Les
Grecs aiment à opposer leur sens de la mesure, leur goût de l'ordre, leur sobriété
et leur simplicité, à la luxure et au luxe débridés des Barbares perses.
L'adage de Solon, "rien de trop", semble véritablement inspirer leurs
habitudes en matière d'habitation, d'ameublement, d'habillement,
d'alimentation...
Béatrice
Jaulin
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Le
cadre de vie
La
ville
Aux
dires de Thucydide, les Grecs de l'époque archaïque vivaient dans des villages,
partiellement fortifiés quand les régions étaient exposées aux pillards.
Progressivement, ces villages furent regroupés pour constituer une ville plus
importante. Si le nom d'Athènes a conservé la marque du pluriel, c'est bien
qu'elle résulte elle aussi de la réunion de plusieurs villages (le
“synœcisme”), décision politique que la tradition attribue à Thésée.
La “cité”,
d'abord agglomération urbaine, devient bientôt une unité politique et sociale,
siège de l'Etat. Et c'est à l'intérieur de cette cité que se déroule
l'essentiel de la vie du Grec : il y accomplit ses obligations civiques et
religieuses, et prend part à sa défense en cas de menace ennemie.
Comme
pour beaucoup d'autres aspects de l'histoire grecque, c'est Athènes qui revient
le plus souvent dans les témoignages archéologiques ou dans les textes
littéraires (les auteurs, athéniens ou résidant à Athènes pour la plupart,
décrivaient plus volontiers la vie et les mœurs de leurs compatriotes).
Exception notable : la cité d'Olynthe, en Chalcidique, détruite par
Philippe de Macédoine en 348 et jamais reconstruite, a été scrupuleusement
fouillée par des archéologues américains qui ont pu déterminer l'emplacement et
l'organisation des quartiers, et reconstituer l'ordonnancement des maisons.
On peut
supposer cependant que toutes les cités grecques, capitales d'un Etat aussi
modeste fût-il, présentaient quelques traits généraux communs du fait de leur
fonction politique, religieuse et économique. “On y trouve des sanctuaires pour
les cultes publics, des fortifications assurant la défense des citoyens contre
les attaques du dehors (qu'il s'agisse d'une acropole aménagée en réduit
défensif, ou d'une enceinte fortifiée entourant la ville entière, ou les deux à
la fois), une grandplace ou agora servant de marché pour les transactions
commerciales et de lieu de réunion pour les assemblées politiques, des
fontaines pour l'alimentation en eau, indispensable à toute vie, et enfin des
bâtiments spéciaux destinés aux divers organismes administratifs et
judiciaires.” (François Chamoux)
Les
quartiers où se concentrent les maisons d'habitation, les boutiques et les
ateliers des artisans s'étalent sans plan, dans un fouillis inextricable de
rues étroites, tortueuses, mal éclairées la nuit, le long desquelles s'écoulent
eaux de pluie et eaux usées, qui les transforment en cloaques à la mauvaise
saison.
A
Athènes, on connaît ainsi le quartier du Céramique, où se pressaient les
potiers et où était située l'agora, les quartiers populaires de Collytos et de
Mélitê et celui, plus élégant, de Scambonidai où logeaient les riches
Athéniens. D'autres quartiers étaient réservés à différents corps de
métier : métiers du bois et du cuir, métiers de la viande ou du poisson…
Maisons
de guingois, aux matériaux médiocres (torchis et briques crues), baraques de
planches, échoppes nauséabondes de la ville basse contrastaient avec les beaux
bâtiments publics de l'Acropole, magnifiquement reconstruits par Phidias sur
ordre de Périclès.
La
campagne
L'importance
des villes grecques dans les témoignages archéologiques et littéraires ne doit
pas faire oublier qu'une grande partie de la population réside à la campagne.
Les
petits paysans de l'Attique ou de Béotie habitent les villages et cultivent
leurs propres terres. Ils viennent dans la cité pour remplir leurs devoirs
politiques, participer aux fêtes religieuses et vendre leurs produits sur
l'agora. Les propriétaires des grands domaines préfèrent demeurer en ville même
s'ils possèdent à la campagne de vastes demeures où se répartissent les pièces
de séjour, les pièces de service pour la cuisine et le bain, le logement des
esclaves et les étables pour le bétail.
La
campagne est aussi le lieu d'une intense activité artisanale : les
bûcherons viennent couper le bois indispensable pour les charpentes et les
navires ; les charbonniers transforment les taillis en charbon de
bois ; l'exploitation des mines et des carrières draine des centaines
d'esclaves qui travaillent incessamment dans les galeries et les ateliers
avoisinants.
Même si
la civilisation grecque est essentiellement urbaine, l'homme grec aime la
campagne et continue de vivre au rythme de la nature. Aristophane se fait
l'écho, dans Les Acharniens, du désarroi des campagnards arrachés à leurs
terres par la guerre du Péloponnèse : “Je regarde au loin du côté de mon
champ, amoureux que je suis de la paix ; j'ai la ville en horreur et pleure
mon village, qui jamais encore ne m'a dit : “Achète du charbon, du
vinaigre, de l'huile”, qui ignorait le mot “achète”, mais de lui-même
m'apportait tout, sans qu'il eût cette scie : “Achète”.”
La
maison
Les
Grecs vivaient dans des maisons individuelles (même si quelques immeubles de
rapport sont mentionnés dans les textes), petites, mal éclairées et tassées les
unes contre les autres. Les demeures des Athéniens fortunés du quartier de
Scambonidai étaient sans doute plus confortables, sans excès de luxe, mais aucun
vestige archéologique ne permet de les caractériser sûrement.
Les
fouilles d'Olynthe ont permis de reconstituer le plan d'une maison du IVe
siècle, dont on peut supposer qu'on le retrouvait, avec des variantes, dans les
autres cités grecques : “Les maisons d'Olynthe dessinent en général un
carré plus ou moins régulier (en moyenne de 17 mètres de côté). Sur ce terrain,
une cour s'ouvre au milieu de la façade méridionale et sert de dégagement pour
les pièces du rez-dechaussée qui l'entourent sur trois côtés. Le côté nord de
la cour est couvert par un portique sous lequel s'ouvrent les pièces de séjour
de l'appartement privé. Un ensemble office-cuisine-salle de bains et une pièce
de réception avec son antichambre occupent le reste du rezde-chaussée. Un étage,
accessible par un escalier de bois, surmontait souvent l'aile nord et donnait
sur une galerie courant au-dessus du portique.” (François Chamoux)
L'aménagement
intérieur
Il est
longtemps resté très sobre, sans recherche ostentatoire de luxe et de confort.
Les murs, autrefois simplement peints à la chaux, peuvent être par la suite
couverts de mosaïques de pierres blanches et noires, de tapisseries et de
broderies pour les demeures les plus riches. L'ameublement, qui varie selon le
degré de fortune, consiste essentiellement en lits (simples cadres de bois avec
des sangles en guise de sommier), tables, chaises et tabourets, auxquels
étaient adjoints de nombreux coffres et coffrets où étaient serrés les
vêtements et les objets de valeur. Pas de draps, mais des couvertures dans
lesquelles s'enroulaient les dormeurs et des oreillers. Chez les Athéniens
aisés, des lits de banquet (les klinai), agrémentés de coussins, accueillaient
les dîneurs qui s'y installaient à l'aide d'un escabeau.
Les
femmes gardaient auprès d'elles dans le gynécée le métier à tisser et tous les
accessoires pour travailler la laine (corbeille, fuseaux, quenouille, peigne…)
Si la maison ne comptait pas de baignoire, une vasque pouvait être posée dans
le coin d'une pièce, complétée d'une table de toilette où s'amoncelaient les
boîtes à fards et à poudres, les peignes d'ivoire, d'écaille ou de bronze…
Les
soins du corps
La
toilette
Les
Grecs ont toujours apporté beaucoup de soin et d'attention à l'hygiène et à la
toilette du corps. Si les fontaines installées par Pisistrate au VIe siècle
servent de douches publiques, cette pratique est interdite au Ve siècle qui
voit se multiplier palestres, gymnases et bains publics, et se répandre l'usage
des baignoires dans les demeures privées.
Trois
gymnases se partageaient à Athènes les faveurs des athlètes et des jeunes
Athéniens : le Lycée, l'Académie et le Cynosarge. Leur nom, indissociable
de célèbres écoles de philosophie, atteste bien de leur double fonction
éducative : intellectuelle et sportive.
L'entraînement
physique était nécessairement précédé d'une douche prise dans des vasques
surmontées de fontaines et d'un bain collectif dans la piscine du gymnase.
Après l'exercice, il fallait débarrasser la peau des résidus d'huile et de sable,
dont avaient été enduits les muscles, à l'aide d'une sorte de racloir, le
strigile, puis retourner sous la douche et s'enduire à nouveau d'onguents et
d'huile parfumés.
Pour la
majorité des Athéniens, qui n'avaient pas chez eux de baignoire et ne se rendaient
pas au gymnase, les bains publics offraient, pour un prix minime, de l'eau
chaude et l'occasion de se délasser grâce aux ablutions des garçons de bain. Le
plaisir du bain, c'était aussi de pouvoir bavarder à loisir, chaudement
installés dans des baignoires du type en sabot.
Les
Athéniens plus aisés avaient une pièce réservée à la toilette, comme
l'attestent les fouilles d'Olynthe, souvent proche de la cuisine (elle
bénéficiait ainsi de la chaleur des fours), où était installée une baignoire ou
une vasque à pied.
Le
savon n'existait pas : si les athlètes débarrassaient leur corps des
impuretés en le raclant avec un strigile, les clients des bains publics se
contentaient d'un carbonate de soude impur, de la potasse mélangée de cendres
de bois ou d'une sorte d'argile le tout irritant considérablement les yeux.
Le
corps lavé était ensuite parfumé avec des huiles aromatisées dont la
préparation était soigneusement assurée par les parfumeurs de l'agora :
des plantes odorantes et des fleurs étaient mêlées à de l'huile d'olive,
d'amande ou de sésame ; la résine ou la gomme servaient de fixateur, le
sel était souvent utilisé comme conservateur. Les femmes pouvaient compléter
ces soins d'un maquillage subtil à l'aide de fards qu'elles se procuraient au
marché ou qu'elles fabriquaient elles-mêmes : le blanc, le rouge et le
noir étaient obtenus en mélangeant des colorants d'origine végétale ou minérale
à des huiles et des poudres.
La
coiffure, enfin, mobilisait autant l'attention que les autres soins. La longueur
des cheveux, la façon de les coiffer, le port de la barbe ou de la moustache
pour les hommes varient en fonction de la mode, des classes sociales ou des
époques. La longue chevelure des anciens Grecs laisse place progressivement à
des cheveux mi-longs, voire courts. Les enfants et les femmes libres gardent
les cheveux longs (les adolescents coupent ensuite leurs cheveux et les offrent
aux dieux) et les esclaves sont rasés. A Sparte, ce sont les enfants qui ont
les cheveux rasés et les adultes qui les portent longs. La barbe et la
moustache sont soigneusement taillées par les soins d'un barbier ; elles
ne disparaîtront qu'à l'époque hellénistique. Les femmes ne se coupaient les
cheveux qu'en période de deuil. Qu'elles les tressent ou les ramènent en chignon,
qu'elles les bouclent, les frisent ou les teignent en blond, elles font preuve
d'une grande imagination pour arranger leur coiffure.
Le
vêtement
Qu'il
soit porté par un homme ou par une femme, par un citoyen fortuné ou un Athénien
pauvre, le vêtement reste très simple ; seules la qualité et la taille de
l'étoffe ou l'ajout de pièces supplémentaires pour lutter contre le froid
marquent la différence d'habillement entre les uns et les autres.
Il
s'agit toujours au départ d'un grand rectangle de laine ou de lin (le plus
souvent tissé par les femmes du gynécée), que l'on ajuste librement autour du
corps au moyen de fibules, de nœuds et de cordons. Les plis de la pièce tissée,
savamment disposés à l'aide de bandelettes ou de ceintures, tiennent lieu de manches
et de poches.
Hommes
et femmes portent le chiton une tunique longue ou mi-longue, fermée sur les
deux côtés, portée à même la peau, et qu'ils gardent pour dormir en guise de
chemise de nuit et l'himation, un long manteau de laine fixé sur l'épaule
gauche et tombant en drapé dans le dos. Pour laisser libre le bras droit, on
passe l'étoffe en dessous pour la relever ensuite sur l'épaule gauche.
A leur
garde-robe, les hommes ajoutaient encore l'exomis une tunique courte et
légère que portaient surtout les esclaves et les artisans et la chlamyde un
manteau court agrafé sur l'épaule, souvent de couleur pourpre et dans lequel
est très souvent représenté Hermès.
Les
femmes portent aussi, comme tunique et manteau à la fois, le péplos, une sorte de
châle de laine qu'elles attachent sur les deux épaules et serrent avec une
ceinture.
La
nourriture et la boisson
Même si
le menu d'un esclave ou d'un petit artisan du Céramique n'était guère
comparable avec la table de banquet d'un Athénien fortuné, les Grecs avaient en
commun d'être sobres. Certes les Béotiens avaient la réputation d'être de gros
mangeurs, d'une tenue et d'un esprit peu délicats qui a valu au terme “béotien”
de désigner encore aujourd'hui un individu stupide. Tandis que les Spartiates,
plus austères encore que sobres, faisaient leurs délices du “brouet
noir” : ce mélange de viande de porc, de sang, de vinaigre et de sel était
pris lors de repas communs et obligatoires (les syssities) auxquels aucun homme
spartiate ne pouvait se soustraire, qu'il fût marié ou non.
Que
trouvait-on sur la table d'un Grec ? Tous les produits que lui procurait
le sol méditerranéen, sec et peu fertile, auxquels il faudrait rajouter les
produits de la mer (parfois importés) et de l'élevage.
Les
céréales (blé, orge, froment) restent la base de l'alimentation et sont
consommées sous forme de galette (la maza, une galette d'orge, accompagnait
chaque repas) ou de pain (le pain de froment, trempé dans du lait ou du vin,
était aussi sur toutes les tables). Les Grecs se nourrissaient aussi couramment
de graines (millet, sésame ou lin), de féculents (fèves, lentilles, pois
chiches) et de quelques légumes (raves, choux, poireaux, oignons, concombres,
salades…) Les olives étaient servies en abondance, ainsi que le miel qui tenait
lieu de sucre ; les fruits, secs ou frais, comme le raisin, la figue, le
coing, la pomme ou la poire, figuraient aussi en bonne place dans le menu grec.
La
viande était rarement mangée en dehors des fêtes religieuses (les animaux des
sacrifices étaient alors distribués parmi les assistants), sauf à la campagne
où les paysans élevaient des porcs ou chassaient le gibier. Les volailles et
les œufs étaient régulièrement consommés, ainsi que les poissons, dont il
existait une grande variété (de lac, de rivière ou de mer, frais, salé ou
fumé), et les fruits de mer.
Ces
plats étaient aromatisés avec du cerfeuil, du fenouil, de la coriandre, du
cumin, de la menthe, du thym, et assaisonnés d'huile d'olive, le seul corps
gras utilisé dans la cuisine grecque.
Pour
arroser un repas, l'eau restait la boisson la plus courante ; les paysans
grecs buvaient volontiers le kikéon (absorbé aussi lors des fêtes d'Eleusis),
mélange de gruau d'orge et d'eau, parfumé d'herbes aromatiques.
Le vin,
très fort (18 degrés) et épais, se buvait mélangé à de l'eau. Il était surtout
servi lors des banquets (symposia), abondamment décrits dans l'œuvre de Platon
et de Xénophon.
Ces
“réunions de buveurs”, pour reprendre le sens exact du mot symposia,
strictement réservées aux hommes, se déroulaient en deux étapes et duraient
tard dans la nuit. On servait d'abord un repas aux invités, allongés sur les
klinai, puis on leur proposait à boire selon un rituel et dans des quantités
établis par le “roi du banquet” (le symposiarque). Des libations en l'honneur
de Dionysos marquaient toujours le début de cette deuxième partie : elles
consistaient à boire une gorgée de vin puis à en répandre quelques gouttes en
invoquant le nom du dieu.
Ensuite
venaient les divertissements : concerts de hautbois ou de cithares,
chants, danses, mimes, jeux de portraits, etc. Dans Le Banquet de Platon ou
celui de Xénophon, le maître de maison propose à ses convives de choisir un
sujet de discussion et de prendre la parole à tour de rôle. C'est ainsi que l'éloge
de l'amour est tour à tour prononcé par Socrate et ses amis.
La vie
quotidienne selon les auteurs classiques
Les
pièces d'Aristophane, les dialogues de Platon ou les plaidoiries des orateurs
ont permis d'esquisser quelques traits de la vie des Grecs. Mais il faut faire
la part de l'exagération littéraire, qui recherche plus les effets que la
vérité historique. Les fouilles archéologiques ont ajouté quelques pièces au
puzzle incomplet de notre connaissance.
Athènes
reste le modèle de référence et on a tendance à tout mesurer à l'aune du
citoyen, oubliant la condition misérable de l'esclave, la vie recluse de la
femme ou la mise à l'écart des métèques, même si elle n'est pas nécessairement
synonyme de pauvreté.
Quoi
qu'il en soit, ce “Grec classique”, tel qu'il transparaît dans les textes
littéraires ou les vestiges archéologiques, est le citoyen libre d'une cité qui
mobilise son temps, son énergie et même ses ressources s'il est fortuné. Il
aime le loisir et abandonne les travaux manuels aux esclaves, apprécie les
palabres sur l'agora, les interminables affrontements oratoires de l'assemblée,
le délassement des bains publics, ou celui, plus tonique, du gymnase.
Pourtant,
ce tableau ne doit pas faire illusion : derrière les scènes bouffonnes d'Aristophane,
la rhétorique brillante de Démosthène ou les dialogues idéalisés des
philosophes, tout un monde vit difficilement et laborieusement, soumis aux lois
intolérantes de la cité et guetté par un panthéon de dieux jaloux : “On
défigure grandement les anciens Grecs quand on les montre insouciants devant la
vie. C'est l'opposé qui est vrai. Leur croyance la plus ordinaire est que la
vie est dure, que les dieux, impitoyables et jaloux, nous envoient plus de
peines que de joies, et que le seul bien de l'homme, ce qu'il lui reste quand
il a tout perdu, c'est cette magnanimité par laquelle il domine un sort
contraire. L'homme plus fort que son destin, c'est peutêtre le dernier mot de
la sagesse grecque.” (A.-J. Festugière)