La mise en place des royaumes hellénistiques (3)

 

Dès la mort d'Alexandre, son empire, si rapidement constitué, est disputé, démembré, dépecé par les diadoques puis les épigones. Sur le passage du Macédonien, les gymnosophistes indiens ne frappaient-ils pas de leurs pieds le sol desséché, pour se moquer de la vanité des conquêtes politiques qui ne sont que poussière ?

 

Béatrice Jaulin

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Le IIIe siècle est marqué par l'épanouissement culturel et politique des royaumes lagide et séleucide, qui va de pair avec un affaiblissement progressif de la Grèce : l'économie souffre de la concurrence de l'Orient, les grandes routes commerçantes suivent désormais d'autres tracés ; conflits sociaux et rivalités politiques empêchent la Grèce de retrouver une unité qui l'aurait fortifiée. Enfin, sans sousestimer le rôle culturel que joue encore Athènes, la vie intellectuelle se déplace vers l'Orient, à Alexandrie surtout, mais aussi à Pergame ou à Antioche. Les savants trouvent dans ces villes des conditions favorables à leurs études et leurs recherches : venus du monde grec ou du monde barbare, ils se rencontrent dans les bibliothèques à Alexandrie et à Pergame (une bibliothèque moins prestigieuse est attestée à Antioche à la fin du IIIe siècle), ou au Musée d'Alexandrie ; les expériences dans le domaine de la science sont encouragées par les princes eux-mêmes et les Ptolémées autorisent désormais la dissection des corps humains, permettant à l'anatomie et à la médecine d'accomplir de rapides progrès.

Mais l'éclat des monarchies lagide et séleucide ne doit pas faire oublier l'existence du royaume attalide et la richesse de sa capitale Pergame.

 

L'Egypte des Ptolémées

 

Le royaume lagide (du nom de Lagos, père de Ptolémée Ier) est le premier des royaumes hellénistiques.

Il bénéficie de la richesse de l'Egypte qui lui permet de développer une intense politique diplomatique et militaire : les terres fertilisées par les crues du Nil sont d'inépuisables réservoirs de céréales que le souverain exporte en Grèce, et dont il attend en retour des métaux précieux qui lui permettent alors de payer des mercenaires, d'armer des bateaux, d'envoyer des ambassades. Sous l'impulsion des premiers Ptolémées, Alexandrie prend un essor extraordinaire : carrefour commercial entre l'Orient et l'Occident, exemple achevé de l'urbanisme antique et nouvelle capitale de la culture hellénistique, elle aligne de somptueux monuments et accueille une population cosmopolite et nombreuse.

La politique extérieure des souverains lagides consiste essentiellement à protéger les terres égyptiennes, en les ceinturant d'un vaste glacis protecteur établi aux dépens de la Grèce et du royaume séleucide. Pour affaiblir leurs puissants voisins dont ils convoitent les possessions, les Ptolémées lancent des expéditions (il y a plusieurs “guerres de Syrie” contre les Séleucides), nouent et dénouent des alliances, soutiennent des révoltes internes. Si la victoire n'est pas toujours dans leur camp, ils n'en demeurent pas moins la première puissance militaire de la région.

Cette suprématie s'appuie certes sur une exploitation méthodique des ressources de l'Egypte. Mais elle est rendue possible par une administration remarquablement organisée et efficace, même si, avec le temps, le poids excessif de la bureaucratie sera une des causes de l'affaiblissement des Lagides. C'est au fils de Ptolémée Ier, Ptolémée II Philadelphe, qu'il revient d'avoir structuré l'organisation administrative : le royaume est divisé en “nomes”. Chaque nome est sous l'autorité militaire et civile d'un stratège, assisté de fonctionnaires pour la justice et les finances, et de secrétaires. Les nomes sont eux-mêmes subdivisés en “toparchies”, qui rassemblent des villages, ou kômai. A chaque niveau de cette hiérarchie, se retrouvent des fonctionnaires secondés par des scribes.

Le système de perception des impôts est particulièrement efficace : perçus en nature (redevances en céréales) et en espèces, strictement contrôlés par des fermiers et des économes, ils remplissent les magasins royaux et contribuent à l'enrichissement du souverain.

La passage dans les provinces de nombreux fonctionnaires et la présence des clérouques (les soldats à qui a été attribué un lot de terre au retour des campagnes) ont entraîné l'institution du stathmos (cantonnement), qui oblige le fellah (paysan égyptien) à céder son logement aux uns ou aux autres. Les abus sont de plus en plus nombreux (l'étranger refuse de rendre la maison à son départ, la sous-loue ou pose des scellés en attendant son retour) et exaspèrent les tensions entre “colons” et “colonisés”, entre Grecs et indigènes. Elles dégénéreront en troubles sociaux, puis en véritables révoltes au IIe siècle. D'autant plus qu'elles seront soutenues par le clergé indigène, qui profite de l'affaiblissement de la dynastie royale pour exercer à nouveau son pouvoir sur la population et attiser les tendances nationalistes.

Car les premiers Ptolémées avaient compris l'importance du clergé égyptien, pléthorique, riche (il possédait d'immenses territoires attenant à des lieux sacrés) et influent : il s'agissait donc d'emblée de le contrôler par des largesses et des actes de dévotion au panthéon égyptien, pour en faire un instrument de propagande du pouvoir royal dans la population indigène.

 

C'est avec Ptolémée II Philadelphe que le royaume lagide connaît son apogée. Son successeur, Ptolémée III Evergète, après quelques campagnes en Asie, se contente de profiter des acquis. Après lui, c'en est fini de la grandeur des Ptolémées qu'affaiblissent les troubles sociaux, les révoltes indigènes (soutenues par le clergé) et le trafic des monnaies (qui entrave gravement le commerce méditerranéen). Les IIe et Ier siècles ne sont qu'une longue décadence, aggravée par l'incurie des souverains, la corruption de la cour, la trahison des hauts fonctionnaires qui ne servent plus qu'euxmêmes et l'abandon des terres par les paysans.

Avant que les Romains n'absorbent dans leur empire la dernière terre indépendante du monde grec, Cléopâtre (69-30) apparaît comme la dernière grande figure de la dynastie lagide, qui porta peut-être, une ultime fois, le rêve d'un vaste empire oriental.

 

Le royaume séleucide

 

L'empire que s'est constitué Séleucos, au terme de quarante années de lutte, s'étire de l'Afghanistan aux Détroits et du Pont à la Syrie. Aucune unité linguistique ou religieuse dans ces vastes contrées, découpées en 72 satrapies : on y parle le grec, l'araméen, le perse et toutes sortes de dialectes asiatiques ; on rend des cultes au panthéon grec, aux divinités indigènes d'Anatolie ; on adore Ahura-Mazdâ dans les hautes terres iraniennes et le Dieu unique des juifs dans la diaspora…

L'organisation de l'empire de Séleucos est difficile à définir tant elle est diverse. On peut diviser le royaume séleucide en deux entités administratives : un territoire sur lequel le roi exerce directement son pouvoir (la chôra royale) et un ensemble de zones dans lesquelles l'autorité royale est déléguée (avec plus ou moins de fidélité à la dynastie) à des cités, des gouverneurs, des peuples (ethn) ou des sanctuaires. Redevances et tribut au trésor royal sont régulièrement perçus, même si l'administration politique et financière des Séleucides apparaît moins rigoureuse que chez leurs voisins lagides.

Séleucos Ier se distingue des autres diadoques par son active politique d'urbanisation : on lui attribue plus de 50 fondations (ou refondations) de cités et plusieurs Antioche, Séleucie ou Alexandrie parsèment son royaume. Ces villes, surtout celles de Syrie, restent des modèles de l'urbanisation hellénistique : leur construction en damiers (les rues se coupent à angle droit) et la répartition des édifices publics, commerciaux ou d'habitat par quartiers obéissent aux règles établies par Hippodamos de Milet, qui dessina au Ve siècle le plan du Pirée. En 300, Séleucos Ier fonde Antioche sur les bords de l'Oronte, dans une vallée riche et fertile et au carrefour des grandes routes empruntées par les caravanes. Ville commerçante prospère, grand centre de l'industrie textile et riche en ateliers où l'on travaille les métaux précieux, Antioche n'aura pourtant jamais le rayonnement culturel d'Alexandrie ou de Pergame.

Le choix de cette capitale fait de la Syrie le véritable centre du royaume et marque la volonté de Séleucos Ier d'assurer sa suprématie sur les côtes asiatiques de la Méditerranée (suprématie que les Ptolémées ne cesseront de lui disputer dans les nombreuses “guerres de Syrie”). Mais, en même temps, trop éloignée du centre géographique de l'empire (les Achéménides administraient leurs territoires à partir des villes iraniennes), Antioche, siège du pouvoir royal, ne peut prétendre contrôler la totalité des régions situées aux confins de l'Asie Mineure. Et, finalement, l'histoire de la dynastie séleucide est celle de la lente désagrégation d'un ensemble trop vaste et trop diversifié.

Assassiné en 281 par Ptolémée Kéraunos (fils aîné de Ptolémée Ier Sôter et roi de Macédoine), Séleucos Ier est remplacé par son fils Antiochos Ier, associé au pouvoir depuis 293. Dès les débuts de son règne, il doit affronter les sécessions des territoires de l'Asie du Nord et du Centre : la Bithynie, le Pont et la Cappadoce s'érigent en royaumes indépendants.

S'il parvint à repousser les Galates, redoutables guerriers qui envahirent l'Asie Mineure en 278, et à les cantonner dans une partie de la Phrygie (qui devint plus tard la Galatie), il ne peut empêcher Pergame de se constituer en royaume sous l'autorité d'Eumène Ier (vers 262).

L'Arménie, gouvernée par des princes indigènes, ne reconnut jamais la suzeraineté des Séleucides. Le Pendjab attendit à peine la mort d'Alexandre pour reconquérir son indépendance. De son côté, le satrape Atropatès érige une partie de la Médie en principauté (la Médie Atropatène) et n'entretient plus que de rares contacts avec Antioche.

Vers 250, sous le règne du successeur d'Antiochos Ier, Antiochos II, le gouverneur grec de Bactriane, Diodote, fonde un royaume grec, coupé du reste de l'empire.

En 247, les Parthes, envahisseurs d'origine scythe et qui razziaient régulièrement l'Est de l'Iran, occupent une satrapie séleucide, la Parthie, dont ils prennent le nom. Leur roi, Arsace Ier, fonde la dynastie des Arsacides : au IIe siècle, Mithridate Ier (vers 174-136) annexe la Médie, la Perse, prend le titre de Grand Roi et étend l'Empire parthe de l'Euphrate à l'Indus. Cavaliers magnifiques, les Parthes se libérèrent de la domination séleucide, puis tinrent tête aux Romains jusqu'au IIIe siècle apr. J.-C., époque à laquelle ils furent renversés par les Sassanides.

La fin du règne d'Antiochos II est assombri par de sanglantes luttes dynastiques entre ses deux épouses, Laodicé et Bérénice, et leurs fils respectifs.

Minée par la médiocrité des souverains, les intrigues de cour, les trahisons, les incessants combats avec les Ptolémées, la lignée des Séleucides compte un dernier grand roi en la personne d'Antiochos III (223-187). Quand il prend le pouvoir, à la mort de son frère Séleucos III, il doit faire face aux ambitions d'Attale de Pergame en Asie Mineure et à la suprématie de l'Egypte sur la Méditerranée. D'emblée, il mate les rébellions des satrapes orientaux et soumet la Médie. Malgré de sérieux revers contre d'autres rébellions soutenues par l'Egypte, il parvient à rassembler une armée de 100 000 fantassins et 20 000 cavaliers qu'il lance dans une série de campagnes en Asie occidentale (212-204) : il soumet l'Arménie, la Bactriane, la Parthie et reçoit le surnom mérité d'Antiochos le Grand. Vainqueur des Ptolémées lors de la cinquième “guerre de Syrie”, il retrouve la suprématie sur les côtes orientales de la Méditerranée. Mais il fut finalement vaincu par les Romains et la paix d'Apamée (188) l'obligea à céder toute la partie asiatique située à l'ouest du Taurus et à payer de lourdes indemnités à ses vainqueurs. En l'obligeant à leur livrer sa flotte, les Romains se réservaient désormais le contrôle exclusif du trafic méditerranéen.

Les successeurs du dernier grand roi séleucide ne purent jamais secouer le joug romain. Quand Pompée annexe la Syrie en 64, il sonne le glas de la présence grecque et hellénistique en Asie.

 

Le royaume de Pergame

 

Il faut attendre le IIe siècle pour que le royaume de Pergame joue un rôle de premier plan dans l'Asie hellénistique. Pergame n'est encore qu'une citadelle lorsque Lysimaque, compagnon d'Alexandre et maître de la Thrace à sa mort, la laisse à la garde d'un officier gréco-asiatique, Philétairos. En 282, ce dernier trahit Lysimaque et s'inféode à Séleucos Ier. Son successeur, Eumène Ier (263-241), rejette l'autorité d'Antioche Ier et proclame l'indépendance de Pergame. Véritable fondateur de l'Etat pergamien, il ne prit pourtant pas le titre de roi. Son neveu, Attale Ier, écrase les Galates, se proclame roi (240) et, contre Philippe V de Macédoine, mène une politique d'alliance avec Rome. Après Attale Ier, son fils Eumène II (197-159) maintient sa fidélité à Rome et combat à ses côtés contre Antioche III, ce qui lui vaut d'acquérir les terres d'Anatolie. C'est sous son règne que la ville de Pergame atteint le statut d'un grand centre de la culture hellénistique. Admirable pour ses monuments dressés au sommet d'une colline de 300 mètres (notamment le sanctuaire de Zeus, chef-d'œuvre de l'art hellénistique avec son autel monumental, entouré d'une frise où s'affrontaient dieux et Géants), Pergame prétend aussi rivaliser avec Alexandrie grâce à la création d'une bibliothèque riche de 400 000 volumes et une pratique assidue du mécénat par les souverains, qui attiraient ainsi dans leur capitale érudits et ingénieurs du monde hellénistique.

La constante collaboration avec les armées romaines contre les autres souverains hellénistiques a permis à Pergame d'être le plus puissant royaume d'Asie Mineure au IIe siècle. Mais cette prééminence ne durera guère : l'hostilité jalouse des pays voisins, la fidélité capricieuse de Rome et, finalement, l'absence d'héritier (Attale III meurt sans enfant en 133 et lègue son royaume aux Romains) réduit Pergame à n'être plus qu'une province de l'Asie romaine (129).