HOMERE
Très
tôt Homère s'impose comme l'éducateur de la Grèce. Pendant des siècles, l'Iliade
et l'Odyssée, inépuisables albums de prouesses à égaler et de héros à imiter,
constituent l'abécédaire des enfants et la Bible des adultes.
Béatrice
Jaulin
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Que
sait-on d'Homère ? Peu de choses… Les Grecs anciens avaient déjà suggéré
quelques hypothèses, dont l'une des plus célèbres est celle de l'aède aveugle,
poète misérable et vagabond. Ils avaient posé les premiers jalons de ce qui, au
cours des siècles et jusqu'à aujourd'hui, devint la “question homérique” : un
auteur unique, deux auteurs pour deux poèmes, ou une multitude de récitants
pour une œuvre faite d'ajouts, de compilations de chants et de récits, dans la
grande tradition de la poésie épique orale ? On n'a pas plus d'indications sur
le lieu de naissance du poète, même si, dès le VIe siècle, un clan de
rhapsodes, les “homérides”, originaires de Chios, prétend descendre d'Homère et
s'arroge le droit exclusif de réciter son œuvre.
Autre
grande source d'interrogations : la date de création de l'œuvre et l'époque
historique qu'elle est censée décrire (les “temps homériques”). La guerre de
Troie, toile de fond de l'Iliade, est
un fait historique attesté ; la ville, nommée aussi Ilion, a été
identifiée dans le nord-ouest de l'Asie Mineure, à quelques kilomètres de la
mer Egée, grâce aux fouilles effectuées entre 1870 et 1890 par H. Schlieman.
Cette ville riche, célèbre pour ses chevaux et ses textiles, subit un violent
tremblement de terre, puis un incendie, avant de tomber devant les armées
mycéniennes (appelées achéennes dans le texte homérique). Les dates avancées
dès l'Antiquité pour la chute de Troie oscillent entre 1280 et 1184, cette
dernière date ayant été fixée par le grand savant alexandrin Eratosthène. C'est
donc la Grèce mycénienne qu'Homère évoquerait dans ses vers ; en fait, il
y mêle beaucoup d'éléments de la société qu'il connaît lui-même, c'est-à-dire
celle de la fin des “siècles obscurs” (XIIe-IXe siècles). Comme tous les
chanteurs et aèdes de son temps, il a gardé la mémoire des héros mycéniens, de
leurs brillants palais et de leurs exploits guerriers contre les peuples d'Asie
Mineure. Au chant VIII de l'Odyssée, Ulysse demande au barde Démodocos de
réciter la ruse du cheval de Troie, qui permit l'effondrement de la citadelle.
Or cet épisode ne figure pas dans l'Iliade ; Homère le tenait certainement
d'une des innombrables sagas qui circulaient dans la Grèce archaïque, fonds
inépuisable d'inspiration pour des générations de conteurs et de poètes.
Les
découvertes archéologiques récentes et une étude minutieuse de la langue
permettent de répondre à grands traits à certaines questions : la rédaction de
l'Iliade et l'Odyssée remonterait à la fin du VIIIe siècle, à une époque où
l'écriture, après quatre siècles d'effacement, réapparaît dans une autre forme,
plus élaborée. Œuvres d'un auteur unique ou de plusieurs, elles ont été
composées dans une région de la Grèce où était parlé le dialecte ionien.
L'Odyssée, roman d'aventures plus que poème épique, n'en est pas moins une
suite de l'Iliade, dont elle rappelle certaines péripéties ; les
personnages gardent, d'un poème à l'autre, les mêmes traits et les mêmes
caractéristiques. Certaines contradictions et invraisemblances, que relevait
déjà Aristote, s'expliquent moins par la multiplicité supposée des auteurs, que
par la tradition de la récitation orale qui tient pour négligeables des redites
ou des incohérences qu'un auditeur ne perçoit pas nécessairement quand il
écoute plusieurs milliers de vers… alors qu'un lecteur, qui a le loisir de
relire les textes, peut s'en choquer. Poèmes récités, l'Iliade et l'Odyssée
abondent en répétitions de phrases et d'épithètes : Athéna est la déesse “aux
yeux pers”, Zeus, le dieu “assembleur de nuées” ; Achille est invariablement le
héros “aux pieds légers”. D'autres procédés stylistiques dans la composition du
vers trahissent ce style “formulaire”, propre à la tradition orale et destiné à
faciliter le travail du récitant en limitant les efforts de mémoire.
Quel
que soit le créateur et la date de création de cette vaste épopée (plus de
15 000 vers pour l'Iliade et près
de 12 000 vers pour l'Odyssée), il n'en demeure pas moins qu'elle est le
premier chefd'œuvre de la littérature grecque : sa construction dramatique,
la richesse de ses personnages et la poésie de ses vers n'ont cessé d'inspirer
et de dominer toute la culture grecque.
Pour
Aristote, l'existence d'un ou plusieurs auteurs importe peu puisque des moyens
différents sont utilisés pour un même résultat : une concentration dramatique
du récit. Non pas l'éparpillement de multiples faits héroïques mais une action,
autour de laquelle, comme un faisceau, convergent péripéties et
affrontements : “Pour qu'un poème ait de l'unité, il ne suffit pas qu'il
raconte les faits et gestes d'un seul héros, comme l'Héracléide, la Théséide et
autres épopées de ce genre. Homère, supérieur à tous égards, paraît avoir vu
juste aussi sur ce point, grâce à sa connaissance de l'art et à son génie… :
c'est autour d'une action une qu'il a composé son Iliade et son Odyssée.”
(Poétique) L'Iliade s'ouvre sur la colère d'Achille, dépossédé de sa “part
d'honneur”, la captive Briséis, par Agamemnon : “Déesse, chantenous la
colère d'Achille, de ce fils de Pélée colère détestable, qui valut aux
Argiens d'innombrables malheurs et jeta dans l'Hadès tant d'âmes de héros,
livrant leurs corps en proie aux oiseaux et aux chiens : ainsi s'accomplissait
la volonté de Zeus. Commence à la querelle où deux preux s'affrontèrent :
l'Atride, chef du peuple, et le divin Achille.”
Cette
colère, et ses conséquences
dramatiques, est le nœud de l'action. Il s'ensuit le refus d'Achille de
combattre, la décision qu'il prend d'envoyer Patrocle au combat, revêtu de sa
propre armure, la mort de Patrocle et enfin, le retour d'Achille sur le champ
de bataille pour affronter Hector et venger son ami. La mort d'Hector est le
dénouement de cette tragédie. Dans les deux derniers chants, les honneurs
funéraires sont rendus à Patrocle, tandis qu'Hector est traîné dans la
poussière par le char d'Achille, avant d'être restitué aux Troyens sur les
prières de Priam. Autour de ces grandes lignes, la guerre de Troie est évoquée
par les combats, le camp des Achéens et la ville assiégée apparaissent tour à
tour lorsque les personnages entrent en scène. Les dieux, enfin, interviennent,
prennent parti, se disputent et influent sur le cours des événements.
Aristote
poursuit son analyse de l'œuvre homérique, admirant tout autant la construction
de l'Odyssée : “Le sujet de l'Odyssée n'est pas long à exprimer. Un homme
erre loin de son pays pendant de nombreuses années, étroitement surveillé par
Poséidon et isolé. De plus, les choses se passent dans sa maison de telle sorte
que sa fortune est dilapidée par des prétendants et son fils livré à leurs
embûches. Il arrive, en proie à la détresse, et, s'étant fait reconnaître de
quelquesuns, il attaque et il survit, tandis que ses ennemis périssent. Voilà
ce qui appartient au propre du sujet ; le reste est épisode.” L'invocation, qui
ouvre le poème, pose les cadres de l'action : “C'est l'homme aux mille
tours, Muse, qu'il me faut dire, celui qui tant erra quand, de Troade, il eut
pillé la ville sainte, celui qui visita les cités de tant d'hommes et connut
leur esprit, celui qui sur les mers passa par tant d'angoisses, en luttant pour
survivre et ramener ses gens. Hélas ! même à ce prix, tout son désir ne put
sauver son équipage : ils ne durent la mort qu'à leur propre sottise, ces fous
qui, du Soleil, avaient mangé les bœufs ; c'est lui, le Fils d'en Haut, qui
raya de leur vie la journée du retour. Viens, ô fille de Zeus, nous dire à nous
aussi quelqu'un de ces exploits.”
Ulysse
surmonte pièges, embuscades et tentations pour retourner à Ithaque et retrouver
son épouse Pénélope : ce chant d'amour et de fidélité conjugale tient une place
particulière dans la littérature grecque, plus encline à chanter les amours
homosexuelles.
Aristote
s'irritait des changements d'humeur d'Achille, tantôt s'emportant et lançant
des imprécations, tantôt attentif aux supplications, sur le point de s'émouvoir
devant Priam pour aussitôt se ressaisir et gronder des menaces… Mais Achille,
comme tous les personnages homériques, est vivant, avec un caractère clairement
défini et nuancé. Au chant VI de l'Iliade, Hector, prêt à affronter Achille,
fait ses adieux à Andromaque et à son fils : Homère restitue toute
l'émotion de cet ultime dialogue entre les époux, où se mêlent, dans un entrelacs subtil, l'amour, la peur et le
rire aussi quand l'enfant s'effraie devant le casque de son père.
Pourtant,
le poète n'avait pas encore cette vision de la vie intérieure qui ira en
s'affinant dans la littérature grecque. L'eût-il eu, d'ailleurs, qu'il lui
manquait les outils conceptuels pour la décrire : les mots abstraits sont rares
et laissent volontiers la place aux verbes, plus propres à décrire, raconter,
laisser voir… C'est plus aux réactions extérieures qu'aux sentiments intérieurs
qui les dictent, qu'Homère s'intéresse, fidèle en cela à la vision d'un univers
où les dieux sont tout : intervenant dans la vie des hommes, ils limitent leur
liberté de décision et ne leur laissent guère la responsabilité de leurs
actes ; toute subtilité psychologique chez les personnages apparaît donc
comme superflue, puisque l'“âme” et ses complexités sont subordonnées au bon
vouloir des dieux.