HERITAGE
DE LA GRECE
Toute
grande civilisation se développe par la combinaison de cultures, de langages,
de savoirs, de mœurs d'origines extrêmement différentes. La Grèce illustre les
bienfaits du mélange. A l'Orient, elle doit peut-être les commencements de ses
arts et de ses sciences : aux Phéniciens l'apprentissage de l'art d'écrire et
de naviguer ; aux Egyptiens les rudiments de la géométrie et de la sculpture...
Philippe-Jean
Quillien
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Dispersés
dans tout le bassin méditerranéen, au contact de tant de peuples barbares,
auxquels ils ne détestent pas d'emprunter des idées, des techniques ou des
dieux, les Grecs forment une nation composée. De ces profondes dissemblances
résultent une étrange unité.
Toute
civilisation, même si elle l'ignore, implique et incarne une certaine idée de
l'homme. Dans l'Antiquité, l'homme barbare (c'est-à-dire l'homme qui n'est pas
de race, de langue et de culture grecques) est perdu dans la Nature infinie,
subjugué par de terribles Divinités, entièrement soumis à des Souverains
formidables. Les Grecs réussissent une sorte de révolution copernicienne. Pour
la première fois dans l'histoire, l'homme se prend pour le centre et la mesure
de toutes choses.
L'hellénisme
est un humanisme
Quand
Hérodote définit le Grec par des sacrifices et des sanctuaires communs, il
songe à la religion au sens strict. De manière plus essentielle, la Grèce est
la patrie de trois cultes, celui de l'homme (anthrôpos), de la raison (logos)
et de la cité (polis).
Le
culte de l'homme
Même la
mythologie et la religion grecques sont humanistes. Au lieu que les dieux
servent de modèles aux hommes, les habitants de la Grèce servent de modèles aux
habitants de l'Olympe.
Pour
les Grecs, le corps humain paraît la plus belle forme du monde. Ils n'imaginent
pas que les dieux puissent en avoir d'autre. Toutes les passions humaines leur
paraissent légitimes, les plus douces comme les plus terribles, l'amour de la
paix et l'amour de la guerre, le désir amoureux et la vengeance personnelle.
Ils soumettent donc les dieux à leurs tourments et à leurs sentiments, à leurs tentations
et à leurs crimes. Comme tous ses parents olympiens, Zeus aime, regrette,
pleure, ment, trahit, viole, assassine...
Les
Grecs façonnent donc les dieux à leur image. Sans doute, cet anthropomorphisme
fait-il l'objet de sévères critiques de la part des philosophes. Mais ce sont
des marginaux. D'ailleurs, même Epicure admet que les dieux parlent la plus
belle des langues, le grec.
La
seule singularité des dieux est qu'ils ignorent la maladie, la vieillesse et la
mort. Mais Ulysse aime tellement sa condition mortelle, qu'il refuse de vivre
pour l'éternité avec la nymphe Calypso, pour retourner mourir à Ithaque. Or le
héros de l'Odyssée symbolise la sagesse humaine, l'intelligence et la prudence.
Plus
personne ne croit aujourd'hui à l'existence de Zeus ou d'Athéna. La religion
des Grecs n'élève pas l'âme vers les cieux, elle ne révèle rien sur l'au-delà.
Dans notre monde judéo-chrétien, elle a fait l'objet des plus sévères attaques
et des railleries les plus féroces.
Pourtant,
la mythologie grecque, reprise par Rome, continue de nous être familière : elle
nous apprend à nous connaître nous-mêmes. Si nous continuons de lire les
aventures des habitants de l'Olympe dans Homère et Hésiode, dans Eschyle,
Sophocle, et Euripide, c'est que nous sommes tous un peu disciples de Socrate,
et fils de Narcisse.
Des
noms divins sont devenus des noms communs. Chacun sait ce qu'est un hercule, un
hermaphrodite, une vénus, un satyre, un aphrodisiaque... La science s'inspire
des dieux pour baptiser ses folies : Ariane est le nom d'une fusée européenne.
Les philosophes, les psychologues et les psychanalystes puisent dans la
mythologie grecque pour nommer nos tendances (dionysiaque, apollinienne,
narcissique...) et nos complexes (d'Œdipe ou de Jocaste), signe du caractère
éternellement humain des dieux olympiens.
Cette
religion est humaine, trop humaine ? C'est sa gloire la plus caractéristique.
En
Grèce, comme partout, l'art est d'abord religieux. Mais le sculpteur classique
cherche à saisir le divin à travers les formes harmonieuses du corps humain. En
même temps que les artisans deviennent des artistes, les kouroi et les korai
perdent leurs attitudes rigides, pour se déhancher presque naturellement. Ce
qui, malgré des emprunts, distingue la sculpture grecque des statuaires
mésopotamienne, syrienne ou égyptienne, c'est sa souplesse et son réalisme, son
humanité.
Qu'il
soit de style dorique, ionique ou corinthien, le temple grec est adapté à
l'échelle humaine. Ses proportions n'ont rien à voir avec le gigantisme des
sanctuaires égyptiens ou mésopotamiens, qui écrasent le fidèle pour lui
signifier son néant. Elles proposent à l'homme grec un commerce familier avec
des dieux qui lui ressemblent.
L'art
grec manifeste sans doute l'humanisme et l'esthétisme des Grecs, mais aussi
leur culte du logos. Les œuvres sculptées représentent des calculs géométriques
élaborés et expriment de savants rapports numériques, qui déterminent les
proportions idéales du corps humain. Avec son fameux “nombre d'or” (la hauteur
de la tête doit être contenue sept fois dans la hauteur totale du corps), la
théorie du canon du sculpteur Polyclète constitue une des bases du classicisme
grec. Au IVe siècle, Lysippe, seul sculpteur autorisé par décret à sculpter
Alexandre de Macédoine, invente un nouveau système de proportions, qui diminue
la tête, allonge les jambes, si bien que l'ensemble paraît plus grand et plus
mince.
La
simplicité apparente des temples constitue également une réussite du logos.
S'agit-il d'édifier le
Parthénon
? L'architecte Ictinos multiplie les calculs les plus savants, pour arrêter
mathématiquement l'écartement et l'échelle des colonnes, ou pour corriger les
illusions d'optique.
Amour
du beau, culte du corps et de l'esprit, éloge de l'amour sous presque toutes
ses formes. Dans une Grèce qui ignore le péché originel, Eros, compagnon ou
fils d'Aphrodite, est un dieu jeune et beau, dont les flèches font naître un
désir indifféremment hétérosexuel ou homosexuel, mais toujours innocent.
L'homosexualité
semble si caractéristique de la Grèce antique que ses variantes portent,
aujourd'hui encore, des noms à peine traduits du grec, pédérastie, saphisme,
lesbianisme. Ces mœurs n'étaient pas inconnues des peuples barbares. Mais cette
homosexualité, les Grecs l'ont exercée, chantée, peinte, valorisée et exaltée
comme nul autre peuple avant et après eux.
Mais
les amants grecs, après avoir lutiné des adolescents dans les banquets ou au
gymnase, rentrent à la maison et retrouvent leur femme, en général bien plus
jeune qu'eux. S'ils sont assez riches, ils peuvent entretenir une concubine. En
Grèce, enfin, la prostitution hétérosexuelle devient un bel art, parfois même
un culte. Si Anytos est prêt à se laisser dépouiller par Alcibiade, on ne
saurait compter tous les hommes ruinés par les grandes courtisanes dont les
noms aujourd'hui encore font rêver, Aspasie, Théodoté, Phryné, Thaïs, Lamia...
De même
que tous les esprits libres reconnaissent la Grèce pour leur première patrie,
les libertins de la chair continuent de faire des pèlerinages à Athènes,
Corinthe, Alexandrie...
Le
culte du logos
Dans
toutes les écoles du monde, qu'elles soient européennes, américaines ou
persanes, on apprend sans le savoir à parler grec, en disant parallélogramme,
logarithme, trigonométrie. Les élèves refont une odyssée qui, pour beaucoup, se
révèle aussi rude que celle d'Ulysse. En voyageant de Samos à Milet, ils
passent du calcul des entiers au cas d'égalité des triangles, puis, en
naviguant vers Chios ou Abdère, ils tentent d'atteindre la mesure du cercle ou
du cylindre.
A l'âge
de l'ordinateur et du cdrom, presque tous les concepts qui permettent
d'affronter les grands problèmes rencontrés par la philosophie ont été élaborés
il y a quelque vingt-cinq siècles. Notre pensée demeure étonnamment grecque de
lettre et d'esprit.
Avant,
pendant ou après le “miracle grec”, plusieurs grandes civilisations ont possédé
des arts raffinés, des morales savantes, des religions sublimes, des
institutions admirables, des techniques parfois sophistiquées. Mais, en termes
d'expansion universelle et d'immortelle présence, on ne voit rien de comparable
à la philosophie et à la science grecques.
Le
“miracle” de la pensée grecque consiste dans l'improbable association de deux
mouvements opposés, l'un qui donne à l'esprit le maximum de liberté, l'autre
qui le soumet à la méthode la plus rigoureuse. Car ce logos qui se libère des
contraintes sociales et religieuses s'interroge sur ses lois de fonctionnement
et s'impose la plus stricte des disciplines.
En
Grèce, l'esprit secoue le joug des contraintes sociales, des dogmes religieux,
des vérités étatiques, pour se déployer avec le maximum de liberté. Les
philosophes élaborent une méthode de penser qui tend à rapporter toutes choses
à l'homme. Fils de Protagoras ou de Socrate, ils décident de se prendre pour
source et arbitre de toute valeur en matière de connaissance. Qu'il s'agisse de
physique ou de métaphysique, ils imaginent les hypothèses les plus audacieuses,
parfois les plus fantaisistes.
Mais,
en Grèce aussi, l'esprit apprend à se défendre de ses excès, de ses rêveries,
de sa production vague et purement imaginaire : il apprend la rigueur et la
discipline. Ainsi la méthode historique n'a-telle fait, depuis Thucydide, aucun
progrès véritable. Mais l'influence de La Guerre du Péloponnèse ne saurait se
comparer à celle de la logique d'Aristote et de la géométrie d'Euclide.
Même
si, dans la Logique ou Organon (outil, instrument) et la Rhétorique, Aristote
reconnaît ses dettes envers de nombreux prédécesseurs, il revendique la
paternité de la première analyse systématique de la science du raisonnement,
aussi bien formel que scientifique. Ainsi ses règles du syllogisme
éduquent-elles pendant des siècles l'esprit des philosophes et des savants
arabes ou européens.
Le
mystérieux Euclide ne semble pas avoir découvert lui-même beaucoup des
démonstrations et des théorèmes contenus dans ses Stoicheia (Eléments), qui
reprennent les acquis de la géométrie grecque depuis Pythagore. Sa principale
contribution résiderait dans l'organisation rigoureuse et le caractère
hautement systématique de l'exposé. Quoi qu'il en soit, la géométrie dite
euclidienne devait, pour les Arabes puis pour les Européens, constituer le
modèle incorruptible de toute connaissance qui vise à son état parfait, de
toute science qui se veut exacte.
De
cette éducation de grand style est sortie la science moderne, qui est la gloire
la plus certaine et la plus personnelle de l'Occident.
Toutefois,
on aurait tort de confondre le philosophe grec qui, de manière magistrale,
revendique l'autonomie intellectuelle et morale, avec le Grec moyen, qui se
reconnaît dans les attaques comiques d'Aristophane ou qui condamne à mort
Protagoras et Socrate.
Le
culte de la Polis
L'homme
grec est un “animal politique” (selon la formule fameuse d'Aristote) : il ne
peut s'accomplir pleinement que dans une cité, à la gestion de laquelle il
participe activement. Cette volonté de maîtrise du destin collectif s'incarne
pleinement dans la cité démocratique.
La
démocratie athénienne n'est pas, même au siècle de Périclès, le régime
idyllique chanté par certains auteurs de manuels. Ainsi les femmes sont
totalement exclues de l'espace civique. Ensuite, cette démocratie masculine est
fondée sur l'esclavage. C'est l'esclavage qui permet aux citoyens de consacrer
une partie de leur temps à la gestion des affaires de la cité.
Il ne
faut pas confondre démocratie antique et démocratie moderne. La première est
directe, et donc esclavagiste. La seconde, qui condamne l'esclavage, ne peut
être que représentative. Surtout, la démocratie antique ne reconnaît aux
citoyens aucun droit individuel, naturel et imprescriptible. Elle ne leur
garantit aucune des libertés modernes (d'expression, de culte, de réunion,
d'association, etc.). Toutes les actions privées sont soumises au contrôle de
la cité. Comme l'écrit Benjamin Constant au début du siècle dernier, le citoyen
grec d'une cité démocratique, “souverain presque habituellement dans les
affaires publiques, est esclave dans tous ses rapports privés”.
Peut-être
devons-nous surtout à la Grèce les contradictions qui nous font vivre, et
parfois périr.
Le
citoyen grec ne vit que par et pour la cité. Et Rome précise cette dimension
collective, en perfectionnant l'idée de droit.
Le
philosophe grec, en revanche, fait de l'individu la mesure de toutes choses
intellectuelles, morales, esthétiques... Le christianisme approfondit cette
dimension individuelle, en donnant à chaque homme une valeur infinie et sacrée.
Toute
la splendeur et toute la misère de la civilisation occidentale ne
consiste-t-elle pas à tenter de concilier, de façon toujours imparfaite, la
participation collective aux affaires de la cité, finalité de la cité grecque,
avec l'autonomie intellectuelle et morale des individus, fièrement proclamée
par les philosophes grecs ? à tâcher de réconcilier l'Homme et le Citoyen ?