LA
PENSEE JUSQU'A ARISTOTE
Tous
les esprits libres, tous les penseurs rigoureux reconnaissent la Grèce pour
leur première patrie. C'est dans les cités grecques d'Asie Mineure que naissent
la philosophie et la science. C'est à Athènes et à Alexandrie que nous,
Occidentaux du XXe siècle, continuons de faire des pèlerinages.
Philippe-Jean
Quillien
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Dans
toutes les écoles du monde, qu'elles soient européennes, américaines ou
persanes, on apprend sans le savoir à parler grec, en disant parallélogramme,
logarithme, trigonométrie. Les élèves refont une odyssée qui, pour beaucoup, se
révèle aussi rude que celle d'Ulysse. En voyageant de Samos à Milet, ils
passent du calcul des entiers au cas d'égalité des triangles, puis, en
naviguant vers Chios ou Abdère, ils tentent d'atteindre la mesure du cercle ou
du cylindre.
A l'âge
du cédérom, presque tous les concepts qui permettent d'affronter les grands
problèmes rencontrés par la philosophie ont été élaborés il y a quelque
vingt-cinq siècles. Notre pensée politique, par exemple, demeure étonnamment
grecque de lettre et d'esprit. Comme les Athéniens du Ve siècle, nous nous
disputons et parfois nous nous entretuons à propos de la tyrannie (turannis) ou
de la démocratie (dêmokratia).
Avant,
pendant ou après le «miracle grec», plusieurs grandes civilisations ont possédé
des arts raffinés, des morales savantes, des religions sublimes, des
institutions admirables, des techniques parfois sophistiquées. Mais, en termes
d'expansion universelle et d'immortelle présence, on ne voit rien de comparable
à la philosophie et à la science grecques. Pourquoi les subtils Chinois, par
exemple, n'ont-ils pas fondé la science ? Pourquoi, forts du nombre et de la
durée, n'ont-ils pas réussi la conquête des esprits sur toute la terre ?
Pourquoi le monde moderne est-il né sur les rivages ensoleillés de la Méditerranée,
entre le VIe et le IVe siècle ? Comment sommes-nous nés en Grèce ?
La
naissance de la philosophie
Au
commencement les dieux étaient partout. L'humanité «préphilosophique» est
environnée de divinités qui président à l'ordonnance du ciel, au cours des
saisons, au rythme du temps, à la vie et à la mort. Chez les Grecs, les poètes
épiques, tels Homère et Hésiode, enseignent en chantant cette vision
magico-religieuse du monde.
Les
premiers philosophes ne se posent pas des questions différentes de celles qui
hantent leurs contemporains, sur la nature et l'origine du monde, son caractère
éternel ou périssable, ses aspects parfois effrayants. Mais ils reformulent en
termes profanes et naturels les interrogations qui saisissent les Grecs devant
le spectacle de l'univers. Et ils s'efforcent d'articuler en un discours
cohérent des éléments de réponse. Comme le révèle l'étymologie du mot introduit
par Pythagore, les philo-sophoi se distinguent par une exigence de rationalité.
Mais ces «amis du savoir» font également assaut d'imagination pour expliquer
l'origine et la marche du monde, en élaborant des théories variées,
contradictoires et inconciliables.
L'Ionie
constitue la terre d'élection de ces premiers essais spéculatifs et
imaginatifs. Au VIe siècle, les philosophes de Milet se lancent à la recherche
de l'arch, principe matériel de l'univers, substance unique qui, par ses
transformations, produit la multitude des phénomènes naturels. Mais ils ne
s'accordent pas sur cette matière première : l'eau pour Thalès, l'air pour
Anaximène, l'Illimité pour Anaximandre (v.610-545), élève du premier et maître
du second. Un peu plus tard, Héraclite (v.540-480), originaire de la ville
voisine d'Ephèse, jette son dévolu sur le feu, confondu avec le Logos. De l'autre
côté de la Méditerranée, Empédocle d'Agrigente (v.495-435) élabore une sorte de
synthèse avec la théorie, promise à un bel avenir, des quatre éléments, la
terre, l'air, le feu et l'eau, à partir desquels toute chose naturelle serait
composée, dans des proportions variables.
Les
penseurs présocratiques explorent toutes les philosophies de la nature qu'il
est possible de concevoir, de l'«idéalisme» le plus extrême au «matérialisme»
le plus radical. Après la conquête de l'Asie Mineure par les Perses, Xénophane
de Colophon (v.570-475) se réfugie en Sicile puis à Elée, en Italie du Sud.
Plein de dédain pour les idées religieuses traditionnelles, il proclame
l'existence d'un dieu unique, éternel, à la forme non humaine, qui dirige le
monde par la seule pensée. Anaxagore de Clazomènes (v.500v.428) est le premier
philosophe à s'installer à Athènes, où il devient le maître et l'ami de
Périclès. Dans son traité Sur la nature, il fait de l'Esprit (Nous) le principe
de la matière et de la vie. A l'autre extrémité des audaces philosophiques, le
mystérieux Leucippe, entièrement éclipsé par son disciple, Démocrite d'Abdère
(460-v.357), transforme l'univers en un jeu d'atomes se combinant de façon
mécanique dans le vide.
Par-delà
les innombrables oppositions, tous ces philosophes se montrent convaincus de
l'existence d'un ordre cosmique soumis à des lois, dont les croyances
traditionnelles, notamment religieuses, ne rendent pas compte, mais que la
raison humaine peut découvrir. Et leur enquête sur la nature s'accompagne d'un
développement, lent mais certain, des techniques d'argumentation, de réfutation
et de raisonnement.
De ce
double point de vue, la philosophie des Eléates marque un tournant important.
Premier penseur à opposer radicalement les sens et la raison, Parménide (né
v.515), qui aurait été le disciple de Xénophane, exclut les méthodes et les
preuves fondées sur l'expérience, pour raisonner de façon strictement déductive
à partir d'un point unique et irréfutable. Ainsi démontre-t-il, par une chaîne
de raisonnements extraordinairement cohérente, que l'Etre est un, indivisible
et non soumis au changement. Les transformations de la nature que les autres
philosophes s'ingénient à expliquer ne seraient que des illusions. Premier des
penseurs grecs à proposer un raisonnement déductif soutenu, son extraordinaire
influence découle autant de ses méthodes que de ses conclusions. La Voie de la
Vérit est prise comme modèle d'une démonstration rigoureuse, non
seulement par les philosophes, mais aussi par les mathématiciens.
Le plus
brillant disciple de Parménide est incontestablement Zénon d'Eléé (né v.490).
Pour défendre le monisme de son maître contre les attaques de ses adversaires,
il développe quarante Paradoxes, raisonnements déductifs rigoureux, aussi
fallacieux que difficiles à réfuter. Aristote en fait l'inventeur de la
dialectique.
La
rupture des philosophes de la nature avec la pensée traditionnelle n'est
pourtant ni homogène ni complète. Empédocle se vante de ses pouvoirs
thaumaturgiques. Quant à Pythagore (v.580-v.500), originaire de Samos, il ouvre
à Crotone une secte religieuse plutôt qu'une école philosophique. Pourtant, ce
mystique exerce une forte influence sur le développement de la science et de la
philosophie. Sans doute après avoir étudié l'harmonie et l'astronomie, il
développe l'idée que l'explication de l'univers doit être recherchée dans les
nombres et dans leurs relations, dont les objets matériels, mais aussi les
notions intellectuelles et morales, sont les représentations. Cette mystique des
nombres ouvre la voie à la mathématisation des sciences physiques.
La
grande génération
L'achèvement
de la révolution rationaliste et l'accomplissement de la révolution
individualiste constituent l'œuvre admirable de ce que Karl Popper appelle la «grande
génération». Ses plus éminents représentants sont Protagoras (v.485v.420),
Gorgias (v.483-v.385) et Socrate (469-399).
On ne
doit pas s'étonner qu'à l'enthousiasme confiant et, en somme assez naïf, des
premiers philosophes, succède une méfiance dans la capacité des hommes à percer
le mystère de la Nature ou à découvrir le secret de l'Etre. Les sophistes
d'abord, puis Socrate, font descendre la philosophie du ciel, pour l'établir
dans les maisons et dans les cités.
Gorgias
est natif d'une colonie ionienne, Léontini, qui se trouve en Sicile. Dans son
traité Sur la Nature ou le Non-Existant, il anéantit la thèse des Eléates, en
démontrant qu'il n'existe aucune réalité éternelle, immuable, stable, en tout
cas susceptible d'être objet de connaissance ou de discours humain.
Protagoras
est originaire d'Abdère, poste avancé de la culture ionienne dans la Thrace
barbare. Ce contemporain d'Hérodote est donc particulièrement averti de la
relativité des normes, des mœurs et même des dieux. Aux conceptions
traditionnelles, il porte les coups les plus rudes. Les lois des cités, qui
paraissaient sacrées, en tout cas naturelles, il les montre relatives dans le
temps et dans l'espace, simples conventions sociales, purs accidents
historiques. Selon la première phrase de son traité La Vérit ou Les
Discours terrassants, «l'homme est la mesure de toute chose». Loin de déboucher
sur un nihilisme, le relativisme de Protagoras exalte le génie des hommes à
créer les normes nécessaires à toute vie sociale et à former les jugements
qu'exige la conduite de la vie individuelle. Il est le premier penseur à faire
fortune en enseignant la vertu, c'est-àdire l'art de prendre les bonnes
décisions dans les affaires domestiques aussi bien que politiques.
D'une
façon générale, les sophistes, professeurs et conférenciers itinérants et
rémunérés, révolutionnent la paideia et fondent une sorte d'enseignement
supérieur. Pionniers de nombreuses sciences humaines et sociales, comme
l'anthropologie, la philologie, le droit comparé, ils influencent profondément
les élites intellectuelles, comme le révèlent les œuvres d'Euripide et de
Plutarque. Qu'elle qu'en soit l'intention profonde, la rhétorique de Protagoras
et de Gorgias marque un progrès, non seulement dans les techniques de la persuasion
et donc, n'en déplaise à Platon, du raisonnement, mais aussi dans leur analyse
consciente, dans la pratique comme dans la théorie de l'argumentation.
L'influence
des sophistes se rencontre aussi dans le Corpus hippocratique, composé d'une
soixantaine de traités fictivement attribués à un illustre médecin né sur l'île
de Cos dans la seconde moitié du Ve siècle. Ils constituent une attaque en
règle contre la croyance à une intervention surnaturelle dans les maladies et
contre la médecine traditionnelle, dont les purifications rituelles sont
dénoncées comme des impostures. Ils établissent que toutes les maladies ont des
causes naturelles que des observations cliniques méticuleuses peuvent révéler.
Sans doute nombre des explications et des théories sont fantaisistes, entre
autres raisons parce que le recours à l'expérimentation et à la dissection
reste limité. Mais, si le fossé entre l'idéal proclamé et la pratique réelle
est souvent large, ces traités définissent la charte d'une médecine
rationnelle, ainsi que d'une éthique médicale toujours actuelle, comme le
symbolise la permanence du serment d'Hippocrate.
Socrate,
premier grand philosophe athénien, commence par se passionner pour les choses
de la nature. Mais, sans doute après une sorte de crise sceptique, il décide de
consacrer sa vie à examiner et à éprouver les valeurs morales. Cette enquête,
qui établit la vanité des savoirs traditionnels et des idées reçues, ne se
montre pas moins subversive que les traités et les discours des sophistes. Pour
le Grec moyen, la vertu (aret) consiste à suivre sans réfléchir les lois et
les coutumes de la cité. La morale est une réalité extérieure, antérieure et
supérieure à l'individu. Comme les sophistes, Socrate exprime une intrépide
confiance dans la raison individuelle, “belle chose, capable de commander à
l'homme”, de lui enseigner le bien et le mal, de le guider dans la vie. Comme
les sophistes encore, il fait de l'individu la source et l'arbitre de toute
valeur morale. Mais il n'enseigne pas, lui, à rechercher la vertu dans l'étude
des réalités extérieures et des sciences particulières, il apprend à écouter la
voix intérieure. Plutôt que d'appliquer sa raison à l'érudition, il met les
ressources de la dialectique au service de l'introspection.
Protagoras
et Socrate meurent tous deux d'avoir été condamnés pour impiété par le peuple
d'Athènes : en fuyant, le premier périt dans un naufrage ; le second accepte de
boire la ciguë. Pourtant, ce ne sont pas des extrémistes. Ami et conseiller de
Périclès, Protagoras est chargé de rédiger une constitution pour la colonie
panhellénique de Thourioi, en 443. Quant à Socrate, soucieux du sort collectif,
il décide d'obéir même aux lois qui lui font subir une injustice fatale.
Les
fils de Protagoras et de Socrate
L'enseignement
de Protagoras et de Socrate ne devait-il pas produire des Alcibiade, des
Critias et des Calliclès, un Antisthène et un Thrasymaque ? La révolution
individualiste ne devait-elle pas engendrer la folie égotiste, le culte du moi,
le déchaînement des subjectivités ? Ne devait-elle pas dégénérer en
insurrection immoraliste ?
L'évolution
de la sophistique prend la forme d'un renversement. Si la première génération
oppose la nature et la convention, c'est pour exalter le nomos, la cité, la
civilisation. En revanche, la seconde génération de sophistes réhabilite et
glorifie la phusis, pour affranchir les égoïsmes et les ambitions du respect
des lois. A la fin du Ve siècle, Thrasymaque de Chalcédoine vient enseigner à
Athènes que la justice n'est rien d'autre que l'intérêt du plus fort. La plus
belle figure de cet immoralisme flamboyant est un personnage, peut-être
imaginaire, du Gorgias de Platon. Calliclès célèbre le surhomme qui se montre
assez fort pour fouler aux pieds toutes les conventions fabriquées par la vile
foule pour brimer les individus supérieurs.
La même
dérive immoraliste se rencontre parmi les disciples de Socrate. Chantre du
plaisir et de la débauche, Aristippe de Cyrène fonde l'école cyrénaïque. Quant
à Antisthène, qui a longtemps passé pour le fondateur de l'école cynique, son
plus beau titre de gloire est sans doute d'avoir accepté et supporté Diogène de Sinope comme
disciple.
Dans sa
vie comme dans sa mort (provoquée par la retenue volontaire de sa respiration),
Diogène (v.400-325) s'est efforcé de faire le contraire de tout le monde. Selon
Platon, c'est un ÇSocrate devenu fou». Aux lois de la cité, le premier
véritable cynique préfère systématiquement les prescriptions de la nature.
Comme les chiens (kunoi), ses frères, il s'enorgueillit ainsi de vivre, manger
et jouir sur la place publique. Jamais peut-être, on ne retrouvera un tel
mépris des conventions sociales joint à une aussi grande soif d'indépendance et
de franchise brutale. Alexandre même en fait les frais qui, venu à Corinthe
recevoir le lâche hommage de tous les Grecs, doit pourtant s'écarter du soleil
de Diogène. Les notions fondamentales du cynisme (liberté, autarcie, franchise,
ascèse, cosmopolitisme) sont toujours actuelles.
Issu de
deux des plus nobles familles d'Athènes, Platon (427-347) était promis à une
brillante carrière politique. Mais la rencontre avec Socrate et les désordres
de la cité en font un philosophe obsédé par le salut public. Par une sorte
d'ironie de l'histoire, l'élève le plus doué de Socrate, fondateur de la
première école philosophique structurée de l'Antiquité, l'Académie, paraît
consacrer toute son énergie à colmater la brèche individualiste ouverte par son
maître, à qui, dans ses dialogues, il continue néanmoins de prêter ses idées les
plus évidemment personnelles. Comme l'illustre ce bréviaire du platonisme
qu'est La République, Platon est un penseur essentiellement réactionnaire,
d'une double façon.
Le
déclin de la démocratique Athènes, dont les citoyens divisés, incapables de
vaincre les cités ennemies, s'accordent pour voter l'exécution de Socrate, lui
fait prendre conscience des dangers de l'individualisme moral prôné par son
maître. Il se met à rêver d'une cité aussi unie et harmonieuse que l'âme d'un
homme juste. Dans cette république idéale, les hommes doivent être éduqués par
l'Etat, qui met leurs âmes et leurs corps entièrement à son service, qui
réglemente minutieusement leurs discours, leurs activités, leurs lectures et
même leurs accouplements.
D'autre
part, inquiet du relativisme vulgarisé par les sophistes, Platon veut arrimer
l'Etat à l'Etre ou, si l'on préfère, lui donner un fondement métaphysique. Ce
lien entre la cité et le ciel exige que les philosophes deviennent rois (ou les
rois philosophes). Pour Platon, le philosophe est l'homme d'exception qui, au
terme d'une dure éducation où les mathématiques et la dialectique tiennent une
place essentielle, réussit à contempler le monde transcendant, éclairé par le
soleil du Bien, des Idées ou des Formes (eid), dont les réalités terrestres ne
sont que de pâles reflets.
Il
semble, au demeurant, que Platon, n'en déplaise à tant d'auteurs de manuel, ait
eu conscience de la vanité de son rêve. Ce merveilleux prosateur est un de nos
plus grands ironistes : il ne faut jamais oublier le sourire de Platon.
Si
Platon est l'éternel ami des poètes, Aristote de Stagire (384-322) est le
philosophe chéri des professeurs, des scoliastes, des exégètes de tous les
lieux et de tous les temps. Pendant quelque vingt années, il étudie et enseigne
à l'Académie, tout en publiant des dialogues platoniciens (aujourd'hui perdus).
A la mort de Platon, dépité sans doute que la direction de l'école lui échappe,
il s'ingénie à critiquer, corriger, nuancer, modérer, contredire les théories
de son maître.
Plus
qu'un créateur, Aristote est un encyclopédiste, dotant le Lycée (école
philosophique qu'il fonde à Athènes en 335) de la première très grande
bibliothèque de l'Antiquité. Quand il ne travaille pas à établir un catalogue
de 158 constitutions grecques ou la liste des vainqueurs des jeux Pythiques
depuis les temps les plus anciens, il dirige la rédaction d'une somme de la
philosophie et de la science, sans qu'il soit possible de rendre au maître
d'ouvrage et à ses nombreux collaborateurs ce qui leur revient. Car Aristote
organise le premier grand laboratoire de recherche pluridisciplinaire : la
philosophie devient une activité collective, la science une entreprise
collégiale.
Même
si, dans la Logique ou Organon (outil, instrument) et la Rhétorique, Aristote
reconnaît ses dettes envers de nombreux prédécesseurs, il revendique la
paternité de la première analyse systématique de la science du raisonnement,
aussi bien formel que scientifique. Ainsi ses règles du syllogisme
éduqueront-elles pendant des siècles l'esprit des philosophes et des savants
arabes ou européens. En revanche, peut-être parce que, contrairement à Platon,
il est mauvais géomètre, Aristote méconnaît l'importance des mathématiques pour
l'étude de la physique et, sur les astres par exemple, commet des erreurs dont
l'autorité freinera pendant des siècles le développement de l'astronomie. Ce
fils de médecin se montre plus heureux dans les sciences où l'observation
supplante le calcul, comme la zoologie.
En
morale et en politique, le précepteur d'Alexandre le Grand (entre 342 et 335)
se révèle un penseur du passé, dépassé par la marche du monde. Fidèle à une
cité-Etat dont il ne remarque pas la mort en tant que forme suprême
d'organisation, il soutient que l'homme est un «animal politique» (zoon
politikon), ne pouvant s'épanouir pleinement que dans la cité (polis). Cette
formule, encore aujourd'hui répétée à satiété, exclut de l'humanité les
Barbares comme les esclaves, dont les théories aristotéliciennes légitiment la
servitude. La paradoxe veut que les prodiges de son royal élève aient condamné
tous ses idéaux et tous ses préjugés politiques.