La mise en place des royaumes hellénistiques (1)

 

L'Empire d'Alexandre : une organisation inachevée

 

A partir de 336, date de l'assassinat de Philippe et jusqu'à sa mort, Alexandre, porté par la vision d'un empire universel, paraît le personnage central, voire unique, d'une épopée sans précédent.

 

Béatrice Jaulin

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Roi des Macédoniens, chef de la Ligue panhellénique, il reprend à son compte le projet de Philippe et lance une grande expédition en Asie, dont il assure le commandement suprême. Bientôt successeur de Darius III Codoman, il recule encore les frontières de l'Empire achéménide et les porte jusqu'en Inde.

Retourné à Babylone en 325, après l'achèvement de ses conquêtes, il s'attelle à l'organisation de son immense empire, faisant preuve de réalisme, ne négligeant aucun détail pratique, sans pour autant accomplir une œuvre originale : il s'appuie sur ce qui existe déjà dans l'Empire perse, prenant soin de maintenir ou de compléter des structures administratives qui avaient fait leurs preuves. Mais il meurt trop tôt et, même si ses qualités d'organisateur sont incontestables, il n'a eu le temps que de poser des fondements, que ses successeurs modifieront ou abandonneront.

 

La fusion du Grec et du Barbare

 

Rompant radicalement avec l'idée grecque de la Cité-Etat, que lui enseigna son maître Aristote, et porté par une vision universaliste du monde, Alexandre «veut non soumettre et humilier le Barbare, mais le fondre avec le Grec dans un ensemble harmonieux où chacun aurait sa part» (Pierre Lévêque).

Il met alors en œuvre toutes sortes de moyens pour réussir cette fusion, (Il s'implique dans cette démarche lorsqu'il épouse Roxane, une noble perse, fille du satrape de Bactriane, à Bactres l'hiver 328-327). Autre fait spectaculaire est la cérémonie fastueuse des «noces de Suse» au cours desquelles 10 000 soldats auraient épousé des femmes perses. Dans le même temps, il décide d'élever dans les valeurs de la civilisation grecque 30 000 iraniens. Et pour parfaire cette fusion, sans pour autant amoindrir la culture des Grecs, il exige que leur langue soit apprise par le plus grand nombre, que les plus grands artistes d'Athènes viennent œuvrer en Asie ; il favorise les concours musicaux et sportifs et mêle au culte du panthéon grec les divinités orientales.

Enfin, Alexandre ne dissocie pas l'hellénisation d'une active politique d'urbanisation, qui lui permet aussi de structurer son empire, qu'il parsème de plusieurs Alexandrie (les historiens de l'Antiquité, soucieux de servir l'image du «conquérant-civilisateur», lui attribuent la fondation de soixante-dix villes. La vérité historique tourne plutôt autour d'une vingtaine de cités). Leur fondation, ou leur refondation pour certaines d'entre elles, obéit à des impératifs administratifs et militaires : il s'agissait d'asseoir la domination macédonienne dans un cadre rigoureusement établi, de contrôler les populations indigènes et d'assurer la protection des frontières. Mais ces cités jouent aussi un rôle économique important : en permettant de garder ouvertes les grandes voies de communication, elles assuraient un flux d'échanges commerciaux et intellectuels.

 

Une organisation complexe pour un empire disparate

 

Parce qu'il a mené ses conquêtes au pas de charge, qu'il a traversé d'immenses territoires sans les investir complètement, Alexandre ne dispose pas, au terme de son expansion, d'un empire homogène et uniformément soumis. Et l'organisation de cet ensemble disparate reste diversifiée et complexe.

Une vingtaine de régions sont des satrapies, calquées sur le découpage administratif achéménide et placées sous l'autorité d'un ou deux chefs militaires (Alexandre ne tenant pas toujours à concentrer trop de pouvoirs entre les mains d'un seul homme). D'autres régions, plus éloignées et moins accessibles, comme la Cappadoce ou l'Arménie, échappent au contrôle direct d'Alexandre. Certaines sont encore tenues par des chefs traditionnels (Bithynie) ; des petites cités éparpillées en Anatolie restent indépendantes. Chypre et Cyrène gardent leurs rois ; ailleurs les institutions demeurent et les cités sont autonomes.

La diversité est grande, les statuts sont multiples. En fait, l'unité ­ et le maintien ­ de l'empire tient à la personne d'Alexandre : tout repose sur ses seules épaules, sur les quelques fidèles (l'archichancelier Eumène de Kardia ou Hephaistion, nommé chiliarque) en qui il a confiance, et sur son armée, seul organisme central de l'empire (avec la cour). Alexandre ne se soucie pas tant d'étayer ses conquêtes d'une solide armature administrative que de choisir des individus qui sauront le seconder. Mais satrapes et administrateurs ne lui obéissent que dans la mesure où ses conquêtes ne l'entraînent pas trop loin. Trop éloigné, ou affaibli par des revers militaires, Alexandre s'expose à des trahisons (comme celles de son trésorier Harpale), voire à des révoltes, comme ce fut le cas pendant l'expédition en Inde.

 

L'institution du culte royal

 

Alexandre a compris que, dans cet empire éclaté en multiples populations, soumis aux tensions et aux incertitudes d'une administration difficilement contrôlable, l'institution du culte royal sera le seul ferment réel d'unité. Il puise dans la tradition des cités grecques qui rendent un culte aux héros fondateurs et l'enrichit de l'apport oriental : l'Egypte considère le pharaon comme un dieu (Alexandre aura soin de s'assurer auprès de l'oracle Siwah qu'il est le fils du dieu Amon) et le souverain mésopotamien est vénéré comme le représentant du dieu sur terre. Aux Achéménides, il emprunte le titre de Roi des rois et le cérémonial quasi divin… au grand scandale des Grecs qui ne se résignent pas à la proscynèse (par laquelle Alexandre les oblige à se prosterner devant lui en posant le front à terre) ni à la divinisation d'un homme encore vivant. De dures sanctions frappent les récalcitrants et les oppositions tombent progressivement : en 324, les cités grecques dépêchent auprès d'Alexandre à Babylone des ambassadeurs pour le couronner d'or à l'instar des dieux.