Honorés
par les peuples et chantés par les poètes jusqu'au Ve siècle, les tyrans grecs
continuent de pâtir des rudes critiques de Platon et d'Aristote. Pourtant
Pisistrate et Denys l'Ancien ne doivent pas être comparés à Hitler ou à
Staline, mais à Napoléon Bonaparte.
Philippe-Jean
Quillien
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A l'origine,
le tyran n'est pas un despote brutal et sanguinaire, craint et détesté de tous
ses concitoyens. C'est un homme qui gouverne seul la cité, généralement en
violation de la constitution, fort du soutien d'une garde personnelle, mais
aussi de l'adhésion du peuple. Il arrive même que le tyran soit débonnaire,
comme Pisistrate (v.600-527) à Athènes. D'ailleurs, le mot turannos n'a-t-il
pas commencé par désigner un maître tout-puissant dans le monde des dieux ou
dans le domaine de
l'amour
?
VIe s.,
la contagion de la Tyrannie
Pourquoi
la tyrannie est-elle si contagieuse au VIe siècle dans toutes les régions de la
Grèce ?
Dans
presque toutes les cités grecques, le pouvoir est confisqué par quelques
vieilles familles nobles, les Eupatrides (“bien nés”). Ces propriétaires
terriens, inquiets que, grâce au commerce et à l'artisanat, des roturiers de
plus en plus nombreux s'enrichissent, défendent avec acharnement leurs
privilèges immémoriaux. Au contraire, la fortune et parfois la culture des
nouveaux riches les incitent à revendiquer des fonctions publiques.
Entre
l'aristocratie et la “bourgeoisie”, le “tiers état”. Le développement de la
monnaie et du commerce aggrave la condition des paysans, petits propriétaires
ou travailleurs agricoles, qui sont maintenant contraints d'emprunter en cas de
mauvaise récolte. Or un créancier a le droit de réduire en esclavage son
débiteur insolvable, ou un membre de sa famille. Sanction d'autant plus
inacceptable que le progrès des techniques militaires assure, sur terre, la
suprématie de l'hoplite (fantassin) sur le cavalier et, sur mer, réclame des
rameurs de plus en plus nombreux.
Au VIe
siècle, les cités grecques, de l'Ionie jusqu'à la Sicile, sont déchirées par
les luttes politiques et les guerres civiles. Les partisans de l'Ancien Régime
et de la Révoluon se massacrent, se dépouillent, se banissent. Parfois, ils
arrivent à se réconcilier en faisant appel à un législateur, Dracon (vers 621)
et Solon (en 594) à Athènes.
Le
rétablissement de l'ordre peut aussi être le fait d'un tyran, qui prend la
défense de la masse des citoyens. Qu'il appartienne à une famil aristocratique,
comme Pisistrate (apparenté par sa mère à l'Eupatride Solon), ou qu'il soit de
naissance obscu, comme Denys Ier de Syracuse (Denys l'Ancien règne de 405 à
367), il peut recevoir du peuple des pouvoirs extraordinaires, ou
s'autoproclamer tribun.
De
fait, les tyrans conduisent des politiques populaires, démocraties même. En
développant le commerce et l'agriculture, en organisant l'expansion coloniale
et militaire, ils assurent au peuple des soldes, des salaires, du travail. En
général, ils instituent une fiscalité de classe, qui frappe lourdement les
grands propriétaires terriens (les Gamores, gamoroi, producteurs de blé
syracusains), mais qui ménage la base sociale de la tyrannie (petits
producteurs de vin et d'huile, partisans de Denys l'Ancien). A Athènes,
Pisistrate crée une sorte de caisse de crédit agricole, qui prévient
l'endettement des paysans en leur avançant les fonds nécessaires.
Par
goût personnel ou, plus sûrement, pour complaire au dêmos, le tyran travaille à
l'embellissement et à l'agrément de sa cité. Particulièrement remarquable est
l'action de Pisistrate et de ses deux fils, Hippias et Hipparque, à Athènes.
D'après Cicéron, Pisistrate commande et finance la première transcription et
édition des poèmes d'Homère. C'est lui qui institue les représentations
dramatiques et fonde ce que nous appelons aujourd'hui le théâtre. A l'éphèmère
“dynastie” des Pisistratides, Athènes doit la construction de routes reliant la
cité aux cantons ruraux et d'un système ingénieux d'approvisionnement en eau ;
la création de nouveaux temples sur l'Acropole et du festival civique, relieux
et artistique des Dionysies... De même, Gélon (v.540-478), Hiéron Ier (frère et
successeur de Gélon), Denys Ier, font beaucoup pour le rayonnement culturel de
Syracuse.
Ainsi
s'explique qu'au Ve siècle, les tyrans soient honorés par les peuples et
chantés par les poètes. Denys ou Pisistrate ne doivent pas être comparés à
Hitler ou à Staline, mais à Napoléon Bonaparte.
Plusieurs
tyrans établissent des constitutions démocratiques, ou maintiennent les
institutions existantes, mais en les noyautant. En confiscant les biens des
grands propriétaires et en libérant leurs esclaves, Denys Ier se constitue une
clientèle de nouveaux citoyens, qui lui assure une majorité favorable à
l'assemblée. Pisistrate ne touche pas à la constitution de Solon, mais impose
que les principales magistratures soient confiées à ses partisans.
Même si
l'amour du peuple constitue la meilleure des forteresses, tous les tyrans se
dotent de gardes du corps, qui sont souvent des soldats mercenaires. Après la
comédie d'un attentat contre sa personne, Pisistrate obtient de l'assemblée une
garde personnelle vouée à sa protection, avec qui il ne tarde pas à s'installer
sur l'Acropole. Grâce à ses mercenaires, Denys l'Ancien transforme en
palais-forteresse, entouré de deux murs, l'île d'Ortygie, au large de Syracuse.
Les
crises militaires profitent au tyran, qui est toujours un chef de guerre, le
sauveur de sa cité, l'ultime recours face à un ennemi menaçant. Pisistrate
commence à devenir populaire en conduisant victorieusent une expédition contre
Mégare et en réoccupant Salamine. Et il revient de son dernier exil, long de
dix années, quand Athènes, en guerre avec sa vieille ennemie Mégare, perd à
nouveau Salamine.
Personnage
de crise et de transition, dictateur souvent nécessaire au passage de la cité
archaïque à la cité classique, le tyran parvient difficilement à pérenniser son
régime. Dès la fin du Ve siècle, il n'y a plus de tyrannie en Grèce propre.
En
revanche, la tyrannie constitue toujours le droit commun en Asie Mineure et
surtout en Sicile, à cause des Barbares. En effet, le roi de Perse impose ou
favorise des apprentis-tyrans dans les cités grecques d'Asie.
La
Sicile, elle, n'est pas conquise ni même dominée, mais elle est sans cesse
menacée par des peuples barbares. En 405, Denys, officier syracusain, profite
du danger carthaginois pour se faire décerner le titre de “stratège investi des
pouvoirs absolus” (stratêgos autokratôr). Si Denys Ier demeure le maître de
Syracuse, mais aussi d'une grande partie de la Sicile et de l'Italie du Sud,
jusqu'en 367, c'est grâce à ses incontestables talents militaires et à ses
innovations techniques dans la prise des villes, qui font merveille dans les
incessantes guerres italiennes et puniques.
Le
grand tort des tyrans est de vouloir transmettre le pouvoir à leurs
descendants. Le peuple athénien, qui respectait Pisistrate, honnit son fils
Hippias. Le génie militaire et diplomatique de Denys l'Ancien n'est pas
davantage héréditaire. Son fils Denys II (dit le Jeune) est plus doué pour la
vie molle et dissolue que pour l'action héroïque. Comme elle n'est plus fondée
sur une personnalité exceptionnelle et charismatique, la tyrannie devient
répressi et policière. Elle suscite désormais une réprobation universelle.
Les
philosophes jouent un rôle important dans le discrédit nouveau de la tyrannie.
Déçu par ses mésaventures siciliennes et par les méfaits des deux Denys à son
endroit (insinuent les mauvaises langues), Platon oppose la monarchie, où un
seul homme gouverne dans l'intérêt général, et la tyrannie, autocratie déréglée
où règnent l'injustice et la peur. Cette distinction est toujours actuelle.