Même Alexandre ne pourra déraciner le vieux préjugé hellénique qui divise l'humanité en deux, les Grecs qui pensent clairement, parlent distinctement et vivent librement, et tous les autres, les Barbares, condamnés à la confusion, au bredouillis et à la servilité.

 

Philippe-Jean Quillien

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En français, le mot “barbare” désigne une brute étrangère à la civilisation et fermée à la culture, souvent cruelle, féroce, inhumaine. Ainsi fustige-t-on la “barbarie” des poseurs de bombes et autres faiseurs d'attentats. S'il abandonne les armes pour ouvrir la bouche, le barbare doit commettre des “barbarismes”, c'est-à-dire des fautes grossières de langage.

 

Tous ces sens, et cette vision dualiste de l'humanité, nous viennent de la Grèce. Homère forge l'adjectif “barbarophone” (barbarophônos, “celui qui parle barbare”), pour l'appliquer à des indigènes d'Asie Mineure, les Cariens. S'ils combattent aux côtés des Grecs, ils ne peuvent en parler la langue sans la déformer et sans l'écorcher : ils baragouinent. D'ailleurs, le terme homérique est constitué d'onomatopées, dont les équivalents sanscrits désignent aussi “celui qui parle indistinctement”

(bhara-bhara).

 

Jusqu'au début du Ve siècle, le mot sert à disqualifier voire à injurier tous ceux qui, Grecs ou non, commettent des barbarismes, ont une “prononciation lourde et empâtée”, tels les archers scythes qui composent la police athénienne. Mais à partir des guerres médiques, les Barbares deviennent tous ceux qui ne sont pas des Hellènes.

 

Le “Barbare” est d'abord un homme qui ne parle pas la langue grecque. Comment expliquer que le critère linguistique acquière au Ve siècle cette importance ? Les philosophes ont vulgarisé l'idée qu'il n'y a pas de compréhension rationnelle du monde sans discours clair et intelligible. Le Barbare est l'homme auquel manque le logos dans les deux sens du terme. Quant aux Grecs, si avides pourtant de connaissances, ils refusent obstinément d'apprendre les langues étrangères, par une sorte d'hygiène intellectuelle.

 

D'autre part, le développement des relations militaires, mais aussi diplomatiques et commerciales, avec la Perse, oblige les Grecs à prendre conscience de leur unité fondamentale, que l'indépendance et le bellicisme des cités font souvent oublier. Ils se posent en s'opposant aux Perses, les Barbares par excellence.

 

Car la communauté linguistique est l'expression d'une profonde unité culturelle. Si les Barbares possèdent de singulières coutumes retracées par Hérodote, s'ils s'habillent ou s'accouplent bizarrement, ils sont surtout étrangers au monde de la rationalité et de la politique. A Marathon et à Salamine, les Grecs prennent conscience qu'ils sont des hommes libres et des animaux politiques, tandis que les sujets perses se complaisent dans la servilité et la déchéance.

 

Dix ans après la bataille de Salamine (480 av. J.-C.), Eschyle, inventeur du mot “démocratie”, illustre dans Les Perses la force de l'antagonisme politique. Obsédés par la volonté de maîtriser leur destin et de marcher la tête haute, les Grecs, fussent-ils ambassadeurs, ne peuvent accepter la prosternation (proscynèse) devant le Roi des rois. Alexandre même échouera à imposer à ses compatriotes cette marque de déférence, interprétée (à tort) comme un hommage divin.

 

Les vices barbares sont également moraux. La barbarie est le pays de la démesure (hybris) et des excès, des débordements et de la luxure, des harems et des eunuques, de la sentimentalité exacerbée. Même le courage de ses habitants est aveugle, tandis que la vaillance des vainqueurs de Marathon est éclairée par la stratégie et la tactique, par le logos.

 

Grecs et Barbares, une seule origine ?

 

Malgré des préjugés, qui ne sont pas raciaux mais culturels, l'Orient attire les Grecs. Le voyage en Egypte n'est pas rare chez les philosophes, tel Platon. Les architectes, les sculpteurs, les médecins, les poètes et même les devins ne dédaignent pas de venir s'enrichir à la cour du Grand Roi. A partir de la fin du Ve siècle, les hoplites louent leurs services à l'ennemi héréditaire, à l'instar des contingents qui, en 401, participent à l'Anabase vécue et racontée par Xénophon (pourtant disciple d'un citoyen athénien exemplaire, Socrate).

 

Quelques Barbares réussissent même à obtenir l'admiration des Grecs. Plusieurs philosophes “socratiques” (Xénophon, Antisthène) font de Cyrus le Grand le modèle de l'homme d'Etat réfléchi, du bâtisseur d'empire, du manieur d'hommes.

 

Quelques philosophes, excentriques il est vrai, poussent le relativisme jusqu'à considérer que Grecs et Barbares constituent deux espèces également nobles d'une unique race humaine. Leurs différences culturelles sont attribuées aux contingences de la géographie et du climat par Hippocrate, aux stades inégaux de développement par Thucydide tous deux élèves des sophistes. Mais, même si Eschyle, dans une célèbre allégorie des Perses, présente la Perse et la Grèce comme deux “sœurs du même sang”, seulement vêtues de robes différentes, cette vision de l'humanité demeure marginale.

 

Le déclin de la Grèce, après la guerre du Péloponnèse, et la propagation de l'idéal panhellénique conduisent même à un renforcement de l'opposition entre les Hellènes et les Barbares. Comme Isocrate ne cesse de le proclamer dans ses discours politiques, ses compatriotes doivent s'unir dans une tâche commune, la lutte contre les Barbares. Dans le Philippe, écrit en 346, l'orateur athénien lance un appel au souverain macédonien, en tant qu'Hellène et descendant d'Héraclès, pour qu'il impose l'union aux cités grecques et conduise une expédition contre les Perses.

 

Fondement de l'unité Grecque

 

Sur quoi Isocrate fonde-t-il son sentiment, si aigu, de l'unité des Grecs ? Ce qui les unit, ce n'est pas seulement la race, condition nécessaire mais non suffisante, c'est l'esprit. Dans le Panégyrique, Isocrate propose même d'appeler “Grecs ceux qui ont en commun avec nous la culture, plutôt que ceux qui ont le même sang”.

 

A la vérité, les Grecs de l'époque classique appellent leur pays l'Hellade et eux-mêmes les Hellènes, nom qui avait commencé par désigner une tribu du sud de la Thessalie, mais qui renvoie à un ancêtre commun mythique, Hellen. Ce sont les Latins qui, à partir du nom d'une autre tribu, de Grèce occidentale, ont forgé Graeci et Graecia, Grecs et Grèce.

 

De toute façon, la Grèce ou l'Hellade n'est pas un lopin de terre géographiquement borné. Elle englobe tous les territoires habités par des Hellènes, de l'Asie Mineure à l'Italie du Sud (appelée Grande-Grèce). Malgré d'indéniables différences, tous parlent la même langue, apprise en découvrant les épopées homériques et tout un patrimoine littéraire commun. Ils possèdent une religion commune, font les mêmes sacrifices et respectent les mêmes autels oraculaires, souvent gérés par des confédérations de cités. Ainsi Delphes, où se trouve le plus important oracle grec entre le VIIIe et le IVe siècle, appartient-elle à une puissante amphictyonie (amphictyones, “qui habitent autour”) ou confédération religieuse de la Grèce du Nord.

 

L'admission aux quatre grandes fêtes panhelléniques (jeux Olympiques, Pythiques, Isthmiques et Néméens) constitue en quelque sorte un brevet d'hellénisme. C'est la participation aux joutes de l'esprit et du corps qui fait le Grec. Car ces fêtes religieuses sont aussi des concours de gymnastique et de “musique” au sens large (arts des Muses), dont les vainqueurs ne gagnent officiellement que des couronnes d'olivier, de laurier, de pin ou de céleri sauvage.

 

Le sentiment panhellénique favorise sans doute l'instauration de certaines confédérations de nature politique ou militaire. Mais seule la ligue de Corinthe imposée par Philippe II de Macédoine (pourtant traité de “Barbare” par Démosthène), puis par Alexandre le Grand, rassemble la communauté des Hellènes, les Lacédémoniens exceptés. Après la bataille du Granique, le jeune Macédonien envoie en Grèce trois cents armures avec l'inscription : “Alexandre, fils de Philippe, et les Hellènes, à l'exception de Sparte, sur les Barbares de l'Asie.”