EPICURE

 

Contrairement à ce que suggère l'adjectif "épicurien", l'épicurisme n'est pas une incitation à la débauche, mais un ascétisme. Médecine du corps et de l'âme, il enseigne à rivaliser de félicité avec les dieux.

 

Philippe-Jean Quillien

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Fils d'un colon athénien sans fortune, Epicure (341-270) voit le jour sur l'île de Samos, où il passe son enfance et son adolescence. Il est en train de faire son service éphébique à Athènes quand ses parents, en application d'un édit de “décolonisation” pris par Alexandre, doivent fuir Samos. Après avoir rejoint sa famille réfugiée à Colophon, située au nord d'Ephèse, il exerce le métier méprisé de grammatiste.

 

Dans ses lettres comme dans ses livres, Epicure prétend avoir tout appris par lui-même. Sans doute excessive, cette revendication d'autarcie intellectuelle exprime une part de vérité. Contrairement à ses futurs rivaux Théophraste et Zénon, Epicure ne fait pas son apprentissage dans la capitale de la philosophie ni auprès d'un maître illustre.

 

Pleinement conscient de l'originalité de sa philosophie (en dépit d'emprunts ponctuels, notamment à Démocrite), il fonde sa première école vers 311 à Mytilène : il a trente ans à peine. La singularité de ses idées provoque un scandale, qui le contraint de fuir l'île de Lesbos. Il se réfugie à Lampsaque, située sur l'Hellespont, où il tient à nouveau école.

 

En 306-305, Epicure s'installe à Athènes pour fonder un grand foyer de sagesse, où les individus puissent apprendre à conquérir la paix intérieure malgré la fureur du monde extérieur. Grâce aux dons de ses disciples, il achète une petite propriété comprenant un jardin (qui donne son nom à l'école) et des dépendances.

 

Le mot “école” est source de bien des confusions. On ne vient pas au Jardin pour suivre des cours, parfaire son instruction générale ou étudier des sciences particulières. Les adhérents constituent une communauté, une fraternité, une secte, dirait-on aujourd'hui. Ce sont des amis qui vivent ensemble conformément aux principes d'un maître, qui exerce une importante fonction de directeur spirituel.

 

Désormais la vie d'Epicure semble n'avoir plus d'histoire. A l'exception de deux ou trois voyages en Asie mineure, il passe dans le Jardin trente-cinq années de philosophie et d'amitié. Une cruelle maladie le cloue souvent dans sa chaise à trois roues. Elle ne l'empêche pas d'être un écrivain fécond.

 

Selon Diogène Laërce, le nombre de ses ouvrages s'élève à près de trois cents, tous perdus. Heureusement, Epicure prend soin de résumer ses doctrines maîtresses, soit dans des lettres adressées à ses disciples, soit dans des maximes destinées à être apprises par cœur : quelques-unes nous sont parvenues.

 

Pour Epicure, la philosophie n'est pas un savant divertissement. Volontiers il la compare à la médecine. Le “quadruple remède” se compose de quatre raisonnements permettant de combattre les principaux maux qui troublent l'âme et le corps.

 

“Il ne faut pas craindre les dieux.” Epicure rejette les conceptions populaires des dieux, soumis aux mêmes passions que les hommes, se mêlant à leurs préoccupations, intervenant pour favoriser les uns et punir les autres. Ces croyances entretiennent une crainte permanente d'un châtiment divin ici-bas, et un peur plus forte encore des châtiments dans l'Hadès. Pour Epicure, les dieux sont des êtres immortels et bienheureux, libres de tout souci et n'en causant donc pas à autrui.

 

“Il ne faut pas craindre la mort.” Un autre trouble permanent des hommes est la crainte d'être privé des joies de la vie. Or pour Epicure l'âme est composée d'atomes qui, à la mort, n'étant plus retenus par le corps comme par une enceinte, se dispersent dans tous les sens. Autrement dit, tant que nous vivons, la mort n'est rien pour nous, et quand nous mourons, nous ne pouvons plus la sentir. Il est donc sot de craindre la mort.

 

“Le plaisir est facile à acquérir.” Le troisième remède consiste dans une régulation des désirs et dans une mathématique des plaisirs. Le sage se caractérise par un choix raisonné des désirs et des plaisirs, tel que toujours il aura le corps en repos et l'âme tranquille (ataraxie, absence de troubles). Contrairement à ce que suggère le sens de l'adjectif «épicurien», l'épicurisme n'est pas une incitation à la débauche, mais un ascétisme.

 

“La douleur est facile à endurer.” Epicure soutient que ni les douleurs extrêmes ni les douleurs minimes ne persistent très longtemps. Quant aux maladies qui se prolongent, elles permettent au philosophe d'éprouver sa force d'âme et la valeur de sa philosophie : c'est un grand malade et un grand philosophe qui l'affirme.

 

En mourant, Epicure laisse ses biens à son école. Celle-ci continue de se développer dans le monde grec puis romain. Totalement oublié au Moyen Age, l'épicurisme est redécouvert au XVIe siècle. Chantre de l'amitié, Epicure retrouve des compagnons, à commencer par Montaigne. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, Maurice Solovine, auteur de ce qui est sans doute la meilleure traduction des textes épicuriens, date son ouvrage de l'an 2281 après Epicure.