Les Grecs n'ont peut-être pas découvert l'Amérique. Mais ils ont découvert la carte. Leur univers est à la fois un monde à découvrir et un monde à construire scientifiquement. Limité physiquement à un centre, la Méditerranée et à des périphéries qui, à l'est, s'arrêtent au Gange, au sud, au Sahara, et au nord-ouest, à la Grande-Bretagne, le monde habité l'oikoumène, est comme une île à la surface du globe. Or, grâce à leur géométrie, les Grecs abordent plus facilement le globe que l'oikoumène.

 

Antoine Godbert

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Le monde à découvrir

 

Quand, au sortir des temps obscurs, les Grecs ont dû chercher tous les moyens pour définir et renforcer leur identité face aux Barbares, ils ont commencé par entreprendre une réflexion ambitieuse sur l'espace. Et bien entendu, d'abord sur leur espace. Il leur fallait justifier le primat de leur civilisation sur celle des royaumes asiatiques en recentrant le monde sur l'espace grec. D'où la nécessité d'avoir une image claire de ce qu'était l'ensemble du monde, bref de mieux connaître les périphéries pour  saisir l'importance du centre.

 

Cette image du monde, les premiers travaux de cartographie vont lui donner une consistance. Dès le VIe siècle, s'appuyant sur des constructions géométriques peu élaborées, mais surtout sur les récits des commerçants et des aventuriers qui à cette époque parcourent déjà toute la Méditerranée, Anaximandre et Hécatée de Milet élaborent les premières cartes connues, les cartes ioniennes. Elles représentent déjà un schéma cosmologique global, qui rend le monde visible et intelligible. Mais un siècle plus tard, Hérodote n'hésite pas à montrer la plus franche ironie envers ces premiers essais qui donnent "les mêmes dimensions à l'Asie et à l'Europe."

 

Entre temps, les préoccupations de rigueur géographique sont devenues déterminantes. Le passage pour les cités au stade de thalassocraties, l'intensification des échanges commerciaux avec tous les Barbares, la lutte à mort menée contre des Perses à l'empire immense, le poids de plus en plus grand des colonies dans l'économie du monde hellène, ont obligé les Grecs à repenser le monde, et donc, d'abord, à le connaître de mieux en mieux. Deux voies leur sont ouvertes : l'astronomie et les mathématiques qui dès le VIIe siècle avaient permis à Thalès de Milet d'affirmer la sphéricité de la terre ; les récits des coureurs de mers, voyageurs, commerçants et aventuriers, pour l'essentiel grecs mais aussi carthaginois et phéniciens.

 

D'abord mis en concurrence, puis, à l'époque d'Alexandre, associés, deux axes de réflexion sont donc privilégiés : créer grâce à la géométrie une représentation globale de la terre et du cosmos et affiner les connaissances anthropologiques sur les espaces recensées par les voyageurs ou la tradition. Ce travail double appuyé sur une cartographie de plus en plus précise a donné naissance à la première géographie.

 

Grâce à la géométrie, les cartes se présentent alors comme des interfaces entre le visible et l'intelligible et la modélisation comme un projet cosmologique global, support d'inscription du savoir géographique. Et la géographie mathématisée, prisée par les philosophes et les militaires grecs, construit dès la fin du Ve siècle une représentation du monde particulièrement complexe. Mais c'est surtout à la période hellénistique qu'elle conquiert ses lettres de noblesse avec Eudoxe de Cnide, Dicéarque puis Eratosthène de Cyrène (273-192 av. J.-C.), avant d'atteindre une première perfection avec Strabon (64 av.-36 apr.J.-C.) et Ptolémée (90-168 apr. J.-C.). Pour tous, l'important est de construire un espace d'équations où les mesures sont mobiles et cumulables. La carte est alors l'instrument d'une conquête mathématique du monde. Eudoxe et Dicéarque s'emploient à donner une estimation du méridien gràce à l'astronomie. Eratosthène, le quatrième directeur de la bibliothèque d'Alexandrie, à la fois philosophe et mathématicien, propose, lui,  de diviser la terre en figures géométriques simples, les "sphragides", avant d'acquérir une réputation universelle en évaluant la longueur du méridien à 39 690 km (après avoir mesuré la différence de latitude au solstice d'été entre Syène et Alexandrie, l'avoir rapportée à la distance exacte entre les deux cités, et en avoir déduit la valeur du degré de latitude). Claude Ptolémée, peut-être aussi plus cartographe et astronome que géographe, réduira par ses calculs cette estimation pourtant proche de la réalité mais il distinguera 8 000 "lieux remarquables", dont il assurera la scientificité de la position avec tant de conviction qu'un certain Christophe Colomb s'en servira un jour pour affirmer mordicus que l'Asie est à quelques portées de caravelles de l'Europe...

 

Pour ces géographes, le monde connu est donc d'abord un entrelacs de points et de degrés, un ensemble quasi parfait d'où émergent petit à petit l'équateur, les méridiens et les latitudes. Et il faudra attendre la Renaissance pour que ces constructions prolongées par les apports romains et moyenâgeux soient enfin dépassées.

 

 

Le monde parcouru

 

Mais les Grecs ne prétendent pas cerner uniquement leur monde par une géographie mathématique. Car au-delà des préoccupations cosmologiques, c'est aussi le monde habité par les hommes, l'oikoumène, qui soulève leur intérêt et dirige leurs recherches. Dès le Ve siècle, Hécatée de Milet écrit une Périégésis ("tour de la terre"), dont les descriptions se rapprochent d'analyses à caractère sociologique ou anthropologique et parfois même de renseignements d'ordre touristique. Mais cette géographie descriptive détaillée, que Strabon dénommera "chorographie", connaît ses plus beaux développements grâce au "père de l'histoire". Car qu'il l'admette ou non, dans six livres sur neuf de son enquête, Hérodote fait de la géographie.

 

Ainsi, dans le livre IV, il nous offre probablement le tableau le plus crédible  des terres connues des Grecs au milieu du Ve siècle. Le monde s'arrête à l'Ouest aux colonnes d'Héraclès (détroit de Gibraltar), au Sud au Sahara, à l'Est à l'Indus et au Nord au Danube et au Don. Au delà, il y a au Nord des peuples hyperboréens dont on n'a jamais foulé les terres et, probablement au Sud des équivalents : les Hypernotiens. A l'Est, on doit pouvoir trouver des peuples indiens vers le Gange, mais à l'Ouest, il n'y a que la mer. Ce monde bien étroit est divisé en trois parties : la Libye, l'Asie et l'Europe.

 

La Libye, c'est le continent africain dans son ensemble. En s'appuyant sur les récits des voyages du roi égyptien Néchao II (609-594 av. J.-C.) qui, en trois ans, fit vraisemblablement le tour de l'Afrique en partant de l'Ethiopie actuelle, sur la légende du périple de l'Achéménide Sataspès qui, vers 475 av. J.-C., dut atteindre le golfe de Guinée où il rencontra des pygmées, mais surtout sur les renseignements tirés directement des marins carthaginois, Hérodote affirme avec conviction que la Libye est entourée par les eaux  et qu'on peut en faire sans problèmes le tour, du golfe Arabique (la mer Rouge) aux colonnes d'Héraclès (Le détroit de Gibraltar). En s'étonnant que lors de leur voyage autour de la Libye, Néchao et ses hommes aient pu avoir "le soleil à leur droite", il évoque aussi sans le savoir le fait que ces précurseurs avaient déjà franchi l'Equateur. En revanche, il ne peut utiliser le récit du magistrat carthaginois Hannon qui, parti en 465 av. J.-C. avec 30 000 hommes et 60 navires, franchit les colonnes d'Héraclès, fonda des villes au Maroc (Thygméatherion, Caricur), atteignit le Cameroun actuel avant de revenir vers la Tunisie en découvrant les îles Fortunées qui ne deviendront Canaries qu'après la Renaissance.

 

L'Asie d'Hérodote, c'est uniquement le Proche et le Moyen-Orient. Le continent s'arrête à l'Est à l'Araxe, un fleuve imaginaire  et sur  l'Indus. Alexandre portera ces limites au Gange et, plus tard, Eratosthène évoquera Taprobane (Ceylan). Mais au delà de l'Inde, c'est encore la grande inconnue. Il faudra attendre les royaumes hellénistiques et surtout les Romains pour que l'établissement de relations commerciales avec la Chine permettent de prendre en compte l'Extrême-Orient. Au sud, l'Asie est, pour les Grecs, bordée d'une mer qui conduit en Egypte. C'est sur cette mer que Néarque naviguera pour rejoindre Kataderbis et Suse après la descente de l'Indus. Et Hérodote, comme ses suivants, considère donc d'un bloc la Phénicie, l'Arabie, l'Assyrie et toute la Perse. Au Nord, la mer Caspienne, le Caucase et le Pont-Euxin (la mer Noire) semblent les seules limites.

 

Enfin l'Europe est probablement le continent le moins connu. Hérodote pense que sa longueur est équivalente à celle de la Libye et de l'Asie réunies, car il court des colonnes d'Héraclès au Tanaïs (le Don actuel en Ukraine). Mais, au Nord et au Nord-Est, Hérodote est incapable de dire si une mer le borne ou non. Et de plus, il n'est pas sûr que la mer qui la borde à l'ouest l'entoure complètement. En fait, Hérodote ignore complètement la configuration du Nord de l'Europe actuelle. Il pense même que le Danube s'étend jusqu'aux Pyrénées qui, loin d'être une chaîne de montagnes, ne sont encore pour lui qu'une vague cité du pays des Cynètes, voisins des Celtes et des Ibères. Il faudra attendre le voyage du Marseillais Pythéas vers 340 avant J.-C. qui reconnaîtra toutes les côtes de Gaule et de Bretagne et s'aventurera jusqu'à l'île de Thulé (probablement l'Islande) où les jours durent 24 heures pour que les Grecs puissent se faire une idée un peu plus juste de l'Europe septentrionale. Mais les récits fantastiques que fit Pythéas de son voyage ne furent guère appréciés par ses contemporains si l'on en croit l'historien du Ier siècle avant J.-C. Diodore de Sicile. Ils n'incitèrent en tous cas pas à entreprendre des expéditions systématiques pour aller vers les frontières de l'oikoumène.

 

Ainsi les Grecs de l'après Alexandre n'envisageront jamais directement la nécessité d'aller vers le bout du monde pour découvrir s'il y a d'autres terres que ces trois continents à la surface du globe. Et comme ils considéreront les limites de l'oikoumène comme finalement assez précises, à partir du IIe siècle avant J.-C., ils préféreront lancer l'idée de la pluralité des mondes habités et certains découperont même le globe en quatre, l'oikoumène ne représentant plus qu'une des parties. Cette vision cosmique se pérennisera longtemps au Moyen Age qui profitera du symbole de la croix pour lui donner un supplément de légitimité car appliquée à la carte du monde, la croix sépare le globe... en quatre.  En fait ce sera là le meilleur moyen d'anéantir indirectement le mythe d'Alexandre, le premier homme à avoir atteint les limites du monde...