A moitié Grecs, à moitié Barbares, les Macédoniens font la grandeur et le malheur de la Grèce. La folle ambition de Philippe et d'Alexandre permet aux Grecs enfin unis de vaincre la superpuissance perse. Les dérisoires ambitions des Antigonides font de la Grèce un protectorat puis une province de la superpuissance romaine.

 

Béatrice Jaulin

_____________________________

 

Aux Grecs qui les tenaient pour des Barbares, les souverains macédoniens opposaient fièrement leur filiation avec Héraclès et prétendaient descendre des rois mythiques d'Argos. Illustres prédécesseurs à qui ils devaient d'appartenir à la dynastie des Argéades.

 

Perdiccas Ier, au sortir des siècles obscurs, est le premier roi attesté par la tradition : parti d'Argos, sans doute au milieu du VIIe siècle, il traverse l'Illyrie, conquiert la Macédoine et s'en proclame roi. Ses territoires ne dépassent guère alors la plaine macédonienne et les régions montagneuses de l'Illyrie. Un siècle plus tard, sous le règne d'Amyntas Ier, la Macédoine tombe sous la domination des Perses :  pendant les guerres médiques (490479), son attitude à l'égard de la Grèce est douteuse et le fils d'Amyntas Ier, Alexandre Ier, rejoint l'armée de Xerxès avec un contingent macédonien. Hérodote lui reconnaît pourtant d'avoir joué double jeu et permis en partie aux armées grecques de remporter la victoire de Platée (479). Grâce à cette collaboration ambiguë, la Macédoine retrouve son indépendance ; le roi, désormais surnommé “Philhellène”, reprend les pleins pouvoirs et bat monnaie. Soucieux d'helléniser son pays et son peuple, il s'attire les bonnes grâces des Grecs en offrant une statue en or au sanctuaire de Delphes, participe aux jeux Olympiques et invite Pindare à sa cour.

 

Mais ces bonnes relations avec les Athéniens ne durent que le temps d'un règne. Perdiccas II (vers 454413) n'apprécie pas l'implantation à Amphipolis, aux marges de la Macédoine et de la Thrace, d'une colonie athénienne (437-436), ni le soutien qu'apporte Athènes aux ambitions dynastiques de son frère Philippe. La guerre du Péloponnèse (460-444) achève de brouiller les relations entre la Macédoine et Athènes. Si Perdiccas II ne prend pas franchement le parti de Sparte, il se garde bien de servir les intérêts des Athéniens, manifestant plus volontiers une neutralité dangereuse.

 

Son successeur, Archélaos (413-400), rompt avec cette politique d'hostilité latente et n'hésite pas à faire alliance avec Athènes pour mater des peuples rebelles de haute Macédoine, alliance qu'il honorera tout au long de son règne. Dans le Gorgias, Platon prête à Archélaos les traits d'un tyran cruel. Certes il fit de son royaume une vaste forteresse, donnant à son armée une place prépondérante dans la vie politique. Mais il fut aussi un souverain lettré, ami des poètes (Euripide vécut quelques années auprès de lui) et des philosophes, soucieux de faire de Pella, sa nouvelle résidence, une capitale à la fois puissante et brillante.

 

Cet éclat se ternit après l'assassinat d'Archélaos. Révoltes des tribus, affaiblissement du pouvoir royal, querelles dynastiques permettent aux Athéniens d'étendre leur influence sur la Macédoine. En 359, Perdiccas III, qui avait entrepris le relèvement de la puissance macédonienne, meurt. Son fils n'est pas majeur. C'est donc son frère, Philippe, alors âgé de vingt-quatre ans, qui devient régent. Il ne le reste guère d'ailleurs puisqu'il se hâte d'éliminer le prétendant légitime et se proclame roi de Macédoine.

 

La Macédoine de Philippe II

 

Philippe II de Macédoine entend bien renouer avec la politique d'Archélaos et il commence par réorganiser en profondeur son armée, faisant de la phalange macédonienne un redoutable instrument de pouvoir qui lui permet de renforcer l'autorité royale et de s'imposer bientôt comme l'arbitre du monde grec.

Troisième fils d'Amyntas III, il avait été envoyé comme otage à Thèbes (368-365) et avait mis à profit ce séjour forcé pour étudier de près les innovations stratégiques des généraux thébains Epaminondas et Pelopidas.

Sa politique militaire obéissait à plusieurs nécessités : pacifier les régions montagneuses à l'ouest et au nord de la Macédoine, asseoir définitivement son autorité sur la noblesse macédonienne, se ménager, au détriment d'Athènes, une ouverture sur la mer Egée et protéger les frontières de son royaume contre des voisins un peu trop entreprenants.

Il se retourne d'abord contre les Illyriens, récupère Amphipolis (357), ancien sujet de discorde entre Athéniens et Macédoniens. Il investit progressivement les possessions d'Athènes dans la région (Potidée en 356, Méthoné en 354…), jusqu'à mettre la main sur les mines d'or de Macédoine et de Thrace, et finalement contrôler tout le littoral de la Thrace.

Cette richesse soudaine (les mines lui procuraient plus de 1 000 talents par an) et la puissance de son armée l'imposent un peu plus sur la scène du monde grec. Lors de la troisième guerre sacrée (356-346), qui mit aux prises les Thébains et les Phocidiens, accusés de sacrilège, Philippe prit prétexte de l'intervention de ces derniers en Thessalie pour envahir et ravager la Phocide. Porté par l'élan de ses victoires, il parvint jusqu'aux Thermopyles, mais les Athéniens, secondés par les Péloponnésiens, bloquèrent le passage du défilé. Ce sursaut d'Athènes n'arrête que provisoirement Philippe qui achève d'étendre sa suzeraineté à toute la Thrace et harcèle les navires athéniens dans la mer Egée.

C'est dans ce contexte que Démosthène prononce sa Première Philippique (351) : les Athéniens doivent se tenir prêts à combattre Philippe qui, en contrôlant la Thrace, menace le ravitaillement en blé de la cité. Plus grave, le roi macédonien s'en prend à son ancienne alliée, la cité d'Olynthe, qui a choisi de se tourner vers Athènes (Démosthène défendra la position de la cité chalcidienne dans trois discours appelés les Olynthiennes).

Mais Athènes reste sourde aux avertissements de son orateur et Olynthe tombe aux mains de Philippe (348), qui occupe toute la Chalcidique.

Deux ans plus tard, la paix de Philocrate (346) lui permet de réduire définitivement la Phocide et, avec le soutien des Thébains, de s'approprier les deux sièges phocidiens du conseil amphictyonique (conseil fédéral) de Delphes. Intendant du célèbre temple et président des jeux Pythiques, il peut revendiquer une place entière dans le monde grec. Et pour certains Grecs, comme Isocrate, il est le seul capable d'assurer la paix entre les cités grecques et de les lancer à l'assaut de l'Empire perse.

Mais Philippe ne songe pas encore à une expédition de cette envergure : il lui faut d'abord inscrire durablement son autorité en Grèce. Comme il l'avait déjà fait, une guerre sacrée lancée contre les Loctriens sacrilèges (339-336) lui sert de prétexte pour envahir la Grèce. Démosthène se déchaîne contre lui, dénonçant en termes violents son ambition insatiable, sa diplomatie mensongère et corruptrice. Il s'efforce de lui opposer une coalition de tous les Grecs, fût-elle aux dépens de l'hégémonie athénienne, et parvient à détourner les Thébains de leur alliance avec la Macédoine.

Mais les efforts d'Athènes pour rassembler les Grecs contre Philippe et la mobilisation d'une armée civique ne parviennent plus à enrayer la montée en puissance du roi macédonien. Et à la fin de l'été 338, la coalition grecque est écrasée à Chéronée, en Béotie.

Philippe fait payer chèrement à Thèbes sa défection (la confédération béotienne est dissoute et une garnison macédonienne investit la citadelle thébaine) mais épargne Athènes : ses institutions, sa flotte et ses clérouquies (colonies) sont maintenues. Il n'y a aucune épuration parmi ceux qui s'étaient violemment opposés à Philippe. Démosthène lui-même reste un orateur influent.

Après sa victoire à Chéronée, le nouveau maître de la Grèce convoque à Corinthe toutes les cités grecques et leur impose d'entrer dans une ligue panhellénique au sein de laquelle il s'assure l'hégémonie militaire et politique, même si la Macédoine elle-même n'en fait pas partie. Un an plus tard, en 337, il réunit à nouveau les membres de la ligue de Corinthe et leur expose un ambitieux projet dont il espère qu'il scellera durablement l'unité des Grecs : la préparation d'une expédition, dont il assurerait le commandement en chef, contre l'Empire perse, accusé de menacer les intérêts grecs. Mais, assassiné lors d'un banquet en 336, il laisse, entre autres héritages, ce projet à son fils Alexandre, qui le reprend à son compte pour le porter jusqu'à son achèvement complet.

 

La Macédoine après la Conquête

 

L'expédition d'Alexandre n'eut guère de conséquences immédiates sur la Macédoine. Le gouvernement en fut confié à un fidèle de Philippe, Antipatros, qui sut habilement mater les rébellions de Sparte et de la Thrace. Evincé au profit de Cratère par les intrigues d'Olympias, la mère d'Alexandre, il retrouva le pouvoir en Macédoine après la mort du conquérant.

L'histoire de la Macédoine est alors liée pour plusieurs dizaines d'années aux luttes et aux partages de l'empire d'Alexandre.

Il faut attendre l'avènement d'Antigone Gonatas (276-239), fondateur de la dynastie des Antigonides, pour que la Macédoine, relevée de sa ruine et de son affaiblissement politique, retrouve un rôle de premier plan. Roi philosophe, élevé à Athènes, il restaure l'autorité monarchique et met en place une administration efficace. Officiers, fonctionnaires et stratèges sont délégués dans toute la Grèce pour représenter le pouvoir central. L'armée macédonienne est renforcée de mercenaires (des Gaulois notamment) ; la marine continue de tenir la mer Egée. Cette politique efficace lui vaut d'évincer les rois d'Epire, Pyrrhos et son fils Alexandre, de venir à bout d'une révolte athénienne menée par Chrémonidès et de s'opposer aux efforts constants des Ptolémées pour le supplanter en Grèce. Il ne put cependant enrayer l'influence grandissante d'une confédération achéenne, rassemblée dans le Péloponnèse et perdit Corinthe. A sa mort, son fils Démétrios II (239-229) ne peut qu'entériner l'alliance des deux confédérations grecques, la confédération étolienne et la confédération achéenne. Mais il disparaît rapidement, laissant un héritier mineur. Le régent, Antigone Doson (263-221), restaure un temps le pouvoir de la Macédoine dans le Péloponnèse. Sollicité par ses anciens ennemis, les Achéens, inquiets des ambitions spartiates, il reprend Corinthe, investit Sparte et impose aux cités grecques une alliance militaire (symmachie) dont il prend la tête.

Quand il meurt, le jeune Philippe V (238-179) règne sur une Macédoine au faîte de sa puissance. Mais il sait désormais que la menace principale vient de Rome. Il rétablit la paix intérieure en Grèce, se réconcilie avec les Etoliens, conclut une alliance avec le grand ennemi des Romains, Hannibal, général des Carthaginois. Une paix précaire est établie entre Rome et la Macédoine mais elle est rompue en 200. Lassés de l'autoritarisme macédonien, Etoliens et Achéens se rangent aux côtés de Rome et la défaite de Philippe V à Cynoscéphales (juin 197) l'oblige à accepter la paix en 196 : aux fêtes de l'isthme de Corinthe, le consul romain Flaminius proclame la liberté des Grecs. Le successeur de Philippe, Persée (212-165), tente une ultime fois de contrer l'influence romaine en Grèce. Mais au terme de trois ans de guerre, il est vaincu à Pydna (168) et traîné au triomphe du général romain Paul Emile. Cette défaite met un point final à l'histoire de la dynastie des Antigonides. La Macédoine, d'abord divisée en quatre districts, n'est plus qu'une province romaine à partir de 146.