ISOCRATE
Fondateur
à Athènes de la première "université", Isocrate assure à la
rhétorique la plus durable des influences et inaugure des méthodes pédagogiques
qui ont inspiré jusqu'à l'enseignement de nos "humanités".
Philippe-Jean
Quillien
_____________________________
Elève
des sophistes, de Prodicos et surtout de Gorgias, Isocrate (436-338) ouvre en
393 une «université» dans les faubourgs d'Athènes, sa ville natale. C'est un
établissement payant où, contre un forfait de mille drachmes, les étudiants
peuvent suivre un cycle complet d'études qui s'étend sur trois ou quatre
années. Comme les sophistes de la première génération, Isocrate fait fortune
grâce à l'enseignement. Il devient même un des douze cents plus riches citoyens
d'Athènes.
Développant
un genre inauguré par les sophistes, Isocrate porte à son plus haut degré de
perfection littéraire le discours épidictique, sorte de discours d'apparat
prononcé lors de la distribution des prix dans les jeux (panégyrique) ou dans
les oraisons funéraires. Il en fait un instrument d'action morale et surtout
politique, un moyen pour le penseur de mettre ses idées en circulation et
d'agir sur l'esprit de ses contemporains.
Mais ce
curieux professeur d'éloquence, handicapé par la faiblesse de sa voix et une
timidité maladive, ne prononce pas effectivement ses discours-conférences.
Après les avoir travaillés pendant des années on parle de dix ans pour la
composition du Panégyrique il les publie comme des œuvres d'art et de
littérature.
L'enseignement
d'Isocrate est principalement consacré à l'apprentissage de l'art
oratoire : comme les sophistes, il entraîne ses élèves à bien parler. Mais
Isocrate rejette la rhétorique formelle d'un Gorgias. Il montre un vif souci
d'efficacité pratique. Il ambitionne de former des citoyens habiles et
cultivés, aptes à bien juger des affaires publiques comme privées, capables de
participer avec aisance aux conversations des banquets et aux débats des
assemblées. C'est pourquoi son enseignement fait une place non négligeable à la
philosophie, à la politique et à la morale.
Du
point de vue pédagogique, Isocrate fait entrer son rêve dans la réalité.
Célèbre dans tout le monde grec, il devient l'éducateur d'un personnel
politique nouveau. Contraint de refouler sa propre vocation politique, il tâche
de donner à la cité athénienne les dirigeants nécessaires au difficile
redressement entrepris au lendemain de la défaite face à Sparte.
Dans
ses lettres et ses discours, Isocrate, dont la modestie n'est pas la principale
qualité, aime à énumérer ses élèves les plus brillants : premier de la liste,
la gloire de l'école, Timothée, fils de Conon, au service politique duquel le
maître mettra ensuite volontiers sa plume ; les plus grands noms de l'éloquence
athénienne, Hypéride, Isée, Licurgue... Désireux, dit-on, d'ajouter son nom à
ce palmarès d'or, Démosthène en est empêché par la pauvreté.