LA
PENSEE APRES ARISTOTE
Avec
les trois grandes philosophies hellénistiques, l'esprit achève l'inventaire de
ses combinaisons. Avec Euclide et Archimède, il possède les principes et les
méthodes de toute démarche scientifique. Commence alors le règne des diadoques
et des épigones de l'intellect, des commentateurs érudits et des glossateurs
infatigables.
Philippe-Jean
Quillien
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Les
grandes philosophies hellénistiques
Les
trois grandes philosophies qui naissent dans la seconde moitié du IVe siècle
sont, elles, en parfaite harmonie avec le nouvel ordre du monde. Pyrrhon d'Elis
(v.365-v.270), Epicure (341-271), Zénon de Kition (v.333-262) élaborent des
doctrines du salut individuel, auxquelles ils donnent une portée universelle.
Pyrrhon
accompagne Alexandre jusqu'aux rives de l'Indus, confondu par l'extraordinaire
variété des mœurs, des idées et des dieux, impressionné par le détachement et
l'impassibilité des gymnosophistes indiens, persuadé comme eux du néant de
l'homme. De retour à Elis, il fonde une école philosophique, dite sceptique,
opposée à toutes les autres, qualifiées de dogmatiques. Sur la véritable nature
des choses, Pyrrhon suspend son jugement (époch). Dans la vie de tous les
jours, il se laisse guider par les apparences, considérées avec toute
l'indifférence qu'un homme peut atteindre. Ainsi découvre-t-il l'art de rester
serein dans le bruit et la fureur universels.
Fils
d'un colon athénien sans fortune installé à Samos, Epicure enseigne la
philosophie d'abord à Mytilène, que la colère populaire l'oblige à fuir, puis à
Lampsaque. En 306, il achète à Athènes une petite propriété, le Jardin, pour la
communauté de ses amis et de ses disciples.
A
Démocrite, Epicure emprunte la doctrine de l'atomisme, dont il déduit, en
logique, une théorie de la connaissance sensualiste. Le monde, les dieux, les
hommes (leurs âmes comme leurs corps) lui apparaissent comme des édifices
complexes d'atomes matériels qui s'agrègent, se dispersent, s'entrechoquent
dans le vide, sans providence, sans destin, sans mystère. On ne saurait pousser
plus loin que le philosophe du Jardin le désenchantement de l'univers.
Contrairement
à ce que suggère l'adjectif «épicurien», l'éthique d'Epicure, si elle consiste
en une mathématique des plaisirs, ne constitue pas une incitation à la
débauche, mais une charte de l'ascétisme. Pour vivre bien, il faut d'autre part
vivre caché, loin des pouvoirs toujours dangereux, à l'écart du peuple souvent
malfaisant, en dehors de la cité. Mais le pessimisme social le plus radical
nourrit un culte de l'amitié qui se célèbre dans de petites communautés, remarquables
par la solidarité de leurs membres. Contrairement à l'Académie et au Lycée,
elles sont ouvertes à tous les hommes, grecs ou barbares, libres ou esclaves,
mais aussi aux femmes, particulièrement aux plus libres d'entre elles, les
prostituées (hétaïres). Dans la tourmente qui emporte le monde hellénistique,
ces sectes assurent aux disciples d'Epicure cette sérénité, qui, pour le
maître, constitue le Souverain Bien, et la seule justification de l'activité
philosophique.
Originaire
d'une ville cypriote à la forte colonie phénicienne, à laquelle il appartient
peut-être, Zénon de Kition fonde vers 300 l'école stoïcienne. Il entreprend une
polémique souvent âpre contre la logique et la physique d'Epicure, rivalité
soigneusement entretenue par les successeurs des deux écoles, notamment, pour
le Portique, Cléanthe d'Assos (v.331-v.232) et surtout Chrysippe (v.280-207),
remarquable dialecticien dont les sept cents ouvrages systématisent la
philosophie stoïcienne.
Pour
les stoïciens, la matière passive est animée par un principe actif qu'ils
appellent, non sans obscurité, âme, dieu, raison, cause, feu... Cette âme du
monde pénètre l'ensemble des éléments dont se compose l'univers et les lie par
des rapports nécessaires pour en assurer la cohésion et la cohérence. Organisé
et dirigé par Zeus, l'univers se confond avec la Providence. Bien qu'elles
soient fondées sur des logiques et des physiques résolument opposées, les
morales d'Epicure et de Zénon néanmoins se ressemblent. Poursuivant le même
idéal de paix individuelle (ataraxie), elles proposent des moyens largement
identiques, maîtrise des passions, renoncement au superflu, acquiescement à
l'inévitable... Mais l'éthique stoïcienne se distingue par une ferveur
mystique, qu'exprime par exemple un Hymne à Zeus de Cléanthe. En vivant en
harmonie avec la nature, en acquiescant à l'ordre universel, le sage stoïcien
accomplit une prière de tous les instants. Enfin, moins en retrait sans doute
de la vie de la cité que les disciples d'Epicure, les philosophes du Portique
pousse l'idée de la fraternité de tous les hommes jusqu'à l'idéal de la
monarchie universelle.
Les
Diadoques et les Epigones
Dans
l'histoire politique, on distingue, après Alexandre le Grand, des diadoques
(diadoquos, qui succède) et des épigones (epigonos, né après). Les deux termes
conviennent parfaitement au monde de la pensée qui, dorénavant, voit se
succéder des renouveaux et des déclins de philosophies existant déjà au IVe
siècle. Amoureux des classifications, les historiens se plaisent ainsi à
distinguer une Moyenne et une Nouvelle Académie (curieusement devenue, sous
l'influence d'Arcésilas de Pitane (v.315-242) et de Carnéade (v.213-129), un
haut lieu du scepticisme), puis un néoplatonisme alexandrin dont Plotin est le
principal porte-parole ; un stoïcisme moyen ou intermédiaire aux IIe-Ier
siècles et un stoïcisme tardif ou impérial avec Sénèque, Epictète et
Marc-Aurèle ; un cynisme caractéristique du temps des Césars ; des
néo-pythagoriciens tel Apollonios de Tyane...
Tous
ces «successeurs» partagent le sentiment que presque tout a été écrit déjà par
des maîtres dont ils s'attachent à commenter les œuvres. C'est le règne de la
glose infinie, de la triste scholie et de la pesante exégèse. La comparaison
entre les dialogues de Platon et les commentaires de Jamblique (mort v. 330
apr. J.-C.) ou de Proclus (412-485 apr. J.-C.), un des derniers directeurs de
l'Académie, conduit tout droit au sens contemporain du mot «épigone» : disciple
sans originalité personnelle.
Dans
presque toutes les écoles, la compilation remplace la méditation ; la
combinaison (dans les meilleurs cas, la synthèse), la création. Plutarque de
Chéronée (v.46-v.120 apr. J.-C.), par exemple, s'il se proclame platonicien, se
montre ouvert à l'aristotélisme, au pythagorisme et même au stoïcisme. En
philosophie, l'ecclectisme tend à devenir la règle, pour le pire parfois.
Si les
conquêtes d'Alexandre favorise l'hellénisation du monde connu, elles finissent
aussi par provoquer une orientalisation et une décadence de la pensée grecque.
Néo-stoïciens, néo-pythagoriciens, néoplatoniciens, notamment, travaillent à
réconcilier la philosophie et la théologie. Membre d'une riche famille juive
d'Alexandrie, Philon (v.30 av. J.-C.-v.45 apr. J.-C.) croit retrouver les
vérités de l'Ancien Testament dans les doctrines des grands philosophes grecs.
Né lui aussi en Egypte, Plotin (v.205-270 apr. J.-C.) marie, mélange, combine
avec le platonisme la pensée orientale qu'il est allé étudier en Mésopotamie.
Mais les Ennéades, conférences qui résument son enseignement et sont éditées
par son disciple Porphyre, Phénicien né à Tyr (233-v.305 ap. J.-C.),
apparaissent surtout comme un classique de la littérature mystique.
Quand,
en 529, le très-chrétien Justinien décide d'établir l'orthodoxie dans tout
l'Empire et de fermer l'école d'Athènes, la philosophie grecque est depuis
longtemps enténébrée par la routine et les superstitions.
La
Science hellénistique et romaine
Du côté
des sciences, le tableau paraît moins noir. Sans doute les glossateurs, les
compilateurs, les commentateurs règnent-ils aussi en maîtres. On les trouve en
masse à la bibliothèque et au Mouseion d'Alexandrie, qui, grâce au mécénat des
Ptolémées, reprennent à une échelle autrement ambitieuse l'entreprise du Lycée
d'Aristote. Mais on ne peut nier des apports originaux, notamment au IIIe
siècle av. J.-C. et au IIe siècle apr. J.-C.
Le
mystérieux Euclide aurait vécu à Alexandrie au IIIe siècle. Il ne semble pas
avoir découvert lui-même beaucoup des démonstrations et des théorèmes contenus
dans ses Stoicheia (Eléments), qui reprennent les acquis de la géométrie
grecque depuis Pythagore. Sa principale contribution résiderait dans
l'organisation rigoureuse et le caractère hautement systématique de l'exposé.
Mais nous avons perdu les livres d'Eléments antérieurs, notamment ceux
d'Hippocrate de Chios (v.470-400), du pythagoricien Archytas de Tarente (actif
vers 400) et de Théétète d'Athènes (v.414-396). Quoi qu'il en soit, la
géométrie dite euclidienne devait, pour les Arabes puis pour les Européens,
constituer le modèle incorruptible de toute connaissance qui vise à son état
parfait, de toute science qui se veut exacte.
En
revanche, l'originalité et l'universalité du génie d'Archimède de Syracuse
(v.287-212) sont incontestables. S'il fait peut-être des études à Alexandrie,
il passe la plus grande partie de sa vie dans sa ville natale. Il porte
l'arithmétique et la géométrie grecques à leur plus haut degré de perfection,
mais s'intéresse aussi à l'optique, à l'astronomie, à la mécanique, à la
statique... En formulant le principe qui porte son nom, il fonde
l'hydrostatique, autre application exemplaire du modèle scientifique
théoriquement défini par Platon et Aristote. Il meurt en mettant sa science
mécanique au service de ses concitoyens assiégés par les Romains.
Quelques
siècles plus tard, Galien de Pergame (129-199 apr. J.-C.) soigne les maîtres de
Rome. Commentateur méticuleux des traités attribués à Hippocrate, il se montre
déférent envers son grand prédécesseur, dont, par ses corrections, il veut
faire fructifier l'héritage. Si sa physiologie, peu différente des théories
traditionnelles, se montre volontiers spéculative, ses descriptions des
structures anatomiques et des processus physiologiques témoignent
d'observations soutenues et minutieuses ainsi que d'une pratique de la
dissection sur les animaux, voire sur les corps humains. C'est pourquoi pendant
des siècles il symbolise, des deux côtés de la Méditerranée, la perfection
médicale.
Né en
Haute-Egypte, Ptolémée (100-178 apr. J.-C.) a sans doute vécu à Alexandrie. Sa
Syntaxe mathématique est longtemps considérée par les Européens et par les
Arabes comme le chef-d'œuvre de l'astronomie grecque, admirable notamment par
sa description des corps célestes et par ses théories des mouvements de la Lune
et des planètes. Cependant, la part de sa contribution personnelle et de ses
emprunts à Hipparque de Rhodes (né v.190) fait l'objet de controverses,
certains spécialistes contemporains n'hésitant pas à faire de Ptolémée «l'imposteur
le plus habile de l'histoire des sciences».
A
partir du IIe siècle, la science grecque commence à décliner lentement,
incapable d'augmenter et même de préserver le savoir des Anciens.
Tout
n'est que poussière, voulaient signifier les gymnosophistes indiens qui, sur le passage d'Alexandre le Grand,
frappaient du pied la terre desséchée. Quoi de plus fou, en effet, que de
vouloir conquérir le monde par les armes, comme Alexandre, ou par l'esprit,
comme les philosophes et les savants grecs ? Mais toute l'aventure occidentale
est l'histoire de cette folie. Depuis vingt-cinq siècles, nous jouons avec
cette poussière d'étoiles !