dème qui possède en propre ses sanctuaires et ses cultes.

Mais c'est surtout au sein de la cité que la religion grecque trouve sa pleine dimension collective. On ne peut être citoyen que si l'on observe ses obligations politiques et religieuses, indissociables les unes des autres : servir la cité, c'est à la fois honorer le culte des ancêtres et ne pas se dérober aux fonctions civiques. Les grandes cérémonies publiques ­ comme les fêtes (panégyries) qui rassemblent toute la cité dans d'interminables processions ­ et les jeux, auxquels accourent les Grecs de tout le monde hellénique, sont autant de manifestations spectaculaires qui renforcent le sentiment d'une appartenance à un univers politique et culturel commun (la cité ou la Grèce opposée aux Barbares), glorifient les dieux et exacerbent l'orgueil patriotique.

 

 

Les principaux actes du culte

 

A ces divinités et ces lieux de culte multiples correspond un rituel complexe et mobile. Mais les actes religieux essentiels restent les mêmes : la prière, l'offrande, le sacrifice, les fêtes publiques, les jeux. Tous sont précédés de rites de purification et d'ablutions à l'eau lustrale. Celui qui se présentait à la prière ou au sacrifice en état d'impureté se voyait menacé de la colère des dieux. Le sang (versé par le meurtrier mais aussi celui d'une femme en couches) et la mort rendaient impur : “L'homme qui a pris part à un meurtre, celui qui a porté les mains sur une accouchée ou sur un cadavre, la déesse l'écarte de ses autels parce qu'il est, à ses yeux, marqué d'une souillure.” (Euripide, Iphigénie en Tauride)

La purification se faisait le plus communément avec de l'eau, ou avec le sang d'un porc sacrifié, mais elle obéissait elle aussi à des prescriptions minutieuses et variées.

 

La prière et l'offrande

“La piété consiste à savoir prier et sacrifier en disant et en faisant ce qui est agréable aux dieux : elle assure le salut des familles et des Etats”, déclare le devin Euthyphron dans le dialogue de Platon qui porte son nom.

La prière des Grecs est une prière d'invocation et de demande : debout devant la statue, les bras levés pour invoquer Zeus et les dieux du ciel, ou baissés vers le sol pour invoquer Hadès et les divinités infernales, on interpelle la divinité par ses différents noms et on lui rappelle les bonnes actions que l'on a à son actif pour l'inciter à exaucer la demande formulée. Voici comment le prêtre Chrysès s'adresse à Apollon dans le Chant I de l'Iliade : “Toi dont l'arc est d'argent, écoute mes paroles, protecteur de Chrysè, de Cilla la divine, puissant seigneur de Ténédos, ô dieu Sminthée ! Si pour toi j'ai couvert un temple qui t'agrée, si pour toi j'ai brûlé jamais de gras cuisseaux de taureaux et de chèvres, exauce ma prière : qu'aux Danaens tes traits fassent payer mes larmes !”

Le plus souvent, le fidèle joint à sa prière une offrande : ce peut être l'offrande simple du paysan qui dépose sur la pierre de l'autel une poignée d'épis, un gâteau ou un fruit, ou une offrande rituelle, comme les libations de vin et de lait dont Hésiode dit qu'il faut les accomplir le matin et le soir. D'autres gestes, comme celui de jeter des gâteaux dans une source, appartiennent à des traditions locales.

Les ex-voto étaient une autre forme d'offrande couramment pratiquée : en signe de reconnaissance pour un bienfait obtenu, les fidèles consacraient à la divinité une statue, un vase d'argile ou une simple inscription dans la pierre. Les ex-voto des athlètes vainqueurs à Olympie ou à Delphes et ceux des cités victorieuses sur le champ de bataille, en très grand nombre, étaient plus spectaculaires et plus monumentaux.

 

Le sacrifice

 

Le sacrifice est, avec la prière, le deuxième grand acte de la vie religieuse. Le sacrifice humain, comme celui d'Iphigénie dans l'Iliade, n'est qu'une réminiscence des temps anciens. L'époque classique ne connaît plus que les immolations d'animaux (moutons, brebis, vaches, bœufs, porcs, poules, coqs, colombes…) qui obéissent à des rites précis et complexes. Le choix de l'animal sacrifié est l'objet de prescriptions rigoureuses : sans défaut, de sexe mâle pour les dieux, les déesses agréant les femelles, noir pour les dieux de l'enfer, de couleur claire pour ceux du ciel…

Les interdits sont multiples et leur transgression entraîne l'accusation de sacrilège. A la diversité des rites selon les dieux s'ajoute la variété des cultes locaux. C'est cette complexité, et le risque constant de sacrilège qu'elle implique, qui a rendu nécessaire l'intervention d'un “spécialiste” : le prêtre (hiereus, dont l'étymologie est la même que celle du mot sacrifier, hiereuein) est tiré au sort ou élu parmi les familles riches de la cité. Il exerce sa fonction, comme n'importe quel autre magistrat, à l'intérieur du sanctuaire et n'a pas d'autre spécificité que celle de maîtriser parfaitement l'ensemble des rites. S'il est tenu à quelques obligations pendant son mandat (port du vêtement blanc, chasteté, surtout pour les femmes…), il n'appartient pas pour autant à une caste sacerdotale et retrouve la vie d'un citoyen comme les autres au terme de ses fonctions.

Les grandes étapes d'un sacrifice se retrouvent d'un rituel à l'autre : le prêtre, vêtu de blanc, se purifie avec de l'eau lustrale. Il en asperge ensuite les victimes et les assistants. Des grains d'orge sont jetés dans un feu allumé sur l'autel tandis que le prêtre prononce une prière. Puis vient le moment du sacrifice : l'animal est égorgé, le mufle ramené en arrière pour laisser jaillir le sang sur l'autel. La victime est ensuite dépecée, les cuisses sont brûlées dans le feu de l'autel et le reste de la viande est distribué entre le prêtre et les assistants. Si l'animal est brûlé en entier, comme c'est le cas lors d'une cérémonie funéraire, de purification ou pour honorer les dieux des enfers, le sacrifice est appelé “holocauste”.

 

Les fêtes publiques

 

Les fêtes, occasion de réjouissance et de bombance pour tout le peuple, rythmaient l'année civile et religieuse qui commençait au mois d'Hécatombéon (juillet).

A Athènes, la première et la plus importante de ces fêtes était la fête nationale d'Athéna, protectrice de la cité : les Panathénées, célébrées tous les quatre ans, duraient plusieurs jours. Les athlètes se mesuraient dans différentes épreuves sportives et les vainqueurs recevaient de grandes amphores remplies d'huile d'olive (les panathéïques). Des concours de musique organisés dans un théâtre spécial, l'Odéon, et des récitations poétiques agrémentaient les premières journées. Mais le point d'orgue de la fête était la procession lors de laquelle les jeunes filles des grandes familles athéniennes portaient à la déesse le péplos, spécialement tissé pour ces festivités, dont le dessin, exécuté par de célèbres artistes, commémorait la victoire d'Athéna contre les Géants. Les prêtres, les magistrats et les représentants des métèques suivaient en tenue d'apparat et étaient escortés par des jeunes gens à cheval. Cette procession est représentée dans toute sa profusion sur la frise ionique du Parthénon.

Les fêtes se terminaient avec le sacrifice de centaines de vaches, dont la viande était ensuite distribuée à toute la population. Les Grecs nommaient “hécatombe” (“sacrifice de cent bœufs”) les cérémonies lors desquelles étaient immolés un grand nombre d'animaux, terme qui a donné son nom au mois d'Hécatombéon (le mois des hécatombes).

Zeus, Héra, Apollon, Déméter, Héphaïstos, Poséidon et d'autres dieux avaient chacun leurs fêtes, échelonnées tout au long de l'année, avec des variantes locales. Mais c'est Dionysos, dieu de la végétation, de la vigne et du vin, dont les fêtes (les Dionysies) donnaient lieu aux réjouissances les plus débridées, accompagnées de représentations rituelles qui ont donné naissance au théâtre. Les petites Dionysies (ou Dionysies rurales) avaient lieu au mois de décembre dans les villages de l'Attique et les Grandes Dionysies se déroulaient à Athènes au mois de mars. La population escortait, en une procession particulièrement joyeuse et paillarde, un phallos, représentation du sexe mâle, symbole de fécondité, tandis que des chœurs de cinquante hommes ou jeunes garçons chantaient le dithyrambe en l'honneur du dieu. Ces chants, entrecoupés de récits et de danses, faisaient l'objet de concours. Ils se structurèrent progressivement en véritables représentations théâtrales dont les frais et l'organisation incombaient à un magistrat spécialement désigné parmi les citoyens riches, le chorège. Après la procession et les concours lyriques, les fidèles du dieu, venus de toute la Grèce, assistaient à des comédies, puis à des tragédies toujours représentées par trois (tétralogie) et suivies d'une drame satyrique. A l'issue des représentations, des prix étaient distribués au poète, au chorège et au premier des acteurs, le protagoniste.

 

Les jeux

 

Les fêtes religieuses comportaient toujours des concours dramatiques et des compétitions athlétiques. Les plus célèbres de ces compétitions étaient les quatre jeux panhelléniques qui se déroulaient respectivement à Olympie (les Olympiques), à Delphes (les Pythiques), à l'isthme de Corinthe (les Isthmiques) et à Némée (les Néméens).

Les jeux Olympiques avaient lieu tous les quatre ans dans le cadre d'une fête dédiée à Zeus. Leur prestige était tel que les règles qui y avaient été édictées servaient pour tous les autres jeux et que les Olympiades (période de quatre ans entre les jeux) furent la référence pour dater les événements. Pendant les sept jours que durait la fête, une trêve sacrée était observée. Le premier jour était réservé aux sacrifices et à la prestation de serment. Pendant les cinq jours suivants, les athlètes s'affrontaient dans différentes épreuves qui ont évolué au cours des siècles : courses à pied, pentathlon, lutte, courses de chars et de chevaux, boxe, courses en armes… Le dernier jour était celui de la distribution des prix.

Les vainqueurs étaient ceints d'une couronne de l'olivier sacré qui poussait dans le sanctuaire de Zeus. Cet honneur immense, malgré la modestie apparente du prix, s'accompagnait de la récitation d'une ode triomphale, dans laquelle excellait Pindare. Retourné dans sa cité, l'athlète victorieux se voyait encore récompensé de cadeaux et de faveurs. Et sa gloire, qui rejaillit sur toute la cité, était vantée longtemps après les jeux.

Les autres jeux ne différaient guère dans leur déroulement. Ils étaient moins prestigieux, sauf peut-être les jeux Pythiques, célébrés en l'honneur d'Apollon dans le sanctuaire de Delphes, la troisième année de chaque Olympiade. La couronne du vainqueur était tressée avec du laurier, l'arbre sacré d'Apollon.

Les jeux Isthmiques, en l'honneur de Poséidon, et les jeux Néméens, en l'honneur de Zeus, avaient lieu tous les deux ans : ils étaient respectivement récompensés d'une couronne de céleri sauvage séché et d'une couronne de céleri sauvage frais.

 

Les religions à mystères

 

Lorsqu'il priait, le Grec invoquait la divinité plus pour la communauté à laquelle il appartenait que pour lui-même. S'il se souciait du culte des morts, ce n'était pas en termes de bonheur ou de malheur dans l'au-delà : seul importait le viatique qui accompagnait la dépouille et qui devait lui assurer le passage vers l'Hadès ainsi qu'un semblant de survie dans une sorte de no man's land.

Au contraire de cette piété collective et qui semblait s'arrêter aux portes de l'au-delà, les religions à mystères, et plus particulièrement les mystères d'Eleusis, promettaient aux initiés un bonheur éternel, une fois franchies les portes de la mort. L'étymologie du mot mystère vient du verbe grec “myein” qui signifie initier. Le mystês est donc l'initié et mystêria désigne le rite dans son ensemble.

Les mystères d'Eleusis, dont le rituel d'initiation est resté partiellement secret, sont étroitement liés au culte de Déméter qui les auraient institués au sanctuaire d'Eleusis : “Lorsque après le rapt de Kor [sa fille Perséphone], Déméter dans sa course errante fut parvenue chez nous, elle se sentit bien disposée à l'égard de nos ancêtres qui lui avaient rendu des services dont seuls les initiés ont le droit d'entendre parler. Elle leur fit alors deux présents, les plus précieux qui soient : l'agriculture, qui nous a permis de vivre autrement que des bêtes sauvages, et les Mystères qui font concevoir aux fidèles de réconfortantes espérances sur ce qui les attend au terme de la vie et dans l'éternité des siècles.” (Isocrate, Panégyrique, IV)

Les mystères bacchiques (de Bacchus, autre nom de Dionysos), évoqués par Euripide dans Les Bacchantes, sont très anciens et ne sont attachés à aucun lieu de culte particulier. L'initié se laisse aller aux transes bacchiques et espère obtenir en retour l'assurance d'une vie bienheureuse dans l'au-delà, en même temps que des sensations immédiates de liberté et de bien-être.

Le nom d'Orphée est indissociable des religions à mystères : poète mythique, originaire de Thrace et disciple de Dionysos, il passait pour un extraordinaire joueur de lyre. Sa légende, rendue célèbre par les poètes latins Virgile et Ovide, raconte comment il descendit aux Enfers pour aller chercher sa femme Eurydice. Il parvint à fléchir Perséphone en lui jouant de la lyre : elle mit comme seule condition au départ d'Eurydice qu'Orphée ne se retourne pas pour la regarder. Il ne résista pas et vit disparaître sa femme définitivement. Lui-même mourut plus tard, déchiré par des femmes rendues folles par le culte de Dionysos, les Ménades.

Dès le VIe siècle, des poèmes évoquant les mystères furent attribués à Orphée. Puis des cultes prirent forme, dans lesquels l'initiation et la purification jouaient un rôle important. Ce qu'on a appelé l'orphisme rassemble un ensemble de croyances et de pratiques dont on détermine mal l'ampleur et la cohérence. Les fidèles de ces cultes prônaient une vie ascétique, avaient introduit la notion du mal et de son juste châtiment dans l'au-delà et croyaient à la réincarnation des âmes jusqu'à leur séjour éternel dans l'île des Bienheureux.

 

Oracles et divinations

 

La Grèce antique était jalonnée de sanctuaires où les dieux, consultés par les fidèles, donnaient leurs réponses sous forme d'oracles. Les plus célèbres de ces sanctuaires oraculaires étaient celui de Zeus à Dodone et celui d'Apollon à Delphes.

A Dodone, Zeus parlait à travers le bruit que faisait le vent dans le feuillage d'un chêne sacré. Des prêtres, attachés au sanctuaire, étaient chargés d'interpréter ces bruissements.

Delphes était l'oracle le plus connu et le plus consulté de tout le monde grec : sa situation géographique, dans un cadre magnifique à 600 mètres d'altitude, impressionnait d'emblée les visiteurs qu'émerveillait encore l'ampleur du sanctuaire, enrichi des multiples offrandes et ex-voto des cités, des athlètes victorieux ou des simples fidèles.

Les oracles étaient rendus par la Pythie : choisie parmi les femmes âgées de Delphes, elle vivait en recluse, dans une totale consécration au dieu Apollon. La consultation de la prophétesse ne pouvait avoir lieu que si les présages, examinés par les prêtres l'autorisaient. Purification par l'eau, offrande d'un gâteau et sacrifice de moutons et de chèvres préludaient, comme pour tout acte religieux, à la consultation. La question pouvait être posée directement à la Pythie, dont la réponse, souvent incohérente, comme obtenue sous l'effet d'une transe, était interprétée et retranscrite en vers ou en prose par le prêtre.

L'autorité religieuse d'Apollon et le prestige du sanctuaire de Delphes l'imposèrent pendant des siècles pour toutes les décisions d'ordre religieux et politique. La Pythie était interrogée pour déterminer le lieu de fondation d'une colonie ; Lycurge y définit les lois qu'il devait donner à Sparte ; Clisthène, voulant nommer les dix tribus athéniennes, soumit cent noms à la Pythie pour qu'elle puisse faire le choix. Les cités venaient chercher à Delphes une caution morale pour leurs tractations politiques ou leurs guerres. Tout à tour, la Pythie favorisait les Perses lors des guerres médiques (elle “médisait”), Sparte au détriment d'Athènes (elle “laconisait”) ou Philippe de Macédoine contre les Grecs (elle “philippisait”). En fait, ce rôle politique, qui ne fut pas toujours très impartial, était contrôlé par l'amphictyonie : c'était une confédération des Grecs qui vivaient à proximité du sanctuaire avec la charge d'en assurer le bon fonctionnement et la défense contre les actions sacrilèges (qui déclenchaient alors ce qu'on appelait les “guerres sacrées”). En 346, Philippe de Macédoine, conscient de l'importance politique de l'oracle de Delphes, écarta les Phocidiens du conseil amphictyonique, prit leur place et présida les jeux Pythiques.

Parmi les autres sanctuaires, il faut encore mentionner celui d'Asclépios, le dieu guérisseur d'Epidaure, qui signalait par des songes le traitement d'une maladie, celui de Trophonios en Béotie, que vinrent consulter Crésus, Epaminondas et Philippe de Macédoine. Apollon était particulièrement interrogé en Asie Mineure ; en Lybie, l'oracle de Zeus Amon à Siwa, auprès duquel se rendit Alexandre le Grand, était aussi très célèbre.

La consultation des oracles dans le cadre organisé d'un sanctuaire était une forme de divination, fondée sur la prophétie. Mais les Grecs connaissaient d'autres manières de déchiffrer les présages. La plus courante était l'observation du vol des oiseaux (le mot grec qui désigne l'oiseau, ornis, signifie aussi présage) : par exemple, un aigle, attribut de Zeus, que l'on aperçoit sur sa gauche est un mauvais présage. Les rêves, les phénomènes célestes (orage, pluie, éclipse, comète…), le comportement d'une victime lors du sacrifice, ou plus prosaïquement un éternuement ou un mot entendu par hasard, pouvaient être sujet à interprétation favorable ou néfaste.

Les devins jouaient un rôle important dans ces interprétations et ils étaient particulièrement sollicités pour examiner les entrailles (le foie surtout) des animaux sacrifiés : certains accompagnaient les armées au combat, guettant chaque jour les présages qui donneraient la victoire ou, au contraire, avertiraient de la défaite.

 

Dans la Grèce classique, la pratique religieuse ignore le dogme et l'autorité d'une hiérarchie sacerdotale. Elle vénère un panthéon dont les mythes ne sont figés dans aucun livre sacré et qui accueille des dieux étrangers. Une telle liberté laisse libre cours à la critique et au doute, dont ne se privent pas les philosophes. Pourtant, la religion reste encore longtemps la manifestation extérieure d'un attachement à la cité, le signe d'une solidarité entre les citoyens, et plus largement, entre les Grecs.

Après Alexandre le Grand, la disparition progressive de la cité-Etat, l'instauration du culte royal et l'adoption des divinités orientales entraînent une lente désaffection à l'égard de la religion traditionnelle. Les pratiques s'essoufflent dans le cadre de la cité même si elles restent vivaces à la campagne où les rites agraires continuent d'implorer les divinités de la fécondité.